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22 mai 2026 5 22 /05 /mai /2026 06:50
Pensée ferrugineuse.

Le robinet rouillé.

Œuvre : Dongni Hou

 

 

 

 

   Avant-texte.

 

   Etait-ce la pente de l’humain qui avait été jouée aux dés par un inconscient démiurge ? Etait-ce le hasard qui avait tendu ses pièges ? La liberté était-elle une simple hypothèse ; avait-elle fait défaut ? Etait-ce la faute d’une naturelle entropie ? La Nature était-elle en cause ? L’Histoire, la Religion, l’Art, toutes ces entités Majuscules qui se déclinaient sous la forme d’une indépassable présence, avaient-elles fomenté de sombres desseins dont les Existants auraient été les innocentes victimes ? La Science avait-elle poussé trop loin ses investigations ? La Philosophie n’avait-elle pas abusé de son pouvoir d’abstraction qui, peut-être, n’avait fait qu’entretenir quelques illusions, allumer la flamme de vénéneuses passions ? La Littérature, en mal d’imaginaire, n’avait-elle choisi la chute facile du récit dans le quotidien, la banalité ? Les Astronomes ne s’étaient-ils enquis des limites de l’univers dans une manière de vertige qui les avait emportés dans leurs stellaires spéculations ? Les Artistes, en proie au démon de la nouveauté, de la tyrannique modernité, ne s’étaient-ils confiés à des représentations dépourvues de sens où quelques taches et éclaboussures tenaient lieu des exercices académiques des Antiques ? L’Education renonçant à inculquer les principes de la morale n’avait-elle bradé toute considération éthique au seul prétexte d’une mutation des conduites humaines ? Le carrousel des questions était infini, les réponses inatteignables par essence. Il fallait dresser des constats, décrire, essayer d’interpréter tous les signes à portée de la main. Le chantier était aussi vaste qu’entaché d’une illisible réalité.

 

   Hier.

 

   La pensée ne posait pas de problème. Elle manifestait une sorte d’évidence, elle était coalescente à l’être de celui qui la portait, comme la feuille l’est à l’arbre, simple terminaison qui flotte au gré des vents heureux ou bien contraires. On cheminait dans le cercle de la clairière et l’on pensait la clairière, on en sentait la belle circularité, l’aire propice au repos, le lieu où faire épanouir son désir de solitude. Hier. On longeait le ruisseau et l’on était cette onde claire, limpide qui faisait ses lunules et ses scintillements tout contre l’âme éclaboussée d’un vivant et voluptueux romantisme. On descendait la pente de la montagne et on en éprouvait le tapis d’herbe rase, les touffes de jonc qui couraient sur ses flancs, on était moutons au lainage mousseux ou bien berger avec sa meute joyeuse de chiens noirs et blancs à l’allure si plaisante, à la si vive intelligence. Hier. On escaladait l’épaule de la dune et l’on vibrait de tout son corps, tel une touffe d’oyats agitée par le vent du large et l’on se fondait à même les minces fragments du mica qui couraient de crête en crête sous la poussée illisible du ciel. Hier. On croisait le quidam sur la route solitaire et l’on devinait sa muette demande de nous rejoindre en quelque lieu de rencontre. Et l’on était lui en même temps que soi. On marchait le long de la mer et la pensée était ce flux immense qui allait d’une rive à l’autre de l’Océan, battait les rives d’une écume songeuse, tissait les mailles souples du poème. Hier. On dansait et le corps de l’autre n’avait nul besoin de paraître en sa réalité matérielle, le rêve suffisait qui l’habillait des atours de la beauté. Hier. On se déplaçait au rythme de la foule et l’on était ces milliers de jambes, ces milliers de têtes dans les grottes desquelles on entrait, étonnants spéléologues en quête de nous-mêmes, de l’autre en son étrange singularité. On était au théâtre et l’on vibrait à l’unisson des consciences posées sur les sièges contigus, on partageait son émotion, on communiquait le tremblement de son esprit, la flamme de son âme. Hier. On visitait le musée et l’on était la toile, l’oeuvre, l’Artiste, le Voyeur qui, à côté, faisaient le don de leur joie ou bien de l’effervescence de leur sentiment avec le sourire de la complicité. Hier. On entrait dans le temple sacré et l’on devinait l’énigmatique présence du dieu, son étonnante transcendance que l’on saisissait à même son propre frisson ou bien à l’aune de ceux des Visiteurs qui communiaient dans un même élan, saisis d’une envie de participer, de se fondre dans une universelle et unique sensation.

   La pensée était claire, immédiatement disponible, sensible à la dimension de l’altérité, ouverte sur le monde, polyphonique, développant une sémantique plurielle, faisant appel aux ressources de la nature, de l’humain, de la culture, du brillant des civilisations. Elle était ce métal éblouissant, peut-être acier aux reflets bleus, cuivre à la teinte de feu, éclat du chrome, luxe du platine, puissance de l’airain. En un mot elle était inaltérable comme peut l’être une idée sublime, une des déclinaisons de l’art, la richesse d’un beau sentiment.

 

   Aujourd’hui.

 

   Aujourd’hui. Le temps file avec la rapidité de la cascade à franchir les barres de rochers. Dans le boyau de terre noire, au milieu des voitures qui oscillent au rythme fou de leurs bogies de fer, les Casqués sont les Nombreux, les Erratiques figures qui foncent dans le lugubre tunnel de l’inconnaissance. Ils sont pris dans la nasse de la multitude. Engoncés dans la geôle de chair. Ils sont SEULS. Seuls au milieu de la foule solitaire. Seuls dans leur solitude. Aujourd’hui. Un vent glacial souffle dans les spires de la cochlée où se déversent ce qu’ils croient être les bruits du monde qui ne sont que l’écho de leur propre vide. Cadence syncopée qui mutile les tympans, rebondit sur le tamtam de la peau, percute chaque pouce carré d’épiderme. Nulle parole qui féconderait, annoncerait la présence humaine. Seulement des trilles de percussion disant toute la violence d’être, ici, dans ce non-lieu, cette terre d’absence. Aujourd’hui. Ils sont les Insulaires. Les Robinson qui n’attendent nullement un providentiel Vendredi. Ils sont des coques fermées, des huîtres perlières à la nacre avortée. Nulle perle. Nulle espérance de la petite boule qui serait annonce de richesse. Intérieure, métaphoriquement parlant, s’entend. Des Casqués montent. Des Casqués descendent. Cécité sur cécité. Nul n’aperçoit l’autre qui ne voit celui aux yeux soudés qui l’a isolé dans sa cellule. Au coin des yeux des boules blanches pareilles à celles des chiots nouveau-nés. Sans doute les humeurs du non-voir, du regard retourné sur sa propre occlusion. Aujourd’hui. Bruits de pas. Martèlements sourds. Coups de gong. Plus de parole. Les Casqués parlent à leur alter ego de fer. Minaudent. Gestes obscènes parfois, à la limite de l’exhibition. Ils ont dépassé toute mesure humaine. Ils rétrocèdent. Ils vagiront bientôt. A moins qu’ils n’éructent quelques borborygmes semblables aux premières manifestations articulées de l’Homo sapiens. En pire. Ils ont la même allure voûtée, ramassés qu’ils sont sur la graine étroite de leur ombilic. Aujourd’hui. Ni ne voient, ni n’entendent, ni ne touchent, ni ne font de signe qui dirait la présence de l’autre. Fût-il Casqué.

   Aujourd’hui. Salle d’Attente. Qu’ils écrivent « Sale Attente », comme un geste prémonitoire, un aveu de faiblesse, la manifestation d’une incurie, la signature de la perte du langage. Ils sont sans essence. Aporétiques. Les mains vides. Ne le sachant pas. Nihilisme accompli. Aujourd’hui. Une famille : trois Casqués. D’autres, dans la salle, Lecteurs sur des chaises. Rêveurs sur d’autres chaises. Qui lisent. Qui pensent. Qui rêvent. Qui projettent. Eve-Casquée pianote sur un clavier qui crépite. Rapide tapotement du bout des doigts. Eclairs bleus sur la boîte de métal. Jouissance visible d’être reliée à la Boîte-Nourricière. Cordon ombilical attachant la ci-devant à sa génitrice. Médecin dans l’encadrement de la porte. Un nom est émis. Un Ordinaire se lève. Qui pose sa revue. On ne voit plus que son sillage dans le jour qui décline. Aujourd’hui. Adam-Casqué s’agite en cadence. Etranges sinusoïdes qui dessinent sur son visage les traces de la joie. Visage plein, rond, fendu d’un large sourire. Médecin. Autre patient. Le monde n’existe pas. L’autre n’existe pas. Aujourd’hui. Soi seulement existe avec son petit lumignon qui vacille, sursaute, vibre, jouit, jouit, jouit. Héritier-Casqué se balance, fasciné par une catapulte de sons dont on devine l’urgence à être connus, à se précipiter dans la forteresse de chair. Pure félicité intérieure qui déborde des lèvres, fait son glorieux écoulement vers les membres pris d’une étonnante danse de Saint Guy.

   Aujourd’hui. Chaque Casqué dans sa principauté. Chaque Casqué dans son pour-soi bien hermétique. En guise de pour-soi, ils vont plus loin que Sartre. Quant au pour-autrui ils n’en perçoivent goutte. L’en-soi est à des années lumière avec son bruissement de comète. Aujourd’hui. Ce que veulent tous les Casqués de la Terre, c’est réifier leur ego, en faire cette boule dense, ferrugineuse, ce robinet rouillé dont Dongni Hou a doté son Modèle avec une si belle vision subversive. Nous y voyons une critique de la dimension anthropologique en quelques signes symboliques qui ne sauraient tromper les Ordinaires, ceux qui voient avec exactitude, entendent avec justesse, pensent dans la rectitude de l’être. Alors, comment mieux décrire que par une parodie figurative, textuelle, ce qui se montre comme une inquiétante euphémisation de l’homme ? Le règne du nihilisme accompli qu’annonçait le Zarathoustra de Nietzsche, que portaient à son accomplissement les craintes heideggériennes de l’aliénation de l’être sous les coups de boutoir de la Technique en son inquiétant rayonnement, voici que toutes ces idées qui paraissaient n’être que de vagues prophéties, de sombres plans sur la comète, montrent le désarroi qui est celui de l’homme moderne confronté à des puissances qui le dépassent et le déportent dans un territoire qui l’exile de sa nature.

   Aujourd’hui. Les temps sont venus d’une immense solitude, d’un surinvestissement de l’ego sous toutes ses formes, y compris les plus pernicieuses. La courbe de la métamorphose des conduites est nécessairement exponentielle puisque, chaque jour qui passe, décuple la puissance dévastatrice des Machines. En accroit le pouvoir de suggestion, de fascination, donc de mystification. Nous n’avons plus de dieux veillant sur nos destins du haut de l’Olympe. Nous n’avons plus de sacré à enclore dans quelque temple à la belle architecture. Nous restent les Boîtes Magiques dont le destin, comme toute boîte, est de subir les attaques temporelles, de se soumettre aux assauts de la rouille.

   Alors nous visons la proposition plastique de l’Artiste avec la juste inquiétude attachée à toute lucidité. En lieu et place de la fontanelle qui nous reliait à notre plasticité originelle, voici qu’apparaît une simple ailette statique, vraisemblablement bloquée, une poignée dont la fixité même fait signe en direction d’une impossibilité de croissance des cerneaux du cortex, cette sublime matière grise siège de l’intellection. Comme une hébétude ne proférant plus qu’un infini silence. Le lobe temporal, cette aire d’accueil des fonctions cognitives, ce site privilégié de l’audition, du langage, de la vision des formes complexes, laisse la place à ce corps de métal anonyme dont la fonction, loin d’être apparente, se dissimule sous l’aspect d’une réalité qui semble ne plus saisir sa propre finalité. Et que dire de ce merveilleux lobe occipital qui synthétise les images, genre d’immense écran de cinéma où puise sans doute l’imaginaire, où s’animent les rêves, du moins peut-on le supputer ? Il n’est plus constitué que d’un tuyau terminal coupé de sa source comme si toute possibilité de représentation trouvait là son point de chute. Et l’œil, cet organe si mystérieux en même temps que précieux pour l’homme, symboliquement subtil récepteur des stimuli sensoriels, convertisseur des énergies dont la lucidité fera son matériau privilégié, le voici réduit à l’extrémité d’un robinet asséché qui trouve là la fin de son utilité. Comme une tragique préfiguration de la mort de l’homme, finitude matérialisée, dernier stade avant que l’absurde n’ait commis la totalité de ses basses œuvres.

 

   Demain.

 

   Demain. Que sera-t-il ? Un retour au passé ? Une reconnaissance des Antiques ? De leurs puissances à créer la démocratie, à établir les lois, à inventer l’astronomie, à jeter les bases d’une nouvelle philosophie ? Demain. Que sera-t-il ? La grandeur d’une Renaissance avec ses œuvres à la si exacte beauté ? Ou bien un retour à l’obscurantisme du Moyen-âge, à ses mœurs grossières, à ses luttes intestines. Demain. Que sera-t-il ? L’éclosion d’un Siècle des Lumières qui jetterait les bases d’une vision renouvelée de la Raison, d’une inclination singulière en faveur du Sentiment ? Une ère des Encyclopédistes ? Ou bien l’amorce d’une Révolution ? Le début d’une Terreur ? Le retour d’une Monarchie absolue avec ses rêves d’hégémonie ? Ou encore l’Empire ourlé de ses certitudes de conquête universelle ? Demain. Que sera-t-il ? Un siècle de Machines ? Une ère d’Humanisme ? La déchirure d’une barbarie ? L’abîme de la pensée ? Le chaos de la poésie ? Le néant ouvrant ses ailes immenses ? Demain. Que sera-t-il ? Tout est en germe dans tout. Le bon grain comme l’ivraie. Demain. Que sera-t-il ? Qu’encore nous ne pouvons seulement envisager, pareils à des enfants dans la fleur de l’âge qui ne peuvent embrasser le monde de leurs bras si fragiles ? Demain ? Existera-t-il vraiment ?

                                                                                                                                      JPBS.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 mai 2026 4 21 /05 /mai /2026 07:32
Une bouteille à la mer

Source : Image du Net

 

***

 

Depuis mon pays de pierres blanches, ce Jeudi 11Avril

 

 

              Å toi qui vis si près des aurores boréales,

 

   Décidemment, Solveig, je ne te laisserai nul repos. Est-ce un effet de l’âge ? Une nouvelle manie qui s’installerait sournoisement ? Un subit pincement au cœur que, seule, tu serais en mesure d’apaiser ? Peu importe l’origine, l’essentiel, ce mince fil d’Ariane, cette buée invisible qui nous mettent en relation, à l’abri des regards du Monde. Je ne sais si l’idée que je vais maintenant t’exposer est née du hasard, si elle résulte de quelque songe nébuleux, si elle est simple réalisation d’un vœu d’enfance. C’est égal, rien ne me laissera en repos tant que je n’aurai résolu de donner corps à cette « bouteille à la mer », lui trouver forme et contenu. Tout comme moi, tu sais que de vivants archétypes, suspendus au-dessus de nos têtes, dictent les pas de notre destin à notre insu et ceci est précieux. En serait-on conscients et notre esprit, encombré de ces décisions de l’exister, ne ferait que s’égarer, divaguer, perdre la trace d’un chemin dont, depuis toujours, nous pensions que nous étions les seuls à en tracer le futur. Au regard de tout ceci, nous sommes bien peu de choses et, bien sûr, se pose à nouveaux frais la question de notre liberté. Mais cessons d’épiloguer. Notre cible est ailleurs qui attend dans l’impatience.

   Donc, cette antienne en tête, je n’ai eu de cesse, depuis que l’aube a pâli, de me mettre en quête de cette fameuse bouteille, afin que, lui correspondant enfin, quelque chose de concret, de palpable vînt se loger, tel l’iceberg, dans la partie émergée de mon imaginaire. Dans l’une de mes remises, éclairée par la lumière mesurée d’un clair-obscur, j’ai fini par deviner, à l’ombre de son faible éclat, cette présence qui n’attendait que d’être découverte. Saisissant la bouteille dont je n’avais plus nul souvenir, je sus immédiatement qu’elle était le site d’un événement rare puisque, aussi bien, je devais te la destiner selon un impératif auquel échapper aurait été simple forfaiture. Tu vois, mes décisions les plus ordinaires sont pesées au trébuchet de la raison et je crains bien que mes multiples préventions ne te laissent dans l’indécision de qui-je-suis. Toujours, pour l’Autre, nous sommes pur mystère, à commencer par nous-mêmes qui ne nous sondons qu’à demi, enveloppés que nous sommes dans une résille de ténèbres. Pour aujourd’hui, la tâche d’introspection demeurera sur le seuil d’une réponse.

   Dieu sait si le thème déjà très ancien de « la bouteille à la mer » a connu diverses fortunes, pas toujours des meilleures, il faut bien l’avouer. Dès qu’un concept, une notion, une image tombent « dans le domaine public », il y a fort à parier que leur sens soit non seulement euphémisé (ce serait là moindre mal), mais que la perversion, l’artifice aidant, il ne demeure de l’origine qu’un bien pâle reflet, sinon une farce digne de figurer sur la scène d’un comique troupier. Et figure-toi que j’ai bien failli me laisser prendre au jeu des contingences, aux miroitements de la mode, aux mille inventions dont notre société est prodigue pour nous métamorphoser en moutons de Panurge. Tourner cent fois son stylo dans sa main avent de poser, sur la page blanche, ces petits signes noirs qui nous possèdent plus que nous ne les possédons. Donc, en toute bonne foi, je m’apprêtais à jeter sur de petits morceaux de papier, quelques unes de mes affinités (qui sont aussi les tiennes), de mes inclinations d’âme (tu leur corresponds, le plus souvent), et, connaissant ton goût pour la géographie, je t’aurais invitée à voyager parmi les hauteurs de l’Altiplano andain, par exemple au-dessus du magique Salar d’Uyuni, posant, par l’imagination, la plante de tes pieds dans ces cellules géométriques qui le nervurent si élégamment. Invitée à voyager tout près du miroitement des rizières en terrasse du Sichuan, cette alliance parfaite de l’Homme et de la Nature. Invitée encore à voyager au milieu des hautes steppes mongoles, à croiser les Nomades dans leurs yourtes blanches, à traverser un troupeau de yacks hirsutes.

   Tout ceci, j’aurais pu t’en faire l’offrande, naviguant de concert avec toi, mais, prenant un peu de recul, je m’aperçois qu’ainsi je t’aurais placée, à ton corps défendant, dans ce fameux « village mondial » dont je sais qu’il te désespère, tout comme il me pose la plus urgente des questions : vers quels cieux obscurs, laineux, opaques, se dirige notre Humanité ? Existe-t-il encore une place pour la sincérité, la recherche de l’origine, existe-t-il, quelque part, une singularité qui n’ait été atteinte par ce déferlement médiatique qui moissonne les traditions, gomme les rituels, confond les langues, cloue au pilori les coutumes locales, condamne les langues vernaculaires à faire silence ? Existe-t-il, sur Terre, un sol qui ne soit défriché, une source intime à la pure beauté,  un sentier qui serpente parmi les frondaisons de chênes antiques et de pierres usées par le long polissage du temps ? Ceci, cette mémoire immémoriale, n’est-elle en voie de dissolution rapide, je t’interroge, Sol, connaissant par avance la sévérité de ta réponse : partout, l’Homme est responsable de ce qui lui arrive et sans doute me citerais-tu la belle assertion de Sartre :

 

« L’homme est condamné à être libre. »

 

Ici se pose, comme jamais, l’interrogation fondamentale :

 

 L’Être ou le Néant » ?

  

   Mais, je suis sûr que tu as repéré dans mes mots, la faille, la chute volontairement ouverte, la manière de gouffre vertigineux qui se creusent entre le nomadisme mondial et les ressources encore intactes d’un terroir pour qui sait le voir, pour qui s’y attache avec suffisamment d’attention. (J’allais dire : « de considération »). Ce que je veux t’offrir aujourd’hui, dans mon message « marin », n’est rien de moins que ce que je nommais plus haut sous la formule :

 

« les frondaisons de chênes antiques et

de pierres usées par le long polissage du temps ».

 

   Je te sais assez perspicace pour avoir repéré, dans mes propos, que les minces papillotes qui viendront à toi par bouteille interposée, ne parleront que de modestie, de retrait en quelque belle clairière, de hautes falaises blanches creusées de trous, de larges dépressions de dolines à la forme parfaite, d’aiguilles de genévriers contre lesquelles frotter la douceur de ses chevilles, de « cayrous », ces tas de pierre uniques en leur genre, ils portent encore la marque de ceux qui les ont façonnés. Oui, c’est ceci que j’ai à t’offrir, nullement l’espace d’une tablette ou abîmer tes yeux (au sens de l’abîme) et te perdre pour ne jamais te retrouver ; l’image, son continuel déferlement, sa déflagration insolente détruisent le merveilleux Langage, comme s’il n’était plus qu’une valeur de second rang à archiver dans les tiroirs poussiéreux de l’Histoire. Mais avancer dans cette aporie n’aurait pour immédiat effet que de nous désespérer davantage, nous pousser dans les derniers retranchements, là où plus rien ne serait touché par la lumière.

   Å partir d’ici, oubliant tous les dépliants touristiques, biffant toutes les Venise, les Florence, les Dubrovnik (ces pures merveilles !), empruntant des itinéraires solitaires, ces manières de neiges immaculées, nous orienterons notre regard commun en direction de ces riens si authentiques, de ces paysages modestes de chez moi qui, pour mon plus grand bonheur, demeurent encore des terres du lointain, des refuges discrets pour qui a le souci de découvrir, en son exacte dimension, le dissimulé, le voilé, ce qui, de soi se dérobe au regard des Curieux. Bien évidemment, tu auras reconnu sous ces quelques digressions, le visage du Quercy Blanc, ce territoire dont encore je puis dire qu’il est mien, que nous dialoguons, qu’un lien coule de source de lui à moi, que sa conformité à mon attente est sa pure vérité, autant que la mienne, il va de soi.

   Et maintenant, voici ce que j’imagine : matin de bonne heure. Tout est calme. Je quitte mon nid d’aigle. Å ma main droite, cette bouteille que je te destine. Elle contient, entre ses flancs fragiles, mille petits bouts de papier sur lesquels j’ai posé de modestes descriptions des lieux qui me sont familiers dont je voudrais, avec toi, partager l’intime bonheur. La combe est encore dans l’ombre, une ombre d’encre marine que ne dilue encore qu’une mince lueur venant d’un ciel diffus. Le Ruisseau des Hulottes brille à peine dans sa parure d’étain. Je franchis un petit pont (il pourrait figurer dans un album pour enfants), parmi quelques touffes de cresson, l’eau cascade sur des pierres et fait son ébruitement léger. C’est bien là la Nature qui me parle, m’interroge, me tient en suspens sur le bord d’un étonnement : comment mes Frères Humains peuvent-ils être insensibles à la diction de ce poème bucolique, lui qui ramène à une joyeuse Arcadie, à la laine bise de ses troupeaux de mouton, à ses vergers semés de pommes odorantes ? Je m’accroupis, dépose la bouteille maintenant traversée des reflets d’acier poli du ruisseau. Lentement, avec de jolis tressauts qui font penser à des frissons, la bouteille commence son long voyage. Ai-je alors un pincement au cœur ? Suis-je triste ou bien ravi que ma missive te parvienne au gré d’un impossible miracle, Toi-la-Lointaine dont l’image m’habite bien plus que tu ne pourrais le soupçonner ? Je ne sais. Sans doute ma missive de verre et de papier échouera-t-elle quelque part sur une plage de sable, non loin de chez moi. Tant pis, seul pour moi le symbole comptera.

   Bien des semaines, des mois et, peut-être des années plus tard. Tu as quitté ta Suède natale pour rejoindre les rivages de la Baltique afin d’y prendre un repos bien mérité, d’y écrire, d’y méditer longuement sur tes chers livres. Tu as loué un minuscule chalet de bois au toit de chaume gris, tu y accèdes au moyen d’une passerelle tortueuse qui s’avance dans le marais semé des tiges des quenouilles, du fouillis des alismas, de la prolifération des feuilles plissées et dentées des bouleaux blancs. Chaque jour qui passe te voit cheminer songeusement le long de ces hautes falaises blanches qui sont l’écho des miennes, ici, dans ce Quercy si singulier, si attachant. Le plus souvent, pieds nus dans l’eau mousseuse et froide, tu te baisses pour ramasser ces merveilleux galets gris poncés par l’eau, plus tard ils seront la mémoire du lieu. Un jour parmi d’autres (pour moi marqué d’une pierre blanche), parmi le peuple des galets, un éclat attire ton œil. Cet objet recouvert partiellement de minces algues, de mousse, tu l’identifies telle cette bouteille à la mer qui, au premier regard, t’apparaît comme une légende, un conte pour enfants, un divertissement pour doux Rêveurs.  Du plat de la main, tu lisses sa surface, le limon s’écarte, dans ses intervalles tu devines ces papillotes enroulées, attachés par un simple fil. Tu dois t’y prendre à deux ou trois reprises pour dévisser le bouchon durci par le sel. Å l’aide d’une tige échouée sur le rivage, tu entreprends d’extraire ces bouts de papier qui t’intriguent. Y reconnaîtras-tu mon écrire serrée, nerveuse, rapide (autrefois on la qualifiait « d’écriture de chat »), y devineras-tu cette mélancolie latente qui est ma marque, y repéreras-tu mes thèmes de prédilection ? ils sont quasiment obsessionnels.

   1° papillotte : la Blancheur torturée – Voici la Combe de Lizérac, une mince vallée s’ouvrant entre deux lèvres de calcaire, ces merveilleux « pechs », plateaux horizontaux que coiffe de sa teinte vert-de-gris, le peuple des chênes rouvres. Peu de Marcheurs ici, peu d’Amateurs de pur dépouillement et ceci en fait tout particulièrement le charme. Bientôt un étroit chemin serpente qui gagne le haut de la combe, puis le plateau. De chaque côté, des taillis de noisetiers aux tiges si droites, des alisiers avec leurs grappes de baies brun-rougeâtres prisées des passereaux, des aubépines qui éclatent de fleurs blanches au printemps. Les bois sont clairsemés en raison des pierres qui, partout, jonchent le sol. Å mi-distance du sommet, une sorte de clairière s’ouvre d’où l’on découvre un horizon certes restreint, une miniature, un résumé du Causse alentour. Le plus remarquable ici, ces chênes tors dont les branches dessinent dans l’air d’étonnantes arabesques, tantôt montant rapidement en direction du ciel, tantôt obliquant de façon fort étrange dans telle ou telle direction, menaçant parfois de devenir simples racines rejoignant le sol dont elles sont originairement issues. On a la soudaine impression d’avoir rejoint une lointaine période géologique, premiers remuements d’un végétal presque minéral, ayant du mal à s’extraire de sa gangue de pierre, si bien que, les observant, l’on hésite entre la turgescence de la stalagmite, la fossilisation du bois. Oui, c’est bien ceci qui vous saisit, cette impression antédiluvienne identique à un retour à l’Origine.

   2° papilloteBlancheur du chaotique. Le tour de Lanzac. Ici, peu connaissent ce que je me plais à nommer « le tour de Lanzac », un si simple et discret itinéraire parmi l’insignifiant et l’ôté à la vue. Tu sais, comme moi, Solveig, tout l’intérêt de ces lieux encore indéchiffrés, si proche d’une Nature sauvage, indemnes des longues caravanes des Pressés et des Curieux. Il faut emprunter un chemin creusant son tunnel parmi les frondaisons claires des arbres. Tout en haut, le paysage s’ouvre soudain et il faut porter les mains devant ses yeux pour ne risquer l’éblouissement. Une plantation de chênes verts se dresse au milieu d’un plateau uniquement minéral, sec, sans concession aucune à une mode qui serait « dans le vent ». Puis un sentier étroit pris entre deux hauts murets de pierres. Une dépression se creuse sur le flanc gauche qui recueille d’anciens ceps de vigne, des rouleaux de fil de fer rouillés, quelques vieilles bassines émaillées, écaillées en maints endroits.

   Puis, tout au bout du plateau, une manière de paysage minuscule, on pourrait l’enclore sous ces chromos d’autrefois, si touchants avec leur verre bombé, leur cadre doré et, partout, les reflets sur lesquels butent les yeux à la recherche d’un paradis perdu. Une cabane façonnée de gros moellons du Causse, elle sert d’abri à quelques outils agricoles. Combien de fois, Sol, bien des années en arrière, ai-je songé m’installer ici, avec mes livres et écrire à la faible lueur d’une fenêtre étroite, jetant parfois un œil rapide tout autour, dans ce qui me constitue et me fait avancer chaque jour un peu plus. Rêve d’enfant, certes, mais qui, aujourd’hui n’a nullement perdu de sa saveur. Sur la partie arrière, une mare ovale qui, invariablement, me fait penser à « La mare au Diable » de Georges Sand. Son fond est tapissé de larges dalles claires, son eau est translucide. Quelques plantes aquatiques y croissent et il n’est pas rare que des têtards en traversent la miniature, poussant de leur mince flagelle l’amusante boule ronde de leur tête.    

   Puis, à nouveau, un sentier qui amorce un virage en direction de la combe. Bientôt, il débouche sur un chaos de roches blanches au milieu desquelles quelques maigres genévriers affirment modestement leur droit à exister. Ici, tout est de calcaire et de géologie. Ici, le végétal n’a guère droit de cité et c’est quasiment un paysage lunaire qui se donne à voir avec ses cratères dentelés, ses crevasses et ses failles. Scène tout droit sortie d’une mémoire si ancienne, érodée en quelque sorte, témoignage des premiers soubresauts de la Terre, de ses premières convulsions dans les mystérieux fonds océaniques du Crétacé ou du Jurassique, il n’en demeure aujourd’hui qu’une immobile fossilisation du temps. Puis le tour de la découverte, puisqu’il y a tour, se termine dans le Hameau de Lanzac, quelques vieilles bâtisses qui se fondent, tout comme leurs rares Occupants, dans l’air gris du Causse.

   3° papilloteBlancheur à perte de vue – Les hauteurs du Pech Alabert – Å quelque distance de chez moi, mais tout se donne dans l’unité, la continuité, ce Pech qui, par sa position dominante, offre une vision totalement circulaire. Un peu à l’écart de la route, un chemin de poudre blanche perce sa voie parmi les éboulis de l’érosion. Le calcaire se délite, devient boue argileuse et des chaussures de randonnée sont conseillées. Au sommet d’une petite butte, quelques maigres arbres battus par le vent, ils sont identiques à des épouvantails. En direction du Sud, la vue est vite comblée, saturée de blancheur à l’infini. Ce ne sont que succession de pechs horizontaux entre lesquels s’érigent des collines, pour la plupart dénudées. C’est en automne que la vue se donne avec le plus de générosité, mais aussi d’exactitude. Il y a correspondance entre les teintes douces des chênes et le moutonnement opalin de la terre, elle qui hésite encore entre la texture dure du calcaire et la souplesse de la marne. Rares sont les terres cultivées, mais toujours dans le respect du lieu, les minces sillons font remonter l’esprit du sol et c’est un peu comme si un passé depuis longtemps oublié voulait manifester sa présence, faire phénomène sur le mode silencieux, pudique, délicat. On n’a de cesse de girer sur soi-même, d’apercevoir, au Nord, la brume blanchâtre des hameaux, à l’Est les larges entailles des carrières, à l’Ouest le quadrillage des vignes clairsemées, attentives à ne rien déranger. Là est le Causse dans toute sa dimension ouvrante. Le contraire d’un spectacle, l’opposé d’une exhibition, l’inverse d’une image d’une mode conformiste sans grande valeur.

   Oui, Solveig, tout comme chez toi, sur les bords immaculés du Lac Roxen, ici ce qui vient à Soi nécessite respect et recueillement. Tout est si net, entièrement déterminé par une conformité à une loi ancienne qui prescrit de ne nullement s’égarer dans des approximations, de demeurer en sa constance, d’adopter une immuable ligne de conduite, la seule capable de s’énoncer selon la belle exigence d’authenticité. Je sais que, dans ces mots, tu discerneras cette volonté de coïncider avec l’être des choses et, partant, avec Soi, dans la lumière droite d’une Idéalité sans concession. Oui, Sol, seul le regard droit, à l’abri de toute compromission, pourra nous remettre à notre tâche éminemment humaine : préserver la source, sa fraîcheur, sa clarté, sa blancheur, elles seules sont garantes de notre propre vérité, de notre accomplissement dans un futur qui, il faut le souhaiter, sera éclairé encore de quelque lueur d’espoir.

   Voilà ce que contient cette bouteille à la mer qui est venue s’échouer sur le rivage d’une Baltique certes hallucinée, mais si réelle au seul motif de ta présence.

 

Tu l’auras compris, la Blancheur est le signe singulier du Causse :

 

Blancheur torturée ,

Blancheur chaotique,

Blancheur à perte de vue,

 

   trois déclinaisons d’une source originaire qui fait résurgence parmi les chênes tors, près de la Cabane de pierres, à l’orée du vaste horizon du Pech. Seuls, nous les Humains sommes garants de ceci : entretenir la flamme, admettre sa vacillation, jamais son extinction.

 

De la blancheur de mon ciel à la diaphanéité du tien

 

Que longue soit notre route au sein de ces cairns levés vers l’Infini !

 

Celui que le hasard t’a destiné afin qu’un écho se rende visible.

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20 mai 2026 3 20 /05 /mai /2026 07:12
Vallotton : une transfiguration à visage humain

« Soir aux Andelys »

 

***

 

   Rencontrer une œuvre de Félix Vallotton, singulièrement le panorama surprenant de ses paysages, est toujours entrer dans l’émotion la plus vive et s’y maintenir. Il y a une sorte de captation du regard, comme une étrange fascination qui vous saisit du-dedans et vous y laisse, nullement meurtri cependant, bien plutôt immergé dans une douceur que nous qualifierons de « voluptueuse ». Une sorte de fusion charnelle comme si, face à ce qui fait phénomène dans la pure évidence d’être, nous étions soudain transportés auprès de ce « Nu couché » de Modigliani, tout contre cette chair aussi troublante qu’ingénument et naturellement exposée, genre d’Éden terrestre dont nous aurions bien du mal à sortir. On n’excipe jamais de la Beauté manifeste sans éprouver quelque douleur à l’endroit de ses plus vifs et secrets sentiments.  

  

Vallotton : une transfiguration à visage humain

La tâche de description positive d’une œuvre est toujours entreprise difficile au motif que le sens s’y diffuse de façon polyphonique, si bien que nous ne savons par quel biais entreprendre le travail de dissection. « Dissection », oui, identiquement à l’exploration de l’Entomologiste penché sur sa planche, manipulant pincettes et scalpel afin de tirer de l’insecte qu’il examine quelque savoir encore plongé dans le secret.

  Å des fins d’approche de « Soir aux Andelys » (le beau titre est déjà plongée en un vibrant onirisme), nous ne procèderons nullement au titre d’une enquête positive, mais de son envers, disant ce qu’elle n’est pas, cette œuvre, choisissant le prétexte d’une visée esthétique négative, tout comme la théologie négative dit ce que Dieu n’est pas.

  

   « Andelys » n’est pas Impressionnisme avec la pullulation de ses touches colorées et le trouble de la vision qu’il suppose.

   « Andelys » n’est pas Expressionnisme avec la violence formelle et chromatique de ses compositions.

   « Andelys » n’est pas Symbolisme, effleurement discret de touches idéalistes pleines d’une posture hiératique.

   « Andelys » n’est pas Fauvisme, écartèlement intense de la couleur, manière d’étendard vibrant, expansion pléthorique des teintes.  

   « Andelys » n’est pas Réalisme, figures incluses dans des catégories sociales, des us et coutumes mondains.

  

   « Andelys » n’est « Andelys » qu’à n’être qui elle est en soi, cette toile, belle et instinctive autarcie qui la situe en tant que telle parmi le peuple des autres œuvres. Peinture pleine de personnalité mais nullement prétentieuse, exposition de soi seulement en cette vision subjective du Monde, laquelle vision est, par essence, le lieu humain par excellence. Seul l’Homme est capable d’une telle visée intériorisée, métabolisme secret de milliers d’autres images qui confluent, ici et maintenant, en ce paysage chargé d’un sens particulier. Quand nous disons « lieu humain par excellence », nous voulons affirmer l’humain en tant que lieu pour des consciences entraînées à décrypter ce qui, du Monde, des Choses, vient à Soi dans le souci d’une possible prise en compte herméneutique. Oui car il est urgent, pour nous qui désespérons parfois des hoquets de la civilisation, de comprendre (de prendre avec Soi), dans la plus grande attention, ce qui nous met au défi d’exister avec la pointe avancée d’une lucidité à toute épreuve. Tout parcours du chemin s’exonérant d’une telle nécessité est parcours d’aveugle et promesse du nocturne. Or le nocturne n’est qu’effigie du Néant. La Lumière nous appelle qui est mise en musique de ces sèmes épars qui clignotent à l’infini, qu’il nous faut rassembler, faute de quoi c’est notre propre éparpillement qui serait en question.

  

   Visant « Andelys », ce qu’il nous importe de souligner, au premier abord, à titre de pure positivité réalisatrice de discernement, c’est la dimension qui nous saisit d’emblée, qui nous transit et nous laisse au chevet de quelque révélation.   La manifestation de la sensation, c’est elle et elle seule qui s’annonce comme notre répondant immédiat. Selon sa valeur étymologique :

   « Sensation » : « impression produite par les objets extérieurs sur les sens et aboutissant au plaisir ou à la peine »,

   sensation comme source de toute émotivité vraie, origine et genèse de tout sentiment ressenti comme unique, non reproductible, singulier à telle conscience qui en prend acte et non à telle autre dont la sensibilité s’exerce sur d’autres motifs de nature différente. Ce qu’il faut affirmer avec force, c’est le caractère totalement originaire de la sensation, sa précellence et précédence ontologique par rapport à la perception qui n’est que seconde. Certes, ce point de vue contrevient à la position canonique qui, en la matière, pose la perception en premier, la sensation en second. Mais ceci nous paraît simplement pétition de principe et assertion depuis longtemps convenue alors que le réel des choses est de nature contraire par rapport à cette trop facile évidence.

   La sensation, pour autant qu’elle est fondée en vérité, provient en ligne directe de ce ressenti spontané seul redevable d’une intuition sensible. La perception, quant à elle, est chronologiquement seconde, dans la mesure ou percevoir c’est déjà quitter le sol de l’intuition sensible pour lui substituer l’intuition intellectuelle qui procède par maints tâtonnements logico-déductifs de manière à poser les fondements d’une structure rationnelle signifiante. L’étymologie, ici aussi, est précieuse :

 

« Percevoir » : « prendre, saisir, concevoir »,

« saisir par les sens, recueillir, comprendre »,

 

   car elle nous dévoile en profondeur, l’étymologie, en quoi le percevoir est déjà irrémédiablement engagé dans l’orbe du conceptuel, puisque « concevoir » est de cette nature même, puisque « comprendre » poursuit un identique but de porter à l’intellection ce qui, jusqu’ici, végétait en quelque manière dans la lagune des sympathies floues, indéterminées.

   Ce que l’intuition sensible de la sensation annonçait sous les traits d’une synthèse passive (se laisser envahir par une marée d’impressions primaires),

   l’intuition intellectuelle en projette les divers linéaments sous forme d’une synthèse active (activité consciente d’élaboration d’objectifs déjà situés à l’orée d’une réalité assurée de concrétude er de coordonnées nettement identifiables).

 

   Et, ici, si nous analysons « Andelys » sous l’angle de la pure sensation, voici ce qui se présente à nous sans délai et nous dispose, corps et âme, à la sublime fête des sens. On aura le souci de conserver, en tant qu’élément productif d’une vision singulière, la signification de sensation telle qu’exprimée par le dictionnaire :

 

« Émotion forte, vive impression faite sur les sens produisant du plaisir. »

 

   Le ciel, le haut ciel est pure donation d’un dégradé de subtils camaïeux : le Vert-Jaune paraîtrait nous vouer à une solitaire mélancolie que Carnation vient rehausser de sa touche réconfortante, lénifiante, jusqu’à devenir ce Parme duveteux dont nous sentons la douce fragrance tout contre la plaine souple de notre peau. Et le rond parfait du Soleil, ce vibrant Rouge-Orangé, cette montée progressive en direction du rayonnant Vermeil, ne sont-elles, ces teintes, préludes au motif d’une allégresse visible à fleur d’exister, balsamique bourgeonnement éclairant la vitre du jour d’une aurore radieuse ? N’y a-t-il, ici, au cœur même de cette effervescence solaire, dans sa belle irisation filtrée par le végétal, quelque chose qui ferait signe vers une manière de luxe immémorial dont, à notre insu, nous serions dépositaires depuis le temps et le lieu de notre naissance ? Soleil naît du Ciel et nous naissons à lui dans une sorte de complicité nue. Comme si nous portions en nous, au plus enfoui, cette ligne de lumière, cette ouverture à la félicité vacante du Monde.

  

   Å l’évidence, nous sommes immergés, nous les Regardeurs fascinés par tant de subtilité chromatique, immergés donc dans cet océan diffus, flux et reflux de flots qui nous portent et nous traversent, nos anatomies tapissées de ce Vert-Amande des boules d’arbres, nos yeux comme noyés dans la brume invisible, duveteuse, de ce Bleu mi-Turquoise, mi-Céleste, indicible effusion qui joue en écho avec notre intime ressenti, à peine un glacis sur l’insistance imperceptible de l’heure. Sur la gauche, à la limite de la peinture, la masse sombre des ruines de Château-Gaillard auraient pu se signaler comme irruption, dans le tableau, d’une trop visible quotidienneté supposée porter atteinte à l’onirisme de la toile, supposée en effacer la poésie aérienne. Mais il n’en est rien, ce que la noire forteresse semblerait pouvoir soustraire à l’événement pictural, est repris au centuple par cet art polychrome sans rupture, par l’harmonie diffuse qui, partout, miroite, étincelle, s’affirmant sous le sceau d’un sensualisme heureux, d’un chromatisme joyeux, tous prédicats qui nous paraissent définir avec suffisamment d’exactitude la manière vallottonienne de peindre. Alors, ici, nous rejoignons sans tarder la célèbre formule cézanienne :

 

« Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. »

 

   Ce concept, quant à la finalité de la peinture, l’Artiste natif de Lausanne aurait pu le faire sien, tant cette exubérance des tons, tant ces formes portées à l’acmé de leur parution constituent l’empreinte même que ce Regardeur sensible a portée en lui avec cette belle générosité. Cette nappe d’eau Vert-Amande est en communion avec la brume Bleue des collines qui font horizon. Le clair rivage enluminé de rose Pompadour n’est-il directe concorde avec cet écho du ciel dont le Soleil est le centre d’irradiation ? La pelouse verte onctueuse du talus, n’est-elle évident appariement de la symphonie végétale partout luxuriante, partout foisonnante ?

  

   Si, par nature, nous sommes nous-mêmes éparpillés en milliers de fragments dont il nous est impossible de réaliser la synthèse, la vertu cardinale de cette peinture unie, sans faille ni hiatus d’aucune sorte, est bien de nous convoquer à notre possible osmose, grâce infinie de l’Art qui nous porte au plus précieux, au plus essentiel de qui nous sommes en cette chair qui n’attend jamais que le point ultime de sa cohésion. Il y a là, dans la pure et accordée venue à soi des choses du Monde, quelque chose de mystérieux et d’infiniment rassurant. Continuité des teintes, affinités entre elles des formes, uni-ambiance des lumières, inhérence de ce qui pourrait se désunir mais, ici, s’agrège en une parfaite vision congruente, judicieuse, pertinente au point de se donner comme la seule et unique perspective possible de ce paysage, accord de tout ce qui fait phénomène en un simple et indéfectible lien.

  

   Évoquant ceci, cette souplesse du réel à s’enfanter lui-même sans que quelque décoïncidence ne vienne en perturber le cours, surgit à même notre vision une œuvre d’un autre Peintre de la Sensation, à savoir Olivier Debré, ce Magicien des immenses toiles fluviales telles que résultant d’une vision imaginative de ces merveilleux bords de Loire ou bien de ces Rideaux de Scène qui, en réalité, reprennent un thème identique (le flux naturel des choses, l’écoulement heureux du temps), mais sous une autre forme. Mais nous mettrons en parallèle, « Soir aux Andelys » et une des versions de « Nymphéas » d’Olivier Debré, trouvant en ce rapprochement des visages picturaux quasi identiques.

Vallotton : une transfiguration à visage humain

 

Les teintes s’y mêlent avec bonheur.

Les mêmes Vert-Amande des boules d’arbres de Vallotton

et de l’élément liquide de Debré ;

les mêmes Bleus mi-Turquoise,

mi-Céleste du ciel vallottonien

et du ciel peint par Debré ;

le Rouge-Orangé du reflet solaire des « Andelys »,

le rayonnant Vermeil trouvant leur écho

dans cette touche d’identique flamboiement discret,

 à peine une « remarque marginale »,

chez le Peintre de la spatialité sans limites ;

la même fluidité, l’unique tempérance des tons entre eux,

la même sobriété picturale,

la même économie de deux palettes

davantage sensibles aux accords

qu’aux vives oppositions.

 

Aussi bien devant les immenses toiles « héraclitéennes » de Debré

(le flux du devenir, l’écoulement temporel incessant

y paraissent dans chaque mouvance de la peinture),

aussi bien devant les paysages du doux venir à nous de Vallotton,

c’est bien l’élément pathique,

à savoir ce que l’on éprouve en Soi,

qui est le moteur discret mais combien efficace

de toiles chargées d’affection,

sans doute de passion contenue,

ces toiles lestées de ce qui, humain plus qu’humain

détermine notre cheminement à tous et toutes,

cette avancée sur l’axe du temps qui est

franchissement de Soi de l’Être

en direction de son singulier destin.

 

Mais écoutons Vallotton :

 

« Je rêve d’une peinture dégagée de tout respect littéral de la nature ;

je voudrais reconstituer des paysages sur le seul recours de l’émotion

qu’ils m’ont causée, quelques grandes lignes évocatrices,

un ou deux détails, choisis, sans superstition

d’exactitude d’heure ou d’éclairage. »

 

   Donc le geste mimétique appliqué à la représentation de la Nature prend le champ nécessaire à une exploration sentimentale, affective, charnelle de ce qui, face à nous, ne peut que nous appartenir en propre dès l’instant où notre regard en a pris possession, fécondant subjectivement, intimement, chaque pouce carré d’un réel qui est bien le nôtre pour peu que nous nous y projetions, nous y investissions à la manière d’un acte d’amour.

  

C’est ceci qui est humain.

C’est ceci, cette expérience de l’œuvre

que nous faisons depuis la profondeur

libre de notre intimité, de notre attachement

qui fait de nous des êtres reliés,

donc « religieux » au sens purement étymologique.

 

Reliés donc à ce qui,

faisant SENS,

ne peut que nous conduire

à la SENSATION,

peut-être la seule dimension

dont nous puissions être assurés

qu’elle ait quelque efficience,

quelque contour visible.

 

Tout le reste, au-dehors,

ne serait que pur bavardage,

rhétorique creuse,

perte de l’Être

dans ce qui, jamais

ne peut l’atteindre

cette poussière des choses

qui vole, jamais ne s’arrête,

se dissout dans le Rien

ne laisse dans le souvenir

qu’une empreinte si vague

à peine une fumée.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 mai 2026 3 20 /05 /mai /2026 06:52
Là dans la venue du jour.

Septembre finissait

Octobre tardait à venir

Dans le ciel

Une dernière lumière

S’attardait

Une manière de gonflement

De sève s’annonçant

Avant que l’ombre

N’arrive

 

Tu aimais ces couleurs

Qui n’en étaient pas me disais-tu

La terre était ton élément

Comme l’air le mien

Ses sillons t’attiraient

Les mottes luisantes

Que le coutre versait

Jadis

Dans les pages

De Georges Sand

 

La Mare au Diable

Me disais-tu

Et tes yeux couleur de souci

Étaient en partance

Pour ailleurs

Sans doute

Un Pays sans nom

Une île sans rivage

Une presqu’île qui n’avait nulle fin

Se perdait dans des nappes de brume

On n’en pouvait connaître

L’énigmatique destinée

 

Le diaphane te parlait

Le langage du discret

L’à peine arrivée de l’heure

Te trouvait en méditation

La plaque de l’étang

Aperçue depuis ta fenêtre

Ses vibrations

Sous la clarté diffuse

Ses irisations parfois

Ce glissement au loin

Vers les montagnes bleues

Ceci suffisait à te porter en un lieu

D’où il semblait que ton retour devînt

Une impossibilité

La matière insaisissable

D’un rêve

 

Le plus souvent

Dans ta maison

Aux volets à demi tirés

Au milieu de la pénombre

Tu lisais des pages et des pages

Du Grand Meaulnes

Un peu comme si ta vie en dépendait

Tu respirais à peine

Le soulèvement de ta poitrine si discret

On aurait dit le battement d’un cil

Songeais-tu alors

À ces promenades romantiques

Sur un lac de Sologne

Ou bien sondais-tu

Ce que le livre disait

Cet impossible bonheur

Qui jamais

Ne se laisse atteindre

Deux fois

 

Le dehors m’attirait

Le vent m’appelait

Parfois celui qu’ici on nomme

Le Marin

De mes promenades je revenais

La barbe criblée de brouillard

Les yeux laissant s’égoutter

Une poussière de pluie

Je t’invitais à me suivre

A te vêtir

D’une toile légère

A venir longer ces étangs si beaux

Que l’automne lissait

De sa palme douce

 

Mais non

A cette immersion

Dans l’espace

Tu préférais

Cet étrange confinement

Sans doute en raison

De ta nature rétive

De l’illisible peine

Qui t’habitait

Pareille à un voile posé

Sur le réel des choses

 

De longues heures

A sillonner la garrigue

Semée de l’odeur épicée

Des touffes de thym

Parcourue du vert clair

Des genévriers cades

Illuminée par les étoiles mauves

Des aphyllanthes

Et celles roses

Des cistes cotonneux

Souvent la Tramontane se levait

Portant avec elle

Les cris aigus

Des busards cendrés

Tu aurais aimé entendre

J’en suis sûr

Ces appels du ciel

Cette faune libre

Fière

Sûre de son trajet

Ailes largement éployées

Œil perçant forant l’air

De sa belle certitude

 

Mais rien ne servait de te dire

Le dehors

Alors que ne te tentait que

 Le dedans

La disparition aux yeux des autres

Le refuge derrière

Ces murs d’argile

Ils te protégeaient de la foule

Des curieux

Qui déambulaient encore

Dans les rues

Qui bientôt seraient désertes

Tu me disais souvent

Mais quand donc le silence

La paix enfin revenue

Le creuset d’une joie

Dans le fortin du corps

 

Parfois le matin

Lors de la première lumière

Ta silhouette

Que de rares passants

Pouvaient dérober

À ta naturelle pudeur

Ils n’emportaient de toi

Que

Cette allure ambiguë

Cette volte-face

Cette fuite encadrée

De blanc et de bleu

Tes couleurs fétiches

Tu les disais précieuses

Dans leur pâleur même

Leur effacement

Leur souple présence

Que l’ombre recouvrait

En même temps que tu t’y confiais

Avec une certaine délectation

Toi personnage des coulisses

Toi actrice

D’une scène sans voyeurs

Toi ligne éphémère

Dans le déclin

De ce qui se montre

 

Ton destin était ceci

La transparence

L’absence d’épaisseur

Le retrait en toi si discret

Qu’on n’en percevait jamais que

Le début

Ou bien

La fin

Autrement dit jamais la nature vive

Jamais la faille par laquelle te rejoindre

L’ouverture à la vacance de ton être

Tu étais cet indescriptible signe

Sur une antique tablette d’argile

Une simple et éphémère lueur

Sur le col d’une amphore

Un espace entre deux mots

Ce vide médian

Cette respiration

Du vide et du plein

Des Taoïstes

 

Ces blancs

Ces interstices

Ces lumières

Dont se vêt la peinture

D’un Cézanne

Afin qu’apparaisse

Comme en sustentation

Comme par miracle

Tout l’esprit que la Sainte-Victoire

Porte en elle

Qu’elle ne diffuse qu’aux yeux

De ceux qui les ouvrent

Et les emplissent

Des beautés du monde

 

Etait-ce ceci que

Tu cherchais

En toi

Rien qu’en toi

Dans la meute de solitude

Qui t’entourait

Dans la perte

A toi consommée

De cette réalité

Auprès de laquelle

Les Nombreux

Se ruaient

La prenant sans doute

En tant que la révélation suprême

Dont l’existence faisait l’inestimable don

 

Mais combien je m’aperçois

Que mes questions sont inutiles

Pour ne pas dire oiseuses

Comment te définir

Toi l’Etrangère

Puisque

A moi-même

Je suis

L’Etranger

Auquel je n’ai même pas accès

Cette image

Que le miroir me donne

Alors que le réel me l’ôte

Puisque jamais je ne serai

L’Observateur

De Qui-je-suis

Cette feuille d’automne

Qui déjà flétrit

Et s’absente

Des nervures

S’y dessinent

Qui signent

La perte de toute chose

Le non-retour

Du temps

Le non-retour

De l’être

 

 

 

 

 

 

 

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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 07:25
Fille des lisières

 

« Sur le mur du fond »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Hemmelighed, son nom voulait dire « secret », avait toujours été une fille des lisières. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, la lumière à peine levée, un fin liseré sur le bord des choses, les mots à peine chuchotés, le vent à sa naissance, le filet d’eau parmi les étoiles des mousses, le chant de l’oiseau filtrant des douces plumes du nid. Toute petite déjà - parfois inquiétait-elle ses parents par son apparente sauvagerie -, elle n’avait de cesse de parcourir les sentiers qui couraient sur la lande, d’y trouver refuge, souvent à l’abri d’une touffe de fougères ou dans le creux ménagé dans la tourbe que les hommes prélevaient pour leur chauffage. Elle était à l’image de ce pays de pierres et de vent, de chevaux à la crinière bondissante, de ces enfants aux visages tachés de son, aux cheveux roux, ils détalaient sitôt qu’on les abordait. Elle était pareille à ces cairns dressés contre le ciel, pure énigme dont le nom était illisible et, bien que déchiffré parfois, imprononçable.

   Hemmelighed n’avait nul effort à faire pour entretenir cette tremblante aura qui poudrait son visage. Sauvageonne, elle n’avait nullement décidé de l’être, cette disposition d’âme coulait en elle comme l’eau glissait contre la toile grise du ciel. En quelque manière, sa disposition au farouche, à l’éloigné, au distant, naissait en elle et trouvait sa naturelle efflorescence selon la pente des jours, la cendre de l’heure.

 

Tirait-elle profit de ceci ?

 L’oiseau s’étonne-t-il de voler ?

 

   Non Hemmelighed vivait sa vie selon la nature et ne cherchait rien d’autre que ce souple mouvement de soi au monde qui, en réalité, le plus souvent, ne s’affirmait que de soi à soi comme si sa solitude se suffisait à elle-même. Parfois, elle partait pour de longues heures d’errance, sautait de rocher en rocher, longeant l’eau couleur de métal de la grève. Il lui arrivait de s’asseoir sur une large pierre plate, ses pieds nus posés au centre de l’eau immobile, seulement attentive à la longue dérive de l’air, au passage au ras de l’onde des grands oiseaux de mer, ils criaient et déchiraient la pellicule lisse du ciel. Elle n’avait d’autre exigence que d’assumer son immense liberté, là à l’écart des foules, là au plein de qui elle était. Elle était, tout à la fois son propre monde et celui, bien plus loin, qui vibrait de sa permanente agitation. Quiconque aurait pensé Hemmelighed atteinte d’ennui, touchée d’angoisse, se serait lourdement fourvoyé. « Fille des lisières » n’avait guère d’autre préoccupation que de se sentir vivre au jour le jour, sous la bannière d’écume des nuages, dans cet infini silence qui déposait en elle la certitude d’une joie.

   L’essentiel de son cheminement, regarder longuement le paysage, tutoyer l’immensité de l’espace, contempler le détail inapparent aux yeux distraits, s’immerger au plus profond de son être pour en saisir quelque chose d’essentiel. C’était comme un chant qui naissait en elle, comme une souple rumeur qui ondoyait sur sa peau, comme une musique intime se frayant un passage dans le tapis de sa chair. Rarement Hemmelighed était allée en ville. Son sentiment, au contact de toutes ces allées et venues, à l’écoute des conciliabules qui montaient des bouches, au rythme têtu des talons qui percutaient les trottoirs, son ressenti donc, une manière d’étrange vertige, comme si un alcool fort avait troublé sa tête, poncé sa conscience, amoindrissant la palette de ses sensations. Pour elle, la ville était synonyme d’aliénation et elle n’aurait jamais pu envisager son avenir urbain qu’à l’aune d’une perte. Elle se posait la question de savoir pourquoi la vie sur terre était si agitée, parfois elle en voyait l’illustration dans ce trait blanc qui rayait le ciel, un avion trouait le silence avec la grappe de ses passagers, accrochés à sa carlingue d’acier.  

   Le destin d’Hemmelighed eût été des plus compromis si elle n’avait possédé en elle, au plus profond de qui elle était, gravé en lettres de graphite, ce don inouï pour le dessin. Après des études qui, pour n’avoir été nullement brillantes, avaient cependant suffi à lui communiquer le savoir dont elle avait besoin, elle avait passé de longues journées à griffonner de grandes feuilles de papier, à tracer ce qui, de toute évidence, était sa propre projection sur la page vierge du subjectile. Entre le papier et qui elle était, il y avait une manière d’osmose, de fusion. Le papier était son miroir. Elle était celle qui, par son dessin, donnait vie au papier. Parvenue à l’âge adulte, elle avait loué une modeste maison, plutôt cabane par sa simplicité, simple abri par destination.  

 

De l’amour elle n’avait rien connu.

De l’amitié elle n’était nullement en peine.

 De l’absence de relations elle ne souffrait nullement.

 

   La page blanche était ce par quoi elle venait au monde. Le crayon était ce qui traçait la sémantique de son existence. Ce qui aurait pu paraître tel un manque - la profusion des choses, les relations multiples, les loisirs -, voici que tout ceci naissait au bout de la magie de ses doigts. Chaque trait de crayon était un objet, un lieu, un personnage du monde, aussi son univers était-il complet, identique à celui de ses pairs qui hantaient les corridors bruyants des villes. Hemmelighed, à elle seule, constituait un univers dont nul ne se fût hasardé à rompre l’harmonie.

   Sur une planche à dessin qui faisait face à sa table de travail, elle avait punaisé son propre portrait. Il était, en quelque sorte, sa réverbération, sa société, la personne amie avec qui elle communiquait. Certes l’on pourrait se questionner sur ce qui apparaîtrait inclination à l’autisme. Seulement cette supposition serait en pure perte pour la simple raison que la jeune femme jouissait d’un bel équilibre, qu’elle ne considérait nullement le monde comme son ennemi, qu’elle reconnaissait l’altérité comme fondatrice de son propre soi, qu’elle n’avait choisi cette vie érémitique, ascétique qu’au motif de n’installer, entre elle et l’art, que la plus mince cloison qui soit, un peu à la manière des parois huilées des maisons de thé. D’elle à l’œuvre, le sans-distance. De l’oeuvre à qui elle était, un lien immédiat, clair, net sans l’immixtion de quelque ombre que ce fût. En quelque sorte une manière d’absolu. On aura aisément deviné la haute exigence que dissimulait une apparence réservée, retirée, ne proférant qu’à demi-mots.

   Mais revenons au portrait d’Hemmelighed, il est l’épiphanie de qui elle est en son fond, un être des lisières qui cherche ses propres limites, qui est en quête de son territoire singulier, de sa façon de se présenter au monde. Le front est haut, dégagé, que frôle une douce lumière. Ce front nous dit l’intelligence à fleur de peau, la sensibilité qui rayonne depuis l’intérieur, cherche à rejoindre ce qui, au-delà d’elle, se donne comme pur mystère. Car, oui, le mystère, pense-t-elle, se situe bien plus au-dehors qu’au-dedans. Le monde est si complexe en ses multiples ramifications, les gens sont si insaisissables qui fuient dès qu’on les approche.

   Les sourcils, deux traits estompés, deux parenthèses qui abritent les gemmes des yeux. Les yeux sont effacés, couleur d’opale, couleur d’eau de mer, pareille à celle qui bat les rochers de la crique devant sa maison. Les yeux s’éloignent, trouvent le profond de l’être, interrogent le domaine intérieur, cherchent à décrypter le secret qui dit le choix de l’exister plutôt que de confier son destin au néant. Les yeux paraissent cette simple effusion originaire, celle qui creuse loin, rétrocède vers le lieu de la naissance et peut-être bien plus avant, avant même l’étincelle de vie, avant même l’instauration du cosmos, dans la zone magmatique, indéterminée, abyssale où se perdent les conjectures des humains, où sombrent les hypothèses des savants, où s’abîme la réflexion de qui nous sommes dans une manière de sombre galimatias.

   C’est tout ceci que disent les yeux d’Hemmelighed, ils sont, en la matière, les yeux universels, les yeux de tous les hommes qui interrogent le visible, en quête de cet invisible que, jamais, ils ne trouveront qu’au lieu même de leur propre finitude. Peut-être faut-il avoir dépassé la lisière de soi pour connaître l’inconnaissable, Dieu, la cohorte des dieux de l’Olympe, le secret des formules magiques, le contenu enfin décrypté des grimoires sur lesquels s’inscrivent, en lettres celées, ce qui est notre sort commun, une longue dérive aux confins de l’univers, un rébus pareil au mur compact des hiéroglyphes, une charade dont le tout est plus que les parties ; pour connaître aussi la composition des philtres d’amour, la nature des anges et leurs sexes, la manière étonnante dont les mots s’assemblent pour donner lieu au poème.

   Le nez de « Fille des lisières » est l’exactitude même, le signe de la probité, de la rectitude du sens, il fait signe en direction de ce qui est droit, de ce qui jamais ne trompe, de ce qui est donné dans la justesse. Et combien ce nez nous touche malgré sa visible austérité. Il est traversé, sur toute sa hauteur, par une bandelette identique à celle qu’arboraient les momies au fond de leur reposoir d’ébène, incrusté d’ivoire. Celle qui reçoit de tels attributs est précieuse, de haute lignée, princesse éternelle par-delà la mort. On imagine, sous ces bandelettes, des amulettes rares, sans doute d’or et de platine avec des rehauts de lapis lazuli, elles escortent l’âme et l’assurent de vivre dans l’au-delà. Hemmelighed, se représentant de cette manière, n’est-elle à la recherche d’une possible immortalité, d’une éternité qui la consolerait de cette vie terrestre ployant sous le poids des contingences ?

    La bouche est discrète, à peine un trait inapparent de sanguine qui maintient le langage en état de repos. A observer la double ligne scellée des lèvres, on est soi-même consigné au plein du silence. Peut-être est-ce là le viatique au gré duquel nous nous interrogerons sur nous-même, sur l’autre en son énigme. En effet, rien ne peut partir que du silence qui veut forer en profondeur le peuple infini des significations. Nous, les humains, sommes trop bavards, trop souvent réfugiés dans le mode du « on », ce langage qui n’en est pas un, qui se contente de vagues généralités, d’opinions toutes faites, d’assertions pareilles à des images d’Epinal, de « pensées » qui n’ont guère cours que dans une bruyante « cour des miracles » où la persistance des rumeurs se donne pour la forme de la vérité.

   Oui, bien des discours tournent à vide, ne déploient que d’étiques bannières que le vent disperse sans en garder quelque souvenir que ce soit. Si Hemmelighed a mis un tel soin à dessiner les lèvres, à les faire se retenir sur le bord d’une parole, c’est parce que, avertie de l’importance des mots, elle a voulu les sauvegarder dans un avant-dire seul fondateur d’une énonciation étayée en raison. La prétendue « sauvagerie » de la jeune femme, ne serait-elle, en réalité, que l’émergence d’une profonde sagesse ? Sûrement, il faut être sage, être destiné à confronter les grandes interrogations pour demeurer ainsi dans cette posture si humble, se confronter au silence, s’immerger en soi pour y trouver une façon d’exister qui ne soit nullement une compromission, un comportement à la mode, mais une réelle attitude reflétant l’humaine condition en son essence. Seules les grandes âmes le peuvent qui savent vivre dans le dénuement et tirer, de leur simplicité, la force nécessaire afin d’affronter la seule question qui vaille, être homme, être femme jusqu’au bout de soi, en l’entièreté de son être.

   Cette brève méditation sur une belle œuvre d’André Maynet nous a permis de poser, au travers du personnage fictif d’Hemmelighed, ce qui en soi devrait nous alerter en tant qu’humains dans notre marche en avant. Tous, autant que nous sommes, apparaissons en tant qu’êtres des lisières, ce qui veut dire que, la plupart du temps, sinon toujours, nous n’avançons que dans l’ombre portée de qui nous sommes, nous contentant de cette lumière de faible fanal, satisfaits de côtoyer des demi-vérités ou, pire, des non-vérités que nous prenons pour argent comptant, pensant que la vie, telle la pièce de monnaie, peut se lire indifféremment selon son avers porteur de son effigie, ou bien son revers où se donne son chiffre, sa valeur faciale. Bien évidemment il n’y a de vérité que de l’épiphanie d’un visage, autrement dit la manifestation de son essence, son envers n’exhibant jamais qu’une existence soumise aux aléas et accidents de toutes sortes.

 

Nous aimons Hemmelighed

comme nous aimons un beau paysage,

une montagne sublime,

 un lac aux eaux profondes,

le nectar de vérité qui se lève d’un beau fruit.

Oui, de ceci nous avons soif !

Oui de ceci nous voulons nous abreuver !

Nous voulons la douce

et exacte ambroisie du monde.

 Elle seule en son immédiate saveur.

 

 

 

 

 

 

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18 mai 2026 1 18 /05 /mai /2026 07:54
Au centre même du réseau

« Fille assise »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Fille assise », nous voici rassurés à même le titre de l’œuvre. Toujours face à elle, l’œuvre, nous sommes désemparés, parfois saisis d’une inquiétude. Légitime du reste. Dans notre face à face avec elle, nul intermédiaire qui, par sa médiation, viendrait nous rassurer, nous réconforter. Oui, par rapport aux formes de l’Art, nous sommes comme dépouillés, nous craignons de n’en saisir qu’un fragment privé de sens, son « explication » totale nous échappant et nous plongeant dans les affres de l’incompréhension. Car regarder l’Art ne revient nullement à en toiser de haut la  Cimaise, bien plutôt à demeurer dans un site de pudeur, de retrait, de modération. Et, de cette position qui, cependant, n’est nulle aliénation, respect seulement, considération par rapport à ce qui est oeuvré, nous nous mettons en position d’attente, disponibles au surgissement. Nous craignons, précisément, que rien ne surgisse et que, laissés en rase campagne, nous ne restions au centre de notre solitude, privés de dialogue, à court de paroles. Car rien ne nous assure de quelque évidence et bien des Voyeurs ressortent des salles des Musées, bien plus démunis qu’ils n'y sont entrés, une frustration remplaçant l’attente du comblement d’un désir.

   Les œuvres de Barbara Kroll, en une première estimation du regard, sont totalement déconcertantes. Nous sommes plongés soudain dans un monde étrange qui n’est ni le Réel ordinaire, ni le complet Irréel de l’imaginaire ou du songe, mais un étonnant Monde Intermédiaire dans lequel les Sujets paraissent sur le point d’une venue à Soi, que le traitement pictural rapide, spontané, parfois à la limite d’une violence, semble biffer à même son énonciation. La forme monte à la visibilité mais selon quantité d’esquisses successives qui font se lever le doute et l’incertitude chez-Ceux-qui-regardent. Un Monde paraît qu’un non-Monde efface et ceci constitue la profonde originalité de cette œuvre tout en jaillissement, en feu de Bengale, en crépitement d’artifices. Ici, tout se dit sous le signe de la rature, de la biffure, de l’incomplétude du trait, de l’hésitation de la tache, de la position du Sujet en ses limites, hors ses limites. Une manière de Néant, parfois nous étreint à la vue de ce qui pourrait paraître en tant qu’illusion, hallucination, comme si l’œuvre, nous l’avions créée de toutes pièces en notre monde intérieur, là où ne vivent que les ombres et la matière tubéreuse de la chair, une cécité en réalité, un clair-obscur où l’obscur domine et relègue tout dans le motif étroit d’un non-sens.

   Alors, ouvrant les yeux, affutant le faisceau de notre lucidité, l’œuvre s’effacerait d’elle-même et rejoindrait la brume et l’ouate inconsistante de nos fantasmes, un désir avorté en quelque sorte. Nous serions en l’œuvre hors de l’œuvre et tout serait à recommencer de notre chemin en direction de la sphère esthétique. Å aborder de telles créations, il faut une disposition d’esprit, une attente réelle des significations qui s’y dessinent en filigrane, il faut, tout à la fois, l’exigence de l’Esthète, l’attente naïve du tout jeune Enfant, l’assurance de la Maturité. Seule cette vision polyphonique des choses nous mettra en mesure de coïncider avec cet univers sensible si captivant. Aimer l’Art n’est que ceci, s’aimer en l’Art et que celui-ci, en retour, sème en nous les spores d’une efflorescence. « Efflorescence », un mot qui traverse nombre de mes énonciations, tellement son pouvoir métaphorique est ensemencé de joie, fécondé de croissance, dilaté de l’intérieur vers cette lumière qui l’attire, en réalise l’admirable photosynthèse. C’est un identique déploiement qui anime les œuvres d’art comme si leur vie secrète fonctionnait sur le même principe métamorphique, à la différence que l’action « pollinisatrice » du soleil, ce sont nos yeux qui en ont la charge, notre conscience qui en ouvre la pure dimension de sens.

    Mais revenons à notre nectar, à « Fille assise » qui nous met en demeure de percer son essence, de nous substituer à qui-elle-est, en quelque sorte. Nous n’avons guère d’autre voie que de butiner l’image, pour filer la métaphore, d’en décrire les aspects essentiels. Saisir quelque chose de sa vérité au prix de la nôtre car c’est bien d’un échange dont il s’agit, hors duquel rien ne se paierait qu’en « monnaie de singe ». Le fond de l’image, mais s’agit-il d’un fond ? ne serait-ce plutôt la trace, brossée à grands traits, du sédiment pathique sur lequel repose l’Humain, cette « passion triste » spinoziste qui est « l’épée de Damoclès » qui toujours nous menace et teinte notre bonheur des cendres toujours possibles dont notre destin pourrait être atteint. Oui, cette dilution de gris que rehausse à peine un jaune usé, nous incline à quelque tristesse dont nous déduirons aisément que le Sujet est atteint d’une sorte d’incurable mélancolie. A moins que ce ne soit nous qui projetions, influencés par les taches quasiment tirées des planches du Rorschach. Alors ça papillonne en nous, des ailes s’ouvrent, et il s’en faudrait de peu que nos ambitions d’Icare ne tournent court, nous intimant l’ordre de rejoindre le sol avant même de l’avoir quitté.

   Et le Sujet-Fille, qu’en est-il de son intime complexion puisque, déjà ses entours versent dans l’indigence la plus confondante ? Le plus souvent, il y a adéquation du Sujet au milieu qui le reçoit. Certes l’on peut affirmer sans crainte de se tromper que « Fille assise » est inclinée à la tristesse, son attitude en dénonce l’atteinte au plein de la chair. Comme souvent chez cette Artiste, c’est le sentiment du confusionnel qui domine, rien n’est lisible dans la clarté et le Voyeur de l’œuvre est placé devant une sorte de rébus dont, peut-être, jamais il ne découvrira le dénouement. « Dénouement » ? Certes cette image est une superposition, un enchevêtrement de nœuds dont il semble que personne ne pourrait parvenir à en démêler l’écheveau. En quoi cette peinture est existentielle-métaphysique, ce que j’ai souvent exprimé à son sujet et qui résonne, du reste, à la manière d’un poncif.

      Alors, observant Celle-qui-nous-fait-face, sommes-nous pour autant inquiets, perdus en nous-mêmes, un brin désespérés ? Nullement et c’est bien là la vertu de l’Art que de nous déporter hors de nous, de nous donner des motifs de réjouissance au contact de l’émotion esthétique. L’émotion n’est négative que fondée sur un sol qui se dérobe toujours, dont l’être n’a ni contours, ni dimension rassurante. Or ici, une juste nourriture est allouée à notre émotion, laquelle nous ouvre à la dimension du connaître ou, à tout le moins, nous dispose à éprouver quelque sentiment nouveau, une vision renouvelée des choses. Le corps de « Fille assise » est un lavis de gris, infime variation de Perle à Ardoise avec quelques touches de Lin. Ce gris est manifestement élégant, tout à sa discrétion, à son empreinte légère. Ce gris est unité. Ce gris est onction et baume. Ce gris tient éloigné un Noir qui serait la figure du Deuil, tient éloigné un Blanc qui serait la figure du Néant. Å l’abri du Deuil, du Néant, nous avançons dans les coursives de l’Art avec l’assurance de Ceux, de Celles qui savent qu’ici est une lumière qui écarte les membranes de suie de l’Ombre. Nous regardons « Fille assise » et plus rien ne compte que le rayonnement de cette esquisse. Oui, elle rayonne. Il suffit de se porter au-devant d’elle avec les yeux curieux et toujours émerveillés de l’Enfant. Et, d’ailleurs ne dirait-on le dessin d’un Enfant qui, dès le pinceau posé, n’a de cesse de courir après qui il est : un rayon de joie dans le jour qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

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17 mai 2026 7 17 /05 /mai /2026 06:58
Manzoni, du destin de la ligne

Achrome - 1958

Artnet

 

***

 

   Présentation générale de l’œuvre - « Piero Manzoni – Achrome » - Catalogue d’exposition -Hazan Editeur :

  

   « Sa pratique se radicalise après avoir vu les monochromes bleus d'Yves Klein qui le fascinent, mais qu'il rejette aussitôt en proposant une approche plus radicale : l'absence même de couleur. (…) Mais les Achromes, ces œuvres monochromes blanches auxquelles il travaille pendant les sept années de sa carrière (1957-1963), constituent le cœur de son œuvre, poussant plus loin encore les expériences de la monochromie en choisissant l'a-chromie, l’absence même de couleur. Dans une volonté de remise en cause de la surface picturale et de la gestualité psychologique, qui domine dans la peinture informelle et lyrique de l’après-guerre, Piero Manzoni évacue de l’œuvre couleur et dessin. Ce rejet de la tradition picturale passe par un refus du pinceau et de la peinture au profit de matériaux étrangers à la tradition picturale : kaolin, coton industriel, fausse fourrure, polystyrène, petits pains, cailloux, etc. Lorsqu’il utilise la toile, l’artiste y applique une gestualité minimale : plissage, traçage, couture, badigeonnage, le tout donnant lieu à des formes approximatives : plis, quadrillages, lignes, etc. Les surfaces sont rarement lisses et mettent en avant les irrégularités aléatoires de la matière. (…) Depuis les très célèbres toiles plissées jusqu’aux dernières œuvres en polystyrène, accompagnées d’essais permettant d’appréhender sous des angles inédits l’une des recherches majeures de l’art de la fin des années 1950 et du début des années 1960. »

 

   Cet article du catalogue est suffisamment explicite pour qu’il n’y ait rien à y rejouter. Il constitue une rapide synthèse du travail de cet Artiste singulier. Ce que nous voudrions tenter ici, au cours de cet article, repérer dans la courte vie de Manzoni, disparu à l’âge de 29 ans, la marque insigne d’un fulgurant destin dont les lignes du doigt, mais aussi bien les lignes graphiques déposées sur les supports, tracent à leur manière une existence en sa finitude. Dans les reproductions d’œuvres ci-dessous il n’a nullement été tenu compte d’un ordre chronologique, seulement d’un ordre « ontologique », pourrait-on dire, selon le mode de donation particulier de l’être en ses diverses et souvent surprenantes manifestations. L’investigation, loin d’être plastique et picturale, sera bien plus psycho-philosophique, orientée vers les circonstances de la vie, lesquelles à défaut d’être de simples hasards, suivent bien peut-être une ligne tracée de toute éternité. Mais ceci est, avant tout, affaire d’intuition, donc de mise en œuvre d’un jeu qui détermine ses mouvements comme sur le damier d’un échiquier : de rapides décisions dont, jamais, nous ne pouvons saisir ni le lieu ni le temps de leur provenance pas plus que le mystère qui semble en gouverner les constantes oscillations, les retraits puis, soudain, l’effacement à jamais. Entrelacement de liberté et de censure dont nul ne sait qui prévaut en cette existence toujours à recommencer chaque jour qui passe. Nous évoquerons d’une manière générale le « dessin » que propose toute existence, en tant que symbolisation d’un « dessein » bien plus vaste qui est le lot de toute humanité confrontée aux limites qui en balisent le trajet.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Empreinte du doigt de l’Artiste - 1960

Artnet

 

***

 

   Comment ne pas voir, dans cette forme spiralée, dans ce genre de représentation en vortex, les lignes de la vie soumises aux polarités d’une étrange aimantation ? Vortex-vertige. Vortex-tourbillon. Vortex-béance comme si, sous les pas de l’Homme s’ouvrait la trappe par laquelle connaître l’inconnaissable, connaître son propre fond abyssal. Bien évidement ceci dessine les contours d’une sourde et itérative angoisse. Rien ne semble tenir et l’on songe à ces sables mouvants qui happent les Errants et les engloutissent sous une nappe d’éternel silence. Retour au Néant en quelque sorte. Extinction du langage qui avait habité la cimaise des fronts, avait tressé les lèvres des fleurs signifiantes en leur magique éclosion. Apposant son doigt sur la plaine blanche de la toile ou du papier, l’Artiste avait-il au moins éprouvé cette prémonition tragique d’une Ligne qui, un jour, s’interromprait ? En bas, à droite de l’image, trois lignes rompent l’harmonie d’un bel enroulement. Interprétation d’une rupture, d’une scission, d’une coupure taillant à vif la chair humaine vaincue sous la puissance de forces qui la dépassent.  Interprétations digitales : lignes de Vie, lignes de Mort. Cette empreinte, paradoxalement affectée d’une forme d’œuf, donc de naissance, donc d’ouverture, semble refermer en elle les signes de sa propre condamnation. Œuf rompu, il ne demeurera sur la toile qu’un sang blanc traversé de linéaments d’encre. Une écriture portant en sa signature le motif même qui la détruit. Genre d’encre sympathique, elle a besoin d’un révélateur chimique afin d’apparaître à nouveau. Qui, le révélateur ? Où, le révélateur ? Dieu ? Un Ange ? Un Être indéfinissable ? L’Art lui-même en sa fonction cathartique ? Oui, cette simple forme donne à penser. Oui, cette forme questionne et questionnant, elle nous entraîne bien plus loin que nous, dans quelque site étrange dont nous attendons qu’il nous réconcilie avec nous -mêmes et nous fournisse la clé de notre possible éternité. Toute forme est émouvante dès l’instant où elle pose les contours de l’humain. L’esquisse anthropologique est inscrite en nous depuis des temps immémoriaux et ce n’est nullement un hasard si, devant des taches pareilles à un Test de Rorschach, nous projetons toujours sur elles l’image d’Adam, l’image d’Ève, et partant la nôtre puisque nous ne sommes qu’un écho d’Images Primordiales.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Achrome , vers 1958

Artnet

 

***

 

   Survenant immédiatement après cette figuration cyclonique, cet océan blanc uni « d’Achrome 58 », cette eau dormante sont pur ressourcement de soi à de claires et lénifiantes fontaines. Comme si, après la traversée de signes noirs pareils aux sombres présages d’oiseaux hitchcockiens, succédait le vol libre et souple da quelque colombe de la paix. Tout ce qui était funeste, tout ce qui dessinait de fuligineux horizons, voici que cela s’éclaire et fait signe, sinon en direction d’une pure joie, du moins dans l’orbe d’une accalmie, d’un allègement. Ces plis sont apaisants, ces plis sont empreints d’une onctuosité toute maternelle. Une réminiscence anténatale nous installe au sein du royaume amniotique, là où les mouvements sont diffus, où les sons sont filtrés et harmonieux, où la température se donne sous les caresses d’un doux alizé. Rien d’autre à faire que de se laisser flotter dans une manière de « luxe, calme et volupté ». Enduisant sa toile de kaolin et de colle, lui imprimant de douces et somptueuses oscillations, Manzoni a su rendre à la matière sa part de quiétude, sa disposition à l’accueil. Achrome-conque. Achrome-silence. Achrome-pré-verbal en son pli recueilli. Ce geste si simple, si compréhensif est générateur d’une grande et touchante beauté. Il est pareil à l’ouverture des bras de l’Aimée. Pareil au jeu léger de l’enfant. Pareil au vol du papillon dans l’air poudré de clair pollen. Mais nulle métaphore ne suffirait à en parachever le sens pour la simple raison que le sens naît immédiatement du visible, sans apprêt, sans parole préalable qui en annoncerait la venue. Ce tableau est libre de lui au titre de sa pure immanence. Bien entendu, nous les Hommes, y amenons des sèmes qui lui sont extérieurs, mais ceci n’entame nullement sa vérité, y tresse seulement quelques commentaires sans doute superflus mais nous ne pouvons demeurer inertes face à ce qui est, pour nous, un baume, un motif qui éclairera notre conscience, lui donnera un espoir, l’exhumera pour un temps, de toute cette gangue de suie qui, parfois, exsude de la sourde matérialité de l’exister.

  

 

Manzoni, du destin de la ligne

Achrome - 1962

Artnet

 

***

 

   Comme cette pluie de signes blancs, comme cette neige doucement surgissante est un réconfort pour l’âme ! Alentour se montre une plaine lisse, dense, identique à la joue que nous tend la page d’un cahier d’écolier. Nous sommes un peu intimidés par tant de blancheur donatrice de plénitude. Le tissage est d’essence boréale. A tout instant nous pouvons nous attendre à rencontrer le frisson blanc des bouleaux dans la brume du septentrion, ou bien la mesure presque invisible de la perdrix des neiges, ou bien la parution de l’ours à la fourrure duveteuse. Au centre de tout ce silence, une granulation de blanc, elle nous fait penser au passage de quelque Petit Poucet qui aurait semé sur son chemin des théories de cailloux blancs car, en toute circonstance, il s’agit de retrouver son logis et, partant, de se retrouver, soi, parmi l’éparpillement de la mutité d’aube, un sillage à peine conscient de sa nuée si légère. Assurément cette œuvre est empreinte d’un bonheur simple, immédiat et nous présumons que l’Artiste s’y est adonné avec une sorte d’impatience enfantine, de jeu grâcieux. Au milieu donc, le gravier s’est assemblé sous la figure de la ligne. L’œil se dirige vers sa douce éminence. L’esprit s’y rassemble afin d’y rejoindre son propre souci d’unité. L’équilibre est parfait qui distribue un champ disséminé de présences discrètes et un champ plus affirmé d’un relief qui trace sa voie avec une tranquille assurance.

 

 

Manzoni, du destin de la ligne

 

Linea (frammento) , 1959 -1961

Artnet

 

***

 

   Si, jusqu’ici, les œuvres proposées se donnaient selon de souples horizontales, selon la figure spiralée de l’empreinte digitale, voici que le plan de vision s’inverse, qu’il devient brusquement vertical. Surrection qui étonne, surgissement à la manière d’un geyser et cette Ligne paraît tracer la forme d’un destin assuré de lui-même, fier de son prestige, tout entier voué à affirmer son être, à se lever parmi la haute clameur du jour. « Frammento », « fragment », comme si une saison particulière de la vie avait à se montrer pour ce qu’elle est, une lutte contre le Néant, une marche debout face aux apories du monde. Âge de la maturité atteint par Manzoni avant même qu’il n’ait eu à se manifester. Sa peinture à la facture si étonnante, la diversité de ses créations, l’invention pareille à une braise rouge, tout ceci témoigne, en lui, de la présence d’un génie qui le brûle et le consumera bientôt. Cette brusque ascension, cette haute turgescence, ce rebond de tout l’être en direction de plus hautes valeurs nous font irrésistiblement penser au « Zarathoustra » de Nietzsche, à sa séquence, belle entre toutes du « Grand Midi ». Nous citons ce « fragment » d’exception :

   « Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhumain, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène au couchant : car ce sera le chemin qui mène à un nouveau matin.

   Alors celui qui disparaît se bénira lui-même, afin de passer de l’autre côté ; et le soleil de sa connaissance sera dans son midi.

   Tous les dieux sont morts : maintenant, vive le Surhumain ! » Que ceci soit un jour, au grand midi, notre dernière volonté ! »

    Si, par un simple effet de l’imagination, nous faisons de ces paroles les paroles-mêmes que l’Artiste aurait pu prophétiquement adresser à l’humanité, n’y verrait-on, à la fois, le déclin de cette humanité, le déclin aussi de qui il est, l’Artiste, en route vers sa chute purement occidentale ? En effet, il y aurait bien un dernier soir, un couchant mais dont nul levant ne serait venu relever la chute. Il n’y aurait de « nouveau matin ». Manzoni est trop tôt arrivé « au milieu de sa route » et son « grand midi », bien plutôt que de lui ouvrir la voie du Surhomme, l’a précipité en plein ciel, tel l’infortuné Icare ne connaissant de sa « volonté de puissance » que son épilogue, la fin tragique d’un rêve. Nous faisons la thèse que Manzoni était cet homme d’exception que Nietzsche nomme le « Surhomme » au regard de sa novation picturale, de sa personnalité atypique qui n’hésitait nullement à offrir ses substances les plus intimes à ses « Adorateurs ». Mais écoutons les propos de Gilbert Merlio dans « Le surhomme nietzschéen : un être singulier ou un exemple pour tous ? » :

   « Le surhomme est en fin de compte moins l’image arrêtée d’un type nouveau qu’une métaphore appellative ou performative qui invite l’homme, chaque homme, à davantage de créativité, d’authenticité et de singularité, le convie à conférer un style original ou singulier à tout ce qu’il entreprend et d’abord à sa propre personnalité, à en faire une œuvre d’art. »

   Or Manzoni n’a nullement hésité à faire de sa propre personne le lieu inattendu d’oeuvres que l’on peut qualifier de « performatives », le simple fait de vivre son corps, de faire de son souffle, de ses empreintes, de ses propres déchets des prétextes artistiques, ceci s’inscrivait dans cette visée nietzschéenne déconcertante à bien des titres mais redoutablement efficace sur le plan théorique.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Linea , 1959 - 1961

Artnet

 

***

 

   Mais qu’est-ce donc qui ne peut manquer d’advenir après une montée si haute, si vertigineuse ? On ne tutoie les cimes sans réel danger pour soi. Avec la précédente image de « Linea », la dimension verticale, autrement dit « céleste » avait été atteinte. En quelque sorte, l’Art au sommet de sa vocation. Et maintenant, cette autre « Linea » nous ramène à des considérations bien plus terrestres, offusquées en quelque sorte de pesanteur, de matérialité. La Ligne est tremblante, comme peu assurée d’elle-même. La ligne est l’horizon humain avec ses turbulences, ses éclipses parfois, ses brusques évanouissements et nul ne sait plus y repérer l’empreinte lisible de son propre destin. Cependant un espoir se fait encore jour. La teinte de la toile est lumineuse, solaire, rayonnante. Est-elle de la nature des grands flamboiements qui d’abord fascinent puis une fumée monte insensiblement et l’astre du jour disparaît derrière ce voile ? Cette fulgurance de la couleur est-elle prémonition de plus funestes heures ? Nul ne peut le savoir, pas plus que Manzoni lui-même ne pouvait en être alerté. Cette écriture a posteriori possède des éléments d’information, des significations qui, en 1961, ne pouvaient encore y figurer. Aussi notre méditation sur cette œuvre s’alimente-t-elle à une source que l’Artiste ne pouvait soupçonner.

   Nous avons conscience que nos projections sur le chemin accompli par Manzoni ne sont que de pures interprétations semblables à celles du Thérapeute qui essaie de lire, dans le dessin d’enfant, la réalité d’une existence, sa vérité. Toujours la tâche d’interprétation se situe sur ce versant escarpé sur lequel ne peut faire fond nulle certitude, seulement quelques impressions, seulement quelques floculations dans un paysage existentiel, quelques rapides visions, quelques pas sur la pointe des pieds et le sentiment de n’avoir qu’effleuré une vie, en avoir perçu quelques harmoniques à défaut d’en saisir le ton fondamental. Alors que choisir, du silence ou de la parole ? Peut-être dire simplement dans l’authenticité, dans l’immédiat ressenti.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Sa dernière ligne - 1963

artnet

 

***

 

   L’intitulé de la toile  « Sa dernière ligne », (le commentaire du Site qui diffuse les œuvres de l’Artiste) est bien plus qu’une simple évocation, il est, à proprement parler, une « mise à mort ». « Mise à mort » veut dire ici, bien plus qu’une sommaire exécution, « la remise à la mort » d’une œuvre en son ultime donation. La Ligne s’exténue, elle est un mince fil qui, bientôt, se rompra. La couleur a chuté dans une manière de crépuscule, dernière touche occidentale dont nul orient ne viendra assurer la relève. Ironie du sort ou bien geste de préscience, cette toile, parmi toutes celles présentées est la seule qui porte la signature de l’Artiste ? Dernière projection d’une matière intime, dernière empreinte digitale, dernier souffle dont nul « Ballon blanc » ne nous dira la tragique vérité. Le sort de tout ballon, remis à sa montée dans le ciel, donc à son propre destin, n’est-il celui de la chute ?

Manzoni, du destin de la ligne

« Corpo d'aria »  - 1959 -1960

artnet

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16 mai 2026 6 16 /05 /mai /2026 07:29
Henry Miller : mise en musique du monde.

"Ernest on the front".

Œuvre : André Maynet

***

   Les compréhensions les plus justes sont affaire de dialectique. A savoir d’oppositions. Le blanc jouant avec le noir, la nuit avec le jour, la raison avec le sentiment. Ici, devant nous, s’installe une vivante dialectique : de la jeunesse et de la vieillesse ; du regard effronté, inquisiteur et de celui, détourné, plongé dans une vague mélancolie ; du passé et du présent ; de la verticalité conquérante et d’une posture qui dit l’usure de la vie, l’épuisement de l’expérience, peut-être la lassitude d’être avec, en sourdine, le bruit lointain d’un saxo, la plainte longue du jazz. L’instrument est posé entre les jambes, comme au bout d’une longue nuit, alors que les spectateurs sont partis, la salle plongée dans le demi-jour de l’aube. Au loin, sur la ligne grise de l’horizon, cette promesse d’avenir, la fuite d’oiseaux de mer, sans doute des mouettes que fouettent les embruns de la connaissance. Avancer dans le futur est savoir. Toujours. Au centre de l’image, telle une cariatide taillée dans une pierre d’opale, cintrée dans un justaucorps blanc, virginal, pareil à une origine, Sémaphore veille, défend ce qui ne saurait être transgressé, cette Existence accroupie à la grande sagesse, cette résolution d’avoir épuisé toutes les joies mais aussi toutes les turpitudes du monde. Immémoriale dialectique du bien et du mal comme si ces deux bornes marquaient, d’une manière irréfragable, le destin de tout homme, de toute femme sur Terre. Le choc des deux silhouettes est patent, deux mondes s’affrontent comme si, entre leurs singulières configurations, rien ne pouvait trouver à s’actualiser, à faire sens, à installer les fibres secrètes des affinités. Et pourtant rien n’est si simple. Sémaphore est là à la manière d’une gardienne qui voudrait farouchement préserver un patrimoine, mettre à l’abri ce qu’une vie entière a cherché à élaborer. Traversée d’infinies vicissitudes au travers desquelles rencontrer l’art et le porter à l’incandescence.

"Ernest on the front". Le titre est énigmatique qui veut sauvegarder jusqu’au bout l’anonymat de Celui dont le regard fuit, dont le couvre-chef dissimule la tête, dont le blizzand enveloppe le corps comme pour le rendre illisible. Ernest. Alors nous pensons à Hemingway. Mais nous voyons bien que ceci ne colle pas, que la réalité est ailleurs. Dans ce feutre sombre, ces lunettes, cet imperméable ample, ce saxo, cette allure que nous saisissons sans bien savoir qui en est le dépositaire. Puis, tout à coup cela s’éclaire, cela surgit, cela fuse comme mille feux de Bengale. Mais, bien sûr, Henry Miller, ce personnage hors du commun, ce type cosmopolite, ce caméléon capable de toutes les métamorphoses. Ce touche-à-tout de génie. Ce « Roc heureux » tel qu’il se définissait lui-même. Cet alpiniste des hautes cimes existentielles, mais aussi ce sondeur de bas-fonds, ce scrutateur d’étranges catacombes, cet explorateur des âmes, ce toréador qui tutoie le désespoir, ce saint que visite l’extase. Le dilettante qui enchaîne les petits boulots, puis l’écrivain à succès de la célèbre trilogie Sexus, Plexus, Nexus, du roman sulfureux Tropique du Cancer qui fit scandale en son temps. Enfin un être inclassable oscillant entre autobiographie, tentations solipsistes, auteur maudit, pape de la Beat Generation entraînant dans son sillage Jack Kerouac et William S. Burroughs, ces anticonformistes, ces auteurs postmodernes voulant mettre à mal les rouages d’une société corrompue, embrigadée dans les errances du matérialisme consumériste. C’est dans cette veine contestataire, ce jaillissement verbal parfois obscène, cette verdeur d’un langage direct qui n’est pas sans faire penser à celui de Céline qu’il distille une littérature inflationniste, vibrante, violemment critique, parfois apocalyptique. Comme si seul un cataclysme pouvait sauver l’humanité du sombre destin qu’elle s’était tracé. Combat désespéré de manière à ce que le tragique ne devînt définitivement la seule voie qui demeurait ouverte, une voie de perdition. Henry Miller n’est bien perçu qu’à être compris comme l’enfant de Brooklyn qu’il est : "Le reste des Etats-Unis n'existe pas pour moi, sauf comme idée, ou comme histoire, ou comme littérature", écrivait-il dans Printemps noir. Sans doute cette appartenance fortuite ou bien volontaire, plus tard dans l’écriture, cette immersion dans le New-York des immigrés allemands imprégnera toute son œuvre et le quartier de Williamsburg demeurera la trame récurrente de son travail d’écrivain.

Henry Miller : mise en musique du monde.

Henry Miller. Source : jesperdeleuran.dk

Sans la musique …

“Sans la musique, la vie serait une erreur.”

Friedrich Nietzsche / Le Crépuscule des idoles.

Sans doute Miller eût volontiers partagé le sentiment de Nietzsche concernant la musique. Cependant celle-ci, si elle était l’un des événements auquel il prêtait attention, ne figurait qu’à titre d’unité dans une étonnante constellation de centres d’intérêts. La vie, pour ce boulimique, était constituée de tellement de facettes, d’éclats si fascinants qu’il s’agissait de n’en exclure aucun mais d’en goûter la « substantifique moelle » jusqu’à s’y abîmer corps et bien. Pour cet amoureux de l’existence, la musique constituait une sorte de « repos du guerrier », de subtil divertissement. Sans doute son écoute possédait-elle des vertus cathartiques, peut-être même constituait-elle un tremplin pour l’inspiration littéraire. Etonnant éclectisme de l’écrivain dans ses choix aussi affirmés que contrastés, parfois contradictoires, toujours subversifs. Confidence, un jour, à un ami : « Je suis un écrivain, mais à l’origine, je voulais être un musicien ». Il faut dire que l’enfance d’Henry fut constamment imprégnée de mélodies, bercée par des chansons de son grand-père ou de son père, ces tailleurs de vêtements qui accompagnaient leur travail du rythme de quelques refrains. Puis sa mère qui décida de le faire initier au piano. Il était un pianiste honorable mais n’exploita nullement ce filon, suivant en cela une humeur fantasque qui l’évinçait d’une activité pour mieux le précipiter dans une autre et ceci avec passion. On ne renie pas si facilement son « ton fondamental » pour paraphraser Philippe Sollers.

Eclipse de la musique pendant son séjour parisien où la fureur d’écrire s’empare de lui, reléguant au second plan tout ce qui n’est pas témoignage fiévreux, tellurique, confession intime au rythme des phrases, courant impétueux dans lequel Miller excelle. « Ecrire, d’abord et toujours… peinture, musique, amis, cinéma viennent après. » Telle est la confidence de cet homme qui ne vit que par et pour les mots qu’il déverse à foison dans une littérature qui, dès sa parution, sera qualifiée « d’obscène », de « pornographique » alors qu’elle est une vigoureuse tentative d’arracher l’humanité à son puritanisme, singulièrement cette Amérique qui en est le rigide bastion. Il sera le fer de lance d’une expression underground (ses livres se lisent sous le manteau). Mais nul n’endiguera la puissance d’un verbe exponentiel qui vit de lui-même, une prose polyphonique, polychrome, chatoyante, surréelle, qui cherchera à saper les fondements d’une société fondée sur l’hypocrisie, le lucre, la poursuite de fausses valeurs.

Puis ce sera le retour en force de la musique après qu’aura été écrit «Tropique du Cancer », lequel aura agi comme un exutoire, mobilisant alors d’anciennes sources d’énergie qui avaient été mises en repos, qui dormaient dans une douce léthargie, n’attendant que le moment propice de leur résurgence. Alors, avec quel enthousiasme teinté d’une touchante naïveté il déclare, en 1937 : « La musique est l’art suprême. J’aimerais être compositeur. Je suis de plus en plus musicien ». Autre déclaration à Lawrence Durrel : « La musique écrase la littérature ». On aura compris que chez ce natif de Brooklyn on ne fait pas les choses à moitié, qu’une passion chasse l’autre tant que dure le flux qui la propulse et n’attend que de retomber avec le reflux qui en est le nécessaire corollaire. Alors que dire des coups de foudre successifs, entiers, sincères de l’homme de Big Sur qui surfe sur des vagues aussi opposées que souvent incompatibles. Mais un tempérament fougueux, parfois de brouillonnes inclinations mêlent les genres, soumettent les œuvres à la plus pure des subversions, prennent un morceau mineur pour la pierre philosophale résultant du génie. Miller ne s’embarrassait nullement de préjugés, d’idées préconçues, de thèses bourgeoises ou de délibérations de quelque élite intellectuelle. Se nommer Miller, c’était mordre à belles dents dans le fruit qui se présentait dans l’instant sans présumer de sa valeur foncière, sans préjuger de l’avenir qui lui échoirait. Ainsi, il déclarait ne pas aimer Mozart, pas plus que Bach et tant pis pour les grincheux ou les tenants d’une orthodoxie dans l’ordre des arts, de ses altières productions. Etrangement, ce créateur qui taillait ses livres à coups de pioche, qui les soumettait à des feux plus vifs que tous les autodafés imaginables, qui déchiquetait le style à coups rageurs d’incisives, ce dionysiaque échevelé se prenait d’un vif intérêt pour les romantiques, Schuman, Chopin, Scriabine. Etonnante exagération de cet écorché vif : « Pour une note de Chopin, je donne tout Brahms ! Voilà de la musique ! (…) Je suis un romantique incurable… Brahms est trop intellectuel pour moi. » Et, ici, il faut entendre la sensibilité, la révolte de celui qui voudrait changer le monde pour un monde meilleur et qui offre au regard pressé qu’une carapace en forme d’étrave, une écriture hérissée des piquants d’une intelligence à vif. A Manhattan il découvre Scriabine. Passion, extase immédiate dont Michel Dautricourt évoque la flamme dans la revue littéraire Europe : « Miller aimait Scriabine pour son romantisme exagéré - mais aussi pour des raisons extrinsèques, extra-musicales. Sa passion pour lui n’était pas étrangère à l’aspect visionnaire, illuminé du personnage. Ce qu’il aimait, c’était sa philosophie, autant que sa musique : son nietzschéisme, son mysticisme, ses conceptions ésotériques, son rêve d’un art total ».

« Son rêve d’un art total ». Ici les mots essentiels sont prononcés. Envisager Miller sous le seul aspect de la musique, de la peinture ou bien de la littérature constituerait un contresens. En effet l’auteur de « La Crucifixion en rose », veut clouer au pilori tout ce qui concourt à l’émiettement de l’homme, à son aliénation, à sa perte en quelque façon. La société est le rouleau compresseur sous lequel il disparaît et brade son humanité à coups de consommation aveugle, de comportements aberrants, de soumission à des idoles de carton-pâte qui ne font que l’ensevelir dans la tombe que, chaque jour, il contribue à creuser. Alors il faut convoquer aussi bien la femme et son envoûtement, la sexualité crue, convoquer le verbe surréaliste à l’incroyable force incantatoire. Alors il faut peindre - autre passion de Miller -, projeter sur la toile les scories qui brûlent de l’intérieur et qu’il faut porter au grand jour. D’abord en guise de témoignage de ce qui sourd du corps, ravage l’esprit, torture l’âme. Ensuite pour éveiller ce qui, en l’homme, peut encore l’être, cette conscience, cet « instinct divin » par lequel se rendre lucide et créer les nouveaux fondements d’un art de vivre, d’aimer, de philosopher. Rien d’autre à faire que cela, porter l’art sur des fonts baptismaux renouvelés et en faire la condition d’un humanisme qui libère et transcende les habituelles apories dont l’existence est tissée en sa singulière structure.

Alors, qu’Henry ait éprouvé de l’intérêt pour les rengaines de chez lui, Old Black Joe, My Old Kentucky Home, Swanee River, qu’il ait vibré à l’écoute des rythmes tziganes, que le jazz lui ait apporté de multiples satisfactions, Louis Armstrong et Count Basie par exemple, que la musique, d’une façon générale lui ait souri sous les espèces de troublantes musiciennes, Cora Seward sa première conquête, Pauline Chouteau sa maîtresse, la rencontre avec Anaïs Nin passionnée de musique, ceci est de peu d’importance, ceci est en réalité périphérique. C’est la littérature qui fut la seule et centrale occupation de sa vie, sa passion dévorante, ce feu qu’il alimenta avec, parfois, quelques rémissions au cours desquelles il logeait aussi bien la musique, la peinture. Mais ces dernières, eussent-elles été conduites avec habileté par Henry, n’auraient jamais abouti à faire vibrer ce message, à marquer de quantité d’empreintes, à semer signes et traces le long de milliers de pages qui étaient comme sa chair vive, ce tellurisme inquiet, cette vibration par laquelle il voulait mettre le monde en musique tout en l’amenant à changer de partition, à ériger l’art en « vie mode d’emploi ». Miller n’est jamais dissociable de ces mots qu’il profère tout comme Edvard Munch projetait son effroyable  en direction d’un ciel sourd et muet. Comprendre Miller, c’est avant tout ceci, pénétrer dans les arcanes de son urgence à vivre, s’immiscer dans son territoire que dévastent, continûment, les hérésies existentielles d’hommes trop occupés d’eux-mêmes, pas assez de littérature, pas assez d’art.

Toute chose est contenue…

Mais rien de mieux pour saisir la belle complexité de ce grand écrivain que de citer un extrait de Tropique du Cancer par lequel les mots le définissent bien mieux que ne le ferait une description, fût-elle pointilliste, habile à débusquer l’irreprésentable. Cette prose est tout aussi inimitable que son auteur demeure indéchiffrable, ceci est le signe des grands destins :

« Toute chose est contenue dans une seconde qui est consommée ou non consommée. La terre n’est pas un plateau aride de santé et de confort, mais une grande femelle aux membres étendus avec un torse de velours qui s’enfle et se soulève avec les vagues de l’océan ; elle frémit sous un diadème de sueur et d’angoisse. Nue et forte de son sexe, elle roule parmi les nuages dans la lumière violette des astres. Tout en elle, depuis ses seins généreux jusqu’à ses cuisses étincelantes, flamboie d’une ardeur furieuse. Elle se meut parmi les saisons et les années avec un grand « Allez hop ! » qui saisit le torse d’un paroxysme de rage qui fait tomber les toiles d’araignée du ciel ; elle retombe sur son orbite pivotale avec des frémissements volcaniques. Elle est pareille à une biche parfois, une biche qui serait prise au piège et qui attend, le cœur battant, que les cymbales retentissent et que les chiens donnent de la voix. Amour et haine, désespoir, rage, pitié, dégoût - que sont ces choses parmi la fornication des planètes ? Que sont la guerre, la maladie, la terreur, quand la nuit offre l’extase de myriades de soleils flamboyants ? Qu’est-ce donc que cette paille remâchée dans votre sommeil si elle n’est pas le souvenir des meurtrissures des crocs du serpent et des amas des constellations ? »

Cette écriture aux confins du surréalisme, féconde le réel tout en le dépassant. A mesure qu’elle se déploie nous comprenons de mieux en mieux que nous sommes, nous les hommes, dans l’œil du cyclone et que nous n’en sortirons pas. Sauf à devenir peintres, à devenir musiciens, à devenir artistes. Le salut dans l’art et par l’art. Car cette Terre sublimée, quintessenciée, cette Déesse portée aux hauteurs de l’Olympe, c’est d’elle que nous dépendons, c’est elle qui nous attire et nous repousse cependant. Eternel problème de la transcendance qui aimante l’immanence tout en la rejetant. Car cette étrange mère nourricière, cette grande femelle aux membres étendus n’est autre que cette immense matrice cosmique qui appelle, fascine et demande à être rejointe afin que nous, ses rejetons, éclairés par la lumière violente des astres retombions de l’orbite pivotale, que les cymbales retentissent, cette mise en musique du monde qui en est le bruit de fond permanent et qu’il ne dépend que de nous qu’il ne se métamorphose en symphonie, non en une longue lamentation, une confondante mélopée qui signerait notre fin en même temps qu’elle révélerait notre incomplétude à être, à saisir ce sens qui s’auréole de myriades de soleils flamboyants. Ayant écrit ceci, Henry Miller disait le tout du monde, le tout de l’homme, les liens indéfectibles qui les attachent l’un à l’autre, qu’en termes communs nous nommons « vie », qui est notre bien le plus précieux, alors que souvent, nous cherchons ailleurs, les moyens de sa réalisation.

En direction du néant.

En manière d’épilogue, cette préface d’Henri Fluchère pour Tropique du Cancer. A propos d’Henry Miller :

« Il a renoncé à tout, sauf à être lui-même. L’essentiel. Donnez au mot son sens authentique. Chargé de servitudes, l’homme s’en invente toujours de nouvelles, met sa fabuleuse ingéniosité, son infatigable imagination, au service d’ennemis toujours plus nombreux, toujours plus divers. Contraintes politiques, sociales, économiques, militaires, religieuses, métaphysiques. On n’en finirait pas d’énumérer. A chaque tour de vis, c’est un peu de la cervelle qui suinte, un peu de sang qui se dessèche, un peu de spiritualité qui s’évanouit. Voici les civilisations de masse, idéologies dévorantes, qui transforment l’homme en automate, qui lui dictent ses réactions, qui lui mentent sur ses goûts, qui lui escroquent son bonheur. Immense marée qui monte de tous les coins de la terre, qui entraîne les hommes comme le flot balaie la fourmilière vers on ne sait quel néant. »

Il en est ainsi de la fourmilière humaine qu’elle ne se rend compte du désastre qu’à mesure de son délitement final alors qu’il est trop tard pour obtenir une quelconque rémission, bénéficier d’une « remise de peine ». Est-ce là la manière dont meurent les civilisations ? Nul doute qu’Henry Miller eût obtempéré à cette parole oraculaire, eût souscrit à ce pamphlet social vigoureusement asséné. En matière d’expertise, rien ne sert d’euphémiser, surtout dès l’instant où il s’agit du destin de l’homme. On confond souvent l’exercice de ce bel humanisme avec quelque ressentiment à l’égard de ses semblables. On prend le constat d’une dégradation pour un jugement sans appel, si ce n’est une condamnation trouvant sa finalité à même son énoncé, à savoir que la fin de l’homme est proche et que ce n’est que justice. Mais c’est bien de l’exact contraire dont il s’agit. On ne désespère jamais mieux de l’homme, on ne l’amène jamais mieux au pied du mur qu’à la hauteur de l’estime qu’on lui adresse, de l’amour dont il est redevable, fût-il guidé par une manière d’instinct sauvage qui le conduirait, en permanence, à sa perte. Miller aimait les hommes, tout comme il aimait les femmes, la peinture, la musique, la littérature, cette parole de l’être portée à son acmé qui est, tout à la fois fable, poème, philosophie, déclaration d’amour. Certes c’est tout ceci que Miller nous a offert et qui court encore, pareil à une marée d’équinoxe, sous la ligne de flottaison de notre conscience. Toujours à ce niveau flottent les œuvres décisives. Lire Miller et la maladie se propage à bas bruit. Pour notre plus grand bonheur !

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15 mai 2026 5 15 /05 /mai /2026 07:22
De Chirico : seul le MÉTA

« Chant d’amour »

 

Giorgio de Chirico

 

***

 

   Faire face à une oeuvre de Giorgio de Chirico est toujours de l’ordre de l’épreuve. Bien évidemment ceci tient au pur coefficient d’irréalité qui affecte les sujets du tableau. Les formes qui s’y donnent, à défaut d’être totalement incompréhensibles, s’inscrivent sur la dalle de notre conscience avec le spectre de la bizarrerie, surgissement de quelque chose d’inconnu dont nous aurions du mal à définir les exacts prédicats.

   Si nous apercevons bien un ciel, celui-ci possède néanmoins une teinte paraissant venue d’une sorte d’outre-tombe.

   Si nous rencontrons une architecture, la perspective de cette dernière semble s’organiser selon les plans de quelque irrationalité.

   Si se laisse deviner la tête d’Apollon du Belvédère, celle qui vient à nous est plutôt grossier masque de plâtre que marbre lisse évoquant la figure du dieu.

   Si le gant accroché au pan du mur est bien l’objet usuel, sa représentation hiératique nous l’adresse sous la forme de la pure énigme.

   Si la silhouette de la locomotive nous parle le langage du quotidien, cependant le nuage de vapeur blanche qui la surplombe lui donne une touche quasiment onirique.

   Si la sphère verte au premier plan n’est pas sans évoquer la rotondité d’un ballon, sa couleur verte si peu ordinaire la projette en direction d’une vision quasi extraterrestre.

   Maintenant, si nous synthétisons tout ce qui pourrait apparaître en tant « qu’antinomies de la raison » :

 

cette clarté d’outre-tombe,

l’irrationnel de la perspective,

le masque plutôt que le visage,

l’énigme formelle du gant,

la vapeur à consistance d’onirisme,

l’aspect extraterrestre de la sphère,

 

   nous ne serons guère loin de penser que l’univers chiriquien est tissé des mailles d’un Outre-Monde qui, par définition, nous est inaccessible, le style d’art convoqué figurant des hallucinations bien plutôt que des réalités incarnées.

  

   Une lecture traditionnelle de cette œuvre se donne, le plus souvent, selon la perspective sociologique-historique souhaitant condamner les excès de la société industrielle, grande productrice d’objets manufacturés, tels, précisément, ce gant, cette sphère, ce masque, cette locomotive, cette réification à outrance ne pouvant déboucher que sur la mort de la civilisation, telle que décrite par Paul Valéry dans sa célèbre harangue publiée dans « La crise de l’esprit ». Cette lecture pointe également le rapprochement de l’esthétique de De Chirico, d’une part avec le Mouvement Surréaliste, d’autre part remet en cause l’appellation de « Peinture Métaphysique », au motif que l’usage de ce prédicat sacrifie à une mode et au souci novateur de « sortir des sentiers battus ».

 

  Ce que nous souhaiterions montrer dans la suite de cette article, c’est le fait que ces différents points de vue, s’ils ne sont totalement erronés, ne visent que très partiellement le fond de la tentative chiriquienne que, pour notre part, nous jugeons entièrement et exclusivement métaphysique. Quant au rapprochement avec le Mouvement Surréaliste, ceci est pure fantasmagorie dans la mesure où tout surréalisme suppose, selon sa nomination même, un lien avec la réalité, fût-il qualitativement dépassé. Or il n’y a nullement de réel dans « Chant d’amour », pas plus que dans « Mélancolie hermétique », dans « L’incertitude du poète » ou « Les Archéologues ». Toutes ces toiles reposent sur du pur concept et, devrions-nous dire plus exactement sur du « Méta-concept », souhaitant exprimer en ceci la position quasimment antéprédicative, la posture fondamentalement originaire en laquelle consistent ces tableaux proprement hallucinés mentalement, c’est-à-dire déportés de cette lourde mesure d’existence, de nature, d’évidence, toutes choses clouant sur nos yeux la vérité d’un réel qui n’aurait plus rien à nous dire ni à faire pour justifier sa massive et compacte présence.

  

   Quant à l’abord sociologique-civisationnel supposé, il nous paraît fondé sur une erreur de jugement, l’intention du Peintre natif de Thessalie étant strictement philosophique-conceptuelle, ce que les hypothèses qui suivent s’efforceront de montrer avec la force de conviction nécessaire qui doit en alimenter la source vive. Å cette fin, les motifs de « Chant d’amour » seront repris un à un et explicités selon cette optique « Méta » qui, en tous points, s’éloigne avec vigueur de cette « Physique » qui nous aveugle tous et toutes en fonction de sa permanente exposition, laquelle « prise pour argent comptant » suffit à combler nos exigences en matière de curiosité esthétique.

  

   Si nous reprenons maintenant le titre « Chant d’amour », que nous y appliquons une vision d’ordre logique, nous serons vite décontenancés quant à son sens en rapport avec les signes de l’œuvre. En toute hypothèse, ni le masque figé d’Apollon, ni l’architecture fuyante des bâtiments, ni le gant chirurgical, ni la noire locomotive, ni la sphère verte au sol ne peuvent prétendre, en aucune manière, se donner pour un « Chant », pas plus qu’ils ne semblent évoquer « l’Amour ». Nous pourrions même dire, a contrario, que tous ces objets épars, hétéroclites, rapportés au slogan qui est censé les déterminer, jouent à la manière d’une contre-performativité : ils ne font, ces objets, que présenter le négatif de ce qu’ils annoncent. Si bien que le « Chant » paraît davantage se rapporter à une « complainte », si bien que « l’Amour » incline en direction d’une réelle « froideur ». Nous pourrions rajouter que, bien loin que les motifs de la peinture ne fassent penser à quelque mimèsis concordante, objets en relation avec Chant et Amour, ils en exhibent le parfait contraire. Dans cette mesure, comprendre cette toile n’aura nullement recours à une mise en relation, terme à terme, de leur représentation et de leur contenu de sens supposé. Par là nous voulons dire qu’il faut pratiquer une épochè, une mise entre parenthèses des matières présentes et se disposer à voir, sous leur voile apparent, autre chose que leur forme et substance, donc une pure abstraction de l’ordre de l’imaginaire.

  

   Si le souci de De Chirico était simplement et directement existentiel, nous pourrions immédiatement bâtir une histoire à partir des diverses figures qui parsèment la toile. Le ciel pourrait être de printemps, l’architecture fonctionnelle, le masque prolégomène d’une représentation, le gant anticipateur d’un acte chirurgical, la sphère verte ballon commis à quelque jeu enfantin. Mais cette simple énumération, en raison de ses multiples contradictions, de l’inadéquation des objets entre eux, nous indique avec la plus grande clarté, l’impossibilité d’une narration, quelle qu’en soit la nature.

  

   L’intention chiriquienne, faute donc d’être « existentielle » est « essentielle », ce qui veut dire qu’elle est à la recherche des essences qui se dissimulent, s’occultent sous le masque du réel. Ce qui intéresse ce Peintre et le questionne au plus haut point, le fonctionnement du concept, la focalisation sur l’activité noétique de la conscience, large prééminence de la pensée sur la matière qui n’en est que la lointaine banlieue.  Énonçant ceci, c’est bien la métaphysique, cet « abus de la réflexion abstrait » disait D’Alembert dans son « Discours préliminaire » à l’Encyclopédie, la métaphysique donc qui prend le pas sur toute autre considération concrète, mondaine, existentielle.

  

   Cette formule de D’Alembert, aussi plaisante que tissée de justesse, nous paraît convenir parfaitement aux propos plastiques tenus par l’Artiste Italien. En effet, il ne s’y agit que de « réflexion », « d’abstrait », ce que d’aucuns pourront qualifier « d’abus », ce que, pour nous, nous désignerons selon le mode du plus grand intérêt.

   Or, si nous postulons quelque pensée relative au concept de D’Alembert, la mise en perspective des objets de l’image prendra, inévitablement, une tournure bien différente par rapport à ce concret-réel qui nous fascine et ôte de nos yeux, toute amplitude imaginative. Alors osons interpréter en dehors de ces conventions stylistiques habituelles qui ne sont, par nature, que de pesantes représentations fondées sur la « vérité » de lieux communs.

  

   Le Ciel, (mais ce qui s’annonce d’Idéal dans la structure lisse et lointaine du Ciel-Empyrée, trouve son exacte correspondance dans la bizarre Perspective Architecturale des bâtiments, dans la dimension quasi fantastique du Masque, dans la fascination qu’exerce sur notre sensibilité le Gant orange, dans l’archi-manifestation de cette Sphère venue du Monde même de l’Étrange), le Ciel donc, cette pure énigme aux teintes soutenues et largement indéchiffrables de Paon et de Persan, n’est-il la simple version chiriquienne du vaste et fascinant Empyrée tel que décrit par Platon dans « Le Timée » ? Ne serait-ce là le lieu le plus sûr de manifestation des Idées ou Formes, incomparable site d’un ordre suprasensible « méta-physique », planant bien au-dessus de la physique ? Quelque part, dans une absolue diaphanéité, le Démiurge s’occuperait à organiser le monde sensible vu par les Hommes que nous sommes. Et combien cette essentialité des Archétypes possède de valeur ontologique au titre de son immuabilité, de son universalité !   Bâtissant cette souveraine hypothèse, les différentes présences, dans « Chant d’amour », ne seraient que les traductions sensibles de ce Monde Idéal surplombant tout, Monde seulement accessible aux pouvoirs de l’Intellect.

  

   En effet, nul ne pourrait nier la toute première place du conceptuel dans les œuvres de De Chirico. Cette liaison Platon-de Chirico est amplement affirmée par Giampaolo Gotti dans « Le Platon ‘’paradoxal’’ de l’acteur. Pratiques de jeu, de mise en scène et d’entraînement d’une pensée en mouvement » :

   

   « Pour ce travail sur l’image, j’ai développé une approche particulière, en me référant à certains grands maîtres de la peinture moderne. Des artistes surréalistes comme Magritte, Ernst, De Chirico, Chagall ou Dali ont représenté de manière plastique des idées ou des concepts abstraits (parfois explicités dans les titres mêmes de leurs tableaux). »

  

   De cette citation, nous retiendrons essentiellement le motif suivant de représentation « des idées ou des concepts abstraits », tellement cette mention, d’après nous, constitue le calque de la manière chiriquienne de peindre le Monde et de l’envisager, de lui donner « visage ». Donc, ci-après, viendra une interprétation idéelle-conceptuelle des motifs de cette œuvre. Nous nous efforcerons de faire apparaitre les deux niveaux d’interprétation de trois motifs, selon qu’il s’agit de leur plan sensible ou suprasensible

  

Masque d’Appolon 

 

   Plan sensible : Son visage est lunaire, terne. Il capte les ombres. Il est figure crépusculaire. Fermeture de sa physionomie. Ses cheveux sont désordonnés et ternes. Il est le vassal des saisons.

   Plan Supra-sensible : Il est le Dieu solaire, lui le Brillant, lui à partir de qui la Lumière rayonne et se diffuse. Il est le Premier de l’Aube, sa face largement ouverte. Ses cheveux sont d’Or. Il préside aux saisons.

 

*

Gant

 

   Plan sensible :  Il est un gant quelconque qui pourrait, aussi bien, être Gant de Jardinier, de Maçon, de Chirurgien. Il est gant passe-partout, fourreau pour toute main souhaitant y trouver abri et protection. Il est le plus usuel des objets qui finit par se confondre avec son usage dans la suite monotone des quotidiens successifs. En une certaine façon, il est emblème du sensible rien que sensible. Å être confrontés à cette pure contingence, nous sentons déjà que la nature faible de ce gant devra accomplir un bond prodigieux afin de mériter les vertus et qualités de son appartenance à l’Intelligible.

   Plan Suprasensible :  Donc le bond n’est plus à venir : il est. Et il est d’une manière si radicale que le banal Gant sensible paraît relégué en des fosses carolines de si basse extraction que nul ne pourrait en sonder le chétif et dénué contenu. Nous avons une conscience aiguë de sa mince parution mondaine et, au prix de cette conscience ne trouvant nullement son dû, nous sommes immédiatement sommés de changer de plan, passant de l’utilitaire concret au pur prodige d’un abstrait autonome, n’ayant nul besoin de se référer à quelque altérité que ce soit. L’ancien renvoi ustensilaire sensible : le gant appelle la main, la main appelle la matière, la matière appelle l’outil qui la façonnera ; ici, dans le pur Intelligible, la relation à ce qui n’est nullement soi est définitivement dépassée. Autrement dit, il s’agit de métamorphoser la dimension strictement artisanale-ouvrière du Faire (faire le jardin, faire un mur, faire une opération) en ce qui la sublime et l’accomplit en son entier, à savoir surgir au plein, certes, du Faire français, du Tun allemand, et surtout de la Poiesis grecque, dont Platon dresse la belle et irremplaçable figure dans « Le Banquet » :

 

   « Tu sais bien que la fabrication (poiesis) présente de multiples aspects. Bien entendu, tout ce qui est cause du passage du non-être vers l'être pour quoi que ce soit, voilà en quoi consiste la fabrication. »

  

   On aura compris que par « Poiesis », c’est, tout à la fois, la fabrication propre à l’Artisan qui est concernée, mais aussi, mais surtout, l’acte de production des Poètes et, de façon plus générale,

 

tout geste de création par lequel,

du pur néant, surgit

le pur être,

miracle de l’engendrement spontané,

de l’instauration de ce qui se pose

devant la conscience

et la met au contact,

totalement fascinée,

du Rien devenu

Quelque Chose

de consistant, de réel.

 

   Donc ce Faire purement transcendé sera singulièrement à l’œuvre dans les activités humaines fécondées par l’inépuisable ressource de l’Esprit : Art, Science, Nature, Philosophie, Littérature, Poésie. Si l’on prend pour exemple la Nature, l’on pourra y discerner, à l’aune d’un regard exact, le faire ordinaire et banal d’un chaos sans grand intérêt, alors que le Faire Poiétique se donnera absolument selon la dimension du Paysage Sublime.

 

La voici la différence définitive,

le clivage primordial :

le vis-à-vis, tels deux chiens de faïence,

du Faire ordinaire Sensible et

de la Poiesis magistrale Intelligible.

 

*

 

Sphère verte

 

   Plan sensible : Cette sphère verte ne peut que nous faire penser à ces ballons colorés dans lesquels les enfants déchargent leur native énergie au prix de coups de pied vigoureux assénés sur le cuir ou le caoutchouc de l’objet de loisir. On ne pourrait rêver objet plus usuel, objet passant inaperçu. D’une façon identique au Gant, il nous est demandé de situer plus haut, plus fort ce simple phénomène de manière à nous le rendre présent plus que présent.

    Plan Intelligible : Par simple souci d’analogie formelle nous ne serons guère longs à découvrir, sur les étagères de notre « Musée imaginaire », cette Sphère antique tellement chantée par les Philosophes aussi bien Présocratiques que par leurs Successeurs. En effet le terme grec de σφαῖρος (Sphairôs), lequel connaît une fécondité sans précédent, agit tel un lexique primordial, source de bien fructueux développements intellectuels. Il n’est rien de moins que le Principe Supérieur du Cosmos, premier, initial, organisateur du Tout. Il est encore Dieu en tant que cause des causes. Mais, ici, il convient de se retirer et de laisser la parole à ces Penseurs Grecs initiateurs de la Discipline Reine : la Philosophie.

 

Timée. 33.b.

 

« En fait de figure,

il lui a donné celle qui lui convient & lui est conaturelle ;

or, au vivant qui doit envelopper en soi tous les vivants,

ce qui peut convenir comme figure

c'est celle qui comprend en soi tout ce qu'il a de figures ;

aussi est-ce en forme de sphère qu'il l'arrondit, le travaillant au tour. »

 

*

 

Aristote, Du Ciel. II. 287. a. 15.

 

« C'est une nécessité que le ciel soit sphérique. »

 

*

 

Aristote, Physique, IV. 218. a. 33.

 

« Pour certains Pythagoriciens,

le temps est la sphère en mouvement de l'univers,

pour d'autres,

la sphère elle-même. »

 

*

 

Toute cette longue méditation n’avait

pour objet que de justifier le titre :

 

« De Chirico : seul le MÉTA »,

 

certes formulation obscure,

énigmatique,

tout comme le sont

la Vie,

l’existence,

l’Être,

le Non-être.

 

Si le Physique concernait de façon évidente

ce qui saute à nos yeux et les rassure :

le visage sculpté d’Apollon ;

le Gant orange du Chirurgien ;

le Ballon vert au sol,

 

a contrario,

 

le Méta débordant toujours le Physique, nous offre,

dans une sorte de vision méditative-contemplative,

cette Lumière des Idées

que nous supposons réelle,

qui sourd du Dieu lui-même ;

qui émane de la puissance créatrice de la Poiesis ;

qui surgit du rayonnement sans fin de la Sphère,

toutes images produites par notre Imaginaire,

peut-être la seule Liberté

qui ne nous ait jamais été octroyée !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 mai 2026 5 15 /05 /mai /2026 07:03
Un Luthier-Philosophe

  ***

   Ce qu’il faut avoir présent, sous les yeux, ceci : une grande maison bicentenaire, une montagne à alpage, deux juments Franche-Montagne, une grande pièce avec son antique cuisinière, de vieux outils, des instruments en cours de fabrication et, surtout, un Homme, un Homme sur la soixantaine au regard clair, à l’air d’immédiate générosité, un homme simple entièrement voué à l’accomplissement de Soi. Ceci est si rare, ceci est si admirable que cela force le respect et focalise le regard dans le domaine des choses essentielles. Car, si un sujet mérite d’être abordé, frontalement, sans concession aucune, face à notre société contemporaine surtout inquiète d’apparences et de mérites vite acquis, un sujet donc précieux, c’est bien celui d’une sagesse conquise de haute lutte, entretenue, toute une vie durant, à la seule force d’un désir de vivre selon la Nature, selon sa propre nature aussi.  Ceci se nomme « vie libre et authentique », autrement dit un genre d’utopie ne traversant, antan, que les pages d’un Romantisme devenu désuet à force de s’en remettre aux « bons sentiments », à force de convoquer cette « fleur bleue » aujourd’hui si fanée que personne n’en pourrait plus reconnaître ni la forme, ni l’odeur, ni la couleur. En réalité quelque chose de perdu, d’égaré parmi les feuilles de papier d’Arménie, la fragrance de résine de benjoin se dissolvant quelque part dans un Laos de carton-pâte et de nostalgie usée jusqu’à la corde. Ce qui, hier encore, se disait dans l’ordre de la poésie ne s’énonce plus aujourd’hui qu’à l’aune d’une prose le plus souvent indigente et confuse.

   Ceux, celles, qui fréquentent mes textes, se seront aperçus que les thèmes de la simplicité, de l’authentique, d’un retour à une source originelle, hantent nombre de mes écrits, non en tant que sujets purement gratuits, mais plutôt quête d’une essence, d’une sorte d’a priori qui précéderait toute expérience existentielle sous la mesure d’une sagesse qu’il s’agirait de retrouver, de manière à pouvoir vivre conformément à une nature humaine nécessairement préoccupée de vérité, de sincérité. Cependant que nul n’aille en déduire que le motif vertueux qui court à bas bruit sous le présent énoncé serait lié à l’exercice de quelque spiritualité, existerait sous l’aiguillon d’une mystique ou bien se donnerait tel le résultat d’une conduite quasi-religieuse. Non, ceci est bien plus simple et bien plus difficile à atteindre tout à la fois. Je pense à cette « vie bonne » de la philosophie antique, à cette exigence de mettre en pratique certaines idées, certaines visées souvent émises sur le plan purement formel, rien ne s’actualisant vraiment dans la conduite de la vie quotidienne. Sans doute est-il toujours plus facile de promettre que de tenir. Ceci paraît être une constante de l’existence  humaine, comme si le fait de vivre ne se pouvait que sous le motif d’un décalage, d’un écho au large de Soi, d’une aura que notre corps émettrait à défaut de pouvoir se remettre lui-même en question dans sa propre texture de chair et de sang.

    Une hallucination de qui-nous-sommes, une irisation de notre contour, une simple bulle crevant à la surface d’un lac, rien n’en demeurerait du long travail de fermentation invisible à l’œil du corps, seulement à celui de l’âme si, cependant, cette dernière souhaitait se manifester et témoigner de sa vie intérieure. Nombre de Sujets qui traversent mes fictions font l’objet de longues méditations métaphysiques, plongés la plupart du temps dans une profonde attitude théorique, sinon théorétique, perdus dans le marécage d’intenses ruminations contemplatives qui les éloignent du Monde réel et les livrent, tout entiers, à une solitude qui ne les place que face à eux et, parfois, à l’abîme de leur intime conscience.

    Mais, voilà, ces longues prémisses étant posées, il s’agit maintenant de décrire la vie d’un homme concret, d’un Homme immergé au plein de son être, au plein de l’être des choses, d’une façon si exemplaire que cela incline à la modestie et force le respect. Cet Inconnu, nommons-le « Nathan », et entrons en sa compagnie dans cette « vie bonne » dont il a été fait mention plus haut. Cette dernière, suivra simplement l’exemple socratique tel que décrit dans « L’Apologie de Socrate » :

     

    « Je n’ai nul souci de ce dont se soucient la plupart des gens, affaires d’argent, administration des biens, charges de stratège, succès oratoires en public, magistratures, coalitions, fonctions politiques. Je me suis engagé non dans cette voie […], mais dans celle où, à chacun de vous en particulier, je ferai le plus grand des bienfaits en essayant de le persuader de se préoccuper moins de ce qui est à lui que de ce qu’il est, lui, pour se rendre aussi excellent, aussi raisonnable que possible. »   (C’est moi qui souligne).

  

   Être Nathan, en son fond, c’est ceci : L’hiver est rude, la neige s’amasse en lourdes congères blanches, les branches des sapins ploient sous la charge. Nathan, levé de bon matin, comme à son habitude (5 heures en été, 6 heures en hiver), a attelé derrière le couple de ses juments, le lourd traîneau sur lequel il entassera les troncs récoltés dans ses bois et, pour l’instant, laissés sur place. Å l’évidence, les deux Franche-Montagne sont heureuses de fouler ce sol poudreux, étincelant, sous la chape grise du jour. Å l’évidence, malgré la rudesse de la tâche, Nathan est soucieux d’accomplir ces gestes du quotidien dans une sorte de joie invisible aux yeux des Curieux, mais logée au fond de ses yeux transparents, on dirait une eau de source. Le Luthier débite les grumes à la tronçonneuse, puis charge sur le traîneau les billes de bois.

   Les juments semblent impatientes de se mettre en marche, de tirer fort sur les harnais, elles sont faites pour ceci et rien ne pourrait les distraire de ce qui détermine en son fond leur nature. Nathan navigue de concert, lui aussi, hélé au plein de son occupation d’homme : mettre, chaque jour qui passe, chaque activité à la place qui lui revient, sans hiérarchie car tout a même valeur dans l’optique de la domesticité : travailler son jardin, faire cuire sa soupe, nettoyer les stalles de la grange, moudre du grain pour les animaux, raboter le bois d’un futur violon. C’est ce qui fait la force essentielle de Nathan : être en soi au plus plein de son être quelle que soit la vêture qu’il revêt, paysan, cuisinier, bûcheron, moissonneur, facteur d’instrument. Rien, dans l’exister, n’est séparé qu’au motif d’un classement, de catégories que l’entendement met en place à la mesure du Principe de Raison.

   En vérité, nulle division n’existe, ce que la façon naturelle de vivre du Luthier met en exergue d’une manière remarquable. Il n’y a pas de réelle différence entre un Nathan qui allume son feu, un Nathan qui équarrit une planche, un Nathan qui lit ou qui rêve. L’homme, en sa constitution essentielle, est d’un seul tenant, ce que je pourrais illustrer d’une manière métaphorique en faisant appel à l’image de l’araignée postée au centre de sa toile. Si chaque fil symbolise la diversité du réel, la multiplicité des occupations, l’araignée en est la résultante au centre de la toile, elle vers qui vont toutes les informations, les tensions et relâchements de la soie accrochée ici à un rameau, là à une herbe. Tout ce qui s’agite tout autour, le concert du Monde se focalise, pour l’araignée, en ce point unique qui est son mode de préhension de ce qui vient à elle. Une vibration a lieu qui porte un sens, une autre qui en amplifie la portée ou bien en supprime l’effet.

   C’est ainsi, nous les Hommes, sommes de simples araignées, des manières d’archets qui faisons vibrer les cordes de notre instrument, une fois dans le bonheur, une fois dans la lassitude, jamais cependant dans l’indifférence. La félicité des âmes équilibrées, leur harmonie, procèdent simplement de cet accord avec l’environnement, tout comme les astres du ciel tirent leur marche d’un ordre cosmologique qui, certes, les dépasse mais dont, cependant, elles ne pourraient se distraire qu’à abandonner le trajet uni de leur destin, ce curieux mécanisme d’horlogerie qui semble logé au cœur des choses, ce rythme diastolique-systolique qui nous excède et nous construit tout à la fois, ce grand battement universel qui est l’emblème le plus visible de toute vie.

    Alors, les bûches arrimées, Nathan regagne son logis. Il dételle les juments, les accompagne jusqu’au pré où, ivres d’une liberté retrouvée, elles s’en donnent à cœur joie, courant au galop, faisant des cabrioles dans l’herbe encore gelée. L’homme est heureux de voir le bonheur de ses juments se déployer de manière si spontanée à la naissance du jour. Comment connaître plus immédiate récompense que de s’abandonner, avec plaisir, à ce spectacle émouvant d’animaux bien situés, au cœur même de leur propre condition ? Il y a un naturel et irrépressible mouvement de gratitude qui court de l’homme à l’animal, de l’animal à l’homme, en une manière de cercle ininterrompu qui signe les plus belles rencontres qui soient. Parfois même, les échanges entre hommes ont-elles moins de spontanéité, plus de calcul, plus de ruse dont on prétend qu’elle est animale !

   Nathan a laissé les juments batifoler dans l’herbe. Maintenant il décharge le traîneau, fend les troncs, empile les bûches en un tas bien régulier qui n’a d’égal que l’exigence de Nathan de coïncider avec lui-même, de se réaliser dans le moindre de ses actes. Ainsi s’écrit le sens d’une vie. Cette vie solitaire que Nathan a voulue, à moins qu’elle ne se soit imposée à lui avec la force des évidences. Cependant il n’est nullement sans contacts et Louise, une jeune femme superbe, dans la force épanouie de la quarantaine, vient deux ou trois fois par semaine apprendre le « métier » dont Nathan possède la multiple force : demeurer auprès de la Nature, faire de chaque geste, sinon le lieu d’une fête, du moins l’occasion d’une rencontre avec Soi, cultiver l’art subtil du simple, vivre dans la plus grande autonomie qui est la seule façon de s’assumer libre, hors des contraintes qui aliènent la plupart des actions humaines. Dans les travaux de labour, de fumure, de récolte du grain et des légumes, c’est moins d’une aide en direction du Luthier, bien que cette aide ne soit nullement négligeable, dont il s’agit, que de l’instauration d’une communauté silencieuse où tout, bien plutôt que de s’exprimer en mots, se dit en silence, en ressentis partagés, en affects affinitaires, en plaisirs vécus au sein de l’intime.

   Ce qu’il y a de tout à fait remarquable, dans le cycle même de l’existence de cet Homme, c’est que chaque acte porte en soi la totalité de son sens, sans qu’il soit nécessaire d’en chercher la justification dans une quelconque périphérie, dans un canton qui en complèterait la forme. Nulle autre finalité que l’acte en soi. Nulle référence à un principe écologique (cette mode !) quel qu’il soit, nulle sujétion reliée à la transmission d’un savoir (ce désir de tout posséder !), nulle subordination à une tradition (cette aliénation !) dont il faudrait, à des périodes inscrites dans l’Histoire, renouveler le rituel, fêter la liturgie comme si le présent ne pouvait jamais trouver sa propre signification qu’à puiser dans l’eau d’un passé révolu. Cela fait un bien fou de s’apercevoir qu’il y a des Nathan, certes sur le mode du rare, cela permet de croire à nouveau en l’homme en des périodes de doute, cela hisse haut le pavillon de la liberté que d’apercevoir, dans son propre champ de vision, cette vie tellement tissée de vérité que l’on croirait avoir affaire à une utopie, à une légende venue du plus loin du temps.

   Tout ceci devient si ténu, cette confiance en la vie humble, dépouillée de tous ses artifices, dans l’espace de nos sociétés qui, jamais dans l’Histoire, ne se sont autant abreuvées au monde de la représentation (cette poudre aux yeux), qui jamais n’ont plus pratiqué le culte de l’image (la sienne propre, en premier lieu), jamais été fascinées par ce sentiment exacerbé du moi qui, examiné à la loupe de la lucidité, confine à la plus grande impudeur, sinon au pur exhibitionnisme. Oui, il devient urgent de redécouvrir des valeurs éthiques dont se parer afin que, délaissant le superficiel pour l’essentiel, quelque chose se dise enfin de la Beauté du Monde, elle est toujours et partout présente, mais c’est nous qui ne savons plus la voir, en goûter la sublime faveur.

   Être Nathan, est ceci : Vivre avec le rythme et la « logique » de la Nature. Comme s’il y avait, inscrits dans les choses, leur mode d’emploi, leur signification profonde, les associations qu’elles demandent avec d’autres choses, leur chiffre dont il faudrait composer leur intime harmonie car tout chemine avec tout, dans une manière d’évidence qu’il convient de porter au jour, de révéler. Nathan, avec l’aide de ses fidèles juments, a labouré, à l’automne, un grand carré de terre qu’ensuite il a hersé avec application. En effet, l’application, la mesure, la conscience aiguë du moindre de ses actes constituent la boussole selon laquelle Nathan oriente ses pas, progresse dans l’espace d’un destin dont les lignes de force, au fil du temps, traduisent l’empreinte d’une volonté douce mais non moins exigeante. Sur la plaine de terre hersée, l’Homme a tracé les lignes qui délimitent quatre carrés : un carré pour l’orge, un pour le millet, un pour le seigle, un pour l’épeautre. Nathan aime les céréales en elles-mêmes pour ce qu’elles sont, mais aussi pour le symbole qu’elles portent en germe dans la modestie de leurs grains : cette promesse de croissance, cette énergie qui lèvera dans les épis, la moisson qu’elle supposera, le pain, le magnifique pain qui en résultera, cette provende divine, ce don remis aux hommes comme le bien le plus précieux dont ils puissent disposer.

   Nathan, comme il lirait les sillons de son avenir dans les lignes de ses propres mains, aime suivre le cours des saisons, voir les brins de végétation verte faire leur course hésitante parmi les premières gelées, puis suivre leur montée sous la brise printanière, puis s’éblouir de l’épanouissement des épis, puis voir voler leur poussière d’or lors de la moisson. Cycle du végétal, cycle de la vie, manière d’emboîtement à la façon des poupées gigognes. Le temps a passé qui a accompli son œuvre. Le moment de la récolte est venu. De bon matin, dès la première rosée disparue, Nathan gagne ses quatre carrés de céréales. Ils ont la belle couleur jaune du soleil, elle est un genre d’anticipation de celle de la croûte du pain. Nathan aiguise la lame de sa faux puis, en de larges entailles, réalise des andains réguliers. Les tiges sèches chantent sous la faux.

   Là, dans cette heure native, tout se donne sans peine. Nathan reproduit la grande geste humaine, trace l’immémorial canevas des « Travaux et des jours », duplication consciente ou inconsciente des âges du monde hésiodique. Il y a une grande beauté à resituer la marche de tout homme dans le périple universel des civilisations. Chaque homme sur terre apporte sa pierre, pose sa brique, édifie de ses mains le grand édifice pareil à une Tour de Babel qui énonce l’Histoire de l’humain, décrit par le menu le travail de fourmi des individus dont la synthèse est l’admirable marche en avant du Monde. Certes, il y a des hiatus, des bégaiements, des traversées à vide, mais il y a aussi de prodigieux bonds qui sont les actes de bravoure de l’âme humaine. Je crois que Nathan, dans le moindre de ses gestes, ressent cette ampleur de la tâche, cette essentialité contenue dans tout acte qui, par essence, est doté d’un sens profond lequel, parfois, nous échappe, parfois sourd bien plus tard, à la manière de la résurgence d’une eau fossile.

   Nathan a rassemblé ses andains en gerbes régulières, comme autrefois, genres de cônes lâches à la base par où l’air circule librement, alors que le haut resserré est tenu par un lien de paille.

   Un instant le Moissonneur s’assoit sur un tronc posé à terre et regarde avec satisfaction le travail accompli. Le temps du séchage terminé, Louise a rejoint Nathan pour l’aider à dépiquer ses gerbes. Une antique moissonneuse mue à l’électricité se trouve dans une remise. Louise passe les gerbes à Nathan qui les enfourne dans la gueule noire de la machine. Une nuée de poussière vole qui se mêle à la sueur des deux moissonneurs. Tout au bout d’une trémie de bois, le grain coule dans un bac. Régulièrement Louise en vide le contenu puis place à nouveau le bac sous la trémie. Puis les céréales sont placées dans un van dont Nathan tourne la manivelle avec une belle vigueur. La remise est noyée sous un genre de brume légère, mais le travail sera récompensé par l’obtention d’un grain propre, débarrassé de ses scories. Puis du temps s’écoulera pendant lequel le grain sèchera jusqu’à ce qu’il obtienne la bonne consistance afin qu’il soit réduit en farine.

   La farine est belle, de couleur grise avec des taches plus claires. Une bonne odeur de froment monte jusqu’aux solives de la cuisine. Sur la table de bois, Nathan a étalé un large drap blanc, sur lequel il a déposé une belle pile de farine avec le cratère au centre qu’il a pris soin de creuser d’une main amoureuse. Dans le cratère il verse avec application une mesure de levain, une cuillerée de sel et il mouille le tout d’un tiers de litre d’eau puisé à la fontaine. Dans le jour qui tarde à venir, dans la lumière grise de l’aube, Nathan accomplit les gestes du boulanger avec une manière de ferveur ardente, et son application à la tâche, la clarté diffuse qui dessine son aura autour de son corps, tout ceci dresse un genre de figure biblique totalement dédiée au geste essentiel du pétrissage de la pâte. C’est identique à un retour à l’originaire, lorsque les hommes, tout occupés au travail du nourrissage, ne s’étaient pas encore éparpillés dans le kaléidoscope d’activités multiples, de désirs polychromes.

    Nathan ressent en lui, au plus profond de ce qu’il est, ce lien naturel au blé, à la farine, à la croissance du levain, cette longue métaphore qui dit le recours à la vie simple, le don de Soi dans une œuvre tout imprégnée du sentiment d’un jeu libre mais hautement signifiant. Être, en un seul geste de la pensée, en un seul geste des mains, le Soi qui pétrit l’altérité, le Soi qui se pétrit, sculpte lui-même sa propre statue. Grande, infinie beauté que ce retrait du Monde, que ce recueil en cette niche de silence où il n’y a plus que l’Homme face à l’Homme, l’existence se donnant à même le flux de son exister. Alors, ici, attentif à ce qui se déroule dans la plus pure félicité, comment ne pas penser aux mots de Platon à la fin du « Philèbe » qui définit la « vie bonne », tel un mélange « d’intellect » et de « plaisir » ? Oui, « d’intellect » au motif que si Nathan est une âme simple, elle ne s’en élève pas moins à quelque hauteur appréciable en direction de ce qui le dépasse et l’accomplit, et c’est cette valeur de transcendance qu’il faut attribuer à « intellect », non celle de prouesses conceptuelles qui, présentement, n'auraient guère de sens.  Quant au « plaisir », il est de pure essence puisqu’entièrement limité à ce qui le fait naître, à savoir cette activité de pétrissage qui fait du Sujet et de l’Objet auquel il s’applique, une seule et même nature, un genre d’ode à la vie en sa manifestation la plus immédiate, la plus dépouillée. Là seulement peuvent s’éprouver les Grandes Choses, Nathan le sait depuis la source de sa philosophie concrète.

   Une fois la pâte façonnée, divisée en plusieurs parties, des incisions au couteau en entaillant la surface, les pâtons sont placés dans le four de la cuisinière préalablement porté à la bonne température. Nathan marquera alors une pause en ce début de journée. Il s’alimentera d’un premier repas frugal, des quartiers de pommes venues de son verger, de quelques noix, d’un verre d’eau tiré à la cruche vernissée. Lentement, méticuleusement, remerciant le don de la nourriture, il regardera longuement, au travers de la vitre du four, la pâte qui lève, gonfle doucement sous la poussée de la chaleur. Une bonne odeur de froment cuit se répandra dans la pièce et ceci constituera la plus haute récompense. Pause méditative de Nathan, au seuil de ce qui va avoir lieu, dont il acceptera la venue, tout comme il accepte en lui le flux ininterrompu de sa conscience qui trace la limite en même temps que l’illimitation de son être. Car Nathan n’est nullement divisé. Il vit en conformité avec la Nature, en accord avec le Monde mais en leurs images natives, presque primitives parfois car il est sûr que toute Vérité est proche de la naissance, qu’elle brille du plus loin du temps, qu’on ne peut la convoquer, seulement en retrouver la trace au prix d’une réminiscence puisque, par essence, toute Vérité est universelle et qu’elle fait avancer son chemin sous nos pieds sans que nous n’en percevions l’assise fondamentale. Toujours elle est proche alors qu’on la penserait lointaine. Toujours elle est disponible, alors qu’on la croirait inatteignable. C’est là, dans cette libre disposition de Soi à l’événement du jour que Nathan se connaît tel qui il est, cette attente de l’heure en sa plus haute effectivité.

Alors il est ce qu’il est jusqu’au bout de lui-même.

Il est Homme.

    Le Luthier-Philosophe, tel est le titre de cet article. Jusqu’ici, il a été surtout parlé du Philosophe à défaut d’avoir convoqué le Luthier. Et ceci pour la raison simple que c’est sous le haut paradigme de la Sagesse que Nathan inscrit ses pas. Chacune de ses activités du quotidien est une déclinaison particulière du thème général de la « vie bonne » comme il a été dit à plusieurs reprises. Mais, avant de nous séparer de notre Hôte, convient-il de dire son visage de Luthier. Sans doute plus d’un s’étonnera-t-il de la convergence, en un seul et même creuset, d’une humanité vouée aux tâches les plus prosaïques qui soient, mais aussi des plus nobles, les plus artistiques, les plus exigeantes. Certes, Nathan est, à la fois, Paysan et Musicien. Et ceci est déjà si rare que notre esprit devrait être alerté, d’emblée, que nous avons affaire à un Homme qui sort du commun, qui fréquente les crêtes, là où la lumière brille du plus pur éclat. Oui, combien cette confluence des passions est prodigieuse, combien ce côtoiement inattendu du labour et du violon est saisissant, combien il remet en question nos certitudes vite acquises, nos vérités amarrées aux choses les plus futiles, pourvu qu’elles nous rassurent et ôtent en nous, au moins provisoirement, l’inquiétude de vivre.

   S’il y a un conflit apparent entre des activités qui nous paraissent fort éloignées l’une de l’autre, nous le verrons se concrétiser, ce conflit, lors de la vision des mains de Nathan. Vaquant à ses occupations ordinaires, l’Homme n’a cure de les entourer, ses mains, de quelque soin esthétique. Jamais de gants, le contact direct avec la terre, l’animal, la bûche, la scie. Au plus près. Et c’est bien cette notion de « au plus près » qui fait de cet Existant, un Existant réel, ancré d’une manière tangible, authentique, dans un sillon ontologique qui ne pourrait avoir d’égal que le retrait de l’Ermite en son refuge ou de l’Artiste en son atelier, une passion, une relation fusionnelle emplies de sens, une manière de totalité en acte dont le Sujet constituerait le centre en même temps que la périphérie. Chapeau bas devant ces Individus qui ont réussi à maitriser le multiple, le chatoyant, le baroque et à les ramener au sein même le plus exact d’une mesure devenue autonome et, de ce simple fait, infiniment libre.

    Lorsque Nathan est à la tâche, il y est corps et âme et cette plénitude qui en caractérise la forme est le seul et unique souci d’une vie se résumant à l’étincelle de l’instant. Alors, l’Objet sur lequel porte l’énergie, l’ardeur, la vivacité, l’Objet donc se confond avec le Sujet, devient Sujet, quasi-Sujet si vous préférez. Tous les grands Artistes, tous les grands Interprètes ont fait l’expérience de cet état de fusion avec l’Objet de leur passion, lequel confine, lorsque l’œuvre est portée à son incandescence, à la brusque survenue de cet état mystique indéfinissable, à cet état dyadique dans lequel l’unité a remplacé la dualité, où le sentiment d’une parfaite harmonie entre Soi et le Monde est porté à son acmé. Moments rares s’il en est et d’autant plus précieux !

   L’atelier dans lequel Nathan fabrique sa lutherie, conforme à l’ensemble de son logis, est la simplicité même. Les outils y sont parfaitement rangés, chaque machine occupe sa place exacte, chaque lumière a son point de convergence. Le Luthier s’assied face à la fenêtre, le faisceau d’une lampe orienté sut la fabrication du jour. Aujourd’hui c’est un violon qui est l’objet de l’attention de Nathan. Attention que rien ne saurait distraire car la naissance d’un tel instrument ne peut jamais se faire que dans le silence et la concentration la plus exigeante. Il n’y a que ceci qui existe au Monde : un Violon en voie d’élaboration fait face au Luthier qui en est le seul Maître d’œuvre. C’est comme s’il y avait une liaison intime, charnelle, voluptueuse du Luthier à l’Objet qui recueille tous les soins. Å n’en pas douter, c’est bien Éros qui guide les gestes de la main de Nathan, laquelle a les mêmes égards que l’Amant en a pour son Amante. C’est bien un acte d’Amour, et des plus accomplis qui se révèle à nos yeux et il s’en faudrait de peu que nous ne passions pour des Voyeurs indélicats. Rien ne peut distraire du Luthier de sa présence incarnée. Il y va de sa vie, tout comme il y va de la « vie » du violon. Je ne sais en quels termes il convient d’évoquer la situation : réification de l’Homme, anthropomorphisme de l’instrument ? Non, ces mots ne sont encore que les approximations d’une réalité complexe et ils ne parviennent que d’une façon dérivée à rendre compte de cette conjonction. Ces mots ne désignent encore que des contextes matériels alors que, chaque Lecteur s’en sera bien aperçu, ici, c’est le spirituel et uniquement lui qui est en jeu. Par là je ne veux pas exprimer du religieux, seulement dire l’Esprit de l’Homme à la conquête de qui il est, ce qui demeure lorsque la manipulation alchimique arrivée à son terme, seule la Pierre Philosophale brille de son singulier éclat. Alors toute chair perd sa substance. Alors toute chose est ramenée à son Être.

   Nathan passe de très longues heures à assembler les multiples et complexes pièces de son puzzle. Quel plaisir de le voir à l’œuvre, travail d’une immense précision où chaque élément doit trouver sa position exacte au terme d’un long labeur d’ajustement, de ponçage. Le manche, les tasseaux, les coins, éclisses et contre-éclisses viennent à leur heure, comme si un Destin du Violon surmontait à la fois l’instrument, à la fois l’Artisan, manière d’immémoriale venue aux choses dont le tracé, depuis longtemps, aurait trouvé sa forme, n’attendant que son actualisation. Et la volute, la superbe volute dont le Luthier parle avec autant de passion, citant mille expressions selon lesquelles cette pièce rare a trouvé la voie de son phénomène : parfois tête sculptée avec des motifs de feuilles de chêne, surmontée d'une nageoire de poisson ; parfois tête d’homme barbu mythologique ou ayant réellement existé ; représentations animalières diverses. Nathan est inépuisable sur ce sujet dont on comprend aisément que sa dimension symbolique ou allégorique, associée à la puissance de fascination de la musique, ne l’entraînent dans des contrées inconnues des Observateurs que nous sommes qui, pour être attentifs, n’en pénètrent nullement les arcanes, n’en décryptent le chiffre codé.

   Sans doute la fabrication de la volute, au même titre que le secret de composition du vernis et de la colle, constituent-ils le domaine d’une initiation dont nous ne pouvons qu’admirer le dernier stade de sa figuration. Je crois que l’instrument terminé se donne au Luthier sous l’image d’une parousie, d’une donation de soi mystérieuse qui, certes, fait signe en direction d’une phénoménalité de type christologique. Nul, en effet, ne pourrait contester que toute forme d’art laboure des terres identiques à celles de la Religion révélée. C’est toujours une attente de la révélation d’une transcendance qui se lève depuis le sol têtu de notre propre immanence. Je n’irais pas jusqu’à dire que l’Artisan éprouve cette irrépressible joie d’une béatitude pleine et entière, cependant sa félicité devant l’œuvre est certainement de la même nature que celle du Myste rencontrant l’objet de sa foi. Peut-être conviendrait-il mieux, dans ce cas de figure, de parler « d’emplissement », de « ravissement », de « déploiement », tous termes canoniques selon lesquels toute phénoménologie tâche de nous conduire au foyer du sens, à la fulguration de la parole lorsqu’elle devient poétique, à l’ampleur de la danse lorsqu’elle devient esthétique chorégraphique. Sans doute l’art du Luthier a-t-il quelque chose à voir avec la chorégraphie, le corps à corps subtil avec la matière apparaissant en tant que geste quintessencié porté bien au-delà de sa simple mesure anatomo-physiologique.

   Et ce qui est étonnant chez Nathan, c’est que son métier de Paysan ordinaire, dont on penserait qu’il ne le dispose guère qu’au maniement de la faux et de la hache, se voit totalement métamorphosé par un immense talent de musicien et d’interprète qui tire de la guitare ou du violon toutes les ressources dont disposent ces instruments. C’est donc avec un air de musique en tête que nous donnerons congé, avec regret à cet Homme si attachant, aux multiples et étonnants talents. Certes l’on pourrait se demander si ce choix d’une vie solitaire, recluse en quelque façon, si ces travaux de longue patience ne sont pas en réalité que recherche sur Soi. Sans doute et ceci, bien plutôt que de constituer un point négatif, met en exergue une puissance de caractère qui, partant de l’exploration approfondie de son propre soi, connaît un accès direct aux autres Soi qui existent au-dehors :

 

les autres Hommes,

la Nature,

la Musique.

 

C’est toujours en prenant appui

sur son propre Soi,

 en ayant accès à son mode

de fonctionnement interne

qu’alors peut s’ouvrir

le Soi de chaque altérité.

Nous sommes la clé de

ce qui n’est pas nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

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