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8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 07:13
Giboulée et l’escarpolette.

« Giboulées... »

avec Marthe sur une balançoire...

Œuvre : André Maynet.

Giboulée, tel était le nom de cette fille encore enfant et nul ne se fût étonné de ce plaisant sobriquet, qui l’eût fréquentée plus d’une heure durant. Car Giboulée portait son nom à ravir, aussi bien qu’elle portait son corps dans le rayon de lumière avec la grâce dévolue aux instincts primesautiers. Mais il faut, d’abord, se fier au dictionnaire pour en connaître l’exacte inclination : Giboulée : Averse soudaine et violente, accompagnée de vent, de grêle, parfois même de neige, fréquente au début du printemps, surtout en mars. Donc, vous l’aurez compris cette sublime apparition était marsienne en diable, ce qui veut dire que Mars la traversait constamment avec le même empressement qui caractérise l’enfant espiègle en quête de quelque bêtise. Dès que le flot du temps lui en laissait l’occasion, elle se hissait sur l’escarpolette (elle aimait ce mot délicieusement désuet qu’elle dégustait à la manière d’une friandise) et se laissait aller aux rythmes et oscillations qui convenaient à son constant caprice. Et nul ne pouvait se fier aux apparences car, toujours, sous l’accalmie couvait la tempête, sous le sourire le coup de griffe qui pouvait vous être fatal. Quant à sa versatilité légendaire, jamais vous ne saviez si c’était le soleil qui vous caresserait de sa palme vermeil ou bien la glace qui entaillerait votre âme à l’aune de ses lames tranchantes. Ceci faisait, tout à la fois, son mystère, son attrait, la répulsion que parfois elle inspirait, mais surtout, la curiosité dont elle était l’objet dès qu’aperçue. Les prétendants, par milliers, attirés par ce sublime et continuel ondoiement se seraient volontiers affrontés en duel si le rituel en eût encore été au goût du jour. Car, voyez-vous, si l’ordonnancement adéquat des jours, leur écoulement régulier, sans entrave aucune, constitue un baume pour l’esprit, son exact contraire, la surprise, l’étonnement, le froid rencontré en lieu et place du chaud, voilà de quoi tenter plus d’une existence, ne fût-elle point aventureuse et seulement versée dans le doux molleton de la quiétude. Pour en référer au domaine de la mythologie, elle s’inspirait volontiers des frasques et facéties de ce bon Dionysos dont tout le monde sait qu’il lui plaît de s’enduire le corps du jus pourpre de la vigne et de s’enivrer afin que, de cet état, pût résulter l’infini vertige de la vie.

Mais, de la vie, précisément, il en va comme des rivières dont, jamais, on ne peut prévoir le cours, ou bien méandres coulant paresseusement entre des rives herbeuses, ou bien rapides cascadant sur un lit de galets ou parfois large lagune immobile avant de rejoindre le majestueux océan. Et comme la surprise n’était pas le moindre événement dont Giboulée pouvait agrémenter chacune de ses apparitions, voici qu’un jour, au hasard de mes pérégrinations, longeant un paysage vide et blanc semé des corolles rose thé de quelques fleurs, la voilà qui se tient dans une attitude si apollinienne, si empreinte de calme et de silence que même l’escarpolette n’oscillait plus et que la Divine se tenait sous le charme d’un rayon de lumière, sorte de diagonale grise qui traversait l’espace avec la belle sincérité d’une clarté purement spirituelle. Et, du reste, l’on ne savait si ce faisceau sortait de terre et s’élevait en direction du ciel ou bien s’il s’agissait de l’inverse, d’une lame céleste qui venait visiter la terre. Le galbe de son corps était tendu avec l’impératif de la perfection, visage dissimilé dans la pénombre du doute, torse légèrement vrillé, bras semi-tendus dans le geste d’un abandon qui se serait repris, bouton de l’ombilic discret, absence de toison pubienne, jambes effilées et étroites, pieds joints comme pour se protéger de quelque intrusion. La pose était si hiératique, si confondue avec la lumière qui la fécondait qu’on eût cru avoir affaire à quelque angelot issu de l’écume d’un nuage. Et ce qui, par-dessus tout, était confondant, c’était cette immobilité qui faisait contraste avec l’idée même de balancement dont était porteuse la planche et les deux cordes de l’escarpolette. Et je dois dire que ce lexique archaïque, ce mot qui, sans doute aujourd’hui, soulèverait quelque sourire sinon une gentille moquerie, donc ce mot tournait autour de ma tête avec un bel entêtement. Une image lui était associée dont je ne parvenais pas à tracer les contours. J’étais sur le point de renoncer à mes recherches lorsque, soudain, comme surgie de l’ombre, une toile se mit à envahir le champ entier de ma conscience. J’y reconnus, sans peine, la belle œuvre de Fragonard intitulée Les Hasards heureux de l’Escarpolette.

Giboulée et l’escarpolette.

Les Hasards heureux de l’Escarpolette.

Jean-Honoré Fragonard.

Source : Wikipédia.

C’est avec un évident plaisir que je retrouvais cette scène galante qu’à mon humble avis la présente figuration dépassait avec une belle audace. Et voici que me revenaient en mémoire les paroles mêmes du Baron Saint-Julien, receveur des finances du clergé déclinant ses desiderata au peintre Jean-Honoré :

« Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu'un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même, si vous voulez égayer votre tableau ».

Ce bon clerc, outre qu’il souhaitait une belle œuvre, mettait à nu les facettes de son désir. Sans doute son état ne lui permettait-il, officiellement, de ne fauter qu’à l’aune d’une représentation, la chair, la vraie, la douce et palpitante se trouvant, sans doute, délivrée par Lucifer en personne. Aussi, se résignait-il à n’entrevoir qu’une paire de jambes, lesquelles mises en branle par un évêque, devenaient l’antre révélé de tous les plaisirs. En un tour de main, il possédait non seulement la Belle mais aussi son Supérieur dans l’ordre sacerdotal, ce qui n’était pas une moindre affaire ! Mais voilà où pêchait (puisque, toujours dans le religieux, il s’agit de peccamineux) l’œuvre contemporaine, qui dévoilait bien plus que demandé, la nudité mise à nu si l’on peut dire, donnant d’une main ce qu’elle retirait de l’autre, cette possibilité pour le Modèle d’être offerte alors qu’elle se voilait à même sa posture si discrète, si pudique qu’on aurait cru à l’évanescence d’un rêve, à la fuite rapide de l’imaginaire. Et voilà, par-delà le temps, notre clerc bien embarrassé qui, croyant embrasser à discrétion, n’étreignait que le vide et le reflux d’une belle féminité dans l’orbe de son mystère. Tel est pris qui croyait prendre, selon l’adage connu. J’imagine assez bien la rétroversion de l’anecdote, clerc empêtré dans son désir, poussé vigoureusement par l’hôtesse de l’escarpolette, évêque mirant par-dessus sa mitre les froufrous du clerc contenant à grand peine les volutes et circonvolutions de sa vêture, se désespérant de dissimuler ce qui ne saurait être montré au grand jour. On est toujours puni par où l’on a pêché. Voici la morale de l’histoire puisqu’en ce XVIII° siècle il convenait, le plus souvent, de terminer une fable de cette manière, morale, édificatrice, donneuse de leçons. Quant à moi, éternel rêveur, je ne désespère pas de reconduire Giboulée de sa réserve apollinienne à sa diablerie dionysiaque. En réalité, je suis un clerc en habit de laïc !

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 08:26
Beauté androgyne.

« Venus rebirth..."

avec Kimberley Sommer.

Œuvre : André Maynet.

Cette « Vénus Re-naissante » (dans l’acceptation que semble lui donner André Maynet comme vision d’une pensée de la modernité), cette Vénus il faut la mettre en relation avec celle, icône de l’art renaissant, telle que constituée par Sandro Botticelli dans « La naissance de Vénus ». D’abord y trouver la trace de troublantes homologies, mais aussi y déceler les antinomies qui s’y dessinent dans l’ordre d’une interprétation de ce qu’être-au-monde peut bien vouloir dire. Alors, il faut parcourir l’anatomie, tâchant d’y déceler ce qui, en filigrane, s’y inscrit comme sa possible signification.

Si l’inclinaison respective des têtes indique des directions opposées, c’est moins ce parti pris du choix d’une position spatiale dont il faut faire le centre de sa réflexion, mais bien plutôt comprendre que cette discrétion même du visage à paraître indique la douce intention de l’âme de figurer dans l’inaperçu du printemps, ce temps symbolique d’un renouveau, d’un nouvel essor, d’une durée qui reste encore à construire.

Beauté androgyne.

La naissance de Vénus. (Détail).

Sandro Botticelli.

Source : Wikipédia.

Au sortir des ombres médiévales, dans le soudain surgissement de la lumière, l’épiphanie d’un corps ne peut se faire que dans cette fuite, dans cette inapparence du regard, dans cette infinie pudeur dont l’œuvre de l’artiste contemporain porte la trace encore plus patente que celle de son célèbre prédécesseur du quattrocento. Si Botticelli intime l’ordre à sa Muse d’ouvrir les yeux pour regarder le monde qui lui fait face, André Maynet fait des paupières closes l’espace d’une communion intérieure, d’un repli propice à la contemplation de la citadelle intime. Comme s’il s’agissait de la seule attitude à même de connaître une vérité non encore polluée par les inévitables miasmes des mouvements et aléas extérieurs. Quant au ruisseau de la chevelure, s’il semble affirmer ce bel épanouissement semblable à une frondaison automnale, il convient de ressentir cette liberté à paraître en tant qu’infinie fluence chez l’artiste florentin alors que ne règne que la retenue et l’effacement dans ce que la photographie porte au regard comme une subtile dissimulation, presque une fuite dans une nuit proche qui voudrait tout confondre dans les rets de l’inconscient, tout noyer dans le labyrinthe d’une inconnaissance à la limite du rêve.

Combien, aussi, il est indispensable de confier son intellection à la qualité du fond sur lequel se détache le Sujet, comme si cet arrière-plan ne jouait pas seulement à titre de décor mais aussi, mais surtout, dans l’intention de mettre en œuvre une dramaturgie. Le Voyeur de l’œuvre, s’en saisissant, en ferait une des clés de compréhension majeure de ce qui se dit de la rencontre de ces deux propositions picturales. Car ici, plus que de différences, nous pouvons parler d’une dialectique si évidente qu’elle ne peut se révéler qu’en termes de radicale opposition, sinon de contradictions sémantiques irréconciliables. L’œuvre renaissante pose le cadre d’une affirmation de la figure féminine jouant librement avec l’environnement qui la porte au regard comme l’épanouissement même d’une nouvelle ère dont l’essor devient visible après que la période ténébreuse médiévale a été abandonnée au profit d’une expansion de soi, d’une libération, d’une efflorescence dont le thème du printemps est la vivante et expansive allégorie. Comme si, tournant résolument le regard vers l’avenir, le passé ne disposait plus d’une lisière si étroite qu’il n’aurait plus de lieu où affirmer sa présence. Ceci est clairement indiqué dans la texture de la toile, alors que l’œuvre photographique pose les fondements d’une position inverse. Tout, dans le traitement imposé par André Maynet, isole le Sujet dans une telle autarcie qu’on le dirait précisément nostalgique de ce « temps perdu », de cette indistinction de l’Histoire qui, considérée d’un point de vue strictement symbolique et non dans son efficience existentielle, aurait placé l’homme au cœur d’une nuit immanente, dense, opaque. Toutes conditions tellement abstraites d’une réalité en train de se constituer qu’elle semblerait poser les prémices mêmes dont l’individu s’emparant, pouvait décider d’orienter son destin vers telle ou telle direction, telle ou telle inclination de son âme. Cruelle vérité qui se pose comme un choix irréfragable, comme la volonté d’un instant qui décide de tout, de sa propre façon d’apparaître, de son mode opératoire, du style qui sera le sien tout au long de l’étrange cheminement de la vie. Moment de basculement de sa propre effigie sur la scène mondaine. Surgir de la nuit tout en y demeurant attachée, voici ce qui doit nous conduire à percevoir cette silhouette féminine comme l’interrogation qu’elle est.

La main joue également en mode contrasté. Celle de Vénus, doucement repliée sur son sein en guise de protection et de modestie de l’apparaître, de retenue à montrer ce qui, jusqu’ici, ne devait l’être, cette même main joue, dans le traitement du Photographe, un rôle bien plus proche d’une manière de déshérence de l’être, d’une schize, d’une séparation, d’une fragmentation corporelle qui n’est pas sans nous interroger sur la nature des motifs sous-jacents dont le Créateur, tout comme le Modèle pourraient être affectés à leur insu, comme si de sombres résurgences métaphysiques surgissaient des profondeurs inquestionnées de l’individu. La main, ce poste avancé de la conscience, se trouve déliée de l’objet qui la porte et lui confère toute sa signification. Tout geste devenant, par la coupure dont elle est la singulière « victime », de la nature de l’impossibilité. Comme si l’être et le faire, soudain dissociés, plaçaient l’individu dans une manière de suspens qui, jamais, ne retomberait.

La poitrine. C’est peut-être ici, dans cette confrontation frontale des deux représentations, que semblent prendre figure, avec le plus de verticalité, des réalités qui se présentent comme autant de perspectives radicalement éloignées, sinon de nature fondamentalement contraires. Si Botticelli nous offre, bien qu’avec une précieuse retenue, l’image fécondante d’une Vénus s’inscrivant dans un avenir radieux, la temporalité que nous destine André Maynet est plus anonyme, distante, atteinte de neutralité comme si l’instant suspendu attendait un ordre mystérieux avant que de s’élancer dans l’aventure de l’existence.

Botticelli donc, ouvre l’espace dans lequel il dépose une Vénus originelle, matricielle, intimant l’ordre d’une génération nouvelle, édifiant à partir de ce sein orné de plénitude une possible fructification, la promesse d’un allaitement, y révélant sa Muse à la manière de la Louve aux mamelles nourricières, symbole d’une vie en voie de constitution, d’un processus de croissance, d’une générosité liée à une capacité d’expansion, d’efflorescence, de dispersion aux souffles d’un zéphyr printanier de ce qui voudrait bien témoigner d’un geste d’ouverture en même temps que de libération. La nuit médiévale est si proche avec son souffle de catacombe ! En quelque sorte l’avenir est en marche qui porte l’espoir et dispose aux projets les plus téméraires.

S’opposant à cette vision heureuse et innocente, à cette vertu si confiante dans les possibilités du destin, le Photographe fait de son Modèle le centre d’une réflexion qui, jamais, ne semble vouloir se confier au régime du simple existentiel, seulement demeurer, quelque part, dans les limbes, en réserve d’une possible parution sur la scène du théâtre mondain. Cette poitrine dont l’éminence identique à celle d’une jeune fille pré-pubère indique tout le chemin qui reste à parcourir en attente de la future maturité, ne manque de nous interroger sur sa fragilité, sur son apparence à la limite d’une absence. Et cette pâleur d’albâtre, comme si la sculpture était en réserve, dissimulée quelque part dans le secret de la matière, attendant les coups de gouge qui la dégageront de son anonymat.

Mais ce qui est à voir, sans doute en tant qu’interprétation la plus juste du drame intime qui s’inscrit à même cette corporéité juvénile, c’est bien le profil ambigu de l’androgyne, cet être du troisième genre, ni femme, ni homme, pareil à l’éphèbe dont on ne saurait rien dire du caractère sexuel, des goûts, des tendances, cet être donc insaisissable, tout comme l’est toute vérité dont on ne perçoit jamais qu’une des faces à défaut de les embrasser toutes. C’est en ceci que cette œuvre est belle et qu’elle nous touche en notre tréfonds car elle pose cette angoissante question du paraître qu’à notre corps défendant nous donnons à connaître aux autres alors que nous ne sommes même pas parvenus à nous-mêmes, sauf à cette lisière du jour et de la nuit dont nous émergeons à peine, en attente d’y retourner. Mais comment conclure sur cette vision aussi fascinante qu’énigmatique que nous propose André Maynet (mettant provisoirement entre parenthèses la belle figure renaissante), comment synthétiser autrement que par cette citation du livre de Frédéric Monneyron, « L’androgyne décadent, mythe, figure, fantasme », laquelle pourrait s’inscrire à l’incipit de cette photographie :

« Mais s’ils (les éphèbes) doivent trouver une unité c’est plus encore dans le fait qu’ils sont tous, d’une manière ou d’une autre, des esthètes. Fidèles à leur essence qui est celle du beau et du mystère, ils placent leur vie sous le signe de l’art. Objets d’art eux-mêmes, ils mènent une existence d’esthètes et s’entourent d’objets dans lesquels ils peuvent contempler leur propre mystère. […] Evoluant dans un monde dont les lois ne sont pas celles de la société dans laquelle se déroule leur existence matérielle, leur mode d’être est celui de la déchirure. »

Ne serait-ce pas cette « déchirure », cet écartèlement dont cette œuvre photographique est comme la mise en abîme ? N’est-ce pas cela ?

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Published by Blanc Seing - dans Tentations Herméneutiques.
7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 07:46
La Discrète de la dune.

Photographie : Katia Chausheva.

C'est toujours si troublant, d'apercevoir quelqu'un, de ne le connaître qu'au rythme du vent, à la mesure de la brume, dans la perte de la lumière. C'est cela qui m'est arrivé, vous voyant pour la première fois - la dernière ? - sur l'épaulement gris de la dune. Une simple fuite dans le deuil de l'air. Et, déjà, vous n'étiez plus qu'une buée à la face des choses. Une ombre sans retour, l'envol blanc de l'oiseau sur la vitre du ciel. Comment peut-on vivre après, simplement respirer, marcher le long de la mer les pieds noyés dans les embruns ? Plus de rivage possible et le regard aux larmes, dans le doute de soi-même. C'est si étrange cette subite solitude alors que votre frêle silhouette n'était pas connue, libre d'elle-même, aux limites d'un possible absolu. La perte pour la perte, l'absence de soi à soi. Si terrible d'énoncer cela et de poursuivre son chemin, les yeux pris de tristesse. Dérive hauturière qui n'en finirait pas. Et pourtant rien n'avait changé, ni le moutonnement gris des vagues, ni le fil de l'horizon, ni la houle blanche du soleil qui roulait à la limite du ciel. Une intime perdition qui vrillait l'ombilic. Infiniment. Un vertige. L'ouverture d'un puits dans le froid de la terre et, au-dessus, la margelle infinie des questions. N'était-il pas venu le temps du renoncement ? Mais comment effacer cela même qui s'est incrusté sur la porcelaine de vos sclérotiques avec la force de l'encre ? Comment ? Que celui qui sait cela se lève et vienne me dire le chant à faire lever à l'intérieur de soi afin que revienne la paix. Mais les mots butent contre la barrière des dents, mais les images font leur ébruitement tout contre les cerneaux du cortex, mais le tremblement est là, au creux du rien qui agite ses grelots et la folie est proche. Mais pourquoi donc être né si c'est pour demeurer paralytique alors que le monde bouge et fait ses ondes multiples ? Quelle déraison peut justifier cela, la perdition du jour alors que la lumière est à peine levée ? Il faudrait lier ses poignets avec des cordes d'acier et plonger dans la vague avec le désir de n'en point ressortir. Demeurer là, bois blanchi par le sable, usé par le vent et devenir aussi léger que l'os de la seiche et habiter la dune de son oublieuse mémoire. Il faudrait. Mais toujours on est emporté par sa propre irrésolution et l'on ne se décide jamais qu'à demeurer dans sa nacelle de peau tant que durera le monde. Une éternité, autrement dit.

Je marchais sur la ligne de séparation de l'eau et du sable, pareil au funambule sur sa corde invisible. Vos traces de pas avaient imprimé dans le limon le souffle léger d'une âme, un simple basculement des choses et la vue se perdait au loin dans de bien étranges songes. Comme une outre-nuit qui aurait fait son flux à la lisière de soi, emportant les dernières écailles de réalité, peau morte se dissolvant au vent subtil de l'imaginaire. Rien, il ne restait rien de celle que j'avais vue, que mes yeux avaient gravée dans les pliures de leur désir. Rien de tangible que cette fuite longue sous les assauts du jour. Rien que mes mains auraient pu saisir, portant le don à la mesure de l'icône. Rien et pourtant je vous sentais présente. Infiniment. Lovée dans quelque coin de l'espace à partir d'où vous me regardiez vous aimer en silence. Supplique du corps, sens suppliciés qui crient le mystère de la disparition. Je me suis baissé, j'ai pris entre mes doigts un peu de sable gris, refermant la conque de mes mains sur le prodige. Car ceci, je le savais, votre persistance à être dans tout ce qui paraissait et brillait sur la peau infiniment tendue du monde. Et les paroles alors, et leurs belles litanies d'accomplissement. Je disais "vent" et vous étiez vent. Je disais "vague" et les bulles d'écume venaient lécher mes pieds. Je disais "ciel" et je sentais les larmes de pluie - vous, bien sûr, - faire sur mon visage triste leurs ruisselets de gouttes claires. Je disais "vous" et vous étiez l'arbre et la forêt, la dune et son basculement de mica dans la poussière du jour, et vous étiez moi dans le tumulte du temps, la quadrature de l'espace. Je disais "vous-moi" et la plénitude coulait de l'éther comme un miel avec des étonnements de pollen sur la courbure des fleurs. Je disais "rien" et le rien s'habillait de volutes souples comme le calice du lotus. Le simple déploiement d'une vérité, l'unique efflorescence d'une liberté sans fin. Et dire que je croyais vous avoir perdue alors que vous étiez autour de moi, en moi jusqu'en son tréfonds. Cela faisait ses battements de soie, ses pliures de neige et le froid rayonnait d'une étonnante chaleur.

Je vous ai réfugiée là, dans le creux ouvert de ma simplicité et vous ai emportée par-delà la dune, dans une demeure seulement connue de moi, des oiseaux aussi, des albatros au plumage d'absolu qui habitent le monde alors que nous ne les voyons pas. J'ai fendu la sclérotique des choses, j'ai foré le puits de la pupille, j'ai connu l'immédiate mydriase, le sublime enchantement du corps. Mon corps, lumineux, éclairé de l'intérieur comme une gemme, un cristal, c'est seulement vous qui rayonnez, qui portez au bout de mes doigts l'insigne lumière du temps, qui dissolvez les fruits de ma pensée aux quatre vents de l'univers. Il est temps de ceci, se rendre à l'évidence que vous existez réellement, Discrète de la dune, vergeture de sable parmi la conscience arbustive des égarés sur terre. Mais que l'on se saisisse donc de vous, que l'on laisse s'empaler son propre doute sur la proue que vous tendez au-devant de vous comme une gerbe de clarté. Vous êtes si présente, dans la goutte de rosée, les filaments du soleil, le destin des étoiles. Nous n'avons plus à vous attendre. L'attente est à soi sa propre fin puisque vous y habitez avec le naturel que recèlent toujours les évidences. Partout cela s'écrit, sur les cimaises blanches des montagnes, sur l'ourlet des vagues, dans les sillons de terre qui courent d'un bout à l'autre de l'horizon. J'ai saisi, avant de quitter la merveille, une pomme de pin, ronde, souple, chaude sous le velouté des écailles. Je l'ai portée devant la conque de mes oreilles. J'y entendais votre cœur battre, votre sang courir sous le bois, vos larmes de résine gonfler sous la poussée du désir. Je suis entré dans ma cabane de planches et de goudron, mes outils de gemmeur, à cette heure indécise, lançaient vers le ciel une dernière clarté. La lune faisait son gonflement blanc pareil aux luminaires des villes. Quelques rumeurs éteintes s'échappaient de la côte en direction du large. Peu à peu le sommeil gagnait, étalant en moi ses lacs d'ombre. Au pli de mes mains la boule d'écailles chantait. Plus jamais je ne serais seul. J'étais arrivé de l'autre côté du monde, là où les ombres sont pure lumière.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 08:47
Ambroisie.

« Red wine ».

Œuvre : Laure Carré.

Pourquoi faut-il donc que, toujours, l’image des flots vienne à notre rencontre, que s’y inscrive, nécessairement, cette réalité archipélagique, faite d’une multitude d’ilots, d’une accumulation de récifs comme si l’abîme, inévitablement, était le lieu de notre être ? Pourquoi ? Est-on si dispersé à l’intérieur de son fortin que celui-ci ne serait que lézardes et élévations de ruines que le moindre flux menacerait de ses dents d’écume ? Oui, il y a grand danger à vouloir sonder la profondeur de ses assises et n’en constater que les fondations de sable, les coulures sédimentaires, en un mot, la consternante fragilité dont nous ferions notre destin, tout comme la proie s’offre à son prédateur. Avancer cependant, sans doute ne faire que du sur-place mais se donner l’illusion d’un devenir. Il n’y a guère d’autre issue que celle de se jouer une éternelle comédie (et nous pensons à Balzac, à sa prodigieuse « Comédie humaine », aux milliers d’âmes sondées au scalpel de la lucidité, passées au tamis du génie), guère d’autre alternative que de se confier à une manière de cécité dont nous espérons qu’elle nous sauvera du désastre.

Cependant, cela demande, cela s’agite un pied au-dessous de la conscience, cela fourmille dans le massif des jambes, cela fait son sifflement de rhombe dans les cerneaux du cortex et il s’en faudrait de peu que nous ne disparaissions sous le séisme, tant le vertige est grand qui nous aliènerait dans un corps devenu ivre de sa propre giration. Alors, pour s’extraire de cette angoisse qui enfle et menace de tout envahir, pour se soustraire à cette immense commedia dell’arte dont les atermoiements sans fin menaceraient de nous engloutir, nous nous saisissons de la première surface réfléchissante venue, l’angle d’une vitrine, la conscience d’une altérité, l’œuvre d’une Artiste et nous tâchons d’y décrypter ce qui, de nous étant inaperçu, pourrait nous ramener à la raison ou, à tout le moins, nous assurer d’une réassurance narcissique dont nous pourrions faire une joie suffisante. Le désespoir est si grand qui nous prive de notre être lorsque, n’y voyant plus clair, nous avançons à tâtons, pareils à des somnambules en quête d’un garde-fou auquel attacher sa main.

Ce qui nous fait face comme notre figure la plus vraisemblable, comme notre incontournable épiphanie : cette mosaïque de formes juxtaposées ; ces hachures ; ces giclures d’encre ; ces tons qui jouent en mode dialectique, le rouge opposé à sa complémentaire, le vert ; un lacis de couleurs de terre ; une silhouette dont nous ne savons s’il s’agit d’une réelle ou bien d’une imaginaire, d’une hallucinée afin de clore une rhétorique si abstraite qu’on n’en pourrait saisir le lexique singulier qu’à se dissoudre soi-même dans les propres nervures de son être. Et pourtant cela parle, cela profère, cela ouvre le chant du monde dont nous sommes une voix qui, à l’évidence, prêche dans le désert, mais une voix tout de même, c'est-à-dire une pensée, une réflexion, un concept, une idée. Alors nous sommes au devoir de comprendre, de délivrer un sens, autrement dit d’emprunter une direction, la seule à même de nous faire sortir de nos ornières, de nous extraire de ce fortin se dissimulant derrière ses barbacanes.

Ce puzzle qui vient à nous, ce kaléidoscope qui fait briller son infinité de fragments éblouissants, ces pièces colorées qui nous tendent leur allure schizophrénique ne sont là qu’à nous interroger, à nous porter à nos ultimes limites à partir desquelles nous réinstaller en nous face à l’énigme de vivre. « Red wine » nous suggère l’Artiste, nous indiquant par cette étrange titre le chemin à suivre, afin qu’y voyant plus clair, nous puissions nous arracher à notre cécité constitutionnelle. Le vin, l’alcool, l’absinthe ont souvent été les voies auxquelles les Poètes maudits (ces icones de l’âpre lutte existentielle) se sont confiés afin de créer, afin de vivre puisque, entre les deux, il existe une homologie sans faille. Vivre n’est que créer son propre destin, comme un enfant innocent le ferait, pétrissant entre ses mains la boule d’argile qui lui ressemble et qui n’est, en définitive, que sa propre effigie qu’il tend de lui de manière à ce que, le reconnaissant, nous l’amenions à sa propre réalisation. Il faut toujours le regard d’une altérité, le support d’une conscience étrangère pour bâtir l’édifice et le faire s’élever, tel une Babel, dans l’air tissé des belles rumeurs du langage.

« Vin rouge », tel le sang pourpre dont Dionysos, le dieu de la vigne enduit son corps luxuriant en regard de ce qu’il veut obtenir, l’ivresse d’exister sur la Terre, face au ciel, près des nuages, au contact des femmes, ces Ariane, ces Aphrodite dont il tirera les divinités phalliques veillant sur les jardins et vergers, ces réalité symboliques de la fertilité, de la croissance, de la vie s’opposant aux coups de boutoir de la naturelle entropie qui nous reconduit au néant. Car si la stature apollinienne vient nervurer notre raison, nous conduire sur le chemin droit, il y faut la nécessaire contrepartie, il y faut le vin et l’ivresse, il y faut ses excès, il y faut le déchaînement des passions, la folie de la luxure, le débordement continu qui, nous faisant sortir de nous, nous relie à l’Autre et assure à notre part d’humanité sa propre liberté, celle de poursuivre le prodigieux événement de la présence. Pôle d’équilibre, milieu de l’oscillation entre la mesure et l’illimité, fléau en suspens entre deux tentations, celle d’une inextinguible prodigalité et celle d’une infinie disette, l’homme est ce point à la recherche d’une harmonie perdue dont, parfois, de mortelles addictions sont convoquées ou bien alors, de sublimes créations qui en sont peut-être l’invisible envers. Créer est une ivresse dont on ne sort que par l’œuvre, cette parole qui nous réconcilie avec notre être car il l’assure d’une lumière parmi les ombres du fortin. Toujours il faut être en avant de soi sur cet éperon de l’art, cette ambroisie dont l’Olympe est le lieu d’accueil. Alors buvons jusqu’à l’ivresse et au-delà ! Là est la seule voie !

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 08:34
La fille de la Côte d'Opale.

Photographie : Katia Chausheva.

C'était étonnant, cette fuite blanche des bouleaux vers l'arrière du train. Comme un passé qui refluerait vers son origine afin de ne laisser paraître que l'instant présent. J'étais seul dans le compartiment, entièrement livré à mes pensées, inclinant vers de douces rêveries. Pour la dixième fois, au moins, je relisais votre carte postale. Une écriture fragile, peu assurée d'elle-même, pareille à cette rumeur de novembre qui envahit le ciel et le dissimule à nos yeux.

"J'aimerais vous revoir, une dernière fois, avant de me retirer dans mon silence définitif. Je vous embrasse affectueusement. La Fille de la Côte d'Opale".

"La Fille de la Côte d'Opale". N'avait-elle été que cela, en définitive, une fille anonyme se donnant à plus âgé qu'elle afin de se soustraire à son propre ennui ? Quand nous nous étions connus, j'étais déjà dans la maturité alors que vous n'étiez qu'une adolescente en chemin vers son âge nubile. Une frêle silhouette. Je vous comparais, alors, à l'arche grise d'Etretat faisant son avancée sur l'eau grise de la mer. Nous y étions allés si souvent. Ce qui nous plaisait, sans doute, c'était cette communion de la craie et de l'eau à la limite de la lisibilité. Étais-je, pour vous, cette courbe de roche sur laquelle vous preniez appui, pareille à une eau éparpillée à la recherche d'un possible refuge ? Ma première découverte de vous, vous étiez alors une fillette aux jambes infiniment longues, au bassin étroit, aux yeux bleus si intensément rivés au-dedans du corps, avait eu lieu lors d'un séjour d'été sur la côte. Nous avions un lien de parenté, je ne sais plus lequel, en tout cas assez lointain pour qu'il permît une rencontre et l'éclosion d'une passion qui nous brula tous les deux, plus tard lorsque l'adolescence vrilla en vous la farouche volonté de séduire, banda l'arcature de votre désir. Car, malgré toute cette juvénilité apparente, malgré votre allure de cristal, c'est d'une obstination à posséder, dont vous étiez atteinte en votre intime. Conjonction en un même lieu de l'eau et du feu. Lunaire et solaire, le tout à la fois dans la plus étrange des polémiques qui fût. Vous étiez alors attirante, magnétique, et les hommes alentour étaient simple limaille de fer sous la puissance de l'aimant. Avec le recul, je dois bien avouer que j'en fus affecté. Votre succès m'ôtait tout ce que je désirais, ne briller qu'à vos yeux et, mes rivaux, je les aurais jetés du haut du Cap Gris-Nez sans l'ombre d'un remords. C'est tout de même étrange cette soudaine violence qui s'empare de vous lorsque, atteint par la démesure d'une amour naissant, vous devenez cet autre dont vous ne soupçonniez pas l'existence. Mais comme tout ceci est loin, aujourd'hui, et la passion d'antan s'est usée aux angles de la vie. Il n'en reste plus qu'une trace somme toute apollinienne, sans doute nostalgique, émergeant à peine de ce qui fut semblable à un grand tourbillon.

L'espace de quelques étés, sur les plages de sable clair, à l'abri des cabines de bain, dans le creux souple des dunes, partout où un lieu s'offrait à notre folie, nous nous laissions aller aux caprices de la volupté, souvent à sa tyrannie. Folie, certes, mais comme ces demeures éponymes des parcs bourgeois dont l'architecture extravagante leur valait cet amusant prédicat. C'était notre propre architecture qui était atteinte de déraison, mais nous y vivions sans état d'âme, plutôt un état du corps porté bien au-delà de ses propres limites. Quelque chose qui nous précipitait à notre périphérie. En réalité, je crois que nous étions absents à nous-mêmes, au monde qui faisait son bruit de toupie alors que nous ne l'entendions même pas. Nous n'étions attentifs qu'à notre rumeur intime. Le reste importait peu qui faisait ses girations désordonnées.

Déjà la Sologne n'est plus, ni ses bouleaux d'argent, ni ses lacs cernés de bruyère et c'est la morne plaine de la Beauce et ses étendues vides à perte de vue. Une personne est entrée dans le compartiment, une jeune femme inscrite dans la diagonale du jour. Elle me fait penser à vous, à cette lisière indistincte que vous offriez aux regards alors que la maturité s'installait en vous à la manière d'une arrière-saison qui aurait fait basculer les derniers feux qui vous animaient. Vous étiez entrée dans une langueur qui ne vous quitterait plus et, dès cet instant, nos rencontres, d'amoureuses qu'elles étaient, basculèrent dans des affinités littéraires qui comblaient un vide menaçant de devenir béant. La promenade du bord de mer, à Berck, devenait le salon dans lequel nous échangions nos passions respectives. Étaient-elles la lointaine survivance de ce qui fut ? Je ne saurais le dire mais nous y trouvions du plaisir à défaut d'y instiller quelque bonheur absolu. Vous me parliez de votre joie, le soir, lisant quelques pages de Pierre Jean Jouve, de vous retrouver au milieu du monde feutré de "Paulina 1880". Était-ce une identification à la passionnée Paulina, à son attirance ambiguë entre amour charnel et amour mystique, à sa précipitation dans la jouissance qui était aussi fascination et pulsion de mort ? Était-ce cela ou bien une naturelle inclination à entrer dans cette chronique italienne où se fondaient, dans un savant mélange, goût pour l'adultère le plus osé et attrait pour une rigoureuse mystique ? Vous étiez alors si désemparée, à la recherche d'une voie qui vous sublimerait, métamorphoserait votre énergie sexuelle en attrait pour une écriture dépassant la mesure étroite du quotidien. Quant à moi, je vous faisais part de mon admiration presque dévote pour "L'enfant de la haute mer" de Supervielle, pour cette petite fille flottant dans une imaginaire rue aquatique, métaphore d'une vie perdue, du songe fantastique d'un père à la quête de cette partie de lui qui l'a désertée. L'ambiance de Berck, sa large esplanade ouverte sur la mer se prêtaient admirablement à l'illustration de cette fable tragique dite dans une langue limpide.

Maintenant, les dernières houles grises de Paris dans le lointain et, bientôt, l'espace libre, l'immensité du ciel reflétant les eaux blanches de la Manche. Il n'y avait guère de distance de la gare à votre demeure, celle que j'aimais tant, dans le pur style architectural de la fin du XIX° siècle, cette haute maison coiffée d'ardoises, ses parements de tuileaux roses, ses fenêtres étroites aux cadres blanchis. J'ai franchi le perron, poussé votre porte que je savais toujours ouverte. Le soir avançait et ses brumes teintées d'argile. Je suis arrivé au premier étage sans faire plus de bruit que le vol de la sterne, je voulais vous surprendre. A cette heure avancée de la fin du jour, je présumais que vous preniez un peu de repos, un livre ouvert contre votre poitrine, rêvant peut-être. Et toujours cette lumière de patine antique, cette odeur de boiseries anglaises. Vous aimiez tant le confort de la blanche Albion, son luxe tamisé, son mystérieux air flottant comme l'effluve du Darjeeling. J'ai longé la longue coursive du couloir que teintait un air de mélancolie. Une lumière verte, comme surgie d'un aquarium venait de votre chambre. Dans le reflet d'un miroir je vous ai alors aperçue, allongée sur une méridienne, visage légèrement tourné vers la pénombre, comme pour un dernier repos. C'était à peine si votre buste se soulevait et vous sembliez en partance pour un irréel voyage, bien au-delà de vous. Un long moment, je suis resté dans la posture de celui qui observe à la dérobée et, soudain, je me suis rendu compte combien mon attitude était puérile, sinon indiscrète. J'ai hésité un moment, livré à une étrange irrésolution et j'avoue n'avoir pas eu le courage de troubler votre repos. Vous sembliez si bien, installée dans cette manière de non-lieu, quelque part, peut-être dans les arcanes de l'amour-sortilège de Paulina. J'ai attendu que les premières vagues de la nuit fassent leur apparition, redoutant votre réveil. Il fallait que tout demeure dans ce silence, dans cette discrétion. Les démons d'antan ne se réveilleraient pas. Il était bien trop tard et puis, à quoi bon faire resurgir sur la toile de la mémoire ce qui, déjà, commençait à s'y effacer ?

J'ai descendu l'escalier comme je l'avais monté, sans laisser la moindre trace de mon passage. Après tout, je vous avais vue, cela suffisait à clore une longue histoire et je ne suis pas si sûr que le fait de m'inscrire à nouveau dans votre présent aurait été salutaire pour vous dont l'état de santé paraissait si fragile. Une imperceptible buée à la face des choses. J'ai passé la nuit à L'Hôtel des Roches Blanches. De ma chambre j'apercevais la façade de votre maison, la fenêtre où vous reposiez. Cette lumière verte, si étrange, est restée allumée toute la nuit. Seulement au matin elle s'est éteinte, laissant la place à la pâleur de l'aube. J'ai repris le train en direction du sud, vers ce pays de garrigues que, depuis longtemps, j'ai adopté comme terre d'accueil. De nouveau la Sologne et son frémissement blanc : il me fait penser aux falaises de craie de la Côte d'Opale. Ces falaises qui, si souvent, avaient été le lieu de nos rencontres fiévreuses. Voici ce qu'il en reste, quelques rafales de vent, le crissement de pas sur le gravier, le glissement des galets dans le remous des bulles. A l'heure présente, alors que le jour baisse, vous devez être levée, une tasse de thé à la main, regardant le croisement incessant des mouettes sur la toile vide du ciel. Avez-vous au moins trouvé ce vieil album de photographies que j'ai déposé à votre intention sur le velours rouge d'un fauteuil ? Vous y figurez, à chaque page, dans la discrétion du parchemin. Vous êtes cette Paulina solaire, halée, se découpant sur le clair des falaises avec un sourire radieux. Vous êtes bien cette Paulina ? Je n'ai pas rêvé au moins, je n'ai pas rêvé ? Ce serait un tel désarroi que de vous perdre, là, dans ces brumes du nord si irréelles que, parfois, des bateaux s'y abîment, sans espoir de retour.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
5 juin 2016 7 05 /06 /juin /2016 07:33
La promeneuse du Grand Hôtel.

Photographie : Katia Chausheva.

[Petite incise liminaire - Ce texte -un de plus- ne mettra en scène que le motif de l'apparition-disparition, celui de la présence-absence, comme si le réel, toujours en fuite, ne se laissait appréhender que par sa vacuité, son caractère à proprement parler insaisissable. Itération du verbe à dire l'indicible, le toujours-en-fuite vers d'inaccessibles rives. Cette écriture quasiment obsessionnelle, tressée de vide et de silence est à considérer comme thème central d'infinies variations phénoménologiques au travers desquelles, comme en filigrane, se laisse percevoir cette "ligne flexueuse" dont l'essence fugace est l'esquisse la plus vraisemblable et qui, jamais, ne se dévoile. Il faut consentir à lire en renonçant à se saisir de l'objet de sa propre lecture. Tout comme la brume d'automne voile ce paysage que l'on voudrait à soi mais qui, inlassablement, retourne à sa réserve d'invisibilité.]

Dire ce qui porta mon regard en direction du Grand Hôtel serait inventer une fable qui, peut-être, jamais n'exista. Cette large façade de craie ouverte sur le large, ces parements de brique s'y fondant dans des tons pastels, ces fenêtres aux rideaux de soie me paraissaient d'un autre âge. Mais comment donc pouvait-on vivre dans un luxe si ostentatoire ? Comment habiter un tel espace sans risquer d'y perdre sa propre identité ? Il fallait au moins une tragédie personnelle pour trouver refuge dans ce lieu hors du temps. Ou bien un simple égarement de l'esprit. Ou bien encore la recherche d'une aventure sans lendemain. En tout cas quelque chose comme un vacillement de l'âme. Ma première "rencontre" avec vous, ce fut simplement le hasard de mes pas en cette fin de journée brumeuse sur le quai de ciment qui longe la mer. Presque personne à cette heure tardive alors que les estivants avaient reflué, laissant les avenues vides et le ciel vacant. Quelques sillages d'écume -sternes, mouettes -, s'y illustraient le temps d'une rafale de vent. Puis tout revenait au calme. Air d'ouate et rumeurs océanes au loin comme pour dire les flux et reflux de l'exister. Dans la contre-allée prise de gris, la longue limousine noire s'est garée dans un bruit de feuilles mortes. Rien ne paraissait derrière les vitres teintées, sauf la silhouette étroite du chauffeur et, à l'arrière, celle que vous étiez dans cette étrange solitude, retirée en vous jusqu'à l'absence. Vous êtes descendue de la voiture sans plus de mouvement qu'une eau de lagune. Vous étiez cintrée dans un fourreau de toile bleue duquel émergeait la nacre de votre gorge, un visage oblong, un casque de cheveux courts avec quelques mèches rebelles. Le temps de gravir les quelques marches du perron, et, déjà, vous disparaissiez dans la cendre du jour. Je ne sais pourquoi mon attention avait été retenue, moi si distrait quant aux événements mondains. Je me suis arrêté face à la grande bâtisse qui, dans ces flocons de lumière du crépuscule, commençait à dériver vers la nuit proche. J'ai allumé une cigarette. Les filets de fumée se dissipaient dans l'air qui, déjà, fraîchissait.

Une lumière s'est allumée au premier étage, derrière le rythme clair des balustres de pierre. Une fenêtre s'est ouverte comme dans un murmure. Je vous devinais, là, postée dans l'ombre, votre regard flottant sur l'eau étale de la baie, jusqu'aux sommets des montagnes qui se perdaient dans une teinte violette. Aperceviez-vous, au moins, le rougeoiement de ma cigarette, son clignotement régulier, ses minces exhalaisons dans la fuite du temps ? En réalité, je ne cherchais nullement à attirer votre attention, seulement à être une manière de sémaphore dans la perdition de la clarté. C'était indécent que de regarder ainsi une vie palpiter sans qu'elle en soit alertée. Bientôt votre fenêtre s'est refermée. J'ai repris mon errance en direction du port. Quelques goélands perdus sur la pierre grise dérivaient sans but. Il n'y avait plus personne dans les rues qu'éclairaient faiblement les boules lumineuses des lampadaires. Je suis passé derrière le Grand Hôtel. Je ne voulais pas m'autoriser à faire un guet aussi vain qu'indiscret. J'ai emprunté le sentier qui longeait la falaise, parmi la légère agitation des tamaris. Quelques clignotements de vie dans les maisons dispersées sur la colline. En bas, dans la baie, j'imaginais une Passante, sans doute vous, faisant quelques pas dans les senteurs âcres d'iode et de varech, puis regagnant sa chambre sous la poussée des premier embruns.

Ma maison, dans son îlot de verdure, était semblable à une embarcation que la terre aurait subtilisée à la mer. Depuis mon balcon, j'apercevais le moutonnement des toits de la ville, l'éclat assourdi des façades blanches, les touffes des pins parasols et la carène d'ardoise qui coiffait le Grand Hôtel. J'ai mangé quelques fruits, dans la distraction, alors que l'adagio d'Albinoni faisait ses notes mélancoliques, quelque part, dans la nuit, en direction des falaises. Il n'y avait rien d'autre à faire qu'à attendre l'encre de la nuit, ses battements, ses rythmes inclinant au sommeil. La traversée fut courte, rayée des éclairs blancs du songe. Mouettes glissant dans le vent, étole de toile bleue, dalles grises du Grand Hôtel, visage de brume dérivant sur l'anse de la baie. Puis, rien d'autre qu'une longue attente. J'ai pris ma veste de toile, ai emprunté le sentier qui longeait la côte. Un vague brouillard au-dessus de l'eau et le silence coiffant toutes choses. Bientôt l'aire de stationnement qui surplombait le dôme verdâtre de l'océan. La longue limousine y était comme attachée à un môle de pierre, manière de barque noire levée contre le jour. Nul occupant et un horizon vide avec les tamaris faisant voûte vers les marches de bois. Des traces fraîches y avaient imprimé un léger passage, pareil à une risée de vent. L'heure était absente qui ne verrait personne avant qu'il soit dix heures. Juste les lames blanches de l'eau contre le flanc des falaises. J'ai contourné la pergola de bois usé qui marquait l'entrée de la plage. A gauche, les éboulis pareils à des animaux marins qui se seraient échoués sur la grève. Puis la meute de galets coulant vers l'aval, en direction des rochers noirs qui ceinturaient la minuscule baie.

Là, tout au bout du monde, à la proue du rocher maritime, vous étiez posée dans l'attitude de la petite sirène de Copenhague. Une frêle silhouette de bronze qui se perdait dans la patine du jour. Tellement immobile. Je me suis assis sur une dalle inclinée vers la mer tout à la contemplation de cette grâce que vous offriez à ma vue. Comme un fragile céladon que la nature aurait déposé à la pointe des vagues afin qu'une harmonie ait lieu. Personne à part nous deux dans cette friche de pierres que ne visitaient guère que quelques oiseaux de mer en cette saison saisie de basculement. Pur vertige d'exister alors que la ville, au loin, ne laissait apercevoir que sa digue de pierres grises, quelques façades enduites de chaux et, plus haut, la base sombre des montagnes. Longtemps nous sommes restés dans cette posture hiératique, saisis par la beauté du lieu. J'imaginais votre regard, la sclérotique caressée par les embruns, les iris que je peignais d'un bleu profond, la pupille de jais clouée par quelque mystère. Votre visage aussi, de porcelaine, avec des reflets à la Vermeer, juste un effleurement de brosse. Votre nez, que je donnais pour aquilin, devait avoir la consistance du parchemin, sa douce inclination à humer les fragrances subtiles. Et vos lèvres doucement carminées étaient des pétales de roses si semblables à l'eau teintée de crépuscule. Et vos mains, si douces, marmoréennes, en forme de lyre devant la nacelle de votre ventre. Et vos jambes si longues, sublime effusion vers cela qui vous attirait, cette eau de cristal faisant son chant de fontaine.

Le prodige aurait pu durer ainsi jusqu'à l'arrivée des premiers promeneurs mais c'est vous qui, vous levant, avez rompu la digue de silence qui nous entourait. Visiblement, vous n'aviez pas perçu ma présence et sembliez si seule dans cette île du bout du monde. Un moment, vous avez longé les rochers puis êtes descendue sur la plage de graviers. Votre démarche était hésitante, si fragile qu'un rien aurait pu la briser. Il fallait en convenir, progresser sur d'étroites bottines au milieu de cette steppe minérale tenait du miracle. Soudain, vous vous êtes baissée, amassant dans la coupe de vos mains, quelques galets qu'aussitôt vous avez jetés en direction de l'eau dans un geste de lassitude. S'agissait-il d'un rituel, d'un simple jeu, aviez-vous fait un vœu vous débarrassant du dernier qui avait chuté sur le sable blond, y creusant un léger cratère ? J'ai attendu que votre silhouette s'efface derrière les planches blanchies de la pergola avant de me saisir de ce caillou si lisse, si gris, veiné de bleu par endroits. La lumière levante y imprimait de brefs reflets. J'ai repris la volée d'escaliers qui s'élevait à contre-jour du ciel parmi les taches claires des tamaris. J'entendais le bruit régulier de vos bottines poinçonnant le bois puis, bientôt, plus rien, sinon le choc sourd d'une portière se refermant, le ronflement d'un moteur, le chuintement de pneus sur le bitume. Là, du haut de la colline, j'apercevais les ilots des maisons émergeant lentement de la brume, les pentes de la montagne brillantes de rosée, le chapeau de cendre du Grand Hôtel, les toits vernissés de quelques demeures.

J'ai ouvert la porte de la maison. Un silence d'ombre y régnait. J'ai gravi les quelques marches menant à l'étage, là où je passais mes journées à peindre, dessiner, écrire des poèmes. Tout était recueilli dans une pénombre grise. J'ai posé le galet sur une feuille blanche. J'ai pris un crayon, une estompe, un carnet de croquis. Peu à peu l'image naissait comme par miracle, le galet se redoublait de son ombre. Des nuages légers glissaient dans le ciel avec un bruit d'étoupe. Les premiers oiseaux de mer commençaient leurs rondes incessantes. Plus bas, en direction de la ville, un genre de rumeur semblable au cognement des vagues dans les conques marines. Bientôt le jour déclinerait sous les coups de boutoir du solstice d'hiver. Il serait temps de faire provision de bois pour la cheminée. Déjà les toiles du Grand Hôtel faseyaient dans le vent. On rangeait les terrasses, on tirait les rideaux. La façade n'était plus qu'un linge livide fouetté par le blizzard. La saison serait longue avant que la plage ne découvre à nouveau ses galets. Une infinie période de roches noires battues par les eaux du large.

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3 juin 2016 5 03 /06 /juin /2016 08:20
Elle tenait à un nuage.

Avec « sublime Eglantine ».

Œuvre : André Maynet.

L’avais-je seulement aperçue ou bien était-ce mon imaginaire qui l’avait posée devant moi comme une brume flottant au-dessus du marais ? Certaines visions sont tellement irréelles qu’ont les confondrait presque avec une hallucination, le résultat d’une ivresse, la sensation de vertige lorsqu’on longe l’abîme. Imaginez le crépuscule, sur le rivage maritime, à la lisière de quelque lagune parmi la frondaison rose des flamants, les hérons grimpés sur leur tiges noires et le goitre des grenouilles avec leur coassement qui fore l’espace jusqu’à la limite du ciel. Vous avancez, drapé dans votre loden vert, un feutre négligemment posé sur votre tête alors qu’au bout de vos lèvres grésille un cigarillo avec ses volutes de fumée bleue. Il y a comme un fin brouillard qui flotte sur l’eau et la ligne d’horizon n’est plus qu’une illisible fente où se perdent les oiseaux. Vos pieds chaussés de bottes au large revers de cuir glissent sur le sable et, parfois, se laisse entendre un bruit de succion, une manière d’aspiration qui pourrait bien vous reconduire au néant dont vous émergez à peine si la Nature, par jeu ou bien en vertu des lois du Destin, s’ingéniait à vouloir votre disparition. Non, Passager, vous ne m’apercevez pas pour la simple raison que, posté derrière ma Remington, c’est moi qui vous donne acte et vous intime à être, de-ci, de-là, au gré de ma fantaisie. Mais voici, je vous laisse libre de vaquer selon votre guise, aussi bien d’apercevoir, tout au bout de votre vue panoramique, grâce parmi les grâces, une simple forme, si éphémère, si ténue (celle dont je parlais, il y a peu), cet être dont vous ne savez s’il est au passé, au présent, si, déjà, vous en saisissez le possible futur, cette apparition digne de figurer sur l’esquisse du peintre, le verre dépoli du photographe, les cerneaux gris du poète lorsque « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » ( pour citer Pierre Reverdy) lui dicte les vers sublimes par lesquels il existe et paraît à la cimaise des Lettres. Mais faites halte, posez-vous donc sur la première touffe d’algues venue, sur le premier os de seiche blanchi par la houle de mer et demeurez en silence alors que, devant vous, se lève, pareille à une volute montant du sol, cette Nymphe, cette chrysalide non encore parvenue au terme de sa métamorphose, cette pure manifestation de la beauté en son inimitable immédiateté. Non, vous ne rêvez pas. Vous êtes simplement atteint de cette cécité commune aux « hommes de bonne volonté » (pour citer Jules Romain : on n’en a jamais fini avec la littérature, donc avec l’art !) qui leur dicte leur marche avec les yeux enfoncés dans le sable, ce qui, vous en conviendrez, constitue un comble alors que l’horizon est si beau, le ciel si pur qui appelle le songe et l’envolée vers bien plus loin que soi. Celle que vous voyez, se détachant à peine sur la taie anthracite de l’eau que féconde le ciel, c’est un genre de pur esprit, de simple exhalaison de la terre, une levée d’argile, un céladon à peine venu à sa forme, un flocon tombé du nuage, une plume avant qu’elle ne prenne son envol pour dire à la conscience des humains combien la paix est précieuse, combien l’amour est beau, le langage fertile quand il se mêle de faire venir à parution ce qui est ineffable, léger, un brin primesautier. Tous nous rêvons de cela, tous nous souhaitons ce face à face avec ce qui, pénétré de sublimité, dit à notre oreille le bonheur d’exister, à notre bouche le baiser à donner à toute chose à condition qu’elle soit dépouillée des artifices, authentique, réelle, tangible jusqu’en son essence, cette vérité que toujours nous cherchons et qui, d’abord est en nous, ensuite dans l’Autre, enfin dans le monde.

Oui, combien cette image est belle qui dit la sérénité, la plénitude, incline au recueillement. Vision séraphique, certes, mais sans les excès de la religion, simplement à l’aune de ce que nous sommes, des pèlerins en quête de nous-mêmes alors que grande est notre solitude sous l’immensité de l’espace. Séraphique dans l’acception ouverte mallarméenne, dans le beau langage qui transcende toutes les catégories du réel et dépose directement dans l’éblouissement du sens. Comment pourrait-on faire l’économie de ceci : comprendre le monde et soi avec, et les autres dans l’orbe de ce que nous sommes ? Il n’y a pas de plus belle destinée que celle-ci, percer l’opercule des choses et y surgir avec l’entièreté de soi afin que, connaissant, nous puissions aller au bout de nous-mêmes, là, à l’extrême pointe de ce qui est à apercevoir. Comment ne pas ne pas susurrer dans l’antre étroit de nos bouches les mots du Poète Majuscule, ces mots qui n’ont même pas à révéler un quelconque secret, un soi-disant hermétisme tellement ils sont pleins d’une confondante évidence :

« La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs

Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes

De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.

C'était le jour béni de ton premier baiser. »

Oui, c’est toujours le jour béni de ton premier baiser, voici ce que nous pouvons dire à la Poésie lorsqu’elle nous enchante et nous dépose au pays des merveilles. Lisant, écoutant les paroles du chantre du monde, nous sommes déportés de nous, nous investissons une autre dimension, celle, esthétique-éthique (il ne saurait y avoir de césure, de ligne de partage entre les deux), qui nous emplit d’une joie sans pareille. Tout comme moi, écrivant, comme vous le Passager du rivage dont ma fantaisie a bien voulu s’emparer, tout comme vous qui lisez si, pour vous, lire est une fête. Elle tenait à un nuage. Voici ce que dit le titre en son énigme. Et pourtant il n’y a nullement besoin d’une savante herméneutique pour s’emparer du contenu. Elle tenait aux deux sens que l’on peut attribuer d’emblée à ce verbe si courant que nous n’en connaissons même plus la signification. Tenait veut d’abord situer le geste d’une préhension : elle était suspendue à un nuage comme à l’image première d’une nourrice céleste (mais qu’est donc la Poésie si ce n’est cette Mère qui nous allaite de sa merveilleuse ambroisie, cette impalpable rosée ?). Tenait, ensuite, indique son attachement au nuage, cette matière si impalpable, si indicible que, précisément, elle dit beaucoup, puisque symboliquement cette mère nourricière est notre langue commune à tous, celle par laquelle nous nous disons, connaissons l’autre, explorons le monde, élevons la belle architecture de la Babel poétique. C’est ceci que nous dit cette subtile métaphore dont le lien attachant Nymphe à son Egérie nous dit la fragilité en même temps que le nécessaire lien. Oui, nous sommes indissolublement attachés au Verbe, à la Poésie, à la Littérature. Tout ceci est coalescent à notre condition. Nous sommes des êtres de langage avant d’être des individus faisant, ayant, scrutant ce qui vient à notre encontre. Et c’est parce que nous sommes langage que nous n’avons nullement besoin d’expliquer la poésie. Explique-t-on son bras, sa bouche, la falaise de son front, la courbe de ses yeux ?

Mais, ici, il faut à nouveau laisser la parole au Poète, comme si nous devions nous effacer devant ce qui s’auréole d’une suprême beauté. Imaginons donc Mallarmé lui-même, marchant songeusement dans cet espace si dépouillé qu’il pourrait figurer le site même de tout poème. Apercevant Nymphe, nul doute qu’il aurait pu lui adresser ces mots si justes qu’ils ne peuvent qu’être ceux d’une langue essentielle :

« J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses main
s mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées. »

Voilà, il est temps, pour moi, de remiser ma vieille Remington, pour l’homme au cigarillo de méditer les vers qui lui sont offerts en guise de viatique, pour Nymphe de poursuivre son chemin en compagnie de Calliope, cette Muse sans laquelle ni Rimbaud, ni Baudelaire, ni Homère n’auraient pu faire vibrer leur lyre et imprimer leurs tablettes. Temps pour vous qui lisez de vous confier, peut-être, à Hypnos, ce fils de la Nuit par laquelle advient le poème.

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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 08:05
Un énigmatique cogito.

« Je rêve donc je suis ».

CollagedparBILLYLEE.

On est là, comme absente à soi, on est là dans la dérive de l’être et l’on n’a plus d’attache réelle avec le monde. C’est si troublant, cette impression de sustentation, manière de baudruche volant haut au-dessus d’une plaine d’herbe avec, tout en bas, quelques mouvements, quelques flottements. Si indistincts qu’on ne pourrait les toucher du bout des doigts qu’à risquer leur disparition, à provoquer leur effacement. Si irréel, parfois, ce sentiment d’exister hors des contingences à une altitude où ne volent que les oiseaux de proie et se déchirent les nuages en une infinité de lanières d’écume. Son propre corps on ne le sent plus, on ne le possède plus qu’à la manière d’une onde passagère qui ferait halte sur le bord d’un rivage, en attente de se dissoudre dans le premier flot, dans le reflux qui le destinerait aux mystères océaniques, au tumulte des hautes marées, peut-être au profond des abysses où dorment les poissons aux yeux aveugles. La vacuité est grande qui dessine ses arabesques dans la cage des côtes. La dimension de l’abîme est si insaisissable qui s’enfonce loin, au centre de l’ombilic, somptueuse spirale faisant son bruit d’infini, sa cantilène d’adieu. Même le regard est perdu qui ne saurait se reconnaître dans nul miroir, narcissisme cloué à sa propre illusion. En-dedans de soi, cela fait de grands tumultes, on entend comme le martèlement d’une galopade, on voit des gerbes de crinières, on sent le suint âcre des pelages sous l’enclume de l’angoisse et les robes baies luisantes fondent dans le crépuscule comme appelées à leur propre glissement dans la fente de l’horizon. Alors on n’ose bouger, alors on réduit sa voilure à l’étincelle de l’instant, à la taille de la fourmi et on lisse longuement, ses mandibules les unes contre les autres ou bien l’on se dispose en prie-Dieu à la manière des mantes religieuses. Est-ce un cantique qui se lève au centre de soi ? Est-ce un chant sacré qui fait ses mille voltes ? Est-ce le lointain d’une harmonie universelle qui viendrait nous visiter afin que notre monde ordonné en cosmos, nous puissions échapper aux tenailles du doute et de l’incompréhension de soi, la pire qu’on puisse connaître, ici, sur les meutes de terre, sous la lourde caravane des nuages et les saillies continuelles des éclairs ? Est-ce cela ou bien n’est-ce qu’une hallucination posée au milieu de notre tête y semant le vent de l’ennui et de la dispersion ?

On dit son cogito rêveur, la simple réalité onirique, les bourrasques de l’imaginaire, les caresses de palme de l’esprit lorsqu’il prend son envol. On dit plein de choses du genre : ça sert à quoi d’attendre, ici, derrière la vitre que jamais l’amant n’offensera de sa présence puisqu’il n’est qu’une simple virtualité ? Pourquoi ce geste d’envol de la main qui soutient une tête désertée de pensées, si ce n’est celle d’une proche finitude ? On dit encore : ne suis-je qu’une image que me renverrait le regard de l’autre de manière à m’aliéner et me mettre en son pouvoir ? Mais peut-on jamais être possédé par ce qui n’a nulle présence ? Le gonflement de ma gorge est il l’artefact d’un simple désir ? Du mien ? De la façon d’être que j’invente face au monde ? Du désir de l’autre, celui qui toujours fuit à même son apparition puisqu’il n’est que la brume d’un songe, l’écoulement des secondes, la distraction continue du temps le long d’une conscience déboussolée de n’avoir pas de lieu fixe, de logis où habiter, de racines à enfoncer dans l’humus du monde ? On dit toujours : ce verre vide, quelle célébration attend-il sinon celle du vide ? Quelle ambroisie pour des dieux invisibles, l’Olympe est si loin qui se perd dans les nuages ? Quelle libation qui nous mettrait en rapport avec une image du sacré, une belle icône, un admirable paysage, la reliure d’un incunable dans le calme d’une bibliothèque, la gravure d’un Dürer, le clair-obscur d’un Rembrandt, la gigue solaire des Tournesols de Vincent ? Quelle pose prendre qui ne soit affectée de nulle forfanterie, d’une intention de coquetterie, d’un apprêt qui nous soustrairait à notre propre vérité et ferait de nos Voyeurs de simples silhouettes aux yeux emplis de mirages ? Ne serait-ce pas l’effigie du Penseur de Rodin que nous aurions inconsciemment adoptée dont nous souhaiterions qu’elle nous conduisît à la condition d’idée, de concept, d’irrecevable donc pour des yeux assoiffés d’ordinaire, de têtes en quête d’explications rationnelles, de satisfactions immédiates ? Ne serait-ce notre désarroi que notre corps traduirait à la façon d’une voile faseyant dans le vent du large chargé de brume solaire où tout se confond dans une même stupeur ? Ne serait-ce simplement cela ?

Alors nous nous accrochons à la moindre bribe d’espace dont nous reconnaîtrions la trame, peut-être un lieu ancien que nous avons connu : l’arche claire d’un pont enjambant une rivière dans la rumeur étoilée de l’aube ; une meule de pierre broyant du grain et le froment vole en nuage blanc que le souffle d’air emporte au loin ; le rehaut d’une falaise dressée contre le ciel tel une cariatide soutenant des nuées de maisons pliées dans leurs rêves d’étoupe ; le bruit d’une fontaine, son écoulement bleu dans la gorge semée de cresson bavard ; le chemin de castine grise qui longe les bouquets de noisetiers sous la cascade joyeuse des écureuils ; l’étrave boisée de la colline qui regarde le ciel de ses frondaisons couleur d’eau et de tristesse ; le promontoire où demeure l’ossature d’un ancien prieuré rongé par le temps qui, l’espace de quelques années, reçut notre visite, retentit de nos jeux, tressaillit sous la clameur de nos jeunes années. C’est cela que nous faisons, jeter des ponts, lancer des grappins, accrocher les ventouses de lierre de la mémoire en direction de la moindre éminence qui lui prêterait son appui et ouvrirait l’espace des significations. Nous ne sommes que question et la terre est sourde et les cieux inapparents et les hommes occupés d’eux-mêmes dans la multitude des jours. Il ne nous reste plus que le rêve et ses mailles complexes. Il ne nous reste plus que le labyrinthe. Mais où est donc le fil d’Ariane qui nous reliera à notre propre présence ? Où donc ?

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2 juin 2016 4 02 /06 /juin /2016 07:51
De feu et de glace.

Avec Evguénia.

Œuvre : André Maynet.

Dire ce que j’étais allé chercher à la pointe extrême occidentale de l’Islande, dans cette petite ville d’Hellnar qui n’en était pas une, avec son église coiffée de rouge, ses maisons de bois que recouvrait la ligne bleue des toits, je ne saurais le dire, si ce n’est qu’à intervalles réguliers, trois ou quatre fois par an, je faisais une cure de silence et de nature avec le secret espoir d’un ressourcement. Mon ami Michel De B. (dont je tiendrai confidentielle l’identité pour de simples raisons éthiques), m’avait fourni l’adresse d’un gîte dont la situation, proche de la mer, avec vue imprenable sur le sommet du volcan Snæfellsjökull convenait à merveille à mon projet d’écriture. Du cône de lave, j’apercevais la langue de glace rutilante, les chaos de schiste noir que ponctuaient, de loin en loin, les boules blanches des goélands. Quant au gîte, situé sur un terrain à l’aspect de toundra, il était constitué de deux pyramides se chevauchant à la base, toits amples posés sur le sol, balcon de bois gris en ceinturant la périphérie. Par les fenêtres de forme triangulaire, j’apercevais, d’un côté le moutonnement vert-bleu de la Mer de Norvège, de l’autre les empilements de galets où, à la belle saison, une eau aussi claire que le cristal devait cascader dans un bruit de tonnerre. L’automne était là et, déjà, la lumière baissait, la fraîcheur arrivait de bonne heure. Une petite table de bois blanc disposée face à la fenêtre accueillait livres, machine à écrire et carnets de notes. J’écrivais un essai sur Pierre-Jean Jouve dont je souhaitais, essentiellement, faire ressortir ce qui était considéré comme sa période de création la plus prolifique, entre 1925 et 1937, intervalle au cours duquel il publiait notamment Paulina 1880 ; Le monde désert et La Scène capitale. Très jeune j’avais été marqué par la lecture de Paulina dont la braise vive était encore fixée dans mon esprit avec la même ardeur que celle du tilak creusant de son point rouge le front de l’Indienne. J’étais sous le charme de Paulina, fasciné par sa personnalité complexe, par le grand écart permanent qui la déchirait entre des passions complémentaires mais violemment opposées, le croisement entre amour charnel et inclination mystique ; attrait du désir-plaisir en même temps qu’attirance pour le sombre baiser de Thanatos ; adoration des icones religieuses mais aussi plongeon dans l’adultère avec le Comte Michele qu’elle tuera ; puis sa tentative de suicide ; enfin sa chute dans une existence de pauvre paysanne, cette vie annulant, en quelque sorte, les anciens tourments de la passion. Ecrivant, je tâchais de faire ressortir tous ces thèmes aussi existentialistes que s’abreuvant à la fontaine de la psychanalyse dont Jouve traçait la modernité avec une subtile élégance.

Le chalet, je le partageais avec une Islandaise du nom d’Andréa, nos appartements respectifs étaient mitoyens, une porte commune permettant, comme en des vases communicants, de passer de l’un à l’autre après avoir agité une cloche de bronze qui signalait une proche visite. Un matin, alors que j’étais plongé dans cette « chronique italienne » où évoluait Paulina, m’essayant à démêler le vice de la vertu de cette belle oscillant de Charybde en Scylla, un gong retentit qui me tira d’une lénifiante léthargie. C’est toujours dans cette manière d’état semi-comateux que me plongeaient les auteurs dont la forme de pensée, quasiment spirituelle, empreinte de mysticisme, cernée d’une auréole, se traduisait par ce style inimitable qui semblait comme suspendu entre Terre et Ciel. Je fis demi-tour afin de faire face à ma visiteuse matinale. N’étais-je pas abusé par mes sens, drogué par cette littérature qui instillait tous mes pores et faisait de mes yeux des fontaines s’alimentant aux eaux du romantisme, du symbolisme ou bien du surréalisme ? Quelle qu’en fût la cause, s’agît-il même du surgissement de Paulina dans ma vie réelle, incarnée, ici, sur ces rivages d’Islande, c’était bien d’une Apparition dont il s’agissait. Andréa-Paulina, dans le plus simple appareil, seulement vêtue de la résille rousse de ses cheveux relevés en chignon, protégeant pudiquement une poitrine que je supputais analogue à ces grains de raisin muscat qui délivrent ce vin si enivrant, la buée corporelle au corps si pâle qu’on l’eût cru enduit de blanc d’Espagne ou bien de poudre de riz, traversa mon territoire, aussi légère que le vol de l’éphémère dans l’air tissé d’ouate.

Sa voix me fit l’effet d’une comptine pour enfants : Minä rentoutua saunassa, ce que je traduisis instantanément par : je vais me détendre au sauna.

Ce à quoi je répondis, dans un finnois approximatif : älä ota kylmä, ce qu’elle dut interpréter comme : ne prenez pas froid.

Notre conversation devait s’en tenir là, alors que je reprenais ma respiration avec peine et que ma salive collait ma langue au palais. La Belle traversa les dalles de ciment avec l’allégresse d’une collégienne, ouvrit la porte d’une cabane de rondins qu’elle referma, otant de ma vue l’un des plus sublimes paysages qu’il m’eût été donné de voir. An bout de quelques minutes, une fumée sortit d’un tyau fiché de guingois sur le toit alors que les vitres se teintaient de vapeur. Je demeurais un long moment, songeur, fumant cigarette sur cigarette, mêlant ma fumée à celle d’Andréa, comme si, de nos communes combustions, pût sortir autre chose que l’habituelle platitude du quotidien. Loin était Paulina, loin l’essai sur les prouesses poétiques de Pierre Jean, lesquelles semblaient si bien correspondre aux subtiles remarques de Jean Schlumberger dans L'Œil de la NRF relatives à l’œuvre du Poète :

Avec beaucoup de perspicacité, de profondeur et l'on peut dire de divination, Pierre Jean Jouve a montré, dans la formation de la jeune Paulina, l'inextricable confusion des éléments sensuels et mystiques. (...) Jouve utilise avec une parfaite liberté tous les procédés du roman contemporain, pourvu qu'ils soient directs et d'ordre poétique plutôt qu'analytique. De là l'extraordinaire souplesse avec laquelle il adhère à la vie de son personnage, le suit dans ses inconséquences, ses bizarreries, ses énigmes – qui sont, malgré leur singularité, les énigmes de toute vie humaine.

Je méditais les paroles pleines de bon sens du critique, cherchant à faire la part des éléments sensuels, et des mystiques qui pouvaient expliquer l’âme de Paulina, quand Andréa, avec un naturel qui, somme toute devait être l’état orthodoxe de toute jeune fille en âge de se rendre seule au sauna, de se flageller de verges de bouleaux, de se précipiter, ensuite, dans une grande baignoire d’étain où régnait une eau à peine plus chaude que celle de la banquise, Andréa donc fit tout ceci avec tellement de candeur et d’ouverte beauté que j’aurais pu, dans l’instant, aiguiser mon crayon ou bien extraire les cendres d’un fourneau sans autre forme de procès. Sans même que la moindre idée libidineuse m’effleurât de son aile de soie. Et le problème était bien celui-là, je n’avais ni crayon, ni cendres et le charme d’Andréa-Paulina taraudait mon ventre avec une ardeur de bourdon récoltant son précieux nectar. Bien évidemment, nudité faisant loi, je ne pouvais lui proposer de boire un thé en sa compagnie, ni même de déguster un hareng saur sur une tartine de pain noir. Dans ce foutu pays où les mœurs semblaient si libres, quel mal y aurait-il eu à grignoter quelques miettes de hareng qu’aurait arrosées une bière écumeuse ? Mon Hôtesse traversa en sens inverse l’étendue de mon appartement qui me sembla avoir rétréci comme peau de chagrin. Bientôt je ne vis plus que le globe infiniment mobile de ses deux fesses auxquelles j’attribuais tout le bonheur du monde. La Belle ne se retourna même pas pour me lancer, d’une voix claire et chantante : Nähdään illalla ! La traduction en était facile : A ce soir !

Je lui répondis : Kyllä , Paulina , kyllä ​​! Ce qu’elle traduisit par Oui, Paulina, oui !

Dites, vous croyez qu’elle me tiendra rigueur de ma bévue ? Confondre Andréa et Paulina, tout de même ! Et puis, rassurez-moi, Celle qui me rejoindra, ce sera la sensuelle ou bien la mystique ?

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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 08:11
Du clair-obscur.

After Rembrandt.

Monotype (1990...)

Œuvre : François Dupuis.

Après les Maîtres.

Ainsi en est-il, de toute œuvre d’art, qu’il est toujours nécessaire de faire se rejoindre, dans l’acte contemporain, la trace de ce qui fut dans le passé, la représentation sublime et l’essai d’en porter témoignage au travers d’une création qui ne soit simple mimésis au sens des anciens Grecs, pure imitation, mais tentative d’exister par soi dans le cadre d’une référence picturale. Le geste de l’artiste actuel s’inspirant des Grands Maîtres est marqué au poinçon d’un étrange paradoxe : belle et louable humilité en même temps que geste iconoclaste empreint de démesure, lequel se confrontant à la trace du génie, risque toujours de faire l’expérience de la brûlure. Le génie est à jamais le lieu d’une incandescence, d’un flamboiement. Acte inouï de transgression des limites, geste profane se mesurant à l’aune d’une hiérophanie, simple destin humain se confrontant au foudre de Zeus que protège jalousement la brume de l’Olympe. Car il y a toujours, chez tout homme, singulièrement dans la psyché de l’artiste, cette tentation de subversion qui le conduit à tutoyer les frontières de l’invisible. Le chef-d’œuvre est de cette nature qu’il ne se laisse apercevoir que dans la rapidité de l’éclair et se retire en son empyrée aussitôt après s’être manifesté. Ainsi La Joconde mystérieusement nimbée d’une gloire qui se dissipe dans ce célèbre sfumato dont Léonard de Vinci a été le prodigieux inventeur. Transgresser, disions-nous, traverser la frontière du réel afin que quelque chose, jusqu’ici inaperçu, fasse phénomène et conduise le créateur en puissance aussi loin qu’il le peut dans l’imaginaire et, peut-être, dans les magiques contrées de l’irréel. Dès lors que le mouvement d’appropriation d’une œuvre magistrale a débuté, c’est d’une sorte d’ivresse dont le peintre est saisi comme si, partageant la dimension visionnaire de celui qui lui sert de cicérone, il était atteint, lui aussi, de cette tentation de voir au-delà des choses du monde, une dimension infiniment supérieure dont la notion de transcendance est la meilleure approche qui soit. Combien est admirable la profusion picturale d’un Picasso se mesurant aux Ménines de Vélasquez et enchaînant dans une manière d’état second les 58 compositions qui feront apparaître les Demoiselles d’honneur sous un jour nouveau alors que perce, comme dans la transparence de la toile, le geste initial insufflé par le célèbre représentant de la peinture espagnole en même temps qu’une des figures majeures de l’art du XVII° siècle. Car, plus que de la simple reproduction d’un motif, d’une forme, d’un ton, c’est bien d’une imprégnation d’une manière d’être en peinture dont il s’agit, d’une référence à une même source, l’artiste souhaitant, inconsciemment ou bien le sachant, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Bien évidemment ici, le propos à saisir est bien plutôt de nature esthétique qu’éthique puisqu’il s’agit de l’appropriation d’un sens et non du plagiat d’une œuvre. De toute manière, si l’on se réfère à la vision socratique par laquelle toute connaissance est déjà possédée d’avance par le connaissant, simple acte de réminiscence, nous serons dans l’exercice d’une vérité énonçant que l’on ne produit hors de soi que cela qu’on a en soi.

Les manifestations du clair-obscur - Le Caravage.

Bien plus qu’un procédé pictural, le clair-obscur est la mise en image d’un état d’âme, d’une inclination à être de telle ou de telle manière. Sans doute pour pénétrer ce « mystère » que constitue en soi cette peinture fondée sur des contrastes, sur une palette économe constituée de bruns, de rouges atténués, de blancs d’ivoire, il faut placer sa compréhension du côté d’un chromatisme si réduit qu’il fait plutôt penser à une alternance de joies et de peines, de lumières et d’ombres dont toute existence humaine est tissée, singulièrement la vie passionnée et tumultueuse du Caravage. Ce qu’il recherchait, avant toute chose, c’était une vérité, donc une façon d’être dans une verticalité qui n’admettait aucune dérobade, aucune soumission à la loi commune, aucune inféodation à la vision conformiste d’un univers soumis à une violence naturelle. Comprendre les intentions de cet artiste c’est adhérer à l’opinion que Stendhal en avait, qui définissait ses tentatives comme un essai de dire le monde dans son singulier désarroi : Il se riait des raisonnements qu'il voyait faire aux autres peintres pour ennoblir un air de visage ou pour chercher un beau morceau de draperie, ou pour imiter une statue grecque. Pour lui tout ce qui était vrai était beau. Pour lui, l’existence était la matière première dans laquelle il s’agissait d’enfoncer la gouge de l’art sans ménagement afin que de cette décision résultât une vue des choses telles qu’elles étaient, non telle qu’on les eût souhaitées de manière à apaiser l’âme des Voyeurs des œuvres. Sortir de l’aliénation d’un regard rivé d’ordinaire aux apparences pour déboucher sur le constat d’une dialectique abrupte qui ne feint plus de paraître, mais d’être enfin, ce qui est la marque la plus efficiente d’une ontologie quand elle se met en devoir de s’interroger elle-même, de parvenir jusqu’à ses propres fondements, ses racines souterraines. Et, se livrant à cette sublime dépossession des choses, les reconduisant à leur essence, ce qui apparaît à la manière d’une évidence, c’est la nature, certes, faite d’arbres et de rochers, de plantes et de terre, mais c’est aussi et surtout la dimension de la nature humaine lorsqu’elle consent à se dévêtir des oripeaux dont, habituellement, elle fait son caparaçon. C’est ce que nous indique Giovanni Pietro Bellori dans sa Vie du Caravage : « Dépouillant la couleur de tout artifice et de toute vanité, [il] rendit aux teintes leur vigueur, […] ramenant ainsi les peintres à l’imitation de la nature. » Nous pourrions rajouter « de la leur », tellement les natures sont congruentes de l’homme et de ce qui constitue son environnement.

Que nous dit le clair-obscur dans l’œuvre de François Dupuis ?

Bien évidemment, il nous dit, en premier lieu, la tentative de l’artiste de se mesurer au Maître, non pour y faire croître quelque polémique, mais dans l’intention d’y apprendre quelque chose et, ensuite, de provoquer l’émergence d’affinités toujours latentes dans les œuvres à titre de ferments, de germes dont il faudra découvrir les sèmes multiples. Car l’on ne choisit pas Rembrandt au hasard, pas plus qu’on ne le traite en clair-obscur selon la nature du temps ou bien l’humeur du moment. Pas plus qu’on ne jette son dévolu de manière arbitraire sur une peinture de Georges de La Tour. On ne choisit les Maîtres du clair-obscur, que parce que, soi-même, on s’y projette et s’y reconnaît en quelque manière. Le « chiaroscuro » est de telle nature qu’on doit adhérer à son projet, non seulement à l’aune de sa figuration plastique mais aussi y reconnaître son allure métaphysique, y deviner la trace patente d’une posture existentielle au travers de laquelle l’âme du peintre se donne à voir comme ce qu’elle est, à savoir un clignotement, une vibration, une sustentation à mi-chemin de l’ombre et de la lumière, c’est-à dire flottant dans la clarté éminente d’un sens à faire sien. Donc François Dupuis réactualise, à sa façon, les discours de ses prédécesseurs et pose à nouveau les thèmes essentiels de la problématique soulevée par cette « vision du monde » puisque, aussi bien, c’est uniquement de cela dont il s’agit.

Mais regardons ce portrait et tâchons d’y découvrir les forces occultes, d’y repérer les tensions qui s’y dévoilent, les significations qui en constituent la trame. Il faut parcourir ce visage d’une manière spatiale, partant du côté gauche de l’œuvre (son passé symbolique) pour aboutir à son côté droit qui en est le présent, sa finalité et comme sa conclusion car, tout au long du dépliement temporel, se réalise la synthèse grâce à laquelle le tableau s’accomplit en son entier. La gauche donc est le lieu de ce flou, de cette onctuosité, cette nébulosité où nous percevons sans percevoir, où nous identifions sans identifier, tout comme le début d’une fable pose son mystère à défaut de le résoudre d’emblée. Ici est le lieu de Léonard, de son énigmatique sfumato, le même qui nimbe l’apparition de Mona Lisa, la dévoilant à même son effacement, tout comme le faisait la vérité aléthéiologique des Antiques qui s’offrait à même son retrait. Et si cette vérité, fût-elle hypothétique, mythologique, semble présenter quelque vraisemblance, partant quelque intérêt, c’est bien de nous convier, nous les Regardeurs, à nous poser la question, à découvrir l’être sous les apparences. Car toute vérité ne peut être que celle d’une essence, non celle d’une existence dont les accidents divers et l’accumulation des prédicats successifs l’ont, la plupart du temps, dévoyée de son origine. Nous sommes donc sur le bord de l’œuvre comme nous nous trouverions sur la lisière d’un abîme, sur le rivage brumeux des Syrtes cherchant à en savoir plus sur le territoire du Farghestan, sur ses ténébreux habitants, sur ce monde dont nous ne souhaiterons jamais mieux nous saisir qu’à en être possiblement dépossédés, fiévreux tel l’amant dans l’attente passionnelle de l’amante. C’est donc de notre désir dont il est question et, singulièrement, de celui de connaître qui, depuis la faute originelle d’Adam et Eve est l’archétype de tous les désirs, de toutes les envies de possession. Nous sommes en marge d’une lecture, face au fourmillement du texte et notre impatience est grande d’en sonder les arcanes, d’en éprouver la texture de soie, la douceur de nacre, toute chose s’éclipsant à même le clignotement de nos yeux indiscrets. C’est là la mesure du sens que de nous tenir en haleine, de ménager cet état de suspens qui est la condition d’apparition d’une parole fécondante, celle chargée de résoudre notre angoisse fondatrice de l’humain, cet écho de nous-mêmes que nous cherchons jusque dans le silence du désert ou dans les yeux de l’autre.

La droite, maintenant, comme succession temporelle plus que spatiale, comme processus langagier plus que simple anecdote figurative. Car lisant l’œuvre, c’est bien de sémantique dont il s’agit et quoi de plus sémantique que les mots que nous prononçons, que les phrases que nous écoutons, comme si, de leur entrelacement, naissait cette esquisse verbale que nous sommes, dont la chair est la partie visible. Ceci, nous avons à l’assumer, nous sommes essentiellement et tout d’abord, originairement, LANGAGE, ceci qui nous différencie du monde et nous porte à notre dignité d’hommes. Dans cette aire lumineuse du portrait où jouent les contrastes affirmés, où les blancs se rehaussent de noirs profonds contigus, la fable a enfin pris son essor, elle nous parle en termes clairs, elle nous parle de nous, des aspérités dont nous sommes le sol, aussi bien anatomique que métaphysique, cela vibre juste en arrière de la peau, cela fait son bruit de catacombe, son Niagara de sang, cela bourdonne de mots, cela chante l’hymne de la vie, cela interroge profondément jusque dans les gorges sinueuses du cortex, cela sinue dans les méandres de la dure-mère, cela s’invagine jusqu’à l’âme, cette pure mobilité qui ne dit son essence qu’à toujours la taire, qui ne dit son lieu qu’à toujours le déplacer, le métamorphoser, car l’âme est essentiellement jeu, translation, arborescence fuyante au milieu de la nasse des idées. Ici est le siège du ténébrisme, cette autre facette dont le clair-obscur use pour se faire connaître. Ténébrisme, ce mot aux consonances si étranges qu’il nous déproprie de nous en même temps qu’il nous approprie aux pensées les plus secrètes, celle du cosmos par exemple, celle de la musique des sphères, celle auxquelles nous ne pourrions donner de nom, dont l’art est la belle mise en scène, cet invisible qui, toujours vient à notre encontre, mais que nous ne savons que trop rarement voir, car nous le regardons avec les yeux du corps alors qu’il nous faudrait mobiliser ceux de l’intellection et porter haut les lumières d’un savoir acquis de haute lutte. C’est cela le clair-obscur, cette lutte incessante de l’ombre et de la lumière, cette confondante collision du Ciel et de la Terre, cette lutte incessante des Divins et des Mortels qui est le seul chant que nous n’ayons jamais entendu mais dont nous soupçonnons la force d’incantation lorsque nous regardons un Rembrandt, un Caravage, un De La Tour ou bien l’œuvre de l’un de leurs continuateurs. L’épilogue contemporain en est sans doute signé par l’œuvre aussi étrange qu’empreinte de trace du sacré, ces tableaux infiniment pris de ténébrisme, griffés de lumière, tels que Pierre Soulages les a peints et intelligemment nommés, ces insondables polyptiques supports de cet « outre-noir » dont il nous est précieux de ne rien apercevoir qui détruirait la surface de notre conscience à seulement l’inciser du scalpel d’un savoir. Savoir, parfois, c’est renoncer. Continuer c’est non seulement prolonger une mémoire, tracer des figures anciennes, réactualiser des gestes originaires, mais c’est aussi tenter de percer l’opercule de façon que le monde devenu enfin diaphane consente à glisser dans nos oreilles éblouies la pure joie d’exister. Ce qu’accomplit le passage de la gauche à la droite, ce que réalise comme métamorphose le glissement de l’énigmatique sfumato au mystérieux ténébrisme, c’est rien de moins que le surgissement du sens par lequel nous sommes humains et toujours déjà en partance pour plus loin que nous ! Merci, François Dupuis, de nous avoir conviés à un si onirique voyage.

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