Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 07:44
Le complexe d’Ophélie.

« Desired drowning »

Avec Alexendra.

Oeuvre : André Maynet.

Être-en-devenir (comment aurait-on pu nommer autrement cette simple apparition qui, dans l’instant qui venait, semblait encore dépourvue de prédicats ?), Elle donc figurait au monde avec une telle candeur, une telle évanescence que seul un filet à papillons eût pu la retenir l’espace de quelques secondes avant qu’elle ne disparût dans l’éther sans laisser quelque trace visible. Cette Etrange venue de nulle part (pour son plus grand malheur, la suite de l’histoire le contera), semblait s’être ingéniée, contre sa propre nature, à paraître sous les auspices de la plus pure des visibilités qui se pût concevoir. Quand on est si proche de l’ange, de sa consistance de brume, parfois serait-il préférable de se résoudre à ne fréquenter que les voies célestes, à renoncer aux allées terrestres dont l’essence est de n’en être pas une et de précipiter ceux, celles qui s’inquiètent de sa consistance dans les ornières les plus inextricables qui soient. Pendant de longues années, Celle qui nous occupe ici, parcourut les rues de villes, longea des vitrines aux angles vifs, se vêtit de parures qui consistaient plus à se déguiser qu’à se révéler dans la seule vérité qui fût, simplicité d’une existence pareille au tremblement de l’aulne dans la levée discrète du jour. Elle ne mit guère de temps, malgré une obstination remarquable, à remarquer que, ni la terre, ni l’air, ni le feu n’étaient les éléments qui convinssent à ses inclinations profondes. Ni la terre élevée des montagnes, fût-elle belle, ni l’air des hauts plateaux, fût-il vivifiant, ni le feu solaire dans sa gloire de lumière, éclairât-il jusqu’au dernier pli de la conscience. Ce qu’Être-en-devenir aimait par-dessus tout, c’était de se dénuder entièrement, de laisser son corps s’immerger dans l’eau d’une lagune, ce vaste reposoir auquel elle demandait seulement qu’il lui ménageât l’aire d’un éternel repos et le calme qui convient à l’onde lorsqu’elle n’est troublée ni par les vagues de la passion, ni bousculée par l’impatience des hommes, leur impétuosité à être dans l’instant, leur hâte à jouir dans l’immédiateté. Elle avait pour unique compagnon un double symbolique de soi, une manière de Scaphandrier qui disait en image ce qu’elle pensait en mots. Le globe de sa tête émergeant au-dessus de l’eau, encagé et protégé de toute intrusion disait combien les rumeurs terrestres, les meutes d’air que respiraient les hommes ne convenaient guère à son mode d’existence retiré, un genre d’érémitisme qui semblait constituer une fin en soi. Par contre, que le bas du corps fût invisible, que de lourdes semelles de plomb qui ne semblaient vouées qu’à entraîner une noyade volontaire devinssent aussi interprétables que des sémaphores, ceci disait avec suffisamment de force combien cette jeune Apparition souhaitait se soustraire à l’empire des vivants pour rejoindre celui des morts.

En réalité, cette Egarée parmi les confluences du temps, cette saisie dans les mailles serrées de l’espace, ne savait nullement qu’elle jouait, en sourdine, la réplique de la pièce de Shakespeare, « Hamlet », y subissant, comme la malheureuse Ophélie, sa condition tragique jusqu’à l’excès. Identiquement à l’héroïne du drame et à ses supposés états d’âme, c’est à un simple détour dans le parc ombragé et harmonieux d’une ville d’eau, empli d’un charme tout romantique, qu’elle prit conscience de sa propre inclination à aimer, sans partage, le chuchotement de la rivière, son éparpillement en des milliers de gouttes cristallines, son ébruitement sous les sons les plus divers qui allaient du glissement de la feuille aux plaintes du violon, en passant par l’avancée duveteuse d’une écume contre le galet ou bien le lit de limon. C’est ainsi, la rencontre du paysage, lorsqu’elle résonne en soi avec sa qualité propre, éveille quantité d’harmoniques par lesquelles connaître son être et lui donner enfin l’assise qu’il appelle en silence et se désespère, parfois, de connaître un jour. Surtout lorsque la vie ne présente plus de sens que celui d’un abîme.

Comme l’Ophélie shakespearienne, elle semblait se fondre dans une même métamorphose qui, l’enlevant à sa propre nature, la livrait en un seul et même mouvement, à la folie et au monde naturel dont les fleurs étaient le symbole le plus parlant. Car, à son insu, Ophélie était devenue un simple être floral, sa bouche n’articulant plus que des mots semblables à des jacinthes aux discrètes clochettes, à des perce-neige confondus dans leur propre blancheur et c’était comme si elle se fût absentée de sa douloureuse destinée, ne vivant plus qu’au rythme de la plante, de la forêt, enfin de l’eau qu’elle avait décidé de rejoindre comme sa dernière demeure. Alors, ici, il nous faut parler précisément de l’eau, de sa valeur symbolique, de son utilisation dans le roman et aussi du motif de la noyade dont le personnage qui en est affecté, thématise la disparition de l’Aimée, aussi bien Eurydice pour Orphée, aussi bien la femme d’Hugues Viane, objet de passion trop tôt disparu, pour son mari désespéré, dans le roman « Bruges-la-morte » de Georges Rodenbach. Les différentes représentations de l’histoire de cette Noyée célèbre (peintures de Delacroix, de John Everret Millais ou bien Alexandre Cabanel), l’ont portée à la dignité d’un véritable mythe féminin que Gaston Bachelard a nommé, dans « L’eau et les rêves », Complexe d’Ophélie. Mais écoutons le philosophe des éléments et son interprétation de la relation de la figure féminine avec l’eau : L’eau […] est la vraie matière de la mort bien féminine. […] Ophélie pourra donc être pour nous le symbole du suicide féminin. […] L’eau est le symbole profond, organique de la femme qui ne sait que pleurer ses peines.

Mais, bien au-delà des peines, des pleurs qui lui sont attachés, ne pourrait-on y voir également l’accès à cette liberté (on pourra aussi bien dire la fuite, la dérobade, tout ceci étant affaire de subjectivité mais aussi et surtout d’éthique), dont la mort offre le visage clair et limpide dès l’instant où, dégagée de son aspect sordidement factuel, elle devient principe même de libération et accès à cet absolu dont, vivant, existant, aimant ou bien nous lamentant, nous ne percevons que les mailles aporétiques à force de demeurer insaisissables. Ecrivant une pièce, à l’instar du grand Shakespeare, peignant à la manière de Delacroix, écrivant dans la veine symboliste d’un Georges Rodenbach, photographiant dans le beau style d’André Maynet, sait-on jamais ce que sont les motivations sous-jacentes, les postures face à la Dame à la faux, au terrible Destin ? Mais que pourrait-on savoir d’un mystère par définition plus grand que nous que, peut-être, seule la privation de vie nous conduira à dévoiler, à apercevoir enfin dans la lumière de sa vérité. Mais à défaut de ceci, de savoir, offrons à toutes les Ophélie, à tous leurs créateurs (n’en sont-ils pas les adorateurs secrets ?), cette belle poésie d’Arthur Rimbaud, « le Voyant ». Le Poète voit toujours ce que nous n’apercevons pas :

…O pâle Ophélia ! belle comme la neige !

Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !

C'est que les vents tombant des grand monts de Norwège

T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté…

Partager cet article
Repost0
6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 07:31
« Le monde aurait pu être … ».

Photographie : Céline Guiberteau.

« Le monde aurait pu être aussi simple que le ciel et la mer ».

André Malraux.

Cela faisait une éternité qu’Adam marchait sur la surface rugueuse de la Terre. Il avait franchi des vallons verdoyants, longé des falaises blanches, s’était faufilé parmi les herbes mouvantes des savanes, connu des forêts de bouleaux, aperçu le sol gelé de la taïga, traversé le lacis des mangroves sans qu’il rencontrât la moindre présence humaine. De cela, de cette désertion du monde, il s’étonnait mais sans ressentir angoisse ni contrariété. Se reportant à la Genèse, pourtant, il y retrouvait la trace de sa généalogie, celle des descendants dont il avait commencé l’épique lignée. Ainsi, sur la falaise de son front, en lettres bibliques, s’énonçaient les Caïn, Abel, Hénoc, Irad, Mehujaël, Metuschaël, Lémec, mais ceci se perdait bientôt dans une brume compacte comme celle qui enveloppe les tourbières et les nimbe de mystère. A dire vrai, Adam, bien qu’il ne fût père indigne ou procréateur indifférent, se distrayait de la suite de ses héritiers comme on abandonne un jouet d’enfant dans l’anonymat d’un coffre envahi de ténèbres et de poussière. Un vague trait sur le livre de la mémoire, quelques mots faisant leur faible lueur de mèche d’amadou sur le point de s’éteindre.

Cependant, une lueur dépassait la clarté de toutes les autres. Cette brillance, ce feu d’artifice, ce sillage de comète avait pour nom EVE, vive lumière qui faisait dans le ciel d’Adam une infinie gerbe d’écume. Elle nappait les lointains d’une clameur jamais aperçue jusqu’à ce jour. Elle métamorphosait la nuit en crépuscule ou bien la décolorait en dévoilant les hanches souples de l’aube. Une image persistait avec une belle insouciance dans la conscience d’Adam avec la vigueur qu’a une ritournelle à vriller la tête d’un jouvenceau en quête de sommeil que le matin surprend dans la même agitation que la veille. C’était l’image du Paradis qui diffusait ses toxines dans le sang d’Adam, le portait à ébullition telle une lave rubescente qui conduisait l’entièreté de son corps à la limite de l’incandescence. Ce qu’il voyait, ceci : un paysage qui semblait tout droit sorti de l’imaginaire d’un enfant innocent ou bien du rêve d’un peintre fou. La terre y était une succession de lentes ondulations vertes comme l’eau, qu’au loin, cernait la pente bleue d’une montagne. Quantité d’animaux s’y prélassaient dans des postures qui ne manquaient de l’étonner : loups si dociles qu’on eût pu les accueillir dans la conque ouverte de ses bras, félins pris de mansuétude, camélidés au sourire béat, symphonie d’oiseaux au plumage arc-en-ciel qui, perchés sur les plus hautes branches d’un arbre plus symbolique que réel, lançaient en direction du ciel leurs chants polychromes. Tout était si beau dans la simple mesure du jour, dans le rythme unique de l’évidence. Tout était fruit, tout était pure donation que les mains d’Adam pouvaient saisir à loisir, surtout ce corps si délicat de sa compagne, cette sublime terre d’argile dans laquelle s’imprimait la rumeur de la lumière, le prodige de la musique, la volupté d’une gourmandise fondant contre l’exquise ogive du palais. C’était de ce rayonnement, de cette plénitude dont le premier parmi les hommes était atteint, flamboiement qui, jamais, ne devait s’éteindre, brasillant sous la cendre dans les époques d’effroi et de stupeur. Les Existants ne savaient rien de ceci, de cette pure joie originaire qui les traversait de la fulgurance de l’éclair et c’est pour la simple raison qu’ils l’avaient oubliée que s’allumaient aux quatre coins du monde, guerres et infamies de tous genres. Sans doute était-il temps de frapper aux consciences, en ces jours de disette morale, afin que quelque chose comme un sens pût émerger de l’atonie universelle. Mais ce discours sur la misère du monde est, en quelque sorte, périphérique. Ce qui est à accentuer dans l’attitude d’Adam, c’est cette manière d’absence qu’il constatait à la vue du Paradis, dont beaucoup sans doute s’étonneront, et cette vacuité qui entamait son âme neuve se disait en termes de « manque océanique » - en éprouvait-il le sentiment vertical dont Romain Rolland avait fait, en son temps, l’apologie ? -, ce manque qui se distillait en vagues et en flux, en reflux et en dunes : la MER était la pièce manquante du puzzle ontologique et cet oubli divin forait loin à l’intérieur du corps, laissant une lande de sable et d’ennui.

C’est un matin comme les autres avec quelques écharpes de brume et le soleil qui se pose avec lenteur sur les choses révélées. Adam, que sa longue marche a porté aux limites de l’épuisement, chemine sous le couvert des pins maritimes. C’est étrange ce qu’il sent, cette odeur iodée qu’il ne connaît pas. C’est étrange ce qu’il entend, ce bruit sourd de cataracte, ces coups de gong répétés qui, périodiquement, frappent et font vibrer le socle de la Terre. C’est étrange ce vent qui agite la tête des grands conifères à la manière d’une chevelure que traverseraient d’invisibles doigts célestes. Le sentier monte parmi les touffes discrètes des euphorbes, les pommes brunes des pins et les coulures de sable pareilles à de minces ruisselets. Bientôt le haut de la dune, son balancement immémorial, sa mouvance maternelle, son abri pour le voyageur égaré. Soudain la vue est immense et le regard se déplie jusqu’à l’horizon avec la même amplitude qu’une pensée accordée à la joie. La mer est là, étendue dans le calme et la majesté. La mer sous le ciel gris, la mer faite de bandes irisées, de fragments de lumière, d’éclats de verre, de brillances de porcelaine. La mer qui vient de si loin qu’elle n’a plus la mémoire de ses origines. La mer-langage que traversent les mots en noir et blanc, leur intime clignotement sur la page sans fin alors que l’horizon, toujours, recule, disparaît et se recompose dans le basculement des heures. Une voile est au loin qui fait son triangle blanc, étonnant sémaphore de la présence humaine qu’Adam suit des yeux longtemps, conscient de n’être pas seul sur la courbe infinie de la Terre. Un de ses mystérieux descendants vogue vers son destin, celui qui s’inaugura sous les vents alizés du Paradis. Puis la plage, cette pellicule cendrée toujours en mouvement, vrillée du trou des vers, où se creusent des gorges et des courants attirés vers la démesure du large. La lumière crépite sur les arêtes de mica, la lumière dessine ses arabesques, ses bandes alternées de présence et de retrait, ses surgissements et ses abandons. Adam est fasciné. Adam est conquis jusqu’en son centre. Voici maintenant qu’il comprend cette phrase étrange qui habite sa tête depuis que les idées y font leur turbulent carrousel : « Le monde aurait pu être aussi simple que le ciel et la mer ». Oui, que le « ciel et la mer ». C’est l’absence de « la mer » qui avait fait du Paradis une terre d’incomplétude. C’est pour cette unique raison qu’Eve - cette figure marine si proche de la plénitude de l’eau -, avait quitté son site originel pour rejoindre un ailleurs et cet ailleurs est là, devant les yeux d’Adam émerveillé, tout contre une touffe d’oyats aux cheveux lissés de vent, lente ondulation pareille à la courbe infinie de la dune. C’est si troublant, soudain, ce dévoilement d’une vérité qui brille jusqu’au dôme infini du ciel. Et cette vérité s’énonce de cette manière : une falaise blanche doucement incurvée, une anse pour accueillir le marin, l’esquisse d’un golfe pour dire le tremplin existentiel. Le repos est là, dans cette intime parenthèse que toujours nous cherchons, nous les descendants d’Adam, nous les égarés sur Terre qui avons notre attache, ici, dans ce rythme portuaire que toujours nous habitons sans toujours l’apercevoir, qui se nomme dans la discrétion et nous porte au-delà de nous dans le sublime voyage d’être. Ici est notre lieu !

« Le monde aurait pu être … ».
Partager cet article
Repost0
3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 07:47
« Si beau de voir la mer ».

Photographie : Gilles Jucla.

« Si beau de voir la mer ».

HIER – Ce que Rollin aimait faire, c’était ceci : arriver tout en haut du talus d’herbe et de sable, un peu essoufflé, cheveux au vent, haleine contre l’air marin et voir, soudain, derrière la limite visible, la large ouverture de la mer, son étendue pareille à une mare d’or avec, au loin, la barre de végétation sombre qui en fermait le rythme. Parfois, sur la plaque immobile de l’eau, de mystérieux courants, des irisations qui semblaient venues des abysses aux yeux inquiets. C’était une grande beauté alors, la levée d’un flux intime qui inondait le corps de son onde bienfaisante qui, jamais, ne paraissait vouloir se refermer. Cela flottait longuement en lui et le jeune garçon était cette immense nacelle suspendue dans le vide, cette baudruche pleine de joie, ce ballon faisant, dans le ciel de l’âme, sa lente et sûre ascension. C’était comme s’il avait été un goéland à la forteresse de plumes, un oiseau céleste voguant au-dessus de la Terre, apercevant, depuis ses pupilles d’obsidienne, le visage entier de la Terre et même parfois au-delà, là où les brumes naissent et ôtent aux hommes le pouvoir de lire le monde en son entier. De longues heures, Rollin demeurait dans l’attitude de la contemplation, imaginant le peuple des rochers pareil à un immense dôme que le ciel aurait confié à l’eau afin que cette dernière pût trouver assise et fondement, une manière d’ancre avec laquelle s’attacher au sol. Tout alors était en harmonie, il n’y avait plus de division, plus rien qui séparait, plus de ligne qui venait troubler cette continuité dans laquelle le corps se fondait comme dans une sublime évidence. C’était le soir que Rollin préférait, lorsque la boule solaire exténuée d’avoir trop brillé, s’approchait de sa rêverie et faisait, au nadir, sa nappe unie, sa large avenue en partance pour le rivage nocturne. Il y avait, dans la trame de l’air, comme un calme soudain, un subtil relâchement et tout habitait dans tout avec la souplesse de l’algue, l’écoulement régulier du temps dans la gorge du sablier. D’ailleurs l’eau de la mer qui refluait, se retirait de la masse compacte des rochers était cette belle métaphore illustrant ce temps de l’enfance qui glisse et s’écoule vers l’aval avec sa rumeur tissée d’innocence et de liberté originelle. Mais le temps en son essence se déchire parfois et, alors, c’est le surgissement du monde inquiet, celui par lequel le sens se referme.

AUJOURD’HUI - Rollin est à demi allongé sur sa méridienne, dans sa maison d’architecte, tout près de la cheminée au large manteau de cuivre. Des baies qui donnent sur le jardin provient une belle lumière blanche, parfois striée de gris. C’est une manière de généreux clair-obscur qui gagne la pièce, ménageant quelques golfes d’ombre dans les parties les plus éloignées du jour. De temps à autre, Rollin passe la grille de ses doigts devant le globe de ses yeux. Il n’en perçoit que l’envol pareil à une brume, la sombre cadence qui se noie dans l’illisibilité. Rollin est âgé, aujourd’hui. Rollin est aveugle. D’avoir trop lu, trop écrit, trop regardé la plaque de la mer et son étincellement vermeil, son poudroiement pareil à une nuée d’abeilles dans l’écartèlement du jour. D’avoir trop aimé, d’avoir trop vécu. Rollin est seul dans sa maison, cette ruche bien trop grande pour lui. Sa compagne des jours heureux s’est absentée depuis quelques années, ôtant de l’horizon du vieil homme ce qui lui restait de faible vision pour apercevoir l’amour faire ses voltes et ses belles arabesques. Ne lui reste plus que le baume de la réminiscence, la configuration étoilée de quelques images anciennes, le tremblement, loin, au fond de l’enfance, de cette eau qui brillait à la manière d’un inépuisable trésor. Quelques souvenirs visuels ricochent parfois dans la tête de Rollin, des plages de roches luisantes, le bleu cendré d’un rocher, la fuite de l’eau vers l’aval du temps.

DEMAIN est déjà là qui fait son bruissement d’élytres et plus rien ne paraît qu’un éternel silence. Mais qui donc rallumera la lampe magique ? Qui donc viendra illuminer, fût-ce une dernière fois, la joie ancienne qui énonçait, depuis le centre vivant du corps, depuis la parole tendue comme un poème déployé au-dessus du monde : « Si beau de voir la mer ». Oui, « Si beau de voir la mer ! ».

Partager cet article
Repost0
26 avril 2016 2 26 /04 /avril /2016 07:54
Les nuits de pleine lune.

« La plénitude ».

Œuvre : Sandrine Blaisot - 2012.

La lumière commençait à décliner sur Calentia, teintant de rouille les cubes des maisons. Les lampes n’étaient pas encore allumées dans le village et les passants déambulaient dans la fraîcheur naissante. Les cafés commençaient à bruire dans le genre des élytres et des garçons vêtus de noir disposaient, sur les tables, des napperons de papier qu’ils assujettissaient avec des galets. Quelques bougies, auréolées de blancheur, faisaient couler leur suif en d’étranges larmes sur la pente verte des bouteilles. Dans le port, les bateaux couchés sur le flanc, semblaient dormir pour l’éternité, alors que quelques goélands, criaillant, décrivaient de larges cercles au-dessus de l’eau qui s’habillait de mauve. Sous les arbres aux larges palmes quelques vieux, dans leurs habits de choucas, palabraient sans fin, refaisant le monde à coups de langue et d’assertions définitives. A cette heure du jour, c’était comme si le dôme du ciel, cette immense vitre courbe, avait commencé sa reptation vers la terre en un bien étonnant accouplement. Le langage, piégé, ricochait en syllabes rondes qui terminaient leur course, quelque part, au loin, entre les meutes noires des îlots. Aux terrasses, des amoureux échangeaient des baisers et cela faisait comme un doux clapotis qui n’en finissait de retomber, pareil au grésil dans l’aube d’hiver. C’était l’heure immobile, le temps cotonneux qui s’effilochait longuement en attente de la nuit. Partout, aux terrasses envahies de grappes de bougainvillées, autour des ferrures torsadées des balcons, sur les plaques de schiste des rues, sur les cimaises des fronts des existants, le crépuscule faisait sa petite musique et l’on aurait cru au souffle d’une flûte andine sous l’image du ciel.

Joselito - il venait juste d’avoir huit ans -, aimait cette heure entre toutes, ces secondes suspendues dans l’espace à la façon de grains de raisin pleins de sucs odorants et de jus sucré. Il suffisait d’appuyer sur la peau et un nectar s’en dégageait qui faisait frémir les papilles, s’ouvrir les yeux sur les beautés du monde. Il suffisait d’ouvrir les mains et la lumière couchante se déposait là, au creux des mains, à la manière d’une offrande multiple. Car il n’y avait rien de mieux que la lumière, rien qui rassurait plus, rien qui comblait autant le corps, le faisait se gonfler sous la pression de l’ombre qui, partout, étendait ses ramures, glissait ses pieds pareils à des infinités de radicelles sous la voûte des pieds. Rien sauf les arbres. Les arbres aux troncs comme des peaux d’immenses reptiles, aux racines blanches qui avançaient dans la terre et l’éclairaient en des tunnels mystérieux, en des pertes semblables aux eaux qui disparaissaient dans une faille du sol. Puis ressortaient, métamorphosées, encore chargées des phosphorescences des roches, quelque part sous le frais des ombrages.

Les nuits de pleine lune - c’est elles que Joselito préférait -, lorsque l’astre était gonflé, empli d’une brillante laitance jusqu’à son bord ultime, le jeune garçon quittait le seuil de sa maison, emportant seulement une natte de paille, un sac de toile, quelques pommes et des noix. Il avait hâte de dépasser les touffes sombres des dernières habitations, leurs pans d’ombre où, parfois, s’égouttait comme une résine bleue qui, en réalité, n’était que le clair-obscur des murs enduits de chaux. Il aimait cette clarté pareille à un effleurement, à une souple tension, au rythme d’une berceuse. Sauf les fuyantes silhouettes de chats étiques dans les gorges des ruelles, le hululement d’un chat-huant quelque part sur la colline, le raclement d’un sabot attardé sur le sol de pierre, rien ne paraissait que l’enchantement lunaire, son glacis sur la plaque lisse de la mer, ses moirures, au loin, là où basculait la ligne d’horizon. Joselito se laissait porter par les douces vagues de lumière et ses pieds nus escaladaient le sol de poussière comme s’il s’était agi du moutonnement des nuages. Il distinguait les minuscules enclos où poussaient les ceps noueux des vignes, les fûts qui servaient à recueillir l’eau, les cabanes de planches où les hommes remisaient leurs outils et quelques provisions. Dans l’espèce de demi-jour qui flottait à ras du sol, il apercevait les feuilles duveteuses des amandiers, leurs coques comme des yeux clos sur un rêve infini. S’il n’avait eu le désir de se rendre à la clairière, il aurait pu se lover là, contre le murmure vert-de-gris d’un amandier et mâcher ses noix en regardant le voile du ciel faire son lent écoulement.

Joselito, maintenant, a dépassé les dernières traces des activités des hommes. Il arrive là où la garrigue s’éclaircit, semée de quelques touffes de genêts et des affleurements blancs du calcaire. La clairière est muette, pareille à un grand cercle de famille qui aurait posé son campement pour la nuit. On est si loin, ici, des préoccupations, des haines, des envies, des tracasseries du monde. La lune baigne tout dans une écume grise et les choses paraissent liées dans une harmonie, un souci de recevoir le bonheur et de n’en point sortir. La couronne des arbres est une à peine présence, un genre d’effeuillement faisant ses chutes lentes dans un rêve suspendu, un imaginaire serein.

Les nuits de pleine lune.

Au milieu du cercle, inondé de clarté, est l’arbre plusieurs fois séculaire, l’arbre tutélaire, le géant qui tend ses infinités de bras dans les multiples dimensions de l’espace. C’est comme une explosion, un étoilement, une dispersion de spores fécondant la terre. Elevé sur un monticule, il règne, libre, puissant. Non dans la domination, dans l’assurance de soi qui oblige et contraint, dans la puissance qui aliène. Seulement dans l’évidence d’être et de demeurer, là, dans cette « multiple splendeur » qui fait les yeux brillants des hommes, leur regard de soie, leur disposition à tout ce qui croît et porte l’espoir au sein des vivants. Joselito, sous le pétillement des étoiles, s’emplit de ce spectacle dont il ne se lasse pas. Cela gonfle en lui, cela fait ses étalements lacustres, cela déplie les sentiments jusqu’à satiété, cela s’irise sur l’arc de ses pupilles. Le suc de la pomme cascade gaiement vers l’aval de sa gorge, filet d’eau imperceptible qui navigue de concert avec cela qui se révèle et porte au-delà de soi, aux frontières du perceptible. Le jeune garçon est entièrement lui, d’abord, cette jeune vie en train de s’éployer partout où une place est disponible. Mais il est aussi l’arbre, la foule des arbres qui sont plantés dans le ciel, au-dessus des collines, dans les vallées où coule l’eau noire avec les reflets des feuilles. Cet arbre contient tous les autres. Il est, à la fois, châtaignier à l’imposante ossature, aux ramifications complexes qui colonisent les lames d’air. Il est palmier, l’arbre-roi faisant balancer ses lances aiguës dans le silence des oasis. Il est chêne-liège avec son tronc semé de taches de sang, de longues coulures de rouille, ses desquamations comme la peau d’un animal antédiluvien. Il est baobab avec son énorme fût, ses étranges cheveux ébouriffés dans la touffeur des heures. Il est olivier tortueux comme les sentiers de chèvres, avec ses boursouflures, ses racines qui courent en zigzag au ras du sol. Il est cet arbre multiple et il est, avant tout, cette profusion dans l’espace, cette manière de projection de la vie dans tous les azimuts qui se présentent aux horizons de la terre. Il est, surtout, plénitude, sentiment dont Joselito est porteur avec simplicité, naturel, tout comme la mouette vole dans l’eau claire du ciel sans même s’apercevoir qu’elle vole. Alors, lorsque les étoiles s’éteignent les unes après les autres, que la lune ferme son œil, qu’une clarté pointe à l’horizon, Joselito prend sa natte, son sac de toile et redescend vers le logis des hommes. Sur la mer, au milieu d’une traîne de corail, les premières barques de pêche qui rentrent au port, leurs voiles tendues sous le vent. C’est l’heure majestueuse du retour des choses dans leur orbe de présence. Tout repose dans tout avec facilité. Bientôt les hommes se lèveront avec des rêves accrochés à leurs jambes gourdes. Pour l’hôte de la clairière, l’heure sera venue de regagner la maison encore abritée dans l’ombre. De gagner le lit et d’y poser ces doigts de géants qui fécondent les songes à seulement les faire venir dans la conque de sa tête. Il y a beaucoup à voir, alors. Beaucoup à espérer.

Partager cet article
Repost0
25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 08:52
Elle qui sauvait le monde.

« Variation autour de
Mir
anda. »

Œuvre : André Maynet.

Au début il n’y avait Rien. Sur ce point la plupart des Existants étaient d’accord. Mais les choses se compliquaient dès qu’il s’agissait de donner une forme à ce Rien. Les uns disaient que Le Rien était un absolu dont on ne pouvait même pas parler puisque émettre une parole à son sujet c’était le faire venir dans la présence. D’autres disaient que le Rien était un carré dont on avait enlevé les quatre côtés ou bien un cercle dépourvu de centre et de circonférence. D’autres encore l’envisageaient sous les auspices d’une tabula rasa dont rien n’émergeait que le Rien lui-même. Tout ceci, à l’évidence, ne reposait que sur des propos sophistiques et des arguments d’habiles rhéteurs dont on eût vite fait de démonter les mécanismes si l’on s’en était donné la peine. En réalité voici comment l’origine prit lieu et temps. Certes au début il n’y avait Rien, puis, soudain, il y eut Quelque Chose. Par quelle grâce ceci pouvait-il s’accomplir : par l’entremise d’un subtil démiurge, à l’aune d’une percussion d’atomes, à la suite d’un éternuement des dieux, eu égard à la puissance d’une Idée trouvant à s’actualiser ? Nul ne pouvait prétendre en décrypter le mystère. Ce qui était certain, en tout cas, c’est que Louve était présente sur l’aire lisse du monde et qu’on ne pouvait l’annuler à la seule force de sa volonté. C’est comme cela, parfois, il y a des surgissements qui deviennent des vérités incontournables, dont il paraît souhaitable de les accepter plutôt que de chercher à en faire une démonstration vouée d’avance aux gémonies. Donc sur un plateau aussi dénué de relief que la face immobile d’un lac se trouvait Louve avec, accrochés à ses tétines, deux jumeaux s’allaitant du lait nourricier. Bien sûr tout le monde aura reconnu les mythologiques personnages de Romulus et Rémus dont on prétend qu’ils fondèrent Rome l’Immortelle. Mais ils firent bien plus que cela, par leur action empreinte de résolution ils donnèrent forme au monde en son ensemble. Ne souhaitant nullement demeurer aux yeux de l’Histoire comme de simples observateurs de vautours décidant de l’emplacement d’une cité, fût-elle en tous points remarquable, ils se dotèrent des instruments qui leur permettraient de jouer le jeu infini du monde : une boîte de Meccano et une autre de Lego dont ils firent l’alpha et l’oméga de tout ce qui s’élèverait au-dessus du Rien dont la Louve, leur mère, s’était extraite avec vaillance et détermination. Donc ils assemblèrent briques et poutrelles, pièces de liaison et rouages, vis et écrous, faisant progressivement apparaître, les libérant du Rien, mottes de terre et boqueteaux, douces collines et frais ruisseaux, nuages et oiseaux, montagnes et mers, couronnant le tout d’une kyrielle de petits bonhommes dont la simple et heureuse apparence ne le cédait en rien à leur inclination à jouer de tout ce qui se présentait, aussi bien le vol flûté d’une abeille ou bien le grondement du torrent sur son lit de pierres. Donc Garçons et Filles, les premiers prototypes du genre humain, avaient tout d’abord exercé l’art de construire, d’édifier et de faire croître, partout où c’était possible, l’arche fécondante de l’humain. Seulement c’était sans compter sur la pente naturelle de l’homme, quelques galopins s’ingéniant bien vite à déconstruire ce qui avait été patiemment construit. C’est ainsi tout retourne au chaos dont il provient avant que de se dissoudre dans cet insaisissable Rien dont des générations de philosophes distingués ont fait leur fond de commerce sans bien savoir qu’au bout du bout se situait une inévitable faillite.

Donc les gamins avaient fabriqué à tour de bras, machines et automobiles, usines et barrages, hautes cheminées et foyers rutilants, trains à grande vitesse et aéroplanes au fuselage d’argent qui traçaient dans le ciel immaculé le chiffre de leur puissance. Toit ceci aurait pu durer une éternité si l’on avait pris soin de l’inventer, l’éternité, mais il y avait eu comme un oubli tragique qui avait installé un temps fini avec ses multiples rouages, ses barillets, ses cliquets qui, chaque seconde qui passait, décomptait les secondes restantes pour chaque destin qui s’était confié à la grande horloge de la vie. Et la peau de chagrin accomplissant sa vertigineuse mission, le temps étrécissait, serrant dans son étau mortifère les têtes chérubiniques aussi bien que les démoniaques et les vides de pensées. Autrement dit il semblait que l’on avait affaire à une confondante engeance obsédée du mouvement de sa propre perte. Zébrant le ciel de leurs sillages blancs, les avions sciaient la branche sur laquelle les humains étaient assis. Dégageant de fuligineuses fumées qui peignaient les nuages en gris, les usines sapaient leurs fondations. Moulinant sans cesse l’eau claire des fleuves les barrages détruisaient la belle harmonie de l’onde. Parcourant jusqu’à la moindre parcelle de poussière, les automobiles se faisaient les fossoyeurs des rubans de bitume qu’elles visitaient à la vitesse de l’éclair avec une manière de rage au ventre. Le problème de tous ces rejetons du Lego et du Meccano réunis, c’était l’implacable logique, la nécessité ancrée dans la moindre parcelle de leur architecture qui les poussait à célébrer l’éternel retour du même, réduisant à néant leur fulgurante progression.

Alors le Déluge avait eu lieu qui avait tout emporté sur son passage, hommes et bêtes, maisons et arbres, forêts et collines, rivières et colifichets patiemment entassés par les candidats à l’existence. Bientôt, de la prodigieuse ascension des hommes en direction de leurs sidérants désirs, il ne resta plus qu’une immense désolation, un champ de ruines, quelques tessons de poterie pour les archéologues futurs, si, du moins, un jour, ils trouvaient à habiter un corps. Vraiment, l’activité avait tourné court, la loterie n’avait délivré que de mauvais numéros ; le jeu de l’oie ouvert ses prisons, offert ses cases où il fallait passer son tour en attendant des jours meilleurs ; les petits chevaux édifié des écuries dont on ne pouvait sortir tellement les dés s’entêtaient à ne produire que les chiffres du néant. Voici, tout était à recommencer. Le Déluge cessa, cueillit ses eaux délétères, laissant la place à la Tempête qui en était, si l’on peut dire, la forme hypostasiée, manière de gentille euphémisation dont ou pouvait déduire que les choses allaient pouvoir s’arranger, que, bientôt, le soleil brillerait à nouveau sur les têtes angéliques des effigies humaines.

Et, en effet, c’est bien ce qui se produisit à la simple apparition de Louve. Mais une Louve métamorphosée, se tenant debout, n’ayant conservé de ses pléthoriques tétines que deux minuscules éminences, lesquelles témoignaient encore de son destin de génitrice originelle, de son statut de donatrice de vie. Ses cheveux tombaient en cascade le long de sa tunique d’albâtre, le bas de son anatomie était serré dans un justaucorps blanc, ses jambes fines et divinement arquées reposaient sur la glace du sol qui réverbérait sa douce présence. Sa main gauche ajustée à son flanc, tenait dans une manière d’inapparence souveraine un fil à peine visible au bout duquel, hissé sur des montants de bois mince, flottait une mappemonde. Des continents y figuraient dans un genre de si belle harmonie qu’on se fût disposé instantanément à y établir son règne pour le temps qui nous serait affecté. Voilà donc ce qui était advenu et recommençait, initiant à nouveau le cheminement de la belle aventure humaine. Car les hommes, depuis la retraite forcée que leur avait assignée le Déluge, avaient tourné mille fois leur langue dans leur bouche, touillé quantité de pensées dans l’enceinte de leur tête, enfanté pléthore d’attitudes éthiques dans la blême oscillation de leur âme. Maintenant, sous la conduite éclairée de Louve-la-belle, ils se tenaient dans la disposition à aimer tout ce qui était autre : la terre, l’oiseau, le frère humain, la course arquée du soleil, la lumière de la primevère, le chant du hibou, le sentier dans les bois, la marche au sommet de la colline, la pliure d’eau de la vague, l’ascension de la Lune sur la toile de la nuit, la comptine de l’amour, les manifestations étoilées de l’art, le balancement sans pareil de l’amitié, parce que c’était lui, parce que c’était moi, la grâce sans équivalent du geste gratuit, la main tendue à celui, celle qui étaient dans le besoin, la contemplation du firmament avec le poudroiement de la Voie Lactée, le grésillement du grillon dans les hautes herbes d’été, le clignotement du lampyre pareil à l’éveil de la conscience lorsqu’elle vise les chose adéquatement.

C’était tout cela que Louve traînait à sa suite dans ce si beau retrait, cette belle innocence du regard, dans la modestie de son apparence, dans la jarre prolixe de son corps qui s’ouvrait en Babel dès qu’on lui réclamait du sens, qu’on s’adressait à elle dans des pensées claires et intelligibles, les seules dont l’homme devrait être porteur à la cimaise libre de son front. Oui Louve-Babel, nous te voulons. Oui Génitrice-fontaine de beauté nous te remercions de nous abreuver de ton eau pure comme le cristal. De ce luxe immédiat nous voulons être atteints. Du Rien nous voulons nous exonérer car il n’y a pas de plus beau présent que la Présence elle-même. Nous puiserons à ton eau. Oui, à ton eau ! Merci d’être là et d’y demeurer dans cet inestimable luxe. Oui, inestimable luxe !

Partager cet article
Repost0
24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 08:38
Le baobab contrarié.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Fahasambarana, qui voulait dire « bonheur », tel était le nom de ce jeune garçon de dix ans au visage rond comme une boule de glaise, aux cheveux d’étoupe, au nez légèrement épaté. Sa couleur était celle du pays qui l’avait vu naître, Madagascar, mélange d’ocre, de terre de sienne avec l’aplat des joues plus clair, couvert de lumière. Autour du cou il arborait un jonc de cuir noir. Il était vêtu d’un lamba mauve qu’il portait en pagne avec un pan retombant sur son épaule droite. Tous les jours que la nature faisait le voyait parcourir les sentiers de latérite rouge, les chemins de terre qui couraient sur les hauts plateaux parmi les herbes, près des montagnes aux ondulations violettes alors que le ciel roulait ses lourds nuages couleur de cendre. Fahasambarana était un enfant gai qui ne se s’éloignait jamais d’un léger sourire, lequel découvrait la barrière d’émail de ses dents, pure blancheur dans ce paysage accueillant qu’était sa physionomie.

Bien qu’il ne fût point sauvage, le jeune enfant ne fréquentait guère ses congénères aux jeux bruyants, leur préférant de longues errances sur les plaines où soufflait le vent. Parfois, au hasard de ses pérégrinations, il cueillait un bois usé, le couvercle d’une boîte de conserve, un vieux casier de planches, quelques crins de nylon et en faisait un instrument dont il jouait, s’asseyant sur un rocher, face à l’immensité de l’espace. Une petite musique aigrelette sortait de l’instrument improvisé, pareille au cri du criquet déchirant la toile du ciel. Alors il rêvait longuement, se laissant porter par les trilles qui sortaient de ses doigts comme des milliers d’insectes à la carapace chantante. Ce qu’il aimait aussi, c’était collectionner les pierres, celles, volcaniques, gonflées de bulles ; les noires comme de l’obsidienne ; les rouges pareilles à la crête du coq ; les mauves qui ressemblaient à sa peau lorsque l’aube l’éclairait, et parfois, quand la chance lui souriait, il mettait la main sur un galet de labradorite bleu, veiné, aux reflets brillants. Fahasambarana ne se lassait jamais de regarder ses cailloux, les portant au devant de ses yeux comme d’inestimables présents. Ses trésors, il les plongeait dans l’ombre d’un petit sac de toile qu’il portait accroché à son épaule libre, sa main gauche serrant, le plus souvent, le manche d’une mince lance dont son aïeul lui avait fait le don. La pointe de flèche, plus qu’une arme, était un symbole d’appartenance à une tradition, à un sol, une manière d’affirmer les vertus de son clan. Jamais il n’en faisait usage pour attaquer ou bien se défendre et prenait appui dessus comme il l’aurait fait d’un simple bâton.

Les animaux, aussi, il les aimait. Les chiens errants au dos fuyant, à la queue basse, les chats faméliques qui ondulaient dans les villages, entre les baraques de tôle. Les oiseaux, surtout les corbeaux et leurs cris dans l’air pareil à la lame d’un couteau. Mais ce que préférait Fahasambarana, c’était l’animal fétiche du lieu, le sublime caméléon à la robe vert émeraude, avec ses ocelles jaunes, sa queue en spirale, sa tête triangulaire dans laquelle bougeaient les yeux immensément mobiles, les pattes comme de gros gants pourvus de griffes, la marche hésitante, un pas en avant, une pause, un pas en arrière, puis à nouveau une mince progression, langue soudain projetée pour saisir un insecte. Il avait apprivoisé un caméléon, autrefois, il en avait joué, l’emportait partout avec lui, jusqu’au jour où il avait disparu dans les hautes herbes pour ne plus revenir. Fahasambarana passait ainsi de longues heures à l’extérieur de la cabane familiale, libre de ses mouvements, s’essayant à capturer, ici, un scarabée-girafe à l’échine rouge ; ici encore une grenouille verte tachetée d’argent ; là un gecko à l’allure de feuille. On l’aura compris, ce jeune Malgache était doté d’un tempérament passionné qui l’amenait à s’intéresser à peu près à tout, à condition que ce tout coïncidât avec ses affinités. Or celles-ci étaient plurielles et orientées vers la vie sauvage, ce que la nature de Madagascar lui offrait avec une infinie prodigalité.

Passionné par inclination, il pensait que la couleur de la passion était le rouge ; sa manifestation la lumière - il aimait la longue zébrure de l’éclair dans le ciel d’orage -, son bruit la foudre ; son dessin l’arbre qui faisait la jonction entre la terre et le ciel, deux éléments qu’il aimait entre tous. Il avait une sorte de fascination pour les grands baobabs, pour leurs énormes fûts orange dressés dans le bleu de l’éther et leur chevelure étique dispersée aux quatre vents. Il en connaissait la légende, le Dieu vengeur qui, voulant protéger sa création de l’orgueil, l’avait planté à l’envers afin que seules les racines soient visibles, autrement dit le versant de l’humilité. Près de son village était une clairière entourée d’une maigre végétation, arbustes ras, épineux rabougris, quelques rochers sur le sol à la couleur de feu.

Le baobab contrarié.

Au centre de cette désolation, un arbre étrange ou, plutôt, un enchevêtrement inextricable de ramures complexes, lesquelles se laissaient difficilement déchiffrer. On ne savait guère s’il s’agissait d’un végétal contrarié par le vent, d’un étonnant hasard de la croissance comme chez le torturé bonsaï ou bien d’un inexplicable phénomène de la nature. A seulement le contempler, sans bouger, assis sur une éminence d’argile, Fahasambarana méditait longuement, tentant de trouver, à cette manière de prodige, toutes sortes de justifications. Tantôt il pensait que l’arbre avait été tressé par un dieu-enfant souhaitant imprimer dans la matière vivante de l’arbre son éternelle empreinte. Tantôt il y voyait une simple excroissance du sol voulant imposer sa volonté à l’espace. Tantôt la marque d’un géant facétieux qui aurait voulu tresser quelque rameau afin de se désennuyer du temps. Et puis, le plus souvent, il se persuadait qu’il s’agissait d’un baobab fortement contrarié par la réprimande divine, baobab dont la colère l’avait tout simplement conduit à cette croissance désordonnée faite de nœuds et de bifurcations, d’aiguillages et de voies partant dans toutes les directions imaginables. Souvent, portant sa main devant son œil droit ou bien gauche, tirant parti des déformations d’une vision monoculaire sans relief, il fantasmait longuement sur les images qui frappaient sa rétine. Successivement, il voyait un genre de monstre sylvestre au caractère redoutable, aux yeux de jais dissimulés dans la conque des bras, au corps convulsif et tubéreux, aux membres si compliqués qu’ils paraissaient pris de folie, on aurait même cru aux prises de plusieurs individus se livrant une lutte terrible. Ou bien c’était un combat de lourds palétuviers dans l’ombre dense des mangroves. Ou encore un enroulement d’anacondas pendant la période de l’accouplement. Et il n’était pas rare que ces fantasmagories prissent la vêture du rêve, les meilleurs jours ; les oripeaux du cauchemar les nuits cernées de chaleur et parcourues du vent des orages.

Ces nuits-là, dans la baraque de planches, l’air tissait ses nappes denses au milieu des corps cherchant un peu de repos. Les moustiques vrombissaient. De rapides geckos glissaient le long des poutres du toit. Au travers des fentes de la tôle, Fahasambarana suivait le clignotement de la lune dans les trouées des nuages, le pépiement des étoiles, tout là-haut, si loin, et les éclairs, parfois, lançaient leurs étranges lueurs. L’intérieur était alors habité d’ombres mouvantes, de rapides ocelles qui ressemblaient aux glissements des caméléons sur les branches couleur de terre. Tout contre l’abri de planches un vieil arbre au tronc usé, aux rameaux disposés en faisceaux faisait son chant de râpe, sa cantilène de suie. Alors, un instant réveillé, Fahasambarana s’enroulait dans son linge blanc, tassait son corps menu sur la natte de feuilles et confiait son sommeil aux arbres du monde, quels qu’ils fussent. Peut-être étaient-ce les arbres qui étaient pris de passion que les hommes seulement regardaient, que le jeune enfant logeait au creux de son imaginaire comme le bien le plus précieux qui fût. Peut-être !

Partager cet article
Repost0
23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 07:46
Libre de vous dans le jour qui vient.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Cette image de vous qui faisait notre siège, détourait nos jours, cernait nos nuits de lumière, d’où venait-elle donc ? N’était-elle qu’une illusion venue frapper la rétine de notre imaginaire ? Ou bien une hallucination comme sous l’effet de quelque narcotique ? Ou bien encore une photographie aperçue dans une vitrine, une effigie colorée sur la cimaise d’une affiche ? C’est si troublant d’être hanté, habité de l’intérieur par une manière d’Ondine se dissolvant à mesure qu’elle apparaît. Comment ne pas être troublé alors qu’aucun nom, aucune identité ne peuvent être épinglés à l’angle de cette vision ? Quelle autre issue que de fouiller ses souvenirs, d’ouvrir le coffre à jouets de son enfance, de plonger les mains dans les fantasmes adolescents, de s’immerger dans les rêveries de l’âge adulte, ces perditions de soi dans la brume des jours ? C’était une telle douleur que de chercher à connaître et de ne rien savoir. Les doigts se tendent, se courbent parfois sous l’espèce des serres des rapaces, griffent l’air et ne ramènent que des volutes de rien, des fragments aussi vides que le néant. Si éprouvant !

Libre de vous dans le jour qui vient.

Mais comment pourrons-nous jamais être libres alors que, dans notre sommeil, rougeoie la braise de vos lèvres, se dessine le parfait arc de Cupidon disant la félicité dont nous devons être saisis à seulement vous côtoyer ? Comment, alors que le ruissellement de vos cheveux est une fontaine à laquelle se ressourcer et poursuivre, vers l’aval, la fuite longue de son destin ? Que la porcelaine du visage est si douce, si harmonieusement colorée qu’elle installe dans un genre de crépuscule comme au bord des lagunes inondées de clarté ? Que le cou est l’invite estompée à se saisir d’un bien mystérieux territoire ? Que le talc qui inonde votre gorge est tellement semblable au duvet du cygne, à sa fuite à peine esquissée sur le miroir des eaux ? Comment ? Y aurait-il perdition de soi à chercher davantage ? Ne serait-il pas préférable d’en demeurer à cette ineffable vibration sur l’arc de la pupille, à ce dédoublement de soi ? Une partie dans la conque de peau, une autre hors de sa conscience, dans l’orbe d’un domaine invisible, peuplé des efflorescences du songe ? N’est-ce pas un excès d’orgueil, la poursuite d’une quête impossible que de vouloir rapatrier dans son aire intime cela qui, jamais, ne s’y trouvera puisque la matière onirique est aussi insaisissable que le vol du moucheron dans le vent tissé de nullité ? La tentation est si grande ! La friandise est là, à portée de la main, il suffirait de tendre les brindilles désirantes de ses doigts, de déplier leur pulpe jusqu’à toucher et poisser ses propres signes avant-coureurs, ses sentinelles avancées de ceci qui est une insoutenable tentation. Mais il y a la vitre du réel. Mais il y a la vigie de la morale, l’aiguillon de la conscience et, soudain, alors que l’irréparable, l’impensable se promettaient d’être, voilà que l’on rétrocède vers son état antérieur, que l’on replie sa curiosité naturelle comme la langue du caméléon dans l’antre de sa bouche. S’ensuit alors une mutité doublée de sidération. On n’est plus très sûr de coïncider avec sa propre image, de porter en soi une unité. On est dispersés, ailleurs, exclus du temps, absents de l’espace.

Alors on est dans l’errance, pareil au loup des steppes tournant sur lui-même au milieu des chutes du grésil. Les yeux se voilent, l’ouïe siffle comme la bise, les membres sont gourds, la langue est une braise éteinte soudée au palais, la fourrure piquée des étoiles du givre. On cherche une proie. Un mulot suffirait. Peut-être même la carapace vide d’un scarabée. Mais il n’y a rien à l’horizon et les flancs, sous l’arrogance du gel, se resserrent comme les mâchoires d’un étau. On est si étique sous le ciel pris dans la glu. On est si infime dans l’heure immobile. On se dispose à faire du grand linceul blanc celui qui sera le dernier et nous conduira là où nous n’avons jamais cessé d’être : à l’extrême périphérie de nous-mêmes et les pieds dans l’abîme. Mais au milieu des giboulées, parfois la lueur blanche du soleil et une auréole disant encore la vie, la nécessité de ne point vendre son âme au diable, de chercher dans la moindre éminence du sol la possible lisibilité du monde. Alors on consent à rebondir, alors on fouille la caverne de sa mémoire. Là, sur les murs de calcite phosphorescente, les milliers d’images faisant leur carrousel, leur entrechat, leur gigue pariétale et les neurones sont en feu et les dendrites fusent longuement dans la nuit semée d’encre.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Mais c’est de vous, de nous dont il s’agit, de notre commune rencontre sur les chemins de l’exister. Il y a tant d’images partout répandues, hissées tout en haut de nos fronts, lovées dans les ventricules carmin de nos cœurs, logées dans la cavité de nos sexes désirants ! Tant d’images à moissonner, archiver, feuilleter le long des corridors de la mémoire. Oui, nous la voyons maintenant, votre image, dans ce palais de cristal, dans cette myriade de fragments. Kaléidoscope. Feu d’artifice. Lumière fusante de Bengale. Etoiles vives dans la soie du ciel. Cataractes et chutes, vrombissements et déflagrations, déploiements et replis dans la maille inventive des jours. Oui, on vous reconnait. Inutile de mettre les masques comme à Venise, de dissimuler votre cheminement sous l’agitation de quelque bergamasque. Animé, sauté et circulaire. Vous voilà mise à nu, sous le feu des projecteurs. Vous livrez, à votre visage défendant, les traits qui vous définissent mieux que ne sauraient le faire les traits de crayon de l’habile Léonard de Vinci. Mais prenons le temps de faire votre inventaire, de dresser votre portrait, d’en tracer la belle perspective comme dans une peinture de la Renaissance. Voici qui vous êtes, en réalité :

Celle qui nous donna le jour et pencha son doux visage sur le mince évènement que nous fûmes, attendant que vînt notre essor sur cette terre parcourue de longues vergetures.

Celles qui animèrent nos premiers jeux, nous blottirent dans la niche accueillante de leurs mains, dessinant à la craie, dans la cour de gravier, les cases de la marelle.

Celle qui, dans la classe aux vitres teintées de blanc d’Espagne, guida notre doigt sur notre premier livre de lecture.

Celles qui, tout en riant et caquetant, battaient le linge dans l’antique lavoir du village qu’alimentait l’eau d’une claire fontaine.

Celles que nous découvrîmes sur les pages glacées des livres d’art, ces idoles dont nous rêvions à défaut de pouvoir les posséder : les Mona Lisa ; les Marie de Médicis ; les Jeunes filles au turban.

Celles qui accompagnèrent nos voyages littéraires : la belle Madame de Rénal du « Rouge et du noir » ; la gracieuse Madame Gamiani de « Deux nuits d’excès » ; la passionnée Sanseverina de « La Chartreuse de Parme ».

Celles qui, sur scène, la superbe Athalie ; la passionnée Phèdre ; l’héroïque Bérénice nous donnèrent à penser la tragédie.

Enfin, toutes celles dont on croisa, par hasard, l’aventureuse marche, sur un quai de gare, dans une salle d’attente, à la terrasse d’un café, dans la salle enfumée d’un pub, dans l’échange d’un sourire, l’effacement de soi pour céder le passage, la main tendue pour gravir l’escalier, les coulisses du théâtre, le rêve éveillé, l’image surgie, au coin d’une rue, pareille à une brève illumination.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Et l’image est là qui fait sa rumeur, son mince bourdonnement. Que vienne le sommeil, que s’installe la densité du rêve ! Nous n’en pouvons plus de vivre là, sur le bord de l’imaginaire et de risquer de chuter à seulement voir le pétale des lèvres, les cordes bleues des cheveux, la gorge de lait qui palpite dans l’air embaumé d’ombres. Que vienne le sommeil !

Libre de vous dans le jour qui vient.
Partager cet article
Repost0
22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:16
Fille boréale.

Superbe Anastasiya.

Œuvre : André Maynet.

On la regardait - mais pouvait-on vraiment la voir, en tracer les subtils contours ? -, et l’on était comme en lisière de soi, une vision en-dedans, une autre en-dehors, sur cette illisible frontière de peau où naissait le monde, où mourait la sensation pareille à un vol de phalène dans la chute du jour. C’était toujours à la limite d’un évanouissement, comme si se manifestait l’inatteignable dans ses voiles de songe. Jamais on ne se fût risqué à franchir le pas, à s’écarter de soi, à esquisser le moindre mouvement, à tendre la main en direction de …, à forer de la pointe de son regard ce territoire sans début ni fin. C’était sans doute cela, cette illusion vibrant dans le lointain de brume qu’on pouvait prédiquer sous l’irritante formule de « rêverie boréale », cette manière d’égarement constant, de divergence de soi dont les rêveries solitaires de Jean-Jacques eussent été bien incapables de rendre compte. Parle-t-on du silence ? Bâtit-on des châteaux de grésil ? Assemble-t-on des grains de lumière ? Traverse-t-on la flamme de la chandelle afin que nous soit révélée la nature du feu, son essence indescriptible ? S’immisce-t-on dans les feuillets d’eau à des fins de connaître la source ? Lit-on le vol de l’oiseau de façon à s’approprier la texture de l’air, son inapparente résille tellement semblable à la fuite du souvenir, au chatoiement de la mémoire ? Il y a tellement d’incertitude à être lorsque l’aube de la conscience se lève et que le monde fait son bruissement de ruche, l’univers son raclement de fond pareil à l’orage. Et pourtant nous n’entendons rien, sinon notre flux intérieur, le rythme de nos affections, la pente déclive de nos humeurs. C’est si bien de mettre son ego entre parenthèses, de sentir lever sur son épiderme les picots de l’esthétique, de vivre juste au niveau du sol, là où l’air et la terre ne font qu’un, où la poussière est un langage inaperçu, où le grondement de l’argile est pareil à une naissance, au dépliement d’une promesse. C’est si bien de s’oublier et de laisser paraître ce qui s’ourle de discrétion, la plainte du vent, le glissement du nuage, l’onde bleue dans la crique baignée de blancheur.

Mais nous disions « rêverie boréale », pensant à l’aune de cette étonnante formule énoncer ce qui jamais ne se dit car il faut du mystère, de la pudeur, du voilement sinon tout croulerait sous une telle chape d’évidence que nous n’aurions plus rien à connaître que la pesanteur des certitudes et la clôture des questions avant même qu’elles ne fussent posées. Alors, à nouveau, telle digression dont nous pensions qu’elle nous mettrait à l’abri du face à face, de l’insondable apparition de Superbe, bien au contraire ne fait que nous interroger davantage sur le fait de savoir qui elle est, d’où elle vient - d’une étrange planète, d’une brillante Sirius au regard double, d’une pluie de météores ? - et alors il n’est plus possible de différer la rencontre, de dissimuler ce qui, par nature, ne saurait attendre, à savoir l’unique rayonnement de la beauté. Alors, à défaut d’avoir une donnée immédiate de ce qu’elle est, de surgir au plein de sa conscience et de l’apercevoir de l’intérieur même de sa gemme de chair, autrement dit de devenir Elle, sans distance, sans l’ombre d’une hésitation, dans l’absence du doute, il ne nous reste plus que la possibilité de la décrire, comme on le ferait d’un paysage rencontré dans la totalité de son être. Ne demeure plus que la métaphore. Certes elle n’est qu’une approche, la vibration du regard devant l’énigme de l’apparition, l’essai de proférer dans la proximité, sorte de réverbération nous disant la présence du réel, sa dure compacité, l’irréfragable désir que nous manifestons toujours afin de ne pas demeurer seul au milieu du désert avec les mains vides et les yeux emplis de vent. Alors nous disons comme si. Cette Fille est comme si une forêt nous regardait, comme si un lac émergeait de la brume. Pathétique saisie des choses dont nous nous croyons nous approprier alors que la nature du langage ne fait que médiatiser ce que nous souhaiterions enfermer dans notre propre citadelle de chair et de sang. Pour décrire, il faut consentir à tutoyer les latitudes extrêmes, les terres battues de vent, les océans bordés de glaciers bleus, les finistères se perdant dans la brume de leurs invisibles archipels. Jamais on ne possède quelqu’un comme on s’approprierait la matière d’un livre ou la densité pulpeuse de la pomme. L’humain est le lieu d’une telle singularité qu’il ne peut y avoir, à son sujet, qu’attouchements, contacts à fleurets mouchetés, art de l’esquive et chorégraphie selon de discrets pas de deux.

Nous sommes tout au bout du monde. La lumière est crépusculaire, pareille à une pluie de flocons, à la chute de plumes dans le grisé du jour. Une onde si évanescente qu’on croirait à un décor de théâtre alors que les projecteurs ne sont pas encore allumés, que les acteurs sont dans les plis d’ombre et les spectateurs en attente de cela qui va arriver, qui les emportera loin d’eux, dans ce lieu sans espace ni temps qui est le sceau le plus apparent de l’art, de ses manifestations mondaines, à peine un souffle, une haleine, l’exhalaison d’un frimas dans le poudroiement de la saison. Une aventure sans pareille qui fait l’âme belle et le corps diaphane. Au bout du monde où tout se confond dans une si douce harmonie que le paysage est une femme et la femme un paysage sans même que se laisse deviner une césure, une ligne de partage, un adret s’opposant à un ubac. Les cheveux sont des filets d’eau, de minces ruisselets qui courent, dévalent avec bonheur la pente d’une montagne dont le sommet se confond avec la pureté de l’air. Visage blanc, poudré, pareil aux masques des tragédies antiques, confluence des dieux et des hommes d’où devait naître la signification du destin, sa justification parmi la turbulence du quotidien et la finitude en tant qu’essentielle condition des Errants sur Terre. Puis les deux traits des sourcils comme une mince broussaille, un discret taillis en surplomb du lac des yeux. Les yeux, l’eau y est si pure, la forme étirée si parfaite qu’il ne peut s’agir que d’une onde matricielle d’où tout surgit, où tout s’abîme pour dire la nécessité du regard juste, du dessillement, de l’exactitude de l’être lorsqu’il se met en devoir de paraître mais dans la douceur native, l’à-peine insistance, le pli sur soi qui est le gage de sa sincérité en même temps que le signe de son ouverture au monde.

C’est de ce regard à la consistance de rien, d’étonnante transparence, de parution à la limite d’une perte que les choses font phénomène sur Celui, Celle que nous sommes. Jeu en écho, ultime réverbération par laquelle nous nous saisissons. Si notre propre regard est important, combien celui de l’Autre est nécessaire à notre propre révélation. Nous sommes un paysage que le lac dans lequel se reflète notre image, - cette métaphore visuelle transcendant la catégorie de la Nature -, porte à une manière d’accomplissement. Regardés autant que regardant, ici se réalise la synthèse de l’être-avec qui fixe les polarités de notre cheminement. Telle une lumière boréale qui se lève et envahit le champ entier de la conscience sans même qu’on puisse en connaître le lieu d’élévation, la nature qui la pousse à faire sortir de l’ombre tout ce qui s’y dissimulait et s’y tenait en réserve. Aussi bien le peuple silencieux des bouleaux et des épicéas, aussi bien le chant de l’amour qui donne aux yeux cette sublime apparence de solitude pareille à l’éclat assourdi d’une Pierre de Lune. Tout paysage est un mystère et non seulement pour les âmes romantiques ou bien les esprits tourmentés. Tout regard est un mystère pareil à ce lac bleu qui s’irise de teintes indéfinissables entre l’émeraude et l’améthyste, comme s’il fallait une confusion, un mélange, une constante hésitation afin que l’illisible continuât à nous interroger et nous mît en quête du sens qui nous fait hommes et nous maintient au-dessus de l’abîme.

Superbe, nous l’aimons comme nous aimons la courbe de notre front, la plaine de notre joue, notre bouche disant les mots du poème. Osmose de l’être avec ce qui l’entoure et le révèle à lui-même dans un geste unique de donation. Je ne suis moi que par l’autre qui n’est lui que par moi. Image spéculaire qui se perd à l’infini dans le jeu de son propre kaléidoscope, milliers de fragments qui tissent la merveille hiéroglyphique du monde. Comment, dans un visage aussi dévoilé qu’une aube, ne pas voir, d’abord son propre reflet, ensuite tous les paysages que nous ne rencontrons qu’afin de connaître et d’être connu ? Il y a une telle évidence de la beauté que ne pas la voir résonnerait comme une offense faite aux dieux eux-mêmes, fussent-ils les plus proches des comédies humaines, Dionysos barbouillé de jus rubescent et croulant sous les pampres échevelés de la vigne ? La trace du dieu est toujours apparente, non seulement par la vertu d’une antique mythologie, mais parce que nous portons en nous l’empreinte indélébile du sacré, les stigmates des sacrifices, le fronton du temple dans l’enceinte duquel se disait l’essentiel en direction de ce fascinant empyrée, qui ne l’est, fascinant, qu’à la mesure de son constant voilement. Mais nous voulons dévoiler, tout comme des explorateurs, des Magellan en quête de nouveaux territoires.

Superbe, nous voyons le frémissement de son oreille que dissimule en partie la végétation des cheveux. C’est nous dont le regard poinçonne le pavillon de l’oreille et y dépose cet imperceptible colifichet, à peine la patte d’un scarabée, pour dire le précieux et le rare de ce qui se dissimule et fait son murmure à l’horizon des yeux, comme le mot choisi par le poète brille de mille feux dans l’ode ou le sonnet. Puis le jour s’est levé qui brille et illumine l’arête du nez, en effaçant presque la forme, douceur venue nous dire combien l’instant est suspendu qui, jamais ne se reproduira. Ce que nous voyons, là, dans ce genre de luxueux clair-obscur, ce visage-paysage lissé de clarté boréale, jamais nous ne l’oublierons, fût-il recouvert de milliers d’images plus incisives les unes que les autres. Car nous n’oublions rien. Chaque événement est une braise enfouie dans la crypte du corps qui fait sa sourde clarté quand bien même nous la penserions éteinte depuis une éternité. En nous le jeu de l’enfance, la caresse maternelle, la haute stature du père, le vol du papillon dans le rai de soleil, la mare glacée sous l’œil blême de la Lune.

Nous sommes parvenus au terme du voyage. Et déjà, voici que nous nous sentons orphelins. Les ramures blanches des bouleaux ont enlacé leurs branches-sortilège afin que, dans la bouche, les mots fassent silence. Clôture des lèvres livrées à la seule parole qui soit, lourd recueillement que rien ne saurait distraire comme si une secrète injonction venue d’un temps immémorial les joignait à jamais dans une généreuse immobilité. Tout secret est ce poids infini d’un sépulcre de marbre qui rend le Sujet qui en est dépositaire infiniment semblable à ces gisants de pierre dormant dans le froid d’impalpables sanctuaires. Plus de distance à franchir qui nous permettrait de décrypter un message. Plus de vision à mobiliser puisque plus rien ne bouge et que les feuilles des arbres cèdent la place aux aiguilles huileuses, noires, des conifères. Dès que le promontoire du menton est franchi, atteint de la dernière lumière, nous plongeons irrémédiablement vers l’anonymat des terres sombres livrées à la convulsion des glaises, au tellurisme de l’humus primitif. Tout devient si sombre dès que l’aire boréale est délaissée. Les mots qui dansaient et chantaient, voici qu’ils retournent leurs gants et confinent au mutisme. Ici plus de bouleaux qui disent le ciel et l’ouverture infinie de l’air. Ici commence le domaine du vert occlus, refermé, confondu avec son propre étonnement. La végétation est dense où la lumière pénètre si peu qu’il s’agit d’une éternelle nuit, celle des épinettes, des sapins et des mélèzes, leurs palmes scellant tout dans un même mystère. Superbe est déjà devenue illisible, identique à sa vêture noire, empilement de signes comme dans les antiques manuscrits qui se protégeaient à l’aune de leur étrange fourmillement. Puis, bientôt, alors que nous aurons dépassé le cadre même de l’image, seront les terres humides, les tourbières gorgées d’eau, le réseau dense des mousses, les étoiles éteintes des sphaignes, les cheveux hirsutes des carex. Il fera tellement noir, l’ombre sera si épaisse que nous tendrons les mains en avant, tels des somnambules à la recherche de l’ombilic des songes, cette terre que nous essaierons de lacérer de nos canines aiguës car, encore, nous voudrions voir la lumière, la boréale si proche d’une vérité qu’à seulement la regarder, le prodige se produit, nous devenons Superbe elle-même, cette belle énigme du jour dont les yeux tristes à la langueur infinie sont le foyer d’un étrange savoir, là où les choses deviennent si pures qu’elles s’éclairent d’elles-mêmes. Alors ne reste plus que cela : contempler et contempler encore. Tant que nos yeux seront ouverts à la beauté du monde.

Partager cet article
Repost0
22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:03
Le souci de la terre.

« Soumission ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Ryan était un gaillard de douze ans à la constitution robuste, au visage semé de taches de rousseur, aux cheveux pareils à la flamme, à la voix flûtée comme le vent. Sa nature vigoureuse, il la devait, sans doute, à un patrimoine familial - on était solides chez les Dáire Mac Lochlainn, descendants naturels des Vikings -, mais aussi à son adhésion à la terre d’Irlande, laquelle semblait se lire dans presque tous les actes du jeune garçon. Tous les jours que la nature faisait, plutôt que de demeurer sous un toit de bruyère et de confier son destin aux lueurs de l’âtre enfumé, il sillonnait le réseau dense des tourbières, parcourait le damier des dalles plongeant dans l’écume de mer, longeait le miroir étincelant des lacs que le ciel reflétait dans des teintes de cendre. Epris de liberté on n’aurait pu l’être plus que lui, sauf à se métamorphoser en ces chevaux martelant le sol de leurs lourds sabots, crinière ondulant sous les tornades de l’air blanc comme neige. C’était une ivresse qui s’emparait de lui dès le seuil de la maison franchi alors que le chemin sinueux et semé de pierres lançait son appel. Chaussé de lourds godillots de cuir, vêtu d’un simple tricot et d’un pantalon de toile, il empruntait la voie vers l’infini, longeant les murets de pierre qui couraient au ras du sol. Une herbe courte, semblable à la laine usée des moutons descendait en pente douce vers la plaque d’argent d’un lac et le ciel se perdait, là-bas, au loin dans des teintes de gris. Il n’y avait plus de maisons, plus de bruit, plus de présence sauf, parfois, les trilles aiguës des alouettes des champs ou le cliquetis du cisticole des joncs. Et, surtout, le vent, ses hurlements parfois pareils à des aboiements, à des plaintes, à de longs sifflements sur les arêtes des rochers. Ici était le lieu de la vie sauvage, le site minéral couché sous la ligne d’horizon, la volonté farouche d’être parmi la douleur du monde, mais aussi son étrange beauté car il y avait alliance des deux, mariage intime de la terre et du ciel dans une manière d’éternité.

Marchant, Ryan sentait sous la plante des pieds chaque pliure du sol, chaque caillou, chaque fissure comme une présence lui appartenant du-dedans même des choses. Chaque pas l’installait davantage dans une poétique du lieu, chaque souffle était empreint de l’air dense et brumeux qui planait comme un oiseau de proie, chaque pensée s’enroulait autour du moindre bois éolien, du calvaire à contre-jour de la lumière, de la ligne de cairns perdue dans l’immensité du monde. Tous les jours ou presque, le jeune garçon gravissait la colline que clôturaient des murs de pierres vives. Parfois des moutons y paissaient. Parfois les pâtures étaient libres d’animaux, seulement livrées à une lente érosion pareille à l’écoulement d’un temps insaisissable.

Le souci de la terre.

C’est à la confluence de deux murs que se trouvait « l’arbre plié » - c’était le nom spontané que Ryan avait donné à cette silhouette antédiluvienne -, dont on aurait pu penser qu’elle était une racine déployant en plein ciel sa ramure d’effroi, mais qui, en réalité, se montrait comme l’une des déclinaisons de l’âme d’Eire, cette immense désolation à la recherche d’une esthétique. Le promeneur faisait halte auprès de ce vieux compagnon aussi discret que modeste qui, chaque jour davantage, inclinait vers le sol qui semblait l’attendre comme sa note complémentaire et son ultime message : celui d’une disparition prochaine. A califourchon sur la digue de pierres, se sustentant d’une pomme ou bien de quelques noix, Ryan s’installait dans le territoire du songe. Nul ne sait si sa méditation le conduisait dans la demeure des Vikings, ses ancêtres, ou bien dans le courant fluide et régénérateur de quelque fable seulement connue de lui. Un jour cependant, comme surgies d’une mémoire géologique, résonnent dans sa tête les étranges paroles de gens de passage - sans doute des touristes venus du continent -, l’un d’entre eux déclarant à la vue de « l’arbre plié » : « Etrange image de soumission, tout de même ! ». Puis les visiteurs avaient rebroussé chemin comme après avoir découvert une vérité irréfutable, on s’éloigne vers l’horizon d’autres certitudes.

Ryan ne savait pas ce que voulait dire ce mot de « soumission » et, de retour chez lui, il avait demandé à grand-père Ó Ceallaigh de le lui expliquer. Ce dernier, bien qu’il ne fût point sot, était plus versé dans la culture du sol que dans celle du beau langage. Tirant sur sa pipe, au coin de l’âtre, il usa d’une métaphore afin que la connaissance des choses, pour Ryan, ne demeurât pas une simple abstraction. Il lui expliqua qu’autrefois, du temps des rois, il y avait deux types d’hommes : les seigneurs qui possédaient les châteaux et les terres et les serfs qui ne possédaient rien d’autre que leurs bras et donnaient leur travail en échange de la protection à l’intérieur d’une fortification. La « soumission » des serfs était la condition même de leur survie. Ryan avait bien retenu ce que lui avait dit son aïeul et, longtemps, les images du fort et du faible tournèrent dans l’enceinte de sa tête comme des brindilles emportées par les rafales de vent. Mais quelque chose le chiffonnait et, dans la figure du serf, dans sa disposition permanente à servir un maître, à être taillable et corvéable à merci, il y avait comme un sens que « l’arbre plié » ne pouvait endosser. La vérité lui paraissait être d’une nature bien différente. Voici comment les choses se présentaient à lui, ici, sous le ciel de schiste d’Irlande, le long des théories de pierres levées ou bien couchées pour enclore les troupeaux, dans un silence qui paraissait sans limites, sauf l’haleine froide du vent. Pour le jeune garçon, loin d’être une « soumission », la chute de l’arbre vers le sol était un simple souci de la terre, une inclination à rejoindre une origine - c’est bien de là, de ces lames de pierre qu’il avait surgi, un jour -, une volonté de faire bloc avec cette nature sauvage, indomptée, immensément libre et Ryan eût volontiers comparé la silhouette du vieil arbre à celle du lion ou bien à la langue de feu du dragon. Fixant de ses yeux grand ouverts la figure séculaire ployant sous les coups de boutoir du temps, Bryan voyait dans cet affrontement des éléments, un genre d’harmonie, de sens commun à édifier plutôt qu’une lutte désignant vainqueur et vaincu.

Oui, c’était cela l’Irlande, une fusion continuelle des présences : des hommes, des bêtes, des eaux, des brumes des tourbières, des roches usées, des musiques mélancoliques au creux des pubs cernés de vent, des galets lissés d’écume, des pierres tombales rongées de vert de gris, des carcasses de bateaux échoués sur la plaque sombre des grèves, des filets de pêche pareils à des monceaux de racines, des maisons blanches et basses émergeant à peine d’une nébulosité trouée par la présence d’un soleil blanc. Comprendre l’Irlande, c’était ceci : se saisir d’un paysage neuf avec ses multiples effigies dressées un peu partout : ses arbres plantés dans la toile de l’air, les fiers clochers des églises, les falaises abruptes, les collines tutoyant le ciel, les bateaux aux voiles déployées, de hautes demeures imprimant sur l’aire libre du monde la majesté de leur emprise ; comprendre Eire c’était donc prendre tout ceci et gommer les aspérités, effacer les angles, raboter les hauteurs, poncer tout ce qui pouvait l’être afin que tout se dissolve dans une même unité, une même teinte douce et grise, blanche aussi, que tout se lie dans une fraternité indissoluble. Et ne resteraient plus alors que cette tristesse heureuse, cette infinie mélancolie tissée de voiles de brumes, de chansons autour de l’accordéon et de la flûte, de libations de bières brunes, couleur de goudron, dans des verres givrés de pluie. C’était cela, cette disposition de soi à se fondre dans le réel afin que de cette métamorphose naquît quelque chose comme une berceuse à faire sienne, dans la chaumière blanche, sous le glissement des étoiles. C’était cela « la soumission » au sens le plus inapparent qui soit, lequel était la seule vérité dont on devait conforter ses rêves. Ryan s’y adonnait avec une joie simple et entière. Nul ne doute que c’était le début d’un grand bonheur !

Partager cet article
Repost0
21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 07:53
L’étrange clignotement du monde.

Œuvre : Sophie Rousseau.

Alban était un enfant d’à peine neuf ans, à l’étrange tête faisait penser à celle du furet, deux oreilles courtes et mobiles, visage en pointe, nez au vent et deux yeux comme des grains de café. Toujours en alerte, flairant le monde comme s’il s’agissait de lire un livre et d’y déceler la moindre ligne, la plus infime trace signifiante. Il y avait tant de choses à voir, dans le tremblement de la feuille, le déplacement du lézard, la brume sur le bord de la rivière. On disait volontiers d’Alban qu’il était omniscient et qu’il décelait à cent lieues ce que les autres ne percevaient qu’au bout de leur nez. Un des volcans d’Auvergne eût-il menacé de surgir de sa longue mémoire et il en eût été alerté, ressentant jusque dans les fibres de son corps la caravane des cendres, les blanches fumeroles se dissipant dans l’eau claire du ciel. Un glacier des Alpes eût-il entamé une course plus rapide qu’à l’accoutumée et il eût entendu, tout contre le limaçon de sa cochlée, le bruit de râpe des moraines sur l’échine des roches. Le niveau des océans se fût-il accru et aussitôt ses vagues hauturières se seraient portées autour de ses chevilles avec leurs battements d’écume.

C’est un jour de printemps, pendant les vacances, Alban est pour quelques jours dans la ferme de ses grands-parents. Il est encore tôt, peut-être quatre heures du matin, et rien ne vibre à l’horizon que les nappes sourdes de la nuit, leur faible clapotis en attente du jour. Alban aime cette heure entre deux temps, cet instant alloué au doute, cette faille propice à la rêverie. Alors tout devient possible. Aussi bien la simple beauté des choses, le goitre vert de la grenouille, tout là-bas, dans le clos envahi de brumes, cette gorge pleine dont pourrait s’élever un chant aussi doux que celui du vent glissant dans les chênes. Aussi bien le trou à la lisière du pré qui conduirait, par un étrange souterrain, au lieu même du mystère de la terre. Aussi bien les sentes de la garenne abritant en leur sein quelque animal fantastique, peut-être une chauve-souris aux membranes immenses et le ciel serait un infini domaine immédiatement accessible. Et ce qu’aimait par-dessus tout cet enfant livré aux prodiges de toutes sortes, c’était le jeu subtil de l’ombre et de la lumière, son alternance entre jour et nuit, et, aussi, le clair-obscur qui s’installait dans leur parage comme pour dire une union, célébrer la rencontre, combler le vide entre sommeil et état de veille. A ce sujet, Alban avait édifié sa propre théorie, sa propre contemplation des secrets du monde. La lumière était la vérité qui brillait comme les étincelles au bout des brins d’herbe quand le soleil les atteignait de sa vibrante certitude. L’ombre était le réceptacle de la non-vérité, l’outre dans laquelle s’assemblaient les vents mauvais, se réfugiaient les décisions inopportunes, se dissimulaient le manque à être des hommes, leur fourberie, souvent, leur inconscience, parfois. Et, dans l’entre-deux de l’ombre et de la lumière, dans le bleu de l’aube, dans le rouge du crépuscule, dans ces demi-clartés inclinant aussi bien à une disparition qu’à une renaissance, l’enfant voyait le lieu des demi-vérités, le logis habituel des hommes, leur propension à s’inscrire dans la vacuité, à différer leur choix, à se poster sur une seul patte, tout comme les flamants rose, avant que de décider la nature de l’empreinte qu’ils déposeraient dans le limon.

Car vivre c’était cela, sortir de l’ombre, surgir dans la lumière, passer par cette pénombre qui ponçait les angles, atténuait les rigueurs du blanc, diluait la densité du noir. Vivre, c’était donc cela, s’inscrire, toujours, dans cette alternance, dans ce clignotement et ne jamais faire halte dans un domaine plutôt que dans un autre. L’humanité en quête de vérité depuis l’origine des choses, se sustentant, en réalité, de demi-mesures, d’approximations, d’approches, jamais de certitudes qui l’eussent installée dans l’orbe signifiant d’une réelle compréhension du monde. L’homme-microcosme était donc ce simple reflet de l’univers-macrocosme, ce lointain sourire des étoiles avec son tremblement de luciole, son cillement de feu-follet.

Cinq heures maintenant et le premier chant du coq, cette trille, ce cliquetis venant dire à l’homme la nécessité de la conscience, l’ouverture du jour, la rencontre de la dure réalité. Dans la chambre contiguë, un faible remuement, quelques mouvements dans la cendre de l’heure. Grand-père Oncel et son premier rituel, bientôt. Gagner le puits, actionner le levier qui fera couler l’eau limpide, asperger son visage, effacer les songes de la nuit. Dans l’étable, les garonnaises à la robe beige sont averties de l’imminence de la fable quotidienne, du joug qui ligotera leur garrot, de la charrue à tirer dans la glèbe lourde et luisante. Des coups d’aiguillon dont leurs fessiers seront la cible afin que la matrice fouillée soit commise à être maîtrisée, à nourrir ensuite, les hommes et les bêtes sur ce lopin de terre aux confins du monde. Geste immémorial du laboureur, turgescence du soc pareille à la défloration de celle qui distribuera sa provende dans la plus belle des générosités qui soit. Terre qui, elle, ne ment jamais, va au bout de sa vérité et donne aux hommes leur essor et leur empreinte sur la face des choses. L’homme, le sol, immense poésie, rhétorique du simple, donation de la semence, du grain de froment qui sera farine, qui sera pain, qui sera vie.

Six heures ont sonné dans le lointain, depuis le clocher de Lamothe, depuis les collines qui commencent à se teinter de corail assourdi. Le soleil est ce disque de feu que quelques lignes de brume retiennent encore dans une parole en voie d’accomplissement. Alban est dehors, maintenant, sous la galerie face au levant. Il est vêtu d’une simple chemisette à manches courtes, d’un bermuda de toile claire et ses pieds glissent dans des tongs légères comme l’aile de la libellule. A peine une vêture, à peine une ligne floconneuse sur les contours du corps. Car il faut sentir jusqu’à la racine de soi le rythme de la plaine, le moutonnement des pechs semés de chênes rouvres, la fraîcheur tout océanique du printemps naissant des herbes embuées d’effluves nocturnes.

L’étrange clignotement du monde.

Alors il est temps d’ouvrir le chemin au devant de soi, de gagner l’espace libre du ciel et de la terre, de se disposer à comprendre quelques tremblements de la vie qui font leur sourdine à cette heure matinale, dans l’étrange vacuité du monde. Alban marche sur le chemin de poussière, seulement traversé par la brise neuve, les sens aux aguets, peau tendue comme la feuille du parchemin. Si près, dans le bosquet de chênes et de châtaigniers, le tapis de feuilles couleur d’argile dont grand-père Oncel fait la litière pour les vaches à la robe tellement semblable aux flancs des jarres antiques. Parfois Alban y tresse des colliers de glands, parfois y entrelace des lianes qui deviennent un nid où rêver longuement. Puis, bientôt, les premiers feux de la Gélise, son ruban comme une langue de métal. Mais, d’abord, il faut longer cette manière de bras mort qui dessine une sombre lagune, un dense marécage. Bizarre attirance-répulsion de l’enfant lorsqu’il s’approche de ces rives boueuses semées des lames de roseaux, des quenouilles brunes des massettes, des nénuphars aux larges feuilles qui dissimulent à la vue l’étrange monde du dessous de l’eau. C’est le domaine de l’ombre et du mystère. C’est le territoire, pense Alban, où se dissimule tout ce qui rampe et existe un cran en dessous du réel : les actes mauvais, les fourberies, les esquives, la honte de paraître dans la lumière du jour. Là est le monde des loutres qui glissent et disparaissent dans les failles de l’eau. Là est le refuge des tritons à la peau noire tachée de lunules jaunes. Là est l’abri de l’insaisissable anguille, du silure à la gueule dentée, des poissons aux yeux aveugles pareils à des gemmes mortes. Dans l’eau glauque aux couleurs d’aquarium, dans les plis d’une lumière éteinte, voici ce qu’Alban imagine de la faune de ces lieux aux contours indéfinissables. Les théories de bulles qui crèvent à la surface ne sont que les exhalaisons des péchés des hommes, des capitaux, s’entend, ceux qui entaillent l’âme et font marcher de guingois comme les crabes.

Alban n’a guère d’effort à faire pour y reconnaître la pléthore des processionnaires le long des boyaux de l’enfer. Toutes les images qu’il aperçoit sur l’écran de son imaginaire, toutes ces agonies cherchant à s’extraire de leur gangue mortifère, toute cette pitoyable marche vers un possible purgatoire, ce n’est, en réalité, que l’écho de la « Divine Comédie » de Dante avec ses pauvres hères enfermés dans les cercles de leur inconséquence native. Il y a les orgueilleux ployant sous un joug trop lourd pour eux. Il y a les envieux dont les yeux cousus de fil de fer font songer à une étrange chrysalide prisonnière de ses fibres. Il y a les colériques, leurs nez crachant une fumée âcre. Il y a les paresseux exténués par les milliers de pas qui les séparent d’une possible félicité. Il y a les avaricieux, face contre terre avec leurs bas de laine emplis de vide. Il y a les gourmands qu’un régime frugal a rendus aussi étiques qu’une lame de couteau. Il y a, enfin, ceux qui s’adonnaient à la luxure et à la sodomie, qui vivent leur sexe sous les espèces d’un mur de flammes. Il y a tout cela et encore plein de choses emmêlées comme le sont les racines des palétuviers dans la nuit des mangroves.

Maintenant, l’enfant franchit le pont. Il s’arrête un instant et observe le miroir de l’eau, sa surface polie, la vibration de la lumière sur les écailles liquides. Il y a des cercles sur l’onde, de minuscules spirales, une infinité de reflets comme sur la carapace lustrée des scarabées. Des libellules couleur turquoise glissent, le tube de leur corps touchant à peine les gouttes, la mince vapeur montant de la rivière alors que le soleil fait sa courbe oblique dans le ciel lavé d’ombres. Là est la gloire de l’homme : ceci est la pensée qui traverse la tête d’Alban avec l’agilité que met l’hirondelle à fendre l’air de ses ailes aiguës. Là, sur la pellicule diaphane de l’eau, l’enfant peut lire l’espace ouvert de la poésie, le chant souple des sources, le susurrement de la musique, les voix multiples de la fable. Plus haut, dans une bande plus claire, encore légèrement teintée de gris, se détache la falaise sur laquelle sont posées les maisons de Beaulieu, leurs entrecroisements de colombages, leurs façades de boue et de paille, leurs seuils luisant comme des lames de faux. Le village se reflète dans l’eau. L’eau reflète le village, comme pour dire la nécessaire communion, le ressourcement réciproque, l’harmonie nécessaire à la paix des hommes.

Le chemin grimpe, rapide, tortueux et Alban s’arrête un instant pour reprendre haleine, sa vue portant au loin, tout là-bas vers la meute de champs serrés où, déjà, grand-père Oncel a dû entamer le labour, piquant les garonnaises de son aiguillon acéré. Bientôt la colline avec son pan de nuit à peine estompé. Bientôt l’ancien monastère avec ses bâtiments délabrés, son escalier aux marches érodées qui conduit sous le toit à claire voie que soutiennent des poutres mal équarries. Alban s’assoit sur un vieux banc, face à la fenêtre à meneaux dont il ne reste plus que la croisée de pierre usée. C’est, pour lui, un jeu de regarder le paysage divisé en quatre rectangles égaux, comme s’il s’agissait tout simplement d’un livre d’images avec ses vignettes colorées, ses images d’Epinal limitées par leur cadre noir. Comme si le monde était interprétable d’une manière simple, géométrique, avec ses coordonnées infrangibles, ses certitudes enfermées dans la rectitude des lignes. Tout en haut, à gauche, la surface de jeu de l’air, le glissement blanc des oiseaux dans l’onde céleste. Puis, immédiatement à droite, la case du feu, le sublime disque rouge, puis blanc, puis rouge à nouveau avant de disparaître dans les brumes violettes du soir. Puis, en bas, à gauche, le bassin pour l’eau, les fleurs tout autour, les lianes du volubilis, la fraîcheur du patio derrière les grilles en fer forgé. Enfin, en bas, à droite, pareil à un chromo ancien aux teintes pastel, l’étendue infinie des champs, les sillons incisant l’argile de leurs lignes noires, les plateaux arrondis des pechs où souffle le vent, les chemins ombreux en partance vers quelque fontaine dissimulée à la vue.

Puis Alban quitte son jeu de marelle et gagne, par un chemin serpentant entre des haies, les derniers degrés de la colline. Là est le sommet le plus haut, le plateau des Arbeilles d’où, parfois, se laissent voir au loin, dans l’immensité du ciel, les crêtes enneigées des montagnes, un peu comme l’enfant peut les admirer dans son manuel de géographie, avec ses glaciers étincelants, ses cols entaillant la roche, ses plaques de schiste gris. Longtemps, Alban emplit ses yeux de cette pure merveille, l’espace libre où vogue, sans entrave, la pensée, où se déploie jusqu’à l’ivresse, l’imaginaire. Ici, en haut, sont encore des demi-teintes, des gris d’ardoise que le soleil n’a pas encore atténués. Ce n’est ni le blanc virginal et le repos éternel de la Gélise, ni les sombres contrées des marécages où nagent les poissons aveugles. Ici, ni paradis, ni enfer. Seulement un genre de purgatoire où les âmes regardent le monde avec bienveillance mais aussi avec lucidité. C’est une idée de ce genre qui fait ses douces confluences dans la tête d’Alban, dans le corridor de son corps disposé aussi bien à s’ouvrir au mystère de la nuit qu’à la promesse du jour. Là, parfois, sous la couronne protectrice des chênes rouvres, alors que l’air fait tinter ses feuilles métalliques et que dans l’indistinction de l’heure le paysage s’alourdit de brumes, l’enfant s’endort bercé par le chant d’un oiseau. Commence un rêve habité de multiples splendeurs que seule l’aube surprendra.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher