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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 14:10
Inclinée à la blancheur.

Variation sur la pose de Mathilde.

Œuvre : André Maynet.

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Les couleurs mentaient, les couleurs agressaient, assaillaient. Le rouge, l’éclat rubescent, partout gonflait son goitre et les flots d’hémoglobine faisaient leurs cinglantes rigoles dans les caniveaux des villes. Le vert avait tout envahi, tout colonisé. Les mousses aux cheveux sombres, les lichens aux reflets argentés, les lentilles d’eau des mares s’écoulaient du ventre de la Terre comme par une bonde d’évier. D’évier putride. Il y avait tant de désolation dans cette teinte glauque, flasque, pareille à la mesure de l’âme lorsqu’elle n’a plus de point d’attache et que l’horizon recule, hors d’atteinte, perdu à la manière d’un invisible fil. Et le bleu, les vagues de bleu du ciel et de la mer. Les flux ripolinés, les laques lourdes dilatant leur abdomen tellement semblable aux écailles des sauriens, à leur gélatineux désir de manduquer tout ce qui passe à leur portée et de digérer longuement le monde de manière à ce qu’ils en devinssent les irrécusables maîtres. Cannibalisme du bleu où se fondaient les individus sans même s’apercevoir qu’ils devenaient transparents à eux-mêmes, tellement cette teinte était sournoise, à l’affut de la moindre parcelle de peau, du moindre visage à badigeonner comme s’il était commis à bientôt ne plus paraître que dans une manière d’inconsistante liquide, d’imperceptible souffle aérien. Et le jaune, la fameuse haute note jaune du Hollandais, la hurlante, déchirante note qui vrillait les entrailles, éclats solaires, giclures aiguës des tournesols aux lames en forme de shurikens, paille pléthorique du cannage des chaises prête à taillader votre assise, à vous reconduire à l’inapparence du ciron, jaune éteint du Café de nuit et le parquet semblable à des sillons emplis de haine, engagés à votre perte alors que vous demeurez dans le jaune, vous aussi, mais celui de la sidération, jaune bilieux qui vous dissout de l’intérieur et vous ronge comme un acide sournois, une fumée délétère dont, bientôt, même vos veines seront atteintes, charriant cette agonie de la lumière. Et le brun, cette exhalaison de l’argile, cette décomposition de l’humus, cette subtile tonalité de feuille morte qui vous attaque par le bas, s’invagine dans vos talons, se ramifie dans le poteau de vos jambes, s’infiltre dans votre sexe et sème partout la terreur afin que, devenu terre à votre tour, l’on ne puisse plus vous distinguer du tronc d’arbre, de l’écorce, de sa desquamation dans la terreur d’automne, cette avant-mort. Voyez ces teintes joyeuses, tellement elles sont proches de votre propre libération. La mort, c’est bien cela n’est-ce pas, est une libération ? Voyez cet aspect cireux, pareil à un antique plâtre, à une résine éteinte, à une chair en perdition, voyez Deux vieillards mangeant de la soupe, sans doute la dernière libation, dans la toile de Goya. Oui, cela donne des frissons dans le dos, à tel point que, dorénavant, vous ne pétrirez plus la terre qu’avec appréhension, avec, dans les membres, la raideur définitive d’une métaphysique réalisée, parvenue à son terme ultime. Et l’orange qui brûle tout, qui incendie, qui porte l’acte de folie de Néron à une forme d’accomplissement esthétique. Regardez le fauvisme, laissez vous envahir par les flammes ravageuses d’Othon Friesz dans ses Arbres d’automne, cela monte du sol pareil à une lave incandescente, cela ravage, cela enveloppe tout dans un genre d’apocalypse et, vous aussi, fascinés, vous commencez à vous consumer au milieu de cet embrasement de la nature. Bientôt vous ne serez plus qu’une torche, un vulgaire brandon que la première brise emportera dans les régions inconnues, peut-être dans l’Enfer de Dante et ses cercles ignés. Et le violet, dont l’évident symbolisme mortuaire est un fait bien réel, enraciné dans les pliures vives de l’inconscient. Voir violet c’est déjà être dans le deuil, dans la forme de passage de la vie à la mort. C’est à ceci, à cette durable perte que nous invite le Poète Rimbaud dans le sonnet des Voyelles : O, Oméga, rayon violet de tes yeux. Déjà le regard n’est plus qui est envahi d’ombre, déjà il n’est plus, dans le monde visible, qu’une trace de khôl qui n’est autre que l’empreinte du mystère. Mais que devient donc le regard dès qu’il s’absente ? Est-il en voyage pour plus loin que lui ? Est-il clos définitivement sur un éternel silence ?

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Oui, les couleurs mentaient, les couleurs trichaient, c’est pourquoi Blanche avait enduit son mince corps de blanc d’Espagne et, maintenant, il rayonnait de l’intérieur comme une pierre d’albâtre, comme un cristal de gypse, une vibration de quartz. C’était si étonnant de voir toute cette pureté, cette virginité, cette sorte d’absence sublime qui ruisselaient d’une anatomie reconduite à ses propres origines. Comme si, dans un temps très ancien, épris de classicisme et de valeurs antiques, la figuration humaine n’avait été, à la manière des temples grecs débarrassés par le temps de leurs teintes initiales, le bleu, le noir, le rouge que des architectures dépouillées, des colonnes doriques simples et nues, des frontons dépourvus de couleurs, des architraves épurées, des frises florales aussi anonymes que la fleur du magnolia ou bien la discrétion du lys, le reflet de la corolle du lotus dans l’eau translucide. Pensant être agréables aux dieux, les Antiques s’étaient fourvoyés et leurs badigeons colorés n’étaient que la teinte de leur idolâtrie, à savoir une perversion de leur essence, une inutile métamorphose, l’apposition d’un masque sur un visage dont la naturelle épiphanie ne sollicitait nul déguisement, nulle application d’une cosmétique. Il fallait laisser les choses dans leur image native. Le nouveau-né vient au monde dans l’évidence de soi sans qu’il soit besoin de le maquiller, de l’affubler des vêtures de la comédie humaine. Voyez l'Héphaïstéion d'Athènes tel qu’il est alors qu’il a abandonné les parures anciennes, les fastes par lesquels croyant subjuguer les dieux, attirer leur clémence, les Mortels n’attiraient que leur courroux. Certes les dieux étaient ambigus et participaient aux débauches terrestres, aux fêtes des hommes, à leurs déchaînements, mais dans une manière de compromission dionysiaque dont ils s’affranchissaient dès qu’ils regagnaient les hauteurs apolliniennes de l’Olympe.

Là, tout en haut de la montagne, les espaces ouraniens, les contrées de la transcendance, le territoire du sacré n’autorisaient guère les travestissements et les marches de guingois. Le carnaval, ses masques colorés, ses agitations, ses gigues, ses pantomimes, tout ceci était frappé du sceau de la contingence et de la satisfaction immédiatement comblée. Donc du superficiel venant dissimuler ce qui était ordinaire et parlait d’une voix modeste. C’est tout de même sidérant cette propension de l’homme à enfourcher la première monture venue, à se vêtir d’épais caparaçons et de se pavaner parmi la foule des badauds avec l’assurance de ceux qui ont découvert une vérité. La vérité, si du moins l’on peut l’approcher d’un iota, est cela même qui sommeille sous les frais ombrages, dans la demi-teinte de l’aube, cette blancheur venue dire aux Existants la fragilité des choses, la nécessité de ne laisser d’empreinte que longuement méditée, à peine apposée sur le vol libre de l’oiseau, le dépliement de la fleur, le glissement du nuage dans le ciel pris de clarté. Juste une légère translation, un passage inaperçu d’une matité à une brillance, d’une brillance à une matité comme si l’essence du temps était cette modeste oscillation que nous appelons l’heure, la seconde, mais qui, en réalité, est la grâce de l’instant nous visitant sur la pointe des pieds. La belle apparition de Blanche, sa modeste esthétique, sa belle cambrure offerte comme un lexique discret à deviner plutôt qu’à interpréter, les quelques touches d’une couleur presque invisible sur le bourgeon des seins, les palmes des mains, le socle des pieds, tout ceci est une fable venue nous dire en mode pictural ce que les mots, jusqu’ici, ont essayé de dessiner dans la forme approchée d’un possible langage. Mais ici, il faut laisser la place aux belles considérations d’un Wassili Kandinski pour lequel la problématique des couleurs se prolongeait bien au-delà de considérations esthétiques :

Le blanc que l’on considère souvent comme une non-couleur (…) est comme le symbole d’un monde où toutes les couleurs, en tant que propriétés de substances matérielles, se sont évanouies (…) Le blanc, sur notre âme, agit comme le silence absolu (…) Ce silence n’est pas mort, il regorge de possibilités vivantes (…) C’est un rien plein de joie juvénile ou, pour mieux dire, un rien avant toute naissance, avant tout commencement. Ainsi peut-être a résonné la terre, blanche et froide, aux jours de l’époque glaciaire.

De quelle façon, mieux que celle du Peintre de l’abstraction, aurait-on pu décrire cette aube (il ne s’agit que de cela) par laquelle nous venons au monde et commençons à proférer dans l’hésitation et la modestie ? Cette belle image d’André Maynet, la venue aux choses de Mathilde, nous invitent à une longue rêverie. Nous y sommes déjà comme dans la pureté du poème. Nous y demeurerons tant que le silence aura lieu.

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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 08:28
Voyage vers la beauté.

"Prodrome"

Œuvre : André Maynet

 

 

   Bien sûr on pourrait dire le dessin au plus près, ne pas différer de l’image, demeurer identique à un écho de ce qui paraît et semble posséder une justification suffisante à seulement être dans une manière d’évidence. Alors on dirait le sol, sa consistance de miroir, le genre d’écuelle transparente, l’échelle double avec la corde qui attache ses montants, le mur griffé de graffitis illisibles, la lumière zénithale tombant d’une ampoule qu’un fil attache au plafond. Nous aurions tout dit mais dans le style du prodrome, à savoir ce signe avant-coureur, ce simple symptôme sous lequel perce déjà la maladie. Oui, la maladie, car l’art n’est que cela, une pathologie dont on cherche à s’extraire, jetant sur la toile les stigmates de l’atteinte, gravant dans la pellicule les phosphènes de l’urticante angoisse. Mais ceci a déjà été dit qui place l’œuvre dans une position cathartique et les Tournesols de Van Gogh ne sont que sa folie solaire commençant sa confondante giration. Décrire sans distance c’est désigner l’écorce, montrer le feuillage, dessiner les branches sans que les racines fondatrices du sens n’apparaissent en une quelconque façon. Ce qui est à creuser, toujours, ce sont les significations latentes qui traversent les choses et n’ont de cesse de se dissimuler, comme si toute découverte ontologique menaçait leur être même. Nature aime à se cacher disait Héraclite L’Obscur. Travaillons l’obscur avant même que la lumière partout présente ne nous atteigne de son aveuglante lueur. Tout ce qui est porté au regard doit subir métamorphose, transfiguration, passer au feu du métabolisme. Ce sensible dont l’on peut se saisir facilement, voici que des fils invisibles le relient à l’intelligible, lequel n’est jamais apparent qu’à la mesure d’une intellection. Observer ne suffit pas. L’expérience fuit continuellement. Eclairer, c’est méditer, c’est contempler et traverser les apparences.

Donc nous sommes ici et nous sommes là, plus loin que nous, plus loin que notre regard et voici que se dévoilent d’étranges figures. Nous les sentions nous frôler, nous en devinions les formes approchantes, nous en supputions la pure mobilité, l’insaisissable course. La vallée est encore noyée dans la brume avec les rives grises du jour. Le hameau est un miroir encore pris d’ombre, à peine une lueur bleue, un cercle émergeant de la nuit proche. Un peu de fumée monte au-dessus des toits et, ainsi, nous devinons la présence des hommes sans même apercevoir leur existence, leur douleur au seuil du jour. Tout est remis à une indistinction native comme si le futur, jamais, ne devait advenir, comme si les Existants devaient demeurer dans l’illisible message sortant de leur bouche avec l’incertitude des signes fantômes habitant les antiques palimpsestes. Oui, là-bas, au fond, tout contre le mur vertical de l’horizon sont les signes mystérieux, les inscriptions apocryphes, approximatives, les balbutiements, les verbes incomplets, les aphasies, l’impossibilité à communiquer, les bégaiements qui font du temps une éternelle répétition, un murmure sans fin inconscient de sa propre mutité. Car tout est clos qui ne peut être proféré.

On est là, au bas de l’échelle et on cherche à comprendre et on essaie de se projeter vers la lumière dont on attend qu’elle nous délivre du doute de vivre. On est dans le clair-obscur de soi, ce qui veut dire l’adret de la raison, l’ubac de l’inconnaissance et de la perdition toujours possible dans l’ombre captatrice, le langage avorté, l’abîme qui s’ouvre en arrière de soi avec ses canines de loup. C’est pour cela, la peur, l’effroi, que l’on se tient dans cette posture figée, infiniment dépouillée, à peine un voile sur l’une des jambes, une buée enveloppant la fente du sexe, le trou ombilical lové sur sa propre origine, la poitrine si étroite qu’aucune lactation ne pourrait en adoucir l’hivernale rigueur, et cette tache de clarté qui efface les clavicules, et cette neige qui prend le visage dans le frimas de l’être, sa stupeur d’être au monde et le casque des cheveux en clôture le sens d’une balafre, feuille morte en attente de sa chute. Alors on monte les degrés, on espère, on évite les broussailles, on écarte les griffures des branches. Parfois cela s’éclaire et l’on voit loin, bien au-delà de sa propre effigie, la plaque dure de la mer avec son scintillement d’acier, les montagnes violettes qui plongent dans l’à-pic, la brume qui ensevelit tout et reprend ce qu’un instant, elle avait consenti à dévoiler.

L’échelle est la montagne. Les barreaux sont les travaux et les jours. Le faîte est le sommet par lequel s’évader de soi et gagner cette part de liberté dont, depuis sa naissance, on essaie de se saisir mais la tâche n’est jamais finie qui nous intime l’ordre de nous élever constamment, d’atteindre sa propre vérité, autrement dit sa beauté, celle qui rayonne sur les fronts de ceux qui communiquent avec les choses essentielles. Sur Terre, il y a tant de sillons occlus, tant d’ornières ave des traces de chemins avortés. Tant d’impasses et les hommes tendent les mains suppliantes tels les personnages de Guernica en attente de paix, seulement tendus dans l’espérance d’une pause. Crimes, guerres, misère, avanies de tous ordres et toujours les barreaux cèdent sous les pas de la multitude qui voudrait exulter et jouir mais ne parvient qu’à creuser sa propre tombe. Oui, le voyage vers la beauté est infini car toute beauté est toujours déjà dépassée par une beauté qui lui est supérieure. On se retourne, on regarde la vallée s’éveiller. Les dos des moutons sont touchés par la lumière, empreinte de beauté. Dans l’ombre de cendre bleue les visages des hommes luisent avec des éclats d’obsidienne, noire beauté. On aperçoit des femmes aux hanches en amphore, écailles de beauté. Des enfants jouent sous les ombrages et font tourner leurs moulins dans l’eau, étincelles de beauté. Haut, dans le ciel qui s’ouvre, les pliures blanches des oiseaux, leurs allures de faucilles célestes, éclairs de beauté. Alors on redresse la tête, on vise le haut de l’échelle. Les pieds bien en appui sur chaque barreau et l’on sent, en soi, dans le creux de l’intime, la belle dialectique platonicienne ascendante faire son bruit de source, et l’on sent son vent de palme. Là, montant, alors que le corps se dilate de l’intérieur, que les articulations deviennent phosphorescentes, que la lumière irise le bâton des doigts, on sent ce qu’être veut dire et l’on vise l’ampoule blanche au plafond du ciel et l’on se dispose à regarder la beauté lorsqu’elle se dévêt, ôte ses voiles et c’est aussi brillant que mille phares et c’est aussi envoûtant que la poésie et c’est comme si, soudain, l’on était devenu un personnage de la Renaissance italienne, peut-être ce fameux Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, cette représentation formelle si parfaite de la nature humaine qu’elle se place aussitôt au centre de l’univers ou bien l’éphémère sfumato, cette brume de l’être qui transfigure celui qui la diffuse, cette aura qui est le symbole de l’art même porté à sa quintessence. Là-haut, au foyer, au milieu du cœur éclatant de l’ampoule brûle le sourire de Mona Lisa, ce sourire énigmatique que jamais les hommes ne pourront définir, la pure grâce n’a nul besoin de prédicat pour apparaître. Alors, ce serait être arrivés là où jamais l’on ne peut atteindre, au sommet de cette étrange et mythique Babel bruissant des milliers de langage du monde, lesquels ne sont qu’un écho du verbe par lequel l’homme brille infiniment et se distingue du reste de la création et ce serait connaître la beauté en même temps que soi dans une identique saisie nous disant notre propre mystère.

Nous voilà arrivés au terme de ce voyage dont chacun prolongera l’aventure à sa manière propre, la seule qui soit. D’ici, en haut de la montagne, nous voyons s’agiter les feuilles des arbres, nous entendons bruire le lointain ruisseau, nous percevons le bruit du travail des hommes. Bientôt il faudra redescendre, entreprendre cette dialectique descendante qui nous reconduira parmi les choses du jour et les remuements de la vie. Nous aurons connu la clarté et en porterons quelque fragment au fond des yeux. C’est pour cela que, parfois, l’on parle de la lumière des yeux, cette étincelle irremplaçable dont nous faisons le don aux autres comme de notre plus belle offrande. Cet article sur cette image d’André Maynet ne saurait se terminer sans citer ce célèbre passage du Banquet de Platon, tellement, entre les deux, il y a une évidente homologie :

« Quand, des beautés inférieures on s'est élevé, par un amour bien entendu des jeunes gens, jusqu'à cette beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on touche presqu'au but ; car le droit chemin de l'Amour, qu'on le suive de soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever jusqu'à la beauté suprême, en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu'à ce que de science en science on parvienne à la science par excellence, qui n'est autre que la science du beau lui-même, et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi ».

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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 08:15
Pèlerinage aux sources.

Flash back.

Œuvre : André Maynet.

Tous nous sommes des Lanzo del Vasta à la recherche de quelque Gange intérieur, de quelque source originelle qui nous aidera à nous entendre avec le monde, le proche, l’immédiat, celui qui se cache sous les voiles de notre peau et gonfle notre chair de sa sève impérieuse. Car il en va de notre existence, de notre cheminement sur cette terre intime qui, faute d’être connue, risquerait, à chaque seconde, de se dérober sous nos pas. Ceci, nous le savons, cette urgence à connaître, à pénétrer le moindre pli de la conscience, à s’immiscer dans la plus petite faille qui nous indiquerait une issue, sinon la voie royale qui nous éviterait de passer à côté de ce que nous sommes en essence, dont il nous est intimé de chercher le mystère. Oui, la route est aussi mystérieuse que peut l’être une quête mystique, l’obsession d’un artiste à trouver le médium qui dira son être et le portera à la révélation. Il faut coïncider avec soi-même, une fois seulement, afin de côtoyer une vérité et de s’y maintenir avec l’assurance de la vision d’une lumière parmi les remous d’ombre et les ornières de suie. L’existence est semée de chausse-trappes, de dérobades, de tellement de manque-à-être qu’il est nécessaire de cerner son propre intelligible, de saisir la nervure qui nous fait tenir debout, de la projeter dans l’avenir.

Mais ces propos liminaires, s’ils peuvent avoir une quelconque vertu, c’est seulement de nous éclairer dans la connaissance que nous avons de notre passé, cette sublime faculté de la mémoire qui, empruntant les voies du souvenir, les sentiers de la réminiscence, nous délivre de ce présent qui nous tend constamment le piège d’une cécité. Le carrousel des heures est trop fort, la poussée des actes trop impérieux, le dard de notre désir si incandescent que notre pouvoir même d’entendement s’émousse et que notre vie devient une manière de jungle dont n’arrivons guère à émerger. Cette Jeune Fille, à peine une nymphe, prêtons-lui le nom de Mnémosyne, cette déesse à la recherche du temps ancien, celui qui lui fut donné, au cours duquel elle créa les mots et inventa le langage. Celle qui, par son seul acte de nomination, fit sortir les choses de leur anonymat et leur conféra être et présence. Se nommer Mnémosyne veut dire abandonner son habituel horizon, faire volte-face et regarder avec l’œil de l’âme ce qui, autrefois, vint à son encontre, à commencer par sa propre identité humaine. Être cette déesse, c’est endosser le rôle d’un habile tisserand des mots, d’un Marcel Proust par exemple et s’enquérir de ce temps perdu que l’on s’ingénie à retrouver dans le moindre fragment de petite madeleine, dans les arbres lors d’une promenade, la silhouette d’un clocher, là-bas, du côté de Combray ou bien de Méséglise.

Mais ce que Mnémosyne nous apprend ce n’est pas seulement à la reconnaître elle, en tant que présence ancienne, dans la perspective des contingences successives qui l’affectèrent, dont, aujourd’hui, elle est la résultante. Certes le faisceau de la torche, cette lumière si douée de sens fait signe en direction de cette esquisse dont un crayon (celui du Destin ?) la pourvut de contours et éleva une forme afin qu’elle pût paraître. Oui, sa biographie s’écrivit dans l’acte même de sa naissance, dans quelque accident de la vie, une blessure, une joie, la réception d’un cadeau, la découverte d’un paysage, la rencontre d’une personne, le mouvement d’une feuille dans le tourbillon de l’air. L’événementiel est au cœur même de sa chair, les expériences l’ont tissée de l’intérieur, les bonnes fortunes, les mauvaises surprises, les hasards de tous ordres en ont ordonné l’architecture. Mais le factuel, l’impromptu, l’imprévisible n’expliquent pas tout. Mnémosyne est aussi, est surtout, placée au point focal de ses découvertes dans le domaine de l’art, dans celui de la culture, dans ses confluences avec des œuvres qui l’ont envahie et courent en elle selon quantité de flux. Il suffit de regarder l’image avec attention, d’y deviner la vivante symbolique et alors les choses brillent d’elles-mêmes. Ce bonnet d’aviateur, cette lampe électrique, ces chaussons de danse sont autant d’éléments centraux qui concourent à nous la livrer à la hauteur de ce qui, pour elle, joue à titre singulier.

Elle, cette inconnue qui nous offre une si étonnante vision de ce qu’elle est, tâchons d’en percevoir les lignes de force. Celles-ci tiennent entièrement dans le paysage d’une esthétique heureuse dont elle fut la destinataire en des moments privilégiés de sa saisie du monde. D’abord ce bonnet d’aviateur dans sa délicieuse forme anachronique, désuète mais si prégnante, émouvante. Ce bonnet qu’elle découvrit sur la tête pleine d’imaginaire de Saint-Exupéry, ce bonnet dont son héros de papier du Petit Prince était censé être affublé, lorsque, se posant avec son avion dans le désert, il fait la rencontre de cet étrange petit personnage venu de bien plus loin que tous les songes les plus féconds. Se remémorant ceci, Mnémosyne voyage loin, très loin, dans ces contrées si troublantes, si fascinantes des fictions universelles. Alors, en elle, surgissent, à la façon de ruisselets d’eau claire les paroles fondatrices d’un mythe, celui d’une petite divinité tombant d’un astéroïde pour dire aux hommes l’essentiel de leur présence sur Terre, à savoir ce bel humanisme par lequel connaître la poésie, révéler l’amour, découvrir l’inaltérable amitié, l’inestimable valeur de la tolérance. Et voici que les phrases magiques se mettent à scander l’hymne du bonheur, à proférer le simple dont naît la félicité au seul empan d’une juste contemplation :

Et j’étais fier de lui apprendre que je volais. Alors il s’écria :

- Comment ! tu es tombé du ciel ?

- Oui, fis-je modestement.

- Ah ! ça c’est drôle…

Et le petit prince eut un très joli éclat de rire qui m’irrita beaucoup. Je désire que l’on prenne mes malheurs au sérieux. Puis il ajouta :

- Alors, toi aussi tu viens du ciel ! De quelle planète es-tu ?

J’entrevis aussitôt une lueur, dans le mystère de sa présence, et j’interrogeai brusquement :

- Tu viens donc d’une autre planète ?

Mais il ne me répondit pas. Il hochait la tête doucement tout en regardant mon avion :

- C’est vrai que, là-dessus, tu ne peux pas venir de bien loin…

Ensuite cette lampe électrique qui fait retour vers le passé, cette mince clarté qui brillait également dans l’obscurité du ventre de l’éléphant maçonné que Gavroche habitait tout près de la Bastille, en compagnie de ses hôtes d’un soir. C’est ainsi toute lumière contient une lumière, toute ombre une ombre, toute pensée actuelle une pensée de jadis. Cette minuscule lampe était donc, au travers des ans, le reflet, l’écho de ce fragment des Misérables que Mnémosyne lisait, tard le soir dans la clandestinité de sa chambre :

Une clarté subite leur fit cligner les yeux ; Gavroche venait d’allumer un de ces bouts de ficelle trempés dans de la résine qu’on appelait rats de cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu’il n’éclairait, rendait confusément visible le dedans de l’éléphant…

Le plus petit se rencogna contre son frère et dit à mi-voix :

- C’est noir…

- Bêta, s’écria Gavroche en accentuant l’injure d’une nuance caressante, c’est dehors que c’est noir. Dehors, il pleut, ici, il ne pleut pas ; dehors il fait froid, ici, il n’y a pas une miette de vent ; dehors, il y a des tas de monde, ici, il n’y a personne ; dehors, il n’y a même pas la lune, ici, il y a ma chandelle.

Enfin, ces chaussons de danse, cette manière de rêve qu’elle avait longtemps entretenu lorsque petite fille encore, elle ne se lassait pas de regarder dans le livre de peinture de ses parents, les toiles de Degas représentant Deux danseuses entrant en scène. C’était alors, comme si elle, Mnémosyne, s’était vêtue de ces tutus floconneux, aériens, à peine un brouillard dans un matin d’automne, taille serrée dans un écrin de roses, bras en forme de lyre au-dessus de la tête et surtout cette suprême élégance des jambes gainées de soie pâle, cette si belle position des pieds, soit dans une posture d’opposition, soit dans le mouvement d’une subtile harmonie, pointe effleurant le sol de sa délicatesse comme si s’en fût suivi un possible envol, une libération des pesanteurs terrestres.

Et ce qui nous reste à voir, maintenant, c’est ceci, cette esquisse au crayon qui représente Mnémosyne, cette si oublieuse mémoire qu’elle pourrait, à tout moment s’absenter et nous laisser dans la douleur, tout comme elle pourrait déposséder notre Visiteuse de son éphémère apparition. Car, si nous sommes des êtres de corps, des citadelles de muscles et de chair, nous sommes surtout ces dentelles mémorielles dont les liens, les attaches, réalisent notre synthèse et nous assurent d’avoir été alors que nous ne sommes occupés qu’à être dans ce présent concret, cette réalité palpable que nous édifions à chaque respiration, que nous construisons de nos mains laborieuses afin qu’un avenir nous soit offert et une suite promise. Nous sommes des explorateurs de terres vierges, des découvreurs d’impossible et oublions souvent la source qui nous porta là où nous sommes aujourd’hui, qui jamais ne tarit. Faute de ceci nous serions aux portes mêmes de notre propre inconnaissance. Or nous voulons connaître en lisant, écrivant, aimant, nous souvenant de nos premières émotions. Il ne tient qu’à nous de nous y employer. Avec un incomparable bonheur !

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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 15:39
Espiègle, vous avez dit espiègle ?

Œuvre : André Maynet.

Avec cette Etrange, nous n’y sommes pas d’emblée. Il y a comme un décalage, notre vue est biaisée, elle s’embrouille, devient floue comme si quelque brouillard noyait nos yeux, quelque fièvre prenait nos têtes. Nous disons cela en raison du mal que nous avons à la cerner, à en définir les contours, à la nommer adéquatement. Mais quel est donc le prédicat qui lui convient ? De quelle manière pouvons-nous en saisir la nature, cerner d’un trait qui ne soit nullement le fait du hasard, ne se résume à une figure qui, constamment, nous échappe, inévitablement dérape si bien que nos mains sont vides et notre sentiment éparpillé parmi le doute et l’approximation ? Comment ne pas rester sur la périphérie et nous introduire au centre du cercle, là où la signification rougeoie parce que portée à son incandescence ? C’est toujours d’ignition dont il s’agit dès l’instant où notre intellect se heurte à la paroi verticale d’une incompréhension. Nous brûlons, à proprement parler, de savoir. Alors il faut s’armer de crampons et de piolets et commencer l’ascension avec le désir d’atteindre le sommet, là où brille l’ardeur solaire, ne pas chuter avant d’avoir accompli le seul acte digne de nous saisir correctement, celui d’un surgissement au cœur de ce qui est. Mais laissons là cette métaphore « alpinistique » et essayons de polir le verre de la lucidité jusqu’à ce que quelque chose s’éclaire.

Cette Enigmatique, nous disions, est posée devant nous à la manière de la Sphinge avec sa réserve silencieuse de mystère et l’urticante question d’en connaître plus à son sujet que cette pose ambiguë qui est la sienne, dont elle semble tirer un évident profit pour la simple raison qu’elle nous voit désarmés face à sa propre puissance. La lutte entre les genres est toujours cette haute polémique dont le destin décidera qui sera le vainqueur, qui sera le vaincu. Car l’affrontement est de cet ordre : d’un gain l’emportant sur une perte, d’une fierté dont il faut faire son deuil alors que votre adversaire s’amuse de votre dépouille et jette votre oreille aux aficionados dans l’arène comblée de gloire. C’est ainsi, il s’agit toujours d’une apparition dans la clarté et d’une disparition dans l’ombre. Donc cette Mystérieuse, il nous eût été infiniment plus facile de la définir à la mesure de ce qui est habituellement, qui peut faire sens à simplement être visé avec justesse. Comment prédiquer ce qui fuit ? Comment arriver à une nomination qui soit juste et ne dérive pas de la seule fantaisie ?

Nous aurions pu dire Sensuelle ou bien Plénitude ou encore Voluptueuse et alors nous aurions fait signe en direction d’une histoire de l’art qui nous eût délivré, successivement, les chairs pulpeuses, gonflées de sève d’un Rubens ; les peaux nacrées d’un Renoir dans le luxe alangui d’un boudoir ; la démesure plantureuse d’une « Odalisque » de Boucher. Nous aurions pu dire Affranchie ; Sulfureuse ; Provocante et alors nous aurions eu l’impudeur d’une « Fille au miroir » de Rouault ; la débauche formelle et figurative d’un Picasso dans « Les demoiselles d’Avignon » ou bien encore la pose lascive des dames de petite vertu dans le salon rouge de désir de la « Rue des moulins » de Toulouse-Lautrec. Nous aurions eu ce beau carrousel des effigies féminines mais, nous le sentons bien, nous n’aurions pas approché la vérité de cette Apparition d’un iota. Seulement des décharges d’adrénaline, des sentiments glandulaires, des pensées hypophysaires. Car toujours le danger est grand qui menace lorsque nous nous laissons aller à la première impulsion venue, manière d’arc réflexe, de phénomène électrique qui tétanise nos muscles à défaut d’illuminer notre cortex. C’est ainsi, le plus souvent nous nous satisfaisons d’une visée simplement épidermique, d’une brève saisie dont la fulgurance n’a d’égale que sa foncière insuffisance à interpréter quoi que ce soit de pertinent des phénomènes qui viennent à notre encontre. Faute de parvenir au concept, nous nous confions au percept, à l’affect mais nous n’en extrayons pas la substance, nous n’en cherchons nullement la métabolisation, nous contentant de badigeonner la première forme venue du qualificatif immédiat, préférant l’apparence à ce qui la nervure et la porte au regard. A savoir son essence propre par laquelle elle est singulièrement au monde, d’une façon si exacte qu’aucune gémellité, fut-elle parfaite, n’en saurait accomplir la fusion dans une altérité. Ce qui est éminemment beau, c’est ceci : être au monde, être soi, parmi la multitude et ne jamais s’y confondre. Grâce de l’identité qui ne peut ni être échangée, ni dupliquée. Même les tentatives de mimétisme, même les efforts des sosies échoueraient à usurper ce qui existe dans l’unicité, la superbe autarcie, l’indépendance portée à la dignité d’œuvre d’art.

Mais revenons à Celle qui nous occupe ici, dont le questionnement n’est pas arrivé à son terme. Donc nous nous arrêtons aux voiles, aux vêtures de tous ordres, nous prenons les colifichets pour ce qu’ils ne sauraient être, cet indicible de la personne qui court à la manière d’une rivière souterraine, dont nous attendons la résurgence, mais peut-être, cette sortie au jour, faut-il la faciliter, la provoquer en un sens. Nous regardons la parure qui coiffe la tête et nous disons La Coquette. Nous voyons l’étrave du buste, proue infiniment tendue vers l’avant et nous supputons L’Aguichante. Nous rivons nos yeux à la minuscule toile qui enserre le sexe et nous rêvons d’une Madame Claude qui recevrait ses adulateurs dans la discrétion de ses tentures de soie. Nous scrutons les bas résilles et ceux-ci nous tendent le piège de Celle qui vit dans le stupre et la luxure. En réalité, tout comme des gamins aveuglés par les jouets de Noël faisant leurs milles feux dans la vitrine, nous avons confondu nos propres fantasmes avec cette apparence qui, en ses milliers d’esquisses possibles nous a aliénés et remis à quelques images fascinantes à la seule mesure de leur supposée puissance. Bien évidemment, cette pure forme surgissant d’un fond noir comme la suie, nous incline à penser à de bas instincts que seul le diable pourrait alimenter et stimuler du bout acéré de son trident. Mais on ne prête jamais aux autres que ses propres intentions, ses démesures, ses passions secrètes, ses délires parfois. Cette image détonne, non seulement par elle-même, dans sa propre figuration ostensiblement teintée d’une douce provocation, mais elle fait saillie dans l’œuvre habituelle de cet Artiste qui nous a habitués a plus de réserve, mélange subtil de teintes si apaisées, si cendrées, évanescentes que, parfois, elles sont à la limite d’une parution. Mais à initier une interprétation dans le cadre d’une « interpicturalité » ( cette œuvre parmi les oeuvres d’André Maynet), nous nous apercevons vite que le rehaut des couleurs, la posture volontairement équivoque, l’allure générale du Modèle ne jouent pas en mode séparé mais ne peuvent être compris qu’en regard des autres représentations, lesquelles figurent le caractère prédominant d’une manière d’hiératisme, de confidence dans le secret, de visibilité réservée à ceux qui regardent avec les yeux de l’esprit, contemplent avec la vertu de l’âme. Bien évidemment, ici, il ne s’agit nullement d’une conclusion qui pointerait vers une morale stricte, sinon édificatrice d’une conscience rigoriste. Il ne s’agit là que de considérations esthétiques dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles doivent courir tout au long d’une œuvre et ne jamais se limiter à ce qui n’en est qu’une des facettes.

Si, pour clore cet article, une conclusion s’imposait dans le genre d’une fable morale, nous citerions volontiers l’adage qui précise que L’habit ne fait pas le moine, ce qui sera entendu de la manière suivante : jamais nous ne saurions faire des apparences, des postures, des êtres qui se dévoilent, une simple préhension en guise de savoir sûr, de l’ordre d’une authenticité dont nous pourrions nous satisfaire à la manière d’une indépassable et irréfragable connaissance. Car jamais nous ne possédons la vérité du monde, aussi bien d’un Existant à la seule perception immédiate de nos sens, lesquels sont trompeurs, ce que l’expérience nous prouve à chaque progrès que nous essayons de mettre en œuvre pour nous orienter sur le chemin de la vie. Espiègle, vous avez dit espiègle ? Ceci sera le dernier prédicat confié à Celle qui vient à nous, sans doute le plus juste qui soit puisque enté dans la réserve et la modestie du dire. Seule, Elle, Espiègle a le pouvoir de savoir où elle en est de son essence, du moins dans l’approche, alors que notre sort à tous, les Voyeurs, sera celui d’un satellite girant éternellement autour de sa planète. Que ce sort soit enviable, nul n’en doute. Il y a une grande satisfaction dans la résolution d’une énigme, mais tout autant dans les pérégrinations sans fin qui en constituent les délicieuses prémices. Car nous ne saurions mieux dire que de demeurer dans l’acte de la vision !

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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 08:58
Du haut du ciel elle regardait le monde.

Œuvre : André Maynet

***

 A simplement regarder cette image, il demeure impossible de ne pas sortir de soi en direction de ces lieux où souffle l’esprit, ces mêmes lieux que Maurice Barrès chantait dans les belles pages de La colline inspirée. (Ici, je mettrai volontiers entre parenthèses les thèmes religieux évoqués aussi bien que l’archétype des racines auxquelles l’auteur attachait sa fidélité à la nation, pour ne retenir que la beauté de la description qui, en elle-même, est un haut lieu, à savoir un mouvement de transcendance). Voici donc comment Barrès faisait s’élever sa prose en direction du poème, ce langage essentiel par lequel se dépasser et tutoyer les cimaises de l’art. Sur la Colline de Sion :

 En automne, la colline est bleue sous un grand ciel ardoisé, dans une atmosphère pénétrée par une douce lumière d’un jaune mirabelle. J’aime y monter par les jours dorés de septembre et me réjouir là-haut du silence, des heures unies, d’un ciel immense où glissent les nuages et d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse.

 Combien cet extrait respire la beauté, l’attachement au sol qui vous a vu naître, la joie qui est la vôtre à la seule évocation de cette terre nourricière chargée de tous les mystères en même temps que tremplin pour la pure révélation. De qui ? Mais de soi, bien sûr, car, en dernière analyse c’est toujours le soi qui est en première ligne, étrave de la conscience, pointe avancée sur laquelle aboutissent la richesse du monde, sa prodigieuse sensualité. Ici, il convient de faire un bref commentaire de l’extrait qui, ensuite, sera relié à la proposition photographique placée à l’incipit de l’article. L’automne, d’abord, cette saison versant en direction d’une douce mélancolie, inclinant vers la ressouvenance, la réminiscence typiquement proustienne, le bout de terre jouant, au même titre que la Petite Madeleine, l’essor vers un passé qui, présentement, gonfle l’instant et dilate l’émotion jusqu’au bord du ravissement, parfois des larmes qui en sont les perles apparentes. Un grand ciel ardoisé, ensuite, pour dire à la fois l’attirance céleste mais aussi la condition minérale de l’homme dont il essaie de s’extraire à l’aune de ses actes, de ses œuvres, de ses espérances. Et que penser à propos d’une douce lumière si ce n’est l’apaisement de la clarté, mais aussi son attrait ascensionnel, la manière d’effusion que l’on devient soi-même à seulement la contempler, à l’évoquer dans les sombres sillons de l’écorce terrestre. Me réjouir là-haut du silence, ceci exprime la parole toujours silencieuse, incantatoire, pulsionnelle qui fait irruption dans l’antre du corps dès l’instant où ce dernier, pris d’amour, sollicité par l’art devient si léger, si diaphane qu’il consent à se détacher de l’habituelle pesanteur afin de goûter aux délices de l’empyrée. Et que sont les heures unies sinon cette temporalité dont les successives extases du passé, du présent, de l’avenir fusionnent en une seule et même unité, en une identique harmonie de manière à ce que quelque chose comme une parution de l’être puisse devenir saisissable. Ici confluent, en une même sublimité, le profond sentiment de soi, l’unité avec la Nature, la préhension de l’art, l’approche d’une expérience spirituelle telle qu’évoquée par Romain Rolland dans la magique formule du sentiment océanique.

 Que l’on ne s’étonne pas de la mise en relation de l’image et du texte. Dans la belle photographie d’André Maynet, ce sont les mêmes forces qui traversent l’œuvre, les mêmes tensions qui la font s’élever dans l’ordre d’une esthétique purement religieuse. Car l’art est religion, creuset d’une spiritualité, approche du sacré et du sentiment d’expansion qui y est attaché. Si Barrès, du haut de sa Colline, nous invitait à nous dépouiller de notre vêture terrestre pour nous attirer dans le domaine des pures sensations, c’était, en une certaine façon, pour nous libérer de notre lourde matérialité et nous ouvrir les portes d’une passion qui nous ferait nous sustenter au-dessus des choses ordinaires. Ecoutons-le au tout début du livre :

 Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.

 Le créateur de l’œuvre plastique nous dirait-il autre chose ? Ne nous invite-t-il pas, ici, à faire le voyage, en compagnie d’Olympe (comment pourrions-nous la nommer autrement ?), cette pure idéalité dont le corps si aérien, translucide, se situe à la limite d’une visibilité. Le cadre est celui d’un édifice religieux dont les voûtes convergent vers le ciel dans une subtile harmonie. La lumière émane autant du corps du Modèle que des ouvertures supposées, lueur pareille à la cendre, mais aussi, à la clarté du cierge qui brille à l’intérieur du sanctuaire en raison d’un culte rendu aux dieux. Et puis cette échelle, ce symbole universel d’accès aux espaces ouraniens que nous supposons traversés de rapides et impalpables hiérophanies. Puis la colonne au fût si lisse qu’il se confondrait presque avec l’air qui l’environne, puis ce chapiteau aux frises florales qui tutoient la perfection, puis cette étonnante apparition de l’effigie humaine (est-elle encore humaine, est-elle divine ou bien est-elle, seulement, un signe de passage entre deux ordres qui paraissent irréductibles par essence mais, peut-être, parfois, communiquent dans le silence ?) ; cette mince effraction d’une chair si éthérée qu’elle pourrait, à tout moment, se sublimer, devenir pierre philosophale, Nombre d’or, fleur de Lotus, Esprit surpris de lui-même et comme appelé à se confondre avec le nuage, le vol de l’oiseau, s’abstraire d’un vent perpétuel qui nous frappe de sa masse, devenir un Rien, un Néant dont tout procède et dont nous ne pouvons saisir le sens. C’est si haut l’Absolu, si irréconciliable avec nos yeux frappés de stupeur ! Le prodige c’est cela, poser une figure humaine sur un chevalet et l’amener à n’être plus qu’une simple apparence, peut-être une illusion, la dissolution d’une fumée dans la levée grise de l’aube. Olympe, il nous plaît de la croire tout en haut d’un météore, loin, là-bas dans l’air bleu de Thessalie, au centre d’un monastère suspendu au ciel, sur les roches noires de poudingue qui disent encore l’appartenance au minéral, au galet, au ciment qui les assemble alors que leur cimes se perdent, quelque part, dans un rêve impalpable, un imaginaire sans limite, une idée occupée seulement d’elle-même.

 Olympe, nous pourrions demeurer longtemps dans la fascination, la regarder telle le voile de la Māyā , cette illusion qui, nous détournant de nous, parfois, nous conduit au-delà de ce que nous sommes mais que nous ne pouvons nous représenter pour la simple raison qu’un voile est toujours tissé de doute et d’improbable. C’est pour cela qu’il nous attache à lui dans une manière d’étrange ambiguïté, tout comme l’amante se dérobe à la caresse de l’amant dans le jeu infini de l’amour. Olympe nous l’aimons, tout comme nous aimons le vol de l’oiseau de Braque dans le ciel de l’art, tout comme nous aimons cette pomme qui nous conduit au délicieux péché, tout comme nous aimons le Paradis puisqu’il n’existe pas ou bien seulement sur Terre, ou bien dans nos têtes. La seule possession dont nous soyons assurés. Il faut donc consentir à vivre en sa propre compagnie sur le bord de quelque rivière au charme discret ou bien en haut d’une colline inspirée dont nous espérons qu’elle nous distraira de nous-mêmes tout en nous y ramenant. Oh, oui, nous aimons Olympe !

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 15:31
Art minimal de soi.

Œuvre : André Maynet.

Humble, tel est le nom de cette présence dont l’image rend compte avec une belle économie de moyens. Et l’on pourrait encore, grâce à son seul imaginaire, ôter le pied de la table, son plateau juponné, faire disparaître le chandelier, immerger les bouteilles dans le miroir du sol, dissimuler encore et encore sans qu’en rien le sens iconique n’en eût été modifié, renforcé seulement. Car ici, pour l’artiste, il s’agit essentiellement de donner acte au minimal, de mettre l’accent sur le sentiment d’une absence, de nous attirer, nous les Voyeurs dans une vacuité sans fin dont nous ne ressortirons jamais qu’avec la vrille d’une interrogation fichée au centre du corps. Nous ne serons vivants qu’à éprouver cette perte. Nous ne serons existants qu’à approfondir le sens dont la condition humaine est le pivot. C’est pourquoi si nous pouvons, au gré de notre fantaisie, faire abstraction des objets, pour autant il nous sera intimé l’ordre de conserver la silhouette humaine puisque, aussi bien, tout part d’elle et y revient. Nulle autre parution au monde ne pose la question ontologique. Il y faut la dimension anthropologique. Il y faut la conscience. Il y faut la raison.

Avant de parvenir à cette modestie, à ce dépouillement étrange dont Humble est l’esquisse vivante, elle était, au moins dans le registre de la visibilité, tout autre et son aspect se dissimulait sous des couches de vêtures superposées, sous les lianes des colifichets, sous les masques qui glaçaient sa peau de marbrures cosmétiques. Les bandelettes qui, présentement, traversent ici et là sa blanche anatomie, la coiffe pareille à la dure-mère qui aurait retourné son cuir, tout ceci témoigne du temps où, encore reliée à la lourdeur des choses, Humble n’en était que l’écho, sinon la messagère commise à la gloire du paraître. Voici ce qu’autrefois, en un temps de consumation et de pléthore du sensible, cette belle et jeune femme était le portefaix. En ce temps-là, le nôtre, bouffi de monstration outrancière et de visibilité immédiate, infiniment préhensible, voici donc comment se dévoilaient les humains sur la face éclairée de la Terre.

C’était leurs yeux, tout d’abord qui étaient remarquables (au sens premier de se laisser apercevoir), leurs yeux gonflés d’envie, leurs yeux qu’on eût dit habités de bubons tellement ils étaient exorbités à la seule idée de la possession de ce qu’ils voyaient et désignaient comme le Graal à atteindre. C’était leurs mains dont les crochets s’ouvraient et se fermaient alternativement dans l’intention de saisir, de palper, d’enfouir dans le ravin des poches tout ce qui, avoir, possession, idoles des manufactures, pouvait y être accueilli avec l’assurance de ce qui avait de la valeur et réjouissait le cœur. C’était leurs ventres dont la conque ouverte se jetait sur les tables profuses, sur les cornes d’abondance et emplissait son vide des nutriments qui faisaient leurs sclérotiques brillantes et leurs langues volubiles. C’était leurs sexes, hampes dardées, grenades fendues, qui demandaient leur pitance et l’on entendait leurs murmures arboricoles, leurs rampements de racines, leurs grincements de rhizomes. C’était leurs jambes qui, toute la journée s’agitaient en tous sens, car il fallait avoir fait les magasins et les salles de cinéma, car il fallait collectionner les Annapurnas et les fosses marines, car il fallait s’être prélassés dans les piscines en guimauve et sucre candi des ferries aux ventres lourds, aux grappes humaines accrochées à leurs bastingages. Il fallait, il fallait, il fallait

Cette cantilène, on l’entendait se répandre dans les gorges étroites des villes, sur les places des marchés, dans les lieux de villégiatures, au fond des chambres d’hôtel, dans les téléphones qui se faisaient les interprètes bavards de cette bande de cacatoès en quête de quoi qui se présentât à condition que ce fût saisissable, montrable, exposable sur quelque trophée de chasse. Être homme, être femme, en ce temps-là, c’était posséder telle montre de luxe, arborer telle voiture au mufle carré, vivre dans des résidences secondaires au bord de la mer ou à la montagne, près d’un lac, avec vue sur les sommets et la mare bleue d’une piscine rutilant au soleil. C’était cela et uniquement cela, à quelques exceptions près. Mais, heureusement, une petite lumière veillait au creux des chairs, dans la densité ombreuses des cavernes humaines et cette mince luciole qui répondait au doux nom de libre-arbitre, depuis longtemps déjà, était spécialisée dans le tri des choses bonnes et des choses mauvaises. Ecartant de lui-même les pièges du déterminisme, les trappes du fatalisme, les injonctions de la mode et les attitudes bêlantes et trottinantes de la bande à Panurge, le libre-arbitre donc, avait remis bon ordre dans cet immense capharnaüm. Bien sûr, comme dans toute communauté, il y avait les rétifs et les indociles, les disciplinés et les rigides, ceux qui traînaient les pieds et les véloces. Humble était le spécimen le plus rare : une libre disposition à être selon ses propres intérêts, ceux de la Nature et de ses semblables dont elle eût facilement pu organiser la marche. Mais on n’est jamais humble qu’à le demeurer.

Donc, au début de sa prise de conscience (prendre conscience, expression bien nommée entre toutes car elle indique le mouvement, la saisie, la préhension à l’aune desquels notre destin basculant en existence assumée s’instaure sous les auspices de la liberté. Or, y a-t-il quelque chose de plus précieux que d’être à sa guise et d’assumer ses propres affinités, la qualité de son voisinage avec ce qui fait sens dans la beauté, brille dans la splendeur ?), donc Humble consentit tout d’abord à alléger la lourde matérialité dont elle avait cru bon de s’entourer, afin que son logis, plein comme un œuf, lui assurât l’Eden dont elle était en quête, comme tout un chacun sur cette planète. Son habitation, elle la réduisit au strict minimum, ne gardant qu’une pièce à usage multiple, de modestes dimensions. Elle repeignit son cadre de vie en des teintes si douces qu’elles en devinrent presque inapparentes, genre de brume se sustentant à l’aune de sa propre couleur. Elle ne garda ni canapés, ni tables basses, ni télévision, ni livres, ni chaises, ni ustensiles ménagers. Il faut dire, elle se rassasiait d’idées, entretenait son corps avec la mousse de l’imaginaire, enduisait ses cheveux des boucles sans fin de la pensée. Au bout du compte, s’étant dévêtue de tout ce qui ligotait son corps, elle ne garda qu’un mince serre-tête, quelques bandelettes en souvenir des anciennes forteresses vestimentaires. Si bien que, de son anatomie d’éphèbe, ne demeurait apparente que la fente discrète de son sexe que dissimulait à peine un fin liseré pubien.

Mais alors il convient de s’interroger sur la nature et la raison des domesticités qui constituent les amers de sa propre figuration : une table ; un bougeoir ; deux bouteilles. Eh bien voici les confidences qu’a bien voulu me faire Humble. La table que recouvre la corolle blanche de la nappe n’est nullement commise au nourrissage. Vous n’y verrez la moindre provision de bouche. Elle est simplement destinée à la rencontre de soi avec soi, à la méditation, elle est le lieu sans objet qui se suffit à sa propre symbolique, à s’interroger sur son être et lui donner un point d’appui. Ascèse, direz-vous. Nourritures spirituelles. Hauts lieux où souffle l’esprit ? Seule Humble pourrait y répondre. Quant au bougeoir, son essence est transparente si l’on peut dire. Siège de la lumière, support de la beauté, centre rutilant de l’intelligence, principe dont s’écartent les ombres mauvaises, dont s’absentent les manifestations délétères. Et puis 5 bougies, comment ce nombre nous ferait-il faire l’économie de l’harmonie pentagonale des Pythagoriciens dont l’empreinte traverse l’architecture des cathédrales ? Comment ne pas se référer, grâce au principe des analogies, à l’étoile à 5 branches, à la fleur à 5 pétales, laquelle placée dans le symbolisme hermétique, au centre de la croix des 4 éléments en dévoile la quint-essence ou l’éther ? Enfin les 2 bouteilles qui émergent à peine du sol pareil au miroir de l’onde ne seraient-elles pas, tout naturellement, des bouteilles à la mer, des messages, des porteurs de significations, des langages en attente de s’actualiser sous la puissance d’Eole visitant leur enceinte comme il le fait d’une bouche humaine afin que souffle et verbe réunis puissent témoigner de la puissance et de l’exception d’être ?

En guise d’épilogue -

monotonie, aux voyages qu’il faut faire, aux spectacles qu’il faut avoir vus, aux tâches usantes à accomplir, cette brusque idéalisation du réel sonne à la manière d’un lyrisme peu enclin à s’amarrer aux choses ordinaires. Un genre de Ciel utopique flottant bien au-dessus des réalités matérielles de la Terre et des Terriens, des Terriennes aussi bien. Certes la marche est haute. Certes le saut est bien improbable conduisant l’homme de son expérience commune à cette brusque intellection le projetant dans les hautes sphères d’une empirie rare. Certes ceci est une utopie, donc étymologiquement un non-lieu. Mais, précisément, un non-lieu, par essence, simplement parce qu’il est dépourvu du moindre prédicat les contient tous en puissance. Soyons donc utopiques et sachons-le. Nous serons libres, infiniment libres. Ceci tient à nous, rien qu’à nous. Ceci nous le savons mais avons du mal à l’assumer. Raison de plus pour jeter aux orties tout ce qui nous enchaîne et nous retient dans l’enceinte même de notre corps ! Il y a mieux à faire !

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 15:30
De l’accentuation du sens.

Œuvre : André Maynet.

Jamais nous ne comprendrons mieux cette image qu’à la livrer au jeu des homologies formelles. Femme-paysage qui nous demande, un instant, de nous éloigner d’elle, afin de mieux la retrouver ensuite. Car la compréhension est rarement dans l’immédiateté du paraître, seulement dans la prise de distance, le long métabolisme de ce qui est à dire mais demeure toujours dissimulé sous la vitre opaque du quotidien. Donc, cette Femme dont le mystère constitue le signe le plus apparent, amenons-la à n’être, provisoirement, qu’une géographie, une carte, un plan semé de points géodésiques avec lesquels il faudra nous entendre. Amenons-la à être cette belle steppe de Mongolie, cet espace libre parcouru de vent et de ciel, ce libre usage du monde si, cependant, nous consentons à renoncer à notre royauté pour regarder la Nature avec des yeux justes, à trouver en elle la pluralité des significations qui s’adressent à nous sur le mode crypté. Car la terre, le nuage, la douce colline, le ruisseau au frais des ombrages, la fuite diagonale du vent, la brume de l’aube, tout ceci nous parle le langage simple par lequel nous sommes au monde. Les yeux ne s’éclairent qu’à scruter l’ombre, les oreilles ne s’ouvrent qu’à deviner le chant de l’herbe, les mains ne saisissent qu’à sentir, dans leur creux, la tresse d’eau de la fontaine venue du plus profond des choses.

De l’accentuation du sens.

Steppe de Mongolie.

Source : Chine escapade.

Mais ne nous égarons pas. Nous parlions de la steppe. Décrivons-la afin qu’elle nous délivre, comme au travers de cette Inconnue que nous approchons, les lignes de sens dont elle est la face visible. Le sens est partout présent. L’univers, à défaut d’être saisi dans sa réalité matérielle, - cette dune, cette demeure de ciment, cette vague qui se dresse avant de s’écrouler -, nous devons l’aborder en tant que possibilité d’une compréhension, en tant qu’ouverture d’une infinie interprétation du cosmos, autrement dit de cet ordre du monde qui possède son lexique, sa syntaxe, sa souterraine sémantique. Ce n’est que lorsque ce qui nous entoure se lève selon un langage que nous pouvons assumer notre essence, à savoir être des hommes de Parole. La steppe est là avec son immense étendue d’herbe sauvage, cette teinte à mi-chemin du jaune, à mi-chemin du vert que l’air de Mongolie lisse de la pureté de son voile. Cette étendue est si vaste, si éphémère que notre regard pourrait presque en faire l’économie. Nous pourrions l’oublier et n’apercevoir que quelques signes de vie venus de nulle part. Ce que nous voyons - les points géodésiques, les repères, les sémaphores qui animent le vide -, ce sont : les troupeaux de chevaux à la robe bai, à la crinière noire ; les monticules réguliers des « ovoo », ces cairns voués à la culture chamanique ; des drapeaux de prière multicolores qui faseyent au vent ; les mottes hirsutes des yaks, leurs cornes en forme de lyre ; les toiles blanches des yourtes surmontées de leurs toits en forme de cônes par où s’échappe le fumée. C’est cela que nous livre la steppe, ces lignes de force, ces concrétions du sens dont la toile rase de l’herbe assure la synthèse. C’est en effet, en vertu de ce principe dialectique, des formes (les cairns, les yaks, les yourtes) surgissant du fond (la vaste prairie) dont elles proviennent que peuvent venir à nous les signaux à partir desquels s’édifiera notre aperception de ce lieu doué de vie, traversé de confluences multiples, venues du plus loin de l’espace, de l’infini du temps.

Et maintenant, nous disons de Sensuelle la même chose que ce que nous évoquions à propos du haut plateau de Mongolie. A savoir que Sensuelle (qui veut dire, la mise en alerte des sens, la sublime polysensorialité au travers de laquelle elle se montre à nous en même temps qu’elle prend acte de sa propre présence), Elle, donc, dispose aussi de ses propres jalons, de ses remarquables balises dont la lecture nous indiquera le chemin à emprunter de manière à la connaître. Les repères, les voici, résumés à quelques points saillants que l’Artiste a bien voulu mettre en exergue, grâce à une subtile coloration, afin que notre avancée ne se fasse à tâtons : les yeux, la bouche, les oreilles, les mains, le sexe, les pieds. Ces divers fragments corporels, ces monticules de chair jouent en écho avec les amers de Mongolie, yaks, yourtes, ovoo. Ces cibles de la représentation humaine sont les verbes (voir, goûter, entendre, sentir, marcher, jouir) qui s’adressent à nous, alors que le reste du corps (semblable à l’herbe de la steppe), noms, adjectifs, adverbes, constituent les liens qui complètent et accomplissent le sens. Autrement exprimé, Sensuelle est cette belle forme sculpturale, cette effigie de marbre ou bien d’albâtre, cette sublime étendue qui ne devient réellement visible aux yeux des Voyeurs que nous sommes qu’à l’aune des prédicats corporels grâce auxquels elle s’approprie le monde et communique avec lui. Yeux, mains, oreilles sont les formes verbales (voir, toucher, entendre), sorte de langage performatif parachevant l’œuvre du monde à laquelle le seul territoire de peau, cette blancheur, ce silence, cette attente d’une profération, n’auraient pu donner acte en raison même de leur apparente passivité. Créer du sens n’est jamais que cela : une forme de passage du non-dit au dit ; de l’ombre à la lumière ; du corps silencieux à un corps parlant. Or, dans la meute de chair, ne sont jamais plus prolixes, que les portes d’entrée, les points de contacts, les liaisons entre la confondante intériorité et cette extériorité qui vient clôturer l’œuvre commencée à bas bruit dans l’occlusion de cette glaise lourde qu’est le corps. Mais, pas plus que les verbes ne sauraient signifier à eux seuls, pas plus les noms n’y parviendraient depuis une autarcie qui les placerait dans une sorte de territoire fermé. Il faut un nécessaire échange, une mutabilité, une conversion, de l’herbe qui accueille et de ce qui y est accueilli. Du corps libre et non-disant à ce qui s’y annonce. C’est cela dont cette image est l’icône en même temps que la belle démonstration. Sensuelle, jamais nous ne la ferons mieux nôtre qu’à la sentir traversée par les courants qui l’animent et la portent au jour. L’œil qui regarde se lever l’aube, l’œil dans lequel coule la clarté, la luminosité de l’œuvre belle ; l’oreille qui perçoit le murmure de la source, l’imperceptible cantilène de l’Aimée ; la bouche qui s’abreuve du nectar des heures pleines, chante les sublimes mélodies, se livre aux suppliques dont elle tisse la toile de ses plaisirs ; les mains ouvertes dans le geste du don ou bien fermées pour dire le refus de ce qui ne saurait être, l’aliénation, l’empire des dominations, la main qui façonne l’argile, lui donne forme, dresse l’amphore chargée de recueillir le breuvage des dieux dont les humains font l’offrande afin que quelque chose ait lieu qui les élève, les délivre, au moins provisoirement, de leur mortelle condition ; les pieds, ces messagers en contact avec la terre qu’ils martèlent de leur marche têtue, obstinée, pareils à des pèlerins, car les hommes sont toujours en chemin, en quête d’eux, afin que, se reconnaissant, ils puissent ouvrir la voie de l’altérité, du partage, de la navigation hauturière parmi les écueils, les joies et les peines, les malédictions et les brefs bonheurs ; le sexe, cette amande si noble, si douce, dont l’ambroisie est promesse de félicité, souhait de disparition-apparition car l’acte d’amour nous révèle à nous-mêmes, à l’autre, en même temps qu’il nous soustrait au monde car la joie est toujours ineffable dont la voie mystérieuse du surgissement dans l’autre est comme une mort annoncée, jamais on n’en ressort indemnes, seulement marqués du sceau de la perte, de l’empreinte du désir toujours renouvelé dont nous savons que le tarissement sera notre dernière parole avant que ne s’ouvre la ténèbre et s’impose l’éternel silence.

C’est avec un genre de grave solennité que se conclut cet article, tant le sens qu’il soulève, s’auréole de tragique en même temps qu’il se fait le chantre de l’exception de vivre. Telle la dialectique de la steppe et de la yourte ou bien du corps lisse et blanc en rapport avec les stances colorées que sont les organes des sens, qui nous ouvrent à l’empirie de l’être et nous tiennent en suspens puisque être ne fait sens qu’à convoquer son contraire. « Je sens donc je suis », telle pourrait être la formule d’un cogito sensualiste auquel nous sommes tous redevables, d’une vue qui nous émeut, d’un son qui nous bouleverse, d’une oreille à qui se confier, d’une main à accueillir dans la plénitude de la sienne, d’un pied à suivre dans l’avancée de l’heure, d’un sexe à habiter auquel toute idée de génération est inconditionnellement liée. Oui, vraiment, nous ne sommes que des êtres de passage qui, au hasard de leurs pérégrinations, accentuent tel ou tel sens, pensant infléchir le monde selon nous. A moins que ce ne soit le monde qui fasse sens à notre place. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une même et unique question ?

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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 10:51
D’elle naît la lumière.

Œuvre : André Maynet.

Souvent, avec Bergeret, nous avions des discussions passionnées sur l’ombre, sa relation avec la lumière, la valeur des contrastes, le symbolisme qui naissait à leur rencontre, cette pureté dont l’obscurité créait l’essor sans même qu’on pût en déceler les limites réciproques, le jeu subtil et c’était ceci qui nous tenait en haleine, ce suspens, ce secret, précisément. Nous n’aurions voulu à aucune condition qu’il se révélât au risque de détruire la fragile citadelle conceptuelle que nous avions élaborée au fil du temps. Nos propos fiévreux, la plupart des jours (comment aurait-il pu en être autrement alors que nous étions, constamment dans le tutoiement de l’indicible ?) nous conduisaient sur les rives des œuvres d’art. Et c’était Ingres et son « Bain turc », non tant les poses lascives de ses modèles, les profondeurs chatoyantes de la couleur, que la carnation à proprement parler phosphorescente de cette Abandonnée à l’extrême droite de la toile, cette teinte rayonnante comme si la peau avait été habitée de parole, la chair le foyer d’une source vive, d’une eau infiniment originelle qui, sans doute, aurait eu beaucoup à nous apprendre. D’elle d’abord, de nous ensuite. Il n’était pas rare, dans ces moments d’effervescence, que Bergeret s’évadât du côté de Michel-Ange, ce prodige de la Renaissance qui avait sculpté dans la lumière d’un bloc de Carrare cette inoubliable image de David dont la texture même tenait du miracle, à savoir d’une pure présence au monde à l’aune d’un corps si parfait qu’il ne pouvait qu’être l’émergence d’une idée, la floraison d’une pensée. En effet, comment rendre visible ce qui ne l’est pas, la simple beauté, le dire essentiel, l’imaginaire porté à la dignité du sublime ? Un tel corps existerait-il dans la réalité que les hommes se hâteraient de le détruire. Jamais on ne saurait supporter une telle perfection dont l’évidente hauteur nous réduirait, en quelque sorte à néant.

Un jour que nous échangions à propos des profondeurs tonales de la lumière, de la luminescence de l’ombre, à la manière du génial clair-obscur du Maître d’Amsterdam (nous avions une commune ferveur pour le « Philosophe en méditation »), Bergeret jetant sur la table une liasse de fort papier jaune contenant des clichés dont il était l’auteur m’invita, comme à son habitude, avec son ton enjoué sous lequel perçait une pointe d’amertume ou bien de rancœur assez approximativement explicitée : Allez voir du côté de l’Ecosse, vous y trouverez, peut-être, quelques réponses à vos interrogations ! Et, sans plus d’explications, il me laissa, décontenancé, sous la lueur de la lampe qui faisait étrangement penser à la clarté de soufre des ampoules inactiniques sous lesquelles les photographes, autrefois, tiraient les épreuves avant même qu’elles ne soient exposés à la clarté du jour. Une manière de conflit entre l’ombre et la lumière, un genre d’aube précédent le déchiffrement du réel. Sous les yeux, j’avais le carnet de voyage de Bergeret lors d’un séjour sur la terre du Galloway, semée de vent et de solitude dont Thomas Carlyle traçait ainsi le portrait : Aucun philosophe au monde peut-être ne mène une existence comme la mienne […] J’ai pour me promener une longue terrasse, trois kilomètres ou plus, que l’on appelle le chemin du Glaister Hillside. De là j’ai vue sur le pays granitique du Galloway et, jusque dans l’Ayrshire. C’est une vision austère ; où la pensée n’est la plupart du temps interrompue par aucun objet vivant et peut avancer sans obstruction jusqu’à l’infini. Car la désolation et la solitude sont les choses les plus éternelles. Laissé à lui-même, l’homme est une espèce d’être surnaturel, et dans un tel Patmos peut très bien écrire une Apocalypse… Une apocalypse, l’éclair précédent l’éternelle ténèbre. Toujours le même questionnement. Toujours la même amplitude nous faisant basculer de la vie semée de clarté à la mort enduite d’obscurité.

Je viens de poser le livre du Philosophe sur la banquette du train. C’est un peu comme si mon voyage prolongeait son imaginaire en même temps que celui de Bergeret dont les belles photographies en noir et blanc sont plantées au vif de ma chair. Je suis venu ici, en Ecosse, pour déchiffrer un mystère, celui de la lumière, et ne repartirai qu’après que j’en aurai trouvé le chiffre, résolu l’énigme. Le temps est gris, pareil à la médiation entre le jour et la nuit. De longues zébrures blanches strient les vitres. Des rafales de vent. Des nuées de brume qui instillent au plus profond de l’âme des pliures romantiques, dessinent l’ébauche d’une mélancolie. Ô combien, alors, mon esprit prompt à s’enflammer calque sa marche sur celle de ce Carlyle mystique, éprouvant dans le globe des yeux cette vision austère dont Bergeret dit qu’elle est mon empreinte sur les choses. Maintenant le convoi longe le paysage de l’Île de Mull, ses tapis d’herbe courte, ses lacs où se noie une lumière d’argent si lente qu’on la croirait immobile. Au loin une presqu’île plonge son étrave dans une traînée de cendre et les collines à l’horizon sont des lambeaux de toile arrachés au ciel. Les passagers du train semblent perdus dans la contemplation de cette nature qui paraît les traverser sans même qu’ils en aient conscience. Puis une vallée. Glen Etive et un ruisseau semé de grosses pierres. Son cours comme éclairé de l’intérieur. Ses berges abandonnées au noir, au sombre, à l’indistinct. La montagne pelée que balaie une vive lumière. Des nuages en partance pour une longue dérive. Le silence est si grand sauf le grincement des bogies sur la voie qui sinue et cherche son tracé. Il est si heureux de se livrer, ainsi, à sa propre perdition et de demeurer une simple énigme que rien, jamais, ne viendra résoudre. C’est si complexe l’humain, tellement embarqué dans un réseau complexe, comme ces gares de triage où les nœuds des rails dessinent la meute même du chaos. La gare enfin. Sa marquise de zinc ouvragé. Ses bancs sur lesquels personne n’attend. Ses quais de pierre usée. Un poteau indicateur avec l’inscription à demi effacée Dunnottar Castle. Le chemin monte à l’assaut de la forteresse de rochers. Immense cône de lave noire se dressant face à la flaque étale de la mer. La pyramide des toits émergeant du sommet. La découpe fantastique de la forteresse sur le mystère de cette Ecosse si mystérieuse qu’elle demeure impalpable, cernée de secrets, enveloppée de cet air inquiet qui, partout, en accentue l’austère esthétique.

Une lourde porte de bois pivote en grinçant. L’air est humide, pareil à une poix qui colle aux cheveux et plie le corps dans des bandelettes de momie. Une grande salle. Des murs épais, sourds, à la consistance de catacombe. Personne et mes pas frappent le sol avec l’insistance d’un martèlement. Inquiet. Dédié au questionnement. Le cube de pierre gris-bleue est découpé de voûtes romanes, d’une fenêtre borgne, d’une autre étroite par où pénètre une lumière blanche, un peu éblouissante pour le visiteur que je suis, perdu dans la masse ténébreuse du doute, de l’incompréhension. Lumineuse, d’abord je ne l’ai pas vue. Simplement devinée avec la même émotion que ressent un enfant à tâter le papier glacé d’une pochette-surprise, à essayer d’en deviner le contenu, à palper le flot contenu de son désir. J’aurais tant aimé que l’ami Bergeret fût là, tout proche de moi, le ruisseau des affinités nous ressourçant dans une commune émotion. Voici enfin que surgissait du néant cette si belle sémantique de la lumière, cette poésie des phosphènes, cette résurgence d’une vérité enfouie depuis les lointains du temps. Lumineuse était cette fée venue d’on ne sait où, (peut-être était-elle une déclination de la pierre, une dentelle de clarté, la puissance condensée d’une gemme ?), Lumineuse était tout à la fois corps et esprit, passé et présent, retenue et passion, âme et chair que des liens ténus tissaient dans la plus heureuse des parutions qui fût.

Dire Lumineuse, c’est dire ceci : casque de cheveux couleur de cuivre que retient la boule d’un chignon, ovale du visage tellement semblable aux lacs des volcans, arc des sourcils à peine ébauché, yeux verts mystérieux comme celui d’une déesse antique, pommettes d’écume, rehaut des lèvres se dissimulant sous l’efflorescence d’un sourire retenu. Dire Lumineuse, c’est déjà éprouver la texture de la lumière, en connaître les grains légers, en ressentir, sur sa propre peau, le fourmillement, milliers de pattes d’insectes pressées de parcourir l’espace des secondes. Buste si léger que soutient l’étoile brune des aréoles, dardées, sans doute dans le souci de paraître, d’éprouver la gamme des tons, la palette infinie de la vie. Discrète ligne soulignant le raphé médian du buste, le partage de l’anatomie en deux parties que la nature a assemblées, tout comme le symbole réunit, dans une quête de sens, les deux tessons de poterie complémentaires. En bas, tout en bas, à la limite de la perception, le buisson ombreux du sexe, signe empli de mort et d’inachèvement afin que l’amour ait lieu, enrayant le cercle de la finitude, initiant le cycle de la génération. Bras ouverts dans l’évidente disposition à être. Creux des reins cambré dans l’attitude du désir, de la puissance, de la possible domination. Lumineuse sûre d’elle, de son déploiement, de sa capacité à enfanter ce qui brille de l’intérieur, à savoir les rayons infinis de la signification, à semer l’ambroisie du poème partout où la terre fertile des hommes accueille et accomplit la tâche de l’exister.

Je suis venu ici, en Ecosse, pour déchiffrer un mystère, celui de la lumière, et ne repartirai qu’après que j’en aurai trouvé le chiffre, résolu l’énigme. Oui, bientôt je pourrai repartir, revenir au pays des hommes libres et leur dire le lieu de provenance de la lumière. La lumière ne nous est jamais donnée de l’extérieur comme une offrande que nous aurions à porter au-devant de nos corps, à la manière d’un objet ou bien d’un sceptre royal. La lumière n’est nullement posée face à nous comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre, d’une représentation à laquelle nous assisterions dans la passivité. La lumière c’est nous qui la créons à l’aune de notre corps. Mais regardez donc Lumineuse. Elle éclaire de l’intérieur, sa chair est un luxe, sa peau un photophore dont nos yeux étonnés sont éblouis. C’est pour cette raison d’un éblouissement que nous n’en percevons pas l’origine. Le Soleil, la Lune, les Etoiles en sont les échos, les réverbérations. Il faut inverser notre regard, en assurer la nécessaire conversion de manière à ce que, visant dans l’adéquation, chaque chose puisse révéler son coefficient d’éclairement, de désocclusion de ce qui est dissimulé et trouble notre vue. Ôtez Lumineuse par la fantaisie de votre seule volonté et vous n’aurez plus, dans la grande bâtisse de Dunnottar Castle, qu’un amas de pierres grises muettes, cernées de froid, mutiques comme le sont les esprits congelés, ceux qui, jamais, n’ont aperçu le rayonnement de l’art, le flamboiement de la littérature, le chatoiement de la peinture. Regarder Lumineuse dans son prodige de visibilité (qui n’émane que d’elle et, incidemment, du regard que nous lui adressons), c’est rendre discernables, non seulement toutes les anatomies signifiantes depuis les Vénus préhistoriques jusqu’à ces corps armoriés contemporains qui portent les héraldiques de l’être en passant par les effigies féminines d’un Renoir, d’un Rubens (ces plénitudes), d’un Modigliani dont les nus sont une fête de la chair, certes, mais, surtout, de la lumière qui les traverse et les manifeste en tant que postes avancés de la conscience. Rien n’est jamais dévoilé qu’à la clarté de l’intellection, à l’aune d’une compréhension, à la mesure d’une quête de ce qui est et, constamment, nous interroge.

J’ai pris le chemin du retour. Le même train qu’à l’aller, pareil à un éternel retour du même. Identique clignotement contre les vitres que balaie la pluie. Du blanc. Du noir. De l’ombre. De la lumière. Au loin brille un lac, pareil à une peau de femme lustrée d’une sorte d’aube grise. Parfois émergent de l’eau, pareils à des blocs d’incertitude, des moellons de pierre qu’on prendrait pour des monstres antédiluviens. Au hasard du voyage j’ai pris, à la volée, quelques photographies. Certaines si confuses, si peu lisibles qu’elles alimenteront les discussions, le soir, tard, sous la lumière blanche de l’opaline. Avec Bergeret, saurons-nous, au moins, regarder avec l’intensité qui convient à cet œil de l’esprit sans lequel les choses demeurent celées ? Je crois bien que ces lacs au sombre miroitement dissimulaient, dans leurs plis d’ombres, quelque intelligibilité. Saurons-nous l’amener au paraître ? Saurons-nous ? Nous n’avons que cela. En-deçà, au-delà, ce qui, se confondant avec la nuit, nous plonge dans une confondante cécité. Alors il n’y a plus de progression. Seulement les mains tendues vers le silence et la fuite éternelle du temps !

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 09:56
Van Gogh : un destin racinaire.

« Les Souliers ».
Vincent Van Gogh
.

Source : Hansen- love over-blog.

***

« Dans l'obscure intimité du creux de la chaussure

est inscrite la fatigue des pas du labeur.

Dans la rude et solide pesanteur du soulier

est affermie la lente

et opiniâtre foulée à travers champs,

le long des sillons toujours semblables,

s'étendant au loin sous la bise.

Le cuir est marqué par la terre grasse et humide.

Par-dessous les semelles

s'étend la solitude du chemin de campagne

qui se perd dans le soir.

A travers ces chaussures

passe l'appel silencieux de la terre,

son don tacite du grain mûrissant,

son secret refus d'elle-même

dans l'aride jachère du champ hivernal.

À travers ce produit

repasse la muette inquiétude

pour la sûreté du pain,

la joie silencieuse de survivre

à nouveau au besoin,

l'angoisse de la naissance imminente,

le frémissement sous la mort qui menace. »

Extraits de Chemins qui ne mènent nulle part.

(Gallimard). Heidegger.

Note de lecture.

L’article qui suit ne saurait prétendre, à lui seul, énoncer une vérité sur Van Gogh pas plus que sur le contenu de son œuvre. Il voudrait seulement mettre en évidence la constante oscillation de Vincent entre un surinvestissement dans la totalité du réel en tant que ses éléments constitutifs, eau ; air ; terre ; feu, penchant alors dans les manifestations du génie ou bien dans son contraire, la folie, celle-ci réduisant le réel à une forme élémentaire ne demeurant qu’à titre de trace, à savoir cette terre qui constituera le dernier lieu de sa peinture. On assistera donc à une constante décroissance, lisible à même l’œuvre, qui fera chuter les éléments à valeur fortement symbolique jusqu’à provoquer leur quasi-disparition, fin tragique de l’artiste comme renoncement à être y compris par la grâce de l’art.

Essentialité d’une parole.

Si le texte du Philosophe d’ « Être et temps » peut à juste titre figurer en préambule de cet article sur Van Gogh, combien les quatre lignes suivantes sont à même de s’inscrire dans l’essentialité d’une parole, à savoir de fixer, dans l’espace de quelques mots, la singularité d’un destin hors du commun.

« A travers ces chaussures

passe l'appel silencieux de la terre […]

l'angoisse de la naissance imminente,

le frémissement sous la mort qui menace. »

Tout y est qui dit la modestie du simple ; l’attrait irrésistible de la terre ; l’angoisse de naître à soi, au monde, à l’art ; l’appel de la mort qui clôturera une vie trop tôt consommée. C’est de tout ceci dont, maintenant, il faut tâcher d’apercevoir les nervures signifiantes.

Les chemins de la critique.

Ecrire sur un destin aussi exceptionnel consiste, au minimum, à éviter trois écueils aussi dommageables les uns que les autres à la connaissance de l’artiste, à la vérité qui lui est propre. Soit tomber dans un lourd pathos, une esthétique du tragique dissimulant, sous l’événementiel, la texture même de la démarche artistique en même temps qu’éthique. Soit crouler sous le dithyrambe, lequel éclaire l’art à défaut de nous laisser percevoir l’homme. Soit, enfin, demeurer en dehors de l’œuvre et n’en apercevoir que les propositions formelles si novatrices qu’on les assimile à une incapacité du peintre à s’exprimer, si ce n’est à une impossibilité à figurer dans le champ des recherches plastiques.

***

Une nécessaire biographie.

Si bon nombre d’œuvres pourraient être abordées au seul prétexte de leurs qualités formelles, l’évidence de ces dernières autorisant à faire l’économie d’une investigation biographique (certes la vie, jamais, ne peut être dissociée de l’œuvre, mais, parfois, elle ne contribue à sa connaissance qu’a minima), ici, avec Vincent, la peinture est comme une concrétion corporelle, le prolongement de la chair du peintre dans le tissu même de la réalité. Certaines aventures existentielles, celle d’Artaud ou bien de Lautréamont, de Van Gogh, bien entendu, transparaissent d’une manière si prégnante dans leurs créations que ne pas les évoquer consisterait à se couper des racines fondatrices d’une possible compréhension.

Les étapes d’une vie.

« Van Gogh grandit au sein d'une famille de l'ancienne bourgeoisie. Il tente d'abord de faire carrière comme marchand d'art chez Goupil & Cie. Cependant, refusant de voir l'art comme une marchandise, il est licencié. Il aspire alors à devenir pasteur, mais il échoue aux examens de théologie. À l'approche de 1880, il se tourne vers la peinture. Pendant ces années, il quitte les Pays-Bas pour la Belgique, puis s'établit en France. Autodidacte, Van Gogh prend néanmoins des cours de peinture. Passionné, il ne cesse d'enrichir sa culture picturale : il analyse le travail des peintres de l'époque, il visite les musées et les galeries d'art, il échange des idées avec ses amis peintres, il étudie les estampes japonaises, les gravures anglaises, etc. Sa peinture reflète ses recherches et l'étendue de ses connaissances artistiques. Toutefois, sa vie est parsemée de crises qui révèlent son instabilité mentale. L'une d'elles provoque son suicide, à l'âge de 37 ans. » Source : Wikipédia.

La galaxie vangoghienne.

Quatre personnes seront déterminantes tout au long de l’existence de Vincent. Elles seront l’image de figures tutélaires dont, jamais, il ne pourra s’affranchir. Elles traverseront sa vie et son œuvre au point d’y graver d’ineffaçables stigmates.

* Vincent Wilhem Van Gogh, son frère mort-né le 30 mars 1852, tout juste un an avant sa propre venue au monde, lui, le peintre qui naîtra le 30 mars 1853. Comme si, déjà, le destin avait gravé, dans sa propre date de naissance, le poids d’une dette à combler. Car, naître « en remplacement » de celui qui vous avait précédé crée, pour le moins, quelques « obligations » : en porter la mémoire vive au-dedans de soi, en constituer, en quelque sorte le « rachat », vivre « par procuration » cette vie qui ne vous était nullement allouée comme la vôtre mais que vous avez « subtilisée », au moins sur le plan symbolique. Votre nom à l’identique, celui qui signe votre identité et soutient votre essence, ce même nom à la lettre près, gravé sur cette pierre tombale qui, déjà, en filigrane est la vôtre. Parvenir à naître après cela ? Parvient-on au moins à soi ? Jamais Vincent n’accomplira ce deuil qui l’eût conduit à s’assumer en tant que tel et non comme simple miroir d’une vie avortée, conduite à la terre avant même d’avoir vu le jour, aperçu la lumière. Echarde vive plantée au milieu de la chair. Jusqu’à la mort.

* Le père, Théodorus, pasteur protestant sans grande envergure, nommé familièrement « Pa », mais que le diminutif n’aille pas abuser, l’image paternelle est si dégradée, si détestée, que, bientôt, ce sera le qualificatif de « rayon noir » qui sera accolé à son nom, comme si une œuvre de destruction devait résulter de sa seule présence.

* La mère, Anna Cornélius, dite « Moe », cette génitrice à l’utérus cerné de mort, ce même utérus qui a porté au jour Vincent, cet enfant par défaut, subsidiaire, supposé réparer une douleur, combler une cicatrice. Cet enfant considéré comme malvenu, couché sous l’ombre de son cadet, Théo, « l’enfant couronné », l’élu dont on attendra tout alors que de l’artiste on n’attendra rien. Sauf qu’il intègre l’asile et signe ainsi sa disparition.

* Théo, Théodore enfin qui ceint le cercle de famille et l’accomplit en quelque sorte, remplissant toutes les fonctions, substitut du père et de la mère défaillants, protecteur, « nourrice » qui pourvoit aux besoins quotidiens de son frère, lequel ne gagne strictement rien avec ses œuvres qui ne se vendent pas. Entre Théo et Vincent s’établissent, tour à tour, des liaisons fusionnelles, une existence quasi-osmotique, des rapports si étroits que l’un n’envisage pas de vivre en l’absence de l’autre. Mais échoit à ce couple atypique ce qui échoit à tout amour poussé jusqu’en ses derniers retranchements, jusqu’à ce que son frère épouse Jo, Johanna Bonger, dont il aura un fils prénommé Vincent Wilhem en l’honneur de son oncle. Neveu auquel il survivra de peu, pas plus que Théo ne survivra à la mort de Vincent.

A cette seule évocation on comprend mieux l’étrange atmosphère familiale dans laquelle « baigne » (parfois de loin) Vincent, ceci légitimant le plus souvent l’inclination au pathos de ses divers biographes.

Une condition racinaire.

La thèse ci-après développée tâchera de faire apparaître Vincent à la lueur de la métaphore racinaire. Comme si tout être humain, en partance pour son destin avait, constamment, à émerger de son propre sol, de sa terre fondatrice afin de connaître la lumière grâce à laquelle il sera au monde dans la clarté. A défaut de ceci, surgir au plein jour, l’homme, tel une racine enfouie dans la lourdeur de la glaise végétera dans la tunique de sa racine, de ses rhizomes qui tapisseront son vécu au-dessous de la ligne de flottaison de l’existence, monde étrangement chtonien, sourd, compact dont, parfois, il ne « ressortira » qu’à s’annuler lui-même, le suicide demeurant la seule liberté, la seule ressource permettant de se soustraire à la sombre déréliction partout régnante. Ici, bien évidemment, s’aperçoit la conception sartrienne de l’existence symbolisée par cette racine « noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur », selon les termes d’Antoine Roquentin dans « La nausée ». Cette même nausée qui, sa vie durant, sera la figure la plus palpable saisie par Van Gogh.

Du génie à la folie.

Le destin de Vincent est si exceptionnel qu’il oscillera, sans cesse, entre deux pôles antagonistes, du génie à son contraire. A moins que la folie n’en constitue, simplement, la face inversée, invisible mais toujours présente. Le génie, terme si galvaudé qu’il convient de le considérer comme cette faculté singulière de création, ce regard visionnaire qui, souvent, fait naître les avant-gardes et donne essor à un nouveau paradigme de la connaissance. A contrario la folie, dans ce contexte particulier, se définira comme le désespoir, le non-sens lié à ces périodes dépourvues d’attaches, à ces déserts qui suivent la fertilité d’une pensée, la maîtrise d’un art. Ce basculement d’un état hors du commun à son envers contingent, aporétique, nous souhaiterions le faire apercevoir à l’aune d’une symbolique convoquant les éléments terre, air, eau, feu, selon des investissements divers conduisant de la quint-essence (le génie) à l’uni-essence (la folie).

L’aventure humaine, quelle qu’elle soit, se déroule toujours au centre d’un univers symbolique dont les quatre éléments constituent les amers permanents, les polarités selon lesquelles faire avancer son existence sur le chemin de la vie. Il va de soi que tout individu participe à ces quatre repères autant qu’il participe d’eux. Homme traçant son avancée sur le sol de terre, puisant dans l’air les nutriments de sa respiration, buvant l’eau de la fontaine, chauffant son corps au feu du foyer ou bien à celui de l’astre solaire. Et ceci, cette participation ne se limite pas à la concrétude de ces éléments mais concerne également les symboles qui leur sont coalescents selon les modèles de l’astrologie traditionnelle et de la psychologie, le Feu correspondant à l’ardeur et à l’enthousiasme, l’Eau à la sensibilité et à l’émotivité, l’Air à l’intellectualité, la Terre à la matérialité. C’est essentiellement à ces valeurs autant astrologiques que psycho-intellectuelles qu’il faudra tâcher de comprendre la liaison de Vincent à ces différents éléments, ses affinités particulières, ses investissements et parfois l’annulation de certains au profit d’autres privilégiés. C’est à l’aune de ce qui peut être considéré comme des pertes successives que nous essaierons de montrer comment le génie bascule dans la folie. Car, ce qu’il est essentiel de saisir, c’est que l’homme ne trouve son unité, son équilibre, qu’à se référer à la totalité du Réel (avec une Majuscule), alors que n’en retenir que des fragments altère ce réel (avec une minuscule) au point de le rendre illisible, incompréhensible. Autrement dit atteint de démence. Aussi bien l’existence d’une personne ne pourrait être envisagée se privant de la ressource du soleil ou bien de l’eau. Donc le propos sera celui de la symbolique des éléments, non leur nature physico-chimique. Comprendre Vincent selon qu’il s’adonne à la terre ou au feu, en fonction de ses propres inclinations, ses lignes de force singulières.

Jamais il ne peut y avoir de déliaison, de rupture entre les éléments, fût-elle naturelle, intellectuelle, spirituelle. Jamais le soleil sans la pluie, la terre sans l’air qui la traverse et la porte à sa propre floraison. Jamais la sensibilité aquatique sans l’intellection aérienne. Jamais l’esprit-feu sans l’âme-eau, le mental-air, la matière-corps. Tout est indissolublement relié dans une subtile harmonie, un prodigieux équilibre. S’il y a carence, s’il y a césure, alors il ne peut s’agir que de dysharmonie, de maladie, de névrose ou de psychose qui font s’écrouler ces demeures essentielles de l’être sous les assauts du délire, les coups de boutoirs de la folie. Ceci est un indépassable à s’approprier aussi bien à la mesure de la raison, d’un principe logico-déductif que d’une intuition ou bien d’une apodicticité surgissant de soi à même la conscience qui s’y arrête et se questionne sur les significations dont le monde nous livre continuellement la trame, le fourmillement, la structure aussi dense que passionnante à inventorier. Mais maintenant, à la manière d’une clé de voûte qui soutiendrait le fragile édifice intellectuel ici proposé, il s’agit de considérer le jeu mutuel de ces éléments afin d’en restituer leur essence. On procèdera par retraits successifs, tels qu’ils nous paraissent se manifester dans l’œuvre de Van Gogh. Si l’imbrication réciproque, le jeu de miroir de l’eau, de l’air, de la terre, du feu conduisent à un cinquième élément, une cinquième essence (la quint-essence), a contrario la réduction de ces éléments à deux, la terre, le feu conduisent à un troisième élément (la tierce-essence), alors que l’élection de la seule terre se limite à sa propre forme, (à savoir une uni-essence) que nous assimilerons, en tant qu’homologue, au phénomène de la folie.

L’aventure picturale de Vincent nous semble liée de près à cette perte successive des éléments constitutifs aboutissant à la perte de soi. Son inverse, la totalité du Réel convoqué dans l’œuvre à chaque instant de sa parution pointant d’une manière indéfectible la trace d’un génie singulier. Cependant, à cette fin, il ne convient pas de faire de l’œuvre du Hollandais une lecture chronologique (les investissements ou les retraits dans la totalité du sens fluctuant au rythme des événements, des états d’âme), mais de procéder à un examen ontologique au travers duquel pourra se révéler une plus ou moins grande quantité d’être, de raison, de maîtrise ou bien la chute dans l’insignifiance du monde, le retrait de soi dans l’exil, les catacombes de l’aliénation.

De la quint-essence à l’uni-essence.

Ce que ce sous-titre vent donner à penser, c’est le trajet constamment pulsionnel, toujours contrarié, tellurique, assimilable aux assauts de la passion que suivent les retraits dans une mélancolie mortifère, figures confondantes dont l’auteur des Tournesols à été, à son corps défendant, le lieu d’actualisation avec la douleur que l’on sait. Dans les toiles proposées ci-après, on se proposera de déceler ce qui, à chaque fois se perd, se retire, au profit d’une signification en peau de chagrin à mesure que le réel se dépouille de ses formes les plus prégnantes. Des présences symboliques du feu, de l’eau, de l’air, de la terre, comme compréhension de ce que l’existence nous donne à saisir, que, parfois, l’artiste renonce à éprouver, entamant ainsi sa perte progressive dans les arcanes de la folie.

Figure de la quint-essence.

Van Gogh : un destin racinaire.

Jardin aux tournesols et figure de femme - 1887.

Source : Pinterest.

Ici, cette œuvre laisse apparaître la totalité des éléments du réel venant à nous dans une manière d’évidence heureuse. L’air s’y dévoile avec sa lumière d’intellect, cette subtile percée d’une clarté se devinant sous une manière de tissu gris qui lui résiste en même temps qu’il l’autorise à paraître. Comme un dialogue qui s’instaurerait, une dialectique qui s’élèverait, un subtil langage résultant de l’entrecroisement des mots, des confluences des significations. Il y a possibilité de profération, d’échange, puisque le lexique pictural se livre sous deux modes complémentaires qui jouent en écho. Nulle fermeture qui reconduirait le verbe à une surdi-mutité. Ici, ça parle, ici ça émet du sens à l’aune de cette réverbération. Ici est l’agora où peut se tisser un discours, s’initier une interprétation. Le ciel et l’air dont il est composé laissent la place à une ouverture, à une possible sémantique.

L’eau, quant à elle, si elle n’est pas présente en tant que fluide, fontaine ou source est cependant évoquée au travers de la figure féminine qui en soutient la qualité d’émotivité. Cette attitude méditative, contemplative signe le recueil en soi d’inclinations particulières de l’âme, évocation de souvenirs, projets d’avenir, suspens avant de prendre une décision existentielle. La position de la tête, jouxtant la ligne d’horizon dans lequel semble s’immiscer le regard vient amplifier cette posture de retrait en soi dont les sentiments constituent l’habituel refuge.

La terre est là, dans toute sa densité, dans sa touffeur si réelle qu’on pourrait en éprouver immédiatement sa matérialité, y sentir le fourmillement de l’herbe, y déceler la persistance d’une terre grasse apte à recueillir l’empreinte du soulier de campagne.

Enfin l’ardeur du feu est portée à son acmé dans cette plante emblématique de la flore vangoghienne, ce sublime tournesol, cet héliotrope suivant la course de l’astre solaire, vivant au rythme de la photosynthèse, figure s’il en est, de l’existence en son étonnant déploiement.

Notre regard synthétise les quatre éléments présents en une unité qui leur est supérieure, à savoir une quint-essence.

Figure de la tierce-essence.

Van Gogh : un destin racinaire.

Le Tisserand -1884.

Source : Pinterest.

Ici, par rapport à la toile précédente, combien la réduction des éléments à une composition dépouillée prend sens, comme si le réel, soumis à une brusque verticalité, ne se donnait plus à voir que selon une relation bipolaire, une polémique du feu et de la terre s’actualisant sous les traits du drame. Etrange symbolique du Tisserand, pris dans les fils du destin, entre la trame et la chaîne, identiquement aux mors d’un piège qui se refermeraient sur une hallucinante navette folle de ne point trouver d’issue. Combien, ici, s’illustre le continuel battement de la vie de Vincent, ses allers et retours sans suite entre tout ce qui l’assaille, sa famille, les injustices sociales dont il est le témoin et le dénonciateur, l’aveuglement des critiques ne percevant pas l’œuvre géniale s’édifiant toile après toile. Balancement pareil à celui du nycthémère, feu du jour auquel succède la terre lourde et sombre de la nuit. Le chromatisme est là qui parle, qui hurle, tendu à l’extrême entre cette radiance solaire de la coiffe rubescente, passionnelle et la perte dans la démesure chtonienne d’une terre identique aux mines du Borinage où meurent, à petit feu, des mineurs exténués par leur tâche ingrate. Et cette composition, cette opposition des valeurs picturales, cette lueur éteinte qui fait tant penser aux œuvres du Maître, à Rembrandt qu’il admire et, sans doute, imite, le sachant ou bien à son insu. Rembrandt dont une partie du travail reflète ses propres tragédies familiales, ses sentiments intérieurs dont le clair-obscur, ce prodige, est la mise en scène avec la maîtrise que l’on sait, genre d’intense vibration naissant d’une qualité de la lumière dans son opposition à l’ombre, dans une économie de teintes qui se retrouvent avec une étrange acuité dans certaines œuvres du peintre d’Auvers-sur-Oise, ces rouges sombres, ces noirs profonds que viennent à peine atténuer ces couleurs marron de terre et de suie.

Notre regard synthétise les deux éléments présents en une unité qui leur est supérieure, à savoir une tierce-essence.

Figure de l’uni-essence.

Van Gogh : un destin racinaire.

Paysannes aux champs - 1883.

Source : Art et Vie- Anne Dijon Willame.

Qu’ici, en préambule, soit dite l’incapacité de notre regard à synthétiser puisque toute synthèse ne saurait avoir lieu qu’à raison d’une pluralité de présences. Or la démonstration voudrait être faite, ci-après, d’une manière d’aporie dans laquelle nous place l’œuvre, comme si notre intellect figé par l’immobilité de la représentation demeurait en-deçà de toute proposition langagière : meurtre de la terre par la terre.

Avec Paysannes au champ se clôt le cycle des éléments, lequel ne délivre plus du réel que son étique et lourde manifestation, la terre en son irrémédiable matérialité. Ici n’existe plus l’espace de jeu qui faisait sens dans Jardin aux tournesols ou bien, à titre plus discret, dans Le Tisserand. Successivement la symbolique, de plurielle qu’elle était, devient si singulière que rien ne semble devoir s’élever de ce qui ne paraît qu’une fermeture, un renoncement à figurer, un retour dans le néant d’où provient toute chose avant que l’être n’y manifeste sa présence. Identification, sans doute, de l’artiste à ce qui se montre comme une parole dernière précédant une disparition. Alors, comment ne pas évoquer la terrible séquence de l’oreille coupée, prétendument remise à une prostituée, comment ne pas surgir à même cette oreille-symbole clamant haut et fort la destruction du réel, l’opération mutilante à partir de laquelle, en même temps qu’elle signe sa propre folie, son désespoir, est un signal, une révérence tirée, le retrait de soi du monde des vivants. Paysannes aux champs a atteint le véritable état de désespérance, la limite à partir de laquelle rien ne saurait plus signifier. Tout s’abîme dans cette terre que la Genèse dit originelle, tout retourne à la glaise et à l’humus. L’air est compact, impénétrable, plissé à la manière de sillons. L’eau est absente, à moins qu’elle ne soit cette solidification, cette bande matérielle soudant l’anonymat du sol à l’encre lourde du ciel. Le feu s’est retiré quelque part en arrière du monde et ne fera plus girer aucun tournesol, éclairer ces champs de blé vibrant sous la haute note jaune. Cette note infiniment solaire, vibrante, du feu passionnel, de l’énergie débordante, créatrice de milliers de tableaux accomplis en à peine huit ans à la flamme incandescente d’une personnalité hors du commun, c'est-à-dire tutoyant toujours le danger, dansant au-dessus de l’abîme ainsi un Zarathoustra en quête éternelle de lui-même qui se comburera à même ses continus feux de Bengale, ses gerbes d’étincelles. C’est cela la folie, s’exclure du monde, ôter petit à petit les significations des signes et des symboles, réduire les éléments à l’uni-essence, cette impossibilité à être sans langage. Car, à elle seule, la terre ne saurait proférer, pas plus que l’homme renonçant à connaître l’altérité, la multiplicité, la symphonie des paroles, la polychromie des existants dans leur belle diversité. Dernière demeure de l’être-Vincent que ce retirement, ce renoncement, cette perte dans un lexique si étroit qu’il ne permet plus ni la phrase, ni le texte, seulement le mot proféré dans le vide qui s’annule à l’aune de sa propre solitude. Solitude, oui, certainement un des prédicats qui se prête le mieux à la connaissance du génie dont la dernière énonciation, les ultimes signes furent ces folies envahissantes, ce lexique abrupt, désespéré, cette œuvre faisant se mêler dans un dernier combat des forces matérielles, uniquement matérielles (les faucilles noires des corbeaux ; les excroissances outremer du ciel et des nuages ; les lames acérées du chaume ; les herses vertes des haies ; les cicatrices du chemin), forces qui ne laissaient plus la place pour l’intellect, le sentiment, l’ardeur, mais seulement élevaient le mausolée de la finitude. Immense Vincent dont, encore, on n’a pas commencé à faire l’inventaire de cette si belle puissance solaire, belle parce que, précisément, destructrice. Son destin consistait en ceci, faire l’inventaire des essences afin que, les sublimant toutes, une seule restât qui dît le tout de l’homme, le tout de l’art : une seule et même chose.

Van Gogh : un destin racinaire.

Champ de blé aux corbeaux - 1890.

Source : Pinterest.

La condition terrestre-racinaire traversant l’œuvre.

(NB : les citations dont la référence n’est pas désignée proviennent de la correspondance entre Vincent et son frère Théo).

Commentant son éviction de chez Goupil & Cie, marchand de tableaux chez qui il a travaillé six années durant :

« Voici comment le sol s’est dérobé sous mes pieds ; voici comment le sol, se dérobant sous vos pieds, vous rend misérable, qui que vous soyez … »

Vivianne Forester dans « Van Gogh ou l’enterrement dans les blés » :

« Vincent a été cet homme déraciné, un homme qui a vécu seul à en mourir pour que nous en profitions ».

Avant de se rendre dans le Borinage, à propos de ce double, de ce Vincent-mort dont il a pris la place :

« On ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant, je ne sais quelles barres, quelles griffes, des murs.»

Encore à propos de ce deuil non accompli, après une visite dans le Borinage, ce sombre pays de mineurs que Vincent essaie de réconforter à la seule force de ses prêches. (Il est encore dans sa phase « religieuse ») :

« …ceux qui travaillent dans les ténèbres, dans les entrailles de la terre, tels des ouvriers des mines […] la vie est concentrée sous la terre, non dessus … » (ici il fait une allusion au premier Vincent).

Encore à propos de sa préoccupation obsessionnelle des mines, parlant de la vie rude des ouvriers :

«…la clarté pâle et blafarde, dans une galerie étroite, le corps plié en deux, parfois obligés de ramper, travaillant pour arracher à la terre cette substance… »

Viviane Forrester, (op. cit.) faisant signe vers le goût de Vincent pour « les femmes malades, vieilles, avariées, grouille […] le monde des Psyché capiteuses […] De Lady Macbeth, qui le fascine, à Nana qui le tente ; de l’Ecce Homo à la Pietà ; de Musset aux Arlésiennes qu’il ne pourra peindre autrement « qu’empoisonnées » ; des mineurs du Borinage enfouis dans la crasse des mines aux putains enfoncées dans la boue – oscillations, pullulement des sexes, dans les sous-sols où règne le Très-Bas. »

A l’adresse de Théo, l’invitant à le rejoindre dans la Drenthe afin, que comme lui, il vienne y peindre :

« Viens te planter dans la terre de Drenthe […] Tu y germeras… »

Parlant de lui :

« …ne connaît littéralement aucune joie de vivre et continue de marcher comme les yeux fixés sur le sol… »

Viviane Forrester (op. cit.) :

« Encore une fois, d’instinct, il a choisi un pays métaphore ; non plus les cavités, la saleté de la mine, mais le limon, la vase ; ces « racines pourries de chêne noyées dans la boue », qu’il dessine avec le goût retrouvé de ce qui est au fond d’entrailles cette fois humides, fangeuses, et qu’on peut exhumer, car les racines de ces arbres « enfouies peut-être pendant un siècle dans la tourbe ont-elles-mêmes formé la tourbe ; l’exploitation de la tourbière les ramène au jour ».

Les mines. Les tourbières. « La tourbe couleur de suie… Je crois vraiment que j’ai trouvé mon coin. »

Dans la Drenthe, ce pays en noir et blanc il n’aperçoit que des « racines noircies sous l’eau qui miroite… » ; d’autres « comme blanchies par le temps sur cette plaine sombre. » Un « sentier blanc court le long de ces souches… »

Viviane Forrester (op. cit.) :

« Cette mort que Théo cherche, peut-être, avec cette lettre périlleuse où il remonte aux sources interdites, secrètes, qui prennent leur cours vénéneux dans des racines pourries, comme celle qui, si lentement, devenaient de la tourbe dans la boue de la Drenthe. »

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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 08:51
Abstinence & continence.

« Abstinence. »

avec Sonyna Heroine.

Œuvre : André Maynet.

« …16 L'Eternel Dieu donna cet ordre à l'homme:

Tu pourras manger de tous les arbres du jardin;

17mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal,

car le jour où tu en mangeras, tu mourras. »

Genèse 2.

Comment ne pas débuter ce texte sur l’œuvre d’André Maynet, nommée « Abstinence », par l’évocation de Genèse 2 relative au péché qui installa l’humanité sur la planche savonneuse de la déréliction ? C’est à partir de la Chute que les choses se compliquèrent pour les Existants. La tentation de croquer la pomme devait se présenter à la manière d’un boulet attaché aux basques de l’humanité. Autrement dit Sisyphe greffait sa mythologie sur les Evangiles, si ce n’est en déplaçant la pierre maudite des épaules au pied, ce qui, symboliquement considéré, constituait une manière de redoublement de la nature tragique peccamineuse. On était dans de beaux draps et il s’ensuivait que la privation devenait la condition de possibilité d’un rachat. On n’enfreint pas la règle divine avec autant de désinvolture même si l’insoutenable légèreté de l’être peut en expliquer le tortueux cheminement. A tout bien considérer, il faut dire qu’Adam et Eve avaient manqué du plus élémentaire des discernements. Leur faute, car il s’agissait bien de cela aux yeux de Yahvé, avait été le siège d’un quadruple manquement. D’abord de se nourrir, car il eût été préférable de jeuner, cette attitude exemplaire de tout bon croyant, de tout mystique digne de ce nom, enfin de celui qui veut cheminer vers une spiritualité. Ensuite d’offenser l’arbre, cette haute représentation d’une transcendance et, par voie de conséquence du Transcendant. Puis d’avoir cru que la connaissance était à leur portée alors que ce geste est d’essence divine : on n’écarte jamais les ombres du néant qu’à la mesure d’une puissance extra humaine. Enfin on avait accédé aux rives de la métaphysique et de la morale, ce qui, en soi, était un acte contre nature tant l’homme est inapte à juger ce qui s’élève vers le Bien, ou ce qui incline vers le Mal. De cette coupable inconscience devait résulter l’obligation d’un sacrifice, à savoir de se tenir dans l’abstinence et de ne faire qu’un usage modéré des nourritures terrestres, aussi bien des sexuelles qui devaient recevoir le nom de continence. Voilà donc que les premiers humains tombaient de haut. D’un Paradis qui leur ouvrait les portes pour le moins jubilatoires d’une bonne chère infiniment renouvelée ainsi que les délices d’un libertinage à tout crin, voici que leur liberté étrécissait comme peau de chagrin pour se réduire à la seule issue possible, celle d’un repentir éternel. A partir de là il y avait donc fort à faire, gagner son pain à la sueur de son front, faire face aux maladies, s’élever dans l’ordre du spirituel, se préparer à la mort afin qu’une attitude exemplaire permît aux pécheurs et pécheresses de renaître à la Vie Eternelle.

Mais le propos est si sérieux, si contraint entre les rives étroites d’une morale, donc d’une éthique strictement religieuse, qu’il convient d’aérer le débat et de le porter sur des fonts baptismaux qui lui procurent une jouissance esthétique à laquelle chacun, chacune aspire, parfois à son insu. Mais voyons d’abord ce que nous dit l’image. Abstinence est dans la déshérence d’elle-même, regard dolent perdu vers une manière de désolation terrestre dont il semblerait qu’il y ait peu à espérer. Oui, combien il est difficile de renoncer à toutes les tentations à portée de la main, aussi bien la chair de la succulente pomme, aussi bien la chair de l’autre, cette promesse d’indicible bonheur. Car le corps est ici présent, le corps de l’amant en l’occurrence, celui d’Adam dont la pomme suspendue à un fil dit la fragilité en même temps que le danger de s’en emparer avec la fougue toujours liée au désir. Désir de l’autre. Comblement de son propre désir aussi, comme si l’on était une jarre à moitié vide dont l’altérité serait commise à assurer la complétude, à accomplir l’être jusqu’en son essence plénière. Foncièrement nous sommes des êtres du manque, des Errants et Errantes en chemin vers cette partie absente que nous voulons annexer de toute la force de notre âme. C’est un tel sentiment de dépossession de serrer ses bras sur le vide ou bien de les ramener autour de sa propre bastide de chair (ce que fait Abstinence), sans que le Visiteur au loin, l’Etranger, le Passant ne soient conviés à la fête, à l’intérieur même de l’enceinte de peau, là où, toujours, se trouve la place de l’accueil, le tremplin de l’efflorescence que l’on nomme amitié ou bien amour et qui brille en son intime comme la braise dans le foyer d’Hestia, cette divinité du feu sacré, cette abstinente-continente qui refuse les assiduités d’Apollon et de Poséidon. Et qui restera vierge immuable en échange du privilège d’être honorée dans chaque demeure humaine, dans chaque temple, comme la gardienne du sanctuaire privé dont elle est l’image inviolable.

La mythologie serait-elle une simple répétition d’une lointaine Tradition qui dirait, en réalité, l’impossibilité de la rencontre, l’évidente vérité tranchante comme la lame d’une immense et indivisible solitude humaine ? Toutes les apories s’abreuveraient à cette source, sans possibilité aucune de procéder à son tarissement. Certes, l’image nous conduit à ce constat d’une perte de soi dans les inextricables mailles d’une incompréhension originelle. Tout, chez Abstinence, incline à la perte, au retrait, à l’isolement dans une autarcie dont la verticalité, en même temps, révèle le sublime. Car il y a grandeur, dépassement de soi à rester dans le cercle étroit de sa demeure comme à l’intérieur d’une monade dépourvue de portes et de fenêtres et de ne pas succomber à ce qui sape ses fondations comme l’eau de la lagune ronge les palais patriciens et les détruit chaque jour qui passe avec son rythme d’inépuisable clepsydre. Oui, la condition du magnanime, du superbe, du héros ne se dit pas autrement qu’à éliminer du réel toutes les contingences qui en font une dépouille, une guenille désertée des valeurs du geste gratuit, du don de soi, de la soumission de sa propre personne à une cause qui transcende les choses et les porte bien au-delà des horizons habituels, des perspectives parfois limitées, sombrement anthropologiques pourrait-on dire sans crainte de faire subir une torsion à cela qui se produit, quotidiennement, sur la Terre, sous le Ciel, aux quatre orients de la planète. Abstinence, renonçant aux rhizomes d’une joie immédiate, se métamorphose en un étrange tubercule, en une racine aussi dépouillée qu’exigeante dont la seule volonté est de trouver en elle-même les ressources de l’être. Le ruissellement libre des cheveux en est le témoignage visuel, aussi bien que le cercle des bras refermés sur une poitrine indigente, alors que les mains empêchent toute effraction vers une saisie qui serait condamnable en dehors de sa propre effigie et le bas du corps, là où rougeoie la flamme de toutes les tentations, s’efface dans une douce lumière de cendre sur le bord d’une possible disparition.

A cette investigation de l’image se réjouiront les apolliniens, les amateurs de pensée rigoureuse et verticale, les professeurs d’ascétisme, les chercheurs d’une esthétique rigoriste, les quêteurs d’absolu. A cette vision d’une flagellation de soi s’opposeront les dionysiens, ceux qui ne vivent qu’à enduire leurs corps du sang de la vigne, à danser, à chanter, à faire se déplier les corolles de chair, à investiguer les anémones vibratiles dont leur sexe est en quête pareillement à l’ambroisie dont les dieux sont friands afin de sombrer dans l’ivresse. Oui, toute beauté, toute morale, toute esthétique sont toujours oscillation, battement entre ce que d’aucuns nomment le Bien, le Mal et la volonté de l’homme, de la femme. Etrange condition humaine qui n’est qu’un constant pas de deux, tantôt avec l’un, Le Bien ; tantôt avec l’autre, le Mal, tellement il est bon de se vautrer dans le péché puis de se retirer dans le recueillement et la contemplation de cette chair, fût-elle pomme ou bien sexe de l’amant, de l’amante. Nous ne vivons que de cela puisque, aussi bien, nous sommes le fruit d’une pratique peccamineuse immémoriale. Nous ne vivons que pour cela, aimer, être aimés et en exister libres de toutes contraintes aussi bien que de toute contrition. C’est cela assumer en son fond sa nature : tantôt la lumière, tantôt l’ombre. Nous souhaitons clignoter éternellement, pareils aux lointaines étoiles. Ceci, rien ne pourra nous en distraire. Ceci est apodicticité !

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