Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
15 mai 2016 7 15 /05 /mai /2016 07:42
Doline de l’ombre.

Photographie : Sylviane Girard.

C’était trop cette lumière qui tombait du ciel à gros flocons, cette clarté qui bourgeonnait sous les quatre horizons, consignait au silence et clouait les yeux dans une gemme native. Partout étaient les lueurs, les feux-follets, les lucioles dont l’éclair agrandi zébrait les nuages de lourdes phosphorescences. Aux cimaises des branches, sur les arêtes des montagnes, dans les corridors des maisons, partout le jour semait ses échardes, partout les nappes coulaient avec la lourdeur de l’airain. Dans l’enclume des têtes, dans le golfe des bassins, dans le pilier des jambes, les murmures gagnaient, les murmures s’étoilaient, gonflaient et les corps devenaient de simples baudruches à la dérive. On flottait longuement parmi les cicatrices blanches de la terre, on longeait les lézardes du sol, on suivait le cours des fleuves asséchés, des fleuves pareils à de grises racines que la poussière lustrait de son éclat de cendre. Partout était l’infinie douleur qui clouait les hommes à la glèbe meurtrie. Dès l’aube, déjà, la rutilance était là, le mercure se dilatait tel un poulpe géant aux lourds tentacules, le feu couvait, les geysers assemblaient leurs colonnes de vapeur, les volcans affûtaient leurs bombes, les meutes de soufre s’aiguisaient dans le jaune, lames de tournesols qui, bientôt, moissonneraient la terre. C’était cela, en ce temps-là, une immense confusion qui gagnait tout, une sourde parole née des entrailles de la glaise, un lexique de stupeur et d’effroi. Bientôt il n’y aurait plus de glaciers, ces seigneurs des hautes solitudes. Bientôt disparaîtraient les lacs aux rives d’argent étincelant. Bientôt les mers ne seraient plus que d’étiques flaques regardées par l’œil sanglant du soleil. Bientôt.

Et, parmi cette désolation, ces confluences mortuaires, ces giclures d’ennui, un ilot de calme et de sérénité s’était recueilli au plus secret du monde. Au creux d’une doline, dans l’aire étroite des incertitudes, « Doline », tel était son nom, avait trouvé refuge et demeurait là, dans le temps immobile d’une contemplation. Oh, il y avait si peu d’agitation, une à peine respiration soulevait l’étroite poitrine et les cheveux faisaient leur buisson noir qu’éclairait la tache d’une rose. C’était une inapparence, une simple comptine s’élevant du chant assourdi des pierres, une fable légère disant le précieux, le rare de l’instant. Ici, à l’ombilic de l’ombre, les pensées faisaient leur chute d’éponge, les rêves tissaient leur résille de brume, les espoirs fleurissaient tels des pétales dans la douceur de l’aube. On était bien, en soi, dans le pli des heures. Le visage était une simple esquisse, une illumination de l’intérieur, une joie pleine pareille au bourdonnement d’une résine avant qu’elle ne s’écoule du tronc semé d’écailles.

Nul besoin de tracer les yeux au fusain, nulle nécessité d’ombrer au graphite la pulpe des lèvres, nulle précipitation à cerner d’une huile lourde l’éperon du nez, à faire se détacher dans le blanc la falaise du cou. Une simple logique de soi dans l’évidence d’être. Tout ceci naissait de l’ombre, de son inclination à chuchoter, à faire savoir dans la pente du silence. Tout s’ouvrait de soi, sans effort, sans tumulte, sans souffrance qui se fût métamorphosée en déchirure. Tout était dans tout sans limite qui eût tranché au scalpel l’unité déjà atteinte que rien, désormais, ne pourrait entamer. Une fleur, dans un voile bleu, laissait paraître son lent dépliement ; la lumière d’un bras que traversait la buée brune des cheveux laissait s’écouler vers l’aval du temps le luxe de l’heure ; la lanière verte d’une bretelle disait la persistance de la vêture à enclore la grâce du corps. Et pourtant, dans ce qui paraissait n’être qu’un oubli - Doline était sans doute seule au monde -, il y avait infiniment de présence, infiniment à connaître. Il suffisait d’être là, dans l’abri primitif, lovée au centre de soi, écoutant les battements de son cœur, éprouvant la dilatation du torse, suivant les rivières de sang, la pliure blanche des ligaments, le réseau serré des nerfs et plus rien ne comptait que cet infini poème s’ouvrant sur la certitude que rien ne pouvait arriver que d’heureux, de souple, d’accordé au rythme des choses.

Bientôt serait la nuit, la longue nuit et son lac infini, la nuit oublieuse de la douleur des hommes. De ceux, rares, qui demeuraient. De ceux, nombreux, qui avaient renoncé à paraître. Des hommes repus de fatigue, ivres de la chaleur accumulée depuis des siècles, sourds aux bruits des villes, aux rumeurs des campagnes, pris de cécité face à l’immémorial balancement de la mer, à la croissance des montagnes, à la marche arquée de l’astre blanc, à son bouillonnement dément. Des hommes qui déjà n’existaient plus, tellement ils étaient usés par des millénaires d’une marche épuisante, sans but, avec, au bout, la gueule béante de l’abîme. Dans les gorges des rues, sur les larges plaines de villes, sur les places dévastées ne paraissaient plus que des vestiges des travaux et des jours, ici un banc traversé de doute, là un réverbère cloué dans la gangue de ciment, là encore des bris de vitre où dansait la clameur solaire, ici encore un escalier suspendu dans le vide ; là, le squelette blanchi d’une construction laissée à son propre destin. Dans les larges avenues, d’étiques platanes semaient la croûte purulente de leur écorces ; aux balcons des maisons pendaient, tels des drapeaux de prière, des linges qui avaient, autrefois, été le réceptacle de corps joyeux, exubérants, animés du flux puissant de la vie. La Terre contemplait le déluge humain avec un œil amusé : ceux-ci partaient, d’autres arriveraient. Il était temps de démonter la scène, de la remonter ailleurs, là où d’autres Existants joueraient le jeu, le temps d’une pirouette. Cependant, quelque part dans l’immensité de ce qui, encore, trouvait un langage pour s’exprimer, figurait cette pure figure du bonheur, cette dimension ouverte au sens, cette petite musique de jour : Doline qu’un rêve visitait comme au premier jour du monde. Comme au premier jour !

Partager cet article
Repost0
14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 09:16
La maison au marronnier.

Des arbres.

De la ferme où je suis né je n’ai qu’une vague mémoire liée aux séjours que je faisais chez mes grands-parents, tous les jeudis, alors que j’étais à l’école primaire. La maison dont je me souviens avec une clarté suffisante est la Maison au marronnier, la bien nommée puisque son mince jardinet - un mouchoir de poche -, était le lieu où il épanouissait ses frondaisons et son capiteux parfum printanier lorsqu’il se couvrait de fleurs roses odorantes et du bruissement des abeilles. Pourquoi faut-il que, souvent, les souvenirs des habitations qui m’ont accueilli soient inévitablement liés aux arbres ? Noisetiers de Baréltou d’où se laissait découvrir, sur sa butte, le village médiéval de Bastimont. Sublimes coques dorées que ma grand-mère cueillait, emplissant un bol qui m’était destiné. Friand de ces fruits emplis d’huile à l’inimitable saveur. Marronnier, donc de celle qui devait également recevoir le nom de Petite maison, par opposition à la Grande qui lui succéderait. Puis le magnolia situé dans le petit parc de la maison bourgeoise derrière laquelle ma mère entretenait un jardin potager. Combien d’aventures parmi le réseau complexe de ses branches, sous la pluie de fleurs blanches qui, lorsqu’elles tombaient en automne, prenaient un aspect à mi-distance de la toile et du cuir. Tilleul de la cour d’école, nous y faisions nos continuelles rondes en attendant que s’ouvrent nos livres de classe. Cette passion que j’ai toujours éprouvée pour les feuilles de toutes sortes, les colorées de cuivre, les tachées de vert-de-gris, celles au limbe troué, celles ne consistant plus qu’en une dentelle de nervures provient, sans nul doute, d’un jeu ancien, d’une découverte, d’une profonde et rêveuse observation. Contemplatif de nature, volontiers rousseauiste, cultivant un herbier mental plutôt que végétal, il m’arrivait de passer de longues heures, plus tard, dans le parc de Terre Blanche, allongé dans l’herbe à la poursuite de chenilles processionnaires où plongé dans l’observation de fourmis juchées sur leur tas de brindilles. La présence de l’arbre ne peut évidemment être dissociée de sa valeur symbolique : racines enfouies dans une terre originelle, tronc en tant que premières assises existentielles, enfin foisonnement des projets dont les branches assurent une manière de libre déploiement. Aujourd’hui ce marronnier séculaire n’existe plus : sa proximité de la modeste maison l’avait condamné par avance.

Un village.

Le village était de dimension si réduite que la totalité de ses habitants aurait pu trouver un point d’accueil sur le Terrain de sports qui jouxtait l’école des grands. A cette époque de milieu de siècle - autour des années 1950 -, le village avait encore une saveur particulière empreinte d’une ruralité simple. Il était tout simplement à taille humaine, ce qui voulait dire que chacun pouvait y trouver son compte, y vivre une vie paisible et conviviale sans y perdre son âme. Si chacun aimait la compagnie, nul doute qu’un esprit d’indépendance, chevillé au corps, assurait la jouissance d’une entière autonomie à tous ceux de ses membres qui y avaient élu domicile. La Maison au marronnier était située au lieu géométrique de la petite localité, l’indigence du lieu autorisant que le centre soit partout à la fois et la périphérie nulle part. Si bien que connaissant une maison on les connaissait toutes et qu’ayant aperçu deux ou trois autochtones on en déduisait immédiatement tous les autres. Non qu’ils fussent des copies conformes les uns des autres, mais seulement en raison d’une simplicité de bon aloi dont la logique s’énonçait sous une relation d’égalité : Pierre valait Paul qui était l’égal de Louis. Il n’y avait pas à questionner plus loin et les interrogations métaphysiques ne dépassaient guère les murs de la petite sacristie derrière lesquels officiait le bon Curé Grindoire dont la soutane calamistrée témoignait de revenus si étiques qu’il n’avait, pour se déplacer, que ses deux jambes et pour faire bombance que les poules et les œufs que lui apportaient les paroissiennes des environs.

Ce temps paraît si loin déjà qu’il semble se fondre dans une brume, se dissoudre dans la poésie légère à la manière d’un Grand Meaulnes. Comment le définir, sinon par la mesure géographique, l’empreinte que ce minuscule microcosme laissait derrière lui dans le sillage du monde ? Si, aujourd’hui, le village est devenu mondial, et personne ne doute qu’il le soit, hier encore il était local. Si bien que, pour comprendre les enjeux qui relient des univers éloignés, il faudrait créer une dialectique au centre de laquelle s’affronteraient en une évidente polémique Mondialité et Localité. Ces étonnants néologismes voulant signifier l’abîme surgissant de deux conceptions du monde diamétralement opposées, l’anonyme se substituant à l’intime. Oui, c’était d’intimité, de subtil ressourcement de soi dont il fallait parler car alors les relations étaient si simples, les connivences si immédiates qu’il y avait comme une spontanéité à être, avec soi d’abord, avec les autres ensuite. C’était un peu comme si, tous embarqués sur la même arche, en compagnie de ses aimables coreligionnaires, l’on avait vogué vers une île d’Utopie dont on eût volontiers fait le centre de ses rêves, le recueil de son imaginaire. Il n’y avait guère d’effort à faire pour exister au contact de son semblable et cette inclination en était toute naturelle, à la manière d’un penchant à la Jean-Jacques.

Mais il faut parler de ces habitants qui peuplaient le paysage villageois comme si leur présence, de toute éternité, avait été fixée à la manière d’une nécessité. Une conjonction de destins complémentaires, en quelque sorte. Le charron, tout en longueur, cigarette au bec, béret sur la tête lorsqu’il sommeillait sur le banc sis devant sa porte, était une manière de vigie qui aimait d’une égale passion reluquer le monde à sa portée - une inconnue qui passait, le car de ramassage scolaire -, que fabriquer une roue ou bien retaper un vieux meuble ou bien encore inventer une embarcation à moteur propulsée par une hélice dont je n’ai jamais su si les essais avaient été concluants sur la modeste rivière, la Leyre qui flânait paresseusement à l’aplomb de la falaise de Beaulieu. Il existait encore, chez de nombreux artisans, une capacité d’invention qui ressemblait à un jeu d’enfant sinon à la poursuite de quelque magie. Du reste, plus d’un de ces spécimens livrait plutôt de sa propre silhouette une allure d’adolescent dégingandé que d’adulte ayant renoncé à poursuivre quelques unes de ses lubies secrètes.

Dans la maison jouxtant celle du charron logeait Elina J., vieille dame menue, discrète, dont aujourd’hui même on ne se douterait nullement qu’elle tenait un café pour employer les termes en usage, termes selon lesquels tenir un café s’assimilait à tenir une maison dont on aurait pu supputer que les activités ne pouvaient avoir lieu en plein jour. Pendant une bonne partie de notre adolescence commune, J.P. et moi allions quotidiennement nous asseoir sur les sièges de similicuir, devant une Pelforth-grenadine afin de sceller une amitié et deviser sur la comète politique (le marxisme avait le vent en poupe) et philosophique (Diderot et son Jacques le fataliste nous tenaient en haleine devant l’insoluble problème du destin et de la liberté). Le mobilier : un bar antique, des tables de faux-marbre, un billard français un peu de guingois et des fenêtres laissant passer un jour avaricieux, cette espèce d’aube dont l’adolescence aime à s’entourer afin que la réalité, maintenue entre chien et loup, incline tantôt à bâbord, tantôt à tribord. Sans doute n’y a-t-il pas de métaphore plus juste pour dire l’oscillation entre deux âges, deux passions, deux amours.

Puis il faut évoquer le souvenir d’une personne si inapparente que la vie eût pu la laisser sur le bord du quai sans qu’un convoi la remarquât, tellement son empreinte sur les choses était semblable à l’effleurement de la libellule sur la pellicule d’eau. Suzanne C. était la veuve d’un rentier depuis longtemps disparu, ce type d’homme dont on aurait dit volontiers aujourd’hui qu’il était un gigolo, ne vivant que de jeu et menant une existence facile alors que sa compagne se révélait être son double inversé, le revers de la pièce dissimulé dans l’ombre. Pieuse plus qu’on ne pouvait l’imaginer, sorte de tremblement furtif glissant à l’angle des rues sans même en toucher le ciment, causant rarement avec les gens, toujours entre deux messes, deux prêches, deux confessions. Singulier souvenir de celle qu’on aurait pu appeler une bigote, mais personne ne s’y serait risqué tant sa foi paraissait authentique, souvenir donc lorsque j’étais enfant de chœur (parcours obligé naguère) d’entendre Suzanne avouer ses péchés au confesseur dans une sorte de murmure tendu, anxieux, comme si le diable avait pu s’emparer de son âme sur-le-champ et la précipiter en enfer parmi les flammes de Lucifer. Quant à moi, je me demandais bien, dans le clair-obscur de l’église, ce que cette brave personne pouvait avoir à se reprocher, elle qui passait la majeure partie de ses jours à servir son mari à table (on disait qu’elle ne déjeunait que lorsque celui-ci avait terminé son repas), à réciter des prières devant la cheminée dans laquelle brasillaient quelques tisons, la seule lumière qu’elle acceptât lors de son veuvage, peut-être une rédemption, mais vouée à quel rachat ? Elle occupait, dans son immense maison au large toit d’ardoises (le seul dans le village), une seule et unique pièce, cette cuisine si sombre qu’on l’eût volontiers comparée au dédale d’une grotte. Le jardin situé sur l’arrière de la maison était celui que ma mère cultivait. Il jouxtait celui de l’école.

L’école donc et son sympathique couple d’instituteurs. Charles C. s’occupait des grands, son épouse Denise des petits. Le soir, quand l’école était finie, je rejoignais ma mère qui semait et plantait, retrouvant, par la même occasion, celui qui était mon maître, qui m’avait tant aidé à aimer la littérature, ces Victor Hugo des Misérables, ces Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe, ces Zola de Germinal et de La Terre. Penser à lui, c’est en même temps évoquer ce vieux manuel toujours en ma possession, le Souché, que je consulte fréquemment, aussi bien pour y retrouver cette saveur de ma jeunesse que quelque référence littéraire m’ayant échappé. Le souvenir d’un enseignant, s’il est lié à la qualité de la personne (et Monsieur C. était de la race des pédagogues nés, conscients de sa tâche et de l’empreinte qu’elle laisserait sur de jeunes consciences en quête de savoir), ce souvenir est aussi attaché à une émotion esthétique, à la découverte de textes qui seront fondateurs d’un style de vie ainsi que d’une sensibilité au langage, le beau par lequel accéder aux belles œuvres et, par-delà, à l’essence des choses. Incroyable ressourcement au contact de ce qui, au travers des centres d’intérêt (les saisons, la famille, la maison, les métiers, les voyages, les éléments de la nature), tendait à constituer une bibliothèque d’affinités, une inclination au romantisme, une naturelle curiosité pour tout ce qui posait question dans un texte, une feuille d’automne, une pomme à la si riche symbolique qu’une vie ne suffirait pas à en épuiser les milliers de facettes. Mon instituteur, s’il éprouvait un vif attrait pour l’orthographe et la grammaire n’en dédaignait pas pour autant les travaux dans le potager, tablier de toile grise de l’école, charentaises aux pieds alors qu’il retournait les mottes avec sérieux et application. Pensait-il en ces moments si précieux au Tableau de labour tel qu’admirablement décrit par Georges Sand, aux Semailles en Beauce de l’auteur de « J’accuse », à l’Année du cultivateur d’Emile Guillaumin ou bien alors, peut-être, tout simplement, ne pensait-il à rien se laissant aller à ces rêveries dont Rousseau avait le secret, qui n’étaient jamais que le subtil flottement de l’âme dans les limbes, à savoir dans cette indistinction qui précède les événements, les annonce mais dans le plaisir anticipé de leur découverte ?

De l’école des petits à l’épicerie de la famille Donnadieu, il n’y avait guère plus que l’espace d’un trottoir de ciment et un mince grillage qui incitait plus à son franchissement qu’il n’en interdisait l’accès. Entre les diverses activités villageoises il y avait constante porosité (pour employer un récent néologisme), ce qui pourrait s’énoncer sous la forme de vases communicants dont la nature même était de communiquer, comme l’aurait dit ce bon La Palice du haut de son implacable logique. L’épicerie était une institution locale à tel point qu’il n’était pas rare qu’on rendît visite à l’épicière plusieurs fois par jour pour y acheter du lait de la ferme voisine, un bout de fromage de Hollande, des sardines de baril dont grand-père William (GPW) raffolait ou bien « Paris-Match » où l’on découvrait avec une insatiable curiosité les images du monde : le mariage princier de Rainier de Monaco avec Grâce Kelly ou bien les extraits du dernier film de Brigitte Bardot qui défrayait la chronique. Avec mon camarade de classe Touguy, grand garçon dégingandé, maigre et toujours affamé, il n’était pas rare qu’après quelques menus travaux (laver une voiture que mon père allait proposer à la vente, balayer le garage ou faire du rangement), nous jetions notre dévolu sur une boîte de maquereaux dont nous faisions notre goûter. C’était une appréciable friandise auprès de laquelle les berlingots et autres rouleaux de réglisse n’étaient que roupie de sansonnet. Bien évidemment, de telles images d’Epinal prêtent aujourd’hui à sourire. Cependant elles avaient la valeur que cette époque leur avait attribuée et tous les « Nutella » du monde peuvent toujours courir, ils seront loin du compte !

Et comment faire resurgir cette source tarie par le temps et les usages sans citer le métier qui, par nature, était le plus indispensable qui soit par son utilité et le plus étonnant par sa variété artisanale, à savoir celui de forgeron qui constituait la cheville ouvrière du bourg ? Gérard L. était l’un de ces touche-à-tout inspiré qui pouvait aussi bien forger un coutre de charrue, qu’une penture de volet ou bien fabriquer une pièce mécanique pour un engin agricole défaillant. Enfant et jusqu’à l’âge adolescent, j’aimais aller le voir dans son antre d’alchimiste qui sentait le fer en fusion, l’acide et le charbon consumé. Il se servait d’un marteau-pilon qu’il avait bricolé lui-même, avec lequel il matait les plus grosses pièces, des gerbes d’étincelles surgissant à chaque coup porté alors qu’un bruit sourd pareil au battement d’un cœur mécanique envahissait l’atelier. Plus tard, ce rythme, que j’identifiais volontiers à celui d’un mystérieux et archaïque Vulcain, je l’entendais depuis la chambre de la grande maison qui faisait face à la forge. Régulièrement les paysans du coin lui conduisaient des vaches à ferrer puisque, aussi bien, il eût été inconcevable d’être forgeron sans être aussi maréchal-ferrant. Et là encore, sous l’activité ouvrière pointait l’appel des textes de classe, surtout celui de Georges Duhamel dans La Possession du Monde, traçant le portrait du serrurier Chalifour. Je revois encore la gravure en noir et blanc du manuel scolaire, Chalifour dans la demi-obscurité de son atelier, casquette à la Gavroche sur la tête, actionnant du bras gauche l’énorme soufflet goudronné, sa courte barbe éclairée par les flammes, manches retroussées, un tablier de cuir l’enveloppant jusqu’aux pieds. Mais rien ne servirait de décrire plus avant, tellement il est préférable de citer la belle page de l’auteur, aussi bien en tant qu’extrait de littérature que de document mettant en exergue les valeurs et les sensibilités d’une époque :

Il travaillait dans une salle basse et encombrée où régnait l’âcre odeur énergique de la forge… Que j’aimais à le voir avec son petit tablier de cuir noirci ! Il saisissait une barre de fer et ce fer devenait aussitôt sa chose. Il avait une façon à lui, pleine d’amour et d’autorité, de manipuler l’objet de son travail. Ses mains noueuses touchaient tout avec un mélange de respect et d’audace ; je les admirais comme les sombres ouvrières d’une puissance souveraine…

Bien évidemment, ici, il ne s’agit pas de mettre en lumière les qualités littéraires de ce court extrait. Elles sont suffisamment visibles pour éviter de s’y appesantir. Cependant on ne peut faire l’économie d’un rapide commentaire surtout destiné à faire ressortir l’ambiance d’une époque, les charmes attachés à la vie simple, le coefficient valorisé de l’activité humaine, essentiellement l’ouvrière. Ceci rejoint les belles pages naturalistes d’un Zola décrivant le pénible mais beau labeur des haveurs au fond de la mine dans Germinal ou bien l’héroïsme de Jacques pilotant la Lison, ce monstre d’acier et de vapeur traçant sa voie dans les pages de La Bête humaine. Avec Duhamel, comment ne pas se laisser aller à ce lyrisme nostalgique, à cette sensibilité horlogère, à cette perception de ce qui, dans le geste humain, ne relève pas seulement de la physique et de l’anatomie mais entraîne inévitablement l’esprit hors du monde, dans cette faille invisible où se dissimulent les sensations, où s’aiguise la conscience humaine ? Comment ne pas être, l’espace d’un court instant, ce serrurier fasciné par son travail, ce maître du feu et des éléments qui lui sont associés, l’eau pour tremper le fer, le charbon comme substitut de la terre, la vapeur comme condensation de l’air. Oui, sans doute forger est-ce cela, reconduire la geste originelle par laquelle le démiurge façonna le monde et le mit en forme. Forger n’est pas seulement mettre la main à la pâte dans une sorte de distraction. C’est la totalité du corps, de l’esprit, qui est mobilisée afin que quelque chose ait lieu de l’ordre d’une mise au monde de ce qui était en puissance mais n’avait pas trouvé à s’actualiser avant que l’homme n’y ait apposé sa volonté et tracé l’empreinte de sa vision. Fascinante relation de Celui qui dompte et de ce qui est dompté afin que l’œuvre soit portée au jour. Ce fer devenait aussitôt sa chose ce qui veut dire qu’entre l’homme qui décide et la chose qui est décidée il y a comme une entente antérieure à toute émergence d’une forme. Comme si, de toute éternité, dans une manière d’obscur destin, le fer se tenait prêt devant la main de l’artisan qui y apposerait son sceau. S’entendre avec les choses afin qu’elles aient lieu et temps, afin qu’elles existent et sortent de leur lourd anonymat. Sans doute, ici, dans cette explication, comme dans l’emphase de Duhamel, y a-t-il un panthéisme latent qui divinise la nature et attribue une sorte de conscience au feu, à l’étincelle, à l’eau, à l’air qui fuse comme pour prendre la parole et révéler ce qui, insignifiant à l’origine, devient un signifié, un versoir, une lame d’outil, une ferrure sur la façade du logis. Mais le matériau fût-il doué de propriétés ductiles, de souplesse, disposé à la participation, ceci il ne le peut seul. Il y faut la médiation d’une relation, la courbe intime par laquelle une chose accepte de se faire façonner et abandonner une partie d’elle-même de manière à ce que, acceptant la nécessaire métamorphose, elle consente à devenir autre qu’elle n’est. L’opérateur de cette transformation est pour le moins une affinité entre l’artisan et son objet, sinon cette libre gratuité de soi et l’acceptation de l’autre dont le nom est amour, lequel, peut-être, trouve ses prémices dans la fabrication du premier outil par l’homo habilis. Il avait une façon à lui, pleine d’amour et d’autorité, de manipuler l’objet de son travail. C’est ce que nous dit cette phrase dans un genre de synthèse heureuse. L’homme n’est jamais seul au monde. Il lui faut l’aimée, la terre, le fer dont il fera son prolongement, la main étant le poste avancé de la conscience qui saisit ce qui est autre, ce qui est éloigné et devient, soudain, proche et, en dernier lieu, possession, mais possession dans le respect, la joie, la satisfaction du travail accompli. Et, précisément, à propos des mains du forgeron dont le narrateur dit qu’il les admirait comme les sombres ouvrières d’une puissance souveraine… peut-on éviter d’être porté au-delà de nous dans cette merveilleuse mythologie dont la fonction essentielle, nous reliant aux grands mythes fondateurs, est de nous assurer une polarité au travers de laquelle nous trouvons position au monde et aux choses ? Merveille de cela qui féconde l’esprit et nous dépose hors de l’espace, hors du temps, dans ce sublime balancement, cette éternelle oscillation qui habite et dilate l’imaginaire. Lisant Duhamel, prenant acte du serrurier Chalifour, nous participons à sa tâche comme il participe à notre univers de lecteur et, en même temps, nous ne pouvons que rejoindre les puissances souterraines, les magiques effervescences chtoniennes, là sous l’Etna où Vulcain forge pour son géniteur les traits du foudre, ce faisceau de dards enflammés dont Zeus fera son attribut, l’arme grâce à laquelle, renversant Cronos et les autres Titans, il demeurera seul maître des dieux. C’est donc de cette démesure symbolique dont Chalifour est symboliquement atteint, tout comme ce brave Gérard L. en manifestait la possession inconsciente, lui dont l’âme simple se divertissait, surtout, de traits constants de malice et d’attrape-nigauds dont il faisait, en quelque sorte, son fond de commerce.

Et après tout ce sérieux mythologico-littéraire, il faut parler de l’inclination de ce brave homme à faire du moindre objet, le lieu d’une farce dont, le plus souvent, il était le premier bénéficiaire, tant son rire était communicatif pour ne pas dire contagieux. Il avait, comme souffre-douleur (mais cependant sans méchanceté ni intention de blesser) Marcel M. dont la légendaire naïveté dépassait largement les bornes du village. Dresser une anthologie des hauts faits de Gérad L. serait aussi long que fastidieux. Quelques anecdotes seulement. Voyant arriver sa « victime », il n’était pas rare, qu’inversant le tisonnier avec lequel il activait les braises il anticipât la surprise du brave homme qui s’en saisissait pour rallumer le mégot qui ornait sa lèvre, comme la gale décore le tronc du chêne. Jamais de brûlure heureusement, seulement une bordée de jurons qui résonnaient dans l’antre de la forge. Parfois, enduisant grassement les brancards de la brouette de graisse rose ou bien nichant le vélo au faîte d’un noyer. Ce dernier épisode cependant avait attiré la mauvaise humeur de son propriétaire, laquelle ne durait jamais bien longtemps, il était indulgent par nature.

Enfin, dans ce modeste tour d’horizon, comment ne pas citer l’activité « polyphonique » de mon père, (ma mère était son associée en la matière, s’occupant de l’intendance) lequel ayant décidé de déserter le travail des champs auprès de ses parents, était venu s’installer au village. Il avait fait construire un garage de taille confortable dans lequel il exerçait ses talents inclinés au négoce sous toutes ses formes. Il semblait qu’il avait le commerce dans la peau comme d’autres ont le vice de la pêche ou de la chasse logé quelque part au creux de la conscience. Dès son adolescence, déjà, alors qu’il vivait à la ferme, il capturait des taupes dont il envoyait les fourrures à La Centrale de la sauvagine à Paris. Sans doute quelque femme de la bourgeoisie de la capitale avait eu autour du cou, les toisons brunes qu’Armand avait collectées au cours de ses virées champêtres. Puis la bosse du commerce avait enflé progressivement, accueillant d’abord la vente de grains et engrais dont il faisait la livraison dans un camion Dodge dont je vois toujours le mufle proéminent et les ridelles sombres ornant ses flancs. La forte odeur d’ammoniaque, la couleur bleue violente du vitriol, la cigogne au bec rouge décorant les sacs de potasse d’Alsace, le brou aux roues en fer servant à leur transport, tout ceci est étrangement présent, non seulement dans quelque recoin de la mémoire, mais physiquement, organiquement, si je puis dire et il s’en faudrait de peu que ces témoins du passé ne surgissent en chair et en os au décours de quelque rêverie. C’est ainsi, nous sommes marqués jusqu’à la moelle par nos expériences. L’empirie nous édifie et nous nous construisons, au moins en partie, autour de ces tuteurs dont, parfois, nous avons oublié jusqu’à l’ancienne mais urgente présence. Ce lieu privilégié du garage fut comme une île, une manière de gentille utopie où, avec mes camarades, nous plantions les premiers fanions de nos aventures communes. Souvent, nous trouvions refuge dans la nasse étroite d’une minuscule Simca 5 ou bien sur les sièges d’une limousine plus spacieuse. Nous n’aurions pu rêver de meilleure cabane ! Puis la vente avait concerné les vélos, les motos dont il était un inconditionnel amateur. Je me souviens d’une anglaise, une Royal Enfield dont j’admirais aussi bien les chromes rutilants que le doux ronron du moteur. Puis étaient venues les voitures, ces déesses dont il ne se lassait pas. Longtemps avait trôné, à une place d’exception, une Delahaye au moteur 6 cylindres, au long capot, aux pneus flancs blancs, à la carrosserie couleur prune. Elle est là, encore présente, prête à partir pour d’inoubliables randonnées sur les routes que longent les yeux bleus des pervenches.

Figures féminines.

Voici donc ce qu’était Beaulieu, ce microcosme qui, jamais n’aurait été complet, si en avaient été absentes ces figures féminines dont la douceur disait le bonheur de vivre. Une constellation disponible, des yeux où trouver quiétude et assurance que la vie apporterait son lot d’immédiates satisfactions.

Maman.

La maison au marronnier.

En guise d’introduction, ce bref texte intégral tiré du Souché, mon livre de Français du CM2. L’auteur est un illustre inconnu du nom de Charles-Louis Philippe poète et romancier français du XX° siècle, cofondateur, entre autre, de La Nouvelle Revue française et auteur de Bubu de Montparnasse. Lisant cet extrait, il convient de se situer dans le contexte d’une époque où la leçon de morale était placée à l’incipit des journées de classe, où l’attitude des enfants s’inscrivait sous le terme de devoir filial, comme si une dette avait été contractée vis-à-vis de ses parents dont seule la mort pourrait nous délivrer. Ce bref corpus, qualifié de « touchant » par Souché, aujourd’hui prête à sourire au titre de l’ingénuité qui s’y dessine et d’un lyrisme au bord des larmes comme cette époque savait les susciter à l’envi.

Et je te vois, maman ; je te vois avec tes joues tendres où mes baisers s’enfoncent. Je vois tes mains un peu rugueuses que la vie a frottées avec tous ses travaux... Le soir, tu te fais un peu plus belle, et tu prends un bonnet gaufré… Maman, lorsque tu es assise à la fenêtre, tu couds et tu penses. Je sais bien à quoi tu penses… Tu penses à la chemise que tu couds, à un gilet, à un pantalon, ou à la soupe du soir… Mais surtout tu penses à moi. Tu veux vivre, non pas tant pour me voir grandir que pour m’aider à cela. Ton coeur est plein de forces et tu veux toutes les employer… Tu m’aimes comme la fin de toutes choses. Alors maman, tu n’es plus une simple femme qui coud et qui pense, tu es la mère d'un enfant de douze ans, tu te recueilles et tu travailles pour l'humanité, toi qui prépares un homme.

Une exégèse du texte mot à mot serait aussi oiseuse qu’improductive. Aussi, une naturelle pudeur m’incitera seulement à en établir quelques commentaires généraux concernant la relation d’un enfant à sa mère, traits si universels qu’ils se confondent avec la vie même des protagonistes. Si l’on prend le soin de se situer en dehors de l’image d’Epinal décrite ci-dessus, de s’exonérer d’un langage anachronique, de sortir d’un facile lyrisme, alors on s’aperçoit vite qu’il s’agit d’une relation amoureuse qui transcende le cadre de l’existence habituelle afin de se projeter dans l’orbe du pur sentiment, ce fil si ténu qu’il pourrait se comparer à la figure évanescente de l’Idée faisant sa voie étrange au sein de quelque mystérieuse constellation. Car tels sont les liens invisibles qui unissent les êtres, si profondément attachés à leurs propres et inexprimables affinités qu’ils échouent toujours à constituer les événements d’une fable. A moins que celle-ci, atteinte d’ineffable ne se donne à nous sous la forme de la musique, du chant, du rythme qui en tisse la tessiture, du poème qui élève le langage dans l’ordre des choses essentielles. Certes, ce court extrait du texte de Charles-Louis Philippe est énoncé en prose aussi réaliste que dépourvue de recherche et c’est plutôt à son fond qu’il est nécessaire de s’attacher qu’à son aspect formel. Mais il faut se reporter au début de l’évocation de la figure maternelle et chercher à y découvrir ce qui en constitue la nature vive. L’auteur, comme en préambule, nous dit : Maman, c’est à douze ans que j’ai commencé à te comprendre. C’est à douze ans que j’ai commencé à te voir. Comme si un âge correspondait à une prise de conscience. De l’âge de 7 ans, on disait qu’il était l’âge de raison. Donc le rationnel avait une étape à partir de laquelle se manifester. Donc la pensée, l’élaboration de concepts, se devaient de passer par une longue période d’incubation, de maturation avant que de parvenir à leur éclosion. Ceci suppose une propédeutique, une mise en disposition, une préparation à la réception, ce à quoi nous invite Rousseau dans Émile IV :

Ne parlez jamais raison aux jeunes gens, même en âge de raison, que vous ne les ayez premièrement mis en état de l’entendre. Sans doute ne faut-il aborder certaines notions qu’à l’aune d’un terrain préparé, ensemencé, apte à accueillir la graine et à déployer, plus tard, les épis. Mais alors, si nous transposons cette belle réflexion dans l’ordre du sentiment, dans le domaine amoureux, pouvons-nous en déduire qu’il y aurait aussi un âge d’affection par lequel nous accèderions à l’autre, à l’aimé, à l’aimée par la grâce d’un étonnant Sésame ? Nous voyons bien, d’emblée, combien le problème du sentiment amoureux se pose en d’autres termes que celui de la raison. Si la raison peut être assez facilement déduite de l’expérience quotidienne (nous pouvons saisir l’enchaînement des causes et des conséquences, la loi de pesanteur qui fait chuter la pierre par exemple), l’émotion qui en est la face inversée ne procédant que par intuition, par subtiles touches, par esquisses et estompes, se glissant par essence dans cette médiation, ce passage, cette sublime translation, cet imperceptible mouvement qui, surgissant entre l’amant et l’aimée (entre le fils et sa mère), les métamorphose à leur insu en autre chose qu’en ce qu’ils sont, à savoir cette sublimité dont ils sont atteints, qui les porte en dehors d’eux dans le domaine secret des âmes, des discours silencieux, des irisations de la peau, de la somptuosité de la chair, tous événements par lesquels ces entités s’affirment comme l’un des plus dignes pouvoirs d’une humanité élevée à la hauteur de sa propre condition. Mieux appréhender ces sujets complexes ne saurait avoir lieu, souvent, qu’à la lumière d’une métaphore. Ce que le langage voudrait exprimer, dans les relations amoureuses entre deux êtres, c’est cet inévitable courant, ce fil invisible qui les réunit tout comme la carnèle d’une pièce de monnaie sépare, tout en les assemblant, l’avers de l’effigie au revers du chiffre. Une face, en même temps qu’elle est entièrement autonome, n’existe qu’en raison de celle qui lui fait écho et accomplit son sens en totalité. Ici, il semble que nous puissions rejoindre cette belle intuition de Michel Maffesoli qui paraît sous le terme de raison sensible, décentrant volontairement son objet pour passer des règles d’une socialité à celles d’une rencontre de deux individualités dans la sphère de l’intime. Si le Sociologue de la postmodernité définit les rapports sociaux en termes esthétiques dont l’épicentre est le sentir commun et le consensus qui en témoignent, il semble qu’un tel schéma puisse porter sur la catégorie du sentiment individuel, privilégiant l’émotion au détriment, sans doute, d’une plus grande distanciation affective. Le voisin, l’ami, le camarade ne sont jamais de l’ordre du sang et de la famille, seulement celui de la relation sociale. Si le sentir commun peut tracer l’ébauche d’une esthétique, l’amour filial, conjugal, eux, seront inévitablement une esthétique mais doublée d’une éthique puisque la nature des liens, indissoluble, en exige la manifestation. On est le fils de quelqu’un au travers de l’état de nature et ceci, ce fil ombilical, est, par définition, ineffaçable.

Mais il faut revenir à l’image de la mère, dont la figure joue au titre d’archétype de l’amour (ceci, bien entendu étant une universalité, non le fait d’une singularité !), ce qui veut dire que toute expérience dans le domaine affectif, dans celui de la rencontre, de la passion, de la découverte de l’amante qui ne manqueront pas de surgir sur le chemin de l’existence, il faudra en rechercher les prémisses dans cette fusion originelle qui, un jour, s’opéra comme par magie entre le fils qu’on a été et la mère qu’on a eue. On n’est jamais amoureux que de son père ou de sa mère et ceci est si bien logé au cœur d’une intuition, d’une certitude, que tout essai de démonstration serait superfétatoire. Comprendre en son intime, c’est remonter aux souvenirs et les revivre par le récit afin que quelque chose s’éclaire et fasse du moment présent une manière d’écho de ce qui fut. Saisir ce que l’on est par ce que l’on a été. De ma mère, il suffira que j’évoque ses brèves et fréquentes apparitions dans le jardin de Suzanne, lequel jouxtait la petite école, apparitions dont je scrutais la survenue à la manière d’une offrande inégalable. A chaque fois le même sentiment d’un basculement de la temporalité au cours duquel la durée se métamorphosait en instant. La scolarité me plaisait, je me trouvais bien dans la compagnie de mes camarades, mais, inévitablement, lorsque le rayon de soleil se produisait, la journée entière en était illuminée. Ceci, je ne peux l’évoquer sans penser à la nouvelle de Tourgueniev, « Premier amour », seulement à cause du titre qui résume si bien l’amoureux que j’étais (mes premières émotions dans ce merveilleux domaine), auquel ma mère répondait avec tant de bonheur. Mais ceci mériterait un long développement.

Deuxième amour.

La maison au marronnier.

Un peu plus tard, maman fut « supplantée » (symboliquement, s’entend) par Coline, la fille du charron qui était l’une de mes plus proches voisines en même temps qu’une camarade de classe avec laquelle nous faisions volontiers des compétitions scolaires. En réalité, nous étions comme frère et sœur, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre et je me souviens de cachettes mémorables sur les sièges d’une vieille Rosengart dans le garage paternel. La photographie ci-dessus et la fascination de mon regard en diront davantage que de longs discours. Coline était le buvard qui épongeait la première encre de ma passion alors que sa distraction à mon égard disait, déjà, cet éternel féminin sinon cette certitude de pouvoir plaire toujours et d’en user comme d’une arme.

Béatrice.

Béatrice : il faut expliquer le choix de ce prénom par la simple et sans doute osée allusion à l’héroïne de Dante dans la première œuvre qui lui est attribuée, La Vita nuova (La vie nouvelle). Béatrice à défaut d’un autre prénom dont je n’ai nul souvenir et dont je me demande si j’en eus jamais connaissance. Mais il me faut expliquer. Alors que j’habitais depuis quelques années dans la « Grande maison » (à quelques encablures de la « Petite »), et que j’en conservais, si l’on peut dire, un genre « d’instinct de propriété », un jeune couple vint s’y installer. Il s’agissait de ceux qu’on appelait alors des « pieds noirs » récemment arrivés du Maroc ou d’un pays voisin. Ils avaient une fille unique âgée d’environ 13 ans alors que je devais en avoir 15 ou 16, cet âge si friable aux sirènes de l’amour. Car c’était bien de cela dont il s’agissait et j’étais une manière d’Ulysse qu’il eût fallu attacher à un mât afin d’échapper aux sortilèges des sirènes et obéir à l’injonction de la magicienne Circé. En réalité, je ne crois avoir approché Béatrice que d’assez loin, lui avoir sans doute parlé, plus des yeux que de la voix, dans un genre de supplique silencieuse. Pour son âge elle était grande et mince, cheveux courts et noirs, les yeux en amande dans un teint si sombre qu’on eût cru avoir affaire à quelque Reine noire de Nubie, tout droit venue de la cité antique de Méroé. Cette mythologie sentimentale, à défaut de m’émouvoir aujourd’hui, s’illustre plutôt sous la figure d’une esthétique, pareille à la joie d’un archéologue découvrant le palimpseste dont il rêvait depuis toujours de percer le secret. Ce dont je ne puis douter, cependant, c’est qu’il s’agissait bien d’amour, reconduit par les faits à une simple contemplation platonique, sorte de « Banquet » dont j’espérais que, plus tard, il trouvât à s’illustrer sous les traits d’une beauté enfin accessible. Là était le prototype de toute relation dépassant les seules rives de l’intérêt ou bien de l’amitié, fût-elle profonde. Là était une révélation dont le bourdonnement impérieux devait agiter cet âge entre deux âges, cible de tous les espoirs et lieu de toutes les folies.

Relisant aujourd’hui quelques pages de l’ouvrage de Dante, combien j’y retrouve cet état d’âme qui me visita alors et me laissa en tête, pour toujours, cette manière de vertige dont l’amour est toujours le siège. S’il ne l’est pas, il n’est qu’agréable divertissement ou bien toquade passagère sitôt oubliée que conquise. Je donne ici le tout début de cette œuvre que le traducteur, Maxime Durand-Fardel, qualifiait d’« hymne de l’amour glorieux, lamento de l’amour brisé », me réservant le soin d’en commenter quelques extraits pour autant qu’ils éveillent en mon âme un écho que cette dernière ressentit dans les premières impressions de la rencontre ménagée sous les flèches d’Eros.

« Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière était retourné au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer.

Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoilé s’est avancé du côté de l’Orient d’un peu plus de douze degrés. De sorte qu’elle était au commencement de sa neuvième année, quand elle m’apparut, et moi à la fin de la mienne.

Je la vis vêtue de rouge, mais d’une façon simple et modeste, et parée comme il convenait à un âge aussi tendre. À ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du cœur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d’une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots : « Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer. » Puis l’esprit animal qui habite là où tous les esprits sensitifs apportent leurs perceptions [le cerveau] fut saisi d’étonnement et, s’adressant spécialement à l’esprit de la vision, dit ces mots : c’est votre Béatitude qui vous est apparue. Puis, l’esprit naturel qui réside là où s’articule la parole se mit à pleurer, et en pleurant il disait : « Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché. »

Depuis ce temps, je dis que l’Amour devint seigneur et maître de mon âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu’il commença à prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une domination telle qu’il fallut m’en remettre complètement à son bon plaisir.

Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange ; et c’est ainsi que dans mon enfance je m’en allais souvent chercher après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que certes on pouvait lui appliquer cette parole d’Homère. « Elle paraissait non la fille d’un homme mais celle d’un Dieu. » [C’est d’Hélène passant devant la foule qu’Homère parlait ainsi].

Et, bien que son image ne me quittât pas, m’encourageant ainsi à me soumettre à l’Amour, elle avait une fierté si noble qu’elle ne permit jamais que l’Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu’il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d’où j’ai tiré celles-ci [c'est-à-dire de mon esprit], j’en arriverai à ce qui a imprimé les traces les plus profondes dans ma mémoire. »

[NB : les commentaires ci-dessous partiront de phrases du texte de « La Vita nuova », lesquelles, explicitées à la manière qui m’est propre tâcheront d’établir un parallèle entre l’expérience de l’écrivain de la « Divine Comédie » et celle qui fut la mienne lors de cette première rencontre avec l’Amour qu’il faut évidemment consentir à écrire avec une Majuscule. Homologie des situations qui entraîne une similitude des sentiments et des contenus sémantiques.]

« …quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer. »

C’est ainsi, l’amour lorsqu’il se manifeste est pur surgissement, déclosion parmi la touffeur contingente du monde, efflorescence qui déroule ses anneaux et allume ses inimitables lumières. Toute autre rencontre que l’amour, une belle amitié, une franche camaraderie, une aventure passagère s’inscrivent dans le factuel, tracent le sillon de l’événement à même la terre dont ils sont issus. Toute tentative de cet ordre est placée ici sous le signe d’une altérité, fût-elle proche, fût-elle précieuse. Il y a donc distance, il y a donc, entre soi et celui, celle qui paraissent à l’horizon de notre existence la présence d’une paroi de verre, d’une ligne de partage par nature infranchissable car, jamais notre identité ne pourra se confondre avec une autre et s’y abîmer comme l’écume dans le flot qui l’accueille. Aimer est d’une essence si différente que celui qui en est atteint en éprouve, aussitôt, la dimension sublime, le phénomène proprement nourri de quintessence. Car, alors, deux êtres fusionnent, deux êtres connaissent l’osmose et l’unité originelle, sans doute celle de l’androgyne qui, en son fondement, était union des deux sexes et totale indifférenciation. Il faut consentir à ce que ce sentiment hors du commun se vête des habits de la neutralité. Ni masculin, ni féminin, il demeure disponible à toute effraction dans un genre ou bien dans l’autre, ce qui est le signe de son infinie liberté. Sans doute cette étonnante figure de l’androgyne est-elle celle qui, par son indétermination première, autorise toutes les audaces de la rencontre jusque et y compris dans la flamme de la passion. Car aimer suppose le dépassement de soi et sa propre remise à l’autre à la manière d’un don suprême. Aimer est d’abord une esthétique, la conjonction de deux beautés qui se cherchent et, tout comme le symbole, unissent leurs signifiants afin qu’un signifié soit non seulement possible mais paraisse comme la condition essentielle de leur être-au-monde. Aimer, ensuite, est une éthique où le soi ne se justifie qu’en raison même du soi de l’autre, de la capacité de chacun à féconder ce qui lui apparaît non seulement comme une partie de son individu, mais comme sa totalité et son espace inaliénable. Être-soi-dans-l’autre, comme si les guillemets entre les mots étaient la représentation graphique du lien indissoluble qui se manifestait au cœur même de la relation. Curieuse et ineffable temporalité qui confond dans un même creuset les deux polarités de l’instant et de la durée. L’urgence amoureuse conduit le présent à une insoupçonnable profondeur dont on pourrait penser qu’elle détruirait pas son caractère d’entièreté la dimension de la durée, or il n’en est rien car les amants tout au feu qui les anime gagnent l’empan des heures éternelles par lesquelles ils scellent leur union. C’est le propre de tout sentiment porté à son acmé, soumis à l’incandescence que de tout abolir, de faire des catégories de la présence humaine, l’espace et le temps, des entités si fluides qu’elles ne semblent plus paraître, sinon tissés à même la chair de ceux que l’événement emporte bien au-delà des perceptions et sensations ordinaires. L’amour est absolu ou bien il n’est pas.

« …quand apparut à mes yeux ». Oui, combien le Poète a raison, lui qui sait les paroles essentielles. Dans l’amour, c’est d’apparition dont il s’agit, comme si, dans l’espace éthéré, soudain, se révélait une épiphanie que, depuis toujours l’on attendait, visage resplendissant de la joie. Certes, dire ceci, c’est parler en direction d’une présence à la limite d’une angéologie, c’est sortir du domaine terrestre pour gagner les espaces célestiels infinis, convoquer les dieux de l’Olympe et faire de la mythologie, sinon la forme d’une connaissance accomplie, du moins la mesure par laquelle s’appréhender et comprendre le monde, interpréter les histoires singulières qui s’y déroulent. Oui, tout devient question de vision « apparut à mes yeux », mais non seulement grâce à nos yeux de chair, mais à ceux autrement plus scrutateurs de l’âme. Car c’est ce principe indépassable, ce fondement de la conscience, cette trame de tous nos actes qu’il devient nécessaire de convoquer afin que le surgissement amoureux ne demeure simple contingence dans l’orbe des choses ordinaires mais gagne la dignité d’une transcendance, s’auréole du geste au-delà du visible pour déboucher sur l’activité inégalable de la psyché et soutenir la tâche d’intellection. Or ceci est, avant tout, un problème de regard, un éclair illuminant la sclérotique, une étincelle s’allumant dans le puits de la pupille, une image éclairant la totalité de l’espace occipital qui deviendra le lieu même d’une alchimie, d’un processus spirituel seul à même de percevoir ce qu’il y a à percevoir, un passage, une rapide intuition, une translation, un léger déplacement de la pensée, un tropisme disant la rareté de l’instant et l’unique saut existentiel par lequel nous sommes, dont aucune démonstration, aucune logique ne pourrait définir les contours, fussent-ils vagues, fussent-ils esquisse. L’amour est un papillon, un éphémère que seule peut saisir l’émotion avant même qu’en fuite, il ne se dissolve et laisse nos yeux vides.

« … que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer. » L’objet de l’amour, comment le nommer ? Et, du reste, est-il bien utile de procéder à un acte de nomination, à faire venir dans la présence une effigie de chair et de sang ? Que gagnera-t-on à faire s’élever une concrétion réelle, à en définir le contexte d’apparition, le lieu qui l’accueille et en devient le socle visible ? La survenue de ce sentiment excédant tous les autres sentiments peut-elle seulement être précisée comme l’est, sur une carte, l’île ou bien la montagne, la ville au creux de son vallon ? « …ne sachant comment la nommer. » Ici, dans ce défaut d’un nom à attribuer, se montre le désarroi et la demeure au silence dont la parole est soudain affectée comme si le surgissement de ce qui est se suffisait à lui-même et que rien ne puisse y pénétrer qui en offensât l’exceptionnel caractère. Qu’Andromaque soit le nom, ou bien Bérénice ou encore Phèdre, qu’importe le personnage qui est réellement au centre de la tragédie, c’est la tragédie seule qui compte et le sens existentiel qu’elle véhicule, la passion qu’elle met en jeu, l’attitude morale dont elle constitue le soubassement, la nécessaire lucidité de la conscience qui s’attache à en circonscrire l’essence. C’est en effet d’essence dont il s’agit, d’une réalité irréductible aux conventions ordinaires, aux discours affectés de quotidienneté, aux impulsions dont les lieux communs sont la mise en acte prosaïque. Considérons Phèdre un instant dont le corps n’apparaît qu’à la manière de la vêture d’une âme torturée dont l’enjeu est bien évidemment l’Amour dans son caractère d’exception, d’incontournable absolu. Si Dante hésitait à nommer Béatrice, combien Racine avait dû hésiter à extraire de la mythologie le nom d’une héroïne qui correspondît à l’intention du Poète d’habiller la passion de l’exacte vêture qui lui convînt. Et, pourtant, aujourd’hui, l’on ne saurait remplacer Phèdre par un autre protagoniste tant cette dernière est devenue l’archétype de l’amour-passion indépassable. Chez Phèdre tout prend la dimension du chef-d’œuvre, toute histoire devient épopée humaine indépassable. Comme dans La Vita nuova, il y est question de regard, de silence, ces deux états nécessaires à la révélation de l’amour :

« Je le vis, je rougis, je palis à sa vue ;

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus je ne pouvais parler

Je sentis tout mon corps et transir et brûler »

Alors, après l’évocation de ces monuments de la littérature, Dante et Racine, comment percevoir ce qui, un jour m’anima, sauf à la lumière de la simple analogie, sentiments identiques, trouble de l’âme, émotion qui fixe tout sur place alors que l’aimée nouvellement élue comme la seule raison de vivre fait son perpétuel bourdonnement et embrume l’esprit au point de n’y laisser nulle place pour ce qui, à l’extérieur de l’événement amoureux, ne se signale qu’à l’aune d’une évidente banalité ? Comment ? Existe-t-il une autre alternative que de se laisser aller, corps et âme, à un rythme dont l’ampleur nous dépasse tellement que l’on se sent soudain livré aux rouages de la plus impérieuse nécessité, que le Destin nous apparaît dans toute sa structure aliénante pensant alors, tout comme Jacques le fataliste que tout était écrit « sur le grand rouleau ».

« À ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du cœur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d’une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots : « Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer. »

Comment mieux dire le trouble qui s’empare du corps, de l’âme (« le principe de la vie ») qu’à nommer cette palpitante trémulation qui envahit la chair, ce battement dont le cadre somatique est comme la mise en écho du rythme diastolique-systolique, relâchement-contraction tellement semblable à la pulsation temporelle, aux grésillements de l’instant lorsqu’il tâche de se métamorphoser en durée ? Comme si, soudain, l’alchimie amoureuse était cet étonnant élixir dont la fabrication tentait, tout à la fois, d’amplifier notre perception du temps, donc de l’être en son ultime réalité et d’activer une manière de transcendance nous déportant hors de nous en direction d’un « Dieu » qui viendrait nous « dominer » ? Manière de progression de funambule au-dessus de l’abîme, d’écartèlement dont la passion réalisait la présence à la façon d’une confondante tension : le réel s’y aiguise en même temps qu’une invisible force nous soustrait à ce que nous sommes nous-mêmes dans l’éclair de l’amour. Mais le « Dieu … qui viendra me dominer » possède une force d’autant plus redoutable qu’il a quitté son domaine abstrait et inatteignable par la seule magie des sens pour se faire présent, sous la figure de l’Aimée, donc d’une Existante dont le statut devient quasiment « surnaturel » et d’autant plus incompréhensible qu’il outrepasse avec un rare empan le cadre des choses ordinaires et des sentiments qui tissent les fils de l’expérience quotidienne.

« Puis, l’esprit naturel qui réside là où s’articule la parole se mit à pleurer, et en pleurant il disait : « Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché. »

Et voici que, dans cet horizon pris en tenaille entre l’immanence du quotidien et la transcendance de l’amour, se glisse l’aporie existentielle d’une aliénation dont l’empêchement à être est la plus pure perspective. Car, si l’amour est la porte ouverte sur la « Béatitude », il n’en est pas moins corrélativement une perte de liberté et une remise à l’Autre dont le vouloir agit comme une mise en demeure d’être tel que le sentiment passionnel l’exige. Ici se dévoile une inquiétante dimension, celle du renoncement au principe rationnel de l’exister pour ne s’en remettre qu’aux forces obscures qui agitent l’âme entraînée dans les courants tumultueux de qui vous fascine et vous met en son pouvoir. Tout comme face à un Dieu caché investi de toute puissance, on baisse la tête, on pleure, on assume son malheur d’être en pénitence alors même que l’on ne souhaite que cette relation de l’esclave au Maître par laquelle s’allume le sens d’une marche dont jamais il ne semble qu’on puisse un jour atteindre le but et c’est en raison de cette esquive permanente de l’objet de l’amour que l’on poursuit sa quête aussi brûlante que désespérée. Être en amour est une situation qui appelle le tragique puisque la partie de nous qui fait défaut, que nous demandons à l’Autre de combler est, bien évidemment une pure vue de l’esprit. L’Autre est en-soi comme nous sommes en-nous et la seule rencontre qui puisse jamais avoir lieu est cette relation, cette forme de passage, cette instance dialogique arquée à la manière d’un pont qui relie deux rives en les opposant, non en les rassemblant puisque, ontologiquement, cette fusion est de l’ordre d’une impossibilité.

« Et, bien que son image ne me quittât pas, m’encourageant ainsi à me soumettre à l’Amour, elle avait une fierté si noble qu’elle ne permit jamais que l’Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu’il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. »

Et toujours le réel nous rattrape même si on ne connaît jamais bien sa texture, si sa substance profonde demeure un mystère. Mais peu importe nous respirons l’air qui nous environne sans en connaître la composition chimique et l’infinie valeur symbolique. Donc ce réel qui, en son temps fut un présent, qui aujourd’hui n’est plus que vague réminiscence, eut un jour un contenu précis, se déclina sous le mode d’une chair, se laissa approcher selon diverses tonalités dont, ici et maintenant, il ne demeure plus qu’une théorie, à savoir l’évanescence d’une simple contemplation, ce qui, pour autant, ne saurait faire l’économie de certitudes anciennes. Ce dont je me souviens de cette « hypothétique » Béatrice, c’est de cette « fierté si noble » dont elle était le réceptacle comme si habile et inatteignable cariatide de pierre, elle eût cerné son front des palmes d’une Déesse, d’une lointaine Reine de Nubie, ne me laissant que le loisir de l’apercevoir et d’en faire l’objet d’un désir dont on sait que sa nature est, précisément, de brûler indéfiniment, à défaut de remettre entre nos mains ce qui anime la flamme, ce pur être, cette ineffable vibration que notre vue hallucine ne pouvant la placer sous le registre de notre volonté. Ceci eût-il pu avoir lieu, cette possession, alors au même instant, la passion se fût anéantie et les nervures qui en soutenaient la manifestation se fussent résolues à n’être plus que de simples artefacts, peut-être le contenu d’un rêve, le labyrinthe d’un imaginaire fécond, les linéaments d’une âme torturée par un songe de brume. Si Béatrice est demeurée au ciel de ma mémoire ce n’est qu’en raison de cette fuite, de cette impossession qu’elle a été. Eût-elle été objectivée en quelque manière et alors sa nature propre se fût confondue dans la texture des événements ordinaires n’y laissant, plus tard, que la trace d’un événement comme un autre, d’un factuel ayant trouvé à s’accomplir parmi la multitude infinie des possibles. Merci Béatrice d’avoir existé avec tant d’effective présence, d’avoir tracé en moi l’ornière par laquelle trouver, sinon chercher toujours, cette fontaine originaire de l’amour à laquelle nous souhaitons tous, toutes, de nous abreuver afin que nous puissions connaître cette unité à laquelle nous aspirons sans toujours bien le savoir. Merci Béatrice dont l’image est encore présente, juste en arrière du front, arquée sur ce chiasma optique qui divise symboliquement les images, les vraies, les fausses, les brillantes et les sombres. Car, en définitive, il n’y a jamais que ce clignotement, cette persistance lumineuse dans la chambre noire de la conscience, comme si un seul point dans la nuit suffisait à éclairer notre trajet parmi les ombres. Ou bien les spectres !

Partager cet article
Repost0
14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 07:59
Quel souvenir de vous ?

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Quelle vision de vous dans cette brume solaire qui semait ses flocons dans l’air alangui ? Les idées étaient de simples boules de coton, les pensées de lentes chutes de grésil dans la torpeur du jour. Imaginer, seulement, tenait déjà du prodige. Rêver était comme de se trouver en sustentation au-dessus de quelque lagune prise de doute et d’ennui. Votre image, cette effraction de vous dans la trame du jour, était-elle autre chose qu’une hallucination, le début d’un vertige, la perte de soi dans le labyrinthe de l’esprit ? Exister était l’œuvre du funambule avec l’ouverture de l’abîme et son incroyable illisibilité. Vivre se pouvait encore mais à la manière du grésillement de la flamme dans quelque catacombe que les courants d’air ossuaires menaçaient à tout instant de moucher, de reconduire à l’étroitesse du rien. Etiez-vous bien réelle, étiez-vous résurgence d’un passé enseveli, simple filet d’eau claire venant dire la marche syncopée de l’heure, l’ébruitement mortel des secondes, l’étau du temps serrant ses mâchoires ?

Je piochais ma mémoire, je priais la moindre des réminiscences d’ouvrir les feuillets du passé, d’en exhumer la plus infime bribe qui, signifiant d’elle-même, eût pu apaiser l’angoisse, apporter réponse, poser un baume sur une trop vive brûlure. Car, à essayer de me saisir de vous, c’était moi que je dépouillais et je gisais parmi les errances mondaines avec les mains vides et la vue hagarde. Pareil au prisonnier dans sa geôle qui voit passer devant lui la corne d’abondance et n’en peut saisir les fruits, leur rutilance, leur moirure, ce qui aurait été un apaisement pour l’âme. Alors, que me restait-il sinon à dresser les tréteaux de l’illusion et d’y jouer une brève comédie ? Il me fallait m’absenter de moi afin que, de vous, pût se montrer une possible présence, fût-elle fugitive à la manière d’une enfance oubliée qui ne veut plus raconter sa fable. Alors voici ce qui se produisit et envahit la totalité de ma conscience, m’amenant au bord des rives bourgeonnantes et illusoires du rêve. D’abord, votre apparition fut celle d’une courtisane de la Belle Epoque, peut-être un genre de Colette affranchie et sérieuse en même temps, énigmatique et séductrice. Même regard au loin de soi, même perdition dans quelque songerie sans fin, peut-être même sans objet. Même visage ovale cerné dans son liseré exact, même teinte de feuille morte, même coiffure courte disant la femme nouvelle, libre de soi, libre des autres. Même geste de la main, cet envol vers ailleurs qui ne dit ni son but, ni son vouloir pas plus que le sens à donner à ce qui paraît intangible, inatteignable. Mais un être, quel qu’il soit, est-il jamais à portée, visible, préhensible en quelque manière ?

Quel souvenir de vous ?

« Colette buissonnière ».

Source : Bibliothèque de Rennes.

Mais, à vous envisager sous la figure de l’écrivain de « Chéri » et, déjà, je me perdais dans un possible événement, je tissais les contours d’une anecdote, j’édifiais les fondations d’une histoire. Il fallait être plus discret, plus circonspect, laisser au songe la liberté de ses mouvements, ses souples ondulations, ses mystérieux arcanes et l’indistinction native qui les accompagnait. Il me fallait le voile et la brise, le nuage et l’oiseau, le vol et l’apesanteur. Il me fallait vous rendre si peu réelle, l’élan du colibri butinant la corolle blanche. Un aspect, la simple tonalité de la source recueillie dans l’ombre bleue, une impression, un reniement de chaque chose à même sa révélation. Vous étiez un teint, mais plus adouci, moins marqué que celui de Colette, moins buriné par l’événement, un genre de porcelaine sur laquelle glissait la lumière, infiniment. Je vous imaginais sous les traits de la geisha, hiératique sous son kimono noir, épiphanie si hermétique qu’elle semblait refléter l’absolu, regarder l’infini. Nulle trace d’émotion, nul lexique de la face par lequel s’immiscer à l’intérieur d’une biographie. Le lisse, simplement, le continu, la falaise devant laquelle glisse le vol aérien des mouettes et gire le cercle des goélands. Une perdition hauturière, un passage, une dérive que rien ne semble devoir distraire de son but. Un écart de soi que tout pourrait féconder mais qu’un suspens maintient à distance. Citadelle de craie dont la porte fermée suscite le désir de la mieux connaître.

Quel souvenir de vous ?

« Geisha ».

Source : Wikipédia.

Et puis il fallait vous rendre encore plus éloignée d’une hypothèse vraisemblable, il fallait vous reconduire à l’émergence de la clarté sur la pente douce d’un céladon. Tout comme lui, le céladon, vous possédiez cette anonyme chute vers un inconnu, cette discrétion à faire phénomène à l’aune d’une esquisse dont le regard oubliait vite la rapide phosphorescence. Et ce reflet sur les mèches de cheveux, ce vert-de-gris semblable à un lichen, ne s’inspirait-il pas de la volonté de cette terre cuite à n’apparaître qu’à l’aune d’un simple reflet, d’une chose de la nature dont le projet était, précisément, de retourner à sa rumeur primitive ? A vrai dire, je ne saurais préciser si votre image était le pur produit de mon esprit, une vision hallucinée comme peut en donner la prise de mescaline ou la consommation d’opium, la réverbération d’un événement - vous aperçue sur le quai d’une gare, sur le siège de moleskine d’un train, ou bien la main levée agitée au-delà de la coupée pour un lointain voyage ? -, vous dont l’irréalité est cela même qui me parlait un langage venu du plus loin du songe et qui vous installait dans le luxe d’une Reine de Saba, vous dont on prétendait que vous étiez sublime, sage, intelligente, ce dont le Roi Salomon faisait le vibrant éloge. Etiez-vous une légende que l’Histoire aurait enfouie au plus profond de ses archives ? Etiez-vous poème antique que ne chanterait plus aucun aède ? Etiez-vous simplement, celle que j’imaginais et qui n’aurait jamais d’autre réalité qu’une aimable fantasmagorie ?

Quel souvenir de vous ?

Céladon

La Gazette Drouot.

Non, ne répondez pas. Demeurez celée dans votre secret, fantôme de la Belle Epoque, sourire immobile de geisha, doux mystère du céladon, mythe de Saba enfoui dans les sables de l’oubli. Telle est votre gloire, celle de n’apparaître que dans le retrait qui vous occupe et vous dépose sur le bord du monde, telle l’énigme que vous êtes !

Partager cet article
Repost0
13 mai 2016 5 13 /05 /mai /2016 07:41

 

 

LE MARCHAND DE SABLE

 

         

 

DANIEL

 

  Souvent dans son enfance, vers l’âge de six ou sept ans, Daniel n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il se levait, allumait le lustre de la salle à manger. Il revenait se coucher. Une lame de lumière traversait la diagonale de la chambre. Peu à peu les choses, autour de lui, redevenaient familières. Son bureau, sa chaise, son livre de lecture, quelques jouets sur le tapis. Enfin sortis de l’ombre, ils lui parlaient, ils peuplaient la nuit, ils faisaient à son corps une caresse douce, rassurante. Il aimait bien cette bande de lumière qui éclairait la pièce d’une clarté lunaire. Il la préférait à celle de sa lampe de chevet, trop réelle, trop présente.

  Souvent, la nuit, lorsque l’obscurité battait  ses tempes, que les murs devenaient subitement muets, que le silence ouatait la maison, il trouvait refuge auprès du filament d’une ampoule, d’une veilleuse, parfois de la flamme d’une bougie. C’est elle qu’il préférait, la bougie, avec sa clarté vacillante, la danse des ombres au plafond, son odeur de cire chaude, le grésillement de la mèche, la lente décroissance de la tige blanche, les perles de suif sur les bords de l’assiette qui tenait lieu de bougeoir.

  Il écoutait longuement le silence, quelquefois traversé d’un souffle de vent, du bruissement des feuilles dans les arbres, du hululement des chouettes. Parfois le craquement du plancher annonçait l’arrivée de Maman. Elle entrait doucement dans la chambre, avançait le fauteuil de bois, s’y asseyait, légèrement de biais, un bras posé sur l’accoudoir, l’autre reposant sur ses jambes repliées. Dans le clair-obscur de la pièce, il devinait sa chemise de nuit blanche, à col brodé, ses épaules tachetées de son, l’attache fine des chevilles, la douce cambrure des pieds, les ongles couleur de rubis. Sur son assise d’ébène, elle ressemblait à une reine de la nuit, à un rêve sorti de l’ombre. Dans la lumière sourde, ses tresses, long ruban coulant sur son épaule, étincelaient comme du cuivre. Ses yeux faisaient deux taches claires à l’ombre des arcades. Sa bouche surtout le fascinait, les lèvres rose pâle, les dents très blanches et régulières. Sa bouche d’où sortaient des paroles si douces, si légères  qui lui racontaient des histoires pour l’aider à s’endormir. Alors Daniel ne bougeait plus, se pelotonnait au creux de l’ombre et attendait.

 

   HISTOIRE D’HEMERION                                                                                                                                                  

 

Tout petit, déjà, Hémérion adorait aller au bord de la mer, sur la plage. Il jouait sur le sable, le faisait couler entre ses doigts en longs rubans soyeux. Il aimait le toucher, sentir ses grains, éprouver sa texture. Il aimait le sable frais du matin, quand les vagues l’avaient marqué de rides, le sable chaud de midi qui volait comme de la poudre, qui brillait au soleil, le sable encore tiède du soir, traversé d’ombres longues. Il aimait le sable à l’infini, comme une immense plaine, tout au bord des vagues; il aimait le sable doux où s’enfonçaient les pieds, son glissement entre les orteils; il aimait le sable en cordons, tout en haut de la plage, parcouru d’oyats où le vent ondulait. Et ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était l’immense dune qui courait, tout en haut des monticules de sable; son dos, long comme celui d’une baleine, ses flancs qui glissaient doucement vers le large, vers l’Océan. Les jours de grand vent, il l’écoutait chanter, la dune. C’était un chant léger venu des profondeurs de la terre, et il collait son oreille au creux du sable pour bien entendre. Parfois, le chant sortait de l’Océan, comme une longue plainte, une agitation d’algues marines. Mais ce qu’il recherchait le plus, c’était le bruit très long, le grésillement des grains de sable sur la crête et il suivait longtemps leur course au milieu des genêts, sur la tête des pins, les écailles des troncs.

  Souvent, le soir, quand le soleil commençait à décliner, il redescendait la pente de la dune, s’amusant à glisser au milieu des touffes d’oyats. Il emportait toujours, dans son sac de toile, quelques poignées de sable bond. Il marchait rapidement sur le chemin jonché d’aiguilles de pin. La lumière vibrait sur la lagune, sur les berges de vase pareilles à des plaques de mercure. Hémérion mettait sa main en visière au-dessus de ses yeux pour se protéger de toute cette pluie qui coulait du ciel. Quelques gouttes de sueur perlaient à son front, descendaient en minces filaments le long des arcades, l’obligeant à cligner des yeux. Les bateaux des pêcheurs, à contre-jour, remontaient le chenal, accostaient aux pontons de bois. On entendait le rire des hommes, leurs voix mêlées au vent du large, le déchargement des caisses de bois. Les embarcations se suivaient, en longue caravane, dans la lumière très basse qui éblouissait, les confondait en une seule ligne continue.

  Hémérion  fermait les yeux. De minuscules soleils continuaient à danser sur le fond de ses rétines. Il s’amusait à en suivre les trajectoires et pensait à la course des étoiles filantes. Le vent se levait sur la lagune, chargé d’iode. Une odeur de marée, de varech et de goémon se répandait dans l’air. Bientôt Hémérion reconnaissait le bruit qu’il attendait, un bruit de moteur aux cognements sourds et réguliers, celui d’un long bateau bleu et blanc, portant près de la proue, peint en lettres jaunes, un nom un peu effacé : EOLE.

  Hémérion trouvait que ce nom lui allait bien au bateau, au vieux monsieur aussi, un pêcheur d’huîtres déjà âgé, barbe blanche, yeux très clairs, couleur de ciel et de mer, dans un visage hâlé sillonné de rides. Un soir, alors qu’Hémérion avait passé sa journée à courir sur la plage, à escalader la dune, à jouer avec le sable, à en faire des châteaux, à creuser des tunnels  à y dessiner des chemins, Eole lui avait dit :

« Tu sais, Hémérion, on pourrait dire que tu es comme une dune avec tous ces petits grains de poussière  sur ta peau, tes habits. Tu vas finir par ressembler au Marchand de Sable !                                                     

- Ça  existe pas le Marchand de Sable, c’est toi qui l’as inventé!

 - Hémérion, quand tu as sommeil, que tes yeux te piquent, que tes paupières commencent à se fermer, ta maman ne te dit jamais : « Le Marchand de Sable a passé ? »

  -Non, jamais. Elle me dit qu’un ange a passé, qu’il vient de me caresser avec ses ailes et que je vais bientôt le rejoindre sur un nuage pour la nuit. « Ça fait un nid tout blanc comme de la neige », me dit Maman, et de mon nuage, en dormant, je pourrai voir la terre, les gens qui y habitent, les animaux, les plantes…

  -Est-ce que tu vois aussi des enfants ?

  - Oui, beaucoup.

  - Que font-ils ?

  - Ils rêvent.

  - Tu peux voir à l’intérieur de leurs rêves ?

  - Oui, parce que, du Ciel, on peut tout voir.

  - Comment ils sont leurs rêves ?

  - Beaux comme les nuages où habitent les anges.

  - Hémérion, tous les rêves que tu aperçois sont-ils beaux ?

  - Non, pas tous, il y a des enfants qui font des cauchemars, qui se réveillent en sursaut, qui crient.

  - Alors, tu vois, tous les rêves ne sont pas beaux, blancs comme de l’écume. Certains sont gris, noirs peut-être, un peu comme les nuages d’orage.

  - Oui, tu as raison.

  - Et pourquoi certains enfants font-ils des cauchemars ?

  - Parce qu’ils ont peur de la nuit, du noir… »

Hémérion reste un instant muet parce que, lui aussi, ressent parfois cette menace de l’ombre qui appuie  ses immenses ailes sur son corps.

«Dis, Eole, comment on peut faire pour que les enfants aient plus peur ? »                                                                                                                                                           

  - C’est simple, Hémérion, il faut leur envoyer Le Marchand de Sable.

  - Mais, alors, si je suis Le Marchand de Sable…

  - Oui, Hémérion, c’est toi qui vas rendre aux enfants tristes le sourire qu’ils ont perdu, c’est toi qui vas chasser la peur.

  - Le Marchand de Sable a des pouvoirs, de la magie ?

  - Oui, Hémérion, ça peut se dire comme ça.

  - Alors, comment elle marche la magie ?

  - Eh bien Le Marchand de Sable se sert de la magie du jour, de la magie de la lumière. Sur la plage, sur les dunes, il joue avec le sable, il joue avec la lumière. Chaque grain de sable qu’il porte sur sa peau, sur ses habits, en est imprégné. Chaque grain qu’il met dans son sac de toile jette des rayons, des éclats.

  - Alors, un grain de sable, c’est comme un grain de lumière ?

  - Oui, ça vient de très loin , du fond de l’espace, du fond du temps quand l’univers n’était qu’une énorme boule de gaz, quand n’existaient ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. C’est une haute lumière, pure comme du feu, qui file à la vitesse d’un éclair.

 - Eole, je comprends pas bien, les grains de sable, la lumière, le sourire rendu aux enfants tristes…

 - Eh bien, Hémérion, c’est simple. Le soir, quand tu jetteras des poignées de sable pour faire dormir les enfants, ce sera comme si tu habillais leurs paupières, leurs yeux, leurs bras et leurs jambes de grains de lumière. Dans le corps des enfants elle fera de longs trajets de la tête jusqu’au bout des mains, au bout des pieds. Elle restera dans leurs corps, y habitera. Ces enfants seront illuminés, éclairés de l’intérieur. Ça fera comme une longue vibration à la limite de leur peau, des ondes autour de leur tête. Ils feront partie du ciel, ils se mêleront à la Voie Lactée, ils fileront à la vitesse des comètes. Et le soir, quand tu regarderas le ciel étincelant, tu les reconnaîtras tous ces enfants.

Oh, bien sûr, au début, ce sera un peu difficile, mais avec quelque habitude, au bout de ta lunette, tu pourras les retrouver ces anciens enfants tristes qui, maintenant, jouent et rient au milieu des constellations. Tu les verras parmi les signes du Zodiaque, sous la forme du Bélier, des Gémeaux, de la Vierge, de la Balance, du Sagittaire, du Capricorne. Ils te feront signe depuis Andromède, Cassiopée, Lyre, Grande et Petite Ourse, Poisson austral. Leurs clignotements d’yeux partiront d’Altaïr, d’Antarès, de Bételgeuse, de Mizar, de Pollux, de l’Etoile Polaire, de Sirius, de Véga.

Ils sauteront d’une planète à l’autre. Ils rempliront le ciel du vol rapide des sternes, des goélands, des mouettes; ils fouetteront les vagues de l’Océan, l’écume, de leurs ailes brillantes. Ils plongeront dans l’eau claire, nageront vite au milieu des cheveux des algues. Ils seront baleines blanches crachant des jets d’eau, dauphins bondissant près des bateaux des hommes; ils brilleront dans les feuilles des arbres, sur les lames des roseaux, dans la rosée du matin. Dans tes yeux aussi, ils brilleront, Hémérion; ils n’auront plus peur de l’ombre, plus peur du noir.

 - Dis-moi, Eole, pourquoi les grains de sable ont autant de magie ?

  - Mais parce que la lumière efface l’ombre, éclaire le chemin. Elle est la connaissance qui permet de vaincre la peur. Tous les endroits sombres, les grottes, les cavernes, les ravins, les puits, font peur aux enfants, parfois aussi aux adultes. Le seul faisceau d’une lampe a vite fait d’effacer les craintes, de redonner confiance. C’est notre imaginaire qui nous joue des tours. Il va plus vite que la lumière, la dépasse et laisse beaucoup de choses dans l’ombre. Allume une torche dans le noir, Hémérion, et ton imaginaire laissera la place à ta raison, à ton envie de connaître, de voir les choses en face. L’imaginaire ferme les yeux, la raison les ouvre. Alors, vois-tu, nous avons tous besoin d’ouvrir les yeux tout grands pour avancer dans la vie, pour approcher la vérité.

-La vérité ?

-Oui, la vérité, Hémérion. C’est comme une étoile qui brille tout au fond de la nuit et nous indique le chemin à suivre. Comme pour les nomades du désert qui guident leurs pas, ceux de leurs chameaux sur la marche de Vénus, la Belle Etoile, la plus radieuse des planètes, la première à l’orient avant le lever du soleil, la première à l’occident, avant le coucher du jour. »

 

 

 Maintenant la nuit est tombée sur la terre. Une nuit dense où seules quelques étoiles commencent à trouer le ciel. Hémérion presse le pas. Il sait qu’une multitude d’enfants  attendent son passage. Il va vers l’orient où la Lunedessine un croissant d’argent. Le vent s’est levé, une brise douce qui fait bouger les branches, les feuilles. Hémérion plonge sa main dans le sac de toile, y puise une poignée de sable qu’il fait tomber sur le chemin. Cela fait une traînée d’étoiles qui brillent à la pointe des herbes. Eole avait raison : c’est pareil le sable et la lumière. Ça a la même douceur, la même couleur, ça fait luire les yeux, ça illumine les mains. Hémérion le sait, maintenant, c’est en lui comme une croyance; il le sait au plus profond de son corps, dans le souffle de ses poumons, dans le sang de ses veines, ça anime sa peau, ça court dans ses cheveux, ça éclaire son front comme aux premières lueurs de l’aube : il est, vraiment  Le Marchand de Sable, il ne le savait pas, il est un peu comme un enfant-roi, un rayon de soleil, une réverbération sur l’eau des rivières.

  Ça chante autour de lui, ça fait une musique très longue, un sifflement de flûte indienne. Chacun de ses pas soulève une poussière d’or qui, longuement retombe, gardant la trace claire de ses pieds nus. Hémérion ouvre la nuit de sa marche calme, assurée. Parmi le tremblement des feuilles, les crissements des insectes, le clapotis de l’eau, il entend parfois des paroles qui viennent de très loin, des mots qui creusent l’ombre, un souffle très long, comme une respiration, un murmure, une voix rassurante. Peut-être celle du vent, venue de l’Océan ; celle d’Eole que le sommeil n’habite pas encore ; celle du miroir des eaux qui reflète la clarté du ciel.

  Hémérionest maintenant très haut sur la voûte céleste, quelque part au milieu des étoiles, du côté d’Aldébaran, d’Orion, en route vers la Licorne, l’Hydre, le Lion. De ses mains s’envolent des nuées de sable, des milliers de grains de lumière qui parcourent l’espace, illuminent les galaxies, filent au milieu des trous noirs. Des milliers et des milliers de grains pareils à de minuscules oiseaux qui traversent les nuages, comme des vols d’étincelles attirés par la terre. Dans leurs chambres, les yeux des enfants sont des aimants tournés vers le ciel. Ils captent les fines poussières qui, bientôt, ferment leurs paupières. Juste avant de s’endormir, ils entendent, au dessus de leurs têtes, des voix très douces qui leur disent :

« Mes chéris, c’est l’heure de dormir. Le Marchand de Sable a passé ».

  Il paraît qu’à ce moment-là, tout en haut du ciel, les étoiles font un lit à un enfant très fatigué par un long chemin. Il essaie de résister au sommeil en écarquillant les yeux. C’est alors que des grains de sable apportés par Eole, le Dieu du vent, recouvrent son visage. Il chute dans le sommeil  et  il voit un enfant qui lui ressemble courir sur la plage, faisant glisser ses pieds sur les rides de sable, monter sur la dune, sur son dos pareil à celui d’une baleine, écrire dans la poussière d’or, un nom qui ressemble au jour, aux étoiles, à la lumière, au sourire des enfants qui n’ont peur ni de l’ombre, ni du noir et voyagent jusqu’au bout de la nuit.

         

       

    DANIEL

 

  Sur les dernières paroles de sa mère, l’enfant s’est endormi. Maintenant il plonge dans le rêve, comme au milieu du grand Océan, entouré de bulles claires, d’algues souples aux filaments très longs, du corps transparent des méduses, de la danse des poissons-lunes. Venues du fond de l’eau, là où la lumière joue avec l’ombre, des voix montent jusqu’à lui. Ce sont des chants pareils à celui des sirènes, des chants d’enfants, des voix portées par le vent, celle d’Hémérion qui court en haut des dunes; parfois aussi, il perçoit des voix plus graves, celle d’Eole qui pêche dans la lagune, des voix puissantes qui résonnent au fond des cavités marines, celle de Neptune, le dieu de la mer.

  L’enfant se laisse bercer par l’Océan, par la nuit, par les ombres qui courent au plafond de sa chambre. Maintenant la lumière est éteinte dans la salle à manger. Une faible clarté perce les fentes des volets. Mamans’est recouchée. Elle écoute le silence. Parfois quelques bruits : craquements de plancher, de charpente, grincement d’une porte poussée par le vent. La nuit coule telle une rivière, s’étale autour de la maison, à la façon d’un lac, d’une eau immobile. On n’entend plus rien, sauf le souffle régulier de l’enfant, la voix silencieuse du rêve. Maman éteint sa lampe de chevet, remonte les couvertures, s’abandonne au sommeil.

  Bientôt la nuit ne sera plus qu’une tache d’encre diluée dans la cendre de l’aube. Daniel sombrera dans des songes au long cours. Sans bien le savoir, il sera devenu le gardien de la Belle Etoile. Il y aura alors, entre lui et Vénus, un immense secret que seuls les hommes éveillés, les astronomes, les navigateurs, les explorateurs, les nomades du désert, les bergers, les enfants au rai de lumière pourront découvrir, car leurs yeux sont ouverts, depuis la nuit des temps, à l’infini mystère du monde.

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 09:02
 Ce qui jamais ne se voit.

Avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Nous regardons cette photographie et, tout comme le flamant rose, nous demeurons perchés sur une seule patte, comme si notre belle progression attendait que quelque chose paraisse afin que nous puissions aller de l’avant. Ce qui se passe et nous tient en suspens : une étrange parution qui nous interroge et nous met au défi de comprendre. Mais comprendre quoi ? Mais se saisir de quel objet de connaissance ? Mais simplement de l’être qui nous fait face dans la figure de l’énigme et nous convoque à l’étonnement. De ceci, il faut faire une lecture ascendante comme si, partant de l’obscur terrestre, la vérité de notre recherche ne pouvait se révéler que dans les hauteurs célestes qu’une belle lumière vient caresser de son impalpable lame blanche. Mais voyons donc ce socle si dépouillé qu’il nous ferait penser à quelque exacte géométrie dont le sommet ne pourrait supporter qu’un genre d’épure si proche d’une nudité. Homologies formelles jouant en écho, tout comme le beau ne pouvant receler en son sein que le beau et non le « joli », le « plaisant », qui n’en seraient que des approches certes mimétiques, mais combien tronquées, combien dévoyées de leur objet. Car les choses, jamais, ne se proposent dans une forme d’autarcie qui les isolerait du monde. L’arbre joue avec ses racines, avec les convulsions de la terre, les profondeurs de l’humus alors que ses feuilles flottent dans l’air qui s’en imprègne et communique au nuage le tremblement d’automne dans ses teintes de rouille ou l’à-peine dépliement du bourgeon dans le vent printanier. C’est ainsi, tout est en contact avec tout de manière à ce qu’une synthèse soit possible, qu’une unité puisse avoir lieu. Ainsi, cette jeune Pudique ne saurait nullement s’abstraire du socle qui la porte au regard à la façon de son fondement même. Pour cette raison, nous disons, dépouillement contre dépouillement, eu égard à un lien logique : la nudité du socle eût, de facto, dû entraîner celle du Sujet dans une manière d’évidence heureuse. Mais il n’en est rien et une faille se creuse entre le support et Celle qui est supportée, à savoir que ce défaut de liaison a un sens et qu’il convient d’en trouver les raisons.

 Ce qui jamais ne se voit.

Aphrodite Braschi.

Munich, Glyptothèque.

Source : Wikipédia.

Alors nous allons du côté de la Grèce antique et de sa belle statuaire, nous allons en direction de Praxitèle et de son étonnante Aphrodite, cette déesse de l’Amour dont la plastique est si belle que, déjà, elle lève le voile d’Eros et que ses flèches nous atteignent en plein cœur. Car personne ne peut s’abstraire de la beauté sauf à se renier soi-même et à demeurer dans les fosses communes des approximations, des faussetés qui affectent l’âme en la soustrayant au bien auquel elle aspire qui est cette pureté, cette esthétique nue, cette parole élevée du silence du corps. Ce que l’on voit, ici, ce regard qui se détourne de nous comme si toute vérité - la nudité en est une, au moins symbolique -, était difficile à confronter, manière de brûlure de la conscience qui, dès lors qu’elle fait face à l’extrême dépouillement n’a plus d’issue, de moyen de fuir cette réalité verticale, cette puissance d’une chair qui se dévoile à la manière du dernier rempart avant même que ne se livre son essence dernière, le principe selon lequel elle est alors que tous les prédicats de l’apparence se sont retirés, que la vêture a cédé la place au marbre libre et lisse de la vérité. Ici, le support est si intangible, si discret (une simple tige de chrome), qu’il n’appelle qu’une même rhétorique, un lexique à la limite du dicible. Une figure en habit, une Belle en atours eût offensé ce dont le socle minimal était la mise en musique, une fragile fugue, un air si discret qu’il ne pouvait s’accorder qu’au rythme d’une source originelle, d’une nativité censée nous apprendre quelque chose du monde dont notre perpétuel égarement aurait effacé jusqu’à la sublime efflorescence.

Et que dire, maintenant, de Celle qui nous interroge et nous met en demeure de décrypter le hiéroglyphe qu’elle tend à notre volonté de connaissance, à notre soif de savoir ? Que dire qui ne soit pas seulement l’effet d’une interprétation fantaisiste ou bien la projection de quelque fantasme glissé dans notre inconscient dès l’instant où, la Belle, entrevue, fait son bruit de source souterraine et nous fore de l’intérieur à la manière d’une poussée de calcite qui voudrait nous coloniser et nous mettre en son pouvoir. Comme une troublante stalactite qui, goutte à goutte, inscrirait son chiffre secret dans la pulpe même de notre être. La voyant vêtue de son maillot strict, pareil à une seconde peau et, déjà, nous sommes au-delà du visible, dans de mystérieux domaines, ceux, précisément, qui se dérobent à nos yeux et nous intiment l’ordre d’éclairer quelque sens, ce dernier fût-il gratuit et guidé par des considérations strictement égotistes, conduits par une vision toute personnelle d’une altérité. Alors poursuivant notre voyage ascendant, nous gagnons le double pilier des jambes, y percevons cette attitude de retrait, y devinons cette posture de défense que justifie la volonté de préserver un territoire intime, de ne livrer de soi que les mâchicoulis, de ne laisser percevoir que les barbacanes car tout corps est une forteresse qui prend soin d’elle et se retire derrière le mutisme de ses remparts. Ne demeure plus que l’imaginaire qui se débat dans les mailles d’un filet et livre de palpitantes images, des idoles syncopées, des bribes de visions dont aucune synthèse vraisemblable n’est possible pour la simple raison que le réel est ailleurs, simplement dans le prodige de son propre dévoilement. Alors nous sommes comme des explorateurs sans boussoles, des manières de gyroscopes fous, de totons déréglés qui girent infiniment sur eux-mêmes sans jamais trouver leur centre de gravité ou pouvoir donner de leurs éternelles girations des justifications suffisantes à défaut d’être rationnelles. C’est une constatation, nous sommes toujours dans la tourmente quand la connaissance des choses s’isole dans un genre de cocon têtu, dense, impénétrable. Alors nous disons le triangle du sexe, sa forêt ombreuse, sa végétation humide, sa densité pluviale, sa luxuriance, tout en haut, vers les chants de joie de la canopée. Alors nous disons la minuscule perle de l’ombilic, cette si menue doline que seul pourrait s’y abreuver l’amant de passage ou bien le poète sous la blancheur de la Lune. Alors nous disons l’étrave du plexus et le danger qu’il y aurait à s’en détacher, à ne pas poursuivre notre route maritime, tels des Magellan à la recherche d’une pépite hauturière, du luxe d’une étoile de mer flottant dans l’écartèlement du jour. Alors nous disons les deux tumulus des seins que coiffent deux pépites sombres tels des grains de chocolat avec leur clignotement de braise, leur incantation en direction d’une gourmandise enfin récompensée. Mais voilà que la navigation prend fin et que nous restons sur notre propre faim, comme des enfants aux yeux hagards qu’un Père Noël distrait aurait oublié de combler, laissant au fond de sa hotte les jouets tant convoités.

Voici que nous sommes retombés en enfance, les mains pleines de fraîcheur et la tête entourée des guirlandes de l’innocence. Mais pensons à Celle que nous pourrions nommer Espiègle, Fuyante, Farouche et encore plein d’autres qualificatifs qui la délimiteraient seulement, sans pouvoir la définir puisqu’un être est toujours en fuite de lui-même, des autres, du monde. Ainsi se dévoile cette forme de passage, ce glissement éternel pareil à ces papillons transparents, à ces éphémères que nous ne pouvons saisir pour la simple raison qu’ils meurent avant même que nous ne soyons occupés de nous enquérir du filet qui les emprisonnerait. Toujours un temps de retard sur cet avenir qui nous nargue depuis son impalpable durée. Espiègle, enfant, aimait faire ceci : acheter une pochette-surprise à l’épicerie du village, en éprouver longuement la structure glacée, en toucher l’épais papier qui dissimulait les formes à l’intérieur contenues, jouer au jeu des devinettes aussi longuement que le désir d’en savoir davantage l’autoriserait, penser à une mince poupée de celluloïd dont il faudrait assembler les différentes parties du corps ou bien à la dînette avec ses couverts de plastique bariolé dont on jouerait bientôt, ou bien encore aux mille et une fantaisies que l’imaginaire broderait alors que le contenu, la babiole réelle, ne dévoilerait, sans doute, que de bien étiques nervures et que la déception, toujours, serait à la hauteur d’une espoir déçu, trop hautement porté dans le domaine des inaccessibles. Telle que Farouche nous apparaît sur cette belle photographie, voyons-là, de façon analogique, comme cette magnifique pochette-surprise dont, jamais, nous ne nous lasserons d’inventorier les formes nécessairement rebelles, hostiles à toute percée qui la mettrait à nu et nous l’offrirait comme l’objet qu’elle ne saurait être. Voilée, dévoilée, c’est toujours à la beauté que nous avons affaire dont il faut s’approprier, tel un enfant, avec les yeux émerveillés et les mains qui tremblent. Toute autre attitude ne serait qu’inconscience ou estimation inexacte de la vérité. Or nous n’avons que cela qui guide nos pas sur la corde souple du funambule. Que cela. Assurément !

Partager cet article
Repost0
12 mai 2016 4 12 /05 /mai /2016 07:53
Le Grand Véhicule des Petits Boisés.

« Nuage d’été »

Œuvre : Marc Bourlier.

Partout sur la Terre étaient les déplacements des hommes. Partout étaient les activités des hommes. Partout les villes avec leurs hautes tours qui traversaient les nuages, partout les hautes cheminées qui vomissaient leurs myriades de fumées polychromes. Partout les fleuves de soufre et d’arsenic qui déversaient leur haine à l’horizon de la planète. Les vénérables et immenses glaciers, ces géants emplis de sagesse, pleuraient leurs dernières larmes, emportant avec eux les quelques vestiges, les ultimes sanglots, genre d’étiques glaçons se choquant au milieu du déluge. Un soleil rouge, cyclopéen, regardait le paysage avec compassion et amusement : il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’à contempler la fin du monde. Plus rien qu’à se soumettre au joug du destin.

Les maisons, les immeubles, rongés par un mal étrange avaient l’allure de termitières qu’une violente tornade aurait réduits à un simple tas de boue traversé de sombres galeries. Les rues, les avenues, étaient de rapides torrents que parcouraient, à la vitesse des comètes, pareils à des fétus de paille, meubles et voitures, parures de luxe et tableaux de maîtres, étoles de vison et détritus divers, ordinateurs portables et smartphones dans lesquels, encore, s’étrillaient de nasillardes voix en proie à quelque délire. Sur les mers du globe flottaient, de-ci, de-là, des radeaux semblables en tous points à celui de la Méduse, avec des grappes humaines accrochées à leurs basques.

Et, dans un coin perdu de l’espace, entre les nuées grises et les eaux tumultueuses, blanches, gonflées de bulles, l’Île des Petits Boisés semblait livrer un baroud d’honneur avant que le petit lopin de terre et de sable qui, naguère les avait accueillis, ne soit englouti dans un bouillonnement pareil au sifflement d’une bonde d’évier. Leur Île, qu’ils aimaient comme leur fibre intime, ils la voyaient étrécir de jour en jour, devenir simple éminence peu assurée d’elle-même, à mi chemin du réel, à mi chemin de l’imaginaire, sorte de peau de chagrin dont, bientôt, à l’évidence, il ne resterait plus rien. Et voilà qu’un matin, au réveil, leur lopin de terre s’est tellement amenuisé qu’il semble se confondre avec une surface si plate, si mince qu’on dirait une feuille de bois, telle qu’on la trouve, souvent, flottant entre deux eaux sur les plages océaniques. Et, en réalité, il s’agit bien de cela, d’un genre de rustine ovale dont l’étrange pouvoir consiste aussi bien en sa capacité de flotter sur l’eau, qu’en celle de voler et de prendre la forme et la consistance du nuage. Donc, nos Petits Boisés, que l’élément-eau a un peu bousculés, s’en remettent aux caprices et aux légèretés du ciel, à son rythme de dentelle, à ses courants pareils au vol de la libellule emportée par un souffle printanier. Derrière leur nuage de bois, ils sont en rangs serrés, les trois trous réguliers et ronds de leur bouche ouverts sur le mystère du monde, nez et oreilles aux aguets au cas où quelque chose se manifesterait qui leur dirait leur avenir.

Et, en effet, quelque chose se manifeste bientôt, qui parle à leur oreille, une voix venue de très loin, qui semble enseigner un genre de prophétie, émettre un vœu en direction de cette humanité en grand désarroi, en péril de disparaître. Cette voix est celle du Grand Véhicule, laquelle affirme qu’on peut sauver tous les êtres qui traversent l’océan de l’existence, les secourir et les remettre dans le chemin d’une espérance. Alors, les Petits Boisés qui ont bon fond et qui veulent que, partout, le bonheur soit répandu, comprennent que ce Grand Véhicule n’est autre que leur esquif de bois, qu’eux-mêmes peuvent être les sauveurs de ce peuple qui s’est égaré sur des sentiers qui ne débouchent nulle part. Alors leur impatience est grande, alors ne se passe guère de minute sans qu’ils ne parcourent les avenues du ciel, alors ne s’écoulent nulle seconde sans qu’ils ne lancent de filin en direction de ceux, de celles qui dérivent sur les océans du monde.

Bientôt ce ne sont plus qu’envols de corolles et tourbillons de plumes, bientôt ce ne sont plus qu’essaims et bruissements d’ailes, comme si les hommes et les femmes que hissent vers eux, à la force de leurs muscles de bois, les Petits Boisés, étaient devenus aussi légers que des flocons de poussière dans le vent d’été. Oui, ouvrez bien vos yeux, oui dilatez le pavillon de vos oreilles, vous les Incrédules, ce que vous voyez c’est cela, ce petit Peuple si touchant, ces menues brindilles, ces discrètes voliges qui, depuis leur balcon suspendu aux nuages font venir à eux les infortunés naufragés de la Terre. Et les naufragés, les étourdis, les distraits qui avaient mis leur habitat en péril, voici que ces minuscules figures de carton-pâte, ces minces esquisses fragiles comme la buée étaient venues à leur secours, eux les négligents qui avaient scié la branche sur laquelle ils étaient assis, consciencieusement, avec application, comme un artiste l’aurait fait afin que son chef-d’œuvre brillât à la cimaise de quelque musée.

Oui, voilà, ce n’est peut-être qu’un vilain cauchemar qui s’est imprimé sur l’envers de votre rétine, peut-être qu’une sorte de commedia dell’arte qui, devant vos yeux médusés a fait sa gigue diluvienne, ses entrechats d’outre-vie. Oui, voilà l’épilogue de cette courte fable morale qui n’a guère la prétention que de briller à la manière d’une gentille bluette. Voici que, vous éveillant à peine de votre somme, au travers de vos paupières de soie filtrent les premiers rayons du soleil. Partout sont les trilles d’oiseaux joyeux, partout sont les chants des fontaines et des sources, partout la gloire infinie de la lumière. Les montagnes sont couronnées d’une neige étincelante, les fleuves, dans les riantes vallées, font couler leur ruban d’argent, les mers brillent de leur éclat de diamant, les sourires illuminent les lèvres des femmes, les fronts des hommes reflètent le bonheur du jour. Oui l’existence est belle qui entonne l’hymne de la joie.

Oui l’existence est sublime qui porte jusqu’aux cieux les rêves des enfants. Cette plénitude n’existe qu’à l’aune de notre volonté, de notre attention en direction de l’oiseau, de la fleur, de la branche étoilée de givre, de la goutte de rosée sur la feuille d’herbe, de la gemme qui s’allume au fond des yeux et les rend pareils à des pépites d’or. Oui, nous les Egarés, avons en nous toute la beauté du monde, tout le bonheur disponible, toute l’effusion conduisant à la pure merveille. Mettons cela en réserve dans le plus secret de notre chair, il n’y a pas d’endroit plus ouvert à la connaissance du monde, pas de lieu indiquant avec plus d’exacte générosité le don de vivre. Oui, levons nos yeux vers ces Petits Boisés qui, du haut de leur légende de bois, nous font l’offrande d’exister afin que nous les hommes, nous les femmes, prenions conscience de l’événement à nul autre pareil qui, d’une rive à l’autre des mers, du sommet d’une montagne à un autre, d’arbre en arbre, de source en source déploie l’arche claire de la conscience. Il n’y a rien en-deçà, ni au-delà de cette réalité que l’aire vide des approximations. Nous ne voulons pas lâcher la proie pour l’ombre. Certes, nous ne le voulons pas ! Nous voulons le Grand Véhicule. Oui, nous le voulons !

.

Partager cet article
Repost0
10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 07:40
Soleil d’automne.

"A quoi tu penses ... à nos amours (10) "

Isabelle Mignot (2015)

"Te voici, mon amour, ravagée par une question.

Du doute je suis revenu avec des épines vers toi.

(....) C'est moi, mon amour, moi qui a ta porte frappe. Ce n'est pas le fantôme, celui qui s'arrêta hier à ta fenêtre. Je fais voler ta porte ; j'entre en ta vie entière ; dans ton cœur je viens vivre ( ...)

Ecarte cette peur, je suis à toi (...) et j'entre dans ta vie pour n'en plus ressortir, amour, amour, amour, pour n'en plus jamais ressortir"

Pablo Neruda

***

  Vivre, c’était cela, se lever le matin dans la porte étroite du frimas et ne la refermer qu’au soir dans l’indistinction des brumes. Comment donc ce « sentiment du septentrion » s’était-il emparé de moi ? Pareil à une caravane progressant dans un immémorial balancement entre le sable et les mirages. Mais le sable était ce lac infiniment brillant parmi le silence des tourbières. Mais les mirages étaient ces indistinctes silhouettes qui se fondaient dans le murmure des jours. Pas une parole plus haute que l’autre. Pas un chant qui s’élevât au-dessus du frémissement blanc des bouleaux. On m’avait dit : « Vous verrez, la taïga c’est une paix, un ressourcement. Un baume dont l’âme fera sa fête. Plus rien ne paraîtra qu’un vague songe. A Elle vous ne penserez plus qu’avec « les intermittences du cœur ».

 Belle formule, comme si Proust lui-même, depuis quelque Combourg romantique, m’eût tendu une perche salutaire afin de panser une blessure fichée au plein de la mémoire. « Elle», je ne pouvais jamais l’évoquer qu’à l’aune de ce pronom « impersonnel », comme si cette forme si discrète, si elliptique, m’eût assuré de sa disparition - ce qu’à l’évidence je ne souhaitais pas -, et m’eût installé dans un possible repos, une pause dans la meute serrée des jours. J’écrivais, beaucoup, regardant ce morne paysage au travers des vitres embuées de la datcha, gravais des écorces de bouleaux, y devinant, parfois, au milieu des reliefs bruns, l’esquisse de ce qu’Elle aurait pu être si Elle avait consenti à m’accompagner, à prendre ma peine en partage. C’était sa fierté, sans doute, qui l’en avait empêchée ou bien, plus sérieux, la dissolution des sentiments à l’épreuve du temps. Parfois, dans le hululement d’une dame-blanche, je croyais reconnaître sa voix, dans la chute des feuilles sa présence feutrée dans le clair-obscur d’une clairière.

 Septembre et déjà la chute libre du jour, son clignotement dans le réseau aérien des branches, l’agitation du vent pareil à une cendre. Les heures sont si calmes, les secondes si étales dans la ligne longue de l’automne. Il y a si peu d’événements et les paroles sont de coton, les pensées pareilles à une soie impalpable que tisserait la lame de l’ennui. J’ai laissé ma porte entr’ouverte. Parfois, dans un éclair de lumière, s’y inscrit le vol innocent d’’un gobe-mouche ou bien la tache claire s’un sizerin. Seul bruit de la plume qui glisse sur la nappe lisse du papier. Les pins, sapins et trembles sont une présence si discrète que je n’en perçois même plus le vert atténué, si proche de la teinte de l’eau. Puis, soudain, dans la toile unie du temps, comme une longue déchirure, un grincement venu de très loin, un cri qu’on ne connaissait plus qu’au pli intime de la mémoire.

  Oui, la porte a légèrement pivoté sur ses gonds. Oui, la lumière est entrée avec sa douceur de miel, ses vibrations, ses allées si colorées que plus rien n’existe en dehors d’elle. Les ombres se sont espacées, s’effaçant derrière la soudaine présence. Encore quelques vestiges de nuit accrochés aux angles de la pièce, telles des virgules d’ombre qui n’en finiraient pas de mourir. C’est comme le surgissement d’une aube dans la clameur du ciel, comme une immense paix qui atténue les angles, érode les aspérités, lisse le grain de la mélancolie. Il y a tellement de beauté assemblée en un même lieu, tellement de plénitude et c’est comme un immense gonflement, une infinie dilatation du paysage qui paraîtrait ne jamais vouloir finir, et c’est comme la naissance d’un horizon. Et voilà que se fait jour, à mon oreille, ce qu’elle attendait depuis l’origine du monde. Et voilà que le fruit de la bouche, l’ourlet carmin des lèvres délivrent les paroles magiques :

« C'est moi, mon amour, moi qui a ta porte frappe

Je fais voler ta porte j'entre en ta vie entière

dans ta vie pour n'en plus ressortir »

 cela coule comme la source, cela fait son long suintement dans l’âme, cela jaillit comme l’eau de la fontaine, cela vibre longtemps sur l’aire souple des yeux. Tout ceci d’un seul souffle, d’une seule parole unie, pareille à la clarté d’une évidence, à la générosité d’une innocence d’enfant.

 Elle est entrée pour ne plus ressortir. La porte de la datcha nous l’avons refermée sur le glissement du jour. Les sizerins poussaient leurs trilles, les épinettes agitaient doucement leurs cônes, les bouleaux étaient une immense marée blanche venant mourir sur le seuil de rondins. Elle, pliée dans une étole blanche, dormait devant le feu de cheminée. Bientôt l’automne le cèderait à l’hiver. Le paysage serait une longue poésie traversée de la plainte du blizzard. Il ferait chaud à deux, Elle tout près de moi. Moi tout contre Elle dans la porte ouverte de la nuit.

 

Partager cet article
Repost0
9 mai 2016 1 09 /05 /mai /2016 08:24
Grises étaient les heures.

Photographie : Blanc-Seing.

Grises étaient les heures. Blanche ma solitude. Pourquoi fallait-il que tu aies élu cette ville d’eau pour dernier refuge ? Car, après, il n’y aurait plus rien que le vide et l’absence. Le jour était une poussière sale, une chute de pluie sans fin, la perte du jour dans une faille si étroite qu’on eût dit l’extrémité d’une île, la pointe avancée de quelque septentrion qui, bientôt, serait pris de glace. Etonnante la dérive des êtres, leur soudain éloignement quand la césure a eu lieu. Tu sais, comme dans les alexandrins. Mais eux l’appellent, la césure, comme une pause, une respiration, le point d’équilibre de leur rythme. « Hémistiche », tel était le nom qui m’accompagnait, battant mon flanc avec la régularité de l’heure à s’écouler, entaillant mon âme de son scalpel. Pour moi, la césure était devenue abîme et, sur ses flancs, plus rien ne paraissait qu’un morne paysage privé de sons et de couleurs. L’exact contraire de la joie, l’amplitude de la tristesse lorsqu’elle confine à la mélancolie. Et, sous la pluie si fine qu’elle noyait en elle toute volonté de parution, aussi bien du ciel, aussi bien de la terre, voici que surgissait dans l’aire libre de ma tête le vers entêtant, le bourdon aux ailes mordorées avec son bruissement d’étoupe :

« La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres. »

Oui, tous les livres, je les avais lus, depuis les Antiques, depuis Sappho la poétesse jusqu’à Proust le moderne, en passant par les romantiques, les réalistes, les naturalistes. Mais, de cela, que demeurait-il, sinon une phrase, une mélodie, un titre, l’évocation d’un paysage, le goût d’une « Petite Madeleine ». Que restait-il ? C’était, étrangement, Mallarmé qui survivait au naufrage. C’étaient ses vers si musicaux, son invitation au poème, son effroi de ne plus le voir paraître, cet « Ennui » majuscule qui appelait l’exil vers cette terre d’outre-poésie que, sans doute, l’âme du poète habitait lorsque le corps se serait absenté. Existe-t-il une lointaine Thulé où l’on se sustente de mots, où le vent est une ode, l’eau une cantilène, les nuages une prose légère ? Existe-t-il ?

Je descends cette rue d’escaliers où brille la lame coupante du jour, pareille au silex. Rien ne me sera donc épargné, comme si la pluie, à l’unisson de ma tristesse, voulait m’exiler bien au-delà de moi- même, m’entraîner dans une irréversible chute. Faut-il que les métaphores soient parlantes, bavardes, pour qu’elles nous intiment l’ordre d’interpréter, avec autant d’acuité, le chiffre de leur symbole ! Aucune lucidité ne se mettra entre parenthèses, aucune vérité ne se dissimulera à la clarté de mon entendement. Aucune fuite à l’horizon qu’un fin brouillard noie dans le doute et l’approximation. La lumière est si basse, à peine une vague blancheur dans le réseau serré de l’heure, une ligne tremblant à l’idée même de sa native ambiguïté. Vois-tu, toi qui dois lire dans quelque chambre d’hôtel, sous « la clarté déserte » d’une opaline - je connais tellement tes petites manies, tes infinies obsessions -, toi qui dois lire une histoire romantique, tes yeux, au moins, perçoivent-ils ce que je perçois, la fin d’un cheminement, le saut irréversible dans un inconnu qui, nécessairement, deviendra notre commune geôle ? Je le sais, pas plus que moi, tu n’échapperas à tes tourments. Ton regard, sous ton casque de cheveux courts, est parfois si semblable à l’insondable mystère de Baudelaire, comme si, depuis le pli de ta conscience, depuis la source de ton intimité, tu ne pouvais serrer dans tes doigts fragiles, que ces « Fleurs du Mal » qui s’invaginent en toi avec la puissance de quelque esprit maléfique. Tu sais, ces fleurs qui croissent en nous, elles ne repoussent jamais, elles ne sont nul Phénix qui pourrait renaître de son propre flétrissement. Rien ne s’exhausse de soi qui a été perdu par insoumission ou bien par une insuffisance de la vue. Oui, je sais combien mon discours te paraîtrait « décalé », moralisateur. Pourtant il apparaît comme le seul possible dans ce que nos vies sont devenues, cette sente étroite qui disparaît à même son apparition dans la complexité du monde. Des sentiments, surtout, qui sont si solubles dans l’eau, cette eau qui tombe du ciel avec une belle insistance.

Mes pensées, si envahissantes, m’ont porté jusqu’au bas de la ville sans même que j’en sois conscient. Un pont enjambe l’eau. Je m’approche du bouillonnement blanc et gris de la Nive. Je pense à Bayonne, vers l’aval, à l’Espagne si proche où nous avions passé des jours heureux avant que les Fleurs ne se fanent. L’air est toujours si poisseux, le ciel si bas qu’il n’est habité ni de lueurs, ni traversé du tumulte des oiseaux, du criaillement des mouettes, l’océan est si proche, on croirait entendre son balancement sourd, ses cognements contre la barrière de rochers. Ta lettre que je tenais, froissée au creux de mes mains, semblable à une corolle usée par le temps, voici qu’elle flotte maintenant entre deux eaux, deux hésitations, avant que le courant ne l’emporte bien au-delà de nous dans les tourbillons de bulles et les théories de brindilles qui cascadent vers l’aval. Ce qui demeurera de toi, dans l’illusion du jour, dans l’usure du temps, cette mince flottaison ne pouvant dire son nom. Hasard toujours innommé qui nous entraîne, pareils à des fétus de paille, vers nos propres rivages. Ce qui demeurera de toi, dans cette ville d’eau, de pluie, de pleurs, ceci :

« La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.

Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres

D'être parmi l'écume inconnue et les cieux! »

Ceci que le poète disait en vers alors que ma vie s’écoule en prose, semée ici et là, de césures, de ruptures, d’hémistiches que les dés ont jetés dans l’insondable marée des jours. Césures, seulement, intervalles, comme ce temps silencieux qui flotte entre les grains du sablier. Dans celui-ci, les grains de silice se sont métamorphosés en cilice. C’est cela qu’il me faudra endurer, cette chute si lente qu’elle semble ne pas avoir de fin. Ne pas avoir de fin !

Partager cet article
Repost0
8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 07:37
 Les cinq portes de la Rivière Kiriyama.

Mariko, la 20e station du Tōkaidō, sous-titrée dans un cartouche rectangulaire :

« La Maison de thé aux célèbres spécialités »

(Meibutsu chamise)

Hiroshige.

Source : Wikipédia.

Dans la maison de papier, l'air coule en fines volutes blanches. Chiyoko, allongé sur sa lame de futon, écoute le silence. Tout est immobile et la lumière est une poussière posée sur les choses. Bientôt le jour montera au milieu du ciel, effaçant les mystères, les secrets. Il ne restera plus alors que le déplacement rapide des hommes sur la terre. Chiyoko sait qu'il doit partir avant que la clarté n'efface tout. L'eau fraîche sur son visage, comme une pluie bienfaisante. Puis quelques cubes de goyave pour calmer la faim. L'enfant s'habille d'une culotte et d'une chemise de toile. Dehors, le dépliement du jour lève sur sa peau une ligne de picots. Dans le Village de Mitsuaki les demeures sont encore dans la cendre de l'aube. Seuls quelques filets de fumée montent des toits, aspirés par l'air frais. Alors que le chemin commence à s'élever vers la montagne, les pentes bleuissent et le chant des insectes se confond avec les fissures de la terre. Chiyoko s'accroupit au milieu des herbes tapissées de brume. La rivière, pâle comme l'argent, descend en lacets vers la vallée. Puis, soudain, à la face de l'onde, la danse des libellules bleues. Un grésillement, une légère insistance, une respiration si faible qu'elle imite le souffle dans les tubes de roseaux. C'est là, tout près, ça se loge dans le creux de l'oreille et pourtant c'est si peu perceptible, juste deux ou trois notes qui tressent le silence et l'air se creuse et il y a dans l'eau un frémissement d'écume, une levée de bulles, un arc-en-ciel de gouttes. Le bruit est si mince, si aérien que Chiyoko en deviendrait diaphane, imperceptible, qu'il pourrait à tout moment devenir feuille ou arabesque de vent, disparaître dans un pli d'eau. Puis le plateau du monde s'inverse soudain : ça y est, Chiyoko est de l'autre côté du visible; une porte s'est ouverte, une porte très haute, rouge, semblable à un torii, avec ses ailes relevées qui soutiennent le ciel et c'est tout juste si les choses ont des limites, et les montagnes sont des glaciers profonds aux reflets de grottes marines, et l'eau de la rivière Kiriyama brille d'un drôle d'éclat phosphorent, pareil à une neige immaculée. Au loin, les maisons de Mitsuaki sont des flocons légers que le jour féconde de sa longue lumière. Alors, sur ce versant de la terre où tout parle et se dilate, où tout est devenu nouveau langage, s'ouvrent les yeux muets de l'enfant ébloui. Il n'y a rien d'autre à faire que de se laisser porter par la mélodie du paysage, à disposer son corps à l'air et aux nuages, aux sons et aux couleurs, aux douces harmonies.

La Porte KOUKEI.

"Vapeur qui s'élève de la terre

Vol blanchâtre

D'un insecte d'un nom inconnu."

BUSON.

Maintenant Chiyoko est très loin et sa vue est immense. Un paysage long comme une légende s'offre à ses yeux. Des dalles de rochers aussi douces que l'argile descendent jusqu'au fleuve. Plus loin une plage de galets, puis des marécages semés de fines tiges de roseaux. Une lumière lente descend du ciel, confond tout dans une même harmonie, étouffe les sons, fige les mouvements. C'est comme si les nuages avaient arrêté leur course rapide, le vent s'était réfugié dans le pli secret des montagnes, tout là-bas, au loin, et les grands arbres semblent avoir replié leurs branches, poli leurs troncs, usé leurs racines jusqu'à se fondre dans la terre. Chiyoko ne se lasse de regarder le miroir étincelant de l'eau, la fuite du sable sur les rives, l'écume douce des roseaux, les flancs assourdis des collines de pierres, les roches géantes lissées d'air pur. Il commence à descendre le long du chemin qui conduit à la vallée. Parfois il s'amuse à étrécir ses paupières, à n'y laisser qu'une fente à la manière des félins. Rien ne filtre qu'une brume mystérieuse où tout se dilue, où lui, Chiyoko, devient l'eau et le sable, la pierre et le vent, l'arbre et l'oiseau. Il voit le monde de l'intérieur; il voit le flanc des poissons, leurs écailles argentées reflétant les coulures sombres de l'eau; il voit les algues aux fins cheveux, le glissement des anguilles pareil à des lacets d'ébène; il voit les brindilles des fourmis sur le sable, les petites boules luisantes des scarabées tellement semblables à du métal, les tuniques noires des poules d'eau, leur bec rouge tel une braise, les bulles vertes des grenouilles et, sous la toile du ciel, le vol des hérons cendrés à peine plus visible que la trace d'une buée.

Puis il arrive sur le plateau de graviers et ouvre les yeux qu'il avait, un instant, refermés. Il aperçoit alors une nuée de Pèlerins au milieu du fleuve, d'autres rassemblés sur la rive opposée. Ils sont comme des fourmis qu'attirerait un mystérieux aimant. Longue colonne qui chemine avec une sorte d'obstination. Chiyoko commence à traverser le fleuve à gué, sans que personne ne le remarque. Lui, au contraire, observe cette étrange population qui semble venue d'un autre temps, d'un autre âge, plus loin que l'horizon, plus loin que la mémoire. Les femmes, vêtues de tuniques étroites, les hommes, la taille enserrée d'une étoffe nouée autour des reins, paraissent fantomatiques, aussi peu réels que s'ils s'imprimaient sur le fond de quelque ancienne estampe. Les plus âgés sont juchés sur les épaules de solides porteurs, alors que certains empruntent des radeaux et que d'autres effectuent la traversée sur des palanquins, huttes de bois miniatures. De l'autre côté du fleuve, des hommes se reposent autour d'un feu, leurs corps rougis par les flammes alors qu'un filet de fumée blanche tresse ses filaments dans l'air teinté d'ivoire. Puis vient la traversée du marais, au milieu des plumets des roseaux et du vol blanc des aigrettes. Beaucoup de Pèlerins se sont massés sur les rives pour se reposer. Chiyoko poursuit sa route. Aussi haut que puisse porter son regard, ce ne sont que montagnes cernées de brumes mauves, versants tannés comme le cuir, puis, plus bas, une colline de sycomores au manteau si épais qu'émergent à peine à sa base les toits bleus d'un château aux multiples tourelles. Une meute de maisons basses s'y adosse pour y trouver refuge, dans un moutonnement de toits indistincts. La lumière décline et le jeune voyageur sait qu'il lui faut se hâter s'il veut franchir le col avant la fin du jour. Les ombres sont plus longues maintenant et les passants des silhouettes fuyantes qui se fondent dans le demi-jour assourdi des gorges. Tout en bas, dans un étroit goulet, cascade vers l'aval, un chemin couleur d'encre marine. Sur les versants abrupts, une herbe rase, parcimonieuse et les griffes des racines qui s'accrochent aux parois. Derrière Chiyoko, vêtues de kimonos, deux femmes sans âge portent sur le dos des fagots de branches. Tout près du col, deux maisons au toit de neige puis, au sommet, une ligne plus claire où repose le ciel. Chiyoko s'assied un instant sur ses talons. Il n'y a pas de bruit et les choses sont immobiles, tout entourées de lumière. Seule une vibration muette de l'air qui veut dire à l'enfant toute la beauté du monde.

Maintenant Chiyoko franchit le col et alors s'offre à lui une nappe de clarté, un paysage ouvert comme un livre. Immense plateau de la mer parcouru de sillons, de levées d'eau, de courants multiples. Infini dôme liquide où battent les voiles des bateaux. Puis se succèdent des langues de terre brune à la végétation pressée qui s'appuient aux cônes légers des montagnes. Tout en bas du versant, des maisons aux toits de rondins attendent les hôtes de passage. Chiyoko s'y fraie un chemin au milieu des Pèlerins aux visages durcis de fatigue. On lui donne en silence quelques figues sèches, des dattes, un peu d'eau fraîche. Chiyoko s'endort avant même d'avoir terminé son frugal repas.

La Porte CHOUKAKOU.

"Quel silence !

Imprégnant la roche

Le cri des cigales."

BASHÔ.

C'est au moment où la nuit bascule, à peine cernée de lueurs, que Chiyoko quitte l'auberge. Les Pèlerins dorment encore, pliés dans leurs étoffes grises. Le jeune voyageur se presse. Maintenant le ciel est barré par une falaise verticale qu'entaille un mince col. Sur l'autre versant, une longue plaine parcourue d'herbes courtes, de quelques arbres aux feuillages touffus. Tout près de lui, une buvette de campagne attend les visiteurs. Quelques voyageurs l'ont précédé. Un homme de forte corpulence, adossé à un palanquin, respire bruyamment. Parfois, sur ses lèvres, quelques bulles éclatent, pareilles à de minuscules baudruches. Penchées sur une bouilloire, deux femmes soufflent sur les braises en cadence. Le feu crépite et l'eau se met à bruire avec son roulement de crécelle. Chiyoko s'assoit sur un banc de roseau, à côté d'un homme qui se met à jouer du shamisen. Chiyoko n'a jamais entendu une musique aussi belle, aussi pure. Des notes minces et aigrelettes se détachent des trois cordes pincées par le musicien; le plectre de bois fait son crissement de gravier et c'est, soudain, comme si les bruits de la terre s'étaient réveillés, s'étaient rassemblés sur la mince bande d'argile où la buvette s'abrite, à l'ombre du grand cryptomère. La Porte Koukei avait ouvert les yeux de Chiyoko, la Porte Choukaku illuminerait ses oreilles. Maintenant les sons montaient de toutes parts, se regroupaient en lacs, se divisaient en ruisselets, tombaient en fines gouttelettes. On entendait, très loin, dans le Village de Mitsuaki, des sandales de bois claquer sur les chemins de pierres; des foyers frémir sous l'éclat des braises; des fouets de bambou battre la mousse dense du thé. On entendait les doigts rapides de la pluie sur les parchemins des alcôves; sa descente fluide sur les pentes huilées des dômes de papier. Chiyoko se penchait un peu vers l'avant et la conque de son corps vibrait d'échos : froissement de papier de la Rivière Kiriyama; scie aiguë des cigales; orages lointains des abeilles; vrilles lancinantes des crickets. Et puis l'avancée soyeuse des taupes dans leurs tunnels de glaise; les murmures des Pèlerins qui gravissaient les collines de pierres; le glissement du vent sous les nuages; les cris perçants du bec-croisé des sapins; les gazouillis du bengali. Chiyoko vivait heureux au milieu de ces mélodies. Il se serait volontiers attardé dans cette buvette de roseaux sur laquelle veillait le grand arbre. Le joueur de shamisen s'arrêta de jouer. Les bruits regagnèrent les lourdes profondeurs de la terre. Cependant nul oiseau ne chantait plus sous l'horizon. Chiyoko comprit que sa halte avait assez duré. L'enfant prit son mince ballot et poursuivit son chemin. Au loin, dans l'air qui bleuissait, quelques ruches pareilles à d'étranges termitières et les silhouettes mêlées d'hommes penchés sur l'encolure des chevaux. Derrière lui, au bout de la longue plaine d'herbes, le spectre irréel des Pèlerins faisait une ligne sans fin.

La Porte KAN'SHOKU.

"Des feuilles de lotus de l'étang

Bougent sur l'eau

Pluie de juin".

SHIKI.

Chiyoko a repris sa longue route. Il a enlevé ses socques de bois, les a attachées à son cou. Elles battent régulièrement son torse de petits coups de maillet. Il aime bien sentir le contact de ses pieds sur le sol, le fourmillement du sable dans ses talons, les billes de gravier entre ses orteils, les coussins de poussière doux comme la mousse. Au loin, au-dessus d'un vaste lac, le ciel s'est obscurci. Des taches d'ombre parcourent le sol et, bientôt, une pluie oblique commence à tomber qui noie tout dans une même flaque grise. Chiyoko essaie de s'abriter sous le cône de son chapeau mais les filets d'eau glissent sur son visage, ruissellent le long de son cou, irisant son dos d'une multitude d'ondes, levant de longs frissonnements sur sa poitrine. C'est d'abord une sensation de tiédeur, l'avancée de mille ventouses collées à sa chair. Puis, à mesure que l'eau progresse, ce sont des mailles fraîches qui enserrent ses bras et ses jambes, des cristaux froids et blancs comme la neige qui coulent dans ses veines. Devant lui, au milieu de la pluie d'orage, il aperçoit la cohorte chancelante des Pèlerins, certains arc-boutés sur leurs chevaux, d'autres à pied, s'abritant en grelottant sous des manteaux de paille. Seul le bruit de la pluie et son martèlement régulier sur les hautes branches des pins, les toits serrés des maisons, les hommes épuisés. Par instants l'averse se calme et il y a alors des sautes de vent qui couchent les roseaux, courbent les saules, font naître des plis d'eau. On s'abrite derrière ses mains rougies par le froid, mais le souffle traverse la dérisoire barrière et alors les yeux s'irritent, picotent, s'emplissent de larmes qui sinuent le long des joues. De fortes rafales appuient sur le corps et il faut alors se pencher vers l'avant en luttant contre les lames d'air. C'est un marécage qui entoure Chiyoko, un tumulte liquide, un lacis de courants, de remous. La frontière entre lui et le monde est si mince, si imprécise. Ses mouvements, pris dans l'étoupe, n'esquissent qu'une marche lente, dépourvue d'issue. Au milieu du cortège des Pèlerins, parmi le vent et la pluie, il n'est plus qu'une forme indécise, une faible lueur à la recherche d'un abri.

La Porte HOUKOU.

"Aux hibiscus

Aux sarrazins se mêlent

Des chrysanthèmes sauvages".

BUSON.

Alors que la nuit commence à descendre sur les rives du lac, derrière l'écran d'une maigre végétation, se dessine la silhouette d'un relais. Plusieurs visiteurs y sont déjà attablés devant des bols fumants. La pluie vient de s'arrêter, libérant les arômes de la terre : la lourdeur entêtante de l'humus, la note musquée des racines, la touffeur des mousses et des lichens, les effluves vertes des fougères, la senteur épicée des aiguilles de pin. Chiyoko s'assoit sur une pierre lisse qu'entourent les cannes jaunes et vertes des bambous. Les odeurs des mets servis aux Pèlerins se mêlent aux arômes végétaux, à la légèreté des camélias, au parfum épanoui des lotus. C'est un carrousel de senteurs, de fragrances, de notes tantôt persistantes, tantôt de touches subtiles semblables à l'églantine. A la confluence de ces odeurs multiples, Chiyoko est comme pris de vertige alors qu'une frêle senteur de thé parvient à ses narines.

La Porte AJI.

"Calmement

L'ombre bouge

Et verse du thé à son invité".

BUSON.

Le jeune voyageur entre dans l'auberge où des Pèlerins mangent en silence une soupe à l'igname. Il s'assied à une table, près d'une fenêtre. Une jeune femme, vêtue d'un kimono, une écaille dans ses cheveux noirs, lui apporte son repas, pose le plateau et repart dans un bruit feutré de socques. Malgré la faim, Chikoyo ne mange pas. Il veut seulement emplir ses yeux, l'espace d'un instant, du bonheur simple du dîner. Puis, du bout de ses baguettes, il saisit un sushi qu'il porte lentement à la bouche. Il reconnaît d'abord le goût parfumé de l'algue nori, pareil à celui du champignon, puis les arômes subtils du riz, les touches de vinaigre et de sucre, le sel, la note alcoolisée du saké. Sur le chemin, des voyageurs continuent à passer sans s'arrêter, le dos courbé sous de lourds ballots. Appuyés sur des bâtons, ils cherchent à poursuivre leur route aussi longtemps que le jour durera. D'autres formes errantes, couvertes de poussière, se sont attablées dans un coin de l'auberge. Chiyoko avale de longues goulées de thé noir qui tapissent son palais d'une saveur corsée. Puis il déguste quelques gâteaux sucrés. La pâte de haricots fond lentement sur sa langue, rehaussée, à intervalles réguliers, de petits cubes de gingembre au goût fort et épicé. Pour finir, le petit verre de saké, à l'aspect trouble et nuageux, enflamme ses papilles. Peu après, vaincu par la fatigue, Chiyoko s'endort avant même que l'hôtesse ait desservi la table.

Chiyoko s'éveille, étire ses bras et ses jambes, lourds comme s'ils étaient pris dans les mailles d'une chrysalide. Il sort de l'auberge. Le jour est à peine levé et les montagnes, au loin, découpent sur le ciel leurs silhouettes dentelées. Le chemin est une longue ligne pâle qui s'enfuit vers l'horizon. Chiyoko marche longtemps dans le demi-jour, sans rencontrer âme qui vive. C'est comme si les Pèlerins s'étaient évanouis, que leur but se soit dissous dans quelque faille mystérieuse de la terre. Bientôt le bruit de soie de l'eau, le gonflement des bulles sur les rives, le déplacement léger de quelques insectes. Chiyoko reconnaît le chant souple de la Rivière Kiriyama, ses festons de libellules bleues, les chatons de saule comme une neige dorée. Il traverse l'eau sur les pierres où se réverbère la courbe claire du ciel. Il aperçoit déjà les premières maisons de Mitsuaki avec leurs colonnes de fumée, leurs toits posés comme des ailes sur les murs de papier. Chiyoko pousse la porte de la maison. Une lumière assourdie frôle les choses avec si peu d'insistance qu'elles pourraient, soudain, ne plus exister. Chiyoko, lui aussi, ne sait plus vraiment où sont ses propres limites. Il s'allonge sur son étroit futon, entre songe et réalité. Il voit un cryptomère aux ramures géantes; il entend les notes cristallines du shamisen; de ses doigts il touche les gouttes de pluie, le souffle du vent, les plumets des roseaux; il sent l'odeur étrange des lotus, des bambous; sa gorge se dilate sous les effluves du thé. Il voit un long chemin circulaire, pareil à un rêve; il voit cinq portes régulières avec leurs ailes levées vers les nuages. Cinq portes comme autant de mystères qu'il ne connaîtra jamais mais qu'il abritera au plus secret de lui-même, cinq portes ouvertes, pour toujours, sur l'infini spectacle du monde.

Partager cet article
Repost0
7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 07:35
Au seuil du monde.

Photographie : Gilles Molinier.

Etude - 2014.

C’était comme de dire « nuage » et de clore ses lèvres sur le silence du ciel. C’était comme de regarder le plateau de la mer et de sentir la rumeur de ses vagues. De toucher la fleur et d’en approcher le pollen, sa lente poussière. De goûter le miel et son poivre illuminerait la gorge. D’entendre le crissement des étoiles sur l’aire souple de sa peau. C’était comme de vivre au bord du monde, de rêver sa courbe infinie, de deviner l’étendue de ses membranes, le miroir de ses lacs, le scintillement de ses villes, la lumière des phares se réverbérant sur le dôme du ciel. C’était comme d’exister en-dedans de soi, d’amasser ses propres fragments, de les amener à sa périphérie, là où la chair est si diaphane qu’il n’y a plus de partage entre les choses. Tout uni dans la parole du poème, tout proférant dans les limites d’une unique symphonie. Alors il n’y a plus de frontière, plus de césure, plus de rupture qui divise et éloigne les hommes de ce qu’ils sont en leur essence : la pure disposition à être, sans délai, sans distance. Le soi ouvert au soi dans la plénitude des choses. Alors tout se divertit de sa propre présence, alors toutes les bogues se déplient et disent l’étrange beauté qu’il y a à figurer parmi les allées de l’exister, au milieu des arbres, près des rivières aux lames d’argent, sous l’aile noire du milan faisant, dans l’air, ses cercles d’infinie compréhension. Tout signifiant à même sa parution, tout parlant la langue de l’herbe, le scintillement de la goutte de rosée, le premier rayon de soleil sur les iris des femmes pareils aux feuilles des arbres qu’encore visite l’ombre de la nuit.

Voici ce qu’il faut imaginer. C’est un matin aussi pur que l’eau grise de la mer. Diego a quitté le village avant même que la nuit ne bascule. Quelques étoiles sont encore piquées dans la toile du ciel. Il n’y a pas de vent et les oiseaux dorment, quelque part, dans leurs carlingues de plumes. Les hommes n’ont pas ouvert leurs paupières et c’est la cendre et la blancheur native qui habitent le globe de leurs yeux. Tout contre les plafonds de craie, on aperçoit le flottement de quelques rêves, les pliures chamarrées de l’imaginaire, les étincelles adoucies de la conscience. La mémoire fait sa spirale, son limaçon d’où, parfois, s’échappent les boules de gemme des réminiscences. Il n’y a pas de volonté, de désir de puissance, de main tenant un sceptre ou bien une règle, une équerre, le fléau de la loi. Tout est égal, soudé dans une même indistinction. Un homme égale un homme. Une femme égale une femme. Un homme égale une femme. Les enfants ne sont pas des rois mais des innocences en attente de devenir. Il n’y a pas de discours et les agoras du monde dorment les poings fermés. Il n’y a aucun Démosthène voulant haranguer la foule, sa bouche fût-elle cousue de cailloux. Il n’y a rien qu’une unique respiration, le gonflement infini de la poitrine du monde, les allées et venues du sang pourpre dans les corps assoupis, les flottements de lymphe dans les rivières de peau. L’esprit est au repos qui fait sa flaque de plomb à l’ombre des désirs.

Le chemin serpente parmi les touffes d’euphorbes et les lianes souples des volubilis. Parfois le cliquetis d’un grillon dans son tunnel de glaise. Parfois le raclement des écailles des lézards dans leurs tuniques bleues. Parfois le crissement de la lumière dans le lacis des racines. Maintenant Diego est arrivé en haut de la colline. Là est « Imagen del mundo », l’arbre solitaire qui veille sur la destinée des hommes. Diego la sait cette vérité du plus loin de sa mémoire. L’arbre, cet arbre, (mais aussi tous les autres), rassemble en son sein l’entière communauté des existants sur terre. Il est un microcosme levé dans l’azur afin que soit dite, une fois pour toutes, l’étrange beauté des choses, le recueil en elles de tout ce qu’il y a à comprendre de la vie, face au ciel, parmi les eaux, dans les efflorescences du végétal, l’échine des animaux, l’apparition des visages de porcelaine avec l’obsidienne des pupilles qui fait son éclat de diamant. Les couleurs sont présentes dans leur brillante polyphonie, les formes aussi, les yeux étirés en amande, les peaux teintées de cuivre, les traces rouges du henné sur le filigrane des mains, le rubis des ongles longs, le battement des cils comme des ailes de libellules, les dessins pariétaux sur la calcite des grottes, la calligraphie des sons sur les lèvres des femmes, l’éclat solaire de la cruche, la lumière des hanches dans le secret des amphores. Tout ceci est présent, continuellement présent, infiniment disponible. Il suffit de se baisser, de cueillir le caillou aux arêtes multiples, d’y lire sa fable, d’y faire résonner l’amplitude du poème. Il suffit et Diego, depuis l’arche ouverte de son jeune âge, depuis le site fécondant de son innocence, Diego dispose ses paumes vers le ciel afin que la moindre goutte y dépose son nectar, y allume ses mille feux, y fasse naître les pierres précieuses de l’émerveillement.

L’arbre est planté dans l’herbe dense, devant le rideau gris du ciel alors que le zénith se dissimule encore dans la suie nocturne. Un moment, l’enfant observe la scène, comme si un miracle devait survenir, un événement s’annoncer. Et c’est toujours de la même manière que le prodige arrive. Diego ferme les yeux, puis les ouvre dans la confiance libre d’être au monde, non pour y séjourner avec des mains de paralytique, mais pour toucher tout ce qu’il y a à toucher, éprouver tout ce qu’il y a à éprouver. Ça y est, maintenant il est passé de l’autre côté du monde, dans ce corridor des songes où ce qui était invisible aux yeux des égarés, devient hautement préhensible. Tout s’éclaire du-dedans avec l’évidence qu’a la chenille à devenir chrysalide couleur de limon puis papillon aux ailes multicolores, fête du sens à nulle autre pareille. Le miracle d’être est ce fourmillement qui parcourt l’épiderme de ses milliers de picots pressés, qui fait naître dans l’antre du palais ce suc polychrome, qui dessine dans l’arcature des mains les modes de préhension du multiple, qui donne aux jambes la souplesse de l’algue, qui érige les pieds en socles infinis de soi, en parcours nomades parmi les paysages ouverts, les plaines d’herbe des savanes, les cônes de sang des termitières, l’encre sombre des calderas, les rochers troués de bulles avec, encore, les reptations sourdes de la lave.

L’écorce s’est ouverte par laquelle Diego a eu accès à l’âme d’Imagen del mundo, en même temps qu’il a débouché dans la vastitude de son propre domaine. L’arbre en lui, lui en l’arbre. Immense arche d’alliance, fusion en mode inaperçu des affinités. Recueil au profond de l’exister de sa sublime profusion. Diego est bien dans son abri sylvestre, tout en haut de la colline qui domine la mer, le chapelet des îles noires, les montagnes violettes à l’horizon qui s’éloignent dans la brume des heures. L’escalier de bois, les marches taillées dans la chair souple de l’arbre, il les gravit lentement, pieds nus, soudé à celui qui l’accueille de toute la force de sa sève disponible. Car il y a effusion réciproque, car il y a entente, cellule contre cellule, fibre contre fibre. Le colimaçon monte à la manière d’un reptile qui serait soudé au tronc, avec la brillance de ses écailles, avec ses éclats couleur de platine. Cela fait un bruit de vague, cela lisse la pulpe des talons, cela ouvre à la connaissance de soi par la singularité du contact avec ce qui n’est pas soi, qui, jamais ne le sera et qui, pourtant, vient de signer une manière d’appartenance indéfectible. Parfois, dans les nœuds, les croisements des branches, sont de minces orifices, des manières de meurtrières où glisse le jour, poinçonnant le corps de Diego d’éclaboussures blanches. Parfois un hibou ébroue sa tête chenue dans l’ombre et l’enfant pense qu’il pourrait facilement devenir cet oiseau taciturne à seulement le vouloir, à simplement l’imaginer. Parfois la progression est lente au milieu des volées de marches, des carrefours de ponts, des jonctions de passerelles.

C’est immense un arbre dans la force de l’âge, c’est étonnant ce que cela a amassé de temps condensé, d’espace pareil à des cordages souples, des théories de câbles faisant leur treillis dans la demeure de ce qui semble être une éternité. Car, si le temps humain est court, pressé, tressé de mailles rapides, le temps de l’arbre est séculaire, lent balancement d’une rive à l’autre des jours, d’un abîme à l’autre des années. Comme une immense architecture racontant par le menu la suite infinie de milliers d’événements, la cascade constamment bondissante des harmoniques de l’être. Diego est bien dans cette certitude d’un jaillissement perpétuel, d’une inépuisable corne d’abondance paraissant dans l’ivresse même de sa propre substance. Et plus Diego monte à l’assaut du navire de bois, de la goélette bercée par le vent, plus il se sent léger, pareil à la trille cristalline d’une sonatine dans le ventre heureux de quelque clavecin. Cela résonne en lui, cela fait ses multitudes d’ondes, ses irisations, ses éventails colorés comme dans les cristaux emmêlés des kaléidoscopes.

Mais là où la vision est la plus belle, où l’esprit se dilate à la façon d’une outre, où l’âme prend son envol c’est quand l’enfant, plein de la sève nourricière de son hôte sylvestre, parvient dans la demeure dernière des larges frondaisons. Là, sous la poussée des vents contraires, sous la lutte incessante des éléments, tout contre le ventre écumeux des nuages, sous la vitre magique du ciel, si près des éclairs aux rayons de feu, s’élève une symphonie qui fait trembler le corps, semble le dissoudre, le porter au-delà de lui-même, à la limite d’une sublimation. Dans l’entrelacs complexe des feuillaisons, c’est tout le peuple des arbres qui s’est rassemblé pour dire à l’enfant que rien ne disparaît jamais qu’à la mesure de sa propre limite à lire adéquatement le monde. Ce dernier est hautement déchiffrable à celui qui s’applique à en connaître le lexique, à retourner le caractère des hiéroglyphes afin que s’éclairent, de l’intérieur, les signes de la vie. Ils ne sont nôtres qu’à les faire se révéler. Ils sont là, ils attendent d’être connus, ils sont impatients de nous communiquer ce qu’ils dissimulent depuis la nuit des temps dans le pli de leur conscience. Oui, les choses ont une conscience. Ceci n’est le privilège de l’homme, la conscience, qu’à considérer l’univers grâce à une lunette anthropocentrique, c'est-à-dire, parcellaire, hautement subjective, entachée d’erreur. La vérité est cette évidence par laquelle le monde apparaît en totalité, avec l’ensemble de ses nervures, avec son envers, ses coutures, ses cicatrices, ses excroissances, mais aussi l’incroyable beauté qui, partout, fait signe et nous appelle à la fête, à l’incroyable cérémonie, au festin pluriel dont nous sommes les humbles serviteurs, nous les hommes, non les ordonnateurs.

Diego est intimement pénétré de ce savoir. C’est la raison pour laquelle sa quête jamais ne s’achève. Parvenu à l’extrême pointe du végétal, il glisse son corps d’enfant curieux jusque dans les moindres feuilles, dans ces espèces de lunules à la clarté de métal sombre qui sont les yeux de l’arbre, la sentinelle qui l’amène au bord des choses, ces yeux qui sont la métaphore ouverte de sa conscience. De là, la vision est infinie qui fait ses étoilements jusqu’au profond des comètes, à l’extrême limite du cosmos. Souvent, Diego, épuisé par tant de joie simple, par tant de visions fondatrices du sentiment d’exister, Diego s’endort alors que tout en bas de la colline, les hommes sous l’arbre à palabre commencent à s’agiter comme d’impatients sémaphores, que le jour commence sa course arquée vers le zénith. Alors il n’y a plus que ceci : des hommes distraits, les mains en conque devant le clignement de leurs paupières, des barques bleues et blanches qui déplient leurs voiles sur la courbure de l’eau, le grésillement des cigales dans les touffes de serpolet, un enfant endormi dans le frais des feuillages, attendant d’être. Le reste qu’est qu’anecdote coulant sous le ciel à la manière du temps qui passe. Fermons les yeux. Il reste encore beaucoup à rêver. Beaucoup à apprendre de soi, des autres, du monde. Nous demeurons. A notre manière, nous sommes des arbres. L’automne nous dépouille que le printemps ravive de ses couleurs chatoyantes. Un « éternel retour du même » avant que les feuilles ne jonchent le sol de leurs nervures définitives. Il faut cette morsure au cœur, cette entaille de l’âme afin que nous perdurions, conscients de nos propres enjeux. Soyons des limbes ! Après, il ne dépendra plus de nous d’être parmi les choses. Mais simplement, humblement, choses parmi les choses. Ayons demeure. Ceci est notre plus sûr destin !

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher