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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 08:38
Petite porteuse de lumière.

« Lucie ».

Œuvre : André Maynet.

Ce n’était pas encore la Terre, ce n’était ni le jour ni la nuit. Le temps était une gangue de mercure qui faisait rouler ses grains dans un espace si étroit que les boules s’agrégeaient, s’assemblaient comme si les heures avaient décidé de se figer, de demeurer dans l’immobilité. Il y avait si peu de mouvement et les premiers bruits étaient pareils à une longue vibration qui aurait parcouru l’entièreté du vide avec une insistance de scie musicale. Etait-ce le chant prémonitoire des planètes, l’annonce de leur venue, immense parturition qui n’en finissait pas de faire sa mystérieuse chorégraphie ? Cela trépidait de l’intérieur, cela se dilatait, cela dépliait sa corolle mais avec tellement de discrétion qu’on n’en percevait que la manière de trémulation, l’esquisse première si semblable au babil du nourrisson. Cela hésitait. Cela psalmodiait depuis la bouche scellée de l’univers, cela s’impatientait. Les Premiers Hommes - ils n’étaient que des entités virtuelles, de simples hallucinations inconscientes d’elles-mêmes -, les Premières Silhouettes donc, en attente d’une âme, faisaient leurs longues cohortes au bord du monde, lèvres jointes dans l’attitude du recueillement, visages de cire comme au Musée Grévin, épaules lourdes et tombantes - on eût dit des Cro-Magnon en devenir -, orbites saillantes en forme de faucilles, sexes flasques non encore parvenus à leur bourgeonnement, piliers des jambes lourdement enfoncés dans la mixture d’argile et d’humus dont, bientôt, ils surgiraient afin que la croyance de leurs futurs coreligionnaires trouvât son point d’appui dans quelque mythologie religieuse. La foi n’était encore qu’un lourd miellat, une sombre concrétion se confondant avec l’inconscience partout répandue. Et comme les hommes n’étaient pas encore des hommes, seulement des tubercules promis à l’amour, l’art, les passions, les délires verbaux et les stances romantiques, ils ne voyaient guère au-dessus de la broussaille de leurs fronts que surmontaient d’hirsutes perruques, moitié chanvre, moitié étoupe. Autant dire que l’intelligence était réduite à la portion congrue, les sentiments aussi peu affinés que dans la soue du phacochère, l’humanité larvaire se soldant par quelques grognements. Le sourire ne les avait pas encore atteints, pas plus que la distinction et les bonnes manières. La vie végétative de l’intellect, les remugles d’une conscience encore enfouie dans les humeurs de quelque marigot n’inclinaient vers nul libre arbitre et le langage ne consistait qu’en quelques trémulations épidermiques, en longs frissons disant l’animalité encore présente. Pour les plus dégrossis d’entre eux, ils pensaient que le spectacle qui frappait leur rétine était celui du plancher de la Terre s’ouvrant sur une salle de vaste dimension, le ciel figurant le plafond que soutenaient quatre énormes colonnes où les dieux, la nuit, accrochaient les étoiles en guise de lampes. Cependant, qu’on n’aille pas s’étonner de ce prodigieux bond dans l’Histoire qui situait ces germinations limoneuses dans les mythes des populations de l’Egypte ancienne. Le temps était un tel chaos qu’il pouvait, dans le cadre d’une parenthèse relative du présent, aussi bien se projeter dans le futur que refluer vers le néant dont il provenait. Mais ici prend fin la légende. Ici commence la véritable et irréfutable histoire des hommes, cette incroyable épopée anthropologique dont nous figurons les postes avancés.

Imaginons. Nous sommes placés, pareils aux souffleurs du théâtre, dans la fosse étroite située sous le niveau de la scène et, par la meurtrière ménagée dans notre boîte, nous apercevons le grand praticable du monde sur lequel commencent à s’animer les formes imprécises, inachevées de ce qui deviendra l’humanité avec ses Brighella, ses Colombine, ses Valets et Maîtres de l’immense commedia dell’arte. Oh, pour l’instant les coulisses sont envahies d’ombre, aussi bien que les loges et les parterres des spectateurs. Se laissent seulement deviner des mouvements, des rigoles d’impatience, des désirs roulés en boule, prêts à se détendre comme le feraient des ressorts pliés sur leur spirale de métal. On est pareils à ces ombres de la caverne platonicienne, de simples et fuligineuses apparences tremblant dans l’effroi de n’être pas encore, de devenir mais de n’en rien savoir, de se confondre avec les tumultes adjacents puisque tout s’immole dans une même indistinction. Mais revenons au théâtre, mais revenons à la grande représentation mondaine qui fait ses soubresauts, ses sauts carpés, ses remuements ontologiques. Ce qu’on voit, tout au fond de la scène, comme sur un rideau impalpable, c’est ceci : une faible lueur de luciole dans un soir d’été, une à peine respiration sur la courbe du firmament. Est-ce une étoile ? Est-ce une comète brillant son dernier feu avant que de s’éteindre ? C’est si fragile, si indistinct. Cela hésite et avance à pas comptés comme pour annoncer la venue au jour d’un secret.

Nos yeux d’hommes primitifs, nous les entaillons d’un rapide trait, nous soulevons la broussaille de nos bourrelets orbitaux, nous mobilisons le peu de clarté qui vient visiter notre menhir de chair occluse. Comprendre, nous voulons comprendre depuis la mutité de notre douleur, depuis la fermeture qui nous confond avec la motte de terre, la feuille de l’arbre, la racine blanche qui voyage dans les complexités du sol. Nous dilations l’organe de notre vue, nous voulons la mydriase, l’ouverture par laquelle être au monde. Oui, voilà que cela se déplisse, que notre chair devient plus lumineuse, que notre peau se dilate comme sous l’effet d’un vent de l’esprit. Voilà que nous commençons à nous hisser au-dessus de notre chrysalide têtue. Loin, là-bas, au fond de l’espace, cette « faible lueur de luciole dans un soir d’été », c’est ce qui va porter notre conscience au-devant de nous et accomplir notre être dans la dimension humaine qui nous est promise de toute éternité. Mais écoutons qui vient.

Qui vient est cette forme si subtile qu’il n’y a guère de mots pour la dire et puis nous sommes encore si près de notre germe initial, tellement soudés à la matière et nos langues sont lourdes et notre langage si déficient que parfois il est préférable de demeurer en silence. Qui vient est cette Sublime au corps si léger qu’elle pourrait rivaliser avec le vent, le nuage, la chute de l’air sur l’illusion de l’aube. Une simple émergence du doute, une parole première qui fait son doux grésillement de flamme. Oui, de flamme car pour être il faut le feu, il faut la lumière. Dans le doux dépliement de l’atmosphère voici qu’apparaît Lucie. Son nom nous n’avons pas eu à le deviner. Il est coalescent à l’apparition même. Lucie est cette manière de fée, de personnage mythique venu d’un paysage indicible, d’une contrée impalpable. Lucie est lumière et nous, les hommes en devenir, à seulement la regarder, nous échappons à la gangue qui nous enveloppait et nous intimait l’ordre de demeurer semblables à la roche, à l’écorce, à la boule d’argile au fond du vallon ténébreux. Nous assistons, émerveillés, à notre propre métamorphose. Notre corps de chenille nous le sentons se dévêtir de ses prédicats indigents. Voilà que dans notre dos se déplient les ailes par lesquelles nous gagnerons les pays du songe, de l’imaginaire, les belles rives de l’intellection. Enfin nous serons hommes à la seule vérité d’une lumière qui dissipera l’incomplétude de la caverne, fera de notre trou de souffleur le lieu de profération et de dispersion du verbe. Car, alors, munis de ce beau viatique du lexique infini, nous n’aurons plus à le retenir dans l’aire de nos bouches étroites, nous n’aurons plus à « souffler » les mots mais à en faire des bannières étincelantes qui flotteront loin, pareils à des oiseaux libres dans le vent, ivres de lumière. Oui, vivre c’est cela : respirer le feu, fixer l’étoile, contempler la braise, débusquer la moindre étincelle dans les corridors de l’exister et la faire rayonner afin que l’ombre toujours présente, cette peur primitive dissimulée au centre du corps retourne sa peau et vienne célébrer l’hymne de la joie. Oui, la lumière rend lyrique. Oui la lumière déploie l’étendard de la passion. Comment pourrait-il en être autrement ? Imaginerions-nous, un instant seulement, la disparition des luminaires célestes ? La chute de l’étoile. La perte de Vénus dans les mailles de l’univers. La fermeture du Soleil, le seul dieu qui vaille et nous assure de vivre tout le temps de sa belle combustion. Aurions-nous la force de vivre sur la Terre visitée seulement par la nuit d’encre, le bitume recouvrant le cuir de nos visages ? Nous progresserions à tâtons, englués dans une confondante cécité. Nous serions alors identiques à des pierres d’obsidienne mourant de leur propre incurie, de l’absence de rayonnement venu du cœur de la pierre. Nous serions hors de l’être et donc remis au néant.

Nous voici sortis du labyrinthe dans lequel nous maintenait notre condition larvaire. Nous voici hommes debout, le front cerné de vives clartés. A mesure que Lucie progresse la peur s’efface, le doute le cède à la certitude, l’effroi décline pour laisser la place à un bonheur simple. Il n’y a pas de sentiment de plénitude plus accompli que de méditer face au levant, au bord d’une rivière ou bien les yeux flottant sur le dôme bleu de l’océan alors que les premières mouettes cinglent l’air de leur incision blanche, promesse de paix pour l’âme, de ressourcement pour l’esprit. Lucie-la-lumineuse qui porte à la hanche la clé qui ouvre le monde nous t’aimons comme nous aimons, la larme de cristal à la pointe de l’herbe, l’étincelle dans les yeux de l’amante, le rougeoiement de l’amour dans la chambre dont la nuit s’efface à contempler le miracle de la rencontre. Oui Lucie nous t’aimons. Demeure. Nous demeurerons avec toi !

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 09:51
Toscanita : le paysage en beauté.

Œuvre : Elsa Gurrieri

Huile sur toile - 2014

***

  « Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! » Les paroles de la mère ricochaient longuement dans le mystère du jour naissant puis mouraient tout contre la blancheur des murs de chaux. Toscanita, encore prise de sommeil, s’étirait comme le font les lézards au sortir de leur gîte de sable, leur goitre se gonflant comme une outre minuscule. C’était si réconfortant, là dans le plissement gris des draps, de songer longuement à ceux qui étaient sur le point d’être et dormaient encore dans le silence des herbes. Car Toscanita avait un pouvoir, mais elle seule le savait, sa mère aussi, ainsi que les animaux qui vivaient alentour et les courbes douces du paysage. Toscanita pensait « eau » et une douce pluie fusait de ses doigts avec ses épingles de cristal. Elle pensait « terre » et les collines de dressaient contre le ciel avec leur lente et lourde inclinaison. C’était très tôt encore et tout était dans la réserve de la parole, avant que l’événement ne survienne. Comme une mutité qui n’en finissait pas, une langueur qui voulait durer, une jouissance se retenir au creux de l’invisible. Tout là-haut le ciel était une mer emplie d’outre-bleu avec des taies de nuages couleur de soufre. On y voyait d’infinies fantasmagories : un serpent à l’œil ovale avec sa langue dardée vers le passé ; un genre de monstre avec un nez pareil à une presqu’île, une bouche semblable à une baie, un œil comme une goutte de nuit, des oreilles pointues s’étirant vers quelque incompréhensible futur. On y voyait un lion avec sa crinière mousseuse, sa queue relevée en chignon, ses pattes et ses griffes. Enfin, on y voyait toute une théorie de destinées diverses, aussi bizarres les unes que les autres. Mais voir cela tenait du prodige car rien ne durait vraiment que le jour, bientôt, noierait dans une indistincte marée. Alors il fallait aiguiser ses pupilles, en faire des pointes de diamant et inciser le réel avec la force de sa volonté, faire rendre raison à tout ce qui se dissimulait mais n’attendait que de surgir.

  Toscanita fixait cette terre où s’enracinait sa vie et, soudain, tout se déployait jusqu’à l’infini du songe. Tout parlait, tout faisait sens avec générosité, merveilleuse corne d’abondance dont l’inépuisable était la loi. Le triangle des collines montait à l’assaut du ciel avec l’assurance des choses exactes. Le chemin, encore si peu visible, simple cendre parmi des feux éteints, faisait sa lente progression, son simple chuintement comme pour dire l’imminence du paraître, le poème qui se lèverait et coulerait avant longtemps jusqu’aux yeux distraits des hommes. Puis il y avait les arbres, les majestueux et étonnants cyprès, ces ombres portées des morts sur l’aire à peine émergée de la nuit. C’étaient des flammes noires venues proférer l’immémoriale tragédie, instiller le doute au cœur des humains, tracer sur le sol de misère les traces ineffaçables du malheur, les stigmates de la condition humaine. Il y avait beaucoup de douleur à regarder cela, à s’immoler, en quelque sorte dans l’image funéraire, plombée, aux teintes sourdes pareilles à celles d’un antique vitrail dans la touffeur d’une crypte. Mais, depuis son jeune âge, l’adolescente - cette métamorphose en acte -, savait combien la joie, la pure joie avait partie liée au drame : comme son revers intime, sa peau sous jacente, sa texture inamovible. Pas de blanc sans noir. Pas de rire sans pleurs. Pas de vie sans mort. Cela elle le savait grâce à une connaissance intime, sans paroles, une simple levée de picots sur son épiderme de pêche, une irisation mouillée de ses papilles, une turgescence de la chair dans les replis de sa volupté naissante. Être là, sur ce coin de sublime Toscane, sous le ciel immense, sur les collines infinies à la souple ondulation, tout près des perspectives régulières des cyprès-chandelles, avec les lignes d’arbres fécondées par les taches mouvantes de la lumière, être là et avoir treize ans, c’était faire offrande de son corps à cela qui survenait dans la radiance du pur bonheur. C’était vivre dans l’immédiateté de sa parution sur terre et se confier à la touffe d’herbe, à la fuite du scarabée, à la stridulation de la cigale dans le chant de midi.

  De Toscanita au paysage qui l’accueillait, il n’y avait nulle distance, nulle épaisseur qui eût pu créer du mystère, infuser de l’étonnement, susciter d’interrogation inopportune. Tout allait de soi, identiquement au fin brouillard qui flotte au-dessus des lagunes sans se questionner sur le sens de sa présence au monde. Une disposition de la nature à être dans la simplicité. Toscanita était cette jeune fille, loin de l’enfance, pas encore tout à fait femme mais sur la pente douce qui y conduisait avec ses attraits, ses mystifications, parfois ses inquiétudes, ses espoirs sans fin, ses désirs inscrits dans le labyrinthe complexe de l’âme. Grâce tutoyant le péché ou bien, dans la candeur de cet âge, ce qui eût pu en tenir lieu mais qui, en réalité, n’était qu’aimable songerie. Comme on vole, à la vitrine du marchand, le poisseux berlingot dont on éblouira sa langue curieuse. On aura une assez bonne idée de qui était Toscanita si l’on se représente, mentalement, une image en voie de constitution tenant à la fois de la Lolita de Nabokov, des « Jeunes filles en fleur » de David Hamilton avec une touche d’effronterie que révèlent les modèles oniriques de Balthus. Un âge entre deux âges, l’imaginaire tenant la bride et, parfois, entre des allures de trot, de furieux galops comme si la vie, prenant le mors aux dents menaçait de s’échapper pour ne plus paraître. Mais, si le feu couvait sous la cendre, c’était surtout cette dernière, la cendre qui demeurait visible et donnait au couple Toscanita-Toscane ce sentiment de plénitude et de ravissement immédiat. La volupté, le désir étaient en sous-sol qui, plus tard, feraient leurs lames de fond et, sans doute, bouleverseraient les notes apaisées de la symphonie.

  Mais suivons Toscanita dans ses pérégrinations matinales, au fil des saisons et des couleurs, au rythme de ses inclinations à paraître dans le naturel et l’évidence même. Comme une longue dérive un peu ivre de soi. La mousse de ses cheveux, dans le soleil naissant, c’est la couleur même des chaumes des « crete senesi », ces collines siennoises qui tutoient le ciel avec la douceur de l’écume. Le diaphane de son front, c’est la lumière tamisée de la brume avec sa fuite dans les lointains, quelque part, là-bas, du côté de la mer. L’ovale de son visage, c’est ce chemin de cyprès qui ondule dans la pente des blés, montant vers le village où demeurent les maisons de pierre, serrées en grappes compactes. Sa poitrine menue - deux grains de raisin-muscat translucides -, c’est cette comptine que l’on voit faire ses taches pommelées dans le ciel d’été alors que, bientôt, l’orage fondra avec ses larmes de résine. L’aire ombreuse de son ventre, c’est cette plaine qui court à l’infini sous la caresse du vent avec la toison de ses moutons blancs perdue dans les confluences de l’air. Son ombilic pareil à un grain de café, c’est cette mince rature du sol, cette faille d’argile ronde qui habite le creux d’une vallée, semblant y dormir pour l’éternité. La coupe claire de ses hanches, c’est le peuple des arums dans le frais d’une fontaine, leurs calices rassemblés dans la fraîcheur annonciatrice de la nuit. L’amande fragile de son sexe, c’est un à peine visible gonflement, c’est le « Citron du Paradis », ce fruit défendu qui brille dans le vert profond des arbres aux lourds effluves. La dentelle aérienne de son mont de Vénus, le vol léger de l’écaille marbrée, le soir, lorsque l’air fraîchit avant la nuit. Ses jambes fuselées, l’eau brillante de l’Arno, au loin, sous les arcades du Ponte Vecchio, tout près des façades aux teintes de pain brûlé. Ses pieds menus, les trésors que l’on trouve à Florence au Musée des Offices, « La naissance de Vénus » de Botticelli, par exemple avec cette innocence des premiers matins du monde.

  C’est cela que porte en elle Toscanita, c’est pour cette raison que sa mère lui a donné ce sobriquet si étrange qui résonne à la manière de l’inscription d’une petite Toscane à l’intérieur de la réelle, la grande, celle qui enchante à la mesure de sa magnétique beauté. Tout part de la Toscane, tout y retourne comme pour dire cela qui est précieux, cette nature intacte ; cette courbe immense de l’horizon ; ces architectures de cyprès qui ponctuent l’espace ; les accumulations de pierres posées sur les tumulus comme des témoins du temps, ces maisons si intimement liées à leur sol natif qu’elles s’y fondent dans un rare bonheur ; l’arcature ouverte du ciel, sa démesure sous les trois soleils de l’aube, du zénith, du crépuscule quand vient l’ombre bleue ; la mer des champs semés d’épis blonds ; la lumière si belle, si claire qu’on la croirait irréelle, immatérielle, ses grains comme un brouillard naissant de sa propre absence ; les villes aussi et leurs logis sombres, leurs palais, leurs œuvres de la Renaissance éclairant de leur somptueuse luminosité les esprits ouverts, les chercheurs de connaissance, les navigateurs au long cours. C’est cela la Toscane : une sublime illumination avant que la nuit n’ensevelisse tout dans une même torpeur, dans une identique confusion et alors les mains des existants brassent l’ombre comme des ailes de chauve-souris et l’effroi est grand qui habite le vide, serre les poitrines, altère les coeurs solitaires.

  « Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! »

  Longtemps les paroles de la mère résonnaient entre les murs blancs alors que les hommes, dans l’espace alentour, dormaient, leurs poings serrés sur des rêves d’étoupe et que la lumière commençait à défroisser ses membranes grises. La beauté allait venir qui ferait les yeux brillants et les langues déliées. Il n’y avait plus qu’à attendre.

Toscanita : le paysage en beauté.
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15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 07:48
D’Elle qui ouvrait un Monde.

« Variation autour de
Miranda
».
Œuvre : André Maynet.

 

Qǐyuán, que parfois l’on désignait de son idéogramme chinois 起源, était une fille si proche d’une possible origine qu’elle se confondait aussi bien avec le bruit du vent, la fuite d’herbe de la steppe mongole, la couleur de l’ennui lorsque le temps de novembre se dissout dans un imperceptible brouillard. Elle était si inapparente que nul ne savait si elle existait vraiment et, à dire vrai, nul ne s’en souciait si ce n’est les poètes, les saltimbanques et les jongleurs de bulles. C’est ainsi, dans notre siècle attentif aux formes du négoce et aux facettes qui brillent, cette pure apparition semblait marcher, tel un huîtrier-pie, sur la glace de quelque lagune sans même que son image en offusquât le délicat épiderme. Ceci n’empêchait pas les hommes de vivre leur vie et les femmes de mener leur existence avec l’insouciance qui sied à ceux, celles dont l’équanimité d’âme est leur prédicat le plus visible. Car l’on peut être disposés à la vertu, incliner à la connaissance, combler l’outre de son savoir des délicatesses de l’art sans pour autant faire porter son attention sur tout ce qui se manifeste dans l’inapparent et l’éphémère. Souvent l’on côtoie la fourmi porteuse de brindilles, la luciole dans le foin d’été alors même que l’on ne s’accorde à contempler que le théâtre mondain sur lequel l’on perçoit multitude colorée, souples entrechats, figures chorégraphiques pour la simple raison que leur spectacle est une constante fascination, un gouffre auquel remettre le luxe de sa vision.

Qǐyuán , y compris pour un observateur inquiet, - autrement dit un de ces métaphysiciens à l’étrange silhouette - était aussi mystérieuse et inaccessible que peut l’être pour nous, occidentaux rationalistes baignés du principe des Lumières, ces genres d’hiéroglyphes chinois 起源 que l’on considère à la manière d’une simple image, oubliant en ceci la pluralité du sens qui y est contenue, en même temps que les symboles qui y vivent leur vie latente mais non moins riche de légendes et d’histoires entrelacées avec la singularité d’une civilisation ancienne. Cependant, ne pas connaître les parures incas qui sont « la sueur des Dieux», ignorer les masques funéraires mayas en mosaïque de jade ne porte pas à conséquence et l’horizon s’ouvre aussi bien aux curieux de choses rares qu’à ceux qui passent leur temps à longer les coursives des villes, à en saisir les vitrines gorgées, parfois, d’inatteignables biens.

Ce que faisait Qǐyuán, la plupart du temps, c’était de longer les lisières des villes, mais bien en retrait, de préférence dans les marges comprises entre les quartiers commerciaux et les zones portuaires, dans cette manière de no man’s land que ne visitaient guère que de rares oiseaux de passage, parfois des chiens en maraude, le plus souvent des lucanes cerfs-volants à la carapace luisante, corne au vent, à la recherche d’une improbable compagne. Autrement dit, les lieux de 起源 étaient, toujours, des sortes d’endroits mythiques, des couloirs de remise de peine, des zones improbables où rien ne poussait qu’un vent acide, ne croissaient que les étoiles des chardons, les grappes mauves des buddleias et les fines corolles des renouées. Souvent, au loin, l’architecture décharnée d’une friche industrielle, des croisements de poutres de métal sur la toile grise du ciel. Voilà, rien d’autre que cette désolation. Rien d’autre que cette perdition qui n’avait d’égale que l’entêtement des rameaux de lierre à coloniser leur hôte.

Sans doute s’étonnera-t-on qu’une Fille si gracieuse, au corps si fluet - la candeur d’un cristal -, s’ingéniât à fréquenter d’aussi austères contrées. Mais c’était mal la connaître, elle l’obstinée qui voulait faire de la laideur une beauté, métamorphoser l’indigent et le triste, en faire des tremplins pour la joie. Voici ce qui se passait : >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

C’est un matin de claire lumière parmi les brumes venues de la mer. La ville est loin qui s’éveille à peine. Il n’y a pas un bruit, pas la moindre rumeur qui indiqueraient la présence humaine ou bien la persistance discrète, au milieu d’une touffe d’herbe, d’un insecte à la tunique dorée. Tout est si illisible dans le jour qui vient. Tout incline au repos, comme si le monde, après sa traversée nocturne, s’apprêtait à renaître. C’est comme d’être seule au monde et d’en savoir le baume éternel. Plus rien qui assombrit. Plus rien qui contraint. Autour de soi l’univers est une immense conque blanche, un vaste calice pareil au reposoir d’un lotus. Tout est caresse. Tout est vacant, plié dans l’orbe d’un secret. Tant est si bien que, d’un moment à l’autre, peut surgir l’inattendu, le disponible, le toujours en voie d’éclosion. Mais on sent bien qu’il n’y a aucune menace, aucun danger, que la plénitude est à portée de main, à toucher de corps, là au creux de l’intime, genre de graine en attente de lever. Cela va arriver. Cela va venir. C’est un grésillement, un fourmillement et les doigts s’irisent de mille étoiles et la peau s’éclaire de l’intérieur sous la poussée d’un étrange photophore. Cela gonfle, cela se distend, cela fait lever la grand voile du corps, cela arque le bassin, cela décuple les hanches, cela chante depuis l’intérieur de la chair à la manière d’un désir venu de loin, outre emplie de miel, jarre profuse où bouillonne la lave incandescente de l’impatience. On veut savoir. On veut emplir la fente de ses oreilles du trille du clavecin. On veut ourler ses lèvres de l’ambroisie du poème. On veut faire de son épiderme la pellicule sur laquelle ricochera le tumulte du langage, où s’imprimeront les merveilleux phosphènes des dialectes, des sabirs, des mots précieux comme des gemmes. Car c’est raffiné le langage, ça fait son bruit de source, ses ricochets d’amour, ses incantations pareilles aux prières bleues dans l’aube du désert. Ça irradie jusqu’au centre de la vasque humaine, cela élève ses milliers de stalagmites, cela suspend, tels des glaives d’acier, les stalactites claires dans le silence de la grotte. Cela fait ses théories de bandelettes, ses mailles si souples qu’entre nous et lui, le langage, il n’y a pas la place pour l’épaisseur de la feuille. Puisque nous sommes langage. C’est cela, cette fusion intense qu’éprouve 起源 dans l’essence même de son être. Elle n’est plus à elle ni au monde. Elle est un simple lieu de passage de l’un à l’autre. Une infime vibration. Assise sur le sol, ce sol si blanc qu’on le croirait de neige, entièrement dévêtue, jambes sagement repliées dans l’attitude de quelqu’un qui contemple ou médite, l’ovale de son visage pareil à un masque de carnaval, anonyme, impénétrable. C’est fait de cela, une origine, la libre disposition à être dans le neutre, l’à peine esquissé, le soustrait à l’emprise du prédicat. Cela se retient, cela suspend son souffle, cela replie sa langue dans la cellule de la bouche afin que ce qui, bientôt, va surgir, le fasse dans la pureté même, la réserve, le recueil nécessaire à tout ce qui s’ouvre en monde et porte avec lui l’ensemble des significations. Alors, sur le miroir qu’accueille le sol, les bras largement dépliés comme pour une offrande, Qǐyuán fait se lever la beauté qu’elle portait en elle qui, depuis toujours, devait apparaître. Or la beauté c’est ceci : du rien, du silence, de l’illisible, voici que se lève le langage, voici que les mots se tissent sous la forme d’un livre, que des pages s’animent et tournent comme sous l’effet d’une brise légère venue d’on ne sait où, peut-être d’un esprit, peut-être d’une âme, voici que naît une fable, que se révèle une légende. Les pages s’ourlent, se meuvent sous l’effet d’un irrépressible flux. Voici qu’apparaissent des mats, des voiles qui cinglent vers le large, voici que nous embarquons à bord, voici que l’imaginaire déplie ses ailes, l’invention ses galeries aux mille facettes, l’évasion ses myriades d’images colorées.

Plus rien ne nous arrêtera sur l’eau au grand cours. Plus rien ne nous retiendra vers cet unique voyage que, toujours, nous faisons vers nous alors que nous pensions naviguer dans des eaux hauturières, découvrir de nouveaux pays. Nous supposions toujours être des Amerigo Vespucci, des Christophe Colomb, des Vasco de Gama. Mais nous ne cinglions jamais qu’en direction de notre propre territoire, de notre continent intime. C’est cela qu’en termes aussi élégants que discrets nous dit André Maynet, nous offrant cette belle œuvre allégorique car Qǐyuán est cette énigmatique figure dont la mission est de nous porter au-devant d’elle de façon à mieux cerner l’être que nous sommes. Notre effigie est à proprement parler ce visible que nous percevons comme notre réalité la plus palpable pour aller vers l’invisible qui nous accomplit et nous remet à nous afin que nous prenions acte de notre totalité. De notre liberté. Nous sommes toujours en chemin de ceci qui nous parle vers ceci qui demeure muet. Tout comme Qǐyuán illustrant cette métaphore, qui la fait transiter de son nom préhensible à cet autre non-préhensible qui nous fascine parce qu’il est pur mystère : 起源.Il n’y a rien d’autre à dire. Seulement regarder comme le Soleil regarde la Terre.

 
 
 
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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 07:26
Les couleurs de la mémoire.

Œuvre : Barbara Kroll.

Esquisse - Acrylique sur carton 100 X 70.

On m’avait dit le ciel blanc, la lumière partout étincelant, les feuilles aiguës des palmiers, l’éclatement floral des lauriers-roses, les façades couleur de craie et nul espace où trouver du repos. On m’avait dit la dette à acquitter à cette belle Andalousie, comme s’il se fût agi de noces tragiques dont, jamais, on ne reviendrait. On m’avait dit la présence sous le soleil, dans les rues gorgées d’ombres ; le soir, le jerez ambré dans des verres étroits ; la danse lente des ailes des ventilateurs dans les cafés de tapas et le non-retour. Jamais on ne revenait d’Andalousie. On demeurait dans le lacis des ruelles, longtemps on rôdait sur le paséo, au milieu des mailles serrées des odeurs et des dalles rouges et blanches des pavés. Longtemps on errait devant les façades hantées de hautes grilles, alors que l’eau de la Sierra Nevada coulait dans les acequias de pierre, sous le vert de la végétation. Souvent on longeait les murs crénelés de l’Alcazaba, au-dessus du quartier gitan et le regard se perdait, au loin, là-bas, du côté des grands bateaux échoués dans le port, pareils à des falaises percées des trous des troglodytes. Il y avait comme une impossibilité à s’extraire de soi, à remonter à la surface de la conscience, à faire la planche et regarder le monde avec les yeux de l’innocence. Il y avait trop de douleur à quitter les profondeurs marines, là tout contre le bleu de la mer, si près des agates brunes, dans le brouillard solaire, sur la natte des herbes qui couraient au ras du sable, sur les plages d’Aguadulce, de Callente, de Marisol. C’était comme une aimantation, un genre de vibration qui s’installait au creux des reins et y demeurait avec la force naturelle d’un séisme. C’était la phosphorescence d’une image très ancienne juste en arrière des yeux, comme si un invisible moucharabieh en eût dressé la trame subtile et tout se révélait sous la figure d’un inatteignable. Un désir, là, au bout des doigts, des dattes très précieuses, le gonflement d’un sein translucide avec ses gouttes de miel, la rosée d’un pubis sous les diamants d’une forêt pluviale. Andalousie était là, immense mystère creusé jusqu’en ses plus étonnants arcanes, labyrinthe complexe aux mille trajets inaperçus, nécropole souterraine allumant ses milliers de lueurs ossuaires. Fascination qui n’avait pas de nom, à la manière d’une antique déesse, peut-être une reine noire de Nubie enfouie dans le souvenir des dunes du désert.

Il est très tôt le matin, dans les nappes de brume bleue. La voiture avance, glisse, se fraie un sillage parmi les pliures de l’air. Il fait si doux et l’existence est si réelle, si aisément préhensible. Il suffit de laisser sa main passer par la vitre ouverte et on sent l’écume des jours glisser entre les doigts. L’évidence de juillet est là, posée comme le papillon sur la poussière jaune du pollen. A l’intérieur du ventre, derrière le bouton de l’ombilic, c’est le déroulement léger d’une mousse, la tension d’une spirale attendant que tout se déplie dans le bonheur immédiat de vivre. Plus tard seront les échardes de chaleur, la sueur profuse, les yeux rougis par les premiers assauts de la fièvre estivale. Après Valencia, l’hispanité est là avec ses contrastes violents, le bleu intense des eaux, le si beau langage, chantant, modulé, comme l’empreinte des hommes sur la terre aride, exigeante, serrée dans sa gangue de poussière. Bientôt l’Hôtel Miramar à Denia avec son atrium de faux marbre, ses chambres blanchies à la chaux, ses antiques robinets fuyant continuellement, les traces de rouille sur la faïence. Etonnante Espagne où la façade le dispute au dénuement des arrière-cours, aux alignements hasardeux des briques gauchies, aux déchets qui jonchent le sol de leur géométrie étique. Sur les falaises, de l’autre côté de la baie, les moulins aux ailes déployées, les villas accrochées au calcaire, pareilles à des griffes de sorcières. Fenêtres ouvertes sur la nuit, avec le grondement continu de l’existence ibérique, le battement des tortillas dans des écuelles de fer, les notes claires des guitares sous le chant des étoiles. Le lendemain, la suite du voyage est une prouesse météorologique : jamais il n’aura fait aussi chaud sur l’ensemble de la péninsule. L’arrivée à Almeria, loin d’être une délivrance, est le point d’orgue d’un voyage épuisant. Le petit appartement loué au centre ville est une étuve. Le thermomètre géant de la pharmacie, en face, n’arrête pas de monter, comme si la colonne de mercure était soudain devenue folle.

De ce séjour maintenant si lointain que reste-t-il sinon un fin brouillard déposé sur l’écran de la mémoire ? Que reste-t-il qui demeure encore lisible, interprétable ? Cette nuit, dans les lueurs grises de l’insomnie, c’est votre image qui a soudain surgi avec la vive insistance d’une braise. Un genre de feu s’alimentant à sa propre source, une inépuisable énergie rayonnant de son inaltérable puissance. Sur ma natte désertée de sommeil, impossible de vous déloger, urticante vibration faisant mon siège jusqu’à une manière d’ivresse. Mais d’où surgissiez-vous ainsi avec cet incroyable coefficient de réalité qui atteignait jusqu’à la bogue de mon sexe ? Une flamme dont le jour ne put me délivrer. Une giration dans le plein du cortex avec des giclures de blanche myéline. Mais d’où cette obsession tirait-elle sa source ? Vous avais-je au moins connue, rencontrée, sinon aimée ? La passion, parfois, est une telle démesure qu’elle éteint ce qu’elle a allumé, ne laissant plus que des cendres froides et l’objet du désir se meurt dans les plis d’une histoire sans nom. Pourquoi donc, apercevant votre image, se dessinait, en filigrane, ce voyage perdu dans le lointain du songe ? Il devait y avoir nécessairement, une raison. Que m’eût servi à poser un nom - Carmen ; Dolorès ; Maria, - ces effigies anecdotiques sur un visage sans corps, sur une aventure sans fondement ? Car, à la réflexion, jamais nos chemins ne s’étaient croisés, jamais nos mains ne s’étaient jointes, nos corps retrouvés dans le geste de l’amour. Alors, quoique dépité, il me fallait en convenir, vous étiez cette fière Espagne, cette belle province d’Andalousie que jamais personne n’atteindrait en son fond. L’absolu, toujours se dérobe devant nos pas, tout comme le chemin s’allonge indéfiniment devant la marche du pèlerin.

Oui, dans ma longue dérive nocturne, vous m’êtes apparue sous le sceau de multiples figures dont mon imaginaire s’emparait avec ardeur afin qu’une possible vérité pût en surgir, plutôt que cette perte dans laquelle vous me laissiez. Perte de vous. Perte de moi. Il devenait urgent que je vous vêtisse des atours de la signification. Ne pas les atteindre eût été le pur synonyme d’une folie. Alors voilà, la nuit aidant, celle que vous êtes devenue, sans doute à votre corps défendant. Mais jamais l’on n’est maître du jeu dans une sublime autarcie, toujours l’on appartient aux autres, toujours votre corps se laisse envahir par le regard envieux, possessif, qui vous interroge en même temps qu’il vous aliène.

Les couleurs de la mémoire.

Derrière vous, pareille à la sombre muleta, est le rouge, la nappe de sang qui dessine la longue tragédie ibérique. Il n’y a pas d’Espagne sans taureau, il n’y a pas d’Andalousie sans arènes, sans les cris des aficionados tassés dans les gradins, sans le vin noir qui coule dans les veines du peuple des Maures. C’est inscrit au plus profond de l’âme, cela fait ses faisceaux d’étincelles, ses confluences de flammes dans la conscience de ceux, celles, qui sont soudés à leur terre par toute la force de leurs racines. Ou bien ce rouge est-il le vivant étendard de la robe pourpre du flamenco, celle que porte avec tant d’élégance et de noblesse Belén Maya ? Est-ce l’empreinte de cette flamme nomade qui court parmi le peuple des égarés et fait vibrer la corde de leur âme, claquer sèchement les paumes de leurs mains, percuter violemment le sol de leurs talons de cuir ? Est-ce cela ?

Et le noir dont j’ai dit la mesure taurine, celui qui habite les plis de votre chevelure d’ébène, coule le long de votre vêture, se termine en une flaque indistincte sur le sol, n’est-il pas, seulement, la vibrante allégorie du désarroi infini de ces gitanes, - certains les disent effrontées -, enfant porté sur le bras comme une joie en même temps qu’un fardeau, de ces femmes donc à qui l’on fait l’aumône afin qu’un chemin puisse être poursuivi ? Et ce gris de votre visage, de vos épaules, n’est-il pas le même que celui qui habite, un jour de féria, ce vieil homme désemparé, béret noir sur la tête, hébétude plantée dans le corps à la manière d’une écharde, veste élimée, chemise froissée, alors que, derrière lui, la musique rutile, les rires fusent, la corrida se prépare avec son rythme de sexe et de sang, de piété et de barbarie, de désir et de mort ? Est-ce cela, le gris, toute cette immense mélancolie qui glisse depuis le ciel et enferme, dans la densité de sa glu, des individus pris dans un confondant bloc de résine ? « GUERRA A LA TRISTESSA », l’enseigne bariolée qui clame sa joie au fronton de la baraque de fête foraine et l’homme perdu est au milieu de la foule sans savoir qui il est, quel est le sens de son destin. Andalousie qui fait des couleurs la plus haute joie, mais aussi le plus sombre projet d’exister, comme si la partie ombreuse de l’arène signait l’irrémédiable finitude, alors que la partie immergée dans le jour décroît lentement, sombrant bientôt dans les tentures d’une nuit illisible. Et le blanc, cette couleur si neutre qu’elle semblerait dire le silence, énoncer l’absolu, tracer les limites infranchissables de la virginité, ce blanc pris d’une ombre légère, cette écume sensible de vos jambes longues, n’est-elle pas l’écho, dans l’hôtel que cerne la clarté assourdie, de la chemise du toréador en prière, de celui qui, habillé de son habit de lumière, va bientôt entrer dans le cercle infiniment étroit de la danse de la parution et du deuil ? Tous ces symboles existent-ils à l’état de nature ou bien est-ce l’égarement d’un imaginaire fougueux qui en trace les improbables contours ?

Le blanc, je le vois aussi sur les tours d’argile qui dominent Almeria, depuis son château, cet Alcazaba à la lointaine histoire. Ici la vue est belle qui rassemble en quelques notes fondamentales les harmoniques de toute l’Andalousie. Toutes les couleurs s’y mêlent dans une manière de joie indescriptible comme pour dire la confluence ancienne des hommes, le damier des civilisations multiples, la rencontre des cultures. Au loin la mer avec sa nappe d’indigo immense sur laquelle ricoche la lumière, les rochers érodés, couleur de terre brune, usés par les meutes du vent. Les immeubles blancs avec leurs toits en terrasse. Le matin, déjà, sous les premiers assauts de la chaleur, il est impossible d’y demeurer longtemps. Les ruelles commerçantes et leurs couleurs vives, leurs enseignes peintes de teintes crues. Puis, plus près, le quartier gitan, les cubes serrés de ses maisons basses, les trottoirs de ciment sur lesquels, le soir, lorsque la chaleur est tombée, on s’installe pour deviser, boire des rafraîchissements. Et, non loin, les cafés de tapas avec leurs odeurs entêtantes de poulpes frits, ses assiettes chargées d’aceitunas, ses tranches de chorizo, de jamón serrano, ses gambas à la plancha, la fumée des cigarillos, le bruit, le sol jonché de serviettes maculées.

Et, vous observant du plus loin de mon rêve éveillé, il me faudrait encore dire Ronda, cette somptueuse ville blanche perchée sur son éperon de pierre, au-dessus du rio Guadalevin. Dire aussi Cordoue et sa mosquée aux 856 colonnes de granit rouge, de jaspe, de brèche verte, de marbre bleu de Constantinople et de Carthage. Dire l’Alhambra de Grenade, la couleur de sang de ses murs de pisé. Dire l’eau et les fontaines, les massifs de verdure, le labyrinthe des charmilles des Jardins de l’Alcazar. Dire l’indicible car le réel est cet insaisissable dont, toujours nous croyons nous approcher alors qu’il s’écoule entre la résille obstinée de nos doigts sans que nous puissions rien faire pour l’y retenir. Alors ne nous reste plus que la ressource de l’imaginaire, la quadrature ouverte de l’espace du songe, nos pinceaux pour poser sur la toile les traces des émotions, la plume pour encrer les arabesques d’une écriture qui disparaît à mesure qu’elle imprime ses pattes de mouche sur la surface têtue du parchemin ?

Il est très tôt le matin, sur le chemin du retour. Almeria n’est déjà plus qu’un mirage qui se perd dans la brume solaire et les palmiers d’Aguadulce font nager leurs lances vertes quelque part, dans l’air incertain. Le temps est moins chaud qu’à l’aller et le voyage plus agréable. Arrivé à la hauteur de Santa Pola, j’oblique sur la gauche, longe les salines, contemple les taches à peine esquissées des flamants qui semblent flotter au-dessus de l’eau. Puis Elche, son incroyable oasis. Longtemps je déambule au milieu de son océan vert étoilé, de ses bassins d’eau que fouettent des milliers de jets ruisselants, de l’eau verte de sa rivière se frayant un mince canal entre les troncs boueux et filandreux de palmiers séculaires.

Ici, maintenant, le soir tombe et la nuit sera bientôt là avec sa teinte d’encre, sa densité irréductible à la seule volonté que je pourrai opposer à sa survenue. Je le sais, il y aura d’abord comme un ralentissement du temps, une contraction de l’espace et, soudain, tout basculera dans une manière d’incompréhension comme s’il fallait attendre le jour afin qu’une légitimation survînt de cet étrange voyage sans horizon. Entre quatre murs cernés d’ombre et sans possibilité aucune d’y échapper. Là, dans la cellule close, à l’intérieur du cocon de silence, Andalousie, espace de mes rêves, votre effraction sera un pur bonheur. Le voile des chimères se déchirera pour laisser apparaître ce vertige dont, vous seule, du fond de votre mystère, savez saisir les hommes. Il y a toujours, au fin fond de la mémoire, un espace pour les couleurs. Puissent-elles venir et chanter jusqu’au jour !

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 07:50
Soledad.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

LA SOLITUDE - 40 X 30 CM - 2011.

« Soledad, Soledad », on ne savait d’où venait cette douce modulation, cette trille blanche montant de l’encre de la nuit. Cela flottait infiniment, cela faisait sa trémulation de cigale, cela s’irisait jusqu’aux confins de la terre. « Soledad », comme l’on aurait dit « ciel », « nuage », « pluie d’étoiles » et tout voguait dans l’incertitude, et tout demeurait hors de soi dans une image non préhensible, comme si une possible parution, venant de quelque lointain cosmos, se fût réfugiée dans la toile souple du songe. Sur Terre, les hommes dormaient dans leurs termitières blanches, leurs membres gourds pris dans la glu du non-paraître. Long serait le temps, encore, avant que la conscience ne fasse ses scintillements, ses feux de comète. Les voitures étaient garées près des trottoirs de ciment, leurs feux éteints, pareils à des yeux d’insectes cavernicoles. Les arbres glissaient dans la touffeur de leurs racines. Les herbes tapissaient de leurs rhizomes épais les meutes de sable et de poussière. C’était une longue et arbustive hébétude qui avait envahi le vivant et nul n’existait plus qu’à la manière d’une dérive infinie, étrange « Radeau de la Méduse » flottant entre deux eaux. Sur la plaque sombre de la mer, la brume flottait et l’invisible faisait sa présence cotonneuse alors que les murs verticaux, les dalles rouges des toits se fondaient dans un poème sans nom. Les barques bleues et blanches, les filets de pêche et leurs résilles étroites, l’arrondi des galets, tout cela se donnait à voir identiquement aux nervures des feuilles se découpant sur l’horizon crépusculaire.

« Soledad, Soledad », la petite musique d’aube s’insinuait lentement parmi le peuple des éveillés. Sur la corne levée de l’orycte à la tunique couleur de brique. Le long des larves annelées des hannetons. Sur les brindilles noires des fourmis. Dans les ramures rouillées des chênes-lièges. Dans les labyrinthes tortueux des vieux oliviers. An plein des capsules coniques des eucalyptus. « Soledad, Soledad », comme pour dire au monde la beauté unique de l’exister, le rayonnement de toutes choses dans l’orbe ouvert des vérités. C’était comme une incantation descendant du haut de la garrigue, une rigueur empreinte de vent, une évidence sous le rayonnement solaire qui, bientôt, ferait sa tache grise sur le port, sur la crête ourlée des vagues. « Soledad » était la voix d’un arbre antique qui lançait dans l’éther un genre de supplique à destination des hommes, d’abord, des plantes, des animaux ensuite. Mais surtout à l’intention de celle, élue parmi le peuple des errants sur Terre, qui portait ce beau nom de « Soledad », comme une braise vive fixée sur la falaise du front, un ardent tilak venu dire l’urgence de connaître et de demeurer là, en face de la mer, au-dessus du miroir sombre des lacs, près des hommes à la marche courbe.

Soledad était une jeune fille indéfinie, sans doute aux confins de l’âge nubile, confiée à la grâce de son corps de liane, à la souplesse de ses mouvements, au rythme naturel qui l’adoubait, avec une manière d’évidence heureuse, avec tout ce qui l’entourait, aussi bien le voile de brume, le vol de la mouette, la frondaison verte des pins. Ses yeux étaient le reflet de l’espace, ses joues couleur d’olive le parchemin sur lequel ricochait le temps. Elle glissait dans l’existence avec la grâce du nuage poussé par les lames d’air et personne ne se doutait de sa présence alors qu’elle était partout, aussi bien dans la conscience distraite de ceux, celles, qui dérivaient sans même s’apercevoir que les heures s’écoulaient avec leur bruit de bourdon.

La nuit est encore liée aux collines, attachée aux anses marines, aux lignes bleues des rochers troués de bulles. Le jour est en réserve, loin au-delà du fil de l’horizon, comme un gonflement qui attendrait de paraître, de se libérer de sa gangue d’eau et de pierre. Soledad s’est levée dans le silence des corps et rien ne dérive qu’un long sommeil traversé du rythme lent des étoiles. Un peu d’eau fraîche sur le visage. Le repas frugal d’une pomme acide. Une robe souple, des sandales claires et la marche légère comme celle des gazelles sur le sol de sable. Bientôt, après les derniers cubes blancs des maisons, le chemin de calcaire qui sinue parmi les brindilles claires des genévriers cades, les touffes hirsutes des buis, les hampes grises des asphodèles. Le silence est visible, genre de menhir dressé dans la gemme dense de l’air. Les cigales aux ailes translucides, les couleuvres aux écailles d’acier, les scorpions à la queue en faucille sont au secret et les abeilles dorment dans leurs cellules, parmi les rayons jaunes du miel. Soledad sent en elle, dans le mystère de son jeune corps, le long trajet de la garrigue, les effluves épicés du romarin, les étoilements d’odeurs du serpolet, la rudesse du sol, son empreinte blanche pareille aux dessins complexes des fossiles. Elle fait halte sur le sentier - c’est un rituel inscrit en elle de toute éternité -, là où les falaises dressent leurs hauts murs entaillés de la population clairsemée des chênes verts ; elle entre dans la gorge étroite qui sinue parmi les blocs de rochers, sous la lèvre du sol d’argile brune ; elle retourne à la communion originelle de ses lointains ancêtres avec la grotte, l’abri, le refuge. Elle demeure là, de longs moments, entourée de calme et de solitude, au seul rythme lent de sa respiration, à l’écoulement de son sang dans le pli de ses veines, aux lacs de lymphe qui, déjà, la portent en direction de cette mer que, bientôt, elle retrouvera dans la pure joie.

Puis les marches taillés à même le roc, les garde-fous sculptés dans les branches, juste au-dessus des girations des marmites, meutes de galets en spirale qui habitent le ru desséché, pareil au squelette antédiluvien d’un lointain et inquiétant hôte de la préhistoire. Personne, sauf, parfois, le cri étouffé de quelque oiseau de proie surpris dans son sommeil de plumes. Bientôt, le sol s’aplanit, le chemin prend des allures de sentier muletier, sinon de recueil pour la marche de quelque pèlerin en mal de spiritualité. Tout s’organise sous la figure du cercle, tout fait sens en direction d’une plénitude. Soledad est arrivée dans le cirque de rochers que couronne, tout en haut, vers le ciel teinté d’eau, une ceinture de genévriers déchiquetés par le vent, usés par les grains de pierre ponce de la brume, lavés par les cataractes de la lumière.

Soledad.

Ici, au centre du cirque abrité du monde, se dissimulant au regard des curieux, est le prodige parmi les prodiges, un arbre plus que séculaire, dressé dans la simplicité, figé dans une parole de silence et, pourtant, la tête collée au tronc, dans le trajet laborieux de la sève, on entend, distinctement, cette manière de comptine qui fait son ébruitement de colibri « Soledad, Soledad », comme un vol stationnaire, la plongée du bec courbe et infiniment long dans le nectar intime du monde. La jeune fille demeure longtemps dans la lumière étroite de la clairière et ses yeux parcourent le vieux tronc, ses boursouflures pareilles à des sillons de boue, les failles de son écorce, ses complexités de pachyderme, ses ondoiements de lagune, ses clairs-obscurs de mangrove, ses élancements de palétuviers vers la canopée humaine, la seule à connaître cela qui fait les yeux clairs, l’âme droite, l’esprit infiniment dilaté sur le chant des astres. Alors, après que Soledad a longuement pris acte de ce hiéroglyphe sylvestre, après avoir parcouru les sèmes qui, partout, l’habitent et le font tenir debout, depuis les cordes des racines jusqu’à la confluence des ramures et aux dessins subtils des feuilles, elle redescend vers le lieu des hommes, là où les rumeurs polychromes font leurs infinis carrousels. En elle, en son intime, le vieil arbre continue à parler cette langue que ne perçoivent que ceux, celles, qui interrogent les choses dans la simplicité de leur être. Déjà le village est une ruche bourdonnante, déjà s’affairent sur les places, dans les ruelles tortueuses, sur les dalles de pierre qui regardent la mer, les trajets incessants des existants. Déjà !

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12 avril 2016 2 12 /04 /avril /2016 07:49
Fille de la lagune.

« Un peu, beaucoup, à la folie.....Venise ».

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

Garzette, tel était le sobriquet qu’on lui avait attribué depuis toujours. De l’aigrette du même nom elle avait la fine silhouette, l’élégance feutrée, la démarche souple sur le miroir de l’eau, simple réverbération pareille au nuage faisant sa ponctuation à contre-jour du ciel. Du héron blanc elle avait la nudité racée et à l’apercevoir en tenue d’Eve on se rendait compte, dans l’instant, que nulle autre vêture ne lui eût davantage convenu que sa peau translucide, son teint si semblable au masque du mime, à la couleur des sentiments lorsqu’ils s’effeuillent et se disposent à chuter sur le sol de poussière. Elle était un discret souffle d’air, une brise se mêlant à la fraîche haleine de l’aube ou bien un pli de lumière que le crépuscule confondait dans la perte du jour. C’était à ces heures en demi-teintes qu’elle confiait le luxe de ses gestes. Le plein jour l’eût offensée, qui eût peut-être imprimé dans son fragile épiderme les stigmates de quelque douleur. Il lui fallait cette onction des choses, cet appel poétique du silence, cette mélodie presque inapparente qui montait de l’horizon et se perdait dans le gris infini de la lagune. Car Garzette était une fille essentiellement lagunaire, un genre de feuille d’eau, de nénuphar qui déployait sa corolle sous le vol à peine appuyé de la libellule. Tel le chevalier d’Italie ou le héron pourpre, elle hantait les marécages et se confondait souvent avec les étoiles blanches des asters, le soleil des inulas ou bien les lavandes de mer qui tapissaient les bras d’eau serpentant parmi les îles. Exister, pour elle, c’était cela, flotter sur l’onde, butiner la vie, en prélever le subtil nectar et ne pas se mêler aux incessants remuements du monde.

Garzette aimait la lagune, ses milliers de bras d’eau, sa lente respiration, son flux et son reflux pareils au dépliement des tentacules des poulpes, aux vibrations des anémones de mer, mais elle n’aimait pas Venise, la stridulation permanente de ses touristes, leurs tenues débraillées, leur criailleries telle une compagnie de freux sur le sol gelé d’hiver. Parfois, quand elle voyait arriver les hauts ferries aux ponts multiples -, ils ressemblaient à une étrange tour de Babel horizontale, bruissant de dialectes entremêlés et indistincts -, elle se cachait quelque part, sous l’arche d’un pont ou bien dans l’encoignure d’une place et envoyait son ombre parmi la foule, jouant des coudes, esquivant ici un enfant espiègle, là un photographe zélé qui n’avait de cesse d’engranger les clichés de la Place Saint-Marc et sa meute de pigeons ou bien l’inclinaison étonnante des campaniles de Santo Stefano ou de San Giorgio dei Greci. C‘était une telle douleur que de se frayer une voie parmi le peuple jacassant, de louvoyer au milieu des exclamations, des rires qui fusaient tels des geysers, des piétinements qui poinçonnaient la pierre dure des pavés. Heureusement, Garzette avait l’imaginaire fertile et, au bout de quelques pas, il n’était pas rare qu’elle se retrouvât dans une manière de temps originel, en compagnie des explorateurs, de Marco Polo dont elle admirait plus que tout « Le Devisement du monde », ce récit poétique qui la faisait s’évader, loin au-dessus des hommes. Ce qu’elle aimait c’était la merveilleuse description de la résidence d’été du Grand Khan à Ciandu, description qu’elle connaissait par cœur, citant pour elle-même, en lecture intérieure, de somptueux passages :

« Ciandu fut bâtie par le grand khan Koubilaï, lequel y fit construire un superbe palais de marbre enrichi d’or. Près de ce palais il y a un parc royal fermé de murailles de toute part, et qui a quinze milles de tour. Dans ce parc il y a des fontaines et des rivières, des prairies et diverses sortes de bêtes, comme cerfs, daims, chevreaux, et des faucons, que l’on entretient pour le plaisir et pour la table du roi, lorsqu’il vient dans la ville. (...) Le Grand Khan demeure là ordinairement pendant trois mois de l’année. »

Ceci suffisait à son enchantement et dans sa tête naissaient toutes sortes d’images mêlant des myriades de sensations depuis l’odeur entêtante des céréales, jusqu’aux montagnes colorées des épices en passant par des lieues de rouleaux de soie aux teintes si douces qu’elles semblaient vouloir imiter les beaux paysages de la Toscane, leurs formes pleines et heureuses, leurs symphonies de couleurs pastel. Mais son évasion de ce monde si étroit, aux conventions si pesantes, aux conduites si stéréotypées, jamais elle ne s’en échappait mieux qu’à évoquer les peintres renaissants de l’Ecole Vénitienne, Titien, Véronèse, Le Tintoret. Pour elle, Venise, c’était cette ville représentée par Canaletto dans « Grand canal vers Rialto », cette Cité si claire, le jeu subtil des ombres et des lumières, cette épure géométrique où l’œil du spectateur est guidé jusqu’au centre de la toile dans une atmosphère si apaisée qu’on pourrait y demeurer sa vie durant et ne souhaiter nulle autre halte en un quelconque lieu du monde. Et ce qui fascinait surtout la Fille de la lagune, c’était le ciel parcouru de nuages, le glacis de l’eau réverbérant les couches d’air, la perspective des quais où ne s’apercevait nulle silhouette humaine, la flottille des gondoles, les barques de commerce avec leurs voiles repliées, enfin toute cette atmosphère de bonheur disponible, de plénitude, de liberté laissée à l’imagination. Ô combien cette image ancienne était éloignée de la réalité actuelle ! Combien le déferlement mondain obérait cette image d’une douceur de vivre, d’une existence au plus près de l’eau, dans la résille étroite des rues, au centre des places, parmi ses façades hautes en couleurs, trouées de fenêtres en ogive, ses ponts en dos d’ânes, ses minuscules venelles qu’éclairent des rangées de briques rongées par le temps.

Alors il n’y avait rien de mieux que de se laisser dériver, pareille à la surface immobile de la lagune lors des mortes eaux. A seulement évoquer les anciens noms de Venetiae, Garzette partait loin, si loin de toute cette agitation qui conduisait au vertige et à l’abandon de soi. C’était comme une farandole venue du fond du temps avec ses ribambelles de sons et d’odeurs, cinéma muet proférant sur un mystérieux écran les heures de gloire de la Cité qui fut puis laissa la place à l’anonymat du peuple des curieux. C’était comme un chant qui serait venu du fond de l’eau, une incantation de sirène. Les mots anciens vrillaient les oreilles de Garzette, y dessinaient les contours d’une fable : « Cité des Doges », « Sérénissime », « Reine de l'Adriatique », « Cité des Eaux », « Cité des Masques », « Cité des Ponts » ou encore « Cité flottante ». Il y avait tellement de beauté à décrire et les mots étaient incapables d’en venir à bout, d’en circonscrire le caractère impalpable. Jamais on ne décrit un état d’âme. Il surgit de lui-même et se révèle tel qu’il est, à savoir une musique, le vers d’un poème, la touche de peinture d’un tableau, la courbe d’une sculpture. C’était comme si Garzette s’était dissimulée dans les étoffes complexes et bariolées du Festival, sous l’habit coloré à losanges d’Arlequin ou bien sous un des masques de la Commedia dell'arte, sous la « moretta », petit loup de velours noir et chapeau délicat qu’une femme de l’aristocratie aurait endossé afin de se soustraire aux regards des curieux et, peut-être, rejoindre un amant de fortune sous « Le Pont des Soupirs ». Oui, c’était bien cela, masques et bergamasques mettant en scène l’étrange comédie humaine, cette immense procession de déguisements, de perversions, de beautés, de coups bas et de hauts faits que l’humanité portait en son sein comme sa figure la plus ambiguë, changeante, constamment soumise au régime de la métamorphose. Rien ne durait que la folie de l’homme à ne jamais coïncider avec son essence. Rien ne se projetait vers l’avenir que des désirs qui, bien vite, mouraient de leur propre vacuité.

Le soir venu, lorsque les restaurants brillaient de mille feux, que les tenues de soirée se reflétaient dans le miroir des eaux du Grand Canal, Garzette regagnait la petite île de Murano, microcosme de Venise s’imprimant en abîme dans la Cité des Doges. Longtemps elle errait parmi la végétation luxuriante du Jardin, longeait les colonnes de marbre du Musée du verre, flânait longuement le long des quais du Canale di San Donato longé de maisons aux couleurs si belles que c’était comme d’être sur le bord d’un rêve et d’en apercevoir l’infini flottement. Lorsque la nuit était venue, que l’eau virait au noir, que les dalles de pierre prenaient la couleur de la cendre, sous la clarté de la Lune, Garzette s’adossait au « Faro », grand phare blanc qui regardait le monde de sa haute silhouette et confiait son regard aux étoiles. Souvent elle s’endormait à même le sol et prenait son envol vers le « Pays des Merveilles » où il n’y avait que des brumes d’aigrettes blanches flottant dans le ciel et un immense silence. C’était sans doute cela le bonheur. Pour Garzette, assurément, cela l’était !

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 09:37
La haute note blanche.

Œuvre : Gilles Molinier.

La basse note noire.

Afin de pénétrer correctement les enjeux qui traversent cette image, il convient de tout ramener à un coefficient d’irréalité qui la poserait comme nulle et non avenue, c’est-à-dire réduite non seulement à une pure abstraction mais à une manière de représentation qui confine au néant. Voyons cette photographie tellement saturée de matière dense qu’elle se confondrait avec le noir le plus pur, le paysage nocturne, la traînée de suie, le cœur de la pierre d’obsidienne. Autrement dit un illisible ne se rapportant qu’à soi, la trame d’une incompréhension, sans doute le tragique qui peint d’une mélancolie de geôle la personne atteinte de cécité. Ici, nulle couleur qui distrairait, nulle lumière dont le rayon féconderait la vue en lui apportant l’un des premiers signes par lesquels connaître le monde. Comme si l’on se situait avant même la parution des choses, au creux d’un sombre ombilic en attente de son propre dépliement. Imaginons encore un étrange palimpseste dont les écritures successives, les ratures et les biffures, les empilements ininterrompus de caractères auraient tellement brouillé le message qu’il n’en demeurerait qu’une pelote compacte, inextricable, un genre d’enchevêtrement d’hiéroglyphes indéchiffrables. Donc le noir pour le noir. Le noir et rien au-delà.

Surgissement de l’aube.

Le monde est endormi. Les hommes sont loin, qu’enveloppent les rêves nocturnes. Les villes sont pliées dans un linceul pareil à un crêpe sur le bras d’une veuve. Les chiens dorment sur le sol de poussière, museau entre les pattes. Chrysalides soudées dans leurs cocons, les oiseaux sont au nid et leurs chants sont encore tapis dans leurs plumes. C’est tout juste si la Terre respire, si les pierres gonflent leur goitre, si les arbres dressent leurs troncs dans l’ombre duveteuse. Blanches sont les racines qui courent sous la peau d’argile, qui ne verront ni le jour, ni l’angoisse de l’heure. Tout est au silence et plane l’éternité comme le vol d’un oiseau arrêté en plein vol. Il n’y a encore ni temps, ni espace et les grains, dans le sablier, sont suspendus, pareils à des gemmes de résine qui n’en finiraient pas de tomber. La seconde est cosmologique et les astres, dans le ciel, jouent à une marelle aveugle. La seconde est géologique et la lave se perd dans ses replis complexes, dans son bouillonnement pareil à un fleuve de plomb refroidi. La seconde est ontologique et voici que de l’être paraît, mais sur la pointe des pieds, à peine le grésillement d’un flocon sur le bord d’une fenêtre, le remuement d’une paupière sur le cercle de l’œil. Un éclat de porcelaine dans le silence d’un cloître, un mince feu de Bengale venu d’une mythologie si éloignée qu’on n’en percevrait que la fable assourdie, la promesse d’un proche réveil. Tout dans l’attente de ce miracle du jour et les respirations sont comme voilées, retenues dans l’enceinte d’une naturelle pudeur.

La haute note blanche.

Voici que cela se déchire. Voici que, de l’orient, vient cette belle clarté. Elle sort de la bouche du rocher, elle fait irruption depuis sa gueule noire pareille à celle d’un dragon. Quelques crépitements d’étoiles sur les flancs teintés de noir profond, mousses et lichens qui s’éveillent, veulent dire, dans la modestie, l’immense poème du monde. C’est une telle beauté et les mots demeurent scellés, à l’étroit en arrière des lèvres. Mais comment dire l’indicible ? Comment proférer avec les mots du langage, alors que le langage même semble dépassé par la réalité ici présente ? Comment marcher sur le bord du rivage ? Comment ne pas faire halte et s’adosser à l’univers qui questionne et initie sa belle farandole, cerf-volant capricieux faisant claquer sa longue queue jusqu’à l’infini ? Comment être homme et voir avec les yeux adéquats ? La plaque de la mer est lisse, simplement ridée par endroits, surface de métal qui irradie et fascine. On regarde et on n’est même plus soi et l’on ne sait ce qui arrive. Cela saisit en dedans du corps, cela fait ses milliers de boucles, ses souples ondulations. Alors, soudain, on regarde ses doigts, leurs extrémités d’où la clarté diffuse et rayonne. Les doigts sont transparents et, sans doute, l’est-on soi-même tant l’harmonie intérieure fait son bourdonnement de ruche. Oui, c’est cela, de ruche. On est la reine courtisée par les ouvrières, on est les ouvrières à qui la reine remet un sort divin, butiner tout ce qui vient en présence et en faire le lieu d’un événement. La lueur a envahi le ciel et les nuages font leur sarabande blanche au-dessus des îles qui émergent, comme si elles venaient de naître à l’instant, de se hisser du plancher de la mer pour le seul plaisir de figurer et de peupler les yeux des curieux. Mais y a-t-il encore place pour la curiosité alors même que l’étonnement nous saisit et que fondent les dernières étoiles dans la surdité du ciel ? Y a-t-il d’autre sentiment, d’autre inclination de l’âme qu’une longue mélodie à l’horizon de notre peau et cette brume dont on ne sait plus si elle naît de nos yeux ou bien du paysage que touche la lumière ? Longtemps l’on sera, ici, tout contre la mer, dans l’anse ouverte des rochers, en attente de soi alors qu’au loin, déjà, les bruits replient leurs griffes, les hommes se pelotonnent dans leurs lits, les ombres grandissent, les rues deviennent muettes. Il fera noir ce soir, immensément noir sous les yeux aigus de Vénus, de Bételgeuse ou d’Altaïr. Ce noir qui, contenant toutes les couleurs les autorise toutes, à commencer par le blanc dont nous sommes éblouis comme nous le sommes des yeux de l’amante. Le blanc, nous attendons le blanc !

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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 08:06
L’ombre de ses rêves.

Enlumineuse de crépuscule.

Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Parfois, elle se tenait devant la glace,

contemplait ses joues délicates

et comme enluminées par la chaleur du bain,

effleurait sa jeune peau douce

et se caressait les lignes de son cou blanc

jusqu’à sa gorge laiteuse.

Genjirō Yoshida.

La Femme de Seisaku.

Parfois si étonnante la complémentarité des œuvres d’art, comme si, de tous temps, une rencontre devait avoir lieu, un sens confluer en un même vertige. Le dessin de l’Illustrateur, les mots du Poète. En regard, comme pour témoigner d’une ineffable beauté. Parfois, elle se tenait devant la glace, La glace est ici présente dans laquelle se mire Enlumineuse. C’est si troublant, si narcissique de percevoir sa propre forme et de la confier à la surface du miroir qui en réfléchit la splendeur dans une évidente singularité, un unique instant. Car cette écaille de clarté, cette vive parution, jamais, ne refera sa mince floraison. Ce qui fait la valeur irremplaçable du temps, cette arche minuscule qui se love au creux de notre corps et y fait son rythme inaperçu, sa clameur pas plus haute que le minuscule pied de la Belle que visite la curiosité bienveillante d’une lampe. A peine un désir de luciole, à peine une visitation du rien et de l’imperceptible. Les véritables sensations sont de cette nature qu’elles se replient à même leur propre déploiement. Paraîtraient-elles dans la durée et leur charme s’épuiserait dans la manifestation dont elles sont les fondements. Tout en fuite, c’est l’essence du rare, de l’accompli, de la toile qui porte les couleurs, de la pierre qui se modèle en sculpture, de la note qui fait se balancer la musique et conduire les pas du danseur.

Contemplait ses joues délicates. Oui, combien cette image est voilée d’une douce contemplation. L’attitude du Modèle y est une invite à méditer, à faire retour sur soi, à s’isoler, à se placer sous la protection d’une ombrelle, à confier son déplacement imaginaire à un véhicule qui l’est tout autant, empreint d’un romantisme inquiet, d’une mélancolie qui est le prélude au ravissement. Ici, Enlumineuse, dans son crépuscule qui paraît éternel, est ravie à elle-même, mais aussi emportée dans l’étrange territoire d’un songe dont elle ne sortira pas. Le songe est sortilège, irrésistible attrait, ou bien il n’est pas. Et que dire des joues délicates, si ce n’est, qu’en elles, se dissimule le subtil langage par lequel se disent les mots des belles tragédies, se révèlent les véritables amitiés, parce que c’était lui, parce que c’était moi, s’élève la déclaration d’amour, cet indicible qui a besoin d’une soie, d’un velours, d’une belle patine afin que, recueilli dans l’exactitude de son être, il pût enfin rayonner à la mesure de sa royauté.

Et comme enluminées par la chaleur du bain. Le bain, aussi bien que la chaleur, sont les deux médiateurs grâce auxquels l’image fera son efflorescence. Pour la simple raison qu’à toute chose, il faut des fondements, il faut une origine. Enlumineuse naît, esthétiquement parlant, de ce bain dans lequel se reflète sa propre image. Bain pareil à celui issu d’une eau lustrale dont tirer sa nomination, avancer sur son propre chemin qui ne se confondra nullement avec les sentiers adjacents, les tutoiera seulement. Car il faut bien avoir une identité, faire différence avec l’autre pour être reconnu et porté en avant de soi. Chaleur douce, ambiance de serre, humidité tropicale dont cette Fille à la consistance de liane tirera sa puissance, sa force de croissance. Si énigmatique le phénomène de croissance, le dépliement ontologique tendu comme un ressort, cette mécanique qui, pour finir, emprunte les mots de la métaphysique que nous n’entendons plus dès l’instant où quelque chose comme l’au-delà fait son bruit de Sirène, son grésillement étrange.

Effleurait sa jeune peau douce. Comment, dans l’intention si délicate qui porte à notre vision cette forme féminine, comment proférer autrement que dans l’effleurement ? Comment ignorer cette peau, ce voile si léger qui délimite, protège et invite d’un même empan du regard et du geste à la caresse, à la simple effusion, peut-être à l’atermoiement avant que n’ait lieu la source, la fontaine à laquelle s’abreuver longuement dans une manière d’intime communion ? Comment ? La peau, ce délicat palimpseste où s’inscrivent, au gré des jours, au hasard des unions, les signes de la joie, mais aussi où se gravent les stigmates de la peur, les affres de l’angoisse. C’est pourquoi il nous faut la caresse, le parchemin sur lequel inscrire les mots de l’exister, plaquer les formes signifiantes dont nous sommes les ombres. Tout s’efface si vite lorsque le jour paraît et que fond le rêve avec son clapotis si lointain que c’est comme s’il n’avait pas paru, simple illusion sur la toile de la conscience.

Et se caressait les lignes de son cou blanc. Comme si Ephémère, pour se rassurer, avait besoin de ce contact avec son propre territoire, cette certitude à graver dans le creux empli de doute des paumes de ses mains. Être soi, être à soi dans le même mouvement qui dit à la fois sa nature indivise et l’attention à porter à cette étonnante exception qu’est la vie, ici et maintenant, comme un voyage entrepris sur une étrange machine, entourée d’un brouillard gis, sous les rémiges déployées d’une ombrelle dont elle ne perçoit même pas qu’elle est la figure protectrice, la matrice originelle, le ventre fécond qui la porta au monde. C’est si bien d’avancer ainsi dans le genre d’une fragile mémoire qui n’a même plus souvenir d’elle mais trace sa voie avec une naïveté consciente d’être aux choses avec simplicité. Alors tout s’écoule comme le fin grésil un matin d’hiver et il touche le sol sans même savoir que son voyage est consommé, que, bientôt, il ne sera plus qu’une absence et l’ourlet du silence.

Jusqu’à sa gorge laiteuse. Oui, là semble s’arrêter le voyage, prendre fin l’aventure dont cette Héroïne si fragile se révèle comme le symbole incontournable, cerné de blancheur, se fondant presque dans l’inaperçu de l’heure. Les cheveux tombent en pluie. Le visage est à peine marqué des insignes des sens, yeux si peu affirmés, nez inapparent, épaules que dissimule un talc, collant couleur de cendre contre lequel se tient la minuscule peluche, l’objet transitionnel attachant encore à l’enfance, à la saute d’humeur primesautière, à la moue capricieuse alors que les mains en coupe protègent l’antre secret, que les jambes se déplient avec modestie, que les pieds sont joints dans une sorte de renoncement à paraître. Et la gorge laiteuse, cette émersion intangible dont les brunes aréoles indiquent la présence du sauvage, de l’indompté, de la maternité inscrite depuis des temps immémoriaux dans le geste de donner la vie, instinct de Louve alimentant tous les Rémus et Romulus du monde. Oui, étonnante conclusion qui fait surgir la cicatrice sur l’épiderme lisse, fait s’ouvrir la dérangeante vergeture sur la soie immaculée du corps, fait s’ouvrir jusqu’à la fente du sexe afin qu’une génération pût trouver sa source, l’esprit sa résurgence, l’âme sa matière à habiter. C’est ainsi, il nous faut toujours construire une fable à partir des images qui bombardent inlassablement les cerneaux épileptiques de notre cortex. Un homme vu et c’est un maître en puissance, un conquérant, un doge imposant son ombre patricienne sur la cité entourée d’une lagune grise. Une femme aperçue et, aussitôt, la muse, l’inspiratrice, l’égérie des poètes, le souffle des arts. Mais aussi la mère, celle ou la meute de la vie se plie en attendant que vienne le moment où les choses s’ouvrent et peuplent la terre. Une œuvre lue, vue et une infinité de sèmes où piocher l’intelligence du monde. Sans les artistes, sans leurs propositions esthétiques qui sont, toujours, invites à penser, à dresser une éthique, à agiter des pensées, l’univers serait encore à naître, se débattant dans de confondants limbes. Oui, nous voulons émerger et voir, sentir et comprendre. Pas d’autre voie que celle-là pour être présent à l’arbre, au rocher, au félin aux yeux verts, à la femme donatrice d’amour !

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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 07:25
Elle regardait le monde…

At your own risk.

Avec “M”.

Œuvre : André Maynet.

Le chaos, en elle, elle en connaissait l’origine, elle en savait la puissance, elle en éprouvait la force identique à celle d’une marée, d’une lame de fond dont, jamais, elle n’épuiserait le sens. Comme si tout devait, chaque jour, trouver son propre ressourcement et dire l’infinitude des choses, l’incomplétude de l’être. Des vides qu’il fallait combler, des interstices à assurer d’une substance, des failles à colmater afin que l’aventure se poursuive et que s’allume l’étincelle d’une signification. Ce qu’elle avait urgemment à faire, ceci, engranger le moindre événement du monde, le porter à une compréhension et, ainsi, faire reculer le territoire de l’inconscient, acculer la peur dans quelque sombre marécage où elle demeurerait tapie jusqu’à l’éternité afin qu’exister, non seulement devînt possible, mais s’affirmât dans un genre de gloire, le témoignage d’une grâce par laquelle atteindre l’immédiate satisfaction d’une vie enfin livrée à la beauté. C’était vraiment trop harassant de sentir dans sa sculpture de chair ces sortes de vésicules emplies d’ennui dont on n’aurait su justifier la présence sauf à penser que le néant existait vraiment et qu’il se dissimulait sous cette forme à peine concevable pour l’esprit, affûtant ses armes derrières ses maléfiques couleuvrines.

Elle regardait le monde dont elle voulait s’approprier les images afin que, les métabolisant, ces dernières vinssent combler les vides, éclairer la conscience et libérer l’âme de ses inquiétantes interrogations. Il lui fallait connaître avec la plus extrême précision et débusquer dans l’arbre, le nuage, la rivière, l’écaille de sens qui la porterait hors d’elle-même, mais aussi en elle, à cet endroit mystérieux où s’élaborait l’élixir des certitudes. C’était de ne pas savoir dont les hommes souffraient, de demeurer sur le seuil de leur propre habitation et de n’en percevoir que quelques lignes de fuite, quelques rapides schémas. Alors il fallait, dans un premier temps, chercher au dehors, ensuite se réaliserait un juste retour des choses et l’autre, le différent, le monde surgiraient à même sa propre présence dans une harmonieuse synthèse dont le nom était celui de complétude, ce sublime sentiment de juste appropriation de soi, mais aussi de ce qui gravite tout autour et nous propose l’ordre d’un cosmos. Elle regardait ce qui voulait bien faire phénomène, un paysage ou bien une œuvre d’art, une peinture par exemple, essayant d’en extraire cette moelle dont était faite toute culture, dont chaque expérience était une manière de mise en musique aussi secrète qu’empreinte d’esthétique.

Ce qu’elle voyait, un homme et une femme unis dans un identique élan, flottant au-dessus d’une ville, leurs visages lissés d’une douce sérénité (étaient-ils de pures idéalités, des anges qui se seraient vêtus des habites des Mortels, la condensation d’un rêve, l’architecture d’un imaginaire ?), un ciel habité de nuages si aériens qu’on l’eût facilement pris pour un décor de théâtre romantique, un moutonnement de maisons fondues dans un genre de camaïeu, de teintes séraphiques, d’ondulations souples pareilles à celles des étonnantes utopies, des arbres floconneux, un animal indistinct (s’agissait-il d’une licorne ou bien, plus simplement, d’une chèvre à la forme approchante ?), une neige dense, ouatée, rosie par endroits se voyait enclose par une barricade de pieux faisant songer au temps d’Alésia. Et les Villageois ?, me questionnerez-vous, où donc est le lieu de leur présence ? C’est si étrange une ville, un village désertés par ses habitants ! Oui, combien vous aurez raison, hors la silhouette humaine il ne demeure que les mailles d’une insondable incompréhension. Deux traces cependant, infinitésimales, à la limite d’une invisibilité, deux formes dont l’habituelle prégnance nous oriente vers la perception de deux Existants (dont nous serions bien en peine de donner quelque description), deux sémaphores, deux symboles disant l’émotion, le sentiment, la lumière de l’esprit, l’émergence d’un possible humanisme. Disons, qu’ici, nous nous sommes contenté de faire le commentaire d’une toile de Chagall des années 1917-1918, nommée « Au-dessus de la Ville », dans le contexte de la guerre, de cette confusion dont aucune interprétation, fût-elle savante, ne parvient jamais à bout. Teneur hautement significative dont il est facile de comprendre les attendus : l’homme doit s’abstraire des contingences de tous ordres, à commencer par celles qui conduisent à l’acte inexplicable, à l’inadmissible Guernica qui ravage les consciences et accule son essence dans les derniers retranchements de son pouvoir-être. L’homme doit être capable de transcendance, de création, d’élévation vers des sentiments nobles et des pensées pures. Alors, regarder le monde, ce n’est pas seulement le considérer passivement à la manière d’une simple chose dont on n’aurait rien d’autre à tirer que de faire le constat de sa présence, de la densité de sa matière, de la pesanteur dont il est le réceptacle obligé. Il faut en faire notre affaire, y déceler le sceau d’une éthique et en tirer des enseignements pour soi, pour l’autre qui nous fait face en son énigme.

Vigie, que nous propose l’Artiste, est cette nature inquiète dont la modestie, le visible retrait, orientent vers de profondes pensées. Témoins ses yeux qu’habite une évidente intériorité, sa pose si hiératique qu’on la dirait loin d’elle-même, en de mystérieuses contrées seulement connues d’elle. Visiblement, elle descend dans sa propre demeure existentielle, se livre à l’introspection, au sondage du corps, de l’âme aussi dont on aperçoit le blanc rayonnement tout en haut de son anatomie (ce sublime iceberg), le reste du territoire se dissimulant dans les ombres que n’a pas encore éclairées la lumière d’une révélation. En haut d’elle-même, là est la vérité qui fait sa nébuleuse de clarté. Il convient de poursuive, d’effacer ce qui demeure voilé. Se connaître d’abord jusqu’au creux de l’intime, à la goutte d’eau dont la source est la claire résurgence. Jamais Vigie ne verra de ses propres yeux, ni sa nuque, ni son dos. Seulement les autres le pourront, le monde. Seulement le miroir qui n’est qu’un reflet, autrement dit un mensonge. Donc explorer jusqu’à la limite du vertige et se savoir, comme on sait la plante, sa croissance, l’ouverture de son bouton, l’étalement de sa corolle. Juste en arrière de Vigie, ses propres esquisses que le Dessinateur a posées sur le papier à la manière d’un puzzle ontologique. Réverbération narcissique dont la médiation symbolique est le saisissement du Sujet par son propre Soi, à savoir la pointe aiguisée de sa conscience, le rougeoiement de son intuition, le silex de sa lucidité. Fragments de soi s’essayant à proférer la totalité jamais préhensible puisque l’invisible est là qui se dissimule dans les eaux de l’inconscient, flotte dans les remous des archaïques archétypes. Plutôt que de faire silence, d’ignorer certains pans de sa propre constitution, se hisser au niveau de tout ce qui concourt à poser les fondations de l’édifice, à en assembler les pierres angulaires, à empiler les moellons de l’unique et singulière Babel que nous sommes. Tout est langage, tout est signe, tout clignote à l’instar de la lointaine étoile afin qu’un enseignement puisse être tiré et que s’élabore ce cosmos auquel, tous, nous aspirons, n’en ferions-nous nullement le constat. Vigie surveillée par ses propres esquisses que le monde, à son tour, regarde de son œil unique de Cyclope, ce Soleil dont les philosophes antiques ont fait le lieu d’un indépassable, d’un Absolu éclairant toute chose, tout comme l’astre réel dispense ses millions de phosphènes qui sont l’essence, les nutriments de la nature et des hommes. Aussi sommes-nous regardés par ce monde que nous croyons être une impénétrable abstraction, pourtant il est tout autour de nous, dans le vent qui passe, dans le flux des eaux, la toile du Maître, les yeux éblouis de l’Aimée dont nous ne sommes que la figure inversée, tout comme Vigie dans laquelle nous nous reflétons sans bien le savoir mais en le souhaitant ardemment. Regardons le monde qui nous regarde. Cet aller-retour de soi au monde, du monde à soi est l’unique chose à comprendre, alors que croît le temps, que se déploie l’espace et que, le plus souvent, nous tendons nos mains vides en direction des étoiles. Les étoiles ont des yeux qui sont d’une infinie sagesse. Les hommes ont des yeux qui sont un infini questionnement. Les yeux rencontrent toujours les yeux dont on dit qu’ils sont les fenêtres de l’âme, ce principe universel qui anime le monde, à commencer par nous. Toujours une danse, toujours un chant. Ils sont les imperceptibles harmonies dont, à chaque pas, nous tissons notre chemin. Aussi la quête est-elle toujours infinie. Vigie en est la plus tangible approche. Nous en ferons le lieu d’une connaissance !

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3 avril 2016 7 03 /04 /avril /2016 09:39
Carte de Tendre.

Œuvre : André Maynet.

Je ne peux voir une rose sans envisager un jardin. Je ne peux regarder une femme sans y voir un paysage. C’est comme cela, tout se pose avec naturel et attend d’être découvert. Rien d’autre à faire que de lire ce qui vient dans l’aisance et ne demande qu’à être défloré, tout comme le bouton dont le destin est d’offrir son dépliement aux curieux et aux poètes, si ce n’est aux géographes. Clélie est là dans la posture qu’on croirait d’un éternel ennui mais dont le Perspicace s’apercevra vite qu’elle n’est qu’un hiéroglyphe impatient d’être déchiffré, donc de sortir de son secret pour être présent au monde. Nous sommes sur le bord de la scène, comme un spectateur de théâtre qui n’attend que les trois coups du brigadier, l’effacement du rideau de velours et les projecteurs qui s’allument sur le décor d’infini, de pur imaginaire. Alors c’est comme d’être saisi d’étonnement, de découvrir du familier et nous n’attendions que l’inconnu, la nouveauté pareille à un diable surgissant de sa boîte. Car ceci qui s’offre à nous dans le plus évident dépouillement qui se puisse imaginer, c’est tout simplement ce que nos yeux dévoilent dans la quotidienneté sans en être plus affecté qu’à l’aune d’une clarté lunaire sur la glace de l’étang. Clélie, nous en longeons la perspective comme nous le ferions d’une falaise se dressant au bout de notre horizon ordinaire. Elle est là, si semblable à une presqu’île couleur de terre de Sienne et d’ivoire, bercée par des eaux dont la lenteur ne serait pas sans évoquer quelque marbre antique patiné par les ans. La forêt des cheveux dessine une anse régulière qui enserre le plateau du visage. Douceur et vague mélancolie qui transportent loin, dans les contrées de vent et de larges horizons, peut-être une étendue andine où flottent les marées jaunes des herbes et les nuages sans nom. C’est si calme, silencieux et le lac des yeux se teinte d’ombre et le feu des lèvres s’éteint déjà pris dans l’encre de la nuit. L’isthme du cou est si estompé qu’il s’effacerait presque pour laisser paraître deux minces éminences, deux étroits tumulus tachés de bistre, identiques aux pierres brunes et trouées des volcans. Un souffle de vent pourrait s’en saisir que nous n’en serions même pas affectés, tellement cette présence effarouchée se fond dans l’indistinction du tout. Puis, voyageant vers le bas, chutant vers l’aval, notre vision ne rencontre nul obstacle, comme si une plaine sans histoire, sans cicatrice, n’avait pour mission que de conduire à la minuscule doline de l’ombilic, cet œil subtil placé au centre et qui semble nous regarder autant que nous le regardons. Nous avançons un peu à la manière d’aventuriers prudents, paisibles, chercheurs d’or si peu inquiets qu’ils n’ont même pas à dévoiler les pépites qui, à chaque pas, font leur musique secrète, leur bruit de gemme sourde. Cela se révèle dans l’humilité, le luxe et l’élégance puisque aussi bien l’une ne pourrait s’affirmer sans l’autre. Elle, cette femme-paysage, nous la savions de toute éternité mais n’osions prononcer son nom, poser sur ses fragments corporels les prédicats qui la porteraient dans la symphonie d’une nature rayonnante, ourlée de plénitude, disponible à toutes les confluences de l’esprit, à tous les emballements de l’âme. Certes sur le mode de la retenue, du susurrement, de la parole proférée dans le trait de l’esquisse. Oui, c’est un réel bonheur que de pouvoir, dans un seul et unique registre de la vision, considérer la nature dans sa généreuse donation, la femme dispensatrice de joie pleine, pareille à une grenade qui ne libérerait ses pépites gonflées de sève rouge qu’à étancher notre soif, à rassasier nos yeux, à en faire des diamants pris d’une folie de la lumière.

Oui, voir c’est ceci, regarder les choses avec la profonde intensité de la lucidité, en fouiller le revers et l’avers, faire rendre son jus à la réalité, en extraire la quintessence afin que notre intellect ne demeure pas sur le bord d’une inanité. Car la conscience a soif. Car la connaissance a faim. Rien de plus terrible que de rester sur le seuil du temple alors qu’à portée de main, là, dans l’ombre du portique brillent les pépites de l’art. Jamais nous ne pourrons accepter de renoncer à leurs belles cimaises, jamais nous ne pourrons demeurer dans le doute et l’abandon. Jamais. Alors nous continuons à avancer, les mains tremblantes, le front en sueur et le cœur moite. Il y a tant de beauté partout répandue que nous voulons saisir, enfouir dans le tissu de notre mémoire. Ainsi, plus tard, l’œuvre de réminiscence faisant son chemin, nous peuplerons notre musée imaginaire des images qui fécondent et ouvrent l’infinité des voies par lesquelles être hommes, c’est-à-dire être des architectures de culture, des chambres d’écho de l’intelligence. Sans doute n’y a-t-il pas de mission plus exaltante que de découvrir notre humanité, de porter haut, sur nos fronts, l’accomplissement des belles et ineffaçables civilisations.

Mais voilà que nous nous étions égarés, que notre romantisme avait défait sa tresse échevelée pour nous livrer aux quatre vents de la libre digression. C’est si exaltant de parler pour ne rien dire, faire du langage une pure gratuité, comme de lancer dans l’air des mots au hasard, vent, nuage, oiseau, foudre, lave, amour, cosmos et, ensuite, d’aller dormir en paix après que l’on a assumé son essence, poétiser, le savoir et, ensuite, peut-être mourir puisqu’il n’y aura plus rien d’essentiel à découvrir. Mais Clélie est là qui nous attend depuis sa sublime Carte de Tendre et il nous est intimé de poursuivre en sa compagnie, tant que durera la magie, tant que durera le langage. Maintenant nous glissons sur le goulet du ventre à la consistance de galet, cela a la souplesse de la vague, l’attrait du soir lorsque le crépuscule jette ses derniers feux et que le corps incline au repos, cela effleure avec l’à-peine insistance de la palme dans l’air alangui. Bientôt de minces taillis, des flottements de fougères qui dispensent leurs subtiles fragrances, des odeurs d’encens et de pollen dans une brume légère. Nous sommes arrivés là où, toujours, nous rêvions d’être, dans la crique intime, au milieu du golfe des jambes, au pli de la source de vie, après il n’y a plus d’issue possible, de lieu de ressourcement. C’est le premier espace de notre venue au monde, sans doute aussi le dernier avant que l’on ne se dispose à quitter l’antre du bonheur et à se retirer en des lieux innommés dont nous rêvons comme d’un absolu et redoutons à la manière d’un gouffre sans fin, d’une bouche sans parole. Voilà, nous sommes presque au bout de notre périple, il nous reste encore à franchir les deux péninsules des cuisses, à sentir leur ardeur à vivre, puis à dépasser les deux caps des genoux d’où s’aperçoit le terme du voyage, bientôt nous serons tout au bout de cette terra incognita car l’ayant connue ou du moins approchée, elle demeurera toujours au secret, sinon nous ne la chercherions pas avec la fièvre au front et des braises sur la langue et des fourmillements au creux des mains. Voilà, nous ressortons de ce beau territoire par le défilé des pieds et, déjà nous sommes remis à nous-mêmes comme des nouveau-nés privés du lait nourricier. Mais, maintenant nous savons que toute femme est cette Carte de Tendre infiniment ouverte, éployable à l’infini avec ses sources et ses cataractes, ses avens et ses gorges, ses collines et ses dépressions. Jamais nous n’aurons fini d’en faire le tour, d’en dresser l’inventaire. Nous serons des Magellan en quête d’un ouest où découvrir les Moluques. Nous serons des Marco Polo cinglant vers l’orient afin que se révèlent les belles routes de la soie, que nous fascine le majestueux palais de Kūbilaï Khān, la richesse de son empire et le prétexte au rêve ce qu’est, en grande partie, Le Devisement du monde. Le monde est notre patrie. Le devisement est notre fonction. L’amour est la synthèse des deux car la femme est, pour l’homme, le territoire par lequel il advient et s’essaie à parler. Au-delà, rien que le silence.

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