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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 09:40
Naissance : hésitation à être.

« Sunday repeat ».

Œuvre : André Maynet.

C’est une telle tragédie que de surgir au monde. Là, tout en bas, sur la boule bleue, ce ne sont que trajets multicolores, incessantes allées et venues, chapelets de bruits que rien ne semble devoir arrêter, mystérieuses confluences pareilles à un magma en fusion. Dans les cages de ciment, en haut des tours tutoyant le ciel, se déploient les envies multiples, gonflent les voiles du désir et de la gloire espérée, rarement atteinte. Sur les agoras où souffle le vent de la polémique, de la discorde, il y a des genres de prédicateurs, des prophètes, des thuriféraires qui dispensent « la bonne parole » et les foules s’assemblent en essaims bruissants et compacts sécrétant la croyance et la foi qui aliènent. Il n’y a d’issue que dans le doute, d’exutoire que dans la folie. Ou bien la maladie qui sème sur les visages les stigmates de la finitude. C’est une telle lassitude et les Existants traînent les pieds en direction de la machine qui va les broyer, les réduire en cendre. Parfois les vagissements des nouveau-nés, minces cris disant, par anticipation, ce que sera la vie lorsqu’elle déploiera ses rameaux, ses vrilles enserrant les têtes, les réduisant à la portion congrue et il n’y aura plus de pensée, plus d’espace pour dire l’effusion de l’homme, sa souveraineté, l’aire de son rayonnement. Loin est le Surhomme qui devait venir et faire de sa puissance le parangon d’un renouveau. Les choses sont tellement scellées et la compréhension occluse.

Mais voici que brille une lueur sur le bord du monde. On se nomme Naissance. On n’est pas vraiment encore. On est une vague silhouette empruntant au vent sa délicatesse, à la porcelaine sa teinte d’invisible, à la soie sa douceur native. On est sur une lisière, une hésitation, une crête séparant l’adret de lumière de l’ubac empli d’ombre. Simple vibration pareille au temps lorsqu’il se mêle de paraître, grain d’éternité en partance pour plus loin que lui. En arrière de soi règne une obscurité d’où l’on provient sans en avoir une conscience bien assurée. Ravissement que de ne même pas pouvoir saisir son origine, la deviner seulement, en sentir les entrelacements dans la matière primitive des choses. On entend un cliquetis. On devine un rythme, on perçoit une cadence. Cela fait le bruit de l’amour lorsqu’il déploie sa résille entre l’amant et l’aimée alors que, dans l’ombre, se fomente le fruit qui en naîtra et dispersera, à son tour, les spores d’une généalogie. Cela fait son étrange remuement et l’on se sent, soi-même, fil qu’une navette appliquée s’est mise en devoir de faire émerger du métier à tisser dont l’univers est le cœur battant. On n’est que cela, un croisement entre une trame et une chaîne, une complexité se perdant dans la confusion du temps, les nervures de l’espace. Que cela. Et c’est déjà beaucoup et l’on se retient de paraître plus avant. C’est un tel luxe que de pouvoir disposer de soi, de faire du surplace, d’imiter le vol stationnaire du majestueux colibri. La partie arrière de son corps est dans le passé, la partie avant fait face à l’avenir et l’on est traversé dans toute sa verticalité par un incommensurable présent, une durée éternelle de l’instant où bouillonnent toutes les énergies du monde. Certes rien n’y paraît, tout est à l’intérieur, tout ruisselle dans la tunique du corps, tout se ramifie jusqu’à l’extrémité des doigts, tout s’écoule et la peau est cette frontière étincelante qui dit notre présence au monde tout en préservant notre intimité dans la citadelle unique, imprenable puisque, jamais, l’on ne saisit ce qui constitue notre essence et nous révèle à nous-mêmes comme l’être que nous sommes, cette étincelle s’allumant et s’éteignant à l’horizon de la terre et du ciel.

Oui, notre peau est le parchemin le plus visible que nous tendons aux autres, notre géographie lumineuse, notre réalité spéculaire sur laquelle viennent s’imprimer toutes les significations qui viennent à notre encontre : le vol libre de l’oiseau, la douce rumeur des collines, les déserts aux couleurs chatoyantes, la fourrure animale, le sourire de l’autre, les flamboiements de l’art. Ô combien tout ceci mérite d’être tenu à distance. Combien ceci doit briller derrière l’écran d’une vitrine. Il faut un écart, une distance, un intermédiaire afin que les choses se constituent en mondes autonomes auprès duquel le nôtre jouera sa partition. Multiples échos d’un monde à l’autre. Etonnantes réverbérations, allers et retours, telle la navette originelle, pulsions diastoliques-systoliques nous disant la courbe généreuse de notre exister en même temps que ce qui la féconde et la porte au-devant de nous avec la qualité insigne d’une révélation

Observons l’image, elle est la vivante métaphore de ce que constitue notre venue au monde. Elle indique la nudité, la réserve, le retrait avant même de réaliser le saut dans l’inconnu. Être Naissance, c’est être comme une marionnette à fils (souvenons-nous du métier à tisser qui édifia nos fibres premières dont, à vrai dire, jamais nous n’échappons), sans doute l’image d’un irrémédiable destin auquel nous opposons le concept de liberté. Certes, liberté à seulement l’énoncer et ceci, l’énonciation, en est l’évidente condition de possibilité (nommer les choses, c’est les amener dans la présence, leur donner corps), liberté que contrecarre toujours l’absurde, que contredit le nihilisme en acte, qu’obère tout ce qui détruit et reconduit à la perte, à l’incompréhension, à l’abîme. D’un abîme l’autre. Ceci justifie que Naissance, s’en extrayant tout juste, choisisse d’en différer la survenue terminale, cet incontournable qu’est la mort, qu’elle se consacre, Naissance, à faire durer, à prolonger le bourgeonnement qui précède toute efflorescence, tout déploiement. C’est pour cette raison d’une tenue sur une lisière que l’œuvre se montre sous des aspects si diaphanes, éthérés, comme si le fait de paraître était une telle prouesse que son mécanisme, à tout moment, menaçait de rétrocéder, de faire se métamorphoser le papillon en chrysalide, autrement dit d’annuler le sens qui se levait pareil à un sublime levain. Etre n’est jamais ceci que cette possibilité de ne plus être. Immense paradoxe qui suspend, au-dessus de nos têtes, la lame acérée de Damoclès.

L’aspect du Modèle, tel qu’il se révèle à nous, dans son étonnante épiphanie, est le clavier selon lequel ces idées trouvent forme et ouverture. La chevelure, sous laquelle se lève l’intellection, est si chenue, si éphémère, qu’on la croirait la messagère d’une impossibilité à élaborer de la pensée, si ce n’est un vague état d’âme, un ressentiment, une réminiscence ayant trait à une vie antérieure qui puisait à même l’illisibilité de son obscurité l’assurance d’une confortable inconscience. D’une illucidité en quelque sorte salvatrice. La poitrine est si menue qu’elle ne saurait encore constituer le socle d’une future génération. La cambrure des reins, la projection ombilicale vers l’avant, autant de signes d’inscription dans le futur que vient aussitôt annihiler le phénomène de retrait du bassin comme s’il manifestait sa volonté de différer son entrée sur la scène du monde. Quant au sexe par lequel s’instaure la rencontre du sexe complémentaire, son effacement est celui d’une gestion si innocente des rapports amoureux qu’il incline vers une discrète virginité. Les jambes, quant à elles, ces moyens de locomotion grâce auxquels investir l’espace et y apposer le sceau de sa loi, voici que leur aspect si frêle, deux sarments, leur intiment l’ordre d’une abrupte immobilité. Enfin, la cheville gauche de laquelle part un lien, constitue l’apparent symbole d’une attache, sinon d’une aliénation. Ne s’agirait-il pas du métier à tisser du destin qui n’aurait pas terminé son ouvrage et retiendrait Naissance dans les limbes ? Bien évidemment, tout ceci n’est que conjectures, hypothèses sur une réalité par définition non préhensible. Cependant, ce qu’il convient de faire, toujours, tisser de réflexions ce qui fait phénomène et nous interroge. Peut-être la seule alternative qui nous est donnée, échafaudant des théories, d’échapper à la nappe dense de la chaîne et de la trame. La seule façon de différer des questions qui font notre siège et nous clouent sur la planche de liège de la métaphysique. Naissance nous l’aimons comme nous aimerions la réverbération de notre propre effigie dans un miroir. Tous, hommes, femmes, sur la Terre, ne rêvons que de vivre notre vie quand bien même une invisible attache nous rappellerait une immémoriale dette, notre appartenance à une sphère invisible qui disposerait de nous et tracerait notre voie avec l’imperium des choses déterminées d’avance. Mais peu importe les fondements sur lesquels nous nous levons. Nous serons amnésiques, s’il le faut, mais nous serons LIBRES, immensément LIBRES !

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 16:27
De l’image et des sèmes multiples.

« Avec un prince, petit ou grand... »
Avec Sonyna.

Œuvre : André Maynet.

[Note préliminaire ou comment entrer dans l’image. Tout clair-obscur (le sujet de cette œuvre) contient en soi, en réserve, de multiples significations qui ne nous sont pas immédiatement accessibles. Le clair joue avec l’obscur en mode d’opposition. C’est pour cela qu’il nous fascine autant qu’il nous égare. Apercevant une œuvre nous nous soustrayons, le plus souvent, à son sens profond, nous arrêtant volontiers à l’apparence des choses, à ce qui vient frapper notre rétine du luxe de l’apparition. Dans cette photographie notre regard se focalise essentiellement sur la figure humaine, alors que tout ce qui l’entoure s’efface de soi-même dans une manière d’indistinction. Ce qui veut dire que, du réel qui vient vers nous, nous ne prélevons jamais que ce qui fait saillie et brille dans la lumière. Nous sommes rarement concernés par les ombres, les détails, qui nous apparaissent comme de simples périphéries, des genres de cosmétiques, étant en réalité des modes d’apparition du sens au même titre que la figure qui se donne sans réserve à l’aune de sa précellence apparitionnelle.

On ne lira le texte qui suit qu’à faire sienne cette nécessaire constatation : tous les éléments d’une image jouent à jeu égal. Voir consiste à débusquer le fragment afin de le mettre en perspective avec la totalité dont il participe en l’accomplissant, tout comme le mot donne à la phrase présence et consistance, y trouvant la sienne en retour. Ceci signifie avec une suffisante attention. « Passante », cette belle effigie que nous livre son auteur ne se donne à nous qu’à faire écho avec les sèmes inapparents et dispersés qui sont les harmoniques de son ton fondamental. Ainsi l’on s’attachera aussi bien à décrypter l’ombre portée au sol que le fond dans sa densité grise, que les trois réverbères qui sont les trois amers nous indiquant le chemin à suivre. Ainsi se dévoile le SENS.]

***

Nous voyons cette image et nous voyons aussi toutes les images du monde qui jouent avec elle en mode relationnel. Par exemple « La Madeleine à la veilleuse » de Georges De La Tour. Quête commune d’une ambiance rare, luxueuse, commise à nous interroger plus avant afin que nous n’en restions nullement à l’écume de la manifestation. La surface des choses ne nous propose jamais qu’un lexique ambigu dont nous ne parvenons pas à comprendre le sens, d’où le malaise parfois, le doute quant à ce qui nous visite, l’étonnement dans le meilleur des cas. Si nous regardons Passante (arrêtons-nous provisoirement à cette nomination) nous faisons le constat d’une anonyme perchée sur un haut tabouret qu’une ombre cerne alors que trois réverbères ponctuent la scène d’une clarté à peine visible. Ici figure ce qu’il est convenu d’appeler un clair-obscur, soit un recouvrement de ce qui consentait à se dévoiler dans la discrétion.

De l’image et des sèmes multiples.

« La Madeleine à la veilleuse ».

Georges De La Tour.

Passante, aussi bien que Madeleine, sont présentes par défaut, le regard ailleurs, indiquant, possiblement, qu’un travail est à faire sur l’image afin d’en assembler les sèmes épars en une figure que nous puissions faire nôtre. Le problème est que la lecture que nous faisons de ces œuvres est partielle, nous en saisissons les prédicats les uns après les autres à défaut d’en réaliser la synthèse. Chaque fragment de la représentation s’isolant dans une manière de superbe autarcie, laquelle se communiquant à notre regard nous propose une vision schizophrénique du monde. Ce à quoi nous avons à nous efforcer : rapporter le fragment à une totalité signifiante. Car tout est passage, médiation, jeu réciproque, renvois de miroirs se réverbérant à l’infini dans une pluralité de signes entremêlés. Passage, disions-nous, comme si les divers éléments du tableau, le personnage, le fond ombreux, les réverbères dialoguaient entre eux dans un genre de polyphonie éclairante. Pas plus Passante ne ferait sens à s’isoler du contexte, pas plus Madeleine ignorant la flamme de la bougie, les livres posés sur la table ou bien la tête de mort qui rehausse ses jambes de l’empreinte d’une métaphysique. Toujours l’à-portée-des-yeux se révèle à nous avec évidence alors que le lointain, l’inaccessible, demeurent postés dans une lisière intraduisible. Toujours la physique vient à notre encontre avec ses contours précis, ses formes dont nous sommes persuadés qu’elles contiennent la totalité du réel sans qu’il soit requis d’en chercher les lignes de force souterraines, les linéaments le travaillant de l’intérieur. Toujours le méta nous échappe qui dit l’au-delà, l’insaisissable, l’invisible, le non-préhensible. La signification partielle plongeant sous la ligne de flottaison de l’interprétation.

Mais nous sommes ainsi faits que nous nous contentons, le plus souvent, d’une vue proximale s’emparant du relief, des saillies, des éminences alors qu’une vue distale se fût dotée d’un regard plus juste investiguant les ornières, les traits gravés, les sillons, les failles par où le sens se complète et parvient à sa parution ultime. De la nécessité d’un holisme où chaque chose s’éclaire de la proximité de l’autre. Nous disons, successivement, sans souci de signifier, belle ; la ; rose ; est comme des enfants joueurs qui s’entraînent au plaisir du babil. Faire venir ses les lèvres des bulles lexicales et les faire éclater dans l’air sans autre justification que l’émission orale, la vocalisation, le bruit ludique du langage. Nous n’avons alors que des blocs indéfinis, flottant dans l’espace, sans liens apparents, si ce n’est d’être des énonciations libres de toute préoccupation quant à la constitution d’une signification particulière. Et, maintenant, nous disons la rose est belle. Il n’est guère besoin d’une longue explication pour que l’intention du locuteur nous apparaisse clairement. La médiation réciproque des mots les a constitués en une proposition riche de significations multiples. Ce que les mots isolés dissimulaient, la phrase nous en fait la singulière offrande. Du mot-fragment à la phrase-totalité il y a le même écart que celui constaté de la simple étoile à l’immensité du cosmos. Le même que celui existant entre Passante et tout ce qui fait fond et ne se montre que dans l’à peine profération, simple chuchotement du bout des lèvres. Et, pourtant, ce discours à bas bruit, il nous faut l’entendre afin de ne pas demeurer sur le bord de l’image, alors que la fiction est seulement en voie de paraître.

De l’image et des sèmes multiples.

Mais, Passante, où est-elle dans le confondant événement du monde ballotté entre un chaos toujours présent et un cosmos qui essaie d’en ordonner les significations, comme si la raison voulait fouiller dans le bric-à-brac du réel pour extraire quelque chose d’organisé, de visible ? Où est-elle, Passante ? Eh bien elle est située au point exact, à la jonction des contraires, sur cette haute assise qui s’illustre comme le travail d’une raison ordonnatrice du sens. Regardons à nouveau l’image, non comme si elle était constituée d’éléments séparés jouant pour eux-mêmes la partition de l’exister, mais dotons-nous d’une vision globale qui installe chaque chose en relation avec l’autre. Comme si une multitude de miroirs invisibles focalisaient l’image, la réverbéraient à l’infini dans une myriade de sens complexes toujours renouvelés. Pensons simplement à l’étonnante réalité holographique dans laquelle chaque fragment ne vit pas pour soi mais contient, en réduction, l’ensemble de ce que signifie l’image totale. Microcosme contenu dans le macrocosme qui le reflète et le fait se déployer, à son tour, dans un luxe polychrome où rien ne s’arrête jamais, comme dans les figurations en abîme ou bien les poupées gigognes engendrant toutes les poupées imaginables, jusqu’au vertige de ce qui n’a ni lieu, ni espace mais les contient tous comme son pouvoir le plus prodigieux. Ici, avec Passante, il nous faut donc apprendre à voir. Et nous ne verrons jamais mieux qu’à partir de l’essence de cette représentation qui est la mise en relief d’un clair-obscur. De ce clair-obscur partent toutes les significations ontologiques qui y reviennent comme par un effet de réverbération sans fin. Pluralité des sèmes qui se ressourcent à la même racine et déploient leur merveilleuse efflorescence.

Ce qu’il y a à comprendre du clair-obscur, c’est, bien évidemment, l’opposition fondamentale entre l’ombre et la lumière, leur étrange dialectique qu’une vision héraclitéenne du monde réconcilie en les fondant dans une même vision unitaire. Du cœur de l’ombre naît la lumière. De l’intime de la lumière se déplient les ombres. Fonction de convertisseur de l’aube qui médiatise nuit et jour. Fonction identique du crépuscule qui fait se mêler les eaux diurnes aux courants nocturnes. Rien ne divise, rien ne différencie qui installerait un fragment de réalité ici, un autre là, sans qu’aucun lien ne puisse en assurer le subtil mélange. Toute réalité est de nature alchimique et il n’y a pas de hiatus, de perte de qualité du plomb à l’or, seulement le travail du temps dont l’athanor est le lieu symbolique. Pas plus qu’il ne saurait y avoir de césure, de dualité entre le corps et l’esprit, le sujet et l’objet. Le corps sécrète l’esprit qui féconde le corps. Le sujet observe l’objet qui, en retour, vu, devient voyant. Car le fruit que nous regardons, aussi bien que Passante sur son assise nous observent à l’aune de leurs propres significations. C’est notre regard qui a donné acte à cette Effigie, c’est notre conscience qui lui a communiqué des sèmes ontologiques (de l’être) par lesquels elle atteint un coefficient de réalité égal au nôtre. Le vu vaut le voyant et le voyant le vu dans une simple opération de réversibilité. L’être n’est pas entièrement contenu dans le récipient anthropologique comme si la jarre humaine, seule valeur de mesure ( L’homme est la mesure de toutes choses - Protagoras) constituait l’étalon universel grâce auquel connaître. Le mouvement n’est nullement orienté de manière univoque de la jarre vers ce qui n’est pas elle, mais s’institue en trajets plurivoques au cours desquels une image spéculaire réciproque accomplit le sens en totalité.

Pour rendre cette démonstration plus évidente, Passante (qui constitue le seul profil humain de l’image) n’a aucune prévalence sur les autres figurations, le demi-cercle d’ombre à ses pieds, le fond grisé sur lequel apparaît le tabouret où elle est juchée, les trois réverbères qui ponctuent l’espace derrière elle. C’est seulement notre projection privilégiée en direction de la cible anthropologique qui nous porte à le croire. Enlever un seul de ces objets, c’est soustraire un prédicat et modifier l’ensemble de l’économie de l’image. De la même manière aucun objet du monde ne peut être dissimulé à notre perception sans que l’équilibre de l’ensemble ne s’en trouve affecté. Ce que nous voulons dire c’est qu’une saisie adéquate des formes n’en doit négliger aucune, fussent-elles des moins apparentes, des plus cryptées qui soient. Evoquer l’arbre, c’est en même temps s’adresser à ses racines, à leur voyage souterrain, au monde chtonien, aux fruits qu’il portera, à la pomme de la genèse, à ce qu’elle vaut pour notre compréhension de l’éthique, des devoirs, du péché, de la culpabilité dans l’orbe des croyances judéo-chrétiennes. Cette visée s’inscrit totalement dans une approche phénoménologique, laquelle s’ingénie à débusquer ce qui, toujours, cherche à échapper aux sens sous l’écorce têtue des apparences.

Si la proposition plastique ici présente se donne sous l’aspect d’une théâtralité hiératique, d’une présence tout empreinte d’immobilité, ce n’est qu’à la lumière d’une saisie conceptuelle immédiate. Il y a quantité de mouvements sémantiques tissés en arrière-plan. Située au confluent de cette lumière qui émane de son corps pareil à celui d’une sculpture de marbre, à la limite de l’ombre qui semble en reprendre le coefficient de visibilité, cette œuvre nous invite, bien au contraire, à y découvrir tout ce qui change, s’écoule, oscille en permanence entre un espace figé et son ouverture, entre un temps arrêté et sa fuite permanente. Il nous faut traverser les apparences, rechercher ce qui se dissimule et porte la signification à son acmé si nous consentons à mettre en relation ce qui, par essence, l’exige comme son pouvoir-être le plus propre. Nous ne comprendrons jamais mieux cette image qu’à la reconduire à la pluralité des sèmes qui la parcourent de l’intérieur à la manière d’un sang, d’une lymphe. Ici sont présents, en même temps, les signes qui nervurent la proposition plastique à la mesure de ses lignes de force sous jacentes. Si l’essence de cette œuvre est bien le clair-obscur, soit la dialectique de l’ombre et de la lumière, alors il nous faut nous disposer à voir ce que cette différence, cette polémique, cette opposition contiennent d’autres présences s’y inscrivant selon une analogie, une ressemblance, une manière de gémellité sémantique. Porter à la vision ce clair-obscur, faire efflorescence de la rencontre du jour et de la nuit, c’est, d’un seul et même mouvement, initier tous les couples d’opposition qui font phénomène sous ce qu’il est convenu d’appeler la Vie.

Mais avant d’aller plus loin, tâchons de voir ce qui, en Passante, l’anime comme de l’intérieur. Le demi-cercle d’ombre est, à la fois, la métaphore de la belle courbure de la terre qu’enveloppe la toile unie de la nuit. Sous ses pieds dort cet inconscient qui la détermine à son insu en même temps qu’il se dispose à être dans le fond grisé auquel nous attribuerons la valeur de l’aube, ce messager faisant communiquer les songes avec les pensées du réel. Et le haut tabouret ne signifierait-il pas ce mouvement ascendant, cet élan, cette transcendance par laquelle Passante s’extrayant de la pesanteur de la matière se hisserait au-dessus des contingences afin de gagner sa part d’inaliénable liberté ? Quant aux trois réverbères si discrets qu’ils sembleraient n’être là qu’à titre d’anecdote, ne seraient-ils pas les trois extases temporelles du passé, du présent, de l’avenir grâce auxquelles l’être se dote des jours et des heures qui le tissent en son essence, tout comme l’air porte l’oiseau et autorise sa trajectoire ? Enfin, cet écho blanc qui détoure le corps et le fait vibrer sur un genre d’indétermination (ce fond si mystérieux), ne serait-ce pas l’empreinte, l’aura, le genre de mandorle rendant visible, à la fois, le langage, la conscience, la pensée, ces inatteignables dont la seule représentation possible se confond nécessairement avec cette singulière nébulosité ou bien avec le surgissement d’une métaphore, l’incision blanche du vol de la colombe dans le fluide de l’éther ?

Et Madeleine, dans son attitude de réserve extrême, dans son apparition sur le mode du mystère, quelles contradictions se dérobent à notre regard, quelles interrogations que nous aurions laissées en friche ? La bougie, d’abord, cette flamme si droite qu’elle semble ne jamais vouloir s’éteindre, cette vive clarté apparaissant comme le contrepoint de toutes les zones d’ombre, n’est-elle pas présente à seulement vouloir nous indiquer la nécessité de la lumière de l’esprit, la clarté sans pareille de l’intellection, la braise de l’âme lorsqu’elle est confrontée à l’obscurité de la caverne, là où les hommes aveuglés par les apparences n’ont même pas conscience de l’astre solaire dans le bleu du ciel, la marque de sa vérité qui éblouit toutes choses et s’impose comme le seul dieu à vénérer ? Et la poitrine de Madeleine, ce site nourricier qui assure vie et longévité, fait signe vers l’amour, aussi bien conjugal que filial, comment ne pas le mettre en rapport avec cette troublante tête de mort nous rappelant les rives destinales de l’exister. Thanatos perçant sous Eros. La passion dissimulant la condition tragique. L’inatteignable éternité puisque notre cheminement est éminemment mortel. Et les livres posés sur la table ne sont-ils pas l’image de la connaissance s’opposant à la densité des ténèbres qui entourent la figure à la manière d’un continent noir, dangereux ? Et l’attitude pensive de Madeleine qui ferait penser au Philosophe en méditation de Rembrandt, ne constituerait-elle pas l’infranchissable abîme entre la contemplation des Idées, la verticalité de l’Absolu et la tentation de la chair, l’inclination toujours peccamineuse à laquelle les genoux dévoilés de la figure féminine nous inviteraient comme à une cérémonie païenne adoubée à la sphère des plaisirs ?

Nous le voyons bien il y a toute une trame sémantique qui joue aussi bien pour Passante que pour Madeleine. Chaque détail contribue à la figuration de l’ensemble et ne se contente pas de cette mise en scène formelle. C’est l’ensemble de l’être qui est engagé dans la moindre de ses liaisons à la manière d’un destin qui filerait sur le rouet de l’existence le fil invisible auquel la quadrature de l’Existant est assujettie comme à son projet le plus probable. Toute figure humaine est ainsi faite qu’elle s’affilie aussi bien à l’exercice de sa propre plénitude dont son corps paraît l’assurer, mais en même temps de toute une constellation de signes qui en sont comme les épiphénomènes.

Tout ce qui est argumenté jusqu’ici, le rapport de la territorialité d’un corps avec son extra-territorialité, la configuration étoilée qui l’accompagne afin qu’un sens s’édifie, tout donc peut se synthétiser en deux polarités uniques : celle du Même et du Différent. Tout dans le corps du sujet est le Même que lui ; tout à l’extérieur en Diffère si essentiellement que se manifestent quantité de phénomènes de l’ordre de l’étonnement, de la confrontation, de l’hostilité parfois. Vérité en-deçà du corps, erreur au-delà, pour paraphraser la célèbre assertion pascalienne. Si nous regardons avec suffisamment d’acuité ce qui se joue dans la relation du Sujet représenté par rapport à son contexte de surgissement, alors s’installent de verticales dialectiques, alors se présentent des mondes si différents qu’ils sembleraient purement incompatibles si l’intellection humaine n’était là afin d’en assurer l’unité car l’être est toujours auprès du monde, jamais hors du monde comme s’il avait à effectuer un saut pour être au contact des choses. Aussi, si l’on ramène notre vision aux antinomies qui structurent le monde sur le mode des grandes oppositions binaires, voici ce qui se manifeste aussi bien pour Passante que pour Madeleine :

Ce que Passante et Madeleine retiennent dans le secret de leur parution, dans l’amplitude de leurs oppositions, de leurs supposées antinomies, dans ce clair-obscur qui donne la flamme tout en s’abolissant dans l’ombre, c’est rien de moins que ceci : le subtil battement du nycthémère où le jour le dispute à la nuit ; la somptueuse transition du néant à l’exister ; le comblement du vide au profit du plein ; la succession du rythme cardiaque de la dilatation diastolique à l’éjection systolique ; le gonflement de la respiration et son retrait ; le geste de l’amour dans son balancement immémorial ; la lutte d’Eros et de Thanatos d’où triomphe la génération ; le flux et le reflux des hautes eaux ; l’interpénétration des principes féminin et masculin du yin et du yang ; la Lune jouant en mode inversé par rapport au Soleil ; le froid attendant la chaleur ; le suspens se retenant avant l’élan ; le trait sur le point de devenir forme.

C’est tout ceci que nous disent Passante et Madeleine faisant jouer dans l’ombre les esquisses avec lesquelles elles surgissent dans la lumière de l’art qui n’est jamais que cette illustration des modalités en réserve dans ce qui, feu ou bien eau, air ou bien terre constitue les dimensions opposées mais complémentaires par lesquelles l’être se donne et nous requiert comme ses exigeants exégètes. Car toute chose, y compris la plus modeste, signifie et s’adresse à nous afin d’être comprise. Aussi bien la présence minuscule de la fourmi que celle du pachyderme, aussi bien la vôtre que la mienne. Nous ne sommes qu’à être des signes en quête du sens. Ce n’est pas à défaut de le savoir. Seulement une passagère négligence qui scinde notre vision en deux : d’un côté l’avers, de l’autre le revers alors qu’il s’agit d’une seule et unique chose, cette médaille sur laquelle l’homme grave son effigie. Qui est sans pareille ! Toujours un clair-obscur dont il nous faut être le médiateur, le passant tant que l’heure s’offre à nous comme l’ineffable don qu’il est.

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 09:33
Balancement ontologique.

« Ford Transit ».
avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Balancelle était ce genre de parution dont, au premier abord, il n’était possible de rien dire. Je veux dire de précis, de palpable, de repérable qui eût pu constituer l’amorce d’une biographie. Ces êtres qui toujours nous échappent, qui s’enveloppent de mystère, combien ils sont plus précieux, intéressants que ces individus immédiatement lisibles, dont le plus souvent on a fait le tour à seulement en apercevoir la silhouette. Balancelle, ce sobriquet que je lui ai attribué dès ma première vision, ne tient qu’à l’impression dont elle est porteuse, à l’aspect qui se dégage de cette manière de flottement, soleil diffus perçant la brume, un à peine exhaussement d’une couleur de terre au-dessus des feuilles mortes. Posséder, du premier empan du regard, la colline, le boqueteau, l’oiseau ou bien l’homme rencontré dans le dédale des rues ne nous éclaire pas sur qui est devant nous dans la pure évidence. On croirait à la levée d’une vérité mais, en réalité, c’est d’une fuite dont il s’agit, d’une dérobade sous les auspices ambigus de la délivrance immédiate de soi. Ceci n’existe pas ou bien rarement. Comment, en effet, se confier et prêter allégeance à ce qui surgit dans la clarté qu’à mieux nous berner, à nous égarer dans les ornières d’une compréhension biaisée ? Ce sont les parcimonieux, les dissimulés, les secrets qui, en attente d’une prochaine connaissance d’eux-mêmes nous invitent à la joie d’une découverte aussi pleine qu’intime.

Mais il faut sortir des généralités, ranger les abstractions dans quelque coin du concept et porter attention à ce qui veut bien faire phénomène dans l’évidente simplicité. Bien que Balancelle ne fasse pas partie de mon horizon quotidien, voici l’esquisse que je peux en tirer d’un premier jet, il sera toujours temps de gommer ensuite. Balancelle je la vois comme une rare, une méticuleuse qui avance dans la vie à la manière chaloupée du caméléon, un pas en avant, un suspens, un pas en arrière, un autre vers l’avant de manière à ce que le cheminement exercé à l’aune de la raison et de l’ouverture de la conscience soit autre chose qu’une progression au hasard, une sorte d’aventure excipant de son propre événement. Balancelle pour dire l’hésitation, le fait mûrement soupesé, l’expérience étalonnée à la mesure d’une sagesse, la mise sur les plateaux d’une balance du pour et du contre, du noir et du blanc afin que de cette possible indétermination originelle puisse s’affirmer l’exercice d’une liberté. On n’est jamais aussi libres qu’à avoir longuement soupesé les choix, les avoir métabolisés dans le creuset de l’empirie, les avoir portés dans le processus alchimique de notre psyché afin que, jugés en leur fond, ils puissent prétendre à une existence authentique, non redevables de la première contingence s’offrant comme la seule ressource. Lorsque, devant la lumière des yeux, une Effigie se révèle à nous dans la pureté, comment pourrions nous nous soustraire à notre devoir d’accueil ? Balancelle est là, posée sur le tain d’un miroir, cette métaphore du reflet narcissique de soi, abandonnée avec confiance à la légende - la vie -, qui, bientôt va faire son grésillement de braise. Pour l’instant l’environnement immédiat de Balancelle - une automobile à demi immergée, deux bougeoirs de verre portant deux courtes flammes qu’enveloppe la gemme d’une clarté -, nous n’en percevons guère les tenants et les aboutissants comme si nulle interprétation ne devait produire son efflorescence à partir des sèmes portés par l’image. Mais c’est simplement parce que notre tête est prise dans des mors d’acier, notre imaginaire congelé parmi les arêtes de glace, notre songe immolé dans les rets d’une impossible profération que nous demeurons au bord de l’abîme, les yeux hagards et les oreilles emplies de résine. Regarder est apprendre à déciller son âme, lui restituer les ailes dont elle était porteuse dans le large fleuve de l’empyrée avant même qu’elle ne nous connaisse et ne vienne se loger dans notre site ombilical puisque, aussi bien, celui-ci est le lieu de notre généalogie, donc le recueil de ce principe qui nous anime et nous fait être au-delà de la corolle de l’amibe et de la densité de la pierre têtue.

Mais laissons-nous donc aller sur les rivages féconds et révélateurs de l’intuition. Regardons l’image comme si nous en étions l’une des composantes, peut-être la trame du papier ou bien la pellicule glacée qui reflète l’infini spectacle du monde. A moins que nous ne devenions, comme par magie, l’une des entités habitant la scène, la rendant lisible aux yeux des découvreurs, des explorateurs de significations, cette outre pleine des sucs de l’intelligence, débordant du soleil du nectar, portant au-dehors les flux qui l’animent, l’image, et nous la destinent à la manière d’un don subtil. Soyons Balancelle elle-même en ses stations ontologiques successives. Balancelle n’est pas seulement cette belle et délicate apparition qui focalise le regard et le retient au centre de la composition. Ce serait trop simple. Toute visée d’une chose du monde est complexité, réseau infini, entrelacement, conflagration d’allées et venues, de temporalités qui en tissent la toile signifiante. Nous disons : Balancelle est Elle d’abord - comment pourrait-il en être autrement ? -, mais elle est aussi tout ce qui vient à son encontre, l’automobile dans le fond, les bougies sur l’avant-scène. Certes cette assertion est étrange qui dit l’être-humain sous l’apparence du véhicule, sous celle d’un objet fût-il commis à illuminer, donc à ouvrir une voie dans le maquis des ombres qui dissimulent et soustraient à notre libre arbitre un contenu dont nous pourrions faire notre miel, le désigner comme possible ambroisie pour notre intellect, breuvage pour la dimension poétique dont nous assurons le recel dans notre intime, pareil à l’eau avant sa résurgence sous le ciel. Etrange donc, étonnant tout comme la philosophie qui nous enjoint, toujours, de poser la question de l’être et d’en demeurer les gardiens tout le temps dont notre conscience sera habitée des dispositions à forer la peau compacte du réel.

Mais admettons ceci, la triple parution de Celle que nous tentons d’approcher, comme s’il s’agissait de trois perspectives selon lesquelles, dans l’espace et le temps, toute esquisse anthropologique avait à se donner. Balancelle est présente à elle-même, mais aussi à tout ce qui est et se pose dans l’orbe de son regard. Regarder une chose est la douer de sens, l’habiter, lui donner accès à l’univers des formes, la faire rayonner depuis son intérieur jusqu’à la portée ultime de ce qui se manifeste et demande à être décrypté, interprété, manduqué afin que, de ces nutriments ingérés, s’élève une infinie compréhension de l’univers disponible. Les trois amers du dessin dessinent une ontologie concrète, celle qui amène toute présence à outrepasser la nacelle étroite des significations contenues à l’intérieur de notre propre subjectivité, ce sanctuaire du corps qui déborde toujours son objet de manière à s’approprier la totalité du réel. Ce que j’affirme, c’est que ces trois balises proposées au regard du Voyeur correspondent aux trois instances dont l’être-au-monde dispose afin de s’annoncer, à savoir : Avoir ; Faire ; Être. Comment illustrer ce qui s’énonce comme une pétition de principe, une apodicticité qui paraît indépassable ? Mais seulement en postulant l’idée selon laquelle dans sa première configuration, - l’automobile -, Balancelle expérimente le premier état de la forme verbale existentielle : Avoir. Selon la seconde, elle coïncide avec son état actuel, ce corps si diaphane qu’il semblerait absent de sa propre figuration : Faire, même si l’apparence semble dénoncer aussitôt ce qu’elle affirme. Balancelle ne FAIT rien d’autre que FAIRE de son corps le lieu d’une possible concrétion charnelle. Enfin, dans la troisième, ces bougies en train de se consumer, se montre la dimension prévalente et essentielle : Être. Ces flammes aussi droites que lumineuses en dressent la fière oriflamme, la bannière étoilée flottant dans l’azur infini comme une parole de source, une inépuisable fontaine, le surgissement d’une eau de jouvence.

Mais nous ne saisirons jamais mieux ces trois états qu’à les situer dans la genèse d’une continuelle métamorphose, une manière d’échelle des tons dont le niveau le plus bas est lié à la capacité pour l’homme d’amasser des avoirs, de collationner des objets, de s’adonner à la cécité matérielle qui reprend d’une main ce qu’elle accorde de l’autre. Puis, insensiblement, à l’aune d’une nécessaire prise de conscience, l’avoir glisse en direction du faire et c’est le domaine de la main et des activités artisanales au travers desquelles l’humain dépose sur les choses l’empreinte dont il est le sceau originaire. Enfin, au niveau le plus élevé, le plus subtil, avoir et faire encore trop poinçonnés d’une apparence dense et têtue, le cèdent à la seule posture qui vaille afin que la trilogie portée à son acmé parvienne à sa quintessence, se déployer dans l’espace sans limite du langage, de la sublime poésie, de l’art en ses plus belles manifestations, de l’esprit dans la courbe ascendante de son intellection.

C’est ceci que nous dit cette image depuis le centre de son dépouillement : partir de ce qui brille dans la matière comme premier signe de propriété, immédiate satisfaction, remise à soi des biens qui nous sont extérieurs et rayonnent à la façon de pépites nous fascinant à la puissance de leurs fragments. Puis, lassés de ces possessions qui toujours promettent et jamais ne tiennent, c’est à l’habileté artisanale que nous confions la courbe de nos jours : il s’agit toujours d’objets, mais ils sont notre création et ne se présentent plus passivement à nous. Puis l’exigence demandant toujours plus de présence et de qualité nous consentons à laisser derrière nous ces concrétions spatio-temporelles qui, en fait, n’étaient que des illusions et nous nous en remettons aux objets intellectuels, à l’ample méditation, à la merveilleuse contemplation. Si nous voulions faire appel à la métaphore germinative, sans doute la moins indigente qui soit afin de faire apparaître les trois stances auxquelles se confie toute conscience soucieuse d’une vérité, nous pourrions dire que, par rapport à la graine, l’avoir se constituerait en cotylédon, donc en pure intériorité dense, inconsciente de sa propre réalité, alors que le faire se développerait en albumen, cette matière déjà moins occluse, en partance pour une ouverture et la dernière étape en serait le tégument, véritable tremplin ontologique donnant accès à la vue accomplie par laquelle l’être est à soi comme il est au monde et aux autres dans la plus belle dispensation qui soit.

De l’être-automobile jusqu’à l’être-flamme se consumant dans sa propre essence en passant par l’être-soi dans la densité et la complexité de sa chair, voici portée à son accomplissement la vision dont le spectacle s’appuie sur l’à-portée-de-la-main pour surgir dans l’à-portée-des-yeux, irremplaçable regard qui ne saurait souffrir aucune comparaison. Nous voulons regarder sans distance, regarder dans l’être et nous confiner dans le silence. La seule chose en soi qui en soit digne. Ceci nous le pouvons, il ne tient qu’à nous de nous disposer à voir !

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 09:34
Quelque part hors du monde.

« Quand un ange passe ».

Œuvre : André Maynet.

Sur lui, l’Ange, il y avait quantité de discours, pléthore de croyances et une infinité de rêves dont on ne pouvait saisir que d’invisibles fils, comme autant de pleurs de la Vierge. Au demeurant, parlant de l’Ange, on ne savait pas très bien au sujet de qui on s’exprimait. De la mythologie célestielle, du carrousel d’entités translucides situées hors du monde, de la femme désirée et toujours inaccessible ? Alors on disait, alors on baguenaudait, alors on se référait aux « Grands Hommes » afin que, du haut de leur science, ils vinssent poser sur nos âmes meurtries le baume de l’apaisement.

Les plus optimistes ou peut-être les plus naïfs, tant l’une de ces conditions dissimule l’autre, disaient, citant Bernanos :

“Dans chaque petite chose, il y a un ange.”

D’autres, évoquant une phrase issue de « Fêtes de la patience » de Rimbaud faisaient allusion aux espaces ouraniens comme l’image la plus accueillante de son être :

“Le ciel est joli comme un ange.”

Enfin, d’autres, possiblement esthètes, en référaient aux paroles de Michel-Ange, le bien nommé :

“J'ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer.”

Et, lisant ceci, l’on s’apercevra que de l’Ange on traçait les contours flous sans jamais l’avoir vu, sans nullement l’avoir placé dans une aire préhensible, sans avoir entendu le son de sa voix. Il en est de l’invisible, de l’inapproché, du supposé comme des territoires d’Utopie enfermées dans leurs cercles concentriques d’imaginaire qui disparaissent à même leur évocation. Et pourtant l’Ange existait et de façon si évidente qu’on en était possédé en son entier tout comme un jeune nourrisson se confie au sein de sa mère qu’il ne voit plus à force de l’halluciner et de le faire sien, infinie dyade où le sujet se confond avec l’objet même de sa quête. Or, indubitablement, l’Ange on ne pouvait le fonder en raison, on le confiait à la fonction intellective de l’être, on le dissimulait si bien dans le creux de quelque secret qu’on avait fini par le rendre transparent, inaudible, dénué du toucher qui eût pu nous le rendre perceptible. En fait l’Ange c’était nous puisque, aussi bien, on ne pouvait jamais l’éprouver que dans son enceinte de peau et nullement à l’aune du discours de l’autre. S’il était, il ne pouvait être qu’à l’intérieur de notre citadelle. Mais, peut-être, l’avions-nous simplement inventé ! Donc le réel était là avec sa charge d’ambiguïté et son incontournable mystère. Nous étions ce que nous cherchions à savoir mais ne l’entendions pas. Et limiter notre compréhension à cette très vague intuition ne laissait pas de nous réjouir car l’inconscience, parfois, est le meilleur viatique que nous puissions nous administrer afin de demeurer indemne de fâcheuses opinions narcissiques. Peut-être étaient-ce les joyeux hédonistes qui vivaient dans la félicité le rapport à l’Ange, sans même se poser la question de sa nature. Ou bien encore vivions-nous sous l’autorité des paroles pascaliennes sans bien en percevoir la portée. Car, en effet, comment regarder adéquatement la formule célèbre autrement que dans sa dimension première, à savoir que souvent, nous les hommes, oscillons pour le pire et le meilleur entre Terre Promise, Charybde et Scylla. Une fois dans le souverain Bien, une fois dans la Chute. Et, la plupart du temps l’assertion de l’écrivain des Pensées, nous la prenions à la légère comme si elle ne résultait que du constat d’un quotidien dont il convenait d’oublier les événements aussi vite que passaient les secondes.

“L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. ”

A approcher notre regard du concept, les choses s’éclairaient d’étrange manière. Car faire l’Ange voulait dire renoncer au feu de ses passions et devenir semblable aux dieux. Faire la bête n’en étant que la sombre contrepartie indiquant la faiblesse de l’homme, son incurie à s’élever, son inclination à sombrer dans la soue animale et à enduire son corps d’une irrémédiable fange. Ici se disait, en termes anodins, une réalité qui ne l’était pas, dont la face la plus lisible traduisait la grandeur de l’homme en même temps que sa constante misère. Et, afin que son allusion ne demeurât pas dans le flou, le Moraliste ajoutait :

« Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre. »

Ainsi le savoir, pour élever son âme, devait faire une sorte de grand écart ontologique entre l’Ange et la bête mais afin de les rassembler, finalement, en une même intuition. Sans doute convenait-il de passer d’un état à l’autre de façon à ce que, instruit des deux conditions, notre esprit pût démêler le bon grain de l’ivraie. Il fallait donc admettre que le fond de notre nature fût en perpétuelle guerre, en continuel conflit avant même que nous pussions consentir à choisir l’étoile plutôt que l’infime mesure du ciron.

Mais il faut maintenant sortir de ces bien sérieuses considérations métaphysiques et donner site à Celle qui a orienté notre parole en direction de ce qui la dépasse mais aussi nervure son être. Car sous l’innocence dort toujours la bête peccamineuse. Nous ne regarderons que l’innocence. Du moins si nous en sommes capables. La nôtre donc puisque c’est nous qui sommes l’Ange, parfois. Mais laissons parler Celle qui nous fait face dans son insondable même, dont jamais nous ne descellerons le secret :

« C’est si troublant de sentir en soi comme une étrange marée, des flux et des reflux auxquels il faut intimer l’ordre de demeurer dans la quiétude, de connaître l’oubli afin qu’une perspective angélique se puisse dégager de Celle que je suis, au moins dans la grâce d’un instant. Derrière moi se dresse, dans un halo indistinct, le fond dont je proviens qui semble n’avoir point d’origine comme si j’étais née du Rien pour mieux y retourner ensuite. C’est si éprouvant d’être et de ne le savoir que dans l’indistinction. De moi l’on dit le visage de plâtre ou bien de gypse, la figure de mime triste, l’oblongue mélancolique, le regard oblitéré par une naturelle modestie. Il faut cette réserve. Il faut cette humilité et, ainsi, le tumulte intérieur s’affaisse et éclot la fleur de Lotus, cette perfection qui ne dit rien, n’affirme rien, se déploie seulement dans la blancheur de sa corolle. Mes traits sont si effacés. A peine l’arc plus sombre des sourcils. La tige droite du nez. La pliure des lèvres closes sur le silence. Les cheveux glissent infiniment le long de ma tête, geste de réserve et de repli, tout comme les yeux se dissimulent à l’ombre des paupières. Et mon cou, cette perte vers l’aval du temps, cette fuite qu’effleure à peine la mousseline du linge, ses plis ourlés de cendre fine, son amplitude qui cache mon corps et le reconduit à l’anonyme de la jarre, de la jarre qui résonne infiniment de son vide intérieur. Un bras disparaît dans l’étole de la vêture comme s’il n’était commis qu’à se saisir lui-même, à ne connaître que la pureté, à ne jamais éprouver la souillure. Et ma main, cette conque souple qui retient l’écume du tissu, laisse à peine deviner le doux gonflement de ma gorge qui nourrit la poésie et réserve aux dieux leur singulière ambroisie. Oui, des plumes volent tout autour de ma silhouette, tout comme les colombes tissent de leur vol discret la toile de la paix, du repos, de la plénitude d’être. Non, ne parlez pas ! Offenser le silence c’est déjà ouvrir la porte à ce qui entaille, se disperse dans le multiple, chatoie et traverse l’espace avec ses miroitements, ses apparences, ses reflets infinis. D’ailleurs, ce que vous entendez là, je n’en ai prononcé nulle parole. Comment les mots pourraient-ils franchir le sceau de mes lèvres jointes, faire leur grésillement dans l’air étonné ? Les mots n’ont été que les vôtres. Seulement les vôtres. Vous n’avez pas parlé, me dites-vous ? Jamais les Anges ne parlent, ils pensent seulement et leur chant envahit le ciel de leur belle complainte. Alors cessons de penser, voulez-vous ? Rien, jamais, n’égale le silence ! Ainsi se scelle le mystère de l’être. Dans l’épuisement du langage. Je me retire avant que vous ne tentiez en moi la bête. Ce serait infiniment triste d’échouer sur les rivages qui ne s’ouvriraient qu’à me confondre avec le félin, fût-il Abyssin ou bien Sphynx. Sans doute est-il préférable que je dissimule mes griffes, ne pensez-vous pas ? »

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 09:12
Soi dans le miroir du monde.

« Fleur de sel ».

Œuvre : André Maynet.

Elle était une Inconnue. Elle était si peu apparente aux autres, à Elle-même, qu’Elle n’avait pas encore reçu de nom. On pouvait aussi bien la confondre avec le voile du nuage, le destin léger de la brume, la promesse de vent à l’horizon du monde. Elle était une présence si subtile, une ligne si éphémère qu’Elle eût pu s’effacer des allées de poussière sans même qu’on s’en rendît compte. C’était tellement bien, c’était si réconfortant de demeurer dans la pliure d’une idée, de méditer dans la nervure d’un songe. Être soi et en même temps n’être personne. C’était un sentiment si beau qu’il tutoyait l’absolu et nulle chose sur Terre n’eût pu égaler cette marche légère pareille à celle des gerridés, ces Patineurs d’eau qui glissent insensiblement sur l’onde, leurs pattes de verre dessinant des cercles de lumière alors que leur corps oblongs sautillent comme l’enfant espiègle. Donc Innommée progressait dans la vie avec la discrétion d’une poésie dans la neuve lueur de l’aube et c’était comme un fin grésil qui aurait poudré le ciel de sa longue absence.

En réalité Elle voyait beaucoup de choses, de la plus ténue jusqu’à la plus apparente mais Elle ne s’apercevait pas Elle-même. Elle voyait la dentelle des montagnes faire leurs lignes blanches au plus haut de l’éther. Elle voyait le dôme dilaté de la mer, ses courants, ses houles fomentées par la Lune, ses mille braises semées par les Etoiles. Elle voyait le lent balancement des arbres, leurs ramures traversées du vol gris des oiseaux, les ruisseaux de vent qui se dispersaient loin dans un brouillard floconneux. Tout cela Elle le voyait. Tout cela Elle en sentait les effluves dans son antre de chair et il n’était pas rare que le Mistral ou bien la Tramontane ne vinssent poindre sous sa peau, juste à la jonction des pores et de la vue des hommes. Mais nul Existant n’avait jamais aperçu sa fuite longue, la trace de son inapparence, son empreinte se confondant avec les écorces ou bien les blanches racines des géants de la Terre. Elle ne faisait sens qu’à être semblable au rien, au peu, au presque survenu dans le dépliement de la rose ou bien la mue de la chrysalide. Une à peine insistance. Un genre de mélodie si faible qu’on l’eût crue abreuvée à sa propre source. Se déplaçant Elle ne faisait ni bruit, ni mouvement, aussi discrète que la corolle du soufi traçant en silence la courbe de l’être.

Pourtant, un jour pas plus haut que les autres, un jour sans cause ni conséquence, Absente porta ses pas en direction d’un frais vallon où dormait un lac à la consistance si légère qu’on l’eût confondu avec ces estampes nippones aussi mystérieuses qu’impalpables. Voyageuse était peu vêtue. Quelques cheveux bruns en cascade. Une poitrine aussi menue que des raisins de Corinthe. Un chiffon noir ceignait l’un de ses poignets. Des chaussettes zébrées couraient le long de ses jambes alors que de simples chaussures semblaient la relier au sol dans une espèce de distraction. Maintenant la voici accroupie sur ses talons comme le font volontiers les Orientales, portant à la bouche une illisible brindille. Soudain, comme sortie de l’eau, c’est l’image reflétée de Songeuse qui s’éclaire et témoigne de Celle qui en est l’écho. L’onde frémit, se trouble, sculpte peu à peu l’effigie de Distraite. Oui, la voilà devenue la Fille-aux-mille-noms, celle que l’eau féconde et métamorphose à chaque instant, la rendant pareille au nuage joué par le vent. En effet comment baptiser une image si fuyante, comment lui donner un prédicat qui ne la fixe dans la rigidité de la pierre, dans la pesanteur de l’airain. ? C’est si rare cette évanescence qui reconduit l’être à ne figurer qu’à l’aune d’une constante disparition, d’un trait si peu affirmé que même une estompe légère échouerait à en préciser les contours. Parution de la feuille de bouleau dans le tremblement cendré de la taïga. Fumée bleue se dissolvant dans l’air alors que le crépuscule gagne et efface les ombres.

Mais jamais on ne peut vivre dans la dissimilation à soi. Il faut s’écarter de soi, suivre le contour de sa silhouette, se regarder exister tout comme le colibri sent de l’intérieur son vol stationnaire et prend conscience de participer à la grande farandole du monde. C’est cela la conscience, venir de rien, différer de sa propre figure et se percevoir comme doué de vie, de pouvoir, de puissance. Alors on peut se redresser, soulever son corps massif au-dessus de la savane et regarder la compagnie des autres, le balancement de la girafe, le cuir dense du rhinocéros, les cornes en forme de crochet des gnous. Alors on est au monde et le monde est à nous. Voyant son image reflétée par le miroir de l’eau, Elle prend nom, Elle prend forme et figure dans la lignée humaine avec sa singularité, son bagage qui n’est qu’à Elle, ses yeux qui brillent de leur éclat de silex, ses mains fines pour pétrir la pâte ou bien dessiner, ses jambes longues pour connaître les paysages ou bien fuir.

Mais, voici que s’attardant près de l’eau commence le danger. Le reflet de l’image est si vif, sa vibration si fascinante qu’Elle se perd en lui, qu’Elle disparaît à même sa propre survenue. Elle est dans le regard à soi, dans l’unique vue qui circonscrit l’être à son propre halo, Elle n’entend plus le monde, ne sent plus ni le poids de l’air ni la voix au loin qui appelle et chante l’amour. Elle est prise dans ses propres remous, Elle devient Narcisse dans la nasse du Moi, Elle devient Ophélie noyée dans l’eau qui la traverse, qu’elle n’a pas su porter comme une offrande en direction de l’Autre afin qu’il puisse s’abreuver et goûter la joie simple de boire dans la simplicité. Se connaissant à peine et déjà Elle n’est plus. De terrestres Voyageurs longent le lac un matin où l’air est de cristal, où la vue devient perçante comme l’œil du faucon. Nulle trace qui indiquerait une présence, fût-elle celle du martin-pêcheur ou bien le frémissement de la libellule. Venue du fond de l’eau une image flotte, indécise, identique à la photographie émergeant des sels d’argent. Une image qui tremble et indique le lieu d’une apparition-disparition. Le globe indistinct d’une fleur avec, au milieu, la graine semblable à un œil. Elle semble être une Fleur de sel, cette écume de cristaux blancs flottant à la surface des marais que le vent féconde de son haleine continue. Fleur de sel, le dernier nom de Celle qui n’en avait pas et voulut se confondre avec son propre reflet. Il ne reste jamais des choses et des Vivants que cette trace presque illisible, ces akènes qui témoignent d’un passage, essaiment puis meurent dans l’indifférence du monde. D’autres images naîtront. Une infinité. Elles ne seront que des apparences, des illusions se dissolvant sur la courbe des rétines. Aurons-nous été, au moins l’espace d’une vision, autre chose qu’une buée sur une glace ? Autre chose ?

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 08:43
Dans le ravissement de soi.

"Une naufrageuse de tourments..."
avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

Partout était l’accablement. Partout la lourdeur, la compacité des choses, l’émiettement laborieux de la matière. La terre étirait ses sillons dans la douleur. Les rivières faisaient le gros dos avec les écailles luisantes de leurs tresses d’eau. Le ciel roulait ses nuages annelés pareils à de gros vers. Les arbres étaient de vivantes torches que le vent pliait dans un cri indistinct. Les oiseaux plongeaient dans l’air avec un bruit de rhombe. Les voitures glapissaient en longeant le caniveau des rues. Les cyclomoteurs cymbalisaient tels de hargneuses cigales. Le soleil bondissait dans l’éther avec la faucille de sa corolle blanche. Les hommes étaient mutiques, têtes engoncées dans l’étui des épaules. Les femmes chantaient au bord des fenêtres avec des sanglots et des gémissements de laine grise. Les enfants faisaient leurs boules de chenilles processionnaires dans les cours des écoles. Il y avait si peu de mots ouverts en ce temps-là, si peu de plénitude montant de la gorge des humains. On frôlait les silhouettes contiguës sans même s’apercevoir qu’elles existaient, qu’elles respiraient et cherchaient l’amour, leurs doigts griffant le néant avec application. Rien ne parlait. Rien ne sortait de soi. Tout demeurait ici et là comme si un étrange destin immobile avait frappé les concrétions de chair d’une monotone stupeur, d’une langueur commise à sa propre végétalité. On était pris dans d’inextricables mailles. On était remis à la forteresse de sa peau avec impossibilité de la transgresser et l’on croupissait dans ses propres humeurs comme un étrange animal se débattant dans l’eau noire d’un illisible marigot. On n’existait qu’à être cette perdition, ce poids irréfragable, ce boulet attaché aux basques du limon avec le danger imminent d’y retourner, de s’y enliser tel le phacochère dans sa bauge de boue, dans sa souille primitive. Il n’y avait rien d’autre à annoncer que cette prophétie en forme de bonde finale. On était au centre de ses tourments, on en sentait l’impérieuse vrille enfonçant dans le cuir de la dure-mère sa sirupeuse lame, son forêt mortifère.

Puis il y a eu comme une taie anthracite posée sur le ciel, attachée aux quatre orients de la Terre. C’était un chant si doux qu’il faisait penser à la phosphorescence de la lumière, au murmure de l’étincelle, à la discrétion de la luciole dans le chaume blond de l’été. Présence de miel et de lilas dans l’air embaumé de tendresse. Cela faisait sa palme douce. Cela effleurait les visages dans la profération sereine de la comptine. Cela faisait son bruit de source, son clapotis de résurgence comme au premier matin du monde. On était si bien, lové dans l’outre lisse de son corps. On en sentait le baume apaisant, on en devinait l’effleurement vert pareil à la pureté d’une huile, à la forme rassurante de l’olive. Une once de paix glissant sur la bannière des fronts, faisant de la peau une aire si impalpable qu’on eût cru ne plus exister, flotter dans l’espace ouranien silencieux tel la colombe se fondant avec l’élément qui l’accueille, dont elle naît avec une naturelle splendeur. Alors on consent à ouvrir les yeux, à ménager dans le dôme des paupières la fente à peine esquissée du regard du saurien veillant sa proie. Mais la proie est si docile, si gracieuse qu’on se confie à elle dans la dimension humble, presque indicible d’une conscience régénérée. Ce qu’on voit alors, c’est ceci : une apparition, un duvet flottant dans la brise, un dessin se dissolvant à même son estompe. Jour de neige, clarté de la lampe à huile dans la vapeur tiède du hammam.

Les « frères humains », on les voit dans une brume intangible, on les devine plutôt qu’on ne les côtoie, on les invente pareils à des esprits d’écume, à de virginales efflorescences. Cela sent la fleur d’oranger et le musc de la peau poncé par une eau lustrale. Cela fait sa caresse d’outre-jour avant que le crépuscule n’éteigne les couleurs du monde. On est reporté à soi dans une manière de candeur, on s’estime soudain d’une nature si rare qu’on ne se perçoit plus qu’à l’aune d’un infini glissement, d’une onde sans contour, d’un être porté au ravissement de soi. Ce qui veut dire d’abord d’une joie sourde, pleine, destinée à se connaître, ensuite le fait qu’on est enlevé à soi, soustrait à sa propre pesanteur, remis hors de sa citadelle intime, flottant dans les arcanes d’un pur onirisme. On s’est enfin détaché de son roc biologique, on a déposé son caparaçon de cuir, ôté ses vêtures sociales, enlevé son masque, celui derrière lequel on dissimule ses manquements et ses fuites.

On se livre nu à la face des choses avec sa propre réalité, son incontournable vérité. Rien ne saurait mieux nous accomplir que le renoncement à être dans le luxe et le faux-semblant. Assez de miroirs aux alouettes, de reflets sur les plaques immobiles des lacs, d’images troubles dans les vitrines consuméristes qui sont des pièges pour notre être-au-monde. Nous valons mieux que cela. Les autres attendent autre chose de nous qu’une simagrée de carton-pâte, qu’une agitation de marionnette sur les estrades de l’ambiguïté et de la dérobade. C’est dépouillés que nous devons avancer à la rencontre de l’autre puis à la nôtre comme si nous avions à nous reconnaître, toujours dans la simplicité, l’advenu sans détour, l’esquisse immédiate. Nous n’avons pas d’autre chemin à emprunter que celui tracé, ouvert, largement déployé par « Naufrageuse », celle par qui nos tourments se dissoudront dans la brume de l’heure. C’est parce qu’elle est légère, diaphane, mince, souple comme la liane, transparente comme l’aile de la libellule qu’Apparition est précieuse. Elle nous dit dans un lexique monochrome, unitaire, le lieu de notre être et la façon que nous avons d’y arriver. Il nous faut regarder tout ce qui vient nous visiter à la façon d’une plaine de neige à partir de laquelle s’élèverait toute connaissance possible de ce que nous rencontrons quotidiennement. Aussi bien l’Autre, l’oiseau, aussi bien le livre avec l’empreinte libre de la si belle poésie. « Naufrageuse », si étrangement dénommée par l’Artiste qui lui a donné vie, est à comprendre comme son exact contraire, à savoir comme celle qui nous sauve des écueils et des abîmes que nous longeons sans même qu’ils se révèlent à nous avec leur coefficient de perdition. C’est du naufrage que cette belle Icône immatérielle nous sauve. C’est de la perte et de l’incompréhension de ce qui nous arrive sous l’empreinte indélébile du Destin. Car la regardant, nous sommes LIBRES, infiniment LIBRES. Elle est l’image du mythe ascensionnel au travers duquel, sacrifiant nos fardeaux terrestres, nous nous envolons vers le domaine des pensées, cette arche célestielle dont jamais nous ne pouvons nous affranchir dès que nous en avons fait l’expérience. Voyez combien « Naufrageuse » est légère. Combien ses attaches sont fines qui, déjà, s’exonèrent des obligations mondaines. Combien son corps fluet, une plume, un souffle d’air, une palme aérienne, flotte au-dessus des soucis et des contraintes. Et que les fils qui la relient aux baudruches n’aillent pas vous abuser. Ce n’est pas de liens dont il s’agit, d’aliénation d’une possible liberté. Les ballons ne sont là qu’à figurer l’élévation en direction des pures Idées, des intellections salvatrices dont la simple évocation nous libère de nos conditionnements habituels, des fourches caudines dont nous sommes les confondants démiurges. Jamais nous ne sommes plus esclaves de la vie qu’à en fixer nous-mêmes les rives étroites entre lesquelles nous naviguons. Toujours les voiles faseyent dès l’instant où notre regard en longe les attaches matérielles, les points de fixation à la concrétude, à son visage têtu. Larguons les amarres, faisons claquer haut la voile qui nous hissera vers le large océan, au milieu de la brume lumineuse et du chant blanc des goélands. Là est le lieu de toute félicité ! Là est le lieu de « Naufrageuse ».

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 09:41
Une esthétique de la fugue.

Œuvre : André Maynet.

Cette image, il ne faut nullement l’aborder frontalement. Seulement dans une manière de marche oblique, de progression diagonale qui lui donne son espace en même temps que sa respiration. Regarder adéquatement cette image, c’est procéder à sa propre métamorphose, se dépouiller de ses vêtures habituelles, s’obliger à une nécessaire simplicité. Devenir éphèbe par exemple, avec sa pureté, sa perfection corporelle, sa rigueur morale. Se confondre avec son éthique. Se plaire en compagnie des dieux et des déesses. Devenir si diaphane qu’une possible disparition serait proche, à tout le moins une absence au monde. Ou bien se glisser dans la peau du danseur, se faire non seulement danseur étoile mais mouvement, fluidité, figure, donc écriture sur la page vierge du praticable. Simple effleurement de la dalle du réel, genre d’envol célestiel qui, jamais ne retomberait, le temps que durerait la contemplation.

On est là, alors, à l’angle du jour, yeux qui interrogent l’éloignement du Sujet avec la même application que met l’enfant à sonder la vitrine où brillent le jouet et son désir. Une manière d’hésitation ontologique (on ne sait plus quel est le lieu de son être), de vol stationnaire, de bruissement d’élytres dans le poudroiement de l’heure. La lumière est douce, poncée, à la consistance de galet et de bulle irisée. On regarde au travers de la fente des yeux. Le jour est un talc qui semble n’être atteint d’aucune nécessité. Un flottement des choses, une gerbe d’écume paraissant ne jamais vouloir retomber, une à peine présence dans le pli du silence. « Fugue », nous la voyons comme l’on verrait la fumerole d’un volcan, la terre de lave d’Islande, la chute lente de la pierre ponce dans l’air tissé d’infini. Un insaisissable remis à notre imaginaire comme l’est la rêverie au bord du lac dans les arcanes d’une âme romantique. C’est si irréel que, soudain, nous croirions ne plus exister qu’à titre de théorie, juste dans la réminiscence d’un passé en fuite. Nous ne trouverions plus notre propre contour, nous aurions presque perdu figure humaine, nous serions devenus oiseaux perdus dans la rivière du ciel, sous la courbe indistincte du nuage. Si bien alors de se sentir appartenir au dôme infini du bleu, à l’immensité ne connaissant de limites que sa propre liberté. Heureux et pourtant il nous manque quelque chose. Peut-être une simple brise, un chant de source, l’effeuillement des secondes dans la ramure inventive des arbres. Ce à quoi nous n’avons pas accès, cela nous le savons avec certitude, c’est de connaître Celle qui est posée là sur son tabouret de bois, hiératique présence dont nous ne soupçonnons même pas la légende, dont même les nervures nous échappent. Mais nous ne renonçons pas à connaître, à faire un inventaire, à tracer une rapide esquisse, à oser un trait de fusain, à initier une parole. Mais voilà que tout se dérobe sitôt qu’approché. Mais voilà que nos yeux sont vides et nos mains désertées. Car « Fugue » a ceci de particulier que rien ne peut la circonscrire, fût-ce la généreuse palette du peintre. C’est ceci qui fait sa valeur et nous attache à elle avec une sorte d’urgence à nous exiler de l’énigme, avec une impatience dont nos membres évanouis ne prennent même plus acte.

Une description minutieuse, appliquée, serait vite évincée de son but. Il n’y a pas de saisie directe d’un Sujet si éloigné d’une altérité, si peu impliqué dans une hypothétique présence au monde, si délié de quelque forme d’appartenance au registre étroit des contingences. Il semblerait qu’il y ait, dans cette attitude polie de retrait un renoncement à être sous les traits d’une condition mondaine. Il en est ainsi des êtres tissés de mystère qu’ils se confondent toujours avec la trame qui les tient à la limite de l’exister. Alors il nous faut procéder à des analogies, à des rapprochements sémantiques, établir des passerelles avec des équivalents apparitionnels. Dans l’ordre de la musique on trouve vite sur sa route « L’art de la fugue » de Bach et c’est sans doute pourquoi nous l’avons affublée de ce beau nom dont l’énonciation même dit le rare, le non encore advenu, la réserve avant la profération du sens. Dans les contrepoints de Jean-Sébastien on retrouve la rigueur, la perfection, la recherche d’un absolu qui se lisent aussi dans l’épure du Modèle. Les notes sont de cristal, gouttes infiniment figées dans l’espace, attente du rythme qui les installera dans une temporalité aussi pleine qu’éphémère. C’est le prodige de cette musique, tissée d’une belle ambiguïté, qui nous tient en suspens et retient notre souffle, en attente de la proche révélation. Pure joie qui se laisse deviner, que nous anticipons et finalement coïncide à notre attente comme si, de toute éternité, la rencontre devait se produire, le miracle avoir lieu. C’est ainsi, le chef-d’œuvre, en son essence, est intemporel et flotte toujours en-deçà de nous, au-delà, y compris dans la coïncidence à notre présent le plus palpable. On se dit on y est, je l’attendais mais ne savais l’heure de sa venue. On est dans la certitude d’une rencontre et des ailes poussent dans le dos afin de nous assurer d’une transcendance, d’une vérité brillante comme la pluie d’étoiles.

Dans l’ordre de la poésie, « Fugue », pollen dans le calice, trouve son naturel abri dans le dire mallarméen. Quelle autre langue en effet lui destiner que cette dérive songeuse, volontiers labyrinthique, dédisant toujours ce qui semblait se dire, s’ourlant des mille efflorescences qui font d’un poème le nectar qu’il est, destiné aux dieux ? Quelle autre ambroisie faire briller à la cimaise des fronts studieux que cette phrase qui jamais n’en finit de se dérouler et de nous prendre dans ses circonvolutions, pareille à une incantation, à une flamme blanche s’alimentant à son propre éclat ? Ivresse mallarméenne que beaucoup ont confondue avec un prétendu hermétisme. Parlaient-ils de leur propre désarroi, ces lecteurs distraits ? La poésie est approchée, intuitionnée, regardée comme l’on contemple une gemme. En silence. Dans le recueillement. Imaginons un instant Stéphane faisant glisser son onirique yole au ras d’une eau si claire qu’elle en paraîtrait lustrale, commise aux ablutions les plus sacrées. Peut-être les intellectives qui font le front pensif. Entendons l’âme du Poète méditer à la vue de l’élégant nénuphar (un autre nom pour « Fugue »), l’âme, oui, que convoquer d’autre que ce principe subtil pour annoncer le domaine de la poésie, entrer dans le sanctuaire où reposent ensemble les dieux et ceux qui leur apportent des offrandes ? Mais entendons le Poète :

[…Résumer d’un regard la vierge absence

éparse en cette solitude et,

comme on cueille,

en mémoire d’un site,

l’un de ces magiques nénuphars clos

qui y surgissent tout à coup,

enveloppant de leur creuse blancheur un rien,

fait de songes intacts,

du bonheur qui n’aura pas lieu

et de mon souffle ici retenu

dans la peur d’une apparition…]

« Le Nénuphar Blanc ».

De la Mystérieuse Habitante du bord de l’eau dont le Poète était en quête nous ne saurons rien de plus que quelques noms imaginaires, La Méditative ; la Hautaine ; la Farouche ; la Gaie, muse imaginaire polyphonique se confondant avec l’écume blanche du nénuphar aussi bien qu’avec l’œuf du cygne qui en côtoie la brume native. « Fugue », nous la remettons au Poète afin qu’il la prenne en garde et la confie à Erato, « l’aimable », celle qui préside aux destinées de l’élégie et de la poésie amoureuse. « Fugue », « Femmes Mallarméennes » : les mêmes insaisissables, tout comme le poème qui les porte au-devant de nous et se dissout à même sa parution.

Dans l’ordre de la peinture « Fugue » appelle, dans un premier geste du regard, le symbolisme d’un Puvis de Chavannes. Certes les œuvres sont toujours singulières et l’analogie ne va pas toujours de soi. Mais rien n’empêche de mettre en relation.

Une esthétique de la fugue.

Ici l’on s’attachera surtout aux équivalents formels et aux significations sous jacentes mais ce seront les différences qui nous éclaireront bien plus que les confluences. Si les deux œuvres procèdent de la mise en scène d’une même solitude, si les Modèles possèdent une carnation qui pourrait se confondre, si les Sujets semblent isolés, remis à un espace commun qui les isole plus qu’il ne les porte à la communication, là paraissent s’arrêter les similitudes. En réalité les attitudes sont profondément antinomiques. C’est « L’espérance » que Puvis a voulu peindre sous les traits de cette jeune fille au corps si doux, lisse, marmoréen, pareil à une statue de Carrare. La branche d’olivier qu’elle tient dans sa main gauche est le signe patent d’une paix à l’horizon du monde. Les yeux se portent avec confiance sur le peintre en train d’exécuter la toile. L’ouverture des bras est la marque d’une sérénité, d’une disposition à l’altérité, à l’accueil d’un bonheur simple. Placé là, au centre des collines, le corps rayonne de l’intérieur, communique sa clarté au linge blanc qui l’accueille et le reçoit comme une offrande. Il y a une joie tout intérieure qui ne semble contenue qu’à annoncer l’amorce d’une plénitude.

Percevoir « Fugue », en regard, c’est s’en remettre à une vision totalement autre. Comme si, les deux œuvres rapprochées, jouaient en mode dialectique deux partitions radicalement opposées. « Fugue » dérape, glisse, échappe constamment à notre naturelle curiosité, se dissimule à même son exposition. « La nature aime à se cacher » disait Héraclite l’Obscur. Sentence qui pourrait figurer à la cimaise de l’œuvre. Nous n’avons aucune prise sur le ruissellement noir des cheveux. La poitrine s’y dissimule comme derrière un mystérieux paravent. Les bras sont croisés, les mains jointes comme en un geste de défense. Les pieds figurent un « V » fermé telle une conclusion venant nous dire l’impossibilité d’aller plus avant dans un essai de compréhension. Le fond de cendre et de brume participe à cette nébulosité de l’être dont nous serions bien en peine de dire l’état d’âme, les possibles inclinations, les hypothétiques affinités. Voyeurs d’une aire vide, il s’en faudrait de peu que, nous aussi, soyons en fuite, pareils à la dernière note d’un clavecin se dissolvant dans l’éther, identiques aux ultimes mots du Poète qui disent la transparence de la présence et son indicible chant !

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 10:03
L’aire blanche du songe.

"L" une sentinelle de mes heurts.

Œuvre : André Maynet.

"L" à peine aperçue et, déjà, nous sommes ailleurs. Dans l’étrangeté. Non dans « l’inquiétante étrangeté » de Freud qui apercevait sa propre image reflétée dans la vitre d’un train, mais dans une manière d’étrangeté plus verticale, plus radicale en un certain sens. Car cette image nous dessaisit de nous, nous dépouille, nous met à nu et nous porte au seuil du néant. Il ne s’agit ni de nous, ni d’une personne éprouvée dans la vie réelle mais bien d’une apparition pareille à la brume s’élevant d’un lac dans la lumière grise de l’aube. Alors nous n’avons de cesse de nous interroger. Ce corps qui nous fait face dans sa nudité, l’avons-nous déjà rencontré ? Au hasard d’un voyage ? Dans un passé lointain qui sommeille au creux de notre inconscient ? Dans la lecture d’un poème ? Dans les arcanes d’un roman ? Mais nous sentons bien que nous n’épuiserons les questions qu’au prix d’un doute, qu’à l’aune d’une souveraine ambiguïté. Il ne sert à rien de questionner plus avant. Nos interrogations tournent à vide et la nullité des réponses fait, autour de nos têtes, son bourdonnement d’écume, ses flocons d’incertitude. Il nous faut nous résoudre à regarder, à décrire, espérant que quelque chose comme une signification veuille bien paraître.

Tout est noyé dans une lumière sans contours, sans ombres. Comme si chaque chose, détourée dans l’exactitude, découpée au scalpel devait témoigner à partir de sa seule effigie. Etonnante énonciation. Couperet lexical qui nomme ce qui apparaît dans la bogue du mot et se retire dans un cotonneux silence. Pas de phrase qui lierait entre elles les séquences du discours. Nulle syntaxe qui participerait à une alliance, ferait éclore une fête, s’élever un chant. Tout est taillé dans du cristal, avec ses arêtes tranchantes. Tout s’affilie au régime de la perle, à sa mutité, à sa densité qui renvoie la lumière hors d’elle. Comme si rien ne devait s’élaborer, participer à la fable du monde. Simples juxtapositions d’existences vivant de leur propre autarcie. Rien qui médiatise. Rien qui synthétise et offre au regard le jeu de formes jouant en écho. Chaque mot du dessin, - l’échelle meunière, les esquisses au mur, le réflecteur de tôle, la table basse, la lampe de chevet, le miroir, la figure féminine, - chaque trait de l’image ne vit qu’à être un principe unique, un vase privé de résonance, un récipient centré sur sa propre vacuité. Tout plie sous le joug d’une précision chirurgicale. Le corps de la proposition picturale est démembré si bien qu’une impression d’extrême solitude naît du vide ontologique qui sépare les formes. Chaque forme est une goutte oblongue faisant son bruit de crypte dans la gorge étroite d’un puits. Chaque forme est énigme. D’elle-même d’abord. Des formes contiguës ensuite. Comme si, entre chacune, se levait un mur transparent et immensément silencieux. Genre de réalité archipélagique où chaque territoire vit sa propre utopie. Logique ombilicale se ressourçant à sa propre origine.

Mais, d’énoncer tout ceci nous dispose-t-il à mieux comprendre ? A nous y retrouver avec l’image et ses surprenantes apparitions ? Certes non car le discours semble manquer son but qui est de faire apparaître une vérité. Ramené à de simples énonciations successives, le langage paraît avec la même insolence que peut présenter un jeu d’échecs dont chaque pièce -fou, roi, dame, cavalier - se fixerait à demeure sur son damier noir ou blanc sans possibilité, jamais, d’en outrepasser l’étroit périmètre. Fou, cavalier, tour ne peuvent trouver leur réelle présence qu’à se déplacer. L’immobilité en est la figure sombrement aporétique. Donc un regard analytique ne suffit pas à percer le mystère. Donc la vue est trop courte. Et pourquoi l’est-elle ? Mais tout simplement parce qu’elle pose la réalité comme fondement de l’œuvre, parce qu’elle fait de l’habituelle et incontournable raison le mode de lecture de ce qui ne peut être lu. Car cette image nous ne pouvons la lire et la soumettre au jugement, l’élaborer au titre d’un concept. Entre nous qui regardons et elle qui est regardée, c’est l’espace d’un abîme qui s’ouvre. Il nous faut nous résoudre à nous confier à notre propre intuition, c'est-à-dire à être sans distance avec elle, l’image. A méditer, à contempler et à sentir du dedans-de-soi, comme sa propre respiration fonctionnant en écho avec celle de la proposition plastique. Essence contre essence. Oui, cela paraît irréel, inatteignable, tissé des fils de l’invisible. Oui et c’est pour cela que nous sommes dans un sentiment d’étrangeté en même temps que de dépossession. Soudain, alors que nous n’y sommes guère préparés, voici que nous devons nous soumettre à l’injonction qui nous prive de notre être-au-monde pour nous précipiter dans l’être-au-songe, le pur onirisme, l’arche immensément féconde du rêve. Il nous faut « être voyants », rimbaldiens, déliés des attaches qui nous rivent aux pesanteurs terrestres, libérés du carcan de l’étroite et encombrante logique. Alors, si nous avons correctement réalisé le saut qui nous déporte de nous, nous exile de notre ego et nous remet au cœur même de la poésie, près d’un langage de l’origine, d’une source imaginaire, nous devenons ces passagers de l’indicible qui voyagent au cœur des choses, dans leur densité, leur réalité plénière. C’est là le Réel Majuscule qui nous atteint dans ce que nous avons d’essentiel, à savoir la conscience de ce qui toujours se dissimule et demande à être ouvert, porté dans la lumière, l’infinie vibration de ce sensible qu’anime le souffle de la parution, de la donation afin que nos yeux soient féconds et nos mains tendues vers l’oblativité du monde. Nous ne sommes jamais que des réceptacles, des sortes de jarres dans lesquelles résonne le chant des étoiles, tonnent les paroles des dieux, courent les scansions du poème.

L’aire blanche du songe. Maintenant il nous reste à expliciter le titre, à donner une réponse à cette blancheur qui s’annonce à la façon sinon d’un mystère, du moins d’un secret, de quelque chose qui ne se donnerait que dans la réserve. Ici, dans "L" une sentinelle de mes heurts, nous sommes convoqués à l’épicentre du rêve, dans cet inconcevable dont la conscience ne peut prendre acte qu’à l’aune d’une préhension inadéquate, d’un regard biaisé par la vue quotidienne, concrète, compacte du monde. Nul ne peut raconter son rêve, le restituer à l’état pur, cette gemme, ce diamant illuminant la nuit de l’intellect de sa flamme unique, non reproductible. Conter une expérience onirique - nous devrions dire « une brume songeuse » -, c’est déjà l’entacher de fausseté, c’est déjà l’habiller des vêtures de la comédie, c’est poser de la couleur sur ce qui n’en a pas, créer des harmoniques sur un ton fondamental qui en est dépourvu. Le rêve, s’il est apparitionnel dans l’ordre de l’inconscient n’est pas symbolisable dans la conscience qui n’en est que le simple convertisseur, le médiateur le remettant à l’homme au prix d’une réduction, d’une confondante hypostase. Nul rêve n’est reconnaissable à l’état de veille. Il a perdu ses attributs qui ne sont que des éphémères, des phalènes mourant au seuil du jour. Le vice fondamental de la psychanalyse c’est d’avoir fait du matériel onirique l’alpha et l’oméga par lequel connaître le psychisme. Toute interprétation mêle des scories existentielles souvent altérées par l’épreuve de vivre à la pureté originelle du matériau sur lequel elle prétend avoir des droits infinis. Le surréalisme, lui aussi, a vécu sur l’illusion que l’on pouvait atteindre ses rivages flous par le poème, la littérature, la peinture. Si les œuvres d’André Breton sont remarquables, si les toiles de René Magritte sont d’incontestables réussites esthétiques, elles n’épuisent pas le sujet dont leur art est supposé tracer les lignes les plus pertinentes. Il en est du rêve comme d’une fumée qui monte dans le ciel, dont on ne voit pas la provenance, dont la texture s’évanouit à même son élévation dans l’éther. En réalité, ce que fait le rêve - dont cette œuvre est la mise en abyme -, c’est que les images qui le constituent s’enlèvent toujours sur un fond de néant, de rien, de vide, d’absolu. Elles se situent à la jonction de ce qui n’est pas encore et de ce qui commence à être, à se révéler, à devenir phénomène. Mais là s’arrête leur destin, juste dans la métamorphose qui les porte au sensible alors que, déjà, elles renoncent à s’annoncer de manière plus visible. Elles sont sur le bord d’une intellection, elles brillent dans les ténèbres comme l’étoile qui commence à pâlir dans la venue du jour, elles se retirent dans le secret de leur être avant même qu’on puisse les connaître et les figer dans la résine de la vie. Elles sont de pures évanescences seulement occupées d’elles-mêmes. Pour cette raison d’une constante apparition-disparition, tous les subjectiles qui se proposent d’en recevoir l’épiphanie manquent toujours leur être profond qui est de ne pas exister, de faire un rapide pas de deux et de s’effacer dans le mouvement qui les a portées dans la clarté. Ici se pose le problème de tout langage qui ne s’articule qu’à être le point de passage entre un signifiant et un signifié. Si, du signifiant, nous pouvons prendre acte comme d’une réalité tangible pouvant recevoir une estampille ontologique, nous sommes toujours désemparés et sans voix pour énoncer le signifié toujours en fuite.

Il faudrait théoriquement aller au-delà d’un mode d’expression conventionnel, se servir d’un langage qui dépasse le carcan de la logique et ouvre de nouvelles voies. Peut-être quelque chose de l’ordre d’une comptine enfantine, d’un refrain sans but, d’une farandole que rythmerait une allure vaguement poétique. Une dérive dans l’air teinté de doute. Alors nous dirions ce qui se montre avec le souci de n’épouser aucune réalité, avec le libre diapason de l’abeille dans la lueur jaune du nectar, le poudroiement d’or du pollen. Alors nous dirions à la limite, en mode vertigineux, en touches nébuleuses, en tremblements, en irisations. Alors nous dirions dans le retrait, l’à peine advenu. Alors nous dirions tantôt dans la polyphonie, tantôt dans le dépouillement. Nous dirions cette flamme blanche issue du sol comme le surgissement de ce qu’elle est, une intangible condensation du temps et de l’espace, une esquisse saisie de son propre effroi, une concrétion faisant dans l’aire blanche son doux grésillement, sa plainte imperceptible. Nous dirions le regard vide tourné vers l’intérieur de la citadelle de craie, les membres pareils à un albâtre fragile, la bouche scellée, les lèvres rayées d’une étincelle rouge, la chute des cheveux dans sa rumeur d’obsidienne, la liane de cuir enserrant la taille et l’heure non encore advenue d’un réveil oblitérant le sexe, gelant la génération. Nous dirions la vacuité de l’espace, la nudité du lieu, la goutte laiteuse de l’ampoule et son halo impalpable, le miroir et son reflet vide, la marche immobile des esquisses sur la falaise lisse du mur, l’échelle et son ascension dans le vide, le plancher seulement habité de rien, nous dirions surtout le silence, l’absence de couleurs comme si la réalité avait abandonné ses écailles polychromes, son lustre illusoire, ses apparences si trompeuses que nous avions feint, un instant, d’y croire. Le seul Réel est là, dans cette représentation de ce qui n’est qu’à la mesure de son effacement et nous interroge bien au-delà du commerce convenu de l’exister. Si le rêve, tout rêve, disparaît à même sa propre profération, c’est simplement qu’il est le fac-similé de l’en-deçà de la vie - notre avant-naissance -, et de son au-delà - l’après-mort -, et c’est pour cette raison qu’il est si proche d’une virginité, d’un fondement, d’un absolu. Toute tentative de s’en saisir comme d’une chose du monde est, d’emblée, vouée à l’échec et source d’une angoisse infinie. C’est pourquoi cette belle œuvre d’André Maynet nous ne pouvons que la contempler et demeurer au silence !

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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 11:12
Une découverte Capitale.

« Tour Eiffel ».

Source : Wikipédia.

Octobre 1958 - Je viens d’avoir 14 ans. Je ne me souviens plus du moment où mon père, Armand m’annonce la « prodigieuse » nouvelle d’un voyage à Paris. Mais, avec le recul du temps, il ne m’est guère difficile d’imaginer l’accélération du pouls, l’émotion, sans doute une sueur diffuse perlant le long du dos. Paris, Paris comme un rêve ou plutôt l’imaginaire surgissant, soudain, dans le tissu dense et monotone du réel. Ai-je fait l’école buissonnière ou bien mes parents ont-ils obtenu pour moi un sauf-conduit, un régime de faveur m’installant, pour une semaine, dans des vacances improvisées ? Peu importait alors le motif de la fugue, c’était la fugue elle-même qui comptait, non son hypothétique justification. Paris, j’en connaissais quelques perspectives au travers de ce qu’en racontait mon père au cours de ses fréquents séjours. En ce temps-là, marchand d’automobiles d’occasion à Neuville il faisait régulièrement son marché dans la capitale, mais aussi à Bordeaux, parfois à Lille et dans sa région.

Paris, ce nom magique évoquait aussi les pages de lecture de mon livre de français de l’école primaire. Tantôt la belle réminiscence d’Anatole France dans « Le livre de mon Ami », décrivant le petit bonhomme qu’il était, traversant le Jardin du Luxembourg, « dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais, car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues ». Tantôt c’était la précision du roman naturaliste et Zola qui m’entraînaient à la suite de Gervaise regardant, depuis sa chambre d’hôtel du Boulevard de La Chapelle le spectacle des modestes se rendant à leur harassante tâche quotidienne : « Quand elle levait les yeux, au delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d’une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c’était toujours à la barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. » (« L’assommoir »). Tantôt enfin, c’était la vie aventureuse de Gavroche dans « Les Misérables » qui nourrissait ma faim d’imaginaire et Victor Hugo me faisait découvrir le monument bizarre situé près de la Bastille, cet énorme éléphant maçonné dont Gavroche avait fait son logis au cœur de la cité.

Nous prenons le train qui nous conduit à Paris-Austerlitz. Premier métro, premier bain de foule dans une réalité qui, maintenant, n’a plus le recul du songe. Nous sortons à la station Porte Champerret. Un crachin dont, plus tard, je saurai qu’il est bien « parisien », noie tout dans une taie grise. Premiers pas étonnés d’un petit provincial dans la jungle urbaine. L’une de mes premières images de la ville : celle d’un empilement de cartons sur la bouche d’aération du métro. Mon père m’apprendra qu’il ne s’agit nullement du refuge délabré de Gavroche, mais simplement du logis d’un « clochard ». A cette époque on n’avait pas encore inventé le terme de « sans-logis » dont la belle périphrase, cependant, ne dissimule guère le dénuement de ceux qui en endossent, souvent contre leur gré, « l’élégant » prédicat. Le « clochard » de l’époque, on disait volontiers de lui qu’il avait choisi la rue par vocation, par simple souci de liberté. Ce que j’en découvrais me faisait considérer de façon bien différente la fable dont ils étaient les destinataires. Nous logeons dans un modeste hôtel mais confortable, « près des transports », autre formule dont j’apprendrai qu’elle fait partie des usages langagiers de la capitale. Je crois me souvenir que ma première nuit s’ouvrit sur des rêves de cartons habités d’étranges personnages et connut son point d’orgue au lever du jour dans les premières agitations de la ville.

Tour Eiffel.

La Tour Eiffel, fut notre première visite. Comment, en effet, ne pas réserver la primeur de la découverte à la « Grande Dame de Fer » ? Procéder de la sorte était-il simplement sacrifier à une mode, se rallier aux longues files d’attente qui s’inscrivaient, telles des arabesques, entre les pieds de métal ? Privilégier cette icône de la modernité était-ce simplement s’inscrire dans une légende, ne voir d’abord de Paris qu’une anecdote, une image d’Epinal flottant infiniment parmi les archétypes du voyage ? Ces questions qui, aujourd’hui, me paraissent pertinentes, n’affectaient sans doute pas le petit campagnard ébloui de contempler la vaste marée des toits, le fleuve des avenues, le tracé de la Seine, les dômes des monuments. Ce dont je me souviens avec une étonnante précision, comme si l’image se déroulait encore sous mes yeux, c’est l’incroyable spectacle du monde vu d’en haut. Vision identique à celle de l’oiseau ivre d’espace, manière de royauté ailée dont nul sur terre ne pouvait s’approcher d’un iota, même pas l’aviateur dans sa carlingue d’acier. Car le vol de l’oiseau est libre, privé d’attaches, souple, ondoyant, primesautier. De la plate-forme du troisième étage, c’était de ce sentiment de liberté dont j’étais atteint, de cet étrange pouvoir démiurgique qui me permettait, à chaque instant, de réorganiser le monde qui m’était donné en miniature, identiquement à des pièces disposées sur un échiquier aux perspectives infinies. A ce moment-là, c’était comme d’être saisi d’une révélation intime, d’être doué du pouvoir de disposer des choses et des êtres, de les réorganiser selon mes propres pensées, mes lignes de force intimes, mes affinités profondes. Rien n’égale ce soudain sentiment de toute-puissance sans doute lié au vertige de la hauteur, mais aussi à l’illusion de recréer les bases de ce qui fait habituellement face dans la dureté du quotidien. Car tout s’y présente dans une forme si destinale, si étroitement déterminée qu’on ne s’y inscrit soi-même qu’à titre de fou, plus rarement avec l’auréole du roi dont l’échec et mat constitue la botte secrète. Vraisemblablement de telles expériences, surtout lorsqu’elles s’annoncent au cours des jeunes années, s’inscrivent dans la conscience avec la force des braises. Elles sont de vives clartés couvant sous la cendre qui, un jour, après qu’elles se sont métabolisées, après que la culture, la connaissance les ont métamorphosées en pensées, constitueront la façon dont on cheminera le long des sentiers de l’existence. Toujours nous sommes les résultantes d’événements passés dont nous n’apercevons même plus les fondations alors que, telles des racines, elles poursuivent leur parcours souterrain dans la terre meuble de l’inconscient et s’étoilent dans nos actes comme les efflorescences lointaines dont un moment privilégié ouvrit le monde et ordonna les significations.

Une découverte Capitale.

« Tour Eiffel ».

Robert Delaunay - 1911.

Source Wikipédia.

Je me souviens de la vaste perspective du Champ de Mars où tout semble revêtir une autre dimension, manière d’ouverture de la ville à l’infini, libre domaine questionnant la meute serrée des humains, leur habitat aussi dense que des fourmilières, leurs agitations polychromes partout où brille une vitrine, où se déroule le spectacle du monde. Je me souviens de l’aspect lilliputien des voitures, de la dimension si modeste des cars qui ressemblent étrangement aux modèles réduits dont, il y a peu encore, je jouais à organiser les trajets, à orienter les parcours dans les rêveries de la fin de l’enfance. Mais ce sont les figures humaines qui sont les plus confondantes, ces tailles réduites à l’échelle de la fourmi, du ciron, de la paramécie flottant dans le minuscule gonflement de sa goutte d’eau. Relativité de l’homme au regard de ce vaste monde dont il se veut le maître alors qu’il y disparaît comme l’étoile lointaine parmi la déflagration cosmique. C’était tout cela, cette sculpture en creux du questionnement qui s’élaborait et commençait à faire son bruit d’obsession, son roulement métaphysique. On ne peut vivre les yeux fixés sur les apparences, le bel immeuble, la haute tour, le visage de la ville sans en poser aussitôt la mise en abîme et en chercher le chiffre secret. Plus tard, lors de mes études à Paris, je gravirai à nouveau les étages de la Tour avec, en tête, cette expérience de la préadolescence. Rien ne s’efface jamais qui court toujours dans l’inconscient et y fait ses bourgeonnements alors que le regard actuel en a oublié les fondements.

Théâtre Des Deux Ânes.

Une découverte Capitale.

« Théâtre des 2 Ânes ».

Source : Théâtre des 2 Ânes.

Comment connaître Paris en ignorant ses salles de spectacle ? Ce serait comme d’aller à Deauville et bouder ses plages, ses vastes perspectives ouvertes sur la mer. Je ne sais plus très bien si mon père était amateur de théâtre, plutôt attiré par le music-hall, je crois, par la gaudriole, le rire facile qu’on pouvait trouver alors à profusion dans cette institution du Boulevard de Clichy, lieu de rencontre des chansonniers. A l’affiche, ce soir d’Octobre 1954, Pierre-Jean Vaillard qui en fut le principal animateur pendant plus de trente ans. Bien évidemment, si longtemps après, je ne me souviens ni du décor, ni du titre du spectacle pas plus que des sketches qui en constituèrent le programme. Mais le sens résulte bien plus souvent du souvenir d’une atmosphère, d’une ambiance générale, de l’esprit d’une époque plutôt que de tel ou tel fait précis. Ecoutant « L’aventure amoureuse », l’un des nombreux textes dits par l’humoriste, je retrouve ce qui m’émut et me ravit à la fois dans l’intimité de ce théâtre si confidentiel qu’on aurait pu toucher les acteurs en étendant simplement le bras. Atmosphère intimiste, connivence, convergences des affinités des spectateurs dont les rires fusent presque à chaque séquence du texte. Et, plutôt que d’argumenter longuement, je ne peux résister à l’envie de citer dans son intégralité ce morceau de bravoure de P-J. Vaillard, :

« Sur un trottoir désert, par une nuit sereine, je la vis.

Elle allait et faisait les cent pas entre deux becs de gaz.

Et la Lune était blonde, je vis qu’elle était pleine,

Ou plutôt,

Et la Lune était pleine je vis qu’elle était blonde.

Elle ne me vit pas. Elle avait l’air sans but, esseulée.

D’habitude

Je ne m’attendris pas sur le malheur qui court,

Mais là je suis touché par tant de solitude.

Et mon cœur décida de lui porter secours.

Que faisait-elle, seule, là ?

Je n’en sais rien.

Je gage que, ne pouvant dormir, elle tuait le temps.

Mais rôder seule ainsi à son âge

Cela me paraissait follement imprudent.

D’autant qu’elle arborait de superbes fourrures,

Des talons hauts très chics,

Un grand sac en croco

Et qu’elle risquait fort, la chose est sûre,

D’être dévalisée par un vilain coco.

Elle ne semblait pas, cependant,

Être inquiète, pas du tout.

Aimable, elle souriait aux très rares passants.

Dans son sac je la vis prendre une cigarette.

Ses gestes étaient doux, souples et caressants.

Puis un agent passa, débonnaire et gentil.

Sur son passage, il dit : « Bonsoir, ça va Kiki ? »

J’en conclus qu’il connaissait bien la jeune fille

Ou qu’il était, peut-être, ami de sa famille.

Puis elle s’arrêta près d’un petit hôtel.

Je m’approchai.

« Bonsoir mon Grand Loup », me dit-elle.

Et, d’un geste gracieux, elle mit de la poudre.

Moi je me dis : « Ça y est, elle a le coup de foudre ! »

Ah, je ne pensais pas, voyez-vous,

Je l’avoue,

Qu’une femme, de moi, tomberait amoureuse

Si vite et sur-le-champ m’appellerait « son Loup ».

Je lus dans son regard qu’elle semblait heureuse.

Elle me dit : « Eh, tu viens chez moi ? »

Et je pus voir qu’elle était d’un commerce agréable.

Pas fière.

Je compris que c’était, comment dirais-je,

La femme hospitalière,

La femme d’intérieur qui aime recevoir.

Je nous revois encore tous les deux aujourd’hui.

Nous allâmes chez elle et frappâmes à l’huis.

La porte, à cet instant, comme si les objets

Etaient pris quelques fois d’une pitié suprême,

Sombre,

Tourna dans l’ombre

Et s’ouvrit d’elle-même.

Nous fûmes dans sa chambre.

Ô Dieu qu’elle était belle !

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle.

Elle ne montra pas la moindre hypocrisie,

Ce dernier avertissement avant saisie,

Même elle avait, mon Dieu, un brin de fantaisie.

Nous nous mîmes à l’aise, plaisant euphémisme

Et dans la chambre éteinte nous connûmes alors

La plus forte passion,

Mais je reste rêveur au milieu des étreintes.

Je me disais « enfin, quelle est sa profession ? ».

Quelques instants plus tard,

En mettant son corsage et ses agrafes

Comme nous en étions au moment du départ,

Elle me dit alors pudique et souriante

Qu’elle travaillait dur depuis longtemps

Et qu’elle connaissait plusieurs langues vivantes.

Je compris qu’elle était professeur, à l’instant.

Puis, comme nous étions sur le point de descendre,

Je dois dire, d’ailleurs, que j’en fus très peiné,

Avec beaucoup de tact elle me fit comprendre

Qu’au point de vue finances elle était très gênée.

Mon Dieu, je lui sus gré de ce parler si franc

Et lui mis dans la main deux billets de mille francs

En lui disant, bien sûr pour mieux la rassurer :

« Je vous les prête, vous me les rendrez quand vous pourrez. »

C’est à ce moment-là qu’elle m’a dit :

« Et ta sœur ? »

J’ai cru d’abord qu’elle connaissait ma famille.

Pas du tout, simplement parce qu’elle était gentille,

Elle voulait savoir si ma sœur allait bien.

J’ai répondu : « Ça va. »

Elle a eu l’air surprise et m’a dit un mot bref

Que je n’ai pas compris.

Je crois que c’était « bon »

Ou quelque chose d’approchant.

Elle m’accompagna jusqu’au coin de la rue.

Nous croisâmes par-là des filles sans vertu,

Des filles de trottoir.

J’étais gêné pour elle.

Je lui conseillai de bien rentrer

Et puis je fis quelques pas et me retournai.

Elle parlait avec un monsieur à casquette

Et lui donnait l’argent que, moi, j’avais donné.

Je me dis : « Encore un mendiant qui fait la quête ! »

Et j’appréciai fort sa générosité.
Comment peut-on avoir autant de qualités
?

Puis je rentrai chez moi

Et voilà mon histoire.

Je crois que vous aurez

Bien du mal à la croire.

Car, n’étant pas Don Juan,

Ni même Jean Marais,

Qu’on puisse sur-le-champ m’adorer,

Cela vous paraîtra,

J’en suis sûr, impossible.

Bien sûr c’était flatteur

Et j’y suis très sensible.

Je sais, qu’en ce récit,

J’ai l’air de me vanter,

Mais je vous ai dit là

La stricte vérité.

Elle était douce, elle était blonde,

Et, oh je peux bien vous le confesser,

Aucune pharmacie au monde

N’a pu me la faire oublier !

Source : You Tube.

Ce petit morceau d’anthologie vaut surtout pour les « valeurs » qu’il porte, singulières tonalités qui, à elles seules, sont la figure d’un humour d’une époque et la définissent, cette époque, autant que peuvent le faire ses usages, ses conventions sociales, les modes qui s’imposent comme seules perspectives selon lesquelles tracer sa voie humaine. Sur le mode d’une versification enjouée, enlevée (On y cite même, dans le texte, un vers de « Booz endormi » tiré de « La Légende des siècles » de Victor Hugo : « L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle »), sous l’apparence d’une fable, d’un conte d’allure romantique, se laissent deviner une fraîcheur, une grâce toute naturelle, une naïveté feinte, une mise en relation de l’innocence et du péché si tendrement ingénue, qu’un instant, nous pouvons en effet croire (et, sans doute le voulons-nous !), à cette histoire, à cette bluette dont la seule prétention est de faire rire au prétexte d’une adhésion feinte aux propos du poète. Bien évidemment avec le recul du temps, ce texte peut paraître teinté d’une « douceur angevine » à laquelle notre époque n’est plus accordée, loin s’en faut. Aujourd’hui les sentiments ont laissé la place à une existence ivre de sa propre vitesse, à une vie dont la qualité essentielle consiste à « surfer » sur la première vague venue à condition qu’elle s’affilie aussi étroitement que possible au registre de la mode.

En 1967 Guy Debord écrivait un livre à retentissement, « La Société du spectacle » dont la thèse consistait à reprendre et à prolonger les orientations du marxisme. Œuvre visionnaire puisque cette prétendue « société du spectacle » semble aujourd’hui parvenue à sa forme la plus accomplie, à savoir à une aliénation de l’homme, à un nihilisme que le capital nourrit au travers d’une marchandisation du monde qu’une consommation effrénée alimente grâce à une prolifération des produits consommables. Or, envisagé dans ce contexte, le rôle des humoristes actuels s’inscrit dans cette vogue consumériste, marchandise parmi d’autres marchandises dans une manière de vertige, d’écoulement sans fin dans le vortex de la bonde postmoderne. Alors que l’humour, tel une forme d’art, poésie, littérature ou bien peinture se devrait de remettre en question le monde, de forer le réel par ses interrogations, d’ouvrir l’esprit critique, de développer le libre arbitre, l’humour donc se précipite à son tour sur l’étal des convoitises consuméristes, servant la cause d’une société, participant à l’uniformisation d’un système dont les médias sont les fidèles serviteurs. Il n’y a plus de liberté de parole, laquelle éveillerait les consciences aux apories contemporaines : perte du sens civique, uniformisation des comportements, espace d’une pensée unique, abandon des valeurs, fascination des formes en lieu et place du fond, cette position ontologique dont l’homme devrait se doter afin de saisir les nervures signifiantes de son être-au-monde.

On mesurera combien l’esprit du temps a changé, l’humour contemporain se teintant d’une réalité bien plus verticale, aride, sans concession, dont les thèmes enracinés dans la douleur vive d’une nation (politique, identité nationale, thème de la différence et de sa face exacerbée sous les oripeaux du racisme) tracent le périmètre d’une figure étroite et sans avenir. Bien des comportements se donnent à voir comme l’expression d’un consensus mou autour de plaisirs faciles, d’idées superficielles et immédiates, les existants tirant de cette manne facilement accessible un hédonisme à bon compte dont les ressources s’épuisent à même l’inauthentique qui les nourrit. A défaut de disposer de penseurs, de phares indiquant le chemin dans les ténèbres modernes, les sociétés se satisfont d’un rire s’alimentant à sa propre insuffisance. En fait, la place laissée vacante par le reflux d’une réflexion, ne fait apparaître que « l’ère du vide » dont parlait Lipovetsky, un vide que prolongent les propos des humoristes. Ces derniers n’analysent pas le réel pour en tirer des leçons, édifier une morale, dégager des valeurs, ils ne font que mimer, en pire, la déliquescence d’une société. Faisant ceci, non seulement ils ne s’opposent nullement aux forces qui parcourent l’histoire de leurs puissances souterraines perverses mais, bien au contraire, ils en alimentent l’inépuisable source. De la subversion dont toute profession d’humoriste aurait dû être la figure la plus patente, ne se dégage plus qu’un bruit de fond contribuant à entretenir une incompréhensible mélopée dont les humains font leur ordinaire comme si, ne plus comprendre le monde, était la seule alternative possible, le seul chemin sur lequel faire s’avancer la condition humaine. Rien ne semble plus s’élever de la face de la Terre que cette confondante mélopée née de la confluence des contingences. Rien ne semble plus important que de s’identifier aux évènements, ici et là, qui ne vivent que de leur propre manquement à être. Ce qui, s’inspirant des grandes fables ou des mythes, de la poésie, des contes eût pu porter à la cimaise des individus leur temps de parution ne fait que se dissoudre dans les mailles serrées de verbes creux et de constats en forme de destins scellés. L’idée même de la poésie s’est retirée de l’horizon des hommes, les laissant seuls face à un rire qui, pour n’être alimenté que de songes creux, les expose au risque d’une marche à l’aveugle. Rabelais est bien loin et nous regrettons infiniment les facéties de la « guerre Picrocholine » ! Présentement, la guerre n’est plus que celle des royautés de l’argent et des dogmatismes bellicistes qui, sous couvert de religion, prétendent imposer une voie pour l’homme, la seule qui soit.

Le salon de l’auto.

« Le salon de l’auto », formule ô combien magique pour l’enfant que j’étais. Chaque année cette exposition de belles voitures constituait pour Armand l’événement princeps, le lieu de rencontre indépassable où s’actualisaient tous les rêves de conquête et de possession. Mon père en parlait toujours avec autant d’émotion que d’enthousiasme. Plus qu’une simple adhésion à quelque valeur insigne, c’était le moment clé, le « kairos » des anciens Grecs, l’instant propice où faire apparaître les dieux qui présidaient au destin de tout ce qui, sur Terre, roulait et portait dans une manière d’extase tous les aficionados de la cause automobile. La drogue, doucement, s’était instillée en moi et je ne faisais qu’attendre l’occasion d’en ressentir les bienheureux effets. Cette année 1958 ne reçoit que des commentaires modestes sinon désabusés : "un Salon sans révolution", un "Salon sans histoire". Rien de bien nouveau sous les étoiles et la célèbre DS 19 tient toujours le devant de la scène. Son dessin passionne, sa suspension étonne, son volant monobranche séduit. Dans son livre « Mythologies », Roland Barthes en assure la promotion intellectuelle allant même, dans une amplitude toute lyrique, à la comparer aux cathédrales du Moyen Age (sans doute y voyait-il l’effet d’une certaine transcendance ?), et à voir dans la belle les traces d’une "nouvelle alchimie de la conduite". La Peugeot 403 berline n’enchantait pas les foules malgré son siège couchette. La Monaco P 60 de Simca n’attirait guère plus qu’une rapide sympathie, quant à la Jaguar reluquée au salon par Raymond Devos, son prix dissuadait nombre d’acquéreurs hypothétiques. Si le cru 1958 semblait manquer de personnalité, cependant, pour moi, un prototype devait plus que retenir mon attention, à proprement parler me fasciner.

Une découverte Capitale.

Renault « Floride »

Source : L’automobile ancienne.com.

La « Floride » de Renault, telle était la nouvelle icône qui me visitait avec l’insistance de la grâce. Confiée aux bons soins de Ghia, en Italie, c’est Pietro Frua qui en signe le dessin. Aussitôt adoptée par la marque française, trois prototypes seront présentés en 1958. Bien évidemment, avec l’épaisseur et l’opacité du temps je ne saurais dire la couleur de la carrosserie ni la forme de l’écrin qui la reçut comme la nouveauté à admirer. Une seule image reste, ineffaçable, celle-là, la ligne générale de ce coupé décapotable dont la modernité m’enchantait. D’abord l’audacieuse découpe de l’aile avant afin que puisse y figurer l’optique du phare, ensuite la ligne plutôt tendue de la carrosserie, son décrochement que prolonge dans une belle ligne de fuite l’aile arrière. La calandre aussi que surmonte, telle une figure de proue, le capot avant à la fine nervure. Enfin l’agrément de la capote dont le rabattement la destine aux joies du plein air, aux folles équipées de jeunes générations en quête de leur vocabulaire et de la syntaxe de leur existence. Y avait-il dans cette passion pour cette automobile l’explication sous jacente de l’attrait d’un « American way of life » dont James Dean, en 1955, fut le chef de file dans « La Fureur de vivre » ? A l’évidence, ces années-là vivaient sous l’emprise d’un mode de vie d’Outre-Atlantique dont il était bien difficile de s’affranchir. Je sortais tout juste de la longue épopée de « Géant » avec la figure emblématique de ce jeune acteur, étoile montante du cinéma américain qui devait trouver la mort, sur une route de Californie, quelques jours après la fin du tournage, comme si la vie réelle devait entériner les scènes cinématographiques qui en constituaient une manière de préfiguration. Joie, aujourd’hui, de retrouver la ligne si épurée de ce cabriolet blanc posant devant un facsimilé d’une toile de Giorgio De Chirico, comme si cette voiture dissimulait en elle quelque projet métaphysique. « Métaphysique » sans doute car d’une possession, d’un désir nous ne percevons guère la réalité qu’à l’aune de ce qui, toujours, demeure invisible, le sentiment d’être au monde et de rêver longuement à ce que la vie serait si nous pouvions y actualiser le plus clair de nos fantasmes. En tout cas, à simplement apercevoir les yeux emplis de songe de mon père, je me doutais que quelque chose de secret et de mystérieux le portait au-delà de lui-même dans le lieu d’une réalisation.

Mais évoquer la « Floride » ne peut avoir lieu qu’à lui rattacher l’image haute en couleurs du « T 100 » de Berliet (le salon du camion jouxtait celui de l’auto), dernière prouesse technique du constructeur d’engins « sidéraux ». Mais plutôt que de développer de longs discours à son sujet, voici le contenu de l’article qui lui est consacré dans les colonnes de Wikipédia :

« Le Berliet T100 est un modèle de camion spécialisé fabriqué par Berliet pour l'exploitation du pétrole au Sahara.

En octobre 1957, le T100 de 100 tonnes et 600 chevaux s'expose au Salon de Paris.

Les T100, construits à quatre exemplaires, sont les plus grands camions du monde produits à l'époque. »

Une découverte Capitale.

T 100 N° 1

Devant l’usine de Vénissieux -1957.

Caractéristiques techniques :

« P.T.C. : 103 tonnes en porteur.

Cabine équipée de 4 places.

Moteur diesel 12 cylindres en V Cummins VT12 de 29,61 litres.

Deux turbocompresseurs.

Puissance : de 600 puis 700 ch avec un capot à bossage.

Transmission Clark semi-automatique à 4 rapports avant et 4 arrière.

Configuration : 6x4 et 6x6.

Un blocage du différentiel central (ou interpont), un blocage du différentiel du pont avant et un blocage du différentiel du deuxième pont arrière.

Direction assistée par un petit moteur de voiture Panhard (pour faciliter le remorquage lorsque le moteur principal n'est pas en fonction) avec un rayon de braquage de 13,20 m.

Suspensions :

Freins à disques Messier de type aviation sur les six roues.

Deux réservoirs de carburant de 950 litres.

Pneumatiques Michelin 37.5x33R de 1 m par 2,40 m.

Dimensions :

  • longueur : 15,30 m
  • largeur : 4,98 m
  • hauteur 4,43 m. »

Autant dire, devant un tel camion atteint de gigantisme, l’on ne pouvait que se trouver réduits à la taille de nains. Ce qui m’est resté de cette rencontre, en dehors de la dimension exceptionnelle de l’engin, son ébouriffante capacité à ingérer tout produit à condition qu’il fût inflammable ou susceptible de l’être. Les présentateurs du constructeur, fiers de leur rejeton, s’ingéniaient à en démontrer la stupéfiante polyvalence. Dans un énorme réservoir en plastique transparent, après avoir fait éprouver aux visiteurs la réalité de leurs produits, ils déversaient indifféremment eau de Cologne ou bien huile de table, ce que le monstre ingurgitait sans sourciller alors que le moteur à peine affecté par cette substitution de carburant, accusait à peine le coup si ce n’est par un imperceptible changement de régime.

Neubauer.

Une découverte Capitale.

Citroën Traction Avant 15-Six D.

Source : Wikipédia.

Le grand garage Neubauer, non loin de la Porte de Champerret, était le centre géométrique des intérêts mécaniques de mon père. Je me souviens de mon étonnement à voir une si vaste exposition de voitures de toutes sortes. En regard, le garage d’Armand à Neuville faisait figure d’enfant sage. « Alors, comment vont les gars du Sud-Ouest ? ». La parole est grave et joyeuse qui résonne dans le hall d’accueil. Un vendeur que mon père connaît nous reçoit tout sourire. Alors commence l’inspection minutieuse des véhicules, bas de caisse, joints en caoutchouc, tapis de sol, toutes pièces susceptibles de révéler une usure dont le compteur kilométrique ne constituerait pas l’exact reflet. A cette époque, il n’était pas rare qu’une main habile munie d’une fine aiguille ne rajeunît la belle, lui enlevant quelques années, la présentant comme une jeune première. Cependant c’était sans compter sur la perspicacité d’Armand qui connaissait les combines et débusquait les embrouilles avec un flair incroyable. Lorsque la faute était démasquée, le négociateur adverse, plutôt que de se défendre ou de se lancer sur d’inutiles justifications se résolvait à baisser un peu le prix, ce qui n’était pas pour déplaire au « gars du Sud-Ouest ». Les transactions allaient bon train et il n’était pas rare qu’au terme des discussions, âpres parfois, le vendeur n’ajoutât à un lot de cinq ou six voitures une auto supplémentaire qui scellait l’accord des deux parties contractantes. Une tape amicale dans le dos ou une vigoureuse rencontre des mains concluait l’affaire, un peu à la manière des maquignons sur l’aire d’un comice agricole. Ensuite, c’était un bureau qui servait de support à la transaction. Les affaires ne se concluaient jamais par la remise d’un chèque. On préférait à ceci les espèces sonnantes et trébuchantes. A cet effet, ma mère, Suzanne, avait cousu à l’intérieur de la veste de mon père une forte poche de toile avec une fermeture Eclair dans laquelle il entassait une pile de billets que retenait, par liasses, des épingles à tête. Dans la petite pièce où nous étions, le compte était vérifié. Une extraordinaire dextérité faisait glisser les coupures les unes sur les autres dans un bruit de froissement et l’odeur si caractéristique d’encre et de papier qui s’en dégageait. L’affaire conclue, le garage se chargeait de faire conduire les voitures à la gare d’Austerlitz d’où elles transiteraient, par le train, jusqu’à la gare de Neuville. A la fin de notre séjour parisien, ce fut une traction avant qui nous ramena au bercail. J’admirais son long capot, le doux ronronnement de son moteur, son levier de vitesse chromé, son large volant de bakélite noire, son compteur rectangulaire

Une découverte Capitale.

Tableau de bord, Traction avant 11 BL 1954.

Source : Celles que j’ai eues.

que balayait une grande aiguille à la manière d’un essuie-glace. Du chemin du retour n’émerge guère que le sentiment d’avoir vécu une période extraordinaire dont le souvenir se graverait à jamais dans ma mémoire. Mon père avait reçu le sobriquet de « Neubauer » en raison de son assiduité à fréquenter le garage qui en portait le nom. Combien de fois, lors de mon adolescence, ai-je entendu la voix grave de Philippe M., un ami de la famille, dire sur le seuil de la porte : « Comment va Neubauer ? ». « Neubauer » à cette époque du salon, dans la force de l’âge, 45 ans à peine, allait vraiment très bien !

Du rite de passage.

Au terme de ce rapide voyage et afin d’être en conformité avec l’intention de « La chair du milieu », à savoir creuser le sens des événements, il me semble judicieux de relier cette mince aventure à ce qu’elle peut contenir de symboles et de significations latentes. Bien évidemment ces projections, plutôt que de s’inscrire dans le cadre d’une pure rationalité, ne peuvent que ressortir à la subjectivité d’un vécu, donc à une fable toujours singulière par nature. Les différents épisodes évoqués précédemment me paraissent si fortement reliés au passage de la préadolescence vers l’accomplissement et l’entrée dans l’âge adulte que je ne peux les ressentir qu’à la manière d’un rite de passage dont Wikipédia nous dit :

« Un rite de passage est un rite marquant le changement de statut social ou sexuel d'un individu, le plus généralement la puberté sociale mais aussi pour d'autres événements comme la naissance ou la ménopause. Le rituel se matérialise le plus souvent par une cérémonie ou des épreuves diverses. Tout espace peut devenir lieu de manifestation et d'organisation d'un rituel. Le rite est aussi la définition d’un temps différent d’un temps ordinaire, un temps suspendu, où l’ordinaire se réorganise et se remet en place. »

Quelques commentaires seront utiles de manière à ce que j’ai vécu, il y a de cela plus d’un demi siècle, puisse en effet s’inscrire dans la signification générale du rite de passage et non gratuitement ou bien de manière anecdotique. C’est le temps dans sa vertu métabolique qui métamorphose les nutriments dont notre vie fut tissée jadis dont, aujourd’hui, nous pouvons tirer, sinon des enseignements, du moins élaborer une possible interprétation. Mais reprenons le schéma général de Wikipédia et essayons d’en faire un bref commentaire. A la lumière des événements passés qui en illustreront les différents thèmes.

La Tour Eiffel.

Comment ne pas voir, dans la structure d’Eiffel, dans cette tour érigée en plein ciel, le mythe de la puissance et, au premier chef, du rayonnement paternel dont tout adulte est porteur au regard de la filiation dont il est dépositaire ? Si le « meurtre du père » est, d’après les théories de la psychanalyse, un des opérateurs essentiels par lesquels un jeune garçon, se libérant du joug parental, initie son entrée dans la vie, signant ainsi son autonomie, cet acte symbolique est toujours précédé d’un acte d’amour, d’une identification à la figure solaire du père. Ainsi se gravent dans la psyché les archétypes qui tracent les lignes de force de l’exister. Cette visite de la Tour placée à l’incipit d’un voyage initiatique prend tout son sens à même les représentations de l’édifice atteint d’une croissance qui semble infinie. Pensons à la Tour de Babel qui tutoie les nuages et fourmille de langues, ce Verbe dont le père constitue la Loi en tant que fondation d’une parole ouvrante socialement déterminée par l’exercice d’une autorité. Tout adolescent qui assure sa croissance doit être saisi de cette subite efflorescence qui, le portant au-devant de lui, plus haut que lui, le met en mesure d’apercevoir l’horizon ontologique dont il fera le lieu de son regard, le site de la compréhension des choses. Jusque là, encore enfant, c’était le côté maternel qui l’appelait et l’amenait à se ressourcer « ombilicalement » dans l’océan amniotique primordial. Mais, un jour, il faut faire effraction, surgir dans le monde et y tracer sa voie. L’image du père est, à la hauteur de ce qu’elle doit être, une ouverture, une incision dans la toile du réel, une station debout dans l’histoire événementielle qui jusqu’alors, ne connaissait guère qu’une plaine parcourue des ondulations affectives et le refuge dans la constellation maternelle. Se lever et regarder le ciel, les étoiles, voilà la mission insigne dont le regard paternel est porteur : il nous met en demeure de sortir du cocon, de la chrysalide primitive et de réaliser notre imago dans la projection d’une liberté à assumer. Si l’on a vécu ceci, et pour ma part, il ne fait pas de doute que Paris constitua une clé donnant accès à l’univers polyphonique du sens, aucun retour en arrière n’est possible, aucune régression qui nous reconduirait aux rives premières dont notre petite enfance fut l’espace d’élection, la conque accueillante.

Théâtre Des Deux Ânes.

Nullement un hasard si, à titre symbolique, le second choix se porta sur le théâtre. Pour le jeune garçon que j’étais, l’horizon habituel était constitué de douces collines, de boqueteaux de chênes, des ondulations d’une modeste rivière, de la blancheur d’une falaise qui portait mon village d’enfance. La ville, je n’en connaissais guère le visage qu’au travers de Neuville, là où se trouvait le collège. Du milieu urbain, j’avais plus de connaissances littéraires puisées dans mon livre de français que d’approches réelles. Le théâtre donc appelait la ville, le spectacle, la culture, les loisirs. Une pluralité de sèmes qui se fondaient tous dans l’idée même de ce qu’était une ouverture, une meurtrière ménagée dans la densité du quotidien. Nul doute que cette approche, que cette proposition paternelle recelait une riche sémantique. Aller au théâtre, c’était essentiellement choisir le tremplin d’une socialité, s’offrir à une communication, décrypter les messages du monde. Aujourd’hui le souvenir de la représentation se perd dans les brumes du passé. Etrangement c’est, pour la mémoire, une ambiance qui renaît, le sentiment de faire partie d’une communauté de ressentis, de rires, de complicités, d’un bonheur immédiat que le creuset du spectacle délivre comme l’une de ses ressources les plus vraies, l’une des sincérités accessibles à seulement se laisser aller, se confier au jeu des acteurs. L’audition récente d’un sketch de Pierre-Jean Vaillard à l’occasion de l’écriture de ce texte m’a montré combien le souvenir s’auréole de moments précis, de détails que l’on croyait à jamais disparus. Le timbre de la voix du comédien, sa prononciation un peu précieuse, son émotion, sa joie palpables je les ai encore au creux de l’oreille, quelque part dans la complexité de la cochlée et c’est comme si c’était hier et, qu’à tout moment, l’artiste pourrait surgir, là, dans le présent, avec ses mimiques si singulières, son jeu qui n’est qu’à lui. Ce milieu des chansonniers était si marqué au fer d’un esprit particulier qu’on ne pouvait faire comme si, jamais, on n’avait croisé son chemin. Il est là encore avec ses vibrations, ses harmoniques, ses belles résonnances. Jamais ne s’oublient les expériences fondamentales, elles sont là, au creux de la conscience, telles des braises sous la cendre qui n’attendent que l’occasion du premier vent pour remonter à la surface et briller du feu qui, autrefois, les animait. Ajouté à la valeur symbolique, c’était également un goût pour le théâtre qui s’affirmait, non isolé d’autres empreintes culturelles cependant mais profondément lié à la passion du fait littéraire sous tous ses aspects. Plus tard, ce seront certainement ces premières émotions éprouvées aux « Deux ânes » qui trouveront leur résurgence dans quelques pièces phare jalonnant le parcours de la scène. « Phèdre » d’abord que les cours du lycée révélèrent, ce chef d’œuvre absolu de Racine. Ensuite la pièce de Sartre, « Les séquestrés d’Altona » vue au théâtre de Neuville, pièce magistralement interprétée par Serge Reggiani. Puis un classique de Montherlant, « La ville dont le prince est un enfant », puis l’essai anti-conventionnel, trempé dans l’essence de la modernité la plus audacieuse avec « Le cimetière de voitures » de Fernando Arrabal. Ce dont je suis à peu près sûr c’est du fait que mes émotions esthétiques futures auront trouvé dans ce terreau originel le lieu où croitre et désirer se livrer à des rencontres ultérieures. Or tout ceci avait eu lieu grâce au choix de mon père comme si ce dernier, pressentant mes futures passions, leur accordait la place qui leur revenait.

Le salon de l’auto - Neubauer.

On l’aura compris, à cette époque l’activité paternelle est entièrement centrée autour de la déesse automobile. Pendant de nombreuses années je plongerai dans ce milieu motorisé avec délices, sans doute en raison d’un attrait personnel, mais aussi eu égard à l’empreinte d’Armand qui distillait à l’envi les flammes vives de sa passion. Mais revenons d’abord à la notion de « rite de passage ». Reprenons la définition citée plus haut et essayons d’en accentuer le caractère le plus évident : « Un rite de passage est un rite marquant le changement de statut social … Le rite est aussi la définition d’un temps différent d’un temps ordinaire, un temps suspendu, où l’ordinaire se réorganise et se remet en place. »

Ce que je ne saurai jamais c’est si mon père, au travers du feu qui l’animait, avait jamais envisagé, pour moi, la carrière de négociant en automobiles. Peut-être n’y pensait-il pas lui-même, tellement son impérieux intérêt le tenait rivé sur tout ce qui était mu par un moteur : motos, voitures, camions sans qu’il en vît les « ravages » dans son environnement proche. Je dois avouer mon faible pour tout ce qui touchait de près ou de loin aux engins à deux et à quatre roues. Mais laissons ici le réel et tâchons de lire, dans cette escapade parisienne, ce qui pouvait s’y illustrer à titre de rituel et d’initiation. Si, en effet, j’avais suivi les traces de mon père, poursuivant ses activités de marchand de voitures, alors auraient été évidentes les notions aussi bien de « changement de statut social que de temps suspendu, où l’ordinaire se réorganise et se remet en place. » Il y aurait eu rapport évident, lien de cause à effet. Je n’ai jamais vendu de voitures, si ce n’est celles qui m’ont été personnelles et n’ai jamais éprouvé un quelconque regret à n’avoir pas emboîté le pas de mon père. Ce qui, par contre, brille à la manière d’une évidence c’est mon constant intérêt pour la chose mécanique et automobile, lequel débuta au garage de Neuville avec les « Triumph », « Norton » et autres « Gordini » et « Delahaye ». S’il ne s’agissait nullement de rite de passage au sens strict du terme pour la seule raison que nos voies respectives furent différentes, cependant c’était, pour le moins, un passage de témoin, le relai d’une passion qui dure encore même si l’âge en a émoussé les parties les plus apparentes. Quant à l’amour de Paris, il commença là, dans ces événements qui résonnent encore si fort dans l’esprit, se poursuivit au travers du service militaire dans la proche banlieue, puis au cours de trois ans d’études que suivirent de nombreux séjours à répétition motivés essentiellement par la visite d’expositions et de longues stations dans les bibliothèques. Ainsi s’égrenèrent les moments qui constituèrent les principes étapes d’une découverte Capitale !

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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 09:12
Un bol de noisettes.

« Moi ».

Photographe non identifié.

Nul ne peut, après « La Recherche », faire comme si Marcel Proust n’avait pas vécu. A partir de lui s’installe une autre vision de la littérature mais aussi une autre manière d’éprouver son vécu, de solliciter sa mémoire, de faire de ses propres réminiscences le mode de lecture privilégié de sa vie intime. Je ne sais si une vue proustienne de l’univers constitue l’un des paradigmes de la modernité, en tout cas l’expérience d’un cheminement, celui qui nous est propre, se trouve maintenant à l’origine d’une fable que nous écrivons chaque jour comme si nous tenions un journal que nous n’aurions plus qu’à feuilleter afin de suivre les traces de ce que nous avons été. Le monde de l’écrivain du « Temps retrouvé » fixe ses amers dans quelques souvenirs qui sont comme les fondements ontologiques grâce auxquels paraître et donner sens à son existence singulière. Ainsi la petite madeleine se dissolvant dans la tasse de thé, les trois arbres aperçus dans la campagne, les clochers de Martinville, les pavés de la cour de Guermantes sont autant de polarités selon lesquelles tracer les lignes de son destin. Et, que l’on ne s’y trompe pas, la spéléologie mémorielle de Proust est moins soutenue par les critères d’un sensualisme élémentaire, par la reviviscence d’un passé dont la simple évocation ferait resurgir les oublis et les failles que par une subtile intellection, par la mise en perspective d’une esthétique singulière qui sera la marque d’une œuvre profondément originale. Si l’on se situe dans le champ de la littérature, la seule position qui paraisse tenable, alors l’on s’aperçoit vite que les événements de la madeleine ou bien des pavés sont les lignes de force dont l’écriture s’emparera afin qu’un langage renouvelé, de riches métaphores constituent le tissu du « réel fictionnel » dont la mémoire est la manifestation la plus visible. Madeleine, arbres, clochers, pavés, s’ils ont bien été les médiateurs favorisant l’apparition d’une réalité ancienne, ne sont plus au jour où Marcel les situe dans son œuvre que des objets littéraires, des mots qui chantent, des évocations magiques, de la poésie, des phrases dont l’ample période sert à créer les bases d’une « moderne mythologie ». Et ici, bien évidemment, se laisse percevoir le fondement oxymorique du fait littéraire qui se nourrit d’un passé de mythes pour aboutir, ici et maintenant, à une actualité aussi présente et brûlante que les sentiments qui en constituèrent l’origine. Plus même, il faut sans doute penser que la mise à jour d’une archéologie ancienne entraîne une passion, un enthousiasme plus vifs que la petite madeleine n’en pouvait contenir dans la tête d’un enfant dégustant sa mince friandise auprès de sa tante Léonie, le dimanche matin, dans la chambre de Combray.

Ce que pose ensuite comme question la découverte de l’auteur des « Plaisirs et les Jours », c’est de savoir s’il peut exister une manière de hiérarchie des sensations. La vue est-elle le mode d’appropriation privilégié du réel ? Quel rôle joue l’audition ? Le goût est-il plus à même de nous révéler la dimension secrète d’un sentiment autrefois éprouvé ? Qu’en est-il de la force évocatrice d’un parfum ? Le toucher est-il si discret à nous reconduire à un événement qu’il en devient un simple élément subsidiaire ? Mais ici l’on voit vite que ces interrogations, loin de nous conduire au vif du sujet, à savoir ce qui permet à l’art de trouver sa voie, ne font que nous égarer dans des considérations formelles qui ne sont que périphériques. Sans doute chacun a-t-il, logé au creux de la conscience, tel objet, tel souvenir, tel goût dont la simple évocation suffit à enclencher le processus d’une satisfaction, le tremplin d’une émotion. Quant à savoir par quelle curieuse alchimie, par quel savant mélange les choses parviennent jusqu’à nous, sans doute avons-nous à en faire un deuil aussi rapide que possible afin qu’ourlées de mystère ces histoires puissent nous tenir en suspens, seule condition de l’ouverture à une création.

Mon « Côté de chez Swann » pourrait trouver son équivalent dans « Le côté de Bareltou », nom de la modeste propriété que mes grands-parents paternels travaillaient sur le « penchant de quelque agréable colline » pour reprendre l’expression romantique de Jean-Jacques évoquant dans « L’Emile » le cadre domestique dont il aurait rêvé pour en faire son havre de paix. Rousseau y situe aussi des « touffes d’aunes et de coudriers » ces mêmes coudriers qu’un usage plus commun nomme « noisetiers », dont l’évocation ici présente de ses fruits se confond, pour moi, avec les madeleines de Combray. Ce qu’étaient pour Proust les petites pâtisseries « qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques », les noisettes dans leur bol vernissé l’étaient pour moi, à savoir le lieu d’une attente et le comblement d’un désir dont Géraldie, ma grand-mère, se réjouissait chaque semaine, rituel intangible dont, tous les deux, nous constituions les deux pôles indéfectibles. Grand-père Oncel en était le bienveillant spectateur, roulant son éternelle cigarette auprès de l’âtre qu’il ne quittait guère lors des longues soirées d’hiver. Des noisettes je conserve en mémoire, plus que leur goût de biscuit, que leur saveur huilée, la nostalgie d’une couleur, cette belle teinte si proche de l’argile, du limon, de la motte entaillée par le labeur du paysan. Je ne suis ni marin, ni aviateur et n’aurais davantage souhaité travailler aux champs mais la terre sous toutes les déclinaisons est le lieu de mes rêves, le centre qui m’attire et rayonne du pur éclat des choses simples, immédiates, facilement accessibles.

Oui, la terre comme endroit de ressourcement, la terre comme abri, la terre où enfouir ses songeries. La terre à aimer tel un arbre y plongeant ses racines blanches, y tapissant l’humus de sa toile de rhizomes, la terre d’où s’extraire à la force de son tronc en laissant ses ramures s’éployer sous la force du vent. Certes ces métaphores sont bien courtes pour traduire ce qu’un gamin d’à peine huit ans vivait au contact de cette nature si vivante, si généreuse où la vie suivait son cours avec une apparente harmonie, même si le labeur était souvent rude. Couleur de noisette si semblable aux sillons de velours des pantalons de mon grand-père, comme si un étrange mimétisme avait diffusé du sol en direction de ses hôtes. En automne, lorsque la lumière baissait, que les terres n’étaient plus que des tapis de chaume ras, il n’était pas rare que j’aille m’asseoir sur l’herbe d’un pré, tout contre le champ qu’Oncel labourait, aiguillon à la main, une paire de blondes d’Aquitaine à la robe claire tirant l’araire d’une façon parfois désordonnée et cette progression faite à la fois de lenteur et de puissance était sans doute la mise en musique annonciatrice de ce que serait , quelques années plus tard, la découverte des pages inoubliables de Georges Sand dans « La Mare au Diable », phrases qui encore aujourd’hui hantent mes pensées dès que la saison des labours s’annonce :

« Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. À l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir et de fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C’est ce qu’on appelle des bœufs fraîchement liés. L’homme qui les gouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de souches séculaires, travail d’athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés. »

Ces quelques phrases, combien de fois les ai-je relues par la suite, dans le manuel de l’école primaire, le vieux « Souché » à la couverture défraîchie, aux illustrations en noir et blanc, à la typographie approximative, livre sur lequel mes yeux d’enfants ont appris à aimer la littérature, à la goûter, à la déguster tout comme je savourais ces délicieuses noisettes en provenance des quelques coudriers qui rythmaient le talus conduisant à la ferme. Mais l’évocation des « friandises » (quel autre mot donner à cette petite fête hebdomadaire qui sonnait à la manière d’une gourmandise, autant du domaine de l’affect que de celui du goût ?), serait incomplète si ne venait s’y accoler, comme par une naturelle affinité, la soupe de gesses, petites fèves plates aussi appelées « pois carrés » dont l’usage de nos jours s’est perdu, les légumineuses n’étant guère courtisées. Chaque début de repas était constitué de ce plat favori du monde paysan, la soupe dont nos contemporains s’ingénient à reconstituer la coutume sans en connaître l’esprit sinon le caractère de nécessité pour des travailleurs à la recherche d’une salutaire et peu coûteuse satiété. Donc la soupe de gesses (je crois que je la préférais au bol de noisettes), grand-mère Géraldie la préparait dans une marmite en fonte noircie, sur le feu de cheminée. Tranches de pain rassis, gesses, quelques gousses d’ail, du persil, du bouillon de viande. La soupe mitonnait de longues heures à petit feu pendant que mon aïeule vaquait à ses occupations, entretien de la basse-cour, préparation de la cuisine du cochon, menus travaux au jardin potager. Quand mon grand-père rentrait de sa longue journée de travail, après s’être rapidement lavé à la pompe du puits, quel plaisir alors de le voir s’installer à la grande table de campagne, bien décidé à en découdre avec le menu du jour qui, le plus souvent, n’était qu’une reconduction de celui de la veille. Jamais il n’ôtait sa casquette de velours, autant par habitude que pour rassurer une calvitie que compensaient de larges moustaches en guidon tachées du jaune de la nicotine. Le repas se déroulait dans une ambiance joyeuse qu’Oncel animait de quelque savoureuse anecdote, ce dont se plaignait inévitablement Géraldie dont le tempérament inquiet et une naturelle austérité inclinaient plus aux considérations sérieuses qu’aux facéties. La soupe de gesses presque terminée, grand-père conservait soigneusement quelques reliefs de pain, un peu de bouillon, des fèves qu’il arrosait d’un rouge généreux issu de la vigne de Bareltou. Buvant son chabrot à petites lapées, ses yeux pétillaient d’un bonheur simple trouvé auprès des siens dans le calme d’une fin de journée. Invariablement le bol de noisettes clôturait le festin dans le bruit des coques brisées et le pétillement du feu qui en recevait les fragments. Ainsi se déroulait la vie dans le secret d’une campagne silencieuse. Suite de peines mais aussi défilé des « plaisirs et des jours » dont, jusqu’à moi aujourd’hui, résonnent les heures claires. L’automne est arrivé avec sa couleur de feuilles mortes. Autrefois c’était la saison des grandes flambées dans la cheminée tachée de noir alors que l’hiver ne tarderait guère à arriver. Il y avait comme une sorte de bonheur palpable dans le crépitement des braises. Il n’en demeure plus qu’un vif éclat se fondant dans la nuit.

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