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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 07:59

L.

 

L.

 

josé6 

Source : non identifiée.

Sur une page de José Jaminon.

 

 

  C'est comme une manière de rituel, de mise en forme des rêves de la nuit. Alors que le jour n'est qu'une mince espérance, une ligne à peine esquissée sertie d'ombres bleues, L. se lève, pousse les volets, se poste dans l'arrière-clarté, attentive aux mouvements discrets, aux faibles bruits. Il y a si peu de présence. On croirait l'épaulement des dunes usé de neuve lumière, le ruisseau assourdi, la fuite du vent dans la tête des palmiers. Les perruches ne sont pas encore sorties de leurs abris végétaux, les poissons aux larges yeux sondent les basses eaux, la lagune repose dans son glacis liquide. C'est dans cette ambiguïté-là que L. aime à se fondre, inaperçue, parmi les faibles rumeurs du monde.

 

  - Tu seras toujours aussi sauvageonne, lui disait sa mère Aamal en la taquinant.

  - Tu seras une fille du vent, lui disait le vieux Pêcheur Fouad.

  - Tu seras une brume d'eau, lui disait Ibrahim, l'Epicier au fez rouge.

 

  Et les prédictions s'étaient réalisées, car L. était, en effet, une sauvageonne libre comme l'air, limpide comme l'eau dont, souvent, elle aimait à s'entourer d'un voile de brume. Sa toilette terminée - quelques gouttes sur les pommettes, les doigts passés en peigne dans les cheveux, nul maquillage qui aurait pu troubler la peau -, L. sortait sans bruit de sa maison de terre, lissée à cette heure matinale d'un bleu délavé, signe avant-coureur du vent qui, bientôt, viendrait de la mer. Rien ne bougeait et les ruelles pavées de  plaques de schiste portaient encore les empreintes des déplacement nocturnes. L. progressait en ondulant, légère comme une antilope, l'œil aux aguets, les narines frémissantes. Passant près du "Forn de pa", elle sentait l'odeur sucrée du levain, celle plus mate, discrète, de la mie, celle brûlée de la croûte. Longtemps l'air chaud et embaumé du fournil la suivait alors qu'elle sortait des dernières maisons du village, que les lignes régulières des vignes s'étageaient le long de la colline. Elle aimait sentir les dalles plates glisser sous ses pieds, leur contact froid, on y devinait encore le glissement de la nuit, la longue dérive des étoiles, le choc des sabots des chevreuils, la course folle des scarabées.

  Lorsque le soleil avait entamé sa pente courbe, que la première brume se dissipait, dévoilant le chapelet d'îles brunes, rochers gonflés de bulles, anses brillantes, criques ombreuses, L. s'asseyait sur une pierre de lave, toujours la même, doucement inclinée vers le paysage marin, alors que sa poupe s'arrimait à la colline parcourue de vieux oliviers et de chênes-lièges au tronc couleur de brique. De son promontoire, genre de vigie, elle pouvait surveiller les premiers trajets des barques de pèche, brillants sillages d'écume, alors que les voiles faseyaient comme des oiseaux pris de folie dans les meutes d'air. Elle apercevait aussi les gens pareils à des brindilles que le vent aurait déplacées. Les plages de galets s'allumaient une à une et la haute façade du Café Amistat renvoyait vers le ciel son éclat de falaise blanche. Elle s'amusait, par la pensée, à parcourir le lacis des ruelles, à passer sous l'arche du Riba Pitxot, à longer la façade à arcades du Cafe de La Habana, à gravir à grandes enjambées les volées d'escaliers de pierres noires, à frôler les grappes rouges des bougainvillées.

  L. restait ainsi, des heures, à suivre les éclats de la lumière sur la mer, le jeu des ombres verticales lorsque le soleil était au zénith, immense boule de verre qui gonflait indéfiniment. Parmi les touffes de serpolet et de romarin de la garrigue, elle suivait la course rapide des lézards aux ocelles mouvants, se distrayait de l'attitude hiératique de la mante religieuse - un jour elle avait même assisté à la manducation post-nuptiale, étonnée de ces mœurs si viriles -, se nourrissait de quelques amandes amères qu'elle cassait avec un éclat de schiste, s'abreuvait du suc des baies, laissait son corps parcouru de vent vibrer au rythme du paysage. Mais ce que L. aimait le plus, c'était gagner la ruine d'une vieille bâtisse au milieu d'une clairière, là où la lumière assourdie faisait son chant d'eau, son écoulement de fontaine. C'était comme d'être en île d'Utopie, très loin des rumeurs du monde, tout entourée du grésillement des abeilles et frôlée par les ailes souples des éphémères. Sauf  L., personne ne connaissait cet endroit. Il fallait au moins avoir la fougue et l'agilité du bouquetin pour prétendre le découvrir. Au fil des jours, L. y avait apporté le strict nécessaire à une vie libre - souvent elle lisait des passages de "La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé;" dans une très ancienne édition que lui avait offert Ibrahim l'Epicier. Puis une toile de coutil sous laquelle elle glissait quelques feuilles en guise de matelas, un réchaud à alcool, un miroir brisé, quelques objets divers, des pierres recueillies au milieu de la garrigue, des bois éoliens blancs comme neige, des brindilles pour le feu, des écorces de chêne-liège.

  Parfois L. restait plusieurs jours dans son refuge envahi par les lianes, habité par les lézards, visité par les colonnes noires des fourmis. A l'aide d'un bout de charbon de bois elle gravait sur les murs des signes un peu mystérieux dont elle seule avait le secret ou bien sculptait une branche à l'aide d'un canif. Et, plus le temps passait, plus L. rallongeait ses escapades, planant comme le vautour entre terre et ciel, ivre de son propre vol, bien décidée à retourner à l'état de nature dont elle pensait qu'il était le seul à protéger l'homme de lui-même, de ses tentations, de ses dérives. Elle n'aimait ni les magasins, ni la foule des touristes qui, dès les premiers soleils, envahissaient les plages de galets, ni les clameurs montant des terrasses en bord de mer, ni les souvenirs accrochés comme des épouvantails sous les stores de toile, ni les longues processions de curieux qui débarquaient des bateaux, faisant les cent pas sous le soleil pour aller visiter la Maison de l'Artiste à Port LLigat. Non, ce qu'elle aimait, c'était, ici, ce genre de belvédère enclos d'arbres. Elle ne voyait du village, dans les trouées de la végétation, que les éclats blancs des murs, des bribes de la forteresse de l'église, quelques toits noyés dans la brume de chaleur, le ruissellement du soleil sur la crête des vagues. Tout cela lui suffisait et L. pensait même qu'un jour, elle pourrait venir vivre au milieu de cette nature sauvage, entourée de quelques chèvres, peut-être d'un chien de berger, habitée de vent et de soleil, de chants d'oiseaux.  Les éblouissements de la ville, les voitures prétentieuses, les grandes demeures suffisantes, fincas entourées de fil de fer barbelé avec des panneaux " propietat privada", tout ceci lui paraissait tellement superficiel, étréci à un pur égoïsme, limité à de simples contingences, genre d'ombilic girant infiniment sur lui-même jusqu'à la démesure. Ainsi s'écoulaient des jours heureux, en dehors de l'espace et du temps, grande arche de liberté se fondant dans l'éther, creusant ses galeries souples dans le limon, courant jusque sous l'écorce des grands arbres. Tout aurait pu continuer ainsi, dans cette belle osmose faisant se rencontrer, au sein d'un paysage idyllique, l'amour que L. portait aux choses simples et son objet, cette si belle nature, préservée, intacte, comme surgie du rêve d'un Poète fou.

  Cependant c'était sans compter sur la folie des hommes, - non celle du Poète dont l'écriture transcende le réel -, mais la folie ordinaire, consumériste, acharnée à défricher tout ce qui pouvait l'être, à construire, à édifier des cathédrales de béton afin d'asseoir puissance et royauté de l'argent. Un jour des engins étaient arrivés, dégageant de leur lame mortelle tout ce qui semblait leur résister, lacérant oliviers aux branches séculaires, couchant les troncs couleur de sang des chênes-lièges, faisant de la vieille bâtisse un amas de ferraille et de blocs de ciment. Bientôt, ici, en plein ciel, au-dessus du globe infini de la mer, dominant la féérie du village de cubes blancs, de ses rues tortueuses, du chapelet d'îles, surgiraient les concrétions de la démesure, cases de plâtre  devant abriter la ruche humaine, afin que cette dernière pût prendre possession de cet ultime refuge, invasion pareille à celle des criquets s'abattant en sombres vols étourdissants sur les champs de céréales, n'en repartant qu'après que le dernier grain aura été digéré. C'était cela qui se préparait, qui grondait comme l'orage au plein de l'été, avec ses éclairs lacérant le ventre gris des nuages. C'était cela qui était en marche, comme une armée de mercenaires lancés à l'assaut de leurs ennemis. C'était cela que l'homme accomplissait depuis des siècles, avec minutie, acharnement, obstination : une œuvre essentielle à accomplir. Une destruction systématique de tout ce qui signifiait de l'ordre de la beauté. Et il semblait que cet ample mouvement devînt irréversible, ivre de sa propre logique. Sans doute le jour n'était pas loin où l'on raserait le village, ses maisons blanches, où l'on détruirait ses places, comblerait les failles de schiste, brûlerait les feuillaisons des arbres. C'était cela qui se produisat, ce raz-de-marée incoercible, cet enfouissement des chants du monde dans les profondeurs muettes de la terre. Cela et rien d'autre. Mais, après cette furie, que pouvait-il advenir, sinon le non-sens absolu ?                         

 C'est depuis le jour où les travaux d'abattage ont commencé que L. a déserté le village. Maintenant on la dit folle, parlant aux nuages, aux goélands, aux rochers. Elle est quelque part en enfer, du côté du Cap de Creus, parmi les rochers déchiquetés, sa robe en lambeaux claquant sous les rafales de  la Tramontane, ses yeux ouverts sur l'abîme céleste, ses mains agrippées aux nuages, ses pieds  ensevelis dans les failles marines; là où les poulpes aux yeux glauques, aux longs tentacules se nourrissent de chair humaine. C'est ce que disent les vieux hommes vêtus de noir, sous l'arbre à palabres alors que le ciel est livré au vol d'oiseaux maléfiques et que les ruelles grondent du bruit sourd des sortilèges irréversibles.  Il n'est que d'y aller voir. Sans doute à son propre péril. Jamais la beauté ne faiblit sans que l'âme en soit durablement affectée. On dit même que, parfois, la blessure est mortelle ! 

 

 

   

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 19:06
Jusqu'où va ta nuit.

4° de couverture :

Blanc-Seing.

"La poésie est cette effraction du Poète en direction de ce qui le dépasse : pur geste de donation, constante oblativité. Et de quoi nous fait-il l'offrande ? Mais de son propre corps en même temps que de celui de la poésie : sang, lymphe, larmes, chair ductile infiniment disponible. Car il ne saurait y avoir d'œuvre sans cet arrachement à soi du Voyant, sans cette participation des Voyeurs au banquet auquel ils sont conviés. La chair, les Voyeurs la manduquent jusqu'à sa dernière fibre, les mots ils les déglutissent, les métabolisent afin que ces derniers fassent sens, qu'ils parlent à l'intérieur de leur âme, fécondent leurs esprits, insufflent dans leurs corps l'espace de compréhension dont leur existence doit se tisser afin de se soustraire au silence, à l'occlusion, à la perte qui, toujours menace et frôle l'abîme. Oui, l'essence du poème est tragique, pareillement à la solitude de l'homme. Voyez les poètes maudits, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. Le poème est un cri en direction du ciel qui, longtemps retentit sur l'arc de la conscience. Le poème est une urgence à dire ce qui tisse, en soi, la toile du vertige, qui fait éclater la bogue des affects, se distendre la peau vive de l'intellect. Il y aurait douleur à trop longtemps contenir tous ces flux, ces rythmes, ces tensions dont on est habité et qui fusent à la vitesse des comètes. Alors on écrit les ronces floues oblitérant le regard, le frémissement des déraisons, les errances sur des chemins d'abandon, les corps devenus fragiles, les heures brisées des silences. On écrit son corps-palimpseste comme si, jamais, il ne devait revenir de cet exil qu'est l'écriture. "Jusqu'où va ta nuit", identique à une subtile métaphore ouvrant les rives de l'art nous convie à un tel voyage. Un enchantement !"

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 07:48
Architectonique du Verbe.

Source : Quidam Éditeur.

"Je ne sais quelle langue je parle, ni de quoi est fait ce texte que je deviens et auquel je ne tiens que d'un doigt.

S'en foutre. Evidemment faux. Parade."

CY.

4° de couverture :

"Regardez mes mains ! Elles passent et repassent sur vos verbes. J'effacerai tout. Tout de ton nom gavé d'éternité."

Réinvestir son nom, "tuer" ce qui nous est imposé, afin de trouver sa propre langue. Comme un rêve qui mènerait ces pages, A vous tous, je rends la couronne est tout autant une histoire de libération qu'une quête d'absolu.

Essai de réécriture-interprétation :

"On n'aura dit longtemps que la première syllabe de mon prénom, le garçon, le fils, Il."

Ilya, mon prénom, Ilya comme il y a incertitude à se connaître de l'intérieur, à se posséder, à surgir parmi la multitude mondaine. Ilya, seules ces trois syllabes résonnent dans l'enceinte de ma tête, cognent contre la porcelaine des yeux et demeurent là, dans la forteresse désertée, sur la plaine livide de la conscience. Ilya, Ilya, Ilya, tout contenu dans l'écho réverbéré de mon nom. Ce nom qui n'en est pas un et retourne son gant vers l'antre vide de l'exister. Exister ! Comment exister avec ce prénom vide, cette coquille sèche rugueuse, cette guenille qui n'a même pas connu l'imposition des eaux lustrales ? Car, s'appeler Ilya, c'est ne pas être né à soi, c'est n'avoir jamais connu les fonts baptismaux par lesquels s'ouvre le monde et se dispose l'accueil de l'être.

Ilya, comme une eau morte, un frémissement de lagune sous la lumière sourde, plombée de l'incompréhension. Ne même pas accéder à son propre nom. IlyaIl y a vacuité, il y a souffle d'un vent acide qui dissout le nom à peine prononcé. Car exister, c'est avoir un nom, car exister c'est porter au-devant de soi l'oriflamme disant la singularité de ce que nous sommes dans "la claire nuit de l'angoisse." Seulement, ce nom, il faut pouvoir le proférer, ne pas le garder en soi, ne pas l'immerger dans le pli étouffé de l'ombilic. L'ombilic, voilà, je sais, ma condition est entièrement contenue dans ces trois syllabes, dans cette forme scellée sur sa propre germination. Mais rien ne s'ouvre, mais rien ne se déplie, mais tout demeure dans le balbutiement premier, avant même la floraison de la parole. Mutisme, mutisme, mutisme trois fois proféré comme pour dire l'effraction impossible, la bouche cousue de cailloux, la langue clouée au palais. Au palais palatal, non à celui d'une royauté. "A vous tous, je rends la couronne." A tous les bonimenteurs, les saltimbanques, les camelots qui usez d'elle, la langue, comme on use d'une défroque pour dissimuler son corps indigent.

La langue, mais savez-vous, vous, les fesse-mathieux, les tordus de l'âme, les pisse-vinaigre combien c'est précieux la langue, combien cela s'enracine au profond du corps, là où la lave du sens est une effusion qui voudrait se dire, voudrait jaillir dans l'espace ouvert d'une liberté, d'une vérité. C'est un feu, une coruscation, une éjaculation qui n'attend que d'être projetée à la face du monde, qu'un calame qui gratte la feuille de son impatience native. C'est une immense torsion, une hélice urticante faisant ses mortelles girations. Car ne pas parler est demeurer en-deçà de l'essence de l'homme. Car parler est déjà dans l'au-delà de la courbure anthropologique, un pied immergé dans la finitude. Ilya, cet entre-deux, d'un début de la langue, d'une fin et l'intervalle pour dire, dans l'urgence, la rareté de l'être. Ilya, Ilya, Ilya, mais répétez donc à satiété ces sons, manduquez-les, enrobez-les de salive et sentez combien ils sont liquides, ils fondent contre la palais, ils inondent les papilles. Ilya, Ilya, comme on suce une bêtise de Cambrai et, déjà, l'on n'est plus que cette déglutition prenant acte d'elle-même. Ilya, une simple succession de sons liquides. Ilya, il y a rapport avec l'eau, uniquement avec l'eau.

Avec l'eau. Né au monde, baptisé, pourvu d'un nom qui, à l'origine, n'en était pas un, simplement un ébruitement, puis le retour dans la coque primitive, dans la grotte amniotique. Dans la Mère-Mer qui ne s'occupe que de reflux, de remontée à la source. Mon nom : histoire d'eau, source tarie dès que proférée. Et le nom du Père, la métaphore océanique qui vous fait gagner le grand large, absente on ne sait guère pourquoi. Et ma nomination, et la nomination de mon Père confondues dans une même illusion "in-signifiante". Ilya, le nom du Père. Ilya, le nom du Fils, le mien donc qui se replie dans l'aire fermée de sa propre généalogie. Comment connaître la Loi structurante qui vous libère des eaux primordiales, alors que les paroles fondatrices demeurent celées en leur propre énigme ? Celle de la Mère qui abrite, celle du Père qui n'ouvre pas. Et tout demeure clos et parler est une douleur et écrire est une nécessité. Mais qui déchire, mais qui fait saigner l'âme et broie le corps qui ne sait faire que cela : signifier le manque par la souffrance. Ilya, Ilya, double forclusion du nom du Père. Et, se nommant Ilya, l'on demeure innommé, exilé, sans demeure où habiter le langage.

Parler, lire, écrire, c'est habiter la demeure du langage et en sortir afin de porter au-dehors ce qui, au-dedans, a commencé à faire son effervescence. Le langage est toujours destiné, par nature, à ce dehors qui en prend acte et lui donne sens. Le sens n'est jamais que ce passage d'un intérieur qui cherche à se comprendre, vers un extérieur qui l'accomplit et le réalise en totalité. Alors, moi, Ilya, quand je prends conscience du vide et de l'impossibilité de faire se tenir debout l'architecture du langage, je grimpe au beffroi de la ville, là où habite la meute de pigeons bavards. Le beffroi est ma tour de Babel, le lieu d'où mon nom balbutié, liquide, à défaut de pouvoir prendre essor, regardera le monde, cet étrange galimatias, cet infini "caquetage" qui, le plus souvent, se perd dans les mailles lâches de l'inconséquence. Mais comment moi, l'enfant-Ilya parvenu à "l'âge d'homme" puis témoigner de ce que je suis - l'écriture n'est jamais que cela, témoignage de soi, menhir dressé contre l'immensité du ciel afin qu'une visibilité soit enfin rendue possible - comment témoigner de ce qui, en réalité, est l'arche tendue de ma douleur ?

Alors, que reste-il à faire, esquif balloté entre les eaux amniotiques maternelles et les dérives océaniques paternelles, sinon, au retour du cimetière, dresser son corps comme une voile disposée au grand large ? Des cendres, celles du Père, viennent s'y imprimer comme sur un bien étrange palimpseste. Que seront ces cendres ossuaires, sinon les stigmates de la finitude ? Le phénix renait-il jamais de ses cendres ? Le fils orphelin peut-il à son tour, enfin naître à soi, c'est-à-dire inscrire sur la courbe agrandie du destin son propre chiffre, cette écriture qui bouillonne et fait ses résurgences intérieures alors qu'au dehors, le vide appelle afin d'être comblé ? Pourra-t-on jamais s'appeler Ilya et attacher à ce nom la bannière infinie de l'exister ? Dit de manière plus essentielle : peut-on jamais être écrivain et vivre sa vie parmi les confluences de tous ordres alors que sa propre effigie, à l'initiale de laquelle se dresse un Y en forme d'estuaire attend toujours d'être fécondé par les deux cours conjugués des eaux maternelles et des paternelles ? Écrire est-il seulement possible ?

En guise de brève synthèse :

Dans une écriture serrée, étonnante par sa force d'inscription à même la lame de notre conscience, Catherine Ysmal délivre là, sous la forme d'une parabole essentielle, quelques idées clé, quelques lignes de force nous mettant en demeure de comprendre ce qui, dans l'écriture, le langage, est destiné à nous saisir afin que nous en percevions la dimension ontologique et pas seulement le bavardage auquel, le plus souvent, il est commis. C'est de l'intérieur même du langage qu'il faut saisir ce qui s'énonce avec une rare force communicative. Il faut être Ilya soi-même et sentir, dans le creux de ses viscères bouger ce "serpent qui me revient et qui me mord désormais quand je ne le noie pas de vin ou d'alcool."

Notules éclairantes :

"et si écrire était seulement ma révolte aux mots enlevés de ma bouche…"

"Il m'aura fallu attendre longtemps sur le seuil du nom afin de me soustraire d'une langue imprononçable."

"…j'ai toujours voulu dire ma langue, cette chose âpre et sèche qui réclame toujours un peu plus de liquide…"

"Mon nom, une embouchure vers l'océan ?"

"Le beffroi tient place d'altitude, de montagne, de ciel sans limite. Une tour imprenable qui me permet de prendre de la hauteur face aux caquetages qui m'ont valu d'être Rien, réponse à la question formulée dont l'implicite, jadis, outrepassait ma compréhension et faisait rire mes semblables : Qu'y a-t-il ? Ilya, qu'y a-t-il ? Rien…"

"…comment ouvrir l'épaule - écrire - virer mon blouson, mon pull, ce t-shirt éculé et puant que je porte, et dénudé - écrire."

"Malgré mon nom à jamais étranger à ma propre langue, il y a ce qui se manifeste à ma présence et que je peux forger."

"Cette langue que je voudrais unique, je la pourfends parce que justement j'aime mon père."

"Toujours il y aura cette embouchure qui verse des mots à ma naissance."

Anthologie :

"il y a un delta, ces trois points qui me forment. Triangle. Étoile. Bientôt cercle s'enroulant sur lui-même, il ne tient pas à la beauté mais au roulis d'un tambour. Mon corps trouvant une direction. Enroulé, déroulé. Et maintenant, mes jambes inséparables, résultat d'une équation dont je ne suis plus l'incriminé. Mon nom de trois syllabes. Et quatre avec ce qui m'articule.

Je monte dans l'infini blanc jusqu'à l'effacement pour y voir un rouge absolu sous une couche de lumière qui se reflète plus pâle à l'horizon violet. Les trois lignes qui composent le delta seront celles à partir desquelles j'écrirai un mouvement, préambule à l'ascension et, des touches tirées vers l'infini, il y aura cet abîme que je joindrai pour ne pas m'écarteler. Ou bien, si cela n'est pas possible, à l'image d'une pupille assujettie à la lumière, je boirai la ferveur d'un monde contre sa mélancolie."

Chute :

Ici, dans ce court recueil de 26 pages, Catherine Ysmal nous livre, avec un rare brio, le contenu d'une pensée dense entièrement tournée vers l'astre littérature. C'est éblouissant, cela fait cligner les yeux, cela ramène bien loin de soi, vers l'aube première amniotique, laquelle fut notre initiale rencontre avec le monde. Cela nous arrache à nous et nous confronte à la brûlure de l'archétype paternel, non celui de puissance et de gloire, non celui d'une lumière solaire, mais celui, immense, de la Loi qui nous intime l'ordre de nous soumettre à la royauté du langage. Et nous, les princes nouveau-nés, il nous faut nous plier à cette injonction qui, nous détachant de l'arche abritante de la mère, nous propulse en pleine lumière afin que nous puissions connaître notre essence, cette faveur à nulle autre pareille par laquelle notre humanité se révèle à nous, en même temps que l'être que nous sommes s'accomplit. A défaut de nous soumettre à cette Loi, à demeurer dans l'enceinte close de nos têtes, tout contre la mer amniotique, c'est la psychose qui nous guette depuis la geôle de sa "forteresse vide". Alors, nous serons des rois sans couronnes. Autrement dit, nous n'aurons plus de territoire sur lequel projeter notre ombre. Nous serons : RIEN !

Lisons Catherine Ysmal et méditons. Ceci est une supplique en direction de la littérature. La littérature est cette brûlure, sinon elle n'est qu'une vaine palinodie.

Or, cela, nous ne saurions l'accepter !

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 08:18

 

Café El Patio.

 

Synopsis

Lieux et personnages :

 La Cité Autan : lieu dévasté, tout près de grands entrepôts, où sont casées, dans des logements de fortune, des familles de cas sociaux, pour la plupart vouées au chômage.

 La Bastide, belle et hautaine ; ville où habite une population bourgeoise, à la périphérie de

laquelle se trouve Autan.

 Entre les deux : Le Terrain vague squatté par des Gitans.

******************

   5 OCTOBRE

 Venu des plaines d’herbe, le vent souffle continuellement depuis plusieurs jours. Un vent blanc, acide, qui balaie les grandes dalles de ciment de la Cité Autan, use la peau, clôt les lèvres, oblige à cligner des paupières. On se terre dans les cubes de béton, serrés autour des poêles et les conversations rougeoient faiblement, comme des braises sous la cendre. Sur le grand parvis de gravier, des chiens errants et faméliques glissent à côté de leurs ombres, marchant de guingois, comme s’ils se méfiaient d’eux-mêmes. Un peu de vie encore du côté des entrepôts où les flèches des grues oscillent en grinçant. Puis le ronronnement circulaire des bétonnières, la chute sourde du sable coulant des bennes. A intervalles réguliers, le claquement des portes de tôle de la cité, quelques bribes de conversations, le choc des boulets de coke dans les seaux de zinc. Puis le silence à nouveau, lourd, plombé, arc-bouté sous la meute assidue des rafales. Plus loin, vers la Bastide, le Terrain vague est parcouru de longues ondulations, sortes de sillons d’écume qui glissent entre les roulottes, faisant des remous de poussière et de feuilles et le ciel se couvre de rouille et l’air se tisse de lames aussi drues que des voiles.

  Derrière une butte de terre et de goudron, la carriole de planches et de tôles des Stanescu. Il y a peu de mouvement, peu de bruit à l’intérieur, sous la lumière opaque de la lampe à gaz. Juste un grésillement qui se hausse imperceptiblement au dessus des respirations alternées, des toux rauques, des raclements de gorge. L’air dense comme de l’ouate. Si réel, si palpable, qu’on pourrait en faire des boules et les laisser tomber au sol à la manière de flocons de neige. Au travers des rideaux de calicot, on aperçoit le village de roulottes. Circulaire, avec une sorte d’échancrure, d’échappatoire vers la Bastide, ses lourds remparts d’argile. Au centre, le campement rouge et vert de Luana, la doyenne des tsiganes, celle qui détient l’autorité, qu’on consulte pour ses secrets, ses recettes de bonne femme, ses conseils, sa sagesse aussi.

  C’est Djamil, le père qui parle le premier et, dans la fraîcheur qui tombe, ses paroles sont des fuseaux de vapeur montant vers le plafond où courent les ombres grises. Ses mots franchissent la barrière des dents, des lèvres, avec lenteur, hésitation, genres de bulles qui éclatent dans la cendre à peine visible du jour. Djamil se plaint de l’usine de bois qui l’emploie si rarement, sauf parfois après les tempêtes, lorsque les grumes sont à terre, encore pourvus d’éclats de branches et qu’il faut enlever les écorces à la plane, les charger au levier sur les remorques puis fixer le chargement avec les cordes de chanvre. Alors les mains sont usées jusqu’à la trame, parcourues de lézardes bleues et deviennent fibreuses, semblables au bois qui les a meurtries. Il n’y a pas eu d’orage cet été, les arbres n’ont pas souffert. Ni hêtres ni charmes à abattre et si peu de troncs à scier. Trois, quatre jours de travail par mois. Puis le reste du temps à errer dans le Terrain vague, à donner des coups de pied dans les pierres ponces, à monter vers les carrières, jusqu’au « Volcan », grand trou circulaire où l’on trouve parfois des cartons, de vieilles planches que l’on fait brûler sur place et l’on suit longuement du regard les filets de fumée qui se fondent dans l’air bleu, aspirés par la taie immobile du ciel. Et l’on enfouit les mains dans ses poches et l’on serre ses doigts sur le dernier billet, on joue à user, les unes contre les autres, les rares pièces qui en tapissent le fond. Cette rudesse, cette âpreté de la vie, Djamil les a en lui comme les rochers sont tapissés de mousse et il sait que son quotidien est l’aboutissement de la longue dérive du peuple des tsiganes.

  En lui sont gravés les stigmates : sur sa peau couleur de brique, dans ses yeux sombres comme la nuit, l’arc charbonneux de ses moustaches, sa façon même de marcher, de parler, de respirer, de faire grincer les cordes du violon, de plier les soufflets de l’accordéon lorsque la grande confrérie des Roms se réunit. Cela il le sait jusque dans les fibres les plus secrètes de son corps et il ne s’en plaint pas. Pourquoi se plaindrait-il d’être lui-même, d’appartenir par ses racines à ce peuple de parias, d’intouchables qui viennent de si loin ? Pourquoi renierait-il cette si belle diaspora qui porte en elle, aux quatre coins du monde, un sang semblable au sien, une peau, des yeux, des mains, une manière de se déplacer comme le vent, d’aimer avec violence, de danser autour du feu de bois, au milieu des étincelles qui sont comme des parcelles vives de son esprit, de son être ? Tout cela il l’a accepté depuis la nuit des temps et c’est devenu un second souffle, une haleine, une respiration qui n’aurait plus conscience d’elle-même et existerait dans le genre des feux follets ou des bulles irisées qui habitent la face des lacs. Tout cela il l’admet à la façon d’une fatalité, d’un destin et souvent même il est heureux à la seule pensée de son existence modeste, en marge, glissant dans la rainure de la vie sans faire plus de bruit que la chute des feuilles sur le sol d’automne.

  Ce qu’il n’accepte pas, ce sont les regards qui le fuient, les mains qui l’évitent, tous les faux-fuyants, les faux-semblants, les dérobades de ceux de la Cité Autan, les attitudes hautaines des habitants de la Bastide, le peu d’intérêt des employeurs à son égard. Alors le chômage enfonce son coin au centre de sa tête, la faim vrille son ventre, l’angoisse fige ses muscles et les journées sont longues et grises à tourner au centre du cercle des caravanes, sous l’œil invisible de la conscience tsigane. Dans la chute lente et oblique des jours, les heures sont des lames acérées, les minutes des aiguilles chauffées à blanc. Et tout se met à vivre autour de Djamil avec la sombre attirance du vide, les roulottes, les falaises blanches, les entrepôts, les murs d’argile de la Bastide, la barrière des saules et des bouleaux à l’horizon et la vie n’est plus que cette infime palpitation au creux de l’ennui, cette étincelle si légère que la moindre brise pourrait l’éteindre.

  Djamil sent le danger tout près de lui, à la façon d’un aigle au dessein funeste dont il serait la proie et le moment est alors venu pour les flammes noires de l’assaillir, et les idées les plus folles se logent dans sa tête avec obstination. Dans la caravane où les ombres grandissent, le regard de Kalia, la mère, traverse le calicot sans même le voir, pas plus qu’elle n’aperçoitLyubina, son unique fille occupée à caresser distraitement la fourrure noire du chat. Soudain l’air est lourd, tendu, comme les soirs d’été avant que l’orage n’éclate. Les éclairs ne tarderont pas à surgir, à traverser la roulotte d’une lumière mauvaise, chaotique. La voix de Djamil gronde, semblable à la chute de galets. Depuis longtemps déjà Kalia avait le pressentiment de cette parole qui déchirerait un jour le silence, de ces mots cernés de mort et de néant.

  Djamil : « Pas plus tard que demain, Lyubina, tu iras au Café El Patio… »

La phrase s’interrompt, hésitante, ambiguë, projetée au dehors en même temps que retenue dans quelque pli de la raison.

  Kalia : « Non, Djamil, tu ne peux pas imposer à Lyubina d’aller mendier. Elle est trop jeune et puis c’est indigne d’elle, de nous, de notre peuple qui doit avoir plus de fierté. On ne peut pas se laisser aller à la facilité. Et puis c’est malhonnête. Nous autres, Roms, ne pouvons plus vivre de rapines, de vols à la tire, de menus larcins, de poules dérobées. Nous devons avoir plus d’honneur. Nous devons trouver du travail, c’est notre seule façon de nous intégrer, de ne pas nous faire rejeter. »

  Djamil : « Pas si simple, Kalia. L’ usine ne veut plus de nous, ne veut plus de moi, Djamil, l’homme à tout faire. Tout le monde se méfie des Roms, même les honnêtes gens. »

  Kalia : «  Tu peux aller scier du bois en forêt, te louer dans des fermes, être manœuvre au chantier de tôles. Tu es assez fort pour ça. La mendicité c’est le pire, c’est renoncer à être nous-mêmes, perdre notre identité et cela nous ne pouvons l’accepter. »

  Djamil : «  Ce matin, à la Caisse de chômage, on m’a dit que ce n’était pas la peine de revenir avant six mois, peut être plus, à cause de la crise, de la fermeture des usines, qu’on me préviendrait, qu’on avait mon adresse. Et quand l’employée m’a dit cela j’ai vu son regard teinté d’hostilité et de haine me traverser de part en part. Nous sommes des réprouvés, Kalia. Tous ceux qui, comme nous, ont le teint cuivré, les sourcils épais, les cheveux noirs, le regard sombre, on les ignore, on les envoie rejoindre la nuit dont ils sont issus. »

  Kalia : «  Toi, Djamil, tu pourrais jouer du violon à la terrasse du Café El Patio. Tu sais si bien jouer et la musique tsigane est si belle. Je suis sûre que ça te conviendrait et tu pourrais, de temps en temps, ramener quelques pièces. Ce serait toujours ça de plus pour les fins de mois, la vie est si rude ! »

  Djamil : « Non, Kalia, tu n’es pas réaliste. Je ne t’en ai jamais parlé mais je suis déjà allé devantEl Patio, là où se réunissent chaque soir les hommes et les femmes de la Bastide. Les hommes dans leurs vêtements si blancs, les femmes voilées de noir. Tous et toutes des élégants à la vie si mystérieuse, si éloignée de la nôtre. Je leur ai offert mon plus beau répertoire, je leur ai joué des musiques de notre peuple, celles qui parlent d’argent, des femmes et de la douleur, de l’amour et de la haine, des chansons de Nicolae Kuta, de Constanta Boreraziu, de Cristi Antonescu, et tu sais ce que j’ai gagné, Kalia, des quolibets, des injures, des menaces. Et Hilal, le serveur, m’a fait comprendre que j’étais un indésirable, que la société de la Bastide et la nôtre, celle du Terrain vague, c’était comme si on mélangeait l’eau et le feu et qu’il n’y avait pas de place pour les deux dans un même lieu. Je ne suis plus jamais revenu à la terrasse d’El Patio, je n’ai plus jamais osé pénétrer l’enceinte de briques. Il y a une frontière, une ligne infranchissable, comme si nous étions faits d’une matière différente, si l’air que nous respirons n’était pas de même nature, si nous vivions sur deux planètes éloignées. Depuis ce soir-là, mes nuits sont livrées à la peur, au ressentiment, sans doute aussi à l’idée de revanche, peut être même de vengeance.

  Kalia : «  Tu vois, Djamil, nous autres Roms n’avons rien à faire à la Bastide. A plus forte raisonLyubina qui sort à peine de l’enfance. »

  Djamil : «  Mais, au contraire, notre chance c’est d’avoir Lyubina, si jeune, si frêle qu’elle ressemble simplement à une petite fille qui aurait trop vite grandi dans ses vêtements. Elle a l’excuse de l’enfance, pas nous. Et tu sais, je vais te dire ce que m’a confié Matéo-le-Gitan, à propos de Boti, la plus jeune de ses filles. Eh bien Boti va souvent à la terrasse du Café, habillée des vêtements traditionnels, juste accompagnée du doba qu’elle frappe en cadence, faisant vibrer la peau de son tambour et carillonner ses cymbales. Boti chante et danse si bien qu’elle enchante et charme ceux de la Bastide qui ne voient en elle que la grâce, la naïveté et non un perfide calcul des Roms qui pourrait troubler l’harmonie de leur vie. Alors, parfois, les hommes, les femmes, pris au piège de la musique tsigane, envoient une pluie de pièces qui brillent comme l’or et des billets aussi légers que des papillons. Aussi Matéo-le-Gitan n’a plus besoin de se lever à l’aube pour aller dans les champs ou les bois, plus besoin d’aller s’enfumer chez le charbonnier pour quelques misérables pièces. Boti, c’est la providence de Matéo, celle qui lui permet d’échapper à sa condition, de vivre enfin comme un homme debout. Et Matéo a un projet. Bientôt, quand il aura suffisamment d’économies, que le trop plein de la Bastide aura empli ses poches, il vendra sa roulotte à un autre gitan et il ira habiter une maison, tout près des remparts. Il me l’a montrée,Kalia, et tu ne peux même pas l’imaginer. Aucun tsigane n’a jamais habité dans une telle maison ; aucun n’a jamais osé en rêver. Le rêve, c’est si loin du Rom qu’il n’en perçoit même pas les contours. Il se contente de penser que cela existe et que, peut être, un jour, le destin s’inversera, et alors la communauté bâtira tout un village et les Roms ne seront plus vraiment desRoms, plus des nomades que l’on chasse et qui se réfugient de ville en ville, dans des zones de crasse, de déchets, de plaques de bitume lépreuses, tout près des cases de ciment, comme ici dans le Terrain vague où nous ne sommes guère plus que des animaux errants et plus personne ne nous voit vraiment. Alors, crois-moi, notre fille est notre planche de salut. Elle est si belle, si enjouée, si habile avec son corps, tellement en harmonie avec la musique. Et puis sa voix, si sensuelle, haute et grave à la fois, voilée à la manière d’un chant qui viendrait à travers les âges, peut être depuis notre Inde natale jusqu’ici, au milieu des herbes folles, pour porter le message du peuple voyageur, du peuple sans racine, du peuple des oubliés. Elle est aussi habile que Boti, aussi vive, aussi gaie, toujours disposée à chanter. Alors pourquoi ne réussirait-elle pas ce que son amie a appris à mettre en pratique en quelques mois ? Kalia, le doba que m’avait offert mon père est toujours dans le coffre au fond de la roulotte ? Attrape-le donc que Lyubina nous montre qu’elle n’a pas complètement oublié la danse des Tsiganes, leurs chants millénaires, le rythme des mains sur la peau tendue. »

  La nuit d’automne est tombée maintenant. Blanche sur les dalles de la Cité Autan ; couleur d’argile au dessus de la Bastide ; couleur de suie sur le bitume du Terrain vague. Pendant l’explication de Djamil, Lyubina est restée silencieuse, perdue dans ses pensées. Elle a perçu la ferme intention de son père de l’envoyer mendier à l’intérieur des remparts, là où habitent les hommes et les femmes qu’elle n’a jamais rencontrés, dont elle a seulement entendu parler. Elle sait déjà que sa mère se rangera à l’avis de Djamil. On ne s’érige pas contre la volonté d’un Rom, on la subit comme une loi de la nature, une vérité, une évidence.

  Dans le grand coffre, sous le lit du couple, Kalia sort, à la façon de précieuses reliques, le doba de Dezso, le père de Djamil. Sa peau est tendue comme la lame d’un curi, ses cymbales étonnamment brillantes sous la blancheur de la lampe. Sans que personne ne le lui demande,Lyubina se lève, se saisit du doba, fait ricocher ses doigts sur la membrane qui se met à vibrer, à résonner dans l’enceinte de planches et de tôles, alors que la voix aussi douce qu’une flûte indienne s’élève de sa mince poitrine, et c’est une liane qui se déploie dans l’espace, projette ses ramures, enroule ses vrilles et bientôt il n’y a plus que cela, au milieu des roulottes du Terrain vague, cette seule et unique voix qui se hisse, traverse la mince paroi du toit, se dilue dans la nuit bleue comme si elle était une germination, une pousse minérale, une concrétion de la conscience tsigane.

 

 NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.

 

    Il n’y a plus de bruit sur Autan, sur le Terrain vague et c’est tout juste si l’on perçoit le glissement de l’air sur la tête des arbres, légère ligne blanche à l’horizon. Djamil ne cesse de se retourner sur sa couche, sa tête traversée d’obsessions, d’idées folles. Il entend la respiration calme et régulière de Lyubina, celle plus rapide et heurtée de Kalia. Il sait que sa femme ne dort pas, qu’elle pense à leur fille et ne trouvera le sommeil qu’au petit matin lorsque les brumes descendront des falaises et que la fatigue appuiera sur ses yeux, tels des bouchons d’étoupe.Djamil se lève, s’habille d’un pantalon de toile et d’une chemise. Dans le coffre accroché à la roulotte il saisit les collets en fil de laiton, les enfouit dans les profondeurs de ses poches. Dehors la nuit est claire, blanchie par la goutte figée de la Lune. Sur la gauche, les cases de ciment d’Autan dessinent d’étranges cubes pareils à des casemates ; à droite le treillis des grues se projette sur les murs des entrepôts. Djamil longe la Cité, monte le chemin de pierres qui conduit vers les carrières, contourne le « Volcan ». Ici la terre est maigre, semée de cailloux, hérissée de touffes de serpolet, de genièvres, de buissons noirs. Il en connaît toutes les sentes, les layons qui partent en étoiles, en nœuds, en ramifications multiples. Au hasard des touffes d’arbustes et de ronces, il plante des brindilles, les dispose en goulet au bout duquel le collet est tendu, accroché à une branche flexible. Parfois un lapin, un lièvre viennent s’y prendre, alors Djamilcueille un bouquet de plantes aromatiques, romarin, sarriette, origan et c’est comme un fumet généreux qui mouille ses papilles, fait gonfler sa langue, dilate son estomac. Mais les prises se font rares, les braconniers plus nombreux et les Roms sont souvent obligés de dénicher des écureuils, de traquer des hérissons qu’ils mettent à cuire dans une boule d’argile. Mais que serait la vie d’un Rom sans rapine, sans braconnage sinon une terre déserte et désolée ?

 

  Djamil vient de poser son dernier lacet. Il s’assoit sur une butte de terre, roule une cigarette, frotte le briquet. Il rejette la fumée, longue ligne grise que dissipe l’air frais de la nuit. Tout en bas, dans la vallée, la Bastide est une tache claire que ceignent les remparts d’argile. Les yeux de Djamil sont fascinés par la vision si belle des trois ponts aux arches semblables, des hautes tours de briques, de la Place aux arcades où luisent les pavés noirs, de la terrasse du Café El Patio rythmée par les voiles blancs et noirs de ceux qui viennent y boire des breuvages glacés pareils à l’eau des lacs. Djamil fait taire les rumeurs qui l’habitent, prête l’oreille. Des sons viennent de la Bastide, sinuent dans les lacis du vent. On entend des sonorités d’accordéon, des plaintes de violon, des percussions de peau identiques aux vibrations sourdes du doba tsigane. La musique s’amplifie, roule sur les pavés inégaux, ourle le bord des fontaines, se coule dans les venelles, s’insinue au creux des cours ombreuses, s’enroule autour des lianes des volubilis et c’est maintenant une rumeur qui gagne la plaine d’herbes, les ruisseaux, les bosquets, les sources, jusqu’en haut de la falaise blanche.

  Comme saisies d’ivresse les pupilles de Djamil se dilatent et il perçoit alors, sur les pierres noires qui jouxtent la terrasse d’El Patio, deux ombres tsiganes que la danse emmêle, alors que la pleine lune inonde le paysage d’une coulée de neige. Le rythme de la musique s’est accentué, est devenu plus vif sous les assauts de l’archet et ce sont maintenant les voix chaudes et voilées de Boti et de Lyubina qui résonnent à l’intérieur de l’enceinte de briques. Il regarde avec ferveur les mouvements amples et gracieux, les tournoiements des jupes rouges décorées de roses, la giration des foulards, l’éclat des lourdes créoles, les cercles des bijoux enserrant les bras, les chevilles, alors que les pieds nus font voler la poussière. Du Café El Patio sortent des salves de cris, d’exclamations, parfois de claquements de doigts, de coups de talons sur le sol de lave et il y a, dans l’air tendu, alors que le jour va poindre, une pluie de pièces d’or, à la façon des rayons du soleil lorsque le ciel s’habille de la teinte des feuilles. Les deux filles Roms remercient avec une sorte de révérence et leurs jupes rouges sont des corolles qui s’ouvrent sur l’éventail des dalles noires. La musique s’éteint en même temps que les dernières étoiles. Ceux de la Bastideregagnent leurs grandes demeures de pierre où bruissent encore les mélodies tsiganes. Une ligne claire décolore le ciel à l’horizon. Djamil quitte le chêne rouvre auquel il s’était adossé. En bas les maisons de ciment émergent peu à peu du sol couvert de gouttes d’eau. Les roulottes dorment encore dans les replis du Terrain vague.

« Demain Lyubina ira danser devant le Café El Patio » pense Djamil, et ses yeux brillent à la manière des veines d’or qui courent dans les profondeurs de la terre.

 

 10 OCTOBRE.

 

  Quatre longs jours sont passés depuis l’explication de Djamil et de Kalia. Quatre jours à errer au milieu des herbes folles, à tourner en rond entre les planches de la roulotte, à user son regard sur les murs d’enceinte de la Bastide. De longs jours à contenir ses sentiments, ses émotions, ses rancœurs parfois, à éviter le regard de l’autre, à retenir les mots tranchants, définitifs, pareils aux lames de silex. Puis le soir, alors que les ombres s’allongeaient sur le Terrain vague,Djamil a sorti du coffre la robe rouge à volants, la ceinture noire à longues franges parée de cercles de métal, le chemisier blanc, le boléro ourlé de dentelles, le foulard semé de roses. Il a posé sur la chaise le doba du père Dezso puis a fixé Lyubina de ses prunelles dures et noires comme l’obsidienne. L’adolescente a baissé les yeux en signe de soumission. Alors Kalia est sortie sur l’aire de bitume et la porte a longtemps battu sous les rafales du vent. Le père a frappé deux fois à la roulotte de Matéo-le-gitan. Matéo a ouvert. Ses deux visiteurs se sont assis sur les chaises de bois. Djamil n’a pas parlé. Le gitan a compris que l’heure était venue pourLyubina d’habiter son corps de femme, d’apporter sa contribution, de se relier à la tradition dupeuple Rom.

  Il a sorti du buffet une bouteille d’eau-de-vie de baies sauvages, a rempli trois petits verres. Une odeur de genièvre et de prunelle a flotté entre les parois de la roulotte. C’était la première fois que Lyubina buvait de l’alcool. Elle l’a avalé d’un trait, à la manière des hommes, le liquide brûlant sa gorge. Elle aurait aimé avoir Boti à ses côtés mais son amie était allée chez la vieilleLuana jouer aux tarots et passer la nuit à lire l’avenir dans le marc de café et la figure mouvante des étoiles. Quand les réverbères se sont allumés dans la Bastide, Djamil a estimé que l’heure avait sonné pour Lyubina, qu’elle devait s’ouvrir à son destin. Il a pris congé de Matéo, a accompagné sa fille jusqu’à la limite des remparts. Déjà les premiers hommes habillés de blanc, les femmes en longues tuniques noires commençaient à remonter les rues en direction de la Place. Peu à peu la terrasse d’El Patio s’animait. On commençait à y servir des boissons fraîches, des verres de vin dorés comme du miel. L’odeur des mets grillés montait en lourdes nappes qui se dissipaient au milieu des feuilles argentées des oliviers et des eucalyptus. Une rumeur s’élevait de la terrasse, palpable, et c’est la Place entière, les arcades qui résonnaient maintenant de cris et de rires, et parfois le bruit hésitait, en suspens, comme si les gens de la Bastide attendaient un événement imminent. C’est le moment que choisit Djamil pour pousser légèrement Lyubina aux épaules. Sans se retourner la jeune fille s’engage sous l’arche de briques claire et, pieds nus, commence à remonter la rue conduisant au cœur de la Bastide. Sa longue robe rouge flotte autour de ses hanches menues, les lourds bracelets illuminent ses bras et ses chevilles, le doba au bout de ses mains fait un halo blanc comme celui de la lune. Puis elle s’engage sur sa gauche dans la venelle étroite qui débouche sur El Patio et disparaît aux yeux de son père. Djamil attend un instant, dissimulé dans l’ombre des remparts. Bientôt une voix sourde, voilée, monte vers le ciel, accompagnée des percussions rapides de la doba, du carillon cuivré des cymbales. Le Tsigane s’appuie au mur de briques et son esprit s’emplit de visions, de sons de toutes sortes qui semblent sortir des failles de la terre, des touffes d’herbe, des rochers blancs des falaises. Il voit, comme dans un rêve, les eaux vertes de l’Olt couler entre des gorges boisées ; les plaines de joncs du delta du Danube osciller sous la brise ; les collines abruptes des Carpates monter vers le ciel ; il voit des chevaux harnachés de rouge, des montreurs d’ours, des roulottes coloriées, des mendiants qui retournent des monceaux d’ordures ; il entend les chœurs de Roumanie, le grincement lancinant des violons, le souffle chaud et haletant de l’accordéon, la grêle cotonneuse de la contrebasse, les cascades de trilles de la guitare. Puis les sons s’amenuisent, se fondent comme s’ils étaient bus par la terre et il n’y a plus qu’un souffle lent et régulier qui longe l’assise des remparts.

  Vaincu par la fatigue, Djamil s’endort, le front appuyé contre le tronc d’un arbre. Cependant que son mari courait poser ses lacets, Kalia, l’inquiétude au ventre, rejoignait la roulotte deLuana, alors que Boti dormait sur une banquette, pelotonnée dans une couverture de laine.Luana devina la confusion dans laquelle se trouvait la visiteuse. Elle lui servit une infusion de plantes qui l’apaisa un moment. Alors, dans une avalanche de mots, Kalia raconta tout : la rudesse de sa vie, le chômage, le projet fou de Djamil, la tentative de Lyubina, son entrée dansla Bastide, il y a quelques heures à peine, pour mendier ; l’avenir sombre, pareil à un nuage hostile qui se serait abattu sur le Terrain vague. Dans la roulotte que cerne la nuit, l’air est devenu lourd, presque irrespirable. Boti, sans doute en proie à quelque rêve agité mâchonne des mots incompréhensibles. Luana se lève, écarte le rideau qui dissimule une alcôve. Là, sur une étagère, une boule de cristal brille à la façon d’une étrange planète. Luana pose la boule sur la planche voilée de la table. Elle s’assoit face à Kalia. Peu à peu, dans le demi jour de la pièce étroite, le cristal semble vibrer, s’animer. Les ombres se nappent de clarté et bientôt des contours apparaissent, des détails émergent.

  A l’intérieur de la sphère se trouve une sorte de ville miniature avec son damier de toits, son quadrillage de rues et de venelles étroites, ses places, ses fontaines, ses ponts aux arches multiples. Kalia, approchant son visage du cristal, n’a aucun mal à reconnaître la Bastide, ses deux tours symétriques, son mur d’enceinte, son chemin de ronde circulaire. La cité est déserte. Sur la Place dallée de pavés la fontaine projette sa gerbe d’écume. Un peu plus haut, sur la terrasse du Café El Patio, ne restent plus que des vestiges de la fête, vrilles des serpentins, pluie de confettis, serviettes maculées de taches. A l’écart, sur un cube de pierre noire, des objets queKalia reconnaît avec une sorte de ravissement teinté d’appréhension : cercle clair du doba entouré de ses cymbales, bracelets de cuivre, larges créoles touchées par la lumière. Kalia, que le spectacle fascine, ne peut détacher ses yeux des amulettes qui sont comme l’ombre, la projection de Lyubina.

  Soudain le cristal s’assombrit, couleur de cendre, couleur de nuit. Alors Kalia sait qu’il ne sert à rien de rester dans la roulotte de Luana, qu’il lui faut rejoindre la sienne, derrière le talus d’herbes sauvages, là où est son destin. Elle remercie, part à la hâte, la démarche hésitante. A l’horizon, un jour gris et incertain se lève, sorte de frémissement coloré agitant les feuilles claires des bouleaux et des aulnes. A droite, sur le chemin de poussière, la silhouette hésitante de Djamil. Kalia et Djamil montent les trois marches de bois de la carriole. Ils n’échangent aucun mot, se couchant tout habillés sur les banquettes usées. Par la porte entr’ouverte pénètrent les premiers rayons du soleil. Ils viennent tout droit de l’est, du lointain pays des tsiganes, là où la mémoire des hommes se perd dans les brumes du passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 08:38
Le Petit Vernissé.

Œuvre : Anne-Sophie Gilloen.

Il y avait une fois une colline habitée d'argile et de sable qui dominait l'eau verte d'un lac. A part le cognement des pics-verts sur les colonnes des arbres et la fuite rousse des écureuils dans la chevelure des pins, il ne se passait guère d'autre événement. Tout reposait dans le calme, aussi bien le bleu céladon du ciel que la fuite des nuages dans leurs boules d'écume. Le temps, comme suspendu, jouait à cache-cache avec le fil de l'horizon et les choses auraient pu rester ainsi jusqu'à la fin du monde. Mais un jour que la pluie avait touché de ses doigts d'eau le faîte des arbres et fait ses minces ruisseaux à même le sol couleur de pain brûlé, là, au milieu des meutes de sable, la glaise s'était roulée en boule, à la manière du hérisson. Puis avait dévalé la pente qui coulait vers le miroir du lac. Alors, on ne sait par quel miracle, la petite éminence de terre avait durci, sous l'effet des rayons du soleil ou bien grâce aux feux que de nombreux chemineaux allumaient sur les rives afin de se réchauffer. Quant aux couleurs, certains prétendent que celle du visage était le reflet de la patine des jours; celle des joues venait de la braise non encore éteinte; celle de la vêture suintait des arbres dans leurs atours nocturnes; celle du baluchon due à la lumière des châtaignes; celle du maillot, enfin, était le reflet des fougères que l'aube traversait de ses lignes de clarté.

Et, lorsque le Petit Vernissé avait pris conscience qu'il existait, au même titre que le gland du chêne, le pli de l'air ou bien le vol inaperçu de la libellule, il décida de mêler son existence aux hasards du monde, en voyageur discret cependant, ce que sa taille somme toute modeste lui permettait sans autre forme d'embarras. Mais, étant terre, on n'en est pas moins une manière d'homme, petit, légèrement rubicond, et non moins attiré par quelque nourriture terrestre. Se sustenter, il le fallait bien, mais dans la juste mesure du jour, non en raison d'une gourmandise qui eût incliné à des modes bien superfétatoires. Ainsi, Octave - c'était le nom qui, tout naturellement était venu échoir sur sa modeste anatomie -, Octave donc déambulait sur les chemins, cueillant une baie ici, un pétale de fleur là, le fruit d'une sorbe ailleurs. C'était une sorte de dérive primesautière, de menu enchantement qui le conduisait tantôt en haut de pics encore habités de neige, tantôt sur les rivages d'une mer rutilante de sel, tantôt sur des versants parcourus par la mousse vert-de-grisée et les coulures sanguines des chênes-lièges.

Parfois, depuis son belvédère - Octave aimait voir les choses depuis l'en-haut du monde -, il apercevait, lovés dans des criques couleur de bitume, des villages blancs parcourus du sillage continu des humains. Comme des fourmis pressées de courir, l'on ne sait où, dans un carrousel de mouvements incompréhensibles. Le Petit Vernissé ne savait pourquoi, mais il se méfiait de ces effigies colorées qui s'agitaient en tous sens, comme pris de quelque folie. Car, si Octave était de terre, il était aussi d'intelligence et de cœur, et il faisait de ces vertus aussi bon usage que sa conscience le lui dictait. À l'écart de ce qui vibrait et se perdait en bruits et brusques retournements, il observait la scène en toute sérénité. A mesure que les choses entraient en lui, c'était comme une brise qui le gonflait de l'intérieur, l'ourlait de plénitude. Cela s'irisait contre son épiderme, cela faisait ses bouquets de lumière, ses gerbes de phosphènes, ses étirements de comète et, alors, il se nourrissait à seulement regarder, à seulement emplir ses pores du pollen du monde. Rien ne lui était étranger de ce qui le visitait avec la faveur d'un don de la nature.

En son sein, il archivait tout ce qui lui paraissait bon, digne de recevoir attention et disponibilité : les rires des enfants ricochant sur le blanc des falaises, le vol souple du goéland aux plumes gonflées, les battements liquides de la mer, les corolles des jupes qui flottaient aux terrasses, les boules violettes des oursins qui nageaient à mi eau, les coques bleues des bateaux confondues avec les voix maritimes des pêcheurs. Dans son baluchon, il déposait des copeaux de certitudes, des éclisses d'amitié, des plumes de générosité. Ô ceci ne pesait pas bien lourd, pas plus que la boule de duvet du colibri, pas plus que sa vibration colorée sur l'arcature du jour. Une à peine parution de l'être en sa subtile demeure. C'était cela qu'aimait Octave du fond de sa simplicité originelle. Car, oublieux de lui, de cette naturelle donation de céramique dans la pliure des heures, il savait qu'il ne devait retenir que cela qui faisait sens, à savoir cette arche multiple déployant son ombilic sur la cécité des choses. Il y avait infiniment à voir, infiniment à comprendre, infiniment à emporter avec soi, dans le secret refermé d'un sac que l'épaule ne tutoyait qu'à l'aune d'une juste saisie d'une si belle temporalité. Tout le destin du monde rassemblé dans le recueil du simple. Toute la beauté parlant dans le fragment enfin porté à son incandescence. C'était cela, exister, Homme ou bien Femme ou encore Petit Vernissé, nous disant en termes d'argile et de glaçure le langage infini qui parcourt les chemins de la demeure anthropologique. Exister est une turgescence ou bien n'est pas. Exister est prose fécondée en poème. Exister est disposer de soi dans l'exactitude afin que l'autre, le différent, le toujours accessible s'adresse à nous avec la majesté du signifié.

C'est cela dont Le Petit Terrien était porteur, qu'il nous disait en termes de couleur et de forme, en pâte d'évidence, en cuisson parvenue à son acmé. Toute œuvre suppose ce registre fondateur d'une création, laquelle partant de la matière somme toute banale, familière, s'exhausse jusqu'à un point de phosphorescence. Jamais matière n'est obtuse, fermée, repliée sur un quelconque mutisme. C'est à nous, humains de savoir tirer une leçon dont tout humus - la même racine "qu'humain" -, est le germe initial qui toujours parle en mode crypté alors même que nous sommes les seuls à en posséder les clés. Les choses ne demeurent hiéroglyphes qu'à la hauteur de notre distraction. Merci infiniment à ce Petit Vernissé, de nous avoir disposés, l'espace d'un instant, à l'éclaircie de la clairière. Il y a tant de sombres forêts qui la cernent de toutes parts ! Nous savons maintenant, longeant le lac, apercevant son eau claire, marchant sur la pente escarpée de la colline où roulent les boules de glaise, nous savons qu'il y a pour elles, ces boules, possibilité de chute, cuisson grâce aux rayons du soleil, feux des chemineaux qui terminent la tâche afin que l'œuvre surgisse et conquière le monde dans son incroyable foisonnement. Petit Vernissé, nous t'aimons comme tu aimes ceux qui te regardent et de donnent vie. Incline-nous encore au rêve. Nous ne vivons que de cet espoir-là !

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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 08:57

(Ceci est à lire comme une thèse entièrement imaginaire sur le monde, sur l'Homme qui y demeure et en invente, à chaque instant le tissage polychrome que, sans cesse, il déroule, comme le Métier à tisser des Dogons amène l'être à la Parole, le grincement de la poulie étant cette singulière symphonie par laquelle se connaître en tant qu'Existant en même temps qu'une cosmologie prend corps et fait sens.)

L’hélice grise.

Source : Sting Tung.

Ladder - avec ‎מירי ארגז‎.

Voici ce qu’il aurait fallu faire, mais faire vraiment, sans délai, sans tergiversation. Sortir de soi comme on retourne sa peau. Alors il y aurait eu un océan pourpre, des dentelles de peau, des nacres de ligaments, des griseries de moelle, des théories de téguments, des échardes de souffle, des battements de cardia, des effilochements de pensée. Oui, c’était essentiellement à cela qu’il fallait consacrer son énergie, à libérer le plein afin que, dans la courbure du vide, puisse s’inscrire le gonflement de la Vérité. Non relative, non racornie, non enkystée derrière une coupable irrésolution, non dissimulée derrière la première fuite venue, non inclinée à la couardise et à l’esquive en forme d’heure triste, non disloquée et abortive dans quelque fente d’envie ou bien réfugiée dans une obsolescence native. Non, cela suffisait de ruser, d’adopter profil bas, de plier son échine en forme d’hyène et de se couler dans la perte du jour avec des manières d’abrasives perversités. Des Autres, il n’y avait nul secours à attendre, nulle main tendue, sauf des doigts en forme de crochets et des effusions hémiplégiques. Les Autres vivaient pour eux, bien au chaud dans leur caverne de peau, bien alloués à la densité de la grotte originelle, intimement soudés aux chiots contingents, non par amour, non par générosité, non par altruisme, seulement afin de mettre à l’abri leur museau chafouin dégoulinant de lait. On lui demandait quoi à la Louve nourricière ? On lui demandait les mamelles, on lui demandait la vie. Pas même l’existence. Pour exister il fallait réfléchir, bâtir des hypothèses, se confronter à des théories, chatouiller des concepts, se projeter dans un possible avenir, réaliser les extases temporelles par lesquelles se dissocier du néant. C’est tout cela qu’il fallait faire à la fois et l’on préférait demeurer au centre de sa boule de poils, museau humide, sexe flasque, ombilic plié en germe, si près de cette étincelle dont on sortait à peine, si près de cette puissance onirique, sans mémoire, sans amplitude, sans réelle emprise sur quoi que ce soit sinon de demeurer et de n’en rien savoir.

Être consigné à son abri comme la diatomée est circonscrite à son protoplasme en forme d’illusoire transparence. C’est de ceci dont on était saisi et l’étonnement se dissimulait encore à notre entour avec des discrétions d’ellipse. Pour la grande aventure anthropologique, tout restait encore à voir, à comprendre, à tester du bout des lèvres. Il y avait comme une immense aporie constitutive des choses et tout se dissimulait dans le tout, sans fin ni commencement, comme une plainte, un sanglot qui aurait parcouru l’univers à la manière des cheveux des comètes, ne prenant jamais acte de la traînée d’écume dont, en grande partie et d’une façon essentielle, elles étaient constituées. Une conscience d’avant la conscience, tricotant une maille à l’endroit, une maille à l’envers, genre de Pénélope défaisant chaque jour le métier de la veille. Dans la trame du tissage, parmi les allers-retours de la navette prosaïque, il fallait introduire la césure, il fallait déchirer le voile du réel, non pour lui faire rendre raison, le monde n’est jamais cela, mais pour l’amener à paraître dans la forme d’une énigme au moins partiellement lisible. Alors voici ce qu’en tant qu’esquisses humaines il fallait faire afin de se départir de cette constante animalité dans laquelle nous entretenait une inclination aussi primitive que propice à tout remettre dans le cornet du Destin, avant même que le temps ne s’inverse et ne nous dépose de l’autre côté du monde, condamnés à errer indéfiniment à la recherche d’une hypothétique Terre Promise.

Disons, c’est un Matin des Origines et rien ne se distingue de rien, si bien que la vision est encore operculée, pliée dans sa bogue de tissus. On est au milieu de la mangrove, emmêlé aux lourdes racines des palétuviers, parmi les battements de l’eau lourde et les vagues de limon. Des crabes aux pinces levées, nous ne percevons guère que les déplacements ambigus, les claquements de pince et il s’en faudrait de peu qu’ils ne procèdent à notre extinction. Cependant, de ceci nous ne saurions être affectés, notre conscience embryonnaire s’essayant à associer le puzzle primitif avec des gestes hésitants, encore poinçonnés de néant. Le jour n’est encore qu’une brume compacte, gélatineuse et tout bouge avec des flottements de poulpe. Longue dérive à la consistance de résine alors que les rumeurs de la Terre ne sont que des boules d’étoupe chutant dans le vide.

Puis, on ne sait pas très bien comment, cela est venu ce dépliement de corolle, cette efflorescence qui n’en finissait pas de faire ses chatoiements, ses dialogues de comptine. C’était comme un chant qui serait venu du Ciel avec des écumes blanches d’oiseaux et des ailes de nuages, des glissements d’air et des perles de pluie. Cela entrait dans le golfe des oreilles avec des flux si doux, cela s’installait dans l’aire souple de la bouche, cela lustrait la peau avec la délicatesse de la lagune à frôler l’anse des rives. Cela faisait naître. Cela dépliait les rémiges de la conscience. Cela s’étoilait jusqu’aux confins de l’ombilic. Les mains étaient prises du vert amande des feuillages, les pieds comptaient leurs doigts sur les bouliers multicolores des enfants. Alors, de là où l’on était, le cristallin s’ouvrant à la lumière, la pupille forait son puits d’obsidienne, on pouvait REGARDER, - ce prodige -, on pouvait se saisir des choses et les déposer sur la pointe extrême de son envie de connaître. Car, ici, depuis l’Hélice Grise, tout prenait sens avec l’amplitude d’un cosmos. Tout apparaissait en fragments polychromes dans les fines ciselures des kaléidoscopes. Tout parlait le langage de la beauté. En bas, tout en bas, la mangrove était loin qui faisait ses écluses d’eau saumâtre et ses glissements d’anaconda. Tout demeurait dans l’indistinction, l’inachèvement, comme si la vie sur Terre n’était que végétative, repliée en boule terminale de fougère. En attente d’une fécondation. Mais c’était bien le regard dont on avait reçu le don qui illuminait le tout du Monde. C’était la lame du phare faisant son infinie rotation qui sortait les choses de leur densité primaire. On regardait la libellule de cristal et d’émeraude et celle-ci prenait son envol pour nous dire la merveille d’exister. On regardait le luxe polychrome du caméléon et il déroulait sa langue de gemme pour se saisir de ce qui passait à sa portée : des grains de lumière, des perles de rosée, des feuillaisons de poèmes. On regardait la crête de la montagne et elle s’ouvrait pour nous dévoiler les cristaux qui éclairaient ses flancs tachés de nuit. C’était une ivresse que de se laisser emporter par cette Hélice Grise qui nous possédait de l’intérieur, grande vague déferlant tout contre les voilures de l’esprit. Un immédiat gonflement du sens courant jusqu’à la courbe dernière d’une nuit toujours disponible, toujours fécondante. Car il n’y avait pas de barrière pour délimiter les vastes territoires de la pensée, car il n’y avait pas d’obstacle élevant sa herse devant les élans de l’intellection. Tout était là dans l’évidence et l’on flottait dans cet espace qui, tout à la fois, était un non-lieu et la totalité des lieux, un non-temps et la totalité des instants portés à l’incandescence. Tout infiniment disponible, tout immédiatement selon la donation d’une corne d’abondance inépuisable, manière d’éternel retour du même, mais sans connotation péjorative, sans la férule d’une pensée tragique et les filets fuligineux du nihilisme. L’exact opposé, le pur diamant surgissant de son filon de bitume avec l’insistance d’une pensée exacte.

Et cette Hélice dont jamais on n’avait aperçu la forme en quelque coin de la Terre, d’ici, de cette élévation, de cet éther on en voyait les nervures internes, la sublime rotation, l’infinie architectonique. C’était une grenade qui s’ouvrait et libérait la turgescence de sa chair, faisait s’écouler l’ambroisie serrée de ses milliers de graines, chaque graine contenant un monde en miniature, un microcosme avec ses failles et ses monts, ses gorges et ses chapeaux de fées, ses météores plantés dans l’écume bleue du ciel, ses sources d’eau vive et ses cataractes d’argile douce, ses coulées de lave rouge et ses soufres volcaniques, ses acequias gorgés de bulles et ses dunes d’herbe couchée sous le vent. C’est tout cela qui, d’un seul empan du regard, naissait à même la pente aiguë des certitudes. On était plongé au cœur de la matière, là, au centre du magma en fusion, près des boules de chrome et des gisements de mercure, environné de fleuves étincelants comme mille glaciers.

L’hélice grise.

Tout ceci était si étrangement semblable à l’étonnante hélice d’ADN, avec ses rotations, ses attaches énigmatiques, ses merveilles de symétrie. On était infiniment inclinés au bord du mystère, les mains repliées en forme de points d’interrogation, la pensée soudée à chaque spire, à chaque mouvement comme si, de cette constante agitation, pouvait naître la réponse à la question qui ourlait le ciel de ses épineuses questions depuis la fondation des astres. Une lumière bleue, phosphorescente, faisait ses flux et ses reflux, cascadait sur l’éminence claire de la sclérotique, tombait, délaissant l’aire de porcelaine pour s’invaginer au profond de la pupille, se partageant sur la proue du chiasma, s’écoulant longuement dans les fibres tressées comme une mèche de métal pour finir par un prodigieux éclaboussement sur l’écran courbe de l’aire occipitale. Feux de Bengale, éclairs surgissant de l’obscur, crépitements, irisations, étoilements, queues de comète, fusions, vertiges colorés, images holographiques, reliefs chromatiques, calcites bourgeonnant, éclats lapidaires, déchirures d’émeraude, jets d’azur des lapis-lazuli, feux cristallins du rubis, évanescence blanche de l’aigue-marine. Une géométrie colorée disposant sa généreuse sémantique alors que tout, dans le corps libéré de pesanteur, se teintait de douceur et de plénitude. Les mots étaient devenus lumière, les gestes flocons, les pensées cendres en sustentation. Intense floculation de l’univers dont on était le centre pris d’ivresse, de subite vitesse alors que l’immensité paraissait aussi immobile que le vol cloué dans l’air du colibri.

Et puis, cette impression de flottement alors qu’on se penchait au-dessus de la dentelle des balustres. Tout en bas, la Terre était cette boule couleur d’eau perdue au milieu de l’éther. Une simple miniature avec ses minuscules chalets de bois - jeux de construction pour enfants -, ses tours comme des jeux d’échecs, les veines des routes qui sillonnaient la peau beige, les toiles d’araignées des ponts suspendus, la flaque mauve des lacs au couchant, la résille des rues, le clignotement des phares, l’ovale des dolines cernées de la neige grise des moutons. C’était si bien aussi de voir les menues brindilles des hommes faire leur incessant croisement de fourmis arboricoles, tantôt montant aux échelles, tantôt s’engouffrant dans les goulots de ciment du métro, tantôt s’assemblant en essaims denses aux terrasses clouées de glycines mauves. D’ici, tout semblait si facile, éthéré et le labeur éreintant des humains, leur insistance à être des ouvrières de ruches, tout semblait tellement dérisoire. Et les combats, les guerres fratricides, les exactions, les pogroms, les génocides, les luttes fratricides, combien ceci était teinté de ridicule, d’orgueil, de sombre vanité. Vus d’en haut les problèmes étaient infinitésimaux. Question d’échelle. Question de point de vue. C’était comme si les pensées, autrefois aliénées par la pesanteur du monde, avaient été prises de légèreté, mais non de profondeur, devenant agiles comme le vol du gerfaut. Les solutions, parfois, souvent, surgissaient à l’improviste, avant même que les questions ne se soient posées, le calcul se réduisait à des opérations de cour d’école, la métaphysique fondait, abandonnant son « méta » pour ne conserver que la Physique d’Aristote, donc la souveraineté de la Nature. La Politique n’avait besoin ni de nobles assemblées ni de savants dialogues sur quelque agora que ce soit puisque la Société était placée sous le régime du souverain Bien et que personne donc ne se fût hasardé à en déranger le formidable ordonnancement. Nulle Religion à l’horizon car les idoles étaient à foison : le ravissement du regard supplantait celui procuré par l’exercice de la foi. L’Histoire s’écrivait sans recours aux scribes des événements puisque vivre, simplement, au jour le jour, était événement en soi, le plus précieux qui soit. Quant aux nourritures terrestres elles étaient bien évidemment supplantées par les spirituelles et le commerce d’une constante intellection. Ouvrir les yeux et l’on pensait. Ecouter une musique et l’on pensait. Soulever un objet et l’on pensait.

La Terre n’était pas seule à être aperçue, à être métamorphosée par l’expérience d’un regard nouveau. Le Ciel, on le questionnait aussi. Ou, plutôt, on en traçait l’hypothèse, la condition d’apparition, l’esquisse phénoménale. En réalité le Ciel était cette constante abstraction qui survolait les cimaises humaines sans qu’elles en fussent bien conscientes. Le Ciel que l’on désignait le plus souvent par le mot aérien, subtil, « d’éther », quelle consistance avait-il, quelle était sa matière, son poids ? Existait-il des rues, des avenues, des collines, des arbres ? Y avait-il des êtres de chair à côté des éphémères Chérubins ? Alors, ne recevant de message du Ciel, on se hissait tout en haut de l’Hélice mais tout se perdait dans une brume diaphane dont le silence paraissait infini. Décidemment, il n’y avait rien à attendre du Ciel, hormis ce que l’on y avait placé depuis des temps immémoriaux, c’est-à-dire à peu près rien : quelques sautes de vent, des pliures de nuages et quelques plumes d’oiseau faisant leur danse souple parmi les lames d’air. Mais, à l’évidence, de simplement être sur l’immense Passerelle Grise et l’œil intérieur s’ouvrait, celui de l’imaginaire, celui de l’intuition. Il suffisait de le laisser venir à soi dans la sérénité. Alors, voici ce que l’on percevait. Le Ciel n’existait pas. Le grand dôme bleu n’était, en réalité, que la courbe inversée des océans, lesquels partageaient leur intensité colorée avec l’immense banlieue terrestre. Ou, plutôt, le Ciel existait, mais comme simple émanation des Hommes. La Terre, ils l’avaient entourée d’une enveloppe, genre de membrane pareille à l’univers amniotique qui les avait amenés à paraître sur la grande scène de l’exister. C’était une manière de seconde matrice entourant la première, la fondatrice. De cette façon ils pensaient s’exonérer de mourir. Leurs vies étaient censées recevoir, comme par un subtil phénomène d’écho, leur ressourcement infini. La respiration qui s’exhalait de leurs poitrines étroites et souvent obséquieuses, voici que, réverbérée par la paroi de verre translucide, elle leur revenait légère, évanescente, genre de nutriment existentiel par lequel ils s’élevaient à de pures pensées. Les pensées montaient de leurs cerneaux gris ricochaient sur les parois du monde avec un son cristallin faisant retour au logis avec d’infinies idées dont jamais on ne pouvait épuiser le sens. Le sens sourdait de leur peau comme l’eau de la faille de calcite, se chargeait de précieux minéraux qui revenaient féconder leur conscience. Leur conscience, ils la projetaient en direction des comètes auprès desquelles elle faisait moisson de pierres de météorites, lesquelles contenaient un savoir pléthorique. Le savoir se dilatait au contact de l’éther qui s’accroissait à rencontrer les épaulements de la nuit qui hébergeait les étoiles qui n’étaient que les yeux des hommes surveillant la glaciation des espaces illimités. C’était une pure giration des choses, un éternel cycle temporel vivant de son propre mouvement. C’était un spectacle étonnant que de voir, depuis le moyeu de l’Hélice, les choses faire leur continuel sabbat, leur danse de Saint Guy, leurs minuscules entrechats. C’était donc cela, exister : bouger, s’animer, s’abriter sous la grande verrière couleur d’espoir et s’en remettre pour l’éternité à ce mouvement perpétuel, à cette immense scansion, à ce rythme de balancier qui disait, en même temps, l’appartenance à l’arche du temps, à la courbure de l’espace. Les Passeurs, accrochés au bastingage, flottaient infiniment, se questionnant sur la vacuité des choses et l’insignifiance de l’arbre, de l’oiseau, de la cruche tant qu’on ne les avait pas dotés du bagage adéquat à leur errance sur Terre. Il fallait donc penser, jeter des ponts sur le vide, tricoter des mailles pour combler le néant, il fallait donc avancer les mains tendues vers l’inconnu, comme les somnambules et s’essayer à deviner ce qui se trouvait ici ou là, genre de colin-maillard, s’en emparer comme d’une probable certitude, il fallait questionner et tâcher de savoir.

Et il y avait un savoir des choses à intuitionner immédiatement à seulement apercevoir la naturelle sustentation de l’Hélice Grise. Une rapide observation permettait de s’apercevoir qu’elle flottait, à mi-chemin de la Terre, à mi-chemin du Ciel, à distance des Divins et hors d’atteinte des Mortels. Ce qui voulait dire que ses Passeurs - car c’était de cela dont il était question -, se tenaient dans un genre de sustentation, d’équilibre parfait qui les situaient au point exact des polarités de ce qui, pour l’Homme, de toute éternité avait fait Sens et surtout Question avant même que de faire Sens. La Terre était la matrice d’une lourde matérialité ; le Ciel le lieu inatteignable par essence des entités célestielles, Anges et autres présences Chérubiniques ; les Mortels étaient le lieu où la finitude s’enracinait comme son lieu le plus probable ; les Divins, qu’ils soient issus du Mont Olympe ou de celui des Oliviers étaient l’espace sans horizon, sans temporalité d’où rayonnait la pure Transcendance. Or, étant Homme sur Terre, l’on n’était point libre de ses mouvements. On était attaché à la glaise - dont on provenait bibliquement parlant -, on était sous le regard de Zeus, de son foudre et de ses trois éclairs : le premier en guise de semonce, le deuxième pour frapper et le troisième pour mettre fin au monde. Ensuite Dieu nous tenait dans sa main punitive afin de nous renier définitivement si on ne le reconnaissait par pour le Maître Absolu. Enfin, on était Mortels, infiniment Mortels, d’ailleurs personne n’avait échappé à la Trappe Néantisante. Cela paraissait définitif et non reproductible. Enfin, les choses étaient comme cela sur Terre, ce qui, du reste, ne l’empêchait pas de tourner.

Certes, la situation aurait pu être désespérée si l’Homme n’avait possédé le Langage, ce qui, au demeurant, déterminait son essence. Demandez donc à un perroquet de parler ou bien aux abeilles de tenir un prétendu langage et vous verrez que le prédicat d’essence se rapportant à la Parole de l'homme n’est pas une simple figure de rhétorique ! Donc l’Homme, pris au milieu de ces tourmentes, plutôt que de se considérer perdu, se mit à écrire des Poèmes, à savoir la sublimité du Langage. Il se mit aussi à donner l’Art aux choses, ce qui, avec le Langage demeure dans la présence bien après que l’homme s’en est retiré. Et, ici, il convient de retrouver une rigueur que la giration de l’Hélice nous avait un instant, ôtée. Afin de comprendre cette situation singulière de Passeurs - entendons de Médiateurs -, entre les instances, les Polarités qui animent le Monde et le configurent, il faut aller en terre heideggérienne, plus particulièrement du côté de la Conférence « La Chose » afin de percevoir cette dimension étonnante - au sens de l’étonnement, du « thaumazein » philosophique - donc cette figure étrange du Quadriparti, lequel rassemblant en son sein la quadrature ontologique la remet au Dasein, à savoir à l’existence humaine. La méditation sur la chose nous permet de comprendre la situation de l’homme dans ce « Monde » qu’il ne faut pas seulement entendre comme cosmos, univers physique - certes il l’est au premier degré -, mais surtout le « Monde » en tant que configuré par l’être-de-l’homme qui, le regardant, ouvre la clairière infinie du sens, de la compréhension, de l’interprétation de ce qui s’adresse à nous, aussi bien dans la simplicité de la terre que dans l’éloignement du ciel, la transcendance du divin, le destin de la finitude clôturant notre questionnement sur les choses. Ceci n’est pas à lire comme une « digression », mais comme l’une des facettes les plus éclairantes de ce que voudrait montrer, symboliquement, la dimension ouverte de l’Hélice Grise. De cette dernière, c’est bien la Chose de l’Art, de la Philosophie, de la Métaphysique qui devient visible à chaque fois. Il y faut cependant un effort de la pensée pour faire de la « Dite » phénoménologique, non une saisie « logique », mais bien « ontologique », donc orientée vers un chemin de concert avec ce que « être » veut dire, jusqu’en son essentialité, sa radicalité. Sans cette exigence, rien ne saurait être lisible. Ecoutons la Conférence :

« La choséité de la chose demeure en retrait, oubliée. L'être de la chose n'apparaît jamais, c'est-à-dire qu'il n'en est jamais question. » Prenant l’exemple d’une cruche mise en forme par le Potier, Heidegger nous indique que cette dernière, la cruche, « déploie son être dans le versement de ce qu'on offre ». Ce qui veut dire que la cruche n’est pas seulement à regarder comme un simple objet manipulable d’une manière contingente, seulement « préhensible », mais qu’elle est ce contenant précieux par lequel une libation peut être offerte aux dieux. Ici commence alors, comme depuis le centre de l’Hélice compréhensive heideggérienne le déploiement d’une fascinante analyse phénoménologique :

« Dans l'eau versée, la source s'attarde. Dans la source, les roches demeurent présentes, et, en celles-ci, le lourd sommeil de la terre qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l'eau de la source. » (…) « Dans le versement du liquide offert, la terre et le ciel, les divins et les mortels sont ensemble présents. »

Cette totalité que l’homme recompose installe la totalité de l’être, ce que le Philosophe nomme le « Quadriparti », soit la coalescence de la terre, du ciel, des hommes et des dieux.

« La chose déploie son être en rassemblant. Rassemblant, elle fait demeurer la terre et le ciel, les divins et les mortels. » (…) « Le quadriparti uni du ciel et de la terre, des divins et des mortels, qui est mis en demeure dans le déploiement jusqu'à elles-mêmes des choses, nous l'appelons le monde.»

Heidegger convoque, en premier lieu ce qui est le plus familier à l’homme, à savoir cette Terre qu’il côtoie quotidiennement sans toujours en percevoir la portée essentielle, de même que le Ciel vers lequel, le plus souvent, il ne porte guère son regard. Pourtant, accoupler Terre et Ciel est la plus sûre façon de faire apparaître ce qui dissimule, comme placé en réserve : l’être. Mais cet être aussi énigmatique qu’impalpable, on ne saurait emprunter de meilleure voie pour essayer de s’en saisir que de faire apparaître ceux qui, précisément, disent cette énigme par le truchement de la Parole : Les Divins et les Mortels. Ainsi doté du Jeu en son ensemble, l’homme devient ce Passeur donnant lieu au Monde, donc délivrant l’être de la chose de sa constante occultation.

« Le monde et les choses ne sont pas l'un à côté de l'autre, ils passent l'un à travers l'autre. »

L’être, de ce fait, est présent en totalité. L’art, comme le Poème sont deux modes essentiels du se-présenter pour ce qui nous fait face et ne demande jamais qu’à être adéquatement saisi. Si la démarche phénoménologique heideggérienne est saisissante, elle trace de surcroît l’ouverture d’une compréhension du monde, non comme nouveau paradigme de la connaissance, lequel demeure extérieur à son objet, mais à la manière d’une saisie ontologique immédiate et intérieure à celui qui la pense, saisie de ce qui, pourtant, demeure le plus voilé, le plus secret. C’est à une telle perception du réel que voudrait modestement participer cette métaphore de « l’Hélice Grise », comme si, depuis son enroulement intime, il s’agissait de s’immiscer dans l’intimité des choses et d’en appréhender la source vive.

Vivant au sein même de l'hélice, dans son vertigineux tournoiement, on n'avait plus guère d'attache terrestre, ni par le corps, ni par la pensée. C'était comme d'être en apesanteur, quelque part dans le vide, mais un vide étrangement doué d'une heureuse plénitude. On levait ses yeux vers le sommet du Convertisseur Ontologique - on commençait en effet à comprendre de quoi il retournait -, s'attendant à y voir des nuages, des fuites libres d'oiseaux, des coulures de vent, peut-être l'aile d'écume d'un Ange ou bien le visage transparent de Dieu. Mais rien de ceci ne s'installait à l'horizon de la vision. Ce que l'on voyait et ceci, triplement, d'abord avec les yeux corporels, ensuite avec ceux, perçants, de l'esprit, ensuite avec ceux, déployants de l'âme, c'était ceci :

Tout en haut - mais il n'y avait plus de réelle dimension, la quadrature spatio-temporelle gagnant toute l'étendue du site disponible, - tout au-delà du concevable donc, possédant la forme d'une ellipse de lumière, genre d'outre infiniment tendue sur ses parois translucides c'était rien de moins que la mystérieuse et précieuse chôra platonicienne qui dépliait ses immenses voilures, alors que son intérieur, affecté d'une clarté pareille à celui d'un bloc de résine, disparaissait sous les traits d'une intrigante compacité. On y devinait un bouillonnement, une agitation moléculaire et atomique, des assemblages complexes de matière et d'esprit, identiquement à l'athanor rougeoyant de l'Alchimiste dont la combustion de la matière vile poursuivait le chemin devant conduire à la Pierre Philosophale. Au-dessus, autour, devant, derrière - car c'est d'un autre espace-temps dont il s'agissait, surgissant de l'Étoile Blanche, des millions de phosphènes éblouissants, donc des millions d'Idées, des cataractes d'Intelligibles pénétraient la nébuleuse, la grande Matrice Originelle existant de toute éternité, condition de possibilité de toute généalogie terrestre, de tout indice signifiant, de toute figuration parmi les Hommes. Elle était la Nourrice-du-Devenir, celle par qui se configurait le Monde, participant de l'invisible pour faire phénomène dans le visible, le sensible, l'immédiatement préhensible. On agrandissait l'œil de l'âme jusqu'à la sublime mydriase, celle qui donnait accès à l'amplitude infinie de la conscience et voilà qu'en-deçà de la Chôra, on apercevait des Formes tellement simples qu'elles se réduisaient à quelques esquisses, à quelques nervures oscillant vers l'apparition mais n'y étant pas encore dévoilées. Seulement émergeant du Rien et s'y maintenant autant de temps que le mystérieux Convertisseur n'aurait pas fait signe. "Faire signe" voulait seulement dire "faire sémaphore", "faire figure", "faire esquisse", avant que de paraître sous une géométrie compréhensible, utilisable et fécondable par l'esprit humain.

Par exemple on "voyait" - entendez "on intuitionnait", "on se livrait à une intellection" -, on voyait donc L'Arbre; L'Oiseau ; La Pomme. L'Arbre dépouillé : branches livides pareilles au lisse des bois éoliens, tronc de platine, racines élémentaires dans leur heureux dénuement. L'Oiseau originel : voilure tendue, vol indicible, blancheur native. La Pomme : de cristal, légère, seulement soulignée par l'estompe d'une cendre, la courbe du vent. C'était ceci qui comptait : l'Essence des choses, leur Vérité première, leur Beauté imprescriptible, leur destination à figurer comme le naturel prodige du Souverain Bien.

Puis il y avait l'éclipse, la fécondation donatrice de destin, mais ceci dans l'orbe du plus grand secret, jamais l'accouplement de l'Intelligible et du Sensible ne saurait avoir lieu au plein jour, mais seulement dans la chambre grise de l'aube, dans les replis amniotiques de la Chôra, sous la fontanelle réceptrice de lumière, la gemme devant aboutir à ce bouton germinal, à cet ombilic destiné au breuvage des Hommes, des Femmes afin que le flamboiement originel les habite de l'intérieur et qu'ils puissent en faire l'offrande aux instances de l'habiter-sur-Terre, d'abord remettre cet inestimable présent à l'Art, puis assurer la dissémination la plus large parmi le peuple des Existants. Et voici ce que devenaient les Formes au sortir de la Chôra :

L'Arbre.

L’hélice grise.

Gustav Klimt. L'Arbre de vie.

Source : Wikimedia Commons.

L'arbre portait encore l'empreinte de l'Intelligible avec ses volutes régulières, son harmonie, son équilibre, sa disposition à être aussi bien du domaine de l'imaginaire que de celui du réel dans lequel il tomberait bientôt revêtant le chatoiement du multiple, la roue infinie des prédicats. C'est ainsi que, depuis l'Arbre-Fondateur, se révèleraient aussi bien le bouleau, le palmier, le chêne ou bien l'olivier, tous traversés de vent, parfois de maladies, couverts de feuilles au printemps, dénudés en hiver, portant sur leur effigie même la marque du passage du temps.

L'Oiseau.

L’hélice grise.

Georges Braque.

Oiseau sur fond bleu.

Source : Christie's.

L'Oiseau était encore ce concept vibrant d'abstraction, cet esseulement du trait et de la couleur, cette venue du Simple par lequel s'annonçait le sublime en tant que présentation du rare. Ainsi l'Oiseau de Braque pouvait-il fréquenter les cimaises des Musées, les plafonds de singulières demeures encore si proche de l'acte de sa donation qu'il se serait confondu avec le geste premier. Puis d'autres ciels l'attendaient, habités de suie et de contingences. Il deviendrait ce vol essaimant parmi la rumeur des villes, blanches colombes, puis paisibles tourterelles, puis pigeons picorant les visages muets des statues.

La pomme.

L’hélice grise.

Cézanne : Pommes.

Source : Atelier Cézanne.

La pomme, transcendée par le regard cézannien, semblait flotter à l'intérieur d''une chair très précieuse, souvenir de sa céleste provenance. Tantôt elle apparaissait telle une terre vernissée, comme un sublime émail conservant encore l'incandescence du four primitif. Tantôt elle était simple surgissement d'un sol natif, prolongement, infinie courbure, disposition à un constant ressourcement, à une souplesse inventive selon une myriade de possibilités apparitionnelles. Pâte ductile décidant à tout instant de sa couleur, de sa texture, de son flamboiement. Tantôt versée à la vibration impressionniste, tantôt s'habillant de la vision moderniste épurée, tantôt dérivant vers la représentation cubiste. On le sentait, cette pomme tombée dans le sensible conservait de réelles attaches intelligibles et sa parution aux yeux étonnés des Regardants était ce genre de miracle dont, jamais, on n'avait fini de faire le tour.

Et puisque l'Arbre, l'Oiseau, la Pomme se sont présentés à nous avec cette belle polyphonie, avec ce langage tenant à la fois de la prose et du poème, il nous faut allouer à la Chôra la place qui lui revient en tant que Médiatrice de ce qui, invisible par nature, s'est rendu visible par nécessité. Nous voulons dire la nôtre, cette nécessité que les Choses nous apparaissent avec suffisamment de stabilité et de pertinence.

La Chora.

Donc, s'il y a une "réalité" dont "l'Hélice Grise" ne puisse faire l'économie, c'est bien de la Chôra platonicienne, cette merveilleuse nébuleuse, ce sublime indéfini, cet objet aux contours flous, cette "nourrice du devenir" par laquelle l'existant - toutes les choses qui paraissent -, s'assure d'une possibilité de figurer, donc de s'abstraire de ce néant à proprement parler inconcevable. En effet, comment imaginer, fût-ce au prix d'une vigoureuse intellection, quelque chose qui ne l'est pas, chose, et qui pourtant doit nécessairement être posée comme sol originaire sur lequel édifier du visible, du préhensible, du compréhensible ? Pour essayer d'y voir plus clair, car toujours la question originaire posée par Leibniz nous taraude l'âme, vibrionnant autour de nous comme l'essaim autour de la Reine : "Pourquoi y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ?" Et, à poser la question d'une manière leibnizienne, c'est bien du Rien dont il nous faut partir de manière à ce que l'étant apparaisse. Pourquoi les Autres ? Pourquoi la montagne ? Pourquoi le fleuve ? Pourquoi la liberté, la nécessité, la vérité ? Puisqu'aussi bien ces notions abstraites, insaisissables sont des "étants" comme vous qui me lisez ou bien moi qui écris. Donc partir du Rien, autant dire de l'Absolu. Mais, à peine la question est-elle posée qu'elle se trouve confrontée à sa brutale clôture, c'est-à-dire que s'ouvre l'abîme d'une aporie constitutive. Car disserter sur le Rien, c'est déjà faire apparaître du langage, c'est déjà se situer dans la matière dense de l'étant, le langage fût-il de nature évanescente, du moins en apparence. Donc, à partir d'ici, si nous voulons ne pas demeurer dans l'aire des irrésolutions natives, il nous faut avoir recours à un "subterfuge". Et la meilleure manière d'entrer, de biais, dans le sujet, est sans doute d'avoir recours à la sphère compréhensive platonicienne. Nous poserons donc comme une apodicticité, une certitude incontournable, l'existence de deux registres séparés, d'une part l'Intelligible seulement accessible par l'intuition intellective; d'autre part le Sensible dont nos sens habituels sont habitués à décrypter les messages chiffrés. A cette fin nous disposons de nos cinq sens. Ensuite, quant au fait de savoir si la démarche du Fondateur de l'Académie est pertinente, divisant la totalité du monde en "physique" et "méta-physique", soit ce qui se trouve en relation directe avec nos sens, soit ce qui en est hors de portée; donc si cette manière d'envisager l'être des choses se justifie, ce problème sera volontairement ignoré. Ce qui importe ici, c'est bien de chercher à faire émerger un début de saisie correcte du monde qui s'annonce à nous. L'intérêt du choix de Platon consiste en ceci : nous proposer une possible "grille de lecture", un moyen de connaissance de cela qui nous questionne et donc, ainsi, de dépasser cette station, cette immuabilité dont nous sommes saisis dès l'instant où la question de l'être et de l'étant vient à notre encontre.

Donc il convient d'imaginer et de faire surgir du Rien quelque chose, afin que, métaphoriquement du visible puisse se mettre en place. Si Intelligible et Sensible sont posés comme les deux polarités jouant toujours en mode dialectique, l'un n'existant que par l'autre, l'un ne prenant essor que de l'autre, alors, aussitôt, s'impose à nous comme une "logique" inévitable, la présence d'un "troisième terme", d'une sorte d'espace d'un genre particulier afin que ce qui, s'instaurant dans l'âme, puisse trouver une issue dans le corps. Et c'est ici qu'intervient l'invention sublime de ce médiateur, de ce convertisseur ontologique, de cette aire nécessairement présente avant même l'apparition des Idées afin que ces dernières, les Idées puissent trouver le lieu où convertir leur libre énergie, leur constante puissance en acte dont nous, les humains, mais aussi la totalité du monde puisse se doter, mettant ainsi en branle l'arche mobile de l'exister. La Chôra, cette nourrice du devenir, cette fondatrice de toute généalogie, ce site fécondateur de toute génération, il faut l'envisager comme cette matière amorphe, dense, infiniment mouvante dont les Idées s'emparent, s'informant de telle ou telle manière, se livrant au sortir de ce réceptacle à une esquisse dont nous nous saisissons, nous les hommes, pour donner sens et direction à tout ce qui apparaît dans l'espace libre de notre horizon interprétatif. Si nous voulons résumer d'une manière elliptique le sens général de ce qui est en jeu, nous pourrions dire que le rôle subtil de la Chôra est de mettre en relation le signifiant qui, toujours apparaît de manière évidente devant nos yeux, et le signifié qui en est la face cachée mais dont nous ne pouvons faire l'économie pour la simple raison que ce signifiant ne peut prendre sens qu'à être référé à ce qui le porte à la visibilité, à savoir le signifié. Tout comme le symbole réfère toujours à une réalité qui l'excède : la paix déborde l'image de la colombe de son poids infiniment ontologique.

L’hélice grise.

Ici, la tentative de faire apparaître quelque chose de ces entités qui toujours nous échappent, s'appuiera, comme souvent, sur la force démonstrative de la métaphore. Imaginons donc que, du Néant, émergent dans la presque totale indistinction, des nappes de fils clairs, translucides, insaisissables (Les Idées) dont nous retiendrons essentiellement leur tendance à vouloir apparaître sous le triple aspect fondateur du Beau, du Bien, du Vrai. Car tout ce qui existe peut s'inscrire sous ce registre, aussi bien la nature, l'homme, l'animal, la plante, la chose. Et pour souligner la pureté, l'originarité de ces Idées qui sont des Essences, donc de pures natures avant l'accomplissement dans l'ordre du monde, nous leur affecterons le Blanc comme couleur distinctive à ces fils que nous définirons comme fils de trame, ceux qui supporteront les fils de chaîne qui, eux, seront la participation du Sensible aux Idées. Dès lors, la Chôra apparaît donc comme ce Métier à tisser symbolique, ce convertisseur des formes en réalités palpables, manière de navette ontologique assemblant ce qui du "méta" vient s'accoupler au "physique" pour aboutir à cet étant qui partout rayonne et brille d'un éclat solaire dont les Idées témoignaient comme de la Vérité, de la Justice, de la Beauté en leur signification indépassable. Or, si nous affectons le Blanc comme valeur originelle, par simple logique contrastante, nous attribuerons aux fils rattachés au Sensible la valeur diamétralement opposée, à savoir le Noir, lequel fait signe vers la nuit définitive de toute entropie arrivée à son terme. Donc le croisement du Signifiant et du Signifié grâce auquel le Sens peut faire son efflorescence, donc situer l'étant dans la plénitude de l'être, se traduira par le Gris, cette teinte chatoyante se développant selon une subtile harmonie, un merveilleux équilibre, une tension exacte faisant apparaître cette étrange conception de la "coïncidence des opposés", laquelle, en dernière analyse, n'est que la forme dialogique qu'entretiennent, de toute éternité, les deux pôles qui nous définissent : celui de la Vie, celui de la Mort. Ce qui, avant l'entrée dans la Chôra n'était "qu'intissé" devient cette étole de soie à la souple mouvance, au magnifique chatoiement. Tant que l'équilibre s'instaure entre l'exigence des Idées en leur triptyque du Beau, du Bien, du Vrai et le réel dans son accomplissement singulier, tout s'auréole de cette si belle teinte du Gris, une manière de "griserie" dont jamais nous ne devrions nous absenter. Mais, souvent, l'inconscience des Existants les conduit à ignorer les valeurs fondatrices et alors la pièce d'étoffe se pare de teintes sombres, parfois totalement nocturnes, comme si quelque attrait de l'ombre effaçait le rayonnement de la lumière. Donc, ce que nous apercevrons des Idées après qu'elles seront passées au travers du convertisseur de la Chôra, ce ne seront plus seulement les fils de trame et les fils de chaîne dont l'entrelacement initial était à la limite de l'invisibilité, mais une étoffe totalement réalisée dont nous pourrons faire notre vêture ordinaire pour la simple raison qu'elle aura été portée à notre regard aussi bien qu'à notre toucher par la médiation d'un travail de synthèse accompli dans cette aire assemblante et unifiante.

L’hélice grise.

Tissu dogon.

Source : Africart.net.

Parvenus à ce point de notre démonstration où les choses qui se donnent à voir résultent d'un tissage entre Sensible et Intelligible dont le tissu est l'aboutissement en tant qu'entrelacs du Signifiant et du Signifié, comment pourrions nous faire l'économie de la cosmogonie des Dogons au sein de laquelle le Métier à tisser tient une évidente place paradigmatique ? La représentation du monde passe par cette manière de chorégraphie silencieuse qu'est le mouvement de la navette entre les nappes de fils. La parole est tissage, or qu'existe-t-il de plus intimement lié en tant que signifiant/signifié que la parole ? Qu'existe-t-il de plus proche d'un sens révélé que l'ouverture du langage par lequel le monde apparaît, devient manipulable, fait l'offrande de ses dons multiples ? Bien évidemment, ici, nous sommes comme au sommet de "L'Hélice Grise", cette subtile métaphore qui essaie de nous dire en une série d'images la totalité de l'étant avec laquelle nous convergeons si nous sommes sensibles aux multiples et incessantes affinités qui viennent nous visiter au travers d'une quotidienneté sublimée. Nous, les Hommes, nous les Femmes sommes ces Métiers à tisser le monde dont la parole est l'unique faveur alors que nous ne faisons qu'assembler en permanence les fils invisibles de l'Intelligible et du Sensible par lesquels nous naissons à nous-mêmes dans le mouvement qui anime toute chose et nous dépose au seuil de toute compréhension.

En guise de conclusion provisoire, nous citerons l'excellent article paru dans "Regard éloigné" du 14 Décembre 2006, intitulé : "LE PARADIGME DU TISSAGE" :

"L'incessant va-et-vient du tissage de la bande de coton, qui entrecroise tous les fils sans les confondre, est par ailleurs analogue à l'entrelacement des paroles dont le monde est constitué. En pays manding, comme l’exprime dieu d’eau c'est la totalité du métier à tisser qui est l'analogon des éléments constitutifs du monde et de la personne humaine. En effet les trente-trois pièces du métier à tisser correspondent aux éléments de l'organe phonatoire (le peigne et les deux rangées de dents, le mouvement des lisses et la mâchoire, la langue qui va et vient et la navette, la poulie grinçante et les cordes vocales...) comme le métier à tisser rassemble tous les mouvements de l'univers : celui, originel, de la torsion hélicoïdale du fil, celui du perpétuel mouvement de la navette qui passe et repasse à travers les fils de la chaîne, celui en zigzag de la trame, celui de la montée et de la descente des lisses de telle sorte que c'est la voix du monde et la voix de l'homme que l'on peut entendre dans le grincement de la poulie : la parole parle dans cet instrument qui la matérialise, mais c'est aussi la pensée et la réflexion qu'évoquait irrésistiblement l'interminable mouvement de va-et-vient des lisses."

Nous n'avons fait qu'une rapide incursion dans ce domaine métaphorique de "L'Hélice grise" dont nous avons conscience que le propos est dense et difficile à identifier. Nous situant au croisement de l'Invisible et du Visible, nous sommes habités de l'intérieur par ce double mouvement qui nous attache au monde alors même qu'il nous intime de nous en absenter. La vision forcément dense du réel, sa naturelle prégnance nous acculent constamment à cette manière de marche au plus près de l'Arbre, de l'Oiseau, de la Pomme. De l'Homme, de la Femme aussi que nous sommes d'abord, n'apercevant le plus souvent de notre cheminement laborieux sur Terre que notre ombre portée sur le sol de poussière, alors que notre esquisse ne fait, depuis toujours, que s'élever dans l'éther !

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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 14:51

(Réflexion sur les rapports Maître-Élève

et leurs implications émotionnelles profondes

à partir d'un fragment de Pierrette Epsztein).

"La confusion des sentiments " - (Stefan Zweig).

Coupe de Douris.

Source : Wikipédia.

(Bref synopsis : Un Professeur à la retraite sollicitée par une ancienne élève s'apprête à la recevoir chez elle. Cette rencontre suscite chez l'ancienne pédagogue un trouble vif dont la nature ne laisse d'être ambiguë. Le flou volontaire de cette fiction est de nature même à susciter, chez le lecteur, toutes les interprétations imaginaires. C'est ce trouble que j'ai voulu thématiser de manière générale, sans qu'un quelconque a priori soit attaché aux pistes qui s'ensuivent dans le cadre de ce bref article.)

"Le septième jour. Repos. Le chat s’était blotti sur ses genoux. Depuis une semaine, il se sentait délaissé. Laisser remonter les souvenirs avec moins de peur, avec plus d’abandon. Elle n’avait pas toujours été inutile. Elle n’avait pas toujours été malheureuse. Quand elle y réfléchissait, elle avait eu de beaux moments dans sa vie. Des moments riches.
Le huitième jour, elle retourna chez l’esthéticienne. Un maquillage léger. Un teint clair. Dans quelques heures, elle ouvrirait la porte à Soraya.
On sonna à la porte, à l’heure exacte du rendez-vous, ce qui la mit dans de bonnes dispositions. Cela ne l’empêchait pas d’être troublée plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle vit d’abord un énorme bouquet de fleurs colorées qui lui cachait le visage de l’invitée. Quand elle prit le bouquet et qu’elle la vit, elle la reconnut dans l’instant malgré les dix-huit ans passés. Même visage, même peau lisse, même grands yeux écartés des ailes du nez et si sombres. Des yeux qui jugeaient, voulaient percer votre mystère. Un port de tête hautain et timide à la fois. Une poitrine qui avait forci. Une taille cintrée, un pantalon noir moulant, une chevelure noire qui ondulait comme une mer d’orage. Soraya, sa préférée durant deux années, était devant elle. Elle la fit entrer. Elles s’étaient juste serré la main. Maintenant qu’elle était assise sur un fauteuil orangé, elle pouvait l’observer. Elle l’intriguait toujours autant, la séduis
ait toujours autant."

Le septième jour, repos du Seigneur. Enfin la pause réfléchissante, celle qui se tourne vers le passé et le considère avec bienveillance. Ce qu'on a créé l'a été avec le souci de l'Autre. L'Autre que l'on reconnaît comme ayant été modelé, pétri par ses propres mains. On est toujours cette manière de Démiurge auquel le Façonné se remet, attendant sa propre éclosion, sa révélation à la face du monde par la médiation d'un Intercesseur. Le Maître, le Professeur sont des manières d'experts en maïeutique socratique, ils nous accouchent de nous-mêmes, ils nous portent sur l'aire ouverte des fonts baptismaux. Qui donc n'a jamais eu ce Pédagogue auquel il s'est identifié, qu'il a aimé, sans doute, d'un amour filial ou bien même d'une projection plus fantasmatique, "incestueuse" pourrait-on dire si l'on osait être subversif et mettre en pièces quelques tabous aussi tenaces qu'hypocrites. Nos Maîtresses, nous les avons aimées comme des Mères, mais aussi comme des Amantes, nous les avons rêvées, enlacées au creux même de nos sommeils adolescents, parmi les bouillonnements de la testostérone et le remuement blanc des draps. Sublime marée interne qui lève ses vagues d'écume en direction de la vie, cette autre hétaïre exigeante dont le baiser est parfois, est souvent et, en définitive, toujours mortel. Éternel combat d'Éros et de Thanatos, pareil au rythme du jour et de la nuit, au jeu de l'ombre et de la lumière. Cette même ombre que nous portons en nous, dont nous demandons à notre Précepteur de lever l'hypothèque afin de surgir dans la pure clarté.

Mais c'est aller trop vite en besogne - c'est cela être adolescent, la précipitation - et oublier que l'Abritant est aussi envahi de ténèbres que nous le sommes nous-mêmes. Alors le jeu est cette chorégraphie alternée du soleil et du voilement, là, dans l'arène de l'existence où la muleta rouge sang signe la limite au-delà de laquelle nous expérimenterons la métaphysique concrète, faite de larmes et de sécrétions définitives. La dialectique Maître-Élève n'est en rien différente de celle, célèbre, hégélienne, du Maître et de l'Esclave. Le maître vit de son esclave qu'il contraint, l'esclave vit de son maître qui lui accorde destinée et abri provisoire. Mais la finalité dialectique finit par l'emporter : la révolte du soumis renversant l'arrogance de l'oppresseur. La logique est la même dans les joutes verbales, la dialectique platonicienne où il s'agit de retourner l'argument de son contradicteur afin de lui imposer sa propre raison. Parfois l'Histoire aussi est-elle supposée avoir de tels retournements et celui-ci, alors, devient matérialisme dialectique selon la thèse de Marx. Toute existence est soumise, par définition, à ces brusques revirements, surtout les relations dont la nature est d'être fusionnelles, dyadiques. On n'échappe pas à l'osmose par un coup de baguette magique. Il y a douleur, déchirement et, conséquemment questionnement sur le contenu de ce lien qui était si fort qu'il agissait à la manière d'un tsunami.

Ainsi, la relation Maître-Élève ne s'affranchit jamais de ce polemos, de cet affrontement; bien au contraire, il en est la figure exacerbée. Pouvoirs réciproques de fascination et de rejet. Tentations d'être celui qui guide et conduit aux rives de l'éthique alors que les floraisons de l'esthétique travaillent le corps au plus près. La dramaturgie est présente qui met en relation des troubles en miroir, des désirs en écho. Déchirement. Jusqu'où est-on "la bonne mère", la figure charismatique qui apaise et console; à partir de quand l'on devient tentation pour l'autre, désir de l'autre. Les frontières sont si floues qui sont censées délimiter la nature des relations. Où s'arrête l'intérêt altruiste, où commence l'amitié, quels signes sont avant-coureurs de l'amour ? La littérature, la poésie, le cinéma ont dressé les portraits contrastés et troublants de telles situations. Que l'on songe à "Mourir d'aimer" d'André Cayatte.

Par essence, l'alchimie des sentiments humains est ambiguë et l'on ne sait jamais si l'on en est au stade du plomb vil ou bien de la subtile matière, à la réalisation de la pierre philosophale. Car tout rapport humain exilé de ses contingences est fusion dans cet absolu où la différenciation n'existe plus, où le sexe s'unifie et se confond dans la pliure étroite de l'androgynie. Il n'y a plus d'espace, plus de temps, une seule arche d'alliance, un creuset où se fondent les affinités, le recentrement du multiple sur la ligne de crête de l'unique, celle qui, neutre et polyphonique, rassemble en un même lieu adret et ubac de l'existence, où la plénitude est socle, fondement, en même temps qu'essor infini.

Jamais rencontre, fût-elle différée dans le temps et l'espace, ne peut effacer les stigmates de la relation primaire, celle par laquelle l'adolescent, l'adolescente ont accompli leur rite de passage les portant de l'enfance sur les pentes de l'âge adulte. Il en va de même pour l'éducateur au sens large qui a pratiqué la circoncision symbolique au cours de laquelle la sexualité de l'enfant a basculé dans la génitalité et, déjà, dans l'amorce d'une possible généalogie. C'est ce réseau complexe, cette confluence au croisement de la psyché, de l'éthique, de l'esthétique dont nous sommes saisis dès l'instant où nous faisons porter notre regard sur ce fragile nœud de verre qui fait ses enroulements entre l'adulte saisi de toute puissance et l'enfant en devenir qui en trace, par procuration, les lignes signifiantes. C'est sans doute cela qu'a voulu mettre en fiction Pierrette Epsztein dans cette belle "Impression soleil levant". Impressionnisme en effet, irisations du réel, tout comme dans "Les nymphéas" de Monet qui nous disent en vibrations colorées ce qu'écriait Stefan Zweig dans sa "Confusion des sentiments", cette belle évocation de la complexité humaine.

Zweig révélait sa fascination, notamment pour l'exubérance de l'époque shakespearienne en ces termes : « […]dans un élan unique, une génération a gravi tous les sommets de la passion, en a fouillé les abîmes, a mis a nu ardemment son âme exubérante et folle. » (Source : Wikiédia).

C'est cette même passion si difficile à mettre en mots que ce beau texte essaie de restituer ici. En cette matière, le langage trouve toujours sa limite, celle de corps nécessairement matériels qui ont leur rhétorique propre et échouent parfois à en restituer les vibrantes lames de fond. Mais c'est de ce relatif "échec" que naît l'art de l'évocation, cet intervalle entre le dire et le faire. Nous y sommes en partie immergés, comme l'iceberg qui ne flotte qu'à recevoir sa poussée de bien étranges profondeurs. Nous ne souhaitons que cela, cet entre-deux dont le balancement est l'allure même de l'exister !

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 14:57

(d'après une note de Sylvie Wagner).

Les sirènes de l'Ouest ... lisant Le Clézio en route vers les icebergs

"Est-ce la voix qui nous entraîne si loin ? Mais les mots qu'elle invente étaient là depuis très longtemps. C'était seulement dans la lumière, dans l'air, sur la mer.
En écoutant la voix, nous sommes éveillés à son voyage. Alors nous allons, nous partons, s'éloigne la bande noire du rivage connu. Toute la terre flotte au milieu de l'océan indéchiffrable.
C'est angoissant, cette voix, ce poème, mais c'est aussi la plus belle, la seule aventure......Il y a cette étendue déserte, et belle, cette étendue libre. C'est là que naît le langage, simplement, comme un phén
omène du ciel. "

J.M.G. Le Clézio

La voix de la poésie.

Source : Fata Morgana.

LA voix, c'est cela, mais qui demeure indéterminé. UNE voix, la nôtre car dans l'immensité de la terre, au milieu des meutes de vagues, sur le large Océan, parmi le vol courbe des mouettes, loin du rivage des hommes, c'est seulement notre propre voix qui ricoche sur le monde. Le monde est cette prose qui se décline en villes, collines, passages, éclatements, fourmillements, cette prose qui s'adresse à nous selon de multiples et souvent illisibles métaphores. Nous n'en percevons que l'écorce mutilée, entaillée, sa forme externe, comme une orange piquetée de clous de girofle ne montre que sa géométrie hérissée, épidermique. Mais la vérité est à l'intérieur, dans le ventre chaud du magma, dans les bouillonnements de la lave, dans les fumeroles et les geysers qui attendent de jaillir à l'air libre, dans le cercle infini de l'espace. Cela chante infiniment, cela se dispose à fuser, cela parcourt les veines rubescentes des rivières de feu. Alors, depuis l'Océan sur lequel nous dérivons, en voyage vers la beauté - les icebergs veillent et scintillent à l'orée de la conscience -, nous projetons nos yeux, ces excroissances de poulpes par-delà notre propre rivage - notre cécité - et nous entrons dans la matière, là où tout naît et se consume infiniment. La voix nous parle, le langage se saisit de nous comme nous nous saisissons de lui pour l'amener à son éclosion. Forer la peau de l'orange - du réel - et porter son intérieur à l'incandescence alors que le ciel se courbe, fait dôme afin d'accueillir la merveille. La parole se déploie jusqu'aux limites au-delà desquelles tout retourne au sein de l'immuable, de l'indiscernable, de l'inaudible. Car la parole, le poème ne peuvent s'absenter du monde, de la réalité, ils en sont les nervures indéfectibles, les armatures grâce auxquelles se dresse la belle architecture humaine. L'Iceberg, ce prince des glaces, ce menhir de l'exigence, cette subtile érection de l'intelligence, cette sublimité se hissant depuis les failles bleues et blanches est ce par quoi nous connaissons le pur désir d'être parmi les complexités du monde. Cette pureté est l'ambroisie que chacun attend mais n'ose affronter. La Poésie est ce souffle froid, ce rivage brumeux dessinant l'Ultima Thule des humains, là où plus rien de contingent ne peut avoir lieu. Simplement la nécessité. Nous ne sommes debout qu'à l'aune de cette turgescence de glace, de cette transcendance qui écrit dans l'éther boréal l'essence de l'exister. C'est à ce cheminement-là que l'Écrivain Le Clézio nous invite dans une langue magique. Seule la magie réalise le prodige

Tout comme le réalisait Henri Michaux dont ce sublime fascicule est la mise en musique.

"Ce qui étonne, dans la poésie d'Henri Michaux, c'est cette force, jointe à ce silence." déclare le prix Nobel dans son incipit à ce recueil. Michaux-Le Clézio, assurément deux icebergs dressés au ciel de la littérature !

La voix de la poésie.
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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 08:49
PETITE PROSE DU JOUR : H & B (1)

Bâtisse blanche, grande, face à la mer, à la plage de galets noirs. Lumière levante de la mer sur la courbure des pierres, sur le fronton de la bâtisse où un mot est écrit en lettres noires, un peu usées par la mer, le vent : L’AMISTAT, en lettres noires, en haut du blanc de la bâtisse, face à la mer.

Façade trouée de plaques de verre, grandes, d’une porte, large, aussi, à double battants, toujours ouverte, disponible à l’entrée des passants, à leur accueil dans les salles de L’AMISTAT, près des grandes baies par où la mer se laisse voir.

Allées et venues des passants, dehors, sur les trottoirs de ciment gris, près du comptoir de bois noir, long, à peine visible dans la lueur des plafonniers, près du mur blanc où sont des photos dans des cadres noirs. Photos d’hiver. Neige sur les arbres de la place, sur l’arrondi des fontaines, sur le fronton de la bâtisse, grande, blanche.

Passants sur les trottoirs de ciment. Leur regard traverse les baies, se pose sur les tables rondes cerclées de métal, sur les buveurs autour des tables. Les buveurs, derrière les baies, regardent longuement la mer, les galets, les passants qui les regardent.

Sur les tables cerclées de blanc, des cartons ronds, épais. SAN MIGUEL, ESTRELLA, les mots écrits, en rouge, en noir, sur les ronds de carton où sont posés des verres ovales dans le pétillement des bulles blondes.

D’autres verres, plus hauts, plus étroits, posés sur des cartons, aussi, TIO PEPE, DIAMANTE, les noms gravés sur les cartons. Salle où sont les photos de neige, plafond très haut, voûté, couleur d’argile qui vient du rassemblement des briques, des reflets de la rue, aussi, dans sa consistance de poussière, parfois; béton gris qui habille le lit ancien du Rio où poussent les lauriers-roses aux feuilles étroites comme des lames, où la lumière joue avec le rose des fleurs, le vert acéré des feuilles.

Rectangulaires, les tables où sont posés les verres étroits, sous la lumière des tuiles roses. Présence de cartes, longues, fines dans leur épaisseur, habitées de figures colorées, de figurines, noires, souvent, rouges aussi, que des mains tiennent, en éventail, dans le chevauchement des figures. Jeu de tarot supposé, livré à l’affairement des mains, au glissement des doigts sur les bords tranchants des cartes qu’on abat sur les tables dans un bruit sec qui se mêle aux rumeurs, aux mouvements des passants dans les salles, qui appellent les mouvements des passants dans la rue, cartes en éventail, serrées dans des mains, noires, noueuses souvent, usées par le soleil, le vent, le glissement des cordages, des filets aux mailles serrées. Mains noueuses dans leur habileté à poser les cartes sur la table, sans hésitation, dans la sûreté du geste qui dit le désir d’avoir, de rassembler les figurines, dans le plus grand nombre, de superposer les lames dans la netteté de leurs plis, de les poser sous les coudes, abritées dans l’instinct de leur seule possession dont les mains s’assurent, lissant le bord étroit des cartes qui s’impriment dans les rides, dans les doigts usés. Possession du regard, aussi, dans la fente des yeux, rapides à estimer, à faire l’inventaire. Les doigts sont levés, parfois, dans la demande d’un autre verre, de TIO PEPE, de DIAMANTE, qu’un serveur apporte. Fraîcheur du verre qui transpire dans l’air tendu, sous la voûte de briques et fait un éclat blanc parmi les figurines. Sons proférés dans le tumulte de la salle, réverbérés par le creux des briques, claquements de doigts dans l’abattement des cartes, croisement rapide des figurines, du Bateleur, de Chariot, de l’Empereur. Jeu mêlé des mains, des lames qui changent de mains, s’empilent dans le noir arrondi des Deniers, le rouge écarlate des Coupes, le noir effilé des Epées, le rouge large des Bâtons. Mouvement continu des mains dans l’entrecroisement des gestes habiles à se reconnaître, s’éviter, à prendre dans la plus grande sûreté, à battre les lames, à les mélanger, les distribuer. Souvent les bouches sont demandeuses de cartes, de boisson aussi. Volutes de fumée qui courent le long des baies, dans la dissimulation des rives du Rio, dans l’atténuation de ce qui est vu, dans la salle aux cadres de neige, au haut plafond d’argile cuite.

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 08:40
H & B OU L'EXACTE PRÉSENCE DU JOUR .

Bâtisse blanche, grande, face à la mer, à la plage de galets noirs. Lumière levante de la mer sur la courbure des pierres, sur le fronton de la bâtisse où un mot est écrit en lettres noires, un peu usées par la mer, le vent : L’AMISTAT, en lettres noires, en haut du blanc de la bâtisse, face à la mer.

Façade trouée de plaques de verre, grandes, d’une porte, large, aussi, à double battants, toujours ouverte, disponible à l’entrée des passants, à leur accueil dans les salles de L’AMISTAT, près des grandes baies par où la mer se laisse voir.

Allées et venues des passants, dehors, sur les trottoirs de ciment gris, près du comptoir de bois noir, long, à peine visible dans la lueur des plafonniers, près du mur blanc où sont des photos dans des cadres noirs. Photos d’hiver. Neige sur les arbres de la place, sur l’arrondi des fontaines, sur le fronton de la bâtisse, grande, blanche.

Passants sur les trottoirs de ciment. Leur regard traverse les baies, se pose sur les tables rondes cerclées de métal, sur les buveurs autour des tables. Les buveurs, derrière les baies, regardent longuement la mer, les galets, les passants qui les regardent.

Sur les tables cerclées de blanc, des cartons ronds, épais. SAN MIGUEL, ESTRELLA, les mots écrits, en rouge, en noir, sur les ronds de carton où sont posés des verres ovales dans le pétillement des bulles blondes.

D’autres verres, plus hauts, plus étroits, posés sur des cartons, aussi, TIO PEPE, DIAMANTE, les noms gravés sur les cartons. Salle où sont les photos de neige, plafond très haut, voûté, couleur d’argile qui vient du rassemblement des briques, des reflets de la rue, aussi, dans sa consistance de poussière, parfois; béton gris qui habille le lit ancien du Rio où poussent les lauriers-roses aux feuilles étroites comme des lames, où la lumière joue avec le rose des fleurs, le vert acéré des feuilles.

Rectangulaires, les tables où sont posés les verres étroits, sous la lumière des tuiles roses. Présence de cartes, longues, fines dans leur épaisseur, habitées de figures colorées, de figurines, noires, souvent, rouges aussi, que des mains tiennent, en éventail, dans le chevauchement des figures. Jeu de tarot supposé, livré à l’affairement des mains, au glissement des doigts sur les bords tranchants des cartes qu’on abat sur les tables dans un bruit sec qui se mêle aux rumeurs, aux mouvements des passants dans les salles, qui appellent les mouvements des passants dans la rue, cartes en éventail, serrées dans des mains, noires, noueuses souvent, usées par le soleil, le vent, le glissement des cordages, des filets aux mailles serrées. Mains noueuses dans leur habileté à poser les cartes sur la table, sans hésitation, dans la sûreté du geste qui dit le désir d’avoir, de rassembler les figurines, dans le plus grand nombre, de superposer les lames dans la netteté de leurs plis, de les poser sous les coudes, abritées dans l’instinct de leur seule possession dont les mains s’assurent, lissant le bord étroit des cartes qui s’impriment dans les rides, dans les doigts usés. Possession du regard, aussi, dans la fente des yeux, rapides à estimer, à faire l’inventaire. Les doigts sont levés, parfois, dans la demande d’un autre verre, de TIO PEPE, de DIAMANTE, qu’un serveur apporte. Fraîcheur du verre qui transpire dans l’air tendu, sous la voûte de briques et fait un éclat blanc parmi les figurines. Sons proférés dans le tumulte de la salle, réverbérés par le creux des briques, claquements de doigts dans l’abattement des cartes, croisement rapide des figurines, du Bateleur, de Chariot, de l’Empereur. Jeu mêlé des mains, des lames qui changent de mains, s’empilent dans le noir arrondi des Deniers, le rouge écarlate des Coupes, le noir effilé des Epées, le rouge large des Bâtons. Mouvement continu des mains dans l’entrecroisement des gestes habiles à se reconnaître, s’éviter, à prendre dans la plus grande sûreté, à battre les lames, à les mélanger, les distribuer. Souvent les bouches sont demandeuses de cartes, de boisson aussi. Volutes de fumée qui courent le long des baies, dans la dissimulation des rives du Rio, dans l’atténuation de ce qui est vu, dans la salle aux cadres de neige, au haut plafond d’argile cuite

Echange des passants par les portes ouvertes, à double battants.

Ceux qui entrent, Ceux qui sortent, dans leur évitement réciproque.

Ceux qui entrent, dans le désir de la boisson, de l’accueil des grandes salles.

Ceux qui sortent, dans le désir de la mer, du vent, des galets.

Glissement continu des pieds, des chaussures, sur les dalles de pierre, comme un bruit de vent qui se mêle à la rumeur des salles, au chuintement de la machine à café, aux dialogues autour des tables rondes, cerclées de blanc, entourées de fauteuils. Rectangulaires aussi, les tables disposées au tarot, cernées de chaises noires, hautes de dossiers sur lesquels reposent des vestes, noires aussi, qui appartiennent aux joueurs. Glissement qui se mêle aux paroles devant le comptoir de bois noir longé de hauts tabourets où les passants font halte.

Glissements inaperçus, parfois, dans le plus grand silence, dans l’infime du mouvement. Nouveau fauteuil occupé, à l’angle gauche de la pièce qui donne sur la mer, sur la rue du Rio aussi. Une ESTRELLA est demandée, d’un geste discret de la main gauche où brûle une cigarette, longue à se consumer, dans les plis de la fumée, lents à monter vers le plafond de chaux claire. Carton blanc sous le verre ovale où montent les bulles blondes. Soucoupe avec un carré de papier qui porte le prix de la boisson, de son désir à habiter la gorge. Le papier est déplié, regardé, posé à côté du carton où le verre se tient. Quelques pièces sur la table cerclée de blanc. ESTRELLA dans le déploiement des bulles claires qui gagnent le palais. Dilatation des papilles dans l’éclosion de la langue. Le verre est posé au milieu du cercle blanc. La mer est regardée dans l’ouverture des pupilles, dans la fente des yeux. Brûlure de la lumière sur la mer. Les galets sont regardés, dans la densité du noir. Les passants aussi, qui voilent la mer, les galets, dans l’intermittence de leur passage. A la limite du cercle blanc : Celle qui boit, qui n’est pas regardée dans le tumulte de la salle longue où sont affairées les silhouettes, dans le va et vient des passants.

Dans la salle aux cadres de neige, plusieurs tables occupées au tarot, au pliement des cartes, à leur possession au creux des mains noueuses. Les joueurs sont regardés, dans le noir qui les habille, dans les mouvements rapides des lames. Regardés, les joueurs, par Celui qui guette, qui ne joue pas, guette seulement le ballet des figures, des figurines dans les rectangles de carton. Parfois nommé également le Guetteur, ou Enzo, le plus souvent. Partie de son prénom, Enzo, seulement.

Trois lieux de guet, pour Celui qui guette : La Salle aux tarots, le plus souvent, dans la mouvance des figurines; le Comptoir de bois noir, dans le remuement des serveurs, leur ballet dans la salle longue, sur la terrasse aussi face à la mer, aux galets; le Fauteuil aussi, dans la salle aux grandes baies, derrière la table cerclée de blanc. La table, toujours la même, à l’angle de la pièce où est vue la mer, la Promenade qui la longe, le lit du Rio, la salle longue, le comptoir de bois noir, la salle aux tarots. Du fauteuil, de la table, TOUT est vu, dans l’amplitude d’un même regard.

La salle aux tarots est quittée par le Guetteur, maintenant perché sur un tabouret derrière le comptoir noir. Un café est demandé, bu, avant la demande d’un autre café. Mouvements croisés des passants dans l’intervalle des double portes, dans les travées de la salle longue, entre les tables des joueurs.

Départ de Celle qui buvait l’ ESTRELLA , inaperçue dans la multitude du mouvement, dans le flot des paroles. Déjà sortie sur le trottoir de ciment gris, sur la Promenade face à la mer, à la plage de galets.

Le tabouret a été quitté par Enzo, pour la table à l’angle de la pièce, d’où TOUT est vu, dans l’horizon d’un même regard. Au centre du cercle blanc, un briquet de métal noir, un paquet de cigarettes, jaune, noir, rouge, marqué H&B , un cendrier décoré de L’AMISTAT, de sa grande bâtisse blanche. Au milieu des cendres grises, trois filtres couleur de brique, marqués de lèvres, devinées à peine, un effleurement, la trace d’un passage.

Une cigarette est sortie du paquet H&B, saisie par les lèvres d’Enzo. Une flamme est allumée, sortie du briquet noir. Brûlure du tabac qui monte en longs filets gris vers le plafond de chaux claire. Une main est levée, la gauche, où est la cigarette, dans la demande d’une ESTRELLA , que le serveur apporte. Questionné, le serveur, sur Celui qui buvait à la place du guet, du guet d’ Enzo.

« Celle qui buvait », est la réponse du serveur. Qui est à nouveau questionné sur la connaissance de Celle qui buvait, que le serveur dit ne pas connaître, n’avoir jamais vue, ni dans la grande bâtisse de L’AMISTAT, ni dans les rues de Calentia, ni sur les places des villes proches du village où est la bâtisse blanche.

Celui qui guette, maintenant dans l’inconnu de Celle qui buvait l’ ESTRELLA , fumait les longues cigarettes H&B, les allumait de son briquet noir marqué de deux lettres qu’Enzo n’avait pas vues, DK, les deux lettres, blanches sur fond noir, dans le discret de l’inscription.

Le fauteuil à l’angle de la pièce, la table à l’angle de la pièce, possessions du guet d’Enzo, du regard qui questionne L’AMISTATdans l’intimité de ses salles, de ses échanges, des passants qui y passent, des passantes, pareillement.

Le paquet au chiffre H&B, le briquet à la gravure DK, possessions d’Enzo par l’intermédiaire de son guet, parce qu’il est CELUI qui guette les allées et venues dans la bâtisse blanche de Calentia. De la bâtisse comme vision du village aux maisons blanches, aux ruelles de galets noirs.

H&B; DK, possession, anciennement, de Cella qui buvait l’ ESTRELLA.

H&B; DK, possession d’Enzo, nouvelle.

Double possession réciproque. De Celle qui buvait. D’Enzo. Rassemblés dans l’inconnu, par le briquet, les cigarettes. Lieu commun de la possession, absent d’une connaissance mutuelle.

La salle longue est quittée, dans le franchissement des portes de verre à double battants. Sortie sur le ciment gris, face à la mer, au noir des galets. Quittée, la salle, dans la dérive des pas qui ne savent pas la direction de Celle qui buvait, de l’Inconnue. Inconnaissable, sauf par les lettres H&B; DK, aussi, dans la discrétion de la gravure blanche sur fond noir. Celui qui guette rejoint son lieu de guet, autre, extérieur à L’AMISTAT, sur la PLAZA BLANCA, sur le banc où sont assis les hommes en noir, dans les conversations qui animent leurs lèvres. Enzo, Celui qui guette, assis à l’extrémité du banc, près des arbres, pieds et troncs noueux, torturés, aux feuilles vertes en bouquet d’étoiles. Seulement à Calentia, les arbres noueux, nulle part ailleurs. Venus des déserts, de l’autre côté de la mer, ainsi est dite la provenance des arbres par les lèvres des hommes en noir. Enzo, toujours assis sur le même banc, à l’extrémité, à droite du banc, où TOUT peut être vu dans le parcours d’un même regard : la mer, l’ondulation des galets, le porche blanc où se découpe, en noir, la rue pavée de schiste, les cafés, les terrasses au bord de la plage, les barques de pêche, la bâtisse de L’AMISTAT, la Promenade où sont les passants, le Rio de béton gris, les lauriers-roses, LA PLAZA aux palmiers, les boutiques, la rue à arcades qui sort de Calentia, la seule par où arrivent et partent tous les passants. Pas d’autre issue dans la pénétration, dans l’éloignement de Calentia, que la rue à arcades. Nul passant ne peut entrer ou sortir qui ne soit vu de Celui qui guette, sur le banc aux hommes en noir. De LA PLAZA BLANCA, dans le regard qui scrute, parmi les palabres des occupants des bancs, toute chose s’absente, dans la recherche de l’Inconnue, de son chiffre DK, des lettres H&B.

Absence d’Enzo, non aperçue par les hommes occupés à la parole, par les passants qui déambulent, par les serveurs de L’AMISTAT affairés au service des boissons. Maintenant, Enzo a quitté le banc de guet, a quitté la salle longue, a longé la Promenade du bord de mer, s’approche de la maison blanche à l’angle de LA PLAZA aux palmiers, de la rue aux ARCADES. A gauche de la maison, un bidon jaune avec l’inscription CORREOS. A droite, des cartes, de Calentia, de L’AMISTAT, de LA PLAZA BLANCA, des barques de pêche.

Franchissement de la porte dans la fraîcheur de la pièce au grand ventilateur qui brasse l’air de ses vastes pales blanches. Des journaux sont achetés, des livres aussi. Sur un présentoir, EL PAÏS , le journal pris par Enzo, qui l’ouvre, parcourt les colonnes des nouveaux arrivants à Calentia. Cherche dans la liste, un nom, un prénom qui comporterait DK à l’initiale. Allées et venues des passants. Livres achetés, cartes, journaux, cigarettes aussi.

Occupé à la lecture des listes, Enzo n’entend pas la demande d’un paquet de H&B, le tintement des pièces qui paient, la sortie de Celle qui a demandé le paquet de H&B.

Pièces posées par Enzo sur le tapis à picots, pour la lecture d’ EL PAÏS. Sortie de la maison aux journaux, dans l’éblouissement de la lumière qui fait cligner les yeux, qui les réduit à de simples fentes. Des passants sont vus dans l’étroitesse du regard, une voiture blanche aussi, au long capot, à la capote de toile noire rabattue sur le coffre. Saisie rapide par les yeux, des fauteuils rouges, supposés de cuir, des jantes à rayons, des pneus flancs blancs. Voiture nouvelle, non vue à Calentia. Certitude du jamais vu, de la longue voiture blanche. Regard embrumé dans le clignotement de la lumière, installé dans la perception floue, dans le doute de la plaque verte, ovale, au dessous du long pare-chocs chromé. Du doute de la perception des lettres DK dans l’ovale de la plaque. Absence de voiture, maintenant, sur la Promenade au bord de la mer, dans les yeux qui apprivoisent la lumière, qui voient les bancs de LA PLAZA BLANCA toujours habillés de noir par des palabres anciennes qui font un murmure au milieu des passants occupés à gravir les marches qui conduisent au porche blanc sous lequel Celui qui guette passe maintenant, dans le plaisir de l’ombre, de la fraîcheur des ruelles en pente vers le haut du village,vers le cube de l’église perchée sur la colline où demeurent les empilements des maisons blanches. Enzo suit les pavés, irréguliers, bosselés, sentis au travers des semelles de cuir. Les pavés tournent à droite, dans la rue tortueuse, à l’angle de laquelle se voit une façade peinte en vert. A droite, une porte, ouverte. A gauche, une fenêtre, fermée sur un vitrage dépoli; des objets sont devinés derrière le flou de la vitre. Au dessus de la porte, une enseigne peinte en jaune, dans le tremblement d’une main non sûre à la peinture, FORN DE PA , en grosses lettres vues de loin, lettres invitant à l’entrée. Des passants entrent, des passants sortent de la porte sous l’enseigne. Des pains sont portés, ronds, teintés de jaune, parsemés de grains de sésame. Odeur du pain dans la ruelle aux galets noirs.

Près de la porte, Enzo s’efface dans le passage d’une passante sortant du FORN DE PA , un pain jaune à la main droite, une cigarette longue à la main gauche. La cigarette est jetée sur la plaque de schiste le long du caniveau. Des pièces sont posées par Enzo. Pain jaune, rond, de la couleur du levain, semé de grains de sésame. La porte est franchie dans l’effacement de passants qui entrent.

Dans la ruelle, le regard de Celui qui guette est saisi par le filet de fumée bleue qui monte de la cigarette, encore dans le grésillement, logée au creux du schiste gris. Regard saisi, par le filtre couleur de brique, par l’empreinte des lèvres, légère, à peine une effleurement; par la bague dorée au dessus du filtre, dans son inscription des deux lettres H&B.

Paquet de cigarettes de L’AMISTAT, sorti de la poche. Enzo prend la cigarette du caniveau, déjà dans la chute de la cendre, dans l’intention d’une comparaison, qui dit la similitude des cigarettes, des filtres, des lettres H & B. Similitude, aussi, dans le souvenir du Guetteur, des traces des lèvres sur les cigarettes de L’AMISTAT, sur celle de la ruelle. Allées et venues des passants qui gagnent le haut du village, qui vont au FORN DE PA , qui déambulent

dans le dédale des ruelles. Le porche blanc est franchi par Enzo. Les bancs sont désertés par la palabre des hommes en noir. Des passants y sont assis qui regardent la mer, la rue de galets en pente, LA PLAZA BLANCA aux maisons régulières, aux balcons bleus de fer forgé. Des enfants, dans le renfoncement de la Place, occupés à regarder les tartelettes aux amandes, aux pignons aussi. Des passants sortent de LA MALLORQUINA, des paquets à la main, que les enfants regardent dans le désir des amandes, des pignons aussi, portant une boisson blanche bue au bout de longs chalumeaux.

Descente des escaliers gris par Enzo qui rejoint la Promenade de la mer, dans la vue ouverte, attentive. Ses yeux cherchent l’inscription H&B sur les cigarettes brûlées, cherchent aussi la trace blanche de la voiture au long capot. Chemin de bitume noir, de poussière grise aussi qui contourne ES BALUERT , tour ronde à l’angle de la crique. Liseré de béton gris en surplomb de l’eau, de la plage où sont des passants dans la contemplation des galets. Croisement de voitures sur l’étroite bande de bitume. Absence de la voiture aux pneus blancs. Place en renfoncement dans le creux des ruelles qui descendent de l’église. Place avec des arbres noueux, dans la similitude de LA PLAZA BLANCA où les palabres se sont tues. A l’angle du renfoncement, un palmier aux branches fines, un avant toit de tôle peint en bleu, dans le dégradé, dans l’usure. A droite, des boîtes blanches avec des fruits. A gauche, des cartons avec des inscriptions. Sous l’auvent de tôle : porte étroite au rideau de perles bleues. Au dessus : CASA CALLIS . Celui qui guette entre dans la pièce, étroite, encombrée de boîtes, de bouteilles, d’un comptoir de bois portant une balance de métal, ancienne. Du jambon est demandé, du Sérano, en tranches fines, transparentes, dans la finesse de la coupe. Quelques fruits secs, figues, dattes. Une bouteille d’eau. Bulles visibles derrière l’écran de plastique vert. Il a été parlé, peu, sauf à dire le nom des choses mises dans une poche en papier marron, pourvue de lignes dans son épaisseur.

Sortie prochaine d’Enzo qui regarde au dehors, à travers le rideau de perles bleues, traversé par la progression blanche de la voiture au long capot; devinée, seulement, l’avancée, entre les mailles des perles, comme derrière un écran de gouttes. Fuite de la trace blanche sur la corniche de béton gris. Traces d’Enzo, aussi, de ses sandales de cuir dans la poussière du bord de mer. Passage sous les arcades du RIBA PITXOT, dans la fraîcheur, dans la lumière, à nouveau, sur le bitume aux reflets sombres qui vire à droite, entre les plaques de schiste, puis une faille dans les cubes des maisons blanches où se devinent, tout au fond, les arcades du café LA HABANA , mosaïques bleues, blanches aussi, en damier, sous l’éclat rouge des géraniums. Café des palabres, longues aussi, autour des tables où sont les verres hauts, givrés de cocktails. Palabres modernes, ici, sur le cinéma, art et essai; sur le théâtre, d’avant-garde; sur le roman, post-moderne. Grille blanche, rouillée dans la distinction, qui clôt la porte aux paroles, différées pour cause de lumière, admises à la tombée du jour, seulement, dans l’intime des arcades, des bougies aussi, sur les tables de bois clair où coulent les gouttes de suif.

Plus loin, à gauche, séparant de la mer, long défilé de façades blanches, bleutées dans l’ombre. A droite, banc de schiste gris avec des dalles jointées de blanc, dans l’attente des passants à la recherche du silence, parfois, de l’ombre surtout. Dans le couloir étroit, à la limite de l’ombre et du soleil, le Guetteur cherche les traces de roues, les empreintes du caoutchouc des pneus flancs blancs dans la poussière.

Instinctivement, à droite, dans le chemin creusé d’eau qui conduit à la dalle de ciment où sont les voitures des passants. Eclats de soleil sur les vitres, sur les carrosseries de métal. Main d’Enzo en visière au dessus des arcades, dans la recherche du repos des yeux. Dans sa quête à percevoir la voiture blanche au long capot, aux jantes à rayons, qui est perçue, soudain, entre deux voitures sombres, étrangères à Calentia. Lunettes sur les yeux d’Enzo ébloui par la lumière. Sous le pare-chocs de chrome, l’inscription DK . Sur le siège de cuir rouge, à droite, un paquet de cigarettes H&B, protégé dans sa pellicule de cristal , qu’Enzo défait, tirant un mince fil jaune, faisant basculer l’étui de carton, saisissant de ses lèvres une H&B, allumée à la flamme du briquet noir marqué DK, reposé sur le siège, ainsi que le paquet. Deux filets de fumée rejetés par les narines, dans la plénitude du souffle, dans l’expiration longue qui se souvient de la cigarette H&B dans la salle longue de L’AMISTAT, derrière la table cerclée de blanc.

Précédé de fumée grise et blanche, retour d’Enzo sur le chemin de schiste aux ornières profondes. Présence de la voiture blanche sur la dalle de ciment qui veut dire la proximité de l’Inconnue; supposée sur la plage de galets, peut être, près des rochers troués par la mer que le Guetteur scrute du haut du chemin qui surplombe l’eau claire. Passants sur la plage de galets, sur les rochers aussi. Nombreux, allongés sur le rivage, dans l’eau aussi, dans la fraîcheur de la mer, sur la brûlure des pierres noires, assis sur la bordure de ciment, entre les galets et le chemin.

Enzo descend sur les galets noirs, longe la plage vers la gauche. Un escalier est monté, de quelques marches seulement, qui serviront d’assise à la vue de la plage, des roches trouées, du chemin de la mer. Juste derrière Enzo, une plate forme de béton. La poche de papier y est posée, les fruits, le pain, la bouteille aussi, le canif qui coupera le pain rond avec des grains de sésame sur le dessus. Dans la poche droite du pantalon, des jumelles noires, de taille réduite, comme au théâtre dans les loges. Regard d’Enzo, précis, net. Pureté du regard qui cherche l’Inconnue, qui veut l’isoler de la foule des passants, compacte, dense, sur la masse noire des galets. Regard qui veut dessiner le contour des lèvres, surtout, refermées sur le filtre couleur de brique, lèvres qui impriment leur marque, juste dans l’effleurement. Cela, Enzo veut le voir, dans les deux cercles de verre qui prolongent ses yeux jusqu’aux rochers troués, jusqu’au pont aux arcades en ogive où les passants passent dans la connaissance de l’île plantée de pins parasols, de cactus aussi; l’île où les passants mangent en regardant la mer, les criques, les maisons blanches de Calentia, le cube de l’église en haut du village, la silhouette blanche de L’AMISTAT; plus loin, la maison aux faïences bleues, la crique de galets gris avant la montée de la Promenade, les hôtels. Enzo sait tout cela, sait surtout sa pensée de la voiture blanche, son emplacement sur la plaque de béton qui dit la présence de l’Inconnue, plus près, au bord des roches trouées, sur la plage de galets, peut être près des maisons bleues, sur les pavés de pierre noire.

Le guet est poursuivi, d’un mouvement lent des jumelles qui part des roches trouées. Dans le cercle de gauche, de droite, les barques des pêcheurs, vertes et blanches, bleues et blanches, inclinées sur les galets. Leurs noms : MAR I SOL; AUX MONTJOI, aux lettres peintes à la main, comme celle d’un enfant, dans le tremblement, l’hésitation; ALBAÏNA à l’hélice de bronze, verte, penchée vers la plage, offrant la vue de son moteur du nom de CAMPEONE, ancien, lent à mouvoir la barque sur les eaux de Calentia, à y tracer des ondes, rondes, régulières.

Plus près encore, des galets surtout, des passants occupés au bain, au repas sous le soleil de midi, surveillant le jeu des enfants.

Derrière Enzo, les marches, la plate-forme de béton, les maisons bleues, fleuries dans leurs terrasses surplombant la mer.

Celui qui guette pose les jumelles, saisit le sac de papier marron aux stries dans l’épaisseur, le pain rond aux grains de sésame, le canif au manche de bois, à la lame rouillée, tachée d’eau de mer. Pain coupé dans l’épaisseur d’une tranche jaune qu’il mange lentement, dans le goût connu du levain, dans le goût venu du FORN DE PA que connaissent les habitants de Calentia. Jumelles, parfois, dans l’observation des mouvements, près des rochers, en avant des barques, sur la plage de galets.

Aucune passante vue qui ressemblerait à l’Inconnue, à l’image de l’Inconnue qu’Enzo porte en lui, avec le dessin des lèvres sur le filtre de brique.

Des figues sont mâchées, dans l’écrasement des grains. Mastication lente de la chair, écoulement du sucre dans la gorge. Dattes aussi dans le goût approché du miel. Longues goulées d’eau à la bouteille de plastique verte gorgée de bulles. Ricochets dans l’eau, faits par les enfants, dans le rire des passants. Sacs de toile repliés qui disent la fin du repas. Nombreux égarés près des rochers, des barques, sur la plage aussi. Enzo replie le sac de papier, essuie la lame entre ses doigts, essuie ses doigts sur les marches de ciment, lave ses mains dans l’eau claire entre les galets.

Marche sur la plage, sur le chemin au dessus des rochers troués. Assis maintenant sur un rocher noir en pente vers la mer. Rocher élu dans l’habitude du guet, d’où l’on voit les plages, les criques, les cubes blancs des maisons sur la colline, la ligne de la Promenade qui longe la mer, jusqu’aux hôtels, jusqu’à la route, sa descente vers PORT-SALINA.

Quelques amandes mangées dans la distraction. Egarement du regard dans le cercle des jumelles où l’Inconnue ne s’est pas livrée. Pétillement d’eau fraîche qui envahit le palais.

Derrière, sur la gauche, bruits de moteurs qui descendent de la colline plantée de chênes-lièges où sont les dernières maisons de Calentia. Devant, à gauche, aussi, sortie de voitures de la plate-forme de béton, en direction du village. Voitures noires, rarement rouges, couleur de métal souvent. Bruits souples des moteurs réverbérés par les falaises de schiste.

Vue d’Enzo, dans la plus grande distance de la scène, de lui-même aussi qui perçoit seulement, sans réellement voir, le glissement blanc de la voiture à la capote noire, aux chromes brillants, à l’inscription DK sous le renflement du chrome. Déplacement caché par la ligne continue des maisons en bord de mer. Les jumelles sont ignorées pour ne pas perdre de vue le glissement blanc de la voiture, dans les creux, entre les maisons. Progression lente sur la Promenade du bord de mer. Déplacement aperçu parfois près du RIBA PITXOT, à l’angle arrondi d’ES BALUERT, sous les ombrages de la PLAZA BLANCA. Perdue de vue, souvent, dans le tumulte des voitures, les allées et venues des passants, aux angles des maisons. Revue dans le glissement devant L’AMISTAT, cachée derrière les terrasses du bord de mer, tournant devant la maison aux faïences bleues, haute dans sa domination des cubes blancs, longeant les hôtels, montant la rue en pente vers les derniers hôtels. Perdue de vue dans la descente sur PORT-SALINA, derrière l’épaulement des falaises noires.

Dans le bidon bleu qui sert de poubelle, Enzo jette la poche de papier, les jumelles aussi qui n’ont servi à rien dans la recherche de l’Inconnue.

Quarante cinq minutes, sera le temps d’Enzo à rejoindre la crique de PORT-SALINA, en pressant le pas, en martelant le sol, régulièrement, sans répit, de ses semelles de cuir. S’arrêtera à L’AMISTAT, le temps de prendre une bouteille d’eau fraîche, verte, avec des bulles, regardant à peine les serveurs, la salle longue, les hommes en noir occupés au tarot, laissant sur sa gauche la faille de béton gris plantée de lauriers-roses, à gauche encore, la maison aux cartes postales, laissant EL PAÏS sur le présentoir, dans la non lecture, ignorant la maison de faïence bleue, dans la progression rapide des pas, l’avalement régulier de l’eau, le pétillement des bulles, sans attention pour les passants attablés aux terrasses des bars, aux façades des derniers hôtels, dans le gravissement de la Promenade, dans sa dernière pente avant la descente sur PORT-SALINA, passant devant la Chapelle blanche où le mur face à la mer est occupé de niches où reposent les os des morts qui sont dans l’ignorance de Calentia, autrefois connue par eux dans le mouvement des passants, dans les rues de galets; surplombant, après la Chapelle, les rares maisons au dessus du port qui se découvre à la vue, soudainement. Décroissance de la falaise dans l’allongement des barques, bleues, blanches, vertes, posées sur le gris des galets, dans la dispersion des planches, des débris des barques anciennes.

A gauche, au creux de la crique, avant la remontée vers les falaises noires, une chape de ciment avec des trous par endroits, au milieu desquels sont garées des voitures, noires, rouges, couleur de métal surtout. Dans la lumière blanche qui éclate sur les angles des carrosseries, sur les vitres, sur le chrome des pare-chocs, sur l’inscription DK située au dessous, sur le cuir des fauteuils rouges , sur la capote de toile noire repliée sur le coffre, cachée parfois par le passage des passants venus du haut de la falaise, attirés par PORT-SALINA, par LA CASA DAN KOVAK, à droite de la crique, face aux îles noires. Maison blanche plantée dans la colline d’oliviers aux terrasses de schiste. Des photos sont prises par des passants pour être montrées à d’autres passants absents de Calentia, dans l’éloignement de la vue.

Enzo, assis sur un bloc de rocher, face à la crique, aux îles noires, dans la supposition de la présence de l’Inconnue dans l’aire de PORT-SALINA, sur la falaise haute, sur le chemin de la crique, près des barques bleues et vertes.

Supposition de la présence, ailleurs, dans les jardins de DAN KOVAK, dans la contemplation des sculptures ou dans la CASA, près des toiles accrochées sur les murs blancs aux hautes cimaises.

Avancée d’Enzo sur le chemin de ciment, entre la CASA DAN KOVAK, à gauche, les maisons des pêcheurs, à droite, dans la fraîcheur des eucalyptus où se déplacent les ombres bleues des passants, en file pour les tickets qui donnent accès à la grande maison blanche. Enzo, dans la file, occupe sa position de guetteur, du haut de sa grande taille, au dessus des têtes immobiles, dans le recueillement déjà de l’entrée dans LA CASA, dans l’attente de l’œuvre, unique, de DAN KOVAK.

Des passants, entrent, sortent de la porte étroite en fer forgé, dont un battant est ouvert pour l’accueil des passants, pour la sortie aussi, dont l’Inconnue est absente.

Chaleur, dans la cabane étroite, anciennement de pêcheur, où sont vendus les billets, les cartes postales, les livres. Enzo, dans la contemplation d’un titre : DAN KOVAK ou LE REALISME ONIRIQUE. L’achètera en sortant, après les œuvres, leur vision, surtout les nouvelles, de l’exposition temporaire, venues du lointain de Calentia, des collections privées du mécénat anonyme. Grande beauté des œuvres auxquelles Enzo pense, dans l’impossibilité d’en avoir une représentation mentale, même dans l’ébauche, dans le simple contour. Œuvre insaisissable, dans la frange, dans la limite, le passage seulement, du réel à l’imaginaire. Œuvres pourtant connues d’Enzo, dans la multitude des visites, les catalogues feuilletés, les livres lus.

Billet d’Enzo, dans la poche droite. File des passants qui traversent la ruelle de ciment, pénètrent par la porte étroite dans le jardin de LA CASA DAN KOVAK. Entrée, ensuite, de Celui qui guette dans la maison où les œuvres se livrent dans la lumière blanche, zénithale. Des meurtrières aussi, dans le mur extérieur. Dans la grandeur des salles, les passants déambulent, sans parole, face aux grandes toiles qui habitent les murs. D’abord les collections permanentes où les passants se regroupent, dans la vue des toiles, souvent occultée, comme l’Inconnue, qui n’apparaît pas dans le silence blanc de la CASA, dans ses recoins d’ombre non plus; absente de plusieurs salles où Enzo est passé, vite, dans la hâte de l’Inconnue, de sa découverte.

Plusieurs salles, rectangulaires, circulaires, ovales sont dépassées. Arrivée du Guetteur dans les salles de l’exposition temporaire, des collections privées. Rareté des passants dans les grandes pièces où sont les œuvres, peintes, sculptées, dans le dépouillement de la lumière blanche venue du plafond, de la fente à l’angle des murs. Plusieurs toiles sont vues par Enzo, dans la distraction, dans le décalage du regard, comme en arrière de lui, à la recherche d’une trace, d’un indice, pour habiter à nouveau le corps, l’habiller de certitude.

Entrée dans la rotonde, blanche dans la lumière circulaire. Dernière salle avant la sortie, avant le jardin DAN KOVAK. Absence des passants, dans la solitude d’Enzo. Regard distrait des toiles.

A droite de la rotonde, juste avant la fin du temporaire, une toile est vue, de format moyen, dans l’éclairage subtil de tubes de lumière blanche, irréelle.

D’Enzo, la vue est brouillée, comme par une brume, par l’envahissement de larmes dans les yeux incrédules à l’observation de la toile, à la vision de la voiture blanche au long capot, à la calandre chromée, étincelante, aux sièges de cuir rouge, à la capote noire rabattue sur le coffre, aux jantes à rayons, aux pneus flancs blancs, à l’inscription DK sous le brillant des pare-chocs. A gauche de la voiture, légèrement décalée, comme en arrière-plan, sans toutefois que la forme soit entièrement visible, dans uns sorte de sfumato vénitien, la présence d’une silhouette, longue, mince, dont un corps est supposé habiter les contours, dans la tenue, à droite, d’une cigarette, longue, visible, elle, dans le réel de la fumée, dans le filtre surtout, couleur de brique, dans la bague dorée ornée des deux lettres H & B., dans la tenue, à gauche, d’un briquet noir, gravé de DK, comme les initiales, à peine visibles, au bas de la toile.

Celui qui guette sort dans le jardin, traverse le portail de fer forgé, dans sa présence à lui-même, encore au sein de la rotonde, descend la ruelle de ciment, longe les barques allongées sur les plages de galets, dans les couleurs de PORT SALINA.

Une main d’Enzo dans la poche de droite où une clé est trouvée que le Guetteur ne connaît pas. Foule maintenant la chape de ciment, les trous au milieu des voitures noires, rouges, couleur de métal surtout. La voiture blanche au capot long, aux éclats de chrome, à l’insigne DK, dans laquelle il monte, ronflement doux du moteur, éloignement de PORT SALINA, progression vers Calentia, par la Promenade du bord de mer. Posé sur le siège de droite, un étui rouge, noir, jaune dont Enzo se saisit. Possession, également, du briquet noir gravé des lettres DK; H&B portée à la bouche, allumée à la flamme du briquet noir. Longues volutes dans l’air encore clair de Calentia.

Dans la salle longue de L’AMISTAT, près du comptoir de bois noir, dans la salle des joueurs de tarots, dans le glissement des cartes, des longues lames au creux des mains noueuses qui disent l’avenir, du Chariot, de l’Amoureux, de l’Inconnue, dans le signe de DK, de H&B aussi, d’Enzo le Guetteur dans les lieux de son guet, d’Enzo regardé regardant, dans les miroirs de L’AMISTAT, son image multiple occupée à sa disparition dans le déclin de la lumière, les derniers feux des plafonniers, l’atténuation du cercle des tables, la fuite des bulles dans les verres qui suent, la vacuité des trottoirs de ciment, les baies ouvertes sur la mer où repose le ciel.

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