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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 16:45

 

L'invisible turgescence des mots.

 

 

l'itdm 

 

Photographie : Ness. 


"Toute forme, toute couleur, tout vie naît d'où le regard s'arrête. Ce galbe n’est que la crête d’un invisible incendie, un tison, jardin de braises fraîches, dans la chaude ardeur du jour.
Je garderai dans mon regard comme une rougeur plutôt d’aube que de couchant, qui est un appel non à la nuit mais au jour, flamme qui se voudrait cachée.
Tu sais que je ne crains ni la lumière ni l’ombre et qu’il n’y a d’amour que celui qui saigne."

 

                                                                        Texte : Milou Margot.

 

 

    C'est là, à la jonction des corps que prend naissance l'écriture. C'est à peine un effleurement, c'est juste une intuition, c'est là "où le regard s'arrête" car le regard est image et le langage est pur ébruitement de l'insaisissable. C'est pour cette raison de l'inapparent que nous nous saisissons de la métaphore, cette si belle figure de rhétorique qui, à elle seule, suffit à dire la poésie. Car saisir le réel ou bien réinventer le passé ou projeter un désir dans l'avenir est simple affaire de dentellière. C'est de trous dont nous partons afin de les cerner du langage dont les fils tissés seront les médiateurs et, alors, ce qui demeurait caché, en filigrane, apparaît au plein jour avec la petite musique d'un ouvrage aérien. Ici, encore, toujours, nous chutons - mais avec bonheur - dans l'image. Nous sommes des êtres de la représentation. De nous-mêmes, d'abord. De l'Autre ensuite. Enfin de notre mutuelle relation. Ceci s'appelle "passage", simplement. Comme le temps qui passe entre les mailles ouvertes des jours, comme l'amour qui fait ses irisations tout autour des visages sans jamais les toucher. Seuls, galbes contre galbes. Juste l'appartenance réciproque mais en mode éloigné. Dans l'autarcie. Jamais de fusion, sauf illusoire. Jamais chair soluble dans une autre chair. Sauf l'enfant né de l'amour. Mais qui est singulier, unique, s'appartenant du fond intime de lui-même. Jamais aliénable. Toujours libre.

  Car la liberté, métaphoriquement posée, est ce point d'incandescence qui lie les corps, ajuste les esprits, fait se conjoindre les âmes. C'est pourquoi le Poète parle de combustion, "d'incendie", de "braises""d'ardeur", de "rougeur", de "flamme", de "sang". Tout dans la rubescence, tout dans le surgissement, tout dans l'étincelle. Comme une obsession voulant s'attacher au dire impossible du feu, aussi bien de la passion. Ou alors il faudrait l'empan de la phénoménologie bachelardienne - ce merveilleux Philosophe de la poétique -, pour cerner ce puissant archétype faisant aussi bien signe vers l'esprit que vers la combustion amoureuse et la flamme du désir. On n'écrit pas gratuitement la "Psychanalyse du feu" et "La flamme d'une chandelle" lorsqu'on est un génie qui sait débusquer dans les éléments leur puissance originelle. Fascination du Philosophe pour ce feu qui anime l'âme des Romantiques, fit se jeter Empédocle parmi les flammes, donna à Héraclite l'alpha et l'oméga de son principe du gouvernement du monde et celui d'une consomption éternelle.

  Or, écrire, c'est bien se saisir du feu car l'amour des mots ne saurait être, entre "ombre" et "lumière", que cet amour "qui saigne" de ne jamais pouvoir saisir sa propre fin qu'à clôturer la langue, ce qui revient à basculer dans l'épaisseur et la lenteur des eaux. Un élément éteignant l'autre. Or, à ceci, nous ne saurions nous résoudre qui ferait se fondre deux corps l'un dans l'autre et éteindrait définitivement la flamme de la passion. Car celle-ci, la flamme, ne peut surgir que d'un écart, ce dernier fût-il aussi subtil que la rencontre en un éclair saisissant d'un galbe contre un autre galbe. Toute écriture, avant d'être violence - l'amour est de cet ordre -, est d'abord une caresse à peine posée sur la courbure du monde : à savoir l'Autre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 17:56

 

Petite incise sur l'instant.

 

(à partir d'un court texte de Nath Coquelicot).

 

 fleuron1

 

 

 

 Nath Coquelicot :

  "Nous étions baignés par le soleil d'hiver et partagions deux, trois et quatre cafés. Sa voix grave tambourinait mes tympans, il disait n'avoir que très peu d'amis et être bien ainsi, il n'en avait plus que deux et demi . Le demi faisait n'importe quoi et piétinait ses plates-bandes. Je l'écoutais et regardais ses yeux bleus profonds océan. D'un geste de la main, il a soulevé sa casquette et s'est frotté dans un mouvement rond et ferme le front , puis les yeux , puis les joues. Je me demandais quelles pensées il voulait écraser, ou chasser ou empêcher de s'envoler. C'était un bel instant."

 Blanc-Seing :

  L'instant, par principe, s'éclipse avant même qu'on en ait savouré le caractère éphémère, insaisissable. C'est assurément  pour cette raison qu'il ne nous en reste que quelques fragments que, plus tard, notre mémoire assemble : un morceau d'ami, un piétinement, un ébruitement dans la conque de l'oreille, des yeux-océan, des pensées-chrysalides, puis des envols infinis. Lorsque nous en faisons la synthèse a posteriori, c'est étrange, paradoxal, cet instant aussi vite effacé qu'apparu nous semble avoir pris la dimension de l'éternité.

   Mais c'est l'essence du temps que d'être si peu réductible à quoi que ce soit d'autre. Tant et si bien qu'aucune quadrature ne pourrait l'enclore dans une quelconque  volonté.  Et nous demeurons hagards, les yeux au ciel interrogeant les étoiles. Et les minutes pleuvent autour de nous, en nous, sans même que nous en sentions le subtil écoulement. La finitude se tisse de minces fils de la Vierge qui nous traversent et que nous traversons dans la lame souple du secret.  C'est simplement parce qu'un jour nous nous abreuverons à la ciguë socratique - la seule à même de nous dire notre propre vérité -, que cet instant est précieux, comme il l'était pour l'Écrivain Proust qui, dans la "Petite Madeleine", retrouvait certes un goût, une saveur, un moment précieux, mais surtout, se retrouvait lui-mêmece Petit Marcel qui, depuis ce lointain jour de l'enfance ne s'appliquait à chercher que ce "Temps perdu" auquel il a consacré sa vie entière. Sans doute, sommes-nous, tous, des Monsieur Proust qui nous ignorons.

 

  Car, écrivant ce minuscule texte et VOUS me lisant, nous ne faisons que pousser la navette temporelle afin qu'elle nous accompagne encore l'espace d'un crépuscule - le jour baisse -, d'une nuit parcourue de songes multiples, puis l'aube grise sera là, avant que ne surgisse un nouveau jour avec son soleil encore d'hiver, ses rencontres, ses conciliabules, ses espérances, ses doutes. Et, surtout ces réminiscences qui nous ont portés jusqu'à aujourd'hui, car nous ne sommes que mémoire, aussi bien du temps de notre vie que de cette inconnue d'outre-vie depuis laquelle, peut-être parvenus à une manière d'absolu, nous jonglerons avec tous ces instants comme des enfants insouciants. C'est ce que je crois. Mais, VOUS, qu'en pensez-vous ? 

 

 

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 09:43

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

fleuron1.jpg

 

  "TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la  lettre-gibet,  double potence mortifère;  le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle;  le "U" et son  cul-de-basse-fosse. Tout cela qui  transperce et enserre dans ses mailles étroites  les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire.  Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter  de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.

 

On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."

 

Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le  somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.

  On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre :  tUtéjUé, phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque  qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.

  Mais c'est vraiment un comportement de gamin morveux débitant ses gammes sablonneuses au fond d'une cour d'école que d'imaginer cela. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots.  C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais.  "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer  dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.

  Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex fumeux dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

  Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait  nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ?  Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.

 

Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :

 

"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."

 

  En proférant ceci,  on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant  où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.

 

"TOUT EST JOUE."

 

 Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.                           

 

tUtéjUé   tUtéjUé   tUtéjUé"" .....

 

  Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait  rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle  et non avenue, entretenue, bégayée,  la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille  digestions, mille amours hautement prosaïques.

  Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire  lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.

  Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.

  Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.

  Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au Pays du Soleil levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière  était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de mots, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet", "Jésuite", "Pot de peinture", "Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...

 

...  "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....

 

.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.

....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.

....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son  "Autocritique" :

 

"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "

 

...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, que les déplacements que nous aurons accomplis, que les rencontres que nous aurons faites.

 

..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...

 

...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soi, écrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les sots, les  inconscients où les insuffisants d'esprit, les trépanés de l'âme. Comment pourrions-nous  porter  sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.

  Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas.  "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent "déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".

"Tout EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a pas d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .

 

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 08:57

 

 Je crois volontiers que, parmi tout ce maelstrom en définitive bien naturel, s'élevait un nécessaire attrait pour une effervescence intellectuelle, attisée par nos lectures respectives et notre curiosité en direction des sphères sociales et politiques, lesquelles se déclinaient, la plupart du temps, sur le mode utopiste. Cette période devait me conduire, pour ma part,  à un vif intérêt pour les utopies les plus diverses : Saint-Simon, Fourier et leurs phalanstères prônant une société socialiste, égalitaire à visée essentiellement philanthropique. Une possible thèse du monde qu'un idéalisme sans doute "constitutionnel" devait enraciner dans mes habitudes de pensée et mes manières d'être et dont, aujourd'hui, bien des arêtes et perspectives demeurent apparentes. JP, quant à lui, s'affranchissait en quelque sorte des préceptes utopistes et des projets irréalistes en adhérant aux propositions d'un socialisme dont les préceptes, à cette époque, venaient en droite ligne des apparatchiks du Kremlin.

  Eh bien voilà pour le contexte général dont, aujourd'hui, nous ne pourrions plus rien tirer, si ce n'est une vibrante nostalgie ou bien quelque anecdote savoureuse. D'autres écrits se chargeront d'en faire le récit. Je ne sais, à l'heure actuelle, comment cette notion en somme assez floue joue pour mon ami JP. Peut-être les éclaircissements suivants éclaireront-ils sa lanterne, identiquement à celle que Diogène agitait devant lui, parcourant les rues de la ville en s'exclamant : "Je cherche un homme … Ôte-toi de mon Soleil" et j'imagine JP subitement illuminé de l'intérieur, portant la bonne parole sur toutes les agoras du monde, distillant à qui voudrait bien les recueillir les précieuses gemmes de sa pensée, manière de Zarathoustra revenant parmi ses semblables après un exil de dix ans au terme duquel une vérité devait inévitablement surgir.

  Donc, voilà pour la "mythologie" et c'est à partir d'ici que les choses seront examinées du point de vue du présent, ici et maintenant, m'essayant à retourner cette fameuse peau du réel, revenant dans le passé, cherchant à le revisiter à l'aune des expériences concrètes qui ont émaillé le cours de ma vie. Je procèderais donc à une description phénoménologique en première personne, citant des épisodes que je considère fondateurs quant à l'élaboration de cette énigmatique Chair du milieu, cette chair dont nous souhaiterions qu'elle fût une manière "d'idée directrice" existentielle, aussi bien esthétique, qu'éthique. Le Lecteur aura donc conscience, lisant les articles que je commets régulièrement, qu'au-dessous de la surface des mots, s'agite en permanence, selon pleins et déliés, cette "Chair du Milieu" qui en est comme la racine fondatrice, les nervures permanentes, le déploiement continu selon lequel toute chose apparaît en sa forme écrite. Quant à la notion d'affinité qui sera développée ailleurs, elle est indissociable de cette "Chair" dont, métaphoriquement, elle constitue la peau, donc la structure sensible en contact avec les choses, les Autres, le monde.

 

 

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 09:27

 

Une allégorie définitive.

 

 UAD.JPG

Œuvre : Arek Szwed. 

 

  Ce personnage ne se contente pas d'être étrange et "archéologique", mais manifeste une évidente inclination à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Car, sous son air patelin et sa bonhommie compulsive, cet Étrange ne nous convie pas moins à nous enseigner une leçon au moins existentielle, sinon métaphysique. Il n'est que de chercher, sous les traits de l'apparente simplicité, ce qui s'y dissimule de compréhension et s'y annonce à notre insu. Cet Étrange donc, qui d'un air de rien semble regarder le ciel en bâillant aux corneilles, ne laissera de nous interroger. Même un enfant serait averti, soit de quelque supercherie dont son accoutrement serait la projection symbolique, soit d'une disposition à détourner l'attention des badauds afin de commettre quelque forfait. On n'est pas vêtu de cette manière hautement anachronique et affabulatoire à seulement s'illustrer dans les rues à titre de Passant engagé dans la seule quotidienneté. Il en est ainsi du sort des Voyageurs - voyons la valise sur laquelle il est assis - qu'ils portent souvent dans leurs bagages quelque message à destination de l'humain, ceci s'accomplirait-il sous la figure de la banalité. Il apparaît à la façon d'une manière d'Hermès, et possède donc une force d'élévation mais est aussi le protecteur des voleurs : sous l'apparence, une puissance cachée, laquelle peut aussi bien être maléfique que positive, selon l'humeur du moment et le projet qui l'anime.

  Mais soyons enfants un moment, le temps de développer à son sujet un genre de fiction ou bien de plausible fable. Ce Voyageur qui semble faire halte après un long parcours nous émeut par son humble posture et sa simplicité, sinon sa truculence que parvient tout juste à dissimuler un faux air de sérieux. Tout droit venu de l'astéroïde B 612 du bon Saint-Exupéry, nous nous attendrions volontiers, qu'arrivé sur Terre, il se mette en quête de quelque volcan à ramoner et de baobabs à arracher afin que l'espace fût suffisant sur la Planète Bleue. Mais clôturons la référence au Petit Prince - le bonnet d'aviateur nous avait irrésistiblement entraîné dans son étrange galaxie - et faisons l'inventaire de ce curieux accoutrement et des ouvertures qu'il nous suggère. Une lecture symbolique des attitudes et des vêtures nous aidera à mieux cerner cet étonnant  Personnage.

  Le couvre-chef, comme son nom l'indique si bien, est l'attribut du pouvoir, de la domination. Les lunettes posées sur le front indiquent l'importance accordée au regard, donc à la conscience et, par conséquent, à l'exercice de la lucidité. La barbe chenue, largement étalée, fait penser à quelque Mathusalem qui n'aurait pas encore renoncé à se diriger vers ses 970 ans, cette longévité exceptionnelle se doublant nécessairement d'une infinie sagesse. L'ample manteau rouge - sans doute usé par un très long usage témoigne d'un rang simplement royal (sans doute les parures d'hermine se sont-elles dispensées de paraître encore après un si long périple). Le pantalon, de facture indigente, apparaît comme la parure des gens modestes. Impression que vient encore renforcer une appartenance à la glèbe dont les gros souliers de paysan  sont l'évidente effigie. La valise, quant à elle dit le Nomade qui vient de faire halte. La trompette en forme de cor, attribut ordinaire de l'ange, réalise l'association du ciel et de la terre. Voilà donc pour les symboles latents dont ce Personnage est porteur, comme, autrefois, l'homme-sandwich exhibait une réclame dont les pauvres hères, parfois, n'avaient même pas conscience, tellement leur condition pliait sous la charge  dont ils étaient lestés.

  Voici donc les symboles exposés devant nous. Ceux du pouvoir, de la lucidité, de la sagesse, de la royauté, de la modestie, de l'esprit de médiation. Et, maintenant, que pouvons-nous en faire qui puisse éclairer notre lanterne ? Car, à laisser ces symboles vivre leur propre existence autarcique, nous demeurons dans l'ignorance de ce qu'ils auraient à nous dire si, d'aventure, la fantaisie nous prenait de les faire jouer entre eux, comme les mots s'assemblent à l'intérieur de la phrase en vue de signifier. Autrement dit, passons du simple lexique symbolique à la sémantique de l'allégorie puisque cette dernière, l'allégorie, n'est jamais qu'un assemblage de symboles censés nous délivrer un sens particulier, sinon nous indiquer une règle de vie. Donc cet Étrange, ce presque  Étranger, dont nous ne pensions pouvoir établir qu'un portrait par défaut, voici qu'enfin il se dispose à nous parler le langage existentiel dont nous pensions qu'il s'absentait. Et ce genre de parabole sous-jacente à l'attitude pateline, voici vers quoi elle nous fait signe :

 Tout chemin s'érigeant en destin ne saurait oublier quelques règles fondamentales ressortissant aussi bien à une esthétique qu'à une éthique. Hommes-debout, nous souhaitons nous parer des vêtures de la royauté (le manteau) afin que notre silhouette puisse rayonner bien au-delà de notre propre esquisse. A cette fin nous disposons de l'attribut du pouvoir sous lequel nous abritons notre front désirant (le couvre-chef). Cependant une telle ouverture au monde ne saurait nous exonérer, ni d'une nécessaire sagesse (la barbe), ni d'une lucidité (les lunettes) qui en est l'exact corollaire. Notre verticalité nous assure d'une transcendance, laquelle ne doit en rien nous faire oublier l'immanence (le pantalon) dont nous provenons. Ainsi notre regard ne doit-il jamais prendre congé de nos assises modestes (les souliers) que la glèbe macule encore de sa lourde signification. Tout cheminement nécessite des haltes afin qu'une vérité (la trompette céleste) puisse surgir du sillage que nous traçons, parfois dans une manière d'égarement ou bien, seulement, d'insouciance. L'essentiel consiste à savoir que nous sommes en chemin (la valise) et que ce chemin, s'il doit nécessairement s'accomplir afin qu'un but soit atteint, ne doit jamais occulter l'origine.

   Voilà, en termes allégoriques, ce que ce sympathique Personnage de céramique vient nous annoncer sous les auspices d'un comportement débonnaire. Ainsi sont les choses qui nous parlent constamment depuis leur minuscule empan. La fourmi portant sa brindille tient un conciliabule que, souvent, l'éléphant pourrait lui envier depuis sa forteresse grise. Rien ne s'ouvre qu'à ceux qui interrogent. Merci à cet Étrange de nous avoir convié au voyage le temps d'une singulière fantaisie !

 

 

 

 

 

 

 

   

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 09:24

 

  C'est cela qu'il faudrait faire, lorsque l'âge avance, que nos besoins d'évasion de nous-mêmes deviennent moins impérieux, que les pulsions s'étiolent, que le physique le cède à la réflexion, que l'urgence devient repos, que la fébrilité régresse pour s'invaginer dans le cocon douillet des dernières certitudes. Autrement dit : témoigner quand il en est encore temps. Tout témoignage a son importance, fût-il discret, modeste, inapparent. Mettre à jour, en quelque sorte, une phénoménologie du simple, du discret, de l'inaperçu. Car toute existence peut trouver sa légitimité à dire ce qu'elle a été. Ce en quoi elle a été singulière. Ainsi, combien de documents anthropologiques trouveraient leur chemin dont les autres hommes pourraient s'inspirer, combien d'existences passionnantes pourraient éclore, faire leurs mille voltes et fonder le sol d'une généreuse communauté existentielle.   

  Notre  époque actuelle, entièrement vouée à l'expansion de l'ego, à son incroyable imperium, à son étalement sur toutes les contrées du monde, cette époque donc devrait faire halte, ouvrir une parenthèse afin que, de ce repos salutaire, de ce merveilleux suspens, puisse s'élever une autre dimension de l'humain, faite d'ouverture, de paix, d'attention, de libre disposition à tout ce qui puise son fondement dans des valeurs transcendant les frontières de l'individu. Cette époque devrait se doter de cette fameuse Chair du Milieu dont il est temps, maintenant, d'essayer de réaliser une approche satisfaisante.  

  Sans doute la formulation peut-elle paraître étonnante, ambiguë, faisant directement sens, dans une première saisie, vers cette somptueuse chair féminine dont, adolescents, nous découvrions avec ravissement, les premiers linéaments troublants, les manifestations éblouissantes. En effet, comment ne pas être ravi à soi-même lorsque, au détour d'une rue, sur le colimaçon d'un escalier ou bien dans l'encadrement frais et puéril d'une fenêtre, se dévoilent de longues jambes gainées de soie, que pigeonne une gorge frémissante, que s'ouvrent des lèvres pulpeuses et carminées sur la barrière de nacre des dents ? Comment ? Mais il faudrait être amputés de l'âme, racornis de l'esprit, paralytiques de corps pour ne pas se livrer à une manière de danse intérieure aussi bien dionysiaque - volcan intérieur -, qu'à une juste mesure apollinienne - beauté parlant à la raison son subtil langage -, alors que la vie est une sève, un bourgeonnement, une turgescence contenue à grand peine. Je ne sais si en ce temps lointain nous formulions cette question avec autant de recul, mais je présume que nos impatiences devaient prendre le pas sur des considérations d'ordre esthétique.

 

 

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 08:57

 

Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

 

 

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 09:26

 

L'infinitude.

 

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Œuvre : Barbara Kroll. 

 

  Alors que cette œuvre s'annonce sous les traits évidents de la finitude, n'est-il pas étrange de la placer sous le titre "d'Infinitude" ? Sans doute y a-t-il là atteinte à l'esprit logique. Seulement l'existence est rarement "logique" et, du "logos", c'est surtout l'aspect langage qu'il faut retenir, plutôt que son aptitude à rationaliser. Nous disons bien "Infinitude" et ceci peut trouver à s'éclairer sans difficulté. Jamais nous ne pouvons atteindre notre propre finitude afin, qu'en tant que Dasein, nous puissions connaître la totalité de notre être. Nous sommes toujours fragments, parcellaires, non parvenus au terme à partir duquel nous pourrions nous saisir globalement d'une manière identique au regard de l'Autre qui nous synthétise et, ainsi, prend possession de nous. C'est pour cette raison d'une inaptitude à se poser devant soi, à la manière d'un objet que nous contemplerions, que nous utilisons le mot "d'infinitude". Jamais nous ne parvenons à notre propre fin et, dès lors que celle-ci s'annonce, il est déjà trop tard pour que nous puissions en faire quoi que ce soit. Nous n'avons plus la conscience qui nous permettrait de nous en emparer. Nous sommes remis à la bouche étroite du néant, sans condition de possibilité de pouvoir penser cette existence dont nous venons de nous retirer. Nous sommes donc, quoi que nous fassions, des êtres placés face à la démesure de l'infini. De là notre sentiment permanent d'incomplétude, de là notre angoisse. Il n'est jamais rassurant de se sentir en voie d'achèvement, sans qu'il soit possible de parvenir à la clôture du sens.

  Mais il faut en venir à cette œuvre dont la pesante  noirceur nous plonge dans de bien ténébreuses réflexions. En réalité, ce dessin nous ne le regardons pas, c'est lui qui nous attire dans ses arcanes comme la veuve noire emprisonne l'innocent moucheron dans les multitudes blanches des fils de la vierge qu'elle lui destine comme sa finitude. Cette Allongée, nous la percevons comme l'une des possibles figures du tragique, sinon la dernière avant la mort. Tout ce qui, chez l'humain, constitue sa réserve de plénitude, sa capacité à occuper l'arche lumineuse d'un possible destin, tout ici s'inverse dans des harmoniques semblant rétrocéder vers une singulière disparition. Le buisson des cheveux est un énigmatique cadre détourant un visage blafard, lunaire, de mime triste - nous pensons, bien évidemment au Mime Marceau -; le cirque des yeux est envahi d'un chanvre bitumeux d'où le regard - cette lumière de la conscience - est absent; les lèvres habituellement carminées et désirantes - cet antre de la sublime parole -, plongent dans une encre lourde, impénétrable; le corps est cette immense plaine blanche, neigeuse, froide d'où n'émerge nul signe de vie, abandonné qu'il est dans la posture du déjà-inexistant; les mains sont pareilles à des croisements ossuaires faisant signe vers ce qui restera après que la chair sera devenue poussière. Cette Allongée est-elle simplement gravement malade, incurable, on bien déjà en partance vers plus loin que son corps ? Nous inclinerions à penser qu'une rigidité post-mortem est déjà en train de métamorphoser son esquisse humaine en simple souvenir aux yeux de ceux qui, après elle, vivront. Mais, pour autant, avons-nous remis aux mains de Thanatos ce simple reflet de Celle qui, sans doute, a existé à la face de la terre, marché, aimé, probablement enfanté, désiré ? L'avons-nous condamnée à n'être qu'un passé en voie d'accomplissement ? Sans doute avons-nous interprété au plus près de ce que nos sentiments nous dictaient. Il y a une telle désolation à prendre acte de ce fusain aux traces si charbonneuses. Et l'objet entre les mains, quel est-il ? Sans doute un ustensile ordinaire, une tasse venue s'échouer dans l'armature rigide des doigts. Mais cette tasse n'est pas celle du quotidien. Elle est celle qui contient la ciguë dont Socrate a fait son dernier breuvage, préférant la finitude de la vérité, à la relativité du mensonge des habituels SophistesElle, sur son grabat, a-t-elle décidé d'en finir avec la vie, de pratiquer sa propre euthanasie, de tirer sa révérence et de disparaître dans les eaux lourdes du Styx ? Mais nous ne pourrons poursuivre notre interprétation qu'à chercher dans le domaine de l'art quelque homologie. Et celle-ci, nous la trouverons chez Kirchner, l'un des fondateurs de "Die Brücke"le mouvement expressionniste allemand. 

 

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 Ernst Ludwig Kirchner

Jeune fille assise (1910).

 

 Entre les deux figurations, de nombreuses  confluences de sens se font jour et l'on pourrait presque les superposer sans risquer de tomber dans un faux-sens ou bien dans des excès interprétatifs. La pose est identique, l'impression générale dévitalisée, investie d'une profonde lassitude. Cependant, maintenant, il convient de poser les différences, lesquelles permettront de mieux mesurer l'abîme tragique dans lequel nous plonge la représentation de Barbara Kroll.

 

 

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 Ce qui éloigne ces deux représentations, c'est d'une façon visible, la couleur par rapport au traitement en noir et blanc. Ce que Kirchner rend patent en matière de dramaturgie résulte du violent espace dialogique dans lequel les teintes complémentaires jouent sur le mode d'oppositions irréductibles : le jaune argileux du visage se détachant sur le bleu intense du couvre-lit et celui, plus atténué des cernes au-dessous des yeux; le vert amande du corsage jouxtant le rouge intense de la robe. La seule couleur commune résidant dans le noir de jais de la chevelure. Quoi qu'il en soit du parti pris pictural concernant les teintes posées sur le support, nous pouvons constater que le résultat atteint une identique démesure quant à la mise en image de la figuration humaine. Le traitement de Barbara Kroll dépassant même en amplitude les intentions du Peintre de la "Brücke" : on est passé de l'expressionnisme au mutisme, le regard encore présent dans le tableau coloré devenant absent du fusain de l'Artiste contemporaine. Il y a donc plus grande fermeture du Sujet face à cette existence qui, pour être souvent douloureuse, devient ici quasiment insupportable, aux portes de l'ultime désespérance. Le Métaphysicien ibérique, Miguel de Unamuno affectant à l'un de ses livres le titre de "Sentiment tragique de la vie", se situait lui aussi dans cette même veine d'une aporie constitutive du Dasein, aporie avec laquelle il doit composer, parfois, comme le Peintrele Poète.  Alors est atteinte la démesure de l'expression, tout au bord de l'abîme qui clôture tout, aussi bien la transcendance de l'art, que les contingences pesantes du parcours humain. De quoi nous interroger sur les misères et les désolations qui, partout, sans distinction ni de race, ni de couleur, ni d'âge, ni de condition, moissonnent les têtes alors que le monde continue à tourner, montrant tour à tour, sa face de lumière, sa face d'ombre. Il en est ainsi de l'exister, parfois brillante polyphonie, parfois discours aphone disparaissant sous des meutes de pathétiques ténèbres dont ce dessin nous aide à prendre acte l'espace d'une contemplation. A l'évidence, la picturalité de Barbara Kroll tutoie en permanence, dans des teintes plombées de chair et de bitume, l'essence de la destinée humaine. En cela, nous pouvons la qualifier d'existentialiste. Regardant ces œuvres sombres, nous ne pouvons éviter de nous poser le problème de notre liberté. Sans doute la réponse nous appartient-elle en propre, comme toujours, lorsque nous décidons d'emprunter tel ou tel chemin. Ce chemin de représentation, lui, suppose une véritable exigence. Pour cette raison nous ne pouvons qu'y adhérer de toute la force de nos racines constitutives !

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 09:17

 

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

 

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ? 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 09:52

 

bleu-noir, l'écriture.

 

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 Source : littlefrog.

 

 

  Présentation de l'Editeur :

 

  Une jeune femme au corps long et souple, un homme élégant, grand lui aussi. Ils se rencontrent ce soir-là dans un café de la station balnéaire. Il est désespéré, à cause de quelqu’un qu’il a vu par hasard le jour même, qui était celui qu’il attendait depuis toujours et qu’il voulait revoir coûte que coûte : un jeune étranger aux yeux bleus cheveux noirs. “ Quelle coïncidence ”, dit-elle.
Il demande à la jeune femme de venir dormir à son côté, dans la chambre nue qu’il habite face à la mer ; il la paiera. Elle accepte. S’ouvre alors une aventure intense et déchirante qui va les conduire l’un et l’autre au bord de la folie et de la mort.

 

 

  Lettre à la presse :

 

C’est l’histoire d’un amour, le plus grand et plus terrifiant qu’il m’a été donné d’écrire. Je le sais. On le sait pour soi.
Il s’agit d’un amour qui n’est pas nommé dans les romans et qui n’est pas nommé non plus par ceux qui le vivent. D’un sentiment qui en quelque sorte n’aurait pas encore son vocabulaire, ses mœurs, ses rites. Il s’agit d’un amour perduPerdu comme perdition. (C'est moi qui souligne). 
Lisez le livre. Dans tous les cas même dans celui d’une détestation de principe, lisez-le. Nous n’avons plus rien à perdre ni moi de vous, ni vous de moi. Lisez tout. Lisez toutes les distances que je vous indique, celles des couloirs scéniques qui entourent l’histoire et la calment et vous en libèrent le temps de les parcourir. Continuez à lire et tout à coup l’histoire elle-même vous l’aurez traversée, ses rires, son agonie, ses déserts.

Sincèrement vôtre
Duras

 

  Notes préliminaires :

 

"Les yeux bleus cheveux noirs" tient une place singulière dans l'œuvre de Marguerite Duras. Publié en 1986, soit deux ans après l'immense succès de "L'Amant" (1984), ce livre avait un défi à relever, celui de succéder à un "monument" de l'édition. Sans doute les nouveaux lecteurs récemment acquis à la"cause durassienne", étaient en attente d'autre chose, alors que l'objet littéraire proposé creusait davantage encore le parti pris d'une étonnante modernité. En réalité, plus que du choix d'un style, "Les yeux bleus" veut indiquer la bonne voie à emprunter qui est celle de l'Amant véritable (la littérature) , non ce Chinois initiateur des émotions esthétiques de la jeunesse, mais cet Amant-là, anonyme, effacé dans son évanescente silhouette, cet homme qui révèle Duras à elle-même à l'âge de la maturité accomplie et la porte au-devant d'une écriture sublimée, quintessenciée.

  Ici, tout semble être donné dans le titre lui-même : "Les yeux bleus cheveux noirs".

Donc, l'Amant est nécessairement un "faux amant", celui dont on parle depuis la chambre transformée en scène de théâtre (ce lieu incontournable de l'écriture), cet homme étrange qui a "les yeux bleus cheveux noirs … le teint blanc des amants"cet homme qui semble incapable d'aimer une femme, sinon son écriture. "Depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas."
  
Car aimer un homme dans la quotidienneté, c'est-à-dire lui confier son corps, c'est en même temps amputer le corps de la littérature de ce qu'elle réclame, ce corps de l'écrivain précisément, cet espace sacrificiel en chemin vers la mort et l'absolu. Ce corps, il faut en faire le lieu d'une dramaturgie, couvrir son visage d'un "carré de soie noire", ce fétiche cérémoniel qui dit la coupure du monde, des autres, de l'amant-de-passage, lequel abolirait tout essai de création vraie. Il s'agit de vérité de l'écriture, de surgissement dans le plein du signifié. Ceci ne saurait souffrir d'exception sauf à se renier dans quelque facilité.

  Donc, "les yeux bleus cheveux noirs". Essayons de décrypter.

Les yeux bleus. Et, d'abord, comme matrice du surgissement littéraire : les YEUX. Car cette œuvre est, avant tout, la mise en acte d'une subtile écriture visuelle, lieu imminent d'une monstration, d'une révélation, de la contemplation de ce qui, toujours, demeure occulté, à savoir la démesure de l'art.

  "Elle dit qu'on devrait arriver à vivre comme ils le font (le faux amant; l'écrivain) , le corps laissé dans le désert avec, dans l'esprit, le souvenir d'un seul baiser, d'une seule parole, d'un seul regard pour tout amour.(Entendons d'une unique vision de la littérature).

  "Ils se surprennent tout à coup à se regarder l'un l'autre. Et tout à coup se voir. Ils se voient jusqu'à la suspension du mot sur la page, (ce suspens par lequel advient l'œuvre jusqu'à ce coup dans les yeux qui fuient et se ferment".

Le BLEU, ensuite. Des yeux, bien évidemment, mais aussi de la mer, du ciel, le Bleu  en tant que reflet de cet absolu qu'il faut atteindre afin de ne pas désespérer.

Cheveux noirs. Qui jouxtent la soie noire posée sur le visage comme pour dire la fin de toute chose, la mort à l'existence ordinaire, contingente, matérielle. Comme pour dire la naissance, par delà le néant, à l'écriture aussi impénétrable que la broussaille coiffant l'émergence de toute parole.

Ensuite, il faut mettre en opposition yeux bleus et cheveux noirs.

Yeux bleus des Gens du Nord. Proches icebergs. Exigence des pôles. Ici, il s'agit d'une expérience de la pureté, de la recherche d'une aire blanche, celle de la chambre austère, dépouillée, au centre de laquelle se dresse comme un autel, la dalle vierge sur laquelle écrire, naître à soi, à la littérature, au monde.

Cheveux noirs des Orientaux. L'énigme si proche. Peut-être la réminiscence de la Chine du nord, cette initiation au plaisir, cette pliure au désir qu'est le corps de l'écrivain, cet écartèlement entre la passion de l'homme rencontré et celle, totale, de l'écriture.

  En quatre mots, tout est dit de la métaphore littéraire (les yeux), de la couleur de l'absolu (le bleu), de l'érotisme (les cheveux), du néant (le noir) qu'ouvre toute création.

  Le livre en son entier peut être interprété comme la mise en équation de la littérature selon Duras. Une exigence de tous les instants, une disponibilité à la théâtralité qui fonde toute entreprise de création, la folie de l'amour absolu, cette "perdition", l'inclination permanente à tutoyer le sublime, un cri proféré de l'intérieur du silence, l'absence à soi jusqu'au vertige, une fascination de tous les instants, la pratique de l'excès permanent, un éthylisme de la rencontre, l'Autre comme conduisant au prodige, aussi bien à la destruction. On l'aura compris, nous sommes là portés à notre condition extrême de Voyeurs, nous les lecteurs sous le charme des "yeux bleus cheveux noirs", cet autre nom du chef-d'œuvre quand il se confie à une écriture dont encore, aucun écho n'a été trouvé.

  Mais disserter sur ceci serait une entreprise sans fin, tellement le sens est à profusion, suspendu à chaque mot. Ce qu'il faut faire, c'est seulement se porter au cœur battant de l'œuvre, directement à la clef de voûte qui soutient l'ensemble de l'architecture, au point où tout converge et là où tout bascule. L'objet ici décrit - qui sera commenté selon une libre méditation -, est le sexe même de la littérature, ce battement intime non directement observable, seulement les effets qui en résultent, ce sexe ouvert, antre de la création, attirant aussi bien que repoussant (ici l'on pense aux atteintes toujours possibles d'un "vagin denté", d'une anémone marine se nourrissant de ses  lecteurs-prédateurs), sexe qui ne se donne à voir que dans le moment même où il produit sa laitance au milieu des lueurs bleutées des abysses alors que flottent les longs filaments des algues pareils à de mystérieuses soies noires.

 

  L'extrait :

 

"Sous la lumière jaune, le visage nu.

Elle parle de la chose intérieure. Au-dedans de cette

chose intérieure il fait la chaleur du sang. Il serait peut-

être possible de faire comme si c’était un lieu différent,

fictif, et d’y glisser, lentement d’y glisser jusqu’à la

chaleur du sang atteinte, de rester là, et d’attendre, rien

d’autre, attendre, voir venir.

Elle répète : Venir une fois pour voir. Que ce soit

maintenant ou plus tard, il ne pourra pas l’éviter.

Il entend que peut-être elle pleure. Il supporte mal

qu’elle pleure, il la laisse.

Elle remet la soie noire sur son visage.

Elle se tait.

 

C’est alors qu’elle ne demande plus rien qu’il va sur le

sexe étale. Elle écarte les jambes pour lui se placer

dans leur creux.

Il est dans le creux des jambes écartées.

Il pose sa tête au-dessus de l’entrouverture qui ferme

la chose intérieure.

Il est le visage contre le monument, déjà dans son

humidité, presque à ses lèvres, dans son souffle. Dans

une docilité qui fait venir les larmes il se tient longtemps

là, les yeux fermés, sur le plat du sexe abominable.

 C’est alors qu’elle lui dit que c’est lui son véritable

amant, à cause de cette chose qu’il lui a dite, qu’il ne

voulait jamais rien, que sa bouche est si près, que c’est

intenable, qu’il doit le faire, l’aimer avec sa bouche,

l’aimer comme elle aime, elle, elle aime qui la fait jouir,

elle crie qu’elle l’aime, de le faire, qu’il est pour elle

n’importe qui, comme elle pour lui.

Elle crie encore alors qu’il a retiré son visage.

 

Elle ne crie plus.

Il se réfugie contre le mur près de la porte. Il dit :

— Il faut me laisser, tout est inutile, je ne pourrai

jamais.

Elle se couche le visage contre le sol. Elle crie de

colère, elle se retient de frapper, puis elle ne crie plus,

elle pleure. Et puis elle s’endort. Il vient près d’elle. Il

la réveille, il lui demande de dire ce qu’elle croit. Elle

croit que c’est déjà trop tard pour qu’ils se séparent.

Elle se détourne. Il regagne le mur. Elle dit :

— Peut-être l’amour peut-il se vivre ainsi dans une

manière affreuse.

Elle dort sous la soie noire jusqu’au plein jour."

 

 

Libre méditation. 

 

On regarde l'Autre et le regard est aliéné. Aliéné à l'amour.

A cet impossible qui s'appelle amour.

A cette fontaine de larmes. L'amour est une tragédie. Jamais il ne faudrait connaître.

Connaître et déjà la Mort, son visage de soie noire, son sexe de sang chaud.

Et cet antre qui attire et repousse.

Comme le regard aimante et revient à soi.

Il n'y aura pas d'amour sexe à sexe. Cette trahison. Cette faiblesse.

Il y aura absoluité. Bouche à sexe. Parole gravitant dans le mystère ouvert.

Mystère fécondant l'œuvre. Langue disant le désir.

Lèvres à lèvres. De Lui qui demande. D'Elle qui reçoit et donne à la suite.

Visage écrivant l'amour à même le sexe-désirant-désiré.

Désirant être LU. Être ECRIT. Être MOT.

Car l'amour, avant tout, est un MOT Un cri. Une supplication.

De Lui qui voudrait. Mais ne peut.

D'Elle qui peut mais ne voudrait.

Un lamento avant que la Mort ne surgisse.

Yeux bleus cheveux noirs.  Absolu inatteignable de l'art.

De l'écriture qui, toujours, se retire alors même que désirée.

L'écriture on la regarde comme on regarde l'Amant.

On crie son désespoir de l'avoir, de ne pas l'avoir.

Car, toujours on sait que cela fuit, que cela qu'on avait pensé dans la chambre,

sous la lumière de la lampe - cet éclair - cette illumination -,

ce regard qui vous convoquait à être, à surgir au plein du langage,

voici que cela se retire, voici que cela part vers le Nord

avec le bleu intense des yeux, d'outre-ciel,

avec le noir des cheveux comme la soie qui fait signe, qui appelle, vers la Mort, l'Absolu.

Il fait si sombre lorsque l'Amant-l'Amour-l'Ecriture partent vers les icebergs.

Alors on pleure. Alors on supplie.

Alors on trouve un Amant, un substitut de ce qui aurait pu être mais qui, jamais, ne sera.

Car, ce qui aurait été, la Mort ou le vent comme on veut le sexe de l'Amant,

sa bouche désirée mais cette bouche est muette, mais cette bouche est assoiffée d'un autre désir.

D'un absolu qui est le corps à nu, sous la lumière crue de la vérité.

Car le théâtre, cette existence sublimée se dira en langage, en mots,

au plus près du texte, dans l'incandescence du livre.

Le livre, on fera comme s'il s'écrivait chaque soir, à coups de larmes, à coups de cris,

dans des enroulements blancs des draps, leurs flaques de lumière,

dans des allers-retours de corps suppliciés laissés à leur propre décision.

Mais qu'est donc le corps - cette chose -, alors que l'écriture vous l'arrache,

vous délivre de cette pesanteur, et la mer n'est plus qu'un rêve bleu

qui se rythme en phrases et les mouettes ne sont plus que cet éclatement blanc

qui dit le lexique du rêve.

Celui qu'on boit, à longueur de nuit sous la lumière nue du lustre, avec des volutes de fumée

et les yeux emplis de larmes.

Avec son corps délivré qui danse, emporté par les mots.

Il n'y a plus de chambre, plus de parc, plus d'hôtel, plus rien

que le balancement de la parole - cette frénésie -, cette mise hors-de-soi

qui vous place au milieu du langage.

Et les mots coulent avec leur bruit d'amour, avec leur persistance de sang,

leur confluence de sève.

La jouissance est là qui plante son pieu dans la pulpe du sexe des mots,

qui en fait éclater la grenade, en libère les pépins gonflés de suc.

Écrire-Duras, c'est aller au fond de soi, là, dans cette vie intérieure, intime, profonde,

dans cette "chair du milieu" qu'est le sexe délivrant son nectar et le livre s'écrit

dans une manière d'extase, et plus rien ne compte que ce rythme au seuil de la Mort.

Demain, il sera trop tard.

C'est là, au milieu de la nuit, que tout doit s'accomplir, dans les larmes,

dans le lac des yeux bleus, dans la forêt des cheveux noirs.

Il n'y a pas d'autre lieu où exister que celui-ci :

L'ÉCRITURE,

la MORT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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