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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 11:53
Patrick Modiano. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier.

Saint-Leu-la-Forêt – la Gare

Source : Wikipédia

***

4° de couverture de l’éditeur

   « – Et l'enfant? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l'enfant ? – Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu'il était devenu... Quel drôle de départ dans la vie... – Ils l'avaient certainement inscrit à une école... – Oui. À l'école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d'une grippe. – Et à l'école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage... – Non, malheureusement. Ils ont détruit l'école de la Forêt il y a deux ans. C'était une toute petite école, vous savez...»

Thématiques et confluences

  Bien évidemment, un auteur tel Patrick Modiano, dont le style est si singulier, ne pouvait s’absenter, dans son dernier livre, des thèmes récurrents qui sont les siens et donnent à tous ses ouvrages cette empreinte inimitable. A ceci l’on reconnaît la marque d’un auteur incontournable dans le champ de la littérature des XX° et XXI° siècles. Citons, pêle-mêle, ces lignes d’écriture obsessionnelles qui fascinent tant le lecteur : une esthétique du lieu en même temps qu’un essai de rédemption de celui-ci ( lieux de transit, de passages : cafés, hôtels, chambres, zones floues de banlieue) ; la recherche fiévreuse d’une identité exhumée d’un passé douloureux ; les strates d’une biographie écrite par d’autres que soi ; le surgissement, à l’improviste, d’une faune interlope entourée de clairs-obscurs, cernés de zones d’ombres indéfinissables ; la persistance d’une douloureuse mémoire toujours teintée d’amnésie ; un constant sentiment d’abandonnisme ; un éternel retour du même sous les espèces des paysages, des situations, des ambiances. Au travers de ce labyrinthe complexe, se dégagent quelques perspectives signifiantes, une manière d’alchimie conduisant à un roman du songe et de la dérive, de la présence et de l’absence, de la conflagration temporelle où, telles des eaux de ruissellement parvenant à l’estuaire, se mêlent les courants divers et contradictoires du passé, du présent et de l’avenir dont la trame, constamment échappe, se dilue, disparaît. Dans la lecture d’un Modiano, on n’est jamais situé soi-même, ballotté que l’on est entre des rives instables, des berges sablonneuses. Mais rien ne servirait de poursuivre dans cet essai de classification puisqu’aussi bien l’œuvre de Modiano est, par définition, inclassable. Sans doute est-il plus utile de déceler, dans son dernier ouvrage, le fondement qui s’y inscrit et soutient de part en part le projet littéraire. Nous essaierons de montrer qu’il s’agit, ici, de la problématique centrale de l’écriture, autrement dit de l’acte créatif et de ses essentielles motivations.

Résumé du livre

  On ne s’étonnera pas que Paris y apparaisse comme le point de focalisation habituel alors que la lointaine banlieue, la petite ville de Saint-Leu-la-Forêt précisément, constituera la source à partir de laquelle toute la structure narrative trouvera à s’édifier. C’est dans cet ilot, près de la forêt, que l’enfance de Jean Daragane, écrivain parvenu au terme de sa carrière, se constitua, il y a un demi-siècle. Dans le présent de la narration, nous sommes en 2010, l’écrivain vit à Paris où il mène une existence solitaire, retiré dans une manière d’autarcie dont il semble faire son ordinaire, ne consacrant presque plus de temps à l’écriture, se laissant bercer par le rythme lénifiant de « L’histoire naturelle » de Buffon, se prenant à longuement rêver, contemplant les frondaisons d’un arbre situé dans la cour d’un immeuble proche. Peut-être cet arbre, « un charme ou un tremble », joue-t-il en écho avec cette forêt de Saint-Leu qui constitua l’abri de l’enfance, certes, mais d’une enfance aux contours flous que, petit à petit, le roman nous dévoilera sous les auspices des divers protagonistes qui s’y illustreront.

  Tout aurait pu se poursuivre ainsi, dans une simple dérive si, un jour, le téléphone n’avait sonné, avec au bout du fil, la voix d’un inconnu, Gilles Ottolini, lequel dit avoir retrouvé un carnet d’adresse appartenant à l’écrivain, objet qu’il souhaite lui remettre en mains propres. Un nom figure dans ce carnet, celui de Torstel, individu impliqué dans un fait divers, mais apparaissant aussi, au titre de personnage, dans le premier roman écrit par Daragane. Le problème est de savoir quel lien mystérieux relie le personnage de la vie réelle à son double de papier. Alors commence une enquête, en même temps qu’un vertige qui conduira l’écrivain sur les rives de son enfance, de sa jeunesse. Ce sera un carrousel de noms divers qui s’entrecroiseront comme le feraient les mailles d’un étrange destin. Personnages s’emboîtant comme des poupées gigognes, chacune contenant l’un des fragments de celui qu’est devenu Jean Daragane, sexagénaire. S’éclaireront, successivement, les silhouettes suivantes : celle d’Annie Arstrand qui recueillit l’enfant et lui servit de mère temporaire ; celle de Maurice Caveing, ancien professeur de philosophie ; celle d’une fille qui se nommait Chantal et son mari Paul auxquels sont associés des jeux dans les casinos, à Enghien, à Forges-les-Eaux ; une certaine Colette Laurent dont le corps avait été retrouvé dans une chambre d’hôtel, simple écho dans les arcanes de la mémoire ; puis aussi, comme dans un brouillard, Bugnand et Perrin de Lara qui « s’étaient perdus dans la nuit des temps » ; Roger Vincent, enfin une kyrielle de patronymes fumeux, comme lorsque l’on sort d’un mauvais rêve. Mais, parmi les feuilles de l’enquête remise par Gilles Ottolini, un nom ressort que Daragane se hâte de mettre en exergue, à la façon d’un précieux talisman, d’une gemme éclairant la nuit de sa demi-conscience :

  « Il biffa au fur et à mesure les pages de grands traits au crayon bleu et il encercla de rouge le nom : ANNIE ARSTRAND. »

  ANNIE ARSTRAND. Ce nom n’est pas isolé des autres par l’effet d’un pur hasard. Ce nom est plus qu’une simple identité retrouvée. Outre qu’Annie fut, en un temps lointain, une mère et possiblement une amante, elle devient, au fil du temps, l’image autour de laquelle s’ordonne toute écriture. On pensera inévitablement à la figure de l’égérie ou bien d’un amour sublimé dont se nourrit tout auteur pour donner corps à son œuvre. C’est cette présence hantant la mémoire de l’écrivain, de tout écrivain, et constituant la source vive de son inspiration, dont nous essaierons de comprendre l’influence dans ce qui suit. Mais aussi, toutes présences, aujourd’hui évanouies, oubliées, simples buées mais qui, en leur temps, furent fondatrices d’un être-en-devenir, cet être qui, parfois, ne parvient plus à se reconnaître lui-même et qui essaie de se recréer au travers de la résille complexe des souvenirs.

L’itinéraire de la création ou l’archéologie de la mémoire

  « Mais en lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. »

  Que cet extrait du discours de réception du Prix Nobel nous serve de fil conducteur pour comprendre les arcanes avec lesquels l’écrivain Jean Daragane a dû composer, son existence durant, avant d’arriver à ce jour où, retrouvant cet ancien carnet d’adresses, surgissent en lui les linéaments essentiels d’un parcours chaotique. Chaotique car Daragane flotte dans la vie sans réelle identité, simple image floue sur le cliché usé d’un Photomaton, « Enfant non identifié », alors que sa mère d’adoption, Annie Arstrand semble se dissoudre dans les ombres mêmes du passé, ce que Perrin de Lara confirme à l’écrivain, un soir, à la terrasse d’un café :

  « La seule chose que je peux vous dire, c’est qu’elle a fait de la prison … je ne sais vraiment rien d’autre sur cette femme … »

  « Enfant non identifié », voici la clé de tout le parcours existentiel de Daragane, voici la raison sur laquelle se fonde son écriture. Il s’agit, avant même de paraître dans le champ littéraire, de se retrouver, de découvrir ses propres assises, de rayonner dans son univers afin de le porter sur les fonts baptismaux du monde réel, celui où l’on vous reconnaît et où l’on vous fait le don d’une identité. Remontant à l’enfance et entreprenant de découvrir les stations de ce que l’on peut nommer un « chemin de croix », voici qu’apparaissent les schèmes signifiants d’un parcours erratique. En réalité, Daragane est cet enfant dont une impossible identification l’a conduit sur les rives d’un autisme. Corps fragmenté, diaspora spatio-temporelle, infinie dissémination de soi dont l’écriture obsessionnelle tâchera de réparer le manque à être, écriture s’essayant, laborieusement, méticuleusement, à rassembler en un possible cosmos les fragments épars d’une conscience éparpillée. Alors, toutes les tentatives narratives, toutes les fictions, y compris les plus invraisemblables n’auront de cesse de reconstituer le puzzle disloqué. Autour de soi, il faudra convoquer, comme autant d’images spéculaires chargées d’assurer la fameuse « assomption jubilatoire » lacanienne, la reconnaissance de soi, toute une multitude de spectres, de lieux, de situations.

  Alors se feront jour, pêle-mêle, comme sur l’écran tressautant d’un antique film en noir et blanc, les icônes procédant à une mise en forme d’une architecture existentielle. Alors apparaîtront les cristaux emmêlés d’un troublant kaléidoscope : un fragment de Guy Torstel ; un morceau du magasin du Printemps, avec sa mère ; les pages de son premier roman « Le Noir de l’été » ; la chambre située square du Grésivaudan, la Butte Montmartre, entre Pigalle et Blanche ; la silhouette fuyante de Chantal, la pelouse des champs de courses ; la fuite de sa génitrice, à peine la consistance d’un souffle d’air ; la maison de Saint-Leu-la-Forêt ; Annie Arstrand, celle par qui il aurait pu venir au monde mais qui, toujours, lui échappait dans les brumes du passé ; Fabrizio Lupo, cet auteur que lui avait recommandé, un jour, Perrin de Lara, mais qu’il n’avait jamais lu ; toute une galerie de portraits, toute une suite de figurants indistincts qui se noyaient dans la brume d’automne. Puis, aujourd’hui, Daragane assoupi sur le canapé de son bureau et le téléphone qui sonne : « Presque rien. Comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère. Du moins c’est ce que vous vous dites à voix basse pour vous rassurer ». Le téléphone en tant que troublante métaphore venue dire à l’écrivain que rien n’existe si ce n’est à l’aune d’une résurgence de la mémoire, que toute écriture n’est que cette vibrante archéologie de soi, cette stalactite élevée dans l’espace à la force de sa conscience. Toute entreprise de création ne saurait se justifier qu’à la lumière d’un mouvement spéculaire, le monde reflétant le soi, le soi reflétant le monde, dans une infinie réverbération, un vertige où les choses n’apparaissent qu’à être cette illusion dont on constitue soi-même le foyer, avec cet éblouissement qui s’appelle la vie, à laquelle nous demandons de signifier.

  Toute cette douloureuse recherche trouvait son point d’orgue, aujourd’hui, dans cette manière de no man’s land, « au creux de certains après-midis de solitude », alors que Daragane « se rappelait le titre d’un roman qu’il avait lu : Le Temps des rencontres. » Mais ce temps semblait s’être dissous, l’espace s’étrécissant à la dimension d’une peau de chagrin. La greffe culturelle, anthropologique, avait échoué sur les rivages d’une inconnaissance de soi. Ne demeurait plus que la greffe botanique dont l’ouvrage de Buffon, unique lecture, assurait l’être fragile. Le « passage à vide » devenait, pour l’écrivain parvenu à l’épilogue de sa propre fiction, une faille qu’il comblait à simplement regarder « un charme, ou un tremble, il ne savait plus. », comme si la vertu du végétal parviendrait à réparer cette faille inscrite en lui depuis toujours. « …dans les périodes de cataclysme ou de détresse morale, pas d’autre recours que de chercher un point fixe pour garder l’équilibre et ne pas basculer par-dessus bord. Votre regard s’arrête sur un brin d’herbe, un arbre, les pétales d’une fleur, comme si vous vous accrochiez à une bouée. »

  « Un charme, ou un tremble … », comme si le lexique lui-même, indiquant aussi bien la fascination que la trémulation, voulait tracer, en filigrane, ce bonheur de l’écriture qui, toujours, recouvre les traces d’une douleur. Il ne saurait y avoir d’autre voie dans la création, laquelle est toujours, fondamentalement, création de soi.

Extrait

  « Il s’allongea sur le canapé et il ferma les yeux. Il avait décidé de faire un effort sur lui-même et de remonter, ne fût-ce qu’un instant, le cours du temps. Le roman, Le Noir de l’été, il l’avait commencé en automne, le même automne où il était allé un dimanche au Tremblay. Il se rappelait qu’il avait écrit la première page du livre le soir de ce dimanche dans la chambre du square du Grésivaudan. Quelques heures auparavant, quand la voiture de Torstel avait longé les quais de la Marne puis traversé le bois de Vincennes, il avait vraiment senti l’automne peser sur lui : la brume, l’odeur de terre mouillée, les allées jonchées de feuilles mortes. Désormais le mot « Tremblay » serait pour lui toujours associé à cet automne-là.

  Et aussi le nom Torstel qu’il avait utilisé autrefois dans le roman. Simplement à cause de sa sonorité. Voilà ce que lui évoquait Torstel. Il ne fallait pas chercher plus loin. C’est tout ce qu’il pouvait dire. Gilles Ottolini serait sans doute déçu. Tant pis. Après tout, il n’était pas obligé de lui donner la moindre explication. Cela ne le regardait pas. »

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4 janvier 2015 7 04 /01 /janvier /2015 09:54

 

L'étreinte sylvestre.

 

arbre dany janton benoist 

                     Sur une page de Dany Janton Benoist.                     

 

 

 Photographie de l'étrange, certes, mais qui cependant ne manque de nous interroger. Non que nous soyons saisis d'un quelconque sentiment d'horreur ou bien que cette vision purement fantastique sonne à la manière d'une prophétie. Encore qu'à y regarder de plus près, nous sentons bien qu'il y a un problème non résolu, une question demeurant en suspens. La confrontation des genres est tellement inattendue, mettant face à face la pure démesure sylvestre et la douceur féminine, son repli amniotique, pareillement à un retour aux sources.

  Nul doute que nous prenions le parti de ce qui prend forme humaine et essaie de se soustraire à la démesure, à la force tellurique racinaire, au surgissement purement dionysiaque semblant directement issu des ténèbres, sinon du néant lui-même. Mais cet arbre semblable à un monstre, malgré les vagues figures anthropomorphiques qui l'habitent, paraît tellement s'abreuver au plus pur des primitivismes qui soit. Encore enduit de glaise grasse, épaisse, nocturne. Le royaume de Satan, jamais nous ne l'imaginerions sous d'autres esquisses que celle-ci, ourlée de teintes mortifères, engluée dans de sombres convulsions chtoniennes. Quel est le péché dont cette Mortelle s'est rendue coupable pour attirer ainsi les convoitises d'une telle excroissance tératologique qu'on dirait sortie tout droit des représentations des jardins grotesques de la Renaissance ? On y retrouve le même hymne à un confondant archaïsme, les mêmes métamorphoses troublantes où l'on ne sait plus très bien selon quelle ligne de partage se divisent végétalanimalhumain.

  Là, nous sommes portés au seuil de la grotte primitive, tout près de la matrice où les formes sont encore indifférenciées, où le corps humain est semblable à l'éponge, à la pierre, à la concrétion bourgeonnante, à l'indistinction de ce qui, encore, ne vit qu'à être situé dans un magma, un bouillonnement, un maelstrom sans fin. La vie organisée, la hiérarchie des espèces, le lexique humain sont tellement loin, tellement hors de portée que nous sommes irrémédiablement plongés dans une sorte de cosmogonie balbutiante, et nous désespérons même qu'un jour, l'homme, la femme, puissent se dégager de telles forces sourdes, secrètes, muettes.

  Mais, à bien y réfléchir, notre sens du tragique, notre attrait pour le questionnement existentiel, nos infinis pas de deux tout autour de la finitude, de la bonde terminale, du tourbillon sans fin, toutes ces questions aporétiques, ne trouveraient-elles leurs racines dans ce mortel entrelacs de l'origine ? Mais, au fait, pouvons-nous prétendre échapper à ce qui, il y a une éternité, nous constitua ? Pouvons-nous aussi facilement nous extraire de la gangue d'argile, de la convulsion arborescente, de la tunique animale ? Pouvons-nous abandonner aussi aisément nos assises boueuses, renier en nous la lente progression de la fougère, le dépliement de sa crosse, nous fermer à ce qu'ont à nous dire nos impulsions reptiliennes, limbiques, alors que notre néocortex est à la peine, constamment bombardé par une nuée de sentiments contradictoires, de perceptions floues, de sidérations de tous ordres ? Vraiment le pouvons-nous ?

  Nous parlions, au début, de prophétie. Mais sa réalisation  est tout entière contenue dans ce que nous sommes ici et maintenant avec nos pieds d'argile, nos jambes de chêne, notre bassin d'eau, nos viscères de mollusques, le rugueux de notre tronc, la ramure de nos bras, le roc de notre maxillaire, la falaise du front, la crinière de notre tête, la sangsue de notre langue. Oui, nous sommes tout cela à la fois et pourtant, nous sommes Hommes, nous sommes Femmes, nous sommes Existants à l'oublieuse mémoire. Cela qui nous habite, nous crée de l'intérieur, nous propulse sur les rails infinis de l'espèce humaine, mais nous nous dépêchons de l'oublier, comme si, en nous, quelque chose se rebellait contre la pierre, le saurien, l'enroulement sans fin du lierre.

  Regardant à nouveau cette image, nous comprenons qu'il ne s'agit pas seulement d'une métaphore, d'une fantaisie de l'imaginaire. Cette femme, doucement lovée dans son berceau de racines, ne fait que venir à elle à partir de ce qu'elle fut et qui perdure en son sein, le sachant ou à son insu. Quant à l'arbre, il ne projette ses branches tentaculaires qu'à reprendre son dû, comme si, par ce geste symbolique, il voulait inverser le mouvement naturel de la cosmogonie, afin de tout confondre dans une troublante et confusionnelle origine. Ainsi la fable humaine n'en serait qu' à l'orée de son apparition, attendant le "kairos", le fameux "moment propice" des anciens Grecs avant de commencer à signifier.  

  


                                                       

 

 

 

 

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2 janvier 2015 5 02 /01 /janvier /2015 08:44

 

Du cœur de la nuit.

 

4-copie-2 

Sur une page de Marie Capel

vers : Littérature.

 

« Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper mon père et moi. »

«… nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. »

 Jean-Jacques Rousseau - "Les Confessions".

    

  La Lectrice est là, assise sur son lit, attentive à ce qui se passe, regard entièrement livré à la contemplation. Rien ne saurait advenir qui éloignerait du livre, distrairait de ce qui devient événement. Car c'est bien d'un surgissement dont il s'agit. Dans la conscience et nulle part ailleurs. Alentour, tout se dissout, tout s'use et se polit dans une même teinte, une identique harmonie. La lampe à peine visible, juste un rougeoiement, est la métaphore simple de ce recueil dont l'émergence même est la condition pour que quelque chose existe de l'ordre de l'amour. Lire est un acte de cette nature ou bien il ne s'agit que de divertissement, d'inclination passagère à s'écarter de soi. Toute lecture est une osmose, une fusion, une participation.

   Nous lisons et le monde immédiat est une fumée qui se dissipe dans les volutes d'air. Nous lisons et le présent est aboli, le passé une flaque irisée dans le lointain, le futur une brume à l'horizon.Nous lisons et notre corps s'absente pour ne laisser place qu'à un flottement, une dérive songeuse, un pli dans les mouvances du monde. Mais un monde circonscrit à la chambre.  Il ne saurait y avoir de meilleur endroit pour la relation amoureuse.

 L'Amant et l'Aimée s'immolant dans une même passion. A l'écart de tout ce qui pourrait troubler, amoindrir les sensations, abolir les perceptions. Plus rien, alors, n'a lieu que cette flamme, cette brillance, cette étincelle au cœur de la nuit. La nuit : cette belle et indispensable médiatrice dont nous ne ferions  l'économie qu'à délaisser les rivages de la littérature.

  Lire est un cheminement parmi les ombres, une progression au travers des trouées de clair-obscur, un avancée sur la ligne indistincte de l'aube, dans la lumière déclinante du crépuscule. La clarté du jour est trop vive pour que puissent se réaliser l'indispensable alchimie, la rencontre. La vive lumière brûle le papier, dissout les signes, efface les mots. Et puis il faut le silence, l'immobilité, l'occlusion dans une conque. Le jour convoque trop de mouvements, de bruits de voix, d'éclats de lumière, de diasporas diverses qui divisent, éparpillent, mutilent. Une accumulation de fragments sans fin, une manière de schizophrénie à l'œuvre. Le regard est constamment dispersé, n'ayant plus de point vers lequel converger.

  Les allées et venues dans le sillon des rues, les colonnes de fourmis laborieuses, les échos,  tout conflue, tout  ricoche à l'infini, dans une manière de folie destructrice. Il n'y a pas de halte, pas de respiration. Pas de refuge où retrouver quelque assise signifiante. Pas de ressourcement possible. Donc pas de lecture, ou bien seulement le consentement à déchiffrer quelque chose, comme par inadvertance, sans en avoir le souci réel, privés d'intérêt qui nous conduirait en quelque lieu inconnu, bien au-delà des habitudes, des aimantations ordinaires. Simple limaille attirée par des confluences magnétiques. Lire n'est jamais une compromission, une soumission qui résulterait d'une injonction. Lire suppose toujours l'entrée dans une spatialité différente, dans une temporalité alanguie, mais assumée, souhaitée, quintessenciée.

  Or, lire c'est toujours scinder le temps, y introduire une césure, ouvrir une parenthèse. Nuit : fleuve au long écoulement, île disposée à la liberté, à l'épanouissement insulaire. Lecteurs, nous sommes tous ces iliens coupés du monde, de ses dérives, ses syncopes, ses urgences. La nuit est là, autour de nous, avec ses lointains battements accordés au rythme du poème, avec son flux lent qui porte la fiction, ses vagues si bien assorties à l'amplitude du romanesque. La nuit est ronde, souple, attentive à la survenue d'une plénitude, accordée au secret, propice à la confidence. Or, lisant, c'est bien nous, en propre, qui nous confions à ce que le roman, le poème ont à nous dire. Et ils ne le peuvent qu'à partir de cette mutualité, cet accord réciproque, ce souci de se confier à une entente qu'on pourrait dire "fusionnelle", identiquement au jeune enfant encore attaché à sa mère par un cordon symbolique.

  Le jour est trop anguleux, mondain, englué dans la quotidienneté pour pouvoir prétendre participer à notre enchantement.  Oui, c'est bien d'un sortilège dont il s'agit, d'un émerveillement, d'un ravissement. Nous sommes ravis à nous-mêmes afin que nous puissions nous ouvrir au phénomène de l'art. Seule la nuit le peut. Seule la Lectrice nous y invite depuis la magie de sa chambre, dans cette atmosphère pleine de promesses. Le "voyage au bout de la nuit" ne fait que commencer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 09:03
L’Amour n’existe pas.

Œuvre : Eric Migom.

Les peaux.

Nous regardons ce couple enlacé, dans la position de l’amour, et, d’emblée, nous sommes ailleurs que dans le présent concret avec ses habituelles coordonnées existentielles. Nous sommes exilés. Et d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, puisque confrontés à un abîme, au néant, à l’irreprésentable ? Comment faire face - réaliser notre épiphanie humaine, s’entend -, et demeurer sur le bord du vertige sans risque de s’y engloutir et de n’en jamais revenir ? Car il y a danger à voir et à persister dans la confrontation. Il y a, tout simplement danger de brûlure, puis de disparition. Alors s’offrent à nous quantité d’esquives salvatrices. En premier lieu, le refuge dans les arcanes d’une morale judéo-chrétienne postulant la culpabilité et l’interdiction quant à l’accès aux choses de l’amour dès qu’elles deviennent immanentes, tombées dans le siècle. Car il y a toujours du peccamineux qui rôde dès que s’éveille la chair et la braise qui l’anime sous les espèces de la volupté. Mais serait-on davantage avancés si, d’aventure, nous nous inscrivions dans l’espace d’une libre-pensée s’affranchissant de ces codes moraux ? Professerions-nous une allégeance à la gaudriole rabelaisienne, une adhésion sans faille à l’ouverture libertaire, serions-nous quittes pour autant, abandonnerions-nous les chaînes et les rets imposés par des siècles de civilisation, d’empreintes culturelles ? Autre parade, feindre l’indifférence et se draper dans un orgueil qui transcenderait les aventures de la passion. Combien ici, on le sent, l’on s’absenterait de cette nature profonde qui, à bas bruit, anime de ses flux et reflux la cadence de notre propre sensualité. Tous, toutes, autant que nous sommes, apparaissons comme des calices n’attendant que d’être butinés afin que, pollinisés, nous puissions nous ouvrir à la subtile efflorescence de la vie. Certaines urgences, on ne peut les éviter ; certaines inclinations on ne peut les renier qu’à la condition de sortir de son essence et de se comporter comme un étranger sur son propre sol.

Alors, ne s’offre plus à nous qu’une seule alternative : celle de détourner le regard et de s’en remettre à la première occupation venue qui canalisera notre naturelle énergie dans une autre direction que la sexuelle puisque, en réalité, ce n’est pas de nous dont il s’agit, simplement d’une image, certes avec de nombreuses résonances et échos, mais d’une image avec sa charge de fantaisie, d’imaginaire, d’émotion. Et peut-être plus que cela, la métaphore d’un événement fondateur, d’une puissance originelle qui nous traverse de fond en comble depuis la nuit des temps. Car surgira bientôt, à la manière d’une épine traversant la conscience, l’espace clos et infiniment intrigant de la « scène primitive », celle par laquelle nous sommes au monde en attendant de nous en absenter. Si la « petite mort » est en présence, à l’évidence, dans le coït parental, elle n’en dissimule pas moins, dans les plis de sa puissance, la « grande mort », la définitive, celle qui clôt notre présence au monde, dernière biffure, dernière parole avant l’éternel silence. Scène primitive : le règne de la violence pure est installé dans ce qui, pour l’enfant, est viol de la mère et, dans une certaine mesure, disparition du père. Confluence des archétypes : celui de la puissance phallique paternelle - ce pieu solaire - ; celui de l’énergie vulvaire maternelle - songeons au mythe archaïque du vagin denté dans des civilisations primitives -, dans laquelle tout s’abîme avant que de renaître.

Originairement, et avant toute rationalisation, l’acte sexuel s’érige donc comme une manducation réciproque des amants, comme si, de cette action de phagocyter, identiquement au Phénix, quelque chose pouvait apparaître à l’aune d’une disparition. Alors, ayant éclairé les fondements qui traversent de telles images, nous sommes en mesure de comprendre combien l’exposition au plein jour de cela qui ne peut vivre que de dissimulation, devient très vite insoutenable. Nous sommes tentés en même temps que nous nous résolvons à nous absenter de ce qui nous fait face, cela qui, en définitive, nous origine et nous porte au-delà de nous-mêmes dans cet événement hors du commun qui se nomme « exister ». Le rôle de l’artiste, expert en subversion - l’art transgresse toujours ce qu’il représente - est de nous conduire aux limites du réel afin de faire apparaître dans le visible ce qui, d’ordinaire s’en absente, à savoir l’invisible qui se dessine en arrière de nos fronts soucieux et a pour noms : Amour, Beauté, Absolu. Tout ceci avec des Majuscules, ce qui, du reste, éclairera le titre de cet article. « L’Amour n’existe pas », veut simplement dire que, jamais nous ne pouvons nous en saisir comme nous le ferions d’un absolu, seulement quelques nervures existentielles, seulement quelques oboles fondant dans la résille étonnée de nos doigts. Toujours un sentiment de dépossession, toujours la marque d’une perte. « Post coitum omne animal tristis est ». Si la jouissance était le miroir de l’absolu, la tristesse en est le terrible envers, la faille par laquelle nous nous précipitons dans la bonde de notre finitude. Aucun garde-fou, fût-ce celui de l’amour, ne préserve de cette aporie. Constamment ballottés entre l’Amour-majuscule de l’Absolu et l’amour minuscule de l’existence, nous flottons infiniment dans les vêtures ontologiques toujours trop grandes pour nous : jamais on ne parvient à emplir l’amphore de la plénitude. Ses flancs sont une perpétuelle démesure. Ce sentiment de constante dépossession, de perte à jamais, de fuite irrémédiable est rendu à merveille par Marguerite Duras - cette subtile et grande amoureuse -, dans « Les petits chevaux de Tarquinia » :

« Il n’y a pas de vacances (entendons : « de remède » ou bien de « vacance ») -, à l’amour, dit-il, ça n’existe pas. L’amour il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n’y a pas de vacances possibles à ça ».

A partir d’ici, il faut avancer une brève thèse quant aux différentes qualités du regard qui est porté sur l’amour en général et en dissocier l’essence et l’existence. Si, tous, toutes, nous rêvons, parfois en termes non voilés, à cet Amour d’exception qui nous transcenderait, en même temps qu’il transcenderait l’autre, portant les amants que nous sommes dans une même fusion, sur les rives du sublime, il nous faut bien nous accorder à reconnaître les trajets contingents et les chausse-trappes qui ne manquant jamais de ramener la passion sur les berges d’une exacte raison. L’amant, l’amante, dans leur corps à corps, leur peau à peau, leur chair à chair, s’exonèrent tellement du réel que leurs pupilles affectées de mydriase - cette immense dilatation de la vision -, ne perçoivent plus les berges herbeuses, les lianes, les végétaux qui en compliquent le cours, mais seulement le somptueux fleuve durassien - il y a toujours un fleuve chez Duras -, avec ses reflets et ses fascinations « ce fleuve était incontestablement admirable. La réverbération de la mer l’éclairait tout entier, jusqu’à ses premiers tournants, au loin, et il brillait comme un orient sauvage ». Mais le problème de tout fleuve, s’il est un orient, c’est, dans le même empan de son parcours vers l’estuaire, de dissimuler cette sauvagerie qui, d’une certaine manière, le configure tel qu’il était à l’origine, si près de la source, avec ses bondissements indomptés. Alors la brillance disparaît, alors les feux baissent, amenant le regard à de bien plus modestes considérations, cette myose pupillaire qui ne laisse plus passer qu’un étrécissement du jour, comme pour dire la perte et l’impossible résurgence. De L’Amour à l’amour, il y a toujours ce renoncement à être qui s’impose à nous, à notre insu, fussions-nous attentifs à en conserver l’éclat originel, celui du moins dont nous le revêtons comme s’il était le bien le plus rare, et sans doute l’est-il !

Et, maintenant, nous ne pouvons faire l’économie d’envisager cette figure de l’Amour-amour sous les auspices de l’art et de quelques déclinaisons célèbres, à commencer par la mise en scène de Jeff Koons portant en gloire la Cicciolina, dans un acte subversif autant photographique que social et politique. Ces icônes d’une « irrecevable beauté » sont alors nommées par l’artiste « Made in Heaven » (« fait au paradis »), comme pour dire la mesure de l’absolu qui semble s’y inscrire.

L’Amour n’existe pas.

Source : Kunstkritikk.

Avec Jeff Koons et son « Made in Heaven », il semblerait que l’on soit allé à l’extrême pointe de ce que l’art est capable d’oser afin de nous exonérer de l’espace-temps pour nous conduire en un site où, jamais, nous ne sommes allés. Comme si le fantasme - par nature non symbolisable, il est pure évanescence -, pouvait prendre corps et chair, se fondant à même le subjectile, en même temps qu’il déborde l’entièreté de notre conscience.

L’Amour n’existe pas.

L’Origine du monde.

Gustave Courbet.

Et pourtant, en 1866, Gustave Courbet peignait déjà « l’impensable » avec sa célèbre « Origine du monde » dont Jacques Lacan, ce sondeur de l’inconscient, fut un instant l’heureux possesseur. Ici l’anatomie est livrée dans sa plus grande nudité, on pourrait parcourir la peau nacrée du bout de ses doigts désirants, on pourrait humer l’odeur capricieuse et secrète du sexe, perdre son visage dans la douce forêt pluviale disposée à l’accueil de cela qui va clore l’insoutenable dialectique du plein et du vide. Car la dénudée est entièrement offerte, dans l’attente d’être comblée, de recevoir de l’amant ce qui lui manque pour parvenir à l’entièreté de son être. Jamais l’être n’est recevable dans cette tension du désir qui le soustrait à son propre accomplissement. Souvent l’on a parlé du manque et du désir, en termes abstraits, en concepts sophistiqués, en postures intellectuelles. Mais il n’y a qu’à regarder - c'est-à-dire interroger jusqu’à la mydriase l’œuvre de Courbet - pour, à son tour, vivre l’insoutenable, à savoir cette partie de soi orpheline de l’autre, celui, celle qui, par sa présence amoureuse comble la faille laissée vacante, béante par la décision de notre naissance. Décision qui, bien évidemment, ne nous appartient pas et nous dépose conséquemment, sur la rive abrupte de l’incomplétude. Nés, nées, nous sommes en attente de cet événement de l’amour seul à même de recréer l’envoûtante dyade primitive dont nous fîmes l’expérience semi-consciente au sein même de la grotte amniotique et dont, toujours, à notre corps défendant, nous sommes les irréfragables porteurs. C’est inscrit en nous comme le tilak fait briller sa braise rouge sur le front de l’Indienne. Cela brûle de l’intérieur, cela fore en nous, de profonds sillons qui vont jusqu’au vertige d’exister. Être désemparé, c’est cela, être séparé et n’avoir plus de fanal auquel attacher son regard de naufragé. Vivre et ne pas aller au-delà, c’est cela, être pur phénomène biologique à défaut d’exister, avoir une âme et s’y attacher comme la barque à son môle de pierre.

Tous les errants sur terre l’ont connu ce désarroi de la perte de l’autre, sinon de l’impossible rencontre, de l’attente vaine, celle qui, dans le pli de la nuit, pousse son hurlement de chacal. La solitude est si terrible lorsque l’écho de soi n’est plus possible, qu’aucun miroir d’altérité ne nous renvoie plus notre image de Narcisse penché au-dessus de l’onde maléfique. De là naît le fantasme, cette manière de canard boiteux qui se gave d’images inconsistantes et fuyantes comme le songe. Il ne reste jamais, entre les doigts, qu’un peu de brume, les contours d’une perte et l’immense plateau du monde sur lequel souffle un vent acide. Alors, comment s’étonner du souhait très ancien, contemporain de l’Antiquité, d’accéder, symboliquement au moins, à l’état d’androgyne, cet être hybride qui recherche, à tout prix, l’unité originelle. Selon le mythe, au commencement, les êtres étaient doubles, femelle/mâle, mais les humains ayant provoqué le courroux de Zeus, ce dernier les sépara en deux moitiés, chacune vivant comme une tragédie son statut d’orphelin. C’est toute la teneur du discours d’Aristophane dans « Le Banquet » de Platon, que de nous faire ressentir cette vibrante et éternelle nostalgie :

« Éros est issu d'une déchirure, d'une coupure originelle, d'une séparation radicale de ce qui nous rendait complets et unis, mais il est en même temps le remède à cette coupure en ce qu'il nous pousse à retrouver, autant qu'il est possible, l'état le plus proche de la perfection. Il nous sert en nous menant vers ce qui nous est apparenté, il soulève en nous l'espoir de rétablir notre nature (autant que possible) et de nous donner ainsi, mieux que toute autre chose, la félicité et le bonheur. »

Source : Wikipédia.

Courbet va plus loin dans le drame de la séparation que ses successeurs contemporains, Koons et Migom réunis, pour la simple raison qu’il sépare les amants, n’en gardant que « la moitié », cette femme entièrement livrée à son désir, dont on ne perçoit pas l’objet qui pourra la satisfaire, la délivrer de ces étonnantes fourches caudines qui menacent de la réduire à néant. Car il en est ainsi du désir, sa violence est telle qu’il supplante tout pour ne laisser debout, au centre d’une plaine livide, que la turgescence d’un monolithe levé dans l’éther, cadenassé dans son innommable solitude. Elle, cette femme nue n’est qu’attente et insoutenable tension et ceci est tellement fort, puissant jusqu’à la démesure que l’artiste en a biffé la subtile épiphanie humaine, ce visage qui donne forme et sens à toute destinée. Ici, dans le bouillonnement des draps, dans les tumultes d’une convulsion blanche, sur la couche où n’apparaît plus que la tache sombre du pubis sur l’écartèlement du sexe, ici est le lieu d’une disparition ou, à tout le moins, d’une « crucifixion en rose » pour reprendre le titre de la célèbre trilogie millerienne. C’est en raison d’une subtilité de la représentation picturale que Courbet parvient à ses fins, à savoir interroger notre âme bien au-delà de l’habituelle stupeur des apparences. Car c’est un invisible qu’il nous donne à voir. L’absence de l’amant, son inscription en creux est bien plus opératoire que ne le serait sa présence effective. Subtile mise en scène de ce manque qui, jamais n’apparaît mieux que sous le masque du désir.

L’Amour n’existe pas.

Le baiser.

Constantin Brancusi.

Source : amour.ro.

Mais s’arrêter à Courbet, à ce vertige non comblé, serait amputer l’amour de ce qu’il est en réalité, une chose parfois saisissable et belle. L’absolu n’a pas le monopole de la beauté. A considérer « Le baiser » de Brancusi, nous reprenons espoir, nous inscrivons dans les mailles d’une possibilité la sublime donation de deux êtres dans une même fougue passionnelle. Par rapport à Courbet-Koons-Migom, ce que « Le baiser » nous montre, c’est tout simplement le ressourcement dans la dyade primitive, fusionnelle. Les amants enlacés dans leur gangue de pierre profèrent le culte de l’unicité et d’un atteignable hors de soi dans le site sublime de l’autre. Bien évidemment, la représentation brancusienne propose une sémantique bien différente de celle que proféraient les toiles précédemment évoquées. Nous sommes passés, soudain, du registre d’une pure génitalité à celui d’une oralité : ce baiser qui mobilise les lèvres, la bouche, la langue et, en définitive, le langage. Ce que Courbet-Koons-Migom énonçaient dans une prose luxuriante, hautement charnelle, généreusement polymorphe, Brancusi le propose en un poème à peine plus haut que l’ébruitement silencieux du granit. Cependant aucune des représentations n’est plus remarquable que l’autre. Seulement des points de vue différents qui mettent à jour les strates de la passion humaine. Les lèvres n’ont ni plus ni moins raison que les architectures du sexe. Chaque vision, à sa manière, nous invite à regarder le réel selon une perspective particulière.

L’Amour n’existe pas.

Le baiser.

Pablo Picasso.

Source : PAINTING PALACE.

Ainsi, le « vieux Picasso », dans sa version pathétique du « Baiser », nous invite à penser ce que depuis toujours nous savons, à savoir que le Minotaure, parfois, renonce à être, se disposant à la mort, la seule issue possible. Toujours, sous le sexe, sous le baiser, sous la caresse, le visage de la mort et l’intime tragédie qu’elle imprime en nous. Si la mort était pure abstraction alors l’homme n’aurait peut-être pas inventé l’amour. Certaines questions, à simplement être posées, non seulement sont aporétiques, mais parfaitement insolubles. Mais ceci nous le savions avant même de naître.

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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 08:58

 

Confluences oniriques.

 

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                                                  (Photographie : Marc Lagrange).                                                   

 

  Sous l'arcade abritante, pareille à l'ébène, se révèle la lumière du front songeur où coulent les pensées. Pensées lentes, lourdes, pensées de lagune sous la clarté lissée d'étain et de plomb. Nuitamment. L'heure est dans l'ombre, imprécise, seulement parcourue de quelques linéaments de clarté. Immobile. Le rêve est là qui flotte dans ses voiles, joue dans l'ajour des motifs floraux. Une arabesque pareille à l'ovale d'un miroir en limite le flux, ouvrant le boudoir au doute enténébré. Parmi le drapé noir, un bras s'élève qui soutient le doux massif de la tête.

  Doigts presque inapparents venus dire la magie de la nuit permissive. Comme un rappel du geste sublimant la pensée, subtil doigté entrelacé aux confluences oniriques. Qui donc ne percevrait cette délicate attention, cette mise en exergue de l'admirable épiphanie humaine ? Une pure transcendance venue dire toute la beauté du monde. Toute la souplesse, la disponibilité, le surgissement des choses à partir du néant. Une offrande. Conque féminine où prend naissance l'existant en son devenir. Et ce bijou discret logé au creux de l'aisselle n'est-il pas dissimulé à l'aune de notre insatiable curiosité ? Ici, que découvrir d'autre qu'un pur joyau, qu'une grâce en train de s'éployer ? Il n'y a pas d'autre demeure possible , de décision ordinaire qui ramènerait le dépliement à sa simple confusion initiale. Le corps comme origine. Le corps comme jarre prolixe, promesse d'abondance. Le corps sur lequel méditer longuement. Prêtons l'oreille, là, au creux de la nervure scindant la poitrine : il y a des bruissements si doux, des ondes si sensibles qu'on croirait le vent, la flûte au sommet des Andes. Là est le début de la longue dépression faisant son chemin vers l'aval avec son bruit de cascade. Une déclivité, une ligne fusante, un chemin vers la faille proche : un abîme.

  Mais revenons au visage, à sa teinte d'argile neuve et d'ivoire polie. Y aurait-il, quelque part sur la terre, lieu plus propice à une longue rêverie ? Regarder, simplement, regarder et voir. Les sourcils sont deux traits charbonneux, deux ailes de scarabée déployées au-dessus des yeux étirés en amandes. Mystère infini. Les yeux ne sont pas les fenêtres de l'âme. Ils sont l'âme, l'esprit  à son acmé, la conscience dilatée, la pure incandescence. Puits où se perdre infiniment. C'est la raison pour laquelle, les yeux, jamais on ne peut les regarder longuement. Brûlure de la vérité. Feux. Combustion. La cécité est au bout. Jamais les yeux ne se laisseront observer dans la durée. Oculus se fermant dès que la lumière les atteint. Et pourtant, la lumière intérieure est autrement puissante, démesurée, rayonnante. Mais intérieure. L'extérieure érode, use, lance ses scories ignées. L'intérieure fait ses chemins de clarté au travers de la peau, s'étoile sur le rivage des joues, sur la courbe des jours. Presque invisible. Juste un voile sous la brise. Jamais on ne l'aperçoit si l'on n'y prend garde. Pourtant le recueil est simple. Voir la beauté est ce qu'il y a de plus commun, répandu, facilement accessible. Se laisser aller à l'arbre, à l'eau, au ciel.

 Sur le corps apparemment abandonné, le ciel est partout. Longues effusions de clarté nous disant la vie, son incroyable mouvance, ses merveilleuses métamorphoses. Ils sont là, les si beaux passages, les allées de l'autre-que-soi en son inextinguible richesse, les ailes lustrées du paon de jour, les élytres  recourbées  des cigales, la tunique rouge de la libellule. Seulement, le réel, nous le laissons adhérer à lui-même, disant plutôt, "front", "cils", "bouche", alors que nous aurions pu féconder les choses, faire éclater l'opercule qui les retient dans leur gangue première.

  Sur le corps, autour, l'ombre est partout. Souveraine, mystérieuse, jouant en contrepoint de la lumière. Par un geste de la pensée, effacez-la et vous verrez apparaître une manière de désolation. Un désert aride, une vallée asséchée, au mieux une mesa usée par quelque érosion immémoriale. Jamais la lumière ne serait lumière sans l'avers qui lui est intimement associé. Plénitude du contraste, surgissement de la dialectique existentielle au sein même de la signification. Toujours ce rythme diatonique, toujours ce tremplin des harmoniques dont la réverbération nous assure de notre être en même temps qu'il nous fait l'octroi des phénomènes dans leur densité plénière.

  Jeu alterné de la ténèbre, de la clarté. La tension naît de cette confrontation de la chair nacrée et du linge noir qui la recouvre pour mieux la dévoiler. Vérité aléthéiologique où le dénuement du modèle apparaît à l'aune d'une disparition ultime. Sursis. Car, si Eros sommeille à même la peau désirée-désirante il ne brille qu'à mieux s'immoler sous les assauts de Thanatos. Mortelle est la chair qui se consume, braise vive déjà occultée par les remous de la cendre. L'attente est là qui nous appelle. Qui nous décille en même temps qu'elle nous conduit à la nuit en son ultime repliement. Rien n'est plus tragique que cette beauté-là. Pourtant nous ne désirons que cela !

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 10:34
Saturne ou l’homme congédié.

Saturne.

Polidoro da Caravaggio – xvie siècle

Source : Wikipédia

***

Georges Brassens

  « Il est morne, il est taciturne, il préside aux choses du temps Il porte un joli nom « Saturne » mais c’est un dieu fort inquiétant. Il porte un joli nom « Saturne » mais c’est un dieu fort inquiétant.  En allant son chemin morose, pour se désennuyer un peu, Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut. Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut. Cette saison, c’est toi ma belle, qui a fait les frais de son jeu Toi qui as payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux. Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux.  C’est pas vilain les fleurs d’automne, et tous les poètes l’ont dit Je te regarde et je te donne mon billet qu’ils n’ont pas menti Je te regarde et je te donne mon billet qu’ils n’ont pas menti Viens encore, viens ma favorite, descendons ensemble au jardin Viens effeuiller la marguerite de l’été de la Saint Martin Viens effeuiller la marguerite de l’été de la Saint Martin  Je sais par cœur toutes tes grâces et, pour me les faire oublier, Il faudra que Saturne en fasse des tours d’horloge de sablier ! Et la petite pisseuse d’en face peut bien aller se rhabiller. »

[«Saturne préside au déroulement du temps. Il est à la fois le dieu de l’agriculture et celui du Temps. On peut le considérer comme la vibration située à l’origine du monde formel.»

Myriam Philibert

Dictionnaire des Mythologies.]

*

 Minces prolégomènes pour servir à une saisie du temps contemporain. (ou une moderne commedia dell’arte). « Le réel est une fiction. En pire ! » Le temps météorologique : froid. Le temps chronologique : fuyant. On n’en voit ni le début ni la fin. La ville : noire avec des traînées grises. L’Avenue : des trottoirs avec des feuilles mortes, des vieux papiers, des parkings vides. L’Usine : en friche avec des lambeaux de murs et des fers sinistrés. Le « crassier » portant bien son nom, avec juste de la crasse et quelques éminences de déchets et autres détritus. Les Echoppes : *La Boulangerie avec des pains rassis et un tapis usé jusqu’à la corde. On y distingue des traces de pas archéologiques. *Le Point Chaud : refroidi. Quelques pizzas racornies. Quiches moisies. *L’Horlogerie (domaine de Saturne) : montres sans remontoirs ; comtoises aux poids figés dans l’espace ; rouages sidérés et clavettes bloquées. Les Autochtones : *Les Mortuaires : dans de hautes guimbardes aux vitres teintées. *Les Huppées : trottinent sur les trottoirs dans des gaines de soie avec des yeux badigeonnés au rimmel. *Les Futés : peu. Sur les doigts de la main d’un manchot. *L’Humaniste : un SEUL qui se fait face à lui-même. Les trois unités : *De lieu : n’importe où sur Terre en cette année 2014. *De temps : l’espace d’une chute. *D’action : relever la chute. Acte I - Ouverture du Bazar des Rêves à Castle Rock. Imaginez. Vous êtes dans votre lit douillet, un lit bateau par exemple, avec des boiseries marines, une ancre sculptée dans le bois d’acajou, un rideau à baldaquin à la cimaise de la pièce, mais nulle bouée où, d’aventure, vous pourriez vous raccrocher si votre esquif menaçait de se métamorphoser en Radeau de La Méduse. Vous lisez, par exemple, un gros bouquin de Stephen King, « Bazaar », où le compère Leland Gaunt, dans la charmante petite du ville de Castle Rock, s’ingénie à semer la panique parmi les ouailles des Baptistes et autres Catholiques, distribuant à l’envi, lunettes du bon Elvis Presley, cartes de collection de baseball et autres manèges de petits chevaux qui ont l’art de rendre fous ceux qui viennent d’en faire la diabolique acquisition. Dans la bourgade du Maine, la bataille fait rage entre les membres des diverses communautés et vous glissez, avec un rare bonheur, parmi les rivières d’hémoglobine et les osselets de ceux qui furent vivants il y a peu et expérimentent, dans les turbulences de leur chair intime, ce que le temps veut dire lorsqu’il se met à tourner au vinaigre. Autrement dit, « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » et, tout comme le Candide du Voltaire vous vivez dans l’allégresse sans même vous demander quelle est l’essence du temps, sa nature profonde, là où il vous emmène à votre insu. Le vent du nord s’est levé qui taraude la seule Avenue de Tuville, soulevant des meutes de poussière qui font comme des mirlitons de foire mais en plus sinistre, vu que les miasmes du crassier y mêlent leurs dentelles de fragrances épanouies. Les remugles sont puissants mais, ici, on est habitués et, du reste, on a d’autres chats à fouetter. On se presse d’aller nulle part. Au moins ça occupe et on n’a guère de temps à perdre. Quelques têtes chenues qui ne se souviennent même plus de leur enfance, tellement elle est loin, sortent de la Boulangerie, échine courbe, minces trottinements de souris, essuyant leurs pieds avant de sortir au cas où ils poudreraient la rue de farine, rapportant à leur concubine enrubannée de bigoudis, le croûton qu’ile déglutiront, tout à l’heure, entre leurs gencives déchaussées à l’heure de l’angélus. Le Point Chaud, si l’on peut dire, cause à la manière de Mistral qui s’engouffre entre les tables - ici c’est toujours « portes ouvertes », - le Point donc, accueille deux ou trois pauvres hères qui se sustentent d’une quiche en se rafraîchissant d’un Artaban aux glaçons et en lisant les dernières nouvelles du Bulletin Municipal. Il y est question du Cimetière qu’on va agrandir où l’on plantera des cyprès-chandelles en signe de transcendance et d’élévation vers de saintes pensées. Entre la Boulangerie et le Point Chaud, une Boutique qui, autrefois, fut pimpante mais qui, maintenant, a l’allure décatie d’un quidam qui a toujours négligé sa tenue. « Horlogerie » peut-on lire, même si certaines lettres effacées jouent à la devinette dans le genre de celle du Sphinx. Et, en guise de devinette, c’est bien celle posée par le monstre à Œdipe qu’il faudrait inscrire au fronton de la Boutique de façon à ce que les Mortuaires et les Huppées, enfin, commencent à réfléchir à leur destin mortel : « Quel être a quatre pattes le matin, deux le midi et trois le soir ? » Répondant « l’homme », la seule solution adéquate, les plus futés d’entre eux auraient pressenti le tragique de l’exister, l’inscription de la temporalité dans toute chose, la nécessaire entropie qui se saisit, dès sa naissance, de tout corps vivant. Et là, au sein de la minuscule Echoppe, avec son antique publicité pour les montres « Aurore », son affichette inscrite au stylo Bic « Avez-vous pensé à changer votre pile ? », son rideau métallique faits de losanges enduits de cambouis et de rouille, sa porte métallique peinte en vert fané, poncée par le carrousel des jours, ses étagères en bois déverni, sa banque éclairée par un abat-jour de tôle usée, la kyrielle de vielles montres à remontoirs, de réveils tictaquant comme une armée de criquets, ses rythmes de balanciers semblables à une flottille de gondoles sur l’eau de la lagune, eh bien les autochtones n’auraient fait que prendre acte d’une existence somme toute banale, sauf que celle de Saturne, ce dieu du temps dont on penserait qu’il était hors de portée des contingences terrestres, Saturne avait eu un accroc dans la maille souple des heures et des secondes et, depuis cette déchirure dans le tissu intime de la vie, plus rien n’allait d’aplomb, plus rien ne faisait sens, tant et si bien que le Temps avait quelque peu perdu ses repères et les lieux leur coordonnées fixes. Saturne flottait indéfiniment dans des vêtures qui semblaient trop grandes pour lui et il n’apparaissait plus qu’à la manière d’une lointaine luciole stellaire perdue dans l’immense lexique des constellations. Lettre anonyme au milieu de l’alphabet universel, simple goutte de l’immense déluge, unique spirale pluviale parmi le maelstrom complexe des jours, son écoulement vers la pente déclive s’inscrivait avec l’urgence d’une possible disparition, ce dont, lui-même, ne semblait prendre guère conscience. On n’est jamais mieux trompé que par ses meilleurs amis ! On n’est jamais mieux inconscient de sa laideur qu’à se nommer Quasimodo ! Mais posez donc un instant votre Stephen King et venez m’aider à relancer le balancier du destin, à remettre les rouages à leur place. Entendez donc comme le bruit est harmonieux qui fait cliqueter l’horloge avec son rythme de grande harmonie cosmique pareille à la respiration d’un dieu, à la courbe gracieuse du nuage, à l’évidente souplesse du col du cygne. Tout dans la juste mesure de l’exister. Tout dans le merveilleux emboîtement des complémentaires : condyle dans le glénoïde, nuit dans le jour, masculin dans le féminin. Comme une promesse d’éternelle plénitude. Saturne, oui, vous le voyez dans le lointain du temps, il y a quelques décades, le front haut, la démarche altière, chaussé de sandales de cuir souple, vêtu d’un costume de lin qui souligne la simple beauté de son corps d’éphèbe, ses cheveux comme une forêt de boucles brunes dans le rayonnement du monde. Comme une évidence d’être et de n’en rien savoir. S’inquiète-t-on du vol de cristal de la libellule, du prodige de la métamorphose du paon de jour, du sourire précieux de Mona Lisa ? S’inquiète-t-on de vivre lorsque ceci est aussi facile que de respirer et de laisser battre son cœur ? S’inquiète-t-on ? Oui, cet homme jeune dans la force de l’âge, ce pourrait être vous, ce pourrait être moi, ce pourrait être Montaigne ou bien La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Parce que c’était la vie et qu’elle s’inscrivait en moi, en vous, avec le naturel qui sied aux choses simples. Parce que le bonheur n’a même pas besoin de s’annoncer quand il vient vous visiter sur ses chaussons de soie. C’est si inapparent ce pas de deux avec l’exister, c’est de l’ordre du lai du chèvrefeuille, du lierre invaginé à même le tronc du vieux chêne et le vieux chêne serait soudain désemparé s’il perdait son hôte ; c’est comme la larve amniotique collée à l’antre maternel : pure fusion qui n’a nul besoin de prédicats pour apparaître et faire sens. Mais revenons donc à Saturne et essayons d’aller, insensiblement vers sa périphérie, d’en saisir les anneaux qui en définissent la singularité. Certes, ni le Temps lui-même, ni les planètes ne sauraient trouver leur justification à demeurer dans l’orbe de leur essence. Quand tout commence à tourner, aussi bien les heures, aussi bien les atomes, alors surgit l’exister, alors paraissent les taches solaires que, d’abord, l’on n’avait point perçues. Et, souvent, l’on demeure interdit, sur le bord de soi, un pied en l’air comme le flamant rose, hypnotisé que l’on est par cette manière d’étrange découverte de la corruption qui affecte toute chose, le Soleil lui-même, le souverain Bien, la Vérité de la flamme éclairant l’univers. Ainsi toute chose s’écoulerait comme le disait ce bon Héraclite : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Mais quelle césure dans notre sentiment d’exister sans faille, mais quel abîme s’ouvrant sous nos pieds alors que nous pensions notre progression assurée d’un sol stable, sans tellurisme, allant de soi en direction d’un avenir radieux. Mais quelle blessure de l’âme ! Mais cessons donc de philosopher, sinon de ratiociner comme Mathusalem s’apercevant à l’âge honorable de 969 ans que la fin est proche. Mais regardons Saturne, ce bel horloger vêtu de sa blouse blanche immaculée, dans la Boutique peinte à neuf, qu’il vient tout juste d’ouvrir sur l’Avenue de Tuville alors que l’Usine flamboie des couleurs orangées de sa belle métallurgie et que, sur ses ponts transbordeurs, coulent mille tuyaux de fonte aux couleurs chatoyantes. Un peu de l’éclat solaire les habite, tout comme sont habités les iris des ouvriers fondeurs de cette gloire impérissable. On se précipite alors dans la Boutique du jeune et bel horloger, on lui achète montres et sautoirs et il s’en faudrait de peu que les Belles de Tuville ne finissent dans les bras de l’aimable Saturne tellement se dégage de lui un beau rythme intemporel, une certaine hypostase de l’éternité. Mais Saturne est sérieux. Mais Saturne a une épouse aimante qui ne voudrait l’offrir en partage. Acte II - Castle Rock : les premières fêlures. Vous sortez de votre lit bateau, vous jetez un coup d’œil à la fenêtre. Le temps de décembre est toujours aussi froid et vous décidez de vous claquemurer avec « Bazaar » dans le cocon chaud dont vous ne sortirez que la dernière page tournée. A Castle Rock les choses commencent à salement tourner et l’on s’y débite, joyeusement, à coups de couteau de cuisine et de hachoir de boucher. Vous me direz, cela fait de belles « rivières pourpres » qui égaient les trottoirs de la cité endormie et, après tout, c’est une occupation qui en vaut une autre. Et, soudain, au milieu de la panique générale, de la folie qui semble s’être emparée de la communauté tout entière, derrière la silhouette rassurante du Shérif Alan Pangborn, qui apercevez-vous avec son flottant écarlate, son ample marcel sur des bras maigrelets, ses baskets aux lacets délacés flottant comme les rectrices centrales des paille-en-queue, dans les souples courants du vent alizé ? Qui apercevez-vous, si ce n’est ce brave Saturne qui s’époumone sur les trottoirs de Tuville au milieu des tornades d’oxyde de carbone que sèment avec une certaine humilité, il faut le dire, les échappements multiples des carlingues des Mortuaires ? Nous voilà donc arrivés, bien des années après l’installation du fringant horloger sur l’Avenue étincelante de Tuville, à une époque où plus rien ne scintille vraiment, à commencer par cet aimable Saturne qui semble avoir un peu perdu la boule, ses anneaux, autour de lui, faisant leur gigue endiablée. Voici comment les choses sont arrivées. Un matin, alors que le confident du Temps se rasait devant le miroir de sa salle de bains, que la mousse, sur son visage, faisait ses doux envols d’écume, que la musique du transistor diffusait la belle chanson de Tonton Georges : «Il est morne, il est taciturne, il préside aux choses du temps Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant. Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant.» voici donc que, brusquement, le verre du miroir s’était fendu comme sous l’effet d’un séisme, partageant l’anatomie du bon Saturne en deux parties inégales, d’un côté le passé dans une manière de brouillard dense, opaque ; de l’autre côté l’avenir avec des perspectives fuyantes, alors que le présent demeurait insaisissable, identiquement à l’image d’un rêve dont la fuite éternelle plonge dans le plus pur des désarrois qui soit. Et, alors, plus rien ne tient que cette irrésolution des choses. Et alors, plus rien ne fait phénomène que sous la bannière de l’étrange. Au début, l’horloger n’avait guère tenu compte de ces métamorphoses qu’il versait volontiers au crédit de quelque nuit de mauvais sommeil, mais le temps passant, Saturne dut se rendre à l’évidence : son jouet favori, le Temps précisément, lui échappait, ses rouages n’en faisaient qu’à leur tête, le destin semblait avoir introduit, dans la mécanique bien huilée des jours, de bien dommageables grains de sable. Ce n’était rien de moins que la folie, avec son visage cireux, son nez en forme de crochet, son pourpoint à pointes, son coq juché sur le pain de sucre de la tête, son sceptre d’où sortait, toutes fesses à l’air, un homoncule qui semblait promis au gibet. Incise – La folie, cet improbable dont, jamais l’on ne pense devoir faire un jour l’expérience. Tout va si bien dans la suite ordonnée du temps. « Comment va le monde, Môssieu ? Il tourne Môssieu » et vogue la galère, on met sa tête sous son aile de gallinacée et l’on fonce, bec en avant, cueillir les grains de sa sustentation animale. Oui, « animale », instinctive, si proche d’une simple mécanique que l’on penserait à la marche en avant de quelque automate. On fouit le sol de sa corne outrecuidante, on extirpe les vers, on se soucie peu des congénères contigus, on avance dans le temps avec l’inconscience qui sied au nourrissage du corps, non au métabolisme de l’âme. C’est si rassurant de se sentir protégé à l’abri de sa forteresse de plumes, d’emplir son jabot des gloires terrestres et de ne jamais relever la tête vers le ciel, là où un début de sens pourrait faire sa gerbe d’étincelles. Et pourtant, dans le lumignon étroit de sa conscience de volatile, un doute cartésien s’introduit « je doute, donc je pense, donc je suis », cette perdition en abyme de la pensée ouvrant précisément la faille par laquelle introduire le vent acide de la folie. Car, si l’on est volatile penché laborieusement sur sa quête têtue de fouissement, on n’en est pas moins relié à la nasse étroite de l’animalité, à sa besogneuse nécessité de vivre à défaut de pouvoir exister. Et, voyez-vous, cette métaphore de bec et de plumes pourrait trouver sa parfaite coïncidence dans la vie abyssale du poulpe, dans sa progression à bas bruit dans les fosses marines. Logé au sein de sa dentelle gélatineuse, le poulpe semble donc à l’abri de tout ce qui pourrait être fâcheux, de tout ce qui pourrait faire se retourner le destin contre cet aimable habitant des eaux paisibles. Mais, imaginez un instant, qu’à l’instar de ce bon Saturne se rasant devant son miroir, survienne un accroc, des tentacules pris dans une faille et ne pouvant s’en extraire. Alors le poulpe n’a d’autre solution que de tirer vers soi ce qui lui appartient encore comme l’un de ses prédicats les plus visibles. Et c’est alors que se produit l’irréparable. Et c’est alors que la calotte se retourne, étalant au plein jour les viscères qui, jusqu’alors dormaient au sein de la forêt pluviale, de la mangrove de l’inconscient. Et voici que le poulpe est devenu fou, et voici que le monde qui lui était extérieur, pareil à un satellite perdu dans le lointain cosmos, ce satellite a pris possession de lui, qui ne le quittera plus, fera ses révolutions urticantes, ses rhétoriques ignées et, désormais, il n’y aura plus place que pour un temps de désolation pris dans les mailles de l’aporie. C’est cela la folie, le surgissement du dehors dans le dedans et plus rien n’est alors visible. Donc Saturne avait perdu son jouet, le Temps, et les aiguilles, dans son Echoppe verte, avaient commencé leur sabbat pléthorique, remontant vers l’origine avec des bruits d’hélices, fuyant vers l’avenir avec leurs sifflements de crotales. Les poids des comtoises jouaient les ascenseurs déments, montant et descendant sans ordre bien déterminé. Les sabliers coulaient vers le zénith et Saturne, fasciné, regardait pendant de longues heures cette manière d’harmonie universelle qui avait subitement inversé les paradigmes de sa façon d’apparaître. On l’aura compris, l’un des hobbies de l’impétrant temporel était devenu la course à pied sur les rives de l’Avenue de Tuville - petit short couleur crête de coq sur ses jambes maigrelettes, marcel haut levé sur le rythme cadencé des bras - au milieu des signaux de sioux des fumées des noires limousines des Mortuaires. Tout esprit épris d’une juste saisie des choses aura compris que cette activité récurrente tenait lieu, pour Saturne, d’une mise en ordre du chaos afin qu’en résultât un possible cosmos. La scansion de la marche se substituant à l’habituelle et rassurante scansion du Temps, à l’habile architecture orthogonale de la Raison. Malheureusement c’était sans compter sur la générosité de ses congénères, lesquels, sa compagne en premier, prirent la poudre d’escampette, aussi bien que ses clients qui lui préférèrent les montres plaquées d’insuffisance du petit Supermarché qui avait poussé en périphérie de Tuville, précisément dans l’orbe du cimetière aux futurs cyprès-chandelles. Saturne passait de longues heures, loupe vissée au front, feignant d’explorer la surface brillante des platines, l’éclat rouge des rubis, les enjambements complexes des ponts, les girations des roues d’acier, les emboîtements des pignons, les crénelures des remontoirs, les oscillations des rotors, les compressions des ressorts des barillets, les va-et-vient des balanciers, le dépliement des spirales. Mais, en réalité, ce que Saturne observait, c’était la progression de sa propre décrépitude, l’affolement des rouages, les mouvements délétères des secondes prises de démence. Il ne vivait plus qu’à l’ombre de lui-même, dans la nasse étroite de l’incompréhension des hommes, livré à une solitude grandissante dont personne, pas même les chiens perdus, ne paraissaient vouloir supporter le terrible fardeau. Cependant, tout autour, tout allait à vau-l’eau, comme si la folie foncière qui s’était emparée de l’horloger - il penchait vers le limon, bras tendus vers le sol, dans l’attitude de l’orang-outang -, si sa folie, donc, avait fait tâche d’huile, gagnant peu à peu les silhouettes proches. La Boulangerie décrépissait. Le Point Chaud virait à la glaciation. L’Usine ne crachait guère plus, en guise de scories, que des fumées vénéneuses qui semblaient destinées à occire les quelques Tuvilliens qui s’accrochaient à leur bout de terre comme la peste aux pauvres hères dans le corridor fastueux des prodigalités médiévales. Le crassier, ayant cru et embelli, il fallait enjamber quantité d’immondices afin de se frayer un chemin pour aller chez la Manucure ou bien au Salon de Beauté. Car, encore, quelques rares spécimens s’offraient le luxe ou bien ce qui en tenait lieu mais constituait, en vérité, la plus piètre des comédies qui fût. Ces bienheureux, autrement dénommés « Mortuaires » roulaient dans des carrosses hauts sur pattes, aux larges roues qui écrasaient indifféremment, chats, vers de terre, mais aussi bien des pauvres diables qui n’auraient pas eu la décence de s’écarter devant leurs nobles calandres sur lesquelles l’on pouvait, sans grand risque de se tromper, voir figurer les symboles d’une prétendue royauté : soit une étoile à trois branches lançant vers le ciel ses rayons tubéreux ; soit quatre cercles enlacés dans un essai de mimétisme olympique ; soit un damier bleu et blanc faisant signe vers un possible « échec et mat » à l’encontre de tous ceux qui oseraient s’approcher du royaume des Nantis. Pour faire simple, « c’était à gerber » comme aurait dit Grand-Père William (G.P.W. pour les intimes), qui était communiste jusqu’au bout des ongles, pelles qu’il curait avec la pointe d’un Opinel, Opinel qu’aussi bien il aurait pu planter entre les omoplates poudrées des Grandes Bringues qui prenaient place dans les ci-devant carrosses, Grandes Bringues qu’on nommait « les Huppées », n’ayant des magnifiques huppes - le Simorgh sacré des anciens Iraniens -, ni la sobre élégance, ni la distinction, tant leur inconséquence majuscule les contraignait à vivre dans leur sac de peau lissée d’orgueil et d’égoïsme. D’ailleurs les Mortuaires ne regardaient du monde que leur propre nombril, les hautes vitres teintées les protégeant des regards indiscrets, surtout ceux des pauvres qui auraient pu leur instiller la dysenterie ou le sida, on ne sait jamais avec les intentions mauvaises et les envies outrecuidantes. Voyez-vous, le tableau n’était guère reluisant à Tuville, simple microcosme, par ailleurs, du grand macrocosme du monde où s’agitaient pareillement, comme dans un immense miroir, les simagrées de l’immense et toujours renouvelée commedia dell’arte. Il y avait toujours, dans les allées singulières de la Terre, la race des seigneurs, des maîtres, des serfs, des vicieux et des coquins, des vertueux, des fripouilles et des hommes au grand cœur. Il y avait les Zannis, ces valets du petit peuple ; les bagarreurs à la façon de Scaramouche ; les fourbes tels Brighella, l’aubergiste ; les vieux barbons amoureux des filles en fleurs ; il y avait la cruauté et les mensonges de Polichinelle, il y avait les hommes et leurs travers ; il y avait les hommes et leur générosité. Mais cette dernière, la générosité, s’était développée d’une manière inversement proportionnelle à ceux-là, les travers, et tout ceci donnait un étrange cocktail dont la propension à une vision égotiste du monde atteignait un accroissement exponentiel. Si bien que les Futés - entendez ceux qui réfléchissaient un peu au-delà de leur nez, fût-il cyranesque et s’ingéniaient à regarder dans le miroir d’une éthique -, les Futés donc s’illustraient au même titre que l’invention du bon Docteur Hahnemann, à savoir d’une manière homéopathique. Quant aux humanistes, eh bien, il n’en restait plus qu’UN SEUL exemplaire qu’on eût pu, aussi bien, ranger dans les bocaux de verre du pavillon des Arts et Métiers, étalon de la beauté humaine dont la sublime Renaissance avait permis l’efflorescence. Voilà ce que des siècles d’incurie avaient fait de la dimension anthropologique. Il ne restait plus, maintenant, qu’à se baisser sur le sol de poussière, parmi les gravats et autres détritus et cueillir, du bout des doigts, les fragments qui demeuraient. Tâche harassante d’archéologue rassemblant les débris de ce qui fut une brillante civilisation, dont il ne restait plus qu’une hypothétique et tremblante mémoire. Les Mortuaires qui avaient mystérieusement surnagé au-dessus des miasmes au prix de leurs bourses pléthoriques et des soins constants dont ils étaient entourés, les Mortuaires donc et leurs Huppées aux escarpins vernis de suffisance ne descendaient même plus de leurs berlines noires aux museaux hérétiques plein de hargne, regardant du haut de leurs marchepieds chromés le « bon petit peuple » faire ses derniers soubresauts dans la fange des laissés pour solde de tous comptes. Eussent-ils mis le pied à terre et voilà que les maladies des miséreux, leur incongruité à s’accrocher à la vie, la folie de Saturne, sans nul doute, toute cette laborieuse fange se fût ingéniée à s’invaginer au profond de leurs corps de soie et d’organdi, remontant par la bonde rectale, s’étalant en larges fleuves dans les cannelures de leurs intestins, faisant leur raz-de-marée dans la conque de l’estomac, gagnant le corridor de leur pharynx avant de corseter l’indigente matière grise dont leurs circonvolutions bourgeoises étaient la figure de proue avancée d’une totale inaptitude à comprendre l’univers, le mouvement des astres, et, surtout, les complexités de l’âme. Ces Mortuaires, ces Huppées, morts-vivants avant d’avoir rien compris à la beauté d’exister paradaient comme des Matamores du haut de leur Bêtise Majuscule et il semblait qu’on avait atteint là, un point de non-retour. Décidemment il n’y avait plus rien à espérer de cette engeance et même le sentiment le plus religieux, la plus pure des philanthropies se serait échouée sur le rivage de leur inconsistance notoire. Une paramécie pensait davantage que toute leur cohorte réunie ! Incise - Mais, pendant que je dissertais sur les heurs et malheurs des Existants dont l’admirable Montaigne disait : « Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition » ; vous progressiez dans la lecture de Bazaar, ne vous apercevant certainement pas que le fait de se connaître est la chose la plus difficile qui soit ; nous sommes tellement indulgents envers nous-mêmes et si facilement procureurs des autres. A commencer par moi-même qui porte, sans doute en aurez-vous été alertés, un jugement bien sévère sur les aléas de la destinée humaine. Peu importe, « qui aime bien châtie bien » et l’on n’est enclin à la sévérité qu’avec ceux auxquels on accorde quelque crédit, ces derniers fussent-ils débiteurs de vérités et peu enclins à honorer les dettes de l’altérité véritable. Peu importe, il fallait grossir le trait, ne pas recourir à la taille-douce, mais graver au burin, inciser à l’eau-forte, attaquer à l’acide afin que se puissent dégager quelques travers comme dans les magnifiques caricatures de Daumier ou bien la merveilleuse galerie de portraits taillés à même la société par le très observateur Toulouse-Lautrec. Donc, appuyé au chambranle de votre fenêtre, juste au-dessus de l’Avenue de Tuville, un fin grésil d’hiver poudre les vitres, si bien que votre vue est floue, à la manière des visions des peintres impressionnistes. Vous lisez les dernières lignes de l’ouvrage de Stephen King, au moment où la petite et paisible ville de Castle Rock, transformée en chaudron du diable par la volonté d’un seul homme Leland Gaunt - mais est-ce seulement un homme ou bien cet espèce de démiurge fou dont l’auteur se sert pour dresser un portrait sans concession de ses semblables ? -, donc à l’instant où se produit le cataclysme final, métaphore hyperbolique d’une eschatologie portée au comble de ce que pourrait être une « justice », fût-elle divine, de nature transcendante, à proprement parler incompréhensible. L’auteur, donc, se servant habilement, d’une manière quasi-perverse, du bras de l’homme afin qu’il procède, lui-même, à sa propre extinction. Et voilà ce que vous voyez de Tuville-Castle Rock, genre de Rome livrée au feu du tyran Néron : «Rares furent les habitants de Castle Rock qui prirent l’explosion pour un coup de tonnerre ; celui-ci roulait dans le ciel comme de l’artillerie lourde, celle-là ressembla plutôt à un titanesque coup de fusil. La partie sud du vieux pont bâtie non en étain mais en ferrailles rouillées, décolla de la rive sur une boule de feu aplatie. Elle s’éleva à trois ou quatre mètres, se transforma en une rampe légèrement inclinée et retomba dans un vacarme de béton qui se rompt et de métal qui vole en éclats. La partie nord se tordit, se détacha du reste et s’affaissa de travers dans le cours d’eau qui débitait ses flots à plein régime. La partie sud vint se caler contre l’orme frappé peu avant par la foudre.» Acte III - Castle Rock : le chaos. Le bruit que vous venez d’entendre depuis votre chambre, vous l’avez clairement perçu à défaut de pouvoir l’identifier car le givre colle au carreau et, de l’Avenue de Tuville, vous ne percevez qu’une image infiniment brouillée, comme si elle apparaissait sur la vitre de ces chromos anciens, genres d’hallucinations venues d’un temps ancien, presque immémorial. Eh bien ce bruit, s’il n’est pas de la nature du sabotage, comme dans « Bazaar », n’en est pas moins redoutable, il n’en perce pas moins la carapace du corps avant de se ficher au creux de l’âme où il fera, pour l’éternité, ses tourbillons urticants. Et pas seulement chez les Futés, mais aussi bien dans la conscience des Huppées, dans l’esprit des Mortuaires. Car, à défaut d’être disponibles aux autres, pour autant ils ne sauraient les biffer du revers du regard. On ne réduit pas au néant si facilement celui qui vous fait face, fût-il aussi inapparent que la bise du nord au-dessus de la banquise. Devant l’Echoppe verte si bien harmonisée avec l’hébétude du jour, une forme est à terre - c’est sa chute qui s’est fait entendre, comme un coup de semonce dans l’air tendu comme un schiste -, forme dont on ne sait si elle est celle d’un vieux vêtement, d’un sac que quelqu’un aurait égaré ou bien, tout simplement, une forme humaine gisant sur le trottoir. Sur l’Avenue, dans le jour terne, des existants ont traversé l’espace, pliés dans la carlingue de leurs vêtures. Des automobiles ont sillonné la rue de leur rumeur de pluie, certaines modestes, d’autres imposantes, aux vitres gravement teintées, dont on peut supposer qu’elles abritaient derrière leur enceintes anonymes des Mortuaires aux bottines cirées, des Huppées flottant dans des nuages de patchouli et de rose antique. Une musique douce devait monter des batteries de haut-parleurs disposés le long des banquettes de cuir, alors que la gaine de soie des longues jambes faisait sa « petite musique de nuit ». Sur le trottoir, depuis quelques minutes, l’homme gît et, parfois, on le voit se débattre, gesticuler, griffer l’air comme le ferait un lucane ayant chuté sur le dos. La bouche étirée, à la manière de celle de la carpe koï, cherche l’air en de rapides goulées, alors que l’air froid gagne l’antre de la gorge avec ses lancinants coups de sabre. La lutte est inégale, le frimas trop vif, le corps trop faible, le ventre trop vide, la tête trop désertée et c’est comme si un étrange et fragile animal, une vigogne par exemple, se débattait parmi les lacis glacés des plateaux andins, seule, ses congénères l’ayant abandonné à un sort qui ne saurait durer. Des hommes embrumés sont sortis de la Boulangerie, un cache-nez dissimulant jusqu’à leur identité. Du Point Chaud sont également sortis des quidams baissant la tête comme s’ils avaient été endeuillés. Aujourd’hui, sous les meutes du vent, sous les giclures du ciel gris, dans les ornières urbaines, parmi les obligations des vivants de veiller à soi, de préserver la nasse de leur chair, le liquide chaud de leur sang, les gens se sont hâtés, accélérant le pas, appuyant sur la pédale de leur forteresse de métal. La vie est si rude sous ces climats délétères en ce début du XXI° siècle ! Alors il faut se dépêcher de vivre, alors il faut regarder devant soi, se méfier de son ombre, ne pas dévier de sa trajectoire, un Destin est si vite arrivé qui vous plante ses dents de vampire au mitan du dos avec deux rigoles carmin qui font comme deux tresses sur le tablier d’une petite Irlandaise. Et après c’est votre enterrement avec des gens qui feignent de pleurer parce que c’est plus correct d’être triste avec un mort. Alors, comme on a peur de mourir, on fuit, on marche de travers, comme les crabes, une pince levée au cas où et on se dissimule entre les racines des palétuviers, au creux de la mangrove et on fait le défunt pour l’éternité. Au fait, peut-être que tous les quidams qui ont traversé l’asphalte de Tuville ne l’ont pas vu s’effondrer Saturne, ne l’ont pas vu gésir longuement sur le gris du trottoir et agiter ses pattes d’araignée comme des sémaphores pour dire la douleur, pour signifier la souffrance et faire signe en direction d’une fin proche. Non, sans doute personne ne l’a-t-il vu. Il est tombé comme tombe le grésil, sans bruit, fondant lentement à l’abri des regards. Mais, heureusement, alors que l’horloger, ou bien ce qu’il en restait, se battait avec son bout de trottoir, un bruit croquignol s’est manifesté dans le virage avant l’Avenue. Un doux ronron de 2 CV avec son capot en tôle ondulé, sa toile grise percée de trous, ses ailes pareilles aux joues d’un enfant boudeur. Dans la 2 CV, l’Humaniste, LE SEUL exemplaire de Tuville et des environs, avec sa barbe bon enfant, ses vêtements usagés, ses yeux rieurs et son coffre empli de livres, de vieilles cartes postales et d’imprimés de toutes sortes. D’un seul coup, d’un seul, l’Humaniste a vu l’homme à terre, Saturne que le Temps semblait avoir terrassé pour l’éternité. Les freins de la vieille guimbarde ont grincé. L’humaniste s’est précipité auprès du naufragé que la petite ville semblait vouloir remettre à son Destin. Saturne était sonné, assis sur son arrière-train, incapable de fournir l’impulsion qui lui aurait permis de se relever. Sa casquette calamistrée gisait sur le sol, un vieux cabas en toile cirée à moitié ouvert au fond duquel se devinait une promesse de repas frugal. Apercevant l’Humaniste, Saturne, pris d’un regain de fierté, essayait, en vain, de se redresser, agitant pathétiquement des membres si étiques que l’on se demandait comment ils pouvaient assurer sa locomotion. L’homme balbutia seulement, d’une voix blanche : « Aidez-moi à me relever, s’il vous plaît ! » La tâche n’était guère aisée et les gros godillots sans lacets, les chaussettes d’été qui y trouvaient un refuge bien au-dessus de leur taille, le peu d’habileté physique, la fatigue, l’inanition, le froid étaient autant d’obstacles que l’Humaniste, rompu aux relations altruistes, résolut le temps que Saturne, tant bien que mal, reprenne pied sur cet horizon chamboulé qui était le sien depuis si longtemps qu’il n’en avait plus guère le souvenir. Son crâne dégarni, les quelques cheveux qui le parcouraient à la façon de filets d’eau, les sourcils en broussaille, la barbe de plusieurs jours, les cernes mauves sous les yeux, le cou maigre, le flottement dans les vêtements teintés de terre, tout ceci donnait l’impression d’une vie en partance, d’un chapelet de secondes qui égrenaient leurs derniers grains de buis dans l’air glacé de décembre. Un instant, Saturne s’assit sur le muret usé de son Echoppe, tentant de reprendre pied. Un mince filet de voix : « Merci infiniment. Merci infiniment ». Dans ses yeux gris sans limite, comme une immense reconnaissance, en même temps qu’une infinie tristesse, peut-être une généreuse indulgence en direction de ces hommes distraits qui parcourent en tous sens la planète sans même savoir qu’ils sont hommes. Les seules phrases qu’il avait prononcées, qui lui faisaient l’effet de venir d’un territoire bien au-delà de sa personne. « Merci, je vais aller manger ». L’Humaniste remonta dans sa 2 CV. Le ciel était toujours gris sur Tuville. Saturne poussa la porte vitrée et la clochette tinta avec un bruit de joyeux carillon. Il ouvrit une boîte de sardines, y piqua du bout de son couteau quelques miettes rebelles. Sur le mur, en face de lui, un antique coucou ouvrit sa porte entourée de faux houx et sortit la tête une seule fois, poussant son cri éraillé comme s’il venait de l’éternité. Il était 13 heures sur Tuville, ce jour-là et la neige commençait de tomber.

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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 10:55
L’autre côté du monde.

Sophie ROUSSEAU Sans titre Année: 2012

Technique: aquarelle et encre.

 

   Cela fait des jours, des mois, des années et l’on ne sait plus très bien d’où vient cette blancheur, cette faille du ciel par laquelle on s’absente de soi. On ne sent même plus les contours de son corps, immense flottement qui envahirait l’espace de la mémoire et il y aurait danger à connaître hors de celui qu’on est. Alors on se terre dans le moindre creux, à l’ombre maigre de l’acacia, sous la toile rongée du campement. C’est comme une malédiction venue de très loin, avec ses girations folles et les idées dans la boîte du crâne pareilles à des grappes d’argile, étiques pensées à la recherche d’elles-mêmes. L’immense étoile est au zénith, avec son œil ardent qui brûle tout. Parfois des buissons d’épines prennent feu, spontanément, parfois des vaches usées par la chaleur demeurent plantées sur le sol de latérite comme des outres vides et inutiles. C’est une grande désolation que de vivre dans sa toile de peau semée de vergetures et de n’en point sortir, de ne jamais sentir l’en-dehors des choses, leur naturelle fraîcheur, leur propension à envelopper d’une pellicule fluide qui dirait la mémoire de l’eau, le cercle adouci de l’horizon, la caresse inventive du vent, le surgissement de la source au profond des ombrages. Bleues sont les ombres qui ceignent le front de leurs palmes natives. Rouges sont les flammes qui détruisent les bourgeons de l’intelligence, soudent la langue dans une gangue de silence. Bleues sont les aubes dans la parution du jour. Rouges sont les crépuscules dans cela qui s’immole et disparaît à la puissance du regard, à sa soif de connaître, d’embrasser le monde et de le porter au creux de soi dans la plénitude d’être. Bientôt sera la nuit, bientôt seront les vagues de limon noir et les ramures du rêve ligoteront la conscience, la dissoudront dans la résille dense des incertitudes. Alors, on ne sera plus soi, on sera devenu une mince aventure flottant dans un espace sans nom, dans un temps sans lieu. Jouet parmi la dérive des constellations, sans le savoir, dans une manière de prose pathétique, nos mains hérétiques grifferont l’air de leurs serres étroites et il ne demeurera que le vide et quelques filaments de néant. C’est pourquoi il est si difficile, parfois, de revenir au monde, de se saisir des choses avec naturel, de regarder l’autre avec l’empathie qui devrait gouverner les relations à ceux qui nous font face. Mais nous sommes en avant de nous ou bien en arrière mais rarement dans la coïncidence qui nous montrerait la vérité comme seule voie à emprunter. Alors nous nous égarons plutôt que d’avancer, alors nous demeurons sous la braise du ciel, enveloppés du souffle chaud de l’harmattan et nous attendons que le monde advienne et nous remette à notre destin.

Je me nomme Yuba. Je suis un jeune Touareg parvenu à l’âge nubile. Meshra est le nom de celle qui m’attend afin que la longue lignée des « Hommes bleus » soit assurée, que brille dans l’éther la croix de Tahoua par laquelle notre peuple est présent aux choses, reçoit sa quadrature des quatre horizons et oriente son être en conformité avec ce qui est et doit être. Je viens de me lever avant que les hommes du campement n’étirent leurs membres gourds. Il fait si froid sur la natte posée sur le sol de poussière et ce n’est qu’avec la levée du jour que les choses commencent à s’ordonner, à signifier dans la clarté. Mais l’instant de la pleine lucidité est si vite passé qui fait place à l’implacable torpeur dès que le soleil a entamé sa course arquée et que l’air crépite d’étincelles. C’est pourquoi j’aime « l’heure bleue » - c’est le nom que je lui ai donné -, c’est pourquoi je selle Nyala, ma chamelle blanche, et monte tout en haut de la nacelle flottante et laisse vite, derrière moi, la barrière d’épines qui ceinture les troupeaux de bœufs. C’est un grand bonheur que d’être balancé au rythme immémorial d’une marche alanguie, soucieuse de son rythme, de voir poindre le jour alors que les scarabées dorment à l’abri de leur tunique de cuivre et que les scorpions ont replié leurs dards en signe d’abandon. Les lézards pliés dans les cônes d’ombre perçoivent-ils cette ligne bleue, sinueuse, cette lente oscillation que nous constituons Nyala et moi, pareille à une souple écriture posant son empreinte sur la dalle de sable, cette manière d’alphabet tamasheq voulant dire la rareté de vivre ? Le perçoivent-ils vraiment depuis la pertinence de leur crête hérissée de mille désirs, de mille irisations qui sont la demeure libre de l’exister ?

Maintenant nous dépassons le Puits Bozum, son long balancier fait d’une branche d’acacia, ses courroies de cuir usé, son outre de peau pareille à une antique calebasse, sa gorge ombreuse taillée dans la glaise rouge, son auge extraite d’un tronc d’arbre. Il n’y a pas encore de troupeaux, pas de moutonnement gris attendant de se ressourcer, de boire à même la vie, de sentir cascader dans la galerie du corps ce long ruisseau étincelant qui brille comme mille étoiles. Il y a tellement de légendes racontées sur cette blessure entaillant le sol de son mystère, tant de croyances vives comme la flamme. Il suffit d’écouter, le soir à la veillée, sous la vitre du ciel, résonner les paroles du Vieux Wajir, ce sorcier qui vous emmène bien au-delà de vous-même dans un pays qui n’a pas de nom. Rêver, oui. Mais il faut vite revenir à soi. Demain sera le jour, les éclats blancs sur la peau, les lèvres qui saignent, les yeux gonflés par les assauts de la lumière. Nyala n’a nullement réclamé une halte. Il fait encore frais et les euphorbes s’étoilent d’une légère brume. Tout droit, au-dessus de l’incertitude de l’aube, les lourds massifs de basalte du Tassili. Je mets pied à terre sans prendre la précaution d’entraver les pattes de la chamelle. Nyala, depuis cette manière d’intuition animale, comprend ce que je viens chercher, ici, dans la l’immense citadelle de pierre. Mon âme. Oui, mon âme et celle de mon peuple que ces roches géantes abritent de la curiosité du monde.

Yuba est entré dans le vaste sanctuaire où dorment les idoles d’ocre et de sanguine, les signes gravés sur les parois avant même que la conscience des hommes ne fasse ses gerbes de feu, seulement des braises en voie de s’accomplir, seulement les prémices de l’art et la transcendance du geste sur la lourdeur des choses. Yuba est fasciné par ce peuple d’images, par ce carrousel qui, jamais, ne manque de s’animer lorsqu’il a franchi l’arche de pierre où se dissimule la merveille. C’est alors être au bord d’un rêve, un pied dans la réalité, un autre plus loin, là où aucun pas humain n’a encore osé s’aventurer. Là, l’imaginaire s’étoile de mille chemins étincelants, là l’esprit ouvre ses rémiges à l’infini du monde. Peu à peu, le peuple pariétal s’auréole de gloire. C’est, d’abord, un mouvement imperceptible, le flottement d’une eau parmi les cheveux des algues. Puis la caravane se met en marche afin que tout signifie dans la beauté. Ce sont les rhinocéros qui sont en tête, cornes tendues vers le ciel comme pour dire l’urgence d’exister, de jeter leur semence dans toutes les directions de l’espace. Leurs architectures de peau grise se balancent avec la lourdeur naturelle qui sied à une sagesse en acte. Pourquoi courir alors que le sol renvoie les échos de la présence sur terre, affirme la toute puissance, la volonté d’ancrer dans l’argile un parcours marqué à l’encre du destin ? Suivent les phacochères aux crins hirsutes, aux défenses torturées, aux sabots plantés dans la poussière avec la hargne de cerner un territoire et d’y demeurer. Vivre, c’est cela aussi, préserver son aire et y inscrire sa trace à la manière d’une calligraphie. Les hippopotames sont présents, avec leurs yeux ronds, leurs courtes oreilles, leurs ongles plantés dans l’eau boueuse. Masses diluviennes à peine sorties du rocher mais disant, déjà, le règne animal, son lexique de peau et de violence, la cadence du rut, la généalogie à instaurer afin de demeurer visibles. Et les girafes aux cous immenses pareilles à l’efflorescence d’une vérité située bien au-dessus des contingences ordinaires. Quel bonheur de les voir dresser le damier de leurs anatomies en direction des acacias, d’en prélever les feuilles, les délicates épines, de les regarder se hausser tout en haut de leurs naturelles échasses et l’élégance est là qui fait ses élévations, ses subtiles effractions dans l’air qui vibre comme un cristal. Et comment ne pas aimer la silhouette étonnante du bubale, sa tête si semblable à celles des chèvres qui habitent l’enclos d’épines, tout là-bas, sous la garde attentive de Meshra ? Comment ne pas s’émerveiller des cornes torsadées, de la couleur de glaise de leurs robes, de leurs pattes si fines, de leurs oreilles lancéolées recueillant les bruits de la savane ? Comment ?

Yuba est là, sur la pointe des pieds, le corps tendu vers ce miracle de la parution. Alors il n’y a plus de brûlure, plus de troupeau étique, plus d’eau tarie dans les rigoles assoiffées des acequias. Seulement le lent balancement de la savane sous l’air tendu comme une soie. Seulement les points d’eau où s’abreuvent les bêtes. Seulement le ciel avec ses longues coulures bleues, le chapelet des lacs, les clairs ruisseaux faisant leur chant à l’ombre des talus herbeux. Le jeune berger pourrait demeurer là indéfiniment, parmi les cuirasses des pachydermes, le susurrement des oueds dans leurs lits, la lueur des marais sous les assauts de la lumière. Mais le campement est là-bas, derrière l’horizon plat, derrière les meutes de poussière rouge, le campement dans lequel repose le destin de son peuple comme une ligne à écrire, à ne pas interrompre. Nyala a déjà compris que la trêve est achevée, qu’il faut à nouveau se disposer à cet éternel balancement, à cette marche chaloupée qui dit la grande fatigue des hommes, leur lassitude sous le ciel limé de chaleur. Yuba a posé son pied nu sur l’encolure de la chamelle, il la stimule par de petits sons gutturaux qui sortent de sa gorge semblables au raclement de la corde dans la gorge d’un puits. Et, bientôt, c’est le puits Bozum et son balancier planté dans la braise céleste. Yuba fait halte, prélève un peu d’eau boueuse dans la gourde de peau, la fait couler dans l’écuelle de bois alors que Nyala l’aspire avec un bruit de forge. Puis, soudain, c’est comme une écume qui surgit de l’espace, aspire la chamelle, la fait ressembler au moutonnement des nuages avant que l’orage ne s’annonce. Dans l’antre déserté de son corps habité de chaleur, Yuba sent comme une pliure d’air plus frais, une manière de limon qui glisse en lui, l’invite à un voyage au-dedans de lui-même.

Autour de moi je sens la gorge du puits comme une tunique lisse, un canal sans fin m’attirant vers quelque prodige. Au fond, tout au fond, vibre l’œil à la manière d’un disque d’argent qui tournerait sans fin avec des reflets d’éternité. Ici est la pure fraîcheur qui enveloppe et ressource selon soi. Plus rien d’autre que cette fusion et le sentiment d’exister sans limite. Le bleu est au fond qui appelle. Le bleu est au fond qui vibre et fait signe vers un autre monde. Soudain, tout semble s’ouvrir et faire sens jusqu’à un genre de vertige. Dans le tube de terre glissent les longues racines blanches que mes jambes connaissent dans la similitude. Mes jambes sont des racines qui veulent plonger dans un savoir infini. Dire le bleu du ciel, le bleu où nagent les oiseaux le long de leurs ailes éployées, dire les diagonales d’air qui les portent là où s’inscrivent les songes immenses. Dire le bleu de l’océan, ses vagues qui dérivent vers le large horizon et les hommes qui naviguent sur des coques de bois aux voiles gonflées d’écume. C’est une émotion nouvelle, la survenue d’un territoire inconnu. Moi, Yuba, dont le corps est desséché comme le tubercule enfoui dans la lourdeur de la terre, voici que, soudain, je me sens appartenir au peuple des eaux libres qui ruissellent jusqu’au socle du monde. Est-ce moi qui descends vers lui ? Est-ce lui qui vient à ma rencontre ? Je suis à la source, si près du crépitement des gouttes d’eau que je les sens sourdre de ma peau, étrange rosée qui diffuse vers tout ce qui est au-delà de ma conscience. Je suis ruisselet sous l’arche souple des aulnes. Je suis bientôt rivière que de minces affluents rencontrent dans le bruissement indistinct des roselières. Je suis estuaire où nagent les palmes larges de la flore aquatique. Je suis galet lissé de lumière qui renvoie vers le ciel un peu de la clarté qu’il a amassée dans l’intimité de ses grains.

L’autre côté du monde.

Le jeune Touareg est maintenant parvenu à l’extrême limite de soi et c’est une étrange figure de proue qu’il lance dans l’espace, en direction des territoires illimités de la pensée. Sous la voilure de son vaisseau de plumes - il se confond si bien avec le peuple des oiseaux -, il aperçoit les masses sombres des rochers, leurs échancrures avançant sur les eaux lisses de la mer, l’immense plateau liquide couleur d’azur s’inclinant vers l’horizon courbe, les caravanes des nuages comme des glacis, des estompes venant dire l’impermanence des choses. Mais de cela, cette possible disparition, cet abîme à venir, Yuba n’est nullement affecté. Il y a trop de prodige à faire entrer dans l’ornière des yeux, à loger dans l’étui de peau si semblable à un ancien parchemin. Il y a tellement de couleurs disponibles, vacantes qui font leur doux bruit de crécelle en arrière du front ; qui font leurs vagues et leurs remous sur la falaise de la poitrine, leurs tourbillons dans l’anse fermée de l’ombilic, leurs cascades sur la corniche du bassin, leurs longs écoulements sur l’amphore des hanches, leurs pertes liquidiennes le long du pilier des jambes. Et, au loin, comme au travers d’une brume native, ce sont les dents, les hachures, les bulles, les théories de lignes et de points, les infinies nuances des seigneurs du Nord, ces immenses glaciers aux couleurs variant selon la courbure du jour, l’avancement de l’heure, la présence du soleil, l’évanescence des écharpes d’eau en suspension dans l’air. Toute une myriade de bleus, toute une symphonie ne trouvant jamais son achèvement si ce n’est dans la chape nocturne et encore nul ne sait s’ils ne demeurent éclairés de l’intérieur, avec des effervescences, des filaments, des étoiles diffusant dans leurs galeries de cristal. Yuba, fils du Tassili, habitué aux teintes sourdes, ferrugineuses, aux éclaboussures de sang, aux jaillissements de feu, aux rivières de latérite, aux branches brûlées, aux ocres puissants, aux sanguines, à tout un clavier d’émotions terrestres, le voici remis au ciel, à la mer, aux glaciers, à la vastitude sans fin. C’est, tout autour de lui, une immense palette aux teintes douces comme le miroir des lacs, des infinités de bleus comme dans les rêves, les ailes de céladon de l’argus, la gorge phosphorescente du caméléon, les reflets métalliques du colibri, la lumière d’aquarium de la turquoise, celle d’aube à peine levé du chrysocolle, celle outremer des lapis-lazuli, celle vitreuse de l’aigue-marine, celle à peine apparente de la Pierre de Lune. Mais aussi l’indéfinissable avant que le jour ne paraisse, le frôlement du khôl sur le cercle de la paupière, la profondeur de l’iris de l’amante, les draperies des aurores boréales, les ciels des peintres lorsque leur âme incline au doute ou bien vibre sous l’effet de la nostalgie, ploie sous l’aile de la mélancolie. Ici, aux confins du monde, tout près des pôles à l’attrait magnétique, c’est une féerie, une constante métamorphose, une fusion du temps en abyme, comme une involution vers ce qui était fondement, origine, pure vérité dans le premier éclat du paraître.

Ce bleu magique, c’est le même que cet indigo qui coule dans les veines de Yuba, de son peuple, depuis que les nomades poussent leurs troupeaux de laine sur les chemins de poussière. Le bleu, cette merveille venue dire aux hommes le bonheur d’exister auprès des lacs aux eaux lentes, sur les rivages marins semés de goélands, dans le creux des sources où se reflètent les rumeurs des frondaisons. Mais, dans le jeune âge qui est le sien, le pâtre nubile sait que toutes les couleurs sont égales, qu’aucune ne domine l’autre. Rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet, les teintes de l’arc-en-ciel n’apparaissent qu’à être dissociées par le prisme de la vue, être analysées par le scalpel de l’intellect. En vérité, il n’y a pas de séparation, pas plus qu’il n’y a de césure de l’espace, du temps, des peuples, des pays. L’homme ne crée de catégories qu’à tenter de saisir des formes, de leur donner un contenu, de les enclore dans l’enceinte d’une possible compréhension. C’est ce que pense Yuba à défaut de pouvoir le formuler d’une façon claire, le cerner seulement à la grâce de l’intuition. Par exemple, il sait que le bleu et le rouge sont indissociables, qu’ils sont l’avers et le revers d’une même médaille dont la conscience de l’homme constitue la carnèle signifiante, l’essai de synthétiser le réel. Tout uni dans la graine compacte de l’exister.

Le rouge de ce côté-ci du monde, les plateaux de latérite, les signes couleur de sanguine incisant les roches du tassili : le REEL.

Le bleu de l’autre côté du monde, les immenses étendues des océans, les dérives des banquises, les ivoires sculptés des Inuits : le REVE.

Il est temps, maintenant, de remonter le cours du temps, de hisser son corps souple dans le tube de glaise pareil à celui de la nutrition, de rétablir le métabolisme initial, de faire des paliers, des haltes, de ménager des pauses comme si, revêtu d’un scaphandre, l’on venait des abysses marines. Bientôt l’espace couleur de pain brûlé fera ses cercles, ses fuligineux ondoiements. Bientôt, sur la géographie de peau s’étoilera une mince rosée venant dire la vie nomade, sa rigueur, la soif collée au palais, la douleur d’épines s’incrustant dans l’argile des talons, le balancement de Nyala dans les brumes grises préparant le crépuscule, bientôt la nuit et l’infini tumulte des étoiles.

Ma chamelle est revenue de ses rêves d’ouate. Elle m’a prêté la nacelle de ses flancs étroits, ses deux bosses où s’insère l’encoche de la grande selle touareg avec son bouclier vert surmonté de sa bobèche de bronze, avec sa poupe aux trois branches régulières. Au loin sont les campements, leurs flottements qui font penser à des voiles marines perdues dans un brouillard solaire. Je cligne des yeux. Mes sclérotiques s’étirent, mes paupières s’allongent comme celles des félins pour ne laisser passer qu’une lame de lumière. C’est comme de revenir d’un très long sommeil et de disposer sa vue à cela qui, bientôt, s’inscrira dans la clarté, parfois dans l’incision de l’âme. Mais je sais que dans cette décroissance du jour, dans cette meute sanguine embrassant l’horizon pointe une mince lueur, une simple flamme couleur d’indigo. Meshra, celle qui m’est destinée, m’attend sous le linge de bure ocre. Son visage est entouré du tagelmust bleu, ses lèvres sont peintes en bleu aussi. Elle porte trois signes d’encre sur la chute du menton. Au cou, elle a mis la croix d’Agadez aux quatre branches qui indiquent au peuple voyageur les quatre directions de l’espace, peut-être un signe du croisement du destin. L’air est moins tendu maintenant et la chamelle respire, dilatant ses flancs comme une baudruche. Le Puits Bozum n’est plus qu’un lointain sémaphore, vague gesticulation dans les replis du lointain, là où dorment les battements du songe. J’aperçois, au travers des résilles de branches, les zébus bororoojis, leurs cornes en forme de lyre, les écheveaux de laine grise des moutons, les toiles couleur d’ardoise des ânes. Je mets pied à terre, dispose une écuelle que je remplis d’une eau mousseuse, brune, eau que Nyala aspire avec un drôle de râle, comme le souffle d’un bonheur immédiat. La toile du campement s’écarte. Ce sont deux ailes de papillon qui y dessinent l’espace de la vie. Les yeux sont si profonds, le bleu si vif. L’autre côté du monde est si proche. L’autre côté du monde est là !

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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 09:53
Jouir - Catherine Cusset.

Source : Gallimard.

4° de couverture.

« Une femme rencontre un homme. Elle ne veut pas lui faire l'amour. Elle a terriblement envie de lui. Elle livre sa vie amoureuse et charnelle, crûment, de A. à Z., de six à trente-deux ans. Avec un désir : que l'histoire ne se répète pas. »

Incipit de l’œuvre.

« Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre mais en saisir l’intensité métaphysique. – Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n’aurait pas été troublée, qu’un jour viendra où nous nous séparerons (et je m’en indigne d’avance), alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres et j’ai un dégoût de moi-même inouï, et une tendresse toute chrétienne pour toi. »

Gustave Flaubert à Louise Colet,

Nuit du samedi au dimanche,

Minuit, 8-9 août 1846.

Présentation sur le site de l’auteur.

« Sous forme d’une mosaïque d’anecdotes sans commentaire, sans analyse et sans introspection, Jouir est le portrait d’une femme d’aujourd’hui et de toutes les formes que peut prendre son désir. C’est moins un livre érotique qu’un livre sur le conflit entre désir et amour, entre la jouissance immédiate et la peur de trahir. »

Commentaires.

Aborder le livre de Catherine Cusset implique, à l’évidence, deux voies aussi inévitables qu’opposées en leur fond. Ou bien on « jouit » du texte d’une manière instinctuelle, ou bien on en « jouit » littérairement. Nous verrons que l’une est exclusive de l’autre. Mais, d’abord il faut analyser le titre, sa forme elliptique, cet infinitif si proche d’un impératif qu’il finirait par se comporter à la manière d’un énoncé performatif. En quelque sorte ce titre agirait comme une simple et directe injonction, laquelle nous requérait de nous installer d’emblée dans une anatomo-physiologie du désir, donc de camper à l’orée de la chambre des amants, là où le peccamineux et le secret fantasmatique rôdent comme des voleurs dans la nuit. Ici nous avons nommé un érotisme proche d’un voyeurisme, le fait littéraire étant, de ce fait, évacué d’une approche adéquate du texte.

Nous saisissons là combien le dessein de l’auteur est dévoyé de son objet même. Si, incontestablement, le livre est parcouru de scènes « osées » - selon le terme aussi conventionnel qu’indigent -, il ne l’est qu’à servir un projet littéraire, celui inscrit en toutes lettres dans le propos liminaire que constitue la lettre de Flaubert à Louise Colet, véritable fil rouge nous conduisant au sein de cela qui est à comprendre et que nous énoncerons selon la thèse suivante : la narratrice, double halluciné de Louise Colet, destine son amour à celui qui, dans l’ouvrage, est pudiquement nommé d’une seule voyelle « I », silhouette de Flaubert lui-même, « amant » insaisissable que l’art a happé, le soustrayant aux contingences amoureuses et aux « affres » de l’amour physique. Il n’y aurait autre chose à « voir », dans cette œuvre, que la mise en exergue d’un sentiment aussi fort qu’inatteignable par définition puisque Louise Colet, au travers de ses multiples amants (au rang desquels on comptera des écrivains célèbres : Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Abel Villemain pour ne citer qu’eux) poursuit la littérature, l’art et, en définitive, l’absolu. Pour y parvenir, ou tenter de le faire, elle utilisera les pouvoirs qui sont les siens, la séduction essentiellement, séduction que refusera Flaubert. L’auteur de « Madame Bovary » est déjà bien au-delà de cette simple réalité physique et sentimentale. Depuis longtemps déjà il a délaissé les rives d’un « réalisme amoureux » pour le transcender et le porter sur les seuls fonts baptismaux recevables à ses yeux, lesquels sont affiliés à l’écriture et à la pratique de cet art exigeant.

Depuis la « crise » vécue par Flaubert, ne lui reste plus comme manifestation physique de l’acte d’amour que cet étroit fétichisme en quoi consistent les pantoufles et le mouchoir de Louise porteur des traces de sang de ses menstrues, fétiche auquel il voue une manière de culte et destine à son activité d’onanisme. Ici, dans cette pratique objectale dans laquelle se devine comme la trace patente d’un sentiment de castration, transparaît cette dimension d’une perte irréversible, même si l’art et le sentiment noble de s’y installer semblent atténuer la rigueur d’une existence somme toute ascétique, coupée de la vie en ses manifestations habituelles. Flaubert, comme il le déclare dans sa lettre du 8-9 août, n’est « pas fait pour jouir » au sens commun. Jouir, oui, mais seulement dans le sentiment esthétique d’une forme à atteindre, cette littérature qui emporte loin au-delà de soi dans la contrée absolue des vérités indépassables.

« Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre mais en saisir l’intensité métaphysique ». Ici se dit le nœud serré autour duquel s’articulent aussi bien les réalités tragiques de Flaubert/Colet, que le jeu en miroir de la Narratrice de « Jouir » et son amant de papier, ce fuyant et irréalisable « I » dont l’homosexualité est le pendant sexuel de l’onanisme de Flaubert. Ces deux pratiques s’instituent en tant qu’impossibilité de la relation amoureuse. D’un côté la « physique » de Colet et de la Narratrice ; de l’autre côté la « métaphysique » de Flaubert et de celui qui est nommé « I ». Entre les deux une césure irréconciliable, comme le sont les deux versants d’une montagne, adret et ubac, chacun existant sous le régime de deux principes contradictoires. Il y a là comme un indépassable, une situation limite que Catherine Cusset traduit dans une langue épurée, simple efficace, allant directement au fait brut. Non celui d’un prétendu « érotisme », - ce gadget moderne -, mais celui, ontologiquement enraciné dans la condition humaine de rencontres impossibles par essence. Bien évidemment, ceci reçoit le nom de « tragique ». Tout comme l’art qui est dépossession de soi afin qu’apparaisse cette part irréductible à l’épiphanie du quotidien. Ecrire est cela même qui s’annonce dès que l’on a renoncé au jeu brillant des apparences pour faire sourdre un sens toujours coalescent à une douleur, une souffrance. « La nuit étoilée » de Van Gogh n’aurait jamais trouvé le subjectile où exprimer sa confondante présence au monde si Vincent n’avait extirpé cette œuvre de ses propres tripes, si son ombilic, ce centre métaphorique, n’avait été mobilisé afin que le métaphysique pût, l’espace d’une toile, trouver son exutoire physique. Car les étoiles ne sont que la trace patente du drame d’exister venant allumer notre conscience à l’aune de ces infimes constellations perdues dans l’outre-mer violent du tableau. Violence contre violence. La perdition de van Gogh contre l’éclair de lucidité, le nôtre, un moment convoqué.

Ce qui est indispensable à comprendre, lisant « Jouir », c’est que le sujet du livre n’est nullement la mise en situation d’un « acte sexuel », mais la mise en forme d’un « acte de langage ». Bien évidemment, il y a plus qu’une nuance. Une lecture attentive des premières lignes du livre nous installe d’emblée dans ce qui s’y dessine et y demeurera tout au long de l’œuvre : réactualiser la tragédie Flaubert/Colet grâce au recours à une « fable » moderne. Cependant rien du classicisme initial n’est évacué. C’est de la même exigence dont il est question, laquelle ressort de la correspondance d’août 1846 : créer une insoutenable tension entre une passion physique exacerbée - pour l’amant du point de vue de Louise ; pour l’objet du point de vue de Gustave -, et une passion qui les dépasse et les remet au drame de leur destin, celle de l’art comme motif toujours hors de portée.

*** Ci-dessous, des extraits de l’œuvre dont le regroupement volontairement thématique voudrait donner à voir les préoccupations essentielles qui s’y font jour.

L’écriture - La littérature -

« Ce serait bon qu’il y ait un autre corps avec moi en travers de cet immense lit, avec lequel je ferais l’amour lentement. Pour cesser d’y penser, je me masturbe. » (…) « Cela, je l’écris à la table d’un restaurant français de cette ville moderne, jeune et dynamique, devant un kir royal. Quand je suis entrée dans le restaurant, j’ai demandé au patron s’il pouvait me donner du papier et un crayon – dans le cas contraire il m’aurait été impossible de rester à cause de cette abrupte envie d’écrire qu’il me fallait satisfaire. Du papier, le patron a eu un peu de mal à en trouver. Il m’a apporté deux longues feuilles qui avaient été pliées en quatre comme un accordéon, blanches d’un côté, et portant de l’autre le nom et le numéro de téléphone du restaurant ainsi qu’un dessin de deux arlequins servant du vin et du fromage, autour desquels courra mon écriture tout à l’heure quand j’aurai rempli le côté blanc de ces deux pages et que me tiendra encore l’envie d’écrire. »

[NB : c’est moi qui souligne.]

« Je suis jalouse des homosexuels, jalouse de mes amis pédés, jalouse de Renaud Camus et d’Hervé Guibert, même si Hervé Guibert est mort. Je les lis et les relis. »

« Je me suis maudite d’avoir été assez stupide et égocentrique pour croire qu’il m’aimerait davantage s’il lisait ce que j’avais écrit … »

« Une nuit je commence à lui écrire, et pendant les jours qui suivent je ne peux plus m’arrêter. »

« B.D. adultes. Je l’ai lue avec ravissement et une passion égalant celle avec laquelle je dévorais à cet âge Balzac ou Dostoïevski. »

« … cinq ou six feuillets de papier bible couverts des deux côtés de sa fine écriture, qui me rappelaient qu’en ce monde je n’étais pas seule. »

« … je lisais une page de La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, toujours la même, racontant un épisode au cours duquel Justine se fait violer de tous côtés par les moines … »

« … quand je l’entends à la radio, avec ses chutes de phrases qui s’enroulent et remontent lentement comme des caresses érotiques alors qu’il parle de Byron ou de Heidegger -, mais cela qu’il aime en moi : l’énergie du désir et de la parole. »

« Je reste plongée dans l’eau chaude et la mousse jusqu’à son réveil, deux ou trois heures plus tard. Je lis La Vie tranquille de Marguerite Duras

Le désir coletien « d’I ». (de Flaubert).

« La décision que j’avais prise juste auparavant de rester distante et charmante, femme mariée qui garde la maîtrise de la situation et qui pourrait avoir une aventure mais dans la légèreté et sans compromettre sa vie, je l’oublie. Je suis suspendue à cette voix. »

« Très vite je me suis mise à tout faire en fonction d’I. dont je ne sais presque rien. Ici, dans cette ville moderne, jeune et dynamique, j’ai envie de voir de l’art parce que j’essaie d’imaginer les yeux d’I. sur cet art. Je vais danser la nuit parce que j’aimerais danser avec lui ; son corps svelte et gracieux, il doit avoir le rythme dans la peau. »

« Le soir, à onze heures et quart, j’ai appelé I. pour m’excuser. Il n’était pas impératif de lui téléphoner mais déjà je ne pouvais plus résister. »

« Je l’ai appelé à une heure du matin, soupçonnant qu’il ne serait pas couché. Puis j’ai essayé tous les quarts d’heures jusqu’à ce que je tombe sur lui à trois heures. Il était surpris. »

La complexion flaubertienne d’I. (l’amour refusé).

« I. a dit qu’avec moi rien ne pouvait être léger. Mais c’est avec lui - entre nous - que rien ne peut être léger. »

« La seule chose qui compte, c’est qu’I. n’est pas là. Puis qu’il est là, enfin, à huit heures, juste avant le début du concert. Il semble content de m’entendre. Il s’excuse de ne pas avoir pu m’appeler comme d’une chose négligeable : il était en courses toute la journée, il avait oublié mon numéro chez sa sœur. »

« Il est dix heures cinq. Le répondeur se déclenche. I. n’est pas là. Il savait que j’allais appeler. Il est sorti pour m’éviter. Il fait partie de ces hommes qui n’ont pas le courage de dire non en face. »

Les deux dernières phrases du livre.

« Ce matin, pendant que je préparais le café, Y. [« L’amant du quotidien »] m’a enlacé par derrière, logeant son sexe au creux de mes fesses et posant ses mains sur mes hanches, content d’avoir joui en moi hier.

Nous allons partir. »

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16 novembre 2014 7 16 /11 /novembre /2014 09:53
La petite Porteuse d’espoir.

Œuvre : Anne-Sophie Gilloen.

Dans ce monde terne et privé de couleurs, dans ce monde de dérision où les choses n’apparaissaient qu’à l’aune de leur capacité à briller et à répandre leurs illusions, dans ce monde clos sur sa bogue d’envie, il y avait, loin des yeux, loin des vitrines, loin des tumultes de la ville, un lieu si discret qu’il ne figurait sur aucune carte et nulle mappemonde n’en traçait les contours. Jamais on ne dessine l’invisible, à savoir l’exactitude à se couler dans la plénitude des choses, à se fondre dans l’inapparent, à faire se confondre son vol de libellule avec l’herbe qui vibre dans la fraîcheur de l’eau. Octavie - c’était son nom - n’avait ni la silhouette étroite de qui veut fouler les tremplins élevés de la mode, ni la distinction et la souple prestance qui permettent de briller dans les salons où se décide le destin de l’univers. Bien au contraire, Octavie était le dessin anonyme que l’on croise cent fois au hasard de ses pérégrinations sans que la mémoire en soit affectée en quelconque manière. Il en est des gens simples comme le vent, on ne les remarque qu’après qu’ils ont disparu, laissant derrière eux l’esquisse d’une impalpable mémoire. Mais, pour autant, ils n’ont pas déserté la Terre. Longtemps encore l’on entend leur respiration glisser le long des arbres, sur la rive fraîche des ruisseaux. Longtemps encore, ils font leur murmure de fontaine.

Octavie, qui parfois aimait à se nommer « O. » simple voyelle arrondie sur l’écran de la bouche, simple fuite de vent dans l’efflorescence de la langue, O., donc, parcourait le monde comme le fait la sterne glissant infiniment sur le toboggan du vent, l’aire libre du songe. O. était une apparition, la respiration du marais parmi le brouillard des tourbières, la chute de la feuille dans le silence d’automne. Et, bien sûr, l’on ne manquera de s’étonner de cette apparence si légère, souple, presque à la limite d’une disparition alors qu’Octavie se laissait percevoir à la manière d’une terre antique, sinon primitive, façon Vénus préhistorique, tant son assise terrestre s’informait sous la figure d’une densité plénière, d’une présence évidente à la face du monde. Elle n’était pas sans laisser penser à ces personnages De Fernando Botéro,

La petite Porteuse d’espoir.

© Fernando Botero, Danseuse à la barre, 2001, Huile sur toile.

Source : Boum ! Bang !

ce peintre colombien dont la magie consistait à faire émerger la grâce de corps pléthoriques - ce que certains nommaient avec pertinence « apologie de l’opulence » -, exemple cette danseuse exhaussant son lourd massif de chair de la surdité tellurique du sol à l’aune d’une pointe extrême que le chausson de danse mettait en valeur, subtil exergue du pur prodige de l’art qui métamorphosait le réel en un genre de rêverie fantastique. La dialectique opérante, la tension induite entre l’idée d’un envol chorégraphique et l’appartenance au lourd principe de la gravitation, tout ceci était affirmé avec tant de naturelle efficacité que le sujet de la peinture se trouvait, à son corps consentant, en lévitation et jamais le voyeur de l’œuvre ne revenait de cet événement inouï de l’absentement des choses à leur pure matérialité. Si le lecteur, la lectrice ont bien saisi le propos du génial Botéro, alors ils seront à même de pénétrer dans le monde secret d’Octavie avec l’aisance qui sied à la perception des choses naturelles.

O. habitait un non-lieu, une gentille utopie dont on aura une idée assez « précise » si, sur l’écran de son mental, l’on projette l’image arrondie d’une colline, l’épaule adoucie de la dune, la fuite blanche du galet, le filet d’eau chutant d’une calcite translucide, la vibration de l’aile du papillon dans l’air cristallin des jours de printemps. On imaginera un village perché sur une falaise grise, des rues tortueuses et pavées de pierres lisses, des écoles aux vitres chaulées, des cours avec des tilleuls vieillissants, des cris d’enfants joyeux, des maisons aux murs de torchis entre des poutres de bois, un chemin de cailloux clairs, le jaillissement d’une source dans la fraîcheur du cresson, un lavoir aux pierres bleues usées par le temps, un four à pain bâti en moellons brûlés, un moulin enjambant une rivière, des feuilles de nénuphar cachant des carpes gonflées d’œufs, un pont aux arches simples, la fuite de la rivière parmi les bancs de sable et le chant des gouttes d’eau dans le lacis des roselières. On imaginera cela et l’on oubliera qu’on est mortel, et l’on oubliera le cours du temps et ses bogues urticantes.

C’est le matin et le jour n’est encore qu’une promesse à l’horizon du ciel. Les villageois, tout juste levés, serrent entre leurs doigts gourds, le bol avec son café noir, brûlant. Dans les maisons, l’air est encore frais qui fait sa rumeur d’insecte. Les idées sont lentes, prises dans la gélatine du rêve, la difficulté à émerger dans l’heure native. Ni inconscients, ni totalement conscients, les hommes, les femmes, flottent dans une espèce de doux vertige, de dérive propice aux fictions, aux fabulations, aux poèmes suspendus, aux proses bientôt incisives qui découperont le monde en demi-vérités, en fausses certitudes. O. glisse sur les pavés avec aussi peu de bruit que le grésil dans l’air gris d’hiver. Sur la tête, elle porte un pichet qu’elle retient de sa main droite. Un fichu brun entoure ses cheveux. Une blouse couleur de terre, un pantalon rehaussé de fins liserés rouges, le bas avec un large empiècement couleur de lagune, ses chaussures inapparentes sous la longueur de la vêture. Comme chaque jour, elle emprunte le chemin qui la conduit près de la rivière. Dans les chaumières, les rideaux s’écartent, tirés par des mains curieuses, des doigts inquisiteurs. Mais que peut donc bien aller chercher O. dans cet étrange pichet qui semble être, au-dessus de sa tête, comme son prolongement naturel, une excroissance de ses idées, peut-être ? Que peut-elle … ???

Les matérialistes disaient : « Elle va chercher de l’or. C’est bien connu, il y a des pépites qui traînent dans le lit de la rivière, parmi les meutes de sable ».

Les inquiets disaient : « Elle va recueillir l’eau de jouvence et elle vivra bien au-delà de la centaine ! »

Les catéchumènes disaient : « C’est l’eau lustrale, l’eau purificatrice, l’eau donatrice du Ciel qu’Octavie va quérir dans la pureté de l’air immaculé ».

Les frustrés disaient : « De la rivière elle rapportera Dieu sait quoi qui la rendra immensément heureuse ! »

Les solitaires disaient : « C’est l’amour qu’elle rencontre au bord de l’eau, qu’elle ramène entre les flancs de son pichet ».

Les hédonistes disaient : « C’est de la joie, comme un ruissellement infini de gouttes pleines ».

Les romantiques disaient : « C’est la lumière du crépuscule au bord d’une mer silencieuse ».

Les alchimistes disaient : « C’est la pierre philosophale ».

Les millénaristes disaient : « C’est la formule secrète qui nous sauvera du naufrage ».

Les existentialistes disaient : « C’est l’essence qui, pour une fois, précédera l’existence ».

Les idéalistes disaient : « C’est l’intelligible fait pure ambroisie ».

Les gens disaient toutes sortes de choses, mais toutes étaient fausses ou bien bancales ou bien entachées d’une incoercible propension à maquiller, sous des apparences trompeuses, la nature même de ce qu’Octavie, du fond de sa simplicité, s’essayait à saisir sans bien savoir quel était l’objet de sa quête quotidienne. Peut-être n’était-ce que l’éternelle duplication d’une habitude, d’un geste qui ne servait à rien, était dépourvu de toute finalité. A la manière d’une eschatologie qui se serait exonérée de son contenu, n’attendant des « fins dernières » que leur récurrente reconduction, non un quelconque salut de l’âme. En réalité un « éternel retour du même » ne se ressourçant qu’à l’aune de sa propre profération. Car, voyez-vous, les hommes, les femmes, tous collés derrière leurs vitres dans l’espoir de débusquer quelque secret juteux, eh bien, tous ces pauvres diables s’escrimaient à faire phosphorer leur matière grise « pour du beurre », dans un vide quasiment sidéral, là même où le vent de l’espoir ne parvenait même plus à faire s’envoler le moindre duvet, la plus insignifiante poussière. Si les scrutateurs s’étaient ingéniés un seul instant à faire l’inventaire de leur propre vacuité, ils se seraient vite aperçus qu’il n’y avait RIEN à chercher, ni en soi-même, ni dans le discret et innocent pichet, ni dans le monde. Car tout était vide, immensément vide et c’était la seule pensée obsessionnelle des existants qui avaient fait naître toute une théorie d’étranges présences et de supposées idées. Entre les flancs de terre du pichet, il n’y avait qu’une simple tension qui les tenait éloignés l’un de l’autre, évitant qu’ils ne s’effondrent. Quant à Octavie elle-même, elle n’était que cette illusion à laquelle leur regard avait donné forme et architecture, couleur et intentions, projets et direction. Elle n’était pas. Elle n’était, tout au plus, que la rencontre des éléments, eau, air, terre, feu, dans les mains d’un habile potier qui en avait façonné l’être, de la même manière que l’on élaborait le sien propre à la force de ses propres désirs.

Car O. n’était la résultante ni d’une pensée calculante cherchant à en établir l’exacte quadrature, ni d’une formule alchimique destinée à en réaliser la quintessence. Les choses étaient bien plus simples que cela. Octavie était « sans pourquoi », tout comme la fameuse rose d’Angelus Silésius :

« La rose est sans pourquoi,

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

elle ne se soucie pas d'elle-même,

elle ne se demande pas si on la voit. »

(Angelus Silesius, Livre I, 289).

Ce qu’était Octavie, aussi bien que la danseuse de Botéro, c’étaient de pures décisions de l’art, des manières d’émanations du Rien, des filigranes de l’absolu qui faisaient leur lointain clignotement, leurs signaux de comètes, leurs constellations éthérés, leur chant d’outre-vie, leur grésillement stellaire. Il n’était que de les regarder, de n’en rien dire, de ne pas s’égarer dans les corsets étroits de la raison raisonnante, les forceps de la conceptualisation. Octavie était « sans pourquoi ». C’est pour cela qu’on l’aimait, c’est pour cela qu’on lui demandait de paraître sous les auspices de sa belle simplicité. Il n’y avait rien à chercher au-delà. Vraiment rien ! Rien !

La petite Porteuse d’espoir.
La petite Porteuse d’espoir.
La petite Porteuse d’espoir.
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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 09:52
Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Source : Wikipédia.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Source : Wikipédia.

De manière à bien percevoir la façon dont les projets architecturaux de Franck Gehry s’insèrent dans le monde contemporain, il faut d’abord interroger le domaine de l’art depuis ses fondements, ensuite la singulière relation au corps humain de l’esthétique au travers des âges, ce qui revient à mettre en perspective les notions cardinales de classique et de moderne. Le corps, l’art antique des Grecs le représentait sous une forme idéale parfaite, sublimement apollinienne, magnificence de la chair faite marbre lisse, pur, à la blancheur virginale. Ces canons seront repris à la Renaissance sous les espèces d’un strict académisme, témoin le célèbre « David » de Michel-Ange, parangon incontesté d’une représentation de la pure beauté, de la perfection faite pierre.

Un saut important dans l’espace et le temps nous conduira au centre de « La danse II » de Matisse, dans un chatoiement de couleurs, la pulpe des chairs, mais surtout, dans le mouvement comme subtil hymne à la vie. D’apollinienne qu’elle était, la vision se fait plus dionysiaque, charnelle, fauve, nous reconduisant à une manière de rituel primitif.

Mais il faudra attendre les années 1900 pour que la métamorphose s’opère, que l’esquisse de la mobilité devienne un thème majeur de la perception du corps. Sous l’influence de la photographie - notamment les chronophotographies d’Etienne Jules Marey -, et des clichés en surimpression décomposant le mouvement, la peinture devient chorégraphie, ce que Marcel Duchamp immortalisera avec son très remarquable « Nu descendant l’escalier n° 2 », dynamique

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Marcel Duchamp, « Nu descendant un escalier ».

Huile sur toile, 1912.

Source : I-MEDIA.

qu’accentueront encore les recherches plastiques d’Umberto Boccioni dans « Formes uniques de la continuité dans l’espace » où le corps pourra acquérir un genre d’autonomie, une étonnante spatialisation en même temps qu’émergera ce qui, d’ordinaire, est irreprésentable, à savoir le processus d’une temporalité. Car si nous prenons acte de notre corps grâce à un schème complexe de sensations, nous demeurons figés, la plupart du temps, dans cette saisie intérieure inconsciente de notre propre procès, qui se nomme intéroceptive par opposition à celle, extéroceptive, davantage tournée vers la prise en compte de notre environnement immédiat. Notre sensibilité est interne et ne laisse rien paraître des différentes postures corporelles par lesquelles nous nous donnons aux autres, au monde, en même temps que nous procédons à notre propre genèse.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

« L'Homme en mouvement ».

(Forme uniche nella continuità dello spazio), 1913.

Umberto Boccioni.

Source : Wikipédia.

Ce qui est surprenant chez Boccioni, c’est la diffusion dans le métal, dans un même élan de parution du thème spatio-temporel dont, depuis Kant, nous savons qu’il constitue les conditions a priori de l’expérience. Sans temps, sans espace, notre sensibilité demeurerait inapparente. Nous sommes pétris de ceci, lignes de fuite et écoulements du temps pareils à des fluides insaisissables qui constituent la quadrature de notre être. C’est dire la fascination, pour l’artiste, d’abord, de procéder à leur mise en exergue, pour l’homme ensuite d’en réaliser l’aperception. La conscience de notre genèse est à ce prix. Mais ce qui est encore plus stimulant intellectuellement parlant, c’est de constater combien l’artiste italien permet de faire le lien entre corps et architecture. Il suffit d’opérer un léger décalage dans le temps pour retrouver ce même souci de traduire l’espace dans une étrange dimension hestio-zoo-anthropomorphe, puisqu’aussi bien se conjoignent dans un même souci d’investir un site unique, l’homme, l’animal et l’habitat qui les regroupe sous une seule forme signifiante synthétique. C’est de ceci dont il est question ans « Cheval + cavalier + maisons » en 1914.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

« Cheval + cavalier + maison ».

Umberto Boccioni (1914 - 1915).

Gouache, huile, collage de papier ,

bois, carton sur cuivre, fer, étain et zinc.

Source : BIZART, BIZART, VOUS AVEZ DIT BIZART ?

Et comment ne pas reconnaître ici, dans cette proposition morphologique polysémique jouant une partition toujours renouvelée de l’espace de l’homme, une préfiguration de ce que seront, en ce début de XXI° siècle, les audaces de Franck Gehry ? Mêmes ruptures de lignes, mêmes conflagrations des droites et des courbes, mêmes emboîtements de volume, mêmes voiles aériens, mêmes mélanges de matériaux, mêmes couleurs si l’on songe aux reflets dorés des plaques de titane de Bilbao. Et, si, dans un effort rapide de la pensée, nous remontons aux sources grecques de l’architecture, au Parthénon et à ses frontons, ses tympans, ses colonnes d’une rigueur tout apollinienne, puis surgissons dans le métal ou bien le verre soumis aux lois de la technologie moderne mises en œuvre par le génial concepteur américain, à sa fantaisie polymorphe, nous nous apercevons que le trajet de l’architecture est rien de moins qu’un calque de l’art en général, de la peinture en particulier que nous placions à l’incipit de l’article. Comme si la suite des civilisations et des œuvres de l’homme ne faisait que figurer le passage du statique au cinétique, de la droite à la courbe, du monosémique au polysémique.

Si, à l’origine, la rhétorique était minimale, économe, discrète, liée de près à l’imitation de la Nature - la mimèsis des anciens Grecs -, voici qu’aujourd’hui elle devient plurielle, inventive, polyphonique, genre de tour de Babel bruissant des rumeurs du monde, de ses agoras pléthoriques, témoignant des nouvelles formes d’urbanisme par lesquelles le génie humain pose son empreinte dans la masse souple de l’exister. Si le temple grec semblait procéder à son propre dépouillement afin de recevoir le dieu et lui remettre l’offrande qui lui était destinée, le temple moderne d’acier et de verre, se saisit des objets qui sont les siens et les fait paraître dans le scintillement de sa parure externe, comme si le dieu, à la place de demeurer dans l’enceinte sacrée et d’y recueillir le lieu propice à son éclosion, se trouvait reporté à l’extérieur dans le prestige de sa parution. Enoncé en termes de hiérophanie, ceci se déclinerait de la façon suivante : cela qui constituait le lieu même d’accueil de la transcendance -le cœur du temple-, se trouve reporté à l’extérieur même de l’édifice, dans une zone de visibilité. Et si nous ramenons cette considération autant spatiale qu’allouée au sacré, à la zone du corps de l’homme, nous pouvons dire que la sensation, d’interne qu’elle était, s’externalise, devient extéroceptive, remise à la sensation périphérique de l’enceinte de peau, alors qu’elle n’était, jusqu’alors, qu’affaire de chair et de sensation intéroceptive. Ce qui voudrait dire, en termes de compréhension générale des phénomènes signifiants, qu’il y a parfaite homologie entre les trois registres du corps, de l’habitat, de l’art. Ils suivraient une unique loi d’évolution, laquelle partant du centre de l’individu, de la maison, de l’œuvre, ne ferait que se déployer progressivement en direction du monde. Comme si le phénomène de transcendance, de libération du néant afin que de l’être apparaisse, s’était soudain inversé au fil du temps, comme le poulpe retourne sa calotte et montre l’intérieur de ses viscères. Peut-être ne s’agit-il que de cela, de témoigner depuis l’intérieur de son corps - son premier logis - pour porter au-devant de soi jusqu’à la limite ultime de sa parution, ce qui était clos, crypté, recevant son mérite de sa propre désocclusion. Ce qui était intérieur, l’essence de l’homme, trouvant à se réaliser dans sa manifestation au grand jour, en pleine lumière. Tout comme les musées dont ces architectures sont les enveloppes externes, se muent elles-mêmes en œuvres d’art à la portée de chaque conscience qui s’applique à les regarder. Guggenheim, Vuitton, tels des phares pour l’esprit humain, œuvres d’art portant en leur sein, en abyme, d’autres œuvres d’art et ainsi à l’infini. Peut-être ces architectures, par le savoir qu’elles nous livrent, nous apprennent-elles à déchiffrer le monde. Elles constituent un constant et immémorial dialogue entre ce que nous sommes au-dedans de nous, des êtres finis, et ce que souhaiterions devenir, des trajets en quête d’infini. Sans doute y a-t-il beaucoup à penser dans cette direction de l’exister et de son sens, depuis une immobilité originelle jusqu’à celle, finale, en passant par cette belle cinétique qui s’appelle la vie, dont jamais nous ne percevons les limites qu’à les situer dans l’aire de nos corps. Nous sommes des « architextures » qui attendons de devenir !

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