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13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 08:47

 

Les mots comme origine du monde.

 

 

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 Lucio Ranucci (1925) - "La lectrice"

 

 

 (Sur une page de Sylvie Wagner).

 

 

 

 (En compagnie des livres...)

 

 

  "Là où mes camarades voyaient de l'encre semée en chiures de mouche sur des pages incompréhensibles, je voyais de la lumière, des rues et des êtres humains. Les mots et le mystère de la science cachée me fascinaient et m'apparaissaient comme une clef permettant d'ouvrir un monde infini...."

                                                                      Le jeu de l'ange -  (Carlos Ruiz Zafon)

 

 

    Nous marchons sur des sentiers de poussière et nos mains sont vides. Nous vivons dans la fente oblique du jour et nos yeux s'égarent. Nous cherchons l'Autre et n'apercevons que brumes à l'horizon. Toujours un sentiment de dépossession, toujours une errance fichée au centre de l'ombilic et des vertiges alentour. Comment saisir le réel alors qu'il est continuellement en fuite ? Comment nous glisser dans la faille de l'imaginaire et déjà, rêvant, nous sommes dans un ailleurs inaccessible?  Comment nous approcher de la flamme de la chandelle, de son eau verticale, de son fuseau de lumière et ne pas ciller devant l'être infime qui nous parle de l'éphémère, du temps qui vacille, infiniment ? Comment questionner, toujours, et assurer cependant notre présence au monde ? Et, supposant cette présence saisie dans un acte généreux de donation, quelles choses pourraient donc nous y retenir ? Dans la présence, dans la certitude que cet arbre que nous apercevons au loin, voilé dans l'aube grise, que cet arbre est bien auprès de nous ? Nous parle-t-il un langage dont nous ne percevrions que le rugueux de l'écorce, la souplesse des racines, alors que, déjà, les premières feuilles font au sol leur bruit de carton humide ? Savoir que tout est en chemin pour plus loin que lui, que toute silhouette cernée de clarté ne l'est qu'à être reprise dans un étonnant clair-obscur.

 

 

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 Philosopher en méditation 

(ou Intérieur avec Tobie et Anne)

Rembrandt (1632)

Source : Wikipédia.

 

  Regardant "Le Philosophe en méditation" de  Rembrandt, nous apercevons bien une vérité, mais une vérité de pénombre, une irisation métaphysique, une illusion en quête d'une autre silhouette, en quête d'une autre esquisse, et ainsi en abyme, jusqu'au-delà du monde.  Car les choses, toujours nous en cherchons les signes tangibles, les nervures de l'exister. Mais le monde est sourd, mais le monde est aveugle, mais le monde est paralytique. Ceci s'annonce avec une certaine brutalité et se voiler la face ne fait qu'accroître le miroir dans lequel le Ciel se confond avec la Terre. Tout est infiniment brouillé et le message de nos sens se perd dans la complexité de ce qui se donne à voir. Immense espace labyrinthique renaissant de ses cendres comme le Phénix. Arcature déployante du temps dans lequel nous disparaissons  à même chacun de nos pas. Essence contre essence. L'humaine contre la temporelle. Et notre verticalité n'est que cela : la résistance au temps, à la façon dont le menhir sculpte l'air et y demeure à la mesure de sa tension.  Seulement le menhir est de pierre, donc géologique, alors que notre demeure est de chair, de temps humain, de temps compté. C'est cela "exister", sortir du néant l'espace d'un cheminement puis rejoindre le silence, mais après avoir parlé, avoir lu, tracé des signes sur le papier. Ceci n'eût pas été accompli et alors notre destin se fût comparé à celui de l'animal "pauvre en monde", de la pierre "sans monde".

  Parlantlisantécrivant, nous demeurons et portons à son acmé le rayonnement de notre essence. Nous naissons au langage, tout comme le langage naît de nous. Intime coalescence de la chair et du mot. Comme l'investissement d'un espace et d'un temps communs, chacun se fondant dans le miroir de l'autre, y disparaissant en même temps qu'il assure sa propre généalogie. Ôtez le langage et vous n'avez plus l'homme. Ôtez l'homme et vous n'avez plus le langage. Il n'y a rien d'autre à comprendre en-deçà, rien d'autre à chercher au-delà. Le tout de la vie rassemblé dans cette graine naturellement disposée à la germination. L'homme est la terre. Le langage est la graine. Mais, tout aussi bien la métaphore peut-elle s'inverser, l'Homme étant la graine que recevra et fécondera la glaise immensément fertile du langage. L'un, le langage,  est la condition de possibilité de l'autre, l'homme,  en une infinie réversibilité. Là où il y a langage, il y a l'homme. Là où il y a l'homme, il y a langage. Et ainsi de suite, chaque retournement en chiasme de l'homme au langage, jusqu'à épuisement du sens.

  Avant le langage l'homme était dans la nuit de l'Australopithèque; après le langage il était dans la clarté de l'Homo sapiens sapiens (l'homme "doublement savant"). Autrement dit le langage était le convertisseur qui faisait passer de l'anthropoïde à l'humain. Il n'y a que cela comme vérité qui se maintienne dans le temps et nous assure d'une grâce de figurer parmi les entrelacements du multiple, du profus, donc du chaos. Sans langage pour dresser le plan d'un cosmos et tout sombre dans un profond nihilisme. Une manière de sans fond de l'étant et une occlusion du regard des choses mêmes.

  C'est pour cette seule raison que Carlos Ruiz Zafon parle de "l'encre semée en chiures de mouche sur des pages incompréhensibles". L'encre est, précisément la métaphore qui fait surgir la plénitude infinie et insupportable de l'incompréhension. Étymologiquement, ce dernier mot signifie :

« incapacité ou refus de comprendre quelqu'un ou quelque chose, de lui rendre justice ».

Or, ceci, la chose mutique dont on ne veut aucunement tenir compte, à laquelle on ne veut pas rendre justice, parce que la condamnant par avance, ceci est l'autre nom de l'aporie, de la finitude en tant que finitude. Un pur enfermement du sens dans une voie sans issue, asilaire. N'apercevoir dans une écriture que sa nature "excrémentielle" c'est habiller sa tête, orner sa raison d'un bonnet de fou avec des clochettes tintinnabulant dans  une hystérie de grelots. Bien évidemment, Zafon force le trait, usant de l'hyperbole comme figure de rhétorique, afin que, par contraste, puisse se faire jour la pure lumière, "des rues et des êtres humains" par lesquels advient le monde. Car lire, et son corollaire, comprendre, c'est déboucher dans le site qui se fait configurateur de monde. Par là il faut non seulement entendre que s'annoncent les dimensions physiques du monde - elles sont toujours déjà là -, mais bien pénétrer le cœur de ce qui, illisible à première vue, se dévoile dans une confondante clarté.

  Et, ici, encore une fois, il faut recourir au sens premier du mot "comprendre" lequel exprime une signification essentielle, celle  de « saisir, prendre » qui le situe d'emblée dans une façon de totale concrétude. Car que saisit-on, que prend-on mieux qu'une chose de la réalité ? Lireécrire,comprendre,  jouent alors en mode ternaire un infini jeu de relations qui tresse autour de CeluiCelle qui s'y adonnent la structure stable  indépassable de l'habiter sur Terre. "Le langage est la maison de l'être", dit Heidegger dans "La lettre sur l'humanisme", voulant signifier par là le rôle éminent de toute parole dans le destin de l'homme, parole qui lui assigne habitat parmi les contingences mondaines.  Or si parler est amener une chose à paraître dans son être même, il en va identiquement pour toute occupation verbale de l'homme, lire aussi bien qu'écrire. Et, ce faisant, le langage nous amenant à habiter, nous recevons, par ce mouvement insigne notre "assignation à résidence", ce clin d'œil en forme de "lieu commun" nous enjoignant  à saisir notre lieu sur Terre comme notre plus sûre façon de nous inscrire dans ce réel dont l'être même nous définit en tant qu'HommeFemme dans ce que nous avons de plus fondateur : cette langue qui nous dépose sur les fonts baptismaux de l'Anthropos. Il ne saurait y avoir de plus belle réalité!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 09:15
Mince supplique en direction du monde.

Œuvre : Antoine Josse.

C’était à peine s’il s’agissait d’une présence. Ou alors tellement inaperçue qu’on aurait pu croire à une simple risée de vent ou bien à la trace du scarabée sur le sol de poussière. C’est comme cela, dans le monde, parfois, s’instaurent dans la discrétion des colloques qui s’effacent à mesure qu’ils sont proférés. Oh, bien sûr, ces minces effractions de la parole ne sont nullement dommageables. Du moins le croît-on et l’on continue sa progression de fourmi dans le sombre des ruelles et l’on ne perçoit guère, au-dessus de sa tête cernée d’ennui, la couronne solaire qui fait son cercle blanc. C’est une constante de l’humanité que de marcher, le regard posé sur l’horizon et de ne jamais le porter au zénith, là où la vérité brille de son éclat de pure gemme.

C’est quelque part, sur la courbure de la Terre, loin des polémiques et des bruyantes agoras, loin des magasins polychromes où brille l’avidité des hommes, et leurs yeux sont des trépans qui entaillent la chair du visible. Disons, c’est au sommet d’une montagne, avec quelques émergences de roches brunes et des plaques blanches à la consistance de neige. Noir - Blanc, comme pour dire fausseté et vérité ; dissimulation et ouverture. Mais le moment n’est guère venu de disserter et il faut voir ce qui se présente dans la simplicité. Au sommet de la montagne, à son bord extrême à partir duquel se tutoient aussi bien le vide que le néant ou bien la transcendance, se tient une silhouette si mince qu’on la confondrait avec la vibration de l’air. Oui, c’est bien d’un homme dont il s’agit. D’un homme dressé contre la falaise virginale du doute, dans une manière d’oubli de soi, à la limite d’une possible disparition. Observant cette si fragile effigie faisant fond sur la grande plaine immaculée, couverte de givre et saturée de blancheur, nous éprouvons comme un vertige, nous demeurons figés et notre parole reflue dans les mailles serrées du corps. Nous sommes soudain inquiets du monde, de soi dans le monde, de cela même qui pourrait advenir si, d’aventure, nous nous résumions à cette étique nervure et notre conscience ne serait plus que cette étincelle que le moindre souffle d’air réduirait au trépas. Alors nous résistons, nous nous insurgeons contre cette vision tellement semblable à cette image de Simon perdu dans le désert et sa parole tournant au-dessus des sables illimités, finissant par se noyer, quelque part, au sein d’un éblouissant mirage. Le diable serait-il partout, qui veille ? Car, là où les hommes vivent, l’idée du vide est insupportable et l’on n’a de cesse de la dissimuler, faisant l’hypothèse que, de cette manière, elle ne nous importunera plus.

Donc, il était une fois un homme si peu visible parmi la multitude qu’on lui avait donné le nom de « Candide ». Du reste ce dernier nom lui allait à merveille, tant sa présence était discrète, toute faite de modestie, semblable à ces dentelles que les jours animent plus que le coton qui en fait la trame. Candide vivait de peu, se sustentait d’air et de nuages, buvait les gouttes de rosée, se vêtait de brouillard, écoutait le chant de l’air et respirait les effluves que font les colombes lorsqu’elles décrivent leurs paraboles d’écume. Tout allait pour le mieux dans « le meilleur des mondes possibles », sauf que Candide avait des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des mains pour toucher et une infinité de sensations qui, à chaque instant, percutaient les minuscules étendues de sa peau. Et Candide était curieux, et Candide, depuis la montagne où il résidait était, en quelque manière, un genre de Petit Prince qui aurait regardé les hommes depuis la merveilleuse fenêtre de l’Astéroïde B 612. Ce qu’il voyait, tous les jours que la lumière faisait, c’étaient des milliers d’agitations, de trajets convulsifs pareils à de migrations de fourmis, des millions de petites déflagrations qui résonnaient longuement, entre ciel et terre et semblaient ébranler jusqu’aux limites infinies de l’univers.

Ce que Candide voyait, c’était ceci : des océans agités comme s’ils étaient pris de fièvre, avec de longues traînées noires pareille à du bitume ; des montagnes pelées comme le Mont Chauve, lesquelles semblaient en proie à quelque bouillonnement interne, peut-être une prochaine éruption volcanique ; des arbres en feu, longues torches brasillant dans le ciel mauve ; des rivières charriant des lots d’immondices, rubans moirés de taches luisantes ; des villes aux hautes tours dans lesquelles les hommes s’entassaient comme dans des boîtes à chaussures ; des caravanes d’automobiles, exodes sans fin vers les plages abruties de soleil ; des files hagardes d’hommes tendant leurs mains afin qu’on leur donne à manger ; des explosions, des bombes qui trouaient les immeubles, éventraient les façades et l’on voyait des peuples entiers d’orphelins errer au hasard des ruines dans l’espoir que quelqu’un les adopte ; des rafales d’armes automatiques ; des pillages, des exactions ; des meurtres, des viols ; des ateliers où le travail tuait ; des terres où les récoltes mouraient.

Et, à côté de cette mutilation de la vie, paradaient, comme au cirque, les oligarques et les importants, les bien lotis et les monarques, les usuriers et les banquiers véreux, les entremetteurs et les proxénètes, les sectes et leurs pléthoriques gourous, les bonimenteurs et les voyants, les thaumaturges et les marabouts, les aruspices et les magiciens, les jeteurs de sort et les cabalistes, les marchands de bonheur et les officiants de la cour des miracles, les chamans et les camelots de toutes sortes. Candide voyait tout cela et en était affecté comme un enfant assistant à un spectacle de marionnettes où Guignol reçoit une correction en bonne et due forme de la part du sinistre Gnafron ou bien de Madelon l’acariâtre. Et de cela, le pitoyable spectacle que lui offrait le monde, Candide en était si bouleversé que, petit à petit, cette immense désolation qui parcourait les avenues de la Terre avait produit son effet, laminant chaque jour davantage la conscience généreuse de son hôte. Tant et si bien que Candide dont le corps était fragile et la constitution sujette à végéter, s’amenuisa petit à petit, pour devenir ce sujet si éthéré qu’il en devenait presque diaphane, transparent.

Mais, pour autant, il ne se résolvait pas à s’effacer et il était monté au sommet de la montagne, un bouquet de roses à la main, bouquet qui faisait sa lumière de luciole, sa minuscule braise rouge et l’on voyait son fanal pareil aux feux des ports, percer les ténèbres dès que le crépuscule basculait, se teintant d’encre profonde. Le soir, quand les enfants dorment, il n’est que de mettre son nez à la fenêtre pour apercevoir, loin, au milieu des yeux des étoiles, cette minuscule flamme qui nous parle de nous, des autres, du monde. Il suffit. Puis de se confier à l’espace des rêves et d’y chercher avec bonheur cette image du « meilleur des mondes possibles ». Elle n’est pas une utopie. Dites-moi, elle n’est pas une utopie ?

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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 09:08
Venue de l’ombre.

L’ombre était si présente.

Pareille à une écaille échappée de la nuit.

Peut-être un rêve, tout simplement.

La parution des choses

au bord des lèvres.

Le silence avant la parole.

Le grésillement

précédant la lumière.

Nous étions seuls au monde.

Vous dans le mystère bleu.

Moi vous suivant.

Quel étrange magnétisme

m’attachait à votre image ?

Vous étiez si loin

dans votre sombre vêture.

Emergence de chrysalide.

Globe des yeux encore soudés.

Cécité qui durait.

Pour vous, je n’existais pas plus

que l’air printanier.

Une simple fragrance

dans la levée du jour.

Suivre est une fascination,

un attrait de l’inconnu

et l’on frôle le danger.

Pourtant, ce pas de deux

n’avait de sens qu’à céder, bientôt,

sous la poussée de la lumière.

La voie de votre destin

n’était pas la mienne.

Au bout de la rue, vous avez pris

la venelle, sur votre gauche.

J’ai continué tout droit,

jetant à votre silhouette

un dernier regard.

Déjà vous sortiez de votre

silencieux anonymat.

L’imago survenait

dans un bruissement d’élytres.

Puis, bientôt, l’envol

et la simple trace

de deux ocelles

que la clarté reprenait.

C’est ainsi

que vivent les papillons.

Comment donc

vivent les chasseurs

lorsque leur filet est vide

et que les heures passent

en bourdonnant.

Comment ?

Venue de l’ombre.
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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 08:41
Léda, les cygnes et moi.

Vous étiez sur la rive,

pareille à une apparition.

Sur le sable léger,

votre corps nu était posé

comme la nacre au fond du coquillage.

A peine une brume

et déjà l’on était en partance

pour un pays au-delà des rêves.

C’était le printemps, il est vrai,

et mon sang était fouetté de désir.

Vous voir, là, sur la berge opposée

et demeurer dans l’enceinte de mon corps

avec son picotement de venin.

La nage m’aurait-elle sauvé

d’un possible péril ?

Je n’eus pas le temps de me dévêtir que, déjà,

trois cygnes vous faisaient la cour.

Trois fois Zeus pour vous seule

dans la lumière du jour.

Interdit, je l’étais jusqu’à la mutité

et mes jambes étaient de plomb,

mon cerveau envahi de nuées bien étranges.

Le vertige, soudain, m’a saisi

et je suis tombé, là,

inanimé, en deuil de vous.

Lorsque je suis revenu à moi,

les trois cygnes glissaient sur l’eau

avec la facilité que possèdent les dieux,

seulement.

Leurs becs étaient trois braises ardentes

et je savais que votre hymen

avait été consommé.

De cela, jamais je ne devais revenir.

Je vous écris de ma cellule blanche,

au fond des murs réservés aux fous.

On a cru à une fable

ou bien à une hallucination.

Dites-moi, Léda,

avez-vous au moins existé ?

Cela, je veux le savoir,

non pour m’évader de ma geôle.

Pour donner une consistance à mes rêves,

une forme à mon délire.

Puisque, aussi bien, jamais je n’en sortirai.

Léda, venez me visiter,

quoi qu’il vous en coûte.

Vous rencontrerez un demi-vivant,

mais que m’importe,

puisque vous êtes trois fois reine !

Léda, les cygnes et moi.
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10 février 2015 2 10 /02 /février /2015 09:45

 

L'Amour : le simple en nous.

 

 

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 JOh' Sculptor 

 les dOnneurs d'amOur.

 

  Nous disons "Je t'aime" et nous ne savons pas ce que nous disons. On nous dit "Je t'aime" et nous sommes comme égarés, les mains au-dessus du vide, les yeux tournés vers le-dedans-du-corps. "Je t'aime" et ces mots à peine prononcés, effleurés du bout des lèvres, deviennent libellules à la robe d'azur, brume sur le marais, aube paraissant dans le mystère du jour. Ceci veut simplement faire signe vers une manière d'insaisissable qui ne signifie qu'à l'aune de son absentement. L'amour est cette musique andine qui court le long des hauts plateaux semés d'herbe et de vent et il ne reste jamais qu'une fuite longue glissant sur la vitre du ciel.  Un objet, quel qu'il soit - bouton de machine à écrire, vanne d'eau en cuivre, ampoule de voiture, tige métallique, clavette, rivet et que sais-je encore -, nous pouvons nous en saisir, le décrire, le décomposer en divers fragments, en tracer des esquisses signifiantes. Mais l'Amourcet Absolu - s'il n'est pas ceci, il n'est pas -, comment faire avec lui dont notre Silhouette puisse s'imprégner afin de  ressortir à l'air libre avec la parution de l'être, non seulement avec une possession dont nos doigts, seuls, pourraient témoigner ?

  Car aimer est cette chose avec laquelle on n'a jamais fini pour la seule raison que nous n'avons jamais commencé. Aimer, c'est brûler du-dedans en direction de l'Autre afin que soit effectuée une totale donation de ce que nous sommes, sans reste avec lequel nous pourrions nous arranger afin de vêtir notre ego de la complaisance dont, souvent, il fait son décor le plus sûr. Aimer est cette esthétique qui fait se dresser la fleur immaculée du lys au milieu de l'éther et la regarder se suffit en tant que destination finale. Il ne saurait y avoir transgression, il ne saurait y avoir dissolution de Soi dans l'objet aiméAimer est une éthique du regard, une fusion des âmes dont, le plus souvent les corps s'emparent à la mesure de leur désarroi. Jamais une fusion des chairs. Les corps ne sont nullement miscibles, les corps sont de la matière dense compacte, irrémédiablement scellée à son propre destin. Si je peux me définir comme "Moi", c'est seulement parce que, face à "Moi" se dresse le visage de l'altérité en lequel je fais écho, en même temps que l'Autre surgit à lui-même par ce simple rebond de l'être-au-monde. "Moi""Toi" ne se saisissant que par leur mutuelle reconnaissance à partir de deux lieux distincts. Abrupte dialectique qui fait se confronter, dans une dimension tragique, deux principes autonomes que seul le langage relie. Que seul l'amour transcende. Car aimer, c'est simplement partir de CeluiCelle qui nous font face et les amener à la parution, laquelle n'est jamais qu'une quête du sublime et une transcendance dans l'ordre du monde. Deux cosmos se font face qui ont à écrire une infinie cosmogenèse, celle du sens comme seule faculté de figurer sur la scène mondaine.

   Ceci ne souffre jamais d'exception pour la simple raison que reconduire l'amour à une simple contingence revient à le revêtir d'objectité, c'est-à-dire à le vouer aux gémonies. A savoir se saisir du feu de la passion, du flamboiement des sentiments, de l'arche vibrante du pathos et les reconduire à ce qu'ils ne sont pas, c'est-à-dire du manipulable, du préhensible, du digitalement façonnable. Il est urgent, dans notre relation à l'Autre, surtout  dès qu'il est question d'amour, de le situer dans la sphère d'une singularité, d'une essence dont nous pouvons toujours contribuer à définir les contours, sans qu'il nous soit possible de nous y substituer. Sans doute, le plus grand amour ne se dit-il pas. En tout cas nullement par le biais de la parole.  Car, comment dire la pureté de l'essence par des mots qui, quotidiennement, subissent l'usure de l'échange et, souvent, ne font que sombrer dans la vanité du prosaïque ? Seul le silence, cette autre déclinaison du regard conscient de lui-même, saurait y parvenir. Le silence, tout comme le regard contemplatif sont les deux vecteurs essentiels par lesquels l'amour peut se reconnaître dévoilé en tant que dimension d'un absolu. Sans doute une telle exigence apparaîtra-t-elle comme la simple résultante d'un travail d'intellection, donc d'une participation, sans réserve,  au régime d'une idéalité. Oui, c'est toujours de cette hauteur dont il est question dès que l'on s'adresse à ce qui nous dépasse infiniment. Car l'amour nous dépasse, tout comme le langage et c'est nous, les Hommesles Femmes qui en témoignons. Nullement nous qui en sommes les créateurs. Nous ne nous situons jamais qu'à la manière de conditions de possibilités de la parution, non comme points-source. Nous sommes possédés et non possesseurs.

  L'amour, s'il est vrai - et il ne peut être que cela - exige une totale perte de soi au profit de l'objet de sa passion. Voyez Pascal et son renoncement à lui-même afin qu'il puisse être pénétré du divin. Pour bien comprendre ce dont il s'agit lorsque nous nous "transportons" - la transcendance - en direction de l'Autre en raison de notre amour, il nous faut nous confier à un empan plus large que celui d'une perception habituelle dont le caractère routinier a dissimulé l'essence au profit de l'existence et de ses somptueuses dissimulations. Le recours au sentiment religieux, son caractère d'événement exceptionnel, par lequel la foi se révélant au Croyant le dépose dans le site absolu de la grâce, ce sentiment donc nous aidera à mieux nous pénétrer de ce qui a lieu dans l'aimantation réciproque des Amants. Il suffit de lire le "Mémorial" de Pascal, ce "Lundi 23 novembre, de l'an de grâce 1654" et de tenter de ressentir cette sublime exaltation dont le Penseur est atteint à l'idée même de Dieu. Ainsi aurons-nous une idée assez juste des enjeux, lesquels adéquatement saisis, nous déposeront dans ce caractère de plénitude dont le Sacrél'Artl'Amour sont les dépositaires à part égale. Qu'ici il nous soit permis - sans porter atteinte à un texte qui ne saurait être plagié qu'à la mesure d'une coupable naïveté -, de procéder à une analogie de situation mettant en parallèle la révélation chrétienne, aussi bien que l'amoureuse. Le Lecteurla Lectrice imagineront les paroles pascaliennes déposées dans la bouche d'Adam ou bien d'Ève - pour demeurer dans une perspective originelle aussi proche que possible du geste de la Création -, paroles sans doute jugées hyperboliques, démesurées, mais quintessenciées  par le geste de  la comburation de l'âme.  La passion est toujours cette brûlure dont il faut assurer la trace dans le regard porté à l'Autre qui devient son propre regard apparaissant dans le miroir tendu par ce qu'il faut bien nommer un "mystère". Car, si mystère il n'y avait point, la source des questions serait depuis longtemps tarie. Donc imaginons l'effusion de l'Amant en direction de l'Amante, et réciproquement, entièrement contenu dans ce langage marqué au feu de l'indicible :

  "Depuis environ 10 heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, Feu. (…) Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. (…) Oubli du monde et de tout (…) Joie, joie, joie, pleurs de joie (…) Que je n'en sois jamais séparé (…) Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre."

 Bien évidemment, ce fragment est à isoler de son contexte d'origine afin qu'il puisse encore apparaître dans l'ordre des signifiés auxquels  la condition humaine peut confier ses plus nobles élévations. Mais, dans le cadre de ce bref article, il s'agissait avant tout, d'instaurer une réelle et efficace tension entre le texte religieux et son hypostase profane. Et puis, qui pourrait dire, de la démesure spirituelle ou bien de l'amoureuse laquelle se vit avec le plus d'intensité ? Nous voyons bien combien poser la question de cette façon-là est tout simplement retomber dans la gorge étroite des apories. Le langage n'est pas à même de pouvoir tout expliquer. Il ne saurait y avoir superposition parfaite entre une expérience hors du commun et les mots du siècle pour en rendre compte.

  Mais il est grand temps, maintenant, d'en venir à ces  "dOnneurs d'amOurdont l'Artiste nous fait la belle offrande. S'ils figurent à l'incipit de l'article cela n'est nullement en raison d'une quelconque ornementation, mais leur présence est requise d'une manière entièrement sémantique. Chaque Personnage, à sa façon, est le mot qui joue dans la phrase totale, à savoir la mise en acte et en figures de ce qui, par nature, est irreprésentable et dont nous n'avons cessé de nous entretenir : de l'Amour. Si ces petits assemblages de maillechort et de boulons, ces minces architectures de claviers et de tiges nous ont interpellés, et assurément elles l'ont fait, ceci n'est nullement contingent. Le surgissement de ces Petits Personnages sur la scène de l'exister, leurs noms de"dOnneurs d'amOur" - tout amour, avant tout est acte de donation -ne saurait provenir d'une simple fantaisie de Saltimbanque. Si nous les percevons comme tels, à savoir généreux en nobles sentiments, c'est qu'ils se donnent à nous selon une telle perspective. Et comment s'y prennent-ils ? Mais seulement en nous émouvant par leur simplicité, leur dénuement, leur vérité. Or l'art authentiquement appréhendé, est bien "la mise en œuvre de la vérité", (Heidegger - "Chemins qui ne mènent nulle part".) donc de ce simple qui fait le lit de tout sentiment profond, indissoluble, éternel, sinon ce n'est que comédie et burlesque. Dans l'amour, rien ne se produit dans la sophistication et la tromperie, rien n'existe dans la duperie et le mensonge. Car, avant tout, c'est bien de cet événement unique, singulier, non transposable que découle le cheminement des vrais Amants. Tristan et Yseult ne vivent leur passion qu'à être ces âmes simples qui vivent leur réciproque attirance d'une façon si évidente, naturelle, qu'elle ne peut trouver son équivalent symbolique qu'à l'aune d'une inclination d'âme telle que décrite dans le  "Lai du chèvrefeuille" dans lequel il est dit :

 

"Ils étaient tous deux

comme le chèvrefeuille

qui s'enroule autour du noisetier:

quand il s'y est enlacé

et qu'il entoure la tige,

ils peuvent ainsi continuer à vivre longtemps.

Mais si l'on veut ensuite les séparer,

le noisetier a tôt fait de mourir,

tout comme le chèvrefeuille.

<<Belle amie, ainsi en va-t-il de nous:

ni vous sans moi, ni moi sans vous!>>

 

   Cette belle allégorie du lai de Marie de France pourrait trouver à s'illustrer sous les figures de ces Minces Esquisses de tôle et de fer qui ne paraissent devoir exister qu'à être soudées. D'abord par le geste de l'Artiste; ensuite par les regards des Voyeurs de l'œuvre qui portent à son stade final la phrase commencée dans sa voix de métal. Tout langage secret - celui des Amants en premier - doit disposer de cette allusion cryptée, florale pour le lai,  métallique pour la sculpture ici présente. Malgré les oppositions que sembleraient entretenir, dans un genre de dialectique insurmontable, poésie et œuvre plastique, il s'agit en réalité d'un discours identique se livrant selon deux modalités complémentaires. Regardant la Mince Chorégraphie qui se montre à nous sur fond de praticable rouillé et déjà nous sommes tombés en Amour !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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10 février 2015 2 10 /02 /février /2015 09:39
Dans la chambre étroite du doute.

On était à l’arrière de soi,

dans la chambre étroite du doute.

Rien, du monde, ne se dévoilait,

sauf ce reniement des choses à figurer

de telle ou de telle manière.

Les yeux étaient des boules de porcelaine occluses.

Les oreilles, des feuilles emplies d’étoupe.

Les doigts gourds ne saisissaient que le vide.

La langue soudée au palais était une sangsue.

Il n’y avait plus de langage.

Plus de profération possible.

Ô neige du non-savoir !

Ô douleur des mandibules rétives !

Ô souffrance d’être au monde

dans le vertige de soi,

des autres !

Il y avait si peu à espérer.

L’air était de la résine.

Les vivants, les derniers, s’y engluaient,

y faisaient leurs minces remuements

en forme de prie-Dieu.

Parfois des sanglots

comme des chapelets de buis,

des grains de silence usant leur paupérisme

aux angles vifs de la finitude.

Le frimas était partout

qui faisait son ébruitement,

et les mains happaient le vide.

Dans la chambre étroite du doute.
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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 09:42
Comment paraître ?

Comment paraître ?

Il y a si peu de présence.

Les balcons sont vides.

L’air une à peine teinte

Posée sur la face des choses.

L’horizon est si flou

Qui absorbe le regard,

Dilue l’encre pâle des yeux.

Et la flamme des arbres

Sur le point de vaciller,

De s’éteindre.

Et la pluie jaune des feuilles

Comme un pastel s’effaçant

Dans la pliure du jour.

Que faut-il pour vivre ?

Lutter contre l’effeuillaison du monde ?

Ou s’incliner à disparaître soi-même ?

Bientôt la rouille aura gagné

Et le sol ouvrira son reposoir

Afin de dire la douleur

Partout répandue.

Nervures ossuaires

Dans la glaise compacte

Des hommes.

Alors le temps adviendra

Et nos mains grifferont l’air

Et nos bouches seront muettes.

Comment paraître

Dans notre effigie de buée,

Sinon à demeurer

Dans l’orbe de soi

Et de n’en point sortir ?
Comment ?

Comment paraître ?
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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 09:10

 

Vision intérieure.

 

perfection2

    Sur une page de : Marie P. Zimmer.

 

  La vision de cette image nous fascine et, plus nous nous appliquons à regarder, plus nous nous immergeons en elle sans bien comprendre pourquoi. Comme un mystère qui planerait longuement, une énigme à résoudre, le tracé de surprenants hiéroglyphes. Pourtant, nous cherchons, pourtant nos sens sont en alerte. Mais rien ne s'y imprime qui permettrait à notre vue oblitérée de se libérer soudain, dans le genre d'une révélation.  C'est clos, replié dans une spirale, inclus dans un bouton non encore parvenu à sa propre germination. Cela ne parle ni à nos sensations, ni à notre intellect, cela demeure à distance, cela se dissimule derrière le mur compact d'une vitre, cela se dissout.

  Mais pourquoi donc sommes-nous tenus à distance ? Pourquoi ne parvenons-nous pas à nous inscrire dans la photographie et à y repérer quelque trace, quelque linéament qui, déjà, serait un début d'explication avec elle ? Pourquoi cette sensation d'éloignement, de rive non atteignable au seul empan de notre regard. C'est donc qu'il s'agit d'un problème d'une autre nature que celui d'une pure et simple perception. C'est donc qu'il nous faut mobiliser de nouvelles ressources, nous envisager dans notre rapport à l'image selon d'autres perspectives. Nous appliquant à un début d'interprétation, nous saisirons bientôt quelque chose de l'ordre d'une évidence.

  La figure féminine dont il est question émerge à peine d'une ombre compacte, enveloppante. Seul un cerne de lumière détoure le massif symétrique des épaules, fait quelques reflets sur le lisse des cheveux, se diffuse sur l'aire ouverte des jambes. Les mains, elles aussi, sont effleurées par une vague clarté. La proposition est si minimale qu'on la dirait presque située à la limite d'une parole, inaudible; une esquisse circonscrite à son propre tremblement. Et le visage, qu'en est-il du visage ? Mais nous ne nous étions même pas posé la question. L'épiphanie humaine est tellement identifiée à cette parution du regard, à cette effusion des lèvres, à la douce courbure du front, à l'aplat des joues, à l'éminence terminale du menton, à la fuite vers l'aval du corps. En un mot à ce qui, parce qu'unique, singulier, nous appartenant en propre, nous différencie, définit les contours les plus identitaires de notre être.

  Privés de visage, nous sommes comme dépossédés, renvoyés à notre tremblante effigie, à notre récurrent sentiment de solitude. Car, alors, comment ne pas se sentir exilés, hors-jeu, acculés à n'être que des objets sans vis-à-vis, des formes erratiques, sans boussole, sans cap vers lequel se diriger ? Le regard de l'Autre, pointe avancée de la conscience joue en écho, se réverbère sur le miroir que nous lui tendons. Or, ici, non seulement le visage s'absente, mais le corps également, tellement fondu en lui-même, fluide, inapparent, commis à une disparition qui se dessine en filigrane. Le corps glisse infiniment vers le domaine terrestre, cerné de finitude, ombré, si peu lisible. Seules les mains réalisent une manière de triangle en élévation qui voudrait dire l'ascension encore possible, le projet, l'accession à une hypothétique  liberté. Mais ceci ne suffit pas.

  L'Existante, non seulement se dissimule à nos yeux inquiets, mais assure les conditions mêmes d'une impossibilité que quelque chose  surgisse de l'extérieur, que du différent fasse signe, que l'Autre  se dispose à se manifester de quelconque manière. Rapport d'exclusion qui projette le monde des Voyeurs de l'œuvre dans une parfaite mutité. C'est pour cette raison que nous sommes habités de sidération, d'étonnement, c'est pour cela que nous demeurons, face à ce qui se dévoile tout en se voilant, dans l'attitude de l'égaré.  

  Autour de Celle qui apparaît avec retenue, les choses sont figées, reconduites à une nullité confondante. Le monde alentour se retire, se prive d'une indispensable présence, alors que la Figurante ne s'assigne qu'à sa propre visibilité intérieure. Rien ne compte plus que cette aire de nidification, ce retour à l'origine, ce ressourcement, cette longue contemplation  occupée d'elle-même. La partition qui se joue est un vertige qui se répercute en abyme, et ainsi jusqu'à l'infini : le Sujet regardé exclut l'Autre qui exclut le monde à son tour. Car il en est toujours ainsi, nous ne  voyons l'univers qu'à la mesure de cet Autre qui nous donne sens et possibilité de diriger notre regard vers lui, d'abord, vers les objets dont il nous fait l'offrande,  ensuite.

  Une autre manière d'aborder l'image aurait sans doute consisté à la doter d'une charge esthétique si forte que cette dernière aurait suffi à expliquer notre fascination.  Bien évidemment cette hypothèse aurait trouvé quelque raison d'exister. Cependant, ne mettant en exergue qu'une manière de beauté, elle serait demeurée en-deçà de ce qui cherchait à se dire, à savoir une vérité. Toute considération esthétique s'attache d'abord à établir un coefficient vraisemblable de réalité, alors que la dimension sous jacente à l'épiphanie d'un visage, d'un regard, donc d'une conscience emprunte la voie exigeante d'une éthique.

   Sous la beauté apparente, du reste indéniable de l'image, progresse à bas bruit, comme d'une façon subliminale, cette perspective creusant jusqu'aux fondements, à la racine même de ce qui se met en scène. Or, ici, il ne s'agit nullement d'une posture chorégraphique dont on aurait isolé l'instant dans une succession temporelle. Il y est question, d'une manière plus originaire, de méditation, peut-être de religion, de prosternation devant quelque idole. Si l'esthétique nous faisait entrer de plain-pied dans un exhaussement du profane, la prise en compte de cette magnifique posture hiératique nous projette dans la sphère du sacré. Nous ne saurions nous y soustraire qu'à l'aune d'une insouciante distraction.

 

 

 

 

                                                                

 

 

 

     

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8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 09:48
Perdu de vous.

Perdu de vous dans le miroir du monde.

Oui, c’est bien cela, perdu

Et mon ombre est sans reflets.

C’est ici, près de l’arbre vert

Que je vous ai aperçue,

Un jour, dans le tumulte de l’heure.

Et jamais revue.

Il fait froid et mon âme pleure.

Vous reverrais-je ou bien ne serez-vous

Que cette hallucination,

Cette perte à jamais ?

Êtes-vous cette lumière

Qui court au ras du sol

Pareille au feu follet ?

Ou bien le vide qui m’habite

Et me fait douter de moi ?

Il est si douloureux de vivre

Et de ne le point savoir.

Je demeure, là où je suis,

Dans la contrée du vide

Avec vous logée dans ma chair

Et l’espoir, un jour,

De pouvoir saisir votre image.

Au moins votre image !

Perdu de vous.
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8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 09:43

 

Sur un texte d'Eléa Mannell
La mort au fond de sa poche


 

   "Tout aurait pu se terminer là, à cette seconde précise! Quand les mots étaient sortis de nulle part, violents, inattendus. Tout aurait pu s'éteindre et finir... Tout est enclin à finir, n'est-ce pas? 
Elle aurait pu feindre de ne pas comprendre, de ne pas entendre. Elle aurait pu perdre pied et s'effondrer. Que fait-on quand ces mots-là scarifient le cœur? Quand tout entier, on saigne de les recevoir... ces coups, cette blessure, ce calvaire.
Mais elle n'était pas comme ça. Les mots, elle les a attrapés et les a rangés soigneusement dans une poche. Elle les a dissimulés aux regards des autres, s'en faisant un trésor ou un fardeau mais qui n'appartenait plus qu'à elle.
Une porte qui se referme et une autre qui s'ouvre. Un appartement au second sans ascenseur. Une plante verte à l'entrée et une toile de Charlotte Atkinson sur le mur. Il n'y rien de plus rassurant que le confort qu'on a créé.
Les premiers jours, -longues semaines- elle a pensé remuer ciel et terre entre le café et le dîner. Elle s'est dit qu'il y avait forcément un moyen, une alternative à tout cela.... Que tout ne pouvait pas lui être repris... sa vie.
Mais le temps est devenu précieux, partagé entre les allers-retours à l'hôpital où l'espoir s'éteint, où la réalité déchire. Et puis, la douleur... même superflue, mais si présente dans sa chair. Mais surtout ne pas pleurer... Il n'y a pas de larmes pour cela.
Le reste du temps qui lui était donné, elle l'a thésaurisé à la minute près. Profitant de chaque instant pour revoir les lectures d'antan, les jeux qu'elle aimait faire, les pâtisseries dont elle raffolait. 
Chaque instant du reste de sa vie n'a servi qu'à la rendre plus belle. Elle a étouffé la douleur et a réappris à rire. Le rire, c'est quand même quelque chose! 
L'espoir nait des rêves mais lui était-il encore permis de rêver? D'espoir, elle n'en avait plus pour elle. Elle voulait seulement que ces derniers moments soient les plus parfaits, qu'elle n'ait jamais rien à regretter. Même quand la vie lui reprendra ce qu'elle lui avait donné, elle veut sourire au lieu de pleurer.
La tristesse, le chagrin et le désespoir seront pour après. Elle n'a pas le droit de flancher, pas avant que la mort soit arrivée! Elle aura alors l'éternité pour pleurer.
Petit matin de printemps et elle ne reviendra pas de l'hôpital. Ce mois de mai, elle le passera là-bas, dans cet univers stérile où rien ne ressemble à son appartement, à ce qui la rassure, aux souvenirs qu'elle a créés.
Elle a juste pensé à prendre son vieil ours en peluche, où un œil manque mais plein des odeurs qu'elle aimait tant. Elle se cramponne à son histoire, à tout ce qu'elle a partagé. Elle se dit qu'il est bientôt l'heure.
Tout aurait pu se terminer là, à cette seconde précise! Quand la mort était sortie de nulle part mais attendue et plus redoutée. Tout aurait pu s'éteindre et finir... Mais tout ne finit pas vraiment.
Elle a laissé là, dans cet hôpital, sa vie, ses espoirs et ses rêves. Elle a protégé du mieux qu'elle pouvait ses derniers instants, a dissimulé le mieux possible la fatalité. Elle a partagé les rires plutôt que les pleurs. Elle a fait du reste de sa vie, des moments de joie et d'amour.
Elle aurait pu feindre de ne pas comprendre, de ne pas entendre. Elle aurait pu perdre pied et s'effondrer. Que fait-on quand la mort vous prend ce que vous avez de plus cher? Que fait-on quand la maladie vous prend votre enfant?
Elle a choisi le rire et les bons moments plutôt que la peine et les pleurs... Elle aura toute l'éternité pour se souvenir de la perte mais aussi des derniers moments qu'elles ont partagés. L'espoir naît encore après la mort parce que les nuits sont pleines des rêves qu'on fait encore."

 

Sur "La mort au fond de la poche".

 

  Les mots de la vie, du temps, de l'amour, de la mort sont les mêmes. Seulement la tonalité qui change, seulement la destination du langage. Qui fait ses orbes majuscules, ses menus entrechats. Mais aussi, parfois, installe le tragique dont les jours sont tissés. Alors surgissent au-dessus des têtes les mots-yatagan, les mots-faucilles, les mots-recourbés qui moissonnent les têtes. Le péril est grand de ne jamais se relever, de tutoyer l'abîme, de ne plus voir le jour, de ne plus sentir la clarté glisser sur sa peau avec sa musique légère. De sombrer dans une manière de néant, de longer l'ubac, de renoncer à l'adret, à son versant de soleil, à sa charge de plénitude.

  Puis on s'essaie à relever la tête, à rire, à décorer son appartement. On se rend compte que cela est possible, que cela est nécessaire, que, de toute façon le destin ne pourra s'inverser, on "se fait une raison", on s'invente une existence, on rêve. Mais jamais on n'oublie. Comme si la prochaine disparition de l'être cher n'était acceptée qu'à l'aune de nouvelles significations devant forcément apparaître, car, autrement, il n'y aurait plus que le vide et son éternel vertige. On joue avec le temps. On le ressasse pareillement à une antienne usée, on ressort des colifichets, un ours en peluche, on y trouve des odeurs, des fragrances qui disent le passé, mais aussi l'avenir faisant son mince tremplin, sa planche fragile à partir de laquelle prendre un nouvel essor.

  Pourtant le cœur est déchiré, pourtant le corps saigne, se révolte, se rebiffe, tous "ces coups, cette blessure, ce calvaire." La douleur est patente, omniprésente, vrillant les membres, forant l'âme, faisant partout, sur l'aire existentielle, ses marques au fer rouge, ses stigmates, ses cicatrices. Mais ce sont elles qui, désormais, vont donner sens à la vie, en tracer la douloureuse quadrature. De cet écartèlement, ni la chair, ni l'esprit ne ressortent indemnes; ils sont atteints dans leur tréfonds et il s'en faudrait de peu que ces apories ne deviennent les lieux insignes par lesquels un futur s'annoncera. La douleur comme matrice où faire émerger une manière de renaissance. Dès cet instant, dès cette prise de conscience à nulle autre pareille va émerger une nouvelle dramaturgie dont il faudra bien se résoudre à faire son quotidien. Et, tout au bout du sombre boyau, de la confondante ténèbre, du noir compact, soudain, comme une lueur vacillante, mais une lueur tout de même :

"L'espoir naît encore après la mort parce que les nuits sont pleines des rêves qu'on fait encore."

 L'utilisation de l'anaphore ou bien la reprise à la manière d'uns lapsus linguae du mot "encore"vient témoigner, s'il en était besoin, de cette conjonction des temps - présent des rêves, futur de l'espoir - dont l'Innommée (nous ne la connaissons que par "Elle")  est atteinte. 

  Beau texte qui nous entraîne bien au-delà de nous-mêmes dans la contrée du tragique dont nous consentons à faire l'hypothèse, sans le poser jamais  comme une possible réalité. A cette fin, il fallait un tel langage, économe, juste, exact. Le temps d'une lecture, nous avons été, bien malgré nous, cette Innommée dont nous avons non seulement habité la tunique de chair mais investi l'écriture vibrante, communicative. La force d'un texte est, toujours, de nous soustraire à la dyade espace-temps. Pari réussi !

 

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