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6 septembre 2014 6 06 /09 /septembre /2014 08:05
"Reste au désir de toi".

Sting Tung

Emir Ozsahin.

"Là, sous ton pied, au creux, cette tuile te porte. Vers quoi espères-tu, ainsi, te projeter ? Vers l'immense tranquillité ? Pourquoi ne vois-tu pas que tu es source de toi ? Que la seule condition de ta joie, c'est toi. Détourne plutôt ton rêve de son itinéraire. Dans le secret de toi, hors de l'ombre de toi, reste au désir de toi...Pour t'y ensevelir."

MM.

[Brève méditation sur le couple texte-image, à partir d'une scénographie de Milou Margot.]

Ceci, le texte, l'image, leur commune empathie, ceci existe dans la pure beauté. Dans la "vérité verticale". Ce qui, bien sûr, est réitération du dire, constat de ce qui est. Jamais horizontale la vérité. L'horizon est trop plat pour porter des idées, faire se hausser des pensées. L'horizon est "mondain" et ne décolle jamais. L'horizon est myope. Il lui faut le zénith au-dessus, celui qui éclaire l'horizon tout simplement parce qu'il est solaire, parce qu'il est fragment du bien et qu'il connaît à seulement exister, à seulement se sustenter et rayonner dans l'espace. Disant ceci, nous disons la connaissance, nous disons la lumière, nous disons le poème, cet exhaussement de soi en direction de l'autre-que-soi. Mais, dira-t-on, "l'Autre", qui donc "l'Autre", sinon Celui, Celle qui me font face ? En Majesté, bien évidemment. Car il y aurait blasphème à proférer cet "Autre" autrement qu'à la grandeur dont il est porteur. Comme un devoir "d'humanisme" au sens strict, à savoir doter l'Existant d'une "assomption jubilatoire" (voir Lacan) dont son "humus" primordial a reçu la semence à la manière d'un don des dieux. Mais c'est NOUS qui sommes les dieux, les démiurges, les ordonnateurs d'un univers par lequel les choses sont réalité-pour-nous. Hors du Sujet, point de salut. Nous ne pourrons jamais énoncer que cela, ce truisme, cette évidente banalité, cette terrible apodicticité des philosophes.

Mais, d'abord, sommes-nous bien assurés qu'un "Autre", un hypothétique "Autre", quand bien même nous le doterions d'une Majuscule, donc que "l'Autre" nous "fait face" ? - au sens de réaliser notre propre épiphanie -, c'est cela "faire face" et non se positionner comme objet "face" à un sujet, cette moderne invention de la représentation. Nous n'avons rien à "re-présenter". Nous avons, d'abord à "présenter", à savoir rendre "présent" un monde afin que nous puissions y figurer. Nous-même, bien entendu, "l'Autre" n'est que de surcroît. Car, si l'Autre a une chance de "figurer" - de prendre "figure"-, ce n'est qu'à l'aune de l'éclairement de notre conscience. C'est parce que nous, avons "figuré" "l'Autre" dans sa propre quadrature qu'il fera phénomène pour nous et apparaîtra avec un semblant de réalité. Au début, avant que nous ne l'apercevions, "l'Autre", pour nous, était pure théorie - "spéculation", "contemplation" des anciens Grecs -, c'est-à-dire simple image posée dans un miroir. Le miroir, c'est NOUS qui l'avons relevé, de manière à ce que la lumière de notre conscience s'y projetant, cette image devienne non seulement visible, mais préhensible, incarnée en une forme humaine. Comment donc pourrions-nous seulement imaginer "l'Autre", le monde, les objets du monde hors de notre conscience ? "Toute conscience est conscience de quelque chose" : ceci est affirmation depuis l'aube des temps, même si la phénoménologie - singulièrement Husserl - nous a obligés à regarder ce qui apparaît avec la profondeur de la raison.

L'acte de relation par lequel je donne présence à "l'Autre" est pur mouvement de ma conscience en direction de ce cogitatum, "l'Autre", qui, à l'évidence n'est pas elle, ma conscience. Donc, le cogito que je suis; le cogitatum qu'est l'Autre; apparaissent dans le même empan, au cours d'une même réverbération, ceci constituant la transcendance, l'ouverture de la clairière, l'apparition de l'horizon constituant du sens. "L'Autre", ce fameux horizon auquel, toujours, nous sommes affiliés comme notre avenir le plus propre n'advient pas de lui-même par la grâce d'une pure donation d'existence. L'exister, c'est NOUS, les autres aussi, qui le lui accordons et dont, en retour, il nous fait le don, pour nous installer au monde en même temps qu'il y surgit à l'aune de sa conscience. Seule cette belle réciprocité est gage d'être.

Te regardant je te porte au-devant-de-toi comme tu me portes au-devant-de-moi. Chacun, pour "l'Autre", nous sommes "Autre". L'altérité n'est pas un objet que l'on pose devant soi comme on le ferait de la cruche d'eau fraîche. L'altérité est médiation, passage continuel d'un Sujet à "l'Autre", dialectique au travers de laquelle nous nous apparaissons à nous-même en même temps que notre vis-à-vis prend corps. La "chair du monde" que nous constituons ne se métabolise qu'à s'instituer en miroir. Pour nous. Pour "l'Autre". Il n'y a pas de vérité plus haute que cela. "L'Autre" n'a aucune prééminence sur notre propre présence, pas plus que nous n'en avons sur lui. Notre acte apparitionnel se découvre dans le même acte d'entrée en présence que Celui, Celle qui se met à découvert sous l'aire de notre conscience. Nous ne sommes des verticalités - des hommes, des femmes - qu'à l'aune de cette transcendance qui nous projette hors de nous vers le poème qui brille au ciel du monde, demeurant là où est le vrai site de l'humain, alors qu'en bas, sur l'horizon courbe ne vivent que les plantes végétatives et les reptations animales.

Ce n'est qu'à la lumière de cette compréhension que nous pouvons nous redresser et regarder au-dessus des herbes de la savane, comme le firent nos lointains ancêtres, les "homo erectus" dont nous gardons en souvenir cette ligne caudale qui, autrefois frappait le sol de son aveuglement arbustif et qui, aujourd'hui, colonne vertébrale, nous intime l'ordre de nous redresser. Jamais la vue ne porte aussi loin que lorsque la tête érige son promontoire en direction des étoiles. Les pieds, toujours demeureront au sol, afin que notre assise terrestre nous porte loin au-devant de nous. C'est ceci qui, en termes poétiques, est dit ici. Nous ne résisterons pas au plaisir d'en reproduire, comme en écho d'une origine perdue, la belle fable. Il n'y a d'existence possible qu'à se reconnaître soi-même, à la façon de l'injonction socratique inscrite au fronton du temple de Delphes : "Connais-toi toi-même". Ce n'est qu'à l'aube de cette expérience fondatrice que "l'Autre" - ce mystère - peut surgir et faire sens pour nous, comme il fait sens pour lui. Il y a des vérités qui, pour être éternelles, ont besoin d'une longue incubation. L'histoire n'est pas encore terminée !

"Là, sous ton pied, au creux, cette tuile te porte. Vers quoi espères-tu, ainsi, te projeter ? Vers l'immense tranquillité ? Pourquoi ne vois-tu pas que tu es source de toi ? Que la seule condition de ta joie, c'est toi. Détourne plutôt ton rêve de son itinéraire. Dans le secret de toi, hors de l'ombre de toi, reste au désir de toi...Pour t'y ensevelir."

Car l'on ne saurait mieux dire !

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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 08:02
Homme Seul.

Photographie : Katia Chausheva.

"C'est de votre faute.", disait-il, et de ses poings fermés il frappait le vide.

"C'est de votre faute.", disait-il, et ses yeux d'obsidienne cognaient contre la falaise des murs.

"C'est de votre faute.", disait-il, et son dos s'arrondissait comme celui de la hyène.

"C'est de votre faute.", disait-il, mais nul ne pouvait l'entendre et la terre s'inclinait sous les meutes de sable. Des déserts à l'infini, de longues éclaboussures de mica, de profondes scarifications, des vergetures au-delà de toute conscience.

Toutes les aubes qui avaient cerné son existence, Homme Seul les avait passées à faire de sa parole une seule clameur qui ricochait sur toutes choses, aussi bien sur le parchemin de peau de ses lointains congénères. Homme Seul grimpait en haut d'un rocher et, de son promontoire il disait :

"Vous, les Hommes de passage, vivez donc dans le simple du jour. N'allez pas chercher ce qui brille et éblouit et entaille la vue. Sur la plage luisante d'eau, cueillez le galet et poncez la vitre unique du ciel jusqu'au cœur de la lumière. Entrez dans l'arbre, sous l'écorce rugueuse, glissez selon l'âme du bois jusqu'à son cœur mobile, devenez sève fluide, pure gemme à la recherche des racines. Elles sont votre socle le plus sûr, elles parlent de vous, elles se disposent, dans le silence de la terre, en longs rhizomes pour chanter la demeure de votre généalogie. Vous venez de si loin, au-delà du temps, au-delà de l'espace. Plongez dans l'encre du souvenir, écrivez les hiéroglyphes du sens partout où vous le pouvez, le long des tubercules, sur la dentelle ouverte des radicelles, dans l'ombre dense de ce qui, toujours, est en retrait.

Vous, les Hommes de passage, entrez dans les grottes marines, creusez de vos mains laborieuses le limon du monde, vivez dans le reflet des abysses, mêlez-vous aux enlacements du poulpe, voyez par ses yeux exorbités le cadenas des eaux, faites-vous lamproie prédatrice, anémone aux mouvements si lents et dans l'outre de votre peau, vous sentirez le flux et le reflux de votre antique mémoire.

Vous, les Hommes de passage, montez tout en haut de la montagne, là où l'azur devient si léger que toute connaissance devient accessible. Dilatez vos pupilles et les lames d'air vous diront l'immense liberté parcourant le dôme glacé de l'éther, le sérieux des étoiles qui scrutent la vérité, le gonflement de la Lune comme plénitude, l'opalescence de la voix lactée en tant que repos infini et ressourcement dans l'inépuisable.

Vous, les Hommes de passage, parcourez les vastes plaines lissées du vent de la nécessité, elles vous diront votre marche oblique sous l'arche usée des heures, votre progression de guingois, comme le crabe, pinces écartelées, levées vers les nutriments de l'âme que jamais ne saisissent les pèlerins distraits.

Vous, les Hommes de passage, glissez longuement sur les mesas d'argile, enduisez votre ventre désirant de sanguine et déposez votre semence colorée sur les murs des villes, dans le caniveau étroit des rues, sur les vitrines aux obséquieux éclats, afin qu'une empreinte de vous, demeure et que, partout, flamboient les cimaises de l'art. C'est de cela dont vous avez besoin, d'art et d'une vue qui plonge dans les plus grandes profondeurs. La surface n'est jamais qu'une métamorphose éteinte de ce qui s'annonce depuis les racines fondatrices.

Hommes de passage, cela vous le savez depuis l'antre étroit de votre corps soudé aux certitudes comme la bernique au rocher. Vous le savez depuis la densité de votre cortex, dans la pulpe douloureuse de vos cerneaux, dans la dureté de votre ombilic qui est la signature, en vous, de votre appartenance à la longue lignée des Égarés aux mains tremblantes.

Vous, les Hommes de passage, ôtez le bitume qui obture votre vue, allez jusqu'aux confins du monde dans les draperies boréales, fondez-vous dans les lueurs de verre et demeurez là, en sustentation, illuminés par la pure beauté qui n'est jamais que la vôtre, mais que vous avez oubliée pour n'en retenir que la bulle gonflée qui, bientôt éclatera, vous laissant dans la démesure de vous.

Vous, les Hommes de passage, empruntez l'escalier en colimaçon qui s'élève jusqu'aux pures joies de la connaissance. Longez la rue d'ombre, traversez le porche, poussez la lourde porte de bois cloutée, entrez dans la demeure du silence. Ici tout est don et respect, ouverture et clarté. Sous la lumière verte des opalines, Hommes de passage, laissez donc planer votre regard sur les maroquins gravés de lettres d'or, tournez les feuilles de parchemin, les merveilleux palimpsestes où habite le chiffre du monde, la souplesse inventive des hommes, la somptueuse calligraphie portant en elle les paroles de l'origine. Là, dans les meutes de secrets, écoutez le vent du savoir, laissez-vous effleurer par la palme qui vous reconduit à votre propre source.

Hommes de passage, ce livre sous la visée de votre conscience vous habite au-delà de ce que vous pouvez imaginer. Vous êtes cette page maculée de signes, ces lettres pareilles à des colonies de fourmis parmi la grande dérive humaine, vous êtes ces points de suspension en marche vers votre avenir, ces points d'interrogation faisant leur mince clignotement vers l'être, ces points d'exclamation, la demeure même du luxe qui glisse infiniment le long des multiples couloirs de la terre.

Vous, les Hommes de passage, êtes ce livre unique qui ne parle que de vous, mais aussi des forêts et des clairières, des lacs et des fleuves étincelants, des navires aux proues blanches, des tours de Babel élevées dans l'eau libre du ciel.

Vous, les Hommes de passage, seulement vous donnez acte et puissance à tout ceci qui vient d'être énoncé, aussi bien l'arbre que l'océan, le vol blanc de l'oiseau que l'écume solaire dans l'éclatement du jour. Tout ceci, Hommes de passage, vous le savez mais votre oublieuse mémoire creuse, à chaque seconde, la tombe refermée de l'oubli. Alors, Hommes, vous vous ruez sur tout ce qui passe à votre portée et manduquez le monde avec la fougue du jeune enfant, la voracité de l'amante à consommer son urgente volupté. Vous oubliez jusqu'à votre propre image qui se dilue dans les marécages de l'avoir immédiat, alors qu'au ciel du monde habite toujours une étoile qui vous est destinée…"

Tous les crépuscules qui avaient cerné son existence, Homme Seul les avait consacrés à l'éveil de cela qui périssait dans les arcanes ombreuses d'une immédiate jouissance, à savoir l'impatience des hommes à courir autour de leur propre cercle sans chercher à en connaître le centre, le foyer par lequel tout prenait sens. Homme Seul parlait et sa parole s'abîmait dans de profondes fosses, parole bientôt recouverte d'un suaire dense, impénétrable comme les complexités de le forêt vierge. Seulement, à proférer ainsi, dans le silence, il y avait danger de disparition. Homme Seul était bien entamé, aussi bien du point de vue de l'esprit que de celui du corps. Son anatomie, rabougrie à la manière d'un vieux genévrier, l'inclinait à ne plus considérer que l'horizon étroit du sol, sa surface de ciment gris. Les ramures de ses bras plongeaient vers l'aval de l'existence et ses mains étaient de simples nervures pendues au bout des membranes de peau. Son crâne dégarni ne recevait plus qu'une étroite clarté. Les yeux, au profond des orbites, faisaient leurs lueurs éteintes, alors que les joues se creusaient des sillons du silence. Assis sur un prie-Dieu, dans la nacelle étroite d'une pièce sans nom, couronne d'épines sans épines autour de sa boîte d'os, Homme Seul était déjà en partance vers de lugubres territoires dont il ne reviendrait plus. Des limaces jointives de ses lèvres, plus aucun son ne sortait et un éternel silence, floconneux, faisait ses girations mortelles. Parfois, dans les éclatements soudains du vent, dans les grondements de l'orage ou bien les craquements sourds de la terre, s'inscrivait, en sourdine, une ritournelle qui semblait venir de quelque catacombe, peut-être des lointains du temps : Vous, les Hommes de passage … puis toute chose s'effaçait sous le feutre de la vie. La mémoire des hommes était courte qui faisait son vacillement de phosphore, son faible éclat de ver luisant au milieu du silence des herbes. Puis la nuit recouvrait tout et il n'y avait plus que le chant des étoiles et l'immense vacuité du temps. Dans leurs cubes de béton, les hommes dormaient les poings serrés, en chien de fusil, tellement semblables à des fœtus à peine conscients d'être au monde. Demain il ferait jour et le carrousel tournerait à nouveau. La mémoire serait usée comme une vieille pierre ponce et les enfants joueraient sur la margelle claire des fontaines. Jamais ne s'arrêtait le sablier du temps et le cliquetis entêtant des secondes …

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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 07:53
Fille des brumes.

Photographie : Katia Chausheva.

Comment s'était-on trouvés dans cette Flandre maritime que je connaissais si peu ? Sans doute le hasard. Mais existe-t-il une fatalité de la rencontre, ou bien une prédestination qui tracerait un possible chemin ? Existe-t-il une voie, un vent sous lequel s'incliner et, alors, tout coulerait de source, comme l'eau claire des fontaines ? C'était un après-midi frileux d'octobre, parsemé de brumes avec des vols d'oiseaux invisibles, seulement leurs cris, au loin, pareils à de faibles sémaphores. Le col de ma veste de toile, je l'avais remonté pour éviter les humeurs marines du sable, son fouet permanent sur cette côte si sauvage qu'on l'aurait crue du bout du monde. "Oostende", m'aviez-vous dit, lors de notre première rencontre avec votre drôle d'accent. "Oostende", cela veut dire "la fin", "l'extrémité", "la limite entre l'est et l'ouest", comme le début ou la fin d'une aventure …", puis une rafale avait disséminé le bruit de votre voix parmi les coulures de l'air. C'était si étrange d'entendre cette belle voix voilée, un peu cassée qui s'abîmait dans les interstices de la brume. Comme si, soudain, votre propre langage ne vous appartenait plus, livré aux quatre vents de l'incertitude alors que, dans le ciel couvert de gris, l'on ne percevait plus que les cris assourdis de quelques mouettes. "Le début ou la fin d'une aventure…" et vos mots s'étaient immobilisés dans les mailles du temps, comme suspendus dans les phrases équivoques et anodines des mauvais romans. "Aventure", combien ce mot était galvaudé, usé jusqu'à la fibre, incapable de rendre un dernier jus. Je pensais à une insouciance ou bien à une manière de défi : ouvrir une parenthèse et ne pas la refermer afin d'y installer l'espace de tous les possibles. Mais qu'est-ce donc qui aurait bien pu vous attacher à moi, nous ne faisions que mêler nos destins l'espace de quelques pas, en contrebas de la dune, sous la chevelure distraite des oyats balayés par la bise ? Je devais écrire un article sur Ostende puis reprendre le train le lendemain sans espoir de retour. Revenir dans ces Flandres si proches des latitudes nordiques, moi qui ne rêvais que de paysages méditerranéens, d'oliviers en terrasse, d'amandiers en fleurs s'épanouissant sous le soleil ? Non, décidément, vous étiez la glace, j'étais le feu et une éternelle incomplétude nous séparerait à jamais. Pourtant, je devais bien me l'avouer, votre beauté du nord faisait, en moi, sa progression à bas bruit, dans le genre d'une rumeur dont on ne connaît pas bien l'origine, ou bien d'une ritournelle qui fait, tout autour de vous, son bruit incessant de comptine.

Nous avons dîné dans un bar sur le port. Quelques huîtres iodées, du hareng fumé, un vin blanc sec qui collait au palais avec une belle énergie. Il y avait si peu de monde en cette saison basculant déjà dans les rigueurs hivernales. Quelques bateaux accostant aux quais de pierre, de rares passants pressés de rentrer chez eux, un chien en déroute fouettant l'air de sa queue. Et si peu de bruit qu'on aurait cru être sur une île avec des vagues blanches autour et la côte si loin, pareille à un fanal perdu dans les brumes. Missionnée par la Ville pour me servir de guide. Une fille parmi d'autres conduisant les étrangers au milieu des curiosités à découvrir, des images d'Épinal à archiver dans quelque lieu secret de la mémoire. Nous fumions distraitement, regards perdus au loin, quelque part du côté de la côte sauvage comme si, de ce genre d'absolu, nous avions pu tirer un enseignement, déduire une conduite qui nous eût épargné des questions qui, nécessairement, resteraient sans réponse. Demain serait un autre jour, un étranger prendrait ma place que vous conduiriez aux mêmes endroits, avec vos drôles de commentaires flottant dans le vent, avec les mêmes mimiques réservées qui semblaient vous installer dans une manière de sérénité en même temps que de mystère. Parfois, je vous observais à la dérobée, votre beau profil se détachant sur le sombre des ruelles, dans un air pris de fumée. Vous sembliez tellement inaccessible, comme demeurant en arrière de vous, cette même attitude que, plus tard, vous retrouvant, je reconnaissais pour être vôtre, dans votre grande maison, sous la fraîcheur d'une lumière d'opaline, étirant vos bras, cambrant votre bassin d'une façon qui, étrangement, n'avait rien d'impudique, alors que le dôme de votre épaule brillait sous la clarté et que votre visage en quête d'inconnu laissait apercevoir le masque d'une pure beauté.

S'agissait-il d'un rite, d'une joute expiatoire avec quelque démon qui vous habitait, d'une supplique muette que vous adressiez au silence, à vous-même, à celui ou celle dont vous saviez qu'il ou elle vous regardaient avec un brin de convoitise ? Mais au moment où, déjà, mon départ n'était plus qu'une question d'heures, le seul fait de vous savoir, demain, livrée à un autre regard que le mien, ceci me faisait une drôle d'impression, identique, sans doute, à celle que l'on éprouve, sur le quai de la gare, lors du départ d'un être cher. Mais quel était donc ce mystérieux magnétisme qui vous animait ? Quel secret dissimuliez-vous au creux de votre conscience pour que, soudain, j'en fusse troublé sans même que j'en aie été alerté par quelque attitude équivoque, par un geste, une tension du regard, l'expression d'un désir, fût-il discret ? Vous étiez proche et lointaine à la fois, offerte et distante, disponible et infiniment libre de vous. L'hospitalité, vous me l'avez offerte de façon naturelle, comme on propose un fruit à un enfant, l'air rieur et déjà une ombre qui s'y inscrivait. De la fenêtre de ma chambre je voyais le fanal du port, le clignotement vert et rouge des feux, comme deux braises ou bien des yeux de félins qui veillaient sur le repos des dormeurs. J'ai fumé, comme à mon habitude, lu un peu, regardé beaucoup la diagonale de lumière qui venait de votre chambre. La porte, vous l'aviez laissée entrebâillée, et, malgré moi, vos mots revenaient au travers de la brume me frapper avec la douceur de l'écume "le début ou la fin d'une aventure". Un simple balancement de la nuit, le clapotis des vagues sur le rivage, le bruit du vent sur la ligne courbe des galets. Puis le jour est arrivé avec sa faible lueur d'étain. Un thé m'attendait avec quelques pains suédois pris dans des grains de sésame. Nous avons bu, en tête à tête, dans quelque chose qui ressemblait au silence mais qui, en réalité, bruissait à la manière des élytres dans la chaleur d'été. Un genre d'ivresse et le temps basculait déjà qui, bientôt serait l'épilogue de ce dialogue à mi-voix. Vous m'avez accompagné à la gare, seulement vêtue de cette mince toile verte qui vous seyait à merveille. À mon côté, une liane faisant sa mince coulure d'aube. Sur le quai, alors que vous m'avez tendu une joue fraîche et embaumée, j'ai eu, je dois l'avouer, un léger pincement au cœur. C'était si rare de rencontrer la grâce et de la quitter avant même d'en avoir ressenti la plénitude.

De la chambre où j'écris, sous le soleil de midi, dans le crissement entêté des cigales, de raconter cela me fait l'effet d'un songe venu du plus loin de l'espace, du plus profond de l'hiver. Plusieurs fois nous nous sommes revus dans votre grande maison d'Ostende, dans les craquements du vent et la houle libre du ciel. Je vous surprenais, parfois - mais je suppose que vous en étiez alertée en quelque manière -, je vous surprenais donc dans cette surprenante posture hiératique, manière de figure de proue à l'infinie beauté sacrifiant à un rituel qui m'enchantait. Avais-je eu, avant notre première rencontre, la prémonition de cette unique beauté, celle que vous tendiez au monde avec tant de naïve obstination ? Avais-je deviné, en vous, comme on lit dans l'image usée du palimpseste les signes qui y figurent dans le filigrane du papier, cette esthétique qui vous portait au-devant de vous dans une pure offrande ? Sans doute, à nos corps consentants, étions-nous promis à une belle "aventure" platonicienne, cet amour qui transcende les êtres en les offrant l'un à l'autre, bien au-delà de leurs désirs réciproques, bien après les péripéties de la chair, les rivières de larmes ? Mais, ici, sous la chaleur d'été, ne suis-je pas déjà en train d'écrire les prémices de ce qui fut dans la seule beauté et demeurera au ciel du monde : le désir à l'état pur avec l'éclat d'une gemme ? Cela fut vécu, je crois, avec assez d'amplitude pour que la plume se taise et demeure au secret. Sans doute les mots n'ont-ils plus rien à dire que ce suspens dans lequel les laisse la surprise de la lumière. Déjà le jour baisse vers le nadir avec des lueurs atténuées. Quel temps fait-il à Ostende ? J'aimerais tant le savoir !

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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 07:54
Nul n'échappe à son destin.

Encre de Liao Xin Yi Liao Sin Yi.

Nous découvrons cette image et nous sommes, d'emblée, mal à l'aise, comme s'il s'agissait de nous, de notre propre effigie que l'artiste aurait tracée dans les remous de l'encre de Chine. Troublante identification à une épiphanie que nous reconnaissons à peine pour être celle d'un homme. Plutôt un masque de plâtre et de carton bouilli, un rictus blafard de mime sur une scène grotesque. C'est si près du tragique, de l'inconcevable, c'est tellement ourlé de finitude. Mais à quoi donc ce personnage est-il confronté pour que s'affiche sur la figure insigne de sa parution au monde ce rictus insupportable ? Le front est une plaine livide balayée par le vent des steppes; les cheveux sont pareils à une mèche de bitume que son propre poids entraînerait vers la déclivité du cou à la jonction d'une épaule inapparente; l'œil droit semble nous regarder du fond de la tombe ("L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn."); l'œil gauche est oblitéré comme si la victime expiait une dette trop lourde à porter; le nez est camus, tuméfié, laissant à penser qu'il porte les stigmates d'un violent combat; la bouche est occluse, incisée de créneaux; le menton est une géographie traversée de failles et de sutures. Révolte qui s'empare de nous à considérer ce massif de chair en proie à une terrible maladie. Qui le ronge, le détruit, le mine de l'intérieur. Est-il la réincarnation de Caïn le fratricide pris de remords à la simple évocation d'Abel, la victime ? Ou bien a-t-il survécu à un pogrom, à la shoah, à l'extermination d'un peuple maudit ? A-t-il été désigné à la vindicte populaire pour avoir proféré quelque imprécation que nul ne pouvait entendre ? On le voit, le cercle des questions est infini, qui ne fait que tourner sur lui-même. Mais, à questionner de cette manière, de façon distraite et quasiment gratuite, nous ne nous livrons qu'à des hypothèses distales qui nous éloignent de notre propre conscience. Il est plus facile de déceler la paille dans l'œil du voisin que la poutre dans le nôtre. Alors, il faut revenir à des considérations proximales, les seules à pouvoir nous installer en tant que sujets concernés de près par cette dérangeante physionomie d'une humanité décadente. Mais c'est de NOUS dont il s'agit, rien que de nous pris dans les mailles de la vie, dans les rets de l'exister. L'interrogation est philosophique, métaphysique, qui dévoile les thèses incontournables d'un existentialisme pris à contrepied : nous ne sommes pas libres, nous sommes un projet-jeté en avant de nous-mêmes, notre naissance, nous ne l'avons pas choisie, pas plus que les pas que nous accomplissons, chaque jour, dans les ornières étroites qui nous guident vers la finitude. Mais ceci, cette remise aux fourches caudines du destin, nous ne la comprendrons jamais mieux qu'à regarder avec attention la genèse du travail de l'artiste et ce que l'encre a continué de tracer sur la feuille, peut-être à l'insu même de sa créatrice.

Nul n'échappe à son destin.

Et voici qu'apparaît, à califourchon sur l'éperon du nez, une forme féminine dont, d'abord, nous n'apercevons guère le funeste dessein. Curieuse posture que celle de ce chevauchement, comme si cette fière amazone voulait maîtriser les figures de son fidèle dextrier. Et de maîtrise il s'agit, encore que ce vocable ne fasse qu'euphémiser l'intention de celle qui la profère à bas bruit. A partir d'ici, la philosophie cède le pas à la mythologie pour laisser apparaître la redoutable figure de la Moïra, celle qui fixe la loi s'appliquant à chaque humain. Car nous n'avançons pas au hasard des chemins avec l'insouciance qui sied aux âmes simples. Car nous sommes complexes et cette complexité nous traverse de part en part, nous taraude, nous met dos au mur, face au peloton d'exécution. Il serait trop facile de croire à notre emprise sur les choses, à notre libre disposition vis-à-vis du monde, à notre naturelle et onctueuse préhension de cela qui se présente à nous dans une manière d'évidence naturelle. C'est d'un combat dont il s'agit, d'une polémique avec chaque figure qu'il nous est donné de rencontrer. Nous avançons l'échine courbe comme la hyène, nous progressons comme le renard avec ruse et par bonds successifs, nous nous déplaçons à la manière du caméléon, un pas en avant, un pas en arrière, suspens, un pas en avant, un autre en arrière et nos yeux globuleux, infiniment mobiles sont constamment sur le pont, inquiets, prêts à déclencher notre saut en dehors de l'aire dévolue de toute éternité au prédateur qui n'attend que notre chute. Et toutes ces métaphores animalières ne sont convoquées qu'en lieu et place de la Moïra, celle qui décide, coupe et tranche à notre place, celle qui nous attribue selon sa bonne ou mauvaise humeur bien et mal, fortune et infortune, bonheur et malheur et, en dernier ressort dispose de notre vie jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et que l'on n'aille nullement s'imaginer que l'on pourrait facilement exciper de l'emprise de la donatrice d'existence, sa vengeance serait terrible face à un quelconque manquement d'une dette éternelle contractée à son endroit. Sortir des clous tracés par le destin et alors nous tombons dans l'hybris, la faute fondamentale que la Némésis ou châtiment des dieux ne manquera pas de sanctionner. Ceci nous le savons, non seulement mythologiquement - la mythologie n'est que notre fable personnelle portée aux dimensions de l'universel -, mais aussi d'une façon intuitive, de la même manière que nous éprouvons l'air comme la seule ressource par laquelle nous sommes vivants.

C'est cette fable tragique et belle à la fois que cette artiste a voulu fixer dans l'encre, ce fluide si proche de la réalité de notre eau intérieure, ce sang qui, lorsqu'il prend la teinte du bitume nous remet aux mains de la Moïra afin qu'elle accomplisse ce pour quoi les dieux l'ont inventée : clore la fable afin que d'autres puissent avoir lieu.

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6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 07:39
La roue polychrome du désir.

Eric Migom.

"Je sais que je vais mourir bientôt,

et je vais en rire…" 

2014 

***

  La toile est là, comme en réserve, se soustrayant provisoirement à notre vue avant que de l'inonder des vagues dont elle est porteuse. Et, qu'est donc ce flux commis à prochainement nous submerger ? Qu'est donc ce message, sinon la révélation évidente de la troublante beauté féminine ? Mais il y a plus et renonçons à la voir avec les yeux de Candide. Tout quidam rencontré au hasard, que l'on interrogerait sur le contenu de la peinture, ne manquerait de formuler le lexique de l'excès : "érotisme"; "impudeur", "provocation" et le terme "d'obscénité" ne tarderait guère à faire son bourdonnement de morale bourgeoise.

  Car y a-t-il vraiment "obscénité" dans cette scène ? Serions-nous cloués au pilori qu'une juste éthique aurait dressée à notre intention ?Y aurait-il un interdit dont nous devrions prendre acte? Et, supposant qu'une chose du genre de l'interdit se manifestât, alors, comme des enfants pris la main dans le bocal, nous n'aurions de cesse de goûter au fruit défendu. Évincés de l'image, nous ne le serions qu'au prix d'une douloureuse perte. L'idée d'une souffrance. Mais de quoi donc ? Simplement de nous soustraire à une jubilation interne proche de la jouissance. Car il y a danger à s'écarter trop vivement de ce qui nous questionne jusqu'en notre tréfonds. Avouons-le, l'image est troublante qui dit à la fois, la mère, l'amante, l'amour. Tout ceci en filigrane, bien entendu, mais l'icône est là qui fait notre siège et ne nous laissera nul repos. Ce qui se montre comme digne de questionnement, c'est la nature même de ce mystérieux désir qui macule la toile de son irréfragable puissance. Et, d'emblée, posons la thèse que l'essence plénière de ce dernier, le désir, est entièrement contenue dans l'affrontement du couple nature-culture. Ce qui appartient au versant naturel susciterait simplement l'instinct primaire, au mieux l'attention, alors que le versant culturel, nos apprentissages, nos initiations aux jeux de l'amour nous installeraient, d'emblée, dans l'orbe d'une possible jouissance dont le désir serait la pure efflorescence, le visage lisible. Mais il s'agit de ne pas demeurer dans la théorie et de procéder à une expérience visuelle dont nous pourrons dégager quelques perspectives signifiantes. Quelques œuvres majeures seront convoquées à l'appui de cette thèse.

  Penchons-nous, à nouveau, sur la proposition d'Éric Migom et tâchons d'y voir plus clair. Tout d'abord, livrons-nous à une description phénoménologique de ce qui paraît. Tout en haut de la scène, le chapeau fait sa courbure solaire, tellement semblable à l'éclat du potiron parmi le vert des feuillages. Les yeux sont pareils à deux insectes qui s'abriteraient sous l'arc charbonneux des sourcils. La bouche est cette fraise rubescente nous disant en mode coloré la plénitude de l'été. La gorge, les bras, semblent disparaître dans une manière d'argile souple, presque inapparente, à la façon dont la falaise se confond avec le ciel qui semble en reprendre possession. La couleur saturée de la vêture n'est pas sans rappeler la peau luisante de l'aubergine, cet épiderme si lisse que le regard effleure à défaut de le pénétrer. Quant à la forêt du triangle pubien, la voici circonscrite à la mesure étroite d'un linge sombre qu'une main gantée vient ôter à notre naturelle curiosité. L'ourlet noir des bas s'inscrit à la façon d'une parenthèse inversée dont la tension visuelle éloigne notre regard d'un abîme qui appelle mais demeure au secret. La chute des jambes a la douce insistance de la cascade à faire son bondissement d'écume vers l'aval du monde. L'escarpin, lui, est si intimement alloué à la teinte discrète du céladon que nous pourrions l'oublier et le remettre à son propre destin, inapparent.

  L'ensemble des métaphores précédentes ne fait apparaître rien que de très "naturel", depuis la cimaise lumineuse d'un supposé potiron jusqu'à la présence gommée de la chaussure en passant par la craie lumineuse de la falaise. Sans doute ceci, ce phénomène des choses évidentes, résulte-t-il d'une nécessaire fragmentation à laquelle la description en mode langagier nous contraint, pour la seule raison que sa temporalité propre est de ménager une suite continue d'instants, lesquels ne font sens qu'après coup. L'empan global de la vision est d'une essence bien différente, puisque, dans une soudaine immédiateté il nous fait l'offrande de la totalité de la fable qui s'inscrit sous nos yeux. Description analytique du langage, épiphanie synthétique de la perception visuelle. Si le langage paraît se calquer sur le mode "naturel" - il procède à des énumérations successives -, le visuel, quant à lui, dans son acte de donation globale - il offre tout d'emblée -, nous installe dans l'aire du "culturel".

  Regardant la toile, c'est bien une femme qui s'y dévoile, dans toute l'ampleur de sa sensualité épanouie, ouverte, disponible. Si le langage nous mettait "à l'abri" de perceptions multiples nous dirigeant vers l'éclatement dionysiaque d'un érotisme solaire (pour paraphraser Michel Onfray), la vue, bien au contraire, par son caractère synthétique, nous dépose sur le velours des sédiments culturels qui, tout au long de notre existence, ont jalonné le parcours de notre sensibilité. Alors, cette femme s'organise à la manière d'un puzzle, chaque fragment jouant avec un autre que notre mémoire a engrangé, avec quantité de stimulations que notre conscience a engrammés. Nous ne voyons plus de falaises, plus de cascades bondissant parmi les blocs de rochers, plus d'argile claire que nos mains pourraient façonner. Ceci serait seulement de l'ordre de la poésie, du récit, du textuel.

  A contrario, ce que nous voyons et que notre regard porte à l'incandescence, c'est un chatoiement, une myriade colorée au fond d'un kaléidoscope, une roue polychrome où s'enchaînent les désirs, à la manière de tables gigognes, l'une appelant l'autre. Cette femme nous la saisissons et la plaçons au centre de réminiscences - autant de petites madeleines proustiennes - qui la révèlent et, en même temps, nous clouent dans l'orbe étroit de nos fantasmagories. Cette femme, nous l'habillons de légendes dont la vie a été prodigue à notre endroit. Cette femme, nous la voyons au travers d'un prisme où cohabitent peut-être des visions adolescentes - l'éclair blanc d'un linge que cernait la somptuosité noire d'un porte-jarretelles; le jaillissement d'une gorge vue du haut d'un escalier -; cette femme, nous l'identifions à d'anciennes lectures s'illustrant sous la forme de métaphores plantées dans le vif de la chair - sous les traits de Constance dans "L'amant de Lady Chatterley", ou bien sous la figure de "Fanny Hill, la fille de joie" de John Cleland, ou bien encore sous les évocations par Boyer d'Argens de la formation de la tendre Thérèse aux délices de la volupté. Toutes images dont la puissance rayonne et cerne nos yeux d'un impérium à nous saisir de ce qui nous installe dans le plaisir, libère notre inclination à l'hédonisme, nous dispose à cet insaisissable bonheur qui n'est jamais que le contrepoison de la finitude. C'est un truisme que d'évoquer la relation quasiment fondatrice des deux figures opposées mais complémentaires d'Éros et de Thanatos.

  Et, maintenant, afin de faire ressortir d'une manière plus sensible encore la différence qui s'établit entre une perception inclinant à une interprétation de type "naturel" et à une autre de type "culturel", nous ferons appel à quelques œuvres majeures qui nous semblent poser le problème de façon exemplaire.

La roue polychrome du désir.

Almaïsa - Modigliani - 1917

Source : Wikimédia Commons

La roue polychrome du désir.

L'origine du monde - Courbet

Source : Wikimédias Commons

*

  Dès l'instant où le corps est objet de représentation, où le nu s'expose, d'inévitables contenus s'y dissimulent d'une façon plus ou moins latente. Plus le sujet est proche d'une représentation "naturelle", la carnation riche et voluptueuse selon Modigliani; la pilosité abondante chez Courbet, plus le voyeur de l'œuvre se situe en amont d'un érotisme qui ne peut dire son nom, pour la simple raison qu'il ne s'y informe qu'un sensualisme proche du goût ou bien de l'odorat, une simple prise de possession objective de ce qui se montre. On se situe encore sur le versant du corps qui se dénude comme tel, sans qu'apparaisse une intention qui le placerait en tant qu'objet focalisant un désir. En cela, il ressemblerait au modèle dont le peintre se sert pour servir d'esquisse à son œuvre, sans qu'une autre visée particulière s'y dissimule.

La roue polychrome du désir.

Thérèse rêvant - Balthus

Source : Wikiart

*

  Plus le sujet est proche d'une mise en scène "culturelle", le voile de la vêture ne précédant que le dévoilement de l'acte sexuel toujours possible, plus l'énergie érotique est forte, difficile à endiguer, sur le point d'éclater sous le poids de sa propre turgescence. L'œuvre d'Éric Migom est de cet ordre, d'une violence à peine contenue par la richesse des couleurs et la tension est à un tel point zénithale qu'elle nous recueille en nous-mêmes à la manière d'un pur prodige. C'est cette même rhétorique dont Balthus est l'un des maîtres incontestés qui nous tient en haleine au-dessus de ses jeunes filles en fleur dont l'impudeur n'a d'égale que la puissance secrète qui vrille leur désir, celui de l'installer, ce désir, dans l'ombilic du partenaire anonyme, du regardeur aux yeux de braise. Les toiles de Balthus, on ne les regarde pas comme on regarderait un paysage, c'est-à-dire avec la délicatesse du sentiment accompli, avec le penchant du romantisme. Le paysage balthusien est volcanique, tellurique, il nous fascine et nous ne rêvons que d'une chose : nous précipiter dans le foyer tête la première avec l'ardeur de la passion.

La roue polychrome du désir.

  C'est de la même syntaxe dont vit cette œuvre contemporaine qui procède par hypnotismes successifs. Nous abandonnons vite la couronne solaire de la capeline, l'échancrure vers la gorge, nous sommes comme happés par le sublime écartèlement que dissimule encore un triangle de soie, alors que nous commençons à nous immerger dans la douce forêt pluviale envahie de rosée et qu'un bouton à la consistance de nacre allume en nous la flamme rubescente du désir. Nous n'attendons que cela, aussi bien nous, les voyeurs, que celle qui est vue comme archétype de la femme, ce principe premier auquel nul ne peut renoncer qu'à proférer sa propre mort. En raison de ceci, nous disons notre relation charnelle au monde qui nous porte au-devant de nous, que la peinture transcende dans cette belle effigie, laquelle nous dépose là où, toujours, nous avons rêvé d'être, plus loin que la vie, plus loin que l'existence, en un lieu où les mots s'effacent pour laisser place au silence. Demeurons silencieux, le sens est en marche qui, jamais, ne s'arrêtera !

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5 août 2014 2 05 /08 /août /2014 08:16
Ton corps - Richard Morgiève.

Eric Fischl - Bad Boy.

Biographie.

"Ecrivain et scénariste Richard Morgiève est né en 1950 à Paris. Deux drames marquent très tôt sa vie, et de façon définitive, le décès de sa mère lorsqu’il avait sept ans et le suicide de son père six ans plus tard.
Rendu à lui-même dès sa majorité, il vit de petits travaux en tous genres, dont déménageur de caves et d’appartements abandonnés, métier qu’il exercera jusqu’à 29 ans : libre au volant de sa camionnette avec Marie-Jo et la bande…
Cependant les mots, de ne jamais le quitter, depuis l’enfance ils tournent en lui et l’écriture le sauve. En 1970 paraît un premier recueil de poésie à compte d’auteur, mais écœuré par ce système ( payer pour se lire ) il se jure de ne plus écrire avant 10 ans. En 1980 il a arrêté son travail de déménageur et publie Allez les Verts. Depuis il n’a cessé d’écrire, comme romancier, scénariste, dialoguiste pour le cinéma et la TV, avec notamment l’adaptation de son roman Fausto."

4° de couverture.

"Un homme parle à son corps et à celui de la femme qui l'a quitté. Dernier recours quand tout est foutu, pour ne pas être un homme mort. Dans une douce incantation à lui-même, il cherche à reconstruire sa chair morcelée par l'absence. Quand le désespoir est absolu, le corps est le seul salut. Alors rester vivant, malgré les terribles images de l'amour perdu. Essayer de s'aimer, jouer, mais se sentir toutes les secondes comme une planète abandonnée, divaguant à la recherche de l'autre. Et se relever, tenter l'impossible. Être un corps en paix, un corps qui sera peut-être à nouveau désiré. Se le dire, oublier les larmes, continuer.

Avec cet hymne, cri d'amour universel, à la fois harmonieux et déchiré, Richard Morgiève bouleverse le lecteur.

"Ton corps" a été enfanté par "Ma vie folle". Il est le deuxième volet d'un diptyque dont Richard Morgiève est la dépouille."

Libre méditation sur l'œuvre.

Tout corps est le lieu d'un manque. Tout corps est recherche d'une faille originelle à combler. Tout corps est marqué des stigmates de l'autisme : la parcellisation est constante qui, jamais, ne saura trouver de juste résolution, sauf dans la conclusion de la finitude. Corps-bouche tendu vers l'autre bouche, celle qui aime, celle qui parle, qui fait résonner l'écho de l'altérité sur la falaise de l'exister. Corps-ombilic infiniment vrillé sur la conque primitive qui lui donna abri et ne s'illustre plus qu'à l'aune d'une confondante nostalgie. Les racines en sont tellement éloignées que l'arborescence humaine en est comme désemparée. Corps-sexe tragiquement tendu vers l'autre sexe, comblement de l'abîme par lequel s'annoncera le devenir, la sublime génération.

Tout corps est le lieu d'une lutte à mort : combat du Minotaure et de la suppliciée dont le corps offert sera promesse de vie, d'ouverture, de lumière perçant sous la terrible ténèbre. De ce conflit, de ce combat sans merci, nous sommes tous issus et en conservons l'empreinte fondatrice. Tout est toujours surgissement du néant, progression de funambule sur la corde tendue de l'exister. Pour cette seule raison, toute tentative de résolution de notre propre unité par le truchement de celui, celle qui nous fait face est de nature profondément métaphysique. Nous n'émergeons à la vie qu'à la condition de l'événement d'une main tendue, d'une bouche désirante, d'un corps se disposant comme recueil de notre propre silhouette perdue parmi les multiples confluences mondaines. Nous sommes identiques au fameux "symbolon" grec, lequel désignait l'objet total, rassemblé, alors que ses deux fragments ont été réunis par les deux partenaires qui cherchaient à se reconnaître.

Ton corps - Richard Morgiève.

Le "symbolon" grec correspondant

à notre moderne "Symbole".

Cet objet présente une riche sémantique, laquelle nous dévoile le fait que le signifié - le sens , ne peut jamais résulter que de l'ajointement de deux signifiants. De la même manière que l'amour est toujours la résultante de la rencontre de l'amant et de l'aimée. Il ne saurait y avoir de signification émergeant de sa propre autarcie, de sa royale solitude. Elle est toujours coalescente à une forme de passage, à une transition entre deux identités qui entretiennent une relation sur le mode dialogique. Disant ceci, nous ne faisons que donner acte à la dimension du multiple venant féconder l'isolement de l'unique. Si, d'abord, la réalité fonctionne sur le mode de l'insularité - nous sommes toujours seuls au monde -, l'accomplissement de cette même réalité vers un possible devenir pour l'homme est d'essence archipélagique, elle est langage faisant la liaison entre les éléments dispersés dans l'océan des incertitudes. De là résulte le fait que, constamment, comme une antienne se propageant à bas bruit, nous sommes à la recherche de notre alter ego, celui, celle par qui l'existence se dote d'un corps tangible, préhensible, se disposant à accueillir et à propager l'idée même de génération. Il n'y a guère d'autre vérité que celle-ci : réaliser notre propre accomplissement par ce fondement que l'Autre nous tend et à partir duquel quelque chose comme un monde commence à exister pour nous.

Et, maintenant, si nous délaissons les considérations d'ordre général pour nous focaliser sur l'expérience du narrateur de "Ton corps", voici ce qui s'y dessine en filigrane :

Le corps de l'autre.

"Elle ne te touche plus et c'étaient ses mains et son corps qui te faisaient corps. Tu gis dans les ténèbres, l'obscurité : là où ce qui est sensoriel ne pénètre pas. Tes mots ne servent plus à te faire entendre d'elle, à quoi bon parler ? Elle se refuse à tes yeux, à quoi bon voir ? Elle ne produit plus aucun son pour toi, à quoi bon entendre ? Et que goûter et que toucher à part elle ?

Qui goûter, qui toucher à part elle ?

Son souvenir est incarné en toi, comme des clous. Des milliers de clous qui te clouent. Elle n'est plus qu'un souvenir. Le souvenir de son amour pour toi, c'est tout ce que tu as désormais d'elle.

Comment vivre ?"

Son propre corps.

"Va devant une glace et regarde-toi.

C'est une histoire d'amour qui te manque; une histoire d'amour avec toi.

Regarde tes mains, tes pieds, tes jambes et tes bras, c'est une histoire d'amour que tu n'as pas encore vécue et qui te manque à un point que tu ne peux même pas imaginer. Regarde-toi, tu verras l'amour dont tu as besoin. Comment peux-tu imaginer aimer les autres sans t'aimer toi-même ?

Une histoire d'amour qui vient entre toi et toi, de toi vers toi, de toi en toi, de toi avec toi.

Veux-tu dire à voix basse : une belle histoire d'amour. Je veux vivre une belle histoire d'amour avec moi, en moi.

Dis-le, s'il te plaît. dis-le, répète-le.

Mais est-ce possible ?"

Le corps du langage.

"Mais "C'était toi", c'est une épitaphe ! "C'était toi", c'est avant, avant qu'elle ne t'aime plus. Et tu te regardes dans la glace et te disant : "C'était toi". "C'était toi" qu'elle a aimé, "C'était toi" qu'elle a quitté.

C'est qui "C'est toi" ? Qui va te nommer "C'est toi" ?

Mais tu n'as plus de voix, mais on ne se nomme pas tout seul; ainsi tu n'as plus de nom et donc tu ne peux plus parler. "

Le corps de l'écriture.

"Tu décides d'écrire lisiblement. Tu verras qu'en faisant cet effort tu vivras une sorte de renaissance. Tu te réapproprieras les signes. En les traçant avec plus de soin et d'attention, tu feras un véritable travail physique. Tu comprendras ainsi que la communication est physique. En te demandant d'être intelligible, tu verras ton corps apparaître sur le papier et demander sa place, et révéler sa nature : cette innocence, cette réalité de toi que tu oublies trop souvent. Écrire, c'est parler, et tu déguisais le timbre de la voix de tes mots.

Commence par écrire ton prénom et ton nom, et vois, et sens ! Un autre toi apparaît. Dessine-le en écrivant tranquillement, lentement : vu et lu !

Et aimé ?"

L'écriture comme manque.

Le corps de l'autre parti à la dérive et ce sont les sens qui perdent la boussole. La quadrature existentielle devient si étroite, le dire des choses si inaudible qu'on en est réduit au piétinement de l'hémiplégie, aux paraphasies verbales, à l'audi-mutité de celui dont les sens ont été altérés jusqu'à en être des meurtrières à la fente occluse. L'image de l'autre comme une écharde plantée au profond de la chair et nulle autre figure ne pouvant s'imposer à l'imaginaire que celle de l'absente. L'on devient soi-même absence d'une absence, comme un redoublement muet de cela qui s'est retiré et donnait lieu à l'amour; on est livré à la mise en abyme de l'événement princeps dont on était possédé et qui, se retirant, ne laisse de sa matière que les clous qui rivent à l'irraison d'être, à la dépossession du monde.

Alors, quelle autre issue que de se livrer, les mains nues, le regard vide, les oreilles ourlées de silence, à son propre massif de chair, de s'enfoncer dans la lame étroite des certitudes carnées, des topographies tissulaires, des géographies de peau; quelle autre latitude que de se réduire à la dimension contingente de ses vergetures, de ses torsions ligamentaires, des aires ossifiées de son astragale ? Ceci, cette réduction au régime asilaire d'un corps ne se reconnaissant que dans l'opacité de sa rhétorique têtue, veut simplement dire le renoncement à exister selon des catégories transcendantes. Tout dans l'immanence, dans une manière de refuge égologique, de solipsisme aux bornes si étroites que n'en émerge plus qu'une forme de conscience végétative circonscrite à son propre objet. Mais l'amour de soi est une impasse. Mais l'amour de soi n'autorise plus que la cécité et il n'y a plus la conque de l'altérité pour renvoyer l'écho d'un message, amorcer l'image d'une possible relation.

Le langage résonne dans le vide, comme sidéré par sa propre profération. La paroi de l'autre, sa falaise dressée où ricochent les gerbes du sens se sont effondrées. Le langage se perd dans une manière de vide sidéral. Il n'y a plus de retour, plus de signes, plus de réverbérations humaines dont on pourrait se servir afin de procéder à sa propre reconstruction. Et la sublime nomination, celle qui métamorphose un destin anonyme en aventure singulière devient incapable de faire s'élever quoi que ce soit d'autre qu'une rumeur dépourvue de nervures signifiantes. On est livré à soi, remis à ce qui reste des braises de la conscience, forclos dans un univers si étrange qu'il pourrait aussi bien s'agir des marécages d'une incompréhension majuscule. La décision est simple qui fait retourner aux sources de l'écriture. On redevient cet enfant qui tâche de se découvrir dans la complexité du monde ambiant. De se révéler à la seule force dont il dispose : celle de tracer des traits et des courbes, de dessiner et de se reconnaître dans ce "dessin", lequel par l'effet d'une magique homophonie, devient "dessein", projet, projection hors de soi en direction de ce qui, habituellement s'absente. A savoir les signifiés dont le monde use pour faire phénomène. On écrit, avec application, son prénom, son nom et le miracle a lieu qui fait surgir du filigrane du papier ce qui y était inscrit de toute éternité, à savoir cette forme de soi qui, un jour, devait s'actualiser et faire son efflorescence.

Une "re-naissance" a lieu dont l'écriture constitue les fonts baptismaux qui portent le langage à son principe premier : faire de l'homme celui par qui tout advient dans l'ordre d'une syntaxe universelle. Symboliquement, l'homme est ce calame qui inscrit les traces du sacré sur le parchemin du monde. C'est ce beau message que nous délivre Richard Morgiève, dans une langue puisée au creuset même du corps, là où le souffle devient voix, puis parole, puis fable à destination des autres. Rien n'est sans le corps qui instille à la pensée la matière vive du sens !

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 08:13
Ma vie folle - Richard Morgiève.

Biographie de l'auteur ( Source : Wikipédia).

Richard Morgiève, né à Paris le 9 juillet 1950, est un écrivain et scénariste français. Il est aussi acteur à ses heures. Ses œuvres sont principalement des romans mais il est aussi l'auteur de plusieurs pièces de théâtre. Il peint aussi (expositions récentes : La Roche sur Yon, Le Grand R, 2008)

Richard Morgiève devient très tôt orphelin : sa mère meurt d'un cancer du col de l'utérus alors qu'il n'a que sept ans, et son père se suicide quand il en a treize. Il vit ensuite une adolescence chaotique, au cours de laquelle il se débrouille en dealant du faux haschisch, entre autres activités, avant d'entamer toute une série de petits métiers. Il publie son premier livre, un recueil de poèmes, à compte d'auteur à l'âge de vingt ans mais, honteux et écœuré de devoir payer pour être lu, il s'interdit d'écrire pendant dix ans. Il exerce tour à tour des emplois de débrouille tel fort des halles, employé de bureau, ouvrier, mécanicien, peintre en bâtiment, plâtrier, représentant, colporteur, déménageur de caves, standardiste ou chauffeur poids lourds. Foncièrement autodidacte, Richard Morgiève publie, à l'âge de trente ans, en 1980, son premier livre à compte d'éditeur : un roman policier. Dès lors, il ne cessera plus d'écrire, entamant véritablement son œuvre personnelle avec la publication de son premier roman de littérature générale, Des femmes et des boulons, en 1987.

Présentation de l'éditeur.

Un homme raconte sa vie folle. Une vie décapitée par la mort de ses parents. Sa mère vidée comme un poisson par le cancer quand il était petit garçon. Son père, qui a ouvert le gaz des années plus tard ... Etre, alors, quand on est orphelin, c'est quoi ? Afin de briser ces " chaînes en crêpe noir ", l'homme écrit. Sa grande aventure de débarrasseur de cave avec les camions pourris et les copains jamais perdus, sa sexualité, ses amours, jusqu'à cette femme qu'il aime et qui lui dit qu'elle l'aime moins. L'entendre et crever ? L'homme écrit comme l'exécution de la peine capitale. Pour trancher le mal une fois pour toutes. Pour retrouver, petit soldat perdu dans la chair de ses parents, leur immense Amour manquant.
Mettre la tête dans le trou de la mort, trouver les mots comme remparts, comme seul pouvoir : écrire pour survivre. Foudroyante auto-fiction, Ma vie folle est une quête éperdue de l'être. Richard Morgiève s'impose une épreuve inhumaine où la vérité s'écrit dans la peau. Magnifiquement.

Il signe le premier volet d'un brûlant diptyque annonçant Ton corps.
Ecrivain et scénariste, Richard Morgiève est notamment l'auteur de Un petit homme de dos (Ramsay, 1988, réédité en 1995 chez Joëlle Losfeld), Fausto (Seghers, 1990, Robert Laffont, 1993, prix Point de Mire et prix Joseph Delteil, adapté au cinéma en 1993 par Remy Duchemin). Des derniers livres Sex Vox Dominam (Calmann-Lévy, 1995), Mon beau Jacky (Calmann-Lévy, 1996), et Le garçon (Calmann-Lévy, 1997) peuvent être lus comme une trilogie de l'enfer.

Commentaire.

Lire Morgiève c'est renoncer à une part de soi afin de laisser émerger l'autre, celui qui écrit, celui qui peint afin d'exorciser cela qui le cloue sur place et le contraint à vivre dans l'exil. Comment trouver sa place parmi les hommes alors même qu'on a été décapité, touché dans le profond de sa chair, privé de ses repères existentiels : mère terrassée par la maladie, père mettant fin à ses jours ? Orphelin avant même d'avoir pu éprouver les liens qui vous attachent à vos racines fondatrices. Parcours hémiplégique, titubant, et pourtant il faut continuer d'avancer. Hémiplégie, certes, plus imposée que consentie. Jamais on n'accepte de faire du surplace, de progresser comme le mime qui feint d'aller vers son destin alors que ses jambes tricotent les mailles étroites d'un lieu timbre-poste. Hémiplégie, certes, mais aphasie jamais. Le langage, il faut le faire se dresser aux quatre vents, le hisser dans une manière d'oriflamme disant la stupeur de vivre en même temps que le constant émerveillement qu'elle est, la vie, alors qu'on essaie d'en extraire la pulpe vive. Convoquer le poème, mais aussi la prose urticante, verticale, le lexique taillé à la hache afin de faire rendre raison à cela même qui vous fuit et vous dépose sur les rives de l'inconnaissance de vous. Comment se connaître et tracer son chemin, dès l'instant où les mains qui étaient censées vous guider dans l'existence ne sont plus que de lointaines hallucinations, de nébuleuses fictions clôturées avant même d'avoir pu proférer quelque signification ? Comment ? La drogue est une impasse, le sexe trouve vite ses limites. Il ne reste plus que l'écriture pour dire ce que la vie a omis d'expliquer, plus que la peinture pour tracer sur l'aire vierge de la toile ses cris de chair et de sang. Mais, si ces deux voies sont, chacune à leur façon, un médium pour faire jaillir hors de soi ce qui y demeure occulté, elles ne le sont qu'à titre de différence. L'écriture est de l'ordre du père; la peinture s'origine bien davantage dans l'aire maternelle. C'est ce que nous dit Richard Morgiève dans l'extrait ci-dessous, à partir duquel nous tâcherons d'établir une brève thèse sur ce qui semble se jouer au travers de ces deux véhicules aussi complémentaires qu'opposés dans leur essence même.

L'extrait.

"Pour écrire il faudrait que je sois démoli et vaincu je veux dire pour finir ce que j'écris là il faudrait que je sois foutu pour écrire beau et vrai ? comme si rien ne pouvait coexister avec l'écriture ? rien qu'une certaine vérité qui serait la mort ?

Je prie mes mains de m'aider à sortir vivant de ce piège si je n'arrive pas à écrire je suis condamné.

(…)

La musique est dans mon sang mes mots doivent tonner et la peinture crie toute saignante comme de la peinture rouge dans les veines et j'ai peint un homme noir rouge et blanc qui a l'air fou ou de souffrir c'est juste un buste je n'arrive pas à imaginer combien la peinture a pris de place et du prix dans ma vie lorsque je regarde ce que je peins j'ai le sentiment d'être riche.

C'est ma troisième femme qui m'a dit que je devrais peindre la peinture me rend plus altruiste plus heureux et plus humain que l'écriture.

Il faut que j'arrête d'écrire ?

Et pourquoi la peinture ma donne-t-elle cette impression de richesse ? et pourquoi la peinture me rend-elle plus juste que l'écrit pourquoi je peux accepter d'être un petit peintre et non pas un petit écrivain ? parce que je ne peins pas pour être peintre mais pour peindre ? pour revenir vers ma vie que j'ai quittée parce que j'étais touché à mort ?

Enfant je peignais je n'écrivais pas c'est plus tard que j'ai voulu être poète à l'époque où papa s'est suicidé.

J'aurais écrit pour raisonner la mort de mon père ?

Je me serais mis à peindre pour me rapprocher de ma mère ? "

Essai de libre interprétation.

"J'aurais écrit pour raisonner la mort de mon père ?

Je me serais mis à peindre pour me rapprocher de ma mère ? "

Dans ces deux dernières phrases tout est dit de ce qui semble opposer dans une manière de radicalité irréductible, écriture et peinture, verbalisation et expression picturale. Mais énoncer ceci ne suffit pas et, afin de ne pas demeurer dans un genre de pétition de principe, il est nécessaire de s'interroger sur la validité d'une telle assertion. Si peinture et écriture semblent procéder de deux démarches opposées, l'une en relation avec l'image du père, l'autre relevant de l'aire maternelle, tout ceci doit bien avoir quelque fondement. Et, à défaut de pouvoir en donner une explication logique, contentons-nous de convoquer une manière de "fable fluviale" par laquelle une visualisation du problème sera possible. Souvent, l'existence humaine a été métaphorisée sous l'image d'un fleuve s'écoulant depuis une origine jusqu'à une fin. Suivons, par la pensée, l'événement dont il est ontologiquement investi. Devenons ce fleuve lui-même et ouvrons nous à notre propre destin.

Au début, au tout début de la nidification, alors que nous ne sommes qu'un germe replié sur sa propre origine, nous occupons l'aire maternelle avec toute la densité nécessaire à notre futur accomplissement. C'est le lieu fondateur, le lieu de la source. Chair contre chair. La conque amniotique est cette douce présence, ce battement d'eaux océaniques, ce flux et reflux habités de plénitude. Il n'y a pas de séparation, pas de frontière qui, déjà, pourraient être amorces de division, de fragmentation. Nous sommes immergés dans la dyade unitive, nous vivons en écho, nous sommes langage corporel auquel répond un autre langage corporel. Rien n'agresse, rien n'est pourvu d'angles ou d'abîmes dont notre intégrité aurait à souffrir. Tout est si intimement réalisé, harmonie des souffles, coalescence des métabolismes, homologie des rythmes sanguins, symbiose parfaite des tissus; tout est tellement alloué à une sorte de flottement immémorial que le monde fait phénomène avec l'amplitude d'une cosmologie heureuse, avec la grâce infinie des harmonies naturelles. Le sablier retient encore pour quelque temps l'écoulement de ses grains de silice, l'espace fait son bruissement de gemme, la distance est sans distance. Notre propre mesure est si peu métrique, si peu déterminée par quelque principe de raison que tout s'informe de soi, que tout se dispose à s'écouler vers l'aval de l'existence dans une irrésolution qui semble n'avoir pas de terme. Sentiment d'éternité, suspens pré-nycthéméral - il n'y a encore ni nuit, ni jour mais une seule ligne continue -, long poème comme ivre de lui-même.

Il n'y a pas encore de langage, sauf ces mots non proférés, sauf ces pulsations intimes s'offrant sous les auspices d'un séjour parmi les eaux baudelairiennes de vers apaisés :

"Là, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté."

Et, dès lors que tout s'installe dans une évidence sereine, nul besoin d'une rhétorique pour se dire et révéler son être. Tout est directement perceptible à l'aune de quelques mouvements, de quelques translations, de quelques touches sur la toile de fond dont nous faisons l'expérience à l'orée de notre singulier destin. Le sens qui, plus tard, jaillira par le truchement des mots, voici qu'il est immédiatement donné par la fusion des chairs. Langue tactile, vibratoire, tissulaire tellement semblable à celle du peintre projetant sur le subjectile les touches silencieuses qui donneront lieu au tableau. Donation sans médiation de la chair de l'artiste en direction de la matrice réceptrice, celle qui ouvrira un monde et révèlera le pur miracle de l'art. Symboliquement, il n'y a pas de différence visible entre le geste pictural qui relie le créateur à son œuvre et notre propre geste intra-utérin lorsque nous nous signalons à l'aire abritante, à savoir la mère, laquelle, encore, n'est pourvue d'aucun nom. On ne peut nommer que la chose avec laquelle on se différencie. Le peintre, lui aussi, s'adresse à l'inaudible, à l'invisible dont son geste est l'ébauche en même temps que le terme. Nul besoin d'une élaboration mentale, d'une verbalisation qui viendrait troubler le creuset des affinités. Il n'y a pas plus de distance entre Cézanne et la Sainte-Victoire qu'il n'y en a entre l'être-en-devenir que nous sommes et celle qui, par nous, devient recueil et déploiement d'existence. Là, dans la zone sans interférence du site amniotique, se déplie le langage silencieux des chairs oeuvrant à leur propre efflorescence. Lieu pré-langagier par excellence, lequel s'adonne, identiquement à l'atelier du peintre, au silence des corps en attente de leur propre métamorphose. La portée au jour de la toile qui dira l'être-du-peintre est comme une longue parturition en attente d'une libération des eaux primitives.

Jusqu'ici, notre propos s'est entièrement situé dans l'orbe maternelle et ceci pour la simple raison que le langage articulé n'a pas encore fait son apparition. Langage souterrain, fluide, retenu par des barrages de moraines et des verrous de pierre. Une tension avant la libération. mais bientôt le barrage cède, la perte des eaux a lieu, en même temps que notre être longuement contenu en son enceinte se libère et s'ouvre à l'existence par ce cri dont il est urgent de dire qu'il constitue le premier acte de langage par lequel l'homme signale son entrée en présence sur les rives du monde. Le cri est langage premier. Et c'est ici que le père entre en scène. Et c'est ici que le glaive - l'allusion phallique est évidente -, tranche dans le vif, séparant mère et enfant afin que puisse s'instaurer la Loi par laquelle l'inceste toujours possible aurait pu avoir lieu, barrant l'accès au langage. C'est à partir d'ici que la réalité se clive, que s'opère la césure différenciant les chairs, chair de la mère demeurant en-deçà du langage, chair du nouvel existant s'affirmant sous l'autorité du père. Du père langagier instituant l'ordre des prédicats du monde. Nul retour en arrière qui permettrait une perte dans une chair fantasmatique oublieuse d'un ordre social. Nommer et être-nommé, c'est renoncer à demeurer dans "l'in-signifiance" de l'abri primitif, c'est prendre cet essor nous installant dans le fleuve étincelant après que les eaux matricielles auront été abandonnées, simple lieu d'une nostalgie dont le deuil est à faire, en permanence. Le cours des vives eaux est atteint qui conduira vers l'estuaire et, en dernier au seuil des abysses marines.

L'irruption du cri en tant que langage, la survenue du père comme porteur du glaive séparateur correspond à un changement de régime ontologique. La métamorphose a eu lieu qui crée des territoires distincts : celui de la mère définitivement situé sur le versant de la chair anticipatrice du sens, alors que celui du père institue l'ordre qui permet à ce sens d'investir le règne de la raison. Si la source primitive était le lieu du pinceau et de la simple picturalité, ce qu'a effectué symboliquement l'irruption du père c'est d'opérer la résurgence au plein de la lumière de l'instrument par excellence du langage, à savoir de doter le parlant du calame grâce auquel l'écriture incise le palimpseste du monde, y déposant la parole multiple et fécondante de l'homme. Ce qui était poème dans le giron maternel - donc encore rattachement à la simple rêverie charnelle, à la picturalité chatoyante - devient, par l'intercession du père, prose effective à laquelle se référer et s'inscrire dans le dévalement nécessaire du cours de la vie.

Maintenant, reprenant à nouveaux frais les deux phrases liminaires de Richard Morgiève, nous saisissons mieux la raison qui le pousse à affirmer :

"J'aurais écrit pour raisonner la mort de mon père ?

Je me serais mis à peindre pour me rapprocher de ma mère ? "

"Raisonner la mort du père" emprunte prioritairement la voie de l'écriture, laquelle se réfère à la Loi dont celui-ci, le père, est le garant le plus sûr. Écrire le père, c'est le replacer là où, de toute éternité, la figure de l'autorité l'installe comme celui par qui l'ordre du monde trouve sa nécessaire configuration.

Le "rapprochement" avec la mère empruntant le médium de la peinture, à savoir cette pâte dont la texture n'est pas sans évoquer ce dialogue des chairs initial dont le souvenir nous hante mais que la loi maintient à distance.

Enfin, souvenons-nous, pour clore ce rapide débat que le cri - en tant qu'archétype du langage - a été le convertisseur indispensable pour opérer notre passage du sens pictural primitif au sens langagier accompli, celui qui nous dispose à cette écriture dont Morgiève fait un si bel usage, tantôt scalpel qui dépouille, tantôt rudesse à peine appuyée qui dissimule une véritable sensibilité.

Alors, comment mieux dire l'ambivalence, le partage en deux de la personnalité, le désir occulté de l'inceste, la violente symbolique du père qui sépare par le geste castrateur du langage de la source accueillante; comment mieux exprimer qu'à l'aune de cette écriture qui est, elle aussi, long et infini déchirement ?

"C'était un acte sexuel un acte de magicien en peignant des jeunes femmes en bonne santé et blondes avec des robes violettes je voulais une mère en bonne santé pour prendre TOUTE la place de mon père lui faire TOUT ce qu'il lui faisait ? en peignant pour maman des sortes de symboles de féminité et de vie je faisais une prière et tout en même temps un acte sacrilège ?"

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15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 08:04
L'équarrissage - Lorette Nobécourt.

Photo de Louis-Camille d’Olivier©

L’Équarrissage, Grasset/Les Inrockuptibles, 1997.

Les Mille et une nuits, 2001.

Incipit.

« C’est la première et dernière fois que je vais parler sur ce ton, parce que je n’en aurai pas de nouveau les moyens. J’ai connu, à moins de trente ans, ce que d’aucuns ignorent peut-être toute leur vie : la fête est finie. Je suis pieds nus sur le carrelage et je vais prendre froid mais je ne peux plus me taire. Ce soir, je ne serai pas une carpe, c’est terminé. Cette nuit, je me pose comme je subjectif absolument, c’est-à-dire qui relève du sujet défini comme être pensant, bien que je n’ignore pas que nous sommes l’étoffe dont la société habille ses modèles. »

4e de couverture.

« Depuis longtemps, je savais qu’il me faudrait un jour revenir à cet Equarrissage qui en 1996 me « sauva » littéralement la vie. Hantée par le suicide de façon paroxystique cet été-là, je puis dire que l’écriture de ce texte me tint lieu de respiration pendant des mois. »

L’écrivain s’avance dans le « désordre noir » des choses, sonde les profondeurs obscures du corps et tente l’impossible saisissement de soi. Rarement l’existence aura été aussi violemment questionnée. De ce voyage au bout de la vie, Lorette Nobécourt nous rapporte des visions fulgurantes.

"L'équarrissage", petit livre de 54 pages, étonnamment dense, à l'écriture serrée, tellurique, comme si, pour l'auteur, il s'agissait de vie et de mort. Et, en réalité, c'est de cela dont il est question, de ce balancement entre l'ombre et la lumière, cette ombre de la disparition frôlée de si près qu'elle rôde toujours, comme un voleur dans la nuit. Chercher à l'occulter la rendrait encore plus insupportable et l'idée du suicide est fichée dans le corps, soudée à l'âme, en orbite autour de l'esprit. Vivre avec cette obsession se révèle comme l'unique solution, l'écrire en tant que possible échappatoire, la traduire en mots fiévreux la seule option par laquelle échapper à sa confondante abstraction. Alors c'est du corps même du langage dont il s'agit de s'emparer, de lymphe lexicale, de sang sémantique, d'aponévrose textuelle, de dendrites urticantes des sons à émettre. Car c'est cela qui tient toute l'architectonique du livre : l'immense CRI proféré auquel nul ne peut échapper. Pas plus le lecteur, que l'auteur ou bien même l'anonyme qui, jamais, n'ouvrira le livre. C'est de condition humaine dont il est parlé, c'est de la vie en sa substance constamment tissée de tragique. Nul ne peut s'exonérer de cette "dette" dont, un jour, le dernier, il soldera le compte. La dague est là qui fait son balancement mortel au-dessus de la fontanelle existentielle, laquelle n'est jamais complètement suturée. Toujours un appel vers l'autre côté du réel, là où les choses commençant à s'informer étaient en attente du surgissement. Nous voulons dire cette arche abritante de la vie placentaire, ce simple balbutiement pré-langagier, cette appartenance à un pur métabolisme, cette disposition à n'être qu'une masse liquide en attente d'être. De ce roc biologique prénatal nous sommes issus. A ce roc nous appartenons toujours de manière patente comme si un inconscient cellulaire nous habitait, nous tirant vers l'arrière du monde, dans les zones en clair-obscur de l'inconscient.

Nous essayant à commenter ce livre tissé de douleur et de drame latent, de perdition corporelle et d'errance de l'âme, il nous faut nous rattacher à une hypothèse signifiante nous dotant d'une polarité à partir de laquelle nous orienter. Faute de cela, lecteur soudé au texte, nous ne parviendrons à aucune autre émergence que celle de l'amibe plongée dans sa surdité élémentaire. Mais tentons de comprendre et, à cette fin, destinons notre perception des choses à une manière de concrétude. Rien ne fera davantage sens que le recours à une métaphore anatomique. Prenons l'homme, quel qu'il soit - Montaigne nous a enseigné que ce dernier "porte la forme entière de l'humaine condition -, et essayons de le situer dans sa radicalité la plus propre, à savoir le reconduire à sa racine existentielle, au tubercule qu'il déploie afin d'être présent au monde. Regardons l'homme dans son élévation verticale, genre de menhir planté dans la glaise originelle. Regardons son visage, cette épiphanie à nulle autre pareille. Observons sa bouche, ses lèvres, la barrière blanche de ses dents, la voûte de son palais, l'arrondi par lequel se manifeste le début de sa glotte, imaginons l'arc infiniment tendu de ses cordes vocales, entendons la profération d'un premier langage, le plus élémentaire, le plus primitif dont il lui a été donné de prendre possession dès que l'air du monde s'est précipité dans les parois de ses alvéoles. Alors, qu'entendons-nous ? Mais nous n'entendons qu'un CRI, aussi insupportable que celui de la peinture d'Edward Munch, et notre sang se glace d'effroi. Oui, de stupeur, devient moraine immobile, bloc de neige, congère à jamais présente dans toutes les consciences humaines. L'origine du langage, c'est le CRI et, ceci, il faut le graver dans le marbre blanc, dans la falaise de nos fronts, l'inscrire à la plus haute cimaise de la mesure anthropologique. Venant au monde, nous sommes d'abord CRI. Pensons à la belle thèse du "cri primal" initiée par Arthur Janov. Ce cri, nous le portons en nous, il gire infiniment et s'élève à la manière d'une colonne vertébrale sur laquelle nous greffons les événements du paraître. Il s'agite en nous, il taraude, il fore, il vrille et nous n'en percevons que la forme explicite, ce beau langage que nous élevons dans l'éther comme la sublime essence qu'il est, dont l'homme est le seul dépositaire.

Cette origine tragique dont le langage se dote afin que nous fassions effraction en tant que "projet-jeté", cette racine fondatrice nous hante et nous travaille de l'intérieur sans que nous en prenions acte, pris que nous sommes dans le registre étroit des contingences mondaines. Le langage, tout langage, parole, chant, écriture, littérature porte ce stigmate qui l'affecte en son propre et dépose le mot comme le fondement essentiel dont nous sommes investis jusqu'en notre souffle dernier. Et, ici, il faut donc établir une coalescence de nature entre langage et douleur, entre phrase et inclination au tragique, entre le texte et sa propension à nous délivrer un message d'ordre métaphysique. Car il devient nécessaire de considérer ce terme de "métaphysique " dans son sens originel "d'au-delà de la physique", ce qui revient à dire que tout langage, s'il semble doué d'une existence autonome, ne s'invagine pas moins dans un socle organique dont la douleur a été la première trame signifiante. C'est par là et uniquement par là qu'un coefficient de réalité peut être envisagé entre l'art et la souffrance, la littérature et le mal. Toute littérature digne de ce nom en porte l'empreinte indélébile, réactualisant à chaque nouvelle œuvre ce "cri primal" dont l'humain a été, sans doute à son corps défendant, le destinataire en même temps que celui entretenant cette flamme, cette combustion qui, jamais, ne s'éteint, sauf dans la finitude du Da-sein.

Tout livre est la mise en œuvre de cette douleur qui s'origine bien en-deçà de cela qui y apparaît comme image d'une simple fiction. En réalité la plupart des œuvres ne sont que des autobiographies qui ne disent pas leur nom. C'est de vie dont il s'agit, d'existence immergée dans le concret événementiel, c'est avec son corps que l'écrivain alimente son imaginaire, c'est ce cri que, constamment, il réactualise. Ce cri qu'il sculpte avec ses mots, ses phrases. La vérité est toujours située dans l'originaire, non dans une quelconque hypostase qui n'en serait que le reflet apparent, la parution euphémisée. C'est toujours la douleur qui mène la danse, celle-ci fût-elle en filigrane. Dans "La Guerre", Le Clézio fait de Béa B. celle qui dit la difficulté d'exister dans un monde qu'une sombre réalité envahit. "La maladie de la mort" traduit la difficulté durassienne d'écrire, d'aimer, d'être aimée. L'incessante et obsessionnelle quête mémorielle de Modiano en dit long sur l'inquiétude sous-jacente qui anime les personnages de ses romans. Les minutieuses "sous-conversations" de Nathalie Sarraute, ses descriptions quasiment cliniques, ses infinis tropismes qui agitent en tous sens la diaspora de l'âme ne font que traduire la constante tension angoissée de l'écrivain, miroir de tout individu existant sur terre. Et, à l'appui de cette brève thèse du caractère sacrificiel de l'écriture, il faudrait bien évidemment citer la quête morbide et surréaliste d'une âme dont Maldoror semble ne pouvoir se saisir alors que le mal dresse partout ses bubons et ses horribles desquamations. Évoquer Cioran aux prises avec le drame consistant à parcourir les allées délétères d'un monde incompréhensible. Demander à Artaud de nous montrer la camisole qui éteint sa conscience, cloue sa lucidité, en même temps que le poison, le cruel peyotl ruine le corps, détruit l'esprit, condamne l'âme à un perpétuel égarement.

Tout ceci est une évidence. Le tragique et la littérature naviguent de concert, l'une appelant l'autre. Comme une réflexion en miroir. Cependant, si Phèdre nous émeut, si Athalie nous fait désespérer de Dieu; si, avec Antigone, l'homme apparaît comme celui qui est porteur du mal, loin de s'affirmer comme la mesure de toute chose, il convient de ne pas faire de contresens, lequel énoncerait que seule la catégorie du dramatique révélerait le fait littéraire. La comédie sait pourvoir à cette forme d'art avec exactitude et habileté. Songeons à Molière et à son "Avare"; au "Bourgeois gentilhomme", aux "Femmes savantes". Mais alors, comment retrouver le cri originaire, la douleur initiale sous les traits de la comédie, du rire permanent ? Pour comprendre il suffit de faire sienne la célèbre assertion bergsonienne : "Le rire : du mécanique placé sur du vivant", et de l'interpréter à nouveaux frais. Le rire est à percevoir comme l'écume des choses, sa superficialité, sa face hilare n'étant qu'une peau retournée, celle, précisément du tragique. Nous ne rions jamais que pour oublier notre peine. Nous ne rions jamais que pour dissimuler à notre conscience le drame sur lequel elle repose et donner de l'espace à notre lucidité. Dans la texture existentielle dont la trame essentielle est la question de la finitude, il faut introduire des pauses, ménager des respirations, distendre les faisceaux de fibres musculaires. Le comique de situation agit comme un exutoire à notre angoisse constitutionnelle, il ne l'annule pas pour autant. Il ne s'essaie qu'à la dissimuler, à la tenir à distance. Les comédies de Molière doivent être lues en tant que vérités oxymoriques : elles disent l'exact contraire de ce qu'elles sont supposées mettre en scène. Ainsi Harpagon ne met en jeu que de bien piètres intentions qui se résument à sa rapacité foncière, sa hargne à posséder le monde, les autres; Monsieur Jourdain dévoile une folie qui le conduit à tyranniser les siens en même temps que l'ordre social dont il se réclame; Philaminte et Bélise, sous des dehors savants ne professent que de pures vanités qui les dévoilent comme personnages falots sans grande profondeur, inauthentiques. Ces différents tableaux brossés par Molière font apparaître, en creux, les insuffisances de la condition humaine, laquelle ne fait que courir à sa perte, ne cherchant à dévoiler, cependant, que les feux des lustres et les atours d'apparat. Pures tromperies qui ne trompent personne, sinon les personnages qui en sont les vivantes incarnations.

Mais, avons-nous seulement parlé du petit livre de Lorette Nobécourt ? Ne nous sommes-nous pas égarés dans des considérations périphériques faisant disparaître l'œuvre initiale dans la complexité existentielle, dans les arcanes de l'art ? Sans doute fallait-il élargir le cadre de la discussion afin de revenir à notre propos dotés d'un empan plus large quant à la réflexion. En réalité, nous n'avons parlé que d'équarrissage. La littérature est un fait de cet ordre. Recherchant la vérité du langage, elle est toujours en quête de ce qui, depuis toujours, la traverse, à savoir ce cri dont nous avons décidé qu'il en constituait le fondement. Si cette hypothèse mérite un fragment d'attention, alors écrire revient à équarrir la langue, à la débarrasser de ses peaux superficielles, à faire se dissoudre les graisses, à réduire la surface des aponévroses, à étrécir les ligaments, à poncer les os jusqu'à la moelle. Alors, parvenus à l'essentiel, à cette moelle qui, précisément, en constitue l'essence, nous serons à même le cri originaire, au sein de la première vibration, en-deçà de toute efflorescence, là où se recueille la densité extrême de la parole, la quintessence du dire, le poème initial. Car notre premier cri est cet acte purement littéraire que nous projetons en direction du monde afin de signaler notre présence aux autres. Dépouillée de ses théories, de ses artefacts langagiers, la littérature est ce singulier phénomène de présence, alors que l'art en constitue la sublimation, la mise en forme épurée. Le cri est pure verticalité, appel, constitution d'une fable dont les destinataires s'empareront afin qu'une clairière s'ouvre dans la densité du drame humain. Il ne saurait y avoir d'autre lieu sur lequel bâtir notre fragile édifice anthropologique, nous sommes constamment reconduits à notre propre source.

La tentation du suicide, pour revenir à l'ouvrage qui nous occupe, n'est rien d'autre que la dimension symbolique de ce nécessaire équarrissage, lequel effaçant toutes les contingences mondaines, expurgeant les détails d'une vie soumise aux aléas, fait remonter le sujet écrivant à son initiale profération, ce cri qui le constitue et le projette dans son essence l'espace d'une lucidité. C'est simplement à l'aune de ce premier essor et à son déploiement que la littérature se confie, même si l'impulsion vitale n'apparaît plus qu'à la manière d'un palimpseste usé faisant se confondre toutes les rumeurs du monde. Lisant, écrivant, inconsciemment, c'est à une telle exigence que nous confions notre cheminement. Parfois, il faut savoir retourner sa propre peau afin d'en explorer les lignes de force, les nervures qui la sous-tendent, les énergies qui l'animent dont nous n'apercevons les résurgences qu'à la manière d'un lointain écho. Il suffit d'écouter.

L'extrait.

"Dessous la peau la viande parle une autre langue, les mots ne se conjuguent pas à l'intérieur des fibres car les limites de la langue sont le commencement de la chair, mais la langue est aussi la poutre de cette chair. (…) Ah! comme il faut savoir épouser cette joie du chaos qui est en dehors de toute morale.

Elle m'est venue cette rage de mourir, la rage d'accepter de mourir pour me trouver vivante à l'heure de la mort, car il faut savoir mourir une fois pour palper de ses doigts un bref instant d'éternité et regarder debout la face de l'abject riant.

La mort porte des chemises blanches transparentes laissant deviner ses deux petits seins de jeune fille, elle est à nous, à nous la mort, parce que tout est perdu, et c'est bien parce que tout est perdu qu'il faut tenter l'impossible, c'est évident. Puisque le premier cri est déjà le dernier cri, puisque la vie n'est que ce cri, cet échec en partance, cette élaboration du rien, poignée d'osselets jetés à la face du néant, puisque tout est foutu depuis le premier souffle, depuis le premier souffle jusqu'au souffle dernier, puisqu'il n'y a pas de miracle mais seulement l'inachevé, nous sommes vivants et libres de façonner ce rien et nous-mêmes, cet autre rien…

Il s'agit de se tuer, rien d'autre. Ayant enfin réellement compris que le suicide est la seule réponse plausible à cette non-question qu'est la vie, je suis définitivement légère. (…)

Je suis dans ma langue, Babel à jamais connue de moi seule. Je ne me connaîtrais pas si je ne m'étais pas vue à cette épreuve."

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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 08:38

Henri Miller - Tropique du cancer.

ou

la radicalité en littérature.

A propos de l'écrivain.

"Henry Miller est un romancier américain né le 26 décembre 1891 à New York où se déroule son enfance, et mort le 7 juin 1980 à Pacific Palisades (Californie).

Son œuvre est marquée par des romans largement autobiographiques, dont le ton conjugue à la fois désespoir et extase. Miller s'est lui-même qualifié de « Roc heureux ». Son œuvre a suscité une série de controverses dans une Amérique mécanique et pécuniaire contre laquelle Miller a lutté car, pour lui, le but premier de la vie est de vivre. Il fut largement édité et célébré en Europe, cependant il faudra attendre les années 1960 pour qu'il connaisse du succès dans son pays (surtout dans l'élite américaine francophile et éduquée).

Henry Miller a été durant sa jeunesse un grand admirateur de l’écrivain Knut Hamsun (prix Nobel 1920) ainsi que de Blaise Cendrars, qui fut également son ami et un des premiers écrivains de renom à reconnaître son talent littéraire. Sur son lit de mort, Henry Miller dira que, s'il a tellement écrit sur sa vie, ce fut uniquement pour l'amour sincère des gens et non pour la gloire, la renommée, la célébrité, etc."

Source : Wikipédia.

Révolte - Extrait 1 -

"Depuis cent ans ou plus, le monde, notre monde, se meurt. Et pas un homme, dans ces cent dernières années ou à peu près, qui ait eu assez de violente folie pour mettre une bombe au trou du cul de la création et la faire sauter en l'air. Le monde s'en va en pourriture, il se meurt morceau par morceau. mais il lui faut le coup de grâce, il faut qu'il soit réduit en poussière. Pas un seul de nous n'est intact, et pourtant nous avons en nous tous les continents, et toutes les mers entre les continents, et tous les oiseaux des airs. Nous allons transcrire tout ça - cette évolution du monde qui a trépassé, mais qui n'a pas été enseveli. Nous nageons sur la face du temps, et tout le reste s'est noyé, ou se noie, ou se noiera. Il sera énorme ce livre !"

Comment mieux dire le désespoir du monde, celui de l'homme qui lui est corrélatif qu'à utiliser ce style tendu, incisif, à la limite de l'incantation ? Car il y a urgence à ouvrir les yeux, à dilater le puits de ses pupilles et à imprimer sur la vibrante lame de la lucidité cette nécessité du surgissement de la vérité. Quitte à ce que cette effraction se fasse dans la douleur. Il y a toujours angoisse, perdition sans fin dans les corridors de l'incomplétude à poser la question de la responsabilité de l'individu. Chacun, en son âme et conscience, comptable de soi devant la foule des Existants. Mais aussi la masse profuse de ces Existants qui ne parcourent les chemins de leurs destinées qu'à l'aune du plaisir immédiat, du désir rapidement comblé. De soi aux autres, des autres au monde, c'est rien de moins que le futur des civilisations qui est en jeu. Le Poète Paul Valéry est là pour nous rappeler à cette réalité tranchante comme la lame de la dague :

"Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles."

C'est ce que nous dit Miller, dans la langue qui est la sienne : mordante, directe, percutante, déliée de toute sorte d'allégeance à la bienséance. La vérité, surtout lorsqu'elle est cruelle - elle menace l'homme jusqu'en son essence -, il faut l'asséner comme l'on plante l'épée dans le garrot musculeux du taureau. Il y a une rivière de sang pourpre, le sol taché de cette vie brutalement interrompue et puis la poussière recouvre le tout d'une taie de silence. Homme-toréador, qu'attends-tu pour terrasser cette bête écumante qui te fait face : toi, l'autre, nous tous dans notre inconséquence existentielle, notre dérive vers une aporétique condition ? Nous sommes les fossoyeurs de nos propres vies. Alors, comment ne pas se révolter, ne pas "mettre une bombe au trou du cul de la création ?" Il en va du sort même de l'humanité, de sa capacité à demeurer debout, à imprimer sur les cimaises du ciel la dimension ouverte de l'art.

Sexe - Extrait 2.

" L'ennui avec Irène, c'est qu'elle a une valise au lieu d'un con. Elle veut des machins bien garnis pour les fourrer dans sa valise. Immenses, avec des choses inouïes. Llona, elle, avait un con. Je le sais parce qu'elle nous a envoyé quelques poils du bas-ventre. Llona, une ânesse sauvage qui humait le plaisir dans le vent. Sur toutes les collines, elle jouait à la putain - et parfois dans les cabines téléphoniques et aux cabinets. Elle avait acheté un lit pour son Roi Carol et un bol à barbe avec ses initiales dessus. Elle s'était étendue à Tottenham Court Road, la robe relevée, se caressant des doigts. Elle se servait de bougies, de chandelles romaines, et de boutons de porte. Pas une queue dans tout le pays n'était assez grosse pour elle… pas une seule ! Les hommes entraient en elle, et se recroquevillaient. Il lui fallait des queues extensibles, des fusées explosant elles-mêmes, de l'huile bouillante, faite de cire et de créosote. Elle vous aurait coupé la queue et l'aurait gardée à jamais dans son ventre, si vous lui en aviez donné la permission. Un con unique entre des millions, cette Llona !"

Bien évidemment, cet extrait, comme bien d'autres chez Miller, on peut choisir de le lire au premier degré, c'est-à-dire n'y voir, au pire, qu'une pornographie vulgaire, au mieux, qu'un érotisme littéraire. Mais faisant ceci, l'on ne destine sa lecture qu'à une vision de surface de l'œuvre de l'auteur de "Sexus". Il y a mieux à voir, infiniment. Lire Miller exige que l'on se dévête de ses atours habituels de lecteur policé afin que, libre de soi, l'on puisse atteindre la réelle profondeur du sens. Ainsi, ne voir dans Llona que la putain de service crucifiée à la démesure du sexe, c'est désigner à sa propre conscience, le superflu comme l'essentiel. Miller se livrant à ce morceau de bravoure textuelle est à saisir en tant que gravité, désespoir affectant en son sein la confondante tragédie humaine. Mais il faut expliquer et tâcher de comprendre ce qui, ici, se joue au-dessous de la ligne de flottaison de l'attention ordinaire. Le personnage de Llona est une simple figure de rhétorique, à savoir une métaphore, dont Miller use et abuse habilement afin de nous conduire au point focal de son discours sur ce qu'il considère comme chute possible de la mesure anthropologique. Llona est donc la forme radicale que l'écrivain a choisie pour nous conduire à une juste perception de ce monde qui court à sa perte. Llona est image de la société, de cette pluralité d'âmes qui, d'un seul bond, se précipite de Charybde en Scylla. Plus préoccupée d'avoir que d'être, la condition humaine est cette immense "machine désirante" (voir Deleuze) qui, pensant réunir les conditions de son bonheur, ne fait que saper les fondements sur lesquels elle repose. A avoir les yeux trop grands, c'est le ventre qui pâtit. A tout vouloir dans la démesure, dans l'immédiateté temporelle, c'est l'âme qui se pervertit et se matérialise jusqu'à l'excès. L'énormité du sexe tenant lieu de plénitude alors que la simple misère de l'exister est là, immensément présente, mettant en scène la seule apparence au détriment de ce qui voudrait signifier bien au-delà des servitudes existentielles. Le "trou du cul de la création" veut simplement dire la perversion de l'art lorsque ce dernier, l'art altéré, ne donne plus que de fausses œuvres, de sombres plagiats, de piètres fac-similés de ce à quoi une juste esthétique est censée conduire. Ce que Miller joue contre ce sublime de l'art, afin de mieux le révéler, c'est la fuite de l'homme dans la soue, sa déambulation porcine parmi les allées du monde. Le "salut" - car il faut bien envisager cette perspective sotériologique chez cet auteur empreint de mysticisme -, n'est pas dans la recherche de quelque hétaïre compatissante, laquelle, par ses attouchements charnels nous reconduirait au logis depuis longtemps déserté des justes valeurs, mais bien plutôt de retrouver une poésie qui fait cruellement défaut à nos sociétés consuméristes et réificatrices.

"Je cherche tous les moyens d'expression possibles et imaginables et c'est comme un bégaiement divin."

Miller nous livrant en une seule phrase sonnant à la manière d'un subtil aphorisme, la clé non seulement de son écriture - cette qualité à nulle autre pareille d'une exigence du dire -, mais en même temps d'une rigueur morale, dont ses nombreux contempteurs n'ont guère perçu que la forme émergée, à savoir cette soi-disant obscénité dont ses écrits auraient été le support emblématique.

Surréalisme - Extrait 3.

"A minuit, lorsque les spectateurs ont saturé la salle de leur transpiration et de leurs haleines fétides, je retourne dormir sur un banc. La lampe de la sortie, nageant dans un halo de fumée de tabac, verse une faible lumière sur le coin inférieur du rideau d'asbeste; je ferme les yeux tous les soirs sur un œil artificiel…

Debout dans la cour avec un œil de verre; seule la moitié du monde est intelligible. Les pierres sont humides et moussues, et dans les crevasses se tapissent les crapauds noirs. Une porte énorme barre l'entrée de la cave; les marches sont glissantes et souillées de crottin de chauves-souris. La porte se gonfle et cède, les gonds sont croulants, mais la plaque d'émail est en parfaite condition; elle dit :"N'oubliez pas de fermer la porte !" Pourquoi fermer la porte ? Je ne comprends pas. Je regarde à nouveau la plaque, mais elle n'y est plus; à sa place, une vitre en couleurs. J'enlève mon œil artificiel, je crache dessus, je le polis avec mon mouchoir. Une femme est assise sur un dais au-dessus d'un immense pupitre en bois sculpté; elle a un serpent autour du cou. La salle entière est tapissée de livres et d'étranges poissons qui nagent dans les globes de couleur; il y a des cartes terrestres et marines sur le mur, des cartes de Paris avant la peste, des cartes du monde antique, de Cnossos et de Carthage, de Carthage avant et après le sac. Dans un coin de la chambre, je vois un lit en fer et un cadavre dessus; la femme se lève avec lassitude, enlève le cadavre du lit, et, distraitement, le jette par la fenêtre. Elle revient au massif bureau sculpté, sort un poisson rouge et l'avale. Lentement, la chambre commence à tourner et un à un les continents glissent dans la mer; il ne reste que la femme, mais son corps n'est qu'une masse géographique. (…) On m'a éjecté du monde comme une cartouche."

Au terme d'un récit où il est bien difficile de faire la part de l'autobiographie, de l'imaginaire, des nécessités propres à une écriture faite de spontanéité, Miller nous livre cet étrange tableau dans lequel nous le retrouvons à l'issue d'une séance de cinéma, allongé sur un banc (nous savons combien la vie parisienne de cet auteur a été difficile), se livrant à une manière de soliloque surréaliste dont on ressort, soi-même, un peu sonné. Sans doute, pour l'exilé dans la grande ville, la réalité apparaît-elle tronquée, en partie vidée de sa substance. " …seule la moitié du monde est intelligible." pour ce saltimbanque livré à une constante perdition de soi. Cette cour sordide - en réalité la métaphore du monde tel qu'il est avec ses crocs aigus et ses babines retroussées -, ce non-lieu dans lequel Miller cherche à trouver un piètre sommeil, se révèle être le théâtre d'une dramaturgie telle que délivrée par Lautréamont dans "Les Chants de Maldoror". L'âme humaine est constamment dévastée par la haine, la méchanceté, la cruauté. L'âme est cette femme "assise sur un dais" avec "un serpent autour du cou". Cette femme-continent disant la grande détresse de l'homme, sa rupture avec tout ce qui signifie et alors ne restent plus que les sombres catacombes pour recueillir ce qui demeure de la grande aventure anthropologique. L'Existant est expulsé de son propre lieu de vie, semblable à un objet usé dont on se débarrasse dès qu'il a rempli son office :

" On m'a éjecté du monde comme une cartouche."

Confondante réification où l'essence existentielle se confond avec la poudre et le laiton dont on fait les munitions. Alors, soi-même, afin de ne pas désespérer, afin d'exorciser tous les maux de la terre réunis dans cette fable géographique, on se rue sur le langage, on le dote du pouvoir du scalpel; les mots on les arme de la puissance de la fronde, les phrases on les métamorphose en prodigieuses catapultes. Car il faut mettre à bas la forteresse derrière laquelle les hommes se réfugient de manière à échapper à cette réalité cruelle, insoutenable. Ce à quoi il faut s'employer avec toute l'ardeur de son âme, toute la puissance de son écriture, toute la force levée de sa puissance sexuelle - ce fac-similé de la vie -, c'est lutter contre la cécité verbale dont les Égarés sur les cinq continents du monde sont atteints et qui les pousse inéluctablement vers l'abîme. Il faut dénoncer les faux-semblants, détruire le carrousel des apparences, abattre les meutes de bruits qui assourdissent la cochlée. Il faut entailler la sclérotique et libérer le dard de la pupille. Il faut déchirer la peau du monde et, directement dans la pulpe de la chair, inoculer le poison qui détruira les tissus délétères et les humeurs malignes. Détruire le puritanisme qui affecte en son sein la culture anglo-saxonne; mettre à bas les linges maculés dont s'entoure l'hypocrisie bourgeoise; faire s'écrouler les masques dont s'entoure avec pudeur une sexualité refoulée, laquelle, comme toute résurgence, n'attend que de surgir au plein du jour. En un mot, c'est à une quête d'authenticité que Miller nous convie, de sorte que la vie regagne l'empan du réel depuis longtemps déserté. Les hommes font semblant d'exister, se réfugiant derrière la première simagrée venue, derrière l'épouvantail qu'ils agitent comme leur naturelle esquisse mais qui, en réalité, n'est que miroir aux alouettes. C'est rien de moins qu'une nouvelle philosophie assortie d'une morale neuve auxquelles nous convie l'auteur de "La crucifixion en rose". Car, ce que nous crucifions à l'aune des convenances socialo-bourgeoises, c'est tout simplement notre âme, laquelle ne sait plus se parer que de pleutres guenilles. Il faut devenir hommes-debout et porter aux cimaises de l'humain cette belle générosité sans laquelle toute existence n'est qu'une piètre pitrerie. C'est cela que nous dit Miller dans une langue farouche, tendue, à la limite de l'implosion. Le danger est celui-ci, qu'à force de n'être pas entendu, le langage lui-même en vienne à disparaître, en même temps que ceux qui le profèrent. Ce que nous ne saurions accepter. Nous voulons encore parler, lire, écrire, tant qu'il en est temps. Nous voulons vivre le monde ouvert selon l'inclination de "Sexus - Plexus - Nexus". Cette trilogie existentielle ou bien RIEN !

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21 juin 2014 6 21 /06 /juin /2014 10:43

Lisez cette très belle nouvelle d'Isabelle Pellegrini : non seulement une dédicace à la ville, mis une ode à l'écriture. Infinie beauté que cette prose puisée au creux de la vérité !

Concours de Nouvelles de la Canebière

Dans le cadre du 6è Festival du Livre de la Canebière qui a eu lieu du 6 au 8 juin 2014 sur le square Léon Blum nous avons proposé de répondre à cet appel à concours. C'est sur sur le thème Ombres & Lumières que les participants ont imaginé la suite de cet incipit proposé par René Frégni, président du concours :

Marseille. Dans cette ville j'ai fait mes premiers pas, j'ai appris à nager, j'ai su un matin ce qu'était la beauté. J'y reviens aujourd'hui. Je sens monter en moi un immense besoin d'aimer, une faim sauvage de lumière...

Avec l’air pour me lier à toi

de Isabelle Pellegrini

« Marseille. Dans cette ville j'ai fait mes premiers pas, j'ai appris à nager, j'ai su un matin ce qu'était la beauté. J'y reviens aujourd'hui. Je sens monter en moi un immense besoin d'aimer, une faim sauvage de lumière, celle des jours de grand Mistral, à nulle autre pareille. Cette lumière capable d’enchanter le monde autant que d’exalter les corps. Marseille douceur du sommeil et émoi des réveils. Marseille terre joyeuse, Marseille terre d’accueil où l’on parle au présent, que l’on parle une seule langue ou qu’on en parle cent… »

Consternant. La feuille et le crayon me tombèrent des mains. Au propre comme au figuré. Comment diable en étais-je arrivé à écrire de telles niaiseries ? Tu parles d’une lumière enchanteresse ! Je regardai autour de moi, les murs sales et la lumière détraquée, le bar miteux où je m’étais installé pour écrire. Il y a des soirs où l’on regrette d’être revenu. Huit années. Les retrouvailles ne sont pas toujours celles qu’on avait prévues.

Pourtant, revenu dans cette ville où j’avais vécu si longtemps, mon projet d’écriture me semblait assez simple : évoquer mon enfance, éclose sous le rayonnement du soleil marseillais et épanouie dans les embruns de la Méditerranée… premiers pas le long de la Corniche, apprentissage de la brasse dans la piscine naturelle du Vallon des Auffes, tendres émois adolescents sur les rochers de Malmousque… avec l’idée, de fil en aiguille, de célébrer la clarté de la ville et ses décors paisibles… ses cabanons, ses petites barques, ses gabians aux aguets et ses digues de rochers. Mais ce soir, brutalement, mes sempiternelles digressions sur la lumière, la beauté, le bonheur, résonnaient à mes oreilles comme de creux verbiages. Était-ce parce que cette fois-ci j’avais débarqué dans la ville en venant de la mer ? Etait-ce parce que j’étais remonté à pied depuis le port par les ruelles les plus sombres du ventre de la ville ? Il faut peut-être avoir fait le tour du Vieux-Port de nuit et s’être fait longuement battre par le racloir du Mistral pour éprouver la dureté de la ville.

Non, ce soir il n’y avait plus de place pour les tergiversations. Ras-le-bol des écritures molles qui se contentent de maintenir la vie à flot. Ce dont je voulais parler dorénavant c’était du réel. Du r.é.e.l. Je voulais une écriture qui tienne au corps et radicalise la phrase, la dépouille de ses artifices et de sa joliesse, la fracture pourquoi pas, la creuse jusqu’à l’évider, jusqu’à l’évidence de ce qui nous scinde. Qui entaille jusqu’à l’entre-mot, à l’entre-jambe, jusqu’à l’ombilic du rêve, au noir sur la portée, au trou dedans le trou. Qui ne renâcle pas à dire la cruauté de la vie, ou le désastre de l’amour. De l’amour qui fait mal. De l’amour qui fait mal à en crever. Parce que le souvenir de son regard, de sa voix, de sa peau. Parce que son sourire, parce que mon rire. Parce que sa faille, parce que la mienne. Parce que c’était unique. Parce qu’on croyait que ça ne finirait jamais. Parce qu’ensemble nous étions certains que, quoi qu’il arrive, demain le soleil renaîtrait. Parce que nous étions nés dans le soleil. Parce qu’elle avait contenu le soleil en elle. Parce qu’elle avait porté notre enfant.

Ayant froissé ma feuille de papier je la lançai à la poubelle, et restai adossé un long moment sur la chaise branlante. Puis je tapotai plusieurs fois sur ma cuisse, respirai un grand coup, et ressortis dans la nuit.

S’affranchir.

Cesser de se mentir.

Marseille est noire aussi.

Je repartis dans la nuit le long du silence des rues. Un pas, un autre. Sans savoir où ils me conduisaient. Au hasard. Enfin, presque.

Marseille extérieur-nuit, rade nord rade sud, je déambule comme on quête. Feux et phares éteints dans l’incendie des nuits, tout confond. Tout surprend. Tant d'approches et d'attentes. Plus j’avance dans la ville plus elle me dévisage et multiplie ses noms, comme autant de chimères déchirées au vent. La ville est narration, étrange poésie qui n’en finit pas de se perdre en ses gestes et ses lieux. Ici un trottoir dégueulant de poubelles, là un mur défoncé, là encore une île forant vers l’horizon, mais à chaque fois un rapport où les dénominations prévues s’abolissent, vers l’inassignable toujours.

Marseille nocturne urbain, ce soir tu pourrais être tombe de la couleur, tant ta noire inertie absorbe tout autour. Et peut-être es-tu tombe de la couleur. Trou noir, plainte des nuits où tout bascule juste avant les décombres de l’aube. Comme si le corps tout entier de la ville se retirait dans cette obscurité. Comme s’il réservait sa puissance dans ce retrait, dans ce noir avaleur la lumière.

C'est ce noir également qu’on aperçoit quand on regarde dans les yeux ceux qui vivent à terre. On plonge alors dans les ténèbres aveuglantes de leur exil intérieur. Mais c’est aussi de ce point aveugle que peut revenir la lumière. Des pupilles de chacun de ces hommes, de ces femmes qui vivent à ras le sol, et n’ont de cesse de scruter le monde, du tremblement de la luciole jusqu’à l’embrasement de la sphère brûlante.

Mes pas me portent, je déambule. Une place vide, un carrefour. De loin en loin, du creux des ruelles obscures surgissent des ombres, toujours plus ombre. Ici une silhouette accablée. Là une figure blême. Une gueule plutôt, à la grimace torturée. Ni adresse, ni caresse. Chacun laissé à sa détresse, que personne ne montre, par pudeur. Ou pour tenir peut-être, face aux visages de pierres de ceux qui se détournent. Qui jamais ne regardent vraiment, et portent leur embarras au loin, toujours plus loin.

Et puis soudain à l'angle de la rue je l’aperçois. Cette femme. Cette femme dans la rue qui parle à la nuit. Cette femme qui chaque nuit se raconte à la nuit. Cette femme vers laquelle mes pas à nouveau m’ont conduit. Je la retrouve, ici, plantée à l’endroit exact où je l’ai vue pour la dernière fois il y a huit ans. Devant le même passage piéton, comme stoppée net en bordure d’un trou du temps. Un sac plastique à la main elle parle à haute voix, se raconte, laisse les images se déverser. Je l’écoute. Reconnais. La reconnais si bien… La courbe de la nuque, la taille toujours élancée, la main comme en suspens, et le geste du bras qui semble ramener un peu de ciel à la bouche. Et les voix dans sa voix. Toutes les voix du passé à la fois, cruelles et fêlées, qui ne cessent de monter, sans clameur, de son effondrement. Des voix qui scindent, fissurent, tentent traverser l’effroi.

Elle dit, elle ne peut s’arrêter car si elle s’arrêtait, tout se mettrait à valser. Alors elle se passe et repasse le fil de son histoire. Son histoire ? Quelle histoire ? Une histoire d’amour ? Ah l’amour… Parlons-en, de l’amour. Pour cette femme rompue il n’y a plus d’amour. Ni pour un mari, ni pour un amant, ni même pour les chairs d’un corps anonyme. Mais toujours aussi vif, le souvenir de la tendresse. Sa tendresse pour son enfant endormi. Son fils aux yeux noirs qu’elle berçait dans ses bras, qu’elle tenait par la main en rentrant de l’école, et que le père nomma de son prénom. Le prénom a disparu. Il a été remplacé par un liseré noir dans le livret de famille. Et l’enfant par un sac plastique.

Chaque nuit elle répète l’histoire, se répète l’instant. C’est tout ce qu’elle peut faire.

« La sortie de l’école… Et l’enfant qui s’élance… Son sourire, l’éblouissement de son sourire… A l’angle de la rue la voiture qui surgit… La violence du choc, puis les cris…»

Elle voit, elle entend, se revoit, revenant de ses courses, toujours au même endroit, de l’autre côté de la rue, aux confins du vide, sans voix pour appeler, sans rien pour expliquer.

Je m’approche, lui souris. Le plus doucement de la terre. Comme par le passé un petit poème vient à mes lèvres. Quelques mots, qui remontant des tréfonds de notre mémoire commune font affleurer à ses yeux un sourire étonné.

Mais voici que déjà le sourire s’efface, en même temps qu’elle-même se détourne, pose un doigt sur le mur, reprend sa litanie. Regard halluciné retourné en dedans.

Et moi, la bouche vide soudain, et les bras chargés de nuit, je me demande ce que je fais là avec mes mots. Marseille, refroidis-moi, glace-moi jusqu’aux os je voudrais devenir insensible. La nuit meurt lentement, et je meurs avec elle. Comme ce visage sans regard, trop vite déserté. Trop fermé pour se faire approcher, trop lointain pour se laisser toucher.

Et pourtant cette femme sera toujours la même femme.

La mienne.

Jusqu’à l’épuisement.

Marseille. Dans cette ville j'ai fait mes premiers pas, j’y suis revenu une nuit, j’en ai traversé les tourments. Avec l’aube qui point la tempête se calme, le Mistral s’est arrêté de souffler, la mer s’est aplanie. Un éclat de soleil m’éblouit. Les mots doivent être faits de ça : d’étincelles, de scintillements, qui parlent de lumière. Parlent par la lumière. Et survivent à la nuit. En moi toujours aussi vifs montent un immense besoin d'aimer, une faim sauvage de lumière ; et plus que jamais renouvelé, un désir : écrire. Ecrire comme on donne la main. Pour dire la peine des hommes, des femmes, la violence ordinaire ou la détresse au coin de la ruelle. Ecrire, aussi, parce que la mémoire ne sait pas toujours se souvenir de la couleur des plaies à vif. Ecrire, encore, pour dire à l’enfant mort combien son père l’a aimé. Et à la femme perdue que tant qu’elle vivra, pour elle j’écrirais. De la seule façon que je sache, d’amour :

Nos corps se seraient-ils perdus mille ans que je pourrais sans ma peau retrouver le contact de chacun de tes doigts. Sans mes mains ranimer dans l’instant la flamme de ton corps. Sans mes lèvres étancher ton désir et ta faim et ta soif. Je pourrais sans ma voix m’abreuver à l’arche du silence. Sans mes yeux voir s’embraser le ciel. Ne pas savoir vraiment ce que je fais là. Mais rester simplement avec l’air pour me lier à toi.’

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