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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 09:31

 

À corps perdu.

 

 

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Méta-Image : Blanc-Seing. 

 

 

 

    De l'Autre qui surgit au hasard des rencontres - à l'angle d'une rue, dans un musée, dans les transports -, que pouvons-nous donc saisir ? Ou, à tout le moins retenir qui nous installe dans une manière de proximité ? Le croisement de l'épiphanie humaine est si rapide, l'image si fuyante que nous sommes dépossédés, ne tenant dans nos doigts gourds que quelques bribes, quelques lignes de fuite semblables à deux voies parallèles ne se revêtant que d'infini. C'est si mystérieux, l'altérité, tellement reconduit à la topologie d'une énigmatique intériorité que nous ne faisons qu'en être des satellites. Éternelle giration ivre d'elle-même mais qui, jamais, ne perce la bogue de la Question. Car l'Autre, avant d'être dévoilement - mais l'est-il jamais ? -, n'est que Question - ??? -  Question ontologique d'abord : qu'en est-il de cet être qui s'illustre l'espace d'une vie ne laissant de trace que celle de la brume, de l'illusion ? Question métaphysique ensuite : est-il là, dans son être réuni selon ses apparences à ne se limiter qu'à ce roc biologique, assemblage de muscles, de peau, emboîtement de viscères ou bien est-il doué d'une réserve d'invisibilité dont nous ne serions pas encore avertis et qui, telle l'aura du saint, la mandorle du Christ dirait la spiritualité inatteignable par le seul canal de la vision ? Esthétique aussi : quelle part de beauté en notre direction afin que, séduits, nous fondions en Lui, en Elle ? Éthique, bien évidemment : l'Autre n'est jamais sans une morale, sans relations de telle ou telle qualité, sans obligations réciproques et  une volonté de contribuer à l'efflorescence de la communauté dont il est un des indispensables maillons. Intellectuelle : que porte-t-il à notre connaissance dont nous puissions tirer un savoir, générer un concept, tresser un nouveau paradigme nous permettant d'avancer dans la préhension d'une aire supplémentaire du monde ?

  C'est de toutes ces questions dont l'Autre est porteur et ceci, ce continuel questionnement élève, tout autour de lui, d'invisibles barrières, tresse à sa périphérie des mailles urticantes - du moins pensons-nous les vivre comme telles -, des réseaux complexes de significations dont la pelote est tellement embrouillée qu'ils se révèlent bientôt avec la densité de mystérieux hiéroglyphes. Nous souhaitons déchiffrer le palimpseste mais nous n'y percevons que l'usure, les écritures superposées, emmêlées, à défaut de nous y entendre avec quelque chose de directement accessible. Tout nous demeure fermé, tout dans le verrouillé, tout dans le saut esquissé mais, jamais, ne trouvant sa chute. Dire la position périlleuse du Voyeur privé de son spectacle, c'est tout simplement dire la situation aporétique, l'insoutenable vérité désignant nos Coreligionnaires à la façon d'inexpugnables forteresses. Mais, pour autant, ces forteresses ne sont nullement vides. Bien au contraire, elles ruissellent de sens mais juste en arrière de leurs barbacanes,  nous observant depuis l'étroitesse de leurs meurtrières. Il nous faut donc nous satisfaire de cette métaphore médiévale et nous retrancher, quelque part, derrière le bourrelet d'une colline, et méditer sur le plan à mettre en œuvre. Ou bien nous déposerons nos armures, ou bien nous armerons nos catapultes afin que le donjon s'écroulant, nous puissions avoir accès au secret.

  Mais, à partir d'ici, il nous faut surgir au plein de cette méta-image, laquelle nous dit, en propositions symboliques, le travail auquel nous allouons la plupart de nos forces - bien évidemment inconscientes -, de manière à ce que l'Autre devienne visible. Et, puisque décidemment, il ne l'est directement, immédiatement, alors nous usons d'un stratagème. Nous opérons par réductions successives, nous procédons par effacements, comme si, soudain revenus à la forme de l'anthropoïde nous surgissions au sein même d'une humanité primaire, si proche de l'animalité, et que munis de nos crocs et de nos incisives affutées comme le silex, nous nous mettions en chantier, dépeçant nos Congénères dans un cannibalisme purement logique, manduquant longuement les os, cartilages et autres chairs outrageusement fermées, occluses, se refusant à toute tentative d'effraction. Nous nourrissant de l'Autre, symboliquement, nous devenons son sang, sa peau, sa respiration, son esprit, son âme. Autrement dit nous devenons l'Autre en l'ayant simplement phagocyté. C'est ce qu'en terme plus civilisé et plus élégant, nous nommons "phénomène de participation", ce qui veut simplement dire que nous prenons part à l'Autre et ceci tant et si bien qu'il s'agit en réalité, d'une substitution.

   C'est cela qu'il faudrait faire, mais d'une manière ontologique, à savoir nous emparer de l'être de la rencontre en coïncidant avec lui, forme à forme, pensée à pensée, inclinations à inclinations. Car, si l'Autre est énigme, secret - et c'est du reste pour cela qu'il est "autre" -, ou bien il nous est intimé l'ordre de le laisser à ce site d'invisibilité - ce qui, en toute humanité est la bonne démarche -, ou bien nous en violons la sphère intime, lui ôtant par la même sa liberté et l'acculant à ne plus avoir de statut qu'aliéné, dépossédé de sa géographie insulaire. Car tout Homme, toute Femme est un Insulaire dont on peut faire le tour, sans toutefois jamais l'accoster. C'est ainsi que se nouent les relations de voisinage, autrement dit les merveilleuses affinités, juste d'un effleurement des antennes, de subtils attouchements comme seuls savent en prodiguer d'éphémères insectes qui, s'ils n'y connaissent rien en matière de mœurs policées et d'hypocrites baisemains savent s'y prendre dans la manière de faire la cour. Car "faire la cour" est toujours se tenir sur le seuil des choses sans jamais outrepasser cette position d'attente et de sublime vision qui tisse entre les Existants les liens de la fraternité. Ceux, Celles qui croisent notre chemin, nous les regardons seulement avec la bonne distance, posant surs leurs transparentes vêtures, les points d'interrogation -  ??? - de l'altérité, jamais ceux de la curiosité ou bien du désir inopportun. C'est ce que cette image voudrait dire avec les moyens qui sont les siens, à savoir quelques lignes et quelques traits. Ce que nous sommes nous-mêmes alors que nos yeux sont à peine décillés. 

 

 

 

 

 

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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 09:01

 

Les pavés d'incertitude.

 

 

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Méta-Image : Blanc-Seing.

 

    Cette minuscule transcription du réel, pouvons-nous lui affecter un autre intitulé que celui de "pavés d'incertitude" ? Et, d'ailleurs, est-ce bien Nous qui avons nommé, ou bien est-ce le langage lui-même qui, se saisissant de ce fragment de réalité, lui a imposé sa propre vision des choses ? Ceci, nous n'en saurons guère davantage que l'hypothétique esquisse que nous en ferons en arrière de nos fronts soucieux. Sans doute le langage est-il cet objet transcendant toutes les catégories de l'exister dont, nous les humains, avons reçu l'insigne faveur, comme le colibri a reçu de la nature le don de voler si vite qu'on ne distingue même plus la vibration de ses ailes. Aussi, est-ce un grand bonheur que de parler, de voler. Mais, à l'évidence, là n'est pas le propos auquel nous incline cette image. Et, du reste, tient-elle un propos, diffuse-t-elle une voix en filigrane du monde, voix qui nous dicterait la conduite à tenir face à son sens latent ? Car c'est bien Nous qui projetons sur ces choses que nous portons au-devant de notre regard l'amplitude ouverte de la conscience. Regardant une image avec des personnages, le simulacre d'un arbre, d'imaginaires flaques de bitume, la fuite d'un véhicule, une bordure de trottoir jaune et noire, un visage en surimpression, la silhouette d'une maison et, surtout, des traces de pas que les aimables Protagonistes de la scène auraient été censés déposer en tant qu'empreinte de leur passage, et ces flèches au-dessus de leurs têtes, comme icones d'un possible destin, regardant donc, nous entrons dans cette scène urbaine, non sans a priori, non sans une précompréhension singulière de ce que nous ne tarderons guère à y décrypter.  

  Ce à quoi nous avons occupé notre entendement, c'est à nous approprier l'espace disponible afin de le faire coïncider avec nos propres affinités, de lui donner corps, de le faire vibrer sur l'arc tendu de la raison, de l'amener au bord de la lame souple de nos affects. Ce faisant, ces "choses", nous ne les avons dotées de certains prédicats qu'à en faire une vérité-pour-nous, donc une "vérité relative". Oui, c'est sauter en plein oxymore que de décréter l'accolade de la Vérité qui signifie comme un Absolu et le "relatif" qui reprend d'une main ce que l'autre avait généreusement accordé à la justesse du concept. Et pourtant, nous disons que les choses doivent toujours être regardées au moins selon deux perspectives différentes. Depuis Platon et sa sublime invention de la distinction du sensible et de l'intelligible, nous sommes en possession d'une grille de lecture des évènements du monde. Mais ne nous égarons pas et mettons au centre du dispositif ce jouissif universel de la Vérité.

  Car, pour la saisir correctement, il est nécessaire de s'installer au niveau même de la pensée et de ses avatars historiques. Rien ne se maintient longtemps en un état d'identité tel que nous aurions toujours, face à nous, l'orthogonalité d'une certitude. Une manière de bloc de roche basaltique portant, gravé sur ses faces, une manière d'étalon de la Vérité aussi éternelle que la course de la lumière au zénith. Les idées, y compris les plus étayées en raison, finissent toujours par se fissurer, se déliter et tomber en poussière. C'est une question d'époque (la fameuse "épochè" des anciens Grecs, que l'on traduit communément par le terme de "parenthèse"), c'est une question de "mode", ce terme  aussi bien entendu sous le sens de "conformité aux usages d'une période", que de "concept de pensée". Donc tout change et ainsi nous serons en accord avec la parole héraclitéenne, laquelle énonçait que "L'on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. [Toutes choses] se répandent et de nouveau se contractent, s'approchent et s'éloignent." Ainsi en est-il de la Vérité qui ne demeure jamais au même endroit, tantôt en tant que source, tantôt en tant qu'estuaire ou bien au milieu des deux. Mais comme cette réalité n'est pas perceptible dans sa totalité, l'homme n'étant en contact avec tous ces sites que successivement et non simultanément, ce dernier, l'homme prend pour argent comptant ce qui vient à son encontre. De cette manière, c'est soit à la source, soit à l'estuaire qu'il accordera sa confiance, ne portant jamais à sa propre connaissance la relativité de ses jugements.

  Mais il existe un autre facteur explicatif de ce constant ressourcement des choses et ce dernier est totalement dépendant des lunettes que l'on chausse afin d'interpréter ce qui se présente à nous, parfois à la façon d'une énigme. Ici, encore une fois, il faut recourir à cette pensée grecque sur laquelle nous reposons comme les héritiers d'une longue tradition. Qu'une chose soit posée à des fins de prédicat et notre entendement sera, inconsciemment, sous la férule de ces penseurs antiques. L'exactitude du prédicat, donc sa vérité, se présentera au moins sous trois formes distinctes.

  Soit sous celle, présocratique et singulièrement parménidienne d'une sphère indivisible, unie, d'un seul tenant, genre de boule rassurante enclosant l'être des choses dans l'assurance d'une parfaite circularité. Mais là où les choses se compliquent et il faut revenir à l'incontournable Platon, c'est lorsque le  penseur de l'Académie, s'emparant de cette boule parfaite et uniment lisse, y introduit le scalpel de la métaphysique, scindant en deux parties égales et complémentaires la boule qui, dès lors, porte au phénomène deux faces bien distinctes : celle du sensible et celle de l'intelligible. Donc l'être coupé en deux, donc la vérité jamais apparente sans la jonction des deux principes. Une vérité se montrant selon l'angle des actes, de l'entropie comme finitude de l'exister ; de l'autre une même vérité devant nécessairement s'abreuver à la source de l'intangible, de l'immuable, de l'éternel. Et voilà que nous sommes ballotés dans cette houle de la pensée, et voilà que nous demandons de l'aide. Car y voir clair devient urgent. Car nous ne savons plus à quel Saint nous vouer.

  Mais le souci est bien vite écarté puisque, HommesFemmes, collés à l'existence comme la bernique l'est au rocher, ces différences, ces chatoiements, ces remous de la pensée nous n'en percevons même pas les effets tellement leur empan dépasse notre habituelle vision du monde. Nous sommes affectés d'une myopie native qui nous sauve de bien des écueils et nous permet de progresser sur notre fil de funambule sans qu'il soit besoin de regarder vers l'arrière les talons de notre histoire, ni vers l'avant les pointes faisant signe vers notre futur. Nous vivons dans la "certitude" d'un présent qui, partout, colle à nos basques. C'est pour cette raison que, ayant endossé les vêtures chamarrées de la commedia dell'arte, nous pouvons avancer, tantôt sous les habits de Brighella, tantôt de Polichinelle sans nous inquiéter de savoir de quel côté de la Vérité nous inclinons. De toute façon, avec un peu de chance, c'est soit pile, soit face, rarement la carnèle qui n'en serait que la forme détournée, à savoir au moins l'ambiguïté et même, plus probablement, la fausseté.

  Mais, revenant à l'image qui nous occupe.  Nous essayons, maintenant, d'y lire ces fameux "pavés d'incertitude" à propos desquels nous avons dressé l'échelle d'une courte thèse. De pavés, il n'y a guère que dans notre imaginaire. D'incertitudes il y a beaucoup et, pour autant, nous ne lèverons aucune hypothèque qui les libèrerait. Nous disons seulement, tenant la perche du fil-de-fériste d'une poigne aussi résolue que possible : l'arbre pourrait s'évanouir de la scène, aussi bien que le personnage en tête, la maison, les flaques de bitume et encore quelques éléments superfétatoires. Cependant, nous sentons bien, du fond de notre intuition, que resteraient en place - est-ce là le filigrane d'une vérité à l'œuvre ? -, les deux personnages en marche vers leur devenir, les flèches au-dessus de leur tête, lesquelles symbolisent l'avancée du destin, dont personne ne peut jamais être assuré, enfin les traces de pas comme émergence du temps en son éternelle succession. Elles indiquent moins, en effet,  un passage de l'ordre d'une spatialité, les restes d'un déplacement, qu'elles n'annoncent, parfois en pointillés, l'essence de cette temporalité qui, nous étant intimement allouée, progresse à bas bruit, dans l'inapparent mais dont nous ne pouvons faire l'économie qu'à sortir de notre propre vérité. Ce qui veut dire s'absenter du monde. Nous n'irons pas jusqu'à transgresser cette mesure essentielle. Nous préférerions encore, en toute bonne foi, vivre "d'incertitudes", ces dernières pour autant, n'étant jamais avérées comme une fin en soi, mais nous permettant, au moins provisoirement, de tenir la tête au-dessus de l'eau !

 

 

 

  

 

 

 

 

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 08:58

 

Une vision diagonale du monde.

 

 

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Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 Toute vision du monde est toujours le lieu d'une insuffisance native. Le monde en dit assez, n'en disant que trop peu. Le monde s'impose à nous sur le mode de la densité première, selon les nervures d'une géométrie que l'on croirait définitive. A savoir "bornée" au sens de "fixation de bornes" car reconduite à quelques lignes de force s'imposant comme la quadrature d'une vérité.  Ce que nous devrions percevoir  des choses ce serait simplement leur ordonnancement orthogonal orchestré par le Principe de Raison. Les arbres plantés à la stricte verticale, les immeubles tracés au cordeau du géomètre, la ligne d'horizon vaguement courbe mais horizontale, le croisement des rues dans un parfait quadrillage, chaque élément s'illustrant en fonction d'un angle droit par rapport à l'ensemble de l'espace construit. D'un angle à 90 degrés on dit qu'il est "normal", comme s'il résultait d'une pure évidence que la "normalité" s'inscrivît dans des normes quadrangulaires. De là à considérer l'espace des villes américaines comme le parangon incontournable du tracé destiné à accueillir l'esquisse anthropologique, il n'y avait qu'un pas. Trop vite franchi. La configuration de l'espace urbain en damier comme seul concept recevable de l'habiter est une aberration aussi bien architecturale qu'humaine. L'excès de rationalité, depuis au moins Platon et sa dialectique, que vient renforcer le découpage du réel en catégories aristotéliciennes, le tout se radicalisant à partir de Descartes où le phénomène de l'apparitionnel - l'être indissociable des choses -, en arrive à se fissurer, traversé par la ligne médiane de l'ego qui clive le réel selon sujet et objet, - indices de la modernité que ne fait que renforcer l'arraisonnement technologique dont le but suprême semble consister à tout loger dans l'étroitesse du chiffre. La nouvelle mathématique se réduit à l'opposition binaire du 1 et du 2, du courant qui passe ou bien qui ne passe pas. De ce fait, le merveilleux rythme du nycthémère qui, en réalité est un rythme à 4 temps - aube, jour, crépuscule, nuit -, voici qu'on le renvoie à la sécheresse conceptuelle d'un affrontement du jour et de la nuit. Alors que la Nature nous offrait une subtile déclinaison de la temporalité quotidienne à partir de quatre états de la couleur, gris-clair de l'aube, blanc du jour, gris-foncé du crépuscule, noir de la nuit, ne reste plus qu'une violente dialectique ne mettant en jeu que des chromatismes opposés : Blanc contre Noir.

  Cette vision métaphorique du réel est essentielle à convoquer afin de parvenir à une compréhension adéquate des enjeux de la modernité. Il y a parfaite homologie entre la réduction de l'habitat humain à deux directions se coupant à angle droit et l'impérium technique ramenant la numération à deux valeurs jouant en alternance. La raison a dépouillé la Nature, l'homme, son milieu de vie d'un foisonnement initial pour le contraindre aux rets étroits d'une géométrie aussi abstraite qu'incompréhensible pour le sentiment, l'intuition, la sensibilité esthétique. Privé de ses polarités originaires, l'homme devient l'exécutant testamentaire de cette modernité en laquelle il croit comme étant la seule valeur réelle alors qu'elle ne contribue qu'à l'aliéner et à le couper des objets du monde. Il suffit de mettre en relation les plans de la cité médiévale, ses lacis de ruelles tortueuses, ses complexités architecturales et le froid ordonnancement de la ville contemporaine pour saisir aussitôt en quel sens penche la démesure et, finalement, la désappropriation chez l'homme de quelque chose qui le constituait depuis une éternité, à savoir la singularité du lieu qui lui était affecté sur Terre.

 

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 Vue aérienne  Gruissan - Cité d'origine médiévale.

Source : Ville de Gruissan.  

 

 

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 Plan de Manhattan.

Source : Partir à New York.

 

   Si Manhattan peut rassurer par la juste mesure de sa disposition topologique, il n'en reste pas moins que son âme, son essence, se résument à ce rythme binaire, lequel se soustrait à l'espace de la poésie, du romantisme, du sentiment ontologique d'une présence enracinée dans le cœur même de l'exister. Tout y est équation, tout y est raison raisonnante jusqu'à l'excès. C'est à une métrique que Manhattan se plie, à une exacte vision résultant de la rencontre de deux lignes : la verticale, l'horizontale, ce seul clavier primaire permettant d'interpréter la totalité de ce qui se présente à nos yeux. A l'évidence, la conception de la petite cité  médiévale de Gruissan, répondait à des critères diamétralement opposés, ces critères résultant, à l'évidence, autant de conditions historiques que d'inclinations au confort d'un habitat pensé pour accueillir ceux qu'il devait protéger. La sécurité exigeait que la ville fût refermée sur elle-même, d'autant plus que son exposition à la mer et au vent nécessitait une certaine configuration circulaire. Mais nous ferons volontairement l'économie de ces diverses justifications pour n'en retenir que l'incidence sur le sentiment du vécu qui s'y attache. 

  Donc l'homme, engoncé dans la modernité comme on peut l'être dans un corset, se résout à n'être plus déterminé qu'à l'aune de ces coordonnées dont il fait son quotidien sans même en percevoir la puissance d'arraisonnement. Polarités existentielles dévitalisées, numérisées, ne manifestant plus des choses que leur arithmétique radicale à défaut d'en percevoir le rythme souple, la lente coulée de "long fleuve tranquille", la dispersion dans le vaste estuaire, là où le monde fait se conjoindre dans une large et généreuse sémantique, le ciella merl'airla terre, ces quatre éléments indissociables, que seul l'imperium des catégories permet de conceptualiser, les arrachant, de ce fait, à leur essentielle unité. Nous vivons un monde fragmenté, dissocié de ses racines, éparpillé en mille tâches dont nous ne percevons plus les indispensables connexions. Peuples de la diaspora intellectuelle, nous sommes en quête d'autre chose que nous-mêmes, qu'un navrant consumérisme essaie de combler de sa matérialité exponentielle, ne parvenant cependant qu'à exacerber les frustrations des Sans-Racines peuplant les agoras de l'urbanité. Tout croît à la verticale, comme un vertige infini, hautes tours de la paranoïa humaine alors précisément, qu'à cette verticalité, aucune transcendance ne peut s'attacher, sauf à considérer les profits financiers comme le versant ultime du sublime. L'homme, élevant vers le ciel ses flèches de béton et de verre, ne fait que tutoyer en permanence la plus sombre des contingences qui soit, ne percevant même plus cette Naturecette Physique qui nous traverse de part en part, mais qui nous fuit à la vitesse des comètes.

  Il y a urgence à se saisir d'un autre regard, d'une "vision diagonale des choses", ceci indiquant une perception entièrement renouvelée de tout ce qui vient à notre encontre. Opposer à la vue orthogonale le sinueux d'une saisie immédiate, intuitive du réel, dans sa texture par définition toujours disponible. La "diagonale" est cette sorte d'optique courbe qui fait de tout événement le lieu d'une métamorphose. De la même façon que le Gris médiatise la relation du Noir au Blanc, la "diagonale" effectue en permanence l'aller-retour de l'un au multiple. Identiquement à l'œil du caméléon dont les cellules coniques contiennent un des éléments de la totalité à l'œuvre, menus cristaux holographiques s'assemblant en une incroyable synthèse du monde. Voir avec cet œil-là, c'est, d'un seul empan de la perception, posséder le tout du sensible dans une connaissance polyphonique. Il n'y a plus de limite à la vision, pas plus qu'à l'interprétation de ce qui surgit dans l'espace ainsi ouvert. Le chant de l'univers surgit alors aussi bien du minuscule que du majuscule, l'essentiel du regard résidant dans sa capacité à réunir, rassembler, faire se fondre, quelque part dans une hypothétique amygdale du cerveau - en réalité métaphore de la conscience -, la plurivocité des phénomènes. Car, avant même qu'il s'agisse d'événements de nature physique - de phosphènes en tant que grains de lumière, par exemple - , c'est de signifiance dont il est question. Et uniquement de cela. 

 Tout ce qui apparaît sur la courbure de la Terre ne fait figure qu'à s'inscrire dans la trame serrée d'une généreuse sémantique. TOUT EST SENS à CeluiCelle qui y sont attentifs. C'est de notre façon de regarder le monde que dépend l'intelligence que nous en avons. A regard étroit et proximal correspond la fente de la meurtrière. A regard large et distal correspond la vue panoramique, le percept en "fish-eye", ce fameux "œil de poisson" transformant  l'optique d'un simple appareil photographique en vison"cosmique" totalisatrice. C'est ainsi, il n'y a pas d'autre alternative que d'échapper à la fuite en avant des lignes parallèles qui, jamais, ne se rencontrent. Identiquement à ces immeubles dressés contre le ciel qui ne sont ni des Tours de Babel, ni de quelconques ziggourats qui élèveraient dans l'espace l'architecture de leurs temples sacrés. Il y va, tout au plus, de bien prosaïques contingences, de petites fiertés épisodiques attendant la prochaine mode qui détruira ces glorieux édifices pour les remplacer, peut-être, par d'immenses machines à habiter et à séduire d'inspiration troglodytiques.

   Opposés à cette démesure sans fin, nous devons être convaincus que tout doit se situer dans la convergence, dans le déploiement à partir du foyer. Imaginez un four solaire, celui d'Odeillo, par exemple. Chacun de ses miroirs reçoit un infime partie du rayonnement et ainsi pour chacun de ses homologues. Ensuite, par la pensée, faites soudain basculer l'ensemble des réflecteurs sur la tour qui abrite le foyer. Vous verrez alors le miracle s'accomplir. La puissance de la lumière est à son apogée, capable de déployer une énergie qui paraît infinie.  C'est cela même que réalise toute vision entraînée à démultiplier les milliers d'images qui en percutent la face : devenir ce foyer, ce merveilleux convertisseur d'énergie faisant passer la lumière - les phénomènes physiques -, au pur entendement - l'invisible assimilation des signifiants  -, au sein de ce qui en est la condition de possibilité, l'arche lumineuse de la conscience. Exister n'est que cela, viser le réel et le métaboliser afin qu'il tienne son langage ouvert, qu'il creuse au sein de la forêt ombreuse, cette clairière nous disant la perdurance du jour, la conque disponible, l'infini déploiement. Passer de l'obscur à la clarté, comme mission la plus haute de l'homme, la raison de sa présence sur Terre. Cette Terre qui, à son initiale, mérite la Majuscule qui en dit l'essentialité. La glaise est loin qui dort dans ses replis ombreux. La Terre veut dire cette dimension quintessenciée du réel quand l'esprit de l'homme s'est appliqué à mettre à jour tout ce qui s'y occultait en réserve depuis la nuit des temps. Il y a parfaite homologie entre la Terre et le Monde (avec des Majuscules). Cette Terre et ce Monde, il ne faut pas les entendre dans leur matérialité élémentaire mais comme l'essence dont elles nous font l'offrande, à nous les Hommes, à nous les Femmes, qui les avons regardées d'un œil adéquat afin qu'elles tiennent le discours d'une source inépuisable de sens. Mais bien plutôt que de disserter, ce sont les images qui nous aideront à mieux saisir en quoi le réel peut être regard de telle manière. Observant cela, il faut cependant garder au fond de l'œil la visée métrique des "Modernes" afin que puissent s'établir les différences.

  La "vision diagonale", c'est creuser autour des choses l'espace de leur propre accueil après que leur dilatation aura été rendue possible par l'ouverture des yeux. C'est élargir la vision afin de la soustraire à son étroitesse habituelle et l'amener à une amplitude "panoramique".

  La "vision diagonale", c'est faire se dilater ce qui se pose devant nous et lui insuffler une dimension imaginaire, à la manière dont Éole enferme les vents impétueux dans l'outre de peau. 

  La "vision diagonale", c'est imposer une distorsion au réel et l'amener à raconter l'entièreté de la fable du monde.

  La "vision diagonale", c'est introduire du chaos dans le cosmos apparent des choses.

 

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 Cadmus - Métamorphoses d'Ovide - 1563

 

 Le serpent est la métamorphose de Cadmus. Quant à son épouse qu'il entreprend d'embrasser, voici qu'elle est en train de subir sa propre mue. Nous assistons à la confrontation de deux métamorphoses en acte.

  La "vision diagonale", perçoit, à partir d'un présent posé devant nous, de percevoir les possibilités de transformation de toute destinée humaine. Le regard s'élargit à la mesure d'un des plus étranges événement qui soit, celui de la métamorphose.

 

 

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Ambroise Paré.

Des monstres et prodiges. 1573.

Source : aly-abarra.com.

 

Ici, c'est rien de moins que l'étrange rencontrant le monstrueux. Alors, depuis la conque douillette à partir de laquelle nous observons le monde faire ses subtils entrechats, voici que se produit la brusque déchirure de la lucidité. C'est un scalpel qui, soudain, entaille notre iris afin de lui faire rendre son humeur cristalline, laquelle, symboliquement, n'est autre que le surgissement au centre de la conscience de la démesure de la condition humaine. Notre "soudure" à l'Autre est-elle réelle ou bien seulement hypothétique. Étroit empan de la corporéité faisant, sous nos yeux, la démonstration de l'Un-Multiple. Et nous sommes pris de longs frissons.

  

 

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Giuseppe Arcimboldo.

Le feu - 1566.

Source : Wikipédia.

 

 

  Étrange sentiment de l'étrange. "Inquiétante étrangeté" pour le dire en termes freudiens. Cette figuration du visage arcimboldienne n'est-elle que notre propre image imprimée sur la densité de la toile, de la même façon que Freud, apercevant son propre reflet dans la vitre du train, l'attribuait à un Autre considéré comme antipathique ? Est-ce l'Autre ou bien nous dont la curieuse épiphanie se dessine dans la plus confondante des postures qui se puisse imaginer ?  L'esquisse humaine devenue pure matérialité, donc ne surgissant plus que dans le confusionnel, le sans-distance. Sommes-nous cette flamme se comburant elle-même, dont procédant à sa propre finitude ? Ici, même à notre corps défendant, s'ouvre la vision d'un au-delà de la Physique, autrement dit le saut dans la Métaphysique.

  

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Léonard de Vinci.

Profils d'un vieillard

et d'un jeune homme (vers 1495).

      Source : Devoir de philosophie. com.  

 

 

  Dans cette sanguine de Léonard de Vinci, plus que du simple face à face de deux physionomies et, peut-être d'une supposée admiration réciproque, c'est la temporalité comme essence du Dasein qui est thématisée. Alors qu'un regard distrait s'accommoderait d'une première approximation formelle disant l'exactitude de la représentation, la justesse du trait, le réalisme palpable, la "vision diagonale", vision toujours "inquiète", s'essaiera à un travail plus en profondeur où il en ira du destin même de la condition humaine avec ses arrière-plans philosophiques, éthiques, religieux, alors que l'aspect de surface, l'originalité esthétique n'aura servi que de porte d'entrée à un questionnement plus essentiel.

 

 

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  Le Lecteur, la Lectrice  avertis auront remarqué qu'ici, l'iconographie ne concerne que des œuvres contemporaines de la Renaissance. Ceci ne saurait, à l'évidence, résulter d'un simple hasard mais est le choix  d'une volonté de porter au-devant de la scène interprétative cette "re-naissance" au sens étymologique dont ce prédicat se veut l'annonciateur. La Renaissance succédant aux rigueurs médiévales est cette constante effervescence qui veut porter sur de nouveaux fonts baptismaux, culture, humanisme, ouverture au monde, conquêtes aussi bien maritimes et terrestres que dans l'ordre de la connaissance. Si le Moyen-âge avait regardé le réel avec des lunettes étroites, la Renaissance, quant à elle, voulait se débarrasser de ces œillères, faire éclater les cadres afin de porter au plein jour le rayonnement de l'art, des sciences, de la peinture, de la littérature. Intense bouillonnement dont on ne s'étonnera pas qu'il ait fait de la sublime métamorphose l'une de ses thématiques essentielles. En effet, de la chenille roturière au somptueux papillon, en passant par le mystérieux imago - toute la puissance archétypale de l'image y est en devenir -, c'est rien de moins qu'une révolution du regard qui est initiée dont la conquête de la perspective dans l'art pictural ne sera pas la moindre des conquêtes de l'esprit humain. Cette même perspective qui, du reste, annonce les bouleversements postérieurs par lesquels la pensée se géométrisera, plaçant l'homme (le Sujet) au centre de la représentation (lequel succède à l'image  de Dieu). Cette même pensée qui se compartimentera pour aboutir au cogito cartésien : le Sujet devient celui qui observe la scène, l'Objet étant cette scène qui repose dans une manière d'état de soumission par rapport à Celui qui s'affirme comme Toute Puissance au regard de la nature. L'histoire des idées est une merveilleuse carte sur laquelle on peut lire les transformations de l'anthropos aux prises avec le réel. De chaotique qu'était la perception du monde à l'époque des Présocratiques - que l'on songe à la cosmologie naïve de la Sphère parménidienne recelant dans ses flancs le tout de l'univers -, à la période des Modernes et Postmodernes érigeant le Sujet en mesure absolue de ce même univers après la période transitionnelle et "métamorphique" de la Renaissance, se dessinent les lignes de force au travers desquelles l'humanité a frayé sa voie jusqu'à nos jours. Tout, au travers de ces différentes aventures, est question de regard, de point de vue sur les choses - le point déterminé à partir duquel on prend acte de l'exister -, et les concepts qui y sont attachés ne sont que les émergences multiples selon lesquelles l'homme trace son chemin.

  D'une conception naïve de l'homme dans le vaste cosmos jusqu'à l'inflation de ce dernier dans le vertige technologique dans lequel il est engagé, en passant par l'incontournable épiphanie divine, rien d'autre ne se dessine que les diverses modalités du regard à l'œuvre selon les époques. Sans doute tout ceci résulte-t-il de conditions historiques qui sont toujours la marque d'une époque. Cependant, plus qu'une soumission aux exigences d'une époque, le regard doit nécessairement s'affirmer dans une singularité s'il veut accéder aux lois intimes de la propre connaissance de soi. Il ne saurait y avoir de plus noble et de plus accessible science !

 

  Ce long article ne saurait se terminer que par un clin d'œil faisant se rejoindre la photographie placée à l'incipit et la belle œuvre de Soutine. Sans avoir la prétention qu'un homologie y apparaisse, qu'il soit seulement permis d'y repérer cette singularité du regard sans laquelle rien de précis et de juste ne s'éclaire. Peut-être notre regard doit il d'abord être convoqué à partir de ce que la Terre nous alloue de plus cher, à savoir ce paysage dans lequel nous nous reflétons en même temps que lui se reflète en nous comme l'image d'une ultime vérité. Nous ne pouvons demeurer séparés.

 

 

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Chaïm Soutine.

Le Village - 1923.

Source : Wikimedia Commons.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 09:37

 

Sur la pluralité des mondes.

 

 

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Miniature persane.

 

 

 

 

« Mon cœur Est devenu capable
De prendre toutes les formes ;
Il est Pâturages
Pour les gazelles
Et Couvent pour le moine,
Temple pour les idoles
Et Kaaba pour le pèlerin.
Il est les tables de la Torah
Et Le Livre du Coran.
Il professe la religion de l’amour
Quel que soit le lieu
Vers lequel
Se dirigent ses caravanes.
Et l’amour
Est Ma loi
Et l’amour Est Ma foi. »

Traité de l’amour.

Ibn Arabî (1165-1240)

 

 

  Disant "Magnifique Arabî", je dis simplement "Magnifique Parole", je dis "Magnifique Poème". Par là, il faut entendre le salut à l'essence du langage, non la reconnaissance d'un message divin. J'aborde toujours la Poésie par son versant littéraire, ignorant volontairement les connotations ou signes religieux. Pour moi, la transcendance s'arrête là où l'homme la conduit, à savoir dans le dépassement en direction de l'être. Entendez par la forme verbale qui veut dire "exister dans la plénitude en l'absence de toute idole." Sinon l'on s'absente du Poème pour entrer dans la religion, ce qui est un tout autre domaine  et concerne un choix fait et totalement assumé vis-à-vis de sa conscience. Les belles métaphores développées par Ibn Arabî, si elles font signe vers un évident mysticisme, n'empêchent nullement une perception purement circonscrite au sublime qu'exprime tout dire essentiel.

  J'ai lu les 4 gros ouvrages d'Henri Corbin "En islam iranien", dans une visée poétique et intellective. N'oublions jamais que les néo-platoniciens de Perse, s'ils étaient versés dans la spiritualité, l'étaient tout autant dans les arcanes d'une philosophie rigoureuse. Chacun, dans un texte, doit être en mesure de prélever ce qui l'intéresse en s'orientant vers ses propres choix, ses affinités, ses recherches motivées par tel ou tel objectif. C'est rendre service à un texte que de le considérer sous cet angle amplement polyphonique. Jamais le monde ne parle d'une seule voix. L'essentiel est de repérer celle avec laquelle on peut, soi-même, construire du sens. Trouver sa propre vérité, en même temps que celle que l'on croit déceler au travers de l'expression d'une altérité - nécessairement différente -, voilà une tâche exaltante à laquelle chacun peut s'adonner dans le secret de ses propres inclinations à figurer dans le monde selon telle ou telle esquisse.

  Lire doit avant tout être considéré comme une activité s'orientant vers une liberté. Liberté d'interpréter les mots selon des sens différents, parfois même opposés. Liberté d'adhérer à tel concept et d'en rejeter tel autre. Liberté d'entrer de plain-pied dans une métaphore ou bien de la survoler comme le goéland le fait de l'Océan qui file sous la lame de ses ailes. Ce cœur que chante Arabî n'est pas seulement celui qui dédie à Dieu sa flamme d'amour, mais aussi bien celui qui attache l'Amant à son Aimée dans un acte qui les fait se dépasser eux-mêmes en direction de cet Amour dont chacun est en quête, de l'ami, de l'autre, de Dieu.

Quant aux formes multiples du cœur, il ne saurait y avoir d'opposition fondamentale entre celui dont la piété l'habite et celui qui existe en dehors d'une religion. La disposition du cœur à l'ouverture est pure décision de la conscience face à ce qui se présente : aussi bien la beauté, la juste mesure de l'Art, les œuvres de l'homme, le destin historique, l'empreinte des grandes religions, mais aussi bien les animismes, les vitalismes, les panthéismes, les mystiques diverses, les fétichismes, les actes altruistes, l'engagement humanitaire, le respect de la nature, des animaux, et longue encore pourrait être la liste des "extases" auprès desquelles les hommes habitent en toute sérénité. Car, comment pourrait-on établir une échelle des valeurs sans tomber dans les excès de tous genres portant au zénith certaines croyances alors que d'autres ne sombreraient que dans un étrange nihilisme.

  Car, s'il est bien une chose dont l'homme doit se doter, c'est de ce libre arbitre, le seul capable de le rendre autonome, de l'assurer de la justesse de ses choix. En toute conscience, si le choix ne résulte ni du pur hasard, ni du caprice et qu'il s'effectue dans le respect de l'Autre et sous la conduite d'une éthique, comment ce choix pourrait-il être jugé par une autre conscience ? Car, bien évidemment, c'est une apodicticité que de formuler ceci : toute conscience est égale à une autre.

  C'est dans une telle optique de la conduite d'actes justes, seulement inspirés par le souci d'authenticité, que peuvent se comprendre les multiples options qui se présentent à l'homme. A tout homme, dès l'instant où, condition préalable, il dispose d'une conscience pleine et entière. "Les Pâturages pour gazelles" seront la déclinaison des significations qui peuvent s'attacher à toute évaluation de la réalité ou bien à la validité d'un propos. Il y aura, à l'évidence, autant de "Pâturages" et de "Gazelles" qu'il y aura de regards s'appliquant à les observer.

  Un des merveilleux apports de la phénoménologie est de nous avoir permis de comprendre que ce concept fécond "d'ouverture d'un monde" voulait signifier que les êtres, fussent-ils exposés à l'universel, vivaient dans le particulier, le singulier et qu'il y avait, de ce fait, autant de mondes différents que de Dasein s'appliquant à exister. Identiquement aux monades leibniziennes se développant chacune dans sa sphère, l'Existant, s'il est bien au contact du monde en tant que la totalité de l'exister est singulièrement confiné à ce monde-pour-lui qui le tisse et le définit au regard de la communauté. S'il était dépourvu de cette empreinte personnelle, hautement spécifique, de cette nature à nulle autre pareille, eh bien il ne transcenderait nullement le peuple des Vivants et se perdrait dans une mortelle absence d'identification.

  Quant aux autres "signaux" qui émergent du texte, nombre de significations différentes peuvent leur être attachées. La Kaaba en tant que lieu sacré d'une religion, mais aussi bien en tant que symbole à la riche déclinaison. Le Livre du Coran, tout comme la Bible, peut entraîner une infinité de perspectives. Littéraire puisqu'aussi bien ces Livres sont de longs et beaux poèmes. Exégétique pour les spécialistes des écrits sacrés. Linguistique pour la langue arabe ou les dialectes sémitiques. Herméneutiques pour qui veut approfondir la teneur essentielle des contenus. Exotérique ou ésotérique selon que l'on pense que le contenu est entièrement révélé ou bien au contraire que des sens inapparents y sont sédimentés, en filigrane. Historiquearchéologiqueanthropologique et l'on pourrait citer encore bien des facettes, tant la réalité, le langage, le symbole contiennent de richesses dont on ne saurait faire l'inventaire exhaustif.

 

  Pour ce qui est de l'amour et de la foi sur lesquels se termine le beau texte d'Ibn Arabî, ici encore plus que dans les contextes qui précèdent, on entre dans un inextricable foisonnement, dans une extraordinaire complexité, un enchevêtrement de points de vue dont chacun peut trouver sa propre justification. L'amour comme la foi sont des domaines si étendus que seule la vastitude du désert avec ses milliers de dunes, ses infinités de grains de sable, constituerait la métaphore adéquate en mesure de rendre compte de l'abîme dans lequel s'engage une pensée qui chercherait à en circonscrire l'essence. Les mondes sont pluriels et c'est parce qu'ils le sont qu'ils peuvent nous parler. Dans le concert de l'univers, chacun se singularise à la mesure de sa propre voix, non reproductible, non imitable, absolument singulière en un mot. C'est cette belle dimension du métissage humain qu'il faut toujours prendre en compte lorsque nous parlons de choses essentielles. Le Poèmel'Amourla Religion sont de cet ordre-là. Il suffisait d'en prendre acte alors que le multiple devient exponentiel, non en raison d'une perversion technique. Seulement parce que l'homme est homme. La plus belle vérité qui soit ! 

 

 

 

  

 

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 09:43

 

Les Petits Grégaires.

 

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Œuvre : Marc Bourlier. 

 

 

  Il y avait une fois un très vieux Chêne, plus que millénaire - il rivalisait avec ce bon Mathusalem -, qui vivait sa vie tranquille au milieu d'une clairière semée de vent et parcourue de soleil.  Tout autour de lui, dans un cercle aussi respectueux que distant, une meute d'arbres divers, frênes, hêtres, châtaigniers et bouleaux confiaient leurs vertes chevelures aux tresses de lumière. Une existence somme toute paisible faite de balancements de frondaisons et de chutes de glands sous les trilles des geais des jardins. Une pure féerie, la vie comme l'écoulement d'une source claire au frais des ombres bleues. Parfois, montant de la mer, cet immense lac se fondant avec l'horizon, une brume matinale qui habillait le peuple de la forêt d'une toile vert-de-gris pareille aux friselis des lichens. Les journées se déclinaient sous le mode du simple :  ricochets de clarté sur le vernis des feuilles - on aurait des milliers d'yeux semés dans la pénombre -, jour à claire-voie faisant ses ocelles sur le tapis des mousses, fuites inventives animant le petit peuple des sous-bois, mille-pattes et autres fourmis sous les fardeaux de noires brindilles. Tout se passait de si agréable manière que ceci eût pu durer l'éternité et même bien au-delà si les hommes ne s'étaient mêlés de la partie de bien fâcheuse façon. Sillonnant la Terre de leurs parcours vénéneux - les automobiles aux mufles carrés se touchaient -, allumant en haut des tours d'infinis scintillements de lampes polychrome - on pensait à des guirlandes ou bien à des lanternes de papier -, parcourant la moindre faille d'espace disponible, les Existants avaient semé la zizanie et fâché la Nature plus que de raison. Les tempêtes succédaient aux tempêtes, les pluies diluviennes aux pluies diluviennes. Partout on maudissait le Temps, on le vouait aux gémonies, on voulait l'exécuter en Place de Grève, ne sachant même plus, au creux de cet immense désarroi, que, soi-même, l'on était responsable de ce Déluge avant la lettre.

  Le climat était si courroucé qu'il ne laissait plus guère apercevoir que des lambeaux de ciel bleu et quelques presqu'îles se sauvant des eaux. Partout était la grande désolation, y compris parmi le Peuple des Arbres. On avait beau serrer son feuillage, arrimer ses racines dans le sol de limon, glisser insensiblement vers le Vieux Chêne afin de le protéger d'une mort prochaine, rien n'y faisait et ce qui devait se produire finit par se produire. Un beau matin, parmi une avalanche de branches et des lacis de lourdes racines, empêtré dans les écailles de son tronc plus que séculaire, le Vieil Arbre n'avait pu résister à la furie des éléments. Ce qui faisait sa force, sa puissance, à savoir l'immensité de sa feuillaison, alourdie par les cataractes d'eau, ceci avait fini par avoir raison de sa belle longévité et le Chêne gisait dans une mare de boue, agitant encore désespérément quelques rameaux en direction d'une possible clémence du Ciel. Il était malheureusement trop tard et Vieux Chêne commençait son écoulement vers l'aval, se déchiquetant sur les rochers du torrent, s'écorchant sur les graviers et les pierres ponces pour finir, dans le delta du fleuve, en milliers de fragments avec lesquels, plus tard, les enfants édifieraient les défenses de leurs châteaux de sable.

  Mais ces événements terminaient une histoire en même temps qu'ils constituaient les fondements d'une nouvelle. Après avoir vécu les tourments et minuscules joies d'une vie terrestre - tantôt ils avaient été destinés à faire du feu, tantôt à caler le pied d'un meuble ou à couvrir les allées d'un jardin -, les Petits bouts de boisles Rejetons du Vieux Chêne avaient fomenté le début d'une Révolution, s'extrayant du pied d'une chaise, abandonnant la barbacane d'une forteresse de plage, se libérant de la condition de verrou que leur avait conféré la cabane de planches. Car, voyez-vous, le Bois est doué de mémoire. Elle est inscrite à même leurs fibres, dans la densité de leurs nervures. Elle court dans le reste de sève qui colonise encore leurs corps longilignes. Et alors, la mémoire fait ce pourquoi toute mémoire a été inventée : remonter le cours des eaux jusqu'au lieu de fraie originel, tout comme les saumons.

  C'est à la rencontre avec leur passé de tronc, de branches, de ramures que les Petits Délaissésles Petits Séparés se destinaient, se soustrayant à l'empire des hommes. Il fallait aller vite, progresser la nuit, dans les marges d'ombre, éviter les flaques de lumière, les terrasses où vibrionnaient les discours des Vivants, pareils au bourdonnement de la ruche. Il fallait s'assembler en minuscules troupeaux, remonter les sentiers de cailloux, franchir des verrous de pierre et, enfin, confluer dans la clairière de laquelle on était issus. Mémoire génétique, souvenir sylvestre de sa condition antérieure. Une manière d'archéologie boisée, de lente recherche, laquelle devait conduire au site premier, à la source événementielle. Il y avait tant de bonheur, de singulière joie à s'assembler parmi les touffes jaunes des genêts, l'éclatement blanc des hardes de bouleaux, les confréries de hêtres. Tellement de bonheur simple d'avoir échappé à l'inconséquence humaine qui marchait vers l'abîme sans même en apercevoir la tragique ouverture. Comme on se jette dans la gueule étroite et mortifère d'un entonnoir doué de finitude.

  Certes, le spectacle n'était guère encourageant et l'imbroglio végétal ne tenait que le discours de la confusion. Mais il en aurait fallu bien davantage pour effrayer les Minuscules Fragments. Ils étaient passés, il y a peu, dans les mailles d'une insondable aporie et seulement d'en sortir les comblait d'aise. C'était comme une immense respiration qui les parcourait de pied en cap, une manière de plénitude qui gonflait dans l'intime des fibres et, de cette dilatation, ils faisaient la clairière ouverte d'une possible aventure. Nul ne sait encore lequel de ces Simples prit l'initiative - peut-être celle-ci était-elle d'ordre collectif -, mais, en tout cas le chantier fut vite entrepris. Les Petits Grégaires, car c'était essentiellement de cela dont il s'agissait : l'esprit communautaire, le souvenir de l'unité avant l'éparpillement, l'immense diaspora -, les Grégaires donc, eurent tôt fait de s'assembler en une mince cathédrale de bois, souvenir du tronc dont, inconsciemment, ils reproduisaient l'empreinte existentielle, se soudant entre eux, s'arrimant les uns aux autres comme les Alpinistes en cordée, s'attachant comme les berniques au rocher, s'emboîtant mutuellement comme les pièces d'un puzzle.

  Là, dans la chaleur du cocon retrouvé, parmi l'étonnement des fougères et les facéties des écureuils à la queue solaire ils vivaient leur vie de Petites Statues Précaires - sans doute avaient-ils entendu parler du bon Dubuffet -, à l'abri de la vindicte des hommes, de leur compulsion à tout vouloir dominer, à tout disposer en équation, en abstractions qui faisaient se ployer la totalité de l'existant sous la férule extrême de la Volonté de Puissance - peut-être avaient-ils entendu parler de ce bon Nietzsche ? -, ils vivaient donc et peu leur chalait que l'existence fût nihiliste, consumériste, utilitariste, ils étaient revenus à leur condition première et, avec un peu de patience, un jour feront-ils renaître ce Vieux Chêne dont ils sont les merveilleux héritiers. En tout cas, les regarder suffit à notre enchantement. Leur allure débonnaire, leur dénuement nous plaît. Puissions-nous leur ressembler l'espace d'un instant. L'espace d'une mince lucidité ! 

 

 

 

 

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 17:11

 

Tout poème est rythme du monde.

 

 

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Georges Braque.

"Oiseau" - Céramique.

Source : Amorosart. 


 

Sur un Poème de

Sylvaine Trantoul Diet :

 

 

 

LA RONDE DES VENTS

 

 

 

 

Il y avait du vent qui accrochait la lune
Il y avait le temps qui comptait doucement
Il y avait le chant des oiseaux et la brume
Il y avait un cœur qui battait tendrement

Et la terre a tourné en refaisant le monde
Le soleil s'est enfui voleur de sentiments
Les étoiles ont brillé de larmes toutes rondes
Le ciel s'est embrasé brûlant tous les serments

Et dans la voie lactée la douceur s'est enfuie
Cependant qu'elle et lui dans un dernier adieu
Reprenaient le chemin de leur ancienne vie
Sans jeter un regard vers la voûte des cieux

 

 

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C'est TRES BEAU cette petite musique intérieure à laquelle nous convie ce poème. Et si je dis Poème, c'est parce qu'en effet c'est bien de cela dont il s'agit.

 Je dis "Poème" au regard des métaphores qui y sont présentes et nous convient à lever la tête vers les cieux afin d'y bâtir notre propre cosmologie.

Cette Terre qui refait le monde, n'est-elle pas la sortie des contingences et notre arrivée dans un lieu de l'espace dont, parfois nous rêvons, à défaut de pouvoir le saisir ?

Ce Soleil qui soudain nous déserte et nous prive de ce à quoi nous tenons le plus, à savoir nos affects, n'est-il pas en fuite pour mieux nous installer dans une pure joie solaire, celle de la rencontre ?

Ces Etoiles aux larmes rondes n'ont-elles pas à nous dire la nostalgie dont nous serons inévitablement atteints dans cette contrée qui nous est promise mais dont nous ne savons rien encore ?

Ce Ciel ne s'embrase-t-il pas à nous délivrer de nos serments, ces chaînes terrestres par lesquelles, souvent, nous renonçons à notre propre liberté ?

  Je dis "Poème" au regard de l'essentiel qui, partout fait sa trace :

Le Vent qui est souffle - Le Temps qui est essence de l'Homme - Le Chant qui est le dire quintessencié - Le Cœur qui est le rythme même de la vie, aussi bien de la phrase et surtout, la pulsation vive du Poème.

  Je dis "Poème" au regard de la temporalité, "il y avait" "il y avait" "il y avait" "il y avait" qui nous installe dans cet "imparfait" dont nous sommes tissés et dont, jamais nous ne venons à bout. C'est pour cela que nous parlons, écrivons, aimons. Seulement pour cela.

  Je dis "Poème" au regard du rythme souverain qui fait cet immémorial balancement, son incise en parfait équilibre, juste hémistiche faisant de l'alexandrin ce bercement sans fin, cette heureuse comptine dont, enfants, nous aimions à nous entourer avant que le sommeil ne nous ravisse et que la maternelle figure prenne congé de nous.

  Je dis "Poème" au regard du discours allusif qui nous reconduit au lieu d'une "re-naissance". Car ici, tout est éphémère et brume; tout est fuite et tristesse; tout est douceur et nostalgie; tout est amour et recommencement.

  Je dis "Poème" au regard de l'amour qui y fait ses inaperçus linéaments, sous la clarté de la Lune, les battements du cœurles sentiments enfuis, les larmes des étoiles, l'embrasement du ciel, la douceurElle et Lui en chemin vers un possible événement.

  Je dis "Poème" au regard de la transcendance des mots par lesquels nous dépassons notre condition mortelle en direction d'un immédiat infini :

  Le vent  nous arrache à la terre en même temps qu'il nous relie à la mobilité de l'esprit; la Lune nous incline au mystère alors que son éclat n'est que reflet de notre effigie de glaise; les oiseaux nous invitent au voyage intemporel, au grand dépaysement onirique, à la liberté sans limite ; le Soleil nous arrache à la pesanteur du monde et nous ouvre les portes du souverain Bien ; le Ciel convoque notre âme afin qu'elle s'exonère des pesanteurs de la chair ; la Voie Lactée trace notre propre voie comme chemin de pure lumière.

  Ici, tout ruisselle de significations, de puissants harmoniques. Tout s'habille de chant, de danse, de mouvements aériens. Alors nous pensons au souffle de l 'harmattan; aux tableaux de Magritte "La page blanche" où la Lune est une feuillaison parmi d'autres; aux "oiseaux" de Braque à la si belle géométrie célestielle; alors nous pensons à la gloire solaire de Van Gogh, aux ciels d'Eugène Boudin avec ses cataractes de nuages clairs, enfin nous pensons à nouveau au Hollandais génial, à Vincent et à sa "Nuit étoilée" alors que le vivant n'est plus qu'une immense arche de clarté où s'abîme tout le rythme du monde comme pour dire la merveille d'exister, mais aussi celle de disparaître car l'une est coalescente à l'autre et ceci nous fait HommesFemmes jusqu'au "bout de la nuit", là où s'ouvre le Poème de l'Être que toujours l'on invoque mais que jamais l'on ne peut effleurer. Ce poème qui a pour nom Finitude dont chaque jour, nous récitons un alexandrin, si peu pressés d'en atteindre le dernier quatrain, alors que celui-ci est le seul qui puisse clore l'interrogation que nous sommes venus poser au monde, alors que le monde nous interroge en retour. Il ne saurait y avoir d'autre vérité que cet infini balancement du Poème dont notre parole est l'indigent reflet, mais le reflet tout de même !  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 09:08

 

Le ciel noir

ou

la nuit féconde du poème.

 

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 Photographie : Blanc-Seing.

 

 (Libre méditation sur un Poème

de Nath Coquelicot.)

 

 

"Le ciel noir

La cerne du grand chagrin

Porté au bout portant

De début du cœur.

 

Améthyste boussole

Creusée au vert de veines.

 

Pour tout voyage

Eteint à la paume venteuse

Elle élève

L'aile dorée de l'aigle

Sous les clameurs lunaires.

 

Enluminures à la coupole

 

Par et pour

Les renaissants

Les partants

Et même

Les attendants.

 

Sentez

L'herbe écrasée

Ou de si peu piétinée .

 

Elle est au loin

De cette odeur

 

Sur le Fil

Ou entre

 

Au Lieu-Bleu"

 

 

 

 

  Mystérieuse écriture qui fait d'elle-même le lieu de sa rencontre. Ne cherchez pas hors des mots, pas plus que dans la métaphore installant l'image révélatrice. Ici est le lieu d'un dire qui se plie dans l'événement du langage. N'essayez pas de traduire selon l'esquisse d'une logique. Il faut être dans les mots, mais aussi sur leur bord échancré, là où le vertige appelle. Ces mots sont de la chair, du sang, de la peau tendue contre le vent du monde. Pas de traduction qui dirait, dans le simple, l'idée directrice, l'évidence de la donation. Le poème convoque toujours hors de lui, dans une manière de démesure que nous souhaiterions maîtriser. Que le texte s'ouvre dans la limpidité et consente à son propre déchiffrement. Voilà ce que réclament, à la fois, notre indigence à être et notre appel vibrant à la concrétude. Notre effigie nous la dressons face au poème, telle une falaise-palimpseste sur laquelle nous voudrions que vienne s'inscrire la trace des signifiants.

  Mais rien ne s'imprime sur la rétine de ceux que trop de réalité aveugle. Lire le poème est s'installer face au vide, un verre d'absinthe à la main, et attendre que vienne l'ivresse. Le recours au tangible est toujours un piège vers lequel nous basculons à la mesure de notre indigence. Buvez donc du peyotl, piquez-vous à la mescaline, instillez dans vos veines bleues une dose de "noire idole". Il n'y a pas d'autre passage en direction du poème que celui d'un écart de soi, de l'autre, du monde.

  C'est un lieu intermédiaire, peut-être ce "Lieu-bleu" qui nous dit en mode rassemblé la nécessité d'un site où faire phénomène, en même temps qu'une couleur propice à faire se révéler une "stimmung", une inclination à la pure élévation vers ce qui veut bien se montrer.  Car nous ne surgissons dans le plein des choses qu'à nous distraire de notre quotidienne inclination à nous sentir simplement hommes. La révélation poétique est hors du cadre de la manifestation contingente. Le poème est ce non-lieu qu'habitent les étoiles, la brillance des comètes, la fusion océanique, l'étincelle de rosée, la sublime intuition, l'arche ouverte de l'intellection. Voir le poème ne consiste jamais à se baisser pour cueillir le caillou au bord du chemin en lui demandant de rendre des comptes. Le caillou est cette gemme lumineuse qui brille de l'intérieur et ne se dévoile qu'à la mesure d'un regard compréhensif. Ceci veut dire d'une vision qui  s'empare adéquatement des choses. Regard contre regard. Poème contre poème.

  Car l'homme est poème dès lors qu'il se dote d'un dire essentiel, "quintessentiel" pourrions-nous même suggérer. Rassemblant la quadruple essence de la Terredu Cieldes Divins et des Mortels pour reprendre la figure transcendante du Quadriparti heideggérien. Car c'est à cette ouverture qu'il faut se disposer afin que la profondeur de la poésie puisse être saisie. Jamais la Terrele Cielles Divinsles Mortels ne sont par une sorte d'inadvertance, ils jouent un jeu constant de renvois, ils se modèlent les uns les autres. Mais jamais dans le reniement de la parole, jamais dans la fuite du langage. Il leur faut le subtil ajointement d'une parole libératrice et unifiante, cette Poésie qui les fait se conjoindre en un même lieu.

  Le poème n'est pas cet objet, cette objectivité que nous pouvons poser devant nous afin d'en saisir une possible esquisse. Il faut se déprendre de cette tendance à "voir" le poème de la même façon que nous apercevons l'arbre ou bien la crête de la montagne. C'est du-dedans du langage que tout se décide et vient à nous. Pour cette raison, même si le poème est métaphore, donc surgissement visuel, il est tout autant chant du monde, mélodie, balancement, flux et reflux des mots en leur généreuse harmonie. Le poème, il faut l'entendre, l'écouter comme notre propre voix intérieure, avec ses modulations infinies, ses élévations, ses chutes, ses reprises, ses halètements, ses soupirs. Le poème est, avant tout, respiration, souffle de l'esprit, vent de l'âme, translation d'un vide à un autre vide. C'est pour cela que nous disons que toute poésie aboutie est d'abord ce plain-chant, cet hymne de caractère sacré qui s'exhale de la voix du Poète pour rejoindre la voix intime de l'homme. Le mode de relation est donc tissé d'invisible, d'inaudible, d'inapparent. Chercher les "apparences" du poème est le meilleur moyen de le reconduire à une vacuité que, par essence, il ne saurait avoir.

 

Sur le Fil

Ou entre

 

Au Lieu-Bleu

 

Là, seulement, est

 

:

 

LE SITE

du

POÈME.

 

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 08:46

 

Le crépuscule passionnel.

 

 

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 Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

    La passion se fait JOUR et tout se met à rayonner dans la clarté. Les yeux ont la brillance des lacs, le front est une pure falaise d'albâtre, les lèvres disent la puissance du désir, les joues s'illuminent des flammes de l'exister. C'est une seule arche de lumière qui part de la peau et renvoie dans l'azur son empreinte de beauté. Les ongles lancent des feux, les dents ouvrent leur clairière d'ivoire, les cheveux sont une forêt lissée d'aube nouvelle. La voix est un chant qui se multiplie en écho sous le dôme du ciel et les rêves portent en creux la signifiance du jour, des heures claires. C'est, partout, un bruissement d'eau, c'est partout le glissement de l'air sur la glaçure des feuilles. Au loin sont les maisons pliées dans leur chaux blanche et leurs toits de sanguine. Comme pour dire le juste mystère des choses quand le soleil fait sa tache éblouissante au zénith.

  Le vol des oiseaux est immensément libre, géométrie d'ailes coupant les nuages en fragments de neige et de cendre. Tout en bas, le bruit de la rivière parmi la cascade des galets est une à peine respiration du monde et les songes s'élèvent comme des buées bleues. La crête des arbres fait sa dentelle irisée à contre-jour des yeux et les hommes se ceignent de vêtures légères et les femmes sont diaphanes comme le tulle. Long rire des corps exultant sous la poussée de l'air. C'est une levée de brume qui dit son nom en une suite de notes cristallines et les tympans sont éblouis à seulement s'ouvrir à cette pure fécondité, à cette remise des choses au simple, à l'évident murmure de ce qui paraît et se fait promesse d'abandon.

  Il n'est besoin de rien pour continuer à vivre, sauf ouvrir ses yeux aux nuées de phosphènes, dilater sa peau et la disposer au gonflement de la sève partout présente. Les gemmes sont là qui diffusent continûment leur lexique de joie. Dans les buissons, les trilles des merles sont une ode au temps qui s'installe à demeure dans l'horizon prolixe.  Car tout parle, depuis le grincement de la fourmi sur le chemin de poussière jusqu'à la stridulation de la pluie sur le lit de feuilles sèches. Tout est poème sous l'arcature de la passion, tout est langage jusqu'à la démesure. Tout coule depuis l'origine vers une heureuse confluence, tout fait signe vers le dépliement du destin hors de sa conque de nacre. Tout se déploie et s'attache au vivant avec la souplesse de l'imaginaire. Lèvres du monde toujours disponibles à une juste libation. Tout dans l'exactitude, tout dans la profusion, tout dans le surgissement de ce qui visite les sclérotiques de porcelaine et se dilue dans le jais des pupilles.

  Au-dedans, dans l'orbe intime des choses, c'est une douceur d'écume, c'est un vent andin, un étalement de lagune sous la pierre ponce du temps. Cela fait ses atermoiements en mode poétique, sa petite musique ombilicale, son battement d'écluse. Il n'y a que cela à observer : son affinité avec ce qui se présente et se loge au plein du corps avec son insouciance d'outre fécondée par la justesse de la survenue. Le sublime est si près avec ses attouchements de toile, ses empreintes libres, ses linéaments de soie. Il n'y a d'autre chose à faire que de laisser son réceptacle de chair s'adonner à la parution des significations et se confier à la nuit qui approche.

  La passion se fait NUIT et alors tout s'inverse, et alors tout se divise en ombres soudées à l'épiderme. Ce sont comme des picots de chair révulsée, de longs frissons qui s'étoilent et se divisent à l'infini, se glissent parmi les feuillets étonnés de la conscience. Soudain, ce qui était lumière, pure clarté, se métamorphose en traits fuligineux plongeant dans la suie et le goudron. Les mains se révulsent en crochets, la broussaille de la tête se colore d'obsidienne, se ploie sous la pesanteur de l'encre. Ce qui était clairière devient forêt pluviale sous des cataractes d'eau. Les grains de clarté s'agglomèrent en boules d'étoupe, le vent fait ses nœuds compliqués, les paroles se fondent en une glaise compacte, incompréhensible. La souple mouvance de la silhouette  se perd dans un réseau serré ne portant plus l'effigie humaine qu'à paraître dans l'absurde. Visage de cire lourde, impénétrable. Épaules chutant vers une fatalité aux contours flous. Croisement des bras semblables à des tiges mortes de graminées lacérées par le vent. Jambes ossuaires avec les boules des genoux gonflées de lassitude.

  Et l'Autre devenant si peu visible, rongé par le drame de la passion inversée, retournée comme un gant. Visage en lame de couteau, dont la minceur dit le constant désarroi. Griffes des mains sur lesquelles repose la saillie étroite du maxillaire. Doigts dans la position d'une imploration. Bouche occultée par l'insignifiance du monde. Plomb des bras, dissimulation des jambes dans les plis d'obscurité. A droite, comme une résurgence d'un passé heureux, une dalle de lumière, pareille à un ciment lissé par l'aile souple du temps. Des traces de charbon, des stigmates de la passion ancienne peut-être, des graffitis portant la donation de soi en direction de ce mystère de l'Autre, de sa constante turgescence dans l'ordre du monde alors que tout s'efface et se dilue dans la pâte de l'exister.

 

  Partout le noir colonisant le blanc. Et aucune trace de gris, aucune surface qui viendrait médiatiser l'impossible relation, la perte à jamais de soi dans l'abîme de l'Autre. Car il y a ceci, toujours l'Autre est cet abîme qui nous aliène et nous distrait de nous. Cela nous le savons depuis la densité de notre lucidité mais, toujours, nous voulons nous écarter de la vérité, laquelle est une lame à double tranchant. Qui blesse, quelle que soit la face par laquelle s'effectue la préhension. C'est cette troublante réalité que Barbara Kroll, au travers de ses différentes œuvres, essaie d'instiller dans la dimension ouverte de notre regard. Elle dit en taches, en noir et blanc, en jaune, en traits charbonneux ce que dit notre âme mais que jamais nous ne voulons porter à la clarté du paraître. Certaines lumières sont trop fortes pour nos yeux qui se voilent afin de ne pas sombrer dans une proche cécité. Laquelle n'est que le revers d'une insoutenable saillie des choses. Il faut regarder par des meurtrières le faisceau éblouissant de la lampe à arc. La passion est cette vive illumination qui, tantôt nous visite sous les auspices d'une bienveillance, tantôt retourne contre nous son venin de veuve noire. Jamais, cependant, l'on ne peut prendre l'une en s'exonérant de l'autre. Le corail de l'oursin est toujours avec sa bogue urticante !  

 

 

 

 

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 09:03

 

Du Rien surgit le Multiple.

 

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Œuvre : Antoine Josse.

Violence topographique (Détail) 2012.

 

   A peine saisissons-nous l'image que, déjà, nous devrions nous en séparer. Comme si un vertige s'était soudain emparé de nous. Comme si le vide s'ouvrait sous nos pas, nous condamnant à l'issue fatale, dernière pierre du destin en forme de surplomb. Nous sommes là, au bord de l'innommable, dans une manière de sustentation qui semblerait ne plus avoir de fin et, pourtant, nous demeurons. Non que nos membres inférieurs soient pris de tremblements ou bien qu'ils se figent dans une inquiétante catatonie. Non, nous sentons qu'il y a autre chose qui se fait jour et cloue notre existence sur cette arête décisive. Si nous ne fuyons pas, cet immobilisme doit bien être fondé en raison. Si nous devenons rocs, ce n'est pas à seulement nous fondre dans cette griserie géologique. Il nous faut forer plus profond, il nous faut saisir pourquoi ce tellurisme figé nous soude à sa matière compacte comme si, de toute éternité, nous en avions été partie prenante. Si nous prenons du recul - attention de ne pas chuter dans le piège qui guette -, nous nous apercevons de la désolation radicale qui habite ce paysage minéral. Une pure abstraction dans laquelle nous aurions dû déjà nous fondre, pareils à la fissure dans le rocher. Et, cependant, nous survivons, et cependant nous ne sommes pas dans le tragique. Nous sommes même dans une sorte d'élévation qui porte notre regard bien au-delà de cette blanche apparence.

  Nous observons et nous disons : le ciel vide, le nuage gris, l'avancée du rocher, la haute maison solitaire, le vide à l'infini, l'indistinction formelle. Ceci que nous avons décrit n'illustre que les nervures du Rien, les esquisses du Néant. Corollairement nous devrions être dans la désolation, la perte, le déni existentiel, mais rien de ceci nous étreint. C'est bien plutôt du contraire dont il s'agit : non d'une euphorie qui serait déplacée et  n'aurait aucun lieu où se situer, mais seulement un sentiment de plénitude, un genre de fourmillement peuplant notre corps. Mais il faut l'amener à faire phénomène.

  Ce que nous voyons, c'est ceci : l'éparpillement blanc des mouettes sur la vitre du ciel, la meute grise des nuages en réserve dans la pâte ductile de l'air, la lente procession des arbres - emmêlement des troncs, dépliement des larges ramures, reptation des racines dans les failles du roc -, le peuple des hautes maisons avec leurs toits d'argile et leurs portes étroites, les théories de broussaille accrochées au rugueux des pierres, la profonde vallée et le ruissellement des eaux dans la gorge fuyante. Ceci que nous percevons, ainsi que tous les bruits associés - vent, bruissement des frondaisons, langage des hommes, glissement de l'eau parmi les galets -, ne résulte nullement de quelque hallucination dont nous aurions été atteints. Ceci est une réalité aussi tangible que l'est au soulier du paysan la lourdeur de la glèbe. Autrement dit, nous sommes pris dans un réseau de mailles serrées, nous en sentons la pesanteur, l'inévitable confluence avec notre effigie de chair, mais nous ne savons comment l'expliquer. Nous vivons une énigme sans pouvoir y accéder. Alors, nous n'aurons guère d'autre alternative que de recourir à l'image. Et ce recours passera par une toile de Brueghel l'Ancien :

 

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Paysage hivernalPieter Brueghel l'Ancien, 1595

Source : Wikipédia.

 

  Sans doute, au premier abord, le parallèle ne s'illustrera pas avec évidence. Bien évidemment, entre la toile du Maître Hollandais et l'œuvre d'Antoine Josse, il ne saurait y avoir d'homologie formelle. Nous pouvons même parler "d'opposition" et c'est bien dans ce combat des œuvres entre elles que se trouve la clé du problème. "Coincidentia oppositorum" ou la "coïncidence des opposés", soit le jeu du noir et du blanc, du jour et de la nuit, du vide et du plein, de l'un et du multiple. Car le monde ne nous apparaît qu'à se dialectiser, à faire surgir le multiple du rien. Le titre affecté à cette représentation "Violence topographique" indique bien cette nécessité de partir d'une terre désolée afin que, par un acte de violence interprétative, nous parvenions à installer un monde, celui-là même dont nous sommes privés, démunis, comme ôtés à nous-mêmes lorsque nous sommes les Voyeurs de cette manière de désolation que constitue cette maison solitaire s'approchant du vide absolu. C'est ainsi, l'homme commençant à tutoyer l'inaudible, l'invisible, l'innommable se dote toujours des instruments lui permettant de fuir cette insoutenable aporie. A cette fin, il commet son imagination à la recherche d'une immédiate solution. L'homme du désert convoque la densité de la forêt pluviale; l'homme glacé boréal, la touffeur méridionale; le noctambule, l'aube qui le sauvera de la nuit. La peur du vide appelle toujours la mesure rassurante de la plénitude. Comme la Nature, l'homme "a horreur du vide", alors il se met à sécréter les fils qui lui serviront à tisser les trous de la déraison, alors il peuple ce qui ne l'est pas de tout ce qui peut jouer à titre d'investissement de l'espace, d'occupation de la temporalité. Ceci est une constante anthropologique, laquelle ne souffre jamais d'exception.  Le mécanisme est davantage ontologique - il s'agit d'être -, plutôt que psychologique - il s'agit de se comporter. Autant dire que ce réflexe, pour être présent la plupart du temps, ne s'illustre guère que dans l'urgence réalisatrice.

  La bûche et le feu subséquent sauvent du froid polaire. La foule des agoras préserve de la solitude de l'anachorète. La cataracte blanche du soleil efface la glaciation lunaire. En plus de ceci, l'homme par essence, se destine toujours à recevoir  un bonheur suffisant, en raison de quoi toute représentation d'une désolation appelle aussitôt son exact contraire, la radiance de la vie, l'exubérance polyphonique du réel transfiguré par la puissance de l'art, fécondé par l'arche du désir, transcendé par la démesure de la passion. Si l'homme se complait un instant à s'assumer dans la justesse et l'équilibre apolliniens, il n'en souhaite pas moins se précipiter, dès qu'il le peut, dans le débridement sans limite des activités dionysiaques. La lyre du dieu de la lumière, des arts et de la divination joue toujours en mode dialectique avec la grappe de l'excès dont Dionysos est porteur jusqu'à l'ivresse. Mais celle-ci, l'ivresse n'est jamais que le contrepoison de la finitude qui instille dans le cœur la mesure du doute et de l'incertitude. C'est pourquoi nous disons que la comédie est le signe avant-coureur de la tragédie, laquelle ne trouve son équilibre qu'à s'annuler à nouveau dans le rire, lequel trouve aussitôt sa chute dans les larmes. La vie comme basculement de l'un - le rire - à l'autre - les larmes -, comme si la géométrie  existentielle ne s'annonçait qu'à l'aune de cet inépuisable ressourcement. Identiquement à l'arbre qui ne se déploie qu'au délitement de ses feuilles.

  Regardant "Violence topographique" et son apparente nudité, en réalité, nous ne faisons que nous diriger vers "Paysage hivernal", lequel, pour ne pas être peint à la seule naïveté d'un bienheureux hédonisme - nul ne sait plus dire ce qu'est le bonheur -, ne nous propose pas moins le visage de la multitude. Alors nous devenons, à nos corps défendant, ce ciel inclinant vers un bleu pastel, les immenses effigies noires des arbres peuplant de leurs dépouillement l'aire immense de l'éther, ces maisons blanches de neige, ces friselis de vie à l'horizon, cette mare de glace à la belle teinte d'argile qui emmène ses Patineurs vers leurs destins obliques. Alors, l'espace d'une représentation, nous serons devenus "autres", la seule façon que nous avons de nous avancer vers l'abîme sans que notre conscience en soit dramatiquement alertée !

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 09:00

 

Peuple de l'Invisible.

 

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Source : L'homme trottoir.

You tube.com. 

 

(NB : Cette fable qui tutoie en permanence le tragique

souhaiterait redonner la parole à Ceux qui l'ont perdue

à la mesure de  notre inconscience qui la leur a ôtée.)

 

    Le rayon de lumière troue la vitre et se perd dans l'indistinction. Le rayon de lumière perfore l'aile de l'éphémère sans y faire halte. Le rayon de lumière se glisse dans la brume sans y laisser d'empreinte. Comme une brise le fait qui traverse les hommes à leurs corps consentant. Ils ne le remarquent plus ce souffle qui les anime et les tient debout. Ils n'ouvrent plus les yeux sur la pertinence du monde : elle coule de source, elle fait ses minces filaments vers l'aval - la finitude - et ils sont pris de cécité.

  La lumière les traverse, les hommes, et ils n'y prennent garde. La lumière nous traverse, Nous les Invisibles et ne laisse derrière elle que les ombres qui n'étaient que des entraves à sa liberté. Toutes choses ricochent sur le bord du monde avec légèreté et le monde en garde une trace si mince qu'on croirait à un rêve déroulant ses anneaux depuis le lointain cosmos. A longueur de journée, la lumière - la conscience -, fait ses mesures et ses ajours partout où sont posées des choses à butiner. Vol stationnaire du colibri, le bec en faucille planté au cœur du pollen, puis le vol soudain, irréfléchi, n'est plus qu'une vibration colorée ne se souvenant même plus ni de sa cause première, ni de son essor final. Pure perte dans l'éther tendu comme une lame de cette étincelle de lucidité qui ne se ressource plus faute de se fondre dans l'urgence, la fuite, la longue diaspora habitant le vivant et le disposant au non-lieu permanent. Tout dans la constante fermeture d'une parole essentielle qui se dissout dans le bavardage et cloue la poésie au pilori. Il vaudrait mieux la mutité, l'immobile dans le secret de soi, la confidence à elle-même allouée. Il y a trop de dispersion et les choses éclatent sous la meute de l'indigence prolixe. Il y a trop de fausse plénitude, de rebondissement de l'inutile, trop de trajets ivres de leur propre égarement.

  Nous,  Peuple de l'Invisible, pouvons témoigner de cet exil de l'homme, de l'homme qui, croyant progresser en direction de la Terre Promise ne court qu'après ses propres fantômes, ses propres lignes de fuite. Tous les jours, sur les trottoirs du monde, fourmille la grande marée humaine. Millions de menus pas qui percutent le sol de leurs pointillés noirs, qui maculent le sol de leurs semelles sourdes aux battements de la Terre. Car ces battements sont ceux qui nous animent, Nous Invisibles et que nous confions à la Terre afin qu'elle les mette à l'abri en attendant une hypothétique résurgence. Car ces battements sont tissés de douleurs, de longues méditations, de vastes pensées - les trottoirs disposent à cela, la pensée -, qui parcourent les sillons d'eau jusqu'à la source qui, un jour, pourra sourdre parmi l'hébétude des humains. Et les humains nous découvrant, mettront leurs mains en conque et s'abreuveront longuement à notre immémoriale sagesse. Car les meutes de ciment gris que nous habitons depuis une éternité nous ont disposés à la réflexion abyssale en même temps qu'à une insondable mansuétude envers les Erratiques dont nous observons les pathétiques déambulations depuis la meurtrière de nos regards. Car nous sommes à portée pour sonder l'âme des humains, juste au-dessous du niveau de flottaison, là où les piétinements incessants signifient bien au-delà de ce que les yeux auraient à nous dire, que nous ne voyons pas. Là, parmi la foule des jambes, au milieu de l'effervescence des talons percutant le sol de leur impérium, nous devinons ce qu'il en est de la nature de leurs Possesseurs. C'est ainsi que nous voyons des humbles, des modestes aux voûtes éculées, des précieuses aux bottines vernies poinçonnant le pavé de leur hargne native, des supposés "grands blonds" - nous n'apercevons pas la cime de l'édifice - aux chaussures noires, à la pointe relevée comme celle des pirogues, des semelles larges comme des péniches avec des orteils sertis de cors et de pénurie, des escarpins montés sur échasses et nous devinons de longues jambes gainées dans des résilles sulfureuses, des sabots, parfois, avec leur naïveté et leur touche pateline, des bottes aussi, décidées, énergiques, voulant dire la puissance imposée au bitume comme si l'on voulait le perforer.

  C'est ainsi que nous nous sommes naturellement entraînés, Nous les Invisibles, à une métaphysique qui, pour n'être pas subalterne, n'en est pas moins immanente à l'objet humain en ses parties proches d'une glèbe dont elle provient mais dont beaucoup s'affranchissent. Il y a beaucoup à tirer de cette minuscule foule chaussée. Par exemple des conclusions en matière d'éthique. En voici un bref aperçu. Ce sont plutôt les débonnaires Nu-pieds qui s'arrêtent devant nos concrétions fragiles et notre escarcelle sonne de quelque menue monnaie qui agrémentera notre ordinaire. Chaussures-éculées, souvent, nous adressent quelques mots de réconfort et nous sentons, au-dessus de nos têtes comme une brume de chaleur qui fait son bourdonnement de guêpe. Bottines-vernies, quant à elle, accélère l'allure et nous sentons dans cette précipitation subite comme un blizzard glacé qui nous envahit jusqu'à l'os. Chaussure-pirogue feint de tousser et change de trottoir, comme pour éviter une banane symbolique dont le béton se serait doté en vue d'obtenir sa chute. Escarpins-guindés nous adresse quelques mots en forme de hallebarde dont nous ne saisissons que l'entaille non la supposée subtilité, il faut dire que nos oreilles exposées au gel sont dures comme de vieux pneus. Voilà ce qu'il en est de ce Peuple des rues qui toujours nous frôle sans jamais s'arrêter, comme si leur vue s'arrêtait aux boules de leurs genoux, afin que leurs yeux évitent de se porter en direction de bien étranges bas-fonds. Faisant ceci, ils nous oublient, certes, nous reléguant dans les marges des caniveaux et des arêtes de trottoirs. Mais ils s'oublient aussi, eux-mêmes, car jamais l'on ne peut s'exonérer d'une vision totale du monde. C'est la totalité qu'il faut voir afin d'être hommes, d'être femmes et de mériter les faveurs de son essence. Ne nous regardant pas, ne nous considérant pas, ils ne font que nous condamner à rejoindre cet état de nature dont chacun provient mais se dépêche d'occulter la provenance. Nos têtes sont des broussailles, nos fronts des falaises parcourues de crevasses, nos yeux des gemmes glauques qui filtrent une rare clarté, nos nez des presqu'îles entaillées de vent, nos joues des plaines parcourues de savanes blanches, nos oreilles des avens dans lesquels se perdent les bruits de la foule indistincte.

  Le Peuple fier qui nous domine de sa haute statuaire, nous ne l'apercevons qu'à la mesure de son piétinement, son visage ne nous est pas accessible, pas plus que les sourires qui pourraient s'y inscrire ou bien la violence y déferler.  Nous en sommes réduits aux hypothèses dont les jambes pressées, les pieds impérieux, les chaussures énigmatiques nous livrent un début d'explication, quelques signes pareils à de mystérieux hiéroglyphes. Peuple-d'en-haut, Peuple-d'en-bas, jamais nos regards ne se croiseront. Il existe une différence ontologique, un fossé infranchissable. Simple question de regard. Le regard du trottoir ne sera jamais le regard de la fenêtre, du balcon et cette indigente métaphore n'a nul besoin d'une explication. Un enfant la décrypterait facilement. Qestion d'altitude. La montagne est plus élevée que l'abîme, même si la proximité les rassemble en un lieu identique. Tout se résume à l'impossibilité d'un regard. Nous, les Invisibles regardons trop bas. Vous, les Visibles regardez trop haut. Entre les deux l'espace infini de l'incompréhension, comme si l'on parlait des langues vraiment, essentiellement, dissemblables. L'une étant le sabir de l'autre. Très loin, à l'horizon de l'homme, comme au travers d'un brouillard de sable, nous devinons l'élévation d'une immense Tour qui semble tutoyer les Cieux. La Tour de Babel existe-t-elle vraiment ou bien n'est-elle qu'une utopie ? Nous attendons la réponse dans l'écartèlement du doute. 

 

 

 

 

 

 

 

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