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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 08:32
Villeglé : lacérer le réel.

Source : Centre Pompidou.

L'œuvre de Villeglé s'inscrit, tout entière, dans une "muralité", à savoir dans l'essence à partir de laquelle tout espace public investi de signes peut parler, témoigner, interroger les consciences. Ainsi, le projet artistique se résumerait à la belle formule suivante :

"Prendre le monde par les murs."

Mais si cette injonction manifestement subversive et révolutionnaire peut faire sens, il faut chercher à en deviner les fondements car toute devise ne devient signifiante qu'à dévoiler sa trame intentionnelle. Si le monde se manifeste à nous de multiples manières, comment peut-il le faire par la médiation d'espaces publics souvent ignorés parce que trop visibles, parce que livrés à une curiosité éparse se dissolvant dans la complexité urbaine ? La réponse à ce type de question ne saurait avoir de raison universelle, nous y apportons seulement une approche intuitive, singulière, une rencontre avec des affinités électives, des ressentis, des vécus. Mais, tout d'abord, il faut chercher dans l'histoire de l'art, mais aussi de la pensée, quelques soubassements explicatifs. La démarche de Villeglé s'appuyant essentiellement sur la sémantique des affiches nous paraît devoir être mise en relation avec certains fondements incontournables.

L'œuvre Villegléenne, nous la déclinerons selon six perspectives différentes, à partir de l'arte povera jusqu'au concept grec d'alètheia, en passant par la révolution initiée par Marcel Duchamp.

La référence à l'arte povera (L'art pauvre), nous ne pourrons en faire l'économie. D'abord sur le plan formel. Il y a, en effet, une évidente homologie entre des affiches détrempées, salies, décolorées et les produits pauvres, vêtements usés, chiffons dont les artistes de cette discipline faisaient leurs modes d'expression habituels. Mais le parallèle peut également être poursuivi dans l'optique d'une "guérilla", d'un refus d'identification sociale, d'une volonté de faire du signifiant à partir de "l'in-signifiant".

"En condamnant aussi bien l'identité que l'objet, Arte Povera prétend résister à toute tentative d’appropriation. C’est un art qui se veut foncièrement nomade, insaisissable." (Wikipédia).

Ensuite, l'influence de Marcel Duchamp et de ses "ready-made" paraît décisive dans la mesure où Villeglé s'approprie d'un objet du réel et le pose aux cimaises des musées, le métamorphosant ainsi en œuvre d'art, à cette différence près que l'artiste y apporte sa touche personnelle au travers des lacérations. Mais il convient, à ce sujet, de se poser la question de savoir si le lacéré résulte plus des contraintes de l'arrachage (Villeglé livre parfois un réel "combat" avec les surfaces qui adhèrent à leur support) que d'une intention clairement esthétique. On verra plus tard que cette intrusion dans l'identité de l'affiche se définira plutôt par une recherche de vérité, au sens grec de la question.

Egalement singulière, la démarche que nous qualifierons de linguistique au sens de la performativité de l'énoncé, et ceci n'est pas si éloigné que cela des projections intellectuelles duchaniennes. A preuve cette déclaration de l'affichiste-plasticien :

"On peut trouver quelque chose qui est une œuvre d'art alors qu'on n'a rien fait."

Bien évidemment, on reconnaîtra cette attitude de la performativité qui réalise l'action en même temps qu'il en profère la vérité. On songe ici à l'ouvrage d'Austin "Quand dire c'est faire". Or, si Villeglé, devant une affiche, décrète l'art en train de s'accomplir, ce décret résulte bien de son propre langage, de son intime subjectivité. Combien seraient passés devant ces témoins anonymes de l'énonciation sociale sans même les remarquer et, les eussent-ils placés devant leurs consciences, ces témoins, pour autant, n'en auraient pas fait des œuvres d'art. Pour beaucoup, les affiches ne sont que des échos d'une société productiviste, consumériste et au mieux un moyen d'information politique, syndicale, à finalité ludique. Un pur médium sans valeur esthétique.

Et pourtant, l'affirmation de Villeglé s'inscrit en faux contre la perception prosaïque des affiches. Déclarant à propos de ses œuvres de papier quelles sont "une source inépuisable de beauté", l'artiste entre de plain-pied dans le champ esthétique. La formule est si belle, si enthousiasmante qu'elle peut déconcerter si l'on se contente d'une approche superficielle des icônes murales. Et pourtant, combien sont belles Les choses ordinaires, combien sont esthétiques certains objets du quotidien (voir Tàpies et ses surfaces de tôle ondulée, ses accumulations de paille, ses serpillières…). La beauté est, bien évidemment, moins dans l'objet lui-même, comme s'il était doué en soi de vertus éminentes, mais bien dans le regard que nous portons sur lui, sur le langage dont nous le dotons.

Autre considération qui n'est pas mineure : "Une œuvre sans artiste". Enonçant ceci, Villeglé, grâce à ses "lacérés anonymes", opère une translation du regard, aussi bien du Voyeur de l'art que de celui qui en est l'Auteur supposé. L'œuvre, dès lors, n'est plus à considérer comme la mise en acte d'un processus singulier, bien au contraire elle est une manière de pacte social, de conscience collective émergeant bien au-delà des consciences individuelles. L'Artiste serait alors le simple médiateur entre l'œuvre lui préexistant et sa forme achevée. Déboulonné de son piédestal, ce dernier, l'Artiste, n'apparaîtrait plus comme un démiurge, un créateur, mais comme un simple "metteur en scène" (Villeglé), comme celui qui, doué d'une lucidité particulière, ne ferait que concourir à configurer une constellation d'éléments appelés à jouer entre eux afin que des significations puissent faire phénomène. Magnifique perspective selon laquelle toute chose du monde peut faire sens, simplement par une mise en relation avec ceux qui attendent l'instant de sa révélation.

"Le ravir plutôt que le faire" (Villeglé) devient le crédo par lequel l'art peut être atteint. Ceci fait certainement signe vers une démocratisation des pratiques créatives, chacun étant plutôt en mesure de ravir la beauté là où elle se présente, plutôt que d'en être l'artisan réel, incarné, doué de capacités particulières, sinon "divines".

Et, si l'acte poétique, au sens premier de création, peut être à la portée de tous, alors, par définition, il devient révolutionnaire, ce qui veut dire qu'il transcende la catégorie de l'individuel, de la propriété, de la sphère privée, de l'identification égologique. Ce n'est plus l'individu isolé qui régit les choses, mais ce sont plutôt les choses qui se disposent à lui, dans l'attente de leur exposition au grand jour, en pleine lumière. Car le monde n'est jamais un objet que nous pourrions soumettre à notre volonté dans une simple immédiateté technique, il est pure attente de ce qui pourrait advenir si, d'aventure, nous lui prêtions attention. Considération copernicienne s'il en est qui opère une décentration de l'humain, dans le même temps qu'elle instaure un temps objectal, concret, inclus dans une mondanéité, mais toujours disponible à l'accroissement, au déploiement d'un jeu esthétique, aussi bien qu'éthique. Donc inclination à la subversion (arracher des affiches dans l'espace public est bien de cet ordre), à la transgression, à la désocclusion de quelques fragments de vérité qui, jusqu'ici, se dissimulaient, non en raison d'une sorte d'incurie de leur part, mais eu égard à l'insuffisance de notre regard. Cette démarche souhaitant décrypter quelque signe inaperçu se laisse approcher par le travail de Villeglé sur les fameux signes socio-politiques dont l'apparent hermétisme ne doit pas dérouter. Ils n'existent qu'à solliciter notre attention, à déciller notre vue afin qu'elle se tienne au plus près de ce qui s'énonce dans toute parole nous interpellant depuis la surface anonyme, polysémique, dont la pullulation envahit la moderne pariétalité et que, souvent, nous ignorons, par manque de temps ou d'intérêt.

Villeglé : lacérer le réel.

Source : Morbleu ! Décembre 2008.

Mais, parvenus à ce stade de la réflexion, il nous faut encore élargir l'empan de ce qui vient à nous. Il nous faut remonter jusqu'aux anciens penseurs grecs et aborder leur concept d'alètheia comme dévoilement de la vérité. Métaphoriquement, dans un premier temps, l'activité de lacération, d'arrachage, de décollement à laquelle se livre l'Affichiste avec une belle énergie paraît entretenir une singulière relation avec le fait de déshabiller, de vouloir mettre à nu ce qui se dissimule sous quantité de voiles. Alors, comment ne pas évoquer Isis, la déesse protectrice et salvatrice de la mythologie égyptienne, sa statue recouverte d'un voile noir, l'inscription sur son socle :

« Je suis tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera et aucun mortel n’a encore osé soulever mon voile. »

Ce voile qui soustrait au regard les mystères, les connaissances attachées au passé. Retirer le voile est pure révélation de la lumière, autrement dit mise à jour de la vérité. Mais comment, également, faire l'économie de la fameuse sentence d'Héraclite, lequel énonce que "la Nature aime à se voiler" ? Evoquant l'attitude de l'homme se rendant constamment maître et possesseur de la Nature, Pierre Hadot nous invite à réfléchir sur les perspectives que ce dernier, durant vingt siècles, aura nourries vis-à-vis de cette Nature :

" (…) tout ce qui naît tend à mourir; la Nature s'enveloppe dans des formes sensibles et dans des mythes; elle cache en elle des vertus occultes; l'Être est originellement dans un état de contraction et de non-déploiement et se dévoile en se voilant."

Bien évidemment, ce saut vers un temps originaire semble si loin des modernes préoccupations d'un Affichiste que nous ne le percevons plus qu'à la manière d'un mythe, au mieux comme une fable. Peu importe, restons-en au symbole, voire à la métaphore. Nous disons qu'il y a homologie entre le philosophe occupé à rechercher l'idée de Nature, le profil de l'Être, la Vérité, le Sens (une seule et unique chose en réalité) et la démarche de l'Artiste plasticien Villeglé qui, fébrilement, détache les précieuses icônes des murs, les lacère, les dépouille de leurs vêtures de papier, les colle sur un support, y appose sa marque et les transporte vers les cimaises des musées. Faisant ceci, il condense en quelques rapides esquisses, en quelques actes, la grande geste de l'humanité, laquelle, le sachant ou à son insu, ne cesse de poser cette question fondamentale de l'ontologie. La question de l'être est consubstantielle à l'essence humaine, elle est la seule ressource par laquelle nous y retrouver avec la propre signification que nous apportons au monde et, qu'en retour, il nous adresse, en premier lieu par cette Nature dont le mystère demeure entier alors qu'elle nous environne et nous constitue de toutes parts.

Nous sommes d'abord, surtout, des signes en quête de sens, identiquement à ces affiches qui recouvrent de leurs multiples voiles les horizons de notre quotidien. Plus même, ne serions-nous pas ces antiques palimpsestes sur lesquels d'attentifs et laborieux scribes auraient inscrit quelque alphabet secret, recouvrant chaque écriture ancienne de caractères nouveaux, le document final ne laissant plus apparaître que quelques hiéroglyphes en quête d'éventuels Champollion ? Peut-être la démarche artistique se réduit-elle à cela : déposer des signes et les recouvrir d'autres signes, la vérité se dissimulant toujours sous des strates temporelles. Léonard de Vinci lui-même, peignant l'énigmatique Joconde, superposait couches de peinture et vernis. Mais, plus essentiellement, artistes ou simples hommes parmi les mortels, ne sommes-nous pas à la recherche de nous-mêmes, de nos traces dans la dérive existentielle, afin que celle-ci, un jour puisse s'ordonner en cosmos ?

Villeglé : lacérer le réel.

La Joconde telle qu'aux premiers jours.

Domaine public - Musée du Louvre.

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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 09:34

PETITE PROSE DU JOUR - NOUVELLE (suite 4).

Soudain, l'air est glacial, sibérien, serti de lueurs d'aquarium. Où le plafond qui abritait, où les murs qui donnaient asile, où la cheminée où rougeoyaient les braises ? Où la vie qui battait à l'unisson de la grotte fondatrice ? La neige est partout qui fait son linceul livide, les ramures des arbres sont droites dans l'air calciné, le vol noir des corbeaux ampute le ciel de sa part ouverte, éclairante. Et ces cris au loin, ces meutes de cris qui ondoient et glapissent, mutilent et abrasent. Cris d'hommes, hurlements de bêtes. Tout est tellement étroit dans la fente perdue du monde. Tout est tellement alloué au sombre, au reclus, à l'emmêlement racinaire, pieds bots de palétuviers, enserrement de mangrove où battent les eaux mortes. Et ceci qui luit faiblement dans des percussions d'étain et de plomb, est-ce la vitre inversée du ciel, est-ce le lac gelé sur lequel d'étiques patineurs dessinent la chorégraphie de l'ultime ? Au loin, le surgissement de collines et leurs mottes d'herbes rases, comme des cairns dressés dans les brumes serrées des tourbières. Perdition de la lumière dans des coulures longues du jour. Hébétude qui, partout, sécrète sa gangue d'ennui.

Au loin des maisons, mais s'agit-il de cela, ces abandons coiffés de congères d'où ne sort nulle fumée, nulle exhalaison de vie ? Et puis, plus loin, dans un fourmillement de membres et de pas indistincts, que sont ces silhouettes, bâtons sur l'épaule, qui semblent glisser vers l'aval de l'existence ? Quelles sont donc leurs sinistres occupations ? Moi, Solitude, j'en ressens la lame d'effroi lentement s'immiscer dans la jungle de ma chair, déchirer l'espace de mes côtes, fouailler, déjà, dans mes viscères afin que le sang incarnat qui l'habite vienne se perdre dans la neige, la maculant à peine, tellement mon agonie sera éclectique et sidérante. On n'a que faire des Folles qui hantent les villes de leurs imprécations en forme "d'en-dehors", puis, l'instant d'après, "d'en-dedans", comme si la moindre des significations se pût attacher à de telles sornettes, de telles facéties.

Mais nous, les Bourgeois de cette Ville, nous qui avons fait la réputation de ses hautes fortifications, nous qui avons créé la Hanse Maritime, qui avons élevé le vin à la dignité d'une ambroisie, qui avons fait de la fortune un art de vivre, pouvons-nous demeurer muets et laisser les fous, les folles répandre à tout va des fleuves d'insanité qui, bientôt, réduiront à néant le travail patient que des siècles ont contribué à sédimenter ? Pouvons-nous, nous vous le demandons, renoncer à ce que nous sommes, nous exiler, nous poser en haut d'un bûcher et procéder à notre propre ignition ? Nous vous le demandons.

Moi, Solitude-la-folle, moi le génie malveillant je m'en remets aux mains du destin. J'attends avec confiance mes bourreaux, ces "chasseurs dans la neige" avec lesquels je vais m'accoupler afin que, jamais, ne se perde la graine de la folie, ce malin génie qui, de l'intérieur fera s'écrouler la citadelle de la raison sur laquelle les hommes de faible volonté ont dressé les étendards de la gloire. Mais entendez-les donc, ces horribles Bourgeois se remplir la panse de ce vin qui les honore et nous oblige tant, nous les Modestes commis à demeurer dans nos chambres de désolation. Ô juste une sortie du côté des quais pour apercevoir leurs invités, ces Hommes habillés de blanc qui descendent de leurs passerelles avec des airs importants, accompagnés de leurs épouses qui glougloutent comme des dindons dans une cour de ferme. Puis on nous remise dans nos chambres étroites alors que les bruits de la fête cognent à nos fenêtres comme de gros bourdons. Le bruit de la bêtise, dit-on dans les sombres venelles où grouille la piétaille mais où est vive la conscience. De soi, des autres, du monde.

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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 08:03

PETITE PROSE DU JOUR - NOUVELLE (suite 3).

C'est à ces questions qu'essayaient de répondre les boiteux et les hémiplégiques de l'âme, tous ceux à qui la réserve d'invisible parlait en terme de mystère ou bien, pire, dans la langue de l'imprécation, de l'anathème, du rejet. Nombreux étaient ceux, celles qui, portés au mur de l'étrange, confrontés à l'illusion fantastique, condamnaient sans appel cette indécision de Solitude d'apparaître selon les perspectives de la pensée droite, orthogonale, élevant vers les cieux la fière stèle des certitudes, édifiant le menhir du concept avec l'assurance d'une belle stabilité. C'était la folie qu'on redoutait surtout, son visage hideux et grimaçant et nul, ici, dans cette Ville de grands Bourgeois et de Notables en robes et fracs ne se serait hasardé à croiser, fût-ce du regard cette Fille de la nuit qui portait, derrière elle, la traîne d'une union contre nature. La folie, non seulement on la redoutait mais on l'abhorrait, on la vomissait, on en faisait des pelotes de réjection, tels les noirs corvidés qui triaient le bon grain de l'ivraie. Nul, ici, se serait amusé à faire "L'éloge de la folie" comme cet idiot d'Érasme d'Amsterdam. La folie, terreau sur lequel s'élève le gueux et le laissé pour solde de tous comptes, la folie qui hante l'inconscient des Nantis jusqu'à leur donner la nausée, à les conduire au seuil de cette même folie qu'ils clouent au pilori, faute d'en connaître le prodigieux pouvoir de réenchantement du monde. Oui, Messieurs les pisse-vinaigre, la folie ne vous a point effleurés, celle qui fit écrire à Lautréamont les plus belles pages de la littérature française, celle qui porta Artaud tout en haut des beaux vertiges de la langue, celle qui alimenta la prodigieuse pensée de Nietzsche jusqu'à l'incroyable destinée de Zarathoustra, ce guide pour l'homme.

Oui, un instant, nous avons déserté la contrée de Solitude, nous l'avons perdue pour retrouver les marécages de l'aporie et les inglorieuses opinions qui clouent, contre les portes des granges des aliénés, les crapauds du mépris et de l'incompréhension. Mais ce n'était qu'un écart de la pensée, un saut en direction d'un réel trop réel qui enclave les cerveaux et détruit jusqu'à la possibilité de s'élever dans l'ordre de la connaissance. Car il y a toujours danger à exclure l'autre dans sa différence, fût-elle dérangeante et, par nature, elle l'est toujours. Mais retrouvons Solitude dans son périple au travers des boyaux de la terre, tout près du tellurisme où s'agitent les puissances sourdes de l'inconscient. Maintenant, la galerie devient plus étroite, débutant une ascension en direction de marches taillées dans la roche. Il y a, au bout du mince tunnel, comme une lumière diffuse, sépulcrale, une clarté pareille à la couleur éteinte d'une sclérotique de plâtre avec son iris plus dense au centre. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", la noire litanie parvient aux oreilles de l'Égarée avec des rumeurs sourdes, pareilles à la chute de tampons d'ouate. Comme des boules d'étoupe qui percuteraient les tympans, donneraient des coups contre la paroi élevée de la conscience. Folie percutante des mots qui glaivent l'en-dedans du corps, font éclater l'esprit en mille fragments épars. Solitude gravit les dernières marches qui conduisent au lieu du recueil, à l'aire de nidification, à l'espace du don. Du moins le croît-elle.

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26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 07:05

PETITE PROSE DU JOUR - NOUVELLE (suite 2).

Le refrain se limitait à ces trois salves salvatrices par lesquelles Solitude échappait au monde du-dehors dont elle sentait la menace pareille au souffle de l'inattendu, à l'haleine acide de la Mort. Solitude se levait, comme attirée par de mystérieuses forces, guidée par une étrange aimantation. S'ouvrait, devant elle, la bouche d'ombre qui la reconduirait à elle-même, empruntant le chemin de bien lumineuses catacombes. A peine avait-elle franchi les premières marches qui s'ouvraient là, sous le banc, à même l'aire de ciment, et déjà le long boyau de calcite allumait sa neige, installait sa phosphorescence. L'air fraîchissait et la Passante sentait son corps, sous la buée de la chemise, se recouvrir d'une mince couche de givre. Il y avait des chemins différents, des nœuds de verre qui s'étoilaient dans tous les sens. Des chauve-souris poussaient leurs sifflements aigus, des insectes aux coques de platine traçaient leur route en un sillage étincelant, des cloportes, hissés tout en haut de leur architecture de diatomée brillaient, tels des diamants. L'eau des minuscules lacs, les barrages de moraines, les minces écluses, les chutes d'eau, tout vibrait de l'intérieur, tout faisait son langage discret dans la mesure étroite de la nuit, dans l'orbe claire du silence. "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…", cela lui parvenait, maintenant, avec plus de conviction, plus de force, en même temps langage intime émanant d'elle, de son centre habité d'images translucides et mouvantes, en même temps parole oraculaire paraissant émerger des parois elles-mêmes. C'était étrange, tout de même, cette voix d'outre-tombe qui, tout à la fois s'échappait d'elle comme sa propriété et semblait provenir d'un tout autre lieu, d'une tout autre volonté. Quelle Moïra s'annonçait donc dans les spires arbustives du langage, quel destin se dessinait en filigrane en chaque pas accompli en direction de la Chambre ? Avait-elle un être, cette Chambre qui aimantait, désirait, semait ses imprécations aux quatre vents du désir, dictait son imperium aux étirements de la conscience ? Solitude existait-elle autrement qu'en ce songe étroit qui la cernait de toute part, lui ôtant jusqu'à son libre arbitre ? Solitude était-elle une idée, une hallucination, une Lilith aérienne voguant dans les arbres de la pensée, dans la chevelure du vent, dans la plénitude lunaire, dans les plis de la nuit ? Était-elle démon nous enjoignant de la rejoindre dans sa fantasque épopée, menaçant de nous engloutir dans quelque pandémonium dont elle avait le secret ? Était-elle la gueule où se précipiter pour échapper aux forceps du réel, surgir dans l'arche libre et fécondante de l'imaginaire ?

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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 08:00

PETITE PROSE DU JOUR - NOUVELLE (suite 1).

Ce qu'aimait Solitude, alors que la lumière levée teintait le ciel de grandes balafres couleur d'ivoire, c'était de regarder la danse des grues qui, dans le port, déchargeaient les ballots de marchandises venues d'Afrique. Et ce qu'elle aimait par-dessus tout, voir les navires blancs glisser sur la ligne boueuse du fleuve, pareils à des troncs à la dérive. Tantôt c'était le "Ville de Fès" qui longeait les quais de sa lourde coque d'acier, tantôt le "Ville de Casablanca" avec ses canots pendus comme des grappes au-dessus de ses flancs. Mais celui qu'elle préférait, c'était le "Ville de Tanger" avec sa haute cheminée qui jetait en l'air ses nuages de cendre. Longtemps elle fixait, dans la clameur du jour, les mouvements de fourmis de ses passagers. Et, lorsque la coupée se posait sur la dalle de pierre, elle se perdait dans la foule des touristes, en pensée seulement, habitant chaque corps comme sa demeure propre. Elle regardait la Ville, SA Ville depuis les hublots noirs derrière lesquels les femmes dissimulaient leurs yeux. Elle la regardait depuis les torses musclés et noueux des hommes qui marchaient en chaloupant comme des marins. Elle regardait jusqu'à l'ivresse, emplissant son outre de peau des images du monde. Regardant, elle était aussi regardée par ces Exilés de la Terre qui ne la voyaient qu'à la manière d'une cariatide soutenant le chapiteau de quelque demeure renaissance. Solitude, dans l'en-dehors de soi, devenait transparente, invisible aux autres, impalpable, pure effigie distraite d'elle-même. Immobile sur son banc, seulement entourée des ramures d'air, se sustentant des images comme elle l'aurait fait de plus substantielles nourritures, elle dérivait aux limites du rêve, si près d'une disparition que nul n'aurait pu la décrire.

C'est lorsque le soir avançait, que les Passagers remontaient à bord de leur ville de tôle, au moment où les arbres commençaient à projeter sur le sol leurs boules denses et énigmatiques que Solitude sentait croître en son fond l'appel de sa chambre, pareil au son d'une sirène dans la brume. Déjà les guirlandes de lumière, sur le "Ville de Tanger", faisaient leur rythme de luciole et l'air mauve s'allégeait comme aspiré par la toile grise du ciel. C'était alors une incantation venant des gorges étroites des caniveaux, des rebords des trottoirs, des pliures de zinc des toits, des angles des ardoises, un ordre qui appelait, qui invitait à regagner cela qui avait été déserté et qui réclamait son dû. Car Solitude appartenait à sa chambre comme la chair à l'ongle et il y avait danger à se dissocier, à fuir ce qui était abri et ressourcement. Sur le banc qui commençait à se détacher d'elle, parmi le rythme sourd des lattes de bois, s'illustrait la petite comptine existentielle, la minuscule fable en forme de vrille qui forait jusqu'à l'âme de l'Esseulée : "L'en-dedans…L'en-dedans…L'en-dedans…" -

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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 08:51
L'intraçable frontière.

"La Mer de glace"

Caspar David Friedrich

Source : Wikipédia.

Libre méditation sur "La ligne des glaces"

d'Emmanuel Ruben.

Payot-Rivages.

"Mais il n'y a pas de frontière extérieure. Crois-moi, la vraie frontière est à l'intérieur.

Elle est infiniment plus proche que tu ne l'imagines, la vraie frontière !"

ER.

4° de couverture :

"Un jeune diplomate en herbe, Samuel Vidouble, est envoyé dans un mystérieux pays de la Baltique orientale, dont il ignore tout. Dès son arrivée à l'ambassade de France, on lui confie la tâche de le cartographier en vue de proposer une délimitation de ses frontières maritimes. Au fil des voyages, des trouvailles, des rencontres et des déconvenues - guidé par Lothar Kalters, un ami linguiste, et par Néva, une jeune fille ensorcelante -, il comprend que cette mission est impossible et s'en désintéresse peu à peu, gagné par une mélancolie que ne fait qu'aviver l'hiver.

Cette exploration romanesque, aussi audacieuse que singulière, des confins de l'Europe nous offre dans un style très imagé une satire troublante de la diplomatie, avec son lot d'intrigues géopolitiques, ainsi que de très beaux tableaux sur les ruines et les tragédies de l'Histoire. À travers les discussions entre les personnages surgissent de belles pages qui nous donnent à voir le véritable objet de ce récit personnel et ambitieux : une interrogation sur les lisières mouvantes du réel et de l'imaginaire."

Commentaire :

"Samuel" d'abord, prénom qui, en hébreu, signifie "le nom de Dieu". C'est lui, Samuel, qui désigne Saül et David, les deux premiers rois d'Israël. Dès lors le cadre est posé qui installe la problématique du peuple Juif. Ensuite "Vidouble", comme pour mieux faire émerger la "double vie" de tout personnage condamné à l'exil. Car, être Samuel Vidouble, on ne peut l'assumer qu'à vivre dans l'intimité de sa chair cette césure de l'Histoire qui condamne un Peuple à une manière d'errance définitive. Il existe une invisible "frontière" qui scinde, clive, réalise une schize dont nul ne se relèvera. Car le sol historique est affecté de tellurisme, de longs glissements, de tectoniques des plaques alors que surgissent des diaclases dressant des continents entiers contre d'autres continents. Comme une immense craquelure, une fissure s'imprimant dans la glaise primitive dont l'homme paraît symboliquement issu. La terre est gercée, ridée, parcourue d'infinies vergetures dont tout humain porte les stigmates, le sachant ou bien à son insu. Le sachant et alors on est Samuel qui jamais n'aura de repos dans sa quête du passé. L'ignorant et l'on marche sur les chemins de hasard avec une écharde plantée dans la conscience.

Samuel installe, au travers d'une intertextualité, un dialogue permanent avec le narrateur du "Kaddish". Chercher à faire émerger l'image d'un Grand-père que l'on n'a pas connu, chercher à retrouver une hypothétique frontière, ceci procède d'une même quête. Il s'agit, toujours, d'une entreprise mémorielle, laquelle est la couture cicatricielle qui partage deux territoires temporels : le passé, le présent. Remonter vers le passé est un essai de reconstituer sa propre généalogie en même temps que se pose, en arrière-fond, l'histoire des origines. Déjà, dans les premières scènes bibliques, s'instaurent les esquisses qui, plus tard, prendront corps dans l'événementiel. Nous sommes entièrement contenus dans le destin du monde, ne faisant que l'actualiser selon les époques successives. Les racines de Samuel s'alimentent à la source vive de Saül, de David. Aujourd'hui il en est l'efflorescence visible, la figure de proue, l'épiphanie terminale. Mais comment vivre avec son visage présent sans être tenté d'arracher le masque, sans vouloir en dévoiler les premiers linéaments ? Vivre dans l'irrésolution de soi est toujours une réactivation de sa propre histoire, laquelle s'emboîte en abyme avec les tragédies successives de la grande Histoire, celle qui édifie et fait se tenir debout le menhir des peuples.

Alors on avance de guingois, alors on s'invente une fiction, alors on voyage en pays d'Utopie, alors on s'enivre afin que les blessures vives ne viennent altérer trop brutalement le cours des choses. Alors on essaie, par sa propre vie prosaïque, de sortir de l'existentialité oppressante et l'on joue à s'inventer des mondes, des territoires, des peuplades disparues, les langues d'une étonnante Babel; alors on se rue dans les mythes, les traditions anecdotiques; alors on s'immerge dans des contrées purement oniriques, lesquelles ne sont pas sans rappeler les rivages flous de quelque Farghestan.

Comment être Juif après la Shoah, les pogroms, l'extermination programmée d'une partie de l'humanité ? Comment être Homme, car la question qui se pose est universelle et ne concerne pas seulement ceux qui ont partie liée avec les "peuples maudits", du moins ceux que certains ont voulu désigner comme tels ? Comment ? Toujours remontent à la conscience, comme des fumeroles jamais éteintes, les flammes vives du passé avec leur odeur de soufre. On essaie d'exorciser le mal, de faire se refermer les plais purulentes mais on sait que ceci n'est nullement possible. Alors on vit à côté et parfois on feint de croire que tout ceci n'a pas existé, que l'on a fait un mauvais rêve. Alors on chemine sur des chemins d'infortune à défaut d'exister pleinement. Parfois, les rumeurs de l'Histoire, on leur accorde la démesure de Wagner, l'ampleur tragique et mystique de Parsifal. Parfois l'on se réfugie dans les gammes d'un Clavier bien tempéré. Vivre ou bien tenter de le faire, c'est cela, cette constante oscillation entre le bien et le mal, entre grandeur et décadence, volupté et dérision. Vivre c'est une continuelle flottaison, une longue dérive parfois, souvent un évitement de glaces qui flottent dans cette Ultima Thulé dont on ne sait plus très bien si elle a existé ou bien si notre imaginaire lui a donné lieu et temps.

L'intraçable frontière.

Source : Wikipédia.

Le titre : "La ligne des glaces".

Ce titre est pertinent car il nous installe d'emblée, d'une manière métaphorique, au cœur du sujet. A savoir sur la "ligne" floue entre imaginaire et réel. Et puis, nous sommes si près de la débâcle ! Mais regardons plutôt cette "ligne". Jamais apparente, seulement supposée, hallucinée. Ce n'est pas le tableau de Caspar David Friedrich qui nous contredira. En réalité jamais visible, de la même manière que la frontière n'est qu'une idée, un concept, une projection de l'intellection sur le monde. Ainsi les méridiens, les équateurs, les tropiques qui ne sont que des simulacres. Mais les simulacres tels les frontières ont valeur performative. "Je déclare la frontière tracée" et, dès lors sont installées les "lignes" de clivage qui instituent les pays, les langues, le droit, et conséquemment les déboires qui peuvent aller de concert : les partages territoriaux, les guerres, les exclusions, la partition des peuples. Mais si la "Ligne des glaces", au sens d'une frontière réelle, résulte seulement d'une décision humaine, elle en possède les redoutables effets. Et, ici, il faut aller plus loin dans la définition de la "ligne" et dans les conséquences qu'elle suppose. A cet effet, qu'il nous soit permis de citer le titre d'une exposition qui s'est tenue, il y a quelques années, à L'espace Edf-Bazacle à Toulouse, dont le titre était : "L'intraçable frontière", ce même titre figurant à l'incipit de cet article.

Et, citant le début du catalogue de l'exposition, nous verrons vite combien cette nomination de "ligne" peut recouvrir de sens différents, bien souvent contradictoires, selon l'endroit où l'on se situe par rapport à cette fameuse "ligne". Donc la présentation de Claude Llabres :

"Ceux qui pensent encore, que les hommes peuvent tracer une frontière qui sépare normalité et anormalité, ceux qui n'ont pas vu que cette ligne se brouille en chacun d'entre nous, vont voir leurs certitudes se perdre dans le foisonnement des œuvres (…) dont ce catalogue est le reflet.

Haus der Künstler (la Maison des Artistes) est un pavillon qui vit au cœur de l'hôpital psychiatrique Maria Gugging, dans la ville de Vienne, en Autriche. Les artistes et les psychiatres de Gugging vont venir accrocher (…) des œuvres de peintres qui vivent ou ont vécu en hôpital psychiatrique. (…) Ils mêleront leurs travaux à ceux d'autres artistes qui n'ont pas même connu le même parcours comme Robert Combas, Jean-Michel Basquiat, François Rouan, Denis Laget, Arnulf Rainer… (…) Nous vous montrons ces œuvres, car nous les pensons belles, sensibles et fortes. Nous le faisons aussi en pensant à l'avertissement de Bertolt Brecht : "Peuples veillez. Le ventre est encore fécond d'où est sorti la bête immonde."

L'intraçable frontière.

Jean-Michel Basquiat

Sans titre - 1982.

Collection A. Toulouse.

L'intraçable frontière.

Arnold Schmidt;

Figure - 1991

Haus des Künstler.

Les deux œuvres reproduites ci-dessus, l'une de Jean-Michel Basquiat, peintre-phare des années 80 et celle d'Arnold Schmidt, malade mental, permettent de saisir, de façon visuelle, donc palpable, la troublante similitude des représentations qui nous donnent à voir la figure humaine. Comme si, soudain, devant nos yeux, se dévoilait une cruelle vérité : il n'y a pas de différence fondamentale entre "normalité" et "anormalité", entre "normal" et "pathologique", si ce n'est notre propre façon de voir. Aux yeux du prétendu "fou", nous sommes nous-mêmes des aliénés. Énorme force de la subjectivité, incroyable puissance des pétitions de principe dès lors qu'elles décident, en toute souveraineté, de ce qui est "bien" ou "mal" , de ce qui est "art véritable" ou bien "art dégénéré". Et ceci, cette perception souvent erronée des hommes au travers de leurs œuvres, il suffit de la transposer à la catégorie de l'Histoire pour apercevoir là où le bât blesse. "L'en-dehors" de la ligne est l'aire de la normalité, de la liberté, de ce qui est considéré comme étant atteint des plus hautes valeurs. "L'en-dedans" de la ligne est le lieu de l'anormalité, de la perversion, de la faute : les asiles, les prisons, les ghettos. À l'intérieur de la ligne est un univers concentrationnaire, hermétique, clos, scellé. Tout du moins c'est ainsi qu'une certaine société éprise de "pureté" envisage les choses afin de pas se pervertir au contact du Romanichel, du Juif, des victimes de l'exil et de la diaspora. Mais s'il y a diaspora, c'est seulement à l'aune d'un décret des hommes, non en raison d'une loi de la nature qui instituerait des genres, stipulerait des catégories, diviserait le monde en espèces : les nobles d'un côté; les triviaux de l'autre. C'est ainsi, sans doute depuis les fondements de l'humanité, la différence pose toujours problème à ceux qui la visent avec inexactitude ou sous l'imperium de motivations bien peu avouables. Nous tous, les hommes qui parcourons la terre, sommes soumis à cette interrogation de la Justice, du Bien, du Vrai. Tous, sans exception. Cependant les peuples traumatisés, stigmatisés, victimes de génocides ou bien soumis à l'ostracisme de leurs coreligionnaires sont d'autant plus sensibles à cette quête de la différence, certains, parfois, en font l'unique recherche de toute leur existence.

Samuel Vidouble cherchant fiévreusement cette introuvable et fuyante "ligne des glaces" réactualise tout le parcours du "Juif errant", voulant à tout prix faire se rejoindre les deux bords cicatriciels, l'un du passé, l'autre du présent. En termes de religion cela porte le nom de "kaddish", en termes de commémoration celui de "devoir de mémoire". Dans les deux cas, il est toujours question de deuil, de perte, de réparation. Mais si les deux itinéraires paraissent différents, ils n'en visent pas moins le même but, ce travail de recomposition étant cette couture, ce lien qui suture, afin de mieux les effacer, les deux bords de la plaie que les apories événementielles ne manquent jamais de porter sur les fonts baptismaux des histoires individuelles qui, en réalité, ne sont que des hypostases de la Grande Histoire, de ses fastes, mais aussi de ses soubresauts, de ses convulsions.

C'est avec cette étonnante fiction brodée de réel et ourlée d'imaginaire servie par une belle langue qu'Emmanuel Ruben nous livre après son très saisissant "Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu" ce beau livre qui est prétexte à tout un questionnement présent en filigrane. Tout au long de ses livres se constitue un fil rouge : quête d'un grand-père inconnu, quête d'une Histoire déjà dépassée, quête de soi, de ses propres frontières, de ses propres limites ? Y a-t-il vraiment une différence ?

L'extrait. (L'île ghetto).

"Dans ce qui est écrit ci-dessus, je mêle sans cesse le vrai et le faux, je transpose, j'avance masqué, j'invente encore. Mais on ne peut inventer sans limites. Cela, je l'ai découvert le jour où j'ai rencontré Véra Zefer. Le jour où je me suis retrouvé face à la parole, devant l'histoire, en situation et dans la disposition d'écouter pour de bon un témoignage. Je veux parler d'un témoignage de survivant, puisqu'il n'y a de témoignage que de survivant. Qui n'a pas frôlé la mort, qui n'a pas touché le point de non-retour, qui n'a pas eu la révélation qu'il fallait vivre à tout prix, ou survivre, ou revivre, ou ressusciter, remonter à la vie, ne témoigne pas. Il raconte, invente, imagine, brode, tricote, bavarde, comme je l'ai fait jusqu'ici. Véra Zefer ne se contentait pas de raconter son histoire, elle traçait la frontière entre les histoires et l'Histoire, ce qu'elle avait vécu ne se pouvait en aucun cas romancer, ne rentrait pas dans un roman, ne cadrait pas; ma vie était romanesque, futile, insouciante; la sienne ne l'était pas; j'arpentais les tours et les détours d'un pays imaginaire, je vivotais dans les dédales de mon sous-sol intime; elle avait survécu dans les sous-sols de l'Histoire. Une vie à peine croyable, une suite de hasards qui lui avait valu de tomber dans des mains charitables et d'être sauvée des eaux. En écoutant Véra Zefer, je me souvenais d'une phrase de Lothar qui aimait répéter que la géographie peut être imaginaire, l'histoire ne l'est jamais. Là se situe la faille de toutes les utopies, disait Lothar (…) on ne prémunira jamais les utopies de l'éternel retour du chaos, de l'omniprésence de la catastrophe. A la marge de chaque utopie, disait Lothar, il y a toujours un goulag ou un ghetto qui nous guette."

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 09:39
Tempête - Le Clézio.

Source : Med Sea Divers.

Dans la nuit des abysses.

"Dans ma détresse, j'ai invoqué l'Éternel, Et il m'a exaucé; Du sein du séjour des morts j'ai crié, Et tu as entendu ma voix.

Tu m'as jeté dans l'abîme, dans le cœur de la mer, Et les courants d'eau m'ont environné; Toutes tes vagues et tous tes flots ont passé sur moi."

Bible - Jonas 2:2-9 (Louis Segond)

Cité par Le Clézio dans "Tempête".

Résumé : Phillip Kyo, le narrateur, écrivain-journaliste a vécu un traumatisme de guerre dont, en réalité, il ne s'est jamais remis. Ayant assisté à un viol collectif sans possibilité d'intervenir, pas plus que de le dénoncer. Cette absence de dénonciation lui vaudra six années de prison au terme desquelles il reviendra sur l'Île d'Udo en compagnie de Mary, cette chanteuse de blues née à la suite d'un viol, qui disparaîtra mystérieusement dans la mer. Plus tard, de retour à nouveau sur l'Île, il fera la connaissance de June, cette toute jeune fille âgée de 13 ans, née de père inconnu, laquelle le libérera de ses obsessions et le rendra à la vie. La mer, quant à elle, est omniprésente : aussi bien pourvoyeuse de nourriture pour les pêcheuses d'ormeaux (comme la mère de June), que dévoreuse d'existences. C'est dans ce cadre à la géométrie strictement insulaire que se joueront les rapides joies et les tragiques destinées dans une langue simple mais d'une efficace beauté. Rarement nouvelle a atteint ce paroxysme !

A propos de "tempête" :

Avec "Tempête", la première des deux novellas de son livre éponyme, JMG Le Clézio, un des Auteurs majeurs de notre temps, nous livre un texte d'une beauté tragique. Ici, en effet, a lieu une violence oxymorique, une manière de tsunami qui scinde la réalité en deux. La mer, quant à elle est l'élément qui sert de fond à toute architecture existentielle.

Au-dessus de la mer se déploie la face de lumière : vol blanc des oiseaux, visages aux reflets de cuivre, montagnes aériennes, bleus icebergs, sourires des enfants, peuple joyeux des arbres, courbe immense du ciel, boules d'écume des nuages, balancement des filaos sous les alizés, villas lumineuses comme des temples grecs, crépitement des étoiles dans l'encre de la nuit, figures de la disponibilité humaine.

Au-dessous de la mer se montre, vers les abysses, sa face d'ombre : visage fermé et incompréhensible de la guerre; camps de réfugiés où la maladie, la faim rongent les ventres; visage hideux et gangréné des déserts urbains; galaxie des machines qui broient l'humain; Géants-inquisiteurs qui pénètrent les consciences, taraudent les âmes, réduisent à l'esclavage; invasion des touristes qui dévaste la pure gemme des cultures; violence de la prostitution, du sexe, de l'alcool qui détruisent la vie comme la tempête s'abat sur le rivage et emporte tout avec elle. Monde-piège des marchands; monde des illusions et des agonies; monde au bord de l'explosion.

Entre les deux, la surface lisse de la mer que Le Clézio décrit souvent à la manière d'une plaque dure, d'une glace pilée qui renvoie vers le ciel ses éclats aveuglants. Cette croûte à la densité de plomb, aux reflets de mercure, n'est autre que la raison métaphorique dont le réel s'est vêtu afin de séparer, d'une façon visible, littéraire, poétique mais aussi bien ontologique ce qui, de l'être, se dit selon la perspective du Bien, selon la profondeur du Mal. Seulement, réduire l'écriture à une simple dichotomie, à une vision manichéiste du monde serait ne voir que la surface à défaut de pénétrer la portée exacte du texte. Car, chez l'Auteur de "Tempête", rien n'est gratuit, tout signifie jusqu'à l'excès. Y compris ce style dépouillé, parfois teinté d'innocence première, confié aux bouches graciles de ces préadolescentes qui, au fond des choses, sont la figure de la pureté, de la candeur, de la confiance face à l'âpreté du monde. La lecture doit s'adonner à cette double exigence si elle ne veut pas faire l'économie de l'essentiel : lire le "dessus" de la mer afin d'en percevoir le "dessous". Voir la lumière solaire, ses reflets sur l'eau, sa danse aérienne, en même temps que se révèle la chorégraphie mortifère qui règne dans les plaines subaquatiques invisibles à l'œil mais ne se soustrayant jamais à l'âme. Lisant Le Clézio, toujours il faut se distraire de la pure découverte fictionnelle, laquelle, ne visant que le récit de surface, risque de n'en faire apparaître qu'un genre d'anecdote, ce qu'à l'évidence, une telle écriture n'est pas. L'exigence est toujours présente qui contraint les consciences à se livrer à leur propre examen. Car, si nous sommes lecteurs, nous sommes aussi citoyens du monde, nous sommes aussi comptables de la beauté humaine, aussi bien que de son indigence, de ses manquements. Dès lors, lire exige une posture éthique, non seulement la disposition à être atteint esthétiquement. L'esthétique leclézienne n'est pas une fin en soi, elle est un moyen - et quel moyen ! -, d'atteindre l'homme en ce qu'il a de plus précieux : la conscience qu'il a de lui d'abord, des Autres ensuite, du monde enfin dont il constitue l'une des nervures. Lire n'est jamais par défaut. Lire est une exigence.

Tout cela qui vient d'être dit concerne à l'évidence toute l'œuvre du Prix Nobel, mais singulièrement celle-ci, "Tempête", dont le titre est, en lui-même, un genre de subversion souhaitant porter la littérature au-delà d'elle-même, en tout cas dans un autre site que celui occupé par la pléthore habituelle des têtes de gondole, lesquelles se satisfont de la surface. Ce qui, du reste, est leur raison d'être !

Si cette "novella" raconte en effet une "histoire", et comment d'ailleurs pourrait-elle s'en affranchir ?, c'est surtout d'une philosophie dont il faut être en quête, donc d'un "étonnement" au sens étymologique de ce terme. Les personnages qui hantent cette fiction, plutôt que de se contenter d'être de simples protagonistes de l'événementiel, se hissent à la hauteur de figures-archétypes. La force de cette écriture, c'est de métamorphoser le singulier, l'unique, le contingent en universel directement préhensible par l'inconscient collectif comme on le fait, se saisissant des contes et autres productions imaginaires qui nous habitent depuis la nuit des temps. Ces figures qui animent l'œuvre de l'intérieur et l'exhaussent jusqu'à l'extrême tension du dire ne s'abreuvent pas à la source de la raison, du seul logos, mais bien plutôt à la source vive de la mythologie. Si nous sommes traversés d'idées claires et exactes, de certitudes racinaires nous assurant d'un sol stable, nous n'en sommes pas moins des êtres parcourus en tous sens de mythologèmes, lesquels vivent, précisément au-dessous de la ligne de flottaison existentielle, semblables à des raz-de-marée en attente d'explosion au grand jour. Dans cette "novella" tout part et tout revient à une figure ternaire fondamentale qui se décline sous les traits d'Eros, de Thanatos, de la Moïra. Réseau extrêmement dense de complexités auxquelles jamais l'on n'échappe soi-même pas plus que ne s'en distraient les Passagers de l'Île d'Udo, lieu géométrique de cette dramaturgie leclézienne.

La Moïra, d'abord, cette loi infrangible dont hérite tout individu, par laquelle s'annonceront, tour à tour, la fortune et l'infortune de toute vie, bonheur et malheur, ombre et lumière alternés. Or, l'empreinte de cette Moïra sera prescrite par le langage de l'Auteur, par son écriture exacte qui assigne chacun des êtres présents à n'être que ce qu'ils sont, c'est-à-dire des destinataires de la contingence.

Éros, ensuite, lequel infiltrera ces divers destins avec l'urgence à aimer dont tout Existant est atteint jusqu'en son tréfonds. Ainsi le narrateur, Phillip Kyo venu sur cette île d'Udo pour y vivre avec la femme qu'il aimait, Mary, cette chanteuse de blues à l'étonnante beauté. Puis, plus tard, amour encore du même Kyo pour cette Pharmacienne clouée au désir du sexe dans ce lieu privé de divertissement. June, ensuite, cette préadolescente de 13 ans qui aimera "Monsieur Phillip Kyo" d'un amour tendrement filial, cherchant à le sauver de lui-même, à le libérer d'un souvenir traumatisant qui l'assigne à résidence sur ce coin de terre, sans autre projet que d'y demeurer. Amour aussi de June pour sa mère, cette pêcheuse d'ormeaux qui vit la quotidienneté de sa condition dans la douleur. Amour de tous les personnages pour cette Île qui semble les protéger du monde extérieur.

Thanatos, ensuite, faisant ses basses œuvres, détruisant ce que l'amour a mis tant de temps à construire. Thanatos sous la figure de ces soldats barbares qui commettent un viol collectif à Hué sur une femme victime de la guerre. Viol encore sur Mary, née de cette abomination. Viol de la conscience de Phillip Kyo, cet écrivain-journaliste qui a assisté à la scène barbare sans pouvoir l'empêcher, sans même pouvoir en dénoncer le crime. Manière de viol ou à tout le moins de violence - la racine est la même -, de la mer qui arrache parfois les pêcheuses d'ormeaux à la communauté des insulaires. Violence de la tempête briseuse de vies.

C'est ceci, cette étrange prédestination de la condition humaine que Le Clézio a mis en scène avec le talent qu'on lui connaît. L'écriture singulière, comme toujours, est cet instrument par lequel l'œuvre révèle sa force et enchaîne les personnages les uns aux autres, les disposant en miroir, les faisant se réverbérer en abyme. Car tout est lié et les hommes, les femmes ne vivent qu'à constituer cet amas, cette boule semblable à l'emmêlement des cheveux d'algues. Car tout est lié, aussi bien les événements qui portent les destins au-devant d'eux-mêmes et les déterminent. Fusion, osmose qui disent la totalité de l'exister, la nécessité du grand écart existentiel qu'est toute déréliction. Phillip Kyo n'existe que par la guerre puisqu'il en est le chroniqueur. Les soldats ne vivent que par le viol qui les soustrait temporairement et lâchement à la peur de mourir. Mary n'existe que le temps de disparaître dans la mer, dernier viol après l'originel. June ne fait phénomène qu'à briller un instant près de ce père de substitution qu'est le journaliste puisqu'elle n'a jamais connu son géniteur. Les Pêcheuses d'ormeaux sont soudées à cette mer qui les fait vivre en même temps qu'elle les entraîne vers la perdition épisodique des corps. La Pharmacienne ne se rend présente qu'à s'écarteler sous les coups de boutoir de son amant dans cette île clouée de stupeur. Entre tous les protagonistes s'installe une vertigineuse spirale, se crée un étonnant cercle herméneutique. Chaque individu participe à la prose du monde à la hauteur de son propre lexique, ne parvenant que trop rarement à la plénitude du poème. Et c'est bien cet entrelacement de la nécessité et de la liberté qui institue l'ouvrage dans sa dimension proprement ontologique. Ainsi est mise en lumière la puissance du destin dévoreur de liberté, tout comme la mer ronge les corps de ceux qu'elle a pris dans les mailles de ses eaux lourdes aux connotations abyssales. On n'échappe pas plus à la mer nourricière et génitrice qu'on ne se soustrait à son pouvoir de phagocytation. Tout s'y origine, tout s'y abolit dans le régime de la finitude. Rares sont les auteurs qui peuvent prétendre, par le recours à une fiction émergeant du quotidien, porter aussi haut la méditation sur l'essence de l'homme. Ici, dans "Tempête", s'ouvre un abîme dont, jamais, nous les hommes, ne pourrons faire se rejoindre les bords. Ainsi est la vraie littérature qui, toujours, laisse des plaies béantes. Le reste n'est que pure anecdote !

L'extrait :

"Et moi qui regarde, sur le pas de la porte, sans bouger, sans rien dire. mes yeux d'assassin. C'est à cause de ces images que je suis ici, pour retrouver ce qui les détient, la boîte noire qui les enferme à jamais. Non pour les effacer, mais pour les voir, pour ne jamais cesser de les faire apparaître. Pour mettre mes pas dans les traces anciennes, je suis un chien qui remonte la piste. Il doit y avoir ici une raison qui justifie tout ce qui était arrivé, une clef à ces terribles événements. Quand je suis arrivé dans l'île, j'ai ressenti un frisson. Littéralement, j'ai senti les poils se hérisser sur ma peau, dans mon dos, sur mes bras, sur mes épaules. Quelque chose, quelqu'un m'attendait. Quelque chose, quelqu'un, caché dans les rochers noirs, dans les fractures, les interstices. Comme ces insectes répugnants, ces sortes de blattes de la mer qui courent par milliers le long du rivage, qui font des tapis mouvants à marée basse sur les jetées et les brisants. Du temps de Mary, ces insectes n'existaient pas - ou bien nous n'y avions pas prêté attention ? Mary pourtant hait les insectes. C'est la seule forme de vie qu'elle déteste. Un papillon de nuit la jette dans la terreur, un scolopendre lui donne la nausée. Mais nous étions heureux, et pour cela ces insectes ne se montraient pas. Il suffit d'un changement dans l'existence, et d'un coup ce que vous ignoriez devient terriblement visible, et vous envahit. Je ne suis ici pour rien d'autre. Pour me souvenir, pour que ma vie de criminel m'apparaisse. Pour que je la voie dans chaque détail. Pour que je puisse, à mon tour, disparaître."

Notules sur le noir des abysses :

"C'est quelqu'un d'assez mystérieux. Il a une ombre sur son visage. Quand je lui parle, tout à coup une sorte de nuage passe devant ses yeux, sur son front."

"Quand je la retrouve sur la côte, j'ai encore la fureur de la nuit en moi, cette onde aveugle qui vient de la mer et marmonne et ressasse toute la nuit, mêlée au vent froid et à la brume, cette nappe opaque qui recouvre le ciel et éteint la lune et les étoiles."

"Je voudrais tellement lire dans ses pensées, comprendre pourquoi il est ainsi, sombre et silencieux, avec cette lumière triste dans ses yeux. (…) Parfois il me fait penser à la mort."

"Je suis venu ici pour voir. Pour voir quand la mer s'entrouvre et montre ses gouffres, ses crevasses, sont lit d'algues noires et mouvantes. pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements."

"J'étais tellement sûre qu'il allait découvrir Dieu. J'étais tellement heureuse qu'il perde sa noirceur, son désespoir."

"La nuit envahit l'île. Chaque soir, flaque après flaque, crevasse après crevasse. La nuit sort de la mer, sombre et froide, elle se mélange à la tiédeur de la vie. Il me semble que tout a changé, tout s'est chargé d'ombre et d'usure."

"La nuit de l'océan rôdait autour de nous, mais la voix de Monsieur Kyo était légère, elle maintenait l'ombre en cercle, à la manière d'un brouillard que contient le vent."

" (…) seulement son regard qui a croisé le mien, un regard déjà vide, lointain, sans expression, simples billes noires dans le blanc des sclérotiques."

"Du pont du ferry je regarde le rivage de l'île qui s'éloigne. la nuit tombe déjà, la nuit d'hiver, entre tempête et calme ennui."

"Je sais ce que cela signifie : je dois lutter contre la bouche des profondeurs, je dois me contenter de l'amertume des jours sur la terre."

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Published by Blanc Seing - dans Littérature.
3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 08:08
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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 08:07

 

Au seuil du visible.

 

visible3 

Sur une page de Sylvie Gracia. 

 

   

       C’est toujours ainsi. C’est lorsque la vue se trouble, que les lumières sont étroites, le jour une indistinction, que s’éveille la conscience avec amplitude. Alors depuis la nuit faisant son voile bleu, en arrière des vitres-frontières, nous nous disposons à connaître toutes choses en leur vérité. Nous voulons savoir et l’urgence fait son bouillonnement dans la croix du chiasma. Et de longs météores fusent dans l’espace étoilé des cerneaux couleur de cendre. L’encéphale est comme pris de fièvre. Multiples confluences des questions dont nous ne connaissons même pas l’origine. D’où vient donc cette hâte à posséder le monde, à déplier la bogue de son mystère, à faire s’ouvrir ce qui, toujours, se dissimule, nous parle un langage en Braille ? Et nos doigts fous parcourent les picots hérissés de l’altérité sans être bien assurés d’en prendre acte. Concrétions dressées de ce qui est hors de nous, dont nous souhaitons faire notre demeure.

  Car, SEULS, derrière la paroi translucide de l’inconnaissance, nous perdons pied. Nos mains courbes griffent l’air comme les serres du rapace s’essaient à saisir la proie. Chorégraphie de l’indicible, de l’insaisissable. Mais la scène est trop étroite, le praticable sourd, les coulisses muettes. Nos jambes sont des piliers transis, plantés dans la boue. Nos pieds des ventouses glauques égarées dans quelque marécage. Mais que sont donc ces formes dont notre regard est habité ? S’agit-il des demeures des autres Existants ? Mais, les Existants, nous ne les voyons pas. Nous ne les entendons pas. Ils sont de simples théories, de faibles buées ontologiques ; ils pourraient aussi bien ne pas être. Mais alors, qu’en serait-il de leur disparition ? Serions-nous alors promis à un possible destin, ou bien commis à simplement disparaître ? Car le regard des Existants, ceux qui nous font face dans leur énigme, nous en ressentons le besoin, nous en éprouvons la densité, l’édification plénière dont ils assurent nos silhouettes de carton.

  La vision s’absente-t-elle de nous et, soudain, nous devenons transparents, absents de nous-mêmes, retirés dans un reflux abyssal. Notre épiphanie aussitôt dissoute et nous figurons sur la scène du monde à titre de spectres, et nos massifs de chair, nos géométries de peau, nos attaches ossuaires sont pareilles aux effigies stériles et sidérées de quelque Musée Grévin antique et poussiéreux. Têtes de cire, cheveux d’étoupe, cils de chanvre, épaules étroites, bras étiques, jambes émergeant du sol à la manière d’un sombre et inquiétant tellurisme. Comme si quelque chose s’inversait, nous happant vers cet humus dont, à peine issus, nous chercherions, inconsciemment à rejoindre la confondante mutité.

  Alors, depuis notre demeure d’effroi, nous lançons nos grappins existentiels en direction de cette demi-nuit, avec, chevillée au cœur, vissée à l’âme, la certitude que quelque chose va survenir qui nous assurera d’un tremplin, dessinera l’esquisse d’un futur. Peut-être une parole, un signal, un sémaphore dépliant sa gesticulation pathétique afin de nous dire la multiplicité, le surgissement partout présent, le pullulement du vivant à la face de la Terre et notre probable rédemption. Car cette terrible vacuité qui nous avait envahis, nous l’estimions à l’aune d’un péché et il nous fallait dépasser cette manière de malédiction.

  Il était nécessaire de  déboucher sur du concret, de l’immédiatement saisissable, de l’argile palpable, malléable, ductile. Infiniment souple afin que puisse s’y déposer une manière d’empreinte. La nôtre. Constamment, depuis le début du règne de l’homme, s’impriment partout les traces, les signes, les scarifications sur la peau du monde. Griffures du silex, entailles de l’outil, gravures des troncs, lettres, chiffres, petites icônes du quotidien. 

  Toujours nous avions souhaité porter, au-devant de nous, la fragile silhouette anthropologique, peut-être une forme à peine ébauchée, un genre de Vénus préhistorique au bassin généreux, à l’opulente poitrine, aux fesses mafflues, denses, carnation d’un esprit primitif, certes, mais déjà promesse de généalogie, d’amplitude, de longue lignée humaine faisant ses entrechats sur les chemins de boue et de poussière. Toute idée de plénitude ne vient que de cela, ouvrir à l’homme la clairière de sa destinée. Environnée de chants et de danses, de somptueux métabolismes, de métamorphoses, de déploiements floraux, de langages polyphoniques.

  Alors nous scrutons de nouveau et nos yeux sont des phalènes attirés par le seul visible, le rectangle de lumière à l’encontre du ciel. L’image semble nous y convier qui luit faiblement. A la manière d’une fenêtre voilée, source d’un langage secret, non encore entré dans la profération. Seulement dans l’orbe du recueil, dans l’abstinence et nous demeurons figés, attentifs à la durée temporelle unique, celle de l’instant.  Nous savons que de la parole, du sens, vont émerger de cela qui dissout la ténèbre, comme l’esprit éclaire la matière, la rend moins dense, plus diaphane, enfin lisible. Sur l’espace éclairé, notre constante application à tout comprendre commence à déposer des hypothèses, des interprétations, des remous multiples, des essais de nous y retrouver.

  Mais bientôt le jour arrive qui décolore insensiblement tout ce qui fait phénomène et l’amène à paraître dans la clarté. Etrange ambiguïté, merveilleuse confusion des sens, égarement de l’intelligence. Alors que nous nous apprêtions à tout saisir à l’aide du concept, de l’affect, voici que la totalité qui nous était subliment offerte se dilue en une simple fête lumineuse. Déjà le rêve bascule qui, l’espace de la nuit, nous avait conviés à l’événement de la manifestation. Mais ceci n’a temps et lieu qu’à la mesure de cette obscurité dont tout surgit. Comme si la parole n’était audible qu’à partir du silence qui la précède. Les choses ne sont à leur éclosion qu’au bord de la réserve dans laquelle elles se tiennent, là où notre regard inquiet cherche à les délivrer d’elles-mêmes en même temps que nous, les Existants commençons à accéder à notre propre compréhension.

 

 

 

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 08:42
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