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7 février 2015 6 07 /02 /février /2015 10:25
Si troublant de passer…

Si troublant de passer

Et de ne rien voir, ne rien deviner.

De vous, là, dans cette antique demeure

Envahie par l’automne.

Vos cheveux ont-ils la couleur du feu ?

Celle des feuillages ?

Votre visage,

La teinte claire de la façade ?

Etes-vous romantique ?

Familière du Grand Meaulnes ?

Ou bien rationnelle,

Admirative des Lumières ?

Et ce gris de l’ardoise,

N’est-il pas la dominante de votre humeur ?

Une manière de dérive,

Des « Eaux étroites » à la Julien Gracq ?

Ô combien j’aurais aimé lire en vous,

Y déchiffrer la clé de votre mystère.

Tous les jours,

Je longe votre mur de pierres,

Avec, dans l’esprit,

l’écharde vive du doute.

Puissé-je ne jamais vous rencontrer !

Il est si doux de rêver !

Si troublant de passer…
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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 17:11
Si belle dans votre tailleur.

Si belle dans votre tailleur de laine grège.

A peine une apparition

dans le calme du parc.

Vous sembliez songeuse,

A mille lieues de vous.

Perdue, en somme.

Vous reposant, un instant,

Sur mon assise verte.

J’ai senti votre soie glisser,

Votre chaleur couler en moi.

Délices.

J’en étais retourné jusqu’en mon âme.

Oui, le bois a une âme, fût-elle invisible.

Vous dire dans quel chamboulement …

C’était la première fois,

cette abolition du temps

et la perte de mes propres limites.

Longuement, vous avez fumé

et je regardais les volutes

se dissiper dans l’air gris.

Et je pensais à ces heures longues,

Privé de vous.

Car vous alliez partir.

De cela je ne pouvais douter.

Partie et nul ne venait.

Sauf, parfois, un égaré

Lisant quelque revue.

Si longues les secondes

Dans le jour étroit.

Si immobiles

Les nuits privées d’étoiles.

Car, voyez-vous,

Il n’y a plus d’étoiles.

Aucune !

Si belle dans votre tailleur.
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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 11:43
Fiché dans la terre.

Ici, fiché dans la terre,

avec si peu d’espoir de devenir.

Vous passez et ne me voyez pas.

Vos yeux sont inféconds

et vos lèvres muettes.

Mon ombre est si courte

en ces temps hivernaux.

Bientôt, à mes pieds,

la flaque sera de rouille

Et mes branches dépouillées.

Nervures, seulement,

Mémoire de ce que je fus.

Votre silhouette est si fuyante

dans le jour qui baisse.

A peine plus que la fuite du vent.

Notre sort est commun.

Votre effeuillement,

Une affaire d’heures.

Le temps est si présent

Qui compte notre destin !

Fiché dans la terre.
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5 février 2015 4 05 /02 /février /2015 08:51

 

Le mot est vivant.

 

(Sur une citation de Sylvie Besson).

 

 1

 

 "Les mots ont une âme. Je ne parle pas seulement du mot parlé, avec le timbre que lui imprime la voyelle, et la forme, la vertu, l'impulsion, l'énergie, l'action particulière, que lui confère la consonne. Mais le mot écrit lui-même, j'y trouve autre chose qu'une espèce d'algèbre conventionnelle. Entre le signe graphique et la chose signifiée il y a un rapport. Qu'on m'accuse tant qu'on voudra de fantaisie, mais j'affirme que le mot écrit a une âme, un certain dynamisme inclus qui se traduit sous notre plume en une figure, en un certain tracé expressif. Tout aussi bien que le chinois, l'écriture occidentale a par elle-même un sens. Et sens d'autant mieux que, tandis que le caractère chinois est immobile, notre mot marche."

 Paul Claudel, Positions et propositions.

 

    Les mots. Sans doute est-il nécessaire d'en faire des marcheurs de l'infini. Car les mots transcendent les petites histoires individuelles, aussi bien les destins de haute lignée. Les mots sont une manière d'absolu, une figure de l'indépassable. Imaginons, sur toutes les terres du monde, sur les vastes agoras, au fin fond des slums, en haut des sommets conquis par l'homme, chez les femmes de petite vertu, dans les salons littéraires, les salles enfumées des casinos, l'enceinte des temples, le dedans des arènes alors que la mort se profile sous les traits inquiétants de Thanatos - s'agit-il du taureau, du toréador, de la foule des aficionados bouillant son langage intérieur en des cordes rouges ? -, les comptoirs des bars, les salles d'école, les rues où coule la foule en rangs pressés, les salles d'attente, les confessionnaux, les études de notaires, les assemblées de notables, les jeux des enfants sur la plage, les mots, disions-nous nous entourent de leurs essaims, tracent leurs arabesques sur nos fronts distraits, animent nos bouches d'étrange manière. Nous y sommes tellement habitués que nous ne les remarquons presque plus, qu'ils nous habitent "naturellement", ce dont nous nous arrangeons, le plus souvent à notre insu. Il en est ainsi de toute fonction humaine : locomotion, digestion, langage. Tout finit par aller de soi. Et ce qui devrait s'annoncer à nous avec quelque nécessité, nous le rangeons au rayon de nos préoccupations secondaires, finissant, la plupart du temps, par ne plus l'apercevoir.

  Voici pour la voixla parole, les conciliabules traversant les contrées du monde. En va-t-il différemment pour l'écrit, pour ces milliers de signes méticuleux, pressés, qui noircissent les pages de leurs trajets hésitants de fourmis, infinité de pattes et de mandibules, multitude de brindilles du savoir et de la culture parcourant en tous sens les allées de nos existences ? Certes, par rapport à l'énonciation orale, il y a signestraces, mince apparition matérielle, prolifération de hiéroglyphes, fussent-ils partiellement effacés sur les parchemins usés des palimpsestes. Si la réalité iconique de l'écrit semble lui conférer une prééminence par rapport à la simple profération orale, - ce qui semble être la thèse de Claudel -  ne serait-ce pas, tout simplement, en raison de son statut d'écrivain, lequel pose, sur la feuille blanche, une myriade de figures qui deviennent inévitablement familières, genre de prolongements du corps, pointes avancées de la main, concrétions visibles de la poïesis, création en acte, praxis infusant jusqu'aux neurones leur charge signifiante. Car l'écrivain est tissé de ces mots écrits qui constituent son ordinaire. Attrait, fascination, sourde angoisse de ne les voir plus paraître, un jour, aux cimaises des feuilles vides. L'écriture est une racine qui déploie ses ramures jusque dans le corps de celui qui lui donne acte. Comme dans "le lai du chèvrefeuille" : osmose de la liane et de son hôte. L'un ne vivant que par l'autre. La figure de l'écrivain tellement semblable à celle de l'aimable noisetier (Tristan) qui attend du chèvrefeuille (Yseult) enlacement et affinité végétale :

 

2 

 Source : RV Conte.

 

 

"Ils étaient tous deux

comme le chèvrefeuille

 qui s'enroule autour du noisetier:

quand il s'y est enlacé

et qu'il entoure la tige,

ils peuvent ainsi continuer à vivre longtemps.

Mais si l'on veut ensuite les séparer,

 le noisetier a tôt fait de mourir,

    tout comme le chèvrefeuille."

 

Marie de France - Chèvrefeuille.

 

  L'écrivain ne vit que par les mots dont, lui-même, est tissé jusqu'en son tréfonds. Exister est cette longue et continue profération de la ligne écrite, sa mouvance, ses pleins et déliés, ses taches et ses ratures, ses éclatements et ses retraits. Ecriture dont les patientes recherches graphiques  d'un Roland Barthes, - il était fasciné par l'œuvre de Cy Twombly, cette picturalité quasiment littéraire - nous donnent la mesure.

 

3 

Anne Herschberg Pierrot.

Genesis - CNRS Editions.

 

 

Et, dans le rapport au graphisme, à son essence quasiment tellurique, comment ne pas citer les tracés mescaliniens d'Henri Michaux, demandant à la drogue de lui fournir l'énergie poétique que, parfois, le réel lui refusait.

 

 

4 

 

 Henri MichauxArborescences intérieures, vers 1962-1964

Encre de Chine sur papier.

Sources : Traces du sacré - Centre Pompidou.

 

 

  Oui, il s'agit là, en effet, d'une véritable "arborescence intérieure", l'âme des mots envahissant  l'âme du poètel'âme des mots jetant ses efflorescences dans le corps en proie aux tumultes de la parole, à la turgescence du dire, à l'urgence de la profération. Car cela bouillonne, cela fuse intérieurement, cela fait ses jets sourds, ses mouvements de lave, cela attend le surgissement au plein jour des solfatares, des bombes trop longtemps contenues, des pierres ignées de la conscience, des "aérolithes mentaux" qui se meurent d'être confinés dans un silence étroit, dans la gangue de peau obtuse. Car les mots sont vivants, ils étirent leurs téguments, déploient leurs ramifications, s'invaginent partout où il y a possibilité d'accueil et promesse de fécondation, de germination, de manifestation. Le mot est plein, dense, compact, à la limite de la parution, sur le bord extrême de la donation, le mot est un funambule en équilibre, un corail en attente de livrer sa chair alors que les piquants de l'oursin appellent  la plume de l'écrivain, du poète, seuls investis du pouvoir de faire effraction, de signifier bien au-delà des significations mondaines, des paroles usées, des assertions indigentes.

  La poésie est ce merveilleux outil qui déclot les mots, fouille en eux jusqu'à en extraire la "substantifique moelle", le précieux nectar, l'essence singulière. Alors, lorsque le poème s'anime, que le dire devient essentiel, pure origine, les choses se décèlent car portées à leur acmé, à leur point ultime, à leur flamboiement. Le poème est pure gemme, transparence du cristal, agitation de phosphènes, brume au-dessus de l'étang, tremblement de l'aube, glissement crépusculaire, translation colorée,  "A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ", présence immatérielle, temps transfiguré, imaginaire libéré, langage quintessencié. C'est cela, "avoir une âme" et bien d'autres choses encore du genre de l'inaudible, de l'indicible, de l'impalpable. C'est un flottement entre deux eaux, un glissement d'araignée lacustre sur le miroir de l'eau, un scintillement de luciole, la courbe lisse du galet, la chute lente du grésil, l'effacement d'une écume, le diamant à peine esquissé du givre à la pointe des herbes, les trous infimes des étoiles dans l'encre nocturne, la blancheur de la lune, la pâleur du soleil au levant, un glissement de chauve-souris, le souffle d'une flûte andine, le vent dans la souple toison des vigognes, un soupir, une pause, le frais d'une fontaine cernée d'ombres bleues, la fuite du sable sur la dune, le balancement du palmier, le mistral dans les ramures de l'olivier, la lumière basse sur les étangs, le silence des tourbières, les pierres usées sous le ciel gris, la langueur des criques dans le déclin du jour, le cercle brillant des puits, le flux vert de la canopée, le rond de la lampe, "le vierge papier que sa blancheur défend". Or de quoi donc le papier se défendrait-il, si ce n'est de l'offense qui pourrait lui être faite, si, d'aventure, le Poète venait à être déserté par la Muse ? Car l'instant magique n'est rien d'autre que le poème se faisant sous le rond de lumière - on y reconnaître la présence inquiète de l'âme - mot après mot, rime après rime, dans une manière d'incantation, de chant premier, originel, puisant à même les ressources imaginales du langage, dans cet espace "intermédiaire", souple, ductile, amplement onirique, flottement entre deux mondes, celui du réel contingent, celui de l'idéel transcendant, alors qu'alentour tout disparaît, se métamorphose en une pâte infiniment malléable, glaise poïétique dans laquelle enclore toute la beauté du monde, toute la démesure dont l'inspiration vraie est tissée. C'est un vertige que de voguer en plein ciel, sous les ramures souples de l'éther, si près de la terre cependant, de sa couleur de braise assourdie, tout près de la glace vive des étangs, parmi la fusion unique des éléments. La mescaline de l'écrivain, l'absinthe du poète , la "noire idole" du romancier, ce n'est que cela devenir mot soi-même, se glisser parmi ses mouvances infinies, ouvrir toutes ses portes, inventorier tous ses passages, sonder ses abîmes, éprouver sa plénitude, son pouvoir infini de révéler à l'homme sa propre image, sa singulière configuration étoilée, car l'homme est constellation à la mesure de son langage. Cela est inscrit à même sa condition. Le poètel'écrivain sont là pour le lui rappeler, avec la seule force de leur œuvre, cette "âme des mots" dont nous sommes tous habités mais que, parfois, nous précipitons dans de sombres fosses carolines, pensant nous libérer, alors que nous procédons à notre propre aliénation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

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4 février 2015 3 04 /02 /février /2015 10:43
Les petits chevaux de Tarquinia. Duras.

Marguerite Duras.
Source : Gallimard.








4° de couverture de l’éditeur.


«- Il n'y a pas de vacances à l'amour, dit-il, ça n'existe pas. L'amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n'y a pas de vacances possibles à ça.
Il parlait sans la regarder, face au fleuve.
- Et c'est ça l'amour. S'y soustraire, on ne peut pas.»


Résumé du livre - (Wikipédia).


« Ce roman est le récit des vacances d'un groupe d'amis français, partis dans un village isolé d'Italie, coincé entre la mer et la montagne, où il n'y a rien de spécial à faire et où la chaleur est écrasante. Le lieu ne leur plaît pas, mais ils sont tous venus là, comme chaque année, pour suivre Ludi, l'homme le plus populaire du groupe. Les personnages, terrassés par la chaleur, ne font rien de leur journée que de se préoccuper d'aller à la mer ou non, de pouvoir lire ou non, et d'espérer la pluie. Ces vacances sont également l'occasion de remettre en cause leurs vies, et elles deviendront pour beaucoup un chemin de croisée.
En parallèle, le narrateur évoque l'histoire d'un couple italien âgé, qui vient de perdre leur fils, démineur, qui a été tué par une bombe. Le couple retrouve son corps, mais ils se refusent à rentrer chez eux, pour ne pas avoir à accepter la mort de leur enfant. Ils sont représentatifs du changement qui s'opérera dans la vie de beaucoup de protagonistes du livre. »


Les personnages et les enjeux.


Donc, réunis, comme dans un théâtre à huis-clos, dans une ambiance étouffante, deux couples, une femme célibataire, un enfant.

*Jacques et Sara, ainsi que leur fils ; Diana, une amie qui les a accompagnés en vacances.
* La bonne qui est la baby-sitter de leur fils.
* Un douanier qui est l’amant de vacances de la bonne.
* Jean, l’homme au bateau, qui sera lui aussi, un amant de passage pour Sara, l’espace d’une
soirée, sans retour possible.
* Les amis, Ludi et Gina, couple à la dérive qui ne parvient pourtant pas à la rupture.
* Deux personnes âgées, mari et femme qui sont venus récupérer les restes de leur enfant qui a
sauté sur une bombe.


Intense et monotone dramaturgie où les séparations potentielles entre couples sont exacerbées par une vie routinière, vacances perpétuellement reconduites et stéréotypées dont personne ne sort vraiment indemne. La détestation réciproque rôde entre les protagonistes qui ne vivent ensemble qu’à l’aune d’une manière de pesanteur sociale. Les femmes, d’une manière générale, ne trouvent pas les hommes dignes d’elles, habitées qu’elles sont par une haute idée de l’amour. Les vies conjugales sont minées par un constant ennui que reflètent des dialogues sans consistance, faits de tout et de rien. De la canicule, du rituel de la plage, du manque de variété des plats qui leur sont servis, de l’exigence qu’il y a à vouloir changer le monde, de l’attrait de l’inconnu, de l’inanité de l’amour vécu, comme s’il était simplement la dégradation d’une idée brillant au firmament et qui ne supporterait pas de chuter parmi les contingences. C’est surtout de cela dont il est question, de l’amour inaccessible et de son inévitable corollaire, cette pesanteur qui condamne tout individu à ne pas connaître la grâce.
Les postures sont intellectuelles, mais teintées d’un existentialisme désabusé dans lequel le sentiment de liberté se dissout lentement comme le morceau de gypse dans l’acide qui le ronge. Bien évidemment, le lecteur, la lectrice, familiers de l’œuvre durassienne auront reconnu le thème majeur qui traverse toute son écriture à la manière d’une queue de comète, aussi brillante qu’elle est illusoire. Tout part de l’amour et tout y retourne dans une manière d’éternel retour du même qui est la vie elle-même, sa nécessaire affiliation au principe de réalité, son passage sous les fourches caudines de la facticité. Car rien n’est jamais déterminé d’avance dont l’individu, projetant par avance son propre destin, pourrait être assuré. L’amour, cette sublime ambroisie par laquelle les existants cheminent sur terre, cette étonnante aimantation qui anime tous les mouvements, sous-tend toutes les actions, illumine tout parcours sous les étoiles, l’amour donc n’est jamais que cette pochette-surprise qui promet beaucoup mais tient peu. L’offrande est mince qu’enveloppe avec douceur l’épaisseur du papier de soie. Et, bientôt, le cadeau tant convoité ne laisse plus entre les doigts des amants que quelques nervures, le limbe est consommé avant même d’avoir été entrevu.
Ainsi s’écrivent les silences, les aveux tronqués, les faire-semblant, les supercheries, les hypocrisies de tous ordres, ainsi s’édifient les conventions familiales, sociales, bourgeoises mais aussi bien celles teintées de paupérisme qui affectent tous ceux, toutes celles qui ont voulu jouer avec le feu. Tout le monde n’est pas Prométhée et l’Amour majuscule est une vive brûlure. Il faut donc se résoudre à vivre dans l’humilité de soi, de l’autre et faire le deuil de ceci qui devait nous accroître mais ne fait que conduire à notre perte. C’est d’avoir eu les yeux trop grands que les amoureux sont punis. On n’est jamais comptable de l’absolu comme on le serait de minces événements tissant les allées de la quotidienneté. Il faut donc accepter de vivre dans une manière de « servitude volontaire » et faire sienne la phrase de Marguerite Duras qui sonne comme une prophétie :


«aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’amour»


Cette simple phrase anodine et chargée d’ambiguïté pourrait s’inscrire à la cimaise de l’œuvre de l’auteur à la façon d’une propédeutique. C’est, ici, toute une philosophie désabusée, désenchantée qui s’inaugure, dont chaque œuvre constituera une des possibles déclinaisons, harmoniques résonnant longuement dans tous les lieux que traverse l’expérience d’une écriture aussi puissamment originale qu’exigeante.


Lecture platonicienne des « Petits chevaux ».


Ici, le lecteur, la lectrice, doivent consentir à faire un nécessaire saut intellectuel afin de saisir en quoi cette œuvre de Duras - comme bien d’autres -, peut faire l’objet d’une soi-disant lecture platonicienne. A cette fin et dans l’esprit de coïncider avec le concept de Platon, il convient de réécrire la phrase en distinguant l’Amour Majuscule se référant à l’intelligible, de l’amour minuscule ayant trait au sensible dans son habituelle concrétude :


«aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’Amour»


Ce qui, en termes dépouillés de leur connotation cryptée, veut simplement dire que l’amour mondain, terrestre, ne peut tenir lieu d’Amour idéal, Absolu. Il y a donc constante tension, « dialectique » en termes platoniciens entre ce que nous vivons dans nos existences communes et nos désirs ou nos intellections qui nous portent bien au-delà des réalités ordinaires pour nous déposer là où, toujours, nous aurions rêvé d’être, à savoir dans le monde des Idées, des Formes parfaites, seules stations de l’Amour Majuscule. C’est ce que nous dit Platon dans Banquet 211c :


« Quand, des beautés inférieures on s'est élevé, par un amour bien entendu des jeunes gens, jusqu'à cette beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on touche presqu'au but ; car le droit chemin de l'Amour, qu'on le suive de soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et de s'élever jusqu'à la beauté suprême, en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu'à ce que de science en science on parvienne à la science par excellence, qui n'est autre que la science du beau lui-même, et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi ».


Donc, ce que nous voudrions connaître ce n’est rien d’autre que le Beau dont l’Amour est la condition et l’amour la voie d’accès à portée de la main, pour nous âme terrestre en recherche de celle que nous avons été - l’âme -, avant qu’un corps nous échoie jusqu’à notre finitude. La célèbre Allégorie de la Caverne nous fournit le modèle qui nous conduit « hors de ce qui devient, vers ce qui existe », chemin grâce auquel « ce qu'il y a de meilleur dans l'âme » accède à la contemplation de « ce qu'il y a de plus excellent dans la réalité ».
L’amour, (et sa forme quintessenciée, l’Amour) , s’il n’est pas la finalité, mais un moyen de connaître « ce qu’il y a de plus excellent » apparaît comme le seul médiateur nous permettant d’accéder à ce que nous recherchons tous, toutes, à défaut de savoir le nommer, le Beau par lequel accéder à cette immortalité dont, notre vie durant, pour l’avoir connue dans l’intelligible, nous éprouvons la vibrante et douloureuse nostalgie. L’amour donc comme véhicule et comme ascèse que Socrate savait utiliser pour initier ses semblables à la philosophie. Bien évidemment amour charnel à l’origine, lequel, par paliers successifs -l’exercice de la dialectique -, se métamorphose en amour de l’invisible, en beauté idéale, en réalisation ultime de soi, identiquement aux dieux qui furent connus lorsque l’âme se nourrissait des Idées au lieu supra-céleste.
Certes, le détour est complexe qui part de simples rencontres existentielles cernées de contingences matérielles quelque part en Italie au bord de la mer, en été, dans la suffocation et la monotonie des jours pour déboucher, loin, dans le monde éthéré des Idées platoniciennes. Ce que nous souhaiterions faire comprendre par cette analogie, c’est que le processus à l’œuvre chez les personnages durassiens, leur sens d’une intime dramaturgie, leur désarroi, leur désenchantement ne sont que l’envers de ce manque, de cette beauté que l’amour vrai porte à l’incandescence et qui, toujours, creuse de sa vrille nos existences dès que la mondanéité fait notre siège. Que l’amour s’absente, ne tienne ses promesses, aiguise ses incisives et nous voilà les mains vides, condamnés à l’errance, en proie à la plus vive des apories qui soit. Car personne ne peut vivre sans amour. C’est cela que nous dit Marguerite Duras, truisme dont, du reste, nous sommes éclairés jusqu’en notre tréfonds. Il suffit que la personne aimée s’absente pour que nous en fassions la cruelle expérience. Mais, ce que fait Duras, livre après livre, c’est nous délivrer cette entêtante antienne, laquelle nous dit que l’amour n’a de sens qu’à se métamorphoser en Amour, cet impossible, cet inatteignable. Et c’est une des raisons de la grande beauté de ses œuvres que de nous ramener à cela même qui nous obsède depuis la nuit des temps mais que nous oublions constamment : le Beau, autre nom pour la littérature, autre nom pour l’art.
Il n’y a pas de césure possible, de ligne de clivage qui ferait éclater l’être du réel pour le disséminer dans une multiplicité d’apparences et le rendre seulement visible sous la forme d’opinions, de vérités tronquées, d’ombres portées par de fuligineuses torches. Ce que Duras veut faire, par son écriture exigeante, c’est installer une manière de vision agrandie du réel, sortir de la Caverne, abandonner la vue étroite des illusions, des apparences, et regarder la pleine lumière, là où la vérité envahit le champ total de la conscience. On le concèdera, la tâche est immense, l’ambition littéraire démesurée et bien des lecteurs ne verront dans l’entreprise durassienne, dans ses phrases qui paraissent alambiquées, dans son style subversif et imprévisible que la projection d’un phénomène de mode, alors que c’est du contraire dont il s’agit. Duras, chercheur d’absolu à nulle autre pareille. A cette quête, il faut un talent exceptionnel, un courage exemplaire et ne pas craindre d’affronter ses détracteurs à coups de plume, à coups de gueule si nécessaire. Duras savait s’y prendre en la matière !


Les personnages et leur degré sur l’échelle de l’Amour.


Aborder ce qui, à l’évidence, n’est qu’abstraction, à savoir le degré atteint dans la gamme des sentiments ne saurait guère trouver de claire traduction que dans deux ordres : soit celui de la musique, soit dans celui de la figuration symbolique. C’est bien évidemment à cette dernière représentation que nous demanderons de nous éclairer afin que quelque chose de l’invisible apparaisse. A cette fin nous convoquerons l’image de l’arc-en-ciel avec ses deux appuis terrestres et son ellipse céleste. Chaque protagoniste y occupera ainsi une place déterminée selon la position qu’il aura acquise sur cette échelle des sentiments.

Les petits chevaux de Tarquinia. Duras.

Interprétation du tableau :


* Plus la position occupée par chacun des protagonistes réalise une ascension vers le haut de la courbe, plus leur amour se rapproche d’une forme d’absolu : l’Amour.
* A contrario, une position basse reconduit l’amour à sa simple relativité.


+ Sara et son fils sont dans une fascination réciproque.
+ Sara et Jean échappent au piège du quotidien en transcendant un instant de passion unique.
+ Les vieux vivent dans le suspens de la mort de leur fils.
+ Diana se réfugie dans une posture intellectuelle refusant toute relativité de l’amour.
+ La bonne et le douanier se précipitent dans un amour immédiat, naïf, sans lendemain.
+ Jacques et Sara vivent la lente décomposition de leur couple.
+ Ludi et Gina ont déjà dépassé les prémices de la perdition de leur couple.


On remarquera que ceux qui se rapprochent d’un Amour Absolu sont tous, sans exception, placés sous la loi d’un interdit :
+ Sara et son fils : interdit de l’inceste.
+ Sara et Jean : interdit de l’adultère. (Ils auront une aventure mais renonceront à la poursuivre).
+ Les vieux : interdit de faire l’impasse du deuil de leur fils.
+ Diana : interdit de profaner l’amour en le ramenant dans l’ordre des contingences.


Par simple principe des contrastes, l’amour relatif sera celui qui aura dépassé les interdits pour sombrer dans quelque aventure entachée de quotidienneté et d’ennui, car rien ne saurait s’élever à partir d’une liberté à laquelle on renonce. Cette liberté qui, en terme d’existentialisme, postule le projet comme dépassement de soi. Or, ni la bonne, ni le douanier, ni le couple Jacques-Sara, ni celui de Ludi-Gina ne construisent quoi que ce soit à partir de leur union. C’est même de l’exact opposé dont il s’agit : une entreprise de déconstruction dont les lézardes sont déjà plus qu’apparentes.
Ce que ce schéma met en évidence, plus que d’une règle morale qui dicterait aux individus leur ligne de conduite, c’est la liberté, une liberté faite d’une distance par rapport à l’amour afin que, de cette respiration, puisse avoir lieu quelque chose de l’ordre d’un Absolu. Entre Sara et son fils, entre Sara et Jean, entre les vieux et leur fils défunt, entre Diana et la possibilité de la rencontre, il n’y a jamais qu’une hallucination de l’amour, non le geste qui le porterait à s’actualiser de telle ou bien de telle manière. C’est ici que la phrase de Marguerite Duras prend tout son sens :


«aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’Amour»


Ce que les personnages de la dramaturgie mettent en scène, chacun à leur façon, selon la situation qu’ils occupent dans l’intrigue. Ou bien ils franchissent le seuil qui les fait sombrer dans la relativité amoureuse avec son lot d’ennui, d’alcool, de chaleur écrasante, de discours oiseux. Ou bien ils demeurent sur le seuil, tout près de la brûlure de l’Amour, aveuglés cependant par sa surpuissance. Personne ne peut regarder l’Amour, l’Absolu sauf à faire le saut dans le monde des Formes pures, des Idées et devenir une âme voguant dans les sphères de l’univers supra-céleste.
Ce que le graphique de l’arc-en-ciel met en évidence c’est tout simplement la leçon qu’enseigne l’Allégorie de la Caverne, à savoir qu’il faut se détacher des réalités sensibles et aller regarder au dehors, du côté de l’illumination de l’intelligible. Comme si, pour ce qui est des choses de l’amour, celui qui a valeur terrestre ne pouvait trouver sa justification que de celui qui brille au firmament des Idées et nous guide à notre insu vers le destin que, chaque jour, nous accomplissons, à défaut d’en apercevoir les lignes de force.
C’est à ce même cheminement symbolique que nous convient, dans une langue originale et une mise en scène dépouillée, « Les petits chevaux de Tarquinia ». Après tout, eux aussi ne sont qu’une représentation de cet Absolu que l’art nous propose avec la fascination qu’exercent sur nous les œuvres belles. Regardant ces chevaux nous sommes avec eux, immergés dans ce sensible qui, toujours, nous appelle, alors que nous nous situons, en même temps, au-delà, dans le pays du songe et de l’intelligible, là où l’Amour nous intime d’être en accord avec nous-mêmes afin que nous puissions devenir.




L’amour et ses dissonances.


Jacques et Sara :


« Depuis quelques années, lui dit-elle, quelquefois, la nuit, je rêve d’hommes nouveaux.
- Je sais. Moi aussi je rêve de femmes nouvelles.
- Comment faire ?
- Aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’amour, il n’y a rien à faire.
- On ne peut rien trouver, rien faire ?
- Rien, dit Jacques. Va dormir. »


L’enfant de Jacques et Sara :


« L’homme vit ce à quoi elle riait et il rit aussi.
- Vous avez un bel enfant, dit-il.
Je ne sais pas, dit Sara. Elle le lui confia avec un sourire : depuis la minute où il est né, je vis dans la folie.
- Cela se voit, dit-il doucement. »


« Elle se pencha, l’embrassa encore, respira encore - jusqu’au vertige - le parfum
ensoleillé des cheveux de son enfant.
- Je t’aime plus grand que la mer, dit-elle.
- Et l’océan ?
- Plus que l’océan, plus que tout ce qui existe. »


Diana :


« Tout amour vécu est une dégradation de l’amour, déclara Diana en riant. C’est bien connu. »


Jean :


« J’aime bien cette idée, dit Sara, d’avoir couché avec toi.
Il se pencha vers elle.
- J’ai envie de toi. Je voudrais là, tout de suite.
- [ …]
- Peut-être que je suis amoureux de toi. »


La bonne :


« Tout le monde à part eux deux, était contre elle. Elle avait beaucoup d’amants et à
chaque rencontre qu’elle faisait sa crédulité revenait, parfaite, inaltérable. »


Ludi :


« Sara ne répondit pas.
-Tu sais, reprit Ludi, c’est peut-être bien l’amour à la longue qui rend méchant comme ça.
Les prisons en or des grandes amours. Il n’y a rien qui enferme plus que l’amour. Et d’être
enfermé à la longue, ça rend méchant, même les meilleurs. »


Gina :


« Et si moi j’en ai marre, cria-t-elle, de vivre avec un homme qui rajeunit chaque jour ? Et
à qui chaque jour il pousse dans la tête une nouvelle folie ? »


La vieille :


« Ils devaient dormir – la dernière nuit avant d’emporter leur fils mort. La vieille, elle, ne
pouvait pas dormir, ou dormir comme une mouche, à la surface de sa douleur, dans l’odeur
âcre de l’incendie, au milieu de la pierraille noire de l’explosion. »


Les dysharmoniques de l’amour.


L’ennui :


« Dès son départ, sans attendre, Sara se remit à lire. La maison devint silencieuse. Mais les jardins tout alentour étaient déserts : depuis une semaine, les paysans ne les arrosaient que le soir. Et sur le chemin rien ne passait que les cars et de temps en temps, une camionnette, rien ne passait que du bruit et de la poussière. Et, entre-temps, seul le bourdonnement des frelons autour des fleurs dérangeait l’air épais, sirupeux, du matin. Et le soleil ne brillait pas, étouffé qu’il était par l’épaisse brume qui enserrait le ciel dans un carcan de fer. Il n’y avait rien à faire, ici, les livres fondaient dans les mains. Et les histoires tombaient en pièces sous les coups sombres et silencieux des frelons à l’affût. Oui, la chaleur lacérait le cœur. »


L’alcool :


« Elle voulut boire un autre bitter campari. Il en voulut un aussi. Il dit qu’il s’était habitué à cette boisson qu’il n’aimait pas du tout les premiers jours. Il y avait des choses comme ça, qu’on n’aimait pas les premiers jours et auxquelles ensuite on s’habituait jusqu’au plaisir et même parfois jusqu’à la nécessité. Ainsi je ne vois pas comment vivre maintenant sans bitter campari dans cet endroit. »


Les dialogues vides :


« Le soleil réapparut derrière son épaisse couche de brume. Il brilla un instant.
- Je le sais, dit Sara, même quand tu t’engueules avec lui, même à son propos, je le sais encore.
Diana ne répondit pas. Elle s’arrêta.
- Oh ! que je voudrais qu’il pleuve, dit-elle.
- Mais il va pleuvoir, viens, dit Sara.
Jacques et Ludi s’étaient retournés.
- On crève de chaleur, leur dit Sara.
Jacques regarda Diana avec un peu d’insistance, puis ils continuèrent leur chemin.
- Tu verras, dit Sara, un jour où on ne s’y attendra pas la pluie arrivera.
- On est toujours tenu de penser à quelque chose, et je ne suis plus tellement jeune, et j’ai rencontré beaucoup d’hommes.
- Je sais, dit Sara. Mais tu es toujours là à t’intéresser à l’histoire des autres. »

Les petits chevaux de Tarquinia. Duras.
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2 février 2015 1 02 /02 /février /2015 09:49

 

­"Entre, je t'écrirai".

 

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Nervures de soie,
Brisures de toi,
Aller envers les frimas,
Briser les éclats...

Vivre, me disais-tu
Mais comment vivre en oubli ?
Que chasse l'ennui
Quand le jour s'est tu ?

Entre, je t'écrirai
A fleur de mots,
A peur de peau,
Viens, je m'offrirai...

                             Marie P Zimmer.

 

 "Entre, je t'écrirai". Tu n'auras rien d'autre à faire qu'à demeurer en toi, dans l'attente du jour. Car tu es ombre, car tu es nuit à l'entour de mon corps attentif. Comment mieux te dire qu'en te reconduisant dans cette ténèbre dont tu sembles la matière même ? Mais, es-tu au moins saisissable autrement que par la pensée, autrement que par la parole ? Tes mouvements, je les sens effleurer ma peau, pareils aux filets d'eau de la cascade. Tout un ébruitement de gouttes, tout un fin brouillard tellement inconsistant qui glisse entre les doigts, se mêle à la soie des cheveux. Tu es le Passeur qui veille sur mes rêves, tu es le Médiateur qui me dépose sur les rives alanguies de l'oubli et, alors, tout se fond dans l'imperceptible, tout disparaît dans la matière souple de l'air. C'est un tel vertige que, t'approchant, je m'incline comme au bord de l'évanouissement. Une pure perte de ce qui aurait pu se laisser saisir mais qui, toujours, se dilue dans l'espace ouvert du monde. Alors mes mains sont orphelines, alors la conque de mon corps se mue en un dôme où ricoche l'impossible touche de l'être. Mais es-tu donc si diaphane, intemporel, immatériel que mes sens abusés se brouilleraient, mes yeux remplis de larmes comme l'outre d'eau claire ?

  C'est pour cela que, toujours, je m'abrite dans le recueil étroit du doute. Je me poste à la meurtrière de ma conscience, en arrière de la clarté, seulement détourée par l'ovale nocturne dont je sens la pesanteur de suie. Ne pas bouger, surtout ; veiller seulement, l'esprit vacant. C'est comme d'être dans le sombre boyau d'un tunnel et espérer, tout au bout, le surgissement du cercle de lumière. Le pur ravissement succédant à l'étreinte noire, angoissée. Il y aurait danger à sortir de soi, à questionner, à entrer dans le couperet tranchant du réel. Depuis mon refuge, l'existence, je l'entends faire ses pas de deux, ses entrechats, sa gigue éternelle. C'est tellement rassurant de s'imaginer simplement situé au milieu de soi, en arrière de toute sortie sur les plaines mondaines, là où souffle le vent de la folie des hommes.

  "Entre, je t'écrirai". Sans cesse répéter cette prière, peut-être cette supplique en direction du ciel habité du voile des nuages, de la terre souple au creux des dolines, des eaux souterraines faisant leur lacet de mercure dans la nuit des étangs. "Entre", comme l'on dirait "Sois", à tout ce qui voudrait bien figurer auprès de notre inquiétude à titre de certitude : la couleur incertaine de l'aube, le vol primesautier du papillon, le sourire de l'enfant, le jaune lumineux du safran, l'étincelle de givre à la pointe des herbes, le clignotement du lampyre, la corolle blanche du lys, l'éclat noir de l'obsidienne, le miroir des étangs et tout ce qui tient son langage infiniment compréhensible, immédiatement saisissable. Seul le simple, le dénué, l'infime le peuvent ce don immédiat, cette ressource faisant son nectar et alors, nous sommes au cœur des choses, dans leur chair intime, là où il n'y a plus rien qui divise, sépare, limite. Nous sommes au monde comme le monde est à nous. Et nous n'attendons plus rien que cette ouverture, ce dépliement infini de ce qui, avant, n'offrait à nos sens que la densité de ses nervures, le rugueux de son écorce, l'intrigue de ses racines. 

    "Entre, je t'écrirai". Cela, il suffit de le proférer à mi-voix, ou mieux, en silence parmi les voiles d'ombre et disposer l'œil de son âme derrière la fenêtre étroite à partir de laquelle enfin regarder. Regarder les choses, non seulement selon leurs silhouettes - les apparences sont si trompeuses -, mais les forer jusqu'à l'essence afin que, étonnés de la rencontre, nous puissions en tirer un savoir intime, non seulement pour nous, mais pour elles, les choses, parvenant ainsi à leur propre désocclusion. Comme une vision se reflétant dans sa propre image. Comme un prisme traversé de lumière se prend à rêver à la seule révélation des couleurs multiples. Comme le cristal se métamorphosant sous la pluie de phosphènes.

      "Entre", Mon corps est là à t'attendre qui plie sous le désir. "Entre", mon ombilic est la porte entr'ouverte disant le secret et la pliure de l'intime. "Entre" et tu seras sous le globe aux mille lumières, parmi les eaux d'un lac calme, tout contre la membrane souple du jour. "Entre", mes flancs sont une mer infinie où battent les songes du vent, où vole l'écume de grands oiseaux blancs. "Entre", je suis colline lissée de ciel, dune balançant ses oyats vers l'océan immense, ravine bordée de mousse,"Entre", je suis falaise habitée de lichens, ondoiement d'algues, cils vibratiles.

  "Entre", ton nom, je l'écrirai sur le khôl de mes yeux, le gris indistinct de mon nez, la braise vive de mes lèvres, le talc de ma gorge, le brun de mes aréoles, l'albâtre de mes flancs, le rubis de mes ongles, la nacre des genoux, l'argile des chevilles, la gemme de mes talons. Ainsi, en moi, tu auras ta demeure comme les cerfs-volants habitent le ciel, avec la souplesse des évidences.

 "Entre", tu écriras sur la courbe infinie de mon corps le POÈME que tu es, cette parole inépuisable que les hommes portent en eux depuis l'origine des temps, ce ressourcement dont, TousToutes,  nous voulons faire notre demeure mais, parfois, notre abri suffit seulement à loger la lame aiguë de nos incertitudes. "Entre" et parcours l'aire de ma peau des signes qui sont les étoiles à l'aide desquelles nous cheminons. Grave les hiéroglyphes de la connaissance, creuse les stigmates de la langue comme nos plus belles floraisons, imprime les tatouages polychromes de l'exister. Il n'y a pas d'autre secret que celui-là : accueillir en soi le Poème  comme une faveur unique. Sa vérité, écrire dans la chair de l'homme le dire silencieux du monde. Après, il n'y a plus que silence et recueillement.

 

 

A fleur de mots,
A peur de peau,

Viens, je m'offrirai... 

 

 

 

   

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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 08:48

 

Sur la route, la folie.

 

  slr  

    Source : Eireann Yvon.

 

 

" Ma garce de vie s'est mise à danser devant mes yeux, et j'ai compris que quoi qu'on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie."

Jack Kerouac (1922~1969 / Sur la route, le rouleau original)

 

 

Citation de Sylvie Besson.

 

 

  La vie, toujours on essaie de la saisir, on ouvre l’éventail de ses doigts sur la figure du monde et il ne reste que sable, cendre et coulure de vent. Mais ce qu’on approche, c’est seulement soi-même, son effigie de carton-bouilli, sa silhouette empreinte de brume, son eau lagunaire, son argile primitive. Au bout des doigts, contre la pulpe soyeuse, un effleurement, une fuite, une perte. C’est de disparition dont il s’agit. C'eût été tellement de bonheur simple, de joie entière à s’entr’apercevoir dans le miroir oblong des choses, à tracer son esquisse signifiante. Tellement de paroles qui auraient pu s’ouvrir mais se retiennent en-deçà de la floraison sémantique. Du ciel, continûment, inlassablement, tombent des paroles incohérentes et notre cochlée en son repliement est comme dévastée et nos yeux s’emplissent de larmes et notre sclérotique se dissout dans sa propre transparence et notre pupille se retourne vers le puits sans fond de notre âme et nos cils battent à contre-jour afin de retenir ce qui pourrait l’être encore, toute cette gemme lumineuse qui coule dans l’espace agrandi.  

  Alors on se débat, alors on essaie de crier, alors on gesticule pareillement à un sémaphore. Mais le ciel est vide et les yeux des nuages hagards et le vent tourbillonne avec ses nuées de feuilles grises, ses filaments fuligineux. On s’essaie à monter sur quelque promontoire, on glisse le long du sentier métaphysique, on invoque le dire ontologique, on veut de l’être jusqu’aux confins de soi, on veut être soi, juste un instant, on veut se connaître, on veut l’épiphanie, le face à face, le regard se regardant afin que puisse enfin s’imprimer une vérité dont notre intellect puisse se saisir, offrande sublime afin d’exister vraiment. Mais les choses demeurent celées, la parole mutique, l’avancée immobile, la progression girant sur elle-même, infiniment. Jamais nous ne nous verrons, ni notre visage - le reflet aigu de notre conscience - ; jamais la courbure du dos - cette métaphore de notre lassitude, de notre éloignement de nous-mêmes - ; jamais notre arrière-posture que seuls les autres voient, regardent et, faisant ceci,  nous aliènent à notre condition mortelle.

  D’être vu sans se voir est tissée notre tragédie. Nous verrions-nous en notre entier et nous atteindrions une manière d’immortalité car la conscience s’ouvrirait jusqu’aux limites du cosmos. « Toute conscience est conscience de quelque chose », belle assertion husserlienne dont nous pourrions tirer un genre d’absolu, celui de la conscience se regardant elle-même : plénitude, illumination, transcendance. Certes nous avons l’art pour cela, cette merveilleuse amplitude esthétique, nous avons la poésie cette quintessence indépassable, nous avons le langage fécondant tout ce qu’il touche. Mais nous n’avons pas accès à notre propre demeure puisque nous n’avons pas d’écart à partir duquel faire notre propre synthèse. Cela s’agite autour de nous, en nous, et nous demeurons les bras ballants, incapables de réunir nos fragments épars. Schize nous oblitérant, ligne de partage des mots, fêlure de la pensée, éclatement des passions en gerbes d’étincelles, en longues flammes blanches qui nous parcourent de l’intérieur. Notre drame est celui-ci qui nous amène au bord du monde en simple Voyeur de ses allées et venues, en Spectateur impuissant à l’investir.

  Depuis la conque de notre monade nous assistons, impuissants, aux éclatements, aux fulgurations, aux diapreries du réel. Nous nous débattons, nous griffons la vitre démente, celle-là même qui nous met au pied du mur, sans possibilité aucune d’assister à notre traversée du miroir. Car si nous sommes toujours auprès des choses, il nous faut d’abord nous exonérer de notre solitude, sortir, éclater vers ce monde dont nous ne prendrons conscience qu’à devenir de pures comètes parcourant le champ du visible, à devenir des translations imaginaires, des processus fictionnels. Nous sommes sans doute irréductiblement liés, attachés, soudés à une sourde matérialité, à une corporéité compacte. Alors quel autre choix que de faire effraction hors-de-soi en direction de ce qui vient à notre encontre, donc de devenir l’Autre, le Différent, le Décalé, devenir arbre, mouette traçant dans le ciel son vol oblique, devenir nuage au ventre gris, courbure de l’horizon, lisse galet, fuite blanche de l’écume sous la vitre du ciel, palmier faisant flotter son bouquet de lames sous les poussées de l’harmattan, cela nous le pourrions si nous en prenions la décision. Seulement une telle exigence suppose que nous renoncions à l’impérium de notre corps, que nous acceptions de sacrifier nos désirs, que nous fassions de notre hâte à posséder une simple fantaisie, que nous consentions à renoncer à l’étroitesse de notre ego, à la parenthèse de notre subjectivité. Autant dire un abandon, une ascèse. Peu peuvent y prétendre. Nous sommes êtres de chair livrés aux tumultes de la jouissance, nous sommes êtres de sang, de volupté, êtres de plaisir, êtres versant dans un libre hédonisme.

  Tout cela on le sait du-dedans même de notre corps, du creux de nos sentiments repliés en boule ombilicale, de l’intérieur de nos glandes désirantes. Et c’est pour cela que nous renonçons : armer sa volonté est toujours une douleur, prendre des résolutions un combat contre notre naturelle indolence. L’attention exacte à porter aux choses est une exigence, une souffrance, une tension dont notre regard doit se doter afin de ne pas se distraire des fondements, des essences, des paroles de haute destinée, des beautés, des ressources de l’art, des chemins vers une possible spiritualité. Ô combien il est plus facile de renoncer, de se fondre dans l’obscurité de sa bogue primitive, de replier ses piquants d’oursin et de demeurer dans le chaud, l’avenant, le souple, de régresser vers un corail non encore disposé à s’ouvrir à cela qui fait sens et demeure hors-de-nous. Depuis notre antre, notre grotte, nous regardons le monde s’agiter devant nous, faire sa gigue mortelle. Et, mortelle, elle ne l’est qu’à l’aune de notre retrait à son égard. Jamais on ne peut vivre séparés. Il faut un lien siamois, une affinité, une osmose.

  Renonçant, c’est la folie qui s’empare de nous. La folie avec son habit de saltimbanque, ses grelots, ses entrechats auxquels nous confondons nos pas hérétiques. Mais, disant "hérétiques",  ici nous ne parlons pas de religion, de dogme, de croyance en un principe supérieur. En lui l’homme dispose de bien des moyens qui suffisent à assurer sa transcendance par rapport à la mondanéité, sans qu’il lui soit nécessaire de recourir aux mythologies de tous ordres, aux comportements magiques, aux idoles. Sa conscience est le recours nécessaire et suffisant à condition qu’il s’y adonne, l’ouvre et en fasse le tremplin à partir duquel connaître le monde, se connaître lui-même ensuite.

  La folie est un refuge. Mais la folie est aussi le regard qui, devant lui, voit fuir l'essentiel, le fondement par lequel être au monde. La folie c’est l’oiseau qui vole en plein ciel, dont on ne peut épouser la course libre; la folie c’est le mot qui nous échappe; la femme qui passe et que l’on ne voit plus; le ciel si haut qu’il est inaccessible; la terre vue jusqu’en ses confins sans limite; l’horizon qui, toujours, recule.  La folie c’est soi que l’on saisit partiellement, cette « forteresse vide » que, jamais, l'on ne parvient à combler de plénitude; la folie c’est le temps en sa course rapide qui fait ses rides, ses vergetures sur la peau du monde; c’est la boule blanche du soleil répandant sur la terre ses millions d'humeurs ignées; c’est la conque de la nuit déployée en poème qu’une ombre vient recouvrir de son aile de ténèbre;  c’est le chant polyphonique de la terre qui sombre dans la mutité.  La folie c’est ne plus se reconnaître dans les yeux de l’Aimée; se distraire de l’homme; confier la culture aux Egarés; errer sur des chemins sans issue. La folie c'est effacer les signes, user les palimpsestes jusqu'à leur éclipse, faire des hiéroglyphes des modes décryptés commis aux bavardages; la folie c'est de voir disparaître la promesse de l'aube dans les tumultes du jour, alors le BLANC envahit tout, cerne et aveugle, ponce les significations, les écartèle jusqu'à l'inconnaissance; la folie c'est voir fondre le crépuscule prolixe dans les profondeurs de l'ombre et alors le NOIR étend son royaume et la nuit devient soudain fermée, étrangère à la poésie, occluse au rêve, plombée et sourde à l'imaginaire; la folie c'est ne plus habiter le GRIS, la tonalité diagonale, la seule à pouvoir ouvrir la conscience, celle qui joue en mode dialectique entre deux néants, deux manières de monades fermées, le NOIR, le BLANC sans portes ni fenêtres, folie de ne plus apercevoir le GRIS-médiation, le GRIS-passage du non-dit au dit, le GRIS-intercesseur, le GRIS comblant la faille du silence stérile, le GRIS-ordonnateur du langage, le GRIS-opérateur  de la parole, tremplin existentiel, déploiement du sens à l'infini.

  Le colloque singulier naissant du contact de la conscience avec les objets du monde ne trouve son expression féconde qu'à vivre cette plénitude des espaces intermédiaires entre une trop vive clarté et une ombre thanatogène, deux apories équivalentes, lesquelles reconduisent l'homme à une manière de cécité originelle avant même sa sortie de la caverne platonicienne. L'ombre dense et illusoire de la grotte est fermeture. La vive clarté solaire, allégorie de la vérité est également fermeture : on ne peut regarder longuement les choses incandescentes. Seul le clair-obscur, le GRIS empruntant aux deux registres leurs marges signifiantes, leur lumière boréale d'aube et de crépuscule, sont à même de nous disposer à l'accueil de ce qui toujours nous interpelle et que nous souhaitons sans en connaître la voie. Ce chemin de la conscience se regardant et prenant acte d'elle-même en même temps que nous nous connaissons est cet absolu qui nous fait signe et vers lequel nous sommes constamment en route. "Sur la route" est notre destin !

 

 

 

 

 

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28 janvier 2015 3 28 /01 /janvier /2015 09:00
Exilée de vous dans le regard de l’autre.

Œuvre : Barbara Kroll.

Longtemps, en vous, vous aviez gardé cette voix intérieure, cette rumeur qui habitait l’avenue de votre corps avec la même persistance qu’ont les eaux à s’étendre dans les larges estuaires avant de regagner la mer. Au début, ce n’étaient que d’infimes clapotis, de courtes vagues, des ondoiements au creux de frais ombrages. Des phosphorescences qui s’éclairaient à l’entour de votre peau. On aurait pu croire à une aura, à une étrange vibration de votre âme que votre chair ne pouvait plus contenir et qui faisait ses clartés à votre périphérie. Sans doute y avait-il de cela. Il est difficile d’enclore son âme dans des limites étroites, surtout si celle-ci, l’âme, est bien disposée à regarder les choses du monde et à les porter au-devant d’elle dans une manière de révélation. Parfois vous disiez le monde dans la discrétion, à l’aune de quelques rapides ellipses, sur la pointe des pieds afin de n’offusquer qui que ce fût. C’était un simple grésillement, la combustion d’une mèche d’amadou et personne n’y prenait garde. Ce n’était rien de plus que le vol du moustique au-dessus du marais. Il suffisait de s’éventer, de fouetter l’air devant l’étrave de son visage et, bientôt, il n’y paraissait plus qu’une fuite dans les plis de l’air mauve.

Cependant les rumeurs grandissaient et la parole se dilatait, tendait les fibres de vos muscles, bandait les cordes de vos ligaments, insufflait dans votre sang les cellules vives de l’impatience. Il y avait tant à dire alors que les bouches étaient muettes, que les langues étaient scellées au palais comme d’inutiles limaces, que les mains brassaient l’air dans des gestes abscons si peu assurés d’eux-mêmes. De pures chorégraphies, des esthétiques tronquées, des moulinets abortifs mais jamais l’effraction de soi qui eût conduit sur les rives d’une immédiate compréhension. En ce temps-là, la marche des hommes n’était qu’une longue transhumance, le mouton de derrière suivant le mouton de devant, empruntant ses traces, suivant l’errance approximative de sa laine indistincte, se fiant à l’odeur de suint de son congénère, ne percevant même plus sa propre odeur dans l’émiettement des choses. Ainsi la caravane humaine était-elle cette longue et lente progression, cette houle à l’entour des collines semées des herbes de l’ennui et des mottes de l’indifférence. On se contentait de marcher à l’aveugle dans une rassurante touffe grégaire au sein de laquelle il n’y avait rien à craindre mais aussi rien à espérer que la reproduction immémoriale d’un cheminement infini. Sur la plaque immense de la terre, sur les hauts plateaux inondés de lumière, dans les hautes herbes des savanes, dans les avenues des villes, sur les places, sur les plages solaires, dans le luxe des appartements, au sein des chaumières où brillait la lueur de l’âtre, on se serrait les uns contre les autres, on se disposait en pelote compacte, on se rassurait de respirer au même rythme que la meute, de penser à l’unisson, d’aimer ce que l’autre aimait, de conformer sa propre anatomie à celle contiguë par laquelle vous étiez au monde avec la joie au fond des yeux, le bonheur chevillé à votre anatomie de paramécie.

Longtemps, en vous, vous aviez gardé cette voix intérieure, mais, un jour, l’outre était pleine, agitée de vents mauvais et il fallait ménager une ouverture, créer les conditions d’une fuite, verser au-dehors cela même qui menaçait de vous étouffer. Car il y avait danger à garder dans l’enceinte de votre tête cette rivière de galets que les eaux menaçaient d’emporter, loin, devant la conscience des hommes. Il fallait témoigner. Il fallait dilater les pupilles de vos congénères et les contraindre à regarder la vive lumière, le feu de la lampe qui tournait à l’infini derrière la cage de verre du phare, là-haut, sur le promontoire de rochers, face à la mer agitée pleine de passagers clandestins, grosse de secrets pareils à des grenades menaçant d’exploser et d’essaimer leurs millions de graines. Au début, vous profériez dans la discrétion, comme si, soudain touchée par la grâce de l’enfance, il ne vous était autorisé qu’à chanter des comptines pour le cercle de famille avant que de regagner la quiétude de votre oreiller. Alors vous disiez la mer qui devenait grise, traversée par l’arrogance des cargos aux coques rouillées. Vous disiez l’air des villes, dense, poussiéreux, pareil à une cendre qui serait venue d’un lointain volcan. Vous disiez les fuselages d’acier qui griffaient le ciel de leur empreinte blanche, et l’on aurait cru à une immense toile d’araignée. Vous disiez les arbres envahis de gale et de bubons, leurs silhouettes étiques parfois, les bois éoliens flottant dans l’air chargé d’effluves acides.

On vous écoutait peu. Votre propos, on le chassait de la main comme un vent délétère qui eût pu incommoder le cercle étroit des amis. Parfois on riait, on se moquait, on vous invitait à vivre dans l’ouverture de vous, dans l’insouciance, on convoquait l’hédonisme, on prêchait le libre souci des plaisirs, la jouissance immédiate, on en appelait à la posture dionysiaque, aux vendanges sanglantes, on vous souhaitait couverte des pampres de la vigne, juchée sur le tonneau d’où coulait l’ambroisie, l’ivresse dont on aurait enduit votre corps assoiffé. Alors, harassée, parfois, vous consentiez à regagner votre antre primitif, cette coquille de bernard-l’hermite qui vous mettait en contact avec vos premiers remuements, vos initiales reptations dans le ventre chaud et fécond de l’hôtesse qui vous conduisit sur les rives de l’exister. Une manière de léthargie menaçant de vous reconduire dans une germination en attente d’être. Cela bougeait en vous, cela demandait à sortir, à voir le dôme du ciel, les larges avenues de la terre, les villes des hommes, leurs gesticulations pareilles aux confluences des termites, à leur progression aveugle parmi les élévations d’argile rouge. Alors vous affutiez votre organe phonatoire, alors vous inspiriez l’air, le canalisant dans vos alvéoles, alors vous profériez partout où cela méritait de l’être : à l’angle des rues, sous les coupoles des Grands Magasins, devant le temple de la Bourse, dans les cafés germanopratins, dans l’enceinte des facultés, sur les gradins des amphithéâtres, dans les salles de théâtre, de cinéma, dans les fortifications des musées, dans les cours d’école, les palais de justice, les assemblées de notables, dans les études de notaires, sous les portiques du Parthénon, le long des résilles de la Tour Eiffel, en haut des tours que les hommes avaient élevées à leur gloire aux quatre coins du monde, dans les salles d’attente des médecins, dans les salons bourgeois aux lourdes tentures. Cela faisait ses ruisselets, ses milliers de rivières, ses fleuves étincelants, ses lacs, ses mers intérieures, ses océans parcourus de blizzard. La rumeur était telle que la compagnie des moutons, la pelote grégaire, la boule de laine compacte s’en trouvait tout ébranlée, que son suint commençait à se répandre partout où un creux se disposait à l’accueillir, que ses mailles se distendaient comme de la pâte de guimauve, qu’un air coupant menaçait de s’introduire dans les interstices, de rompre le bel équilibre, de mettre en péril la communauté siamoise, de réduire la poterie en tessons épars. Tant que vos paroles paraissaient sous les auspices d’une esthétique, convoquant des formes, fussent-elles dérangeantes - les incivilités faites aux éléments, les pollutions de l’air, les meurtrissures de la terre, l’irrespect de l’eau -, on s’arrangeait entre soi de ces quelques libertés, on les disait menu fretin, on relativisait, on riait de tant de frivolité humaine, c’était si touchant ces petits manquements des existants envers leur hôte, cette merveilleuse planète qui, du reste, n’en continuait pas moins de girer sur son axe. Mais là où les choses commençaient à tourner au vinaigre, où les moutons piqués au vif commençaient à regimber, c’était dès l’instant où vous entriez dans le vif du sujet, où vous convoquiez, à l’appui de votre démonstration, des faits dérangeants, des braises vives faisant de la conscience une matière ignée qui brûlait au centre même des forteresses de laine. Car, ici, il y avait basculement, modification du registre. L’on passait de la simple observation des formes du réel - une esthétique -, à un jugement moral les concernant - une éthique -, et, dès lors, la meute laineuse se sentant remise en question, toisée, mise au pilori, rassemblait ses milliers de sabots vernis et les lançait en direction de l’ennemie, celle que vous étiez, qui tendiez un miroir pour la lucidité.

Ce qu’on ne vous pardonnait pas, c’était de parler de choses indécentes, blessantes, de choses qui ne méritaient que de demeurer dans l’ombre, recouvertes de la taie de l’oubli. Les moutons enragés étaient ulcérés d’entendre ceci : le travail des 16 millions d’enfants en Inde, le petit laveur de linge à peine âgé de 8 ans à Sandakphu au Bengale occidental ; la prostitution de 10 000 femmes sur la petite île de Ko Samui dans le golfe de Thaïlande ; les 500 000 victimes de la guerre civile en Birmanie ; les 100 000 autres dues à la lutte contre les narcotrafiquants au Mexique ; les peuples décimés par la famine au Darfour, au Soudan, au Niger ; les 16 000 enfants perdant la vie quotidiennement en raison des maladies liées à la malnutrition ; les conflits religieux dans le monde ; la prolifération des sectes ; les épidémies pléthoriques ; les VIH ; H1N1, variole, Ebola, sigles maléfiques qui font froid dans le dos ; les 85 personnes les plus riches de la planète possédant à eux seuls autant que les 3,5 milliards de plus pauvres ; les Quasimodo pleurant devant la beauté inaccessible de toutes les Esméralda du monde qui leur préfèrent la belle prestance de l’officier Phoebus. . Oui, c’était cela que les moutons blancs à la laine dense et claire n’admettaient pas. C’était d’obliger leurs yeux de porcelaine à se vêtir de suie et à cligner de douleur jusqu’à la fin des temps. Alors, les moutons blancs vous ont jeté un sort, vous ont exclue du troupeau, du nid tout chaud, du cocon aux fibres compactes où la fratrie heureuse serre les coudes, museau contre museau, inconscience contre inconscience afin que la forteresse demeure densément peuplée et ne s’expose pas à une manière de vacuité par laquelle perdre son âme et ses raisons de vivre. Alors un décret a eu lieu, une fatwa a été prononcée vous excluant du peuple des moutons, vous reléguant à n’être plus qu’un mouton noir à la recherche d’une improbable Terre Promise.

Exilée de vous dans le regard de l’autre.

Voici maintenant comment vous apparaissez aux yeux de ceux, celles qui veulent bien vous regarder. Vous êtes une simple forme parmi les formes - autrement dit, un genre d’absence -, une blanche irrésolution, un tremblement à l’horizon infini du monde, l’éclat d’une lampe tempête dont on vient de moucher la mèche. Sur les parois de verre ne demeurent plus que quelques traces illisibles, un genre de parole sertie de cailloux et semée de glu. Ou bien encore, une esquisse qu’un peintre aurait faite de vous sur une feuille de carton. De grands coups de spalter pareils au badigeon d’une façade, de simples traînées de plâtre sur un fond de ciment. A mi-hauteur, un fond plus sombre, semblable à une huile lourde, à une terre dense, à un bitume étroit dont certains artistes habillent leur toile afin de dire l’effroi, la geôle, l’impossible réalisation de soi. Puis, tout en haut, vers le visage ou bien ce qui en tient lieu - il n’est plus visible qu’à l’aune d’une perception appliquée suivie d’une intellection -, le visage donc est biffé, raturé, annulé en quelque sorte. De votre forme humaine, il reste si peu. Comment, en effet, pourriez-vous encore témoigner de la femme que vous fûtes naguère ? Comment porter au-devant de vous les gloires insignes de l’essence humaine ? Vous n’avez plus de front où inscrire les idées. Plus d’yeux pour regarder la beauté qui voudrait bien s’y illustrer. Plus d’oreilles pour écouter la symphonie de l’univers, repérer les harmoniques de l’altérité. Plus de lèvres pour articuler le beau langage, celui qui dit la poésie, la philosophie, la hauteur de la morale. Vous n’avez plus qu’un néant dans lequel inscrire votre errance, avec en exergue sur ceci qui demeure visible, cette peinture couleur de feuille morte, en lettres de feu :

Exilée de vous dans le regard de l’autre.
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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 08:42

 

 

Femme-Océan.

 

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Photographie : Lucien Clergue.

 

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour  avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

  "Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe. Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses. Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi. Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien."

 

 Nous sommes face à l'Océan et, déjà, nous ne regardons que l'homme. Comment pourrions-nous faire autrement ? Puisqu'il s'agit de nous.  C'est à nous que la Poétesse adresse la pure source de son dire. Elle s'est faite eau, gouttes, simple éparpillement de rosée afin que, la recueillant dans la coupe de nos mains, nous puissions surgir en elle, c'est-à-dire assurer la poésie de notre attentive présence. Mais s'agit-il seulement de cela, de présence ? Nous sentons bien qu'être auprès de la poésie suppose davantage que cette effraction par défaut, notre intimité avec les mots fût-elle empreinte d'une juste perception de sa substance intime. Hommes, nous le sommes toujours trop, attachés à admirer notre propre concrétion faire ses turgescences parmi les meutes du divers, les mailles tressées de l'existence.

 

"L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan !".

 

   Cette assertion du génial Lautréamont, nous devrons la faire nôtre et la méditer aussi longtemps que nous n'aurons pas compris ce qu'une exacte modestie aurait à nous dire. Car, si le vieil océan est plein de sagesse, nous ne devrions faire écho avec lui qu'à la mesure de notre incapacité à percevoir les fondements de l'humain. C'est l'océan qui nous fonde, et non l'inverse. De lui nous sommes issus comme la graine l'est de la terre qui l'abrite. Alors se fait jour, dans la plus déconcertante des évidences qui soit - donc du tragique qui en tisse l'essence -, la démesure dont nous sommes atteints dès que nous essayons de dialoguer avec la Nature. Homme-cironregardant l'Océan-infini. Mais c'est bien d'un vertige à proprement parler pascalien dont nous devrions être saisis à seulement nous confronter au rythme immémorial, au flux-reflux qui, tel un immense cœur universel, déploie sa majestueuse diastole-systole.

  Nous sommes là, sur le bord du monde, comme pris dans une soudaine glaciation et nous ne savons même plus l'allure de la marche, la cadence du souffle, la limpidité du trajet à accomplir. Il n'y a pas de sésame qui nous ouvrirait les portes d'une subite compréhension. Il n'y a nulle formule magique nous conduisant au seuil du langage, là où s'ouvrent les merveilles du grand texte anthropologique. Il suffit d'exister, de respirer, de toucher de la pulpe de ses doigts la soie des choses, d'approcher de cette écume des vagues qui nous fait signe de la rejoindre dans une unique fusion. Il nous faut, à notre tour, devenir eau, ruisselet, mailles fines parmi les saules aux banches pleureuses, aux feuilles lancéolées, au tronc coulant vers l'aval des significations. Il n'y a pas d'autre secret que cette disposition de l'âme à faire osmose avec ce qui toujours la porte au-delà d'elle-même dans la contrée des métaphores infinies. Ouvrir les yeux, seulement. Laisser son corps se liquéfier et se fondre parmi les courants jusqu'à dériver dans l'estuaire illimité alors que l'Océan nous entretient du mystère des abysses bleues. Eau contre eau. Mystère contre mystère.

  Alors tout devient souple, divinement aérien. Alors la sémantique déploie la grande marée du songe et tout fait sens à être simplement effleuré. La poésie océanique est une telle singularité qu'il faut se confier à sa subtile donation, sans partage, sans arrière-pensée. Une affinité extrême qui dissout en une même sensation le chiffre ontologique du monde, celui de la poésie, le nôtre enfin reconduit là où jamais il n'aurait dû cesser d'être, à savoir dans le cristal de la vérité. Le lieu par excellence d'une possible révélation. C'est à partir de ce tremplin que le Poème fera son bruissement de vent, les phrases leurs voltes multiples, le texte sa symphonie ouverte.

 

 Nous comprendrons alors ceci :

 

  Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe, comme le signe de la Muse jouant de notre soif afin de la rejoindre dans une sublime libation.

   Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses, comme l'acte d'amour par lequel nous donnerons jour à ce germe se dépliant dans le ventre accueillant de la poésie, dont le liquide amniotique sera l'hymne vivant assurant au langage les conditions de son efflorescence.

  Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi, comme ce qui surgit toujours en tant que dépossession de soi alors même que le soi, porté à son acmé, connaissait une manière d'éternité.

  Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien, comme la parution soudaine et tragique sur la scène du monde alors que l'aube repliera la nuit - cette effusion unique dont la poésie fait son lieu -, dans une sombre mutité et nous serons orphelins de cette ode qui, l'espace d'un instant, nous avait portés au seuil même d'une immortalité.

 La Femme-Océan, cette fille du dicible que nous ne croisons que trop rarement, écoutons-là chanter l'eau au travers d'une joute littéraire africaine, quelque part près du Fleuve Niger :

 

S'il n'y avait l'eau, plus de vie,

Plus de beurre à baratter,

Plus de marmites sur le feu,

Plus de pousse dans champs ni brousses,

Plus de campements, ni cités,

Point de parents, donc point d'enfants !

 

  Cette magnifique poésie orale vient nous dire en mots simples ce que la Poétesse suggérait,  prêtant sa voix à l'eau.

 S'il n'y avait l'eau, (la Poésie),  la vies'absenterait, la nourriture intellectuelle ferait défaut; il n'y aurait plus de germination dans le champ culturel, pas plus que d'émergence de citéoù rassembler le peuple assoiffé; il n'y aurait plus ni parents, ni enfants, donc plus de génération, plus d'avenir.

 Ainsi peut-on interpréter la riche symbolique de cette incantation destinée à fêter l'eau à la hauteur de ce qu'elle prodigue et que, jamais, l'homme ne pourra remplacer. Il en va ainsi de toute nourriture du corps, mais aussi bien de tout breuvage de l'âme.

   L'art poétique, qu'il prenne sa source dans le feu comme pour Novalis, Hölderlin, Goethe; dans l'eau comme chez Edgard Poe ou Swinburne; dans l'air et le verbe ascensionnel chez Nietzsche; dans la terre dont Victor Hugo entonne l'hymne dans "La légende des siècles", la Poésie donc est cela même que nous devons entreprendre d'habiter afin que demeure en nous, cette "Flamme d'une chandelle" bachelardienne qui, nous assurant de sa verticalité lumineuse, nous transporte dans le cœur vivant des choses, à l'endroit même où se fonde l'essence du langage.

 

 

Laissons le dernier mot à Hölderlin dans "La Germanie et le Rhin" :

 

 "Plein de mérites, mais en poète,

L'homme habite sur cette terre".

 

 

 

 

 

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23 janvier 2015 5 23 /01 /janvier /2015 09:04

 

Trouver séjour auprès des choses.

 

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Photographie : Blanc-Seing.    

                                                                                     

 

    Ce paysage est là, étendu devant nous dans sa simplicité, mais nous n'y avons pas accès. Nous sommes retenus comme à l'intérieur d'une enceinte et demeurons inquiets de ne pouvoir y avoir lieu, d'être exilés, hors de son  refuge. Pourtant tout nous y attire, tout nous aimante et nous destine à nous y ressourcer.

  La lumière, chaude, solaire, est une fête tellement semblable aux éblouissements des soleils de Van Gogh, à leurs corolles mobiles, douées de vie et d'énergie. A simplement regarder, nous sommes déjà dans cette puissance, dans cette démesure de l'étoile rouge d'où s'écoulent les millions de photons en fusion.

  Et pourtant, malgré ce déchaînement, cette lave incandescente, nous sommes apaisés. Comment cela est-il possible ? Nous serions-nous trompés; ce fragment de nature serait-il seulement une évocation bucolique de ce qu'autrefois fut la terre lorsqu'elle était livrée à l'affairement mesuré des hommes, à leurs soins, à leur attention pareille à une sollicitude, à une prise en charge, dans le recueillement, de ce qui leur faisait l'octroi d'un possible séjour sur terre ?

  Et alors nous pensons aux sublimes pages de Georges Sand  dans "La Mare au diable", la scène de labour devenant le simple prodige d'une communion de l'homme et de la terre qui le nourrissait :

"Tout cela était beau de force et de grâce : le paysage, l'homme, l'enfant, les taureaux sous le joug; et malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses."

 

rousseau

             Johannès Werner - Les Charmettes - Vers 1830 - 1850 - 

 

 

Et, pris dans les mailles de cette facile nostalgie, nous nous portons  alors vers "Les Charmettes" de Rousseau, essayant d'y retrouver quelque homologie, laquelle nous dirait le bonheur d'une maison rustique au toit de tuiles, le repos auprès des arbres, l'aventure sociale au contact d'une aimable compagnie.

   Oui, tout cela, l'évocation de la scène de labour, l'habitat accueillant sur "quelque agréable colline bien ombragée", nous l'avons, dans la première image,  nous le devinons, mais en creux, comme par une fantaisie de l'imaginaire qui, toujours, accroît l'espace, abolit le temps. Notre penchant à la littérature, notre inclination à l'émotion esthétique l'auront emporté, dissolvant nos perceptions dans les remous de l'onirisme.

  Il nous faut revenir à ce paysage du départ et demeurer dans de plus modestes proportions. Cette image est si simple, si dépouillée, qu'elle n'autorise guère la fable, le recours à la fiction. Le propos est plus modeste. Ici, il n'y a pas le large empan biblique tel qu'exprimé par les peintres de la Renaissance auxquels Georges Sand fait allusion dans le texte de "La mare au diable". Pas plus que l'utopie sociale et romanesque de "L'Emile".

  Tout y est étroitement circonscrit. Nul espace pour un lyrisme pastoral : il y manque les sillons, il y manque le laboureur et les "taureaux sous le joug". Tout y est à son exacte place. Il y manque ces femmes "qui puissent sortir de leurs fauteuils et se prêter aux jeux champêtres…". Il y manque le ciel pour une possible transcendance, l'horizon pour l'efflorescence des projets.

  Et c'est bien  précisément ce "manque" qui est fondateur, qui est configurateur de ressources multiples. Car le manque autorise la liberté, stimule la création, élargit le champ des possibles. Si tout nous était donné d'emblée, quelle motivation nous pousserait donc à découvrir ce qui se dérobe, à exercer notre curiosité sur le monde ? La profusion, la multiplicité sont toujours le lieu d'un inévitable appauvrissement. Dressez devant vous la luxuriance de la forêt pluviale et, du même coup, votre intérêt pour le végétal, les arbres, deviendra aussi étroit que peau de chagrin. La majestueuse canopée, loin d'être alors un abri pour la réflexion, la méditation, deviendra l'espace clos parmi lequel vos idées s'étioleront faute de trouver le tremplin nécessaire à leur croissance.

  Un champdeux arbresune esquisse de cheminle simulacre d'un probable habitat. Ceci suffit à instaurer avec la nature un dialogue fécond. Le cadre est dressé qui nous permettra de séjourner fructueusement auprès des choses. C'est toujours dans l'inapparent, l'intangible, l'à-peine-saisissable que se révèlent à nous la multiplicité des significations. Rien ne s'éploie mieux que dans cette simple et unique vibration. Cela nous le cherchons depuis toujours sans jamais réellement l'atteindre. Le chemin est à venir. Il n'est que de nous y engager avec l'ardeur à laquelle s'accorde, seulement, la destination des choses exactes.

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                   

 

   

 

 

 

 

     

 

  

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