Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 08:31
Inclinés à la luxure

Photographie : source inconnue

 

***

 

  Nous penchant vers cette photographie, avons-nous la possibilité de nous en distraire, ne serait-ce qu’un instant ? De lui tourner le dos et de vaquer à nos occupations quotidiennes, l’esprit libre ? Sans qu’une écharde demeure plantée dans notre chair, faisant ses urticantes irisations ? Ses vrilles intimes, ses banderilles d’envie ? Et le désir serait là, à notre entour, avec ses bourdonnements sourds, ses nuées d’abeilles pressées. Mais qu’y a-t-il donc dans cette image qui nous cloue à notre destin et, dès lors, nous serions privés de mouvements et notre libre arbitre, notre jugement seraient comme mis entre parenthèses, tenus dans un insoutenable suspens ? D’où tout cela vient-il ? D’une vêture désordonnée, d’une posture d’abandon, d’une libre disposition de l’Amante qui en ferait les simples objets de notre désir ?

  Mais nous nous apercevons rapidement que nous faisons fausse route, que notre questionnement est inadéquat, qu’il gire autour du problème sans que les moindres prémisses d’un possible sens puissent lui être associées. Il nous faut nous enquérir d’autre chose, remonter à plus d’origine. Car notre habituelle vision, toujours, nous condamne à demeurer dans l’immédiatement saisissable. Il en est ainsi de la curiosité humaine qu’elle privilégie le visible au détriment de ce qui s’occulte dans ses plis. Donc l’origine. Donc le Paradis Terrestre. Donc Adam et Eve. Donc la Genèse. Comme une rétrocession vers ce qui signifie toujours à l’aune d’une plus grande profondeur.

 

Inclinés à la luxure

 Lucas Cranach (l'Ancien)

Adam et Ève au paradis, 1533.

Huile sur bois –

 Berlin, Gemäldegalerie.

 

   A simplement laisser notre regard courir à la surface du tableau de Cranach l’Ancien, déjà nous devinons où le bât blesse. Car la vision purement idyllique du Paradis ne doit nullement nous abuser. Sans doute les couleurs dotées d’une aimable carnation, le ciel lumineux, le nid rassurant de la végétation, la pureté des regards nous invitent-ils à célébrer l’innocence d’un premier matin du monde, à découvrir la conque virginale à partir de laquelle, soudain, tout s’ouvre à l’aventure humaine. Mais tout est-il aussi simple qu’il y paraît ? L’attitude léonine ramassée sur elle-même, dans la posture de l’assaut, le dépliement ophidien entre fruits et feuilles sur fond de ciel couleur de soufre, tout ceci prend, inévitablement, la teinte du drame sous-jacent. Tout est suspendu à ce qui va suivre et fera du cheminement anthropologique, une longue procession, un infini chemin de croix avec ses mortelles stations.

  Mais revenons au désir, à la volupté dont la première image nous a fait le présent et essayons de mettre en relation. Ce qui, dans le tableau de Cranach, joue le rôle central, à la façon d’une clé herméneutique, c’est tout simplement ce rameau végétal qui occulte la vue et dissimule à nos regards le sexe d’Adam. La position centrale de ce motif pictural fait signe avec force vers sa dimension non seulement symbolique, mais allégorique. Dès lors nous avons à comprendre, au-delà de la représentation, l’idée d’une morale dont l’homme doit se saisir afin de donner des assises à son salut. Tant que la branche de figuier n’a pas déployé son pagne devant l’anatomie d’Adam, tout demeure dans l’inaccompli, les prédicats du réel sont en réserve, l’innocence fait partout son suintement de miel, la vérité brille comme ce ciel dont la tonalité, le rayonnement spirituel, disent la nécessaire assomption vers le Transcendant et, à tout le moins, vers une transcendance dont l’homme doit faire son objet afin de poursuivre une quête de lui-même conforme à sa nature, à savoir de ne se vêtir que des voiles de l’authenticité. Et, ici, il faut citer la Genèse, laquelle nous dit dans une belle langue pure et hiératique, l’ordre des humains face à l’incommensurable. Car, bien évidemment, il ne saurait y avoir de commune mesure entre le Créateur et les CréésLa Chute se relate de cette manière :

     « La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea.

Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nusils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. Ils entendirent le pas de YHWH Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant YHWH Dieu parmi les arbres du jardin. »

      Le feuillage et, à sa suite, la vêture, les colifichets de toutes sortes, disent en langage imagé ce que le concept a peu de mal à déduire des premiers pas de l’humanité : se vêtir, symboliquement, c’est dissimuler le péché originel, c’est avouer l’inclination peccamineuse de l’homme, sa naturelle et confondante curiosité qui le pousse à oser se confronter à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, du bonheur et du malheur.  Or, nul ne peut prétendre regarder ces valeurs transcendantes comme on regarderait la plume de l’oiseau dériver dans le vent. La connaissance est toujours une brûlure et la vue de sa coruscation la promesse d’une cécité. A vouloir adopter l’empan de Dieu sans s’y être préparé, Adam et Eve n’ont fait qu’ouvrir, sous leur marche hésitante, la trappe de la finitude et ses signes avant-coureurs, à savoir la douleur et la progression laborieuse sur le sentier existentiel.

  Donc, toute clé de compréhension adéquate doit d’abord se munir de la tension existant entre le corps nu et le corps vêtu, de la dialectique abrupte entre vérité et mensonge. Notre inclination à la luxure ne serait donc pas simplement un acte « naturel », mais une conséquence de la « culture », l’appréhension de notions aussi abstraites que celles du Bien et du Mal étant de cette nature. Notre supposée luxure, plutôt de la percevoir à la manière d’une force obscure et instinctive, laquelle nous précipiterait sur la première ‘proie’ venue, sachons qu’elle s’origine d’abord dans une privation de vérité, donc de liberté, dont nos lointains ancêtres nous auraient dépossédés à l’aune d’une bien dommageable curiosité.

  Ainsi visée, l’Amante qui dévoile à nos yeux de chiots nouveau-nés des bribes de son anatomie, ne le fait qu’à la condition que nous consentions à nous ouvrir à toute vérité, cette nudité qui ne s’habille de voiles qu’afin de porter à notre regard une nécessaire lucidité. Le désir, la luxure, la volupté ne naissent que de cette faille, de cette verticalité s’instaurant entre un ditla vêtureet un non-ditla vérité. Aimant, nous ne faisons que cela, ôter des voiles. C’est la seule raison pour laquelle l’Aimée se voile afin de se mieux livrer. Offerte nue à nos regards elle n’aurait figuré qu’à titre d’évidence. Or l’amour n’est jamais de cet ordre. Il y faut toujours le pagne de l’ambiguïté dont nous souhaitons qu’il tombe en même temps que nous lui demandons de différer le moment de la connaissance.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 16:02
L'équation du rêve

 Pablo Picasso

Nu au divan - 1944

Source : Art Gallery Encyclopedia

*

   D'où vient-il que cette œuvre retienne notre attention avec autant d'intérêt ? Nous la regardons à peine, et déjà, nous ne pouvons plus nous en détacher. Nous sommes fascinés. Comme possédés par elle. Car ce n'est plus NOUS qui regardons le tableau, c'est le tableau qui nous regarde et se pose devant nous avec la force des évidences. C'est l'art, cette idée, cette abstraction, qui a pris corps et nous requiert comme ses gardiens. Il s'agit, en effet, de protéger tout ce qui se détache sur le fond du réel afin que ce dernier, le réel, fécondé par un "supplément d'âme" que nous lui apportons, se mette à rayonner de singulière manière. Ce "Nu sur le divan" est donc la représentation de la femme, telle que Picasso l'a vue un certain jour de 1944. Cette femme est donc unique puisqu'elle est la confluence d'un regard singulier, d'une temporalité qui ne se reproduira pas, d'un espace dans lequel la scène avait lieu. Cette femme est l'empreinte d'une subjectivité, le point de convergence d'un désir, la mise en acte d'une intellection. Et ici, bien évidemment, se pose le problème du rapport entre le Modèle et la représentation qu'en fait l'Artiste. Et ici surgit, soudain, comme nous nous y attendons, la question du réalisme en peinture. Les questions ne manqueront pas qui évoqueront les notions de forme, de volume, de proportions, de perspectives, peut-être même d'académisme ou bien de classicisme.

  Mais, poser le thème de la picturalité en ces termes est compromis par avance du simple fait qu'il institue une manière d'a priori constitutif de l'œuvre, lequel prétend qu'elle devrait figurer, l'œuvre, de telle façon à l’exception de toute autre. Or, fixer des règles à l'art, encadrer la création de normes étroites revient à entraver le déploiement de son essence. L'art est liberté, vérité se faisant jour dans la conscience de l'Artiste qui pose sur la toile la subtile alchimie à laquelle il a donné, selon sa propre nature, sa marque personnelle. Et, du reste, afin de mettre en exergue la relativité de la forme de cette création, eût-il réalisé cette œuvre un jour différent, que son aspect en aurait été tout simplement métamorphosé. Car il serait naïf de penser que le Peintre, ayant en sa possession les clés exactes de l'art, ne ferait que les appliquer, mettant ainsi à jour la figure qui, de toute éternité, était commise à venir, ici et maintenant, dans une manière d’évidente certitude. Comme la trace indélébile d'un destin devant s'actualiser en un temps déterminé. Comme si L'œuvre ne pouvait qu’être l’actualisation d'une Idée éternelle, intemporelle, immuable, laquelle fait bien évidemment penser à la conception platonicienne du monde, laquelle trouverait sa projection "naturelle" dans le sensible que représente toute tache colorée posée sur le subjectile.

  Mais si la théorie des Idées est précieuse afin de percevoir les choses selon une intellection, elle ne saurait suffire à rendre compte de sa migration au cœur de cette "pâte" qui est au cœur de l'exister (Sartre), "pâte" que l'homme malaxe constamment, comme un enfant le ferait d'une boule d'argile, cette dernière recevant, dans tous les cas, le prédicat de "vie". Car il n'y a pas à chercher ailleurs, à s'inventer un arrière-monde d'où l'inspiration surgirait comme l'eau de la source. Le monde de la création est entièrement contenu dans les frontières de peau du créateur, même si ce dernier est sous influence, parfois même imite-t-il volontairement ses Maîtres. Mais ce que nous voulons dire c'est que cette toile-ci, dont nous faisons le support temporaire de notre réflexion, est le pur aboutissement d'événements, de factualités dont l'homme est tissé, fût-il porté par nature aux cimaises de l'art.

  L'homme-Picasso qui peint cette femme nue, un jour de 1944, est ce long métabolisme qui l'habite constamment, depuis le lieu de sa naissance même. Picasso est le résultat d'une vaste synthèse : de ses apprentissages de jeunesse, de ses passages par des périodes successives, de ses admirations pour Ingres, Manet, Delacroix, Velázquez, Le Greco, pour l'art africain, pour la corrida, pour les femmes. Et, ici, s'agit-il de Dora Maar, de Françoise Gilot, de Marie-Thérèse Walter - elles étaient toutes convoquées à témoigner pour l'art -, ou bien des rencontres passagères, des visions, de simples projections conceptuelles ou bien la résurgence de quelque fantasme érotique ? Cette femme nue qui nous interroge, qui semble offerte à de bien étranges cérémonies païennes, qui s'offre à la vue de ses contemplateurs, qui est-elle en réalité ? Est-elle la réalité réalisée trouvant sa figure achevée sur ce divan que l'on devine plutôt qu'on ne le voit ? Peut-on la qualifier, la circonscrire, l'enfermer dans une étroite définition et lui attribuer un patronyme qui la définirait à jamais comme telle, dans tel lieu, occupant telle fonction ? Ici, nous sentons bien que notre raisonnement est en porte-à-faux, ne tenant que par des genres de pétitions de principe, de conceptions académiques se situant hors-sol.

  A l'évidence, cette femme de la peinture, moins qu'un archétype qui la conduirait à signifier universellement sous une forme indépassable, cette femme donc apparaît plutôt comme l'équation d'un rêve. Équation parce que toute représentation, même si elle s'affranchit des canons qui en fixent la quadrature, n'en reste pas moins tributaire d'une certaine forme de réalité géométrique. Certaines lignes doivent se croiser, certains volumes apparaître, des tonalités contraster entre elles afin que, sur l'aire de la représentation, une femme nous soit donnée à voir. Certes l'on ne peut s'exonérer des attaches qui fondent nos perspectives humaines. Mais on peut (on doit ?) les transcender de manière à ce que l'équation, fécondée par le rêve, sa liberté, son imaginaire, sa fantaisie, puisse faire de ces points de contact avec le réel des tremplins vers un exhaussement de l'œuvre hors des contingences. Les choses du quotidien nous enferment, nous cloitrent dans un lieu que nous trouvons, le plus souvent, bien trop étroit, aussi serait-il paradoxal que l’art nous laisse en cette place qui nous contraint, alors que nous ne cherchons que l’ouverture, la libre venue du jour, la dilatation temporelle, l’efflorescence même par laquelle notre corps se trouvera plus léger, délié, aussi étonnamment hors-sol que celui que l’Artiste nous tend à des fins de simple ressourcement.

   Sans doute une contradiction facile consisterait à dire que les œuvres de la Renaissance, "La naissance de Vénus" de Botticelli, par exemple, ne s'affranchissant guère des contraintes du réel, n’en laisse pas moins apparaître le sublime dans toute sa dimension. Certes, une première constatation serait de cet ordre. Mais, à y regarder de plus près, nous sentons bien que l'argument souffre d'une insuffisance native. Car, si nous observons de près "Vénus", nous nous apercevrons vite que sa posture alanguie, son teint d'albâtre et de soie, le fleuve roux de sa chevelure, bien loin d'être un fragment du réel, en est la formes quintessenciée, transposée en une évidente idéalité, métamorphosée en pure apparition, en image purement onirique. C'est pour cette raison que nous disons que "La femme au divan" recèle autant de réalité que "Vénus". Mais il serait plutôt exact de dire que toutes les deux, ces représentations de la femme, en sont aussi éloignées que l'image du soleil l'est du soleil faisant brûler sa boule de feu au zénith. Par rapport à cette réalité supposée - rien n'est plus difficile à percevoir que cette plurivocité s'esquissant sans arrêt sous mille perspectives différentes -, cette réalité donc se traduit d'une manière dyssymétrique, aussi bien chez Botticelli que chez Picasso. Seulement il nous reste à constater une simple évidence. Que Picasso n'est nullement Botticelli, pas plus que la réciproque. Que chaque époque se donne de telle ou de telle manière. Que chacun des Voyeurs de l’œuvre la considère selon des motifs pluriels. L’art en son essence est bien ce polymorphisme, cette polychromie incessante, ce renouvellement constant sans lequel il ne serait plus d’art, mais seulement une affligeante mimétique. Que la figure de la femme soit en sa multiple épiphanie. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

 

 

Partager cet article
Repost0
24 juin 2021 4 24 /06 /juin /2021 08:08
Androgynie formelle

Marcel Dupertuis, "Noces", bronze non patiné 1/3, Lugano 1993

Exposition "La sculpture suisse depuis 1945"

Kunsthaus de Aarau, du12/06/21 au 29/09/21

© dupertuis

 

***

 

   [Ce qui, ici, doit être mentionné en guise de préambule, c’est la position critique que nous adopterons par rapport à ce bronze de Marcel Dupertuis. Nous ne le viserons dans sa globalité qu’après en avoir suivi quelques étapes préliminaires que nous estimons nécessaires à la juste saisie de l’œuvre. Cci aura lieu en deux temps. Premier temps : considérer cette sculpture en son état initial, à savoir d’être Terre (la terre ici sera l’équivalent du plâtre en sa première venue à l’œuvre), avant même d’être bronze. Ce sera le niveau que nous nommons morpho-génétique. Le second temps sera celui de l’accès du bronze lui-même à son statut d’œuvre d’art, approche cosmopoétique de la Figure. Tout aura, pour arrière-fond, le mythe de l’Androgyne selon Platon.]

 

*

  

   Temps morpho-génétique ou temps de l’Abstraction

 

   Si, du bronze, nous rétrocédons en direction de sa forme primitive, nécessairement nous nous retrouverons face à face avec la terre comme terre. Ceci veut dire que la notion même d’art en sa singularité aura été évacuée de notre champ de vision et d’interprétation. Nous serons, d’emblée, dans un temps d’avant le temps de la nomination et les prédicats, en attente de déterminer la forme, seront à l’état de sèmes natifs non encore parvenus à l’éclosion. Un genre d’infra-germination ne se connaissant que de l’intérieur, laquelle ne ‘fera monde’ que bien plus tard, lorsque l’acte poïétique de l’Artiste aura fait sortir de sa torpeur archaïque une matière amorphe, sourde, compacte, opaque mais non privée pour autant d’une vie interne plurielle. Toute entité en sa genèse passe par cette élémentaire station qui constitue son essence même la plus intime.

La terre est la terre en tant que glaise.

La terre est la terre en tant que limon.

La terre est la terre en tant qu’humus.

 

   La terre, en son stade pré-cosmique, est traversée de mille mouvements qui sont autant de polémiques, de tensions entre ses contraires, ses contradictions.  Car l’on ne saurait venir à l’art à la guise d’un simple repos. Se disposer à devenir une œuvre, c’est chercher en soi, au plus abyssal de sa propre matière, les motifs dynamiques qui, bientôt, vont imprimer aux énergies en présence, des lignes de force, des levées, des surgissements qui seront les premiers mots prononcés du poème infini de la création.

   Au sein même de la terre, alors que les mains artisanales imprimeront à la substance mille torsions et contournements, mille façons de venir à la forme, ce ne seront que tellurismes, failles, avancées et reculs, assurances et contrariétés, exhaussements et renoncements, comme si, du sein de l’indéterminé, veillait une manière de proto-conscience, sorte de vitalisme en soi n’attendant que l’instant de sa propre révélation, sa sortie au plein jour. Un mystère nucléaire creusé dans le derme de l’être-terre en devenir. C’est bien cette phase initiale qui se donne sous la forme du chaos et c’est cette profusion hylétique qui embrouille nos perceptions et ne pose la terre devant nous que sous l’aspect d’une abstraction. Il faut croire l’abstraction première dans le processus de venue à l’être, la figuration n’en constituant que son aboutissement, son terme final, lequel accomplit en un cosmos ce qui n’était que l’indifférencié, le primitif, la mesure limbique, sorte de magma en attente de son repos.

   Certes, esprits pressés, nous eussions pu nous emparer de la forme venue à elle sans chercher aucunement à en connaître le processus interne, autrement dit à percevoir la figure en tant que figure telle qu’elle nous est donnée dans le bronze. Oui, mais alors nous ne l’aurions saisie qu’au gré de son existence, non de son essence. Exister ne peut s’envisager qu’à toujours partir de l’essence. C’est l’essence qui est première, qui détermine le temps qui va suivre, qui confère à la matière sa forme définitive, qui l’assure de sa nature particulière. Identiquement, nous ne nous comprendrons nous-mêmes que dans l’acte de notre propre genèse : remonter à la source, à la naissance et lire tout ce qui, en aval, provient nécessairement de l’amont. Nous sommes des êtres racinaires et si notre constitution présente déploie notre écorce, nos ramures anthropologiques, c’est bien au regard de qui nous avons été en notre première venue. L’estuaire n’est estuaire qu’à avoir trouvé le lieu de son émergence au profond du pli de la terre, dans l’eau nécessairement lustrale, là où se dit le chant originel du monde.

 

   Temps cosmo-poétique ou temps de la Figure

 

   Voici, les convulsions se sont apaisées, la tectonique a trouvé le site d’une accalmie, les tensions se sont résolues dans la permanence, les flux et reflux ne sont plus qu’une présence fixe dont le bronze a été le patient artisan. L’abstraction s’est résolue en une figuration. Mais il serait peut-être plus exact de dire qu’il s’agit d’une ‘figuration abstraite’ ou bien d’une ‘abstraction figurative’ selon le niveau de précellence que l’on donne à l’un ou l’autre des modes de venue à l’être. Quoi qu’il en soit, (choisissons par exemple ‘figuration abstraite’), cette formule, au visage oxymorique, présente l’avantage décisif de nommer, tout à la fois le versant génétique primaire de l’œuvre, en même temps que son versant secondaire, cosmo-poétique, (tout poème, par nature, est cosmos, l’harmonie y règne de la même façon qu’elle se lève de l’œuvre d’art en sa valeur essentielle), versant au gré duquel elle nous apparait comme une figure janusienne à deux faces sous les auspices doubles de la temporalité (ce qu’elle a été et ce qu’elle est) et de sa pluralité ontologique (terre (ou plâtre) devenue bronze, esquisse devenue œuvre, virtualité devenue acte).

    Et puisque, présentement, au terme de cette analyse, le bronze se donne en tant que bronze, il ne nous reste plus guère comme ressource que de décrire ce qui vient au regard, ce dévoilement qui abrite en retrait la forme voilée, laquelle transparaît si nous entraînons notre vision au jeu sublime du décryptage visuel : sous les apparences, tâcher de trouver les traces premières d’une vérité (qui ne pourra se définir que sous l’expression de ‘vérité à l’œuvre’), laquelle n’est autre que la donation première d’une forme en sa mesure destinale. Cette forme, de tous temps, avait à être la forme qu’elle est au motif que l’art court tout le long de la temporalité, depuis la naissance d’une œuvre jusqu’à sa possible éternité. Parcourons donc les belles qualités esthétiques de cette figure.

  Il faut partir du socle, ce fondement spatial aussi bien que symboliquement originel. Le socle est large, massif, lourdement assuré de son être. Le socle connaît le lieu de sa provenance, cette glaise dont il est la tardive déclinaison. Le bronze porte en sa mémoire d’airain tout ce qui, au travers de son être de métal, fut un jour cette forme indistincte à la recherche de son possible. S’arracher à la pesanteur, se défaire de sa gangue anonyme, commencer à proférer sur le bord attentif du monde. Deux cylindres-jambes s’élèvent du sol à la manière de menhirs se détachant à peine de la pierre-mère, fondatrice de leur émergence. Les jambes sont jambes à n’être encore guère assurées de pouvoir supporter l’humaine figure. Il y a de l’archaïque là-dedans, du pierreux, du racinaire, du tubercule, du tératologique qui appellent, en toute logique existentielle, l’avenant, l’ordonné, le mesuré, mais il y a tellement de chaos emmêlé, entrelacé au divin cosmos. Un peu comme une figure du Bien encore traversée des empreintes fuligineuses du Mal. Du Paradis espéré, mais de l’Enfer encore vécu en sa profondeur d’abîme.

    Cela commence à chanter du plein du bronze, cela commence à s’extraire du tubercule en direction de l’efflorescence, mais c’est si malhabile encore, les gestes sont ceux de l’homo faber qui couverait sous le sapiens sapiens. Mais le ‘savoir’ est encore sous l’emprise du ‘faire’. Mais l’art en son aérienne levée est encore sous la métallurgie méticuleuse de l’artisanat. Mais la parole est encore semée des scories du minéral, parcourue des entailles du silex.

Il y a comme une stupeur du bronze à être rivé à son origine.

Il y a comme une joie du bronze à se distraire de sa pure contingence.

   Il y a une étrange tension, un étonnant tiraillement entre les deux caractères opposés de l’immanence et de la transcendance. Comme si l’Esprit invaginant la Matière se trouvait arrimé à une force qui le retenait captif, en voie de venue à soi, mais encore arrivé trop tôt au site de sa destination.

    C’est ce qu’il y a de plus patent dans cette œuvre, c’est qu’elle contredit en permanence ce qu’elle ne cesse d’affirmer.

Non-être en voie de l’être ?

Être en voie du non-être ?

   Il semble bien qu’il s’agisse de la dialectique d’une présence/absence au terme de laquelle se dit le souci de l’homme d’être au monde. ‘De l’homme’ qui, selon la formule canonique se donne en tant que : ’animal raisonnable’, mais alors ici, qu’en est-il de l’animal, du raisonnable ? Chacun affirme-t-il l’autre ? Ou bien chacun est-il le prédateur de l’autre ? Lutte immémoriale de la raison pour s’arracher aux mors archaïques qui la retiennent dans les limbes obscurs de l’animalité.

   Ce bronze, ce qui fait sa force, c’est le maintien d’un primitivisme, c’est son attachement racinaire à la Mère-première, c’est en même temps, cette dette au sol du fondement et son essai d’arrachement, d’exhaussement, de libération. Mais se soustraire au lieu de sa naissance, déserter ses propres fonts baptismaux est toujours douleur, perte, deuil. Mais quitter sa terre, s’élancer vers le ciel de son devenir est toujours épreuve. Tout homme est en partage de son être, à la fois hélé par le futur, appelé par son passé. Or cette sculpture est du type de l’homme, donc reposent en elle les événements nécessairement contrariés de la sphère anthropologique. Qui tantôt s’assume en son entièreté, tantôt se soustrait aux lois de son essence.

   Etonnante projection de cette jambe phallique, rencontrant une vulve-jambe-tubercule. Les fonctions s’entremêlent, les désirs se croisent et se fondent, les mots du corps deviennent illisibles, les chairs se rencontrent et profèrent selon le mode du galimatias, de l’imbroglio lexical, chute de l’essence du langage dans le derme existentiel, seule mémoire du corps en tant que roc biologique. Au-dessus, une manière de soudure ombilicale des deux formes, comme si, chacune, par la médiation du geste symbolique, voulait s’immoler en l’autre, n’être soi qu’en l’autre advenu, primarité ontologique où plus rien ne paraît que le confusionnel et, sans doute, ce rien aperçu au travers de la puissance ombreuse de l’inconscient ne pourrait jamais signifier que la perte de soi en une bien étrange contrée. Laquelle aurait pour voisinage, sinon pour lieu ultime, la rencontre avec le Néant.

   Puis, de cette masse informe qui nous place brutalement face à nos assises indigentes, sauvages, archéennes, il nous est demandé de faire un saut final en direction de ce qui, en ce bronze, tient lieu de visages. C’est là où la mesure humaine apparaît comme poinçonnée en mode majeur d’une verticale aporie. Le visage, cette empreinte insigne du lieu de notre essence, voici qu’elle s’absente de nous jusqu’à devenir le simple effacement de notre condition. Emmêlement inextricable des règnes où le Vivant (mais l’est-il encore vraiment ?) se situe au carrefour du minéral-végétal-animal sans pouvoir en dépasser l’étroite mesure, sans pouvoir en transcender la fermeture à jamais. Ici, l’œuvre de Marcel Dupertuis s’affirme comme la mise en acte du nihilisme contemporain : plus rien ne devient connaissable, plus rien ne signifie vraiment, plus rien en direction de quoi lancer un grappin qui s’accrocherait à un possible salut. Concrétion de la finitude qui dit, en termes plastiques, les parois sourdes en lesquelles l’humain est enfermé dès l’instant où il pose l’exister en termes de finalité. Tragique lové au centre du corps humain, tout comme le ver logé dans le fruit le boulotte consciencieusement. Cette œuvre, aussi bien, pourrait porter le titre d’un ouvrage de Cioran : ’De l’inconvénient d’être né’,  ‘Ebauches de vertige’, ‘Ecartèlement’.

   Certes, présenter ‘Noces’ sous l’angle du désespoir paraît infirmer ce que le titre suppose, à savoir la nécessaire joie de la rencontre. Alors, faut-il lire ce bronze en mode inversé et trouver dans son possible contre-type la signification dont il est porteur, comme si, retournant la calotte disgracieuse du poulpe, se donnait à voir le luxe intime inouï de sa chair ? Bien évidemment, tout est toujours possible en matière d’interprétation. Cependant, ce que voudrait montrer la suite de cet article, en abordant le problème de l’androgynie et du désir, c’est que ‘Noces’, bien plutôt que de nous montrer la lumière de l’alliance, met en scène la figure de la séparation, de la division, de l’impossible rencontre. Ici ne se montreraient que deux termes d’un processus dialectique liaison/rupture au terme duquel la désunion serait la résultante de la polémique. Mais il faut aller voir plus loin, du côté du mythe platonicien.  

 

   Mythe de l’androgynie et indépassable solitude

 

   « Le premier mythe platonicien de l'androgyne est relaté par le personnage d'Aristophane, dans le Banquet (189c - 193e) au cours duquel plusieurs personnages décrivent leur conception de l'amour. » (Wikipédia)

   Après avoir évoqué la présence en des temps anciens, de l’espèce androgyne, cette espèce posant une énigme à Zeus, ce dernier se mit en devoir de la résoudre de la manière suivante : 

   « Enfin, Zeus ayant trouvé, non sans difficulté, une solution, […] il coupa les hommes en deux. Or, quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble […]

   C’est de ce moment que date l’amour inné des êtres humains les uns pour les autres : l’amour recompose l’ancienne nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine. […] Notre espèce ne saurait être heureuse qu’à une condition, c’est de réaliser son désir amoureux, de rencontrer chacun l’être qui est notre moitié, et de revenir ainsi à notre nature première. »  (NB : C’est nous qui soulignons).

 

Androgynie formelle

  

   Le texte platonicien est plein d’enseignements dont le sens nous paraît clair. Que ces pensées résultent d’un mythe, peu importe et, dans l’antiquité grecque le mode de la connaissance était confié à la mythologie, non à la science, laquelle était, à cette époque, en voie de devenir. Plus que de simples formulations allusives, le propos du Maître de l’Académie ne demeure ambigu qu’aux yeux de ceux qui se réfugient dans la cécité de la Léthé, préférant le doux confort de l’oubli à la lumière de la réalité. Comment, en effet, ne pas saisir d’emblée, dans une manière de claire évidence, que l’Amour dont il est question dans le Banquet est purement et simplement Amour de soi ? Bien évidemment, il ne suffit pas d’affirmer mais de donner quelques arguments. Se mettre en quête de « sa moitié » (nous accentuerons le « SA »), « se fondre en un seul » (nous accentuerons « UN SEUL »). C’est le Sujet lui-même qui est au cœur de la recherche et non ‘l’objet’ de son amour. Et, du reste, ‘l’objet’ dont on doit la singulière nomination aux temps modernes inaugurés par le projet cartésien, place le Sujet d’une façon irréversible et radicale, au centre même de l’ego, dans son nucleus, cet ego qui, certes, pense, vit, aime et s’aime en Soi au travers de l’Autre (qu’il conviendrait mieux, dans ce contexte, d’orthographier avec une minuscule, ‘l’autre’). La revendication du « seul » suffirait à elle-même à clore le débat, tant la mesure du solipsisme y figure pleine et entière, ne laissant aucune chance à quiconque de pénétrer dans la citadelle.

   Mais à bien y réfléchir, l’acte d’amour est-il si désintéressé que nous le laisserait supposer, par exemple, l’amour courtois, avec l’exaltation d’une passion totale qui, en notre époque contemporaine, ne passerait que pour une ‘aimable bluette’ ?  Certes, le preux Chevalier entièrement occupé à satisfaire sa Belle, ne l’est-il qu’au regard du bonheur dont cette dernière sera, par-là, comblée jusqu’à l’excès ? Et quand bien même cette noble générosité, ce comblement de l’Autre seraient l’illustration de cette relation, l’Amant pourrait-il procéder à la quasi-nullité de Soi au point de s’oublier totalement en son Amante, renonçant à éprouver quelque plaisir ou jouissance des sens ? Non, bien évidemment, les choses ne sont nullement à sens unique. ‘Je M’aime en Toi’ est toujours la juste mesure d’un amour aussi bien consenti et éclairé des deux côtés. Ce JE que nous sommes, nous ne pouvons le jeter aux oubliettes au simple motif de ces assertions existentielles : ‘JE vis, JE pense, J’aime’. Par nécessité le JE est toujours prévalent pour la simple raison que MA façon d’être au monde, d’être à l’autre, sont toujours inscrits dans l’irrémissible et indépassable factualité du JE. Il est un fait que JE suis, que les sensations, les perceptions, les affinités sont MIENNES, que JE ne pourrais m’y soustraire qu’à perdre mon identité qui est aussi mon essence.

   Si le fameux ‘fin’amor’ suppose la soumission de l’Amant à son Amante dont il doit conquérir le cœur et, sans doute la chair, n’y a-t-il pas une manière d’injustice dans ce déséquilibre, un amour total ne recevant en contrepartie qu’un amour partiel ? Si l’amour est un absolu, et il faut en faire la thèse au moins théorique, contemplative, il ne peut qu’exister dans sa totalité sans réserve aucune qui privilégierait un Tel du couple au détriment de Tel autre. Si tel était le cas il ne s’agirait, en toute connaissance de cause, que d’un marché de dupes, du troc d’un amour contre des ‘commodités’. Ceci ne constituerait que le lieu d’une perversion et les sentiments éprouvés par la Belle ressembleraient fort aux basses œuvres d’un amour vénal dans quelque sombre boudoir capitonné de luxure et de vanité. L’amour exige l’amour en retour, non une vulgaire monnaie de singe. Mais si nous parlons d’amour à égalité de rétribution, alors ceci ferait pencher le trébuchet en faveur de l’idée que les amants, l’Un et l’Autre, payés à leur juste valeur, chacun y trouverait son compte, le sens d’une juste altérité pouvant ici s’écrire en exergue de la rencontre. Certes oui, mais cette position, nous devons le rappeler, ne résulte que du jeu de l’utopie qui consiste à réaliser une égalité des partages, à supposer que chaque ego ne vive qu’à faire apparaître l’Autre, à le faire briller au prix d’une abstraction du Soi.

   

   Epilogue

 

   Certes, le motif de l’Amour, figure solitaire promise à son propre effacement, est sans doute difficile à repérer dans ce long article qui s’essaie à emprunter quelques uns des multiples chemins du sens. Cependant le fil rouge qui en traverse l’épreuve est celui qui thématise l’Amour en son aporétique figure, comme si l’idée même d’amour ne pouvait s’inscrire qu’au fronton de quelque utopie, non figurer ici et là, s’incarner en tel ou tel Existant ou Existante. Peut-être l’Amour devrait-il perdre sa majuscule, s’orthographier avec une minuscule, ainsi, ‘amour’ et ne constituer que la figure allégorique posée par le divin Platon dans ‘Le Banquet’, comme l’on piquerait une fleur sur un chapeau afin de l’agrémenter, autrement dit en faire une simple apparence.

   Ici se donne à voir la problématique platonicienne au travers de laquelle l’amour-sensible ne serait qu’un reflet de l’Amour-Intelligible dont la lumière ne brille qu’aux yeux de ceux qui, sortis de la Caverne, sont capables de regarder la lumière du Soleil. Ils sont nommés tels ‘Les Rares’, sinon ‘Les Invisibles’ au motif que jamais personne n’a rencontré L’Homme, mais toujours cet homme-ci, cet homme-là, objet de chair en sa mortelle condition.

   Et si nous parlons de ‘mortel’, ceci n’a rien du hasard, on ne peut évoquer les choses de la Vie qu’en cette perspective Mortelle puisque, aussi bien, nous les hommes et femmes sommes des Dasein, à savoir des Passants qui ne s’inscrivent que dans la perspective de la finitude. Nous sommes « les seuls capables de la mort en tant que la mort », selon la formule célèbre heideggérienne. Tout, dans l’existence, se loge sous le sceau de cette empreinte indélébile. L’amour en particulier puisque

 

c’est par lui que nous venons au monde,

par lui que nous résistons à la finitude,

par lui enfin que se solde notre parcours humain,

dans notre étreinte finale avec la Camarde

dont Brassens chantait si joliment et avec humour la triste réalité :

 

« La Camarde qui ne m'a jamais pardonné

D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez

Me poursuit d'un zèle imbécile »

 

   Or c’est bien contre ce « zèle imbécile » que nous élevons lorsque ‘sacrifiant’ aux plaisirs charnels, nous ne cherchons jamais qu’à éprouver ‘La Petite Mort’, pensant qu’elle nous exonèrera, au moins provisoirement, de ‘La Grande Mort’, la faucheuse impitoyable qui moissonne nos têtes au mépris de toute convenance.

 

Qu’avons-nous à lui opposer ?

Des Noces ?

Un accouplement cathartique ?

Le cri d’une brève jouissance ?

  

  C’est Elle qui, ayant le dernier mot applique sur nos lèvres, autrefois gourmandes et désireuses, l’ultime baiser qui sera notre dernier acte d’amour. ‘Noces’, oui, mais ‘Noces barbares’ car l’idée même de liaison porte en elle les ferments de son propre nihilisme. Ce que ‘Noces’ est supposé dire en mode de joie, ‘barbares’ vient en décimer la fragile figure, autrement dit s’affirmer tel le cruel nihilisme. Afin de clore cet article, il nous suffira, une fois encore, de viser correctement la sémantique de cette Belle et Inquiétante Figure.

 

Androgynie formelle

   Ne sommes-nous saisis d’effroi au constat de ces yeux vides, de ces orbites creuses, signes avant-courriers de la Mort ? Ne sommes-nous reportés au plein de notre tragique condition à ne pouvoir déchiffrer le visage de ces Existants ? Ne percevons-nous, comme antinomiques de la relation, ce vide, cet abîme qui se glissent entre les supposés amants ? Ne sommes-nous directement confrontés à l’essence même du Néant à ne laisser venir à nous, tous ces trous, toutes ces failles, ces avens qui creusent les corps et les précipitent à trépas ? Et ici, il ne s’agit nullement d’un fondamental pessimisme ou d’une inclination à la noirceur entrenus par  quelque mal mystérieux. Nous ne faisons que traduire au plus près ce que la forme nous dicte au gré se son apparaître qui, déjà, n’est qu’un disparaître.

   Si nous visions cette œuvre à la manière d’une fable, alors la morale de l’histoire serait simplement celle-ci : toute altérité est pure invention de l’esprit, le tout-autre-que-soi n’est en définitive que notre ‘part manquante’, le creux qui s’est imprimé originellement en nous de cette moitié dont, jamais au grand jamais nous n’avons pu faire le deuil. Nous ne sommes des vivants qu’à l’être à demi. Si exister (‘eksister’) est sortir de soi en direction du monde, notre projet le plus secret serait uniquement un trajet de Soi à Soi, une plongée dans l’abysse de notre être propre qui porte pour l’éternité de notre vie les stigmates d’une brûlante incomplétude. Le voile dont l’Amour est la fragile dentelle consiste en ceci, à savoir que le simple terme de ‘noces’ dont nous pensons spontanément qu’il recèle toute source d’un possible bonheur, la réalité est bien plus verticale que ceci :

 

deux solitudes assemblées ne font pas un salut,

deux solitudes s’accroissent toujours de leur mutuelle tristesse.

 

   Nous sommes seuls à l’heure de notre Mort. Pourquoi ne le serions-nous à l’heure de notre Vie ? Quel prodige aurait donc métamorphosé notre essence ? Quelle soudaine braise surgirait donc des cendres ? L’androgynie a tracé en nous sa césure. Les bords de la plaie sont béants qui ne peuvent être recousus, sauf provisoirement, le temps d’une ambroisie, le temps d’un rapide acte d’amour.

 

‘Trois p’tits tours et puis s’en vont’ !

 

Partager cet article
Repost0
23 juin 2021 3 23 /06 /juin /2021 17:13
Une esthétique de la disparition

‘L'homme-cible’ (1914)

 Giorgio de Chirico

*

   C'est comme cela, parfois, nous sommes en polémique avec nous-mêmes. Comme si nous avions, soudain, à regarder ce qui n'est peut-être pas montrable. En-dessous de la ligne de flottaison. La coque est de bois ancien, couverte de patelles gluantes et nous ne savons gère comment parler à ces cônes de chair molle. Y aurait-il, sous la coquille striée, quelque mystère dont nous n'aurions pas pris la mesure ? Ou bien s'agirait-il de nos actions mauvaises, de nos pensées délétères ramassées en forme de bubons ? Car, c'est bien vrai, nous les Hommes, les Femmes de bonne volonté, parfois nous ne sommes pas à la hauteur, parfois nous nous dérobons, parfois nous sommes humains à demi et encore !

"La barbarie à visage humain", disait le Philosophe.

"Humain trop humain", disait l'Autre.

"Humain pas encore humain",

disait un Dernier, pensant que l'humanisme était, toujours, une voie à construire, une citadelle à édifier, un Radeau de la Méduse dont, jamais, on ne pouvait anticiper la majestueuse dérive sur les flots badigeonnés de vert de la Métaphysique. Et notre étrave ourlée de mousse et de lichens, est-elle la métaphore d'un destin condamné avant que d'arriver au port ?

  Mais combien ces images indigentes sont loin de rendre compte de la réalité ! Mais il faudrait alors parler du bitume qui calfate la moindre de nos fissures, de la poix encore fumante qui s'immisce entre nos planches jointives. La poix, le bitume, comme autant de plaies vives, d'irrésolus enfantements de l'âme, d'éternelles perditions, de reniements sourds. Mais, aura-t-on, un jour, la force de se saisir d'un galet rond et compact et de le projeter dans le phare étroit qui nous fait nous diriger vers le fanal parmi les contractions blanches de la brume ? Car notre lucidité s'étiole, notre conscience pareille au lumignon dans le cachot, vacille, notre esprit se réfugie dans l'antre étroit d'une braise verte : à peine le souffle faiblement levé de la luciole. Et, pourtant nous nous contentons de ceci qui nous atterre, et pourtant nous godillons au milieu des flaques putrides, et pourtant nos bras étiques tiennent la barre avec l'audace d'un Capitaine fier de son embarcation. Ou presque, car nous sentons bien le naufrage proche, la quille grasse retournée dans une mare d'huile, pareillement à notre propre échouage sur les rives étroites de la finitude.

  Mais on relève la visière en carton de sa casquette, mais on visse sa lunette de laiton au bout de son œil de poulpe et, que voit-on ? Mais on ne voit rien, si ce n'est sa propre effigie de cuir bouilli identique aux ombres chinoises et une vague brume dressée dans le noroît. Des formes, pourtant. On dirait une citadelle et des hommes placés en sentinelles. On dirait une vie emprisonnée dans un aquarium vert, un bocal de verre à la densité de plomb.  Ce sont peut-être des revenants, peut-être des rescapés d'un bien étrange au-delà qui nous hèlent afin que nous entendions leurs suppliques. Mais ils ne semblent pas avoir de bouches, ou alors ce ne sont qu'orifices béants pareils à la gueule des poissons, quelque baudroie abyssale cherchant à nous entraîner par le fond.

  Alors nous appelons mais nos cris sont devenus à peine plus conséquents que gonflements de bulles au-dessus des tourbières. Alors nous nous essayons aux déplacements mais nos jambes sont laineuses, effilochées, pareilles aux lianes. Alors nous prions mais nos mains sont trop éplorées pour pouvoir se recueillir dans un même geste de piété. Alors nous gémissons mais PERSONNE n'est là pour nous entendre. Un instant, à la vue de ces silhouettes perdues dans le brouillard, nous avions cru à quelque Farghestan sur le rivage duquel nous aurions pu jeter l'ancre. A condition, évidemment, d'éviter les projectiles de ce peuple étrange, sauvage sans doute, possiblement rompu à l'art de la guerre. Car, voyez-vous, même la sublime guerre possède son art ! Une esthétique de la disparition, si l'on peut prendre la liberté de s'exprimer ainsi.  Mais à côté de notre singulière désolation, la fureur des hommes du Rivage des Syrtes eût été une aimable palinodie, une sotie pour gueux égarés, une farce pour saltimbanques.

  Mais, c'est bien pire et nous n'y pouvons rien. Tout ce qui, jusqu'ici, nous a parlé en termes ombiliqués et en phrases occluses n'est qu'une piètre allégorie de notre errance sur les flaques de mercure qui gonflent sous les horizons. Nous sommes écartelés, un membre au septentrion, un autre en terre australe, un autre occidental, un autre enfin, oriental. Jamais de synthèse qui réunirait le tout en une harmonie vraisemblable. Cela nous le savons depuis au moins notre naissance et, malgré cela, nous continuons à nous accrocher à notre coquille de noix. Les battements sinistres de l'eau contre les flancs de la coque, les grincements des mâts, les déhanchements de la dunette sous les meutes des vagues, rien n'y fait et la cale est envahie d'eau que nous poursuivons notre route, en aveugles, comme si nous étions pris d'une cécité tenace, d'un tel engourdissement de l'esprit que ne persisteraient à l'horizon de notre conscience étroite que de sombres écumes, de pâles obstinations en quête d'elles-mêmes.

  Pareils à Apollinaire-le-trépané de Giorgio de Chirico, nous sombrons continuellement dans les flots glauques de l'absurde. Ceux-ci nous rappellent d'autres flots de notre enfance, lorsque, avec des camarades, les journées d'été au long cours, afin de tromper la langueur du temps, nous allions au moulin sur la rivière. Nous y actionnions une sorte de treuil afin de faire remonter la lourde plaque de fer qui retenait les eaux. Une cataracte de liquide lourd, sombre, aux reflets métalliques de cuivre éteint se mettait à bouillonner, emportant avec lui des poissons aux yeux globuleux, sans doute pris de cataracte. Cette image nous a toujours incliné à penser que le Néant avait cette couleur terrible, compassée, en quelque sorte innommable. Nous ne savions pas encore, dans la fleur de l'âge, que cette impression de basculer dans la chute sans moyen d'y pouvoir rien faire, plus tard nous la découvririons chez Camus, Sartre, Nietzsche. Nous vivions les premières atteintes du nihilisme par procuration. Sans doute cette introduction bien involontaire à un existentialisme abrupt nous orienta, très tôt, à faire de "La nausée" notre livre de chevet. Depuis, l'existentialisme - dont il est de bon ton de dire aujourd'hui qu'il est dépassé - n'a cessé de nous accompagner, nous aidant, souvent, à entretenir dans les moments inexacts, une juste rébellion.

  Cette belle œuvre de de Chirico en était le pendant violemment métaphysique. Elle contenait, en une économie de moyens, une palette étroite comme la tragédie peut l'être, dans une gamme chromatique à proprement parler ontologique - comment ne pas convoquer toutes les ressources de l'être lorsque celui-ci se cerne de si funestes projets ? - tout ce qui pouvait, déjà, chez un préadolescent, s'illustrer comme la figure de la disparition, de l'occultation de la mémoire, de la condamnation de l'essence de l'homme, à savoir le langage. Car si Guillaume Apollinaire payait de sa vie la folie meurtrière des hommes, en même temps que le Poète, c'était le Langage qui était mis en demeure de survivre, de réparer cette cicatrice faite à l'intelligence. Une double blessure, une double ignominie : celle du mépris de l'homme d'abord, celle de la relégation de la poésie à ce que, jamais elle ne saurait être, une cible dans laquelle précipiter la première mitraille.

  Mais, pour conclure la parole revient de droit au Poète Giuseppe Ungaretti qui écrivait dans "Innocence et mémoire", ces magnifiques phrases qui, bien évidemment, se passeront d'un long commentaire : "Le XIXe siècle, épuisé par son effort démesuré de mémoire (ici s’impose l’image du naufragé qui, sur le point d’être englouti, revoit toute sa vie en un éclair et, même athée, se recommande à Dieu), son illusion d’avoir embrassé le temps infini dissipée, s’est retrouvé devant le vide, avec le sentiment, puisque la Providence n’est pas une fable, que des ailes lui poussaient." (…) " L’horreur de l’éternité ne nous a pas été cachée. L’instinct seul régnait. La familiarité avec la mort était telle que le naufrage était sans fin. En réalité notre vie n’était plus rien qu’un objet. Le premier objet venu. "

  Ce, qu'évidemment la poésie ne saurait être. A moins qu'elle ne soit "l'objet par excellence" ! 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 16:33
Dans la rumeur de vous.

Photographie : Nadège Costa

Avril 2015

Tous droits réservés

*

   Dans la rumeur de vous

   C’est juste une lumière, l’aile d’un papillon, la visitation d’une soie et rien d’autre que vous ne se présente au monde. La nuit est à peine finie que le jour s’installe avec la paresse de l’aube. Tout dans la caresse, tout dans le retirement de soi. Croyez-vous donc que le temps pourrait s’inverser et nous reconduire aux premiers jours, aux premières rencontres ? Vous souvenez-vous, au moins, combien la brume était légère, les heures étales, pareilles à l’eau grise de la lagune ? Et ce fier campanile qui semblait ne se dresser qu’à fêter notre rencontre. Ce jour est si loin et c’est comme si, jamais, il n’avait été. La cendre envahit tout et l’horizon est une perdition, une fuite que jamais nul cercle ne referme.

   Dans la rumeur de vous

   Voici ce qui me reste et la vie demeure dans son insistance de glu. Mais comment donc saisir ce qui est rêve, cette aile translucide que l’air dissout et les doigts pleurent de leur soudaine vacuité ? De leur silence. C’est comme un vertige de se souvenir. C’est comme une plaie et les braises s’y abîment avec la densité d’un cri. Votre prénom, je ne l’ai même pas connu. Seulement un tourbillon au creux de l’oreille, des meutes de frissons, l’éclair d’un bas pointillé de blanc, un tapis frangé, une tenture faisant son clair-obscur sur la pente de la mémoire. Et pourtant les idées de vous sont si claires. Pareilles à la trajectoire parfaite de la flèche et la cible est trouée en plein cœur. Et la cible ne tient qu’à recevoir la prochaine pointe qui la déchirera. La laissera à demeure pour l’éternité.

   Dans la rumeur de vous

   Soudain il fait si froid dans le corridor des pensées. Le petit hôtel au bord du canal. L’escalier de pierre grise, les battements de l’eau. Et votre si légère vêture, à peine une buée, la stridulation d’un grillon. Mais pourquoi donc ceci a-t-il eu lieu qui n’aurait pu être que rêve ou bien fantaisie de l’imaginaire ? Qu’y avait-il d’urgent à habiter l’espace d’une étreinte cette fenêtre cernée d’étranges lueurs ? On entendait les noctambules, les claquements des escarpins sur le pavé. Nous avons vécu de ce rythme jusqu’à ce que la première clarté vienne vous ravir à moi. Vous êtes descendue fumer sur le quai de pierre. Vous étiez si peu vêtue mais à cette heure matinale, seuls les pigeons vous savaient démunie et fragile.

   Ce qui me reste, cette vision éphémère, ce bitume des bas sur le lisse de la peau, la perle de l’ombilic habitée d’ombre, la parenthèse d’une main sur la gorge nue, puis, soudain l’horizon, de vous, se dépeuple. On a démonté les gradins. Le spectacle est terminé. Les camelots et les bateleurs s’en vont dans un vol de libellule. Voyez-vous, je suis encore à cette fenêtre, les yeux fixés sur votre absence, rivés à la pierre insolente du quai. Elle est muette et je suis sourd au monde. Que votre ombre revienne. Seulement votre ombre. Je la retiendrai dans la geôle de mes bras. Oui, je la retiendrai et nous sombrerons, tous les deux dans l’oubli. Oui, dans l’oubli !

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
20 juin 2021 7 20 /06 /juin /2021 08:33
PASSAGES

Le pont japonais sur le bassin aux nymphéas à Giverny

Claude Monet

Source : Wikipédia

 

***

 

PASSAGES

Il faut trouver l’Unité

dans la Jonction des Deux,

il faut le Rassemblement

à partir de la Différence,

il faut l’Amour

à partir du Combat,

il faut à l’Ombre la Lumière,

à la Lumière l’Ombre.

 

Ici on a la Terre.

Ici on a le Ciel.

La Terre n’est rien sans le Ciel.

Le Ciel n’est rien sans la Terre.

Chacun en sa propre clôture.

Chacun en son propre secret.

 

Ce qu’il faut, c’est l’ajointent des Deux.

Ce qu’il faut, c’est Terre-Ciel,

Ciel-Terre.

C’est le trait d’union

qui est leur rassemblement,

c’est leur alliance

qui est Chant du Monde,

c’est leur voisinage

qui dit la mesure

de tout exister.

La Génitrice,

La Matrice originelle

se dispose à la puissance ouranienne.

Elle est ensemencée

et portée

à sa dimension germinatrice

 

Ce qu’il faut dire :

La Terre & le Ciel,

Le Ciel & la Terre.

C’est le &

Qui est l’opérateur

Du SENS

C’est le &

Qui accorde

Et

Assemble

 

C’est le & qui médiatise

et rapproche les principes

en le creuset des Affinités

 

Le & signifie

parce qu’il fait communiquer

les deux êtres

de la Terre

Et

du ciel,

Les versant l’un en l’autre,

en une manière d’Offrande.

 

La Terre est donatrice pour le Ciel.

Le Ciel est oblativité pour la Terre.

 

Jamais la Terre ne peut être sans le Ciel.

Jamais le Ciel ne peut être sans la Terre.

Entre Ciel et Terre,

une Parole.

Entre Terre et Ciel,

un Souffle unique.

Il est la prière des Mortels

en direction des Dieux

 

Les Mortels ne sont

que par le Passage,

Les Dieux ne sont

que par le Passage.

 

Passage est le chemin

par lequel tout se donne

eu égard à l’Entièreté

de Tout ce qui Est.

 

Passage est la Voie

d’un Mot à l’Autre,

d’une Présence à l’Autre,

d’une Forme à l’Autre

 

N’y aurait-il

le Passage

et le Monde serait vide,

et les Choses demeureraient

en leur bogue

sans possibilité aucune

d’en sortir.

 

Passage se dit en mode multiple.

Il faut s’en approcher.

 

PASSAGES

 des villes,

ils font communiquer

un Espace et un Autre,

un Temps et un Autre.

Il y a un avant du Passage

et un après du Passage.

La force du Passage

est d’accomplir l’Être

qui s’y engage

jusqu’à le sublimer.

L’être-après prend conscience

de ne plus être l’être-avant,

et ceci est particulier au Passage,

à sa forme propre qui est symbolique

du partage des Mondes.

Monde d’hier, en arrière de soi.

Monde de demain, en avant de soi.

Monde du présent qu’égrènent,

A la manière d’un sablier,

les dalles Noires

et

Blanches

du sol.

Le Sol est un damier

sur lequel se joue

le Destin des Hommes

 

PASSAGES,

Passages fabuleux.

Ils nous disent la faveur

extrême de notre temporalité.

Nous ne sommes ce que nous sommes

qu’à l’aune de cette Ouverture :

Avoir-été, être, devenir.

 

Ceci, nous n’en saisissons

nullement la fuyante texture,

nous en éprouvons seulement

l’irrépressible fuite.

Mais comment se rendre

le Temps perceptible ?

Il est si près-si-loin-de-nous,

en nous et ailleurs qui avance

et jamais ne fait halte

 

Le jour est le Jour.

La Nuit est la Nuit.

Comment sortir de cette aporie ?

Toute tautologie est renoncement,

ou bien alors signification ultime.

Mais nous sommes les Tard-Venus

et ne parvenons encore

qu’à l’aurore du sens

 

Le Jour n’est pas sans la Nuit.

La Nuit n’est pas sans le Jour.

La Nuit est immobile.

Le Jour est immobile.

Seuls sont mobiles

donc signifiants

leur entre-deux :

L’Aube divine

avant le grand déchirement

de la Lumière,

Le Crépuscule magique

avant le grand envahissement

du pli d’Ombre

 

Le Clair est toujours ce qui nous attire.

L’Obscur toujours ce qui nous repousse.

Cependant le Clair ne peut s’absenter de l’Obscur,

l’Obscur ne peut s’absenter du Clair

 

La chair du Clair

demande

la chair de l’Obscur.

Le Clair ne serait nullement le Clair

s’il ne naissait de l’Obscur.

L’Obscur ne serait nullement l’Obscur

s’il ne faisait saillie sur le Clair.

 

C’est pourquoi le Clair-Obscur

se donne en tant que nécessité.

Il est la sémantique qui se lève

de la fraternelle opposition des deux,

de leur joute amoureuse.

Il y a entrelacement du Clair et de L’Obscur.

L’Amour ne peut vivre sans l’Amour.

Chaque Amour a son nom :

Clair pour l’un,

Obscur pour l’autre

Mais les deux noms mis à part

ne peuvent parvenir au bout de leur être.

Il leur faut la puissance de la Copule

Le Clair EST l’Obscur,

L’Obscur EST le Clair.

Donation de l’Un en l’Autre,

Réception de l’Autre en l’Un.

 

PASSAGES

Seuil de la Maison

qui délimite,

qui dit hors de lui l’Etranger,

qui dit en lui le Familier.

Seuil qui abrite et se réserve.

Seuil qui appelle l’Ami,

le met en sécurité

près du Foyer.

Là, dans la demeure hestiologique

où tout rayonne à partir du Feu,

où la chaleur de l’intime

s’oppose

à la froidure du non-connu,

aux hiéroglyphes de l’Invisible.

Seuil, d’un côté le Jour.

Seuil, de l’autre l’Ombre

propice, accueillante,

l’Ombre qui ménage une place

pour l’habitat serein.

 

PASSAGES

Des deux côtés sont les rives,

au milieu est le Fleuve

de haute destinée.

D’un côté : un Peuple.

De l’autre côté : un autre Peuple.

Les langues diffèrent,

les dialectes partagent,

les us et coutumes séparent.

Les cultures, ici et là

sont pareilles à des champs semés

de graines singulières,

non miscibles.

Le Pont

unit, assemble

en un lieu identique

ce qui, par nature,

 s’éloigne l’un de l’autre.

Le Pont est l’Amitié.

Le Pont est le recueil en soi

du Proche et du Distant.

Le Pont est ce par quoi

les Peuples fraternisent,

les Langues s’unissent,

les Corps se rejoignent

bien au-delà des distinctions,

des lignes de faille,

des césures

 

PASSAGES

en la sublime Métamorphose.

Le Temps, le merveilleux Temps

s’y inscrit à même

son étonnant principe.

Je suis Moi qui deviens Autre,

et encore Autre,

et ainsi de suite

jusqu’à épuisement

des Formes.

En moi, le chant premier de la Larve.

En moi, le chant second de la Chrysalide.

En moi, le chant troisième de l’Imago.

En moi, du-dedans même de ma conscience

éprouvée telle une Chair,

se déploie la symphonie de la Vie.

Réalité polymorphe.

Réalité polyphonique.

Réalité poly-sensorielle.

Tout se dit en mode

de croissance.

Tout se dit en mode

d’effectuation de soi.

Temps à l’œuvre,

lequel me façonne.

Moi à l’œuvre,

en lequel le Temps

a semé le vent

de l’accord et du discord.

Chaque jour qui passe,

je m’accrois de ce qui vient.

Chaque jour qui passe,

je me déleste de ce qui chute

et fait son murmure

de fugue depuis les lointains.

Ainsi se dit l’étonnement

qui nous saisit à la jointure exacte

de la pluralité des mondes.

J’étais illisible

dans le germe initial,

à peine apparaissant

dans le motif second,

jaillissement soudain

dans la robe arc-en-ciel,

ailes éployées de Belle-Dame

ou de Robert-le-Diable.

Ainsi s’énonce,

dans l’infinie mobilité,

la façon d’être sur la Terre.

 

 

PASSAGES

D’abord il n’y a rien

que le Vide et le Néant.

D’abord je ne suis pas même

une étincelle

au fin fond de la galaxie.

Puis l’Eclair,

Le Tonnant,

L’Archétype Paternel

pareil à un Dieu

qui dicte sa Loi

et assure son Règne.

Et le recueil en la Féminine beauté,

en la Déesse sans qui rien ne serait

que perte et dévastation.

Assentiment au devoir de créer,

de poursuivre l’œuvre

de la Sublime Nature.

Je suis celui-qui-commence-à-être.

Je suis au tout début du Temps,

à l’orée de l’Espace.

Mon premier monde est doux,

chaud, liquide, enveloppant.

Puis l’Eclair, à nouveau.

Les cataractes

de lumière blanche.

Les nuées de sons

qui percutent la cochlée.

Les pluies de frissons

qui se lèvent sur la peau.

Les premiers mots font

leur bruissement si doux,

tellement signifiants.

Puis je reçois un Nom

qui m’installe parmi

le Peuple des Hommes.

Etant nommé, j’existe

en tant que singulier.

Etant nommé,

je nommerai à mon tour.

J’entrerai par la porte fastueuse

de l’immense Babel,

et ceci sera ma plus grande joie :

que le langage soit !

Passage d’un mot à l’autre,

d’une Pensée à l’autre,

d’une Méditation à l’autre,

d’une Prose à l’autre,

d’un Poème à l’autre.

 

Ainsi s’écrit,

sous la haute bannière

du Verbe déployé

d’un horizon à l’autre,

le lieu du terrestre passage.

Ainsi se trace,

dans la belle glaise humaine,

les Signes de notre Essence

 

PASSAGES

PASSAGES

PASSAGES

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
17 juin 2021 4 17 /06 /juin /2021 16:21
« Im Atelier ».

Œuvre : Barbara Kroll

***

   Au début, il n’y a rien. Le monde est vide. L’atelier n’existe pas. L’artiste est encore dans les limbes. Le ciel est vide, seulement traversé de grandes balafres blanches. Les blanches c’est le langage des hommes qui s’essaie à la profération mais, sur Terre, la mutité est grande qui scelle les destins et les reconduit à la nullité. Nul n’est pressé d’apparaître. Il y a tant de douceur à ne pas exister, à être une simple courbure au ciel des choses. A demeurer dans l’enceinte de peau. A ne pas faire effraction.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

  Au début rien. Une rumeur, parfois, qui s’estompe avant que de parvenir à être. Des traces. Infinitésimales. Une buée. La naissance de quelque chose. Le bourgeon replié sur son germe. Des gouttes qui scintillent sur la grande scène du Néant. On dirait que cela va venir. On dirait que cela s’étoile. Oui, des langues, oui des bouches. Oui des sexes. Qui se meuvent. Qui articulent. Qui jaillissent de l’antre primitif. Grande anémone aux infinis cils vibratiles. Qui disent le désir. Disent l’existence en sa plénitude. Si difficile de s’extraire de la poix, de la gangue de terre, de devenir étant au regard du monde. De donner naissance. Oui, naissance. Car, maintenant l’urgence. Oui, l’urgence de sortir de cette immense mer de la vacuité. De faire présence. D’agiter le sémaphore de ses mains, d’enduire les falaises du bitume du sens, de répandre les signes de l’humain. Ô pariétales perditions dans la nuit des grottes ! Ô sanguine ! Ô ocre ! O mains négatives plaquées sur la grande solitude des hommes ! Ô bison ! Ô pointe de flèche qui va clouer la peur à même l’instinct, dans la fourrure tachée de sang, dans la grande amygdale qui sécrète la mort. Alors on s’accouple. Alors on est animaux saisis d’angoisse et les vulves s’ouvrent afin que la semence fasse son office et remplisse le vide et comble la peur.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

   Après le début, après la grande prolifération des fourmis humaines, les premiers gestes oubliés. Les sèmes anticipateurs effacés. Anticipateurs de la verticalité à faire dresser, partout. Dans le menhir, la cathédrale, la pensée, le pieu du sexe et les femmes s’y empalent afin que quelque chose du passage perdure. Oui, la grande nuit s’achève. L’aube teinte de gris et bleu les margelles des puits. La grande peur ancestrale est bien dissimulée au creux du limbique, lovée dans les écailles du reptilien. C’est si loin. C’est si étouffé et les hommes ont oublié. Pas la bête, elle, qui sommeille et n’attend que de bondir. Là, dans l’ombre souveraine, là dans les interstices du sol, entre les murs de l’atelier. Oui, Présence est là. Présence est l’artiste. Celle dont le désir est de confondre la bête parmi les convulsions du monde. De la clouer dans la nullité blanche de la toile : Mise à mort afin que les hommes dorment et n’aient plus peur.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

   A la suite, il y a quelque chose. Quelques lignes de sanguine qui disent la certitude d’être de Présence. Une trace de corps, comme autrefois, dans la cendre de la grotte. Une à peine parution, une nervure levée contre l’angoisse. Assise, Présence. Assise et tendue, comme pour effacer l’éternel antagonisme, s’apprêter à danser, essaimer un rituel sur tous les subjectiles du monde. Sur les peaux rugueuses des hommes. Sur celles, infiniment accueillantes, des femmes. Inciser dans la chair de l’œuvre naissante la beauté et la gloire. Les stigmates sont là qui veillent dans l’ombre. Pourraient resurgir. Se lever et biffer ces silhouettes debout qui croient pouvoir s’exonérer de leur passé, solder la dette contractée depuis la nuit des temps, briller dans la lumière et demeurer, là, sur la proue hauturière et ne rien devoir à cela qui pourrait se produire comme, par exemple, l’effacement des âmes et le meurtre définitif de l’être.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

   Présence, soudain debout, sort de son esquisse, et son pinceau trace sur la grande toile blanche du jour les signes de l’art, les signes de la vie. Alors les hommes aux orbites de nuit n’ont plus peur. La lumière les habite comme la pluie tombe du ciel et, sur Terre, fleurissent les sublimes coraux qui font des océans un paradis. « Im Atelier » : « Dans l’atelier », c’est cela qui veut se dire, sortir de la sombre caverne et porter à l’humain les beautés de la blancheur, du silence. Toute parole ne naît que de cela - du dire en attente, du recueillement, de la longue patience enfin portée à son efflorescence -, afin que, jaillissant à l’infini, elle couvre les rumeurs ancestrales. Les premiers signes de l’homme étaient ces mêmes essais de se protéger d’un étourdissant bruit de fond. Prodige et ambiguïté de l’art qui, tout en ouvrant la lucidité, les yeux et les oreilles des hommes, les incline à la plus belle des surdi-mutité qui soit : coïncider avec son propre être !

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 14:56
Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

   Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

J’étais dans cette grande maison basque aux colombages de sang avec, sur la colline en face, la meute serrée des fougères et les touffes grises des moutons. Le ciel était si bas qui voilait les montagnes et l’herbe était phosphorescente avec, ici et là, des taches plus sombres. J’avais emporté ma boîte de couleurs et mes feuilles, mais rien ne s’imprimait dans l’évidence, simplement un fouillis coloré qui ne disait rien de l’instant présent. J’ai essayé de ruser, de tracer quelques lignes au fusain, de les user, d’évoquer avec quelques traits de graphite l’évanescence des choses. J’y parvenais si bien que rien ne figurait sauf l’absence et le vide. Certains jours il fallait se résoudre à ne pas exister. C’était douloureux de renoncer au langage des formes. Je crois plutôt que c’était elles, les formes, qui avaient renoncé à me visiter. Je suis sorti sur le balcon aux balustres ouvragés. J’ai fumé longuement, tâchant, par la pensée, de suivre les volutes d’air gris. Mais quel trajet faisait donc la création pour convoquer les muses ?

   Une fine bruine semait sa cendre sur les arbres et le vaste ciel océanique semblait, soudain, avoir étréci à la taille d’un péché véniel. La rue était envahie de longues traînées fuligineuses, les voitures étaient rares, les passants glissaient le long de leurs ombres avec l’air distrait de quelqu’un qui vient de commettre un larcin. Les corolles des parapluies, colorées pourtant, semblaient des épouvantails que les intempéries auraient ternies. Le deuil s’emparait des choses à mesure qu’elles paraissaient. Partout, sur les allées, dans les rues, était la désolation. Les arbres se dépouillaient de leurs feuilles et les bogues des marrons regardaient le ciel vide où couraient les nuées. Tout était dans la perte, le non-savoir. Le rouge et le bleu des maisons se diluaient dans l’air chargé de brume. Loin, là-bas, sur la côte, soufflait le vent en longues rafales, se dressaient les vagues de schiste, se perdaient les songes des poètes. Il y avait tellement à saisir qui glissait entre les doigts. Nuées de sable que même la pensée ne pouvait faire siennes. Aux terrasses battaient les parasols qu’un lien tentait de retenir. Parfois un chien perdu arpentait le trottoir avec la truffe au ras du sol, les oreilles hurlant à la mort. On aurait dit qu’il pressentait quelque tragédie. Ou bien la perte était pour bientôt qui dissoudrait jusqu’aux nervures des feuilles.

   Longtemps j’ai marché au hasard des rues, n’apercevant guère ce qui s’y inscrivait de la vie des hommes. La mienne, dans cette étonnante léthargie, suffisait à occuper le haut du pavé. Fallait-il que je sois soucieux pour n’observer que les remous de mon âme alors que la ville était belle dans son linceul de pluie ! J’ai longé un antique lavoir où, depuis longtemps, ne résonnait plus le battoir de bois qui usait le linge. Une rue d’escaliers descendait vers la vallée, bordée d’un caniveau qui dégorgeait et cascadait avec un bruit de ruisseau. Plus haut, dans le ciel perdu, quelques palmiers faisaient bouger leurs lames. J’entendais la Nive clapoter parmi les dalles de rochers. Je me souvenais d’autres automnes, radieux, lumineux avec la coupole du ciel incendiée et les feuilles des érables telles des torches. Plusieurs fois je m’étais assis sur la roche, regard tourné vers l’estuaire, vers l’océan où voguent les coques blanches des navires. Vers Bayonne la belle et ses quais aux hautes maisons ouvertes sur l’Adour. Mais Bayonne existait-elle encore ? Quels navires cinglaient vers quelles étranges destinations ? J’ai remonté la rue en pente, dépassé par de rares voitures aux passagers anonymes. Bientôt le Parc des Thermes, ses massifs, ses gloriettes, ses allées de tuileaux architecturés, sa chapelle aux ferrures ouvragées. La pluie, le gris, allaient si bien à cette ambiance Belle Epoque, au charme désuet et un rien prétentieux de la ville d’eau. Oui, d’eau.

   Le Pavillon Bleu m’attendait avec ses tuiles vernissées couleur pervenche, sa rotonde blanche, sa forêt de palmiers comme une oasis. Je suis entré. La grande salle était vide. Une musique discrète planait avec la discrétion d’un vol de libellule. Je me suis assis sur un fauteuil de rotin, face à la Nive. Sur les tables de bois brut couraient des longères basques rayées de bleu et de blanc. Un serveur vêtu de noir est venu prendre ma commande. La pluie tombait sans discontinuer, pareille à un voile, à une vitre qui serait venue du ciel à la rencontre de la terre. Le thé était chaud, légèrement parfumé à la bergamote. Un gâteau du pays, doré comme du miel, l’accompagnait. J’étais bien, là, au creux de mes pensées. J’ai sorti de ma poche un crayon et un carnet de croquis. J’ai dessiné. Les traits se posaient dans une manière d’évidence sur la surface blanche. Parfois, entre deux bouchées, j’estompais du doigt les hachures ou bien quelque volute qui me paraissait trop affirmée. Le garçon est venu m’apporter la note. Je le voyais, intrigué, essayant de deviner au-dessus de mon épaule l’objet de ma passion. Gêné mais heureux il a longuement observé l’évolution de mon œuvre. Puis il a paru confus : « Mais, il n’y a rien, sur votre feuille ! »

   J’ai fait mine de ne pas comprendre, j’ai bu ma dernière gorgée de thé, ai réglé ma note. La pluie, dehors, avait cessé. De grands lambeaux de toile grise s’effilochaient devant les bâtiments des soins. Sur les balcons, quelques personnes bavardaient. Parfois des éclats de rire. Je suis passé devant le kiosque à musique. Il y avait, dans l’air, comme une saveur nouvelle, la dernière lueur avant que le soleil ne s’efface. J’ai poussé la porte de la maison. J’ai jeté mon carnet sur le bureau. La nature respirait après ce déluge. Les arbres étiraient leurs branches à la manière d’ombres chinoises sur un fond parme. Subitement je me sentais heureux, envahi d’une plénitude dont je connaissais la cause mais différais le moment de sa révélation. Il y a des instants dont la valeur est, essentiellement, de durer. Ils ressemblent alors à une éternité. Dans le réfrigérateur dormait une bouteille d’Irouléguy. Le vin blanc était presque doré derrière son verre teinté. J’ai bu, à petite gorgées cette manière de nectar des dieux. La boisson collait au palais avec une belle ardeur. Je me suis assis sur le balcon face aux montagnes. Elles étaient maintenant dans une belle lumière pareille à la croûte de pain avec une frange légèrement plus claire à la limite du ciel. J’ai allumé une cigarette. La fumée montait droit dans la fraîcheur qui gagnait. J’ai feuilleté les pages de mon carnet de croquis. C’était écume et blancheur virginale. Observant des oiseaux décrivant dans le ciel leurs frêles arabesques, j’ai esquissé un franc sourire. Jamais je n’avais dessiné l’absence avec une telle maîtrise ! Jamais.

   Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

Partager cet article
Repost0
15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 07:54
Infinie polysémie de l’image

"Entrée en matière"

Lugano 2015

© Dupertuis

***

 Prenant acte de l’image, nous sommes immédiatement auprès d’elle, au lieu même de sa signification la plus pertinente. Certes le cadrage est resserré qui ne nous propose que ce fragment de trottoir, cette volée de marches, la silhouette d’ombre de cet homme. Sans doute n’est-il pas étonnant que nous portions notre regard sur la forme humaine, rien qu’humaine. Visuellement, nous ne pouvons guère avoir d’hésitation, d’autant plus que la ligne de partage entre ombre et lumière conduit notre attention sue ce point focal : cet Existant en son être même. Mais nous voudrions écarter toute tentation de croire que le choix de notre conscience ne se dirigerait sur cet Elu qu’au simple motif d’une logique des formes. Nous voudrions dire ici, combien la figure de l’anthropos est incontournable, gravée qu’elle est au creux de notre psyché, cette dernière s’abreuvant à la source vive des archétypes, aux images primordiales qui nous hantent, sans doute depuis l’immémorial du temps, force qui, sans nul doute, forait son abyssale présence dans le cerveau en devenir de l’homo sapiens sapiens.

   L’illustration ci-dessous, de l’oeuvre du peintre chinois Shitao, « Cascade sur le mont Lu », souhaiterait en faire la démonstration. Cette peinture tout en légèreté, en délicatesse, qui chuchote à demi-mots nous fascine certes au gré de sa parfaite esthétique. Nous admirons la touche filigranée du pinceau, nous accrochons notre vision au surgissement de ces hautes roches, à la cascade blanche qui s’en écoule, à ces autres éperons rocheux qui semblent constituer une concrétion minérale soudaine, nous nous immergeons en quelque manière dans l’eau écumante qui s’écoule entre les rives du cours d’eau, nous sommes comme happés par l’apparition de ces arbres magiques, ils ressemblent à des bonsaïs que la nature elle-même aurait façonnés pour nous les rendre plus perceptibles en même temps que plus précieux.

 

 

Infinie polysémie de l’image

Cascade sur le mont Lu

Shitao

Source : Wikipédia

***

   Mais, à l’évidence, ce qui devient infiniment visible, ce sont ces présences humaines, simples formes en méditation, uniques émergences d’une conscience à l’œuvre face au mystère du monde. Certes le titre ‘Cascade sur le mont Lu’ pourrait nous égarer, à la simple considération qu’il nomme la cascade, non l’homme qui y destine son regard. Certes, mais la conception chinoise de l’homme doit ici retenir notre attention. Ecoutons François Cheng dans son essai ‘Vide et plein’ :

   « Dans ce contexte [de la peinture paysagiste chinoise], peindre la Montagne et l’Eau, c’est faire le portrait de l’homme, non pas tant son portrait physique (…), mais plus encore celui de son esprit : son rythme, sa démarche, ses tourments, ses contradictions, ses frayeurs, sa joie paisible ou exubérante, ses désirs secrets, son rêve d’infini, etc. Ainsi la Montagne et l’Eau ne doivent pas être prises pour de simples termes de comparaison ou de pures métaphores ; elles incarnent les lois fondamentales de l’univers macrocosmique qui entretient des liens organiques avec le microcosme qu’est l’Homme. »

Infinie polysémie de l’image

   Entre la présence signalée par la belle photographie de Marcel Dupertuis et le lavis de Shitao, il n’y a nulle différence. Les deux représentations, leurs styles fussent-ils éloignés, ne vivent que d’un unique envoûtement, d’un identique enchantement : le jaillissement de l’existence humaine en sa plus effective nécessité. Oui, ‘nécessité’ car nous ne saurions envisager, sans sombrer dans un cruel nihilisme, le visage de la terre où ne figurerait plus aucune postérité des figures tutélaires d’Adam et Eve. Concevoir la vie hors l’homme, la femme, ne constitue que la trame d’une inconcevable aporie. C’est bien notre conscience humaine qui donne acte au monde, le dispose de telle ou de telle manière, lui affecte signification, lui attribue projet, le pose comme un vis-à-vis, une altérité qui est, en quelque sorte, le complément de notre ‘partie manquante’. Aussi bien le monde serait désert sans l’homme, aussi bien l’homme serait dépossédé de soi sans le monde. Il y a là une exigence première, une condition de possibilité originaire dont nul ne saurait faire l’économie. Et il s’agit bien d’un bonheur qu’il en soit ainsi.

   Mais revenons à ‘Entrée en matière’ puisque son titre est celui-ci. ‘Entrée’ : l’Existant entre en effet dans l’image tout comme l’être venant du néant qu’il transcende effectue sa venue au monde. Retenons ici le concept d’existence selon Heidegger : ‘ek-sister’, sortie de soi en direction du monde où il s’agira d’exister authentiquement. ‘En matière’ : bien évidemment, se hisser du néant revient à se doter d’une forme, à s’investir dans une matière, et ici nous pouvons rejoindre l’intuition hégélienne de l’Esprit faisant écho et trouvant l’essentiel de sa ressource dans son appropriation d’une substance mondaine. Mais, à présent, il nous faut entrer dans le concret de l’image et tâcher d’y discerner les lignes de force qui s’y dessinent comme ses racines essentielles. Si cette image nous parle fort et nous invite à en déceler les attendus, c’est bien parce que quelque chose s’y dissimule qui fouette notre curiosité. Analytiquement sa formulation est des plus simples, ce qui, entre parenthèses, n’est pas son moindre mérite, aussi bien sur le plan esthétique que sur celui des concepts sous-jacents qui en soutiennent la forme.

   D’un côté la lumière, de l’autre côté l’ombre, mais surtout, d’un côté cet escalier, cette chose muette, reposant en son essence éternelle, immuable, opaque ; de l’autre l’homme en son existence mobile, infiniment contingente, soumise au régime du facticiel. Il y a, dans cette rencontre des marches et de l’homme une tension qui s’instaure (entre essence et existence, entre intelligible et sensible, selon les formulations canoniques habituelles de la métaphysique) et c’est bien cette divergence qui, en même temps est de nature polémique, combat entre la vie et la mort, l’inerte et l’animé, toutes postures qui nous questionnent au plus vif de qui nous sommes. N’y aurait-il que la volée de marches, n’y aurait-il que l’homme et alors chacun en son être poursuivrait son chemin qui n’aurait nul souci de l’autre, à savoir de ce qui est étranger, de surcroît, et ne fait qu’animer en l’Existant le doute et l’angoisse quant à ce qui n’est pas lui. En quelque façon, ce qu’il s’agirait de savoir en son fond, le statut identitaire de l’intrus : s’agit-il d’abord de la Chose, s’agit-il d’abord du Passant ? Dès l’instant où deux ‘objets’ viennent en présence, se pose toujours la question de leur originarité, de leur utilité, de leur hiérarchie, de leur relation réciproque. Ceci se nomme : chercher le sens.

    Si nous faisons la thèse de l’empreinte incontournable et sans doute première de l’homme sur toute autre forme de manifestation, nous n’inventons rien, nous ne faisons que répéter un thème qui a toujours hanté la conscience humaine. Songeons à la citation de Protagoras : « L’homme est la mesure de toute chose ». Certes cette assertion de sophiste est critiquable au motif qu’elle place le sujet connaissant face au problème de la vérité, vérité qu’elle attribue aux seules ressources humaines. Or il faut bien faire l’hypothèse qu’il y a aussi une vérité de l’Autre que soi, de la Nature, que la subjectivité limite singulièrement l’approche de l’authenticité des choses. Mais si cette remarque est logique et de bon sens, loin s’en faut qu’elle fasse l’unanimité, chacun, en son for intérieur, prétendant posséder, sinon l’entièreté de la vérité, du moins une partie non négligeable puisque ne font sens auprès  de soi que les intuitions qui s’y forment et y trouvent leur propre terreau. Ce qui importe pour l’homme : l’absolu d’une méditation métaphysique ou bien les impressions qui se lèvent des réalités quotidiennes ?

   Sans doute, dans l’esprit commun, l’image de l’homme est-elle le plus souvent confondue, sinon avec sa propre image, du moins avec celle qui nous est familière, que nous croisons dans notre rue, au cours d’une promenade, dont nous avons intégré en nous les phénomènes les plus évidents qu’elle nous adresse et qui, une fois encore, sont plus d’hâtives perceptions que des cogitations au long cours. Emboîtant le pas à Diogène, nous saisissant de sa lampe, la brandissant devant les visages des passants rencontrés au hasard, lançant aux quatre vents la formule célèbre « je cherche un homme », cette dernière serait-elle en quête de l’impératif philosophique se destinant à trouver ‘un homme vrai, bon et sage’ tel que défini par les penseurs de la Grèce antique ou bien ne s’agirait-il que de découvrir des ‘voyageurs de l’impériale’ que nous aurions hissés jusqu’à nous afin que, partageant nos sorts en commun, le périple existentiel se fît sans trop de dommages, tirant alors de cette fraternité une joie bénéfique au repos de nos âmes ?

   L’homme est toujours en quête de l’homme pour des raisons dont il ne pourrait toujours assurer qu’elles sont ouvertes, généreuses, centrées sur la notion du bien commun. C’est ainsi, parfois la notion de confort prime celle de morale et d’attention à l’Autre en son inaliénable identité. Manifestation de l’instinct grégaire, le mouton s’abrite au sein du troupeau, laine contre laine. En connaît-il le motif ? L’envie de se rapprocher du congénère ? Son désir de s’abriter ? De donner de l’aide ? De vivre simplement sans ‘autre forme de procès’ ? D’en tirer d’immédiats profits ? Toutes ces questions sont celles qui dressent le lit de l’éthique dont, nous tous, devrions éprouver continuellement la nécessité de nous y consacrer, bien autrement que d’une manière distraite. Mais le rythme temporo-existentiel est si vif, mais les désirs exaucés si vite qu’imaginés et nous avançons en direction de notre destin sans même prendre la peine de nous retourner sur le chemin accompli. ‘Se retourner’ ? : interroger le passé, lequel recèle l’empreinte de nos actes, c’est-à-dire la valeur que nous leur avons attribuée au titre de nos exigences morales, de notre façon d’habiter adéquatement la terre. Mais ceci est un fleuve au long cours, le suivre reviendrait à bâtir une thèse et nous souhaitons considérer, en une première visée, l’homme en son image, cerné de ses seuls contours  formels.

   Vision humaniste du monde

Cette image est, à l’évidence, à inscrire dans le trajet de la ‘photographie humaniste’, celle développée par quelques grands noms tels ceux d’Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Willy Ronis. Mais, sur ce sujet, reprenons l’article synthétique délivré par Wikipédia :

   « Les quartiers populaires de Paris et sa proche banlieue sont le cadre privilégié de la photographie humaniste. Les photographes y captent le quotidien des Parisiens dans leur travail aussi bien que leurs loisirs. Pour les photographes humanistes, l'environnement du sujet a autant d'importance que le sujet lui-même ; ce dernier est donc souvent photographié dans son cadre de vie intime ou en public. Certains lieux comme la rue ou le bistrot sont particulièrement exploités parce qu'ils sont des espaces de liberté et de convivialité. Selon Nori, les thèmes principaux de ce réalisme poétique sont la flânerie dans la grande ville, le goût pour les rues pavées, les personnages typés, l'idéalisation des bas-fonds et la quête des instants de grâce. »

   Si nous lisons correctement ce qui vient d’être affirmé, alors nous n’aurons guère de doute quant à l’inspiration humaniste du beau travail de Marcel Dupertuis. Il s’agit bien d’une réalité quotidienne, le cadre dans lequel le sujet évolue est intentionnellement mis en scène, le personnage est ‘typé’, quant à l’instantané, il saisit un ‘instant de grâce’.

 

Infinie polysémie de l’image

   Maintenant, si nous mettons en relation les deux photographies ci-dessus, celle de Sabine Weis et celle de Marcel Dupertuis, les analogies ne peuvent que sauter aux yeux. Identique traitement en noir et blanc mettant en jeu des valeurs contrastées, environnement strictement limité à sa brève énonciation, teintes de gris qui médiatisent et unifient l’ensemble du champ visuel, personnages stylisés, simplement silhouettés, qui marchent en direction de leur étrange destin, ombres portées qui peuvent être reconnues en tant que leur part d’énigme. Seulement, s’arrêter à ces catégories formelles ne nous permet guère de percer le sens de ces images. A partir d’ici nous allons nous focaliser sur ‘entrée en matière’ et tâcher d’y voir ce qui, nécessairement crypté, se dissimule à notre vue, dont cependant nous souhaiterions connaître plus avant quelques lignes de fuite.

   ‘Entrée en matière’, combien cette nomination de l’image nous interpelle ! Si nous nous reportons au vocabulaire de la phénoménologie, ‘entrée’ fait signe en direction de ‘la clairière de l’être’, aussi à écouter ce mot quasiment magique, sommes-nous portés hors de nous en direction de l’Idée platonicienne, de l’Esprit hégélien, autrement dit nous connaissons l’éclair d’une brève transcendance. Bref, l’éclair, au motif que ce qu’une main nous offre (l’entrée), l’autre nous l’ôte (la matière) celle-ci nous reconduisant à notre immanence la plus confondante. Un instant nous avions espéré le Ciel, ses hauturières altitudes, ses dentelles d’écume, ses séraphiques présences et voici que le réel têtu sous les espèces d’une Terre refermée sur elle-même, occluse, nous cloue au motif indépassable de notre humaine condition.

   Cette image dit-elle bien ceci, l’irrémédiable, le piège, la quasi-impossibilité de pousser notre nature jusqu’à la pointe extrême de son être ? Bien entendu ceci est un ‘point de vue’, une thèse particulière, le résultat d’une simple intuition. Si se comprendre, c’est se comprendre dans le monde, le concret et non seulement le théorique, le fantasmé, l’idéalisé, alors nous n’avons guère d’autre alternative que d’écouter la voix de notre propre conscience. Dit-elle vrai ? Dit-elle faux ? Ou bien un mixte des deux ? Bien malin serait celui qui clôturerait le débat au terme d’une réponse figée, unilatérale, imprescriptible. Le contenu de toute image n’est jamais que le contenu de l’imaginaire que nous projetons en elle. De là la parenté, le voisinage de l’image et de l’imaginaire. L’une, l’image, n’est jamais sans l’autre, l’imaginaire.

   Inextricable pliure des mailles de l’interprétation. Dans le tissu qui en résulte, selon chaque conscience qui s’applique à en viser la forme, nulle unité, mille couleurs chatoyantes, mille textures qui ne sont que le reflet de ce que, toujours, nous projetons sur les phénomènes du réel qui viennent à nous. Tel sera sensible aux critères esthétiques, tel au jeu des lumières et des ombres, tel autre encore aux concepts sous-jacents qui se glissent sous toute apparition. Apercevoir l’homme dans le monde à partir d’une vision ‘humaniste’, c’est ne nullement partir d’un homme abstrait, universel en lequel aurait été déposé une vérité acquise une fois pour toutes. Le vivant, l’existant sont les lieux d’infinies variations.

   Qui voit en cette photographie l’empreinte du nihilisme, tel autre n’y trouvera que motif à satisfaction et source d’une pure joie. Si nous voulions demeurer hors la décision orientée d’une subjectivité, il faudrait décrire au plus près le contenu de l’image. Dire les marches régulières que rythme le jeu alterné de l’ombre et de la lumière, dire la géométrie parfaite des lignes et de la composition, dire l’avancée décidée de l’homme vers son destin, dire le grand pan d’ombre qui semble résulter d’une lumière zénithale. Mais voici que le simple mot ‘semble’ introduit le doute. Infinie polysémie de l’image que redouble l’infinie polysémie du langage. Il n’y a pas de pure compréhension, seulement le jeu ouvert des interprétations infinies. Nous ne pouvons nullement regarder une image et faire taire en nous les choix esthétiques, les formules langagières, les dessins infiniment multiples de la pensée. Telle est notre liberté qu’elle puise à la source intarissable de ce qui se dessine à l’intérieur de nous et rencontre un univers infini de signes. Profusion est liberté !

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 15:16
Perdue dans le miroir de soi.

Photographie : Katia Chausheva

***

   Tellement de choses à voir dans le creuset du jour, sous l'arborescence à peine visible de la lumière, dans les reflets blancs du vent. Et toujours ce ciel si bas, si près des hommes qu'il les recouvrait de sa taie d'ennui. Il y avait si peu d'espace et la conscience faisait son tintement de braise à l'abri des murs. L'horizon n'avait aucune ligne où reposer sa tremblante esquisse. Partout des meutes de brouillard, des cubes levés de tourbe, des arbres décharnés pliant leurs ramures dans le vide. Parfois, dans l'absence du jour, l'unique émergence d'un ilot au loin, derrière les tiges étiques des joncs. Un massif de plantes maigres, la silhouette de trois chevaux, le hasard de quelques pierres se hissant au-dessus de l'eau. C'était cela l'existence sur cette terre aux confins du monde. La laine grise des moutons derrière leurs enclos de branches, le vol de l'oiseau comme un long trait de plumes, le bruit de l'air dans l'élévation des cairns. Et presque pas de présence, presque pas d'hommes, sinon le soufflet d'un vieil accordéon faisant sa plainte dans la fumée d'une salle obscure, le cliquetis des verres, la rumeur de la bière et ses bulles éteintes. Le temps comme un écheveau déroulant ses fibres dans le rouet obséquieux des jours.

   La maison était basse, gris-blanc, au toit de d'herbe, dans laquelle tu avais trouvé abri. Un chemin de terre, quelques taches de clarté posées sur la poussière, la silhouette tremblante de deux collines, au loin, et le silence pareil à l'eau étale de la lagune. Ce miroir ancien, où donc l'avais-tu trouvé, toi la passante du rien, la recluse dans son linceul de peau ? C'était si étonnant de voir celle que tu étais - parfois ta porte demeurait entr'ouverte -, dans l'attitude du recueil, tête inclinée dans la perte de la mémoire, à moins que ce ne fût dans le doute d'exister. Quel souvenir te hantait donc ? A quelle feuillaison de tes fables intimes ton globe de chair était-il occupé ? Et ce haut dénudé de ton corps, était-il le signe d'une vérité à laquelle tu destinais ta quête ? Et cette indistincte lumière de l'ampoule voulait-elle s'approcher du clair-obscur d'une âme torturée ? A t'observer à la dérobée - parfois des gamins aux cheveux roux, aux visages tachés de son venaient se poster dans l'embrasure de tes volets -, à essayer de te cerner, ne risquait-on pas de se perdre soi-même ?

   Comment pouvais-tu demeurer ainsi, lovée en toi, alors que, tout autour, le ciel bougeait avec ses lourds nuages gris, que le fer des chevaux battait le pavé, les vagues s'enroulaient sur les galets avec des monceaux de gouttes blanches ? Des heures, ainsi, immobiles, à simplement te regarder, les hommes auraient pu rester dans le détachement du monde, dans la recherche de toi, levée comme l'énigme dans le froid du réel. Car tout semblait s'arrêter et demeurer dans ce vœu sédentaire, dans cette possible perdition aux limites de soi. C'est si fascinant de voir l'invisible, cette ligne sous les eaux et des flottements de glace bleue alors que tout s'agite alentour avec la force des passions. Mais, ici, les passions étaient de simples rumeurs géologiques, des glissements de terre brune dans les eaux sourdes des lacs, des accumulations de roches sous la poussée du vent. Cela, cette force minérale de la contrée, on la ressentait de l'intérieur, à la façon dont une lave fait avancer son fleuve lent, reptation sur le bord d'une parole. Proférer un langage audible, dialoguer sur les plaines lisses parmi l'agitation des herbes, héler celui, celle qui passaient dans les corridors de brume, combien ceci aurait été inconvenant, genre de mise à mort de cette méditation de neige qui recouvrait tout et ne laissait plus rien de vacant. Il fallait le retirement derrière les ogives d'un cloître, la presque disparition dans une cellule de pierre, la fuite longue parmi les racines des heures. Il n'y avait pas d'autre secret que ceci : respirer longuement face au miroir de l'eau, effleurer la pierre de ses doigts distraits, briser dans ses mains les mottes grasses de tourbe, lisser la crinière de vent du cheval, serrer dans ses poings la chope d'écume, demeurer dans la lumière grise, tresser les sons de l'accordéon dans l'antre de ses oreilles, guetter, au travers de la vitre dépolie, les nervures de l'être. Simplement ceci et, surtout, faire silence jusqu'à cette mutité qui était dans l'ordre des choses.

   Ici, il fallait apprendre à demeurer dans sa propre enceinte, à faire de ses pensées des manières de feux-follets inquiets, à étoiler son imaginaire de la pureté du cristal, à livrer sa mémoire à une immédiate réclusion dans les limbes du présent. Si le pays avait la longue réminiscence des pierres, les hommes étaient assignés à ne voir que l'instant présent, comme une flamme vacillante derrière son écran de verre. C'était si étroit, ce refuge de l'exister dans les mailles de la nécessité. L'on était constamment livrés à la démesure, au vent possible de la folie, aux meutes incessantes des lames d'air, au vertige de vivre. Il fallait s'amarrer à la certitude du sol, enfoncer le pieu de sa volonté dans la faille de la roche, s'agripper aux racines des bruyères, coller son anatomie à la plaine lisse de l'eau, à l'exactitude des glaces. C'était cela que tu étais venue dire à ce peuple égaré : l'urgence à s'immoler et disparaître dans les plis de la terre, à faire de son corps le lieu d'un sacrifice. Car l'on ne lutte ni contre le vent, ni contre l'eau pas plus qu'on ne se dresse contre soi. Soi, on ne l'est qu'à se hisser du sol et à élever dans l'espace son menhir de chair. Et à le maintenir comme l'effigie la plus haute. Cela, cette empreinte du paysage faisant sa flamme à l'encontre du ciel, c'était la raison de ta présence parmi nous. Afin que ce génie du lieu nous pénétrant nous pussions demeurer et habiter. Au revers de ta maison blanche, sur le mur teinté de chaux, les quatre lettres de la quadrature qui te fixaient parmi la cohorte des existants :

Perdue dans le miroir de soi.

   Il n'y avait pas d'autre continent où habiter que cette demeure étroite du temps, que cette féérie de brume de l'espace. Nos corps le savaient mais nos esprits l'avaient oublié, alors que nos âmes flottaient infiniment à la recherche de ce qui nous ressourcerait. Nous étions enfin parvenus au foyer de ce qui nous hantait depuis notre lointaine enfance. Nous pouvions faire halte ! Pour toujours.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher