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27 février 2022 7 27 /02 /février /2022 10:29
Celle lumière blanche

Edward Hopper, Rooms by the sea, 1951

Kazoart Blog

 

***

 

Cette lumière blanche,

cette blancheur

qui vient de si loin !

Aujourd’hui : il n’y a plus

d’aujourd’hui,

le temps s’est absenté.

Absenté de lui-même.

Moins d’épaisseur qu’un trait,

moins de présence

que le point sur la page.

Le point final qui clôture tout

et renvoie chaque chose au néant.

D’où vient-elle cette lumière ?

Du ciel ?

De la terre ?

De l’eau au loin

qui bat dans le bleu ?

Du-dedans de qui-je-suis,

pourtant il y a tant de noir,

tant d’obscur en arrière

 de la barbacane du front

Un vaste chaudron noir

habité de la suie du non-sens.

 Le dehors est le dehors,

je suis le dedans,

je suis le néant qu’habite

une parole vide.

Monacale est ma cellule.

Verticale ma solitude.

Cependant je ne souhaite

nulle agora parcourue

de l’aquilon des mots.

Ils percutent, ils entaillent,

 ils rebondissent

de bouche en bouche

 et regagnent leur tanière,

tachés de la malédiction

du monde.

 

Dehors la chambre,

l’eau bat doucement,

 reflet des abysses,

dans ses plis les entailles

et l’insignifiance de l’heure,

le jour est long à se traîner,

il tient, en ses étiques mains,

la lourde affliction des Vivants.

Des Vivants qui longent l’abîme,

ne le savent pas,

le redoutent seulement

et c’est leur foncière errance

qui les destine

aux pires maux qui soient.

Ce rectangle de lumière.

Ce surgissement de la vérité

tout contre le globe vitreux

de mes yeux.

La vérité ils ne la savent pas,

la devinent,

ici dans la belle toile,

là dans la forme accomplie de l’art.

Dans la haute esquisse humaine,

 parfois, rarement,

ils la croisent,

en longent l’abrupt parapet.

Vérité est comme Nature,

aime à se cacher.

 Héraclite a raison et nul ne l’écoute.

Mais pourquoi écouter un Sage ?

Il y a tant de jouissance immédiate

dans le vice

et la vertu est si abstraite,

tellement loin de soi

 

Le ciel est partagé

en deux parties égales.

Le haut est clair,

presque translucide,

il attire, magnétise

mais rejette en même temps.

Il exige tellement d’attention,

il veut à l’excès

de hautes pensées.

 La moitié inverse

est le ciel de la mer.

Des flots pareils à des mots

de beauté et de béatitude.

 L’eau est mystère,

elle m’attire

et me repousse,

 Mère bienveillante

en même temps

que refermée

sur sa sourde densité.

Fenêtre, battants ouverts

 par où pénètre la jonglerie

assourdie du monde.

Des cris au loin.

De plaisir.

De jouissance.

De douleur.

Des cris langage du corps,

lexique de l’âme.

Des cris, ils disent

l’immense souffrance

des hommes.

Ils disent l’aporie

de la guerre.

Ils disent la dague urticante

de la laideur.

 Partout est la révolte

d’être homme.

En soi, dans le pli de sa peau.

Hors de soi dans la sombre

éructation du réel.

 

La lumière a posé

sa boîte oblongue

sur le parquet ciré.

Catafalque de clarté qui mêle,

 en une seule et même image,

le désir de vivre,

l’attente de mourir.

 Seule La Mort nous sauve

de la Mort.

Elle nous ôte nos chaînes,

elle nous pousse, tête devant,

dans la gueule ouverte

et bienfaisante du néant.

Ô joie immense

du retour aux sources.

Ô sublime satisfaction

de rejoindre

la margelle primitive,

de libérer l’eau de sa fontanelle,

de la mêler aux eaux primordiales,

de devenir simple fluide

parmi l’écoulement infini

de l’univers.

 

Au-dessus de la lumière

le mur est gris.

Gris-bleu qui reflète

la mer du ciel ;

le ciel de la mer.

Qui reflète l’eau de mes yeux

où roulent les larmes

de l’humaine condition.

 Pourquoi cette folie des hommes,

cette folie arbustive qui croît

à la mesure de sa propre déraison ?

Ecoutez le bruit de la tyrannie.

Ecoutez le bruit de la mitraille,

 il dit la démence depuis

longtemps accumulée,

elle déborde de soi,

elle fait ses hoquets,

ses convulsions,

elle lance en toutes directions

les boulets de la haine.

Criez de toutes vos forces

depuis la soie de vos fenêtres,

 hurlez depuis le confort douillet

de vos chambres

 et que le monde s’apaise enfin

 à la hauteur de votre sédition

Jamais le monde n’est en paix.

Toujours un Tyran se lève

à l’Est, à l’Ouest

qui veut humilier

l’être humain,

 le plier sous le fer

de ses bottes de cuir.

Milices, factions, phalanges,

images du délire, de la frénésie,

 de la passion qui se retourne

contre elle-même

et décime tout ce qui passe

là-devant qui voudrait exister

selon son propre bonheur.

 

La lumière est blanche qui jaunit,

qui dit la haute présence du soleil,

sa brûlure bientôt

sur la plaine fragile

des épidermes.

 Déjà la vérité décroît

dans le jour qui monte.

Déjà le mensonge habille

les lèvres,

 les ourle de mauve,

cette couleur des abysses.

Les yeux ont du mal

 à soutenir l’épreuve du feu.

Ils cillent, ils clignotent,

la porcelaine de la sclérotique se fend,

des résilles sourdes tombent

du double mystère des yeux.

 

Deux pièces en enfilade.

Une première avec

 le rectangle de clarté.

Une seconde en abyme

 avec un angle de clarté

plus étroit.

Un tableau au mur,

 on ne voit que son angle gauche.

Qu’a-t-il à dissimuler ?

Une guerre, un viol,

une exaction, un pogrom,

une Shoah ?

Un sofa rouge

couleur de sang éteint.

Le flanc d’une commode

de bois foncé.

Rien dans la pièce

que ces meubles

qui dialoguent

en silence.

 Métaphore,

faucille du temps

qui moissonne tout.

Où sont-ils les humains ?

Habitent-ils quelque part ?

Ou bien la Terre est-elle déserte,

envahie de hautes herbes

et des touffes vert-de-gris

des lichens ?

Cette lumière blanche.

Elle meurt en moi.

Je meurs en elle.

Cette lumière !

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25 février 2022 5 25 /02 /février /2022 08:51
Le peu et le presque rien

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Le peu et le presque rien,

il faut les dire en murmures,

 juste du bout des lèvres.

Il faut se retirer de soi

 jusqu’à l’absence.

Il ne faut sentir

ni son corps,

ni son âme.

Il faut rester

tout au bord

d’une vision.

La lumière n’est encore

nullement venue.

Elle est un bourgeonnement,

une poudre,

un nectar.

Elle est une question.

 Elle est une énigme.

 

 Le peu et le presque rien,

toujours nous en cherchons

la trace

mais ne le savons pas.

Cela fait son bruit

de douce crécelle,

quelque part

sur la faïence du jour,

Cela vient sur

des « pas de colombe »

dans le rameau de l’heure.

Soi, le Soi si glorieux

 est en sommeil.

On est juste sa peau,

 une toile tendue

sur l’immense mystère du monde.

C’est comme si l’on n’était plus

que vibration intime,

étincelle sous la cendre,

faîtière de plomb

dans la suie vacante du ciel.

 

Nulle clarté et les choses

n’ont de forme

que leur propre silence.

On est seul

sous la chute immobile

des secondes.

On est seul au désert,

 dans la vastitude des dunes.

On pourrait être aussi bien

statue de sel,

rose des sables,

 pointe de flèche

parmi la mémoire éteinte

des hommes.

 

On diffère si peu de soi,

léger hiéroglyphe

 perdu dans la mare chiffrée

d’un palimpseste.

Le peu, cet horizon sans horizon.

 Le peu, la fuite de l’Aimée,

un sillage qui meurt,

un texte qui se clôt.

Le peu c’est la brume

que sème toute mélancolie.

Le peu, un signe d’encre

sur le blanc de la page.

Le peu, le trait noir

d’une hirondelle.

 Le rien, une note

sur le journal intime.

 Le rien, une ligne de fusain

se perd

dans la trame du papier.

 Le rien, un souvenir s’évanouit

dans le passé.

 

Le temps est arrêté

qui nous précède

et nous attend.

Nous sommes en retard

 sur notre propre effigie.

Une manière d’exil nous saisit

qui nous prive soudain du natal.

Nous sommes sans racine

et nous cherchons

le fin et précieux rhizome,

 il nous rattachera

à l’invisible des choses,

 à leur langage muet.

 

Devant nous,

l’espace se creuse,

il demande

 sa propre fécondation.

Ce réel, là-devant,

tellement teinté d’onirisme,

est-ce nous qui l’hallucinons ?

Est-ce lui qui se manifeste

dans la pure évidence ?

Il y a tant de prétextes

à s’égarer soi-même,

 à ne plus saisir

ses propres limites,

à peut-être disparaître

dans le premier abysse venu.

 A la fois, nous voulons

 le tout du paraître,

l’événement et le peu,

cette fuite à jamais,

 et le rien, ce néant qui s’ourle

des franges de la pure beauté.

Car il y a une sorte d’ivresse

à frôler le néant,

à se draper dans son vaste

suaire blanc.

 

 Épiphanie du soi

à même sa biffure.

Oui, combien il serait heureux

d’être et de n’être point,

de jouer avec les mailles

de l’existence,

 d’en détisser les fils,

d’en connaître le secret.

Bientôt le jour se lèvera.

Les hommes dans la stupeur,

le monde dans sa torpeur.

Nul poème ne sera

encore proféré.

Le rien de la nuit

offrira le peu du jour.

 Du rien du rêve

se lèveront

les premières étreintes,

l’amour fera son bruit de râpe

 sur la margelle vive des secondes.

L’irréversible du temps scandera,

sur la grande horloge existentielle,

 les irrévocables décisions

 du Destin.

Avant que le jour ne bascule

dans l’irrémissible,

dans l’aporétique gel

du quotidien,

dans le non-sens

 d’hasardeuses allées et venues

 – bien plutôt des égarements,

des pertes –

il faudra se résoudre

 à vivre dans le phénomène inapparent

qui est don plutôt que privation.

 

 

Voir le gris de l’eau grise.

Et demeurer le long

de ce fragile témoignage.

Voir le rameau à peine levé,

nervure de lumière,

chant discret de l’oiseau.

 Et demeurer sur cette nervure,

 elle est écho de notre ligne de vie,

elle est douceur de céladon,

une trop vive clarté

pourrait le briser.

Voir ces branches

de peu et de presque rien,

 leur sourde présence,

 leur appel à venir à nous,

 à nous émouvoir,

à nous situer

au plein de notre être.

Le peu et le presque rien,

il faut les laisser

à leur pauvreté native,

à leur manifeste indigence,

 à leur complet dénuement.

C’est bien parce que

le peu est peu,

le rien est rien

qu’ils nous atteignent si fort

dans notre enceinte de chair.

C’est du peu et du rien

que surgissent

 les premiers mots.

C’est du peu et du rien

que s’avivent

les feux de la joie.

C’est du peu et du rien

que nous venons,

que nous disparaissons

à chaque souffle,

à chaque battement

de sang,

 à chaque oscillation

de l’amour.

 

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23 février 2022 3 23 /02 /février /2022 10:16
Carl André : l’Art et le Réel

« La Voie Est et Sud » - 1975

3 blocs de cèdre rouge de l'Ouest,

2 horizontaux pointant respectivement

vers l'est et le sud,

adjacents à la base de 1 vertical

artnet

***

   L’art de Carl André est déroutant à plus d’un titre. Un rapide survol de son œuvre indique avec la plus grande fermeté que cet art sera sans concession, qu’il serrera au plus près une intention de se référer à quelques principes initiaux qu’il conviendra de respecter à la lettre, comme si une parole édictée ne pouvait trouver son lieu à même son actualisation qu’à la stricte condition de n’en pas différer. Ceci est tout à fait remarquable, s’en tenir à une énonciation première. C’est la marque, à la fois, d’une personnalité bien trempée, mais aussi l’empreinte d’une œuvre qui se dira dans l’unité, dans la fidélité à quelques formes simples, infiniment répétées. A cette aune d’une constante répétition, nombre d’Artistes pourraient se voir affectés du prédicat de « monomaniaque » mais, outre que cette remarque fait signe en direction d’une négativité, elle manque la profondeur du geste artistique. Ce qui, lors d’un premier examen, pourrait se lire en creux, en déficit, en renoncement, est bien plus le témoin d’une source vive qui anime celui qui l’a conçue en tant que nécessaire. Car il faut bien percevoir que le décret d’une forme itérative est bien plus que le fait d’un simple hasard, il est la condition même d’une manifestation artistique qui, sans elle, la répétition, serait demeurée au bord de l’abîme sans possibilité aucune de jamais pouvoir le franchir. Or créer est enjamber l’abîme du non-sens pour se retrouver au-delà, là où un sens se donne à la manière d’un réel indépassable.

    Sans ces processions de dalles à l’infini, sans ces rubans de bois qui montent vers l’horizon, sans ces rythmes de métal suivant d’autres rythmes de métal, Carl André n’eût jamais été Carl André et le Réel eût été affecté d’un vrai déficit. C’est bien le Réel en toute sa puissance qui est la cible même sur laquelle cet Artiste joue, lui appliquant seulement (mais le « seulement » est geste positif) un art de la mise en place, de la situation, de l’installation, une juste estimation des rapports des éléments entre eux, un art de l’architecture de manière à synthétiser ceci qui vient à nous dans ce pur bonheur d’être. Si le Réel est bien ce qui nous fait face dans la pureté de son évidence, alors André est celui qui s’est colleté au réel, lui a imposé sa force créatrice, l’a organisé selon les lignes de force de sa conscience intentionnelle. Rien, ici, n’est laissé au hasard. On peut même parler de rigueur mathématique, de souci arithmétique, de postulat géométrique. Pour cette simple raison, à ceux qui poseraient la question naïve de savoir ce qui différencie un espace urbain de dalles alternées et les dalles de Carl André posées à même le sol d’un musée, eh bien, c’est évidemment le musée qui fait toute la différence, ce lieu qui consacre forme d’art tout ce qui en pénètre le site. Si les dalles urbaines ont une fonction bien précise, permettre aux passants d’avancer en toute sécurité, les dalles de l’Artiste américain se donnent dans le cadre infiniment libre d’un jeu gratuit. En d’autres termes « l’art pour l’art », c’est là que s’établit, en profondeur la dialectique du réel qui porte en lui-même, à la fois les conditions d’existence et les conditions d’essence. L’art : condition d’essence. Les dalles du trottoir : conditions d’existence. La ligne de partage est bien celle-ci : d’un côté la forme contingente qui eût pu advenir ou bien demeurer en-deçà de son être, de l’autre côté la forme nécessaire, cette forme artistique par laquelle l’homme affirme sa propre essence et l’attribue aux choses selon la valeur respective qu’il leur attribue. Or ceci est pure évidence, en dehors d’une vague homologie formelle, trottoir et assemblage des éléments de « Voltaglyph 26 » n’ont nulle parenté, ici la césure est nette qui scinde le réel en deux aires non miscibles : le fonctionnel et le ludique. Oui, nous annonçons l’art en tant que forme ludique puisque le jeu des formes est la fin en soi et se clôture à cette seule exigence. L’art se doit d’être autonome sinon il n’est que la variante d’une factualité, l’ombre projetée d’un objet, un simple simulacre, une silhouette floue de la Caverne platonicienne.

 

Carl André : l’Art et le Réel

« STILLANOVEL (page 63) » -1972

Estampes et multiples, épreuve livre,

 impression offset sur papier, recto-verso

artnet

***

    Si l’on porte le regard sur l’une de ses premières œuvres précédant les grandes installations, « STILLANOVEL » de 1972, déjà s’affirme le profil profondément architecturé qui sera celui de l’œuvre future. Dans cette très belle estampe, le graphisme constitué de pavés de lettres (X-W-F…) plus ou moins accentués selon leur encrage, ceci anticipe, avec la plus grande exactitude, les géométries modulaires qui se donneront à voir dans l’exploration horizontale de l’espace, pavés de cuivre et zinc dans « Voltaglyph 26 » de 1997, mais aussi dans la spatialité verticale telle que proposée dans les 3 blocs de cèdre rouge de « La Voie Est et Sud » qui ouvrent cet article. On l’aura compris, c’est bien la mesure de l’art spatialisant les lieux et, au-delà, l’étendue infinie du monde qui interroge cet Artiste matiériste, tant la matière, reconnue en tant que telle, bien plus qu’esthétisée, est le centre de cette préoccupation, redonner aux choses, dans le sens le plus tactile, visuel du terme, leurs lettres de noblesse qu’un consumérisme pressé, indifférent à la poésie du réel avait reléguées à l’arrière-plan du visible.

    En effet il y a une inépuisable beauté à reconnaître, dans l’ordonnancement des choses simples, la dimension d’une harmonie qui, sans nul doute, reflète cet inaccessible cosmos dont nous provenons mais auquel nous opposons une surdi-mutité-cécité native. Comme si nous étions des sortes d’embryons baignés dans un océan primordial, vivant au rythme d’un balancement interne qui nous priverait d’aller voir au-dehors ce qui se passe. Tout le « travail » que nous avons à effectuer en matière d’art, c’est bien cette percée herméneutique au sein même des choses que nous rencontrons, de manière à les faire nôtres, à les placer sous le regard de notre intelligence, sous la loupe de notre entendement. Toute forme d’art, pour être correctement saisie, implique une longue tâche en amont des œuvres. La fleur n’éclot jamais qu’après un long temps d’incubation. Voici ce que semble avoir oublié l’humain dans sa course en avant. Bien plutôt que de les voir en leur essence de choses, les choses, il les dépasse et ne s’interroge jamais sur leur être. Parfois l’inconscient précède-t-il le conscient !

Carl André : l’Art et le Réel

« Voltaglyph 26 » -1997

Cuivre et plaques de zinc

artnet

***

   Nous allons bientôt voir en quoi le paradigme de l’art s’enrichit, avec l’œuvre de Carl André, d’une nouvelle perspective aussi féconde qu’étonnante. Ce qui, traditionnellement relevait du domaine de l’artisanat et de l’industrie, ceci se trouve fertilisé de telle manière que nous ne pouvons plus douter un seul instant que nous sommes bien, avec ces installations, au sein même du propos artistique. De la même façon que les estampes de STILLANOVEL laissaient apparaître un alphabet primaire, simple, élémentaire, la disposition strictement rationnelle de « Voltaglyph » (nul lyrisme ici, nul pathos : le réel en tant que réel), avec ses alternances de plaques de cuivre et de zinc, détermine une sorte de langage premier, tout comme à la naissance, à l’émergence d’un monde. Il s’agit bien d’une naissance, d’un travail de parturition dont le sol (la terre-mère) nous livre un nouveau-venu, le surgissement d’une forme dont, jusqu’ici, nous n'étions nullement avertis, dont le moindre mérite est de nous imposer sa naturelle évidence, si bien que nous pourrions dire que cette forme, nous l’attendions de toute éternité, qu’un génial Passeur a conduit au-devant de nous, emplissant, en un seul geste, notre attente esthétique.

Carl André : l’Art et le Réel

« Cyprigene Sum » - 1994

Sculpture, 36 unités en cuivre

Artnet

***

   Maintenant un point important est à évoquer afin de pénétrer la genèse de l’œuvre, de percevoir d’où elle vient. L’Artiste Carl André s’est toujours revendiqué tel un disciple de Constantin Brâncuși. Ce qu’il faut faire, mettre en perspective la célèbre « Colonne sans fin » de l’artiste roumain et les œuvres d’André. Sitôt une évidence saute aux yeux qui touche le traitement de la spatialité. Ce que Brâncuși dressait bien au-dessus de l’horizon, André le rabat au sol dans un geste qui pourrait paraître sacrilège sinon sacrificiel. La « Colonne sans fin » qui, par définition, se proposait de tutoyer l’infini, voici qu’elle connaît brusquement la base, la fondation à partir desquelles elle s’élançait, bien au-delà d’elle-même, dans un essai de dépassement des audaces artistiques. Ce que la « Colonne » trouvait au plan élémental, au rythme de sa surrection, la légèreté de l’air, la touche de feu du soleil, l’eau des nuages, le natif du Massachusetts en replie la vive prétention, ne retenant de la chute que la stricte dimension de la terre, laquelle se donne symboliquement sous la forme récurrente du carré.

   Une interprétation de style hölderlinien nous permettra de mieux saisir l’essence du parti-pris de Carl André qui, s’il est minimal, n’en est pas moins foncièrement agro-racinaire. Au vu de l’élévation de la « Colonne », au vu de sa perte dans l’indétermination d’un ciel vide et c’est l’idée même d’exil qui surgit et s’impose à nous de manière indubitable. Cette « Colonne » n’a plus de réelle attache, elle n’est, pour employer le titre d’une œuvre de romain Gary, que « racine du ciel », elle a perdu son socle, elle flotte dans l’éther sans possibilité aucune de retour. Par la radicalité de son geste, le Sculpteur américain ramène la forme à ses attaches terrestres, contact direct de la matière avec ce sol qui l’attire et la réclame tel son dû. Si l’existence du Poète Hölderlin est l’histoire d’un exil, aussi bien que sa poésie, l’on sait le motif permanent, dans son écriture, du retour au sol natal comme destin de Celui qui, toujours, a vécu à l’étranger. Il faut avoir connu l’exil afin que le natal retrouvé parle avec la force des choses essentielles. Dans cette perspective, le travail du créateur de « Cyprigene Sum », ces plaques de cuivre intimement mêlées à leur support, ce travail donc est de nature hestiologique, il chante le retour au foyer, il restitue l’être-de-l’œuvre à un fondement originaire,

   On aura remarqué que les matériaux, bois, cuivre, briques, dalles de pierre, de métal sont les matériaux ordinaires avec lesquels s’élève la maison. Alors, comment ne pas comprendre que le langage formel élémentaire utilisé par cet Artiste fait signe en direction de la maison, du « domestique » tel que défini par le Dictionnaire de l’Académie : « Emprunté du latin domesticus, « de la maison, de la famille », de domus, « maison ». Oui, au sens strict, il s’agit bien d’un « art domestique » et ceci n’a nulle valeur péjorative. Du reste, les installations in situ, dans de grandes salles aux parquets cirés, sur des pelouses jouxtant des musées ou des centres d’art contemporain, tout ceci nous indique avec certitude que la maison est au centre du jeu, que, tous les jours, nous foulons des dalles identiques, rencontrons les mêmes matériaux, les mêmes configurations. Seulement ce réel est épars, disséminé au hasard des constructions, il n’est nullement aménagé, ordonnancé par un jugement esthétique, si bien qu’il n’apparaît pas, qu’il demeure celé en sa naturelle réserve.

Carl André : l’Art et le Réel

« 3-PART WOOD INVENTION » - 2016

Sculpture, 2 unités verticales sur 1 unité horizontale,

affleurant aux deux extrémités, au sol

artnet

***

   A l’instant nous parlions d’esthétique domestique et ce n’est pas « PART WOOD INVENTION » de 2016 qui viendrait contredire notre propos. Combien cette forme en bois pourrait trouver sa place heureuse dans le cadre de nos maisons. En tant que piètement d’une table contemporaine, peut-être support d’une assise, élément de décoration pouvant supporter quelque objet artisanal, une théière en raku, un bol en céramique, quelques simples fleurs d’un ikebana. Si nous parlons d’ikebana, il ne s’agit nullement de hasard. Wikipédia nous dit :    « L'ikebana (生け花), également connu sous le nom de kadō (華道/花道), « la voie des fleurs » ou « l'art de faire vivre les fleurs », est un art traditionnel .. ». Ce que l’ikebana est au fleurs, l’art de Carl André l’est aux matériaux de la maison, un arrangement, un ordonnancement, une « voie » selon laquelle leur donner « voix », aux choses, et les faire sortir de leur habituel mutisme. L’on en revient toujours à la même remarque : l’esthétique est l’art du regard, autrement dit nous avons à éduquer nos yeux afin qu’ils voient ce fascinant Réel, il contient en lui toutes les richesses du monde.

   S’il fallait, sous forme de « litanie », dresser un bref lexique des attributs des œuvres de Carl André, nous dirions que son art est celui de la pure horizontalité, de l’immanence radicale, de la densité formelle. Nous dirions qu’il se limite à ses propres frontières, qu’il est strictement focal, autonome. Nous dirions encore qu’il est un art qui quitte les hautes cimaises pour rejoindre le sol accueillant du musée, qu’il est un art que l’on foule aux pieds, qu’il est encore un art somato-sensoriel dans le sens où chaque Voyeur des œuvres est en étroit contact avec elles, peut les toucher, en sentir la vibration interne. Nous évoquerions ce bel alphabet modulaire-élémentaire pour lequel nulle herméneutique savante n’est à convoquer. Chaque module est un mot, chaque assemblage de modules une phrase, chaque assemblage d’ensemble de modules un texte. Nous dirions encore que cette œuvre, à elle seule, fait monde, un monde concret, rassurant, à la juste mesure de l’homme.

  

 

Carl André : l’Art et le Réel

Dessin de biface en silex de Saint-Acheul

Wikipédia

***

  Ce que Carl André parvient à réaliser, à nous faire remonter tout en amont de l’art, bien avant même qu’il ne soit objet de réflexion. Il nous invite à découvrir l’en-deçà des œuvres, lorsque le geste artisanal (celui qui s’exerce sur la pierre, la brique, le métal), et le geste artistique (celui qui fait d’une brique une œuvre), n’étaient nullement distincts, qu’ils se confondaient en une seule et même unité. Les gestes de nos ancêtres, ceux des Homo faber, des Habilis, des Sapiens taillant le silex biface ou la pointe de flèche, déposaient sur les parois fuligineuses des grottes les signes symboliques de la chasse, les arcs, les bisons à abattre, nos ancêtres donc ne faisaient rien de moins que confondre l’art (voyez la pure beauté des silex taillés, des premières ébauches rupestres), avec un « art » que l’on peut qualifier d’instinctuel ou d’artisanal. Là, la fonction rejoignait la signification artistique. Là, la pointe de flèche désignait l’animal et, à travers la représentation de ce dernier, donnait figure aux premières esquisses de l’art.

   Car, à l’origine, et c’est bien là sa vertu, tout était lié dans l’espace d’un identique creuset. L’esprit rationnel n’avait encore divisé le réel en verticales et horizontales, en forme et matière, en extérieur et intérieur. La forme encore vaguement anthropologique était la seule visible et perceptible en ces temps archaïques, la seule qui valait et s’imposait à la réalité. La grotte était le « domesticus », le sol pavé de pierres, le « domus » où, nous, futurs humains attendions que vienne le langage du monde avec ses « Colonnes sans fin », ses dalles carrées, ses briques superposées, ses rythmes de gueuses de plomb. Assurément nous venons de loin, oui, de très loin !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 février 2022 7 20 /02 /février /2022 10:31
Ecrire, tracer un chemin

Honoré de Balzac, La Femme supérieure

Source : bnf

 

***

                                    

                                              

                                 Depuis mon Causse en cet hiver finissant

 

 

           Très chère Sol,

 

   Je t’imagine, toi la Nordique, encore enveloppée dans tes pelisses, près d’un foyer où rougeoient quelques braises, dans cette froidure du septentrion qui doit désespérer hommes et bêtes, tant il y a de rigueur partout répandue. Aujourd’hui, je vais t’entretenir d’écriture, puisque tu sais combien les mots me préoccupent en même temps qu’ils me rassurent et tressent la toile de mon ordinaire. Vois-tu, dès le matin levé, je n’ai de cesse d’aller parcourir cette belle étendue du Causse qui est un peu mon double, le miroir où j’aime à me retrouver. Comme tu dois t’en douter, sur ces aires désolées mon cheminement est solitaire, seulement quelques faucilles d’oiseaux qui traversent rapidement le ciel, seulement une pluie de feuilles mortes que le vent essaime à l’horizon des yeux. Marchant, méditant, rêvant le plus souvent, déjà je suis au plein de ma tâche d’écriture. Les bouquets de genévriers écrivent leurs mots de minuscules baies, les pierres du chemin sèment leur poésie blanche, les chênes agitent doucement leurs lexiques de branches et il n’est jusqu’aux racines qui ne disent leur souterrain trajet, leur sublime avancée dans le tissu nocturne de la glaise. Tu t’en douteras, tout pour moi est écriture qui pose ici sa comptine ininterrompue, là son ode à la si belle Nature. Se disposer à l’écriture revient simplement à se disposer aux choses, à les interroger en leur faveur de choses. Être vivant est déjà écrire le roman de sa vie. Certes, le plus souvent se dit-il en rencontres, en actes divers, en minces événements. Et tout pourrait en rester là, l’événement plié au sein de sa coque et n’en nullement sortir. Oui, il pourrait. Mais combien il est plus heureux de se saisir de cet événement, de le désoperculer de son mystère en quelque sorte, de lui faire rendre sa pulpe intime, d’extraire les sucs qu’il contient en puissance. Or, ceci, seule l’écriture le peut, elle qui fore au plus profond, qui interroge le vaste lexique humain, qui débusque, sous le futile et l’inapparent, la pépite rare qui s’y trouve contenue. Oui, tout fait sens jusqu’à l’extrême lorsqu’on se donne la peine d’interroger et de dépasser le mur têtu des apparences. Peux-tu au moins imaginer un instant les moments de grand bonheur qui ont dû se donner à Henri-Frédéric Amiel, lequel écrivait parmi les 17000 pages de son « Journal intime », aux alentours de minuit, ce samedi 5 février 1853, sur son manuscrit :

   « C’est à l’habitude du journal intime que je dois cette délicatesse de perception que l’on veut bien me reconnaître, et qui étonne les quelques femmes de ma connaissance qui la mettent ordinairement à l’épreuve – Je ne dois donc pas la négliger. Je dirais qu’il me paie de ma peine, si ce journal ne faisait pas mon plaisir. »

   Oui, écrire est d’abord un travail sur soi, des coups de sonde dans sa propre obscurité, parfois quelque révélation à l’épilogue de cette introspection. Ce que l’oral ne saurait faire, nous mettre à l’épreuve de nous-même, l’écrit le permet lui qui crée du temps, qui installe de la distance et ouvre ce monde discret, dissimulé, notre moi intérieur, y allumant de rapides étincelles, parfois un feu de plus longue durée, de plus évidente joie. Car, Solveig, tu n’es nullement sans savoir qu’il n’y a guère de plus grande félicité que d’interroger « l’inquiétante étrangeté » que nous sommes et d’y déceler, ici et là, des esquisses signifiantes, d’y faire fleurir les bouquets d’une compréhension qui, jusqu’ici, demeurait en son assidu cèlement. C’est la distance de soi à soi qu’il faut poser en tant que le lieu de notre propre inquiétude. Tant de zones d’ombre, tant de phénomènes occultés dont l’écriture interroge l’être, définit les contours, trace les limites. Parfois, au prix d’une intuition, ce qui était menaçant ou simplement confus, qui obérait notre conduite, voici que cela s’éclaire, voici que cela surgit au grand jour et, d’une peine, se transmue en calme, se déplie en douceur et trace un chemin de lumière.

    Oui, l’écriture est lumière, elle qui balise notre hésitant trajet des jalons qui le guident vers plus loin que notre regard ne saurait porter. Nous avançons dans l’exister avec des gestes d’aveugle, nous progressons sur notre voie avec des hésitations de sourd, et nos autres sens ne sont guère plus avancés dans l’ordre du décryptage du monde. Tout, aujourd’hui, va trop vite, c’est pourquoi la parenthèse de l’écriture est comme une halte pour le Pèlerin, se ressourcer à sa propre fontaine avant même d’affronter la brûlure du sacré, avant de s’exposer au feu de la divinité. Par essence, nous sommes des êtres laissés au compte de leurs propres misères, de leurs intimes égarements. Nous sautons d’une tâche à l’autre sans même avoir pris le temps d’en goûter la saveur, nous sommes des êtres qu’assaille une telle volonté de satiété que chaque nutriment rencontré efface l’autre et réclame son dû, cette complétude qui toujours s’évanouit à même son appel. Alors, plutôt prendre le temps de méditer, autrement dit d’écrire, ce qui sans doute est bien préférable à la contemporaine mode de se poser sur un coussin et d’attendre qu’une hypothétique faveur nous rencontre et nous accomplisse en notre entier. Toute mode porte en soi le ver qui la ronge, cette impatience manifeste qui fait du report à demain cette félicité que nous sommes incapables de saisir en l’instant qui nous échoit, que nous considérons nullement venue à elle-même, comme nous ne sommes nullement venus à nous dans la procrastination qui affecte notre être et le renvoie « aux calendes grecques ».

   Tu auras compris que ma promenade matinale est, à sa manière, écriture. Une anticipation de ceci qui me visitera bientôt à l’aune de la feuille blanche, cette neige, ce névé, cet immaculé pareil au silence en attente de parole. C’est bien là le rôle du blanc que nous rappeler à notre devoir de tracer des signes sur la page toujours vacante de notre propre destin. Certes, chacun selon son mode. Jardiner est écrire. Peindre est écrire. Sculpter est écrire. Å la seule condition que ces actes s’accomplissent en vérité. Nous ne pouvons jamais nous « payer en monnaie de singe » dans les projets qui sont les nôtres et les actualisations qui y sont afférentes. Jardiner, peindre, sculpter, écrire, si chacune à sa manière dessine une esthétique, donc détermine une forme, ceci ne saurait avoir lieu qu’au souci d’une éthique. Mais je n’insiste davantage au motif que mon écriture est traversée de ce principe essentiel à mes yeux de la vérité en toutes choses. Mon « errance » sur le Causse arrivée à son terme, je regagne ma table de travail et remplis consciencieusement, des heures durant, les plaines désertes que veulent bien m’offrir les cahiers sur lesquels je trace une infinité de signes. Ils sont le simple témoignage d’une vie, une empreinte déposée sur les choses, une confidence à moi-même destinée puisque, aussi bien, pour la plupart de mes textes, je serai le seul auteur, le seul lecteur, mais là est l’endurance de chacun sur terre, on n’avance qu’à creuser son propre sillon. « Propre » ici veut dire en vérité que la solitude est notre lot humain, que rien ni personne n’y pourra remédier, même pas le plus bel amour qui brûle ses ailes à sa propre flamme. Vois-tu, disant ceci, il me vient en tête le beau et obstiné travail, toujours infiniment recommencé, de cette Artiste allemande de grand talent, Hanne Darboven, écrivant sans relâche sur des milliers de feuilles, des annotations diverses, des dates et des chiffres, des signes sans signification, établissant ainsi un immense lexique personnel, émouvant témoignage de qui elle a été et qui le demeurera pour la suite des jours à venir.

Ecrire, tracer un chemin

Source : Ketterer Kunst

 

***

 

   Comme toute activité artistique, elle est la manifestation d’une façon de voir le monde, de s’y inscrire selon une perspective qui est toujours singulière. On ne peut ainsi poursuivre une œuvre qui envahit la totalité de l’espace d’une vie, sans que cette dernière ne trace, dans le massif de l’exister, le motif d’une nécessité.  On ne peut poursuivre l’écriture des quelque 17000 pages d’un « Journal intime » à la Amiel, pas plus qu’on ne peut consacrer l’entièreté de son horizon à tracer boucles, pleins et déliés sans que quelque signification en profondeur n’atteigne ces tâches au long cours. Beaucoup n’y verront que la partie émergée d’une obsession, d’autres s’inclineront devant la vastitude de l’entreprise. En sa constitution, le monde est infiniment varié, tu me l’accorderas Solveig.

   Je te sais si obstinée à poursuivre ton travail sur le langage – tu n’as pas été professeur de littérature française à l’université pour rien -, raison pour laquelle je continue à dérouler mon fil, du moins tant que la pelote se dévide et ne trouve sa fin. Sans doute comprendras-tu le besoin de m’interroger encore et encore sur la nature du geste qui me pousse à remplir cahiers après cahiers, un travail obstiné de fourmi que, sans doute, ne comprendront que ceux qui en ont éprouvé, au fond d’eux-mêmes, l’irrésistible force d’aimantation. Parfois, hésitant sur une formule, sur la qualité d’une énonciation, suspendant mon écriture, je pense au destin de ces grands auteurs qui ont semé sur leur chemin littéraire de si beaux jalons. Chacun qui écrit a toujours ce souci en soi de mettre son travail en perspective, de lui trouver des échos dont nos aînés auraient parsemé leurs œuvres, tels des exemples à méditer. Vois-tu, en un premier motif je pense à cette puissance intemporelle des textes majeurs. Mais à trop les inscrire dans son champ de vision et l’on renoncerait à toute tentative d’écrire une seule ligne. Je crois qu’il faut soi-même écrire sur fond de ce murmure, laissant venir à soi, à la manière d’un songe, quelque pièce d’anthologie inscrite au fronton de l’humanité.

 

    Intemporel, disais-je, et tu me permettras de citer quelques noms dont je sais qu’ils te sont familiers. Intemporel Hölderlin lorsque son biographe, Wilhem Waiblinger écrit dans « Vie, poésie et folie de Friedrich Hölderlin » :

  

   « Dans les débuts, il écrivait beaucoup et couvrait tous les papiers qui lui tombaient sous la main. C’étaient des lettres en prose ou en vers pindariques libres, toujours adressés à la fidèle Diotima, et fréquemment aussi des odes en vers alcaïques. Il avait adopté un style tout à fait singulier. Le contenu : souvenir du passé, combat avec Dieu, célébration des Grecs. »

  

   Oui, combien la vision de Hölderlin était vaste, combien son amour pour Diotima (Suzette Gontard dans le réel, qu’il sublima dans « Hypérion » sous la figure de Diotima) était émouvant, la perte de cet amour étant constitutif de sa chute dans l’abîme de la folie. Si le sort avait décidé de me doter d’une écriture de plus grande ampleur, nul doute, Solveig, tu eusses rempli ce merveilleux rôle de Diotima, cette aimée qui se retire dans un impossible amour. Mais tu le sais, tout comme je le sais, tout amour par nature est impossible, seulement son hallucination, seulement sa projection dans le poème ou dans la figure de l’art, ce qui, somme toute, revient à dire la même chose.

  

   Intemporel, Rainer Maria Rilke avec son somptueux poème que, nécessairement, tu connais par cœur :

« Pour écrire un seul vers

Il faut avoir vu beaucoup de villes

D'hommes et de choses

Il faut connaître les animaux

Il faut sentir comment volent les oiseaux

Savoir quel mouvement font les petites fleurs en s'ouvrant le matin.

Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues

À des rencontres inattendues

À des départs que l'on voyait longtemps approcher

À des jours d'enfance dont le mystère ne s'est pas encore éclairci… »

 

   Il serait tentant de commenter mais à quoi donc servirait-il de rajouter des mots à la pure splendeur ? Le poète, le véritable poète est en dehors de la commune mesure, tel l’aigle royal il vole à des altitudes dont nous, simples mortels, avons du mal à imaginer qu’elles puissent exister, et ces « chemins dans des régions inconnues », même nos rêves les plus insensés n’en pourraient rejoindre le sublime tracé. Il nous suffit de lever nos yeux au ciel et de questionner ce qui n’a nulle limite, à savoir les mots, ces « petites fleurs qui s’ouvrent au matin ».

  

   Intemporelles les formules décisives de Novalis dans « Monologue » :

 

   « De même en va-t-il également du langage : seul celui qui a le sentiment profond de la langue, qui la sent dans son application, son délié, son rythme, son esprit musical ; - seul celui qui l’entend dans sa nature intérieure et saisit en soi son mouvement intime et subtil pour, d’après lui, commander à sa plume ou à sa langue et les laisser aller : oui, celui-là seul est prophète. »

 

   Vocation prophétique du Poète qui rejoint la sublime intuition rimbaldienne :

 

   « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. »

 

   Prophétie, voyance, poison, folie, tels sont les ingrédients universels du langage en son incandescence lorsqu’il se fait pure poésie. Alors, Solveig, comment envier le destin du poète si ce n’est à sombrer hors du monde dans d’insondables abysses ?

 

   Mais l’écriture n’est pas seulement intemporelle. Parfois même elle en prend le contrepied pour s’affirmer en tant que marqueur essentiel de la temporalité. Le temps est alors sa substance, le temps est la structure sur laquelle repose entièrement le récit. Bien sûr, tu auras deviné que je parle à l’instant du temps selon Proust dans « Å la recherche du temps perdu ». Non, je ne t’épargnerai rien et, ensemble, nous effectuerons une plongée dans quelques textes majeurs de la littérature. Alors tu questionneras avec raison : « Mais où donc est ta propre écriture dans tout cela ? » Et je te répondrai par une manière de pirouette : « Elle est partout et nulle part ». Cette réponse trouvera sa justification au motif que le langage est un universel, qu’il dépasse toujours l’homme, que l’essence de ce dernier, l’homme, est redevable du langage, et non l’inverse comme le croient volontiers les égotistes et les disciples de la pure subjectivité. Or, puisque j’écris, je devrais dire puisque « j’ose » écrire, nécessairement mon expérience ne peut que faire fond sur l’ensemble du langage, aussi bien sur les énonciations prosaïques émises sur le « mode du On », aussi bien sur celles, admirables, des hautes figures qui les ont portées aux cimaises de l’art. Oui, nous les humains sommes toujours en équilibre instable entre le jour et la nuit, le brillant et le terne, le lumineux et l’opaque et c’est bien notre tâche d’homme que de cheminer sur cette voie étroite qui, toujours, menace de nous précipiter dans la première douve venue ou, parfois, d’inscrire notre trajet dans le sillage de feu d’une comète. Tu en conviendras avec moi, combien la comète est préférable aux tristes pavés qui se fondent dans la suie nocturne ! Mais je n’épiloguerai nullement, plutôt citer quelques « petites madeleines », elles contiennent tellement de sens dans leur forme de « petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel », cette sensualité, évidement est bien plutôt littéraire que simplement gustative, ce sont les papilles du langage qui sont avant tout sollicitées.

 

   « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »

 

   Ici, tu le sais bien, le temps est la matière même qui traverse cette « petite madeleine », mais, à l’évidence, un temps littéraire, un temps artistique, seules mesures qui, pour le Narrateur, Proust lui-même, constituent la seule chose qui vaille. Ce plaisir infiniment multiplié que Marcel éprouve n’est rien de moins qu’une manière d’extase, de plénitude qui évacuent du réel tout le fâcheux, l’ennui qui ne manquent d’en ternir la figure. Cette joie subite « m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire ». Oui, cette merveilleuse prose dit le tout du monde, avec, en son centre, l’œil du cyclone qu’il faut à tout prix éviter. Ce que fait Proust, par l’intermédiaire de sa géniale écriture, refouler les ombres, apaiser les plaies urticantes, ensevelir le langage du « On » sous des pièces d’anthologie. Peut-être écrire, est-ce d’abord et avant tout ceci, gommer les aspérités du quotidien, lui donner un visage plus lumineux, le métamorphoser au gré de ses propres affinités, créer un monde et y évoluer avec le seul souci de se conformer à la manière d’utopie qu’il nous propose, au rêve éveillé qu’il ne manque de susciter en nous.

 

   Alors, maintenant, si à partir de l’intemporalité d’un Hölderlin, de la temporalité d’un Proust, j’amène, dans la plus pure modestie, mes essais d’écriture, que veulent-ils indiquer, en direction de quoi font-ils signe, de quel mince événement sont-ils le témoignage, en un mot, quel est le sens qui les fait se lever, se tenir debout ? Solveig, ton expérience de la vie, tout comme la mienne du reste, est assez avancée pour que tu aies pu jauger les moindres compartiments de l’exister, leur attribuer des prédicats précis, ranger ici un rapide bonheur, là une peine, plus loin un tissu d’ennui et de monotonie sur lequel notre être doit toujours faire fond. Oui la quotidienneté en sa factualité est une entrave à notre propre liberté, un genre de boulet que nous traînons derrière nous avec le cruel sentiment que, jamais, nous ne pourrons en gommer la sournoise présence. Alors créer, poser des mots sur un manuscrit, plaquer des touches de couleur sur une toile, tout ceci se justifie-t-il à la façon d’un rituel, d’un geste d’exorcisme, lequel nous arrachant à notre désarroi constitutionnel, nous allège d’autant, nous porte dans un genre de faveur dont nous souhaitons la constante réactualisation, la reproduction à l’identique le long des jours qui s’enchaînent et, alors, chantent, rayonnent, déploient la pure générosité de leur être. Je crois que mon écriture peut, de cette manière, recevoir un début d’explication. Bien plutôt que de m’inscrire dans l’intemporel (j’en serais bien incapable), de transcender la temporalité (pour moi elle serait hors de portée),  j’ai sans doute souhaité m’inscrire dans ce que je pourrais nommer « l’événementiel », des éclairages, chaque jour qui passe, sur le fait littéraire, quelques brèves intuitions philosophiques, des propos sur l’art, des fictions, des considérations qu’il faut bien nommer « métaphysiques » au motif qu’elles portent bien plus sur des idées que sur les actes qu’elles sont censées représenter.

   Au début de cet article, je mentionnais le travail quasi quotidien d’un Henri-Frédéric Amiel qui notait des jours durant, jusqu’au petit matin, des milliers de réflexions de tous ordres. Elles étaient un peu comme la nervure autour de laquelle se tissait le limbe de sa propre existence. Activité de diariste qui, en quelque façon, montre la trame d’une vie. Rêvée plutôt que vécue, feront remarquer les plus réalistes. Certainement mais on pourrait leur opposer un facile argument au travers de cette question : « C’est quoi la vie en somme ? Lire, aimer, tailler des arbres, méditer, écrire, édifier un mur de pierres sèches sur le plateau du Causse ? C’est quoi, exister ? » L’on aura compris que nulle réponse n’est satisfaisante en soi, qu’elle est tributaire d’une psyché, d’une expérience, d’un concept et de plein de choses totalement indéfinissables.

   Donc la singularité d’un monde-pour-moi. Imagine, chère Solveig, ce qu’a bien pu être pour moi un de ces derniers dimanches d’hiver au travers duquel commençaient à paraître les premiers bourgeonnements du printemps. Imagine deux larges plateaux de pierres blanches, semés des étoiles des genévriers, plateaux que sépare, dans la douceur, une vallée avec quelques rares maisons disséminées ici et là. Le calme dans sa silencieuse venue. Nul mouvement, si ce n'est, parfois, une lame de vent qui court sur le Causse, traverse les branches torturées des chênes, se râpe contre leur écorce rugueuse. Devant moi, tout au bout d’un promontoire, un chemin longe la crête déserte à cette heure. Au sol, parmi des tapis de mouse et de lichen, quelques pierres grises et blanches qui gisent là dans la nudité de leur être. Que faire alors, je te le demande, sinon me saisir de quelques pierres que je dispose les unes sur les autres à la façon d’un cairn ? Oui, je l’avoue, ceci est un jeu d’enfant, mais aussi un jeu d’adulte parvenu à l’automne de sa vie, qui tâche de se distraire comme il peut en façonnant le réel qui lui fait face. Longtemps je suis resté assis à scruter cette élévation subite, à essayer d’en démêler la signification puisque, aussi bien, tout geste s’inscrit-il, nécessairement, dans un projet plus vaste que ne l’évoque sa simple profération. Puis, soudain, l’image s’est annoncée sans aucune anticipation de principe, de la même façon que surgit, chez le jeune enfant, cette interjection qui, pour lui, constitue le terme de son unique vérité. Ce que j’ai vu, voici : mon corps réduit en cendres, répandu sur le blanc des pierres. Une blancheur ossuaire rejoignant une blancheur géologique. Ici, parmi le vent du Causse, ici, dans la vastitude d’une solitude cherchée, je venais d’élever la stèle qui, en un certain sens, annonçait la clôture de mon être, ma dispersion parmi le lacis des chemins blancs qui se perdent au milieu des tapis d’herbe courte et des branches dénudées des genévriers que des hivers successifs ont dépouillés de leur écorce.

   Donc du symbolique se levant de ces pierres : image de la mort qui croise celle de la vie. Tout comme l’écriture, Solveig, quelques signes griffent le blanc de la page, lesquels bientôt s’effaceront puisque personne n’en apercevra la trace visible. Destin d’un « Journal intime », jamais il ne fera sens qu’à l’intérieur de lui-même. Mais, sans doute, argumenteras-tu que mes écrits, rares certes ceux-ci, je les partage avec quelques amis anciens ou nouveaux rencontrés au hasard des réseaux sociaux. Et tu auras raison, si ce n’est que mes amis ne verront jamais que la surface des choses, l’écume si tu préfères, un poudroiement qui déjà s’efface à l’horizon des consciences. Tout ce qui a été vécu avec intensité au cours de l’écriture, il n’en demeure qu’un simple ris de vent et, bientôt, un vague souvenir hésitant sur la margelle floue des mémoires. C’est là le sort de tous ceux qui, tel le poulpe, retournent leur calotte, montrent leurs viscères à nu, alors il est plus que temps de regagner son antre, de replier sa peau, de retourner dans la conque amniotique primitive puisque c’est là, au sein même du mystère, que tout se lève et murmure son nom, la naissance est proche qui sera déchirure ! Nous sommes pareils au corail de l’oursin, une pâte fragile dont nous ne montrons que les piquants extérieurs, ils sont notre unique protection et disent au monde le risque que nous encourrions si, d’aventure, l’on s’exposait en son intime parution, notre nuit intérieure ne supporterait l’éclair des regards. C’est au plus profond de nous-mêmes que nous sommes nous-mêmes. Le plus souvent, les vérités sont-elles tautologiques.

   Alors, comment dissimuler la survenue, parfois, au cours de l’écriture, d’une idée s’effaçant au rythme de sa propre audace ? Fol espoir qu’un jour d’aube grise, parmi la confluence des solitudes, une phrase naisse et se vête de ce beau tissu de l’intemporel. Peut-être quelques vers d’une poésie, un passage en prose s’élevant un peu plus haut que sa prétention ordinaire, une signification insigne se déployant à partir d’une idée, d’un concept, une intuition depuis longtemps présente qui trouve la voie de son actualisation. Alors comment ne pas rêver, au hasard de quelque énonciation, faire naître une belle temporalité, donner essor à une réminiscence au centre de laquelle repose, en toute quiétude, un souvenir d’enfance, un amour survenant à l’adolescence, une émotion au contact d’une œuvre d’art ? Je crois, Solveig, que l’on n’écrit jamais qu’aiguillonné par ce souci de la rencontre d’une métaphore qui ceigne le front de mille étoiles, rayonne au sein de la pupille, s’invagine au plein du corps pareil à un feu de joie. Une subite jouissance, un orgasme aussi bref que l’amoureux qui laisse les amants au bord du divan, accablés d’être encore au monde, pris de vertige à la simple idée de vivre.

   Mais le temps jusqu’ici évoqué appelle toujours l’espace. Nous sommes par nature à l’intersection des deux et jamais nous ne pouvons faire l’économie de l’un ou de l’autre. Au travers de mon écriture, tu auras perçu que je suis plus un être de la géographie que de l’histoire, autrement dit que l’espace apparaît toujours en premier qui détermine les lieux et, à leur suite, les temps. Tu sais, tout comme moi, combien une écriture, à condition qu’elle soit suffisamment aboutie, ouvre un monde. Non un monde virtuel qui pourrait avoir lieu quelque part dans les coursives de l’imaginaire. Non, Sol, un monde plus réel que le réel lui-même. Je ne prendrai pour exemple que les nouvelles qui entraînent le Narrateur (mon « Je » en l’occurrence), aux quatre coins de l’Europe pour la simple raison que ce continent exerce une vraie fascination et que j’aurais bien du mal à situer mes personnages en un autre endroit que celui-ci. Tous les sites que je décris, je les vis avec une rare intensité si bien qu’à mes yeux, ils se profilent en des esquisses bien plus concrètes que ceux de la quotidienneté. Vois-tu, je crois qu’une écriture ne trouve sa place qu’à devenir cette nécessité hors laquelle plus rien ne signifie qu’à l’aune d’une vacuité. Je cite, ci-après, si tu me permets cette « immodestie », quelques lignes d’une nouvelle, de manière à ce que les choses consentent à s’éclairer.

   Deux extraits d’une fiction intitulée « Kirsten du Jutland ». Tu comprendras aussitôt que cette Jeune Danoise et le Jutland lui-même m’aient habité avec la plus intime conviction, que nos deux existences (Elle, Kristen, la mienne, Jacques) aient connu un instant de fusion tels que les connaissent les amants réels. Parfois les amants de papier en surpassent-ils l’évidence. Donc le premier extrait :

 

  « Mais plutôt que de m’engager plus avant dans mon récit et afin de ne nullement laisser le Lecteur, la Lectrice dans une cruelle indétermination, je me dois d’être plus précis et contraint de tracer quelques traits vite esquissés de ma biographie. Je m’appelle Jacques Angelgan. Je viens d’avoir 48 ans. Je suis journaliste pour le compte de « Méridien », une revue essentiellement consacrée au tourisme et à la nature. Je vis à Paris, Quai aux fleurs. Je suis indépendant et sentimentalement libre. J’aime la littérature, la poésie et pratique la photographie, presqu’exclusivement en noir et blanc. Volontiers méditatif, il m’arrive de passer de longues heures sur quelque rivage sauvage en bord de mer et de suivre des yeux le mouvement incessant des vagues, le trajet libre des oiseaux, le voyage illisible d’un nuage, de deviner, dans le vent, une odeur venue d’ailleurs qui me sert parfois à écrire un poème. Voici, en quelques lignes, dressé le cadre simple de mon existence. »

  

   Figure du journaliste-écrivain, lequel conjoint, en une seule et même personne, deux modes d’être, sans doute complémentaires, mais qui différent en essence. Le journaliste d’abord, l’idée de voyage et d’aventure, celle du geste quotidien de l’écriture sur le mode informatif que véhicule toute forme de journalisme, la temporalité mise en œuvre, si tu veux. Ensuite l’écrivain et l’idée plus ample, plus éthérée de celui qui brode ses fictions dans le cadre plus abstrait de l’intemporel. Bien sûr, tu auras deviné mon inclination en direction de l’écrivain, cette figure mythique qui permet bien des fantaisies de l’imaginaire. L’extrait qui vient ici te mettra en mesure de percevoir combien le Narrateur paraît totalement impliqué dans l’événement qui aurait pu assembler, en un unique destin, un amour de rencontre en la personne de Kirsten, un amour seulement recherché par Jacques pour sa valeur littéraire, autrement dit un amour impossible parce que touché de la grâce d’un absolu.

   Tu auras compris l’exceptionnelle richesse, pour moi, de ce thème orphique qui met en présence, sur fond d’éternelle angoisse métaphysique, un Ecrivain en quête d’un amour qui, toujours lui échappe, de la même manière qu’un mot se rebelle et se refuse à vous, qu’une phrase sombre avant même de connaître sa fin, qu’un texte brille au plus loin dans une nappe d’inconsistante brume. Comme si ce réel de l’écriture reculait à mesure que les mots se posent sur la page, manière d’Eurydice d’encre sur fond d’Enfer, songe qui ne vous destine que son image superficielle et chaque nouvelle phrase renouvelle ce deuil, cette perte. Tout mot écrit est déjà perdu, recouvert par une forêt d’autres mots. Tout est toujours à recommencer qu’autorise l’espoir d’une surprise, d’un étonnement. Ce que je te dis là, sois assurée que tout artiste l’a vécu au plus profond de sa chair, que chaque œuvre porte l’empreinte de cette douleur invisible et d’autant plus présente.

 

       Second extrait :

 

   « Paris - Quai aux Fleurs - Maintenant, installé dans la plus sûre des lucidités, je revois cette séquence avec Kirsten. Je revois nos mains qui se frôlent, moi lui offrant du feu, elle le recevant dans la conque de ses doigts. Je revois cette lueur bleue inquiète au fond de ses yeux, ce léger vacillement de l’âme, ce trouble de l’esprit qui appelle et ne reçoit nulle réponse. Je revois mon propre émoi comme un mirage se reflétant dans le miroir de sa peau. L’un et l’autre, nous sommes au bord de l’abîme et le savons depuis le plus sûr degré de notre intuition. Nous voulons et ne voulons pas, d’un même mouvement, nous ouvrir au risque de l’amour, il y a trop de choses à gagner, trop de choses à perdre. Nous sommes deux vols hauturiers en perdition d’eux-mêmes. Nous sommes dans l’ici tangible, l’infiniment réel et dans l’ailleurs aux impalpables desseins. Nous sommes en nous, nous sommes en l’autre, nous sommes en partage et n’en pouvons supporter l’épreuve. Tout aurait pu basculer, des meurtrières s’ouvrir au gré desquelles nous serions sortis de nous, aurions rencontré l’unique voie en laquelle cheminer jusqu’au bout de soi, au bout de l’autre. Aimer est un péril bien plus grand que ne pas aimer. Il oblige. Il fixe ses règles. Il aliène en quelque sorte et c’est la liberté qui se sent menacée et c’est le soi en son intime qui est bouleversé jusqu’en son tréfonds le plus essentiel. »

 

   « Pourquoi écrivez-vous ? », question récurrente s’il en est. Comme si le fait d’écrire découlait de la pure énigme. S’interroge-t-on sur quelqu’un qui jardine, qui bricole, qui pêche à la ligne ? Oui, Sol, j’en conviens, le geste d’écrire est d’une autre nature. Le geste simplement graphique, écrire une lettre, s’inscrit dans le quotidien. Ecrire des fictions, émettre des idées s’apparente bien plus à une tâche artistique, or l’Artiste, de tout temps, a été considéré comme une espèce à part du monde, comme une activité subversive identique aux manipulations alchimiques dans l’atmosphère trouble de quelque laboratoire. Jean-Paul Sartre écrivait dans les salles du « Flore », mais, outre que tout le monde n’est Sartre, l’auteur de « L’Être et le Néant » était physiquement présent mais son intuition créatrice devait être à mille lieux des autres consommateurs. On n’écrit nullement une œuvre si dense à être un buveur de café ordinaire. Sans doute le génie de Sartre avait-il besoin de cet environnement de ruche discrète pour faire jaillir les mots à la pointe de sa plume !

   Donc à la question « Pourquoi écrivez-vous ? », soit je répondrai par une autre question :« Pourquoi aimez-vous ? » soit : « J’écris pour écrire », autrement dit d’une manière plus simple, « j’écris pour rien » Ecrivant pour rien signifierait-il écrire pour une sorte de néant, de silence de la page blanche, de vide que l’on essaie de combler, mais jamais un vide existentiel ne se comble, jamais il ne peut être saturé, pour cette raison la tâche d’écriture est infinie tout comme le langage est infini qui nous tend l’immense miroitement de son édifice babélien. Tu auras deviné, Solveig, que ma conception de l’écriture se donne sous la figure d’un pur jeu de langage et si tu as pensé ceci, tu es dans le vrai. Jamais l’écriture ne peut se donner sous un quelconque thème axiologique, lequel déterminerait la valeur éminente de la forme ou bien du fond ou bien encore de l’intérêt de la fiction, du caractère des personnages.

    L’écriture en tant qu’écriture, voici la seule « justification » possible des signes tracés sur l’aire de la page ou apparaissant sur l’écran de l’ordinateur. L’écriture en tant qu’écriture convoque l’essence, l’intemporel, autrement dit, pour consoner avec quelques réflexions précédentes, rejoindre en quelque manière les belles visions d’un Hölderlin, d’un Rilke, d’un Novalis. Mais, bien évidemment, toute essence s’hypostasie pour chuter dans l’existence et embrasser la temporalité telle que décrite par « La Recherche » proustienne. Sans doute un vers mallarméen (Mallarmé, ce sculpteur de la langue selon son essence), « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » contient-il, en substance, la totalité de la signification de l’acte d’écrire : « le vierge » fait signe en direction de l’essence et de l’intemporel, « le vivace et le bel aujourd’hui » appelle l’existence et l’inscription dans la temporalité. Le langage est toujours cette jonglerie, ce travail d’équilibriste entre une poésie transcendante et une prose immanente. C’est à cette tâche qu’elle confie la nature de son être. Bien loin de décrire le réel, c’est le réel qui apparaît, l’essence de la manifestation que le mot, la phrase traduisent.

   Alors, certes, ce niveau d’essence est rarement perceptible en première instance. C’est comme pour une œuvre d’art abstraite, il faut un travail de l’intellection associé à la profondeur d’une intuition afin de percevoir, sous l’écoulement des mots, sous les formes colorées, leur source primitive. « Ecrire pour rien », disais-je. Ecrire pour un public, pour un éditeur, pour une reconnaissance n’est nullement écrire, simplement une manœuvre au terme de laquelle se nourrit l’espoir d’une subjectivité découvrant dans le miroir son propre reflet. L’écriture telle qu’en elle-même, sans débord, sans concession. L’écriture en sa vérité. Cette lettre que tu lis aujourd’hui n’est qu’une écriture par défaut puisque, au départ, une intention la guide, celle de t’informer et de t’expliquer quelques méditations qui m’occupent. Ecrire pour écrire c’est écrire pour les mots, c’est écrire pour le langage. Tu me feras remarquer avec justesse que certains de mes textes, je les adresse à quelques amis, je les publie sur mon Blog, je les diffuse sur les Réseaux Sociaux. Certes, tu auras raison, sauf que lorsque j’écris ces textes, je ne les écris nullement pour quelqu’un en particulier. Je suis alors simplement en dialogue avec les mots. Le temps se condense, l’espace se cristallise et, tel l’autiste enclos en son monde, je suis immergé totalement dans la tâche d’écrire si bien que je ne sais même plus si le monde existe, s’il fait beau ou mauvais, quelle est la saison qui frappe au carreau.

   Aujourd’hui, il est de bon ton, dans l’aire médiatique, si peu que l’on crée, de se dire « passionné ». Mais cette passion ne s’exhibe qu’au désir de correspondre à une mode et d’y calquer sa conduite. Tu sais, Sol, je ne me décris nullement comme un passionné. Je crois que la passion est d’un autre temps, qu’elle correspond à l’exacerbation des sentiments du Romantisme. De nos jours nous sommes loin des « Souffrances du jeune Werther » et ceci est heureux de façon à ce que l’Historie ne soit affectée d’un constant bégaiement. Nous sommes à l’évidence modelés par une époque mais il convient, dans cette époque, d’affirmer sa singularité, de suivre l’appel de ses affinités. Me lisant, tu sais combien ce thème des affinités m’est cher. Oui, ici aussi, l’ombre de Goethe se profile, mais surtout l’écriture de Goethe, non le phénomène de mode qui s’est manifesté à la suite de quelques uns de ses ouvrages.

   Je crois, qu’en matière d’écriture, nul n’est allé si loin, en termes d’exigence, que Nathalie Sarraute dont l’analyse minutieuse des fins tropismes, ces infimes variations de l’âme qui sont aussi les intimes variations de la langue, ces tropismes donc dont elle a fait le centre même de son travail de fourmi. Chaque mot est pesé à l’aune de ce mot. Chaque phrase vit à l’intérieur de ses propres limites. Chaque texte est architecture de la langue en tant que langue. Ceci, tu le reconnaîtras avec moi, est tout à fait admirable. Tracer chaque jour sur le papier ces milliers de signes qui jouent entre eux et uniquement entre eux. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de lire Sarraute, de demeurer au centre de cette haute exigence, de ne nullement se laisser distraire, de papillonner en dehors du texte, de sortir de la densité de ces mots qui tissent une toile si dense. Le geste sarrautien n’est pas sans faire penser aux proférations minimalistes de l’art, tel objet en tant qu’objet, telle matière en tant que matière, telle forme en tant que forme. Et toujours, chez ces chercheurs d’absolu, l’essai de se maintenir au niveau de l’essence, de fuir toute tentation d’anecdote, de figuration qui ne serait que concession au réel, donc chute de l’art hors ses propres limites.

   Mais ici, plutôt que de parler dans le vide, je te propose de méditer un instant sur cet extrait tiré de « Tropismes » de Nathalie Sarraute :

 

  « Par les journées de juillet très chaudes, le mur d’en face jetait sur la petite cour humide une lumière éclatante et dure.

   Il y avait un grand vide sous cette chaleur, un silence, tout semblait en suspens ; on entendait seulement, agressif, strident, le grincement d’une chaise traînée sur le carreau, le claquement d’une porte. C’était dans cette chaleur, dans ce silence – un froid soudain, un déchirement.

Et elle restait sans bouger sur le bord de son lit, occupant le plus petit espace possible, tendue, comme attendant que quelque chose éclate, s’abatte sur elle dans ce silence menaçant.

   Quelquefois le cri aigu des cigales, dans la prairie pétrifiée sous le soleil et comme morte, provoque cette sensation de froid, de solitude, d’abandon dans un univers hostile où quelque chose d’angoissant se prépare.

   Etendu dans l’herbe sous le soleil torride, on reste sans bouger, on épie, on attend.

Elle entendait dans le silence, pénétrant jusqu’à elle le long des vieux papiers à raies bleues du couloir, le long des peintures sales, le petit bruit que faisait la clef dans la serrure de la porte d’entrée. Elle entendait se fermer la porte du bureau.

   Elle restait là, toujours recroquevillée, attendant, sans rien faire. La moindre action, comme d’aller dans la salle de bains se laver les mains, faire couler l’eau du robinet, paraissait une provocation, un saut brusque dans le vide, un acte plein d’audace. Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal, comme un appel vers eux, ce serait comme un contact horrible, comme de toucher avec la pointe d’une baguette une méduse et puis d’attendre avec dégoût qu’elle tressaille tout à coup, se soulève et se replie.

   Elle les sentait ainsi, étalés, immobiles, derrière les murs, et prêts à tressaillir, à remuer.

Elle ne bougeait pas. Et autour d’elle toute la maison, la rue semblaient l’encourager, semblaient considérer cette immobilité comme naturelle. »

 

   Ici, tu reconnaîtras, Solveig, toi la littéraire, le grand talent d’écriture de l’auteur des « Fruits d’or ». Ici, il est question d’ÉCRITURE et de rien d’autre. L’écriture en soi, pour soi. Beaucoup n’ont jamais perçu dans le mouvement du « Nouveau Roman » qu’un travail assidu et fastidieux de description du réel. Uniquement sensibles à cet aspect « descriptif », ils auront échoué à reconnaître l’écriture en tant qu’écriture, confondant la strate de surface avec celle de la profondeur. Si, effectivement, l’on se cantonne à la forme, on n’apercevra jamais qu’un vocabulaire indigent, ordinaire, sans grande originalité, une énonciation « de tous les jours », en quelque sorte un lexique d’un mortel ennui. Mais c’est bien l’exact contraire qui se joue dans cet extrait, comme dans l’entièreté des livres de cet écrivain majeur. On notera même l’extrême dénuement des mots tels que « vide ; silence ; suspens ; sans bouger ; le plus petit espace ; solitude ; abandon ; on espère ; on attend… » En réalité ce texte est une immense étendue désertique, un lieu anonyme, la confluence de toutes les apories qui se peuvent imaginer. Et c’est sur le terreau de cette désolation, de ce retrait de toute chose, du repliement en son propre tropisme que naît ce langage étonnant.

    Les mots sont des vrais mots de tous les jours, mais des mots qui signifient bien au-delà des communes acceptions. Lisant, nous sommes collés à ce langage étique, lisant, nous ne débordons nullement de la scène, nous sommes entièrement captivés, fascinés par ces « vieux papiers à raies bleues du couloir », nous ne pouvons nous en détacher au simple motif qu’en eux, toute la puissance du langage est amassée. Alors, nous installant au centre de cette pièce, nous vêtant de la force persuasive des mots, nous sommes en quelque sorte placés sous leur charme, nous attendons qu’ils déterminent notre destin. Bien évidemment, nous nous interrogeons sur la nature de ceux, jamais nommés, de ceux donc dont la Narratrice nous dit que : « elle les sentait ainsi, étalés, immobiles, derrière les murs, et prêts à tressaillir, à remuer. » Mais qui sont ces mystérieux personnages qui se dissimulent, jamais ne montrent leurs visages ? Ce sont simplement les conventions « littéraires », les anecdotes, les feuilletons, les mauvais romans, ceux qui ne vivent que d’histoires frelatées, qui ne véhiculent que des images d’Epinal, ceux qui confondent la littérature avec une bluette, avec un aimable badinage, une saynète romancée, une flammèche amoureuse. Si le texte de Nathalie Sarraute est si aride, si brusquement vertical, c’est bien pour dénoncer les supercheries, les décors en carton-pâte, les faux-semblants qui pervertissent l’essence de la langue, l’exténuent sur le bord de quelque ruisseau ayant perdu la mémoire de son origine.

 

   Tu auras compris, mais ceci depuis longtemps, que l’écriture est une exigence, que le langage nous précède et que nous sommes ses obligés, qu’on doit y consacrer toute l’énergie disponible à le restituer en sa propre vérité. Je te parlais de mes « publications », des lectures amies supposées, de l’intérêt souvent superficiel des « Sociorésophiles ». Les retours sont rares, certes parfois généreux, mais la plupart du temps inaudibles. Je n’écris pour nulle reconnaissance. J’écris pour moi, espérant approfondir la nature de l’acte littéraire, philosophique, poétique, artistique. Certes la tâche est immense mais aussi exaltante. J’écris pour mieux me connaître, pour mieux cerner le monde. Les quelques 13000 pages que j’ai écrites et fait imprimer, très peu en connaîtront le contenu. Nulle amertume cependant. Cette écriture aura le mérite d’exister. A la manière du « Journal Intime » dont il a été question à plusieurs reprises, tous ces textes ne reflèteront qu’une seule et unique chose : ÉCRIRE POUR ÉCRIRE.

 

Ma très chère du Grand Nord, t’écrire est pur bonheur

 

Ton bavard diariste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 février 2022 3 09 /02 /février /2022 11:07
Ryman : l’art et la Matière

« Untitled » - 1964

 

***

 

« Après avoir préféré à la nature les formes qu'on en peut dégager ou qu'on y peut créer, l'art en viendra à leur préférer la matière picturale. »

 

Huyghe - « Dialogue avec le visible »

 

*

  

   Certes, l’Art revient de loin. Comment, en effet, mesurer la distance qui se creuse entre un paysage romantique d’un John Constable et cette toile de Robert Ryman, « Untitled » de 1964 ? Le vide est abyssal qu’une toile d’Henri Matisse « Les toits de Collioure » nous permet peut-être de combler en partie. La touche fragmentée du fauvisme établit une médiation entre le classicisme et l’horizon contemporain. Toujours il y a dans toute œuvre peinte un résidu naturel, telle forme humaine ou animale ou végétale qui s’impose à nous comme le cadre de nos perceptions, lesquelles cherchent constamment à établir des relations, à trouver des points de repère. Car ce qui désarçonne le plus les Voyeurs des productions artistiques contemporaines, c’est bien leur formalisme abstrait, leur matière qui semble avoir perdu toute consistance réelle pour n’être plus que de vagues théories, des pétitions de principe dont la picturalité, autrement dit l’essentialité, est la seule signification qui peut en émerger. Non seulement le désarroi des Voyeurs est patent, mais il est constitutif des œuvres mêmes, il les traduit en énigmes, donc en Art. L’Art a vocation, en son essence, à s’opposer à la Nature, à défier les lois de la physique, à perturber les formules de la chimie, à dresser contre tout rationalisme la dimension de l’imprévu, de l’illogique, à effacer du langage les mots ordinaires, à les remplacer par ce lexique formel et matériel qui anime en profondeur leur raison d’être. Certes, jamais l’art contemporain n’est un site sur lequel déboucher de plain-pied. Il nécessite ce que l’on nommait autrefois une « propédeutique », une initiation et le chemin qu’il faut emprunter pour le rejoindre est, le plus souvent, escarpé. L’Artiste majeur de la scène actuelle, en la personne de Robert Ryman, constitue sans doute l’une des entreprises les plus difficiles à percevoir. Ce que René Huyghe désigne sous l’expression de « matière picturale », le Peintre Américain en fait le lexique commun de tous ses essais plastiques. Et, ici, le terme de « plastique » n’est nullement surfait, mot dont il convient de reprendre la définition canonique : « Qui est apte à donner ou qui donne des formes et des volumes une représentation esthétique. » Donc, ci-après, nous allons tâcher de dresser le portrait d’une esthétique rymanienne telle qu’elle se donne à nous en tant que paradigme majeur d’une approche artistique « moderne », certains diraient « post-moderne », mais la distinction ne pourrait donner lieu qu’à des luttes de chapelle qui sont toujours stériles.

Ryman : l’art et la Matière

CC/Paul Keller

Source : En attendant Nadeau

 

***

  

   Nous aborderons cette œuvre exigeante par une toile exigeante, ce qui semble aller de soi. Qu’un Quidam demeure muet devant cette réalité-ci, qu’un Critique d’art entoure cette œuvre d’un illisible jargon, nous en comprenons parfaitement les raisons. Ni le Voyeur, ni le Critique n’ont plus d’orient stable sur lequel faire porter leur regard et exercer la pointe de leur intellect. Si chacun reste muet face à cette émergence du vide, alors l’Artiste aura atteint son but : nous interroger sur l’Art, et conséquemment, sur-qui-nous-sommes. Bien évidemment, chacun comprendra qu’une description mot à mot de la toile n’aurait guère de sens car, en matière de langage usuel, l’on épuiserait vite le lexique à disposition. Or si la Forme-Matière se voile derrière sa mutité, nous n’avons guère d’autre possibilité que de la faire parler en ayant recours à des ressources situées hors d’elles, confluentes cependant. Et puisque cette œuvre fait le pari du registre soutenu, il nous faut directement aller à la prose poétique et au poème. Là seront les passerelles qui pratiqueront une ouverture dans la nuit conceptuelle qui ne peut manquer de nous étreindre à la vision de ce « champ blanc », ainsi le nommerons-nous, d’une manière suffisamment abstraite afin de ne nullement lui ôter ses intimes prédicats, d’une manière suffisamment métaphorique selon la notion aussi bien spatiale que contingente de « champ ». Tout le monde a fait l’expérience d’un champ, de neige, d’argile, d’une distance mesurée jusqu’à l’horizon terminal du regard.

   D’emblée, ce champ nous le déterminerons à la hauteur de sa blancheur. Cette blancheur est diffuse, irisée, en même temps que rayonnante à la façon d’une écume, à la manière du plumage du cygne. Et voici que le réel paraît à nouveau, mais un réel qui sert à prédiquer cette œuvre-ci, non le mur de notre maison, non le vase en porcelaine posé sur notre table. Nous avons changé nos coordonnées, d’ontiques qu’elles auraient pu être, telle ou telle chose, elles se métamorphosent en polarités ontologiques, cette Chose-Ci qui vient du domaine de l’Art. « Conversion du regard » pour utiliser l’un des mots d’ordre de la phénoménologie. Le titre original, en anglais est le suivant « Robert Ryman : Large-Small, Thick-Thin, Light Reflecting, Light Aborbing 23 », qu’une traduction en français, au plus près, nous conduit à découvrir cette étrangeté : « Grand-petit, épais-mince, réfléchissant la lumière, absorbant la lumière. » On mesure ici toute la difficulté de greffer des mots sur de pures formes, sur une matière apparemment inerte. Le commentaire échoue à dire la vérité de cette œuvre. Il est « du mécanique plaqué sur du vivant » pour employer une expression bergsonienne à propos du rire. Et cette expression si malhabile prêterait bien sûr à sourire. Comme quoi le lexique pictural possède son autonomie que notre langage coutumier ne parvient nullement à cerner. Les constatations sont aussi décevantes que peu informatives, elles ne traduisent que des qualités strictement physiques, nullement artistiques. Toujours mettre en relation des énoncés de même niveau, sinon l’assemblage boîte et « ne tient pas » en termes cézaniens.

    Alors, d’emblée, c’est le « champ mallarméen » que nous investirons car il est le seul qui nous paraisse apte à servir de commentaire à cette œuvre de Ryman, comme pour toutes les autres du reste, car le geste de cet Artiste en peinture et le geste de Mallarmé en poésie coïncident parfaitement, échangent leurs belles et exactes correspondances.

   « Le blanc n'est pas en effet seulement pour le poème une nécessité matérielle imposée du dehors. Il est la condition même de son existence, de sa vie et de sa respiration. »

   Oui, aussi bien le poème que l’œuvre peinte naissent du blanc. Blanc, Texte-Peinture de l’origine. Blanc, Texte-Peinture naissant à sa propre épiphanie. Le Blanc engendre le Blanc. Le Silence naît du Silence. Le Blanc de l’œuvre-Texte, le Blanc de l’œuvre-Toile : matrice primordiale, la juste et seule mesure à partir de laquelle quelque chose comme un mot, une trace pourront se lever et faire sens. C’est toujours sur du Blanc que les significations s’enlèvent, sur le fond de l’être que l’exister vient au jour. Lettres noires sur le Blanc. Empreintes de pinceau sur le Blanc. Loi du fond et de la forme, de la graphie et de son support. Toujours il faut faire fond sur quelque chose : la voix sur du silence, le vol de l’oiseau sur la toile libre du ciel, l’amour sur la joue de l’Aimée. Mais, avant que ces signes ne se lèvent de ce qui les appelle, seul l’appel se rend visible qui est la Blancheur en sa native fondation. Nul cri d’amour ne pourrait surgir du tissu serré d’une foule, seulement une clameur jointe à d’autres clameurs, autrement dit le chiffre de « l’in-signifiant », de ce qui jamais n’advient qu’au titre du confusionnel et de l’absurde. Comme nous le précise l’Auteur du « coup de dés », le blanc est la vie, le blanc est la respiration. L’ôter serait asphyxie, serait mort.

   La suite du cheminement mallarméen appellera « Brise marine » en ses deux vers dédiés à la blancheur :

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend »             

 

   mais nous n’en ferons nullement un commentaire classique pointant l’angoisse de l’écrivain devant « la page blanche ». Cette page blanche, il nous faut l’investir de significations plus amples. Ici « le vide papier », « la blancheur » ne témoignent nullement d’une tonalité psychologique mais bien de la tonalité fondamentale artistique dont le vide et le blanc sont porteurs, à savoir la condition même de toute création. L’œuvre entière de Robert Ryman est cette ode à la blancheur, ce nécessaire rayonnement d’un silence sur lequel se greffe toute parole. Mais formulons à nouveau : si la « blancheur défend le vide papier », si la blancheur défend la silencieuse toile, c’est bien au motif de faire surgir cet indicible dont l’œuvre constitue le point d’orgue. Il faut considérer le Blanc comme la couleur native, la couleur source, une manière de « degré zéro de la peinture » qui, à l’évidence,  précède toute praxis artistique (avant le geste, la toile est entièrement étendue dans sa plaine blanche), et c’est bien là la force du natif de Nashville, d’avoir construit la totalité de ses propositions plastiques sur du vide, de la blancheur, du silence  comme si le tout de l’Art pouvait se résumer à un geste avant le geste, à une intention si l’on veut, ou mieux, à une rêverie. Ryman, en une certaine façon, bien plutôt que d’avoir peint des œuvres, lesquelles sont tangibles, affectées de prédicats divers, formes affirmées, couleurs, composition, Ryman donc a osé, dans une sorte de défi, peindre l’Art en son Essence, peindre le Rien, car, à tout bien considérer, l’Art n’est Rien, pas plus que l’Être ou la Nature ne sont quoi que ce soit de visible, seulement des mots que l’espace reprend en son sein. L’Art est une Idée et c’est en ceci qu’il nous questionne et, en même temps, nous désarçonne. Nous voudrions pouvoir dire : « l’Art, c’est ceci ou bien cela » et nos angoisses, pour le coup les bien nommées, s’apaiseraient au travers de la résolution d’une énigme depuis longtemps levée. Mais quel est donc ce mystère qui se nomme Art ? La pure beauté de L’Apollon du Belvédère, la visitation d’un Ange dans un tableau de Piero della Francesca, une nuit de Soulages traversée de zébrures, les blancs « Sans titre » qui courent à profusion dans la genèse rymanienne ?

   Et si nous nommons la « genèse » ceci n’est purement gratuit mais reconduit à cette volonté de l’Artiste de tout ramener à un genre d’aube, de primitivité, de pureté, de grâce avant même que les formes ne se précisent, que la matière ne bourgeonne. C’est bien cette manière de candeur, de réserve, d’attente qui traversent les toiles de Ryman. Il nous semble que les belles remarques de Charles Péguy dans « Le Porche du mystère de la deuxième vertu » puissent servir d’incipit à ce travail de nature si originelle : « Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve jamais plus. Une force, une nouveauté, une fraîcheur comme l'aube. Une jeunesse, une ardeur. Un élan. Une naïveté. Une naissance qui ne se trouve jamais plus. » Autrement dit une Nostalgie des Origines pareille à l’innocence des falaises de la « Blanche Albion », à peine une traînée de cendre sur le fil de l’horizon, une simple trace de craie posée sur l’invisible destin du monde. Un simple fil pareil à celui qui, à l’insu de la toile « Untitled 2000 », dessine le trajet de son absence.

 

 

Ryman : l’art et la Matière

« Untitled - 2000 »

Artnet

 

   Et maintenant, poursuivons l’entrelacement du poétique et du pictural, l’un éclairant l’autre, l’autre se donnant en l’un. « Le nénuphar blanc » de Mallarmé viendra apporter sa précieuse contribution. Mais écoutons la parole du « Dictionnaire des symboles » au sujet de ce nénuphar qui se confond avec nymphéa et lotus : « Un grand lotus sorti des eaux primordiales est le berceau du soleil au premier matin. Ouvrant leur corolle à l'aube et la refermant le soir, les nymphéas, pour les Égyptiens, concrétisaient la naissance du monde à partir de l'humide." 

   Oui, il s’agit bien de « naissance du monde », tout comme l’œuvre est naissance de l’Art. Ecoutons Mallarmé : « Résumer d'un regard la vierge absence éparse en cette solitude et, comme on cueille, en mémoire d'un site, l'un de ces magiques nénuphars clos qui y surgissent tout à coup, enveloppant de leur creuse blancheur un rien, fait de songes intacts, du bonheur qui n'aura pas lieu et de mon souffle ici retenu dans la peur d'une apparition, partir avec : tacitement, en déramant peu à peu sans du heurt briser l'illusion ni que le clapotis de la bulle visible d'écume enroulée à ma fuite ne jette aux pieds survenus de personne la ressemblance transparente du rapt de mon idéale fleur. »

    Nous disons d’abord que commenter la poésie mallarméenne mot à mot ne peut être que la plus évidente aberration. C’est traiter un poème tel un objet auquel l’on peut affecter des causes et des conséquences, lui trouver des justifications, des attaches avec le réel. La Poésie, loin de refléter le réel, est pur jeu de langage et rejoint en ceci la nécessaire autonomie de « l’art pour l’art ». Rien n’est vrai que ce qui est « clos » pour reprendre le terme utilisé par le Poète dans l’extrait ci-dessus. Pour notre recherche, nous nous bornerons à accentuer les mots qui vont dans le sens de la thèse que nous développons, laquelle dit le Rien et le Non-dit, d’où s’élève l’œuvre en sa plus effective pureté. Souci de primitivité. Souci de radicalité. Donc nous relèverons ceci : « la vierge absence », « leur creuse blancheur », « souffle ici retenu », « la ressemblance transparente ». Ce que nous disons, c’est que toutes ces assertions poétiques pourraient se dupliquer en l’oeuvre de Ryman, sans qu’une seule lettre en soit changée. L’intuition créatrice du Poète comme répondant à l’intuition créatrice du Peintre. Tout ceci est émouvant au titre de ces étonnantes relations tendant leur arche au-dessus de l’abîme du temps et de l’espace. En effet, le « vierge », le « creux », la « retenue », la « transparence » voici de quoi tendre un miroir dans lequel Ryman, l’amateur de Rothko (cet autre Peintre du silence), aurait pu trouver l’épiphanie de son propre visage en tant qu’Artiste.

Ryman : l’art et la Matière

« Untitled » - 1961

artnet

 

      Une œuvre telle « Untitled » de 1961 illustre à merveille les prédicats choisis par Mallarmé. Le « vierge » est ce blanc qui rutile depuis son intérieur même. Le « creux » nait des sillons tracés dans la pâte picturale en même temps qu’il se donne en nous dans le genre d’une inanition (sans doute y a-t-il toujours frustration des Voyeurs face à l’économie, à l’indigence de ce qui fait face). La « retenue » naît de cet angle infiniment pudique qui s’affirme tout en se retirant. La « transparence » est aperçue dans ces taches indigentes de vert amande qui se disent et se retiennent à la fois, se dissimulent derrière un voile.

 

   Les rapports du Minimal et du Structuré

 

   A parcourir le travail de Ryman l’on se rend très vite compte que sa manière joue soit dans un minimalisme sans faille où l’œuvre se donne en tant qu’œuvre et rien au-dehors, aucune mansuétude, aucune faveur qui feraient signe en direction d’une possible forme, d’une éventuelle matière qui dirait son nom au-dessus d’un murmure. Puis une autre déclinaison qui semblerait plus ouverte aux « concessions » : pleine pâte de la matière picturale, apparition de la couleur, exposition de la texture de la toile. Cependant ceci ne correspond à nulle période qui succèderait à une autre. Il y a, entre les deux façons de monter au visible, un constant entrelacement, une manière de syntaxe croisée qui, bien plutôt que d’affirmer quelque contraste, nous livre le sens profond d’une réelle unité.

 

Ryman : l’art et la Matière

 

A gauche : « Test #3 » - 1990 - Aquatinte

 

A droite : « Untitled » , vers 1964

 

**

 

   Les images mises côte à côte rendent visibles les différences. Si « Aquatinte » se livre selon un phénomène discret, « Untitled » ouvre la dimension d’un phénomène ostensible. La constatation pourrait en demeurer là, le Voyeur de ces œuvres en tirant la conclusion d’un genre de dysharmonie, peut-être de rupture. Une rapide analyse nous permettra de voir qu’il n’en est rien et qu’une profonde unité est le signe sous lequel Ryman a placé l’ensemble de son univers plastique. Nous verrons que c’est bien la Blancheur (il eût été plus adéquat de dire la « Blanchéité » en tant que révélation de l’Essence), qui se révèle comme celle au gré de qui tout s’ordonne. Le Blanc en tant que Blanc est le lexique originel qui ne trouve nulle scission, nulle remise en question. Seulement des variations, des modulations de ce subtil vocabulaire pareil à un brouillard, à une nuée, au mur blanchi à la chaux d’une cellule monastique.

    Ce qui pourrait apparaître comme une fuite du Blanc, un retrait, une soumission à quelque décision venue du fond grège de la toile n’est, en fait, que pure illusion. A l’évidence se montre un damier et l’on pourrait ici penser à quelque fonction ludique, à la tentation d’une figuration. Nullement. Bien loin d’affaiblir la valeur du Blanc, le « damier » en renforce la présence en accroît la germination. Le Voyeur s’absorbant en l’œuvre est très vite happé par la force projective du Blanc, par sa puissance de magnétisation. Le Blanc dissout tout ce qui n’est lui, si bien qu’en quelques instants, les empâtements demeurent les seuls à proférer un langage. On ne voit plus que leur somptueuse émergence, leur mystérieux et fascinant tressage. Le peu de rouge qui se laisse apercevoir reçoit le même traitement que l’écru de la toile, il s’ordonne au Blanc et en sert l’évidente surrection.

    Le fond constitue cette réserve éminemment ontique, il ne fait que parler sur le mode prosaïque du « On », il n’est que prose utilitaire, chose plongée dans sa constitutive indétermination, il est Terre-d’Ombre, il ne joue qu’à porter au regard cette Texture-Clairière qui est le site de la Poésie, lui attribuant la totalité de la lumière qui émane de cette vigoureuse pâte, il n'est, ce fond, qu’un prétexte, un support, un prête-nom. Il est effacement et retrait en soi afin qu’advienne ce qui a à advenir : une œuvre d’Art. Il n’est fond qu’à procéder à sa propre chute et s’oppose en ceci au fond des œuvres classiques qui dialoguait avec le reste de la figuration. Il est fond POUR la Matière, POUR la Forme. Il est l’informel qui amène au visible la seule chose qui vaille : le sens en son accomplissement le plus décisif.

   L’épilogue de cet article ne saurait trouver son lieu qu’à citer une nouvelle fois ce que nous considérons comme l’écho mallarméen de la picturalité rymanienne :

 

« Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté

Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté

Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées

Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées »

 

   « La fée au chapeau de clarté » n’est autre que l’Art en sa sublime venue. Ces « blancs bouquets d’étoiles parfumées » sont la lumière et la fragrance mêmes qui montent de l’œuvre, telle que conçue par Robert Ryman. Est-ce un hasard si ce poème s’intitule « Apparition » ? Toute œuvre d’art est épiphanie, phénomène se donnant de soi depuis le pli de sa réserve. Apparition est toujours beauté. Apparition est toujours vérité. Faute de ceci, seulement apparences et fragments « cousus de fil blanc ».  « blanc », La minuscule est ici de rigueur !

 

 

 

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5 février 2022 6 05 /02 /février /2022 10:56
Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée

« La terre de Grenade XIV » - 1985

artnet

 

***

 

 

« O prodige! (...) elle [la Sibylle] rompt les barrières du temps et de l'espace,

 et par intuition connaît ce que ses sens et sa raison ignorent... »

 

 Barrès - « Mystère »

 

*

 

“Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

 Le poète se fait voyant par un long, immense

et raisonné dérèglement de tous les sens.”

 

Arthur Rimbaud

« Lettre à Paul Demeny »

 

*

 

  

   « L’œuvre de Richard Tuttle est, depuis les années 1960, protéiforme, multiple, hétérogène, passant de petites constructions sur toile à des dessins au fil de fer, à des assemblages primitivistes en bois, à des sculptures de toiles libres et de tasseaux… dans une grande liberté dans l’approche des matériaux, de la couleur, des dimensions ou des modes techniques. Aussi, aborder, une pièce en particulier pour évoquer ce travail peut sembler un peu boiteux tant cette œuvre est difficilement réductible ne serait-ce qu’à un parcours logique et une globalité lisible. »

   Telle est la perception de l’œuvre multiforme, foisonnante et déconcertante à ce titre qu’en recueille le regard d’Eric Suchère, critique d’art, à propos d’une exposition de l’Artiste dans le cadre du FRAC d’Auvergne. Oui, le regard se perd volontiers parmi l’immense diversité des figures, des fonds, des formes, des supports. L’impression première consiste en ceci que l’ensemble du réel semble interrogé et plus particulièrement, en ce qui concerne notre approche, les objets et matières les plus simples, les bouts de bois, le carton ondulé, le tissu, le papier libre ou imprimé, du vinyle et tous les badigeons, peintures, résines et solvants qui se puissent imaginer. Rarement Artiste a exploré et questionné avec autant de profondeur ce monde qui l’entoure, cette palpable existentialité, cette profusion matérielle, cette densité qui est la trame même de la vie.

    Dans cet article, nous ne chercherons nullement à questionner les motivations conscientes ou inconscientes qui traversent l’œuvre en filigrane, mais à nous situer dans la perspective d’une interprétation de ce vaste Alphabet Formel qui semble pouvoir qualifier avec assez d’exactitude ce travail tout au long d’une féconde carrière d’Artiste. Car, pour tâcher de nous y retrouver dans cette multitude, c’est à l’extraction de quelques significations que nous procèderons, tout comme l’on interroge le rapport des mots dans une œuvre littéraire poétique ou en prose. En quelque manière, les relations des formes entre elles, la sémantique à laquelle elles aboutissent nécessairement.

Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée

A gauche : « Untitled (blue/orange) » -  artnet

 

A droite : « Sand tree 5 , 1988 » - artnet

 

 

   Afin de mettre en exergue l’une des facettes de la pluralité agissante de Richard Tuttle, nous plaçons en regard « Untitled (blue/orange) » et « Sand tree 5 », nous apercevant qu’ici, il s’agit, à proprement parler d’un « grand écart » esthétique et plastique dont nous penserions qu’à son fondement se trouvent deux Artistes différents. En effet, tout est fait pour nous égarer. Si « Untitled » ne recourt qu’à un vocabulaire simple, voire minimal, « Sand tree » privilégie les volumes imbriqués, les tonalités opposées, le surgissement à partir du plan. Passage sans transition du bi-dimensionnel au tri-dimensionnel. Et ceci est si fortement accentué que, dans un premier ressenti, nous avons un peu de mal à saisir en quoi de telles formes peuvent entretenir un réel dialogue, sinon celui d’une confrontation. Et, précisément, notre tâche de Voyeur consistera à nous immiscer dans l’intervalle situé entre ces deux propositions picturales pour en saisir le motif purement syntaxique.

   Mais ici, il nous faut recourir au fonctionnement de tout langage et le mettre en perspective avec cet autre langage qu’est le jeu formel, lequel nous met au défi de le comprendre. Prenons deux mots simples : « craie », puis « blanche ». « craie », isolément considéré, ne nous apporte rien d’autre que son enveloppe phonétique [k R E], c’est-à-dire une suite de phonèmes indifférenciés. Maintenant considérons le mot « blanche », [b l a~ S], ce mot également demeure en sa posture phonétique. Un genre de mutité, de barrière matérielle que nous ne pouvons franchir. Introduisons ces deux mots dans une phrase du type « la craie est blanche ». Soudain tout s’éclaire. La liaison des mots opère le passage de la phonétique à la sémantique, ce qui veut dire qu’un sens se dégage immédiatement de leur proximité. Le langage pictural lui-même n’a d’autre façon de se donner que de mettre en relation la diversité de ses termes. Ce qui est passionnant, faire résonner un écho entre les œuvres, les situer parfois dans un rapprochement, d’autres fois dans un éloignement. Ceci est le mouvement naturel de la vie dont Tuttle nous dit qu’il est « plus important que l’Art », mais, ajouterons-nous, dissocier Art et Vie ne se pourrait qu’au prix d’une perte aussi bien de l’un que de l’autre car la parole du Monde est faite de tous ces accords, mais aussi de tous ces discords.

   Mais alors qu’y a-t-il de si mystérieux qui s’installe entre « craie » et « blanche », identiquement entre « Untitled (blue/orange) » et « Sand tree 5» ? Une seule et unique chose : le SENS qui est la forme accomplie de toute intuition. Sans intuition, sans saisie immédiate de ce qui se donne à la conscience, jamais les significations ne se montreraient, simplement des signifiants orphelins de signifiés. Là est la grande beauté de tout langage, qu’il soit humain, pictural, naturel car la Nature aussi parle, qu’un sens soit contenu partout où une chose peut se rencontrer. « TOUT EST LANGAGE », ainsi peut se déterminer le motif qui nous traverse nécessairement, nous hommes de paroles, nous qui adressons aux divers étants les prédicats qui les portent à l’être. L’acte de prédiquer, de nommer, est le geste éminent par lequel les choses sortent de leur pli obscur pour connaître le dépli unique de la lumière, sa puissance d’éclairement. Merveille des merveilles, que le Monde signifie !

   Si « tout est langage » ceci ne s’actualise qu’à proférer, « tout est passage, intervalles, relations ». Tout est dynamique qui institue la matière même des choses. Rien n’est inerte à la simple raison de l’efficience de notre visée intentionnelle de ceci qui nous fait face. Non, nous ne laissons rien en repos, non nous n’abandonnons nullement le divers à sa mutité. Nous le provoquons et le conduisons à se dire de telle ou de telle manière. Tout comme cela parle en nous, cela bouge en nous, cela s’impatiente en nous, c’est le propre même de notre existence facticielle. Chaque fait rencontré est une question à nous posée, à laquelle nous trouvons ou non une réponse. L’essentiel ne consiste pas nécessairement à donner une réponse mais à poser l’énigme et la laisser en sa qualité d’énigme avec cette tension qu’elle crée en nous, elle n’est jamais que laisser sourdre les linéaments secrets de notre présence ici et maintenant, un sens ultime à donner à qui-nous-sommes, à qui-nous avons été, à qui-nous-devenons.

   Il faut revenir aux « intervalles », ne pas les laisser au repos. Les intervalles entre les mots du langage, les intervalles entre les œuvres de la picturalité. Deux écarts entre deux essentialités. En différer la venue est simplement renoncer à comprendre ce qui, quotidiennement, nous affecte et demande qu’une disposition de notre psyché veuille bien faire halte, prendre le temps d’une méditation. Ici doit se faire jour, avec de plus en plus de clarté, cette intuition sans laquelle rien ne s’élève de rien.  Qu’est donc l’espace entre deux œuvres de cet Artiste au génie pluriforme, s’il n’est déterminé par notre propre emplissement intuitif ? Car, nécessairement, si nous voulons pénétrer plus avant l’œuvre de l’Artiste, notre propre intuition doit rejoindre la sienne.

   Le trajet que nous accomplissons d’une forme à l’autre, qu’il soit su ou insu, s’inscrit au plus singulier de notre être au titre de ce-sens-qui-est-pour-nous, indissolublement et inéluctablement nôtre, dont nul ne pourrait s’approprier, couleur de notre inclination, climatique de nos affinités, irisations de nos tonalités essentielles, cette musique de fond, ces résonances qui nous accordent aux choses et au monde. Toute intuition est particulière, indivisible, elle signe, en quelque façon, notre portrait, elle trace les contours de notre identité. Sa singularité explique en quoi cette forme nous touche particulièrement, alors qu’elle laisse indifférent cet Autre qui, peut-être, ne la perçoit même pas.

 

   Ce qui se donne comme intuitionné

 

 

Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée

Image du haut : Objets trouvés sur la Colline de Mormont

Image du bas : divers mediums dans l’atelier de Richard Tuttle

 

***

 

   Ce que tente ici le rapprochement de ces deux images, se donner en tant que métaphore du travail intuitif de l’Artiste à partir des deux signifiants que constituent aussi bien les objets à sa disposition que les tubes de couleurs et autres matières dont il fait l’usage, le but ultime étant le signifié comme fusion des deux réalités antécédentes L’essence du processus artistique consiste en ceci, partir du cadre matériel ontique en vue d’aboutir à l’entité purement ontologique qui se lève de toute œuvre accomplie en totalité. Translation d’un étant en direction de son être. Maintenant, si nous regardons de près la nature même de la métamorphose qui affecte ces étants, nous nous apercevrons que tout était inscrit dans les choses à titre même de destin. (Nombre de mes écrits sur le geste artistique proposent la thèse suivante : toute Forme est en attente de sa réalisation. Dans cette optique l’Artiste est un Passeur, un Médiateur, il est celui qui permet le passage du signifiant au signifié).

   Donc les objets sont là dans l’atelier, posés-devant, inertes, opaques, seulement animés, en toute hypothèse, de virtualités internes qui n’ont encore trouvé le chemin de leur épanouissement. L’Artiste, lui, se situe dans une position méditative, intuitive, dont on pensera qu’elle dépasse le simple regard de surface porté sur l’objet, pour rejoindre, précisément, ces virtualités, ces puissances, ces énergies en sommeil gisant dans la nuit de la matière. Intuitionner est ceci : se détourner de l’apparence première afin de faire surgir ce qu’elle dissimule. Intuitionner est ceci : porter au langage ce qui semblait voué au pur silence. Intuitionner est ceci : trouver les accords, les résonances entre les supports matériels, les mediums de manière qu’à leur jonction naisse un sens, se déploie une sorte de révélation. Intuitionner est ceci : porter sa vision au-delà des objets, méditer, initier un jeu conceptuel au terme duquel, en vertu d’un simple retour vers l’objet, ce dernier se verra métamorphosé de ce que nous pourrions nommer « l’illusion créatrice », laquelle modifiera son champ spatial, dilatera sa forme au-delà de sa simple contingence. Passage du factuel à l’artistique.

Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée

« Z 13 » - 1981

 

***

 

   Ce qu’assurément il y a à percevoir afin de ne nullement demeurer en-deçà du geste artistique, l’essence de quatre réalités qui s’installent au cœur même de la création artistique : le Recel et l’Attente ; le Décel et la Surprise. Le Recel est celui de la chose auquel correspond l’Attente de l’Artiste. Le Décel est l’éclosion de la chose artistique, la Surprise celle de l’Artiste confronté à la pure phénoménalité. Cette expérience, rapportée au langage, situe le Recel en tant que Silence, le Décel en tant que Parole. L’Attente et la Surprise pourraient trouver leur équivalent dans la dynamique du Couple Parents/Enfant, l’Attente étant « l’illusion anticipatrice » des Parents (voir « l’illusion créatrice » évoquée ci-dessus) telle que décrite par le psychiatre René Diatkine avant que l’enfant ne naisse ; la Surprise, les premiers mots émis par l’enfant, autrement dit ses premières créations, ses signifiants originels qui sont en même temps des signifiés s’actualisant dans le monde, que les Parents reprennent comme de pures merveilles, des actes quasiment magiques.

    Instruits de tout ceci, du champ des significations et des signifiés toujours à l’œuvre dans tout acte humain et singulièrement dans le geste transcendant de l’Artiste, sans doute le titre commencera-t-il à s’éclairer à l’aune de l’explication suivante. « Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée » veut montrer l’exceptionnelle disposition de l’Artiste à intuitionner le réel le plus prosaïque, à procéder bien plus par « esprit de finesse » que par « esprit de géométrie », à pénétrer l’essence des choses jusqu’en leur intime subtilité, à débusquer le moindre détail pouvant être porteur de signification, en un mot trouver, sous la touffeur de la cendre, l’étincelle qui y vit de son Attente et de l’espoir de son Décel.

 

   De quelques projections de l’intuition

Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée

A gauche : « Lumière d’hiver » - 1985

 

A droite : « Manières secrètes de rester heureux II » - 1986

 

***

 

    Pour nous, ces deux œuvres entretiennent un dialogue doué d’une pure évidence, si bien qu’évoquer l’une sans l’autre reviendrait à manquer la sémantique qui les traverse. Ces deux œuvres sont co-présentes tout comme sont donnés ensemble les deux membres d’une gémellité. L’une appelle l’autre. L’autre répond à l’une. Alors, si l’on rapproche les dates, 1986 suivant de près 1985, l’on peut supposer une énonciation débutée en un temps qu’un autre temps vient confirmer sous la forme d’une réponse. Comme s’il y avait entre elles, Appel et Réponse, Simple position d’évidence de la « Lumière d’hiver » que viendraient rasséréner des « manières secrètes de rester heureux ». Ce qui se donnait sous la forme d’un Plein, la Lumière, trouve sa résonance dans cette dentelle Heureuse tressée autour d’un Vide. Y a-t-il là l’énonciation d’un art de vivre qui jouerait la légèreté contre une pesanteur relative ? Certes la Lumière est toujours associée à l’idée de Plénitude. Alors le bonheur serait-il une simple hypostase de la Lumière, une forme ne se montrant qu’à être requise sous un principe qui la dépasse et, parfois, projette quelque ombre, ce qui voudrait dire que « rester heureux » serait de l’ordre d’un pur travail d’équilibriste, ces formes somme toute arachnéennes en étant le symbole, l’actualisation graphique ? Ici, nous voyons bien que l’intuitif, plutôt que de demeurer sur le plan de surface d’une compréhension lui préfère le risque d’une interprétation. Autrement dit la voie ésotérique préférée à l’exotérique. Sans doute tout geste en direction de la saisie d’une œuvre consiste-t-il en une tâche herméneutique qui, pour autant, ne saurait être qualifiée de « vraie » ou de « fausse » puisqu’elle est le résultat de la présentation de la chose artistique en son pur jaillissement pour la conscience. Or le pur jailli n’a ni règles, ni morale, seulement la vie faisant subitement effraction dans le réel.

 

Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée

A gauche : « Ceci est une étude pour le noir et blanc » - 1971

 

A droite : « Sans titre » - 1970

 

***

 

   Ici, deux gestes graphiques confluent, tout en s’opposant. Vertu de toute dialectique portant au jour le tissu serré de ses apparentes contradictions. Ce que « Noir et blanc » affirme dans la toute-puissance de ses traits, « Sans titre » semble vouloir en effacer la tellurique effervescence. Les signes viennent dans la discrétion, l’espace alentour est libéré des contraintes inévitables que lui impose l’écriture. En réalité deux Alphabets Formels strictement complémentaires car dire au moyen du trait suppose la variété, genre de Babel hiéroglyphique dans laquelle chacun puisera les motifs qui lui parlent. Ces deux œuvres témoignent du geste immémorial de l’écriture. Elles ne sont nullement des indices gratuits, de simples fantaisies imaginaires. Toute empreinte porte en elle bien plus que son étique figure ne le laisse paraître. Toujours, dans le filigrane du papier le murmure des peuples anciens qui ont tracé la voie pour l’éclosion du langage. Les traces de l’araméen, du cananéen, ces langues sémitiques sur lesquelles nous reposons sans en avoir une nette conscience. Or, si le conscient n’y a nullement accès, c’est seulement au gré de l’intuition que ces essentialités nous seront accordées telles nos propres fondations. Ce que fait Richard Tuttle ici, c’est un travail d’archéologue (un travail intuitif car l’illusion de la découverte anticipe toujours l’acte de la fouille), il porte devant nos yeux ce qui s’est ensablé depuis des millénaires, il vivifie la racine même de notre essence humaine. Å la seule empreinte de son pinceau, il nous restitue cette belle écriture semblable à la phénicienne qui nous demeure aussi étrangère que fascinante. Il nous installe au cœur du mystère de l’écriture, tout aussi bien, ici, au mystère de la peinture, du geste graphique.

Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée
Tuttle, la peinture en tant qu’intuitionnée

A gauche : « Ocre » - 1988

 

A droite : « Sans titre » (Blanc gris pour lumière artificielle) - 1986

 

   Toujours le blanc est la marque du silence, du silence où jaillit la parole. « Ocre », deux obliques comme deux phrases qui s’énoncent clairement, qui viennent se superposer au blanc, au blanc dans son essentielle réserve : distance, intervalle, écart afin qu’une voix soit audible, qu’une prose du monde se dise et, bien plus, qu’une poésie se lève. En contrepoint, « Sans titre », pareil à l’effacement de ceci qui voulait se dire et se troue des points du silence. Le gris s’oblitère de silence, la parole s’espacie, se dilue au risque de sa propre disparition. Splendides variations sur l’essence de la langue. Une fois, la langue fait fond sur le silence, une autre fois le silence se vêt de parole. Qui est originaire, du silence, de la parole ? Qui fonde l’autre ? Ou bien naissent-ils l’un de l’autre, la parole du silence, le silence de la parole, chacun, dans ce croisement chiasmatique, venant à la rencontre de qui l’attend et le porte au-devant de soi ?

   Ce que la parole énonce en mots, la peinture le dit en signes, traces, empreintes. Le verbal rejoint le pictural. Sans doute faut-il supputer que le Sapiens, inclus dans le long silence précédant le mouvement de l’Histoire, émit son premier langage, des signes de morse en réalité, en découvrant la magie de ses premières esquisses sur la paroi de la grotte. La paroi était muette, comme toute paroi et voici qu’elle devenait parlante, que les signes de l’humain inscrivaient à leur nocturne cimaise, d’un seul et même trait de charbon ou de sanguine, la lumière du Langage, la lumière de l’Art.

    En ces temps de fuligineuse mémoire le silence était noir, la parole blanche, elle qui éclairait les bosses sus-orbitales des premiers porteurs de Verbe. Nous aimons à croire qu’une telle intuition a habité, l’espace d’un éclair, le front de l’Artiste, que les points, les traits étaient bien les mots par lesquels il donnait à dire ce qui, de tous temps, habite les hommes au sein même de leur conscience : qu’un mot surgisse, un seul et la peur recule. Oui, la peur recule. L’Art est magie ou bien n’est rien. Or nous voulons croire à la magie. Tels des enfants qui applaudissent des deux mains en regardant les facéties de Guignol, tant qu’il y aura une scène, un décor, de la peinture, des mots, nous serons des Voyeurs comblés. Oui, comblés !

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2 février 2022 3 02 /02 /février /2022 10:45
« 10 empreintes de pinceau No 50 -1973 » Artnet

« 10 empreintes de pinceau No 50 -1973 » Artnet

   Au sein du mouvement polyphonique, parmi le fourmillement polychrome de la peinture contemporaine, Niele Toroni fait figure d’ascète égaré en plein désert et c’est bien en ceci que son parcours force l’admiration. Répéter inlassablement, depuis l’année 1967, un identique geste plastique paraîtrait confiner à une sourde obsession. Mais placer l’acte de cet infatigable créateur au plan d’une simple pathologie serait totalement erroné. Bien loin de ceci, c’est un genre d’exigence héroïque qui déclenche l’acte, une façon éthique de se situer dans le monde. Éloigné de tout mouvement de mode, à l’écart de quelque influence que ce soit, Toroni poursuit son chemin sereinement, s’affirmant bien plutôt « Peintre » qu’Artiste, renvoyant l’Art, au motif de cette attitude, ailleurs qu’en son propre geste, lequel en effet, dans son application, son amour du travail bien fait, peut faire penser au souci de l’Artisan de réaliser un meuble à sa convenance de meuble, de tourner une terre en la portant à la mesure exacte de qui elle doit être.

   Cependant il n’en faudrait nullement tirer de hâtives conclusions qui placeraient ce travail de longue haleine au seul plan d’une praxis, d’une pragmatique trouvant en elle-même les ressources de son acte, loin s’en faut. Si le geste est simple, la théorie qui l’alimente est complexe et s’inscrit entièrement dans une profonde méditation quant à l’événement de l’instauration de toute Forme. Apercevoir une seule fois ces « Empreintes de pinceau n°50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm » et l’on ne peut ni les effacer de sa mémoire, ni feindre de les croire jeu gratuit. La radicalité du projet, non seulement saute aux yeux, mais étonne, interroge, remet en question les certitudes que chacun croyait pouvoir appliquer au domaine de l’Art.

  

   Le Mouvement BMPT

 

   Comprendre les « carrés » (il faut bien se résoudre, faute de mieux, à les nommer ainsi), ou les « empreintes du pinceau n° 50 », ceci ne peut se réaliser qu’à situer la tâche de Toroni dans le contexte des années 1966 -1967, date de la création, en même temps que de la dissolution du Groupe BMPT (Daniel Buren ; Olivier Mosset ; Michel Parmentier ; Niele Toroni). Existence éphémère certes mais dont la fécondité artistique s’est révélée inversement proportionnelle à sa durée. De grandes et belles choses sont nées de ce Mouvement.

   Les « Manifestations » du Groupe BMPT se déclineront selon l’unique horizon d’un parti-pris géométrique, chacun cependant conservant son originalité propre. Chez Daniel Buren une alternance de rayures verticales rouges et blanches ; chez Olivier Mosset un damier bleu et blanc de losanges superposés ; chez Michel Parmentier de larges strates horizontales bleues et blanches ; chez Niele Toroni, déjà et pour toujours, « les empreintes de pinceau de 50 millimètres, intervalle de 30 centimètres ». Si, chez les Artistes du Groupe, l’évolution de leur peinture les a conduits à sortir plus ou moins de la grille théorique initiale, seul Niele Toroni demeurera fidèle à son premier principe, lequel ne fluctuera que d’une manière infinitésimale autour de ce qu’il convient de qualifier de « picturalité », autrement dit la recherche sans fin de cette « essentialité » (le terme est de Totoni), essence que la Forme répétera jusqu’à l’extrême rigueur, dans une manière de souci hautement récurrent. Comme si les fondements de cette Forme reposaient sur une angoisse constitutive qu’il s’agissait d’interroger jusqu’à son hypothétique épuisement. Bien entendu, cette répétitivité sans fin n’est pas sans faire penser au labeur ininterrompu d’un Claude Viallat, posant sur les supports les plus divers, cette Forme de « Haricot » ou « d’Osselet » qui l’identifiera tel l’Artiste singulier qu’il est, tout comme une marque, un logo dessinent l’image de leurs créateurs. Toutefois le parallèle se limitera à l’intention plutôt qu’à la réalité des formes artistiques, Toroni limitant ses empreintes à des supports bien plus circonscrits.  

 

   D’un titre qui nomme les choses

 

   Le titre « La peinture au carré » est investi, le Lecteur, la Lectrice l’auront compris, d’un double sens évident, d’une part il dit la géométrie, son assimilation sans plus à cette figure immédiate et toujours perçue d’emblée du « Carré »,  d’autre part il dit la Forme élevée à la puissance deux, dans le sens d’un exhaussement en direction de cette essentialité-picturalité car ici, nous sommes bien dans la zone où tout converge dans une manière d’irrésistible aventure de l’Art, de l’Art porté au plus haut de son flamboiement, de son rayonnement. La forme en soi au plus près de soi, la modeste, l’inaperçue, devient l’inévitable, le nécessaire, ce par quoi nous interrogeons et trouvons, au moins provisoirement, un soulagement à nos intimes perditions. Car oui, la Forme est thérapeutique, la Forme a des vertus cathartiques qui, le plus souvent, agissent au niveau de notre inconscient, si bien que, parfois, nous ne pouvons mettre de mots sur un subtil bonheur alors que nous en avons oublié la source : telle Forme que nous avons rencontrée puis métabolisée et qui ressort à l’air libre, simple résurgence d’une expérience passée.

   Bien que la dénégation de l’Artiste de reconnaître comme résultat de son geste quelque figure géométrique que ce soit, lui préférant la signification de « trace », « d’empreinte », sans doute dans un souci de creuser au plus profond jusqu’à la racine première de ce qui vient à la manifestation, nous ne pouvons nous inscrire dans ce motif abstractif qu’à nous référer à cette forme universelle du Carré qui est bien celle qui surgit dans notre conscience dès l’instant où nous visons sa pure émergence. Il s’agit d’une procédure simplement phénoménologique en sa spontanéité, identique au geste d’un enfant, le seul à même de saisir ce qui vient à soi dans une manière d’irrémédiable présence. De toute façon, nul ne saurait affirmer qu’il s’agit d’un cercle. La posture toronienne résulte bien plus d’une allégeance au concept sous-jacent des œuvres qu’au pur surgissement qui se donne à la vue du Voyeur selon un geste immédiat de préhension, de captation. Et ceci introduit cette idée infiniment matérielle de l’Objet-Peinture, cette Forme qui s’affirme à la manière d’une simple chose du quotidien que chacun pourrait faire sienne à seulement en rencontrer l’évidence.

  

   L’empreinte « Carré-Terre » comme assise du réel

 « 63 Empreintes de pinceau No 50 (63 works) -1979 » artnet

« 63 Empreintes de pinceau No 50 (63 works) -1979 » artnet

Carré blanc sur fond blanc de Malévitch / 1918  Crédits : Malévitch Source : France culture

Carré blanc sur fond blanc de Malévitch / 1918 Crédits : Malévitch Source : France culture

 

   Le Carré, par nature, est profondément terrestre, ancré dans la plus effective matérialité. Ainsi l’empreinte de pinceau qui le rend visible, nous reconduit en même temps aux valeurs véhiculées par cet archétype constitutif de notre psyché. Si nous tâchons de décrire seulement l’une de ces « 63 empreintes », voici ce qui s’en détachera à titre de signification. Le fond blanc uni du papier, son Ciel si vous voulez, trouve ses cordonnées géodésiques, son immuable par la seule présence de la Forme-Terre.  Cette unique densité qui, s’extrayant du néant, reçoit sa présence réelle, sa factualité telle une chose qui se donnerait à nous pour nous distraire de notre souci métaphysique d’être. Cette Forme nous rassure, son aspect quadrangulaire nous fixe, en même temps qu’elle s’arrime elle-même, la Forme, et pose avec certitude les quatre orients de notre habitat sur Terre. Car, oui, la Forme en sa plus effective énergie, fixe les polarités. Il y a un Nord, un Sud, un Est, un Ouest. Et c’est bien le rôle de tout motif géométrique surgissant au cœur du vide que de nous délivrer les repères au gré desquels nous orientons nos pas, faisons progresser notre être vers ce futur qui, lui aussi, est un amer, une ligne sur laquelle faire converger nos yeux afin qu’un sens se profère, qu’une existence ait lieu.

  

   Les rapports Forme/Espace

 

   Si les supports varient selon triangles, cercles, si les teintes du fond se font moins discrètes, toutefois c’est la Forme « qui a la main », c’est la Forme qui décide de l’être du fond, le ramène à de plus exactes proportions. La Forme est originaire, elle détermine l’Espace et non l’inverse, elle impose son Temps plutôt que ce soit le Temps qui en réalise l’actualité. C’est bien par sa prégnance, par son caractère foncier, irrévocable en quelque sorte, qu’elle dicte le chemin à suivre selon sa propre manifestation. Ôterait-on le fond et rien ne se passerait. Ôterait-on la Forme et le fond, seul surgissant, reconduirait le tout à l’anonymat d’un absolu n’admettant que silence et blancheur. Pas même un gris qui serait de trop, qui trouerait de sa parole cette neigeuse immensité.

   L’Espace-Ciel, considéré en son autarcie la plus évidente, est doué d’une immense énergie, il file à la vitesse des comètes, il n’a nul repos, ce qui seulement convient à ceci même qui est sans limites. Mais les Formes sont là. Mais les Formes se donnent selon la figure éminemment terrestre du Carré, certes du Carré « Empreintes de pinceau n°50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm », mais cette précision, cette nomination à la limite de l’énonciation monomaniaque, bien plutôt que d’en atténuer les effets en renforce la puissance même. Car, déterminées à ce point, insérées dans le réel le plus dense, le plus étroit, ces Formes colonisent l’œil, le capturent et dès lors le fond, l’Espace-Ciel est assujetti, cloué à son propre Destin, il n’est plus qu’une vague buée à l’horizon du Monde. Les Empreintes nous parlent leur langage d’Empreintes, elles nous assènent, en quelque façon, leur rythme singulier, une pulsation cardiaque diastole-systole, elle nous disent la mesure elle-même de cette chair infiniment terrestre, pulpeuse à la manière d’une pêche, elles nous susurrent, nous distillent leur cadence respiratoire, elles scandent leur battement sexuel, leur tempo est foncièrement existentiel, réverbération de l’image des hommes telle que reflétée par un art soucieux de leur nature, inquiet de leur avenir.  Oui, ces Traces sont vivantes, infiniment vivantes. En elles la marque vive du pinceau. En elles la persistance de la couleur. En elles, le geste de l’Artiste, ce geste quintessencié qui est la façon d’une immense générosité à l’œuvre. Oui, il faut être généreux, oui il faut avoir la foi en l’homme, la croyance que l’art peut nous métamorphoser pour consacrer l’entièreté d’une existence à donner la voix à ces formes uniques, anonymes mais tellement douées de sens à qui sait les entendre.

« Empreintes de pinceau N° 50 Répétées à intervalles réguliers de 30 cms 1987 Artnet

« Empreintes de pinceau N° 50 Répétées à intervalles réguliers de 30 cms 1987 Artnet

   Cet art est aussi subtil que doué de puissance. Cet art est fascinant car c’est de nous dont il s’agit lorsque, regardant ces formes, nous confiant à elles, en quelque manière, nous remettons notre sort entre leurs mains. Nous étrécissons à la taille du carré, nous nous immisçons en leur modestie, nous devenons, comme elles, un simple souci de cet étonnant verbe conceptuel-minimaliste.  Il nous conduit à nous enclore toujours plus en cette Forme primitive du Monde, comme si le Tout du Monde, précisément, pouvait se dire à partir de ce lexique si singulier. Nous avons nous-mêmes à cheminer en leur direction, à les rejoindre, à assumer une nécessaire co-présence, elle seule nous permet, nous arrachant à l’impérialisme de notre ego, de nous rendre disponible à ce qui murmure, s’enclot en soi et pourtant irradie tout ce qui vient à elle.

 

 

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30 janvier 2022 7 30 /01 /janvier /2022 09:38
« 67-F-8 » - 1967 Source : artnet

« 67-F-8 » - 1967 Source : artnet

 

   Au XX° siècle, l’œuvre de Martin Barré est singulière à plus d’un titre. L’expression plastique est tout à fait inusitée, les outils qui y conduisent sortent des « sentiers battus » : utilisation du manche du pinceau, peinture directe au sortir du tube, usage de la bombe aérosol et de pochoirs. Mais ceci serait simplement anecdotique si cette pratique ne conduisait en réalité à un renouvellement complet de la sémantique artistique. Si les médiums utilisés, toile, papier, demeurent classiques, c’est leur mise en œuvre sur le support qui se trouve bouleversée au motif qu’espace, forme, ligne se recomposent d’une manière originale, comme si la notion de hasard les distribuait selon sa bonne volonté ou, mieux encore, si ces projections sur la toile s’auto-affectaient d’un genre d’autonomie qui les ferait surgir d’elles-mêmes sans que quiconque n’ait pu en décider le sort. Une totale liberté en quelque façon, traduisant au plus près leur étonnante essence. Si, à l’évidence, un Artiste est à l’œuvre, si c’est bien son geste qui imprime sur la surface de lin sa marque, la pratique barrienne est si discrète, si volontairement abstraite de toute volonté qu’une manière de grâce émane de ses « esquisses », une sorte de naissance dissimulant à peine la trace de son originarité. Ce sont ses œuvres les plus dépouillées qui témoignent de ceci, à savoir d’une pureté dont cet article s’essaiera à recenser les affleurements. Il ne s’agira nullement de parcourir chronologiquement la peinture de Barré (en partie cependant, de sorte que puisse se manifester une logique temporelle d’accomplissement de l’œuvre), mais de chercher à éprouver une puissante tendance de fond qui, toujours, conduit d’une présence effective à une absence ou ce qui y ressemble, la trace de quelque silence au travers duquel peut-être, une œuvre dit encore mieux son être que lors des excès de l’Art qui versent parfois dans la polyphonie des formes ou le recours à une gamme chromatique bavarde.

   Nous essaierons de progresser au travers des motifs selon trois niveaux mettant en exergue leur constante décroissance graphique pour aboutir à ce fameux « degré zéro de la peinture » dont Martin Barré semblait avoir fait le but de sa quête. En fait, ce seront trois stades de cet accomplissement qui se déclineront selon : « L’expansion de la Forme », « La dissolution de la Forme », « Le parcours de la Ligne ». Si l’on voulait synthétiser et établir quelque analogie avec les représentations de l’architecture au cours de l’Histoire, nous affecterions « L’expansion de la Forme » au Gothique Flamboyant, « La dissolution de la Forme » aux épures des Abbayes Cisterciennes, enfin « Le tracé de la Ligne » à la rigueur de la Cellule Monacale telle que Le Corbusier nous l’a donnée au couvent Sainte-Marie de La Tourette. Bien évidemment ces points de repère n’ont en soi de valeur qu’au regard des amers immédiatement visibles qu’ils nous procurent, non d’une mise en rapport terme à terme, laquelle n’aurait nul sens.

  

   Expansion de la Forme

« Sans titre » - 1956 artnet

« Sans titre » - 1956 artnet

 

   Nous sommes encore, ici, dans une facture assez classique. Une composition y établit des diagonales, des horizontales, des verticales. Il y a encore un souci de rejoindre, du moins en quelques motifs essentiels, les références canoniques sur lesquelles repose l’Art en ses plus constantes manifestations. Si ce tableau est loin de faire école, s’il ne peut rejoindre nul courant antérieur, cependant sa manière générale, bien que s’affranchissant de quelques conventions, semble pouvoir rejoindre les grandes tendances des créations contemporaines. Cependant on notera l’économie des moyens picturaux, la gamme de ton peu étendue et, déjà, une certaine rigueur qui se retrouvera et s’affirmera tout au long du travail de Barré.

« Huile sur toile » - 1957 artnet

« Huile sur toile » - 1957 artnet

   Si cette « Huile sur toile » de 1957 semble reposer sur des soucis esthétiques identiques, on s’apercevra vite qu’il s’agit ici d’une radicalisation de « Sans Titre » de 1956. Globalement, des formes de même inspiration s’y retrouvent mais y subissent des modifications dans le sens d’une quasi absence. On y repère un subtil effacement de la couleur, les formes se simplifient au point que certaines se trouvent prolongées par un simple trait, anticipation évidente de ce qui fera Ligne, comme dans cette œuvre « 60-T-51 » de 1960 sur laquelle nous reviendrons. Ici, dans la partie basse du tableau, les aplats de peinture délimitent, par leur arrêt, un carré de couleur neutre qui n’est pas sans évoquer le « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch, ceci inscrivant, d’une manière décidée, les vues de Martin Barré dans la sphère unique et exigeante des créations abstraites.

   Et, maintenant, il nous faut citer les propos du Peintre, tels que rapportés par Michel Gauthier, Commissaire de l’exposition Martin Barré au Centre Pompidou :

   « Je ne peins pas des Vénus ou des pommes ou mon dernier rêve ou celui que je pourrais faire, je peins des peintures, des propositions picturales, des questions sur, à la peinture.»

   Les propos de l’Artiste sont clairs et éliminent toute source de confusion, tout paradoxe. Ces propos ne sont rien moins qu’un manifeste du geste artistique tel que considéré par un Artiste qui se veut « engagé » au sein même de sa peinture. En une seule phrase il congédie les Vénus et l’Art Renaissant, il fossilise les natures mortes, il cloue au pilori les tentations oniriques ou surréalistes, pointant seulement l’index en direction de la peinture en tant que peinture, autrement dit une recherche des fondements, des assises de l’acte de peindre et c’est bien en ceci que son parcours est tout-à-fait admirable.

   Si, en un seul empan du regard, l’on parcourt la totalité de l’œuvre, alors se montre avec évidence une pratique en tout point semblable au processus de « réduction phénoménologique », cette très remarquable découverte qui, dépouillant toutes choses des points de vue erronés que l’on porte sur elles, éliminant idées reçues et fausses conceptions, pétitions de principe, ne s’intéresse qu’à la chose en tant que chose, autrement dit à sa donation « en chair et en os » pour reprendre l’un des axiomes majeurs de cette philosophie si féconde. Et c’est heureux qu’il en soit ainsi au motif que dénuement et dépouillement affectant la Forme la ramènent au sein de son phénomène premier, de son apparaître en tant que source à laquelle s’alimente tout Art dès l’instant où, à l’initiale de son nom, il revendique une Majuscule et seulement une Majuscule !

« Sans titre » - 1959 artnet

« Sans titre » - 1959 artnet

   Ici, manifestement, si notre parcours ne se voulait nullement chronologique, le voici soumis à la logique de la temporalité. 1956 pour la première toile, 1957 pour la seconde, 1959 pour la troisième. Ceci suffit à assurer qu’un projet dans le temps trouvait bien le processus de son accomplissement. « Sans titre », peut-être est-ce là, de façon consciente ou bien inconsciente, un essai de dépouillement du lexique pictural qui, subitement, devient anonyme, abstrait puisque innommé, une manière de naissance à venir dont le Peintre assurera la présence dans un acte à proprement parler « maïeutique », faire venir à soi la Forme qui était dissimulée dans les coursives de l’Espace/Temps, laquelle Forme devait advenir, surgir d’elle-même au prix du retrait de l’Artiste, de sa discrétion. Or il est bien connu que Martin Barré voulait toujours tenir sa toile à distance, peignant du bout de ses tubes, projetant une simple buée au moyen de ses bombes aérosol, dessinant ses « Flèches » au travers d’un pochoir si grand et imprécis qu’il ne pouvait nullement anticiper le lieu où la Forme prendrait sens. En quelque sorte l’intentionnalité est mise entre parenthèses, presque totalement occultée, métamorphosant en ceci le geste plastique de l’Artiste lequel, bien plus que d’être l’ordonnateur, l’exécutant de la Forme, en devient le simple médiateur. De cette façon le versant anthropologique régresse, la prétention humaine s’efface devant la Forme qui s’affirme et devient l’élément moteur, la puissance dynamique qui envahit la toile et la détermine en ce qu’elle est : une surrection de l’invisible qui se rend visible.

   Dissolution de la Forme

 

   Cette toile de 1959 est en tous points remarquable car elle se donne à la manière d’un point de basculement de ce qui constituera la saillie même de l’action barienne à venir. La Forme qui, jusqu’ici, paraissait se nourrir encore d’une matière indispensable à sa venue en présence, se gomme à tel point que n’en demeure qu’un genre de ligne hachurée, de taches successives étroites, lesquelles se montrent sous l’évidente espèce de la Ligne. Mais cette Ligne ne vient pas de nulle part. Déjà elle s’annonce dans les propositions plastiques précédentes, en tant que lisière effectuant les contours des œuvres. Percevoir cette lisière ne peut s’obtenir que par un recul et une manière d’inversion du regard. Habituellement, le geste visuel procède par agrandissements successifs du champ phénoménal, partant de la Forme pour découvrir l’espace qui l’enveloppe et la limite. En un processus inverse, se porter dans l’espace et venir à la Forme, voici le mouvement par lequel les yeux rencontreront ce simple liseré, ce seuil à partir duquel prendre en compte les prédicats de couleur, d’intensité, du rapport des plans entre eux, du lexique interne qui constitue la parole singulière de l’événement pictural. Ici, nous sommes entrés dans le dénuement cistercien avant que de connaître l’ascétisme et la rigueur monacales de La Tourette.

« 67-Z-12 » -1967 artnet

« 67-Z-12 » -1967 artnet

Avec « 67-Z-12 » de 1967, nous prenons conscience que s’ouvre un monde encore plus originel que celui évoqué par « Sans titre ». Car, ici, le titre est bien présent mais à la manière d’une équation mathématique dont chacun sait qu’elle tutoie bien plutôt l’Intelligible qu’elle ne s’élève du Sensible. Toute prétention de l’œuvre à se dire sous des mots encore tissés de lin ou de coton, de pigments et de traces de brosse, tout s’évanouit dans une sorte d’irisation, de flou que le trait tremblant sortant de la bombe contribue à accentuer sur le mode d’une pure évanescence. Et cette impression d’irréalité affecte les Formes-Traits d’une apparence se fondant à même l’espace, comme si, au terme d’une identique configuration, une indistinction, une fusion mêlaient dans une sorte de confusion native Forme et Espace dont nul ne pourrait plus savoir qui détermine l’autre, qui est fondement, qui est levée à partir de ce fondement. Le phénomène donc en sa mystérieuse parution. La confondante montée au visible de ce qui n’était que néantisation, voilement, occultation. Une métaphore (qui est apparue dans mes textes à plusieurs reprises), pourrait précisément rendre visible, sans l’expliquer cependant, la venue à l’image d’une Forme photographique montant insensiblement du bain révélateur dans lequel elle est plongée. Nul photographe ne saurait se lasser de ce prodigieux phénomène. Peut-être tout Artiste suffisamment immergé dans le processus de mise à jour des Formes qu’il délivre de leur néant, éprouve-t-il ce frisson délicieux si proche de l’émotion liée à la survenue du numineux !

 

« 64-I-3 » - 1964 artnet

« 64-I-3 » - 1964 artnet

Si le cheminement entrepris par Martin Barré peut s’inscrire tout entier dans cette « peinture à la limite », dont cet article s’essaie à montrer la pure beauté en même temps que la rigueur, alors « 64-I-3 » de 1964 semble constituer, au titre de son retrait, de l’économie ultime des moyens convoqués, le point d’acmé de la recherche, la limite dont aucune postérité ne pourrait assurer le possible. Chez tout Artiste en recherche de ce que nous pourrions nommer par défaut une « figuration de l’Absolu » (bien évidement, il y a contradiction entre les termes), arrive toujours un moment où les Formes ne parviennent plus à assurer l’émergence de leur être, où l’Espace n’espacie plus que lui-même sous une non-apparence, sous un Vide, un Silence infinis. Cet arc-de-cercle, cette boucle en fuite de la toile, cette lettre qui aurait renoncé à être entière, ce hiéroglyphe qui se biffe, cette présence qui est déjà absence, comment leur donner prolongement, si ce n’est à renoncer aux Formes, à détruire l’Espace, à peindre l’Invisible sous les traits d’une toile monochrome sans variation aucune, évocation de l’Être en tant qu’Être, autrement dit simple dentelle entourant le Rien.

   Cette attitude prodigieuse qui affecte l’être-même de l’Artiste, le reconduit dans d’illisibles marges dans lesquelles bien peu peuvent s’inscrire sans dommage. Car, toujours, la folie guette celui qui, parvenu au sein même de la matière autistique-artistique s’y fond, s’y confond au péril de qui il est. Dialoguer avec le Silence exige une force hors du commun, une détermination sans faille. Mais le Réel est là qui appelle et convoque à vivre parmi les hommes. La plupart des Artistes cèdent à l’appel des Sirènes et retrouveront leur point d’appui au prix d’un retour à la figuration, ce que fera Barré, certes avec une grande économie de moyens, quelques figures géométriques se disposant, dans la pudeur, à la cimaise de ses toiles, à la façon d’une « remarque marginale », d’une note en de bas de page, d’un astérisque indiquant qu’encore, il y a du sens à trouver, un chemin à parcourir.

 

  Le Tracé de la Ligne

« 60-T-51 » - 1960 artnet

« 60-T-51 » - 1960 artnet

   Ici, ce travail sur la Ligne redouble en quelque façon celui qui était initié dans les Barres définies par la nébulosité des tracés a l’aérosol. Il n’y a nulle différence d’intention, seulement le choix de vecteurs différents pour parvenir à une identique conclusion : seul le monacal en sa blanche cellule s’enquiert des prédicats minima qui permettent de cerner l’essence de la peinture. En la matière il s’agit d’une attitude profondément « religieuse » dans le sens de « religare », se relier. Se relier à quoi ? Mais simplement et de manière exacte à un sens qui fasse de l’existence autre chose qu’un unique égarement. Certes, ce bouquet minimal de Lignes ne constitue ni un essai de reproduire mimétiquement ou bien une Vénus ou bien une pomme. Le geste est performatif tout au long de l’acte qu’il accomplit. Ce que vise et énonce le Peintre dans son monde intérieur s’actualise sans délai sur la plaine uniforme de la toile. Spontanéité. Saisie de l’instant en quelques Traits réuni. C’est, en quelque sorte, comme si l’Art lui-même inscrivait sur le registre existentiel les motifs de ses secrets essentiels.

   Cependant une essence ne se livrant jamais sur le mode d’une chose subsistante, ce seront prioritairement des couleurs qui viendront se poser face aux yeux des Voyeurs, des directions, une chute enfin par laquelle s’achève toujours tout monde fini, toute finitude humaine. Si cette toile nous fascine (et sans doute le fait-elle aux yeux des Voyeurs attentifs), c’est bien au motif de cette picturalité apparente qui est la face visible, le geste porté en son ultime dont l’écho premier, la donation initiales demeurent celés, tout comme l’événement historique se confond avec les requisits qui sont à son fondement, tout comme l’amour dissimule toujours en ses plis les mobiles qui lui ont donné le jour.

   Ce rassemblement de lignes est étonnamment doué d’une réelle énergie et notre regard aboutit inévitablement à ce nœud, à cette pelote ocre jaune qui est son point focal, comme si cette condensation des lignes, leur cristallisation se donnant en tant que dernier mot avant que l’œuvre ne disparaisse à même son énigme. Qu’est en réalité la quête de Martin Barré, si ce n’est l’acte homologue de l’écrivain cherchant dans un seul mot à rencontrer enfin l’essence du langage ? L’acte du musicien aboutissant à une seule note, laquelle dirait le tout de la musique ? L’acte de l’artisan potier voulant enfermer dans le vide du vase toutes les formes possibles de l’argile ? L’on comprend aisément que ce parcours initiatique ne puisse se donner qu’à la mesure de cette « réduction phénoménologique » dont il a été déjà parlé. Mouvement de réduction qui porte en soi tout autre mouvement de réduction, en abyme, cet abyme étant un sans-fond car il ne saurait y avoir, au bout du chemin, de réponse à l’énigme. Y en aurait-il une et, alors, tout s’effondrerait de ce qui fait la force de l’Histoire, la puissance des Religions, le rayonnement de l’Art. Ceci, tout chercheur d’absolu le sait et c’est bien parce qu’il en a une vive conscience qu’il poursuit la voie entreprise. « Le vrai voyageur n'a pas de plan établi et n'a pas l'intention d'arriver », précise Lao Tseu dans le Tao Te King. Sans nul doute Barré était-il un « Voyageur » au sens le plus strict ! « n’a pas de plan établi » fait signe en direction de la pure intuition. « pas l’intention d’arriver » indique la pure gratuité du geste artistique lorsqu’il se porte aux confins de ses possibles.

 

« 61-t-19 » - 1961 artnet

« 61-t-19 » - 1961 artnet

   Cet article, tout comme l’œuvre de Martin Barré évoquée ici, trouvera sa clôture avec cette œuvre qui pourrait se lire à la manière d’un geste prophétique en même temps que testamentaire. « Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable », avait décrit Romain Gary en son temps, cette œuvre précédant de peu sa tragique disparition. Oui, nous pouvons affirmer qu’une telle toile, parvenue à l’acmé de son dépouillement, porte en elle les signes de la Mort et ceux d’un nécessaire deuil qui s’ensuit. L’Artiste est conscient d’être arrivé au terme d’une aventure qui n’aura, par essence, nul lendemain. L’exposition de l’Art à nu est une tâche non seulement harassante mais constitue l’une des plus vives apories que l’homme puisse connaître. Tel Icare, l’Artiste tutoie le Soleil, avant même que sa chute ne le ramène brutalement aux réalités terrestres. Peindre (mais s’agit-il bien encore de « peindre » ?), « 61-t-19 » de 1961 résonne à la manière du chant du cygne. Et cette fin qui se profile à l’horizon de la toile, ce drame qui se lève de la mutité du tableau, nous les pensons sacrificiels, si bien que surgit en nous l’idée de la fin brutale de l’écrivain Japonais Yukio Mishima se donnant la mort par le geste traditionnel du seppuku, peut-être avait-il atteint un point de non-retour après la publication du quatrième tome de sa tétralogie, « La Mer de la fertilité » ?

   La toile, dénuée jusqu’à l’extinction, indigente sur le plan apparitionnel, le phénomène en son resserrement le plus radical, font plus que nous interroger, ils nous mettent face au défi d’en soutenir l’évidente présence. Sur le fond paraissent, à titre de simple réminiscence, quelques traces jaunes à peine visibles. Retrait en soi du pictural, effacement de l’empreinte humaine. L’abstraction à son plus haut degré. Bien évidemment, à titre de commentaire nous pourrions risquer les interprétations suivantes. La Ligne de gauche correspond au passé, celle du milieu au présent et celle de droite à l’avenir. Mais disant ceci, nous serions entrés dans le domaine des conventions symboliques et des gratuités verbales car rien n’autorise quelque anecdote que ce soit. A la rigueur nous aurions pu hasarder que ces trois lignes dans leur étique parution étaient les restes des trois lettres du mot F I N, tel qu’il se projette sur l’écran du cinéma à l’issue d’une séance. Alors les Voyeurs sont décontenancés, comme si le réel menaçant les extrayait, soudain, d’un rêve.

   Les dernières paroles seront prononcées par Aron Kibedi-Varga, dans « un métadiscours indirect : le discours poétique sur la peinture », ses propos résumant d’une manière synthétique bien des points précédemment évoqués :

   « Pourquoi le dessin plutôt que la couleur, pourquoi la ligne plutôt que le dessin ? La ligne s’inscrit à la fois dans le temps et l’espace, mais elle est sans substance et sans couleur, sans ombre et sans vide, c’est-à-dire qu’elle n’est ni temps ni espace. Elle se situe strictement à la limite comme la poésie d’André du Bouchet. A la limite de l’expérience et des catégories de la perception. La ligne figure sur la page la réduction à l’extrême des caractères imprimés, la page avec la ligne étant le reflet direct de « paroles en l’air. »   (C’est nous qui soulignons)

 

 

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10 janvier 2022 1 10 /01 /janvier /2022 13:08
Ouverts à la question

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***

 

   « To be, or not to be, that is the question », cette célèbre phrase de Shakespeare tirée de « Hamlet » devient la question décidemment incontournable dès l’instant où l’on pose précisément le problème de la question. Le simple fait d’être est déjà interrogation, tout comme le fait du non-être qui, tout en étant sa face adverse, n’en pose pas moins une identique interrogation. Car être ou ne pas être est toujours une visée ontologique qui appelle en miroir la pensée de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Certes le « quelque chose » nous interroge en raison du mystère qui entoure la venue à l’être des choses. Corrélativement, la notion de « rien » ou de manque porte en elle les mêmes exigences au simple motif que, nous les Existants, ne pouvons supporter l’idée du « rien », autrement dit du néant qui nous reconduit au motif de notre propre finitude. Donc nous nous expérimentons tels des êtres ballotés entre affirmation et négation, positif et négatif, présence et absence, lumière et obscurité et de cette foncière ambivalence, de cette position de funambule entre un point de départ et un point d’arrivée, nous errons, en réalité, tombons continuellement de Charybde en Scylla ou au moins nous situons sur le fil invisible de l’abîme dont, toujours, nous redoutons qu’il ne cède et ne nous précipite dans l’ultime interrogation au-delà de laquelle ne se poseront plus que des charades en forme d’absolu.

   Mais il nous reste un peu de temps devant nous, suffisamment en tout cas pour questionner. L’homme, en tant que son essence, possède le langage. Possédant le langage, il possède la pensée. Possédant la pensée, il veut connaître. Voulant connaître, obligation lui est faite de s’interroger plus avant. Tout paradigme du savoir porte en lui ce fondement essentiel de l’interrogation. Elle seule, l’interrogation, décèle le celé. Elle seule déclot l’occlusion. Elle seule fait reculer l’inconnu et surgir le connu. Pourrait-on imaginer un Existant qui, jamais, ne se serait interrogé sur la marche des étoiles, la fuite des comètes, le vide sidéral et, à proximité immédiate, sur son propre sort ? Même les Sots questionnent, sauf sur l’origine et la profondeur de leur sottise ! Mais il faut en venir maintenant à des questions, sinon plus sérieuses, du moins aux faits empiriques, les seuls à même de nous fournir quelques explications plausibles. La rapide genèse d’une existence banale nous y aidera.

   Nous questionnons - Questionnons-nous avant même notre naissance ? Si la question, d’emblée paraît oiseuse, rien ne dit qu’elle ne soit totalement gratuite. En effet, nos géniteurs et les géniteurs de nos géniteurs ne portaient-ils déjà, en eux, sinon qui-nous-sommes, du moins la cartographie, le plan, l’architectonique de qui-nous-avions-à-devenir ? Certes la question est abyssale car, alors, elle nous ferait remonter à l’aurore des temps et nous rendrait contemporains d’une supposée Origine. Mais ne croyez-vous pas que cette hypothèse, dût-elle demeurer simple spéculation intellectuelle, mérite d’être posée ? En quelque manière elle ferait de nous des êtres transhistoriques et nous sauverait, provisoirement, de notre affliction quant au temps limité qui nous est imparti. Ce serait, en une sorte de jouissance temporelle, une « petite madeleine » proustienne qui aurait franchi le seuil même de notre naissance, nous aurait agrandis aux dimensions de l’univers : cosmologie portative à usage personnel, mais quelle ampleur ici, de la vision, de l’ouïe, du toucher, une multiple grâce à nous accordée. Quelques unes de nos sensations actuelles les plus vives ne seraient, conséquemment, que des réminiscences et, à cette occasion, en un seul empan de la perception, nous rejoindrions, en son empyrée, le « divin Platon ». Et, pures âmes, nous pourrions enfin, sublimes Narcisse, nous regarder nous contemplant au sein même de notre singulière image. Mais qui donc n’a jamais rêvé d’être son propre Démiurge, accédant ainsi aux désirs les plus fous qui nous habitent à bas bruit, aux fantasmes dissimulés qui sont le revers du visage que nous tendons au monde ? Qui n’a jamais rêvé ?

  

   Nous questionnons - Et l’événement de notre naissance, notre surgissement au monde dont nous n’avons gardé nul souvenir. Alors la réminiscence se serait-elle provisoirement interrompue ? Mais oui, pris dans le tourbillon de son propre dépliement - pensez à la crosse de la fougère -, notre être était en sustentation, à mi-chemin de ce qui, pour lui, était un néant, pour la mère une douleur, pour le « cercle de famille » un motif de réjouissance, donc notre être, sans doute en silence, se posait la question de sa venue au monde. Il le manifestait même bruyamment, par un cri soudain, lorsque le fluide de la vie défroissait ses alvéoles et le précipitait dans le grand tourbillon, en plein coeur de la marée humaine, au milieu des flux et reflux de l’existence. A vrai dire, s’il nous est mentalement impossible de rétrocéder au lieu et au temps de notre naissance, il nous est cependant facile d’imaginer l’inquiétante surprise qui dut s’emparer de nous, nous découvrant soudain séparés de la superbe et douce grotte amniotique parcourue des alizés les plus doux, prenant conscience, au sortir de cette Arcadie, de la rudesse de la tâche qui nous incombait, tout simplement celle de vivre, c’est-à-dire d’initier un cercle qui, le plus souvent, à l’aube de la vie, doit se donner à la façon d’une quadrature, sinon d’une radicale impossibilité.  En effet, lequel, laquelle d’entre vous, informé des plurielles chausse-trappes de l’exister, serait consentant pour amorcer les premiers pas d’un « éternel retour du même » ? 

 

Inventaire de quelques questions au seuil de l’exister :

 

Quel est ce monde étrange qui me fait face ?

Comment accéder à son lexique confus ?

Qui suis-je pour cet Homme qui est mon Père ?

Pour cette Femme qui est ma Mère ?

Comment trouver ma place

dans la tribu de mes Frères et Sœurs ?

Pourquoi le petit de l’Homme met-il tant de temps

pour apprendre à marcher ?

Pourquoi ces balbutiements à l’orée du langage ?

Pourquoi suis-je si dépendant de mon milieu ?

Pourquoi cette vie végétative,

ces longues heures de sommeil ?

Pourquoi tous ces sourires

au-dessus de mon berceau ?

Les Humains sont-ils toujours gais ?

Ou bien leurs luttes sont-elles incessantes ?

 

   Oui, naître, fendre le flux du réel est une telle épreuve et l’on comprend que le Petit de l’Homme ne s’annonce dans l’existence sous le sceau de la pure évidence, mais bien de son contraire, une polémique de tous les instants à entretenir avec le monde en totalité.

 

   * Incise littéraire – Parlant de l’enfant, de l’émotion qui entoure sa venue au monde, il n’est guère possible de faire l’économie du poème de Victor Hugo : « Lorsque l’enfant paraît ».

 

« Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris.

Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,

Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,

Innocent et joyeux.

 

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre

Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher,

Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.

On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher. »

 

   Certes, sans doute ce texte a-t-il vieilli et sa formulation nous paraît, à nous les Hommes et les Femmes d’aujourd’hui, un peu désuète, emphatique, « « décalée » pour employer un vocable à la mode. Oui, l’émotion est bien réelle qui entoure cette venue. Oui, il y a de l’étonnement, de la joie, possiblement de l’émerveillement. Alors, comment le petit homme pourrait-il s’abstraire de tout ce pathos en un même lieu assemblé ? Déjà, sur la douceur de son front, déjà au travers de sa fragile fontanelle non encore refermée, s’annoncent les premiers traits de la question. La naissance est pur mystère que, jamais, l’on ne dépasse !

  

    Nous questionnons - Nous avons grandi, franchi les obstacles du nourrissage, de l’éducation sphinctérienne, nous manions correctement la langue, nous avons appris à écrire, à lire, à compter. Nous connaissons les Départements et les fleuves de France. Nous connaissons les Rois et les Civilisations qui ont essaimé à la surface de la terre. Nous connaissons les Sciences Naturelles, les grandes sentences morales, nous sommes allés au catéchisme, avons fait la découverte de Dieu et de son inséparable figure, le Diable, nous avons été confirmés, avons fait notre communion solennelle, nous avons éprouvé nos premiers rougissements sous l’amical baiser de notre innocente camarade de classe. Tout ceci nous l’avons franchi avec bonheur, difficulté, tout ceci nous l’avons fait nôtre pour la simple raison que c’est le lot de toute existence humaine. Le cadeau de l’exister, nous en avons déplié les faveurs avec joie anticipée et quelque appréhension. Il y avait des choses très douces dans le genre du corail de l’oursin, parfois il n’y avait que la bogue de l’oursin et des piquants plein les doigts. Nous n’avons rien manifesté parce que « cela ne se fait pas », qu’il « faut être bien éduqué », que la reconnaissance est la marque de tout Fils ou Fille d’être de vrais Fils, de vraies Filles.

 

Inventaire de quelques questions relatives au jeune âge

 

Pourquoi, alors que nous sommes encore au nid,

hésitons-nous si longtemps avant de prendre notre essor ?

Les portes qui commencent tout juste à s’ouvrir devant nous

que cachent-elles que nous sommes

encore incapables d’y déchiffrer ?

Pourquoi la Mère est-elle notre repère aimant

alors que notre Père se donne dans la rigueur ?

L’Ecole, cette fenêtre ouverte sur la vie

nous arme-t-elle suffisamment pour un long voyage ?

Pourquoi, parfois, les Adultes se taisent-ils à notre arrivée ?

Qu’ont-ils à nous cacher que nous ne pouvons encore entendre ?

Quand je serai grand, quelle voie choisir :

Celle de Papa ?

Celle de Maman ?

La Mienne ?

 

   * Incise littéraire - Cet âge des premières expériences, des premiers questionnements, Anatole France en décrit à merveille la climatique un brin mélancolique dans « Le livre de mon ami », lorsqu’il relate le souvenir de la rentrée des classes :

 

   « Je vais vous dire ce que me rappellent tous les ans, le ciel agité de l’automne et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent. Je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais ; car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues.

Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans les poches et son sac sur le dos, s’en va à l'école en sautillant comme un moineau.

   Ma pensée seule le voit ; car ce petit bonhomme est une ombre : c’est l’ombre du moi que j’étais, il y a vingt-cinq ans.... Il y a vingt-cinq ans, à pareille époque, il traversait, avant huit heures, ce beau jardin pour aller en classe. Il avait le cœur un peu serré : c’était la rentrée. »

 

   Ici, confluent, en un beau langage de vérité, les essentiels états d’âmes qui affectent le jeune Anatole traversant le Jardin du Luxembourg, sur le chemin qui le mène au collège. Et, bien évidemment, ces états appellent la question de l’exister, en ce matin d’automne, sur le sentier à peine défriché de la vie. La question se décline sous ses divers modes, sous celui de la poésie automnale, de l’inévitable tristesse qui lui est associée, et « les feuilles [qui] tombent une à une sur les blanches épaules des statues » n’évoquent non seulement une métaphore romantique, sentimentale, mais bien plutôt la rigueur d’une temporalité qui efface tout sur son passage, la statuaire devenant le mode figé au terme duquel nous apparaît la verticale teneur de l’aporie humaine. Et, comment ne pas penser que, précisément, cette temporalité, secret de l’être, se diffuse depuis l’âge adulte et, par une curieuse inversion du temps, remonte jusqu’à cette enfance « sautillant comme un moineau », mais lisant, dans ce sautillement même (la frappe continue des secondes), la dette temporelle qui se gomme à mesure que le temps lui-même, en son essence, se donne sous la figure du retrait, de la privation ? Et puis ce « cœur serré », ce constant et oppressé rythme diastolique-systolique n’est-il pas une manière de métronome qui, à chaque battement, initie une question, puis une nouvelle question ?

 

   Nous questionnons - Maintenant nous sommes arrivés à l’Adolescence, ce seuil critique qui donne des boutons, rend pileux le menton, ouvre le sexe à bien d’autres tâches qu’à celles dévolues jusqu’ici. Hier on était un enfant dont les pitreries réjouissaient le cercle des amis. Aujourd’hui nous sommes en passe de devenir Hommes, Femmes, nullement à part entière, mais des sortes de mutants, d’espèces métamorphiques, des nymphes à mi-distance de la chrysalide, de l’imago, des genres de papillons encore emmaillotés dans leur tunique de fibres, ne rêvant que de la déchirer, à la hauteur de leur parole, à la turgescence de leurs sexes. En nous, au plus profond : des failles, des séismes, des jets de soufre, des geysers, des lapillis prêts à surgir, des éruptions de lave contenues à grand peine. Alors, comme personne ne s’intéresse à cette « Terra incognita », nous tournons en rond tout autour de nous, explorons nos possibilités internes, rongeons notre frein le plus souvent, nous confions aux pages de notre journal intime. Parfois, avec les Parents, nous avons des « explications » qui n’en sont pas, ce ne sont, de part et d’autre, que des conciliabules en soi, pour soi.  Ce dont nous avons conscience, au plus vif de notre chair, c’est le fait que nous ne sommes que des insulaires que nul phare ne vient balayer de son pinceau lumineux. Que nous sommes des chemineaux de passage que nul ne propose d’héberger. Qu’en toute hypothèse nous vivons en exil avec un bizarre sentiment mêlé de joie intense et de pure affliction.

   Nous ne sommes encore arrivés à nous et ceci nous désespère et nous ouvre grandes les portes du possible. Notre âge est l’âge du possible. Qu’au moins on nous laisse la liberté de nous confronter au tragique, c’est à partir de ce sentiment d’un non-retour que nous pourrons, peut-être, faire retour et nous reconnaître tels des êtres à part entière ! C’est l’âge tensionnel par excellence, où encore nous sommes appelés par les douceurs et l’innocence de l’enfance, déjà hélés en direction de cet âge adulte qui nous fascine et nous effraie tout à la fois. Regarder les jours bénis de son enfance : joie. Viser les jours adultes : espoir et crainte mêlés. Vivre dans le présent : tragédie que, parfois, certains ne peuvent affronter qu’au prix de la mort, rejoignant, par ce geste, un absolu qui s’est refusé à eux de leur vivant, que leur définitive absence autorise. Bien évidemment on pense aux « Souffrances du jeune Werther », où Goethe, avec le génie qui lui est coutumier, nous offre une vision sublimée du Romantisme, laquelle ne se réalise qu’au travers d’une confrontation à la Mort.

 

Inventaire de quelques questions relatives à l’adolescence

 

Pourquoi un « JE » est-il si difficile à assumer

alors qu’un « NOUS » était si rassurant ?

Peut-on vivre autrement que Solitaire ?

Quelqu’un nous aime-t-il

VRAIMENT sur terre ?

Qu’est-ce que l’Amour :

une simple bluette ?

l’éclosion d’une fleur ?

une obsédante passion ?

un accusé de réception

de qui-l’on-est ?

Qui aime-t-on dans l’Amour :

Soi dans l’Autre ?

L’Autre en Soi ?

L’Amour est-il fusion ?

recréation charnelle 

de la figure mythique

de l’Androgyne ?

La liberté n’existe-t-elle qu’en soi

ou bien peut-on en faire l’expérience ?

L’Adolescence est-elle

 incarnation symbolique

de la Mort :

Mort de l’enfance passée,

mort hypothétique

de l’âge non encore venu ?

Qu’est-ce que l’Altérité ?

Qui suis-je au regard

 de mes Géniteurs ?

de mon Premier Amour ?

de mes Amis qui habitent ma chair ?

Enfance, Adolescence :

Passage, tout est passage.

Que reste-t-il hormis le sentiment d’une absence ?

Ne sommes-nous pas, d’abord et définitivement

absents à qui-nous-sommes,

n’existant qu’à la manière

d’une théorie, d’une légende ?

   * Incise littéraire - Ici, comme annoncé précédemment, nulle impasse ne saurait être faite sur l’archétype de l’Adolescent que Goethe dessine avec force dans la narration à propos de Werther. Tout y est dit de l’adolescence. Tout y est dit de ces fameuses « Stimmungen » ou tonalités fondamentales qui mettent en relief notre façon singulière d’être-au-monde, selon notre ton qui est particulier, selon les humeurs qui nous traversent, les climatiques qui dressent notre propre cartographie. Les phrases citées ci-après sont un genre d’anthologie sur la façon d’être adolescent, hier, comme aujourd’hui et, sans doute comme demain car, malgré les époques, l’essence pénètre l’existence comme un filet d’eau la rivière, sans y paraître pour autant. Dans « Werther » tout est dit de la vanité humaine, de son ambition effrénée. Tout est dit de l’abîme qui s’ouvre sous la terre de toute existence. Tout est dit du temps qui moissonne les têtes. Tout est dit de l’égalité entre eux des hommes devant la tragédie, tout de la fourberie, tout des impénétrables ténèbres des arrière-mondes, tout de l’aliénation, tout de l’abîme dont chaque amour est le lieu. Aussi serait-il inconvenant de commenter plus avant. Ecoutons Goethe-Werther :

 

   « De quelle espèce sont donc tous ces gens, dont l’âme n’a pour assise que l’étiquette, dont toutes les pensées et tous les efforts ne tendent pendant des années qu’à avancer d’un siège vers le haut bout de la table ? »

   « Ce terrible moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi. »

    « Peut-on dire, "Cela est", quand tout passe ? quand tout, avec la vitesse d'un éclair, roule et passe ? »

   « Oui, certes, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur cette terre ! Qu'êtes-vous donc de plus ? »

 

   « Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et inattendue : Cet homme est ivre ou fou ? Rougissez : car c'est à vous de rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous ! »

   « Soulever le rideau et passer de l'autre côté : voilà tout ! Pourquoi donc hésiter et trembler ! Parce qu'on ignore ce qu'on trouvera derrière ? parce qu'on n'en revient pas ! Et aussi parce que c'est le propre de votre esprit de supposer partout le chaos et les ténèbres, quand nous ne savons rien de certain. »

   « J'ai quelques fois comme l'envie de me lever d'un bond, de secouer ma chaîne, et dans ces instants-là, si je ne me demandais pas : "Où irais-je ?" certes, je m'en irais. »

   « Comme cette image me poursuit ! Que je veille ou que je rêve, elle remplit seule mon âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici, dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là, ils sont là comme un abîme ; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front. »

 

    Nous questionnons - Cet âge adulte qui miroitait à la façon d’un diamant au cœur de la nuit, nous y voici arrivés, sans que nous n’y ayons pris garde. Nous sommes installés dans la maturité à la façon dont un Roi observe sa cour depuis la hauteur dorée de son trône. En toute hypothèse, cette situation de surplomb au-dessus des contingences terrestres devrait assurer notre gloire et notre rayonnement. Mais, quelque part le bât blesse et la monture que nous chevauchons claudique et hésite dans sa marche en avant. Alors nous nous reportons au passé et, depuis les rives de notre adolescence, nous estimons la qualité de notre présent. La lucidité est à ce prix qu’elle demande toujours du recul, condition préalable à tout jugement vrai. Alors cet âge qui promettait d’être si radieux, voici qu’il s’assombrit et paraît ployer sous une chape de plomb. Oui, c’est bien là le problème de toute détermination portée depuis une situation qui n’est nullement réelle, simplement différée. Le tout jeune enfant embellit l’âge adolescent. L’adolescent entoure de lauriers l’âge mûr. L’âge mûr se projette dans la sagesse balsamique de la vieillesse. En réalité, cet enchâssement d’âges gigognes n’est que « poudre aux yeux », formulation rassurante d’un « je le ferai ou le serai plus tard ». Or le « plus tard » libère toujours le ver caché dans le fruit et les poires blettes ont le plus souvent un goût amer.

   Le ver qui, déjà, commence à s’actualiser : les tempes qui grisonnent, le dos qui devient douloureux lors des efforts, l’amour qui ne tient pas toujours ses promesses, les héritiers qui remettent en question, l’intendance « qui a du mal à suivre » dans plein de tâches qui, autrefois, s’accomplissaient non seulement sans douleur, mais dans l’allégresse, la perte de quelques illusions, les premières rides, la chute des cheveux, etc… Enfin le catalogue des petits méfaits serait inépuisable et rajouterait une brume au temps présent. Si l’adolescence nous invitait à rencontrer Werther, la maturité nous fait signe en direction du bel ouvrage de Simone de Beauvoir, « La force de l’âge », qui peut être lu à la manière d’un roman de formation, d’un manuel à l’usage d’une pratique de la vie en son versant manifestement « existentialiste ».

 

Inventaire de quelques questions relatives à la maturité

 

Qu’en est-il du « milieu du gué » ?

le franchirons-nous sans trop de dommages ?

Que regarder lors des périodes de mélancolie :

l’innocent miroir de l’enfance ?

le phare éblouissant de l’adolescence ?

la luciole à peine perceptible de la vieillesse ?

Comment percevoir sa propre épiphanie

lorsque, devenus parents nous-mêmes,

une image double se propose à nous :

Fils d’Untel

Père de celui, celle qui,

déjà s’éloignent à l’horizon ?

Parvenus au zénith,

notre existence aura-t-elle été

au moins utile ?

Comment s’assumer

dans le rôle de Passeur de témoin

sans en tirer quelque amertume ?

Jusqu’ici, quel aura été l’âge

qui, pour nous, aura été le plus « vrai » ?

L’âge dont nous aurons estimé

qu’il paraît avoir accompli

notre essence d’homme ?

Que laisserons-nous d’autre

à notre postérité  qu’une image floue

se dispersant dans les volutes du temps ?

Que reste-t-il des promesses de l’Amour,

sinon une tendresse, une affection ?

Que transmette aux Autres

qui ne soit nullement vain ?

quelque chose de plus consistant

qu’une simple image d’Épinal ?

 

   * Incise littéraire - Partir de « La force de l’âge »

 

   Mais citons un extrait tout à fait significatif de l’inclination psychologique de Simone de Beauvoir en cet âge entre deux âges qui, toujours, pose le problème de son indécision, de son « ambiguïté », terme éminemment beauvoirien sur lequel nous reviendrons :

 

   « Et, précisément, le divorce s’accomplit. Mon corps avait ses humeurs et j’étais incapable de les contenir ; leur violence submergeait toutes mes défenses. Je découvris que le regret, quand il atteint la chair, n’est pas seulement une nostalgie, mais une douleur ; de la racine de mes cheveux à la plante de mes pieds, il tissait sur ma peau une tunique empoisonnée. Je détestais souffrir ; je détestais ma complicité avec cette souffrance qui naissait de mon sang dans mes veines. Dans le métro, le matin, encore engourdie de nuit, je regardais les gens, et je me demandais : « Connaissent-ils cette torture ? comment se fait-il qu’aucun livre ne m’en ait décrit la cruauté ? »  Peu à peu, la tunique se défaisait ; je retrouvais contre mes paupières la fraîcheur de l’air. Mais le soir, l’obsession se réveillait, des milliers de fourmis couraient sur ma bouche ; dans les glaces, j’éclatais de santé et un mal secret pourrissait mes os. »

 

   Cet extrait est exemplaire du mal être de l’âge mûr, il serre le réel au plus près, il dresse la mince résille qui cerne l’être et le donne comme aliéné. Ce sont des questions quasi métaphysiques qu’il entraîne, transitant tout d’abord par la physique du corps. Le divorce, dont parle Simone de Beauvoir, est cette césure, le plus souvent inapparente mais qui s’installe entre le corps et l’esprit, faisant de cette étrange bivalence le lieu de toutes les questions existentielles imaginables. Donc, un jour, elle avait cessé, comme elle l’avoue, « d’être un pur esprit », autrement dit, chez cette intellectuelle de formation et de nature, se lève soudain la conscience qu’elle vit aussi à travers une chair, que cette chair aussi à une âme, que cette âme corporelle se révolte et porte au questionnement nombre de thèmes, lesquels, enfouis depuis longtemps, font surface avec la douleur nécessairement angoissée qui les accompagne. Une dichotomie s’installe, une ligne de fracture pose, d’un côté, la conscience intentionnelle, sa force de décision, de l’autre le territoire émotionnel de l’anatomie avec ses « défenses », avec sa « souffrance », sa « violence ».

   Dès lors l’esprit n’aura plus de repos qu’il n’ait trouvé une réponse, cette dernière que l’on pensait pouvoir repérer dans des livres ou bien dans des méditations conceptuelles, voici que la vérité se fait jour, que la théorie existentialiste trouve ses limites, que la liberté ne s’acquiert nullement au seul prix d’une délibération de la volonté. Le corps est là qui fait de la résistance, le corps est là qui pose la contingence, la vraie, l’incontournable factualité du réel en sa verticale figure. Ici, le beau et émouvant témoignage de Simone de Beauvoir nous est précieux pour comprendre la nécessité qui se fait jour d’édifier, selon elle, une « morale de l’ambiguïté ». Sans doute a-telle raison car aucune réelle liberté ne saurait être atteinte si, d’emblée,  elle s’exonère de cette ambiguïté foncière, de cette contradiction formelle qui se concrétise en toute expérience ontologique : nous sommes des êtres clivés dont la vie n’existe que par rapport à la mort, des êtres subjectifs auxquels s’oppose l’objectivité du monde, des êtres tissés de transcendance que la finitude soustrait à leur tâche, des êtres enjambant continuellement la faille sise entre passé et présent. Ce sont toutes ces « ambiguïtés » qui nous constituent en notre fond, ce sont-elles qui font naître en chaque homme, en chaque femme le vortex vertigineux des interrogations.

 

   Nous questionnons - Non sur le mode mineur en raison de ce « grand âge » qui brasillait au loin, si loin que, jamais nous ne pensions arriver au port. Maintenant ce réel tremblant, cette chaloupe ballotée par les flots des incertitudes, nous y voici, sans possibilité aucune de retour. A quoi servirait-il de s’insurger contre son propre sort ? Serions-nous, quelque part, atteints de pouvoirs démiurgiques que nous pourrions utiliser à des fins d’inversion du temps ? Bien évidemment non et cette pensée de la vieillesse est à inscrire dans ce « comportement magique » de la petite enfance dont la résurgence n’est que le signe d’une régression de la lucidité ou bien de la tentative d’introduire de l’espoir là où le réel résiste et se cabre. Nous ne pouvons jamais être qu’à l’endroit et au temps où nous sommes et ceci, plus qu’un truisme, est l’accord du Soi avec le réel, ce qui est loin d’être une évidence et se traduit, le plus souvent, par une frustration, sinon un sentiment de révolte. Le mirifique « temps de nos vingt ans » est une romance depuis bien longtemps évanouie dans le creuset d’une mémoire infidèle, elle ne retient du passé que ce qui brille et éclaire, rejetant dans les ténèbres ce qui dérange et se donne à la manière sinon d’un échec, du moins dans le registre de l’accompli par défaut.

   Le problème de cet âge, c’est à coup sûr qu’il est le dernier, qu’il est le jeu ultime avant que la Mort ne vienne nous étreindre et nous embrasser de son souffle glacé. La seule chose qui nous sauve, provisoirement, c’est que nous ignorons la date précise de notre disparition (le terme de « disparition » n’est qu’un doux euphémisme qui tient la mort à distance, au moins sur le plan symbolique), ce qui nous sauve c’est le fait que, jusqu’à notre dernier souffle, nous sommes habités d’une incroyable certitude qui frise la paranoïa, persuadés d’être immortels. C’est un sentiment identique qui met à l’abri de tout renoncement lorsque, prenant le volant de notre voiture, nous effaçons de notre horizon toute possibilité d’’accident, croyant que cet événement est de l’ordre d’un pur imaginaire ou seulement destiné à un Autre que nous. Alors nous réjouissons-nous toujours de n’être nullement cet Autre promis à toutes les apories. C’est, en quelque manière, le seul moment où nous nous assurons en tant que soi-disant libres, alors que nous ne sommes que conditionnés, déterminés par cette essence humaine qui, décidemment, « n’en fait qu’à sa tête » Mon discours, parsemé ici et là de « lieux communs », ne fait que témoigner de ce Destin qui nous est commun et nous fait Hommes parmi les Hommes, Femmes parmi les Femmes, autrement dit des existences mortelles dont nous cherchons à nous exonérer le plus souvent possible, accomplissant notre marche vers le futur avec les yeux clos et l’âme au repos.

 

Inventaire de quelques questions relatives à la vieillesse

 

Pourquoi, lorsque nous pensons

 aux choses de ce monde-ci

sommes-nous toujours renvoyés à ce monde-là

qui est le lieu de la Métaphysique ?

Notre premier âge est-il encore en nous

et s’il l’est, pourquoi a-t-il tant de peine

à se manifester ?

« Philosopher, c’est apprendre à mourir »,

si Montaigne dit vrai

alors que devons-nous choisir,

de ne nullement philosopher ?

De toute manière, connaissons-nous

des Philosophes, le genre est si rare

en notre siècle qui ne doute guère de lui ?

L’horizon du projet,

quel est-il puisque cet horizon

se restreint « comme peau de chagrin » ? 

A qui, à quoi destiner

le peu d’optimisme qui nous reste ?

Notre problème n’est-il pas

d’avoir connu trop de Morts ? 

Ces derniers ne font que nous confirmer

dans notre fin prochaine.

Que sommes-nous devenus

pour les Autres :

un conseil éclairé ?

un témoin du passé ?

une narration sur le point

de s’éteindre ?

Que sommes-nous

nous qui questionnons ?

Et ne questionnons-nous

 gratuitement ?

Et ne questionnons-nous

au bord du vide

dont nous n’attendons

nulle réponse ?

Nulle réponse.

Notre dernière question

est Négation,

Sans doute faut-il

nous y résoudre ?

Le Silence est éternel

qui réclame son dû !

Interjection !

 

   * Incise littéraire - Autant terminer sur une note humoristique en convoquant un texte issu des « Caractères » de La bruyère - (De l’Homme), c’est le personnage d’Irène qui y est analysé avec la finesse habituelle de ce subtil auteur :

  

   « Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est le soir sans appétit ; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et quelque fois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l'oracle lui dit de boire de l'eau ; qu'elle a des indigestions, et il ajoute qu'elle fasse diète. »

   Ma vue s'affaiblit, dit Irène.

   - Prenez des lunettes, dit Esculape.

   - Je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été.

   - C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.

   - Mais quel moyen de guérir de cette langueur ?

   - Le plus court, Irène, c'est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule.

   - Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ! Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux, et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez ?

   - Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »

 

   En réalité ce que nous apprend La Bruyère, dans cette « fable » c’est que la question est tout simplement la question de qui-nous-sommes en tant que Mortels, autrement dit dans les limites de notre humaine condition. Et comme à toute fable se donne toujours une morale, ici, rejoignant Simon de Beauvoir, nous dirons qu’il nous met en garde de ne point chuter dans cette « morale de l’ambiguïté » (de la relativité) qui nous exilerait de notre état, nous ferait sortir de notre nature. A nous les Hommes, à nous les Femmes qui vivons sur terre, il nous est demandé d’y demeurer. De vivre au plein d’une pure immanence, de ne nullement la transgresser afin de devenir autres que nous ne sommes. Il est, chez tout individu, une tendance rédhibitoire qui consiste toujours à s‘escrimer à « franchir le Rubicon », à prêter allégeance à toute altérité qui nous exalterait et nous transporterait, en quelque manière, ailleurs que là où le Destin nous a remis notre part impartageable : chez le Roi pour le Serf, chez le Fortuné pour le Pauvre, chez le Beau pour le malheureux Quasimodo.

   Ce que dissimulent nos questions, la plupart du temps, sinon toujours, le motif d’une insatisfaction dont nous eussions voulu qu’elle devînt, par l’entremise d’un simple souhait, cet inaccessible auquel nous aspirons en secret, devenir Prophète en son pays, porter la bonne parole, amasser derrière soi la foule des Prétendants. Oui, c’est ainsi, être Homme, être Femme, non dans le cadre de quelque théorie, mais dans l’existence concrète de la quotidienneté, c’est toujours vouloir se déporter de soi, essayer de sortir de l’ombre, prétendre briller dans la lumière, tâcher de se situer au centre rayonnant de cette aura pareille au nimbe qui ourle la tête du Saint. Ce que nos questions angoissées, urgentes, qu’elles soient enfantines, adolescentes, de l’âge mûr, de l’extrême vieillesse, ce que nos interrogations donc manifestent, ce saut de nous-mêmes en direction de cette transcendance dont nous attendons qu’elle nous sauve de nous et nous remette dans un chemin de pure grâce. Pour le Croyant, auprès de son Dieu. Pour l’Esthète auprès de son Art. Pour le Politique auprès de son Événement. Pour le Savant auprès de son Savoir. Enfin, pour Tout-un-chacun dans cet Absolu dont il serait, en quelque manière, la figure terrestre, incarnée.

   C’est au simple motif que nous ne supportons que parfaits, inaltérables, dignes de question que nous posons et encore posons des QUESTIONS ! Mais que ceci n’effarouche personne. Outre que le questionnement n’est nullement un péché, il est bien plutôt l’auréole d’une vertu, la manifestation de l’étonnement, le fondement de la Sublime Philosophie. Comment, en ces temps de relativisme ambiant, d’idées toutes faites, de pensées en prêt-à-porter, de consciences se mesurant à l’aune de la quantité bien plutôt que de la qualité, en ces temps où les complots tiennent lieu de rationalité, où le Siècle des Lumières ne se donne plus que sous le sceau d’obscures délibérations, comment donc pourrions-nous faire l’économie de questionner ? Plutôt une « morale de l’ambiguïté » que pas de morale du tout ! Questionnons, peut-être notre seule liberté !

 

 

 

 

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29 décembre 2021 3 29 /12 /décembre /2021 09:18
Survenue d’un Nouveau Monde

 

   Depuis longtemps, sans doute depuis la nuit des temps, des prophètes de malheur annonçaient la fin du monde, anticipant, avec de sombres imprécations dans la voix, les pires malédictions destinées au genre humain. Ces ombrageux aruspices promettaient la fin la plus tragique aux Existants, au simple motif que, dans leur désinvolture coutumière, ils avaient consciencieusement scié la branche sur laquelle ils étaient assis, sans bien se rendre compte du fait que tout acte délictueux comportait nécessairement sa part d’imprescriptible dette : une vie vouée aux affres du dénuement ; l’accomplissement d’un long chemin de croix ; la rédemption des péchés dans quelque anonyme sépulcre dont nul ne connaissait les règles quasi monastiques, y pénétrer consistait tout simplement à remettre son âme entre les doigts ardents du Diable.

   Cependant, comme toujours, la réalité était bien autre et nulle vision d’apocalypse n'habitait les yeux des Impétrants, lesquels prétendaient bâtir un Nouveau Monde dont ils espéraient qu’il échapperait aux prédictions de cette funeste eschatologie. Ce qu’il y avait de bien dans tout ceci, dans cette vision d’une Ere Nouvelle, c’était qu’il n’était nul besoin, pour les humains, d’en déterminer la forme : tout se levait de soi dans une belle et inhabituelle lumière aurorale. Tout surgissait de l’ancien, faisait peau neuve, tel le reptile après la métamorphose de l’exuvie. Les Nouveaux Venus s’inquiétaient-ils de cette brusque survenue d’un état inusité, s’étonnaient-ils de percevoir des paroles inouïes, étaient-ils troublés de découvrir des paysages surprenants ? Non, en vérité, il semblait bien que ce Nouveau Monde fût agrémenté de tous les prodiges possibles.

   Il est habituel au comportement humain de s’empresser d’accepter tout ce qui flatte leur ego, repoussant dans les marges, le gênant, l’indocile, l’inflexible. A première vue, selon la belle expression de Leibniz, “Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ”, cette belle devise ils eussent pu la faire leur sans nulle arrière-pensée, le Jour Nouveau se levait dans une gloire de lumière, les oiseaux chantaient et pullulaient dans les arbres, les jarres vernissées débordaient d’une généreuse ambroisie. Dès lors, l’on pouvait en toute confiance lever les yeux au ciel, se détacher des lourdeurs de la glaise, flotter en soi comme la feuille légère sur les ailes du zéphyr.

   Puisqu’un Nouveau Monde s’annonçait, on se devait de l’accueillir dans la joie et jeter aux orties tout ce qui eût pu en différer la venue, en atténuer l’éclat. Donc, un soir pareil aux autres, les Humains s’étaient-ils endormis sur leurs nattes de tissu, couchés en chien de fusil, en boule, étendus de tout leur long, pliés dans les nasses ouatées de leurs rêves et ces mêmes Humains s’étaient-ils réveillés, dans l’aube qui suivait, avec une drôle d’impression logée au sein même de leur corps. Ils se sentaient plus légers, musicalement accompagnés, des refrains de cristal tintaient tout contre le pavé de leurs têtes. Jamais, au grand jamais, ils n’avaient été saisis d’une si belle humeur, si bien que leurs abris se fussent effondrés sans qu’ils en tinssent rigueur, ni à leur constructeur, ni aux manigances d’un destin s’annonçant sous de vénéneux auspices. Non, la venue à soi du monde se faisait identique au dépliement d’écume d’une corolle et nul ne se souciait de l’heure qui viendrait, de la seconde qui s’effriterait dans l’immense sablier du temps. C’était plutôt la sensation de la goutte d’eau suspendue tout en haut d’une clepsydre, laquelle s’inquiétait de ne la faire chuter qu’au motif du contentement de ceux qui en observaient le lent et appliqué écoulement.

   Mais, afin que le Lecteur, la Lectrice ne s’impatientent de tout ce long préambule, qu’il nous soit permis, maintenant, de proposer quelques vues de ce Nouveau Monde en ses plus belles déclinaisons. Bien évidemment, les sceptiques, ceux dont le doute est chevillé à l’âme, les pessimistes, ceux que les fables n’intéressent nullement, ceux pour qui les mythes ne sont que des inventions d’esprits fatigués, ceux qui ressentent la poésie comme une simple bluette, ceux enfin qui jugent le Romantisme parfaitement anachronique, toux ceux-ci et quelques autres encore pourront se dispenser d’entrer plus avant dans cette manière d’aimable comptine pour enfants, ce Nouveau Monde ne sera pour eux, non seulement une gentille utopie, mais une invention imaginaire, un simple miroir aux alouettes. Mais laissons les sceptiques à leur scepticisme !

  

Nouveau Monde et Paris

 

  

   Oui, c’est peut-être à Paris que la métamorphose de l’Ancien Monde en Nouveau est la plus étonnante, la plus aboutie, comme si le microcosme de la Capitale reflétait à lui seul l’image de nouveaux espaces, disait l’échelle illimitée d’une nouvelle dimension du temps. Mais il nous faut maintenant visiter et nous laisser porter par le charme irrésistible de la nouveauté.

   La Place Saint-André des Arts est devenue Place des Peintres et des Sculpteurs. Pas une once de terrain qui ne soit recouverte d’une œuvre. Pas un seul platane qui n’arbore fièrement, dans ses larges ramures, dans la rigueur de son tronc, l’éclat d’une sculpture, le classicisme d’un bas-relief.  Pas une terrasse de café qui ne soit le prétexte à exhiber un dessin, une eau-forte, un lavis. Bien sûr, des Visiteurs Nouveaux déambulent au hasard des rues, puis confluent sur la Place. Chacun veut voir l’Art en sa plus effective réalité. Chacun veut emplir ses poumons de la brise légère d’une aquarelle, chacun veut sentir, tout contre sa peau, le velouté d’une huile, la généreuse rugosité d’un collage, humer l’odeur d’une encre, palper la consistance d’un pigment. C’est un peu comme si l’air lui-même était tissé de façon artistique, comme si l’on en sentait les souples arabesques, les pleins et les déliés, toute une typographie, une sémiologie parlant aux Visiteurs la belle langue des signes.

   Mais écartez-vous légèrement, regardez donc au-dessus de mon épaule. Oui, tout comme moi vous êtes émus de voir de si près « Le Printemps » de Giuseppe Arcimboldo, d’en détailler la belle chromatique, de sentir, venant à vous, le luxe inouï de ces fleurs, leur épanouissement, leur subtile présence. Vous sentez, mais réellement, en une manière d’incarnation, les effluves discrets de l’églantine, la douceur des pâquerettes, la note plus affirmée des marguerites, l’odeur un peu fade, antiquaire, des roses. Et cette courge à la belle teinte qui oscille de gomme-gute à mandarine, elle tient, pour vous, le langage de la plénitude, de la chair venue au terme de son éclosion. Oui, c’est vraiment un genre de « miracle » que l’art, ainsi figuré, descende soudain de sa cimaise, se mêle à la lumière du jour, rejoigne le clair souci des Passants, ouvre pour eux les portes qui, jusqu’ici celées, leur interdisaient d’avoir accès à ceci même qui est essentiel pour l’homme : connaître la Vérité en sa plus juste mesure. Jamais l’art ne triche. Toujours l’art se donne en tant que cet objet fabuleux qui vous offre le plus précieux de son être. Il suffit de s’y disposer soi-même, de se constituer selon la forme d’une amphore en attente du précieux liquide qui va s’y déposer et en illuminer les flancs de l’intérieur.

   Le geste de réception de l’art consiste en son accueil, le dépliement d’une sérénité, l’attente heureuse. Nul effort à fournir, l’Art ne demande nulle peine, seulement un regard attentif soutenu autant de temps que l’œuvre est présente et au-delà, lorsque, absente, elle nous convoque à la belle fête de la réminiscence. C’est toujours dans le germe de soi qu’il faut réactualiser l’émotion première, la prolonger peut-être selon les beaux motifs du concept, en porter au loin l’efflorescence aussi longtemps que dure le désir de s’accomplir selon la loi de son essence humaine, laquelle est de comprendre le monde jusqu’en ses plus infimes donations. Seule la compréhension de ce qui est, est à même de nous combler. Elle seule nous exonère d’une terrible cécité, laquelle ne peut, selon sa nature, que nous conduire à l’abîme.

   Mais, ici, il faut avoir de plus légères pensées. Mais ici, il faut voir et encore voir, inonder son regard de la plus bienfaisante des pluies. Nulle rivière de larmes, cependant, nul sanglot retenu au profond de l’isthme de la gorge. Au contraire, le ruissellement d’une pluie bénéfique, le versement d’une eau lustrale qui nous portera au-devant de nous, au seuil de cette reconnaissance d’une altérité qui assure notre complétude et nous dispose à l’effectif rayonnement de qui-nous-sommes en propre.  Des nomades en quête d’un lieu où faire s’abreuver leur troupeau, d’une halte où trouver repos et arrimer son destin à la courbe de la dune, au bourgeonnent vert de l’oasis, loin là-bas, au titre de la distance, mais près au motif de la calme certitude qui enveloppe le simple et obstiné marcheur du Désert lorsque, parvenu au bivouac, toute douleur s’allège et devient gratitude, remerciement.

   L’art, donc, était là en sa sublime ouverture. Aussi bien le « Portrait de Nicolaus Kratzer », peint par Hans Holbein, dit « Le Jeune », du temps de la Renaissance nordique. Cette tempera sur bois de chêne est si généreuse dans ses teintes de beige et de terre de Sienne, si exactement belle que chacun, ici présent, penserait pouvoir saisir au creux de ses mains les instruments de cet homme-orchestre, de ce mathématicien, astronome et horloger bavarois, saisir donc ce compas, cette « horloge du berger », ce cadran solaire polyédrique sur lequel le savant exerce son art. Mais aussi des estampes japonaises telle « La Chasse aux insectes » de Suzuki Harunobu de la période Edo. Sublime tableau si finement livré avec ses rehauts de nacre broyée et de poudre d’or, le tout se diffusant dans un rayonnement subtil, comme si c’était l’estampe elle-même d’où émanait cette lumière parfaitement spirituelle, arachnéenne.

   Tout se laissait admirer avec naturel et rien n’eût étonné les Nouveaux Venus si certains d’entre eux s’étaient retrouvés sous la figure d’une peinture impressionniste ou bien d’inspiration nabi, tellement les œuvres instillaient dans l’esprit des hommes de soudaines efflorescences. Si bien que, dans la lumière déclinante, un homme venu sans doute du Grand Nord, là où la taille dépasse la moyenne, apparaissait telle cette infinie figuration masculine, longiligne, taillée dans le bronze, inoubliable effigie de l’Art Etrusque, nommée « Ombre du soir ». Ce qui était beau au-delà de toute parole, cet écoulement du symbolique et de l’imaginaire dans le réel, dont chacun tirait sa plus noble quintessence. Parfois, s’amusant à faire le tour de la Place des Peintres et des Sculpteurs, un petit char monté sur des roues de métal, avec à son bord deux oiseaux aux becs recourbés, tout droit venus de la Civilisation Villanovienne, projetaient en direction du futur ce que pourraient être les déplacements des Urbains dans les temps à venir. Nul ne quittait jamais cette place sans émotion. Nul ne la quittait sans porter en soi, au plus secret de son être, quelque projet de création artistique qui, peut-être, trouverait le lieu de sa réalisation au fond d’un atelier nimbé de la douce lumière d’un clair-obscur.

   Le visage de l’ancienne Lutèce se donnait aussi selon de nouvelles perspectives et la Place René Char avait été rebaptisée Place des Poètes. Ici, quiconque versifiait ou poétisait en prose, trouvait l’endroit rêvé de son élection. Le Lecteur attentif aura bien évidemment deviné que ce lieu situé dans le quartier Saint-Thomas-d'Aquin, accueillait, aussi bien sur les rotondes en ardoise des immeubles haussmanniens, que sur les bannes colorées des terrasses de café et le sombre bitume des rues, l’un des plus beaux extraits de l’anthologie classique, odes et ballades, sonnets et autres rondeaux. Il n’était pas rare qu’à l’écoute du poème « Enfance » de Guillaume Apollinaire (nul ne savait d’où venait la voix), plus d’un, ému aux larmes, se retrouvât soudain sur les rivages de ses jeunes années, songeant au milieu « des cyprès », oubliant tout de sa vie actuelle, Oubliant aussi bien les joies que les peines pour ne retenir que la douceur de l’âge ancien, ce merveilleux présent qui n’aurait nul retour :

 

« Au jardin des cyprès je filais en rêvant,

Suivant longtemps des yeux les flocons que le vent

Prenait à ma quenouille, ou bien par les allées

Jusqu'au bassin mourant que pleurent les saulaies… »

 

   Un soir d’été vit un Jeune Homme hissé tout en haut d’un balcon, déclamant dans une manière de fougue curieusement retenue dans son corps d’éphèbe, les vers d’Arthur Rimbaud tout droit venus de son poème « Sensation ». Etrangement, il avait, trait pour trait, la physionomie blême, triste, le regard flou comme retourné vers l’intérieur et faisait songer à la photographie du Poète à dix-sept ans, prise par Étienne Carjat. Tout comme lui, il arborait une chevelure désordonnée, une veste de toile grise, une chemise à boutons de tissu que venait fermer la moire d’un nœud papillon. Sa voix était voilée comme si elle était venue des confins du monde, peut-être du côté de Chypre ou d’Eden, ou bien d’au-delà du visible, depuis les lourdes portes de Harar, là où brille le mirage des peaux, du café, là où apparaissent les miroitements de l’ivoire, les éblouissements de l’or qui ne sont jamais que l’envers de la poésie, cette prose soudain si sombre qu’elle s’engloutit dans la nuit de l’incompréhension et du silence.

   Quoi qu’il en fût de la perception du natif de Charleville, ce qui était patent, c’est que les Amateurs de poésie étaient aux anges, quelque part entre « Une saison en enfer », « Les Illuminations » ou bien sur les traces erratiques de « L'Homme aux semelles de vent », eux aussi ils étaient partis pour un intangible royaume, ils planaient infiniment bien au-dessus de leur contingente figure, ils traversaient les espaces sidéraux, ils frôlaient des comètes de feu, ils tutoyaient les rugissements de la lave et il s’en fût fallu de peu, qu’au sommet de leur vertige, ils n’eussent la tentation d’Empédocle, se jeter corps et âme dans la gueule incandescente de bombes ignées afin d’y rejoindre cet Absolu dont ils rêvaient sans bien en saisir la foudroyante nature. On ne saute dans l’abîme qu’à en méconnaître la profondeur.

   Les mots du Poète, ils les buvaient, les syllabes ils les manduquaient, les voyelles « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu » entraient par leurs pores et bruissaient longuement, telles des « mouches éclatantes » qui butinaient la matière effervescente de leur imaginaire. Leurs « naissances latentes » trouvaient le lieu et la forme de leur effectuation et plus rien ne demeurait du réel en sa compacité, sa douleur patente, son obstination à demeurer ici tel l’infranchissable obstacle qui ôtait toute idée même de liberté. Mais écoutons avec eux la marche attentive et décisive du Poète, celle au gré de laquelle il vient à lui et gagne son essence poétique, bien loin de la chute qui se dessine à l’horizon, cumulus ténébreux qui effacent tout et reprennent tout en leur sein :

 

« Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :

Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l'amour infini me montera dans l'âme,

Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la nature, heureux comme avec une femme. »

En ces temps de noble surprise, le champ de la nouveauté s’étendait selon tous les horizons et il semblait ne demeurer du passé que quelques haillons suspendus à l’oublieuse mémoire des hommes. C’est bien l’un des traits du changement que de fossiliser tout ce qui n’est lui, de plonger hier dans une brume et faire de demain un songe flou encore inaccessible mais vers où l’on tend irrésistiblement au motif que la mode qui vient dépasse toujours la mode antécédente. Ainsi, marchant au hasard des avenues, des rues et des places de Paris, pouvait-on découvrir, tels des enfants ravis par leurs cadeaux de Noël, un visage inconnu dont, bientôt, l’on ferait son ordinaire pour, un jour prochain, n’y plus prêter attention. Mais poursuivons notre périple, il est bordé d’or et semé de vertes émeraudes. Nous arrivons maintenant en vue de la Place Maurice Barrès rajeunie en Place des Ecrivains. Bien évidemment, il serait bien trop long d’énumérer la kyrielle des Diderot, des Montaigne, des Chateaubriand, des Ronsard, mais qu’il nous soit seulement permis d’évoquer ce beau texte dédié à la mémoire d’Etienne Pivert de Senancour, extrait tiré de son roman « Oberman », LETTRE II :

 

   « J’étais sous les pins du Jorat : la soirée était belle, les bois silencieux, l’air calme, le couchant vaporeux, mais sans nuages. Tout paraissait fixe, éclairé, immobile ; et dans un moment où je levai les yeux après les avoir tenus longtemps arrêtés sur la mousse qui me portait, j’eus une illusion imposante que mon état de rêverie prolongea. La pente rapide qui s’étendait jusqu’au lac se trouvait cachée pour moi sur le tertre où j’étais assis ; et la surface du lac très-inclinée semblait élever dans les airs sa rive opposée. Des vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoie confondues avec elles et revêtues des mêmes teintes. La lumière du couchant et le vague de l’air dans les profondeurs du Valais élevèrent ces montagnes et les séparèrent de la terre, en rendant leurs extrémités indiscernables ; et leur colosse sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, éclairé et comme invisible, ne me parut qu’un amas de nuées orageuses suspendues dans l’espace : il n’était plus d’autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, dans l’immensité.

   Ce moment-là fut digne de la première journée d’une vie nouvelle : j’en éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma main : les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient l’éloigner ; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce que j’ai mieux senti.

   Près de Nyon j’ai vu le mont Blanc assez à découvert, et depuis ses bases apparentes ; mais l’heure n’était point favorable, il était mal éclairé. »

 

   Adossée à l’une des colonnes corinthiennes  de L'église Notre-Dame-de-l'Assomption (on avait un peu de mal à en cerner la nouvelle forme, des grappes de raisin recouvraient les canelures de pierre), une Jeune Femme vêtue d’un ample péplos aux plis pareils à ceux d’une pierre antique ayant pris forme sous le ciseau d’un sculpteur, lisait avec attention (de belles inflexions dans la voix suivaient le rythme du texte, le rendaient vivant, presque palpable), les phrases teintées d’un beau lyrisme qui font la charme d’Oberman. Attirés par cette voix aussi mélodieuse que sensuelle dans ses sinuosités, quelques Personnes nouvellement venues convergeaient en direction de ce murmure littéraire lequel, mesuré à sa juste valeur, se donnait sous la forme d’une réelle incantation. Telles de légères abeilles, les mots de Senancour glissaient sur le lisse de la peau, y semant le trouble délicieux d’un pollen. Nul ne se fût décidé à partir avant que le point final n’eût été posé. C’était vraiment nouveau sous le ciel gris de Paris, cette ferveur des Quidams à se rassembler là où fleurissait l’émotion, là où la sensibilité brasillait avec discrétion à même le massif de la chair.

   Ceux, celles à qui était destinée la lecture percevaient-ils les messages codés qui y figuraient ? Ou bien, captivés par le son de la voix, n’étaient-ils ouverts qu’à l’esthétique du texte, à ses harmoniques soyeux, à ses subtils poudroiements ? Nul n’aurait pu dire à ce sujet, si ce n’est évaluer du dehors l’apparente fascination qui intimait l’ordre, immédiatement consenti, de demeurer en soi, là au pli le plus intime de la sensation. Nul ne bougeait. Nul cil ne battait. Nulle impatience n’activait quelque acte que ce fût. Ce qui était vraiment beau à voir, cette adhésion totale au geste du lire, cette écoute sérieuse, réfléchie, cette soudaine disponibilité à faire se lever en soi l’essence même du langage, à en faire déployer les élytres là même où le cœur battait et trouvait le lieu de sa pulsation.

   Sans doute fallait-il penser que ce texte n’avait nullement été choisi au hasard par la Lectrice et cette impression devenait d’autant plus vive lorsqu’on focalisait son attention sur les passages mis en relief par une habile diction. « Létat de rêverie » évoqué par le narrateur, n’était-il une invitation au songe qui, depuis bien longtemps avait déserté les têtes ? Et ces montagnes qui s’élèvent et se séparent de la terre, ceci ne voulait-il indiquer la nécessaire hauteur dont chacun devait se doter afin de ne nullement demeurer dans les lourdes contingences terrestres ? Quant à la belle énonciation posant comme seule alternative le fait qu’il « n’était plus d’autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, dans l’immensité », comment ne pas y entendre la totale solitude de la condition humaine toujours confrontée aux limites de sa propre finitude ? Comment ne pas y repérer le dard de la vacuité qui troue toujours la toile du réel, y ouvre de continuels abîmes ? Comment, enfin, ne pas y saisir que toute joie profonde, que toute découverte de Soi en son abyssale profondeur ne peut jamais résulter que d’un face à face du Soi avec sa propre dimension ? L’autre est toujours de surcroît qui, certes nous tend la main, nous réconforte mais au plus fort de la tempête nous sommes embarqués sur notre esquif solitaire que viennent battre les flots mauvais. Mais nous ne noircirons davantage le tableau, ce qui se passe est si admirable qu’il convient sans doute de rester au silence et de méditer longuement en soi les faveurs qui se donnent sans répit, sans compter.

 

Oui la Vie Nouvelle est une bien belle chose !

  

   Partout, dans les rues de la Capitale, se manifestait une curiosité, mais une curiosité saine qui touchait à la nature même de ce que nous rencontrons chaque jour comme la part de réalité qui nous est allouée, dont nous devons, à force d’opiniâtreté, déflorer le sens. Un lieu parmi tous brillait de son habituel éclat, mais rehaussé par le prestige de la modification. La Butte Montmartre, ce genre de Mont Olympe pour les Parisiens, semblait tenir en sa récente manifestation tout ce que promet habituellement de félicité une Mythologie digne de ce nom. Sans doute son nouveau nom n’était-il sans causer quelque étonnement. Ouránios Lófos (Ουράνιος Λόφος qui se traduit par « Colline Céleste »), tel était le récent toponyme qui désignait la Butte, les habitants de cette dernière ayant quelque mal à se définir tel les « Ouraniolofiens », mais il est maintenant grand temps d’aller voir de plus près ce qui, ici, se donne en tant que Nouvelle Réalité.

   Ce qui était tout à fait digne de regard, c’était la Nouvelle Configuration des lieux. En une certaine manière tout était semblable à soi mais dans la différence. Nous voulons signifier par-là que les rues étaient toujours les rues, les places étaient toujours les places mais c’était la notion de temps qui avait trouvé l’espace de sa métamorphose. Déambulant au hasard des sites  d’Ouránios Lófos, on apercevait bien des fragments de l’ancienne Butte, mais plongés dans une perspective historique qui ramenait en droite ligne à la splendeur de la Grèce Antique et il n’eût guère été étrange de surprendre, sur les agoras disséminées ici et là, une foule muette  attentive aux dires de quelque orateur Attique : Antiphon enflammant l’agora, Andocide faisant le récit de sa propre vie, l’éloquent Démosthène haranguant la masse des Curieux, leur exposant ses convictions politiques ou bien encore Isocrate tricotant quelque habile philosophème. Si la plupart des endroits avaient gardé leur aspect initial, seulement quelque détail architectural en changeant la façade (ici une frise florale, là un tympan richement armorié, plus haut le surgissement d’un somptueux triglyphe, le surplomb d’une corniche, le fût crénelé d’une colonne), c’est bien la partie la plus élevée de la Butte qui avait subi les transformations les plus visibles.

   En lieu et place du Sacré Cœur, de son étrange architecture byzantine, se dressait un édifice faisant penser au Temple de la Concorde d’Agrigente. Ses hautes colonnes étaient d’un blanc éblouissant, tympan, métope et triglyphes colorés d’un rouge ponceau, d’un bleu de France, teintes si douces qui se confondaient presque avec le gris du ciel de Paris. Ce magnifique Temple fascinait tellement les Ouraniolofiens que ceux-ci, en longues processions, venaient de tous les azimuts montmartrois, de la Place du Tertre, des Vignes du Clos Montmartre, du Moulin de la Galette et le Cabaret du Lapin Agile n’était nullement en reste. Tous étaient vêtus à l’antique, les femmes enveloppées dans de larges péplos de couleur safran, les hommes arborant des chitons blancs décorés de frises architecturales. Tous étaient chaussés de sandales de cuir à lacet qui conféraient à leur marche une allure à la fois souple et altière.

   Tout ce peuple joyeux convergeait en direction du Temple de la Concorde en de longues grappes qui, dans les rayons dorés du soleil, faisaient penser aux fruits mordorés de la vigne. Le but de la déambulation était l’ample parvis qui se développait sur l’ancien site de la Basilique, il figurait, en quelque manière, un proscenium sur lequel devaient se dérouler, pour le plus grand bonheur de tous, les « Anthestéries », fêtes de la fin de l’hiver dont on souhaitait qu’il s’achevât, l’hiver, sur une sorte de feu d’artifice et qu’il conduisît à une ivresse bien méritée. Là, sur la corolle de pierre blanche, allait avoir lieu, dans le plus festif des caractères, « l'ouverture des jarres », laquelle ouverture, habituellement, se déroulait près du Sanctuaire de Dionysos (mais les Ouraniolofiens n’étaient guère regardants et les détails importaient moins que l’extase qui succédait à ce rite païen).

    Les jarres couronnées de fleurs, emplies à ras bord du capiteux Vin Nouveau, allumaient des étincelles dans les yeux des fêtards et quiconque eût admiré la scène de l’extérieur, se fût toujours présenté trop tard. Des agapes, sur le parvis taché de vin, il ne demeurait guère que ces témoins d’une large exultation collective. Mais le culte de Dionysos n’était nullement le seul à être porté au pinacle. Ainsi pouvait-on voir indifféremment, selon les saisons, les jours et les heures, des manifestations dédiées à Zeus, à Héra, à Athéna, à Apollon, à Aphrodite, à Hestia, toutes ces divinités envahissant de leurs singuliers attributs le Nouvel Espace qui leur revenait de droit. Ainsi se mêlaient, en un joyeux tohu-bohu, sceptre et foudre, grenade et paon, chouette et olivier, arc et lyre, colombe et rose, feu et corne d’abondance. Si les Résidents du lieu avaient presque perdu la totalité de la mémoire des jours anciens, cependant, parfois, au milieu de leur étonnant pandémonium, surgissait le souvenir d’une fête religieuse dans la grande Basilique blanche, l’image d’un baptême ou bien d’un mariage, mais ce qui était évident c’est qu’ils n’auraient nullement troqué leurs Jours Nouveaux pour les Anciens. Cette ombre portée de l’Antique sur leur soi-disant modernité, ils l’avaient accueillie au sein même de leur communauté et l’avaient métamorphosée en une nappe de lumière permanente aussi douce qu’un miel. C’est ainsi que se déroulait la Vie Nouvelle, avec ses volutes de joie, ses flonflons enrubannés qui flottaient haut au-dessus de la Capitale. On eût pensé à de facétieux ballons dirigeables dont le Pilote, pris d’amour, aurait laissé voguer son aéronef au gré de ses caprices et des voltes primesautières de sa volubile humeur.

   Mais la nouveauté ne s’arrêtait nullement là et il nous faut poursuivre notre voyage en direction de quelque surprise dont on pourrait penser, à juste titre, qu’elle ne résulte que de l’invention d’un monde surréel, hors de portée des yeux, éloigné de tout geste de préhension. Or ne regarde avec justesse, on ne saisit avec bonheur, que Celui, Celle qui s’y disposent selon la voie de leur souple volonté, peut-être à la force latente et insoupçonnée de leur désir. Alors comment pourrions-nous omettre de parler de ces Edéniques Arcadies (en lieu et place des habituels espaces verts de Paris : Buttes Chaumont, Parc Monceau, Bois de Boulogne, Jardin des Tuileries, Jardin des Plantes, Jardin du Luxembourg, Bois de Vincennes - Un seul exemple suffira à fixer les idées, le superbe Jardin des Tuileries se nommait « EPIGEIOS PARADEISOS », ΕΠΙΓΕΙΟΣ ΠΑΡΑΔΕΙΣΟΣ, qui signifie, comme chacun sait « Paradis sur Terre »). Mais refermons ici la parenthèse. Tous ces jardins, qu’à peine l’imaginaire pouvait concevoir, étaient reliés entre eux par un réseau de « Chemins Verts » que les Nouveaux Citadins fréquentaient assidument au motif que la vie y était sereine, que la chlorophylle s’y étalait en larges nappes, que les abeilles y butinaient les immenses grappes de fleurs qui partout s’y épanouissaient. Tantôt les chemins s’élevaient au plus haut du ciel, semés des touffes mauves des glycines, tantôt c’était la vive couleur d’héliotrope des fleurs des bougainvilliers qui exultait.

   Parfois les chemins descendaient selon une pente vertigineuse, conviant leurs Passagers à une visite des anciennes carrières ayant servi à la construction de la Capitale. Des corolles de marbre s’y révélaient, des champs de blanche calcite lançaient les rayons brillants de leur cristallisation dans tous les azimuts. C’était, ici, le lieu des floraisons minérales que chacun admirait à la hauteur de leur étonnante pluralité. D’autres fois les sentiers se réunissaient en étoiles, s’enlaçaient à la façon de rubans de Moebius, se lançaient dans l’espace sur des passerelles vertigineuses, se démultipliaient en volées d’escaliers, enjambaient des boulevards depuis l’arche de leurs très hauts viaducs, d’autres fois flottaient au-dessus d’un canal, d’un port, au-dessus des toits gris des immeubles de Paris. Le Lecteur, la Lectrice auront compris combien cette Nouvelle Architectonique de la ville constituait, pour l’âme, un baume souverain.

   Mais, avant d’entreprendre ce périple, il nous faut observer combien ces Temps Nouveaux ont changé les mœurs des Humains aussi bien que des Animaux. Sur une petite butte de terre, de jeunes enfants, grimpés sur le dos de tigres et de jaguars noirs, jouent au bilboquet, la boule de bois, parfois, s’égaillant au milieu de la foule de macaques à queue de lion qui se font une joie d’aller la dissimuler à l’ombre de quelque bosquet. Un jeune caracal (ce félin-chat aux oreilles pointues à la diable), grimpé au sommet d’un rocher prend la pose devant le chevalet d’un Peintre, ne distrayant parfois son attention que pour émettre un rapide bâillement. Des panthères nébuleuses et des neiges glissent en criant de plaisir sur de longs et joyeux toboggans. Le ciel est bleu d’azur avec des trouées de blanc où se montrent de doux séraphins. De hautes falaises de calcaire d’une neige éblouissante sont couronnées de sapins aux larges ramures. Des nuées d’oiseaux colorés s’y posent en babillant tels de jeunes bambins. Un couple de Nouveaux Venus, rats des nuages perchés sur leurs épaules, devisent joyeusement avec un vieil Ermite vêtu d’une houppelande pourpre, les fils de sa barbe traversés d’une nuée de papillons.

   Tout, ici, se donne dans le naturel, dans l’immédiate simplicité. Rien ne demeure hors de soi. Tout conflue en tout et nulle différence n’isole plus ici tel homme, là tel autre qui lui serait hostile. A l’évidence, ce que le Peuple des Nouveaux a appris, la tolérance, le respect de l’autre en sa singularité, sa propre modestie à proposer plutôt que cette morgue hautaine qui, dans l’Ancienne Vie, était la seule et unique monnaie d’échange. C’est comme une Nouvelle Morale qui sortirait des tapis de fleurs, animerait le cœur des marguerites, comme une Nouvelle Harmonie qui ferait du loup le compagnon inséparable du mouton, du mangabey couronné avec sa touffe de poils de couleur rouille au sommet de la tête, avec ses oreilles bleues, sa frimousse fripée, ses yeux noisette, le double inséparable du merveilleux caméléon. Chacun, ici, serait le frère, l’ami de cette Belle Grande Fille à l’éclatante beauté, la modestie animale se reflétant dans l’exception humaine enfin mise à portée, enfin perçue tel un atteignable.

Des bouquets d’arbres à la toison vert bouteille arborent, dans la nuit de leurs feuilles, de somptueux fruits, à n’en pas douter des pommes d’or des Hespérides, ces pommes offertes par Gaïa la Terre, à Héra, afin de célébrer son mariage avec Zeus en personne. Oui, cet ancien Jardin des Plantes est fécondé par la riche Mythologie, on en sent l’empreinte mystérieuse à chacun de ses pas, à chacun de ses souffles. C’est ceci, être porté au Sacré, se glisser dans la peau céleste des Dieux et des Déesses, se vêtir de leur haute stature, insuffler dans son âme humaine, simplement humaine, ce nuptial zéphyr qui, d’emblée, relie à ce qui est Beau, à ce qui est Bien, à ce qui est Vrai. Demeurer sur Terre, c’est bien là le lot humain pour de simples raisons de pesanteur. Strictement physiques, la Terre nous attire tel l’un des siens. Strictement psychologiques, nous ne nous estimons nullement capables de dépasser notre frontière de peau, de transcender le réel, de nous immiscer dans quelque haute venue à nous d’Idées Sublimes, de plurielles Substances, de libres Esprits qui nous diront notre possible naissance à la fête plénière de l’exister. Non, ceci n’est nullement le songe flou d’une mystique. Non ceci n’est nullement un coupable égarement de l’imaginaire. Tous, nous portons en nous cette fleur qui ne demande qu’à éclore, à essaimer dans le luxe de l’air les spores d’une félicité. Ainsi aurait-on pu décliner à l’envi l’étonnante rencontre du cercopithèque de l’Hoest avec le chat angora domestique, contempler le surprenant commerce des Hommes en cols blancs avec l’orang-outang de Bornéo, se laisser surprendre par tous ces rapprochements qui étaient la vivante traduction de l’arc-en-ciel des affinités, des genres et des espèces diverses qui peuplent la terre.

   Mais maintenant, il s’agit de franchir un grand pas en avant, de découvrir ensemble combien cette fin d’un monde était tout à la fois tissée des plus belles surprises, ouvragée des plus beaux projets dont l’imaginaire humain eût bien été en peine de dresser le tout début d’un inventaire. Là où les choses prenaient une singulière ampleur, nous n’allons guère tarder à en découvrir les mystérieux arcanes. Mais, tout d’abord, ayez présente à l’esprit la majestueuse Cathédrale Notre-Dame de Paris avec sa large esplanade qui s’ouvre devant l’édifice. Représentez-vous ses deux tours carrées puissantes comme des rocs lancés en plein ciel, ayez en vous, en pleine présence, les trois portails du soubassement, faites venir, tout contre l’étrave de vos yeux, l’immense rosace portant la statue de la Vierge à l’Enfant, entourée de ses belles fenêtres géminées. Puis, soudain, à la façon d’une trombe d’orage, de la survenue d’un cataclysme, que vos yeux s’emplissent de l’embrasement de la flèche lors de l’incendie survenu en avril 2019. Vous assistez, avec stupéfaction, à son écroulement, à la chute des toitures de la nef qui entraîne la chute de la croisée du transept. Vous êtes sidérés comme le sont tous les amateurs d’art religieux, tous les connaisseurs d’architecture, tous les gens, croyants ou bien athées, il n’y a nulle différence devant l’atteinte mortelle d’un immémorial patrimoine. Puis, grâce à un saut dans le temps, retrouvez Notre-Dame totalement rénovée, sa belle flèche neuve trouant de nouveau le ciel gris de Paris. Voilà, vous y êtes entièrement, mais pour autant, vous n’êtes nullement au bout de vos peines, loin s’en faut !

   Avril 2025. Les travaux ont été terminés à temps. Sur le parvis se tient la foule des Notables que la foule entoure, située derrière des barrières. C’est le jour tant attendu de l’inauguration. Le parvis est constellé des robes pourpres des Hauts Magistrats, les Dignitaires de l’Eglise ont revêtu leurs vêtures d’apparat, les Corps Constitués s’échelonnent en grappes compactes. Chacun veut voir le spectacle en son entier, personne ne veut se distraire du moindre détail. Les yeux sont fixés, attentifs. A 18 heures 20, en souvenir de l’incendie meurtrier, au moment où le Président de la République, assisté de l’Archevêque de Paris, s’apprête à couper le ruban tricolore, doublé d’insignes religieux éminents, un grand bruit se fait entendre. Aussitôt les yeux des Curieux se portent sur Notre-Dame : l’incroyable, l’inimaginable se produit, la flèche que des armées de Compagnons du Devoir ont mis des années à édifier, la flèche qui porte tous les vœux des gouvernants, des ecclésiastiques, des passionnés d’Histoire et de Patrimoine, la flèche s’écroule sur elle-même à la manière d’un château de cartes, entraînant avec elle la presque totalité du bâti. Les lourdes pierres de la façade volent en éclat, rejointes par les arcs-boutants, les débris de la rosace, les éclats colorés des vitraux. Je vous fais grâce de tous les détails qui suivent cette Nouvelle Tragédie. Nombreux sont les inconsolables, les affligés, les désespérés. Mais inutile d’insister sur ce lourd pathos, il ne nous apportera guère qu’une ineffaçable mélancolie.

   Avril 2026 - Notre-Dame n’existe plus que dans le souvenir, dans les cœurs. Une armée mondiale d’Experts de tous ordres a décrété la fin de l’édifice religieux. Sur le plan de la réhabilitation de l’ancien monument, rien d’autre n’est possible que de procéder à son entière démolition. Durant une année entière, bulldozers, scrapers, excavatrices et autres grues travaillent sans arrêt. A l’issue du chantier, ne demeure qu’un trou béant, un large cratère qui fait penser à celui laissé vacant par la destruction des Halles en 1972-1973. Bien évidemment un Concours International d’Architecture est lancé simultanément afin que ne demeure visible cette immense cicatrice laissée dans le sol, en même temps que dans la psyché des Hommes et des Femmes de ce temps. A l’issue du Concours et bien que les Sommités Mondiales aient planché sur le projet, rien ne sort des plans que du conventionnel, des plats réchauffés : de hautes cathédrales néo-gothiques, des édifices étranges surmontée de bulbes colorés, pourvus de tours semblables à celles des minarets, de hautes élévations qui font penser au débridement architectural d’un Gaudi édifiant le monde imaginaire de la Sagrada Familia avec ses gargouilles en forme de bestiaire, escargots, grenouilles, salamandres, lézards, caméléons, enfin tout un musée surréaliste dont la rhétorique paraît inépuisable. Donc, au grand dam de ces peigneurs de comètes éteintes, seule demeurait la cendre poussiéreuse du passé, on lança un Nouveau Concours destiné aux enfants âgés de huit à treize ans dont on supputait que l’imagination ferait merveille alors que la tête des ci-devant Constructeurs n’avait accouché que de bien tristes projets. Comme l’on peut s’en douter, nombreuses furent les propositions des Jeunes Impétrants et le choix se fût révélé délicat, si au milieu de tout ce fatras de signes embrouillés, un plan ne s’était nettement détaché de la masse.

   Bientôt les savants experts furent unanimes à désigner le projet d’un enfant de dix ans, nommé Thávma (Θαύμα), nom qui, traduit du grec, signifie « Prodige ». Oui, Thávma était l’un de ces rares enfants qui essaimaient la planète, une manière d’enfant-fée si l’on peut s’exprimer ainsi, une fleur précocement ouverte d’où surgissait, à foison, le pollen luxuriant du génie. A son âge si près de sa propre origine, le Jeune Prodige avait lu la plupart des Grands Traités Philosophiques et les autres disciplines n’en étaient pour autant nullement négligées. Pour lui l’astronomie, la chimie, la physique, les mathématiques n’avaient plus guère de secret et il ne se passait de jours qu’il ne fit quelque découverte majeure. Ses interprétations, au piano, des oeuvres musicales classiques se donnaient dans la joie et les moins mélomanes des humains eussent été totalement conquis d’entendre une si sublime maîtrise des notes et des rythmes. Oui, je sais combien vous serez étonnés de découvrir cette Jeune Vie, un genre de mirage flottant au-dessus des dunes du Désert ! Parfois est-il urgent, parmi toutes les apories distillées par notre civilisation technique, de se laisser emporter par de tels surgissements, ils donnent à quelques uns le privilège de relever le socle de la condition humaine dont le marbre est singulièrement lézardé.

   Maintenant, sans délai, venons-en à l’exposé de la sublime nouveauté architecturale mise à jour par le très inventif Thávma. Donc il y avait, en lieu et place de l’ancien parvis, un immense trou dont il fallait combler l’insupportable vide. C’est ainsi, l’homme supporte le plein mais guère son contraire. Si, à partir d’ici, votre imaginaire peut suffisamment se déployer, alors vous allez vivre l’un des moments les plus intenses de votre existence. Pouvez-vous installer, au centre de votre psyché, une forme en tout point semblable à un obélisque ? Dans l’affirmative, nul doute qu’il s’agisse d’un facsimilé de l’Obélisque de la Concorde, ce pur chef-d’œuvre taillé dans un bloc de syénite, cette roche rose cousine des granits, dans laquelle sont gravés les merveilleux hiéroglyphes dont ceux, admirables, de Ramsès II faisant une offrande au dieu Amon-Rê. Mais ce qui devient aussitôt indispensable, vous détacher de cette image de pierre qui, malgré la finesse de l’ouvrage, lui donne encore trop de pesanteur. C’est en direction de la légèreté qu’il nous faut aller, en direction de la transparence, en direction de la diaphanéité. Car notre Constructeur de génie, en plus de posséder d’une manière innée, en soi, les clés de l’architectonique, est doué d’une conscience éveillée à la beauté de toute esthétique pourvu qu’elle soit conduite avec toute la finesse requise. Imaginez donc un Obélisque taillé dans le plus pur cristal, seulement parcouru de quelques lignes d’acier qui en nervurent la forme. La base de l’Obélisque repose tout au fond de la cavité laissée vacante par la disparition de Notre-Dame. Les premiers travaux dirigés par Thávma ont consisté à draguer le lit de la Seine, à disposer sur son fond des strates successives de pierres de granit et de treillages d’acier finement torsadés, de manière à ce que la structure dispose d’appuis suffisamment stables. Donc la base de l’édifice est entourée de larges plaines d’eau, une eau filtrée à la clarté étonnante. Y évoluent, en toute tranquillité, dauphins et autres cachalots ainsi que des poissons de toutes les sortes, si bien que les Visiteurs, lorsqu’ils gagnent le sous-sol de l’Obélisque de verre, peuvent s’installer tout à leur aise afin de voir les évolutions gracieuses et légères de cette belle faune fluviale.

   L’Obélisque (To vélos - Το βέλος -La Flèche) est incliné à quarante-cinq degrés, si bien que sa flèche se lance à l’assaut du ciel et que son extrémité, le plus souvent, se perd dans le ciel laiteux de Paris. Les nervures d’acier dont il a déjà été parlé, sont les liaisons qui assurent la jonction des pavés de verre. A la hauteur du Parvis (nommé présentement « Parvis de la Flèche »), situées de plain-pied, deux larges ouvertures permettent d’accéder à la colonne de verre translucide. La Porte Ouest est celle par laquelle les Visiteurs pénètrent à l’intérieur, la Porte Est étant celle que l’on emprunte pour sortir. Avant de poursuivre la description, il convient de faire entrer en scène les Protagonistes qui sont les acteurs de ce Nouveau Monde. La Porte Ouest est aussi nommée « La Porte Hespérique », celle qui se perd dans le labyrinthe touffu des ombres humaines qui envahissent les contrées occidentales.

   Ici, s’assemblent en masses compactes les Existants qui traînent derrière eux les boulets de l’existence. Il n’est pas rare de voir un Homme affublé de péchés qui altèrent son visage, ce dernier prenant l’allure de la suie. Il n’est pas rare de voir une Femme dont la vie dissolue lui confère des traits inquiétants. Ce qui est remarquable en tous points, c’est la longue patience dont les Ténébreux font preuve, attendant que leur tour vienne. C’est un peu une manière de pénitence avant l’heure. De part et d’autre de l’entrée, sur des tables juponnées de coutil neutre, sont posées d’amples chasubles blanches dont les Visiteurs doivent se vêtir avant de pénétrer dans l’enceinte inondée de lumière. Blancheur contre blancheur, pureté contre pureté. Mais ne voyez ici ni le clair-obscur de quelque mysticisme, ni l’ombre portée d’une religion. Mais il faut faire une parenthèse et préciser quels sont les concepts du jeune Prodige en la matière.

   La Flèche n’est nullement un édifice religieux. Bien plutôt elle est une synthèse de la beauté, une sorte de fusion en un seul lieu de ceci même qui élève les Hommes et métamorphose leur destin en un regard qui se hausse au-dessus du niveau de la triste factualité. Chacun, chacune s’interrogera à bon droit de savoir pour quelle raison s’est opérée la substitution du religieux en profane. Si Thávma connaît la valeur du fait religieux, pour autant il n’en tolère guère les excès. Tant que les religions vivent en mode unitaire, tant qu’elles demeurent en soi à l’intérieur de leur propre foi, rien n’est plus beau que cette pieuse ferveur, elle grandit les âmes et porte à la mansuétude. Seulement les religions sont rarement sages et le problème se pose dès l’instant où leur pluralité s’oppose, se confronte. Alors chacune revendique la justesse de ses propres vues. Alors chacun des Croyants prétend que sa religion est la seule voie d’accès à la Vérité. Ainsi naissent les dogmes, prolifèrent les intégrismes, se développe la figure insupportable de l’intolérance. Thávma a lu suffisamment sur les guerres de religion pour que son point de vue s’ancre à de plus objectives valeurs qu’à celles de l’opinion immédiate que l’on prend pour argent comptant. Non seulement la religion n’est pas à condamner mais elle doit occuper la place qui lui revient de droit. Hegel, en son temps, n’a-t-il postulé l’accès au Savoir Absolu après que la conscience a franchi les trois étapes ultimes de l’Art, de la Religion, de la Philosophie ? Thávma pense qu’il faut vivre en Esprit, aussi l’un de ses livres préférés est-il « La phénoménologie de l’esprit », cette immense œuvre hégélienne, sans doute l’un des sommets de la littérature philosophique mondiale. Parfois, dans le massif laborieux de sa tête, penché sur quelque plan complexe d’architecture, des phrases de « La phénoménologie » et quelques autres œuvres célèbres du Philosophe hantent-elles les coursives de son intellection. Par exemple ceci :

   « L'art, la religion et la philosophie ne diffèrent que par la forme ; leur objet est le même »

   Ou bien encore :

    « En disant que la beauté est idée, nous voulons dire par là que beauté et vérité sont une seule      et même chose. »

   Ou bien encore :

    « L'Art est ce qui révèle à la conscience la vérité sous forme sensible. »

      Ce qu’il méditait le plus souvent, la césure qui plaçait d’un côté le Sacré, de l’autre le Profane. Thávma établissait nettement la différence entre l’Esprit chrétien éternel, infini et l’Esprit humain infiniment mortel. Parfois, une note de Hegel tirée d’une interprétation du mythe évangélique, traversait sa pensée sans pour autant le distraire de sa tâche :

   « Ce n’est pas cet homme-ci qui meurt, mais le divin en tant que tel ; c’est précisément à cause de cela que ce divin devient Homme. »

   Subitement l’on chutait de la Théologie pour rejoindre le sol concret de l’Anthropologie.

 

De l’Homme on pouvait être sûr.

De Dieu l’on ne pouvait que douter.

 

    En réalité, c’est ceci que disait « La Flèche » : elle ne se hissait du sol humain en direction du Ciel que pour mieux rejoindre cette Terre dont elle était un simple prolongement. Cependant, ce qu’il fallait c’était que cette surrection fût poinçonnée à l’aune de la Beauté. Et, assurément, elle l’était !  

   Maintenant le temps est venu d’accompagner les Nouveaux Elus en direction de ce qui se donne tel leur lumineux avenir. Ce qu’il faut savoir, c’est ceci. Ce que les Hommes Nouveaux, les Femmes Nouvelles vont entreprendre, c’est la plus étonnante des métamorphoses ontologiques qui se puisse imaginer. Partis de la Porte Occidentale-hespérique, celle qui les détermine en tant que les Ombreux, les Peccamineux, ces lourdes destinées plongées dans le déclin qui les désigne tels les Automnaux, voici qu’ils pénètrent dans le vaste atrium où la lumière les traverse comme elle le ferait d’une boule de cristal. Si bien que la clarté entrée en leur corps les rend semblables à des photophores.

Survenue d’un Nouveau Monde

Au centre de l’aire de haute vastitude, un Parallélépipède de Pierre Blanche, sans doute une Pierre de Lune sur laquelle semble flotter, tel un nuage, une Sphère, sans doute de pure Agate. La Sphère, dite « Sphère de l’Harmonie » est si fascinante en soi que tout regard qui s’y accorde ne parvient à s’en détacher qu’au prix d’un effort surhumain. Tantôt elle paraît affectée d’une densité incroyable, tantôt elle s’allège de soi et paraît flotter une coudée au-dessus de la Table d’Offrandes qui en constitue le support. Oui, nous avons dit « Table d’Offrandes » car l’unité assemblée Table/Sphère ne fait que chanter la belle fête de l’Être. Tout ici est doué des plus hautes valeurs. Tout ici conflue en direction de l’Infini, tout se donne selon la verticalité de l’Absolu. Bien entendu, les Lecteurs, les Lectrices éclairés auront deviné la liaison de cette Sphère avec le bel imaginaire du Philosophe présocratique, pythagoricien, natif d’Elée. Oui, ici, il y a référence à la cosmologie platonico-parménidienne où le monde est donné telle cette « sphère à la belle circularité, étant partout étendue à partir du centre ». Et la raison en est simple qui se résume en ces quelques mots : « figure qui entre toutes est la plus parfaite et la plus semblable à elle-même ». Alors, vous étonnerez-vous encore que le don purement visionnaire de Thávma se soit porté sur cette figure géométrique qui dit en son entier, la parfaite coalescence Monde/Être en sa « multiple splendeur » ?

   Vous étonnerez-vous que les Nouveaux Elus entreprennent, tout autour de la Table d’Offrandes où règne l’éclat souverain de la Sphère, une très lente et très respectueuse circumambulation, cette pratique magico-rituelle chargée d’un hiératisme qui demeure incompréhensible pour qui n’est Pèlerin assidu à accomplir le rite de sa foi. Comment comprendre en effet l’événement du Tawaf, ces sept tours que les Musulmans effectuent autour de la Kaaba, adorant la fameuse Pierre Noire dont on ne sait s’il s’agit d’une météorite tombée tout droit du Ciel, d’une simple pierre de verre, d’une gemme non identifiée ? Comment comprendre l’énergie inépuisable que manifestent les Bouddhistes, se prosternant de tous leur corps, tous les trois pas, en faisant le tour de la Montagne sacrée Kailash, pensant obtenir au terme de la Kora, ce nirvana qui brille tout au bout de leur conscience tel un névé inondé de soleil ?

   Thávma a une intuition aiguë de la valeur du symbolisme, de sa puissance, de sa force d’effectuation des tâches les plus harassantes qui soient, lesquelles reportées aux lumières de la Raison, ne se donnent que sous la figure de quelque égarement aux racines plongées dans les veines les plus diffuses des mystérieux archétypes. Le but de Thávma, édifiant cette Haute Tour de Verre en laquelle brillent quelques étranges épiphanies, son but donc ne consiste nullement à convoquer un mythe contemporain tissé de la présence cachée de dieux devant lesquels il faudrait se prosterner, effaçant de soi tout libre arbitre. Non, ce que vise Thávma au travers de cette Table, de cette Sphère, de cet Obélisque, lequel résonne en écho avec la Pyramide de verre du Louvre, c’est bien de se ressourcer à d’anciennes fontaines, de s’abreuver à l’eau d’une Sagesse Antique dont nos frères humains, à commencer par nous-mêmes, semblons avoir effacé le chemin, restant, si l’on peut dire, en rase campagne. Ici est un horizon à ouvrir, une Voie Nouvelle à tracer parmi l’échevèlement du monde et sa diaspora selon des milliers de sentiers qui se perdent en de confus et d’illisibles layons. Ce qui est en tant que possible effectuation de l’humain, s’y retrouver d’abord avec soi, ensuite avec les Autres, enfin avec le Monde.  Pour le Jeune Prodige, il n’y a d’autre solution que de se placer face à de hauts Signifiants, de manière à ce que, de cette confrontation, émergent ces Signifiés qui impriment sens et orientation à chaque vie.

   Ce que ce périple accomplit au sein de ce monde de cristal n’est rien de moins qu’une prise de conscience qui doit aboutir à un seul et unique résultat : gagner sa propre liberté et s’y maintenir au gré de cette giration infinie qui pourrait bien ressembler, en son contenu intime, à la danse des Derviches tourneurs, cette pratique soufie si étrange pour nous Occidentaux figés sur nos biens matériels, ces Hommes qui suivent la Tariqa, la Route, faisant vœu de pauvreté et d’ascétisme, de simplicité en sa mesure première. La finalité : parvenir à cet état de conscience modifiée, à cette extase qui, pure expansion de l’être, le porte au plus haut de soi, devant son Dieu même. Si la démarche de Thávma peut bien être qualifié, au sens strict, de « religieuse », ce n’est nullement en raison d’une quelconque dévotion devant une figure divine, mais au seul motif d’éprouver cette expérience unitive au terme de laquelle, l’individu recentré, rassemblé en soi, se trouve disponible pour accueillie le tout autre que soi. Ce qui veut dire : parvenir à la pointe extrême de son être.

   La circulation des Elus (entendez élus par la Vie, non par une divinité), s’accomplit selon le sens inverse des aiguilles d’une montre comme s’il s’agissait de vivre à rebours le phénomène du temps, d’éprouver au fond de soi les étapes existentielles en leur valeur essentielle. Après la Porte Occidentale-hespérique, voici venue la « Porte Nocturne » ou « Porte du Nadir ». Le déclin qu’avait entamé La Porte Occidentale  en son automnale saison, voici que cette Nouvelle Porte en accomplit la tâche, faisant du déclin des Vivants, le cœur de son jeu mortifère. Ce que les feuilles d’automne symbolisaient au titre d’une sorte de dénégation de l’existence, ici, les feuilles trouées hivernales en reprenaient le refrain d’une manière quasi lugubre. La lumière, la belle lumière fondatrice des plus beaux émois, baissait à tel point qu’elle n’était plus qu’un vague tison qu’éteindrait bientôt la première bourrasque venue. Tout s’abîmait dans une glu compacte et les Elus, frôlant de leurs aubes blanches cette Porte Maléfique, se trouvaient soudain bleuis, comme saisis d’un froid polaire et leurs yeux soudés de givre se perdaient dans d’étranges corridors émettant des plaintes pareilles aux « sanglots longs / Des violons / De l’automne » et alors la mélancolie verlainienne était dépassée et c’est le souffle acide de la Mort elle-même qui s’imprimait sur le limbe tremblant de l’âme. Heureusement pour tout ce Peuple parti à la recherche de sa complétude, chaque passage n’était qu’une réactualisation symbolique du sens inclus dans les choses. Nul ne doutait, qu’au terme du voyage, ce serait la Félicité elle-même qui se présenterait comme Don Ultime.

   Cependant, on entend l’eau de la Seine battre les flancs inférieurs de l’édifice et ce clapotis est, en quelque sorte, la juste mesure qui scande la marche en avant de ces Inquisiteurs de l’Inconnu. Et voici que s’annonce, dans un heureux nimbe de clarté, « La Porte Orientale-Aurorale », celle qui se donne en tant qu’Origine, Printemps, Naissance, Éclosion, Germination. Cette porte rayonne sous le régime de l’adret, elle est solaire en son ascension mais non encore parvenue à sa maturité. Tout au long de leur montée le long de la Flèche, les Elus découvrent avec ravissement l’ineffable beauté de la ville. Cette dernière ne les distrait nullement de leur tâche, bien au contraire elle en réalise la lustration comme si, chaque nouveau degré atteint, était accomplissement baptismal de l’Homme en tant qu’Homme, le Féminin y étant bien évidemment associé. Au travers de la pellicule cristalline des parois, « Les Pèlerins » emplissent leurs yeux des pures merveilles de la Ville Capitale, de la Ville Magique, de la Ville Maternelle.  Ce que voient les Visiteurs : les coupoles blanches comme neige de la Basilique du Sacré-Cœur ; les hautes tours de la Défense identiques à des vaisseaux d’acier hissés sur l’océan du ciel ; les toits vert-de-grisés de l’Opéra ; le dôme doré des Invalides : la dentelle de fer de la Tour Eiffel ; les quatre livres de verre de la Bibliothèque Nationale de France ; le génie ailé de la Bastille brandissant le flambeau de la Liberté. 

   Et c’est bien vers cette Liberté que se destine la marche des Elus, que se déploie circulairement la progression attentive de leur avancée. Avançant dans le temps et l’espace, ils ne ressentent nulle fatigue, ils n’endurent nulle douleur, comme si leur marche, elle aussi, était ailée, comme si leurs pieds étaient chaussés des sandales d’Hermès, ces magnifiques talaria dont le sublime Homère disait : « [Hermès] noua sous ses pieds ses divines sandales, qui brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans borne, vite comme le vent. » Oui, c’est bien cette impression quasiment éolienne que ressentent en eux ces « Bienheureux », cette exaltante sensation qui les transcende et les rend légers tel le nuage.  « Les Bienheureux », s’il nous est permis d’user de ce terme aux connotations fortement bibliques qui fait signe vers une possible rédemption des péchés dont nul ne pourrait s’exonérer qu’au titre du mensonge. Mais, peut-être, inconsciemment, ne sommes-nous que des pêcheurs devant l’Eternel Souci du Monde ?

   Sans doute le Lecteur, la Lectrice s’étonneront-ils de cette référence constante à la sphère de la Grèce Antique. Le génie de l’Enfant Prodige s’y abreuve en permanence, s’y nourrit et c’est cette provende qui constitue, sans doute, le mystère le plus constant dont cette Jeune Existence est tissée. Thávma, en quelque sorte, est un Exilé. Il est foncièrement Grec et ce sont les linéaments de sa propre grécité qui infusent son âme et lui procurent de si belles réverbérations. Que Thávma médite, lise, écrive, trace des plans sur une feuille de papier et ce sont de Hautes Figures Grecques qui se profilent à l’arrière-plan de sa pensée. Avec Thalès de Millet il pense que l’eau est à l’origine de toute chose, avec Héraclite que le temps s’écoule sans fin, avec Parménide que tout a toujours déjà existé, avec Socrate que la maïeutique est la façon la plus adéquate de connaître, avec Platon que seules les Idées sont Réelles, avec Aristote que l’intellect s’organise selon le paradigme des catégories. Et pour tenter de cerner d’un peu plus près les traits essentiels de ce Virtuose, il faudrait encore citer les grandes prouesses artistiques et architecturales, faire venir à nous les superbes amphores à figures noires, évoquer la Terrasse des Lions à Délos, faire s’élever le Temple d’Artémis à Corfou avec son chapiteau richement orné, imaginer les hauts fûts de pierre du Temple d’Apollon à Corinthe. Et puis faire venir la divine Mythologie, parler d’Héra et du Mariage, d’Aphrodite et de l’Amour, d’Hermès et des Voyages, d’Apollon et de la Lumière (c’est à ce dieu solaire que Thávma vouait un véritable culte, il en était lui-même, tout illuminé), enfin d’Héphaïstos et du Feu.

   Bien évidemment, chacun aura compris que la littérature n’aurait pu être passée sous silence et que les Tragédies, ces assises fondatrices de la psyché humaine, devaient trouver leur place dans son panthéon : Sophocle et son Antigone, Euripide et son Andromaque, Eschyle et son Prométhée enchaîné. Et que, faire l’impasse sur les merveilles d’Homère, eût constitué un « péché » impardonnable. Sur sa table de chevet se tenaient, telles des figures tutélaires les deux volumes de « L’Iliade » et de « L’Odyssée » dont il eût pu déclamer de nombreux vers sans se référer à quelque autre source que ce soit qu’à la fidélité de sa mémoire toujours en dette de la période Classique. Ainsi pouvait-il évoquer sans peine quelques phrases issues de de la Rhapsodie XIII de L’Iliade, où il était question des aventures de Poseidaôn :

   « Et là, il attacha au char ses chevaux rapides, dont les pieds étaient d’airain et les crinières d’or. Et il se revêtit d’or lui-même, saisit le fouet d’or habilement travaillé, et monta sur son char. Et il allait sur les eaux, et, de toutes parts, les cétacés, émergeant de l’abîme, bondissaient, joyeux, et reconnaissaient leur roi. Et la mer s’ouvrait avec allégresse, et les chevaux volaient rapidement sans que l’écume mouillât l’essieu d’airain. Et les chevaux agiles le portèrent jusqu’aux nefs. »

   Mais aussi bien se fût-il empressé d’enchaîner avec un bel extrait tiré de L’odyssée, Rhapsodie III :

   « Hèlios, quittant son beau lac, monta dans l’Ouranos d’airain, afin de porter la lumière aux Immortels et aux hommes mortels sur la terre féconde. Et ils arrivèrent à Pylos, la citadelle bien bâtie de Nèleus. Et les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poseidaôn aux cheveux bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf taureaux égorgés. »

    Chacun, ici, aura compris combien le Jeune Thávma vivait dans un culte permanent des Anciens, combien il cultivait les germes d’une obsession de tous les instants. Mais vous n’êtes pas sans savoir combien l’obsession nervure le trait distinctif essentiel du génie, combien sa fulguration lui est redevable de ses plus belles efflorescences.

   Cependant que nous devisions gentiment sur les mérites les plus apparents de l’antique civilisation grecque, les Elus poursuivaient leur hiératique cheminement. Les voici maintenant parvenus tout au sommet de La Flèche, à « La Porte Zénithale », celle qui trace la voie de la maturité, celle qui exulte au plein de l’été, celle qui, à l’acmé de toutes choses, se sent en soi comme l’un des rayons de l’Eternité, comme la force surpuissante, « L’Heure du Grand Midi », l’heure nietzschéenne portée à son absolu éblouissement mais il faut faire ici amende honorable et laisser la parole au Grand Zarathoustra :

    « Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhomme, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène à un nouveau matin. »

   Oui, combien il est étonnant de constater que la route tracée par Thávma semble se superposer, à un iota près, à celle définie par le génie de Nietzsche. Rencontre des génies en un même point ultime ? Sans doute ce genre de coïncidence existe-t-elle. Toujours les hautes pensées rejoignent les hautes pensées, ce qui explique que le langage du génie soit si peu accessible au commun des mortels. C’est une manière de sémantique hiéroglyphique, laquelle demande une initiation suivie d’une longue maturation. S’exposer sans précaution aucune aux idées du génie, c’est prendre le risque de se confronter à la déflagration du tonnerre, à la brusque fulguration de l’éclair. Le génie, tout génie est de nature céleste et, peut-être, seul Zeus pourrait-il en faire l’épreuve sans dommage ?  Le livre « Zarathoustra » est de cette nature qu’il frappe en plein cœur et foudroie les âmes trop sensibles, cloue au pilori ceux dont la spéculation est trop courte.

   « Un livre pour tous et pour personne », est-il dit de cet ouvrage. Alors comment comprendre cette formule énigmatique qui sonne à la manière d’un oxymore ? Ce livre est en effet « pour tous », si « tous » l’abordent à la façon d’une simple narration, suivant Zarathoustra à la trace, éprouvant avec lui, au premier degré, la vie d’un ermite et sans doute d’un illuminé courant au hasard du monde. Mais ce livre n’est assurément « pour personne » tant qu’au Dernier Homme n’aura nullement succédé la haute figure du Surhomme, car c’est bien lui, le Surhomme, emblème de la surpuissance du génie, qui peut éprouver la totalité du réel et s’affranchir aussi bien des contraintes de la Morale que de la Religion, que de la Socialité ambiante. Être en tant que Surhomme c’est être libre, déterminé par son propre chemin, choisissant les voies autonomes au gré desquelles arriver à Soi par l’exercice de la Volonté de Puissance, laquelle a été définie, par Heidegger, comme « Volonté de Volonté ». Comment mieux dire ici l’effort « surhumain » d’autodépassement de Soi ? Véritable travail semblable à celui, mythologique, d’un Héphaïstos forgeant lui-même l’airain de sa propre sculpture ? Après avoir décrété la « mort de Dieu », véritable paradigme de la culture contemporaine, comment, en effet, ne pas s’en remettre à cet Homme du Devenir, s’affranchissant de toute contrainte, édifiant à « la force du poignet », les conditions d’une Vie Nouvelle ?

    Si les ambitions de Thávma ne s’abreuvent nullement aux sources nietzschéennes, cependant il convient de reconnaître une similitude des chemins empruntés. Il faut ci reprendre la phrase plus haut citée :

   « Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhomme, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène à un nouveau matin. »

       Ici, j’ai évité de reproduire l’un des premiers brouillons de Thávma, pour la simple raison que le Jeune prodige, le plus souvent emporté par son enthousiasme, dont chacun connaît la belle étymologie : « avoir Dien en soi », délivre un travail qui souffre de bien trop de vivacité. Aussi, lui ai-je préféré un schéma clair (plus bas reproduit), dont j’espère que les Lecteurs, l’abordant en une manière de synthèse, parviennent à y voir plus clair dans l’étonnante perspective de ce Nouveau Monde.

   Mais mainenant, reprenons mot à mot l’énoncé nietzschéen, le reportant au schéma qui trace la progression dans le temps et l’espace spirituels de la quête des Elus. « le grand midi » évoque bien évidemment, sans l’ombre d’un doute, la Porte Zénithale qui est bien le « milieu de sa route », puisque nos Elus n’ont encore terminé les quatre trajets de leur circumambulation. Pour ce qui concerne la position « entre la bête et le Surhomme », comment ne pas la référer, quant à la bête, au chaos nocturne de la Porte du Nadir, quant au Surhomme à la transcendance qui se dévoile tout en haut de la Flèche sous les auspices de la Plénitude, du Déploiement, autres noms pour l’actualisation de la Volonté de Puissance ? Une Volonté de Puissance succède à une autre. Notre-Dame qui paraît maintenant si loin dans l’ordre de nos préoccupations, n’était-elle la mise en œuvre de la Volonté de Puissance des hommes qui, du reste, culminait symboliquement dans l’érection de la Flèche de Viollet-le-Duc ? Etranges polarisations. Etranges confluences. Jamais l’Homme ne sort du sillon de l’Homme. Telle est sa destinée. « son chemin qui mène à un nouveau matin »,  nous en suivrons maintenant les dernières sinuosités, parvenus au terme de notre recherche lorsque les derniers Elus, allégés de leur poids initial, franchiront la Porte Orientale-Aurorale pour connaître un Nouveau Jour, celui qui les arrachera aux lourdeurs de la Terre pour les remettre aux nuées légères du Ciel. Cependant il n’y aura eu dans la démarche des ci-devant, ni allégeance à quelque dogme que ce soit, aliénation à quelque religion, remise aux injonctions de quelque régime politique. Non, seulement une libre Venue de Soi à Soi sous l’effet d’une bienveillante volonté dont le caractère de puissance n’était relatif qu’à assurer son propre être de plus hautes valeurs ontologiques.

Survenue d’un Nouveau Monde

(NB : Pour des commodités de lecture du schéma,

celui-ci ne tient pas compte de l’inclinaison à 45 °

de La Flèche.)

 

***

 

   Alors que les Elus parcourent dans leur robes blanches telles des corolles leur pèlerinage circulaire, une haute lumière venue à la fois du Ciel, à la fois de la Ville, rend La Flèche aussi brillante, aussi phosphorescente qu’un vaisseau posé sur un océan d’argent, sous les traits d’une Lune bienveillante, sous les milliers d’yeux aiguisés des étoiles. Certes, les Urbains ont été décontenancés lorsque, pour la première fois, ils ont vu, surgissant de la terre, en lieu et place de Notre-Dame, ce pur cristal dressé au plus haut de l’espace. Puis, graduellement, leur vue s’était accommodée à cette nouveauté, tout comme ils avaient faite leur, en son temps, la Pyramide édifiée par Ieoh Ming Pei. En ce temps présent, beaucoup qui la critiquaient, se fussent offusquées si, du jour au lendemain, on les en avait privés. C’est ainsi, la pâte humaine est une pâte infiniment ductile, sujette à tous les changements, une nature-caméléon si l’on veut, c’est elle qui explique la multiplicité des idées et des formes, les périodes de l’Art, la mutation des Civilisations.

   La flèche d’argent on la voit de partout à la fois. Depuis les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, depuis le Mont-Souris, la Butte-aux-Cailles, Ménilmontant, Belleville, Montmartre, la Colline de Chaillot, la Butte Bergeyre, depuis Passy, Charonne, les Buttes Chaumont et Montparnasse. Mais on la voit aussi depuis les rives de la Seine, depuis le Jardin des Tuileries car la Flèche est partout présente et elle illumine la nuit de son index levé en direction de Sirius, d’Andromède ou d’Arcturus. Mais elle est aussi présente au creux des rêves des dormeurs, dans l’imaginaire des Artistes, dans les dessins d’enfants, dans les songes fous des Amoureux.

   Mais suivons la dernière ronde des Elus. Une ultime fois, ils ont dépassé la pointe de la Porte Zénithale, en ont perçu la totale plénitude. Une dernière fois ils ont descendu les degrés de verre qui conduisent à la Porte Occidentale-Hespérique (celle par laquelle entrent les Nouveaux Impétrants), ils ont écarté des ombres mais pour en retrouver la cruelle densité lorsque, parvenus au niveau le plus bas, ils tutoient la Porte du Nadir, y éprouvent un long frisson qui glace leur dos, le souffle mortel de l’Hadès est si proche, la Mort si incarnée qu’on pourrait la toucher du bout de ses doigts révulsés. Une dernière fois ils progressent le long du plan incliné qui conduit à la Dernière Porte, la dernière avant la Grande Délivrance, avant la Grande Joie Libre de toute attache. La joie en son absoluité. Chaque passage jusqu’ici réalisé les a métamorphosés en des manières d’entités si légères, c’est à peine si la plante de leurs pieds effleure les pavés de cristal. Ils ont acquis la consistance des éphémères, ces étonnants insectes qui viennent à la mort avant même d’avoir vécu. Mais regardez-les donc ces Elus franchir la Porte Essentielle, la Porte Orientale-Aurorale, celle qui préside à leur re-naissance, celle qui se donne dans la belle clarté de l’adret, celle qui dit la croissance de chaque existant sur Terre, aussi bien la végétale, que l’animale ou l’humaine, celle qui, en même temps, vous ôte à qui-vous-êtes et vous y reconduit mais avec l’assurance dédiée aux Belles Âmes.

   Mais regardez donc ces Natures portées au plus haut degré du Simple, immergées dans le lac luxueux de la Vérité. Elles connaissent la plus belle des allégies qui soient. Elles sont de purs songes au large d’elles-mêmes, des pluies d’argent, de fins brouillards, des nuées si hautes, elles se confondent avec le gris du Ciel, cette teinte qui n’en est une, cette teinte qui est la couleur même de la mélancolie lorsque, portée à son incandescence, elle confine aux vertus de l’Esprit. Oui, Lecteurs, Lectrices, vous l’aurez compris, ce que les Elus auront réalisé au terme de ce Voyage, un vieux et immémorial rêve de l’humanité, transcender la douleur profuse du monde, traverser son propre corps de chair et se retrouver de l’autre côté des choses, là où la Matière devient Esprit, où le Fini se transforme en Infini, où le Relatif s’agrandit aux dimensions de l’Absolu. Oui, ils ont gagné l’Autre Rive, celle qui ne connaît ni les imprécations de la Nécessité, ni les lois inflexibles du Destin. Ici, tout s’élève de Soi, revient à Soi après avoir parcouru des infinités de temps, des lieues et des lieues d’espace. Ici est le silence qui retentit tel une parole. Ici est la Conscience qui se connaît en tant que Conscience. Ici est le Libre à lui-même identique. Ici est le sans-distance qui place toute mesure hors de soi, dans un inimaginable lointain. Ici est le repos infini, celui par lequel accéder à Soi dans le plus exact rayon de félicité. Combien il est substantiel de pouvoir faire l’épreuve d’un fondement qui n’a nul besoin de fondement. La pure gratuité d’être allouée à la manière d’une grâce remise par la Nature elle-même en son inépuisable ressource.

   Ainsi, sur la face de la Terre, vivons-nous pareils à des somnambules fildeféristes privés de leur perche, ne redoutant que de sombrer dans les plis vénéneux de l’abîme. Toujours nous cherchons une échappatoire, nous dissimulons derrière quelque subterfuge dont nous pensons qu’il nous dispensera de sonder plus avant l’inconsistance d’une condition toujours aporétique en son fond. Toujours nous évitons de nous confronter aux angles vifs du réel, lui préférant la douceur d’une fuite vers d’autres horizons plus accueillants. Toujours nous voulons nous dépasser et, d’un seul bond, d’un seul, franchir la distance qui nous sépare de notre essence. Toujours nous armons notre volonté, décuplons nos forces afin de franchir sans encombre cette Porte Orientale-Aurorale dont quelque chose dissimulé au plus profond de nous nous dit qu’il s’agit de la seule Porte de Salut. Toujours nous évitons l’effort qui, partant de cette Porte, nous intime l’ordre de nous confronter à la hauteur de la Porte Zénithale, puis, descendant par degrés successifs nous demande de visiter la Porte-Occidentale-Hespérique, puis au prix d’un effort encore plus grand, de nous plier aux exigences ténébreuses de la Porte du Nadir dont, à l’avance, nous nous effrayons à l’idée qu’elle pourrait nous conduire jusque devant le cruel Tartare. Alors nous tergiversons, nous négocions avec notre couardise, alors nous mouchons le lumignon de notre conscience de ce chapeau de métal qui, la faisant vaciller, nous octroie encore quelques minutes avant que le Bourreau ne dispose notre tête sur le billot. Et ceci, nous ne le faisons qu’au motif que notre vue est trop basse, que nous refusons de regarder au-dessus des herbes de la savane tels nos lointains ancêtres de la préhistoire, que nous demandons à la Terre et encore à la Terre de nous serrer dans ses sillons de glaise. Mais regardez donc Ceux qui ont franchi tous les obstacles, mais regardez donc la grande beauté de cette Flèche de Verre qui nous indique la direction à suivre : elle est fixée sur le Grand Nord, sur la lumière bleue des Grands Icebergs (ils sont nos dieux les plus immédiats), sur la lueur verte des Aurores Boréales. Là, seulement, dans ces Hautes Latitudes se trouve le germe de notre bonheur. Puissions-nous le faire éclore à la mesure de la beauté de la Terre, de la vastitude du Ciel. Nous ne possédons que ceci, mais ceci est IMMENSE !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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