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31 août 2021 2 31 /08 /août /2021 17:12
Ciel, ciel de libre avenue
au-delà des meutes de nuages.
Ciel de pure liberté.
Ciel où se dressent les fiers coursiers
aux crinières aériennes,
le noble Harmattan, le furieux Noroît,
la dissipée Tramontane, la lame fine de la Bise,
la fugue à peine aperçue de l’Alizé.
Ciel d’immense destinée
que rien ne saurait arrêter,
cerner au titre d’une prétention des hommes.
Ils ont beau courir, les hommes, selon toutes les latitudes et longitudes célestes, traverser l’océan de l’Ether, ils ne sont jamais que d’infinitésimales présences, des vanités qui ne voient même pas le masque de la sublime Mort.
Ciel de séraphique constitution.
Ciel tissé de silence
et de vastitudes sans nom.
Ciel qui ne connaît nulle limite.
Ciel-clairière d’un sens toujours renouvelé.
Ciel polyphonique où meurent
les rumeurs babéliennes des Terrestres.
Ciel, pourrais-tu un jour consentir à t’absenter de toi, à te confondre avec la ligne d’horizon, à banqueter parmi les Existants en quelqu’une de leurs sombres tavernes ? Accepterais-tu que la transcendance qui te constitue ne se résolve plus qu’en une aveugle immanence ? Et pourtant, ne s’agirait-il de ceci ?
Ta coiffe libre d’azur flottant aux mille confluences de l’univers tu en as troqué l’inestimable faveur contre cette dalle, certes caressée de lumière, mais de redoutable présage. Te penchant légèrement, tu peux apercevoir cette volée de marches, ces degrés du sensible escaladant leurs limites afin de t’atteindre en ton Intelligible Empyrée. Mais combien les hommes qui se risquent à une telle ascension sont limités, insuffisants en leur nature de Mortels ! Il leur faudrait avoir franchi le Rubicon de leur propre nature, connaître la plénitude de leur essence pour pouvoir habiter sur les hauteurs célestes. Certes, dans leur esprit ils s’estiment les égaux des dieux, les compagnons de l’Esprit, les commensaux de l’Âme. Mais combien ils se trompent. On ne sort pas si aisément de sa demeure de chair pour habiter les libres fluences de ce qui se donne pour diaphane, insaisissable, infiniment mobile, ayant des affinités avec la dimension de l’Infini, avec les rémiges largement déployées de l’Absolu.
Il y a le Céleste et l’Illimité.
Il y a le Terrestre et le Limité.

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31 août 2021 2 31 /08 /août /2021 17:11
Au début, il n’y a rien. Le monde est vide. L’atelier n’existe pas. L’artiste est encore dans les limbes. Le ciel est vide, seulement traversé de grandes balafres blanches. Les blanches c’est le langage des hommes qui s’essaie à la profération mais, sur Terre, la mutité est grande qui scelle les destins et les reconduit à la nullité. Nul n’est pressé d’apparaître. Il y a tant de douceur à ne pas exister, à être une simple courbure au ciel des choses. A demeurer dans l’enceinte de peau. A ne pas faire effraction.
Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.
Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.
Au début rien. Une rumeur, parfois, qui s’estompe avant que de parvenir à être. Des traces. Infinitésimales. Une buée. La naissance de quelque chose. Le bourgeon replié sur son germe. Des gouttes qui scintillent sur la grande scène du Néant. On dirait que cela va venir. On dirait que cela s’étoile. Oui, des langues, oui des bouches. Oui des sexes. Qui se meuvent. Qui articulent. Qui jaillissent de l’antre primitif. Grande anémone aux infinis cils vibratiles. Qui disent le désir. Disent l’existence en sa plénitude. Si difficile de s’extraire de la poix, de la gangue de terre, de devenir étant au regard du monde. De donner naissance. Oui, naissance. Car, maintenant l’urgence. Oui, l’urgence de sortir de cette immense mer de la vacuité. De faire présence. D’agiter le sémaphore de ses mains, d’enduire les falaises du bitume du sens, de répandre les signes de l’humain. Ô pariétales perditions dans la nuit des grottes ! Ô sanguine ! Ô ocre ! O mains négatives plaquées sur la grande solitude des hommes ! Ô bison ! Ô pointe de flèche qui va clouer la peur à même l’instinct, dans la fourrure tachée de sang, dans la grande amygdale qui sécrète la mort. Alors on s’accouple. Alors on est animaux saisis d’angoisse et les vulves s’ouvrent afin que la semence fasse son office et remplisse le vide et comble la peur.
Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.
Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

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31 août 2021 2 31 /08 /août /2021 17:10

On est arrivé là où l’on devait s’atteindre, au lieu de la contemplation. Tout est si retiré dans l’obscur et le monde semble s’être évanoui dans quelque ornière, à l’abri des regards. Soir en majesté. Le crépuscule gagne son domaine, celui du doute et du sommeil précédant les songes, les longues flottaisons, les réminiscences, les espoirs, les projets insensés. Là, devant, Blanc-Nez est perdu dans son propre logis, paraissant même n’avoir plus de lieu où reposer. C’est une étrave à peine lisible, la proue d’un navire ensablé que des langues d’eau visitent depuis les rainures de sable. C’est presque irréel cette masse se distinguant à l’aune d’un murmure, de la mer, du nuage, du ciel qui pèse comme un couvercle de fonte. Tout mis au secret et les hommes dont nulle présence n’est visible. Ça bat longuement à l’intérieur de soi. Ça interroge. Ça lance ses gerbes d’étincelles. Dans le mystère même du promontoire que rien ne semble distraire de sa nature sourde, échouée en plein espace, c’est de sa propre énigme dont il est question. Avancée de rocher jouant en écho avec l’avancée de chair. Deux continents invisibles qui s’affrontent, se dissimulant à la vue de l’autre. Qu’a donc à cacher la falaise que l’homme ne pourrait connaître ? Qu’aurait donc à dissimuler l’Existant que le Cap ne pourrait saisir ? Nous participons de la même aventure : faire phénomène en un temps, un lieu déterminés, même si les mesures de l’homme, du rocher ne jouent pas sur le même registre. En vérité, présence face à une autre présence. Parole scellée du Vivant, parole mutique de la Pierre. Mais signes identiques. Qui disent la nécessité de paraître et d’échanger des messages. Minces sémaphores dans la nuit du monde. Blanc-Nez ne reposerait-il pas sur les fondements d’une possible connaissance ? A commencer par la sienne propre ?

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31 août 2021 2 31 /08 /août /2021 17:08

La très belle image d’André Maynet met en scène une posture identique à celle du sfumato, elle est un sfumato, mais aussi un vibrato, une « écriture de la lumière » qui s’affirme en se retirant, une illusion, une « phantasia » qui ouvre notre imaginaire et le laisse en suspens. Ainsi sont les œuvres lorsqu’elles nous installent hors de nous, dans une énigme qui nous tient en émoi. C’est une vapeur qui monte de la Muse, une dentelle de clarté, un rayonnement si proche d’une pierre d’albâtre qui serait illuminée de l’intérieur, un gonflement de phosphènes, une parole venue du plus loin du temps qui échouerait au rivage de l’être, une douce feuillaison des choses en leur immobile et silencieuse supplique, l’apparition d’une Lune gibbeuse au-dessus de l’inquiétude des hommes, l’émergence d’un corps antique dans le luxe d’un marbre, l’à-peine persistance d’un Pierrot dans son habit de rêve, le poudroiement d’un talc dans la levée de l’heure, la chute souple d’une cascade dans un inaccessible lieu, l’onde se réverbérant sur la hanche d’une amphore, la pliure du vent océanique dans le brouillard d’une dune, la vibration claire d’un colibri à contre-jour du ciel, l’eau phosphoreuse de la lagune pareille à un étain, le glissement d’un feu assourdi sur la gemme de jade, la caresse du jour sur la pierre d’un sanctuaire, le tournoiement éternel de la corolle du derviche, l’empreinte originelle posée sur une toile d’un Puvis de Chavannes, un séraphin en pleurs dans le doute mallarméen, l’arrondi crépusculaire d’un galet, le pli de la couleur dans la coulure de lave, la nuée de cendre qu’un ciel efface, la gorge d’ardoise d’un pigeon ramier, les toits de Paris sous une cimaise de plomb, les lignes grises des cairns couchés sous le vent d’Irlande, l’ovale d’un lac sur un plateau d’Ecosse.

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29 août 2021 7 29 /08 /août /2021 14:24
PASSAGES
Il faut trouver l’Unité
dans la Jonction des Deux,
il faut le Rassemblement
à partir de la Différence,
il faut l’Amour
à partir du Combat,
il faut à l’Ombre la Lumière,
à la Lumière l’Ombre.
Ici on a la Terre.
Ici on a le Ciel.
La Terre n’est rien sans le Ciel.
Le Ciel n’est rien sans la Terre.
Chacun en sa propre clôture.
Chacun en son propre secret.
Ce qu’il faut, c’est l’ajointent des Deux.
Ce qu’il faut, c’est Terre-Ciel,
Ciel-Terre.
C’est le trait d’union
qui est leur rassemblement,
c’est leur alliance
qui est Chant du Monde,
c’est leur voisinage
qui dit la mesure
de tout exister.
La Génitrice,
La Matrice originelle
se dispose à la puissance ouranienne.
Elle est ensemencée
et portée
à sa dimension germinatrice
Ce qu’il faut dire :
La Terre & le Ciel,
Le Ciel & la Terre.
C’est le &
Qui est l’opérateur
Du SENS
C’est le &
Qui accorde
Et
Assemble
C’est le & qui médiatise
et rapproche les principes
en le creuset des Affinités
Le & signifie
parce qu’il fait communiquer
les deux êtres
de la Terre
Et
du ciel,
Les versant l’un en l’autre,
en une manière d’Offrande.
La Terre est donatrice pour le Ciel.
Le Ciel est oblativité pour la Terre.
Jamais la Terre ne peut être sans le Ciel.
Jamais le Ciel ne peut être sans la Terre.
Entre Ciel et Terre,
une Parole.
Entre Terre et Ciel,
un Souffle unique.
Il est la prière des Mortels
en direction des Dieux
Les Mortels ne sont
que par le Passage,
Les Dieux ne sont
que par le Passage.
Passage est le chemin
par lequel tout se donne
eu égard à l’Entièreté
de Tout ce qui Est.

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29 août 2021 7 29 /08 /août /2021 14:22
Voilà ce à quoi nous conduit le poème. Nous nous absentons du monde. De nous-mêmes aussi. Comment dire cette étrangeté qui s'empare de nous et nous dévoile un rayon d'infini ? Car, sur la terre, tout s'évanouit dans un lumineux poudroiement. Car, dans le ciel, tout se déploie et s'élance bien au-delà du vibrant arc-en-ciel. Car l'eau frissonne de milliers d'yeux qui sont comme de rapides comètes. Car le feu inonde les regards et se répand en nappes rubescentes partout où une once d'esprit se dérobe à la curiosité mondaine. Car nous sommes nous-mêmes en même temps que nous ne le sommes plus ou bien ne le sommes encore. Car tout s'étoile et signifie jusqu'aux limites de l'absolu.
Les mots ne sont plus des mots qu'à retourner l'écran de notre peau de manière à en faire une voile tendue au souffle de la déraison. Notre vue se brouille, notre vue se rétracte, l'étrave de notre chiasma, bombardée de millions de phosphènes, rutile dans le blanc. Nos dendrites dansent dans les gangues de grise myéline, notre aire occipitale ploie sous les meutes d'images polychromes. Et notre cochlée, somptueux limaçon empli de toutes les rumeurs du monde, jongle avec les spirales des sons multiples.
Nous sommes au creux même de notre ressourcement, nous sommes redevenus ce que nous n'avons cessé d'être, de simples remuements aquatiques abrités sous l'arche polychrome. Notre fontanelle souple, ludique, translucide, tutoie le merveilleux dôme par lequel, bientôt, nous serons au monde, dans le plus complet éblouissement. Cela fuse, cela fait ses paysages oniriques, cela déplie les infinis fragments du kaléidoscope interne. Traits, pointillés, courbes, parenthèses du jour, orbe abritant de la nuit, nuages d'ébène, soie de la peau d'amour, lèvres ourlées du carmin désir, froissements d'eau, enlacements de doigts, pliure du poème en ses tintements d'abeilles, ruche dorée par où s'écoule le miel de la pure donation, vibrance du nectar, élancements du pollen dans toutes les dimensions de l'espace.

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29 août 2021 7 29 /08 /août /2021 14:19
C’est juste une lumière, l’aile d’un papillon, la visitation d’une soie et rien d’autre que vous ne se présente au monde. La nuit est à peine finie que le jour s’installe avec la paresse de l’aube. Tout dans la caresse, tout dans le retirement de soi. Croyez-vous donc que le temps pourrait s’inverser et nous reconduire aux premiers jours, aux premières rencontres ? Vous souvenez-vous, au moins, combien la brume était légère, les heures étales, pareilles à l’eau grise de la lagune ? Et ce fier campanile qui semblait ne se dresser qu’à fêter notre rencontre. Ce jour est si loin et c’est comme si, jamais, il n’avait été. La cendre envahit tout et l’horizon est une perdition, une fuite que jamais nul cercle ne referme.
Dans la rumeur de vous
Voici ce qui me reste et la vie demeure dans son insistance de glu. Mais comment donc saisir ce qui est rêve, cette aile translucide que l’air dissout et les doigts pleurent de leur soudaine vacuité ? De leur silence. C’est comme un vertige de se souvenir. C’est comme une plaie et les braises s’y abîment avec la densité d’un cri. Votre prénom, je ne l’ai même pas connu. Seulement un tourbillon au creux de l’oreille, des meutes de frissons, l’éclair d’un bas pointillé de blanc, un tapis frangé, une tenture faisant son clair-obscur sur la pente de la mémoire. Et pourtant les idées de vous sont si claires. Pareilles à la trajectoire parfaite de la flèche et la cible est trouée en plein cœur. Et la cible ne tient qu’à recevoir la prochaine pointe qui la déchirera. La laissera à demeure pour l’éternité.

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 07:51
Née de l’ombre-lumière

" Pensione Santo Stefano " 1997

©dupertuis

 

***

 

Longtemps on a erré dans la nuit,

d’un bord à l’autre de ses rives étroites.

Longtemps on a connu

le noir dense et lui seul.

 

   C’était une encre plus que marine, une encre des abysses. On essayait d’avancer, les mains perdues vers l’avant de soi, à la manière des aveugles et des désespérés. On ne touchait guère que des étoupes illisibles, des boules d’ouate à la consistance de rien. On était soi, mais sans être sûr de pouvoir encore y accéder, d’en connaître l’essence. C’était comme un bouquet de fleurs fanées, il ne restait dans les doigts qu’une odeur de regret et la douce impression d’être arrivé au-delà du sommeil, dans une zone de confortable incertitude. Certes on ne se plaignait pas d’avoir perdu jusqu’à son identité, de n’avoir plus de nom au gré duquel quelqu’un sur terre nous appellerait.

   On était plié au sein de sa coquille, on avait rentré le globe de ses yeux à l’intérieur de soi, on avait dissimulé son pied baveux sous le massif de son corps, on avait connu l’existence discrète de l’Helix Aspersa, on demeurait cet étrange gastéropode dont la conscience spiralée se donnait à la manière d’une perte de soi, d’un non-retour. On n’avait plus d’horizon que le faible contour de son être. Il n’était jusqu’à sa propre voix intérieure qui n’eût régressé, mince filet d’eau s’écoulant dans une étique rigole, chapelet de gouttes tombant de la haute margelle d’un puits. On n’avait plus nulle épaisseur, à peine la consistance d’une luciole perdue dans le chaume incendié de l’été. On se fût confondu avec la feuille trouée jonchant le sol, avec le corps étroit de la fourmi, avec la nuée de poussière rouge qui montait au ciel et l’inondait de sa teinte de sang.

 

Longtemps on a erré dans la nuit,

d’un bord à l’autre de ses rives étroites.

   Longtemps on a connu

 le noir dense et lui seul.

 

   On a longuement dormi dans quelque tanière hostile, à la façon d’un fennec des sables, On a oublié jusqu’à sa propre condition, l’humaine, retrouvant l’archaïque, la reptilienne, l’animale. On avait amenuisé sa conscience à la hauteur d’un minuscule point. Les idées s’étaient creusées, avaient perdu tout leur suc, elles n’étaient plus qu’un ris de vent glissant sous le ventre lourd des nuages. Les pensées ? De pierre et de silex, intensément minérales, intimement soudées au roc biologique en sa plus exacte concrétude. Se savait-on encore homme ? Se percevait-on forme simplement charnelle ? Mais la question n’avait aucun sens. Interroge-t-on les étoiles sur leur consistance cosmique ? Questionne-t-on la raison de la chromogenèse du prodigieux caméléon ? Se pose-ton quelque problème quant à la nature profonde des choses ? Non, Vivant on vit, Existant on existe et nul ne nous en tiendra rigueur au motif que toute question portée à sa pointe extrême ne se résout jamais qu’en aporie.

 

Longtemps on a erré dans la nuit,

d’un bord à l’autre de ses rives étroites.

   Longtemps on a connu

 le noir dense et lui seul.

 

   Maintenant la nuit arrive à sa fin. Les lourdes étoffes de gris regagnent leur antre mystérieux quelque part derrière le dos des collines. La lumière n’est encore qu’une vague tache à l’horizon. Elle monte en sourdine, elle fait sa vibration ténue, elle vient jusqu’à la chair opaque et la rend soudain transparente tel le cristal. Tout en haut du ciel, se lèvent les premiers mots du poème du jour. On les entend dans le creux de soi, pareils à des gestes d’enfants alentour d’une comptine. Cela bouge lentement, cela profère en silence, cela se retient de paraître, cela s’annonce et se retire en un seul et même mouvement. En soi, on sent les cercles de clarté qui dépouillent notre être de ses gangues de nuit, le rendent à sa propre consistance d’homme. Cependant, encore, un reste d’instinct demeure enfoui au plein du corps.

   On le sent confusément, un désir sensuel sculpte le massif de qui on est. Enfin on est rendu à soi, le tain de l’heure nous renvoie une image que nous reconnaissons comme la nôtre. On s’étire. On fait ses ablutions. On s’en remet au baume régénérateur du temps. On est encore, en quelque manière, retenu au cœur de la nuit, on en éprouve le flux de soie, on en ressent la douceur toute maternelle. On ne sait ce qui nous avait égaré, soustrait à notre juste mesure d’homme, porté sur d’étranges fonts baptismaux que hantaient d’étonnants animaux sortis tout droit de notre bestiaire inconscient.

 

On veut la pleine lumière.

On veut l’arcature ouverte du désir.

On veut l’ivresse de la possession.

De Soi,

de l’Autre.

 

   Quelque part, au large du monde, en une terre inconnue, brille telle une étoile dans l’azur l’enseigne de la ‘Pensione Santo Stefano’. Le jour est si discret avec sa belle teinte d’aube. A peine une ombre posée sur le céladon léger des choses. Au travers des persiennes de bois, une lueur s’invagine dans le secret de la chambre. Une souple caresse visite le parquet de lames claires, luit faiblement sur les tiroirs de la commode, allume sur la cheminée de marbre blanc la délicatesse d’une cendre. Tout est encore au repos. Tout est encore au sommeil. Le village dort. Des chats furtifs glissent dans les rues désertes. Les premiers hommes sont à leur toilette. Les premiers travaux attendent dans de sombres ateliers. La lumière bouge à peine, comme si elle hésitait à abandonner ses vêtures ténébreuses. C’est l’heure entre toutes élue, de la révélation, de la prière aussi, de la méditation avant que le monde ne prenne son rythme, que la foule des hommes ne s’écoule, tête basse, en direction des ‘travaux et des jours’.

   La lumière, la belle lumière fondatrice de sens s’est soudain ramassée sur elle-même, a grésillé, a bourgeonné avant même que de révéler la beauté unique de sa naissance. Elle est montée de l’ombre, de l’ombre nuptiale, s’est dépliée à la façon d’un lotus émergeant du miroir de l’eau, large corolle cherchant le lieu de son éclosion. C’est là, à la confluence du Noir et du Blanc que le mystère s’est accompli, que ce qui attendait patiemment depuis toujours vient à la mesure de la manifestation, de son dévoilement. Le drap est gris, il dit la belle neutralité des choses. Le drap est accueil de ceci qui a à paraître dans la gangue lisse de la solitude. Il n’y avait rien que la nuit animale lovée en son sein, la nuit mutilante de formes, la nuit abrasive d’où ne sortaient que les simulacres de rêves inexaucés. Voici, maintenant, que tout se donne dans la joie sereine, la plénitude attentive.

   Le massif de la tête est un buisson noir d’où rien n’émerge que du paradoxal, de l’ambigu, de l’inatteignable et les mains sont hémiplégiques et le langage est aphasique qui demeure celé en soi. Mais ici n’est nullement l’espace d’un deuil. Bien plutôt le surgissement d’un bonheur qui hésite à s’offrir. Comme si la retenue était le seul gage de quelque chose s’accomplissant dans la multiple donation du monde. Le visage, mais il n’y a nul visage, cette haute épiphanie humaine qui dit le fondement essentiel de l’être. Toute dissimulation, tout retrait, s’ils font signe vers un possible manque, indiquent aussi la libre possibilité qui nous est remise de donner cours à notre imaginaire, de faire se dresser l’Esquisse de l’Autre de telle ou de telle manière. Cette absence est belle. Elle est identique à l’attente anxieuse, mais combien fondatrice d’espoir de l’Amant sur le seuil de découvrir, à nouveau, son Amante.

 

Tout objet précieux est remis au luxe de son écrin.

Toute gemme singulière sommeille dans l’étui silencieux de sa glaise.

  

   Née de l’Ombre-Lumière est bien de la consistance diaphane des songes. Elle vient à nous ‘sur des pas de colombes’, elle connaît sa paix en même temps qu’elle nous en fait l’offrande. Son corps, mais s’agit-il vraiment d’une œuvre de chair ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui en a tracé les traits, notre désir qui en a hissé la souple et lisse venue, ici, dans cette chambre, dans cette ‘pensione’ qu’on a peut-être hallucinée afin qu’elle confirme qui on est dans l’égarement toujours plus tangible de ce qui s’offre à nous, dont le caractère dérobé est constitutif de notre propre errance ? Oui, nous sommes de fuyantes Figures, de simples éclisses de temps, des copeaux d’instants qui ne se connaissent qu’à s’éloigner d’eux-mêmes, à s’animer tout autour de spirales de vide, à emprunter des chemins qui se perdent dans ‘l’inquiétante étrangeté’ de hautes futaies. Est-ce au gré d’une réassurance que nous projetons cette image sur l’écran de notre lucidité ? Mais qu’importe le coefficient de réalité, et puis, au juste, qui pourrait dessiner le réel, lui donner contours et contenu ?

   L’arrondi d’une épaule, il ressemble à la douceur océanique d’une dune qu’une indistincte brume visiterait, la courbure du dos, le creux dissimulé de l’aisselle, le sein supposé, puis cette juste coulée de clarté le long du bras que sont-ils si ce ne sont de lumineux repères qui éclairent notre avancée tout au long de notre indéchiffrable destin ? Cette image d’une Alanguie est emplie d’une réserve qui nous attire bien plus que ne le ferait une autre image en sa plus ouverte efflorescence. A la poursuite de Soi, à la recherche de l’Autre, toujours il faut cette marge de subtile indécision, ce halo d’imprésence, cette presque dissimulation qui, menée à son acmé, ne laisserait plus qu’une interrogation flottant dans les espaces infinis de la vacuité qui, parfois, nous assaille dans notre quête de signification. Regardant Elle-qui-dort (ou feint-elle seulement le sommeil ?), nous sommes immergés au plus intime de nous-mêmes, dans cette zone interlope pareille aux terrains vagues des banlieues urbaines, saisis d’un flottement qui nous déporte de nous en même temps qu’il nous installe dans le site d’une vérité.

 

C’est parce que rien n’est jamais assuré que nous doutons.

C’est parce que nous doutons que nous questionnons.

C’est parce que nous questionnons

que nous sommes hommes au plein même

de notre condition.

 

   Née de l’Ombre-Lumière est venue du Gris, cette teinte médiatrice qui nous confirme dans notre avancée, entre le Blanc de la pure présence, le Noir du retirement. Oublier ceci, cette sublime joie, cette infinie tristesse, c’est faire du mensonge la texture de l’exister. Or, Vivants jusqu’au bout de nous-mêmes, que voulons-nous ?

 

On veut la pleine lumière.

On veut l’arcature ouverte du désir.

On veut l’ivresse de la possession.

De Soi,

de l’Autre.

 

 

 

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 08:35
Rien n’est beau que le Simple

 

Port Ostréicole - Andernos Les Bains

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Le simple, comment faut-il le saisir ? Et, du reste s’agit-il d’un ‘saisissement’ ? Bien plutôt une libre venue à soi de ce qui fait sens depuis le lieu unique de son être. Le simple, sans doute ne peut-on le décrire par la négative : ‘le simple n’est pas ceci, le simple n’est pas cela’. D’emblée, en une certitude, nous comprenons combien cette négativité correspond mal à l’idée de ce qui fait phénomène tel le pur prodige. Imaginez, l’éclair d’un instant, il n’y a rien que le silence et le vide. Imaginez, à la suite, le surgissement, tout en haut de votre vision, d’un halo de noir diffus. Il est presque à la limite du gris, un noir qui s’efface et ne garde de son deuil qu’un crêpe si léger, on le dirait tissé des ombres du rêve, ourlé des plus vives clartés qui se puissent imaginer. C’est étonnant cette inclination d’une ombre à contenir son envers, à déplier depuis le sein même de sa présence ce que nul n’attendait.  Ceci cependant était en sommeil, se retenait avant que l’heure de son entrée sur scène ne s’annonçât à la manière d’une assurance de tout temps suspendue au-dessus du peuple des choses. Certes, entrée à pas de velours, une consistance de peau de pêche, une délicatesse feutrée, une élégance sur le point de se dire dans le mode du susurrement. Toujours les motifs essentiels s’annoncent dans le retrait, la modestie, l’hésitation, comme un enfant sur le bord du sommeil qui façonne de ses mains inventives, sur la blancheur des draps, ce songe d’éther qui, il y a peu, l’emmenait si loin, bien au-delà des frontières de sa peau.

   Mais par quel miracle, ce ciel si haut dans sa noirceur légère se décolore-t-il pour devenir cet air de pur cristal, translucide, infiniment diaphane ? Sublime métamorphose d’une chose qui, sous d’invisibles doigts, dévoile l’entièreté de sa nature. Jamais nous n’aurions pu soupçonner une telle plasticité, une telle ressource. Je deviens ce que j’ai à être depuis ce langage muet qui m’habite et paraît au jour sous la figure de l’évidence. Nul ne se pose de question sur la nuit qui devient aube. Sur l’aube qui devient lumière zénithale, puis simple clarté au nadir, puis nuit à nouveau. Nous, les humains, pris dans l’immense charivari du nycthémère, nous les Existants tissés de temps, ne parvenons jamais à percevoir cette avancée de l’âge, cette lueur qui, déjà rétrocède en direction de notre propre finitude.

   Tout au-dessus de l’horizon, le fleuve du ciel est étincelant mais dans le genre d’une généreuse et discrète opalescence. A voir ceci, qui est immense, on est tout au bord de l’Eternité, sur le point même où le fini bascule dans l’océan immense de l’Infini. Regardant le ciel, en réalité, on ne fait que franchir ses limites, se mêler au ‘divin cosmos’, connaître l’empreinte des dieux régnant sur le Mont Olympe. On a définitivement perdu sa silhouette de réalité pour se vêtir des somptueux habits du Mythe. C’est lui, le Mythe, auquel on attribue toute la charge de vérité dont, depuis toujours, il se fait le héraut. Le réel tangible, la terrible concrétude, le poids de la facticité sont de trop lourds fardeaux, ils nous aliènent et nous précipitent dans de sombres culs-de-basse-fosse dont nous ne pouvons ressortir que meurtris, à peine reconnaissables dans notre stature d’hommes.

   Nul effort à fournir cependant afin de vivre dans le pli exact de son être, de l’être-des-choses, de l’être-du-monde. Se disposer à la juste présence des choses. Laisser les choses éclore d’elles-mêmes. Ecouter leurs voix, entendre leur silence. Il ne saurait y avoir de félicité plus exacte que sa propre inclination à recevoir, dans la confiance, le sobre, le modeste, l’inapparent. ‘La Société du spectacle’ est le lieu même d’une fascination qui nous réduit à notre ‘plus petit dénominateur commun’. Vivre sur ‘le mode du ON’, se comporter tel le mouton de Panurge, c’est renoncer totalement à cette singularité qui constitue notre identité et nous affirme tel que nous sommes au milieu de la foule des autres ‘Errants’.

    L’homme simple, celui qui vit retiré sur son Causse natal, qui cultive juste ce qu’il faut pour subvenir à ses besoins, celui-ci est dans la justesse de ce que doit être une ‘vie bonne’. ‘A chaque jour suffit sa peine’ affirme le dicton. ‘A chaque jour suffit son indigence’ et cette assertion n’est nullement dictée par un rigoureux ascétisme, par le recours à quelque stoïcisme strict. Seulement une exigence d’annuler tout ce qui, en tant que superficiel, pervertit et assombrit les desseins de l’âme humaine. Nulle envie d’occuper la place de l’autre dans les pays où règne la pauvreté, où le dénuement est le mot unique qui compose l’ensemble des phrases du vivre ici, en ce temps d’injustice manifeste.

    Cette belle photographie, depuis le site de son dépouillement, ne revendique rien, ne lutte pour obtenir quoi que ce soit, vit en elle-même au rythme apaisé de sa sobriété. Nul concours d’élégance. Nulle prétention à s’affirmer plus haut que son propre motif. Tout est donné d’emblée dans le retirement de soi, le silence, juste à la lisière des choses, à leur source native, sur le bord de leur destin matinal, dans la lumière retenue de l’aube, cette sublime parenthèse avant que le jour ne paraisse et, parfois, ne gomme tout le réel dans une marge indistincte d’incompréhension. Trop de lumière (le ‘trop’ est l’index de la quantité, non de sa qualité), et le tout du monde s’efface et la beauté qui se donnait à même sa générosité replie ses tentacules, reprend sa vie de poulpe au profond des abysses, là où nul ne peut la voir, la supposer seulement.

   Donc la lumière, la lumière infinie, la lumière source de vie est blanche, infiniment blanche. Nous en sentons la caresse sur le motif de notre peau, nous en éprouvons le subtil glissement en notre cité intérieure. Mais, prodige : l’intérieur se retourne et nous sommes auprès du monde sans délai, dans l’éblouissement blanc du ciel, dans la douce marée de l’air, dans l’à-peine souffle de vent qui laisse les choses à leur état natif. L’horizon, mais y a-t-il vraiment horizon, cette ligne qui sépare ciel et terre, pareille à la césure au milieu de l’alexandrin ? Non ici l’horizon n’est nullement un trait, mais un simple poudroiement, une légère nébulosité, une hésitation de talc, une passée de cendre, la consistance de l’aile d’une demoiselle. L’horizon ne sépare rien, l’horizon, bien au contraire, unifie tout en une manière d’heureuse synthèse. Si bien que nul ne peut plus savoir où commence l’éther, où finit l’onde. Ce qui se donne à voir : harmonie, union, communauté fraternelle, voisinage intime, autant d’osmoses, autant de communions qui instillent en l’âme la douceur, la souplesse de leur heureuse fragrance.

   Au centre de l’image, au point focal de son dire, une fine résille, sans doute des pieux plantés dans la vase marine. Ils sont pareils à une parole qui émergerait de l’eau, une parole de brouillard assemblé, une parole de gouttelettes, un chant discret à l’incertaine origine. A simplement la regarder, cette résille, la fascination est grande. L’œil ne peut se détacher de cette vision qu’au risque de se perdre. Ce rythme en noir, ce diapason suspendu, ces mots tout juste prononcés, cette délicate concrétion du silence, c’est comme le point de passage du non-être à l’être, autrement dit étoffe du pur mystère, trame illisible de l’énigme. Cette forme ne peut manquer de nous interroger. Elle est le surgissement même de l’exister, le phénomène qui se donne pour rien, semble n’avoir nul passé, ne projeter nul avenir. Une forme de présence fixe comme si la temporalité suspendue n’attendait que le signal de son avancée. Mais sous quel ordre ? Sous la domination de quel prestige ? Ou bien la chose en tant que chose clôturée à son être-même ? Il nous faut demeurer sur le seuil de cette indécision, elle est l’empreinte insigne de notre liberté !

   L’eau. L’eau superbe. L’eau multiple. L’eau lustrale. L’eau nourricière. L’eau régénératrice. L’eau des ablutions. L’eau en son essence la plus claire, la voici posée devant nous dans une manière d’évidence première. Eau paradisiaque. Eau de l’origine qui nous dit ‘le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui’ mallarméen dans la plus belle ode qui soit. L’eau est en nous. Nous sommes en elle. Eau si étale qui invite à la rejoindre. Immersion profonde en même temps qu’à la lisière du flot. Être nulle part et partout à la fois, ceci est la grande vertu de l’eau qui fait de notre corps cette translucide méduse aux tentacules immenses flottant depuis les noirs abysses jusqu’au clair miroir de l’onde. Sentiment d’une liberté retrouvée que le monde liquidien nous offre avec générosité. Je suis l’eau et le ruisseau et la rivière et le fleuve et l’océan et le monde.

  Sur l’immense et aérienne plaque argentée, deux taches noires voguent à l’unisson. Sans doute de menus ilots de varech à la dérive. Ils ponctuent l’image, lui donnent ses amarres, complètent son sens. Lien avec la terre, le rocher, l’élément solide qui viennent jouer en contrepoint avec des substances si fluides, on les croirait tout droit venues de quelque imaginaire. Cette image est bien évidemment empreinte d’un bel onirisme. Elle est comme en sustentation dans l’espace, bien plus proche de la consistance d’un songe que de la pesanteur facticielle des matières ordinaires qui viennent à l’encontre, tels des obstacles, parfois des contrariétés, des pierres semées sur notre chemin. Placés devant cette image, nous avons bien du mal à nous en détacher. Tant en elle, au creux de son intime, il y a sentiment de souple abandon, de juste sérénité, de facilité des choses à venir jusqu’à nous dans l’ingénuité de leur être. De ceci nous avons besoin, une parenthèse enchantée parmi le tumulte et les convulsions mondaines ! Besoin, oui, il y a des urgences qu’il nous faut savoir reconnaître.

  

 

 

 

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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 10:06
Là où tout se donne dans la joie

Irlande du sud

Source : Magaweb

 

***

 

   Le ciel est lourd ce matin sur Paris, un ciel d’orage qui plane bas, un ciel de schiste qui pourrait bien ensevelir sous sa pesée la moindre vie, reconduire les trajets des Existants à néant, réduire les immeubles haussmanniens à une poudre blanche dont rien ne ressortirait qu’un silence éternel. Sensation d’étoupe que vient renforcer le fleuve d’une foule compacte ivre d’elle-même, au bord d’un possible évanouissement. De partout viennent les meutes pressées, de partout arrivent les escadrons d’Errants aux yeux hagards. Ils font leurs bruits de criquets, leurs bourdonnements de frelons qui percutent les feuilles, en lacèrent le derme, il n’en reste que des limbes troués emportés par le vent. On se presse, on se bouscule sans égard pour l’autre, on veut vivre dans l’urgence, effacer de l’existence toute trace apollinienne, se vouer aux débridements dionysiaques, boire le jus de la treille pareil à du sang, s’en badigeonner le corps, en enrubanner son âme, la métamorphoser en momie au fond de son sépulcre

    Suis-je le SEUL HOMME dont la raison n’ait encore été atteinte, dont la jugeotte demeure intacte, manière d’Insulaire vivant à l’écart du grand maelstrom urbain ? Mais pourquoi les gens sont-ils si pressés de se précipiter tout contre la proue de leur destin, d’en percer peut-être le fragile épiderme au risque de se retrouver hors d’eux, sans possibilité aucune de se rejoindre, de regagner le pli rassurant de leur conscience ? Pourquoi tout ce mouvement identique à un feu de Bengale fusant dans quelque noce barbare ? La déraison a-t-elle frappé l’humanité de stupeur ? Les Figures sont-elles devenues des automates fous ? Que veut dire ce genre de chaos qu’elles entraînent à leur suite, les précipices qu’elles creusent, les abîmes qui s’ouvrent à même le ciment des trottoirs, longues fêlures qui pourraient bien être le dernier lieu de notre aventure humaine ?

    Je sors tout juste du métro, traînant derrière moi, à la façon de boulets, des grappes de Voyageurs dont je sens bien qu’ils nourrissent quelque haine à mon encontre. Qu’ai-je donc fait qui soit répréhensible, qui mérite le châtiment ? Je sens bien que si je ralentissais le pas, certains d’entre eux s’accrocheraient à mes basques et que ma vie alors ne tiendrait qu’à un fil. Heureusement je suis d’une nature foncièrement robuste, j’accélère le pas et, en un rien de temps, je sème mes Poursuivants. J’entends leur pathétique halètement pareil à un soufflet de forge, je sens la braise de leurs yeux qui perce mon corps, je perçois les griffes de leurs doigts qui lacèrent l’espace, n’en retiennent que quelques copeaux, une misère ! Je ne vais pas les plaindre, tout de même !  

   J’ai tourné le coin d’une rue aussi vite que j’ai pu, je me suis réfugié dans l’encoignure d’une porte cochère, dissimulé par le ventre d’une grosse poubelle. L’armée de Gueux, je l’ai sentie frôler mon dérisoire refuge, j’ai entendu le martèlement de leurs galoches sur la dalle noire du bitume. Puis le son a décru. Ils étaient loin mais je supputais que d’autres vagues d’Ecumeurs de vie ne tarderaient à se manifester, que mon sort ne tenait qu’à la diligence avec laquelle je me hâterais à m’ôter de leur vue, à me distraire de leurs funestes desseins. Arrivé tout près de chez moi j’ai aperçu des Malandrins ici où là, avec leurs mines patibulaires, avec les osselets de leurs genoux qui se choquaient dans le genre d’une chute de galets. Afin de ne nullement attirer leur attention - je crois qu’ils surveillaient la porte d’entrée de mon immeuble -, j’ai contourné ce dernier, suis entré par la cour arrière, ai escaladé les sept étages, m’agrippant à des conduites d’eau, à des rebords de fenêtres, au tronc noueux d’une glycine. Enfin me voici arrivé à ‘mon chez moi’ et comme je laisse toujours la fenêtre grande ouverte, rien de plus facile que de regagner mon logis où m’accueille, dans un superbe étirement de son dos, Gaspard, le chat siamois qui me tient compagnie qui, parfois, vient s’amuser à griffer les touches de mon clavier.

   Je fais infuser un grand bol de thé noir corsé, j’y trempe la mie odorante de beaux croissants dorés, Gaspard vient en chiper quelques miettes. Je me poste juste à l’orée de mon balcon, dissimulé derrière les plis du rideau de tulle. J’allume une cigarette. De longs filaments gris-bleu montent au plafond. De l’autre côté de ma rue, des Types bizarres sont en faction, bottés, casqués, un lourd gourdin à la main. De temps en temps je vois leurs triques s’abattre sur la nuque de braves Passants qui ne se relèvent pas, comment le pourraient-ils devant la force de ces Brutes Majuscules ? Mais qui sont donc ces Exécuteurs de quelque cause secrète, mystérieuse ? Sont-ils une race de Mutants ? Ont-ils le genre humain en si grande aversion qu’ils en ont juré la perte, que l’extinction du Dernier Homme est leur but ultime, que suivra peut-être, comme dans la tête bousculée de Nietzsche, la Race du Surhomme, celle qui, affirmant le prestige de la Volonté de Puissance, ne recrutera jamais que des Forts parmi les Forts, des Inoxydables, des Redoutables qui moissonneront toute velléité d’existence qui ne se soumettrait à la haute stature de leur tyrannique décision.

  

   La levée d’un Nouveau Monde

 

   Lecteurs, Lectrices, si vous avez bien suivi les péripéties de mon récit, vous serez en droit de vous demander si ce dernier résulte d’un imaginaire déréglé, s’il s’agit d’une réalité future hallucinée, si parfois le réel en sa cruelle venue, n’est pire que cette démesure s’emparant des hommes de ce temps ? A l’évidence, il s’agit d’une petite fable allégorique à visée cathartique. Il s’agit simplement, à partir de l’emballement d’un présent parfois devenu contraignant, de se poser la question de savoir si un autre type d’existence ne serait pas possible, si un modeste rayon de joie aurait encore une chance de pouvoir se poser sur nos têtes naïves, le plus souvent bien faites, à défaut d’être bien pleines. ‘Cathartique’, veut dire que, si mon nouveau récit est suffisamment bien conduit, il vous allègera d’une peine antécédente et vous exposera, en vertu des pouvoirs dialectiques des confrontations existentielles, à rien de moins qu’au miel d’une immédiate félicité. Eh bien, figurez-vous qu’à partir d’ici, je m’empresse de forer un trou dans le réel, d’en distendre les parois à l’excès, d’introduire dans cette lumière le jeu de l’imagination, à savoir le déploiement d’une liberté dont nul ne pourrait me soustraire le bénéfice au simple motif, qu’en toute autonomie, je construis le monde tel que je le souhaite, tissé de mes plus efficientes affinités.

   Alors, maintenant, me voici détaché de ma fiction, entièrement libre de mes mouvements si bien que je vais tirer un pied de nez à cette commedia dell’arte qui fleure bon le mauvais tragique et vous proposer un voyage teinté d’onirisme, tissé de fabuleuses ressources. Le monde d’avant est loin avec ses Bouffons pathétiques coiffés de masques mortuaires, armés de leurs outils de léthale destination, un univers somme toute pire que le plus sombre de nos cauchemars !

   Voici, je ressors tout juste de ce trou foré dans le réel. Encore en moi quelques bribes d’inquiétude frôlent mon corps, font se lever sur ma peau les étoiles du frisson. Au-dessus de ma tête, une belle clarté diffuse son empreinte légère sur la soie unie du ciel. Je ne sais exactement où je suis, mais qu’importe le lieu lorsque la beauté se donne en tant que geste spontané de ce qui vient dans la confiance. Une haute falaise court tout le long d’une mer teintée d’aigue-marine et d’émeraude. L’air est léger, presque impalpable, à la manière de fils de la Vierge ourdis par une mystérieuse et invisible navette. Cela fait son subtil va-et-vient, cela se donne dans la pure gratuité. Vivre alors ne nécessite nul effort. A mon tour je me sens si aérien, nacelle ouverte à tous les vents, ballon flottant au plus limpide de l’éther, oiseau à l’immense envergure ne connaissant plus ses propres limites. C’est pareil à un chant venu d’on ne sait où qui traverse la herse de chair et ressort avec des notes claires qui se mêlent aux filaments des nuages, cette inaudible parole aux confins du monde visible.

   Je marche à la limite du vide, mais avec la certitude d’être aimé de lui, d’être, en quelque sorte, son écho terrestre. Les rochers de noir basalte surplombent le dôme lumineux de la mer, ils se découpent selon des criques, de modestes baies. Parfois ils s’écroulent en des éboulis que le soleil fait briller. L’air marin est aussi tonique qu’amical, je le sens qui dilate les alvéoles de mes poumons, y dépose une touche légèrement salée, tirant sur l’odeur de varech et de goémon. Comme si la vastitude d’eau bleue se confondait avec ma provenance maritime, liquidienne. Tous nous venons de l’océan primordial, tous nous en sentons, au plus profond de notre être les sourds battements, parfois les raz-de-marée, parfois les embruns qui tapissent de joie notre sentiment interne. C’est pur bonheur de se sentir là, d’avancer dans son destin avec souplesse, c’est pareil au balancement d’une liane dans le secret de la forêt pluviale.

   J’avance toujours. J’avance dans le paysage et j’avance en moi, au plus mystérieux motif de qui je suis. Je pénètre les arcanes de mon être, je déchiffre ses étonnants hiéroglyphes, je lis les milliers de signes énigmatiques gravés sur mes propres tablettes d’argile, je décrypte le palimpseste qui me constitue, en pénètre méticuleusement, dans l’émotion retenue, les infinies strates, elles sont ma mémoire profonde, celle à laquelle je n’ai jamais accès que dans des instants de pure vérité, lorsque la venue des choses est évidence, manifestation plénière, surgissement à l’intérieur de soi d’une grenade écarlate qui libère ses grains dans la simplicité même de son dire. Là-bas, tout à l’extrémité de la péninsule, un massif de fleurs roses se retient de se jeter au milieu de l’onde. Grande beauté que cette amitié du végétal, du minéral, du liquide unis en une seule et même harmonie. Ici, il n’y a personne que la terre, le ciel, le glissement du nuage, le passage de l’oiseau aux lisières du trait de l’horizon. Le calme est immense qui ressource, fait ses lacs aux eaux sombres mais dénuées de toute inquiétude. Rien qui menace ou pourrait distraire l’esprit du motif de sa contemplation. Tout est nativement ordonné à une impulsion secrète de la Nature. Tout est en soi au plus exact emplacement qui semble lui être attribué depuis une éternité.

    Je me retourne afin de contempler ce si beau paysage, d’en estimer la souveraine splendeur, de sentir au plus près cette douce onction qui ondoie sur le lisse de ma peau, en fait un miroir que la lumière frôle de son amitié sincère. A l’autre bout de la terre, surplombant la blancheur de hautes falaises, un ancien phare est posé qui indique la présence déjà ancienne de la race des hommes. Je regarde son fût blanc telle une neige, son balcon de fer rouillé, sa lanterne qui brille tout contre les volutes bleues du ciel. Une enceinte de ciment abrite en son sein deux bâtiments dont les toits découverts laissent apparaître de lourdes poutres. Je m’aperçois que mon état d’âme, loin d’être inquiet de cette désertion, loin de s’affliger de cette solitude, s’en nourrit, genre de provende céleste qui me dit le lieu d’une pure grâce, celle d’être à soi dans l’entièreté de son être, sans partage, un monde en quelque sorte comblé de plénitude.

   Je continue à progresser sur la voie neuve de mon destin. Il y a, en moi, comme une voix intérieure qui se lève du creux de ma chair et se diffuse dans l’ensemble de mon corps. Je me sens soudain si léger que mon envol dans l’air léger ne me surprendrait nullement. Alors je flotterais infiniment à la manière d’un oiseau-pilote à la tête d’une escadrille infinie. Les aigrettes bleues couleur d’ardoise arriveraient en première position. Puis viendraient les balbuzards dans leur vêture blanche et grise, yeux jaunes immensément dilatés. Puis les eiders à tête grise avec, en éclaireur de pointe, la braise orangée de leur étrange tubercule. Enfin toute une joyeuse compagnie de macareux moines en habits de fête, en costumes de clowns. Ce serait une joyeuse ribambelle portant au plus haut du ciel cette oriflamme des instants heureux dont parfois, dans ‘l’autre monde’ (celui des guerres et des crimes), nul ne sait agiter l’emblème tant les choses sont lourdes à porter sous le poids de leur propre contingence.

   Devant moi, maintenant, un chemin en ‘vert adorable’ descend en pente douce vers la mer dont le plateau étale scintille lentement au loin dans une belle brume argentée. C’est un chemin fait de strates de schiste qui, parfois, glissent sous la semelle de mes chaussures. Il fait son parfait déroulé, tout en courbes alanguies, montant et descendant parmi les mouvements du terrain. Alors je ne peux éviter de me le représenter tel le symbole de l’exister avec ses hâtes, ses points fixes, parfois ses emballements, ses sauts de carpe, ses brusques saltos, puis son parcours apaisé au milieu des multiples phénomènes du monde. Des murs de pierres vives longent le sentier, lui donnent le lieu immémorial de son cours, l’abritent des sourds coups de boutoir du vent. Je sais que bientôt je vais arriver devant l’océan. Je sais, pour l’avoir plusieurs fois éprouvé, que je serai saisi de cet étrange ‘sentiment océanique’ dont, jadis, Romain Rolland s’est fait le chantre. Je sais que j’éprouverai le sentiment de l’illimité, de l’indéterminé, que mon être, confondu avec celui du monde ne sera plus ma propre contrée mais celle de l’univers tout entier, qu’il n’y aura plus quelque limite, que ma pensée pensera le cosmos, tout comme le cosmos m’environnera tel l’un des siens. Ce que je sais aussi, du plein même de mon intuition, c’est que cet état hors du commun, hors du réel n’aura lieu qu’à rencontrer la triade des désinences en ‘ude’, à savoir Solitude, Vastitude, Finitude. Oui, chacun s’accordera à reconnaître pour valeurs sûres, bien établies, salvatrices de Soi, les deux premiers termes : Solitude, Vastitude.

   Quant à la troisième évocation, celle de la Finitude, nombreux seront ceux qui voudront s’en exiler au seul motif que convoquer la Mort, serait-ce en sa plus efficiente abstraction, ne pourrait conduire qu’à faire se lever les heures sombres, ouvrir un chaos, nous déposer dans la pliure définitive des limbes. C’est là un geste plus que légitime, salvateur en quelque sorte. Cependant c’est bien notre finitude, en tant que la borne qui marque le lieu de la fin du jeu, qui donne sens à tous les événements antérieurs, les dote d’une assise, en même temps que d’une vérité. Nous ne sommes vraiment accomplis en notre être que lorsque le rideau se referme, que les spectateurs se sont retirés, que le praticable est démonté, que s’installe « le silence éternel de ces espaces infinis » qui effrayait tant Pascal. Mais je cesse de théoriser pour revenir au site de mon songe, le seul qui, présentement, peut ôter provisoirement mes soucis, donner acte à cette insaisissable utopie qui, trop souvent, brille d’un éclat que la factualité éteint à la mesure de sa force destructrice.

   Je descends les derniers lacets du chemin. Déjà je sens, sur l’argile de mon visage, la douce pluie des embruns avec son inimitable touche iodée. Mes poumons se dilatent, ma peau appelle la lumière. Mes yeux boivent la nappe d’azur. Mes mains happent quelques flocons d’air. Mes narines s’ouvrent au rythme du flux venu du grand large. Un vol d’aigrettes bleues traverse le paysage de son vol silencieux. Devant moi, dans la réverbération unique du jour, une crique se donne tel le lieu de mon souverain refuge, genre de Speranza sautant au visage de Robinson. Oui, je suis un Robinson, autrement dit un homme libre de ses gestes, de ses actes, de ses pensées. Cependant un Robinson qui n’aura nullement à bâtir de ses mains une baraque de planches qui l’abritera des mauvaises fortunes, des assauts maritimes, des fureurs du climat. ‘Mon abri’ existe, ici, venu du plus loin de l’espace et du temps afin que la rencontre se manifeste, que ma présence puisse s’allier à cette autre présence dont, depuis toujours, je suis en quête, le sachant jusqu’au creux de mes plus secrets désirs. Chacun qui vit sur terre a besoin de ceci, d’un havre de paix, d’une grotte où dissimuler son chagrin, d’une chambre à qui confier ses peines (voyez ‘Voyage autour de ma chambre’ de Xavier de Maistre). Tous, autant que nous sommes, aspirons à trouver cette chambre qui est un peu comme notre double, la localité de nos rêves, le berceau de nos projets, la grotte où déposer ce que nous ne saurions dire aux autres, que seule peut recevoir une chose du genre d’un gîte, d’un nid, d’une niche. Oui, les termes font signe en direction d’une possible animalité. Mais c’est bien parce que, de ‘l’animal rationnel’ ne subsiste plus que ‘l’animal’, que la pliure intimement archaïque, l’instinct primitif, le parcours au plus près du sol se lèvent, témoins au plus près d’une origine oubliée, fossilisée mais non moins vivante parce qu’aux aguets.

   Là donc, au creux le plus confidentiel de la crique, s’élève un modeste refuge maçonné de gris. Toit d’ardoises, murs épais, porte étroite, fenêtres de modeste dimension donnant sur la mesa liquide de l’océan. Sur la façade latérale, le rectangle sombre d’une ouverture. Je pousse le vantail qui grince sur ses gonds. A l’intérieur, la clarté est faible, à peine levée, juste un bourgeonnement au ras du sol, sur le contour des choses. Comme un fin liseré voulant dire la rareté du simple, son inestimable valeur. Un clair-obscur en retrait qui s’abrite de la trop vive lumière. C’est étonnant cette immédiate familiarité qui s’établit entre ‘Speranza’ et moi, comme si nous nous connaissions depuis le plus lointain de notre mémoire. Elle, de pierres et de bois, d’ardoises, ne se sachant nullement prédestinée, moi de chair et de sang me dirigeant vers elle sans en deviner la belle réalité.

   L’intérieur du gîte de pierres m’accueille comme l’un des siens. Entre lui, le gîte, et moi le Visiteur, rien qui séparerait, qui diviserait.

 

La modeste cheminée : c’est moi.

La table portant le broc pour la toilette : c’est moi.

La grande horloge qui égrène consciencieusement ses heures : c’est moi.

  

   Moi en mon être le plus réel : ce sont les solives de bois enfumé qui courent au plafond. Moi en mon inclination aux passages, aux transitions, aux faibles lumières : ce sont les larges dalles de pierre au sol qui luisent dans la distraction d’eux-mêmes. Moi en mon automnale préférence : c’est cette clarté sépia identique à celle que portent les photographies d’antan. Toute limite s’efface, toute frontière s’abolit. Toute inquiétude est gommée que vient remplacer la touche de cendre d’une prospérité. Rien ne m’est plus facile, ici, en ce lieu de pure donation des choses, que de me laisser aller à qui je suis avec insouciance, sérénité.

   Au travers de la mince croisée, par où entre la souple résine du jour, c’est la mer qui vient à moi avec son dos marine que j’imagine gonflé tel une outre. Ce sont les embruns qui font leur musique irisée. C’est la falaise qui murmure et se donne dans sa multiple blancheur. Loin de moi les soucis de la grande ville, ses bousculades, ses attroupements, les lianes qu’elle lance afin de capturer les Passants tels d’inoffensives proies. Elles sont sans défense, phagocytées par la tyrannie urbaine. Nul ne peut échapper à ses griffes poncées à vif, nul ne peut se soustraire à la puissance de ses tentacules. Nul ne peut s’exonérer de sa giration folle pareille au vortex situé au fond de quelque grotte léthale, infiniment léthale.

   Depuis mon refuge, au plus loin des agitations des immenses agoras, parfois, en un rapide éclair, il me plaît d’imaginer mon ancienne geôle, les boulets qui étaient fixés à mes chevilles, mes compagnons d’infortune qui grimaçaient de douleur, enchaînés qu’ils étaient sur la galère qui était leur horizon quotidien. Voyez-vous, combien il est rassurant, depuis un lieu de confiance et de réassurance narcissique de se projeter en direction de son passé, d’y trouver toutes sortes d’apories que le présent colmate de sa lénifiante parure. Oui, je crois que ceci, cette méditation à distance est infiniment salutaire, qu’elle permet de se retrouver à neuf, de rebondir et de prendre un nouveau départ.

   La cabane de ‘Speranza’ est l’endroit de tous les ‘miracles’. Certes, je vous l’accorde, des ‘miracles’ bien terrestres, parfois doublés de contingence, mais il faut savoir se contenter des biens que l’on a, ne nullement désirer ce qui est à l’autre, ce qui brille à l’horizon des yeux qui, le plus souvent, n’est qu’une illusion, un mirage qui s’efface à mesure que l’on se porte vers lui. Maintenant, je me suis installé sur une robuste chaise empaillée qui fait face à la cheminée. Je fais l’inventaire de la volupté toute neuve qui m’échoit. Je dis chaque chose en l’exception de qui elle est. Je touche une chose et cette chose me parle, se blottit tout contre moi à la façon d’une amoureuse rencontre. Sur une caisse de bois renversée - sans doute provient-elle d’un échouage sur la rive ? -, j’ai posé une pile de livres anciens, aux pages jaunies, semées de chiures de mouches, parfois cornées, à l’odeur de vieux papier et de chiffon, aux maroquins de cuir qui se laissent lentement apprivoiser par la lumière. Ces livres, mes amis, je les reconnais comme miens, comme si Speranza, alertée de mes goûts, avait voulu les satisfaire au-delà de mes plus réelles exigences. J’ouvre des manuels au hasard, j’en lis quelques extraits et c’est pareil à l’immense plaisir de rencontrer à nouveau cette improbable amitié qui avait disparu de notre horizon, qui vient s’y découper avec une précision que l’on pensait disparue à jamais.

    ‘La Divine Comédie’ - Dante

   « Nous rencontrâmes une foule d'ombres qui s'en venaient près de la rive, et chacune nous regardait ainsi que font le soir ceux qui se croisent à la nouvelle lune ; elles clignent des yeux vers nous comme le vieux tailleur au chas de son aiguille. »

   Lisant ceci, je ne peux m’empêcher de penser, avec un certain frisson d’épouvante, à la terrible fiction que mon esprit a inventée de toutes pièces, peut-être pour jouer avec sa propre peur, pour se rassurer de la distance que le récit installe entre sa propre réalité et ces bien mystérieux personnages. ‘Errants’, ‘Gueux’, ‘Malandrins’, ‘Mutants’, je ne manque de prédicats taillés à la mesure de la frayeur que m’inspirent ces Venus-tout-droit-du-Néant, sans doute ne sont-ils que l’image de mes hantises inconscientes qui se dressent contre moi bien plutôt qu’elles ne ménagent un espace au gré duquel échapper à leur mortelle emprise. Enfin, ‘Speranza’ a surgi tel un fanal dans la nuit. Il écarte ces Ombres, au moins provisoirement, que mes chers livres s’ingénieront bientôt à chasser à la mesure de leurs textes semés de bien des joyaux.

   Cependant que je m’immerge avec plaisir dans la lecture, l’heure tourne lentement. Le sablier fait couler ses grains un à un comme pour me dire le précieux du temps, son caractère fugitif dont il faut s’assurer avant que la réjouissance qui est attachée à sa contemplation ne vienne à se tarir, à s’éclipser à la manière d’un enfant espiègle tournant le coin d’une rue à même la célérité de sa malice. J’entend le vent glisser le long de la façade, ricocher sur les masses sombres des rochers, rejoindre l’altitude altière des nuages. Je sais alors, qu’entre l’univers et ma modeste présence, existe un lien indéfectible qui jamais ne se rompra. On n’efface nullement ce qui se donne à l’extrême de soi.

 

    ‘L’Odyssée’ - Homère

  

   « - Qui êtes-vous étrangers ?

- Nous sommes des guerriers revenant de Troie. Les dieux nous ont jetés sur la côte et…

- Nous, les cyclopes, ne craignons pas les dieux !

Nous leur sommes supérieurs. Disant cela, Polyphème attrape deux des compagnons d’Ulysse

leur fracasse la tête et les dévore. Rassasié, il se couche et s’endort.

Ulysse s’interroge alors : « Vais-je le tuer avec mon glaive ? Mais comment ensuite sortir de

cette caverne ? La pierre d’entrée est si lourde que jamais nous ne pourrons la pousser… Je dois trouver un autre moyen… »

La nuit passe. L’aube se lève. Polyphème s’éveille. En guise de déjeuner il dévore deux autres

compagnons d’Ulysse puis sort faire paître son troupeau. Le soir deux grecs lui servent encore

de dîner. Ulysse s’approche alors du cyclope :

- Cyclope, accepterais-tu de ce délicieux vin ?

Le géant avale le breuvage d’un seul coup.

- Que c’est bon ! Donne-m’en encore. Comment t’appelles-tu ?

- Je me nomme personne.

- Eh bien personne, moi aussi je vais te faire un cadeau ; je te mangerai le dernier, voici mon cadeau. Puis, ivre, le cyclope s’allonge et s’endort.

Ulysse et ses compagnons se précipitent sur le pieu qu’ils avaient taillé en l’absence du géant.

Il est mis dans le feu, chauffé au rouge et enfoncé dans l’œil du cyclope. Polyphème pousse

un hurlement qui se répercute au loin. »

  

   Devrais-je m’étonner de cette coïncidence qui me livre cet extrait de ‘L’Odyssée’ où Polyphème (l’évidente réplique de tous les ‘Malandrins’ ci-devant cités) se donne à moi en tant que ces ténèbres qui habitent mon inconscient, à mon insu bien évidemment, dont seulement quelques résurgences parviennent à ma conscience ? Le monde est-il semé de tant de Gredins qu’il faille s’abriter dans le profond d’une grotte ? Parfois, sans crier gare, la joie ne viendrait-elle de l’oubli des failles et des gouffres qui essaiment la terre ? Que faut-il faire ? Ouvrir les yeux jusqu’à la lucidité extrême au risque de la cécité ? Ou bien enterrer son cou d’autruche au plein du sable et ne vivre à ne connaître qu’une prodigieuse torpeur ? Certes, toute vie est une ‘Odyssée’, mais une odyssée bien réelle, éloignée des fantaisies et débordements héroïques du mythe. Toujours nous vivons à la lisière du rêve qu’autorise toute légende, rêve que bientôt vient rabattre, étouffer, le lourd couvercle de la factualité. Sous le poids des événements, nous courbons la tête, plions l’échine et parfois nous abîmons en nous au point de ne plus nous reconnaître. Aussi faut-il avoir la pause rassurante de la chambre d’amour, la caresse de la rencontre, le nid au sein duquel sentir toute la douceur de duvet de son accueil.

     Entre deux lectures, entre deux découvertes du port auquel j’ai amarré ma fragile périssoire, je fais quelques pas dehors, me laissant pénétrer de cette fine brume océanique dont le susurrement devient le long fil d’Ariane qui me rattache aux choses de ce monde, mais dans la distance, mais dans la juste mesure. C’est un sentiment d’immédiate félicité que de sentir le peuple des hommes en quelque anonyme agora, hors de portée des yeux, sauf la majesté de leurs œuvres, le meilleur d’eux-mêmes parfois, telle phrase qui brille à l’acmé du ciel, tel mot rare, et la beauté du monde se révèle avec toute son ampleur. Au loin, sur le vaste plateau de la mer, la lumière clignote, se répercute de vague en vague, fait ses minces éblouissements et son bruit s’éteint dans le fond bleu des abysses.

    

   ‘Les Rêveries du promeneur solitaire’: "Cinquième promenade" – JJ. Rousseau

  

   « Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort. »

  

   Là, je dois avouer que la ‘rêverie’ de Rousseau entraîne la mienne bien au-delà de mes bornes habituelles. Je suis à mille lieues de Paris et du Quai aux Fleurs où je réside, je suis à mille lieues - étrange sentiment -, de Speranza qui, en cet instant méditatif, m’accueille tout en effaçant sa propre présence. C’est un peu comme si tout, autour de moi, avait rétrocédé en un lieu lointain du passé, ne me parvenant plus que sous la forme atténuée d’un chant d’enfant venu de quelque part entre les nuages, tout contre la plaque claire du ciel, genre d’hymne mystérieux portant en lui une révélation sur le bord de se dire. Exister, alors, ne demande rien, n’exige rien, sinon de flotter indolemment à l’intérieur de soi, comme ballotté par les « flux et reflux » du Lac de Bienne qui, en toute bonne analyse, n’est jamais que la belle prose de l’Auteur de ‘L’Emile’ dont les paroles de laine viennent tapisser mon refuge des plus délicieuses notes qui se puissent imaginer. Je me reconnais au centuple dans les lignes majestueuses de la ‘Cinquième Promenade’, elles sont une sorte de miroir dans le tain duquel il me plait de voir ma propre image se refléter, Narcisse penché sur l’onde à laquelle je ne demande rien de moins que de me confirmer en mon être, un peu comme si ma vie dépendait entièrement de la boisson de cette pure ambroisie, de la connaissance au plus près de ce breuvage divin. Avez-vous déjà éprouvé ce sublime vertige qui vous prend au motif de la découverte d’un texte, de la manducation (oui, c’est de l’ordre de la dévoration), de mots qui deviennent une provende aussi nécessaire que l’eau que vous buvez, que la mie de pain que vous mâchez ?

   Avez-vous déjà senti, dans le luxe de votre chair, celle que je qualifie habituellement de  ‘chair du milieu’, ce frisson entièrement constitutif d’une ineffable joie, elle, cette joie, vous sublime jusqu’au tréfonds de qui-vous-êtes, allume des étincelles sur la margelle de votre esprit, badigeonne votre imaginaire du plus doux des baumes qui se puisse concevoir. C’est ceci, être vivant, infiniment vivant, porter ses propres affinités à l’incandescence, s’immerger en elles dans leur intime valeur lustrale, ressortir dans l’éblouissement du monde, ressourcé, purifié, manière de cristal qui vibre et, désormais, ne s’absentera plus de soi qu’à être privé des nutriments dont tout langage essentiel est porteur, que nul ne pourrait oublier qu’au risque de son âme.

   Oui, le langage, tout langage, mais essentiellement celui du mythe parvenu à son faîte, celui de la poésie en son inépuisable fécondité, celui des hauts traités philosophiques, celui des Livres Sacrés, celui qui déjà s’imprime à même les tablettes d’argile mésopotamiennes, celui qui vibre dans la grande ruche Babélienne, celui qui tresse les lignes de ‘L’Epopée de Gilgamesh’, celui qui donne acte au ‘Livre des Morts’ égyptien, celui qui fait s’élever la haute stèle du Mahabharata, celui qui souffle au travers de la poésie biblique, tous ces langages que le plus souvent nous ignorons, sont les fondements mêmes de notre essence humaine. Et ici, encore une fois, il convient de revenir aux ‘classiques’. L’homme, ‘animal rationale’ nous dit la philosophie traditionnelle. Soit ! Même si cette nomination se donne à défaut d’une autre ornée de bien d’autres mérites. Et maintenant, ôtez le langage à cet ‘animal rationale’ que demeure-t-il sinon la pure animalité, autrement dit une perte du brillant néocortex que vient remplacer le marécageux limbique-reptilien : ‘Tristes Tropiques’ !

    Maintenant, j’effectue quelques pas sur l’arrière de mon abri. Mes pieds nus foulent le tapis d’herbe verte. Mes orteils se familiarisent avec leur nouveau sol. Un ruisseau clair coule entre des blocs de pierre, son geste est celui, délicat, d’une feuille envolée par le vent, son cours est printanier, primesautier, on dirait une vie dans sa prime jeunesse qui s’essaie à ses premiers sauts, à ses neuves cabrioles. Rien que de grâcieux, rien que de léger. Je m’assieds sur une dalle plate, je me dispose face à la mer. Mon souffle s’accorde au sien. Je n’ai plus rien d’autre à faire qu’à attendre dans la sérénité.

A m’attendre.

A attendre le monde.

A attendre la joie.

      

   Je passe de longs moments dans l’écoulement lent du temps. Je suis le sans-différence avec ce qui m’accueille et me dépose à l’endroit exact de mes intuitions. Je suis le disposé-à-être, à recevoir les choses dans leur laisser-venir à soi. Je suis parce que je suis et nulle autre explication qui viendrait ternir mon horizon. L’évidence est là qui fait son point fixe, son point phosphoreux. Rien, dans cette heure native, ne sera plus dissimulé. Touts se dévoilera jusqu’au prodige. Tout fera sens en soi, pour soi, dans l’ouverture infinie de son être.

   Je viens de rentrer dans ‘Silencia’, c’est le nom que j’ai attribué d’instinct à celle qui m’abrite et me protège aussi bien des furies du climat que des projets funestes des hommes, ceux qui ne sont nullement encore arrivés à la complétude de leur humanité, ceux qui agressent et ne vivent que de dogmes, ceux qui poussent au crime au nom de quelque idéologie mortifère, ceux qui piétinent la beauté, ceux qui répandent le mal et colportent les ragots les plus insidieux, ceux qui ont renoncé au Principe de Raison, lui préférant les thèses aporétiques dont parfois les civilisations sont atteintes, dont Paul Valéry nous a dit qu’elles étaient mortelles, infiniment mortelles. J’ai craqué une allumette tout contre les vrilles des sarments, les cônes des pignes de pin, de vieux papiers. Le feu prend, crépite, des nuées d’étincelles joyeuses dispersent leurs escarbilles aux quatre vents. Sur la poutre de la cheminée j’ai découvert un album ancien illustré d’œuvres de Vincent Van Gogh, ce génie étrange que la société a condamné selon la belle expression d’Antonin Artaud. Un génie regarde un autre génie.

   Longtemps je regarde les images des œuvres avec passion. Le Peintre d’Arles, on ne peut le regarder que de cette manière, passion contre passion. Baisser l’intensité de son propre regard, c’est se condamner à ne nullement comprendre ce travail qui fore si loin dans la chair dolente de l’âme humaine. Ce travail est une braise vive au cœur de la nuit et cette dernière en est tout illuminée, toute troublée. Je regarde ‘L’autoportrait’ de 1889. Le fond sur lequel se détache le visage joue en écho avec ‘La Nuit étoilée’. Le ciel est spiralé, pris d’étranges convulsions, la pâte en relief joue avec l’empreinte mélancolique de la lumière. La belle tête de Vincent troue le subjectile à la façon confondants dont la folie agite ses grelots parmi le peuple des gens ordinaires. La cheveux roux relevés, le massif hirsute de la barbe dressent la herse, l’enceinte au sein desquelles la démence couve en sourdine. Les yeux, dans leur innocente clarté, sont déjà perdus, partis pour un monde dont nul ne revient. La chair est d’argile mate, pareille à celle d’un masque mortuaire, éteinte, abrasée par l’incompréhension des quidams qui ont longé l’oeuvre sans en rien saisir, si ce n’est un aspect qu’ils jugent ‘grossier’, ‘anecdotique’. Condamnation gratuite, sans appel, foncièrement irrespectueuse de l’art, foncièrement insolente quant à la qualité singulière de l’homme.

   Ici, en la solitude cotonneuse de ‘Silencia’, ici à l’écart des marées humaines, ici au cœur de la pleine méditation, je me sens intensément solidaire de Vincent et voir son portrait est pour moi l’épreuve de l’insoutenable. Comment certains Erratiques peuvent-ils avoir à ce point ignoré cette peinture tout droit sortie de ce que la condition humaine peut donner de plus grand, de plus fort ? Mais quand donc cessera cette cécité, quand donc les hommes arracheront-ils le bandeau qui obture leurs yeux ? ‘Infertiles’, leurs yeux ? Certes. Mais aussi fermés à la beauté en son abyssale dimension, en sa verticale exigence, occultés et ne pouvant percevoir ce qui, tout droit venu du drame humain, doit nous interroger au plus profond de nous. C’est une question d’éthique, autrement dit un devoir d’habiter correctement la Terre, avec respect, dans la compréhension que ce qui est, qui nous rencontre, cet humain, ce rocher, cet animal, cette fleur, tout ceci  constitue notre plus immédiate faveur.

   Ici, au cœur palpitant de ‘Silencia’, la joie se donne dans la lucidité, ce qui veut dire avec sa charge incontournable de peine, son lot de tristesse. Mon parcours ‘initiatique’, je vais le clore par l’image de ‘La Chambre à coucher’ du Peintre Hollandais, elle sera, en quelque sorte, une reprise à l’identique de la modestie rayonnante de cet intérieur simple qui est mon lieu présent, irréfutable, épanouissement de mon être en son essentielle empreinte. A tout intérieur d’un habitat, il faut des analogies avec d’autres demeures, d’autres refuges, il faut des correspondances. Je suis ici et, en même temps, ailleurs. Seulement de cette manière les choses peuvent-elles prendre sens.

Les choses parmi les choses.

Les hommes parmi les hommes.

Les œuvres parmi les œuvres.

Les ressentis appelant d’autres ressentis.

  

   Le lit de bois blond, c’est le lit de Vincent. C’est le mien. C’est celui de tous les hommes. S’allonger, prendre du repos, méditer, rêver, c’est toujours réactualiser les songes de Van Gogh, faire surgir à nouveau l’imaginaire de l’humanité.  Je ne suis pas seul sur la planète à trouver refuge au pli le plus intime des draps. Le geste de mon coucher est inscrit dans la plus atavique des manifestations des Existants. Tout est coalescent qui vient à l’être à l’horizon du monde. Mon expérience de solitude, mon abri dans une immanence première, ma réassurance au motif d’un lieu élu, des milliers de personne avant moi en ont tracé la marque indélébile, des milliers en dupliqueront la réalité au plein même de qui ils sont. C’est ceci l’idée de communauté humaine, porter avec soi, en soi « la forme entière de l’humaine condition » selon le beau mot de Montaigne. Que nous le voulions ou non, il existe une solidarité qui est pleinement factuelle, dont nous ne pourrons faire l’économie que lorsque nous connaîtrons notre propre mort. Ce parquet de planches qui court dans la chambre de Vincent, c’est tout simplement le sol foulé par les autres hommes. Cette fenêtre au travers de laquelle s’insinue une mince clarté, c’est aussi la ‘mienne’ celle de ‘Silencia’, blottie au cœur de Speranza.

 

Une lumière appelle une autre lumière.

Un état d’âme appelle un autre état d’âme.

Une écriture appelle une autre écriture.

 

    Je longe les hauts escarpements blancs de la falaise. Le soir approche. La brume devient plus dense qui tresse devant mes yeux une fine résille de pluie. Elle accroît encore la beauté de ce paysage unique. Elle me confirme dans mon choix purement imaginaire. Oui, il faut une utopie, il faut de l’irréalisable, du pur fantasme, il faut tresser les palmes d’un palmier qui n’existe qu’à être halluciné à l’aune des mirages tremblants du désert. Oui, il faut se sauver du monde, des autres hommes et, surtout, se sauver de soi. A l’issue de ma courte promenade, je rejoins ‘Silencia’ tout comme je me disposerais à retrouver une Maîtresse. Son ventre comme terre, son sexe comme île, seront les gages d’une nuit fructueuse habitée des plus somptueuses aurores boréales qui soient. Dans le cadre de la croisée s’inscrit l’œil rassurant de lune. Lorsque j’étais enfant, ma Grand-Mère paternelle, me disait, en désignant la laiteuse clarté :

 

« Est-ce que tu aperçois l’homme qui jette son fagot au feu ? »

 

Au début, je n’étais guère sûr ni d’apercevoir l’homme, ni le fagot.

A la fin j’apercevais et l’homme et le fagot.

L’amour fait des miracles !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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