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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 09:42
Ce bol en raku qui vient à moi

Bol en raku rouge et noir

*

Bref dialogue entre un Questionnant

et un Questionné

*

 

   MOI :  « Ce bol en raku, je le place devant moi de façon à ce qu’il emplisse entièrement l’horizon de ma vision. Le bol est seul face à moi et au terme d’un processus de ‘réduction’, tout le monde autour est volontairement mis entre parenthèses afin que s’instaure l’unique dialogue de lui à moi, de moi à lui. Comme si nous étions à égalité de traitement, si ce n’est qu’il est dépourvu de cette conscience qui me permet d’en prendre acte. Il y a donc nécessaire confrontation de l’objet-qu’il-est au Sujet-que-je suis. Et pas uniquement confrontation mais polémique, combat, levée d’un mouvement dialectique qui le pose en son être, le situant face au mien dans l’exercice du regard que je lui destine. Il y a comme une sorte de fascination et mon regard est totalement inclus en l’être de la céramique. Mon regard y creuse un cratère. Mon regard s’y abolirait presque en quelque sorte si je n’étais qu’un vivant amorphe, dépourvu de mouvement et d’énergie. »

   « Le motif de la réduction ne porte que sur l’émergence unique de tel objet à l’exclusion de tout autre, elle n’efface nullement les prédicats que je porte en moi concernant les phénomènes qui sont venus à ma rencontre en matière d’art ou d’artisanat. Si bien que, visant le bol en raku, je projette en son sein, de manière consciente ou non, quantité de sèmes qui tissent la toile même de mon vécu, exhaussent les valeurs particulières des affinités que je destine aux choses. Je veux dire que ce bol ne sera nullement en régime neutre mais que, d’emblée, en lui se tresseront des choix, naîtront des images, s’élaboreront des comparaisons, se dresseront des œuvres particulières. Elles seront en quelque manière mes références, mes amers en matière de reconnaissance esthétique. Tout un arrière-plan éducatif, culturel, émotionnel, civilisationnel qui constitue le tissu même du goût que je projette sur les choses. Car aucune vérité n’est abstraite qui surgirait de nulle part et imposerait son décret au même titre qu’une loi éternelle. Non, toute vérité s’abreuve à des racines, développe un tronc et une écorce, lance en l’air ses ramures et son peuple de feuilles. Ce qui se dit est le fondement de ce qui se définit comme une vérité qui m’appartient en propre, sinue au plus profond de moi et contribue à dresser les esquisses signifiantes de qui-je-suis en mon fond. »

   LUI : « Il y a un ‘défaut de la cuirasse’ pour, à mon tour, employer un lieu commun. Si la vérité t’est cette vérité si particulière, uniquement subjective, je crains fort qu’elle ne s’exonère de la dimension nécessairement universelle de la vérité ! »

   MOI : « Oui, je comprends ta réserve mais n’y adhère nullement car ton point de vue laisse dans l’ombre un aspect de la vérité que l’on doit prendre en compte si l’on veut être dans l’exactitude des choses dites et constatées. En tant qu’homme doué de conscience, je ne vis nullement clos dans le monde de ma chair ou de mon esprit. Je suis, de facto, si tu m’autorises cette bizarre métaphore, ‘défenestré’, c’est-à-dire porté hors de moi en direction du monde. Mon univers propre touche le Grand Univers. Or qu’est-ce donc que la mise en relation de deux univers, sinon dire le dialogue ‘universel’ qui les réunit ? Mais ne crois pas à une quelconque pirouette verbale. Je m’explique. Doué de conscience, je suis capable de me détacher de moi, de considérer avec mesure ce qui vient à ma rencontre. Doué de conscience, je possède ce « sentiment intérieur qui juge ce qui est bien et ce qui est mal », ceci étant la valeur étymologique première de ce mot, autrement dit sa valeur essentielle en tant qu’originaire. Toutes les autres déclinaisons de sens ne sont que dérivées. Si je suis capable de juger « ce qui est bien et ce qui est mal », par voie de simple analogie sur le plan des Universaux, je suis autant capable de discerner le Bon, le Beau, le Bien. »

   « Le Bien, le Bon, le Beau constituent les trois piliers du triptyque au gré duquel, en tant qu’humain, je suis auprès des autres, des choses, du monde en leur vérité respective. Et il n’en peut être qu’ainsi au motif que le Mal, le Mauvais, le Laid ne s’abreuvent qu’aux eaux de l’inconscient, cette partie invisible qui nous détermine à notre insu, dont nous ne pouvons nous rendre maîtres puisque notre liberté ne saurait y accéder.  Si, d’une manière claire, ouverte, nous pouvons énoncer les valeurs humanistes et morales du Bien, du Bon, du Beau, alors chaque fois, qu’en notre subjectivité, nous poserons une chose en tant que vraie, elle sera le reflet de ces Universaux sous l’autorité desquels elle se place. Il y a une relation implicite d’essence entre notre propre humanité consciente et la notion ‘charismatique’ de vérité. ‘Charismatique’ veut dire qui rayonne ‘d’une autorité irrésistible’. Or la vérité ne peut être que ceci, cette puissance de rayonnement dont les transcendantaux la vêtent, que notre vie intérieure reconnaît au titre de sa vertu fondatrice d’un sens radical. »

    « Ceci suppose, bien évidemment, lors de l’émission de quelque vérité concernant telle ou telle chose, que j’en aie fait l’expérience suffisamment accomplie, que cette chose je l’aie prise en considération avec toute l’authenticité dont je suis capable, à l’abri de tout dogme, de toute influence qui en dénatureraient la signification en son ultime fondement. C’est, en quelque manière, un rapport du Simple au Simple en son dénuement le plus extrême, ceci se nomme également ‘essence’. L’émission d’une vérité est toujours échange essentiel ou bien n’est qu’une palinodie, une pirouette pour se désengager du problème du choix. Puisqu’énoncer une vérité revient à annoncer le choix définitif que j’ai fait après avoir éliminé quantité de scories et d’approximations. Vérité est acte de liberté. »

 

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6 juillet 2021 2 06 /07 /juillet /2021 16:50
Moins de Corps, Plus de Présence

Photographie : Roy De Cavara

*

    Pourquoi une telle image retient-elle notre attention ? Pourtant rien de plus banal que cette manière de nature morte géométrique, abstraite, placée sous le signe du clair-obscur et qui, aussitôt, pourrait nous conduire vers les toiles de Rembrandt. Mais après ?

  Sans doute convient-il, lorsqu'une question menace d'être irrésolue, d'en faire le tour, c'est-à-dire de la décrire. Cliniquement, afin d'éviter d'y amener, dans un premier temps, quelque chose qui lui serait étranger. Sur le rectangle cendré de la table, vers l'arrière, se dressent les habituels objets destinés au repas : bouteilles, poivrier, salière, serviette pliée, verre, assiettes. A droite, un veston posé sur le dossier d'une chaise. Tout autre contexte qui pourrait faire phénomène est noyé dans une ombre dense. Rhétorique nette, exacte, à la limite d'une figuration subliminale. Nous sommes confrontés à l'image dans toute sa rigueur, son dépouillement, sa confondante austérité. Rien ne s'y introduit de l'ordre de l'égarement, de la dispersion, de l'effraction. Mais alors, est-ce cette proposition quasiment ‘chirurgicale’ qui, d'emblée, nous pose question ? Ou bien existe-t-il un autre niveau de perception dont nous n'aurions pas conscience ?

   Car, dans notre face à face avec la photographie, c'est bien d'une absence dont il s'agit. Le malaise vient de notre relation objectale au tableau, lequel évacue, volontairement, la dimension humaine. C'est donc d'une vision sans Sujet dont nous prenons acte. Cette constante épiphanie à laquelle nous sommes, par essence, toujours conduits en direction de l'Autre, voici qu'elle fait défaut, voici que nous sommes SEULS et, déjà, c'est comme un abîme qui s'ouvre. Cet Autre par lequel nous existons et, en premier lieu les images archétypales du Père, de la Mère, tout ceci nous est dérobé, nous laissant face à notre propre angoisse, à nos questionnements. De toute évidence, c'est un manque qui s'inscrit en nous et notre être se met en quête d'un autre être avec lequel jouer en écho. Or ce fameux écho nous dit quelque chose de l'ordre de la métaphysique. Ce cri que nous projetons en direction de l'image, seulement la voix nous en est restituée, comme un fragment de nous-mêmes ricochant sur une falaise et revenant avec sa charge d'insoutenable solitude. Comment vivre, exister pour mieux le dire, sans ce rebond d'altérité qui vient nous donner appui et sens quant à notre cheminement ? Devant nous, nous n'avons qu'une ‘Cène’ désertée et le repas promet d'être plus que frugal puisque les nourritures essentielles, à savoir la puissance, le déploiement de l'altérité, sont absentes de cette communion sans âmes.

  Mais ce vide, cette transparence, nous mettent-ils en danger autant que nous le supputons dès l'instant où notre regard glisse sur la vitre de l'image sans qu'il ne paraisse possible d'en tirer un quelconque contenu signifiant ? Sommes-nous à ce point livrés à une perte, orphelins de nous-mêmes, de l'Autre ? La non-figuration de notre alter ego nous livrerait-elle au désarroi, à l'aporie et, alors, n'en serait-il de notre condition, qu'en termes de finitude ? Mais, à ce point de l'exposé, le recours à la métaphore s'impose afin que puissent apparaître quelques lignes faisant sens, quelques perspectives plus claires. Pour ce faire, faisons appel à la représentation de ‘L'homme de Vitruve’ telle que proposée par Léonard de Vinci et procédons, d'emblée, à quelques effacements.

 

Moins de Corps, Plus de Présence

Léonard de Vinci

L'Homme de Vitruve

            Gallerie dell'Accademia de Venise

*

    Ayant destitué le corps progressivement de ses attributs essentiels, nous parvenons à une manière d'image vide, cercle dépourvu de figure, la merveilleuse proportion humaine l'ayant désertée. Mais, pour autant, sommes-nous privés de compréhension de telle manière que seul un néant pourrait s'offrir à nous ? Nous ne le pensons pas et c'est à partir d'ici qu'il convient d'apporter quelque argument à l'appui de la thèse proposée dans cet article, thèse qui pose comme piste de réflexion : Moins de Corps, Plus de Présence. Ce qui, exprimé de manière moins elliptique, veut simplement dire que moins le corps est amené sur la scène du monde, plus le surgissement de l'être est convoqué. Si nous en revenons à la photographie qui nous occupe, cela consiste à dire que son Auteur nous offre rien de moins qu'une étonnante liberté de faire apparaître une pluralité de phénomènes, d'initier un chant polyphonique illimité, de mettre en mouvement une roue polychrome aux fragments infinis. De l'absence du personnage qui, rationnellement, serait censé y figurer, nous pouvons déduire quantité d'esquisses humaines plus signifiantes les unes que les autres.

  Par exemple : un homme se disposant à prendre son repas ; homme jeune, dans la force de l'âge ou bien âgé, blanchi par les ans, portant des lunettes d'écaille ou sans lunettes ; marginal ; artiste ; modeste parmi les modestes ; de haute destinée ; attentif ; méditatif ; égaré ; intellectuel ; pragmatique ; enclin à la rêverie. Mais aussi bien pouvons-nous y voir une femme (le veston ne signant nullement la pure ‘masculinité’), femme juvénile ; mûre ; coquette ; bourgeoise ; genre d'hétaïre attendant sa proie ; intrigante ; aventurière ; casque de cheveux au carré ou bien style ‘Belle Epoque’ avec coupe à la garçonne, cils charbonneux, béret incliné vers la nuque ; intellectuelle distinguée ; étudiante timide ; sauvageonne  farouche; ‘fleur bleue’  inclinant au romantisme, ou bien  ouverte  à la sensualité ou bien à la rigueur et aux exigences de la rationalité.  

  Et ce soudain accroissement de liberté, ce tremplin ontologique à partir duquel nous pouvons tracer quantité d'esquisses signifiantes, envisager l'humaine condition, selon son infinie variété, tout ceci n'est apparu qu'à l'aune de l'effacement de ‘L'homme de Vitruve’ dont nous retrouvons le parallèle dans l'image de Roy De Cavara, aussi bien que dans la mise en scène ci-dessous, où le dépouillement, le fauteuil déserté, la syntaxe neutre nous mettent en mesure, par l'imaginaire, de placer sur cette assise la figure signifiante qui s'ajustera à notre perception intime des choses.   Ici, alors que plus rien ne semble devoir paraître, un simple acte d'intellection nous livre, en un seul empan de la pensée, une pluralité de figures dépassant le cadre d'un entendement ordinaire.

Moins de Corps, Plus de Présence

Guillaume Toumi

Photographie de couverture

*

   

   C'est donc lorsque la figure humaine s'absente de la représentation qu'elle affirme sa présence avec plus de conviction, plus de perspectives, de puissance. Car, avant d'être de simples et uniques hommes du réel, nous sommes hommes attachés aux éploiements du symbole, à la multiplicité créatrice de l'imaginaire.

   Identiquement au Démiurge mis en scène par Platon dans le Timée, lequel se réalise au travers d'un acte ontocosmologique de création du monde et des êtres à partir des éléments, nous nous emparons de l'argile vierge qui nous fait originairement face, empressés que nous sommes d'y apposer notre empreinte, d'y graver notre sceau et de faire émerger quelques significations. Parfois l'effacement de ce que nous considérons comme premier, étant en quelque sorte affecté d'une précellence ontologique, à savoir la réalité, doit-elle céder la place à d'autres manières de regarder le monde, façon que le songela contemplationla méditation mettent constamment à notre disposition alors même que nous rivons nos pas aux pas qui nous précèdent, ne faisant que tracer dans le sol les ornières des conventions perceptives. Souvent, convient-il de s'en affranchir ! Toujours il y a mieux à voir que ce notre vision nous offre en première instance. Substituer à ce qui se donne comme ‘vérité’ première, cette ‘vérité’ seconde qui est sans doute approximative, singulière, mais qui est nôtre. Car comment pourrions-nous viser le monde par des yeux qui nous seraient étrangers ? Comment ?

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 juillet 2021 7 04 /07 /juillet /2021 15:04
Dans la marge d'incertitude

Photographie : Antoine d'Agata

***

   

   Placés devant cette photographie nous sommes intrigués, nous sommes conduits à une manière "d'inquiétante étrangeté", à partir de laquelle nous serons soit dans l'évitement de l'image, de son abrupte sémantique, soit dans la confrontation de ce qui s'y dessine. Mais que l'on se situe en-deçà de l'œuvre, ou bien au-delà, c'est d'un même sentiment de déréliction dont nous serons atteints. Il n'y a pas d'autre issue. Le tragique nous aura identiquement visités dont nous ne pourrons plus prendre congé.

  Ici, la force de l'œuvre résulte plus de son lexique limité à l'essentiel, - des murs, un matelas, un corps - plutôt que de chercher à s'inscrire dans les canons d'une esthétique plus conforme à notre habituelle vision du monde. Tout ici, dans le flou, dans l'approximation, dans le fragment, tente d'échapper à la figure du réel ordinaire afin que, d'emblée, nous puissions plonger dans une autre dimension, esquisse débouchant sur ces marges d'incertitude, slums, favelas, ghettos, chambres où se consument des fumées hallucinées, où agit en un tellurisme mescalinien quelque sombre et maléfique "noire idole", où se dessine la violence nue du sexe. Avec cela nous n'en avons jamais fini, quand bien même nous tenterions d'échapper à la dimension d'abîme que recèle toute aventure existentielle.

  Rien mieux qu'une photographie floue ne pouvait traduire l'égarement, la perdition, la voie sans issue à laquelle la figure humaine semble, par essence, destinée. Voyeurs distraits et inconséquents, nous assistons à une disparition. De l'autre, de nous. Le vortex est là qui fait ses sinistres ondes alors que la bonde en forme de néant ouvre le consentement du sujet à sa propre finitude.

  Rien de plus révélateur, de plus parlant, que ce lexique simple, dépouillé, cette économie de moyens, ce parti pris du noir et blanc, cette granulation, ces amas de ténèbres jouant en mode dialectique avec la blancheur du linceul livré à sa confondante nudité. Thanatos est là, sur le bord de l'image, cernant de toutes parts ce qui voudrait se dire de l'ordre de la vie, de son déploiement, de sa toujours possible aventure.

  La prostration du sujet, son vraisemblable accablement, sa solitude, son renoncement à s'inscrire comme question à la face des choses deviennent non seulement une réalité palpable, une vibration, une urgence, mais nous mettent en demeure, nous-mêmes, de nous précipiter tête la première,  dans cette aveuglante blancheur, dans cet étourdissant silence par lequel le néant nous apparaît afin que  nous puissions habiter ce qui jamais ne nous quitte, dont notre effacement, un jour, signe le dernier acte, à savoir cette temporalité finie. Cette photographie nous en livre, avec la force des évidences, la face incontournable.

 

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 15:05
 Le corps à corps de l'écriture

Source : Passage de Témoins - Caen

 

***

    "Oui, c'était un été admirable. Le souvenir en est plus fort que nous qui le portons... que vous, que vous et moi ensemble devant lui... c'était un été plus fort que nous, plus fort que notre force, que nous, plus bleu que toi, plus avant que notre beauté, que mon corps, plus doux que cette peau sur la mienne sous le soleil, que cette bouche que je ne connais pas. La question ne s'est jamais posée ainsi pour moi. Je n'ai jamais imaginé partir de vous. Je ne peux pas, vous comprenez, je ne peux pas sans vos yeux enfermés dans ces frontières-ci. Sans votre corps ici. Sans cette chose... vous savez... cette légère perte de présence qui vous atteint lorsque d'autres vous regardent et que je suis là parmi eux... vous savez bien... cette ombre sur le sourire qui vous fait si désirable et dont je suis seul à savoir ce qu'elle est."

 

MARGUERITE DURAS – Agatha

*

   Mais, Marguerite, jamais nous n'avons " imaginé partir de vous", de cette si belle écriture, - personne n'écrit plus comme cela de nos jours – partir de cette langue si songeuse, toujours à la dérive, sur le bord d'une révélation, cette langue savamment intellectuelle qui dit tout sans ne jamais rien dire, aux confins de l'effraction, cette langue suspendue entre deux nuages de fumée, avant le whisky, après l'amour, à contre-jour des lieux qui, toujours, furent la place de votre écriture, ces lieux étonnamment, indissolublement liés à cet événement qu'est constamment, pour un écrivain, la rencontre avec quelque chose qui le dépasse, - précisément le lieu - dont il fait la texture même de ses fictions, les personnages n'en étant que des émanations, des lueurs océaniques, des fuites pareilles à la courbe des galets, des horizons plats et infinis, des manières d'abstractions, - personnages rapportés à la réalité concrète, compacte, j'entends - concrétions littéraires perdurant dans le temps - cette matière dont est tissé tout surgissement écrit - et, Marguerite, vous lisant à l'aveugle, nous vous reconnaîtrions parmi la multitude des mots et des déferlements langagiers, c'est cela, un écrivain, d'abord un STYLE, et que ceux parmi les lecteurs qui ne l'ont encore compris renoncent donc à ouvrir vos livres, ils n'atteindront pas ce que vous avez à dire qui est de l'ordre de la confidence, sans doute, mais de celle qui habite les grandes intuitions littéraires.

  Point n'est besoin d'une savante herméneutique pour faire corps avec ce que vous écrivez. "Pour faire corps", car c'est bien de cela dont il s'agit, de corps, d'amour, de passion, d'érotisme. C'est avec votre corps que vous écrivez, avec votre bouche, vos hanches - vous aimez tellement danser -, votre sexe - vous aimez tellement le corps à corps, c'est-à-dire la LITTÉRATURE, car la littérature, ce n'est pas un simple assemblage de mots, une savante rhétorique, - tout le monde saurait écrire suite à l'exercice d'une propédeutique -  la littérature c'est une chair, des sens, des mains, des doigts, des jambes, des émotions, des bouleversements - vous avez toujours été une grande amoureuse, autrement dit un grand écrivain - et d'ailleurs comment aurait-on pu lire un seul de vos livres - le merveilleux "Ravissement de Lol V. Stein", par exemple - sans "tomber amoureux" de vos personnages, de votre écriture ?

  Car, en définitive, vous ne parlez que de cela, d 'ECRITURE, de cette obsession qui vous ronge, vous pousse à boire, fumer, passer des nuits blanches, faire l'amour jusqu'au bord de l'évanouissement. L'amour, l'écriture, l'événement littéraire sont une seule et même chose : "un ravissement". L'on est ravi à soi, à l'autre, au monde. Condition de possibilité de toute profération : cette abstraction de soi qui vous métamorphose en ces mots que vous extrayez de votre corps dans la douleur. C'est un truisme que de dire, en même temps, l'enfantement, la création. Tout le monde sait cela, mais tout le monde l'oublie, comme l'on oublie sa propre naissance. Mais quand donc comprendra-t-on qu'écrire et faire l'amour sont issus d'une même décision, d'un même élan dont la finalité est de porter l'œuvre à son effectuation ? Quand ?  Pourtant des milliers d'œuvres - les vraies, s'entend - ne disent que cela, cette perdurance de l'amour à s'inscrire dans la chair vive de l'œuvre.

  Avant d'être l'amant, Yann Andréa Steiner sera l'écriture en acte, ce par quoi vous, Marguerite, amante et aimante, donnerez d'essentiel à la littérature, votre corps sacrificiel. Tout écrivain authentique sait cela, ce tribut à payer aux mots. On n'écrit pas comme on fait une simple correspondance, dans la distraction. L'écriture est une attention de tous les instants. Un style : existentiel, une façon de fumer, de rejeter les volutes grises, de parler, d'aller dîner, de se promener sur la plage à Trouville, de regarder la mer. Le regard, surtout. On n'est pas écrivain si l'on ne sait pas regarder. La vie d'abord. Les pensées des autres, leurs sentiments, leur dérive esthétique, leur profondeur, leurs manies, leurs obsessions. Entrer en l'autre afin d'en extraire les mots dont il est tissé.

  Car les gens ne sont que cela : des mots. La preuve : vous pouvez les décrire, en faire le portrait, en créer des fictions. Les autres sont une pâte malléable, infiniment ductile. Vous, écrivain, savez depuis le manuscrit que vous raturez, qui n'est en définitive que vos personnages en train de se solidifier, que cela sera un combat, une polémique, un pugilat. Comme l'amour. Il n'y a pas de différence essentielle de nature. C'est constitué de la même essence, celle de l'altérité. Car c'est bien de l'autre, du différent, du décalé que vous tentez de produire, simplement à partir de vous. C'est difficile, ça se débat, cela se refuse, cela vous saigne à blanc. Comme l'amant exigeant, fuyant, qui glisse entre les doigts et que vous vous exprimez à saisir, sachant la fugacité de l'événement qui va se produire, qui, déjà n'est plus là, alors même que vous vous apprêtiez à le fixer sur le papier.

   Toute l'intensité du monde est là, dans ce point d'incandescence de l'écriture, dans cette pointe extrême, fusionnelle. Le sentiment de possession - en même temps que de dépossession qui lui est corrélatif -, fusionnel, disions-nous, chair de l'écrivain jouant en écho avec sa propre chair, comme une chair spéculaire, en réalité une manière de dédoublement - et ici, inévitablement se pose la question de la proximité de l'écrivain à lui-même, à l'autre, à ce qui le rattache au plus près de ce bourgeon initial de la fratrie (n'oublions pas, ici, le thème central "d'Agatha" : la naissance d'un amour incestueux entre un frère et une sœur), mais alors, l'écrivain ne serait-il pas, toujours, victime de sa propre obsession, enfermé dans une autarcie indépassable, la frontière de son propre corps, pas même celui du frère, de la sœur et alors l'écriture ne serait que cet essai de sortie de sa propre enceinte de peau en direction du monde, cet autre hautement insaisissable dont s'emparerait l'imaginaire afin de l'amener à l'éclosion dans une hypothétique fiction ?  Autrement dit une manière d'aporie indépassable dont l'œuvre serait la mise à jour. Le métaphysicien ibérique Miguel de Unamuno aurait dit ’le sentiment tragique de la vie’. Le livre n'est peut-être que cet aveu-là. Peu importe. L'art est toujours au prix d'un renoncement à soi de son créateur. Merci Marguerite Duras d'avoir autant aimé, pour notre plus grand bonheur. Rarement passion a-t-elle pu déboucher sur un si parfait accomplissement ! Vous nous manquez ! Nous vous aimons ! Avec vous, avec vos livres, aves vos personnages, nous ne pouvons qu’être en amour. Dire ceci, c’est comprendre la littérature en son essence. Dire ceci, c’est un peu écrire Duras en soi. La merveille ne porte d’autre nom.

 

 

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:37
Toute jouissance est cri.

« Le Cri » - Edvard Munch – 1893

Source : DigitaltMuseum

*

[Pour servir de commentaire aux deux phrases

sur la « jouissance » d’Hélène Henry.]

 

   « Entre plaisir et déplaisir constitutifs de la jouissance, elle se demandait si elle n'allait pas se mettre à "aimer" des hommes pour lesquels elle ne ressentait aucun désir. Une manière d'acter le déplaisir dans le jouir. » HH.

*

   Jouir est s’oublier soi-même en même temps qu’amener l’autre à paraître sous la figure de cela même qui comblera l’abîme de nos sens. Dans l’acte de jouir, c’est le jouir lui-même qui est porté à son acmé comme le point ultime d’atteinte de l’exister, sorte de non-retour car, jamais, l’on ne revient en-deçà de cette sublimation que, toujours, l’on veut porter à un exhaussement. C’est l’au-delà de la jouissance en tant qu’expérience limite de soi qui est en jeu. Pure dissolution des consciences dans l’atteinte de ce qui est pur absolu.

Soi dépassé.

L’autre, dépassé.

   Seul, l’objet au centre du désir : cette chair transcendée, cette pomme cézanienne dans le pur éclat d’elle-même, ce nu de Modigliani dans la rutilance de l’acte de peindre. Mais aussi bien cet objet rejeté, cette mise en scène du pur contingent réalisé par le truchement de l’arte povera. Mais aussi bien cette femme que nul ne remarque, cet homme ordinaire battant le pavé, que l’on rejoint dans la mansarde afin d’y conjuguer les flammes du désir.

   La jouissance est une telle démesure qu’elle suspend le jugement - la fameuse époché phénoménologique -, pour ne laisser place qu’au flux impérieux du « plaisir intense des sens », étymologie de « jouissance ». C’est un non-espace, non-temps qui s’installe comme une braise vive dans la chair des amants, écharde que, toujours, ils chercheront à retrouver sous les espèces d’une improbable éternité. Il n’y a guère de dissolution temporelle aussi efficace, d’expérience ontologique qui porte aussi loin les individus à la frontière à partir de laquelle seul le néant a lieu.

   Le jouir est cette phase excédant son propre objet, cette oscillation entre deux vertiges : celui de vivre, celui de mourir. Sous la figure rayonnante de la jouissance, la souffrance à l’état pur. Celle, précisément, de l’impossibilité d’un « éternel retour du même ». « Post coïtum omne animale triste ». Infinie tristesse d’un acte dont on sait qu’il ne se dépassera pas, qu’il est humainement déterminé par deux bornes infrangibles : naissance, mort. Thanatos s’agitant sous Eros. Jouir est le dernier cri avant la finitude. Pour cette raison, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». Ainsi disait le poète, en termes choisis, ce que l’existence dit en mode prosaïque.

   Ce que l’amour dit en poème, la douleur l’énonce en prose. Nous ne sommes que ce battement entre deux impossibles : celui de renaître, celui de mourir bientôt. La jouissance est là comme seul recours pour tenir éloignés les deux bords de l’abîme. C’est pourquoi, avant tout, il n’est qu’un harmonique du cri. Cri primal par lequel nous paraissons. Cri dernier par lequel nous refermons la parenthèse. Il n’est temps que de jouir dans cet intervalle !

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:26
Voyage en utopie

 Alfred Wallis

St Ives circa 1928
Oil and drawing on board
Presented by Ben Nicholson 1966

© The estate of Alfred Wallis

 

*

 

 

   Immédiatement nous sommes conquis et nous ne demandons même pas pourquoi. La rencontre a ceci de particulier qu'elle nous met directement en relation, en osmose avec l'Autre. Mais on objectera sans doute que ce fameux "autre" est ici bien peu présent. Deux ou trois silhouettes imperceptibles. Et les maisons ? Sont-elles le signe d''une altérité, d'un lieu où nous dépayser, celui d'une conque où trouver ressourcement ? Les portes sont vides et les croisées comme encagées, grillagées, peut-être semblable aux sinistres geôles dont Tommaso Campanella utilisa le cachot afin, à partir de l'obscur, d'écrire cette fameuse "Cité du Soleil", dans laquelle la Raison serait le principe souverain, les lois de l'astrologie en établissant le mode de fonctionnement. L'utopie solaire engendrée depuis les ténébreuses prisons du Saint- Office. L'utopie rêvée - il en est toujours ainsi, sinon l'essence même de l'imaginaire est détruite -, s'élevant d'une Cité sept fois fortifiée, alors qu'un Métaphysicien en assure l'ordre, et que les étoiles déclinent leurs mouvements naturels dont les Îliens doivent s'inspirer dans leur quête d'une société égalitaire.

  Et, pourtant, malgré ces doutes dont nous sommes soudain saisis - ne s'agit-il pas plutôt, de la condamnation sans appel de toute possibilité de liberté ? -, quelque chose nous attire que nous ne saurions définir. Sans doute ce bleu profond, moiré, comme animé de l'intérieur, puis sa fuite blanche derrière la probable île. Du moins le supputons-nous. Les bateaux semblent avoir hissé leurs voiles pour un voyage immobile, ourlé de mystère et les flots sont de neige ou bien d'écume, peut-être d'argent.

  Le bleu éloigne, couleur du ciel infini, de l'eau à la longue dérive par-delà le gonflement de l'horizon. Le blanc nous abstrait des choses qui sont posées à côté de cette soudaine virginité et nous n'avons plus de parole. La blancheur n'admet nullement la tache, l'ombre, le gris de la cendre où l'aile portée de la nuée. Le blanc nous intime l'ordre de demeurer au seuil des choses, dans leur réserve, à l'orée de leur irréfragable fermeture. Car le blanc ne peut être que stupeur. Voyez les étendues arctiques, voyez les mines de sel de Taoudéni, les collines de talc éblouissant, la dérive de la banquise alors que tout est givre et frimas. Et ce blanc du ciel au-dessus des terres, n'est-il pas la démesure de ce que le regard peut supporter ? L'astronomie prise à son propre piège : l'observation à l'œil nu de l'étoile blanche qui fait brûler son œil de Cyclope au centre des nuées aveuglantes comme du mercure, comme une mer de platine en fusion.

  Mais alors, le Métaphysicien se serait-il transformé en démiurge fou joignant ses actes au feu solaire, comme pour punir les hommes d'avoir osé tutoyer l'inconnaissable ? Nous ne parlons pas de Dieula Métaphysique a d'autres chats à fouetter avec sa profusion de causes premières, ses empilements d'arrière-mondes, ses pyramides d'outre-noirs, d'outre-vie, d'outre-ciel, toujours un(e) "outre" à remplir dont le fond est un absolu, donc infiniment hostile à tout remplissage, à toute idée de plénitude.

  La Métaphysique, c'est l'attrait du Vide, du Rien, du Néant, alors pourquoi demeurer autour de la Question, à girer à la manière des feux follets alors que le crépuscule gagne, lequel ne nous apportera que la prochaine noirceur et nos mains négatives grifferont la solitude, déchireront des voiles et la nuit muette pliera autour de nos corps égarés son suaire d'encre ? Pourquoi la Question alors que nous le savons depuis le pli de notre conscience, il n'y a d'issue qu'à convoquer l'impossible attente. De quoi ? De qui ? De ce toujours hypothétique Autre ?

  Mais nous ne le voyons pas, ou alors, comme sur le tableau, dans l'absence de lui-même, le retrait, la vacuité sans fin pareille à une bonde dans laquelle se déverseraient nos humeurs, nos maigres palinodies, nos silhouettes de carton-pâte. Car est-on jamais assurés d'être plus que cela, du papier mâché par un mannequin d'osier échappé de quelque toile de de Chirico ? Avec son outre-lumière de cul-de-bouteille, ses perspectives se fondant dans le soufre en fusion, ses cariatides aux yeux vides, ses arches polyglottes qui ne parlent que des langues d'effroi et d'existence chiffonnée, recluse sur elle-même, genre de poulpe aveugle s'essayant à déchiffrer les ondes des abysses.

  Mais, déjà, nous nous égarons. Déjà nous sommes allés trop loin, bien au-delà de notre mince utopie et la "Cité du Soleil" n'est plus qu'un point brillant au fond de la galaxie, une queue de comète terminale, des cheveux brûlant leurs derniers feux. Mais faut-il que le doute nous ait singulièrement étreints, le tragique nous ait visités, pour que, soudain, nous nous abandonnions à de telles noirceurs !

  Sans doute la faute du ciel, ou bien du blanc. Sans doute un étourdissement, un vertige. Mais, ce blanc que nous avions pris pour la couleur même du ciel, voilà qu'il entoure maintenant l'œuvre comme le ferait le cadre d'un petit chromo avec ses étoiles de neige floconnant le paysage, le laissant dans une manière d'innocence première. Nous nous étions égarés, emportés par la brise de l'imaginaire et nous voguions en plein drame alors que, devant nous, se tenait la petite miniature tellement semblable à un dessin d'enfant, à une peinture à la Douanier Rousseau voulant nous dire la simplicité des choses, la douceur de la Baie de Saint Ives, là, tout au bout de l'étrave de la Cornouailles, ce bout de ‘finistère’ , cette ‘finibus terræ’  venue dire aux vagues les derniers sillons du continent, l'adhésion encore au rocher, à la glaise, à la terre, ce bout du monde avant le grand saut dans l'inconnu.

  C'est alors, qu'avant de nous absenter du tableau, nous le voyons enfin, avec son village de maisons blanches badigeonnées de chaux, sa minuscule Place où, le soir, lorsque les bateaux rentrent au port, s'animent les conversations, courent les enfants dans une trille de bruits joyeux. Nous étions partis en utopie, ce non-lieu qu'on n'atteint qu'en rêve, en contemplant ou en griffonnant sur des bouts de papiers une infinité de cercles qui se mêlent les uns aux autres, faciles métaphores d'une insularité dont nous ne sortons vraiment jamais, sauf parfois à étendre notre corps de péninsule, à étirer nos membres de presqu'île. Car, à notre grand désarroi, jamais plus nous ne serons une île, totalement, nous voulons dire, comme la monade leibnizienne qui vit sans portes ni fenêtres, seulement reliée à l'idée de l'Absolu. La seule île que nous n’ayons jamais habitée, avec ses flots adoucis, ses battements souples, ses lentes dérives, c'était celle de la conque amniotique, alors que, déjà, nous voguions vers les rivages de notre existence. Sans doute ce souvenir hante-t-il nos mémoires, ceci, cette nostalgie expliquant cela, l'utopie.

  Cette œuvre touchante par sa spontanéité, sa fraîcheur, sa modestie, nous n'avions fait que l'alourdir du poids du concept, l'incliner à l'aridité de la raison, la ployer sous le fardeau d'une possible thèse du monde. Toujours nous serons les victimes des Lumières alors qu'en notre fond ce n'est que la nuit que nous cherchons, cet abri de la sublime Poésie !

 

 

 

 

 

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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 15:06
Solstice d’hiver.

Sophie Rousseau

'Solstice d'hiver'

Encre de Chine 

*

   C’est toujours ceci qui se produit au solstice et le temps comme figé, plongé dans la glu. La lumière est longue, venue du pôle avec des coulures émeraude et des pensées boréales. Une intime perdition des choses, un chant à peine plus haut que la rumeur du lichen sur le sol gelé. Le permafrost est en attente d’être. On devine ses lentes reptations sous la percussion des sabots et les caribous tournent en rond avec le gel accroché à leur courte toison. Tout dérive dans l’irrésolution. Tout demeure en attente. Ce sont des nappes de lumière qui descendent vers le Sud avec la lenteur un peu majestueuse et lourde du vol des cygnes : des battements demandant l’envol, mais le ciel pèse de tout son poids d’étain, de toute sa démesure de plomb. Il fait si gris, les nuages sont si cendrés sous la courbure du monde ! Et pourtant la clarté ricoche, rebondit, elle veut connaître. Mais dans la douleur d’être, de se mouvoir, dans la peur des confins et des proches disparitions. Mais les phosphènes trouvent à se ressourcer, s’abreuvant à la meute liquide du Rhône, à sa nappe d’eau infinie que réverbèrent le ciel uni, sa vitre lisse. Alors cela coule infiniment vers un proche avenir, alors cela se rassure à la navigation même, aux ondoiements, alors cela glisse le long des berges, s’emmêlant aux herbes pareilles aux cheveux des sirènes. Alors cela se multiplie et il n’y a plus que cette ligne de fuite, ce glissement dans la fente ouverte de l’horizon.

   Puis la lumière baisse, s’émousse, s’use sur les galets de la Crau, s’accroche à la steppe, se ralentit aux touffes des lavandes, s’enroule autour des hampes des asphodèles, se pique aux pointes des euphorbes, se perd dans les tapis de laine des moutons, se vrille dans les cornes cannelées des béliers. Elle n’est plus qu’une faible anecdote, un murmure, quelques grains suspendus dans l’air tissé de vent, genre de poussière que, déjà, attire la grande respiration marine. La Camargue est là qui attend sous le ciel et demeure au bord d’elle-même dans un geste qui semble éternel. Les jours sont si courts, cernés de suie de toutes parts et une fine brume dissimule aux yeux tout ce qui pourrait fixer un repère, servir de fanal. Aussi bien les lames des roseaux, les assemblées hirsutes des tamaris, les rameaux étroits des salicornes. Aussi bien les chaumières des gardians fichées de leurs croix, les dunes blanches des salines, la résille des canaux, les damiers verts et gris de la sansouïre. Rien n’est visible qu’une démesure de tout ce qui pourrait paraître et semble voué à quelque dissimulation définitive. Ici, sur cette terre des confins que ne borde que l’immensité de l’eau, se joue l’immémoriale dramaturgie de l’ombre et de la lumière, l’infinie partition d’un territoire commun soumis aux flux et reflux continuels de la vie, de la mort. Tout ceci que semble mettre en scène la tonalité fondamentale par laquelle le jour recouvre la nuit, ou bien l’inverse. Mais, alors, comment ne pas convoquer l’une des plus belles métaphores qui soit : la polémique du blanc et du noir que la faune d’ici semble avoir installé à la manière d’une compréhension des rythmes mêmes auxquels l’homme est soumis ?

   Blanc l’envol continu des aigrettes, l’irisation de leurs ailes à contre-jour de l’eau, leur bec si fin planté dans la densité d’une chair laiteuse, d’une dentelle diaphane. L’image est si irréelle qu’elle semble comme en sustentation, écho d’un temps radieux qui semblerait ne devoir jamais finir, promesse d’éternité à nulle autre pareille. Alors les heures n’ont plus de limite, alors l’éclosion est plurielle, immense corne d’abondance recelant en son sein l’arche ouverte de la plénitude. Ici, sans doute, s’inscrit, dans le secret des rémiges, la gloire solaire, le solstice au plus haut de l’éther, les cérémonies rituelles au centre des cercles de pierres levées avec le front ceint de blanches aubépines. Tant à espérer de cela qui brille et emporte au-delà de soi-même, dans l’aire des mirages, dans le pays des scintillements inépuisables, tout près des portes d’un probable absolu. Blanche la course des chevaux, leurs crinières battues par la langue acide du Mistral ou bien celle, humide, de la Lagarde montant de la Méditerranée.

   Blanc-noir, l’envol des sternes comme pour dire la transition, le passage d’un état à un autre, la perte de la lumière dans les mailles complexes du clair-obscur. Les têtes sont noires avec la prunelle de jais plantée au milieu et un point brillant semblant dire la lucidité, le saut final vers la mort qui attend et veille à ce que tout soit accompli conformément aux lois de l’existence. Le bec est rouge, braise ardente portant en elle la nécessité du sacrifice de soi afin que d’autres puissent paraître et endosser la vêture étroite de leur destin. Le corps est gris qui déjà s’incline dans la cendre et l’effacement.

   Noir, le taureau, emblème d’une Camargue sauvage, indomptable, si près de basculer dans la mort. Soit celle du taureau, ou bien du toréador, sinon du gardian s’il ne se prémunit de la meute en furie. Alors il n’y a plus de lumière, alors le solstice d’hiver a accompli l’acte dernier de sa mission temporelle : terrasser le jour, substituer la nuit à tout essai de profération de cela qui voudrait sortir du néant. Fascinants taureaux. Fascinants parce qu’ils sont dangereux, parce qu’ils véhiculent la mort comme le soleil prodigue la vie. Recueil dans l’espace fermé de la bouvine sauvage, de l’énergie, de la pulsion de vie, de la pulsion de mort. Au-dessus des plaines liquides, dans les lagunes bleues sont les hordes écumantes, taches d’ébène que cerne l’onde bouillonnante alors que les faucilles blanches des cornes entaillent les écharpes de brume. Nuage de vibrante obsidienne que poursuit le trident du toucheur et sous le bruit assourdissant du galop se couchent, comme pour des noces tragiques, les quenouilles couleur de terre des typhas, les capitules des fragiles centaurées. Le ballet est beau qui célèbre Thanatos, alors qu’Eros succombe dans une dernière gloire. Car, toujours, triomphe le noir. Car toujours s’efface le blanc. Solstice d’hiver emportant dans sa confondante glaciation les flammes exubérantes du solstice d’été.

   C’est parce que le taureau, depuis la lointaine préhistoire, a été le signe d’une puissance tutélaire hors du commun, bien au-delà de celle des hommes, qu’il a inspiré tant de crainte et de respect mêlés. Ainsi la vénération de l’animal devenu sacré à force de symboles intégrés à même sa fougue, sa virilité, son mystérieux magnétisme se confondant avec la démesure de l’orage, l’empire qu’il étend sur toutes choses. Ainsi, pour n’en citer que quelques manifestations parmi le panthéon des dieux : Enlil, le dieu-taureau sumérien ; Mardouk le dieu solaire babylonien ; Minos, le dieu-taureau crétois ; Zeus, le dieu grec transformé en taureau pour enlever Europe. Sans bien le savoir, mais placé sous l’emprise de ces puissants archétypes qui les traversent - taureau ; solstices et grandes scansions temporelles -, les hommes vivent au rythme de ces pulsions primordiales dont, le plus souvent, ils ressentent les marées à défaut de pouvoir les expliquer.

   Noire, Sara, la reine des Gitans, la reine du peuple nomade, celui soumis à l’éternelle diaspora depuis la nuit des temps. Or tout nomadisme est continuel passage d’un pays à un autre, d’un temps à un autre, d’un solstice à un autre, comme s’il s’agissait d’exorciser, par le voyage toujours recommencé, cette stupeur temporelle qui, dans l’immobilisme, dans l’arrêt, plonge l’humain dans un hiver définitif hors de la lumière fécondante. C’est ce que nous dit, en mode crypté, la belle poésie de Jean de Baroncelli dans « Le Cantique des Gitanes », dont l’extrait ci-après voudrait dire la trace signifiante :

 

« Sainte Sara la brune

O reine des Gitanes

Depuis combien de milliers de lunes

Venons-nous chaque année.

Tu es le lien qui unit

Du Couchant au Levant

Sur les routes poussiéreuses

Nos hordes errantes.

Sainte Sara la brune…

Depuis combien de lunes…»

   

   Or, comment mieux nommer le solstice d’été qu’en lui attribuant le beau nom de « Levant ».

  Or, comment mieux nommer le solstice d’hiver qu’en lui attribuant le beau nom de « Couchant » ?

  Du Levant au Couchant, tout l’intervalle temporel de la condition humaine. Ce que la belle encre de Sophie Rousseau nous invite à méditer dans une grande économie de moyens, en même temps que dans une esthétique songeuse.

Solstice d’hiver.
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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 14:49
La goutte d'eau en nous

Photographie :

Schnitzler Heiko

*

 

   Sans doute tout discours énonçant : « Cette goutte d’eau est belle », sera considéré ou bien comme la conséquence, chez son énonciateur, d’une inclination à  l’hyperesthésie ou bien d’une posture teintée d’une volonté de décrire le réel selon une manière d’atypie. Et, pourtant, nous persistons à dire l’esthétique de cette simple bulle d’eau, sa forme aussi bien que ce qui s’y dessine dès l’instant où l’on veut bien se disposer à une lecture plurielle des choses, à quelque signification venant nous visiter. Car une chose, aussi modeste fût-elle, est plus que ce qu’elle veut bien nous livrer de sa silhouette dans une rapide saisie. Certes, cette goutte d’eau est suspendue à l’extrémité de quelque col de cygne avant même qu’elle ne chute dans sa propre immanence et nous l’aurons déjà oubliée à peine disparue de notre champ de vision.

  Mais ceci, cette incroyable aptitude de l’homme à effacer ce qui vient de faire phénomène, se conjugue-t-elle avec une manière d’amnésie dont chacun serait atteint ? Ce qui revient à dire que le réel ne nous affecterait qu’à l’aune de sa rapide apparition, toujours suivie d’un soudain retrait ? N’y aurait-il aucune nervure qui s’inscrirait sur le plan de notre conscience, aucun désir qui survivrait au mince événement, aucune leçon faisant son refrain entêtant dans l’espace de notre intellect ? Et, du reste, pourrions-nous archiver les milliards d’informations qui, en permanence, pareils à une pluie de météorites, viennent ricocher sur l’aire électrique de notre cortex ?

  Nous percevons déjà combien ces menues perceptions s’invaginent dans notre chair comme pour jouer en contrepoint de notre distraction à leur égard. Car tout s’imprime avec force, tout fore et fait ses ondes, tout gire infiniment alors que nous continuons d’exister et, d’ailleurs, sans doute, n’existons-nous qu’à empiler, seconde après seconde, jour après jour, ces constants et itératifs feux de Bengale, ces perpétuels jaillissements, ces gerbes d’étincelles, ces percussions de bombes ignées, ces retombées de scories, ces longs écoulements de lave. Mais aussi le vol éthéré de la libellule, le grésillement de la flamme de la bougie, le reflet mordoré de la tunique du scarabée.

  Car, de la même manière qu’existent quantité de choses inexpliquées, de connaissances cryptées, de savoirs travaillant sous la ligne de flottaison de l'attention, de cognitions évoluant à bas bruit, il existe  une conscience nerveuse de la matière, sans doute circonscrite à son agitation moléculaire, cependant sans arrière-monde faisant signe vers une métaphysique ne voulant dire son nom ou bien de spiritualité pareille à une pure mystique.

  Non, les choses sont plus simples, de l’ordre de la synapse, de la gaine de myéline, du phénomène neurobiologique élémentaire, comme si des fleuves étincelants de matière nous parcouraient de l’intérieur, dilataient notre peau et, alors, nous serions tellement semblables à des baudruches prêtes à coloniser l’espace, à des météores fous sidérés d’eux-mêmes, à d’infinies turbulences parsemant les aires célestes de leurs coruscants éclairs.

  De ceci nous sommes assurés, identiquement à notre métabolisme que nous ne percevons guère mais dont nous supputons les trajets multiples, les combinaisons complexes, les traductions énergétiques incessantes. Mais nous l’oublions constamment, sans doute de peur que les milliers d’impulsions, de décharges, de séismes ne nous envahissent comme le font les eaux sur les franges côtières lors des marées d’équinoxe.

  Parcourue incessamment d’une nuée de signes, d’une pluie de pleins et de déliés, incisée au calame, gravée au burin, notre peau, sans doute plus symbolique que réelle, se métamorphose en parchemin, en palimpseste sur lequel viennent rebondir les murmures du monde. De cela nous ne pouvons faire l’économie, tellement nous nous disposons à cette merveilleuse offrande, le sachant ou à notre insu.

  Dans un court recueil de nouvelles « La Fièvre », le jeune écrivain Le Clézio, déclarait alors, concernant les menus événements du monde dont nous sommes atteints, - rage de dents, température, vertige - :

      « Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n'est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans. »

  Volcans, sans doute le sommes-nous à la mesure de nos douleurs grandes ou minuscules, de nos passions, de nos enthousiasmes dont, souvent, nous avons bien du mal à endiguer le cours. Cependant se dessine également en nous ce qu’il convient de nommer  une « phénoménologie de l’indicible », tellement s’inscrit dans le cours de l’aventure que nous sommes, le menu, le discret, le minuscule,  autant de simples percepts que nous ne renonçons pas à enfouir dans le pli de quelque vécu et qui, en certaines  occasions, s’autorisent à une résurgence. Ainsi notre soi-disant liberté n’est parfois que la partie visible d’une sourde matière travaillant en sous-sol.

  L’émotion consécutive à une douce pluie ne fait, peut-être, que réactualiser telle goutte d’eau au rebord d’une gouttière dont, enfant, nous observions avec ravissement la chute, la mince symphonie sur la plaque de zinc. Ainsi, la feuille d’automne à la couleur d’argile, le galet dans le cercle de la crique, la racine au profond du bois, la ramure agitée par le vent, tout ce microcosme, toute cette indistincte présence des choses continue-t-elle, à notre insu, à développer dans notre enceinte de peau et de chair, sa mince dramaturgie. Parfois certains confondent-ils ces manifestations avec les remous d’une précieuse nostalgie. En réalité il ne s’agit que d’une disposition de la matière à signifier,  à nous rappeler la simple vie élémentaire de la paramécie, le vol stationnaire du colibri, la turbulence verte de la « manta religiosis ». Comme un vitalisme animant en profondeur la nature, lequel porte jusqu’à notre entendement l’infini bruissement des choses. Et ce bruit de fond du monde n’est jamais totalement différent du nôtre. Nous n’en prenons acte qu’à l’incliner au témoignage.

  Et, maintenant, si nous nous demandons quelle sorte de motivation se tenait à l’arrière-plan de la conscience du Photographe lorsqu’il a pris la goutte d’eau, - banalité en apparence - comme thème de son travail de recherche, nous percevons combien le réel nous parle du bout des lèvres, chuchote et, souvent, sait se taire afin de nous reconduire à une plus juste évaluation de ce qui ne se révèle jamais mieux qu’en s’absentant ou en se dévoilant dans l’ordre de l’inaperçu.

 

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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 17:37
Le Petit Vernissé.

Œuvre : Anne-Sophie Gilloen

*

   Il y avait une fois une colline habitée d'argile et de sable qui dominait l'eau verte d'un lac. A part le cognement des pics-verts sur les colonnes des arbres et la fuite rousse des écureuils dans la chevelure des pins, il ne se passait guère d'autre événement. Tout reposait dans le calme, aussi bien le bleu céladon du ciel que la fuite des nuages dans leurs boules d'écume. Le temps, comme suspendu, jouait à cache-cache avec le fil de l'horizon et les choses auraient pu rester ainsi jusqu'à la fin du monde. Mais un jour que la pluie avait touché de ses doigts d'eau le faîte des arbres et fait ses minces ruisseaux à même le sol couleur de pain brûlé, là, au milieu des meutes de sable, la glaise s'était roulée en boule, à la manière du hérisson. Puis avait dévalé la pente qui coulait vers le miroir du lac. Alors, on ne sait par quel miracle, la petite éminence de terre avait durci, sous l'effet des rayons du soleil ou bien grâce aux feux que de nombreux chemineaux allumaient sur les rives afin de se réchauffer. Quant aux couleurs, certains prétendent que celle du visage était le reflet de la patine des jours; celle des joues venait de la braise non encore éteinte; celle de la vêture suintait des arbres dans leurs atours nocturnes; celle du baluchon due à la lumière des châtaignes; celle du maillot, enfin, était le reflet des fougères que l'aube traversait de ses lignes de clarté.

Et, lorsque le Petit Vernissé avait pris conscience qu'il existait, au même titre que le gland du chêne, le pli de l'air ou bien le vol inaperçu de la libellule, il décida de mêler son existence aux hasards du monde, en voyageur discret cependant, ce que sa taille somme toute modeste lui permettait sans autre forme d'embarras. Mais, étant terre, on n'en est pas moins une manière d'homme, petit, légèrement rubicond, et non moins attiré par quelque nourriture terrestre. Se sustenter, il le fallait bien, mais dans la juste mesure du jour, non en raison d'une gourmandise qui eût incliné à des modes bien superfétatoires. Ainsi, Octave - c'était le nom qui, tout naturellement était venu échoir sur sa modeste anatomie -, Octave donc déambulait sur les chemins, cueillant une baie ici, un pétale de fleur là, le fruit d'une sorbe ailleurs. C'était une sorte de dérive primesautière, de menu enchantement qui le conduisait tantôt en haut de pics encore habités de neige, tantôt sur les rivages d'une mer rutilante de sel, tantôt sur des versants parcourus par la mousse vert-de-grisée et les coulures sanguines des chênes-lièges.

Parfois, depuis son belvédère - Octave aimait voir les choses depuis l'en-haut du monde -, il apercevait, lovés dans des criques couleur de bitume, des villages blancs parcourus du sillage continu des humains. Comme des fourmis pressées de courir, l'on ne sait où, dans un carrousel de mouvements incompréhensibles. Le Petit Vernissé ne savait pourquoi, mais il se méfiait de ces effigies colorées qui s'agitaient en tous sens, comme pris de quelque folie. Car, si Octave était de terre, il était aussi d'intelligence et de cœur, et il faisait de ces vertus aussi bon usage que sa conscience le lui dictait. À l'écart de ce qui vibrait et se perdait en bruits et brusques retournements, il observait la scène en toute sérénité. A mesure que les choses entraient en lui, c'était comme une brise qui le gonflait de l'intérieur, l'ourlait de plénitude. Cela s'irisait contre son épiderme, cela faisait ses bouquets de lumière, ses gerbes de phosphènes, ses étirements de comète et, alors, il se nourrissait à seulement regarder, à seulement emplir ses pores du pollen du monde. Rien ne lui était étranger de ce qui le visitait avec la faveur d'un don de la nature.

En son sein, il archivait tout ce qui lui paraissait bon, digne de recevoir attention et disponibilité : les rires des enfants ricochant sur le blanc des falaises, le vol souple du goéland aux plumes gonflées, les battements liquides de la mer, les corolles des jupes qui flottaient aux terrasses, les boules violettes des oursins qui nageaient à mi eau, les coques bleues des bateaux confondues avec les voix maritimes des pêcheurs. Dans son baluchon, il déposait des copeaux de certitudes, des éclisses d'amitié, des plumes de générosité. Ô ceci ne pesait pas bien lourd, pas plus que la boule de duvet du colibri, pas plus que sa vibration colorée sur l'arcature du jour. Une à peine parution de l'être en sa subtile demeure. C'était cela qu'aimait Octave du fond de sa simplicité originelle. Car, oublieux de lui, de cette naturelle donation de céramique dans la pliure des heures, il savait qu'il ne devait retenir que cela qui faisait sens, à savoir cette arche multiple déployant son ombilic sur la cécité des choses. Il y avait infiniment à voir, infiniment à comprendre, infiniment à emporter avec soi, dans le secret refermé d'un sac que l'épaule ne tutoyait qu'à l'aune d'une juste saisie d'une si belle temporalité. Tout le destin du monde rassemblé dans le recueil du simple. Toute la beauté parlant dans le fragment enfin porté à son incandescence. C'était cela, exister, Homme ou bien Femme ou encore Petit Vernissé, nous disant en termes d'argile et de glaçure le langage infini qui parcourt les chemins de la demeure anthropologique. Exister est une turgescence ou bien n'est pas. Exister est prose fécondée en poème. Exister est disposer de soi dans l'exactitude afin que l'autre, le différent, le toujours accessible s'adresse à nous avec la majesté du signifié.

C'est cela dont Le Petit Terrien était porteur, qu'il nous disait en termes de couleur et de forme, en pâte d'évidence, en cuisson parvenue à son acmé. Toute œuvre suppose ce registre fondateur d'une création, laquelle partant de la matière somme toute banale, familière, s'exhausse jusqu'à un point de phosphorescence. Jamais matière n'est obtuse, fermée, repliée sur un quelconque mutisme. C'est à nous, humains de savoir tirer une leçon dont tout humus - la même racine "qu'humain" -, est le germe initial qui toujours parle en mode crypté alors même que nous sommes les seuls à en posséder les clés. Les choses ne demeurent hiéroglyphes qu'à la hauteur de notre distraction. Merci infiniment à ce Petit Vernissé, de nous avoir disposés, l'espace d'un instant, à l'éclaircie de la clairière. Il y a tant de sombres forêts qui la cernent de toutes parts ! Nous savons maintenant, longeant le lac, apercevant son eau claire, marchant sur la pente escarpée de la colline où roulent les boules de glaise, nous savons qu'il y a pour elles, ces boules, possibilité de chute, cuisson grâce aux rayons du soleil, feux des chemineaux qui terminent la tâche afin que l'œuvre surgisse et conquière le monde dans son incroyable foisonnement. Petit Vernissé, nous t'aimons comme tu aimes ceux qui te regardent et de donnent vie. Incline-nous encore au rêve. Nous ne vivons que de cet espoir-là !

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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 17:09
Nèj en sa clairière

   Au début, il n'y avait rien qu'une clairière de silence, des arbres autour, étonnés d'eux-mêmes. Parfois le gazouillis léger de quelque oiseau et, au loin, comme venu de la bouche de l'horizon, le long hululement d'une dame-blanche. La lune était absente, les étoiles noyées dans une nuit d'encre. C'était comme si, soudain, la terre avait été désertée, les hommes pliés dans leurs rêves d'étoupe. Il n'y avait que cela, cette longue vacuité qui paraissait ne devoir jamais finir.

  Puis quelque chose avait vibré, tout en haut de l'éther, et l'on avait eu le pressentiment qu'allait s'ouvrir une faille nocturne par où une parole pourrait advenir. D'abord ç'avait été un bruissement très doux, un genre de chute éternelle, une translation de l'air, un glissement. La toile du ciel s'était rayée de zébrures grises, des comètes blanches pleuvaient parmi les cercles des branches, une écume faisait sa lente effeuillaison, l'ivoire isolait tout dans un même glacis. Alentour, plus rien ne vivait, ne respirait, seulement ce souffle de neige, seulement cette caresse longue à mourir. Jamais, sur la terre, il n'y avait eu de voix si féconde, de douce mélodie pareillement accordée au rythme des choses.

  Cependant la nuit basculait, imperceptible giration que même les rapaces nocturnes n'auraient pu saisir dans leurs serres d'effroi. On savait alors l'heure imminente d'un surgissement, la seconde où tout se diluerait dans la naissance du jour. On savait la perte du sommeil réparateur, on savait la douleur de l'aube, le consentement du monde à nous accueillir pour une aventure encore innommée. Tout cela on en était conscient et c'est dans une même tension qu'on arc-boutait son corps afin de résister à ce qui, bientôt, brillerait de l'éclat trop vif des certitudes.  La nuit, cette conque, il fallait lui accorder une faveur, la faire se replier dans l'ornière du monde, là, dans cette trouée où, on en était avertis, quelque chose allait naître.

  Soudain, il y avait eu une contraction du temps, une dilatation de l'espace, comme un chant venu du sol, une manière de liane musicale s'enroulant sur elle-même, naissant   de sa propre efflorescence, faisant ses volutes parmi la multitude muette. Car chacun avait été privé de voix, chacun avait regagné l'antre de son corps afin de se mieux disposer à l'événement qui, hors de soi, mais à portée du regard, se dépliait alors que les grains nocturnes vibraient d'une étrange lumière. L'attente longue, le frémissement de l'air, la mutité du lieu, tout était maintenant habité de l'intérieur, fécondé comme pour un rituel, une cérémonie secrète. On n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles, pas plus que la granulation de la peau envahie d'un scintillement étoilé.

  Nèj était là, en sa clairière, à peine issue du noir qui ceignait encore ses jambes, longs bras marmoréens protégeant l'ombilic prolifique, soutenant la gorge neigeuse alors que le visage se recueillait sous la voûte des cheveux d'ébène et que le diamant suspendu à l'oreille venait dire la rareté de l'instant à venir. Là était le Poème que les hommes attendaient depuis la nuit des temps, dont ils écoutaient l'incantation avant que tout ne s'abolisse dans une trop vive clarté. Là était l'ouverture avant la perte. Pour cela les yeux étaient atteints de dilatation, les mains tremblaient, les membres étaient gourds comme si, dans une manière d'hébétude, on cesserait de vivre dès la sublime apparition ou bien on suffoquerait à ne plus en apercevoir l'irréelle silhouette.  Déjà on était loin de soi, dans une improbable quête. Peut-être avions nous rêvé ? Peut-être Nèj n'avait-elle été qu'une illusion ? Tout est si incertain parmi les tourbillons blancs qui recouvrent le sol. Tout est si voilé au regard dans l'irrésolution de ce qui nous fait face. Tout est si fugitif lorsque le langage fait ses circonvolutions alors que nous ne sommes même pas assurés d'exister dès que nous nous risquons à sortir de ses frontières !

 

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