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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 09:20
Adossés à l’être

′′ Le dos ", bronze, Milan 1983

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

   Nous regardons cette œuvre de Marcel Dupertuis. Nous la regardons en tant qu’une chose venant à nous sur le mode de la question. Comment pourrait-il en être autrement ? Au double motif que l’art en son essence est interrogation, que cette œuvre, qui y est inscrite, ne se donne que dans la perspective d’une énigme. Le réel qui nous fait quotidiennement face, nous n’en percevons jamais que quelques lignes de fuite, de rapides éblouissements, des fragments qui sont images de la totalité en son plus abrupt dénuement. Nos yeux s’ouvrent infiniment, nos mains déploient les lianes des doigts, nos corps s’arc-boutent afin d’y loger ne serait-ce qu’une bribe infinie de vérité. Seulement ce qui nous échoit le plus habituellement, des déterminations vides qui ne sont que questions courant après d’autres questions. Jamais l’ombre d’une complétude qui serait en chemin pour plus loin que soi : ceci se nomme ‘espérance’ et brasille au fin fond du monde avec la constance d’une éclipse. Quoi qu’il en soit de cette métaphore s’approchant d’une pensée juste, il nous faut progresser en direction de ceci même qui est à connaître. Nous ne serons nullement quittes de ce bronze, y compris à en cerner quelques traits essentiels car l’œuvre toujours se dérobe à nos yeux en sa nature de chose en voie d’accomplissement, son être est pure vacance puisque, aussi bien, de l’être il n’y a jamais que dans l’orbe de son évanouissement.

    Cette représentation, bien qu’abstraite (et celle-ci, l’abstraction, n’est nullement idée réductrice, mais bien au contraire constitutive d’une amplitude de sens qu’une simple mimesis du réel ne pourrait approcher de façon aussi incisive), cette figure donc ‘humaine moins qu’humaine’ (elle dit la nature d’homme tout en soustrayant à son apparence nombre de ses prédicats identificatoires), inscrit en nous une manière de vide dont chacun peut rendre compte au gré de sa propre finitude. Car nous sommes, que nous le voulions ou non, des êtres creusés de manques divers, des désirs inexaucés, des plaisirs ligaturés par la puissance destructrice d’un destin soumis aux plus rudes épreuves d’une temporalité portant en soi les germes d’une consternante et tragique disparition.

   Tout est là affligé de constante corruption. Tout est là faisant ses cercles sur le bord du vortex. Notre présence, que nous eussions souhaitée pareille à une ligne droite infinie, voici que nous n’en percevons que la forme spiralée, autrement dit la persistance à vivre sur le bord de l’œil du cyclone, en attente de… Toute la beauté, la grandeur humaine, se résument à la hauteur de cette aporie. Nous ne sommes grands qu’à être à la périphérie du gouffre. Nous ne sommes vivants qu’à être mortels. Qui ne reconnaîtrait ceci, serait déjà parvenu dans cet outre-monde dont il conteste la réalité même. Que nous nous offusquions, nous révoltions contre cette factualité, ne nous exonère nullement d’en faire un jour l’expérience. Mais demain est toujours loin dont l’heure n’est encore venue.

   Donc une forme humaine avec toute sa charge de possible humanité. Car, en cette perspective, toujours nous sommes en possibilité de devenir qui nous devons être, sans être aucunement assurés d’y parvenir vraiment. Toujours une faille, une lacune, dans nos conduites, nos réalisations, notre éthique. Esthétique de la lacune et de la pénurie que notre esquisse propre. Donc une manière d’exister en son confondant dépouillement. Mais qui est-elle ? Quelle est sa position dans le processus de la temporalité ? Est-elle un début ? Est-elle une fin ? Est-elle un passé ou bien un avenir ? A-t-elle un présent ? Nous voyons bien, à toutes ces questions, que nous sommes des genres de Sisyphe au pied de la montagne, remontant sans cesse l’énorme pierre existentielle, victimes du phénomène incontournable de la pesanteur de vivre.

    Autrement dit nous faisons l’expérience de l’absurde et y demeurerons tout le temps que durera la non résolution de l’énigme. Nous exerçant à une description approchante de ce qui nous est donné à voir, nous pouvons dire ceci : la forme est soudée à son socle terrestre, comme aliénée par cette attache synonyme d’absence de liberté. La forme s’élève dans une succession de pleins et de vides. La forme est dépourvue de cette ‘chair du milieu’ qui est sa substance habituellement la plus intime, la plus essentielle. La forme s’élève de soi et ne confirme sa progression qu’à être trouée, infiniment trouée. C’est même là, cette ‘trouéité’, sa constance la plus affirmée.

   Esthétique de l’absence et de la non-parution. Esthétique du gouffre et de l’abîme. Esthétique de la privation et de l’indigence. Esthétique ne faisant sens que dans le cercle étroit du lacunaire et de l’infinie carence de ce qui se montre tout en se retirant. Surgissement-pliure de l’étant qui ne dit l’être qu’en le biffant. Ici, explication de la grande douleur humaine, laquelle reçoit du réel questionné sa marge d’inconnaissance, son rayonnement d’invisibilité, sa muette supplique. Tel l’amant en perte de sa maîtresse. Tel Orphée pleurant son Eurydice pour l’éternité des temps à venir. Tel Adam ayant abandonné son Eve pour lui substituer de songeuses et inopérantes rêveries. Ici, toute positivité est reconduite à sa propre négation.

   Ici, tout possible à son ‘im-possible’. Ici, toute parole à son virulent silence. Ici, tout déploiement à son ‘in-déploiement’. Tout sur le mode du nul et non avenu. Tout dans la sophistique rhétorique effaçant la fable narrative avant même d’en avoir proféré le premier mot. A l’instant nous disions ‘le premier mot’ et, immédiatement, sur le plan de l’intuition, quelque chose fourmille et s’impatiente de se dire. Comme un mot de l’origine qui ferait son bruit de luciole à l’orée du monde, à la racine des phénomènes, dans leur bourgeonnent d’avant l’éclosion et se réduirait à n’être que cette brume, cette vapeur, ce  halo indistincts bus par l’eau limpide du ciel. Comme si une étincelle d’espoir s’allumait, loin là-bas, au-delà du front soucieux des hommes dont on se saurait vraiment si elle est réalité ou bien hallucination tracée sur l’écran de l’imaginaire.

   Qui dit ‘origine’, en monde langagier, dit aussitôt ‘étymologie’, cette science précieuse qui est le signe avant-coureur des choses, tout comme notre naissance nous précède et justifie notre présence parmi le peuple des Existants. Toujours il nous est silencieusement enjoint de remonter à la source. A celle des mots qui nomment toute présence, y compris la nôtre, notre patronyme attestant notre singularité en même temps que notre universalité puisque notre unicité joue dialectiquement avec toute altérité. Mais focalisons notre vision sur ce beau mot ‘homme’ qui est le fondement sur lequel repose tout notre savoir de ce qui est et de ce qui pourrait être si notre regard pouvait déborder le réel et percevoir ce ‘dos’ (voir l’oeuvre de Marcel Dupertuis, la bien nommée ‘Le dos’), ce dos des choses qui nous interroge si fort puisque nous commençons à percevoir que la vérité ne réside nullement en son entier dans ce qui nous fait face, mais aussi et peut-être surtout dans cette marge d’invisibilité qui peut, tour à tour et aussi bien, recevoir des appellations multiples ‘intuition’, ‘pensée’, ‘esprit’, ‘âme’ et, bien évidemment, ‘être’ qui est le sens ultime de toutes ces ‘présences dissimulées’. C’est en sortant de notre corps, par le biais d’une intellection, que nous pourrons viser correctement, au prix d’une mydriase pupillaire de notre conscience ce qui, en premier doit nous parler, ce prodige de la parution sur la lisière de nos perceptions-sensations. Mais écoutons l’homme se dire en mode essentiel dans les pages du dictionnaire, la seule bible qui vaille, le seul amer pour nous y retrouver dans l’océan polyphonique des mots :

   « Le français "Home", "homme", "hons", "hume" vient, [au moyen âge] du latin "homo" dérivé du latin "humus" parce que - suivant la légende -, le premier homme en fut formé. »

   L’Artiste, élaborant son œuvre, reproduit le geste primordial d’un être qui se lève de la terre et connaît son destin d’homme dans la forme consolidée de l’airain. Le sol qui se dérobait sous ses pieds, en raison même d’une glaise infiniment malléable, voici qu’une certitude lui est communiquée. Ce à quoi la terre se refusait, le métal l’accomplit en une manière de certitude immuable qui n’est que l’action spécifique de l’art : métamorphoser toute contingence en une nécessité qui lui est infiniment supérieure, coup de dés magique mallarméen qui abolit le hasard pour lui substituer une survie au moins provisoire, mais à l’échelle de l’humain, « tel qu’en lui-même l’éternité le change », tout se mue alors en un avenir radieux à l’horizon illimité des yeux.

   Cette œuvre est indéniablement belle en elle-même mais aussi eu égard aux sèmes infinis qui en traversent les failles, en visitent les creux, en éprouvent les dépressions, en assument les déchirures, en explorent les brèches. Elles ne sont, toutes ces omissions, que les saillies qui soutiennent notre exister mais que nous ne pouvons découvrir car nous sommes toujours les sans-distance par rapport à notre propre effectivité. Nous sommes dans la constante et exigée cécité de notre essence. En serions-nous au clair et alors nous serions pure présence d’être, à savoir, au sens strict, ‘in-existants’ puisque, aussi bien, ‘exister ‘ est ‘sortir du néant’ et que le fait qui attribue à l’être sa condition de pur néant, détruirait sans délai notre prétention à figurer, à faire phénomène.

    C’est à partir d’ici qu’il convient de poser la question de l’appellation ‘Le dos’ et de tâcher d’en saisir l’énigmatique vouloir-être. Il y a une évidence incontournable du réel dont nous nous exonérons facilement au prétexte que penser, non seulement ne sert à rien, mais que la pensée est l’acte fondateur de l’angoisse. Ceci est vérité d’expérience que ne fait que confirmer l’assertion suivante :  ‘aux innocents les mains pleines’. Le ‘plein ‘saisi par les mains innocentes n’interroge jamais le vide, seule mesure exacte de toute vérité en sa fuyante perspective. Pour cette raison les ingénus font du plein l’espace d’une singulière hébétude. L’angoisse étant constitutive du Da-sein, n’en pas éprouver le vertige est synonyme d’une absence à soi et au monde.

   Nous montrant l’envers de l’épiphanie humaine, Marcel Dupertuis nous invite à méditer l’aporie évidente de notre propre marge d’invisibilité. Jamais notre dos réel ne nous sera accessible, sauf à utiliser le subterfuge du miroir, donc le recours à l’image, donc le recours au mythe de la ‘re-présentation’ dont il convient de détacher le préfixe (encore une fois) afin de souligner le caractère dérivé de ‘présentation à nouveau’ qui suppose, après le passage par un acte de médiation, la substitution d’une réalité par son apparence. Nous sommes au plus près du célèbre mythe platonicien de ‘La caverne’ aux termes duquel les hommes sont toujours dans l’erreur et l’approximation tout le temps qu’ils n’auront aperçu la lumière de la vérité. Cette vérité qui ne supporte nul décalage, nulle irisation. La vérité en soi, pour soi, comme la forme la plus exacte de ce qui est.

   ‘Le dos’, notre dos, cette surface anatomique intimement personnelle, ce site de peau si singulier, ce recueil de nos sensations internes, cette possibilité de frissonner, d’avoir ‘la chair de poule’, d’avoir froid quand le malheur nous atteint, d’éprouver la palme douce d’une chaleur sous le coup d’une bienheureuse émotion, de s’épanouir sous le  ressenti amoureux, de goûter la brûlure d’une passion, cette citadelle qui ne devrait connaître que notre propre visitation, voici qu’un Autre, n’importe quel Autre peut s’en approprier la vision qui nous est constitutivement défendue. Alors nous comprenons mieux les propos de Sartre lorsqu’il nous dit que ‘l’enfer c’est les autres’, que leur regard nous aliène puisqu’en une certaine manière il prend possession de nous.

   « Rendez-moi ce dos que vous m’avez volé », ainsi pourrait s’exprimer existentiellement, le héros germanopratin en quête de son être anatomique. N’est-ce pas ici une vérité que cette lacune de notre corps qui nous échappe et se confie au premier regard étranger venu ? Nous sommes à nous-même dans le partiel, dans la fragmentation, dans l’écartèlement. Les chevaux de l’altérité tirent à hue et à dia et nous sommes des Ravaillac qui connaissent leur démantèlement avant même que la mort ne procède au partage, à l’extinction définitive. De là vient notre manque fondateur de nombre de nos désespoirs, ces mêmes afflictions qui s’énoncent sous les mots du ‘sentiment tragique de la vie’ tel qu’énoncé par le pessimisme d’un Miguel de Unamuno, relayés par ‘l’insoutenable légèreté de l’être’ d’un Kundera ( il faut lire ce titre à la manière d’une antiphrase, laquelle dit la lourdeur qu’il y a pour un humain à soutenir l’épreuve de l’être), d’un Cioran lorsqu’il propose son ‘Précis de décomposition’ comme lecture métaphysique de la condition humaine. Oui, encore isoler le préfixe ‘dé-composition’, à savoir dé-construction de ce que la vie s’épuise à produire depuis la nuit des temps, toutes ces manifestations qui ne s’élèvent d’une terre fondatrice que pour y mieux retomber. Mais la liste serait infinie des témoignages du paradoxe existentiel et encore bien des ‘traités du désespoir’ seraient à écrire qui feraient le constat de kierkegaardiennes désolations. Le ciel est infini que toise la vacuité de notre regard.

 

     Prolongements

 

   Afin d’essayer de percer à jour plus avant ‘Le dos’, nous proposons trois stances d’une approche de l’œuvre. La première sur le mode de la littérature philosophique, les deux autres se fondant sur la picturalité. A savoir trois perspectives d’une possible compréhension : un existentiel racinaire à partir de ‘La nausée’ de Sartre,  une esthétique de la lacération-perforation fondée sur l’esthétique de Lucio Fontana, enfin une métaphysique du ‘cri’ telle qu’évoquée par l’œuvre d’Edvard Munch.

  

   L’existentiel racinaire

 

  Antoine Roquentin, le narrateur de ‘La nausée’, est assis sur un banc du Jardin Public de Bouville. Face à un marronnier dont il aperçoit la racine s’enfonçant dans la terre, il fait l’expérience de l’exister, il rencontre la contingence, la pure gratuité d’être. La vie en sa facticité lui saute au visage : « Et puis voilà : tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour : l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. »

   Effectuer la transposition, par l’imaginaire, de la situation sartrienne en direction de ‘Le dos’ n’est chose guère difficile à condition de poser les analogies suivantes : la terre sur laquelle repose le marronnier, nous la retrouvons dans le matériau originel utilisé par l’Artiste.  Quant à la racine qui court sur le sol, on peut en deviner la forme, mais la forme absente au travers des trous qui forent leur chemin dans la matière, atteignant son essence de pâte au point de menacer son être même. Donc, si la racine « était pétrie dans l’existence », voici que la racine qui nous préoccupe depuis un certain temps, perd soudain jusqu’à sa consistance de présence, rejoignant en ceci ce mystérieux néant dont, un instant seulement, elle avait contrarié le sombre destin. Cette impression d’indigence, de pénurie, de détresse qui ne peut manquer de s’instiller dans l’âme des Voyeurs de l’œuvre, voici qu’elle trouve sa plus évidente justification en ce que, plus haut, nous avons affecté du néologisme de ‘trouéité’, cette perte du sens consécutive à un tel appauvrissement de la matière au bord de sa propre fin. Ce qui est paradoxal, dans la constatation que nous faisons de l’effacement de la racine dans le bronze, c’est le fait que, rapportée à cette racine qui s’était dévoilée sous les auspices d’une quasi omniprésence, d’une certitude massive, dans la conscience d’un Roquentin, ici ne demeure plus qu’une abstraction dont Sartre notait qu’elle avait disparu au profit d’une pure évidence.

   L’omission de la racine (telle qu’éprouvée subjectivement au gré d’une pure délibération de notre propre imaginaire), ne fait que prêter à Marcel Dupertuis une perspective intentionnelle sans doute impensée. Mais peu importe, toute œuvre n’est jamais achevée en totalité qu’à être remaniée par les Gardiens à qui elle est remise à la façon d’une pâte malléable qu’ils auront tout loisir de façonner à leur guise. Ce n’est nullement la catégorie de l’objectivité (comment une œuvre pourrait-elle se plier à une telle exigence d’interprétation univoque ?), qui doit être requise mais la libre méditation de ceux qui en reçoivent le don, accordant la forme à cette autre forme intérieure qui les habite et détermine leur singularité. Les Voyeurs ne sont ce qu’ils sont, vis-à-vis d’une œuvre, qu’en l’instant même de sa saisie. Cette dernière se donne de telle ou de telle manière qui, un autre jour, eût pu révéler son être sous un éclairage différent. En tout état de cause, la vérité d’un jour n’est pas celle du jour qui suit, mais ceci demanderait un long développement.

  

   Esthétique de la lacération-perforation : Lucio Fontana

 

Adossés à l’être

Concetto spaziale sferico, terre-cuite, 1957

Lucio Fontana

Source : Wikipédia

 

 

 

 

    Métaphysique du cri d’Edvard Munch

Adossés à l’être

Le cri - Munch

Source : Wikipédia

 

 

    Le temps est venu de fixer les idées en faisant référence au concept de la Gestaltthéorie qui énonce que toute forme s’enlève sur un fond. Un homme fait fond sur un paysage, une peinture sur un subjectile, une pensée sur une abscence de pensée. Ici, de manière certaine, la forme ‘Le dos’ ne paraît pouvoir faire fond que sur le Vide, le Rien et, d’une manière plus essentielle, sur le Néant quelque part évanoui dans les coursives inaperçues du Non-Être. Pour plus de clarté, retenons l’opposition radicale de la Forme et de son autre le Néant. Qu’il s’agisse de l’œuvre étudiée ici, ce bronze traversé de trous, des Sphères perforées de Fontana, du portrait de Munch avec son personnage à la bouche démesurément ouverte, il ne s’agit, en réalité, que de la même thèse formulée selon trois formes différentes mais qui se rejoignent en un unique lieu signifiant : nous ne sommes, le réel et nous qui en faisons partie, que des chairs bâties sur le Néant. ‘Le dos’, fût-il certain de soi en son airain peut toujours être victime d’un acte de destruction. Les Sphères de Fontana semblent pouvoir, à tout moment, être reprises par le Vide qui en soutient la figuration spatiale. La Silhouette si énigmatique du ‘Cri’ peut, à chaque moment de sa profération, rétrocéder en direction de ce Rien intérieur si fragile  qui semble en soutenir provisoirement l’armature, extinction d’une voix qui disait la vie et fait maintenant silence dans l’horizon de la mort.

   Le saisissement qui se fait dans l’âme de Roquentin (un gouffre lié au vertige d’exister), les vides qui se creusent dans le bronze de Marcel Dupertuis, les espaces de vacuité qui se montrent au gré des perforations fontaniennes, la démesure et le creux anthropologique qui s’ouvrent dans le cri munchien ont une identique valeur, celle d’adosser notre condition humaine à sa plus tragique figure, celle d’une néantisation dont, la plupart du temps, nos angoisses manifestent la profondeur, sans toutefois aller jusqu’à les expérimenter en leur fond, seule notre finitude effective en a le pouvoir. Ce à quoi, en tant que Veilleurs des œuvres, nous avons à nous confronter en permanence, c’est à cette couche aporétique abyssale que recouvre toujours une matière rassurante, une terre, un bronze, une huile, l’encre d’une gravure. Tant que nous n’aurons pas amené notre rencontre de l’art à cette dimension psycho-métaphysique, nous serons en porte-à-faux, ce qui veut dire que nous n’aurons nullement éprouvé la verticalité de notre être en sa mesure d’abîme.

   Or, qu’est-ce que l’abîme, sinon la dépression entre deux lèvres de terre, entre deux collines, entre deux montagnes ? Si nous affectons de positivité ces éminences naturelles, et nous devons le faire, alors par contraste se dévoile cette négativité à l’œuvre en ses telluriques scansions. Constamment nous sommes des actualisations de cette réalité à deux visages, de ce Janus bifrons paradoxal qui, d’une face de son visage nous attribue la vie en sa plus belle effusion et, simultanément, nous condamne à percevoir son autre face de désolation et de définitif impasse. Être homme sur cette terre, avancer en direction de son destin, ceci : chacun de nos pas ouvre un monde, que le prochain pas referme. Être homme, ceci : durer dans sa chair habitée d’une coursive intérieure vide. Être homme ceci : vivre au plein se sa ‘trouéité’, le sachant et l’assumant en tant que cette nécessité qui fait fond sur un sourire à l’horizon, sur une robe légère faisant sa claire corolle sur la lisière du jour, sur la grace de l’enfant en sa naïve venue au monde, sur telle ou telle œuvre d’art qui n’est jamais qu’un aiguillon pour la pensée. Toujours nous nous présentons de face, sans jamais connaître la réalité de notre dos. Face/dos, avers/revers de la pièce de monnaie existentielle.

Avers : notre rayonnante effigie.

Revers : le chiffre ombreux de notre condition.

L’un  jamais sans l’autre.

 

 

 

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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 17:13
Lieu de vérité

« Des  petits cailloux dans mes poches 

Photographie : Gilles Molinier

 

***

 

   Il faut avoir parcouru des villes, avoir connu leurs agoras peuplées de rires et de cris. Il faut avoir franchi les nœuds complexes des routes, leur enchevêtrement, avoir passé des ponts aux arcades multiples puis être sortis des remparts, avoir gagné les hautes collines semées de pierres de calcaire et de buissons hirsutes. Il faut avoir regardé le long éparpillement du monde, des hommes, leurs étranges confluences en des lieux de plaisir. Des yeux il faut avoir suivi leurs parcours obsessionnels, telles les noires brindilles des fourmis qui s’agitent en tous sens, tenant dans leurs mandibules, un morceau de feuille, un copeau de sarment, une bribe de nutriment. Ce sont les habituels fardeaux dont ces minces peuples s’encombrent afin de posséder quelque avoir, de ne point connaître les morsures acides du dénuement. Partout ce peuple court, des pôles aux tropiques, des équateurs aux méridiens de la Terre. Il amasse, thésaurise tout ce qui passe à sa portée. Ce sont de lourds ballots qui font penser au fragile équilibre des chapeaux de fées dont, à chaque instant, l’on pourrait penser que leur écroulement est pour bientôt. Ces pressés, ces curieux, ces aliénés se précipitent vers leur perte. Ils ne pensent qu’à leurs avoirs alors que leur être réclame en silence un lieu où devenir, où se rencontrer jusqu’à l’extrême limite de soi.

   Le jour n’est qu’une écharpe grise à l’horizon du monde. Longtemps on a voyagé sans vraiment connaître le point ultime de sa destination. En réalité peu importait le pays, la région, la géographie. Ce que l’on voulait : la fraîcheur et le bleu translucide d’un glacier, la courbe dorée d’une dune, l’éclat d’un lac sous la ramure du ciel, des miroirs d’eau en terrasse, des lagunes au teint de cendre, de hauts plateaux cernés de vent, parfois de grands oiseaux s’y perdent qui planent infiniment. On voulait ce qui n’existait pas, ne parlait pas et, cependant, appelait de loin à la manière d’une chute d’eau dans le silence d’un corps de pierre. Sur le chemin qui montait vers le firmament, on posait ses pieds bien à plat, on évitait les dents des cailloux, les racines aériennes, on contournait les trous où dormaient les animaux cavernicoles. Eux, les invisibles, entendaient-ils aussi cet appel venu du plus loin, qui traçait ses layons au plein de la chair, ouvrait de somptueux avens où brillait la blanche lumière ? Entendaient-ils ou bien n’était-ce qu’un songe, la feuillée d’un imaginaire portant haut le luxe de s’absenter ce dette glaise dans laquelle chacun s’engluait sans même s’en rendre vraiment compte ? Il y avait tant de choses étranges sous les horizons des hommes, peut-être des bêtes et des plantes ! Jamais on ne parvenait à en faire l’inventaire.

   Soudain le chemin a basculé, s’est ouvert, a franchi le dais d’obscurité qui serrait la gorge et faisait aux jambes des manières de garrots de plomb. On a étiré ses paupières à la façon des sauriens, juste une fente par où glisse la lumière. On ne sait où l’on est. On hésite, on tâtonne, on ne formule même pas d’hypothèse. Le simple fait d’être, ici, est déjà pur prodige. On ne cherche nullement des enchaînements de causes et de conséquences, on n’en appelle nullement au principe de raison, on ne demande pas à un improbable sextant de déterminer les conditions de sa navigation. On est libre de soi, des choses, infiniment libre, ce qui veut dire que l’on connaît son être, que l’on vogue, quelque part, en une façon d’état d’apesanteur. Le ciel est pommelé, pareil à une plaine immense qui aurait connu de subits affleurements de lave, des boursouflures de gaz jaune, soufré. De hautes collines noires, en raison de leur position à contre-jour, paraissent semblables au dos d’immenses squales qui auraient échoué, là-bas, à la limite du regard. Il y a comme une langue noire qui court tout le long, peut-être pour placer les choses, délimiter des aires mais dans un souci d’unité, de confluence, de chromatisme étroit. Juste devant la périssoire de son corps, une étendue de galets, de pierres rondes que la clarté polit. On dirait des gueuses, des lingots  de métal ou bien de sombres éclats de météorites, ces gemmes qui viennent du fond de l’univers et nous interrogent sur la nature de leur être. Du nôtre aussi qui est en résonance, en écho. Faute de quoi il ne serait jamais qu’une coque vide, une noix flottant sur un océan d’irrésolutions, d’approximations. Toujours à notre essai de dialogue, il faut une réponse, une altérité qui accuse réception de qui nous sommes.

   C’est étrange de se retrouver dans ce genre de steppe désertique qui, peut-être, n’a même pas de nom sur quelque mappemonde que ce soit. Seulement une tache qui reflète les étoiles et se nourrit de cette contemplation. Voyez-vous, ceci me fait penser à un cosmos inversé : le terrestre regardant le céleste. Ces énigmatiques pierres ne seraient-elles le reflet de ces êtres du loin qui ne connaissent que la musique des sphères et le noir des espaces infinis ? Ces pierres qui brillent et semblent possédées d’une luminescence intérieure, comment ne pas leur octroyer un destin qui les déporte d’elles-mêmes et les accomplisse dans une façon de voyage cosmique? Regardez, c’est un genre de ballet autour de Petite Ourse qui mène la danse : Céphée et sa forme de maison ; Cassiopée et sa ligne brisée ; Baleine au long étirement ; Eridan et son fouet ; Grande Ourse et son chariot qui file vers le Nord, vers Bouvier, Hercule.

   Voyez-vous, là au plein de la vision, nous nous sommes rejoints au seul lieu qui soit, celui de l’être, celui de la vérité. Contrairement aux villes qui succombent aux vives lumières des néons, aux éclairs des vitrines magiques, aux images hallucinées des écrans, nous sommes hors d’atteinte de ce qui nous trompe et altère notre jugement, obère la justesse de nos sentiments. Au bord de la plaine de cailloux - cette Crau imaginaire -, nous sommes les « sans-distance » avec tout ce qui croît à l’infini et nous appelle à la grande fête du silence. Certes les étoiles tiennent leur langage de lumière mais elles nous laissent libres de choisir le nôtre. Notre corps devient parole par le simple fait d’être libéré des contingences et c’est là que peut intervenir notre pensée la plus juste. Elle n’est plus conditionnée ni par une mode, ni par une injonction que nous aurions reçue de ces Géants invisibles qui nous dominent et nous intiment l’ordre d’être de simples machines, des rouages d’horlogerie qu’un secret démiurge remonterait à notre insu. Oui, parfois il faut une faille qui s’ouvre largement dans le vaste et dense concert du monde. Nous y figurons telle une pierre perdue parmi le déluge de ses compagnes. Combien il est doux de s’égarer. Seule façon, sans doute, de se retrouver !

 

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14 mai 2021 5 14 /05 /mai /2021 16:51
Elle qui passait dans le gris.

Photographie : Blanc-Seing

***

    Le matin, très tôt, le blizzard avait insinué sa langue froide dans la meurtrière des rues désertes. Ce dernier assaut de l'hiver, depuis longtemps déjà on en avait été informés. C'avaient été de longs tourbillons de feuilles, des meutes de poussières abrasant la terre. Alors on s'était réfugiés dans les tanières chaudes, on s'était disposés à n'être plus que de vagues points d'interrogation dans l'illisibilité des chambres obscures. On respirait à peine et le cœur faisait ses diastoles - systoles avec un ébruitement de luciole. Au-dessus des corps pareils à des monceaux d'argile flottait une vapeur rare, presqu'éteinte, manière de langage autistique émergeant d'une nullité partout présente.

  Tout, dans la ville, s'était immergé dans un fluide neutre. Les arbres, plantés dans la toile grise du ciel, disaient l'immobilité des choses. Les trottoirs étaient de longues mésas parcourues de désolation. Les pavés abritaient, dans leurs interstices, l'étrange liquéfaction d'une lumière noire, bitumeuse. Du parc enseveli sous la neige n'émergeaient que quelques sculptures cernées de coulures vert-de-gris, des rythmes perdus de balustres, les stalactites de la fontaine pareilles aux brisures bleues des glaciers.  Au-dehors, sous la vacance des avenues, seules deux longues lignes sombres fuyaient vers un impossible horizon. Les trams au long mufle avaient déserté la chaussée, laissant les falaises des immeubles sans voix, sans mouvements qui auraient pu signifier un genre d'existence.

  Ayant perdu son agitation, ses couleurs, son affairement continuel, la ville s'était en quelque sorte immolée, sacrifiée à l'exigence d'un dieu païen à l'austérité apollinienne. Les seules offrandes possibles étaient alors le refuge au creux du silence, le repli ombilical autour du vide, l'abandon de soi dans une gangue marmoréenne sans profération possible. Le jour ne s'illustrait plus que sous une partition minimale de noir, de blanc, de gris. Le noir disait la fermeture du monde, son incapacité à traduire quoi que ce fût des parcours que faisaient jusqu'alors les concrétions humaines à même un sol hautement métaphysique. Le blanc ne remuait même plus ses lèvres d'albâtre, n'articulant plus que des sons internes perdus dans les congères de chairs meurtries. Seul le gris parvenait à s'extraire de cette mortelle insignifiance. Par son balancement, son exacte médiation entre l'occlusion et la possible clairière, par son juste souci de dire, dans l'à-peu-près existentiel qui flottait au ras des consciences, la perdurance des choses, leur ligne toujours incise dans quelque événement dont les Vivants ne percevaient même plus les esquisses tant leur vue était distraite, seulement occupés d'eux-mêmes et de leurs cheminements laborieux. Seul le gris demeurait la seule réalité palpable, seul il s'avançait à découvert face à l'horizon oublieux des hommes.  Le gris, point de passage vers l'infini des mouvances, la multiplicité des significations, les Existants ne le percevaient guère que dans le genre d'une perdition, tout juste à la frontière de leurs rêves. Et alors que le blanc, partout répandu, faisait se confondre tout surgissement virtuel en une même unité, s'imprimait sur les rétines la métaphore d'un parcours qui se confondait avec l'imaginaire lui-même.

  ELLE qui passait dans le gris, dans l'entrelacs des ferrures et l'indécision du jour, était-elle seulement ombre fantasmatique, pure illusion, hallucination des sens ; était-elle uniquement une effigie humaine disposée à une probable fiction, une fable, une histoire ? Avec les infimes mouvements du réel, la chute lente des feuilles, l'élégance ordinaire des flocons, la libre vibration  des sentiments, lorsque les choses ne sont que d'approximatifs tropismes, de simples tremblements, que pouvons-nous faire d'autre  que de nous réfugier dans ces marais d'incertitude qui, en vérité, ne sont que nos propres hésitations, nos balbutiements, nos sidérations face à l'infinie beauté du monde ?

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8 mai 2021 6 08 /05 /mai /2021 09:33
A peine dans la venue du jour

La roselière

Vendres

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

A peine dans la venue du jour

 

On est là, au seuil des choses.

On est là dans l’attente

 de ce qui pourrait advenir.

On est en soi, immergé

dans la plus intime pliure

de son être.

On cherche à ne nullement

différer de soi.

On cherche le nul écart,

 la juste disposition,

l’exacte mesure.

 

A peine dans la venue du jour

 

Sur la feuille lisse de sa peau

un zéphyr s’est levé.

Il est cette note claire,

un appel de la conscience,

un ébruitement

à peine prononcé

du Monde.

On est au carrefour des sens,

dans l’irisation de sa chair,

dans l’éveil natif de son esprit.

On est dans l’avant-parole

que talque un infini silence.

On est simplement cet éther

qui vibre de se connaître

 à défaut de n’y jamais parvenir.

 Et pourtant nul doute

de ce qui nous est promis :

la dentelle d’un rapide bonheur,

l’éclosion d’une rencontre,

l’épanouissement d’une joie,

cette visée de l’âme

souvent inaccessible,

 espérée cependant.

 

A peine dans la venue du jour

 

Là où l’on est, est le Lieu

de la pure immobilité.

La touche du jour est virginale,

visitation sur la pointe des pieds.

Une ballerine effleurant le sol

dans une ferveur retenue.

Un glissement sur la fente ténue

de l’horizon.

Tout, ici, est ramené

à sa simplicité originelle.

Chaque présence est pleine,

entière.

Le Ciel est le Ciel.

Le Nuage le Nuage.

La Colline la Colline.

 Le Roseau le Roseau.

Chacun à sa place

de singulier événement.

Chacun adoubé à ce qu’il est

en son fond.

Un acte accompli

qui n’en exige nul autre.

La certitude d’être parvenu

dans le site unique

d’une évidente Beauté.

A peine dans la venue du jour

 

   Alors il faudrait se taire, demeurer en soi, dans la geôle heureuse de son corps. Ne rien penser. Ne rien émettre qui altèrerait l’équilibre ici donné de toute éternité. C’est ceci, les choses belles n’ont nul besoin de commentaires, elles sont arrivées à leur plénitude, elles n’ont plus à se déployer, à ouvrir leurs corolles, elles sont l’Ouvert en sa plus belle monstration. Ce Jardin d’Arcadie, on en sent en soi les immédiats bienfaits, on en éprouve la majestueuse profondeur, on en mesure la florale dimension qui est vertige au bord de l’abîme mais l’abîme est donateur de cette complétude à laquelle nous aspirons sans, le plus souvent, savoir la nommer, savoir l’accueillir. Le phénomène de la divine coïncidence est ceci :

 

être Soi, en Soi,

mais aussi bien en l’Autre,

en un seul et même mouvement

de l’âme.

Être le non-divisé,

l’infiniment disponible,

être le Dilaté jusqu’à la limite infinie

du cosmos.

Être fécondé par ce qui nous entoure

 et nous convoque aux épousailles

du Ciel et de la Terre.

 

A peine dans la venue du jour

 

Le Ciel est cette rumeur élyséenne,

 cette fugue invisible,

cette scansion immatérielle

qui anime notre cœur,

y imprime le rythme de la vie.

De fins nuages avancent

sur l’océan illimité du Ciel.

Les nuages sont l’écriture du Ciel,

son long poème un jour commencé

qui semble n’avoir nulle fin.

L’horizon est une colline noire,

un animal sans nom,

venu là sans raison apparente,

médiateur de l’éther

et de la matière opaque,

 dense de la terre.

 

  A peine dans la venue du jour

 

Nul besoin d’interroger

la raison de sa forme,

elle est nécessaire,

tout comme l’air à notre respiration.

Cet isthme à la rencontre des éléments

avait sa place affectée depuis toujours.

Son être même est son Lieu.

Son destin de relier

l’aérien et le terrestre,

le fluide et le dru,

l’invisible et le visible.

  

   Juste équilibre de ce qui est en soi dénuement et ne s’affirme qu’à l’aune de cette pauvreté essentielle. Cette langue de terre serait-elle richesse, flamboiement et alors tout renoncerait à paraître dans cette résonance biblique qui atteste le commencement, pose la première syllabe du poème de l’Être.

 

A peine dans la venue du jour

 

La lumière est belle

qui bourgeonne,

se lève du Ciel et de la Terre,

resplendit dans l’entre-deux,

illumine toute beauté,

déclot l’âme des choses,

libère leur essence,

les porte à leur extrême dévoilement.

Un mystère nous est donné

que nous attendions

depuis l’aube des temps,

une offrande pareille

au vol libre et majestueux

de l’oiseau-lyre,

un nuage de plumes légères

 allège son être,

le rend identique

au diaphane séraphin.

 

A peine dans la venue du jour

 

   Oui cette heure d’immédiate donation est sacrée, oui cette heure nous questionne au plus profond de qui nous sommes, l’instant blanchit, se poudre de cendre, la seconde est subtile, nous en sentons le déploiement de rémiges quelque part dans l’antre ébloui du corps.

 

Alors notre chair

est chair du Monde.

Alors notre Monde

 est chair de la Présence.

Alors la Présence

est ce qui nous alloue notre Lieu

parmi les chemins multiples

de l’exister.

 

   Et ces arbres, ces souples volontés qui s’élancent depuis la nappe onctueuse des roseaux, ne nous disent-ils notre croissance à partir de la glaise fondatrice, notre élan vers cet Idéal qui partout s’affirme comme notre seule chance de nous retrouver parmi le hasard des confluences, les nécessités immanentes de l’heure ? La plaine infinie des plumeaux oscille sous le vent, animée de courants de clarté, habitée d’ombres profondes qui sondent jusqu’à l’inconscient de ceci même qui est soustrait à nos yeux, l’énigme de la vie en sa plurielle effusion. La lumière joue avec les roseaux. Les roseaux sont lumière. Les roseaux sont les miroirs qui reflètent notre conscience. Du Soi disponible aux roseaux présents en leur étonnante effraction, il y a continuité, harmonie et notre parole intérieure se vêt de la parole soyeuse des efflorescences.

 

A peine dans la venue du jour

 

Le Soi, face à l’excès

de ce qui se montre,

est le sans-distance,

l’imminence même

au terme de laquelle

quelque chose fait phénomène

dans une manière de révélation

dont le nom même

ne pourrait être proféré

que dans le doute de figurer Ici,

 dans ce lieu d’extrême Vérité.

 

   De ce que nous voyons dans le genre d’un éblouissement, rien ne pourrait être soustrait car alors l’équilibre rompu effacerait, dans la même soudaineté, l’aire infinie du paysage et nous-même qui le regardons avec une sorte de crainte mêlée de l’espoir d’une possible éternité. Nous regardons les choses belles et nous demeurons, au sein de qui nous sommes tout le temps qui nous est alloué. Nul autre endroit pour nous accueillir.

 

A peine dans la venue du jour

 

L’Unique est là dont nous recevons

la nuptiale empreinte.

Jamais deux êtres ne peuvent être séparés

que l’Amour unit.

 

Oui, l’AMOUR !

 

 

 

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6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 10:00
Une idée simple du bonheur

Bol japonais à cérémonie du thé - Chawan,

HAIUWAGUSURI, orange

Source : Ryokucha

 

***

 

Une journée dans la vie de Pierre Bazérac

 

*

 

   Ici le ciel est bas, poudré de gris. Le jour se lève avec lenteur, émerge à peine du large plateau de pierres blanches. Pierre Bazérac est dans la pièce unique, tout à la fois cuisine, salle de vie, chambre, coin pour la toilette. Son visage est enduit de mousse. Il se rase à petits coups de lame. La lumière traverse la fenêtre étroite, se pose sur les choses dans une manière d’indistinction. Tout paraît se confondre, le bahut de chêne, les objets de toilette, la teinte claire de la boiserie du lit, la table lissée d’une mince clarté. Pierre aime cette heure non encore venue à elle, ce genre de parenthèse habitée du linge de la nuit que décolore le premier soleil si pâle en ce début de printemps. C’est comme si les rêves nocturnes se dissolvaient lentement, portaient encore dans leurs plis ombreux les traces d’histoires anciennes, de contes pour enfants, de légendes venant buter tout contre l’étrave du réel. On est encore entre deux eaux, entre deux existences qui peinent à se rejoindre et qui, bientôt réunies, donneront le jour à la toile lisse et uniforme des tâches quotidiennes. C’est un peu un temps sans temps, un horizon sans horizon, un non-lieu ne pouvant dire son nom. C’est comme si l’on s’appartenait dans la distraction, dans l’à- peu-près du jour à venir.

   Pierre va au puits, en ramène une cruche pleine d’eau dont les flancs vernis apprivoisent les lueurs neuves, matinales, en voie de constitution. Un grain de lumière pousse l’autre. Une touche de clarté en appelle une autre. L’heure se décèle de sa bogue nocturne, bourgeonne et s’épanouit sur le bord attentif du monde. Le Potier s’assoit sur le banc de bois qui longe la table. Il étire ses longues jambes avec douceur, en chasse quelques fourmillements. Ses articulations craquent, identiques à ces vieux bois de charpente qui chantent sous la montée de l’heure. C’est bien de se sentir vivre ainsi dans le dépliement immédiat de ceci qui vient à soi dans le genre d’un don du ciel. Saturne, le chat gris et blanc, lisse sa fourrure longuement. Parfois la fente de ses yeux révèle, en un éclair, des gemmes couleur de résine.

    Il y a beaucoup de beauté vacante partout où l’on consent à porter ses yeux, pense Pierre, il suffit de s’y confier dans la sérénité. De son Opinel, Pierre coupe des cubes de pomme qu’il mâche posément avec la sagesse qui sied aux âmes simples. Puis il croque des noix de son verger qu’il associe à quelque tranche de pain cuite dans son four. Puis un verre d’eau claire. Quelques bulles y dansent pareilles à celles de la rivière qui serpente tout en bas dans la vallée. Cette journée, identique à toutes les autres, est l’endroit même où se dit la merveille d’exister sur ce coin de terre familier, unique, tellement connu, il s’insère en chaque pore de la peau, il s’immisce en chaque fragment de la chair.

    Voyez-vous, l’on est tissé de son propre pays. L’arbre du plateau, c’est l’arborescence de votre tête, le sentier sinueux c’est la complexité de vos pensées, la source entre deux pierres c’est votre inspiration quand, dans l’événement que constitue chaque minute, des mots s’inscrivent en arrière de votre front, des phrases se lèvent, un texte se déplie qui est l’essence même de qui vous êtes. La vie est poésie, doit être poésie pour qui se lève le matin en toute innocence, encore bercé des vagues imaginaires qui font le corps léger, l’esprit ouvert aux variétés infinies des choses.

   Dans sa remise, le Potier prend un grand seau, une houe au manche de noisetier, une lame de fer en guise de racloir. Saturne le suit de loin, sautant parmi les touffes piquantes des genévriers, débusquant quelque sauterelle endormie, encore saisie du froid de l’aube. Au-dessus de la mare, le talus est de glaise pure oscillant entre le jaune de mars et la teinte du blé mûrissant. Pierre, de sa houe, entaille les flancs du tertre en prélevant des cubes pareils aux mottes des tourbières. C’est si rassurant cette belle géométrie du sol qui s’offre à la manière d’un présent naturel, prompt à initier dans l’âme la flamme d’une joie libre, infiniment disponible, geste mille fois répété qui, jamais ne s’épuise. Comme d’habitude Saturne a saisi un mulot qu’il dépose, tel un modeste cadeau, aux pieds de Pierre. Le seau est lourd à porter sur le chemin qui monte vers ‘Bastide’, la maison du Potier que tout le monde connaît dans la région.

   Pierre s’installe sous l’auvent qui longe sa maison. C’est là son atelier. D’ici, la vue se déploie largement sur les collines crayeuses du Causse, sur les touffes vert-de-gris des chênes, sur les ‘cayrous’, ces longs tumulus de pierres bâtis par les ancêtres pour délimiter les parcelles cultivables. Souvent le vent d’ouest balaie le Causse qui ressemble alors à un océan traversé des embruns et des courants du large. Le Potier s’est vêtu d’un tabler de cuir. Ses cheveux en catogan, il les a retenus par une ficelle grossière. Après avois tamisé sa terre, l’avoir humectée à point, il pose une boule sur le plateau du tour qu’il actionne grâce au mouvement régulier, continu, de ses pieds nus sur la couronne inférieure qui tourne en grinçant. Le bruit est pareil à celui d’une berceuse, il rythme ‘les travaux et les jours’, il indique la nécessité de vivre ici, parmi les troupeaux de moutons, les cairns dressés sous l’horizon, les semis parme des ophrys abeille, les corolles jaunes des hélianthèmes, les étendues de pelouse sèche qui sont l’âme de la lande calcaire.

   Alors cela devient si facile d’imaginer le monde alentour depuis cette sorte de sphère armillaire que représente symboliquement le tour, sa rotation régulière, ses plateaux qui sont les équateurs et les pôles d’une mappemonde réduite mais combien douée de pouvoirs multiples, visitée d’étranges fascinations. Alors, entre le Potier, le Tour, le Monde, il y a nécessaire cohésion, il y a unité qui assemble en un geste immémorial les postures antiques des hommes depuis qu’ils créent et façonnent l’aire de jeu qui leur a été octroyée comme leur destin quotidien, un pas après l’autre sur le Grand Sentier de l’Espace-Temps. Sur la courbe infinie de ce vivant cosmos dont ils sont l’un des rouages essentiels.

    Peut-être le bonheur, est-ce simplement ceci : vivre au rythme de l’eau du ciel, de l’air qui plane longuement au-dessus du Plateau, du feu solaire adouci lorsqu’il féconde la peau, du contact avec la terre qui est, entre tous, l’élément constitutif de qui nous sommes. L’eau, l’air, le feu, on pourrait les ignorer un temps, les loger quelque part dans la tanière d’un repos. Mais la terre, comment pourrions-nous nous en absenter ? Elle qui porte nos pas, qui soutient le sol de nos maisons, elle en qui se tracent les sentiers que nous empruntons afin d’être conduits d’aujourd’hui à demain, elle en qui se façonnent les briques et les tuiles dont nous faisons nos abris. Elle dont le toucher est déjà gage de certitude, d’assise, de fondation pour les Egarés que nous sommes qui, toujours, sont à la recherche d’une mère.  La Terre est notre Mère à tous, aussi lui devons-nous reconnaissance, amitié, gratitude. Aussi devons-nous nous mettre en quête d’assurer sa survie, de créer les conditions d’un accueil favorable. De ceci nous sommes comptables que trop d’Existants ignorent comme s’il allait de soi que tout nous soit dû, à nous les hommes, au prétexte de quelque supériorité. Combien cette opinion est insuffisante qui place l’homme au sommet de toutes choses, tout devenant, alentour, superflu, périphérique, dénué d’intérêt.

   Entre les mains de Pierre, ces mains longuement exercées au façonnage de la matière, la boule de terre s’aplatit puis s’élève en une mince paroi qui se métamorphose au gré de ses gestes si habiles à connaître l’élément dont elles constituent, en quelque sorte, le prolongement.. La terre est alors pareille à une Amante attentive à combler son Amant. Lien d’amour qui se crée de l’homme à l’argile, de l’argile à l’homme en un flux continu, doué des plus belles inspirations. Ce qui n’était que boue informe, voici que cela prend forme, prend sens, dit quelque chose de son être. Prodige de l’artisanat qui est l’exercice plénier du geste juste, de la coïncidence entre Créateur et ce-qui-est-créé. Avant que l’acte ne soit entrepris, il n’y avait rien qu’un homme livré à une longue errance, aux caprices du hasard, il n’y avait qu’une substance amorphe, incertaine de soi, au seuil même d’un oubli. Il a suffi de quelques impulsions des pieds sur le plateau de bois, de quelque souple volonté des mains s’exerçant à modeler et, soudain, l’indéterminé, l’insignifiant, l’anonyme, les voilà pourvus de précieux prédicats qui les installent dans l’horizon éclairé d’un monde.

 

Là où il n’y avait que désordre,

il y a un cosmos qui s’organise.

Là où il n’y avait que mutité,

il y a une parole qui s’annonce.

Là où il n’y avait qu’immobile silence,

il y a naissance du rythme et chant du poème.

  

   Ceci qui éclot entre Pierre et ce corps de matière qui devient essentiel ce n’est rien moins qu’une fascination réciproque. Pierre n’existe que par cette terre ductile, cette terre n’a de réalité que par le modelage, la mise en forme, l’élévation de ce qui va devenir coupe ou bol ou encore cette poterie abstraite sans aucune autre utilité que d’être forme remise à son propre destin. Désirs qui naissent l’un de l’autre et s’actualisent au gré des manifestations successives des esquisses. Oui, la terre est désir d’être façonnée car la terre est vivante au motif que le Potier a projeté en elle sa propre climatique interne, l’orbe vif de ses sentiments, l’amour qu’il porte à la Nature en ses déploiements multiples, cycle infini des pluralités ontologiques, les ressources de l’être sont inépuisables.

    Le soleil a percé le fin voile de brume. Le soleil est blanc, vaporeux qui joue avec les pierres de calcaire du Causse, fait luire la cime des chênes, pique des étoiles à l’extrémité des épines des genévriers. Saturne s’est allongé sur le plan de travail du tour. Il sommeille et sans doute rêve. Ses yeux parfois s’allument, traversés du vol des premiers papillons. Au loin, se laissent deviner les craquements des arbres qui s’éveillent au jour nouveau. A intervalles réguliers, comme venues du fond du temps, les trois syllabes brèves de la huppe, trois motifs floraux qui installent de brèves clairières lumineuses dans le tissu serré du jour.

   Vivre ici, sur la garrigue solitaire, au milieu des tresses de vent et du passage des oiseaux dans le ciel, que souhaiter de mieux pour une âme modeste qui n’espère jamais prélever du réel que ce qu’il peut offrir d’immédiate et pure félicité ? Le monde est trop compliqué, trop sophistiqué avec ses facettes consuméristes éblouissantes, avec l’artifice de ses prouesses technologiques, avec les kyrielles d’images qui, tout le jour durant, s’allument sur de bien étranges écrans. Les hommes fascinés courent d’une hallucination à une autre, aimantés qu’ils sont par ces mondes mirifiques qu’on leur promet à défaut de leur en faire don. En réalité, rien n’est hors de soi, mais en soi, logé au plus secret de la niche de l’être. Toute recherche de prospérité et de faveur, c’est à soi de la créer en l’intime le plus accessible de notre conscience. L’en-dehors est toujours ‘miroir aux alouettes’, fable allumée devant nos yeux tachés de cécité, pirouettes de saltimbanque auxquelles nous feignons de croire pour nous rassurer. Toute fortune du destin ne peut résulter que de soi, au prix d’un effort continu, rien ne se donne dans la gratuité. Mais ce sont toujours, en priorité, les évidences qui sont les premières oubliées.

   Qu’en est-il d’une forme qui arrive à sa complétude ? Est-ce cette forme elle-même qui s’est constituée à l’insu de l’artisan ? Existe-t-il une volonté des choses de parvenir à leur être ? Et si c’est bien l’homme qui la fait surgir, comment ceci se produit-il ? Quel degré de conscience du créateur s’y trouve assemblé ? Ou bien est-ce la loi de l’inconscient qui a dicté sa mesure ? Nous voyons, dans l’horizon de ces questions, combien démêler le ‘bon grain de l’ivraie’ est difficile. Mais peu importe, jamais nous n’éluciderons le mystère de la création et c’est heureux car tout sentiment de beauté ne doit reposer que sur ce halo, cette aura, cette irisation sans laquelle une œuvre d’art ne serait qu’un objet vulgaire que nous ne prendrions même plus en considération. Ce qui est à saisir ici, simplement la manifestation d’une chose belle ornée des motifs de satisfaction qui accompagnent toujours le rare et le vrai. Le vrai car n’est beau que ce qui est vrai en soi. Toute le reste n’est que palinodie, dérobade. Pierre Bazérac (est-ce la force tellurique de son prénom qui le justifie ?), Pierre est un genre de menhir dressé dans le ciel, sa pointe est exigence de vérité ou bien n’est pas. Créer, pour lui, est se mettre soi en acte, s’immerger dans sa création au point de lui ressembler, à savoir ne nullement différer de son propos, livrer un fragment du monde en sa plus exacte figure.

   Pierre a tourné plusieurs formes qui, plus tard, deviendront des bols à thé selon l’initiale destination que l’imaginaire de l’artisan a forgé sans même prendre la peine d’en émettre quelque plan. C’est l’intuition, le ressenti de la pâte qui dictent les choses et non un projet qui viendrait les fixer à demeure. Car c’est bien l’instant qui est le moment formateur de l’œuvre, c’est la pulpe des doigts qui éprouve et palpe les volumes, ce sont les paumes des mains qui reçoivent les douces pulsations de l’argile en son premier foisonnement. Non que le conscient soit déconnecté de l’action qui se déroule tout à l’extrémité du corps, bien au contraire la conscience s’accroît de chaque nouvelle sensation et trouve le champ libre de sa prolifération. Plus le bol arrive à son façonnage, plus la certitude de saisir quelque chose du genre d’une authentique révélation s’amplifie. Entre le colombin de terre qui s’enroule sur lui-même en direction de son être futur et la présence du Potier à sa tâche il n’y a nulle césure, chacun se donne à l’autre dans la pure évidence d’exister, de sortir de l’indéterminé qui, jusqu’ici, les habitait.

   Car ni l’œuvre, ni l’artisan ne parviennent à leur nature propre tant, qu’en eux, dans le pli le plus profond qui les caractérise, ne s’est accompli le geste qui les comblera, leur dira le lieu et le temps de leur propre effectuation. Nul ne s’étonnera que chose et homme se situent sur un plan de parfaite homologie dans l’expérience qui les concerne de si près. Dès l’instant où entre en jeu un simple échange de formes, la matérielle rejoignant l’humaine, chacun est à identité d’intérêt, chacun est occupé à combler le vide interne qui le constitue. Lisser la terre, lui donner telle ou telle courbure, lisser l’âme du potier, lui attribuer ce supplément dont elle est en quête, ces deux mouvements, en leur signification profonde, n’ont nul écart : devenir œuvre, devenir homme = le Même. Les bols que confectionne Pierre sont de pure exigence, ils portent en eux la longue mémoire de ces ‘chawans’, ces objets rituels venant du plus loin du temps, qui signent la belle cérémonie du thé. Perfection de la Tradition lorsqu’elle aboutit à l’objet artisanal unique qui est porté, par sa sincère sérénité, à la grâce de l’art. Il fut un temps de formation, aussi bien technique que spirituelle, où le jeune Potier apprit en Orient, dans la proximité des élégantes maisons de thé nipponnes, à donner vie à la terre, à entourer l’âme même du bol du lieu unique de son recueil.

   Les bols sont maintenant parvenus à maturité. Les mains de Pierre peuvent vaquer à d’autres tâches. La terre, dans sa neuve autonomie, se confiera aux mains du vent océanique, cet air chargé d’une juste humidité, laquelle évite un séchage trop rapide mais procure la ventilation qui convient pour conduire les objets à leur consistance de cuir, prochaine étape de l’intervention du Potier. Pour ce dernier, voici l’heure venue de s’accorder une pause. Il fait halte au puits, actionne la pompe qui grince et délivre des jets successifs d’eau claire, fraîche. Il boit de longs traits qui font leur trajet vivifiant à l’intérieur du corps. Saturne profite lui aussi de la manne aquatique, lape le précieux liquide à petits coups de langue aussi précis que rapides. Repos de l’animal qui joue en écho avec le repos de l’homme.

   Mais qui a donc a dit que les bêtes portaient bien leur nom ? Ceci, cette confluence des minces joies, n’indique-t-elle, tout à la fois une intelligence de ce temps spécifique, la juste émergence d’un sentiment d’accord, d’harmonie ? Vivre en symbiose avec la Nature en son fond, c’est comprendre (prendre avec soi) ce qui, dans l’altérité fait sens et en rejoindre le secret le plus fécondant. Homme et animal communient en une unique destination : sentir en soi, en l’autre, le dépliement de la palme d’une joie, fût-elle inapparente. L’invisible est toujours doté de plus de virtualités que le visible. Le problème du visible est son usure, la banalité prend toujours le dessus, arase le beau, aplanit le vrai, métamorphose l’or en plomb, autrement dit inverse le merveilleux processus alchimique. Or, sans l’imaginaire des mutations secrètes, l’existence est un plateau désert où ne croissent que les vents mauvais de la désolation.

   Pierre Bazérac, au centre de l’heure qui monte au zénith, a poussé la porte à claire-voie de son jardin potager, suivi de près par Saturne. De beaux légumes s’y épanouissent déjà. Pierre cueille deux belles feuilles de blettes, quelques brins de persil. Aujourd’hui il confectionnera un seul plat, comme à l’accoutumée. Il est intégralement végétarien, par goût et par conviction. Pourquoi ferait-il le moindre mal aux bêtes, lui qui vit en intelligence avec elles, aussi bien les domestiques que les sauvages ? Dans une sauteuse il fait chauffer un peu d’huile, y fait revenir l’oignon coupé en minces dés. Il ajoute les côtes de blettes, une pincée de curry, de cumin et un filet de lait de coco. Il aime entendre le crépitement que font les aliments sous l’effet de la chaleur. Il aime les premières exhalaisons des odeurs généreuses. Saturne aussi les apprécie qui s’est posé sur une chaise à proximité, visiblement intéressé par ce qui se concocte. Puis viennent les pois chiches, un trait de jus de citron, les feuilles des blettes, un peu de sel. Du riz complet accompagnera le plat. Pierre descend dans la cave où règne une agréable fraîcheur. Il choisit une bouteille de Vin de Cahors, ce vin généreux, tannique, noir d’encre, puissant avec des notes de cerise et de cassis. Il lui faut cette touche alcoolisée, ce breuvage des dieux dont la libation quotidienne, en plus d’être un plaisir, est un geste destiné à fêter le travail dans la joie, une juste récompense après que bols, pots et autres objets en raku auront été portés au somment de ce qu’ils peuvent atteindre dont Pierre ressent les bienfaits parfois jusqu’aux limites de son sommeil.

    Saturne s’étire devant son écuelle, lèche ses babines. Le rituel est compris à sa juste valeur par Pierre qui lui offre une première ration de croquettes avant que le curry ne vienne compléter son menu. C’est un moment de juste repos, une halte qui libère le corps et l’esprit, les dispose à l’accueil d’une manière d’épicurisme. Non à l’exercice d’une philosophie naïve telle que considérée par la plupart, mais l’atteinte d’une ataraxie qui se prépare, se mérite, dévoile le sens de la moindre chose dans sa quotidienneté. Aussi le repas est-il une fête ou plutôt un genre de cérémonie initiatique. Chaque mets, il faut en apprécier les saveurs, les métaboliser, les archiver dans une mémoire souvenante, en faire des singularités qui, à l’occasion, resurgiront, se placeront en perspective. Ainsi naissent les comparaisons, les réminiscences gustatives qui sont, en réalité, bien plus des motifs esthétiques que de simples choses perdues dans leur souverain anonymat. Depuis la surface en clair-obscur de sa table, Pierre aperçoit, au travers de la porte ouverte, les horizons verts et blancs du Causse. Jamais il ne se lasse de ce paysage qui fait partie de qui il est, naissant à son contact, il nait à lui-même, il s’emplit de cet air vital qui le porte et le comble.

    Il détaille chaque ingrédient à sa juste valeur. Il apprécie le croquant des feuilles de blettes juste à point entre le cru et le presque cuit. Il aime la fermeté souple du riz, la consistance pâteuse des pois chiches, la verdeur du persil, la touche exotique du curry, du cumin que vient renforcer la couleur astringente du citron. Le vin, de rubis sombre, vient rythmer chaque pause. Il est une manière de refrain s’intercalant parmi les motifs du chant. Il est l’alchimiste qui lie les goûts entre eux, en majore l’évidente unicité. Chaque goût joue pour lui, en lui et se majore des goûts voisins. Chaque analyse se dirige vers une belle et unique synthèse. Ceci est le plaisir sans pareil d’entrer dans le monde éblouissant des saveurs et de s’y accorder avec suffisamment d’attention. Tout repas, au sens strict, est une communion. Communion avec cette Nature si généreuse, si prodigue en dons multiples dont il faut savoir apprécier l’intime richesse, la rareté existentielle.

    Pierre Bazérac, après avoir complété l’écuelle de Saturne des reliefs de son propre repas, gagne la terrasse, s’assoit sur une chaise de paille. C’est l’heure de la lecture. L’heure du texte écrit qui coïncide avec celle du séchage du bol qu’il a façonné ce matin. Aujourd’hui il a repris la lecture du ‘Dit de Tian-Yi’ de François Cheng. Il avait bien aimé ce passage qu’il avait pris soin d’entourer d’un trait de crayon :

   « Un jour de février – comment l’oublier ? -, nous faisions une excursion jusqu’à une clairière, à une dizaine de kilomètres de la ville. Nous passâmes l’après-midi à visiter une fabrique de porcelaine, à regarder les artisans, absorbés corps et âme dans leur travail, actionner à l’aide du pied le plateau tournant et modeler des deux mains l’argile tendre et docile. Un après-midi entier, à admirer leurs gestes habiles et caressants, infiniment délicats et précis. Gestes transmis de génération en génération depuis toujours, depuis ce moment inaugural où, fixé sur un terroir, le Chinois a découvert le pouvoir magique de modeler et de cuire la matière pour la transformer en ustensiles propres aux humains. Un après-midi entier donc, à regarder ces façonneurs de bronze et de porcelaine. Un peuple à la parole brève et aux gestes longs, peu doué pour le discours, et dont le génie réside dans les mains et dans les pieds, mains et pieds sortis de l’argile, couleur d’argile. »

   Oui, l’écrivain décrit avec exactitude et un beau sens de l’observation la vie simple du Potier entièrement consacré à mener sa tâche à bien. Tourner une pièce oblige à ne nullement différer de soi. « Corps et âme » totalement immergés dans le flux de la création. On est là dans l’immédiateté du geste, dans le pur sensitif, dans l’instinct de la chose rejoignant celui, primitif, archaïque de celui qui façonne et donne vie. Le Potier est un démiurge. De la pâte qu’il dresse et modèle surgit une forme qui n’existait pas. Peut-être était-elle en attente depuis avant même la naissance de l’Artisan, sorte de nécessité existant « depuis toujours », inscrite dans « le génie des mains et des pieds » ? Etranges irisations corporelles qui sont la conscience en acte, le feu de l’esprit irradiant la matière.

   Lorsque l’artisan, dans le lieu unique de son atelier, focalise son attention sur la boule de glaise, plus rien ne compte au monde que ce geste immémorial dont il reproduit le rythme jusqu’à la limite de la fascination. Ce qui, jusqu’ici était inconnu, invisible, voici que cela se dévoile, sort de l’occultation, quitte le fond chaotique, mystérieux de la matière et se donne comme ce bol qui servira au rituel du thé dans la plus haute perspective, sinon sera le simple objet quotidien de l’homme se nourrissant. Entre les deux gestes, le sacré qui honore les dieux (sens profond de tout rituel) et l’autre, profane, de celui qui se nourrit dans les heures bleues de l’aube, il n’y a nulle différence de nature, simplement de degré. Le Méditant est en lui hors de lui, autrement dit se vit en mode extatique, alors que Celui qui déguste simplement son breuvage est entièrement en lui, pris dans la meute dense de son corps, centré sur le geste de satiété. Cependant chacun honore et remercie. Le premier le sachant, le second à son insu.

    Mais le travail, au sens d’une activité librement consentie, a malgré tout ses exigences, le tempo de sa temporalité propre. Sur des claies à l’ombre, des bols sont alignés qui ont dispersé toute l’eau qu’ils contenaient. Maintenant, parvenus à cette fameuse consistance de cuir, ils sonnent avec clarté sous la pulpe des doigts, ils affirment leur répondant, ils attendent de parvenir à cet état qui ne peut qu’être le leur, à savoir de devenir des objets beaux que l’on se contentera d’admirer ou bien que l’on destinera à la boisson plus ou moins exigeante du thé, ce breuvage si élégant, si raffiné. Le bol que Pierre a prélevé est dans sa forme approximative, plutôt ébauche grossière qu’objet fini. L’heure est venue d’amincir ses parois, de lui donner son galbe, d’affirmer son caractère spécifique puisque chaque objet est unique et c’est pourquoi le prédicat ‘artistique’ peut et doit lui être attribué.

   Chaque bol sera singulier en son être, pièce non renouvelable, atteignant sa personnalité définitive que rien ne saurait altérer. Le bol est posé sur une tournette de bois de la fabrication de l’artisan. Une règle de vie en quelque sorte : tout doit sortir des mains du Potier, rien d’extérieur ne doit venir entamer l’autonomie de la création. Un monde dans le monde. Les outils, couteaux, ébauchoirs, mirettes et autres estèques sont des objets faits-maison qui portent l’empreinte de qui les a amenés au jour de leur parution. Ceci seulement est doué de signification : rejoindre la simplicité et la spontanéité des artisans d’autrefois, se porter vers l’origine, là où réside la force première du vrai.

   D’une estèque découpée dans une lame de bois de cornouiller, Pierre retire de la matière. Sous le passage de l’outil la terre chante et crisse, livrant un peu de son secret. Des structures, des densités différentes apparaissent. Le grès brille par endroits. Sa texture est parfois poreuse. Un simple fil de fer recourbé tient lieu de mirette. Le potier s’applique à retirer les excédents de matière sur le bord du bol. Tout s’affine, tout s’oriente en direction de cette allure à atteindre, de cette figure à faire émerger du silence, afin que l’œuvre portée à la parole profère quelque chose de son être, livre des esquisses de plus en plus précises de sa destination.

   Saturne n’est guère éloigné de son maître. On dirait un observateur attentif, une manière de sage confirmant les progrès de l’œuvre, méditant sur l’aspect futur, anticipant couleurs et visage du bol. Comme si un double regard devait présider à la venue en présence de ce qui est en question : un regard animal, instinctuel, un brin primitif que doublerait un regard humain conscientisant tout ce qu’il touche de son rayon d’effectuation active. Objet à la confluence de la matière et de l’esprit, du sensible et de l’intelligible, du réel et de l’imaginaire. Toute chose travaillée à l’aune de cette binarité, de cette dialectique dont toute finalité est de disparaître dans la forme même qui les accomplit en totalité. Être, c’est ceci, oublier ses conflits archaïques, ses lignes de clivage, s’unifier autour d’une seule idée, se montrer en sa plus exacte dimension, en sa silhouette la plus digne d’intérêt. Tout un jeu raffiné qui gomme le superflu afin de parvenir à l’essentiel et à lui seul.

   Les bols ont atteint la forme ultime qu’ils peuvent présenter au titre de la terre crue. Bientôt l’étape décisive de la cuisson, celle qui décidera des œuvres, de leur qualité, de leur esthétique. Peut-être des biscuits éclateront-ils sous l’ardeur de la flamme ? D’autres révéleront des glaçures, des fragmentations, des climats imprévus, des géographies imaginaires. C’est là un des bonheurs les plus subtils du Créateur de forme : celui de la surprise, de l’étonnement qui s’actualisent au terme du travail. Conflit des sensations, regrets, tristesse, soudain enchantement de la découverte, vertige inouï de celui qui n’attend rien moins que le dessillement du réel, son éclosion, l’éclair d’une vision qui s’illumine d’une vérité belle, qui répand dans l’aire native du four ce qui ne devait venir qu’à son heure et se révèle selon sa nature propre. Moment de pur bonheur, il est une étoile brillant dans le sombre dense du firmament.

   Le four, cette pièce maîtresse, c’est Pierre qui l’a confectionné. Derrière la maison, à l’abri du vent d’ouest, il présente sa forme d’igloo. Il est bâti de brisures de briques réfractaires que lie entre elles une grossière terre crue. Une porte voûtée à sa base, un orifice circulaire sur le dessus, que vient occulter un épais couvercle de tôle. Pierre débite à la hachette des bûches de chêne qui proviennent de la garenne proche. Il les dispose sur un lit de sarments. Il glisse une feuille de papier journal enflammé. Le feu gagne petit à petit. L’intérieur du four s’illumine de teintes rougeoyantes traversées de jaune. La fumée se dégage de l’orifice, fait sa traînée blanche dans le ciel qui s’incline vers le couchant. A l’aide d’une forte toile de drap qu’il agite vigoureusement, le Potier attise le feu, lui donne de l’élan. Quelques flammèches sortent par le cratère, portant avec elles des volées de brillantes escarbilles. Au sol, le tapis de braise se constitue lentement. Il est d’une belle couleur carmin au milieu des nuées de cendre grise. Etrange fascination tout de même qu’induit le pouvoir rayonnant du feu. On pourrait passer une vie entière à en observer l’aimantation magique, sa faculté de renouvellement incessant, à sentir sur sa peau le bienfait de sa douce chaleur. Les braises sont arrivées à leur plénitude. A l’aide d’une paire de pinces aux longs bras de métal, Pierre dispose les bols à même les brandons incandescents. Il obture la porte de gros moellons de terre cuite qu’il enduit d’une couche de glaise. Il pose le couvercle sur l’ouverture, l’arrime au moyen d’une grosse pierre.

   Saturne n’est guère loin qui assiste à la scène. Il connaît parfaitement le rituel. Il sait que son maître, tout le temps de la cuisson, ira faire sa promenade sur les chemins sinueux du Causse, qu’il s’arrêtera, observant longuement le paysage, Qu’il fumera en rêvant. Lui, Saturne, sera le fidèle accompagnant. Il jouera à saisir des boules de gale du chêne, jonglera avec elles comme s’il s’agissait d’innocentes souris qu’il relâchera sans quelque dommage que ce soit pour elles. Le temps de deux ou trois cigarettes et ce sera le retour à ‘Bastide’ et ce sera l’heure du défournement, de la divine surprise, au moins celle-ci est-elle espérée. Une subite étincelle tout à la pointe du long processus. Parfois un éblouissement. C’est cette félicité de la chose révélant son être dont Pierre est friand, tout comme on peut l’être de quelque gourmandise épicée. Un plaisir anticipateur se montre, se tient tapi en quelque coin de la conscience, s’impatientant de son prochain jaillissement, une eau fossile se libérant soudain des lèvres de glaise qui la retenaient captive.

   Une naissance à soi de la pièce, une naissance à soi de l’artiste. La manifestation de l’art pourrait bien se résumer à ceci : une coïncidence des éclosions, une efflorescence simultanée des émotions. Ce même geste qui sera réitéré par les Voyeurs des œuvres, eux sans qui l’événement plastique demeurerait en sa bogue, ne connaîtrait qu’un mur de silence, une parole proférée ne trouvant nul dialogue. Oui, toute œuvre porte en soi cette nécessité dialogique, suppose une ouverture, implique un écho qui la conduira à qui elle doit être de toute éternité puisque l’art ne saurait avoir ni début, ni fin, au titre de son essence universelle. L’art se ressource toujours à sa propre étrangeté et c’est en quoi il nous attire et nous questionne si fort dès l’instant où l’on a saisi sa valeur constitutive sans laquelle une humanité ne serait pas ce qu’elle est, à savoir l’appel d’une transcendance qui l’arrache à sa terrible condition mortelle. Regarder une œuvre d’art avec l’application qu’il convient, c’est déporter sa propre finitude provisoirement hors de soi, c’est déchirer le voile de ténèbres qui nous environne, c’est décupler l’horizon de sens que les temps modernes ont contribué à singulièrement étrécir.

   C’est la Bastide tout entière qui se dispose à l’événement de cette fin de jour. Tout conflue ici en une étrangeté constitutive de la profondeur de l’être. Abîme donateur de l’être-paysage, dépliement de la sphère anthropologique de l’être-artiste, attente instinctuelle de l’être-animal, stances métamorphiques infinies de l’être-matière, vibration sensible de l’être-œuvre, surgissement phénoménal de l’être-art. Point de focalisation de l’être en sa donation-retrait puisque celui-ci ne saurait faire sens qu’à immédiatement se retirer.

L’art est une Idée à l’épreuve du monde,

l’art est un poudroiement à l’épreuve des yeux,

l’art est pur amour à l’épreuve des Aimants.

L’art, par nature, est insaisissable,

sauf à figurer dans le feu de l’éclair,

le coup de gong du tonnerre,

l’éruption de l’extase,

la fulgurance de la jouissance.

L’art est ce blanc chevalier

qui dompte la Mort aux naseaux écumants.

L’art est cette intime condensation de l’instant,

juste une pointe.

L’art est ce qui définit le mieux

le ‘kairos’ de la Grèce antique,

ce moment surgissant de lui-même

en tant qu’acmé de la signification.

Avant sa pure présence :

 le trivial en sa posture obscène.

Après sa pure présence :

le trivial en sa figuration désolante.

  

   Pierre a revêtu ses mains d’épais gants en amiante, a saisi la pince métallique. D’un coup vif il ôte le couvercle de tôle. De la fumée sort de l’orifice, semée d’étincelles. Une odeur âcre flotte tout autour. Tout au fond les bols sont encore dans l’indistinction, dissimulés dans une manière de buée cotonneuse. Un peu au hasard, les pinces cherchent puis trouvent un premier objet. Le bol est déposé à même le couvercle de tôle. La terre sublimée par l’action du feu est incandescente, pareille à une coulée de lave sur le cône d’un volcan. La pièce est éruptive, traversée de vives énergies, animée de forts courants internes. Elle est alizarine dans le vif de son éclat, garance expansive, vermeil dilaté, puis la teinte s’assombrit rapidement, s’atténue dans l’andrinople, vire à l’amarante, se perd dans la nuit approximative du rouge de Falun. L’intérieur du bol varie du jaune au blanc pour aboutir, lui aussi, à cette teinte indéfinie dont on pourrait penser qu’elle rejoint quelque sourde mutité. Etonnante involution alchimique de la matière connaissant d’abord sa soudaine dilatation puis déclinant dans sa presque disparition. Elle est maintenant ce dais nocturne, dernier état apparent de sa phénoménalité, comme si sa fermeture était l’épilogue de cette vie si brusquement sollicitée au cœur du feu rougeoyant, le dernier mot de son dire fusionnel. Elle a trouvé son repos. Elle en confiera le soin au Potier.

   Plongée dans un bain d’eau froide, elle dégage une vive fumée qui pique les yeux, fait tousser parfois. L’eau crépite, fuse dans toutes les directions, de grosses bulles éclatent à sa surface. Ici, en ce point focal unique, se révèle le jeu de la quadrité des essences. Sublimation de la terre qui prend en elle le feu, le fait sien en une étonnante fusion des principes d’habitude adverses ; puissance de la terre qui expulse l’eau, la vaporise, la désubstantialise au point de la faire renoncer à sa forme commune ; devenue principe immatériel, l’eau se métamorphose en cet éther chaud, infiniment volatile, qui finit par se confondre avec la transparence de l’air.

   Les quatre éléments ou modalités de leur être portées à leur essence, Terre/Feu/Eau/Air ont donné lieu (au sens d’une occupation spatio-spirituelle) à cette cinquième essence ou quintessence dont la définition canonique est la suivante : ‘Forme la plus raffinée, la plus concentrée d'un être ou d'une chose’, merveilleuse formule dont on pourrait aisément déduire qu’elle est aussi la définition de l’art. L’art est bien ceci, l’aiguillon le plus avancé d’un être (intelligible) ou d’une chose (sensible), point de jonction inimaginable de l’esprit et de la matière par une autre voie que celle qui demeurerait immanente à son objet, la substance rivée à sa propre substance.

   C’est bien dans la relation d’une essence à l’autre, dans leur intime processus métamorphique, dans leur donation réciproque, dans leur transitivité, leur forme de passage d’une identité à une altérité que se tient l’ouvert de l’art en sa clairière la plus manifestement exposée. Une œuvre d’art n’est jamais que ceci, le comblement de l’intervalle de la Terre du matériau, laquelle rejoint le Ciel de la signification. Placés face à l’œuvre, toujours nous sommes interrogés au sein le plus profond de notre matière charnelle alors que notre esprit nous hèle à de plus hautes aspirations et inspirations. Le travail qui doit s’accomplir en nous est l’homologie parfaite du processus au terme duquel une argile travaillée par un feu, se séparant de son eau, libérant son air, se donne en tant que cet accomplissement d’un impossible qui devient tangible, d’un invisible qui ôte son voile d’Isis pour nous livrer l’épiphanie de son être, cette cloison parcheminée diaphane identique à ces parois des maisons de thé. Elles sont sans doute la discrète métaphore d’un mystère au travers duquel transparaît une évidente clarté. Seulement ceci ne peut se traduire ni en mots ni en images, seulement par la grâce imaginative de l’intuition qui est aussi la marque insigne du génie artistique.

   Mais revenons au réel de Bastide, au lieu matriciel de Pierre, à l’espace d’une terre fécondée par la juste mesure qui est recherche de l’authentique au milieu des désordres du monde. Moment fascinant pour le Potier. Le résultat d’un travail assidu, la récompense ou bien l’échec, une joie suivant l’espoir, une tristesse succédant à une attente inquiète. Moment fascinant pour Saturne qui ne perd aucune miette de ce spectacle mais a sensiblement reculé à l’instant où rugissait le bol au contact de l’eau. Présentement toutes les pièces ont subi les phases de leur transformation. Dès qu’elles auront refroidi, Pierre les disposera sur sa table de travail. Apparaîtront les signes qui étaient les plus attendus, crevasses, légères fissures, irisations, glaçures, retraits épidermiques qui signeront l’unique de chaque pièce, affirmeront sa personnalité imprescriptible, inaliénable, inscription dans une manière d’éternité. Suivra un long travail de grattage, de ponçage, de lissage, d’application d’enduits de finition. Affirmation d’un tour de main singulier, aboutissement de longues années de métier et de patience. La gamme des œuvres du Céramiste s’échelonne selon une harmonie précise, règle infrangible fixée depuis toujours,

que le Simple est le Beau,

que le Beau est le Vrai,

que le Vrai est le recueil de la Joie.

  

   Les bols ? Gris rappelant la cendre des volcans, irréguliers selon certaines surfaces, de minces cratères y impriment leur discrète présence.

   Les bols ? De formes et de teintes homogènes, un blanc écumeux d’ivoire au sommet, on dirait quelque nuage posé sur la margelle du ciel, de fines arborescences brique et acajou pastels montent en direction de la zone médiane.

   Les bols ? Belle teinte unie dans des camaïeux de rose-orangé, ils font penser à la note claire de la pelure d’oignon sur laquelle joue la douce palme de la lumière. Ces objets sont l’élégance immaculée de qui veut coïncider avec la richesse d’une tradition, coïncider avec la beauté du monde ; coïncider avec soi dans la plus exacte valeur qui soit. Ceci est le chemin obligé de l’art. Ceci est le chemin obligé de la conscience aboutissant au pli même de son être.

   Soir. Les bols sont rangés sur leurs étagères, en attente d’une attention prochaine. Pierre, comme à l’accoutumée, a terminé son frugal repas. Il s’est installé sur la banquette près de l’âtre. Un feu y est allumé qui lance dans l’air serein ses notes fluides, vivantes. Des ombres se dessinent sur les murs, mouvantes elles aussi, qui disent l’exister en sa belle palpitation. Saturne est venu sur la banquette. Il ronronne doucement. Parfois ses pattes s’agitent comme s’il essayait d’attraper un insecte, de jouer avec lui. A quoi donc peut bien rêver un animal ? Son degré de conscience est-il assez haut pour tirer quelque satisfaction des images qui doivent traverser sa tête ? Tout est énigme qui ne peut dire son nom. Et Saturne ne peut dire que ses mouvements, cligner des yeux, onduler de la queue, gamme étroite des mots mais qui sait la vie intérieure, les émotions, les joies ? Existe-t-il une joie animale ? La joie, ce prédicat infiniment, spécifiquement humain. Qui donc, hors l’homme, l’éprouverait ? Le ciel libre de soi, la terre en sa chair la plus dense, l’oiseau en son céleste trajet, la feuille en sa mélodie automnale ? Fascination que toutes ces questions. Lorsque nous les posons, nous demeurons en notre essence d’hommes. Lorsque nous les abandonnons, nous acceptons, à notre insu sans doute, le statut de la pierre, cette immobilité pour toujours d’une forme qui a renoncé à être ! Elle demeure en elle sans autre sens que de demeurer.

   Pierre ne possède pas de télévision, cette aliénation à jamais de la conscience à la publicité, au langage à la mode, aux comportements stéréotypés, à la pensée formatée en vue de produire un citoyen en tous points conforme aux désirs et à la volonté des puissants qui dirigent le monde du consumérisme et de la politique. Il écoute la radio, celle qui est la plus neutre possible, la plus objective (si l’objectivité a encore un sens dans ce siècle d’intense relativité !), seulement les informations les plus importantes, les plus ‘vitales’, si l’on veut. Pas d’ordinateur non plus, dons pas d’accès à Internet et à sa mondialisation sauvage, à ses fausses informations, à ses clichés qui aplanissent les cultures et font d’Honolulu la sœur jumelle de Sydney ou de Tokyo, les modes de vie étant de simples facsimilés les uns des autres.

   Grande pitié que cette uniformisation des conduites qui créent de toutes pièces l’homo mondialis, nouvelle version d’une humanité qui a perdu ses propres repères, dont l’aiguille de la boussole est devenue folle, dont le sextant n’indique plus que des destinations tissées d’apories. C’est ceci que pense le Potier depuis l’âtre où se donne une lumière bienveillante, juste, modeste, peut-être ce qui reste d’une existence qui se veut authentique, éloignée du bruit de fond des communautés prises d’hystérie et, le plus souvent, d’une violence épidémique. La sagesse consiste-t-elle a tourner des bols à thé sur quelque coin du Causse dont le nom sur la carte est illisible ? Est-ce ceci, la sagesse ? A défaut de ne jamais le savoir, autant se livrer aux joies d’un artisanat spontané qui trouve en soi les motifs de son propre devenir.

   Pierre relit quelques pages de ‘La terre et les rêveries de la volonté’ de Bachelard. Titre énigmatique que celui-ci, porteur d’un étrange oxymore, comme si la rêverie, cette libre possibilité de l’imaginaire, se trouvait résulter du travail obligé, assujettissant, de la volonté. Une contrainte s’opposant à une liberté. La matière se dressant tout contre l’activité de l’esprit qui essaie d’en dompter la nécessité, d’en éclairer l’opacité, d’en traverser le derme de cuir obstiné. Puis méditation du Potier sur trois phrases du Philosophe : « C’est dans le modelage d’un limon primitif que la Genèse trouve ses convictions. En somme, le vrai modeleur sent pour ainsi dire s’animer sous ses doigts, dans la pâte, un désir d’être modelé, un désir de naître à la forme. Un feu, une vie, un souffle est en puissance dans l’argile froide, inerte, lourde. »

   Certes la perspective génétique est celle qui semble à l’œuvre dans toute activité de façonnage de l’argile. Lointain écho de la Genèse, réitération du geste démiurgique de la Création. Suivons Jean Chrysostome dans sa pensée : « Car l’argile et le potier sont d’une seule et même substance, comme il est dit dans Job :’Les habitants des maisons d’argile, dont nous sommes, nous aussi, faits de la même argile.’ »

    Rien d’étonnant alors que Pierre, insufflant la vie dans la terre qu’il pétrit et met en forme, ne s’éprouve en tant que façonnant-façonné, genre d’auto-constitution de soi et d’un monde dont il devient le centre, la condition de possibilité, le point focal à partir duquel tout rayonne et se donne comme réel. C’est sans doute ceci, l’attachement à une origine, à une primitivité qui motive sa vie solitaire à l’écart de tout ce qui pourrait le distraire de sa recherche. Chercher le tout autre afin de se trouver et de placer son soi au centre du jeu. Solipsisme ? Eloignement du monde et de ses tracas ? Refus de s’engager dans un réel sans but facilement repérable ? Peut-être tout ceci à la fois et, surtout, implication dans une manière de spiritualité athée qui tâche de sublimer la matière afin d’y trouver des motifs d’élévation de sa propre conscience. Tout ceci est suffisamment admirable et ne nécessite nul long commentaire. Être soi, au sein de soi, dans sa propre vérité. Mais qui donc pourrait trouver à redire à cette force verticale de l’âme, sinon les fâcheux, les faibles, ceux qui errent longuement à leur propre périphérie sans jamais coïncider avec qui ils sont, seulement vivre dans le désarroi d’être, sans même qu’ils consentent à se découvrir, à se connaître ?  Le bonheur du Simple est ceci : le plus court chemin de soi à soi.

   La nuit avance maintenant sur les collines de calcaire, les éclaire de longs souffles bleus. Nul bruit sauf, parfois, la plainte d’un oiseau nocturne. Saturne a commencé la traversée de son long repos. A intervalles réguliers il s’étire, arrondit son dos, lisse la tresse souple de ses moustaches. Par la fenêtre une douce clarté coule jusqu’au seuil de la cheminée. Les dernières bûches deviennent braises, les dernières braises deviennent cendres. Du bout du tisonnier, Pierre ensevelit les restes de feu. De minces explosions se produisent, de curieux solfatares se lèvent dans la pénombre. Bientôt il sera temps d’aller rejoindre son lit après avoir vérifié une ultime fois le travail du feu sur la terre. Métamorphose de l’argile qui n’est que la métaphore de celle de l’homme. A Pierre, en guise de reconnaissance de son beau travail, nous dédions cette poésie de Gérard L. Carrière, céramiste Canadien. Oui, le « signe d’homme » se laisse lire, avec toute sa beauté, dans la chair vive de la glaise :

 

« Je suis l'argile mystérieuse et souple

Et je dors sur ton tour

L'eau me pénètre

Je la retiens et elle me gonfle

Je suis fertile de mille formes

Je suis le rêve de mille mains

J'attends le flot de tes cadences

Je danserai entre tes mains

 

Tourne la roue de mille tours

Je danse et fuis comme la mer

Et je suis souple comme roseau

Caresse-moi de tes deux mains

Et que tes doigts soient doux et fermes

Je garderai ton souvenir

Ta forme et puis ton signe d'homme »

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28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 16:49
L’Objet, de la représentation à l’abstraction

 

Still Life

Giogio Morandi

Source : Tate

 

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   Nous ouvrons la fenêtre de notre maison et nous sommes rassurés de découvrir ce paysage familier qui est comme notre naturel prolongement. Combien, parfois, nous sommes perdus au seul motif de notre exil en quelque coin de la terre qui ne nous tient que le langage confus auquel nous sommes insensibles. C’est ainsi, le processus de connaissance, en sa posture logique consiste, à partir du connu à aller vers l’inconnu. Nous avons besoin d’une familiarité avec les choses, ceci est sans doute inscrit au profond de nos gènes. Depuis l’aube des temps l’homme est toujours sédentaire avant d’être nomade. Être sédentaire : connaître les choses en leur coefficient de proximité, qui est réassurance. Être nomade : connaître les choses en leur éloignement, qui est toujours source d’inquiétude. C’est un peu comme si l’être-de-l’homme ne pouvait progresser qu’à l’aune de conquêtes territoriales successives s’ordonnant à la manière d’ondes concentriques aquatiques créées par la chute d’une pierre. Nous sommes au centre et nous nous y trouvons bien, certes la périphérie nous appelle que nous souhaiterions rejoindre mais nous hésitons. Qu’y a-t-il là-bas qui ouvrirait un nouveau sens ? Il nous faut faire un pas en avant, franchir la frontière et décider de connaître un nouveau monde.

   Cette métaphore du proche et du lointain, du familier et de l’étrange, du connu et de l’inconnu n’a d’autre sens que de permettre l’émergence d’une ligne de partage dans le domaine de l’art, selon laquelle se trouverait, d’un côté le figuratif, de l’autre l’abstraction. Si le figuratif nous parle, c’est bien en raison des tournures usuelles qu’il nous propose, tel portrait, tel paysage, tel décor qui sont les diverses scènes de théâtre sur lesquelles nous jouons notre rôle, les Autres jouent le leur, le Monde le sien. L’abstraction, au rebours, nous déconcerte, elle qui semble avoir renoncé à convoquer les habituelles catégories au gré desquelles nous nous situons dans notre environnement immédiat. Une œuvre abstraite nous surprend tout comme nous étonneraient la vastitude et l’anonymat d’un désert ou bien l’étendue illimitée d’une steppe.

   Au mieux, à des fins de repérage, il ne nous est guère fourni qu’un nombre ascétique de lignes, qu’une évanescence de formes, une plage de couleur souvent monochrome. Le lexique pictural est si mince, la sémantique apparemment si étroite, que notre premier réflexe consiste à lancer quelque filin en direction d’une terre intime qui nous dirait le lieu de son être en même temps que sa nature profonde. Il n’est nullement rare, en ce cas, que les Voyeurs ne se livrent au jeu des analogies positives, trouvant ici une climatique océanique, là cette ligne d’horizon, là encore ce nuage flottant librement sur l’eau libre du ciel. Autrement dit, il est le plus souvent demandé à l’informel de nous apporter des justifications, de se vêtir de ce dont, pourtant, il souhaite se dispenser, à savoir de toute référence au réel, de toute allusion à ce qui croît sous l’horizon de l’objectivité et se donne toujours comme la seule et unique possibilité de se lever au jour de l’exister. Ce dont il est question dans la toile, nous voulons en éprouver la sensation vive, en apprécier la texture, en apercevoir le profil, en entendre le son, l’amener au contact de notre joue, le serrer au creux de nos mains. Or l’œuvre non figurative dans sa donation en retrait confisque toujours ce qu’elle semble offrir qui n’est que cet impensable, cet insaisissable fuyant toujours au-devant sans qu’il ne soit jamais possible d’en étreindre l’éphémère esquisse.

    Mais regardons cette nature morte de Morandi. L’expression même de « nature morte » cherche à calmer notre inquiétude en raison de cette fixité, de cet immuable que nous percevons, qui nous rivent ici, en ce lieu, en cette heure, possible effectif de notre présence que, peut-être, pourrait altérer le sentiment, sans doute irrationnel, mais d’autant plus opératoire, d’une fuite, d’une dissolution de ce qui fait le cadre de nos vies. Tout, ici, est exactement dessiné. Bouteille, bol, ramequin, moule se livrent à nous dans l’évidence. Il s’en faudrait de peu que nous ne fussions tentés de saisir l’une de ces représentations, la confondant avec l’objet même dont elle est la fidèle projection. Il y a alors si peu d’écart entre le phénomène réel et son « double », comme une singulière aura ontologique qui glisserait insensiblement de la forme concrète à celle, picturale, qu’elle autoriserait dont, en quelque manière, elle serait le fondement. A tel point que la peinture apparaîtrait ombre portée des choses, simple réverbération, la mimèsis étant le seul procédé au gré duquel faire venir au monde ce qui mérite de l’être, la pureté de cette porcelaine, la douceur toute domestique illuminant le foyer de quelque chose qui serait essentiel.

    Ici, nous sommes d’emblée chez nous, nous n’avons guère à nous poser de questions, nous sommes au centre de nous-mêmes. Cette esthétique de la parution suffit à réaliser l’emplissement dont nous sommes en quête, à savoir goûter la beauté simple de ce qui nous côtoie et ne rien chercher au-delà qui en altérerait l’immédiate profusion. L’objet est affecté d’une incontournable réalité. Il s’agit d’une existence pure en soi qui ne demande nullement que l’on s’exile à l’étranger pour en comprendre le phénomène. Seule est nécessaire une centralité du regard faisant émerger, tout au plus, un réalisme onirique ou bien utopique que suggère l’élégance de cette peinture, genre d’idéalisation de la matière gagnant la sphère d’une possible félicité.

 

L’Objet, de la représentation à l’abstraction

Cruche, bouteille et verre

Juan Gris

Source : Wikipédia

  

   Si, dans le tableau de Juan Gris, bouteille et pichet semblent faire écho à l’œuvre de Morandi, ces objets ne peuvent être rapprochés qu’à titre purement formel, homologie relative de lignes et de teintes, ces gris et gris-blancs qui jouent à la manière d’un brouillard nimbant le réel, ne le dissolvant nullement pour autant. Chaque chose, ici, est à sa place d’objet. Chaque chose, multipliée en sa forme, découpée en pans successifs, révélant sa pluralité d’esquisses, s’affirme au centuple de ce qu’elle nous donne à voir. L’objet est comme projeté en avant de lui, en même temps qu’il nous dévoile quantité de perspectives selon lesquelles le considérer, l’archiver dans la plénitude de notre regard. Le Cubisme, puisqu’il s’agit bien de ceci, ne postule nullement la dissolution du réel, son effacement, sa dispersion en quelque sorte, qui le conduirait de facto dans le domaine de l’abstraction.

    Picasso lui-même ne s’est-il vigoureusement défendu d’aller en cette direction d’une peinture, d’une sculpture qui eussent été simplement conceptuelles, substituant aux choses mêmes l’irisation, le reflet de leur idée ? A un entretien qu’il avait eu en 1928 avec Tériade, critique d’art et éditeur, qui faisait allusion aux soi-disant tendances abstraites du Cubisme :

   « On a prétendu alors que vous faisiez de l’abstraction », le natif de Malaga répliqua vertement : « J’ai horreur de toute cette peinture dite abstraite. L’abstraction, quelle erreur, quelle idée gratuite. Quand on colle des tons les uns à côté des autres et qu’on trace des lignes en l’air sans que cela corresponde à quelque chose, on fait tout au plus de la décoration ». Voici, le parallèle était établi entre abstraction et décoration. Cependant il convenait de faire la part des choses et cette brutale affirmation, sans doute, tenait plus au caractère abrupt de l’Espagnol qu’à une réalité énoncée en sa vérité.

   Ce qui frappe au premier chef dans cette œuvre de Juan Gris, et dans bien d’autres, c’est cette dimension d’objectalité, d’éminente présence, comme si, venus de la nuit des significations, cruche, bouteille, verre surgissaient soudain à la face du monde, dévoilant non seulement leur visage habituel, mais quantité d’autres selon la manière et le lieu dont ils pouvaient être considérés. Ce que nous pouvons alors énoncer, c’est qu’il y a une réelle profusion du réel, une phénoménalité en excès, un visible et irréfutable débord de la chose par rapport à sa forme en son habituelle orthodoxie. Le sens qui était monosémique, bordé de traits exacts, enclos dans un périmètre étroit, voici que tout ceci vole en éclats, que tout ceci s’auréole d’une véritable gloire polysémique. Nous pourrions dire que le réel est porté à l’acmé de son possible, qu’il exulte et nous appelle à la fête inouïe de la donation. Cela a autant de force que l’épiphanie d’un visage lumineux dans l’obscure avancée de l’humanité, de sa sortie des ombres primitives.

   Si les natures mortes de Morandi et Gris étaient des sortes de chorégraphies autour du réel, monosémique pour Morandi, polysémique pour Gris, il convient maintenant de faire un saut décisif qui ne sera rien moins qu’une révolution copernicienne. Si les œuvres précédentes pouvaient en une certaine façon, fût-elle distanciée, faire « allégeance » relative à l’idée ancienne de mimèsis, ce calque du réel sur lequel s’appuie la main du peintre, présentement, dans l’œuvre de Rothko que nous allons aborder, plus rien ne fait signe en direction d’une réalité. La toile flotte en apesanteur dans l’espace, elle ne conserve plus aucune notion de temporalité, elle n’est plus assignable à quelque référence ancienne, elle vit de soi et en soi, elle est la bannière d’une liberté immense, un vaste champ d’autonomie, le lieu sans lieu d’une autarcie. C’est comme si, soudain, l’aventure plastique, picturale, s’étaient affranchies de toute généalogie, répudiant jusqu’à la catégorie académique d’Ecole, inventant ses propres codes, faisant du médium l’aire ouverte d’un champ d’investigation renouvelé. Si l’Art, en son histoire, avait connu maintes ruptures, s’il s’était souvent essoufflé, s’il avait failli perdre la notion même de son essence, l’initiative osée de Rothko, sa confrontation avec le vide et l’envers du subjectile ouvrait non seulement de nouvelles voies mais créait à nouveaux frais l’espace d’un langage fondateur de sens.

    Tout Voyeur confronté pour la première fois à l’œuvre du Maître de « l’expressionnisme abstrait », classification qu’il rejetait du reste, l’estimant « aliénante », est confronté à l’abîme de son propre être.

   

L’Objet, de la représentation à l’abstraction

MARK ROTHKO

Untitled (Red, Orange), 1968

Source : Fondation Beyeler

 

  

   Le champ perceptif est totalement bouleversé. La toile n’est plus la toile. Elle semble située dans un outre-monde aux invisibles frontières, comme si elle débouchait sur l’Infini. Plus nulle place pour la mesure, plus de gradient spatial, plus de référence à quelque mètre-étalon, à quelque amer qui se donnerait comme l’antidote d’une angoisse foncière. On ne regarde nullement un Rothko comme on regarderait un quelconque objet de l’univers pour la simple raison que toute trace d’objet a disparu, que seule l’empreinte d’un Sujet inquiet y a tracé son ineffable passage. Bien moins qu’un geste de saisie artistique, il s’agit ici d’adopter une posture philosophique, de méditer et de contempler métaphysiquement cet être-là, cette présence qui sont étonnamment ourdis d’absence. On n’est nullement face au tableau, on est, à proprement regarder, DANS le tableau et en son envers, cet indicible qui nous toise du plus loin et nous convoque au jeu de l’interprétation. Mais « interpréter » ne veut certainement pas dire connaître une vérité, une apodicticité, une certitude à jamais. « Interpréter » veut dire se situer uniquement, totalement, au foyer de sa subjectivité, à savoir désubstantialiser le monde, lui ôter toute carrure matérielle, le dépouiller de tous ses prédicats, le porter sur quelque fondement originel dont l’on serait, tout à la fois, les créateurs et les destinataires, sans partage, sans médiation, sans autre horizon que SOI. Une liaison de SOI à SOI, condition même de sa propre liberté.

    Nulle fuite ici que permettraient une perspective, un objet, un paysage, un portrait. A toutes ces manifestations du réel on peut adhérer, se reconnaître en elle, lier un souvenir, attacher une mémoire, lancer un projet. Autrement dit s’en remettre à une altérité afin que, la nommant, elle nous nomme en retour et nous installe en quelque endroit du monde : une terre, un ciel, la confiance d’une amitié, la soie d’un amour. Le seul « face à face » envisageable avec « Rouge, Orange », c’est le nôtre, JE avec JE, en une seule et même visée, auteur, narrateur, lecteur si nous voulons ramener ces quelques considérations élémentaires au lieu même d’une écriture.  Nous sommes entièrement remis à notre confondante solitude, notre EGO ne connaît plus que ses propres frontières, c’est pourquoi sa liberté devient un piège auquel il ne peut échapper qu’en fondant cette étrange altérité de l’Absolu-Infini qui, toujours, se décline à la faveur de la dimension spirituelle, économie faite de toute trace qui serait contingente donc refermée sur sa propre stupeur.

   Si les œuvres précédentes avaient encore quelque lien avec le réel, Morandi avec un réel certes quintessencié mais un réel tout de même, si Gris fragmentait ce même réel pour nous le rendre tangible, sensible, sensualisme exacerbé, Rothko nous laisse les mains vides, le corps nu, la chair dans sa nuée de chair. « Inquiétante étrangeté » eût dit Freud en sa psychanalytique terminologie. « Vertige de la tonalité fondamentale » se fussent exprimés les Idéalistes Allemands. « Déréliction », « Souci » eurent pu renchérir les Existentialistes, pointant par là le fait assuré que, ne coïncidant jamais avec notre essence, nous ne sommes que des errances se cherchant à défaut de pouvoir se trouver.

   Ce qu’ouvre largement l’œuvre de Rothko c’est l’abîme creusé entre être et étant, cette différence ontologique qui nous traverse, pareille à une lame autour de laquelle nous bâtissons notre incontournable ambiguïté, nous tâchons d’élever notre esquisse existentielle poinçonnée de finitude. C’est à la découverte de ce vide que nous invite l’œuvre de Rothko au gré de sa belle et non reproductible abstraction. L’abstraction n’est que ceci, une frise, une buée nommant l’être, une symbolique sans pierre de touche réelle, un air qui parcourt le ciel à la vitesse des oiseaux.    

   Toujours nous sommes confrontés à cette face des choses, à ce Rouge, à cet Orangé qui nous invitent à franchir ce voile de la Maya, à franchir qui nous sommes en chemin vers qui nous pourrions être s’il nous était donné, une fois, une seule, la possibilité d’ourdir les fils de notre destin. Les fils sont là, dans ces champs colorés qui font écran, qui nous fascinent tout comme la mort peut nous fasciner en son énigme. Voir l’invisible, seul procès au gré duquel l’abstraction s’adresse à nous, demande une « conversion du regard » qui est la condition essentielle de notre complétude. Ou bien de notre incomplétude. C’est pareil, nous ne sommes que ce balancement entre les deux. Peut-être une simple abstraction !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2021 5 23 /04 /avril /2021 16:58

 

L’aventure fictionnelle ou l’impossible réel
mardi 23 octobre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net

 

L'Aventure fictionnelle ou l'impossible réel.

 

 

 

  Le réel est une question. Une vraie question dont bien souvent nous ne prenons pas la mesure. Comment nous apparaît-il ? Comment nous parle-t-il ? Comment pouvons-nous le faire nôtre, le posséder en une certaine manière ? Est-il si facile à appréhender qu'il y paraît de prime abord ? Et puis pouvons nous en saisir la substance ou bien n'est-il qu'une pure illusion à l'orée de notre conscience ? Le réel est-il ce qui fait constamment phénomène devant nous et que nous acceptons aussitôt dans une manière d'évidence ? Est-il le même pour chacun d'entre nous ou s'illustre-t-il sous des figures différentes ? Une simple question de "point de vue" dont notre subjectivité nous assurerait d'une façon singulière ? Mais prenons un exemple concret seul à même de nous guider dans une connaissance qui, faute de s'appuyer sur lui, demeurerait une simple méditation intellectuelle.

 

    Le phénomène du paysage.

 

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                                             (Photographie de l'Auteur).

 

  Ce paysage, au bord de l'Océan, avec son ciel gris-bleu, l'écume blanche de ses vagues, ses barres de rochers inclinés, son sable parcouru de rides, les traces de pas, nous apparaît dans une forme qui ne peut témoigner que de sa réalité. Mais cette prétendue réalité est-elle vraiment à la mesure de ce que nous attendons : à savoir qu'elle nous assure de sa présence avec suffisamment de certitude ? Si le mot de "réalité" (du latin "res", la chose), désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par rapport à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif, nous ne pourrons que nous accorder, placé face à ce fragment de  nature, sur son existence effective. Il y a bien ces rochers sur lesquels nous pouvons marcher, cette eau dont nous sommes à même d' éprouver la fraîcheur,  ce sable qu'il nous est loisible de faire couler entre nos doigts. 

  Toutes ces choses ne sont pas seulement des sortes d'hallucinations, de sentiments que nous éprouverions à leur endroit, de fictions dont nous aurions établi les fondements sur le rivage à la seule grâce de notre imaginaire. Mais pour que ces choses du réel puissent nous atteindre avec une manière d'authenticité nous assurant bien de leur être, il faut à notre perception des assises suffisamment stables, immuables; à notre entendement un cadre intangible sur lequel il puisse établir quelques hypothèses vraisemblables.

Seulement, si le paysage considéré paraît assurer son règne dans une relative permanence, nous-mêmes, en tant qu'observateurs, ne sommes  jamais dans une position identique qui assignerait ce cadre de la nature à une sorte de vue fixe, indépassable, ni dans les limites de notre propre corps, ni dans le cercle de nos idées constamment soumises au nomadisme de l'exister. De ce simple fait, nous portons toujours sur les choses que nous rencontrons des vues constamment changeantes, nous les jugeons selon telle ou telle inclination passagère. Cette simple mobilité, cette disposition permanente à la plasticité installe le monde dans un jeu kaléidoscopique, dans une saisie pareille au tremblement de l'existence, lequel, parfois, ne nous propose guère de ce fameux réel que des esquisses floues, toutes proches du mirage. 

  Considéré de la sorte, le paysage dont les fondements nous semblaient assurés pour l'éternité, ne nous apparaît plus avec la même persistance, la même structure immuable. Or, toute réalité, pour faire sens, a besoin de s'installer dans une postérité l'assurant d'une forme stable.  Ce rocher devant nous, soumis au changement permanent et à une certaine forme d'érosion sinon de corruption peut-il témoigner de ce qu'il est vraiment alors qu'à chaque instant la vague vient lui ôter quelque fragment de sa substance ? Il n'est "réel" qu'à l'aune d'un temps figé de l'ordre du concept, non référable à l'essence de l'exister toujours soumise à l'impermanence, au renouvellement, au recyclage des éléments.

  Et puis l'homme n'est pas sans mémoire, sans vécu. Observant ces rochers, cette eau, ce sable, il ne reste pas dans une espèce de sidération qui le placerait vis à vis de ces choses avec une vue unique, des émotions stables, des idées définitives. Dès que l'acte perceptif s'ouvre, aussitôt surgissent mille perspectives, mille projets, mille foisonnements multiples faisant la richesse de l'individu, sa disponibilité au déploiement, à l'efflorescence, à la quintessence. Toutes ces conditions de la multiplicité du vivant ne pourraient lui être ôtées qu'à suspendre son essence, à le précipiter dans une manière d'hypostase le ramenant aux contingences les plus limitées. Sans tomber dans les excès projectifs de l'animisme faisons, l'instant d'une courte pause, l'étonnante hypothèse que les choses seraient douées d'une conscience, cette dernière fût-elle infinitésimale.

  Et inversons le cadre perceptif en assurant au rocher, à l'eau, au sable, quelque infime qualité de "jugement". Mais alors, l'homme que vous êtes, en train de regarder ces merveilles de la nature sera évalué à l'aune de ses manifestations changeantes et imprévisibles, de ses voltes multiples, de ses brusques retournements, de ses allers et retours primesautiers et bien malin serait, du rocher, de l'eau, du sable, celui qui pourrait tracer votre portrait, décrire votre image, esquisser les contours de votre singularité. Entre eau; rocher; sable il ne pourrait y avoir que polémique, chacun étant assuré d'avoir perçu votre propre réalité dont il ne saurait y avoir d'autre forme possible.

  Et cette réalité multiple que les choses percevraient théoriquement de votre apparence ne se distinguerait guère des réalités plurielles qui ne manqueraient pas d'apparaître aux yeux d'autres observateurs. Il est dans la nature de l'acte de saisie du réel de sélectionner, trier, classer selon sa propre inclination. Chacun s'inscrit dans cette visée à partir de ses expériences particulières, ses affinités, ses tendances et quantité d'autres menues considérations. Le rocher, depuis sa compacité, son opacité, sa densité, n'a rien à nous révéler du point de vue de sa réalité effective. Il n'est que mutité, cécité, surdité. Sauf à s'installer dans une forme de pensée magique, la pierre, le galet n'ont rien à nous dire de leur réalité, n'ont rien à prouver de leur matérialité. Ils sont posés devant nous avec la force de l'énigme et c'est bien nous qui avons à les pourvoir d'un langage, à les installer dans une parole signifiante. La réalité, c'est nous qui la leur conférons, chacun à notre manière, avec nos passions ou nos indifférences, avec nos certitudes et nos doutes. 

  Du réel nous ne prélevons jamais que quelques indices que nous réaménageons constamment pour en faire du vraisemblable, du possible, du palpable, de l'interprétable, du compréhensible. C'est une des raisons pour lesquelles nous nommons les choses : afin que, sorties de la densité matérielle, elles puissent parvenir à une désocclusion. Notre regard les en assure, notre esprit pourvoit à leur émergence, nos actes les mettent en jeu sur la scène du monde. L'arbre existe-t-il réellement à l'abri de la vision humaine ? Le désert a-t-il encore quelque signification quand le nomade l'a déserté ? La nappe liquide au fin fond de la forêt tropicale humide a-t-elle encore la moindre justification quand le peuple de l'eau l'a délaissée?  Le réel est une constante et infinie construction intellectuelle. Il n'est jamais sans l'œuvre de l'homme, jamais sans son concept, son imaginaire, ses émotions, sa capacité à créer, sa propension à assurer le vivant de son attention toujours renouvelée. Des choses réelles à notre propre réalité, de notre propre réalité aux choses réelles, il y a toujours constant réaménagement, changement de perspective, considération, en définitive, d'une toujours nouvelle réalité succédant toujours à une autre réalité de nature différente.

  De façon à rendre ce réel stable et interprétable avec exactitude, il faudrait aménager un suspens du temps, de l'espace. Ce qui revient à dire : sortir du cadre sensible dont nous sommes affectés tout au long de notre existence (les choses aussi, bien évidemment) pour se retrouver dans l'absolue certitude de l'Idée. On aura compris qu'une décision de cette nature ne saurait nous appartenir. Elle fait seulement signe en direction d'une visée théorique, d'une contemplation. Pour le dire autrement, le réel n'est qu'une pure virtualité s'actualisant toujours selon une subjectivité, en un lieu et un moment donnés jamais renouvelés. Le réel est toujours à construire. Seule la conscience de l' homme, de chaque homme, est en mesure  d'en poser les assises signifiantes.

 

    Prélever des fragments du réel.

 

  Non seulement le réel est changeant, protéiforme, mais il ne nous apparaît jamais en totalité. Le monde ne se livre à notre regard qu'avec parcimonie, selon une succession de facettes dont notre conscience cherche constamment à faire la synthèse. Le Philosophe Alain faisait remarquer que le dé à jouer ne se donne jamais à voir que dans une manière d'incomplétude, face après face, sa représentation globale résultant d'une activité constituante de l'esprit humain. 

  Ainsi, cette eau de l'océan, de proche en proche, fait-elle signe en direction de toutes les eaux de l'univers. Il en est de même pour les rochers et leur relation avec la terre, l'air et l'immensité de l'espace ouranien. Toujours un trajet du particulier à l'universel. Mais pour bien percevoir le monde en son déploiement, ses innombrables lignes de fuite, ses infinités d'interprétations il faut partir du fragment, du simple, de l'élémentaire et les rapporter à soi afin d'y faire surgir une première compréhension. Cette réalité du rocher qui me fait face, avant d'être idéelle et universelle est réalité-pour-moi; elle joue en écho avec ce que je suis en essence, avec mes préoccupations, mes affinités, mes souvenirs, mon imaginaire. Jamais le rocher-pour-moi ne peut être le rocher-pour-l'Autre. Ce rocher posé là, devant moi, s'il a bien été crée par la Nature, c'est toutefois moi qui lui ai accordé une réalité. 

  Le perçu avant d'être simplement une réalité purement subsistante est conçu, c'est à dire que j'en constitue l'origine, que je lui donne acte par une pure décision de ma subjectivité. Telle chose que j'ignorerai dans ma quête perceptive sera, au contraire, mise en valeur par un Autre que moi. Autrement formulé : le réel, nous lui accordons sa mesure à l'aune de nos intérêts, de nos tendances, de nos choix. Le réel apparaît donc comme le résultat d'une pure délibération de l'individu.

  S'il y a communauté des points de vue et accord réciproque sur ce fragment de paysage avec Celui qui, comme moi, contemple , il ne saurait y avoir fusion des mondes. Le monde-mien est toujours différent du monde-tien, tout simplement relativement au fait que nous n'habitons pas les mêmes frontières de peau et que la peau enserre, symboliquement parlant, des expériences différentes, des vécus s'alimentant à des sources distinctes. Ainsi le réel-pour-nous résulte-t-il d'une permanente dialectique avec ce qui est autre et toujours nous interroge.

 

    Réel, symbolique, imaginaire.

 

  L'exister, s'il se réfère aux trois registres fondamentaux du réel, du symbolique, de l'imaginaire, ne s'accomplit que sous l'autorité des catégories, lesquelles, au fil du temps ont acquis une souveraineté de droit. L'entendement humain a besoin, pour pouvoir s'exercer, d'opérer par fragments successifs, quitte à en réaliser une synthèse a posteriori. Mais scinder la totalité n'est qu'un pis aller en matière de compréhension du monde. Le réel semble toujours avoir droit de cité par rapport aux autres catégories, comme si le symbolique et l'imaginaire en constituaient des événements périphériques.

  Or, ce paysage, ne peut nullement revendiquer son appartenance à une catégorie plutôt qu'à une autre. Cette partie du monde offerte à mon regard, livrée au travail de ma conscience comporte, à l'évidence, sa part de réel directement perceptible, tangible, mais aussi sa charge d'imaginaire, de symbolique. De ce rocher je peux extraire la statue compacte, lourde, aux formes accomplies; mais aussi bien, ce rocher, je peux l'imaginer semblable au rocher de Sisyphe avec toute sa charge existentielle et métaphysique; aussi bien je peux, à partir de son apparition dans mon champ perceptif, l'assigner à une fiction telle celle de la Roche Tarpéienne à partir de laquelle, dans la Rome antique on précipitait les criminels, les déficients mentaux et physiques. Réel, symbolique, imaginaire s'ils n'apparaissent pas liés d'une façon indissoluble dans nos expériences de vie n'en constituent pas moins les trois attaches significatives dont nous ne pouvons jamais faire l'économie. 

 

    Le rocher perçu : du temps, de l'humain, du langage, de l'art.

 

  Mais revenons au paysage et tâchons d'y trouver quelques explications, quelques débuts de langage qui pourraient s'y faire jour; quelques perceptions dont nous pourrions être saisi dans le recueil de la vision.

  La temporalité ne peut manquer de surgir face à la symbolique qui est latente dans l'image. Au-dessus de l'horizon, cette opalescence, cette vacuité de l'air  n'est-elle pas une vue ouverte à toutes les interprétations, une fuite éternelle vers un infini qui ne peut que nous questionner du fond de son énigme ? Et cette eau bleue et blanche, semblable au pastel, au trait à peine esquissé de l'estompe, n'illustre-t-elle pas une réplique des eaux primordiales dont la terre est issue ? N'est-elle pas une eau purement temporelle promise à une érosion, une dégradation dont les rochers auront à connaître à la mesure de leur délitement, de leur lente décomposition sous la forme du galet d'abord, du sable ensuite, enfin de la poussière comme apparition ultime du réel ?

  L'humain  est aussi présent, non dans une visibilité effective, dans un questionnement seulement. Traces de pas métaphysiques, au sens premier s'entend, posant la question essentielle de ce qui pourrait se découvrir au-delà de la physique, de l'empreinte matérielle des choses, de leur contour dont nous ne sommes parfois assurés que sous la perspective de l'illusion.

  Le langage s'inscrit aussi dans le projet du paysage. Non en tant qu'énoncé clair et évident que pourrait proférer le rocher, de discours que l'eau viendrait murmurer à notre oreille. Ici, c'est le langage du monde en tant que présence dont il faut nous approprier. Bien au-delà des volutes d'air bleu, ce sont de très lointaines contrées qui viennent témoigner de leur appartenance à notre horizon humain, ce sont les tremblements de feuilles en haut de la canopée, les cris des aras, les mélopées de peuples soumis, les chants syncopés venus des plantations de cannes à sucre; ce sont les bruits circulaires de tours de potiers sur lesquels se façonnent les belles œuvres des civilisations, les poteries Nazca dans les Andes, l'écoulement froissé de l'eau dans les rigoles de pierre du Machu Picchu, le chuintement des joncs tressés par les tribus Tiwanaku pour en faire leurs barques végétales.

  L'eau n'est pas moins muette que l'air. Elle s'agite continûment dans ses remous de bulles, ses circonvolutions abyssales ; elle frappe le socle de la terre, érode les côtes, monte à l'assaut des rivages, des îles plates du Pacifique, attaque les glaciers qui s'effondrent dans le froid anonymat des banquises bleues. L'eau dit aux hommes leur belle aventure, leurs explorations, leurs conquêtes, leur inconséquence aussi, leur entêtement à ne pas écouter la grande symphonie des éléments.

  Les rochers inclinés nous font entendre leur longue généalogie, leur bruit de fusion, leur écoulement de lave, leur solidification au cours des périodes géologiques, leurs élévations en dykes que vient perforer l'air chargé de sable. Leur effritement est aussi perceptible dans les ressacs du sable, les remous de poussière. Mais le langage du paysage ne se contente pas de l'émission de quelque vérité primaire entrelacée avec le parcours de l'eau, le feu de la pierre, la fluidité de l'air. Il se mêle aussi de culture, fait naître en nous des images, des mélodies, des situations. Il convoque la figuration picturale, les grandes œuvres que les hommes ont disséminées sur la surface de la terre depuis des temps immémoriaux, à partir des premières manifestations de l'art pariétal jusqu'aux modernes créations de l'art contemporain.

  C'est bien là la force du réel, sa véritable essence que de mobiliser notre imaginaire, de féconder notre disposition au symbole, de nous mettre en demeure d'interpréter ce qui vient à notre rencontre. Le réel n'est jamais un objet compact nous faisant face dont nous ne pourrions que constater la face énigmatique. Nous pouvons entrer en lui, nous assigner à sa désocclusion, le mettre en demeure de nous livrer les clés de sa compréhension. Que seraient, en effet, ces masses d'air, cet océan agité, ces barres rocheuses, ce sable s'ils n'étaient présents pour nous délivrer des messages, pour nous disposer aux multiples interprétations qui saisissent l'homme depuis son premier souffle ? Toute perspective naturelle porte en creux l'empreinte des œuvres humaines. Ce paysage aussi bien que toute chose rencontrée au hasard de notre cheminement. Comment être face à cette manière de démesure sans que surgissent en nous les formes esthétiques qui jouent en contrepoint ? Tout est lié : il suffit de mettre en relation. Mettons donc en relation avec ce qui tient un langage commun.

  Observant les rochers face à l'océan, nous sommes en même temps saisis d'autres lieux, d'autres représentations. Ce qu'il nous a été donné de voir, dans un Musée, dans les pages d'un livre, nous le régurgitons comme un rapace restitue sa pelote nourricière. Nous sommes sur la crête vert émeraude de Courbet, tout près du ciel d'orage; nous observons depuis les rochers noirs d'Homer Winslow les vagues faire leurs assauts d'écume blanche; nous nous tenons en haut de la falaise édifiée par Arthur Hill Gilbert afin de jouir du spectacle des roches fauves que l'eau turquoise vient baigner de ses lames apaisées. Et il faudrait encore ajouter les merveilleuses estampes japonaises de la période ukiyo-e, surtout la Grande vague de Hokusai, avec, en toile de fond, le cône neigeux du Fuji Yama.

  Il faudrait s'entourer d'ambiances musicales comme dans "Les jeux d'eau" de Maurice Ravel; il faudrait hanter les hautes falaises de Bretagne ou d'Etretat; parcourir le sable des dunes tout en haut du Pilat; il faudrait convoquer en un seul lieu, un même temps, toutes les expériences, tous les souvenirs qui peuvent jouer cette partition existentielle si particulière. Une vie n'y suffirait pas. Mais nous n'avons nullement à restituer tous ces arrière-plans; nous n'avons aucune volonté à mettre en œuvre. Tout ceci se fait dans l'immédiateté de la saisie perceptive, presque toujours à notre insu. En effet, comment repérer dans l'émotion subitement ressentie face à cette meute de rochers levés vers le ciel, la situation ancienne qui en constituait les fondements : peut-être les premières pierres signifiantes dont notre enfance dressa le cadre ? Mais peu importe, l'événement qui nous mobilise tout entier dans notre contemplation de l'étendue océane n'a nul besoin d'être interprété pour faire sens. Sans doute avons-nous même oublié les minces aventures qui en constituèrent les prémices. La présence du lieu se suffit à elle-même.

 

    Le paysage réel considéré comme fiction.

 

  Ces quelques considérations nous permettent cependant de considérer d'une autre manière le fragment de nature dont nous faisons l'expérience. Cette eau, ces rochers, ce ciel écrivent une histoire, mettent en place les assises d'une fiction. Le réel n'est jamais une donnée pure qui pourrait s'abstraire de toute contingence. Le réel porte toujours avec lui quantité de significations associées, de menus faits divers, de digressions. Jamais il ne nous est donné comme un absolu, jamais il ne revendique de position objective, irréfutable. Bien au contraire il autorise toutes les fantaisies, il apparaît en de multiples esquisses se reconfigurant sans cesse.

  Faute d'être cela, privé de sa plasticité essentielle, il n'aurait plus d'espace où dérouler son jeu. Il ne serait alors qu'une eau morte, fossile, enfouie sous des strates d'incompréhension. L'intérêt du réel, dans la rencontre que nous faisons de lui, est bien de nous autoriser à l'interpréter à notre guise. Le monde-pour-moi n'est jamais une duplication du monde-pour-l'Autre. Et c'est, du reste, parce que nos deux mondes sont différents qu'ils sont compatibles et peuvent dialoguer dans l'ordre de la différence, de la comparaison, de la complémentarité. Rien ne peut jamais signifier à partir d'une fusion en miroir. Le monde n'est monde que parce qu'il porte en lui les conditions d'une dialectique, parfois d'un combat, souvent d'un accord. 

  Si nous avons pu émettre quelques idées sur ce réel en question c'est uniquement en raison de sa capacité à se constituer enparenthèse fictionnelle. Si, par nature, il avait été dépourvu de ce langage, il n'aurait pu nous apparaître que sous la figure de la mutité, de l'incommunicable, de l'incapacité à affirmer son être. Et l'être-réel-du-monde, c'est bien sa disposition à l'événement, son ouverture à l'histoire, à la narration, sa toujours possible inclination à projeter du sens, sa quête en direction de la fable, du poème, du chant. L'être-réel-du-monde n'a d'autre alternative que d'inscrire sa progression dans une ouverture polyphonique. Privé de voix, il ne serait plus. Il n'aurait plus espace ni temps où se déployer.

 

    L'exister comme fiction.

 

  Mais nous avons déployé assez de notions à propos du paysage et du sens caché que l'on pouvait y déceler. Il s'agit maintenant de se poser la question de savoir si l'existence en totalité peut se rapporter à la fiction. Qu'en est-il de notre propre réalité et pouvons-nous l'approcher avec suffisamment de pertinence ? De prime abord le problème semble être celui du recul nécessaire à notre propre jugement nous concernant. Et ici il ne saurait s'agir d'objectivité. Nous ne pouvons être qu'un Sujet en quête de lui-même : à savoir une pure subjectivité. Le recul se réfère plutôt à l'ampleur de vue nécessaire pour saisir, d'un seul empan, la totalité de notre existence. 

  Bien évidemment nous sentons aussitôt que nous butons sur un obstacle infranchissable de l'ordre de la métaphysique. Observer notre réalité entière implique notre finitude. Nous ne sommes "fini" qu'une fois mort, ce qui revient à dire que la tâche synthétique revenant à notre conscience apparaît aussitôt nulle et non avenue : une aporie. Seul le Néant pourrait nous servir d'issue mais nous savons qu'une telle hypothèse est absurde par nature. Et puisque nous ne pouvons nous-mêmes nous commettre à faire le récit de nos existences, d'autres s'en chargeront à notre place qui écriront une fable, faute de posséder toutes les clés de notre compréhension.

 

    Ecriture et réel.

 

Mais, l'espace d'un instant, laissons libre cours à une aventure existentielle toujours possible. Parvenu au terme de notre existence, nous décidons de nous lancer dans l'écriture de notre propre biographie. Nous prenons des notes, nous rassemblons des documents, nous cherchons des témoignages afin de cerner au plus près la réalité qui aura été la nôtre. Nous écrirons méticuleusement, chapitre après chapitre, par le menu, avec un noble souci du détail tous les événements qui auront tissé notre vie. Tant que nous serons occupé à les relater, le doute nous saisira peu. Nous vivrons à nouveau, par procuration, les jours passés, nous retrouverons des souvenirs que l'on croyait perdus à jamais.

  En fait, nous redoublerons notre existence, nous l'assignerons à rendre compte du réel. Seulement, dans cette activité d'archivage, il ne faudra pas introduire de césure, de pause. Faute de quoi le temps suspendu jouera contre nous. Bientôt nous nous apercevrons que cette réalité mise en œuvre est constamment livrée à l'approximation, à l'à-peu-près, que les faits trop anciens s'habillent volontiers d'une touche d'invention, que les épisodes occultés par la mémoire doivent faire appel à l'imaginaire, à l'improvisation, que l'inévitable jeu entre les épisodes vécus se pare vite des traits de la fiction; qu'en un mot, c'est d'une histoire dont il s'agit avec toute sa charge d'ambiguïté, sa disposition aux vérités tronquées.

  Alors, plus rien ne semblera tenir que cette vaste scène où se devinent, dans la pénombre, les poulies et les rouages de la machinerie; les perspectives de carton-pâte des personnages d'une très ancienne commedia dell' arte, les jeux de rôle et les faux-semblants. Il ne s'agira plus de nous, de notre empilement de chair et d'os. Il s'agira de nous en tant que langage. Nous aurons rejoint notre essence humaine tout simplement en renonçant aux artifices, aux ruses, aux esquives. Nous prendrons alors conscience, juste avant de refermer les pages de notre existence, que nous ne sommes qu'un genre de biofiction, d'histoire que le monde écrit à notre place afin de nous donner lieu et temps l'espace d'une vie. Dès lors, il n'y aura plus place pour une interprétation "vraisemblable". Nous serons dans la FABLE et nulle part ailleurs.

 

 

(Au sujet des implications littéraires de ce thème du réel et de la fiction,

on lira, dans ce même Site, l'article intitulé :

"Autobiographie : mythe ou réalité ?" )

 

 

 

 

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22 avril 2021 4 22 /04 /avril /2021 17:14
Le méta-visible, trois propositions

Source : Google images

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    Qu'il s'agisse du célèbre tableau de Léonard de Vinci, d'une toile de Mark Rothko ou bien d'une œuvre totalement dédiée au noir de Pierre Soulages, nous demeurons sans voix, tout au bord de l'énigme comme si l'étrangeté de telles propositions nous renvoyait en-dehors de nous-mêmes, dans une marge d'incertitude que le réel ne pourrait atteindre. Mais le réel ne serait pas seul en défaut, notre imaginaire, notre capacité à symboliser se soumettraient à une manière d'éclipse et notre vision s'égarerait, portée en un autre temps, située en un espace sans nom. Un genre de dépossession dont nous sentons bien que notre entendement ne suffit pas à en circonscrire les contours. Car c'est bien d'un au-delà des mots, d'un au-delà de la représentation dont il s'agit, identiquement à l'ouverture d'une dimension habituellement inaperçue, dont le questionnement constituerait la plus vraisemblable des justifications. Car comment nommer cette étrangeté qui se fait jour et qui, jamais, ne trouve de réponse ? Mais alors, y aurait-il un lien, un genre d'affinité qui tracerait une lisière commune à des œuvres pourtant si différentes ? Mais il nous faut dépasser quelques apparences afin qu'il nous soit permis d'approcher quelques fondements, d'énoncer quelques intuitions.

Le méta-visible, trois propositions

Source : Musée du Louvre

  Si La Joconde nous interpelle si fort ce n'est pas en raison de l'énigme qui préside à sa réalisation mais, simplement, eu égard à ce sublime sfumato avec lequel Léonard a réalisé ce troublant portrait. Et si le tableau est "enfumé", c'est d'abord pour nous livrer une toile vaporeuse, imprécise, animée d'une certaine modulation, laquelle pourrait se comparer au vibrato d'un instrument à cordes. Il y a, en effet, comme une vibration de la lumière, un jeu avec l'ombre, un subtil tremblement qui entre en résonance avec nos propres affects.

"Les choses sont tellement plus belles lorsque l'ombre les ensevelit à moitié."

                                                                                   Léonard de Vinci

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Le méta-visible, trois propositions

Source : Google images

     

   Maintenant, il s'agit de savoir si l'œuvre de Mark Rothko peut accepter une identique grille d'analyse. Mais d'abord il faut observer ses grandes toiles livrées à un étonnant bi-chromatisme où les couleurs, plutôt que de s'opposer selon une franche dialectique, entrent l'une en l'autre, se diffusent, traçant une invisible frontière, une zone d'indécision, écumeuse, presque pareille au floconnement de l'ouate. Ceci, cette osmose relative des formes, des couleurs dans une manière d'indistinction, cette émergence d'une zone crépusculaire, la réflexion suivante en est la vivante explicitation : "Ceci n'empêche pas Rothko de continuer, parallèlement, jusqu'à la fin, les couleurs vives et pâles, les frontières brumeuses. [c'est moi qui souligne] Cette évolution, ces changements traduisent l'évolution et les variations de la "vision intérieure".

                                     Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge                   

    "Vision intérieure" qui se traduit par cette peinture floue, en quête de spiritualité, là où les propositions plastiques semblent refléter les hésitations de l'âme à la recherche d'une possible vérité.

 

"La répétition d'une unique forme abstraite constitue l'une des énigmes les plus passionnantes du travail de Rothko. Il a trouvé ce qu'il cherchait depuis le début : sa peinture est une "poignancy " qui atteint droit la cible du cœur. Par-là, elle s'extrait des limites temporelles, atteignant l'esprit en même temps que l'émotion."

                                                               Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge

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Le méta-visible, trois propositions

Source : Google images

 

   Pierre Soulages, enfin, dont les grandes toiles monochromes semblent participer du même mouvement d'apparition-disparition dans une radicalité picturale rarement atteinte avec une telle intensité. Ici, dans ces scarifications où se nervure la lumière, dans le glissement progressif du noir vers le blanc, de l'ombre vers la clarté, tout semble dit de ce que le tableau est en mesure de nous révéler, en même temps qu'il semble s'absenter dans un genre de pure évanescence du monde. Nous sommes au bord d'une révélation, nous le sentons bien, à la limite de ce que l'art a toujours tenté d'exposer selon des déclinaisons plurielles. La force de la peinture de Soulages consiste en ce suprême dépouillement de l'œuvre, en son indigence, son ascèse qui ouvrent comme un abîme. Comment passer adéquatement du noir lisse, compact, sourd à ce fameux "outre-noir", magnifique prédicat inventé par le Peintre voulant faire signe vers ce qui, dans la picturalité, nous est destiné en même temps que s'opère une fuite infinie de ce qui se phénoménalise ?

   Parvenus à ce point de l'exposé, comment ne pas citer la célèbre assertion de Paul Klee :

« L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. »

    Bien évidemment, il est toujours tentant d'isoler cette phrase de son contexte. Et, alors, nous pouvons nous demander vers quoi tend cette affirmation, nous interroger sur ce qui est en question dans cette visibilité. La suite du texte de Klee nous fournit quelques éclairages. Le vocabulaire plastique doit s'ordonner en cosmos, c'est-à-dire en vision ordonnée du monde, afin qu'une signification puisse émerger des formes et des couleurs. Plus la représentation sera dépouillée, abstraite, plus le réel pourra aisément être délaissé au profit d'une dimension qui l'englobe et le dépasse :

   "En d'autres termes, l'art n'est fait que de signes. Mais ces derniers ne prennent sens - ne deviennent symboles, donc - que lorsqu'ils sont combinés de façon dynamique, à l'instar des différentes parties du monde s'associant en un Grand Tout. Le signe n'est qu'un outil dans la quête du spirituel."

(Extrait de "ART" - Paul Klee - Jeu de clés)

    Et, maintenant, si nous nous essayons à une rapide synthèse des œuvres précédemment citées, - La Joconde - Toiles bi-chromatiques de Rothko - Polyptiques noirs de Soulages -, nous nous apercevrons qu'un véritable fil rouge en autorise la mise en relation. Cette dernière instituerait une situation dialogique dont ces œuvres seraient, par-delà le temps et l'espace, par-delà les styles, les figures de proue. Il y aurait donc parfaite homologie entre le "sfumato" de Léonard, les flous créés par la "poignancy " de Rothko, les peintures monopigmentaires de Soulages. En réalité, ce que ces belles recherches plastiques mettent en exergue, n'est rien de moins que l'éternelle quête d'un invisible caché derrière le visible, rien de moins que le passage toujours fugace du signifiant au signifié, du physique au métaphysique, du séculier au spirituel. Or, aussi bien chez Léonard que chez Rothko ou bien Soulages, se devine une telle quête de spiritualité.

  Voici ce que disait, dans une conférence faite à Berlin en 1913, Rudolf Steiner, le fondateur de l'anthroposophie, à propos de Léonard peignant la Cène : " (…) et voilà comment il a quitté ce tableau sans en avoir été satisfait. Cela ressort de sa grandeur spirituelle aussi bien que de toute sa personnalité ; Léonard a laissé ce tableau avec l'amertume de s'être attelé à son œuvre capitale, sans que les moyens accessibles à l'homme puissent lui suffire à l'exprimer."

 Quant à Rothko, toute sa vie témoigne de cette recherche d'une voie empreinte de religiosité :

    "La répétition du même travail plastique ressemble à un rituel. Procéder à quelques gestes, délimiter un espace-lumière. Rothko cherchait une illumination, une extase, un ravissement; parfois, il y parvenait."

Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge

     Enfin, chez Soulages, l'impression d'un "outre-monde" pourrait se superposer avec assez d'évidence à son concept "d'outre-noir". A preuve cette citation de Françoise Jaunin, critique d'art : "Ses toiles géantes, souvent déclinées en polyptyques, ne montrent rien qui leur soit extérieur ni ne renvoient à rien d’autre qu’elles-mêmes. Devant elles, le spectateur est assigné frontalement, englobé dans l’espace qu’elles sécrètent, saisi par l’intensité de leur présence. Une présence physique, tactile, sensuelle et dégageant une formidable énergie contenue. Mais métaphysique aussi, qui force à l’intériorité et à la méditation. Une peinture de matérialité sourde et violente, et, tout à la fois, « d' immatière » changeante et vibrante qui ne cesse de se transformer selon l’angle par lequel on l’aborde." 

 

  Ce à quoi tout regard est exposé face à de telles œuvres d'art est une mise en question de ce que nous sommes, nous les hommes, face à la création, face au cosmos dont nous constituons un insignifiant fragment. Constamment, cherchant à comprendre cet univers que nous tissons et qui nous tisse, nous nous livrons à une tâche d'herméneute. Bien des significations du monde qui paraissent occultées sont constamment là, dans une immédiate donation que, souvent, notre naturelle impéritie relègue dans une gangue compacte. Habitués à ne lire, la plupart du temps, que les révélations évidentes, nous nous exonérons de bien des beautés. Pourtant les choses, autour de nous, font leur incessant ballet afin que nous les connaissions.

   Cela que nous désignons du néologisme de "méta-visible" (afin d'éviter le terme de "métaphysique" trop connoté dans ses rapports avec la théologie), nous cerne de près. Mais, toujours, les frontières, les marges, les infimes vibrations pratiquent l'art de la dissimulation, de l'esquive. Elles ne sont que l'intervalle existant entre l'ombre et la lumière, le continuel passage du sensible à l'intelligible, la trace s'effaçant à mesure que l'onde, sur l'eau, dissimule ses cercles. Elles ne sont que le battement subtil qui anime et maintient la tension entre signifiant et signifié, la multiplicité d'esquisses ontologiques dont nous sommes atteints, les menus tropismes que nous portons en nous et que nous feignons d'ignorer. Nous nous précipitons toujours en un en-deçà ou bien en un au-delà par rapport à notre singulière effigie de peur de coïncider avec une possible vérité. Nous épinglons le premier réel venu comme l'entomologiste le fait des insectes sur une plaque de liège, ce réel rassurant auquel nous demandons de contenir la totalité du monde.  Cependant le kaléidoscope qui nous occupe ne livre son entièreté qu'à soumettre ses fragments à une continuelle mobilité. Toujours l'art nous convie à une telle tâche. Ceci est toujours visible, de telle ou de telle manière. C'est à nous qu'il convient d'en faire l'expérience.

  Chacun à leur manière, Léonard, Rothko, Soulages nous invitent à poser la question centrale de toute métaphysique, à la suite de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il de l'Être plutôt que rien ?".

    Question fondamentale s'il en est, dont Leibniz se défait par une pirouette de la raison : s'il y a des choses, c'est par la médiation de Dieu, le créateur suprême. Opposons à cette toute puissance divine qui, souvent, paraît indépassable, l'irraison humaine qui fait du regard, du visible, une simple catégorie anthropologique. Si la compréhension du monde passe par cette mesure de la vision, alors il faut bien, aussi, nous référer à ce qui l'excède, dont nous ne déciderons rien, mais dont l'art, les œuvres, le sublime, sont les facettes les plus visibles. Car comment prétendre, face au chef-d'œuvre, être entièrement contenus à l'intérieur même du cadre qui l'exhibe ? Déjà l'imaginaire, le rêve, la fabulation prennent le pas, lesquels, par essence, sont insaisissables. Toujours une aura autour de la peinture, une vibration émanant de la sculpture, un tremblement de l'image poétique. Sans cette manière de transcendance, l'art ne serait pas art mais un simple accident, une éphémère contingence dont nous ne serions pas plus atteints que par les gouttes de pluie qui, parfois, strient l'horizon de leur mince buée !

 

 

 

 

                     

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 17:27
Toute falaise est fascination.

Œuvre : Kiryl Vasilionok

   

    Nous sommes au pied de la falaise, avec les vagues de galets gris et le vol blanc des goélands. La brume est si lente à se dissiper. Comme des boules d'écume qui fermeraient nos oreilles à la rumeur du monde. Et nos yeux ! Soudés ou bien alors une simple fente par où le jour ferait ses incisions, ses coups de scalpel. Images fragmentées, écailles de kaléidoscope. De notre vision, nous sommes si peu assurés. Le réel tressaute, se livre par bribes, taille dans la matière ses toiles colorées. Plaques de vert pastel, prairies; vert sombre des forêts; orangés éteints, puis solaires; beiges rosés pareils à une aube se dévoilant, à une lumière disant les choses dans sa rhétorique première, son lexique balbutiant. Nous sommes là, sur les pierres de lave usée et nous errons infiniment, à la recherche de nous-mêmes. Pourquoi cette polychromie qui vient nous visiter dans son énigme native et nous laisse seuls, sans rien qui puisse faire sens ? Pourquoi ?

Mais nos allées et venues parmi les boules de pierre ne servent qu'à davantage nous égarer. Le tapis gris, à nos pieds, la houle qui bat nos chevilles, les meutes serrées du sable, les minces lagunes qui glissent sous la dalle dure des talons, tout ceci n'est que fantasmagorie. Nous voulons une Mère, une terre d'accueil, un havre de paix où ancrer notre immense solitude. Des ailes de chauve-souris nous frôlent, des membranes huileuses d'oiseaux nocturnes s'emmêlent à nos cheveux, notre peau est poncée par la clarté lunaire, l'obséquieuse mesure du jour nous contraint à n'occuper qu'une île vide. Insulaires, voici notre condition, mais d'une île fantôme, sans attache, sans môle de pierre noire qui amarrerait notre esquif pour une route vers la mer libre. Les brumes alentour et la porcelaine des yeux qui fond sous les chutes du vent. Serait-ce la nuit qui nous visiterait et nous laisserait à nous-mêmes, plongés dans la pupille vide du désarroi ?

Alors nous relevons la tête, alors nous lissons nos sclérotiques de porcelaine de nos insistances digitales, alors se montre ce que nous n'avions aperçu qu'avec parcimonie : la Falaise en son être mystérieux, ses plages de fougères vert amande, ses forêts de genêts abrasées par les coulures de l'air, ses rochers escarpés s'enlevant vers le dôme du ciel. Cette belle géométrie, ce langage de roches et d'herbes, cette poésie de mouvances et de repliements, nous la portions en nous mais n'osions lui donner de nom l'installant dans le monde. Nous demeurions dans la cécité ou bien dans une myopie qui fondait le réel dans un genre d'approximation. Nous étions orphelins de ce qui s'annonçait à notre périphérie avec l'urgence d'un dire se retenant, se dissimulant à notre immédiate curiosité. Oui, enfin, sur la surface énigmatique de la toile, comme émergeant d'une brume insistante, les formes jouent entre elles, simples mouvances, retournements, sites colorés instaurant une manière de géopoétique. Chaque parcelle appelant l'autre tout en se différenciant d'elle. Chaque parcelle étant amorce de poésie, de chant, de polyphonie. Nous ne doutons plus de cela qui s'adresse à nous. Femme-falaise, Femme-voile infiniment tendue dans l'attente d'être dévoilée. Car cette effigie veut surgir dans l'espace de sa vérité, nous dire son essence constamment disponible, ce qui fait d'elle le but, la fin de notre quête fébrile. D'elle, nous voulons tout connaître, d'un seul empan de la conscience, d'un seul saut de notre âme en direction de la sienne. Âme contre âme, feu contre feu.

Mais comment se fait-il que, malgré l'arc bandé de notre volonté, nous demeurions en nous-mêmes, sans possibilité aucune de faire phénomène au-delà de cette Falaise, de mêler l'eau de notre inquiétude à la source par laquelle nous sommes alimentés ou souhaitons l'être ? Car c'est bien cette Falaise dressée face à la question que nous sommes qui nous taraude et nous ôte toute voix. Le jaillissement en elle, l'Énigmatique, nous le souhaitons de toute la puissance de notre désir. Mais voilà que les choses sont occluses et que seul le silence répond à nos appels soucieux, car nous sommes repliés sur l'ombilic étroit de notre angoisse fondamentale. Car la Falaise est sans issue. Nulle empreinte où poser nos pas de somnambules. Nulle faille dans la paroi dont nous ferions le tremplin d'une connaissance. Nous disons : "Cette Femme est un mystère; cette Femme est le linceul dressé contre lequel nous nous abîmons." Et ceci n'a lieu qu'en raison d'une immense mutité. Tout demeure en soi et les bandelettes enserrent la momie, cachant les ouvertures par lesquelles la monade eût pu ouvrir une clairière, instaurer un dialogue.

Le sexe eût-il été offert, semblable à "L'Origine du monde", et alors nous aurions pu faire effraction dans la grotte amniotique, nous ressourcer au contact des eaux primordiales, des eaux lustrales qui nous auraient reconduits à notre innocence première. La bouche eût-elle esquissé un sourire et alors, nous glissant dans la glotte, nous serions parvenus dans la rivière du souffle animant le langage, au contact de la poésie, de ses efflorescences, de ses myriades de sens. La pupille des yeux se fût-elle creusée et alors nous aurions franchi l'étrange chiasma optique, serions parvenus sur la toile polychrome de l'aire occipitale, là où le monde se projette en images souples, multiples, si proches d'une illumination de la conscience. L'antre des oreilles eût-il libéré son pavillon et nous aurions entendu l'incroyable bruit de fond du monde, les allées et venues des hommes, les paroles d'amour, le bruissement des comptines, les cataractes des fables, les murmures en coulisse, la boîte du Souffleur par laquelle se dit l'existence sur le théâtre de l'humain. La toile eût-elle été déchirée et alors nous aurions vu l'autre côté des choses, l'immense symphonie que toujours nous voulons entendre, les rouleaux de papyrus sur lesquels nous cherchons à déchiffrer les hiéroglyphes de Soi, de l'Autre, de tout ce qui vient à notre encontre.

Si cette toile nous a questionnés, c'est bien en sa qualité de Falaise dressant devant nous la paroi de son énigme. Tout Existant, par nature, est ce mur qui dresse devant nous l'interrogation, laquelle toujours, nous taraude et nous met en demeure d'apporter une réponse. Là est la dimension de l'homme. Nulle part ailleurs !

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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 17:30
Au Pays des Chimères.

                                              Photographie : Alain Beauvois.

 

                                              " J'ai retrouvé ta blancheur ".

 

                                             Telle une blanche splendeur

                                            Sa majesté le Cap Blanc Nez.

 

                                                                  A.B.

 

 

 

 

   Une aurore boréale.

 

   Au beau milieu de Juin la chaleur était arrivée pareille à l’éclair dans le ciel d’orage. On aurait dit une aurore boréale avec ses écharpes de lumière et ses vertes fureurs. Continûment cela tombait du ciel. Cela faisait ses boules incandescentes qui ricochaient sur le sol. Cela distillait ses gouttes laiteuses, cela dardait ses congères blanches qui éblouissaient. On mettait ses mains en visière au-dessus du front, de ses doigts on hissait une herse derrière laquelle contempler le chaos du jour. La scène était souvent insoutenable malgré les vitres noires qui abritaient les globes des yeux, malgré la brume d’eau qu’on projetait sur la plaine harassée de son visage. Bientôt les confluences de la sueur et les ruisseaux qui, partout, parcouraient la dalle du corps.

 

   On était ivre de soi.

 

   Aux terrasses des cafés s’épanouissaient les vastes nacelles des jupes claires, fleurissaient les chemises armoriées des hommes. C’était un luxe, une débauche de couleurs que ponçait bientôt la lame abrasive du ciel, réduisant tout à la pure évanescence, au mirage apparu tout en haut de la dune, puis plus rien que le vide. Dans les casemates de ciment on faisait la sieste sous les spirales lentes des ventilateurs. Les réfrigérateurs bourdonnaient tels de lourds insectes au ventre pléthorique. Les nuits n’étaient qu’une hasardeuse dérive, un océan sans bords, une flottaison sans buts. On était ivre de soi, on régurgitait de denses pelotes de chaleur dans les pièces gorgées du bruit de forge des poitrines.

 

   On flottait immensément.

 

   L’amour était de reste, laissé pour compte sur le bord du lit, telle une guenille ou bien une peau de reptile après l’exuvie. Son anatomie, on n’en saisissait plus les contours, éparpillée qu’elle était dans les mailles soufrées de l’air. Du ciel de plomb on attendait la brusque déchirure, la soudaine cataracte qui ferait venir la mousson, son déluge de pluie bienfaisante et l’on nageait par anticipation dans cette immense mer qui s’annonçait à la façon d’une prodigieuse libération. On était soi mais on n’en sentait plus la douloureuse périphérie. On était îles mais les rives croulaient sous les meutes d’un flux venu d’on ne sait où. On flottait immensément, quelque part dans un cosmos que la musique des sphères enflammait de son cotonneux silence.

 

   L’heure rêvée des poètes.

 

   Cinq heures du matin en Juin, autrement dit une clarté de commencement du monde. Long sera le jour qui dévidera son écheveau de laine brûlante. Les hommes sont au repos dans les immeubles de brique rouge que bientôt le soleil embrasera de son œil incandescent. C’est l’heure rêvée des poètes, des saltimbanques aux mains jongleuses, des cosmographes amoureux d’espaces irrévélés, des imaginatifs aux cheveux en broussaille, des photographes tout juste sortis de leur Chambre Noire où se lève la magie des images. C’est si bien de se vêtir d’un rien, de glisser dans les lames d’air encore frais, parfois de sentir le fourmillement du vent venu du Nord, de laisser s’immiscer dans les pores de la peau les aiguilles libres du jour. C’est comme une subtile respiration qui envahit le dedans et l’on devient cette outre ivre de liberté qui se gonfle telle la voile sous le vent. Loin sont les rumeurs du monde qui se terrent dans leurs boules d’ennui, dans l’étoupe serrée des heures, dans l’immobile silence qui glace le paysage de sa gangue immatérielle.

 

   Tout va de soi.

 

   On a beaucoup marché dans la souple indolence du temps et l’on n’a rien senti qui scindait l’esprit, oblitérait l’âme. Tout va de soi dans la plus évidente harmonie qui se puisse concevoir. Plénitude de l’instant ouvert à la manière de la corolle d’une fleur. Le paysage est placé devant avec l’évidence des choses simples, des plaisirs immédiats. On est à soi en même temps qu’on est au monde, dans un seul et unique flux. Rien qui partage ou bien divise. Je suis celui qui découvre la vastitude des choses en même temps que les choses me reconnaissent en tant que celui qui les vise et les révèle d’un même geste de la pensée dans lequel je suis immensément présent. Fusion si intense, si véridique que l’on pourrait demeurer là sans sentir ni l’écoulement du temps, ni la nécessaire quadrature de l’espace. Être découvrant l’être en son « il est », sans limite, sans condition qui présiderait à son apparition. Je suis là, le monde est là et, entre les deux, seule la certitude d’une communauté de destins, d’une nécessité ontologique attachant l’un à l’autre comme la feuille s’enracine à l’arbre qui la porte et la remet à l’inestimable spectacle des yeux.

 

   Déjà tout rutile et flamboie.

 

   Bientôt la grande brûlure blanche montera dans le ciel et ce sera l’éblouissement, le refuge dans la nasse des consciences, l’oubli dans quelque rêve porté dans une niche secrète du corps. Déjà tout rutile et flamboie. Dans l’intimité du sable encore l’empreinte de la nuit, ce lent remuement des grains de verre qui témoignent des rêves fous des hommes. Encore un repos, encore un répit avant que ne se lève la fureur du réel, sa large entaille dans l’hibernation des Dormeurs, des Songeurs d’impossible, des Chercheurs de « Fées aux miettes ». Il est si doux de se situer dans la zone de retrait qui précède immédiatement la survenue de la lueur, la déchirure qu’elle instille au sein d’une bienheureuse dérive qui semblerait n’avoir jamais de fin. Mais il faut déjà baisser les yeux, moucher la flamme car l’aveuglement est au bout du regard.

 

   Puis le ciel rejoint la mer.

 

   Telle une saline éclatante sous le soleil de midi le Cap Blanc Nez dresse son imposante falaise qui se meurt, loin là-bas dans le promontoire au revers d’ombre pareil à un regret nocturne. Puis le ciel rejoint la mer dans cette si belle teinte d’opale qui est le luxe de l’immensité, mais aussi des idées grandes qui font des hommes cette irremplaçable légende qui parcourt l’horizon d’un univers à l’autre. Encore quelques poches d’eau, minuscules lacs qui témoignent du flux et du reflux tout comme le basculement du jour indique la merveilleuse temporalité qui nous affecte et nous comble en même temps. Déjà il faut retourner au pays des ardeurs concrètes, des labeurs imposés. Pourtant nous aurions pu demeurer longtemps encore au Pays des Chimères. Nous immoler dans ce blanc immaculé qui est le signe pur, neutre, vacant sur lequel graver le chiffre des Passagers que nous sommes. Que nous serons tant qu’un Cap, une Mer, un Ciel, une Falaise nous seront offerts comme scène sur laquelle nous rendre visibles. « Sa majesté le Cap Blanc Nez » est cette exception que nous offre la Nature dans son immense prodigalité. Sachons en saisir la blanche apparition avant que la nuit ne vienne qui recouvrira tout de son aile ténébreuse. Seules les étoiles piquées au firmament nous diront encore l’événement d’une révélation à nulle autre pareille : nous existons vraiment et n’avons nullement peur de l’abîme. Toute nuit est cernée de reflets qui témoignent de l’être. Nous en sommes l’une des déclinaisons et attendons de devenir. De devenir celui que, toujours, nous avons été.

 

 

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