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24 mai 2026 7 24 /05 /mai /2026 17:02
Parménide : l’Être et le Non-Être

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

 

   [Cette longue méditation fait suite à un texte commis sur une œuvre de Barbara Kroll. Son titre : « Vous, si repliée en vous ». Ce titre, dans l’optique présocratique visée par le questionnement qui va suivre, pourrait s’interpréter de la façon suivante : La Jeune Femme représentée dans la peinture paraît vouloir se protéger derrière le col de sa vêture, peut-être d’un danger imminent qui pourrait survenir, lequel remettrait en question une existence jugée fragile. Autrement dit, l’Être manifesté par ce Sujet, serait en proie au vertige métaphysique qui nous habite Tous, Toutes, d’une possible disparition de qui-nous-sommes, donc de qui-elle-est au même titre, Être en danger permanent de Non-Être.

   Ceux et Celles qui liront attentivement ce texte s’apercevront que la notion de Non-Être possède une double signification :

   un Non-Être absolu tel que rencontré dans les situations existentielles de l’avant-naissance et de l’après-mort, donc du pur Non-Sens.

   Puis un Non-Être relatif s’adressant au négatif de l’exister : inconscient, actes manqués, oublis, reflux des gestes amoureux, ombres manifestes qui occultent, souvent, l’horizon du vivre, donc un Non-Sens partiel.]

 

***

 

Å partir d’ici, l’Auteur que je suis s’adresse

à l’Inconnue de l’œuvre peinte de Barbara Kroll.

 

   Mais mon Je qui se met en quête du vôtre ne se résoudra ni à vous biffer de mon horizon ni à m’exonérer du vôtre. En réalité, bien qu’étant des Inconnus l’un pour l’autre (ainsi serons-nous à égalité), notre travail d’approche réciproque se réalisera sous l’unique couvert d’une intuition que nous souhaiterons aussi imaginative qu’originale, tirant de cette singularité la profondeur d’essence qui est relative à nos présences croisées. De Moi vous direz ce que vous voudrez, quant à Moi je dirai de Vous selon le mode de la description phénoménologique, tâchant de découvrir, ici ou là, quelque source native de qui vous êtes, Vous-l’Unique, le seul chiffre qui occupe actuellement l’entier phénomène de ma vision.

  

   Si une Artiste a pris le risque de vous représenter sur une toile, je conçois combien elle vous a accordé intérêt, pensant tirer de son œuvre quelque augmentation esthétique qu’elle versera au compte de ses prochaines créations. C’est bien le Néant lui-même qui vous entoure, n’est-ce pas, sur lequel votre silhouette se découpe avec le nécessaire mystère en quoi consiste l’émergence de ce Rien dont vous êtes l’inouïe nervure, la pure transcendance.

 

Transcender le Néant, voici la Grande Affaire

et la seule qui occupe la totalité du champ de l’Humaine Condition.

 

Provenir de l’Abîme,

se détacher de l’Insignifiance,

s’extraire de la Vacuité,

n’est-ce là l’Inaperçu,

l’Inaudible,

l’Invisible

 

   dont, peu à peu nous nous séparons, n’étant en toute hypothèse que des fragments de ces transparences, de ces diaphanéités originaires ? Oui, je sais combien votre trouble, votre désarroi, tout comme celui des Lecteurs et Lectrices, sont grands à l’aune de ces assertions qui, à défaut d’être gratuites, contreviennent fortement à ce que vous croyez être, à savoir des Humains assurés de leur être jusqu’en leurs racines les plus sûres.

  

   Vous aurez remarqué toutes ces Majuscules Initiales concernant « Vacuité, « Insignifiance » et ainsi de suite. Loin d’être pures fantaisies, elles veulent seulement souligner la Notion Capitale dont elles illustrent la réalité. Ici, reconduits à l’Essentiel (ce qui fait Essence pour nous), nous n’avons plus de recul, sauf à retomber dans ce Néant magnétique qui nous fascine autant qu’il nous révulse. Ici, nous n’aurons plus de possibilité de fuite en avant au terme de laquelle c’est bien le Néant, le Non-Être qui s’annonceront eux-mêmes en tant qu’épilogue, point terminal se disant sous le terme-couperet de Finitude. Nous sommes pris en tenaille, saisis dans les mors aporétiques d’un Néant polymorphe qui, toujours, nous déborde, toujours menace de nous reprendre en son sein. Ainsi en est-il de l’Être constamment  sur le point de chuter en ce Non-Être consubstantiel, en cette chair de pure translucidité, en cette pulpe imaginaire, tous prédicats de présence portant en eux l’envers de leur prétention à exister.

  

    Toute existence est pur paradoxe, grand écart, une main de chaque côté, sur le bord de l’aven de l’Être et le pendule du corps oscillant tragiquement à la verticale d’un vertige abyssal, cet envers de ce même Être, sa « complétude trouée» pourrait-on dire, son revers dialectique, car il en est du vivre comme de la lumière, tous deux, non seulement supposent, mais exigent ce qui, en réalité les accomplit et les conduit à leur nature, le mortel, le ténébreux, c’est-à-dire ce qui, de prime abord, paraîtrait leur inextricable contradiction. Le fléau de la balance n’est en équilibre qu’à se situer à mi-distance, dans le plus grand éloignement de ses extrémités, là où son irréversible destin ne lui promet que perte, disparition, plus jamais de verticalité (de transcendance), mais la terrible et angoissante immanence de ce qui est contrarié à jamais, perte des possibilités ontologiques en une zone d’extrême turbulence, de vents contraires, de tornades qui font d’un provisoire cosmos la texture même d’un irrémissible chaos.

 

Être est Cosmos

Non-Être est Chaos

 

   Jamais nous ne sortirons de cette antinomie de la Raison que constitue le « boomerang existentiel ». Plus nous jetons au plus loin, au plus haut, au plus fort la pale de bouleau de Finlande, symbole de l’exister, plus elle nous revient avec « l’énergie du désespoir », moissonnant notre prétention à « croître et embellir », nous reconduisant dans les gorges profondes nocturnes dont, à notre insu, nous provenons sans, pour autant, avoir prise sur qui elles sont, ces exterminatrices du faire, du voir, de l’entendre, du goûter, du toucher : le pur Non-Sens affectant le Sens que nous pensons pouvoir affecter aux présences qui nous entourent, lesquelles, à leur tour,  attendent leur heure de périclitation, de déclin terminal, exposition au péril le plus grand.

  

   Si l’on adopte soudain le discours d’un ton plaisant, et je ne doute guère que Vous, l’Inconnue n’en goûtiez le ton léger, l’on pourrait simplement dire, à évoquer le problème de l’Être et du Non-Être parménidien, que la question a été réitérée à nouveau frais par Shakespeare dans « Hamlet », avec la célèbre formule

 

« To be, or not to be, that is the question »,

« être ou ne pas être, telle est la question ».

 

   Car oui, à l’évidence, si nous sortons des pirouettes et habiletés conceptuelles dont la philosophie constitue le lieu privilégié, si, d’instinct, nous nous rapportons à notre vie concrète, matérielle, strictement bornée, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard lucide sur notre condition mortelle ?  Å ce propos écoutons Wikipédia :

  

   « Dans le monologue, Hamlet envisage son propre suicide, tente de peser le pour et le contre entre l'injustice et la douleur de la vie… »

  

Et encore dans l’acte 3, scène 1 :

  

« À tous ces chocs qui sont à notre chair

Un héritage de nature. Certes,

Cela serait se fondre en un néant

Pieusement voulu. »

 

    Or ce « néant pieusement voulu » du suicide, en quoi diffère-t-il fondamentalement du Néant originaire retrouvé au terme d’une mort naturelle ? Certes, l’on dira la liberté du suicide opposée à la contingence faucheuse de vie de la disparition contre laquelle nous ne pouvons rien. Mais ce qui apparaît avec une cruelle vérité, qu’il s’agisse de liberté ou bien d’aliénation, c’est qu’un néant, « ontologiquement » (on devrait dire « non-ontologiquement »), un néant donc en vaut un autre dès l’instant où notre finitude accomplie, nulle différence de statut ne se fera jour parmi le Peuple des « Chers Disparus » tous logés à la même enseigne, celle du Non-Être définitif. Bien sûr les Croyants, les Mystiques, les habiles Artisans d’une Vie Éternelle retourneront la question à la manière dont on retourne un gant de peau, métamorphosant le Non-Être Mortel en Être Immortel, mais ici, l’irrationnel s’est substitué au rationnel si bien que l’exercice logique du concept trouve ses limites et son impossibilité même.

  

La vraie question qui se pose à notre sens est celle-ci :

 

Être et Non-Être occupent-ils des positions séparées à jamais irréconciliables

ou bien, au contraire, Être implique-t-il en soi, du Non-Être ?

 

    Bien que l’interrogation ne puisse jamais être résolue, la Métaphysique étant de nature illimitée, notre sentiment est bien celui d’une invagination du Non-Être en l’Être, une façon de « ver dans le fruit » coextensive à toute genèse humaine en sa valeur tragique, laquelle oscille dialectiquement

 

entre l’Ombre et la Lumière,

la Fausseté et la Vérité,

la Vie et la Mort.

 

   Incontestablement nous sommes, au sens propre, boulottés de l’intérieur par le virus fatal d’un exister funambule qui consiste, tel le Fildefériste, à tenir l’équilibre en jouant de sa perche jusqu’au moment de l’inévitable rupture. Alors notre Être bascule irrémédiablement en cette antinomie existentielle qui se nomme Non-Être, qui tout aussi bien pourrait se dire Néant.

 

Être : faire refluer le Non-Être.

Non-Être : l’Être en sa non-affluence.

  

   Nous sommes factuellement le lieu de rencontre de principes mixtes, ce qui veut dire que nous incombe la tâche de prendre conscience de notre état de vases communicants, de sites transitionnels, de médiateurs obligés

 

de ce qui est en nous

avec le plus de réalité, l’Être ;

 

de ce qui est hors-de-nous, le Non-Être avec

son coefficient d’irréductibilité,

lequel fait de nous des Êtres aliénés.

 

   « Nous sommes condamnés à être libres », énonçait avec une certaine emphase la philosophie existentielle sartrienne. Ce à quoi nous pouvons toujours répondre,

 

Vous qui n’existez qu’à hauteur de toile,

Moi qui n’existe qu’à longueur d’écriture,

pouvons répondre donc avec le sourire amer de la défaite :

« oui, condamnés à la Finitude »

et ceci est ferme et définitif :

un Absolu, la Finitude

adossée à un relatif, la Liberté.

 

Ainsi s’énoncent à la suite,

Principe de Réalité,

Principe de Plaisir,

deux visages opposés et complémentaires

d’une seule et identique vérité.

  

   Maintenant, si l’on rapporte à la Nature et aux divers Paysages nos réflexions sur l’Être et le Non-Être, nous ne serons guère longs à nous apercevoir du conflit permanent des intérêts entre  ce-qui-paraît et ce qui, non-paraissant, est tout aussi réel que son contraire.

   Combien la vie est présente dans l’apparente mort végétative de l’humus (étonnamment, « humus » : même racine que « homme »), là où la graine sommeille en attente de son réveil.

   Combien la mort est présente dans l’apparente vie de l’arbre, dans la touffeur de ses ramures, dans la profusion de ses feuilles (bientôt mortes). Partout, dans les célestes ramures, dans la compacité de l’écorce, dans la souveraine reptation des racines, l’entropie est à l’œuvre qui poursuit son inlassable travail de sape.

   Quant à nous, Hommes et Femmes, Fils et Filles de la Phusis, nous sommes également versés dans l’effritement continu, le désordre de la substance, sa mûre et lente dégradation, lutte immémoriale de l’Esprit et de la Matière avec, toujours pour point d’orgue, la victoire du visible sur l’invisible. Ainsi, à bas bruit, depuis la douce comptine de notre naissance, au sein même de cet ombilic à partir duquel nous nous sommes déployés,

 

quelque part, dans l’indéfini,

cela dort en nous,

cela se retire en nous,

cela se perd en nous.

 

   Apodicticité contre laquelle nulle argumentation sensée ne pourra élever sa prétention à croître, à figurer sur la scène mondaine au-delà du raisonnable.

      S’il paraît contradictoire et illogique de dire l’Être est le Néant, a contrario cette assertion reçoit sa pleine confirmation ontologiquement.

 

L’Être partant du Néant pour y revenir,

l’Être donc participe au et du Néant.

 

   L’Être porte en lui son propre Néant, comme le fruit porte en lui, les germes de sa future et d’ailleurs toujours présente corruption. Ce propos envisagé dans l’horizon existentiel s’éclaire des motifs symboliques de toute expérience humaine.

 

Les Blancs entre les mots : du Non-Être.

Les silences dans la parole : du Non-Être.

 

   Existant entre deux finitudes, nous sommes par essence des Êtres troués et cette verticale incomplétude peut aussi bien se nommer : émergence du Néant à même l’exister. C’est aussi pour cette même raison que toute Vérité ne peut qu’être partielle, affectée de ce même degré d’incomplétude : à peine proférée que, déjà, le Néant en sa tâche de pure néantisation du tout de l’exister en a entamé le degré de crédibilité. Cette sorte d’immortalité assertive dont je pensais être le Détenteur, voici qu’elle est déjà ruinée en raison du fait que je ne pourrai en soutenir éternellement la positivité. Toujours le négatif creuse de l’intérieur ce positif que nous tenons pour la seule assurance qui puisse être attribuée aux effectuations spatio-temporelles auxquelles nous nous agrippons comme des Naufragés à l’écueil qui, bientôt, connaîtra l’abîme de son inévitable n’Être-Pas. 

  

   C’est notre socle incompressible d’orgueil, la démesure immodérée des prétentions de notre Ego qui font de nous des Quêteurs de toujours plus d’Être, nous opposant ainsi frontalement et résolument à cette hypothèse du Non-Être qui est notre contrariété, l’antagoniste de notre Volonté de Puissance.

  

   Et puisque la galaxie nietzschéenne vient d’être évoquée, sans doute convient-il, chère Image, d’exprimer notre sentiment quant à la pure violence de la « philosophie au marteau ». Le vibrant appel au tempétueux, à l’orageux du Dionysiaque, de l’Auteur du « Gai savoir », est hautement pathétique. Cri lancé du Génie en direction de cette Folie qui le mine déjà de l’intérieur. Il ne saurait y avoir nulle place pour un supposé « Surhomme ». « L’Übermensch » est une pure utopie de l’esprit, l’accentuation à son acmé de cette hubris humaine qui, déjà, a fait tant de mal dans l’Histoire. Que l’Apollinien, soit, de fait, limité dans ses talents, que son charme soit réduit, que sa beauté soit modeste, que son triomphe des forces involutives soit humble, tout ceci est bien préférable à cette morgue d’un Dionysos uniquement occupé de vagabonder, de cultiver le vin, d’enduire son corps de pampres, de séduire de Jeunes Grâces, de s’énivrer lors des dionysies, de ne prospérer que sur le déchaînement des instincts les plus vils.  Nulle place pour un « Surhomme », place seulement pour un Homme-Rien-qu’humain, et c’est bien, en cette formule, le Rien, autrement dit le Néant qui nous ronge jusqu’à l’os et suce cette moelle dont l’extinction programmée se déroule sous les auspices d’un impitoyable destin.

  

   Ici, le temps est venu de faire une incise méditative symbolique, appelant les renforts, à des fins de démonstration logique, de quelques métaphores inscrites, par nature, dans la genèse des humains que nous sommes. Ce que nous voudrions exprimer :

 

cette alternance constante de Vie et de Mort,

cette navigation de conserve du Yin féminin, du Yang masculin ;

cette coalescence des opposés, Nuit/Jour, Clarté/Obscurité,

 

   comme autant d’éléments trouvant leur exacte homologie dans les mouvements physiologiques qui nous affectent en propre, comme si le rythme immémorial du Monde trouvait, en nos corps mondains et mortels, l’écho de son ample cadence cosmique. En réalité, à notre insu, tous nos battements intimes, nos clignotements de luciole, nos progressions et nos retraits, nos enthousiasmes et nos désespoirs seraient ceux-là même de l’Univers dont nous ne constituons que d’infimes mimétismes. En ce domaine, l’explication est aussi hardie que possiblement étayée en toute logique. Le comprendre est toujours un risque à assumer. Donc ce que nous synthétiserons du rapport du microcosme (notre corps) au macrocosme (corps du Monde), s’énoncera de la façon suivante :

  

   Nos inspirs/expirs ne seraient que les images de l’air qui parcourt la Planète.

   Nos pulsations cardiaques ne seraient que le calque des phases saisonnières, haute et basse.

   Les scansions pulsatives de notre sexualité ne seraient que les répétitions des flux et reflux qui animent le Globe.

  

   Ce qui revient à dire qu’inspirs, systoles, excitations sont le reflet, en nous, de l’Être.

   Ce qui revient à dire, a contrario, qu’expirs, diastoles, résolutions sont le reflet, en nous, du reflux de l’Être en direction du Non-Être.

  

   Bien évidemment, nous comprenons aisément que la thèse de Parménide ne soit noyée dans un océan de mots qui la rendra peu visible, complexe qu’elle est déjà en sa formulation et redoutable en son interprétation. Mais ceci constitue l’incompressible marge d’incompréhension entre des Subjectivités qui, par nature, non seulement ne sont nullement miscibles l’une en l’autre mais qui, parfois s’opposent, comme la Nuit se distingue radicalement du Jour.

  

   Dès ici et pour en finir, au moins temporairement, avec les postures du Penseur Présocratique, nous ajouterons quelques précisions qui pour être tardives n’en sont pas moins importantes quant à la notion générale d’Être et de Non-Être, celle de transcendance étant nécessairement liée à ces deux postures fondamentales du Paraître et du Non-Paraître, de la Manifestation et de son contraire, la Dissimulation. Sans doute n’est-il pas indifférent que les deux Philosophes à partir desquels l’existentialisme se développe, à savoir Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre aient cogité, chacun à leur manière, sur ce thème paradigmatique de toute la Métaphysique. Edmund Husserl interviendra en complément, de manière originale.

 

Heidegger d’abord

 

    Jean-Michel Salanskis précise :

  

   « Heidegger en tire la conclusion que le néant appartient, à la substance de l'être. »

 

   Dans son ouvrage « La notion de transcendance. Son sens, son évolution », Michel Piclin pointe le fait suivant, si important pour notre compréhension du rapport Être/Non-Être :

    

   « Cependant, dans des notes ultimes, Heidegger a précisé que, ce qu’il appelait néant, c’était sans doute cet être qui n’est aucun des étants. » 

 

   Note de Encyclopédie de Philosophie Larousse :

  

   « De l'essence du fondement reprend la question de la transcendance comme mouvement de dépassement de l'ontique vers l'ontologique, qui fait du Dasein non une essence subsistante, close sur elle-même, mais un abîme de liberté :

  

   « Mais en transcendant l'existant par son projet du monde, le Dasein doit se transcender lui-même pour pouvoir, de cet exhaussement, se comprendre soi-même avant tout comme un abîme. »  

 

   Il y a donc, chez Heidegger, selon nous, création d’une chaîne sémantico-logique établissant un lien de parenté, sinon une similitude entre être, néant, abîme, liberté, ce qui, paradoxalement, aboutit à confirmer que le Non-être appartient à l’Être comme son essence la plus propre. L’on sait combien, chez Heidegger, les thèmes de la finitude, de la résolution devançante quant au problème de la Mort sont soulignés avec insistance. La totalité de l’existence n’est accomplie qu’avec la survenue, dans la vie, de la Mort elle-même.

 

Le Non-être rencontre l’Être et s’y abîme.

 

Sartre ensuite

 

     Note de Encyclopédie de Philosophie Larousse :

  

   « Ainsi, ‘’L'Être et le Néant’’ explicitera en quoi la conscience est un néant qui dévoile l'être. »

                                             

  Nous n’épiloguerons pas davantage, le rapport de l’Être et du Néant étant évident dans cette assertion. Par contre, nous demeurerons dubitatifs quant à la Conscience comme Néant, elle par qui le Tout du Monde devient visible-audible-préhensible.

 

Husserl enfin

     

   Encyclopédie de Philosophie Larousse :

  

   « L'objectivité pourra dès lors être construite par le travail de la constitution. Le problème du transcendantal n'est donc plus, malgré la reprise du vocabulaire kantien, d'indiquer les règles d'un dépassement de l'expérience, mais celles d'un dépassement de l'attitude naturelle. »

 

   Tant que l’Ego, le Vôtre en Peinture, le Mien en chair, tant que l’Ego donc adoptait l’attitude naturelle, n’étant nullement séparé du Monde, cette énigme mondaine pouvait être ressentie à la manière d’un pur Non-Être, d’une manifestation nullement explicitée. A contrario, après le travail de réduction, c’est l’Être même du Monde qu’entreprend de dévoiler la conscience. Ceci est parfaitement synthétisé par Claude Romano dans son important volume « Au coeur de la raison, la phénoménologie » :

  

   « Que l’ego soit ‘’transcendantal’’ signifie qu’il est au fondement de toutes les transcendances, qu’il en est l’origine. Phénoménologie transcendantale signifie donc phénoménologie constitutive. La réduction peut dès lors se définir comme la reconduction d’un concept étroit (cartésien) d’immanence à son concept vaste (l’immanence intentionnelle) en vertu de laquelle toute transcendance réelle apparaît comme le corrélat transcendantal d’une opération de constitution. »

 

   Bien évidemment ces divers concepts, ceux de Husserl singulièrement, sont difficiles d’accès et c’est toujours le danger d’une simplification du contenu d’une riche pensée que d’en dévoiler  une infime partie. Un immense travail de recherche a été réalisé en amont, dont on ne retient qu’un mince reflux. L’essentiel, ici, même si la perception n’est que conclusive, percevoir l’Ego dans sa signification la plus opérative quant au positionnement par rapport au concept parménidien d’Être et de Non-Être.

   Si, originairement le Monde, vis-à-vis du Sujet qui le vise, ne se donne que dans l’opacité, donc dans un certain Non-Sens,

   ce qui se manifeste après que le Monde a été réduit à son « plus petit dénominateur commun » (qui, en réalité est sa pure essence), c’est bien un Monde Possible, un Monde révélé, un Monde Sensé et ceci est précieux afin de disposer d’une boussole à des fins d’orientation. Cette boussole husserlienne se détermine selon la direction de trois aiguilles essentielles, que l’on pourrait dire quasiment « magnétiques », tellement leur puissance de vérité, de désocclusion de ce qui jusqu’ici nous demeurait inaccessible, devient soudain clair et immédiatement compréhensible.

Ces nervures d’interprétation se donnent, en un seul et unique mouvement génétique

 

en tant que Fondement ou Origine,

en Intentionnalité,

en Pouvoir de Constitution.

 

   C’est bien parce que l’Ego, seul entre tous parmi le vivant, exerce sa conscience intentionnelle à titre de fondement et, partant, de constitution de toutes les transcendances qui viennent à lui, que quelque chose comme « l’Ouvert », « la Clairière »  (en lexique heideggérien) peuvent paraître et signifier, porter l’Être à l’acmé de son rayonnement, faire, par voie de conséquence, refluer le Non-Être jusqu’à ne plus être visible, simplement un péril qui s’évanouit et annonce la réelle Liberté  d’un Ego ayant surmonté son initial chaos.  

    

   Loin de pouvoir trancher quoi que ce soit au terme de cette méditation métaphysique dont les rivages s’éloignent à mesure que l’on pense s’en approcher, une conclusion provisoire s’énoncera de la façon suivante :

 

La nécessité du Non-Être est une nécessité fondationnelle

de l’ordre du sol ou fondement primordial

à partir duquel seulement

quelque chose comme un Être peut transcender

en direction de ce qu’il a à devenir :

une manifestation de l’étant dans la dimension du réel.

 

   Processus dialectique en vertu duquel chaque chose présente s’oppose son négatif, rencontre son absence et, par effet de simple contraste, trouve le lieu de son effectuation.

 

Disant « Être », en même temps et d’un seul élan

nous sous-entendons « Non-Être »,

tout comme nommant le « Jour »,

c’est la « Nuit » qui vient en sa plus effective dérobade.

 

   Parménide ne fait que mettre en musique, dans son Poème, le jeu de cette relation duelle, visage janusien à deux faces, dont l’une suppose et attend toujours l’autre,

 

confirmation de l’Être

dans sa confrontation

au N’Être-Pas.

 

   Paradoxe certes apparent, mais seulement superficiellement, cependant essentiel dans la profondeur abyssale de la présence du Monde. C’est ceci, cette nécessaire polarité double des choses que dévoile le concept heideggérien de « Différence ontologique »,

 

lequel place en un vis-à-vis immémorial,

l’étant (la présence)

et l’Être (l’absence, la néantisation).

 

   Cette vive polémique, loin d’être facultative, se donne comme condition de possibilité de ceci qui vient nous rencontrer quotidiennement.

 

L’Être n’est

qu’à biffer,

au moins temporairement,

le N’Être-Pas.

 

    Peut-être ne sommes-nous que les Médiateurs, les Observateurs à distance de ce balancement ontologique qui, par essence, est infini ! Comment savoir ?

  

   Alors, Vous l’Être-de-la-peinture, au moins à la force d’irréalisation de mon imaginaire, êtes vous réelle-plus-que-réelle au motif qu’ayant envahi la totalité de mon champ de conscience, vous y avez versé le flux d’une irrémissible Vie ? Ce faisant, nulle place pour la fuite, la dérobade, la disparition ultime en un mortel horizon. Voyez-vous, l’Énigmatique Figure, dans l’instant même de mon énonciation pensante, à la seule force de ma liberté de postulation, je vous ai fait le don de l’Être en même temps que je me confirmais en le mien.

 

« Car la même chose

sont pensée et être »,

 

   disait aussi le méditatif Éléate. Nous n’investiguerons guère plus avant car toute pensée n’est jamais plus crédible qu’à l’instant de se clore. En guise de « rideau de fin », je vous fais présent d’une sentence d’Héraclite-L’Obscur en laquelle l’Être est aussi et toujours en question (peut-être ne s’agit-il que de ceci tout au long des méditations humaines),

 

« L’Être aime son propre retrait »,

 

en graphie grecque

(cette si belle Forme de la Pensée !)

 

« Φύσις κρύπτεσθαι φιλεῖ »

 

 

Toujours l’Être rencontre le motif de sa propre dissimulation

 

Et encore, au plus secret de cette abyssale pensée originaire

 

ἀλήθεια

 

l’Essence de la Vérité de l’Être

 

« ce qui apparaît a laissé derrière lui l'occultation » 

 

« Apparaît : « Être »

 

« Occultation » : « Non-Être »

 

Tous ces mots essentiels,

en tant que fondement de la pensée,

n’ont été collationnés qu’à

des fins d’éclaircissement

afin de faire suite au motif parménidien

tel que proposé par Christine Raison.

Qu’elle en soit, ici, vivement remerciée.

 

Tous, Toutes, nous avons à Être

au plus vif de qui-nous-sommes.

Pour l’instant de votre lecture

Pour l’instant de mon écriture

Nous sommes en dérobade du Non-Être

Nous sommes visibles-audibles

Notre Parole est Jeu du Monde.

 

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24 mai 2026 7 24 /05 /mai /2026 07:22
La Terre n’était plus la Terre

"Voici des fruits des fleurs..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

   La Terre n’était plus la Terre

 

   Partout où portait le regard, ce n’était que désolation. Ceci, cette physionomie dont on désespérait, on savait depuis longtemps, qu’un jour, elle ferait signe à la manière d’un chant dernier. Du cygne, précisément. L’inconscience avait été reine qui avait essaimé au grand jour les spores de la tristesse. Les arbres pleuraient, mais pleuraient vraiment. Les grands pins n’étaient que larmes de résine qui emplissaient le creux des vallons. Les hauts eucalyptus laissaient choir leurs feuilles à la manière d’étiques flocons qui ne connaissaient la raison de leur soudain dénuement. Le sommet des montagnes, poncé par le vent, faisait penser à la solitude du Mont Chauve. Les cônes des volcans crachaient leur soufre tels d’impétueux dragons. Les océans gonflaient leurs dos, on aurait dit d’immenses cachalots flottant, immobiles, à la surface liquide. Les forêts avaient étréci sous les coups de boutoir des flammes et il n’en demeurait, le plus souvent, que des troncs calcinés qui fumaient dans les rougeurs du crépuscule. Des caravanes de nuages fuligineux couraient d’un ciel à l’autre, obscurcissant tout, noyant le jour dans une sombre étole. Les rivières n’étaient plus que de minces filets d’eau cherchant le lieu de leur fuite parmi les meutes de boue sèche et les racines pareilles à des membres tors. Les clairières s’étaient agrandies à la taille d’immenses cirques dont la rare végétation ornait le cercle à la manière d’une couronne d’épines.

 

   Les Hommes n’étaient plus les Hommes

 

   Pris dans les remous de la Terre qu’ils avaient eux-mêmes provoqués, dont ils avaient été les insouciants pourvoyeurs, les hommes erraient comme des âmes en peine à l’ombre de rues qui avaient l’allure de décors de cinéma, chancelantes façades que retenaient de tomber une forêt d’étais et de poutres enchevêtrées. Le langage n’avait plus guère cours, sinon de minces grognements qui faisaient penser aux premières vocalisations des hominidés. On marchait le long des chemins, dos voûté, tête basse et lourde, sans bien savoir où l’on allait car le sens du monde avait déserté ses amers et de longues processions hagardes peuplaient les places labourées par le vent de la folie. Entre les vivants, il n’y avait plus aucun indice de politesse au bien de reconnaissance mutuelle. Chacun empruntait son sillon au mépris des autres car l’égoïsme avait hissé haut le pavillon de sa domination et plus rien n’importait que l’ego qu’il fallait faire briller à tout prix avant que l’extinction de l’espèce ne lui règle son compte de manière définitive. Que l’humain, en ces temps d’incompréhension, ressemblât à un archaïque tubercule, ceci était amplement confirmé par toutes ces silhouettes arbustives qui hantaient le creux des caniveaux, la nuit venue.

 

   Les choses n’étaient plus les choses

 

   Les choses, en ce temps d’impérieuse décadence, on les avait trop portées à l’insigne valeur d’une essence, ce qui avait eu, pour corollaire, une atténuation corrélative du caractère humain. Autrement dit, à force d’être sous le registre d’une fascination à leur égard, les existants étaient devenus choses eux-mêmes, à tel point que les dernières inventions de la technique étaient devenues leur naturel prolongement. Untel, au bout des doigts, avait vu bourgeonner une étrange boîte où s’allumaient de rapides images, où sortaient des sons comme pris de démence. Chez tel autre, un bizarre bouton métallique s’était greffé dans le pavillon de l’oreille, si bien que son hôte ne s’entendait plus lui-même, seulement  d’étranges mélopées scandées par des voix dont on ne pouvait connaître la provenance. D’autres encore, sous la tyrannie d’utopiques machines, couraient d’un bout à l’autre de la terre sans que cette course effrénée ne pût recevoir la moindre justification. Pour dire les choses simplement, il y avait eu comme une lente et insidieuse métamorphose qui avait inversé l’ordre des relations et les significations s’étaient évaporées, diluées dans le sombre lac des approximations et plongées dans l’obscur des forêts de l’impéritie.

 

   Uniment assemblée

 

   Dans tout ce concert dissonant, en quelque coin mystérieux qui, par miracle, avait échappé à la danse de saint Guy mondaine, autrement dénommée « chorée de Sydenham », se trouvait pour le plaisir des yeux et les convenances de la raison, une toute jeune femme aussi virginale que dénuée de quelque prétention que ce fût à étendre son empire sur la terre, les hommes ou encore les choses. Uniment-Assemblée, tel était son étrange nom, il faut en convenir, reposait sur une couche tissée de bonheur immédiat et d’évidence à être dans la plus belle esthétique qui se pût concevoir. Combien le regard du voyeur trouvait à se ressourcer au contact de cette manière de nymphe qui semblait posséder une nature si irréelle qu’on eût pu supputer qu’elle était pure production de l’imaginaire. Cependant son effectivité était bien réelle, il suffisait de lui adresser un indice discret de la main pour qu’elle manifestât sa joie d’être là, au monde, d’une façon si naturelle que les questions s’effaçaient sitôt sur les lèvres des curieux. Du reste il n’y avait nullement à interroger. Se questionne-t-on sur la présence du papillon dans l’air qui chante, du perce-neige dans son écrin d’herbe verte, du sourire primesautier de l’enfant encore dans l’innocence de l’âge ?

   C’était pur bonheur que d’en parcourir, par la pensée, la singulière présence ! Le fourré de ses cheveux, bien plutôt que d’être désordonné, était savante mise en scène de la beauté. L’ovale blanc du visage laissait venir au jour, telle l’esquisse délicate d’un fusain, les deux prunelles noires des yeux - des baies sauvages -, la courbe évanescente du nez et le pli de la bouche se fondaient dans l’écrin des lèvres qu’un léger appui des doigts portait à la vision pour mieux en suggérer le rare, l’accompli. Le buste était pareil à une plaine vaguement neigeuse que trouaient les deux éminences de larges aréoles, le grain du nombril émergeait à peine dans la lumière si discrète du corps, le dôme du ventre s’inclinait avec précaution pour donner sa place ineffable au mont de Vénus qu’ourlait avec délicatesse une toison claire alors que la fente du sexe glissait, presque par effraction, dans le triangle des cuisses. Là était le miroir d’une beauté qui se disait sur la pointe des pieds, qui susurrait pareille à l’eau d’une fontaine. Tout ceci était si rassurant, si gracieusement humain que l’on ne se serait lassé d’en admirer la figure parfaite. Avec Verlaine nous aurions pu lui dédicacer la quatrain suivant :

 

« Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers

Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête

Et que je dorme un peu puisque vous reposez »

 

   …là encore nous aurions été sur le bord d’une confidence, dans le premier geste de notre pensée. Nous aurions eu nombre de choses à lui dire de la plus grande profondeur, à savoir que terre, hommes, choses, devraient, sur elle, prendre exemple. Il y a encore place pour la sagesse et lieu pour la raison. Merci, Uniment-Assemblée, de nous montrer ainsi le chemin vers nous-mêmes, nous en avons si grand besoin !

 

 

 

 

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23 mai 2026 6 23 /05 /mai /2026 06:47
Mirage, été, attente.

« L’été »

Photographie : Patricia Weibel

*

   L’été. Depuis l’angle vif du frimas, depuis le gel faisant ses dentelles aux cimaises des toits, on n’avait été que cela : attente de l’été. L’été passé, l’été prochain. Entre les deux, abîme et vacuité, perdition du corps pris dans sa gangue de toile lourde. L’été, comme une antienne, comme une eau de source claire au milieu de la steppe, la promesse d’un don, l’éclat du jour au sommet d’une montagne. L’été surgissait-il et l’on oubliait les autres saisons. L’éclosion du printemps et ses belles efflorescences. La chute de l’heure dans les teintes chatoyantes de l’automne. L’hiver et son exactitude bleue, ses arêtes vives, l’air cristallin se détachant de la terre comme une brume. On oubliait tout, on faisait allégeance au solstice, on fêtait la Saint-Jean, allumant sur toutes les collines du monde les feux de la joie. On se disposait à exister dans la multitude, on ouvrait ses fenêtres, on dénudait son corps, on plongeait avec délice dans l’eau verte des atolls. On retournait sa peau de vivant, on l’exposait aux clameurs solaires, aux chutes de phosphènes dans l’espace infini. Dans le ciel étaient les grandes tornades blanches, les girations d’étoiles qui, la nuit, prolongeaient le tumulte du jour. Comme si rien ne devait jamais finir. Ivresse chevillée au plus près d’un facile bonheur. Extase offerte aux officiants des plages. Plénitude faisant couler son miel aux mains tendues qui voulaient bien la saisir. Luxe sans frontière habillant les yeux révulsés de beauté immédiate.

   Mais regardons l’image. Mais soyons lucide afin que quelque chose s’éclaire à l’intérieur du corps en direction de ce qui est à comprendre. Quelque part, dans l’ombre dense de la fin de la nuit, est une bâtisse pareille à une grange, avec sa frise de tuiles romanes, ses lourds piliers de pierre, sa courte savane lustrée d’une lune gibbeuse, la résille de la clôture si fragile qu’elle semblerait ne pas exister. Partout, alentour, dans les termitières de ciment dorment les hommes au sommeil de plomb. Partout, dans les villes piquetées de lumière, trouées de lampadaires, se joue la décroissance du désir, se résout la tension du jour écrasée d’hébétude. L’été est là avec ses excès, ses débordements, ses flux solaires qui usent la rétine, ourlent les anatomies de sueur profuse. La hampe des sexes est dardée, turgescente dans sa volonté dionysiaque de presser les grains, d’en extraire jusqu’au vertige le suc fécondant. Les sexes sont ouverts prêts à accueillir l’ambroisie, à la faire rayonner, à en multiplier l’audace, à la dispenser à tout ce qui croît et porte au-devant de soi la gloire d’exister. Corps chavirés dans l’alambic de la nuit. Corps mutilés par l’ardente possession, floculation du plaisir, gemmes se terrant au cœur du souci alors que le jour approche. Car l’ombre est à sa fin qu’effacera, bientôt, la première eau matinale. L’heure est fixe, l’heure est dense qui dit le chavirement des âmes, la dissolution de l’esprit dans la fournaise de la mort différée, mise à distance, terrassée sous les coups de boutoir de la puissance de vivre.

   Dans l’enceinte violentée des têtes que cernent les pesanteurs du rêve, rien n’apparaît encore de très sûr, sauf un flottement, les coups de gong comateux frappant aux paupières, les paroles laineuses de l’inconscient. Cette heure est rare, cette heure est précieuse car elle est la dernière liberté, l’ultime rempart avant que le jour ne déplie ses rémiges, que ne s’envolent les dernières illusions, que ne meurent à la fontaine des heures les dentelles oniriques, les fils de cristal de l’utopie. Car l’été, plus que toute autre saison, en raison de sa démesure même, reconduit les Existants à tracer les contours de leur être au seul compas de l’imaginaire. Illusoire liberté qui, l’espace d’une exubérance tropicale, n’aura offert qu’une diversion, un tremblement au bord de quelque lagon paradisiaque, des amours clandestines, des amants de passage, des réalités de pacotille alors qu’en notre fond, nous les Vivants, ne demandons que l’ouverture d’une vérité par laquelle nous serions au monde dans la plus grande exactitude qui soit. Celle de coïncider avec la pure beauté de l’aube, de goûter l’ambroisie du poème, de regarder l’œuvre d’art dans la pure contemplation.

   L’été. A peine commencé que, déjà, il se retire sur la pointe des pieds. L’été que nous désirons depuis la froidure de nos corps transis de solitude. L’été, nous le voulons et déjà il n’est plus qu’une lointaine brume à l’horizon du doute. L’été existe-t-il vraiment ? N’est-il pas seulement une hallucination, la braise de notre désir, le feu de la création dont nous voudrions être atteints ? L’été.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
22 mai 2026 5 22 /05 /mai /2026 06:50
Pensée ferrugineuse.

Le robinet rouillé.

Œuvre : Dongni Hou

 

 

 

 

   Avant-texte.

 

   Etait-ce la pente de l’humain qui avait été jouée aux dés par un inconscient démiurge ? Etait-ce le hasard qui avait tendu ses pièges ? La liberté était-elle une simple hypothèse ; avait-elle fait défaut ? Etait-ce la faute d’une naturelle entropie ? La Nature était-elle en cause ? L’Histoire, la Religion, l’Art, toutes ces entités Majuscules qui se déclinaient sous la forme d’une indépassable présence, avaient-elles fomenté de sombres desseins dont les Existants auraient été les innocentes victimes ? La Science avait-elle poussé trop loin ses investigations ? La Philosophie n’avait-elle pas abusé de son pouvoir d’abstraction qui, peut-être, n’avait fait qu’entretenir quelques illusions, allumer la flamme de vénéneuses passions ? La Littérature, en mal d’imaginaire, n’avait-elle choisi la chute facile du récit dans le quotidien, la banalité ? Les Astronomes ne s’étaient-ils enquis des limites de l’univers dans une manière de vertige qui les avait emportés dans leurs stellaires spéculations ? Les Artistes, en proie au démon de la nouveauté, de la tyrannique modernité, ne s’étaient-ils confiés à des représentations dépourvues de sens où quelques taches et éclaboussures tenaient lieu des exercices académiques des Antiques ? L’Education renonçant à inculquer les principes de la morale n’avait-elle bradé toute considération éthique au seul prétexte d’une mutation des conduites humaines ? Le carrousel des questions était infini, les réponses inatteignables par essence. Il fallait dresser des constats, décrire, essayer d’interpréter tous les signes à portée de la main. Le chantier était aussi vaste qu’entaché d’une illisible réalité.

 

   Hier.

 

   La pensée ne posait pas de problème. Elle manifestait une sorte d’évidence, elle était coalescente à l’être de celui qui la portait, comme la feuille l’est à l’arbre, simple terminaison qui flotte au gré des vents heureux ou bien contraires. On cheminait dans le cercle de la clairière et l’on pensait la clairière, on en sentait la belle circularité, l’aire propice au repos, le lieu où faire épanouir son désir de solitude. Hier. On longeait le ruisseau et l’on était cette onde claire, limpide qui faisait ses lunules et ses scintillements tout contre l’âme éclaboussée d’un vivant et voluptueux romantisme. On descendait la pente de la montagne et on en éprouvait le tapis d’herbe rase, les touffes de jonc qui couraient sur ses flancs, on était moutons au lainage mousseux ou bien berger avec sa meute joyeuse de chiens noirs et blancs à l’allure si plaisante, à la si vive intelligence. Hier. On escaladait l’épaule de la dune et l’on vibrait de tout son corps, tel une touffe d’oyats agitée par le vent du large et l’on se fondait à même les minces fragments du mica qui couraient de crête en crête sous la poussée illisible du ciel. Hier. On croisait le quidam sur la route solitaire et l’on devinait sa muette demande de nous rejoindre en quelque lieu de rencontre. Et l’on était lui en même temps que soi. On marchait le long de la mer et la pensée était ce flux immense qui allait d’une rive à l’autre de l’Océan, battait les rives d’une écume songeuse, tissait les mailles souples du poème. Hier. On dansait et le corps de l’autre n’avait nul besoin de paraître en sa réalité matérielle, le rêve suffisait qui l’habillait des atours de la beauté. Hier. On se déplaçait au rythme de la foule et l’on était ces milliers de jambes, ces milliers de têtes dans les grottes desquelles on entrait, étonnants spéléologues en quête de nous-mêmes, de l’autre en son étrange singularité. On était au théâtre et l’on vibrait à l’unisson des consciences posées sur les sièges contigus, on partageait son émotion, on communiquait le tremblement de son esprit, la flamme de son âme. Hier. On visitait le musée et l’on était la toile, l’oeuvre, l’Artiste, le Voyeur qui, à côté, faisaient le don de leur joie ou bien de l’effervescence de leur sentiment avec le sourire de la complicité. Hier. On entrait dans le temple sacré et l’on devinait l’énigmatique présence du dieu, son étonnante transcendance que l’on saisissait à même son propre frisson ou bien à l’aune de ceux des Visiteurs qui communiaient dans un même élan, saisis d’une envie de participer, de se fondre dans une universelle et unique sensation.

   La pensée était claire, immédiatement disponible, sensible à la dimension de l’altérité, ouverte sur le monde, polyphonique, développant une sémantique plurielle, faisant appel aux ressources de la nature, de l’humain, de la culture, du brillant des civilisations. Elle était ce métal éblouissant, peut-être acier aux reflets bleus, cuivre à la teinte de feu, éclat du chrome, luxe du platine, puissance de l’airain. En un mot elle était inaltérable comme peut l’être une idée sublime, une des déclinaisons de l’art, la richesse d’un beau sentiment.

 

   Aujourd’hui.

 

   Aujourd’hui. Le temps file avec la rapidité de la cascade à franchir les barres de rochers. Dans le boyau de terre noire, au milieu des voitures qui oscillent au rythme fou de leurs bogies de fer, les Casqués sont les Nombreux, les Erratiques figures qui foncent dans le lugubre tunnel de l’inconnaissance. Ils sont pris dans la nasse de la multitude. Engoncés dans la geôle de chair. Ils sont SEULS. Seuls au milieu de la foule solitaire. Seuls dans leur solitude. Aujourd’hui. Un vent glacial souffle dans les spires de la cochlée où se déversent ce qu’ils croient être les bruits du monde qui ne sont que l’écho de leur propre vide. Cadence syncopée qui mutile les tympans, rebondit sur le tamtam de la peau, percute chaque pouce carré d’épiderme. Nulle parole qui féconderait, annoncerait la présence humaine. Seulement des trilles de percussion disant toute la violence d’être, ici, dans ce non-lieu, cette terre d’absence. Aujourd’hui. Ils sont les Insulaires. Les Robinson qui n’attendent nullement un providentiel Vendredi. Ils sont des coques fermées, des huîtres perlières à la nacre avortée. Nulle perle. Nulle espérance de la petite boule qui serait annonce de richesse. Intérieure, métaphoriquement parlant, s’entend. Des Casqués montent. Des Casqués descendent. Cécité sur cécité. Nul n’aperçoit l’autre qui ne voit celui aux yeux soudés qui l’a isolé dans sa cellule. Au coin des yeux des boules blanches pareilles à celles des chiots nouveau-nés. Sans doute les humeurs du non-voir, du regard retourné sur sa propre occlusion. Aujourd’hui. Bruits de pas. Martèlements sourds. Coups de gong. Plus de parole. Les Casqués parlent à leur alter ego de fer. Minaudent. Gestes obscènes parfois, à la limite de l’exhibition. Ils ont dépassé toute mesure humaine. Ils rétrocèdent. Ils vagiront bientôt. A moins qu’ils n’éructent quelques borborygmes semblables aux premières manifestations articulées de l’Homo sapiens. En pire. Ils ont la même allure voûtée, ramassés qu’ils sont sur la graine étroite de leur ombilic. Aujourd’hui. Ni ne voient, ni n’entendent, ni ne touchent, ni ne font de signe qui dirait la présence de l’autre. Fût-il Casqué.

   Aujourd’hui. Salle d’Attente. Qu’ils écrivent « Sale Attente », comme un geste prémonitoire, un aveu de faiblesse, la manifestation d’une incurie, la signature de la perte du langage. Ils sont sans essence. Aporétiques. Les mains vides. Ne le sachant pas. Nihilisme accompli. Aujourd’hui. Une famille : trois Casqués. D’autres, dans la salle, Lecteurs sur des chaises. Rêveurs sur d’autres chaises. Qui lisent. Qui pensent. Qui rêvent. Qui projettent. Eve-Casquée pianote sur un clavier qui crépite. Rapide tapotement du bout des doigts. Eclairs bleus sur la boîte de métal. Jouissance visible d’être reliée à la Boîte-Nourricière. Cordon ombilical attachant la ci-devant à sa génitrice. Médecin dans l’encadrement de la porte. Un nom est émis. Un Ordinaire se lève. Qui pose sa revue. On ne voit plus que son sillage dans le jour qui décline. Aujourd’hui. Adam-Casqué s’agite en cadence. Etranges sinusoïdes qui dessinent sur son visage les traces de la joie. Visage plein, rond, fendu d’un large sourire. Médecin. Autre patient. Le monde n’existe pas. L’autre n’existe pas. Aujourd’hui. Soi seulement existe avec son petit lumignon qui vacille, sursaute, vibre, jouit, jouit, jouit. Héritier-Casqué se balance, fasciné par une catapulte de sons dont on devine l’urgence à être connus, à se précipiter dans la forteresse de chair. Pure félicité intérieure qui déborde des lèvres, fait son glorieux écoulement vers les membres pris d’une étonnante danse de Saint Guy.

   Aujourd’hui. Chaque Casqué dans sa principauté. Chaque Casqué dans son pour-soi bien hermétique. En guise de pour-soi, ils vont plus loin que Sartre. Quant au pour-autrui ils n’en perçoivent goutte. L’en-soi est à des années lumière avec son bruissement de comète. Aujourd’hui. Ce que veulent tous les Casqués de la Terre, c’est réifier leur ego, en faire cette boule dense, ferrugineuse, ce robinet rouillé dont Dongni Hou a doté son Modèle avec une si belle vision subversive. Nous y voyons une critique de la dimension anthropologique en quelques signes symboliques qui ne sauraient tromper les Ordinaires, ceux qui voient avec exactitude, entendent avec justesse, pensent dans la rectitude de l’être. Alors, comment mieux décrire que par une parodie figurative, textuelle, ce qui se montre comme une inquiétante euphémisation de l’homme ? Le règne du nihilisme accompli qu’annonçait le Zarathoustra de Nietzsche, que portaient à son accomplissement les craintes heideggériennes de l’aliénation de l’être sous les coups de boutoir de la Technique en son inquiétant rayonnement, voici que toutes ces idées qui paraissaient n’être que de vagues prophéties, de sombres plans sur la comète, montrent le désarroi qui est celui de l’homme moderne confronté à des puissances qui le dépassent et le déportent dans un territoire qui l’exile de sa nature.

   Aujourd’hui. Les temps sont venus d’une immense solitude, d’un surinvestissement de l’ego sous toutes ses formes, y compris les plus pernicieuses. La courbe de la métamorphose des conduites est nécessairement exponentielle puisque, chaque jour qui passe, décuple la puissance dévastatrice des Machines. En accroit le pouvoir de suggestion, de fascination, donc de mystification. Nous n’avons plus de dieux veillant sur nos destins du haut de l’Olympe. Nous n’avons plus de sacré à enclore dans quelque temple à la belle architecture. Nous restent les Boîtes Magiques dont le destin, comme toute boîte, est de subir les attaques temporelles, de se soumettre aux assauts de la rouille.

   Alors nous visons la proposition plastique de l’Artiste avec la juste inquiétude attachée à toute lucidité. En lieu et place de la fontanelle qui nous reliait à notre plasticité originelle, voici qu’apparaît une simple ailette statique, vraisemblablement bloquée, une poignée dont la fixité même fait signe en direction d’une impossibilité de croissance des cerneaux du cortex, cette sublime matière grise siège de l’intellection. Comme une hébétude ne proférant plus qu’un infini silence. Le lobe temporal, cette aire d’accueil des fonctions cognitives, ce site privilégié de l’audition, du langage, de la vision des formes complexes, laisse la place à ce corps de métal anonyme dont la fonction, loin d’être apparente, se dissimule sous l’aspect d’une réalité qui semble ne plus saisir sa propre finalité. Et que dire de ce merveilleux lobe occipital qui synthétise les images, genre d’immense écran de cinéma où puise sans doute l’imaginaire, où s’animent les rêves, du moins peut-on le supputer ? Il n’est plus constitué que d’un tuyau terminal coupé de sa source comme si toute possibilité de représentation trouvait là son point de chute. Et l’œil, cet organe si mystérieux en même temps que précieux pour l’homme, symboliquement subtil récepteur des stimuli sensoriels, convertisseur des énergies dont la lucidité fera son matériau privilégié, le voici réduit à l’extrémité d’un robinet asséché qui trouve là la fin de son utilité. Comme une tragique préfiguration de la mort de l’homme, finitude matérialisée, dernier stade avant que l’absurde n’ait commis la totalité de ses basses œuvres.

 

   Demain.

 

   Demain. Que sera-t-il ? Un retour au passé ? Une reconnaissance des Antiques ? De leurs puissances à créer la démocratie, à établir les lois, à inventer l’astronomie, à jeter les bases d’une nouvelle philosophie ? Demain. Que sera-t-il ? La grandeur d’une Renaissance avec ses œuvres à la si exacte beauté ? Ou bien un retour à l’obscurantisme du Moyen-âge, à ses mœurs grossières, à ses luttes intestines. Demain. Que sera-t-il ? L’éclosion d’un Siècle des Lumières qui jetterait les bases d’une vision renouvelée de la Raison, d’une inclination singulière en faveur du Sentiment ? Une ère des Encyclopédistes ? Ou bien l’amorce d’une Révolution ? Le début d’une Terreur ? Le retour d’une Monarchie absolue avec ses rêves d’hégémonie ? Ou encore l’Empire ourlé de ses certitudes de conquête universelle ? Demain. Que sera-t-il ? Un siècle de Machines ? Une ère d’Humanisme ? La déchirure d’une barbarie ? L’abîme de la pensée ? Le chaos de la poésie ? Le néant ouvrant ses ailes immenses ? Demain. Que sera-t-il ? Tout est en germe dans tout. Le bon grain comme l’ivraie. Demain. Que sera-t-il ? Qu’encore nous ne pouvons seulement envisager, pareils à des enfants dans la fleur de l’âge qui ne peuvent embrasser le monde de leurs bras si fragiles ? Demain ? Existera-t-il vraiment ?

                                                                                                                                      JPBS.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 mai 2026 4 21 /05 /mai /2026 07:32
Une bouteille à la mer

Source : Image du Net

 

***

 

Depuis mon pays de pierres blanches, ce Jeudi 11Avril

 

 

              Å toi qui vis si près des aurores boréales,

 

   Décidemment, Solveig, je ne te laisserai nul repos. Est-ce un effet de l’âge ? Une nouvelle manie qui s’installerait sournoisement ? Un subit pincement au cœur que, seule, tu serais en mesure d’apaiser ? Peu importe l’origine, l’essentiel, ce mince fil d’Ariane, cette buée invisible qui nous mettent en relation, à l’abri des regards du Monde. Je ne sais si l’idée que je vais maintenant t’exposer est née du hasard, si elle résulte de quelque songe nébuleux, si elle est simple réalisation d’un vœu d’enfance. C’est égal, rien ne me laissera en repos tant que je n’aurai résolu de donner corps à cette « bouteille à la mer », lui trouver forme et contenu. Tout comme moi, tu sais que de vivants archétypes, suspendus au-dessus de nos têtes, dictent les pas de notre destin à notre insu et ceci est précieux. En serait-on conscients et notre esprit, encombré de ces décisions de l’exister, ne ferait que s’égarer, divaguer, perdre la trace d’un chemin dont, depuis toujours, nous pensions que nous étions les seuls à en tracer le futur. Au regard de tout ceci, nous sommes bien peu de choses et, bien sûr, se pose à nouveaux frais la question de notre liberté. Mais cessons d’épiloguer. Notre cible est ailleurs qui attend dans l’impatience.

   Donc, cette antienne en tête, je n’ai eu de cesse, depuis que l’aube a pâli, de me mettre en quête de cette fameuse bouteille, afin que, lui correspondant enfin, quelque chose de concret, de palpable vînt se loger, tel l’iceberg, dans la partie émergée de mon imaginaire. Dans l’une de mes remises, éclairée par la lumière mesurée d’un clair-obscur, j’ai fini par deviner, à l’ombre de son faible éclat, cette présence qui n’attendait que d’être découverte. Saisissant la bouteille dont je n’avais plus nul souvenir, je sus immédiatement qu’elle était le site d’un événement rare puisque, aussi bien, je devais te la destiner selon un impératif auquel échapper aurait été simple forfaiture. Tu vois, mes décisions les plus ordinaires sont pesées au trébuchet de la raison et je crains bien que mes multiples préventions ne te laissent dans l’indécision de qui-je-suis. Toujours, pour l’Autre, nous sommes pur mystère, à commencer par nous-mêmes qui ne nous sondons qu’à demi, enveloppés que nous sommes dans une résille de ténèbres. Pour aujourd’hui, la tâche d’introspection demeurera sur le seuil d’une réponse.

   Dieu sait si le thème déjà très ancien de « la bouteille à la mer » a connu diverses fortunes, pas toujours des meilleures, il faut bien l’avouer. Dès qu’un concept, une notion, une image tombent « dans le domaine public », il y a fort à parier que leur sens soit non seulement euphémisé (ce serait là moindre mal), mais que la perversion, l’artifice aidant, il ne demeure de l’origine qu’un bien pâle reflet, sinon une farce digne de figurer sur la scène d’un comique troupier. Et figure-toi que j’ai bien failli me laisser prendre au jeu des contingences, aux miroitements de la mode, aux mille inventions dont notre société est prodigue pour nous métamorphoser en moutons de Panurge. Tourner cent fois son stylo dans sa main avent de poser, sur la page blanche, ces petits signes noirs qui nous possèdent plus que nous ne les possédons. Donc, en toute bonne foi, je m’apprêtais à jeter sur de petits morceaux de papier, quelques unes de mes affinités (qui sont aussi les tiennes), de mes inclinations d’âme (tu leur corresponds, le plus souvent), et, connaissant ton goût pour la géographie, je t’aurais invitée à voyager parmi les hauteurs de l’Altiplano andain, par exemple au-dessus du magique Salar d’Uyuni, posant, par l’imagination, la plante de tes pieds dans ces cellules géométriques qui le nervurent si élégamment. Invitée à voyager tout près du miroitement des rizières en terrasse du Sichuan, cette alliance parfaite de l’Homme et de la Nature. Invitée encore à voyager au milieu des hautes steppes mongoles, à croiser les Nomades dans leurs yourtes blanches, à traverser un troupeau de yacks hirsutes.

   Tout ceci, j’aurais pu t’en faire l’offrande, naviguant de concert avec toi, mais, prenant un peu de recul, je m’aperçois qu’ainsi je t’aurais placée, à ton corps défendant, dans ce fameux « village mondial » dont je sais qu’il te désespère, tout comme il me pose la plus urgente des questions : vers quels cieux obscurs, laineux, opaques, se dirige notre Humanité ? Existe-t-il encore une place pour la sincérité, la recherche de l’origine, existe-t-il, quelque part, une singularité qui n’ait été atteinte par ce déferlement médiatique qui moissonne les traditions, gomme les rituels, confond les langues, cloue au pilori les coutumes locales, condamne les langues vernaculaires à faire silence ? Existe-t-il, sur Terre, un sol qui ne soit défriché, une source intime à la pure beauté,  un sentier qui serpente parmi les frondaisons de chênes antiques et de pierres usées par le long polissage du temps ? Ceci, cette mémoire immémoriale, n’est-elle en voie de dissolution rapide, je t’interroge, Sol, connaissant par avance la sévérité de ta réponse : partout, l’Homme est responsable de ce qui lui arrive et sans doute me citerais-tu la belle assertion de Sartre :

 

« L’homme est condamné à être libre. »

 

Ici se pose, comme jamais, l’interrogation fondamentale :

 

 L’Être ou le Néant » ?

  

   Mais, je suis sûr que tu as repéré dans mes mots, la faille, la chute volontairement ouverte, la manière de gouffre vertigineux qui se creusent entre le nomadisme mondial et les ressources encore intactes d’un terroir pour qui sait le voir, pour qui s’y attache avec suffisamment d’attention. (J’allais dire : « de considération »). Ce que je veux t’offrir aujourd’hui, dans mon message « marin », n’est rien de moins que ce que je nommais plus haut sous la formule :

 

« les frondaisons de chênes antiques et

de pierres usées par le long polissage du temps ».

 

   Je te sais assez perspicace pour avoir repéré, dans mes propos, que les minces papillotes qui viendront à toi par bouteille interposée, ne parleront que de modestie, de retrait en quelque belle clairière, de hautes falaises blanches creusées de trous, de larges dépressions de dolines à la forme parfaite, d’aiguilles de genévriers contre lesquelles frotter la douceur de ses chevilles, de « cayrous », ces tas de pierre uniques en leur genre, ils portent encore la marque de ceux qui les ont façonnés. Oui, c’est ceci que j’ai à t’offrir, nullement l’espace d’une tablette ou abîmer tes yeux (au sens de l’abîme) et te perdre pour ne jamais te retrouver ; l’image, son continuel déferlement, sa déflagration insolente détruisent le merveilleux Langage, comme s’il n’était plus qu’une valeur de second rang à archiver dans les tiroirs poussiéreux de l’Histoire. Mais avancer dans cette aporie n’aurait pour immédiat effet que de nous désespérer davantage, nous pousser dans les derniers retranchements, là où plus rien ne serait touché par la lumière.

   Å partir d’ici, oubliant tous les dépliants touristiques, biffant toutes les Venise, les Florence, les Dubrovnik (ces pures merveilles !), empruntant des itinéraires solitaires, ces manières de neiges immaculées, nous orienterons notre regard commun en direction de ces riens si authentiques, de ces paysages modestes de chez moi qui, pour mon plus grand bonheur, demeurent encore des terres du lointain, des refuges discrets pour qui a le souci de découvrir, en son exacte dimension, le dissimulé, le voilé, ce qui, de soi se dérobe au regard des Curieux. Bien évidemment, tu auras reconnu sous ces quelques digressions, le visage du Quercy Blanc, ce territoire dont encore je puis dire qu’il est mien, que nous dialoguons, qu’un lien coule de source de lui à moi, que sa conformité à mon attente est sa pure vérité, autant que la mienne, il va de soi.

   Et maintenant, voici ce que j’imagine : matin de bonne heure. Tout est calme. Je quitte mon nid d’aigle. Å ma main droite, cette bouteille que je te destine. Elle contient, entre ses flancs fragiles, mille petits bouts de papier sur lesquels j’ai posé de modestes descriptions des lieux qui me sont familiers dont je voudrais, avec toi, partager l’intime bonheur. La combe est encore dans l’ombre, une ombre d’encre marine que ne dilue encore qu’une mince lueur venant d’un ciel diffus. Le Ruisseau des Hulottes brille à peine dans sa parure d’étain. Je franchis un petit pont (il pourrait figurer dans un album pour enfants), parmi quelques touffes de cresson, l’eau cascade sur des pierres et fait son ébruitement léger. C’est bien là la Nature qui me parle, m’interroge, me tient en suspens sur le bord d’un étonnement : comment mes Frères Humains peuvent-ils être insensibles à la diction de ce poème bucolique, lui qui ramène à une joyeuse Arcadie, à la laine bise de ses troupeaux de mouton, à ses vergers semés de pommes odorantes ? Je m’accroupis, dépose la bouteille maintenant traversée des reflets d’acier poli du ruisseau. Lentement, avec de jolis tressauts qui font penser à des frissons, la bouteille commence son long voyage. Ai-je alors un pincement au cœur ? Suis-je triste ou bien ravi que ma missive te parvienne au gré d’un impossible miracle, Toi-la-Lointaine dont l’image m’habite bien plus que tu ne pourrais le soupçonner ? Je ne sais. Sans doute ma missive de verre et de papier échouera-t-elle quelque part sur une plage de sable, non loin de chez moi. Tant pis, seul pour moi le symbole comptera.

   Bien des semaines, des mois et, peut-être des années plus tard. Tu as quitté ta Suède natale pour rejoindre les rivages de la Baltique afin d’y prendre un repos bien mérité, d’y écrire, d’y méditer longuement sur tes chers livres. Tu as loué un minuscule chalet de bois au toit de chaume gris, tu y accèdes au moyen d’une passerelle tortueuse qui s’avance dans le marais semé des tiges des quenouilles, du fouillis des alismas, de la prolifération des feuilles plissées et dentées des bouleaux blancs. Chaque jour qui passe te voit cheminer songeusement le long de ces hautes falaises blanches qui sont l’écho des miennes, ici, dans ce Quercy si singulier, si attachant. Le plus souvent, pieds nus dans l’eau mousseuse et froide, tu te baisses pour ramasser ces merveilleux galets gris poncés par l’eau, plus tard ils seront la mémoire du lieu. Un jour parmi d’autres (pour moi marqué d’une pierre blanche), parmi le peuple des galets, un éclat attire ton œil. Cet objet recouvert partiellement de minces algues, de mousse, tu l’identifies telle cette bouteille à la mer qui, au premier regard, t’apparaît comme une légende, un conte pour enfants, un divertissement pour doux Rêveurs.  Du plat de la main, tu lisses sa surface, le limon s’écarte, dans ses intervalles tu devines ces papillotes enroulées, attachés par un simple fil. Tu dois t’y prendre à deux ou trois reprises pour dévisser le bouchon durci par le sel. Å l’aide d’une tige échouée sur le rivage, tu entreprends d’extraire ces bouts de papier qui t’intriguent. Y reconnaîtras-tu mon écrire serrée, nerveuse, rapide (autrefois on la qualifiait « d’écriture de chat »), y devineras-tu cette mélancolie latente qui est ma marque, y repéreras-tu mes thèmes de prédilection ? ils sont quasiment obsessionnels.

   1° papillotte : la Blancheur torturée – Voici la Combe de Lizérac, une mince vallée s’ouvrant entre deux lèvres de calcaire, ces merveilleux « pechs », plateaux horizontaux que coiffe de sa teinte vert-de-gris, le peuple des chênes rouvres. Peu de Marcheurs ici, peu d’Amateurs de pur dépouillement et ceci en fait tout particulièrement le charme. Bientôt un étroit chemin serpente qui gagne le haut de la combe, puis le plateau. De chaque côté, des taillis de noisetiers aux tiges si droites, des alisiers avec leurs grappes de baies brun-rougeâtres prisées des passereaux, des aubépines qui éclatent de fleurs blanches au printemps. Les bois sont clairsemés en raison des pierres qui, partout, jonchent le sol. Å mi-distance du sommet, une sorte de clairière s’ouvre d’où l’on découvre un horizon certes restreint, une miniature, un résumé du Causse alentour. Le plus remarquable ici, ces chênes tors dont les branches dessinent dans l’air d’étonnantes arabesques, tantôt montant rapidement en direction du ciel, tantôt obliquant de façon fort étrange dans telle ou telle direction, menaçant parfois de devenir simples racines rejoignant le sol dont elles sont originairement issues. On a la soudaine impression d’avoir rejoint une lointaine période géologique, premiers remuements d’un végétal presque minéral, ayant du mal à s’extraire de sa gangue de pierre, si bien que, les observant, l’on hésite entre la turgescence de la stalagmite, la fossilisation du bois. Oui, c’est bien ceci qui vous saisit, cette impression antédiluvienne identique à un retour à l’Origine.

   2° papilloteBlancheur du chaotique. Le tour de Lanzac. Ici, peu connaissent ce que je me plais à nommer « le tour de Lanzac », un si simple et discret itinéraire parmi l’insignifiant et l’ôté à la vue. Tu sais, comme moi, Solveig, tout l’intérêt de ces lieux encore indéchiffrés, si proche d’une Nature sauvage, indemnes des longues caravanes des Pressés et des Curieux. Il faut emprunter un chemin creusant son tunnel parmi les frondaisons claires des arbres. Tout en haut, le paysage s’ouvre soudain et il faut porter les mains devant ses yeux pour ne risquer l’éblouissement. Une plantation de chênes verts se dresse au milieu d’un plateau uniquement minéral, sec, sans concession aucune à une mode qui serait « dans le vent ». Puis un sentier étroit pris entre deux hauts murets de pierres. Une dépression se creuse sur le flanc gauche qui recueille d’anciens ceps de vigne, des rouleaux de fil de fer rouillés, quelques vieilles bassines émaillées, écaillées en maints endroits.

   Puis, tout au bout du plateau, une manière de paysage minuscule, on pourrait l’enclore sous ces chromos d’autrefois, si touchants avec leur verre bombé, leur cadre doré et, partout, les reflets sur lesquels butent les yeux à la recherche d’un paradis perdu. Une cabane façonnée de gros moellons du Causse, elle sert d’abri à quelques outils agricoles. Combien de fois, Sol, bien des années en arrière, ai-je songé m’installer ici, avec mes livres et écrire à la faible lueur d’une fenêtre étroite, jetant parfois un œil rapide tout autour, dans ce qui me constitue et me fait avancer chaque jour un peu plus. Rêve d’enfant, certes, mais qui, aujourd’hui n’a nullement perdu de sa saveur. Sur la partie arrière, une mare ovale qui, invariablement, me fait penser à « La mare au Diable » de Georges Sand. Son fond est tapissé de larges dalles claires, son eau est translucide. Quelques plantes aquatiques y croissent et il n’est pas rare que des têtards en traversent la miniature, poussant de leur mince flagelle l’amusante boule ronde de leur tête.    

   Puis, à nouveau, un sentier qui amorce un virage en direction de la combe. Bientôt, il débouche sur un chaos de roches blanches au milieu desquelles quelques maigres genévriers affirment modestement leur droit à exister. Ici, tout est de calcaire et de géologie. Ici, le végétal n’a guère droit de cité et c’est quasiment un paysage lunaire qui se donne à voir avec ses cratères dentelés, ses crevasses et ses failles. Scène tout droit sortie d’une mémoire si ancienne, érodée en quelque sorte, témoignage des premiers soubresauts de la Terre, de ses premières convulsions dans les mystérieux fonds océaniques du Crétacé ou du Jurassique, il n’en demeure aujourd’hui qu’une immobile fossilisation du temps. Puis le tour de la découverte, puisqu’il y a tour, se termine dans le Hameau de Lanzac, quelques vieilles bâtisses qui se fondent, tout comme leurs rares Occupants, dans l’air gris du Causse.

   3° papilloteBlancheur à perte de vue – Les hauteurs du Pech Alabert – Å quelque distance de chez moi, mais tout se donne dans l’unité, la continuité, ce Pech qui, par sa position dominante, offre une vision totalement circulaire. Un peu à l’écart de la route, un chemin de poudre blanche perce sa voie parmi les éboulis de l’érosion. Le calcaire se délite, devient boue argileuse et des chaussures de randonnée sont conseillées. Au sommet d’une petite butte, quelques maigres arbres battus par le vent, ils sont identiques à des épouvantails. En direction du Sud, la vue est vite comblée, saturée de blancheur à l’infini. Ce ne sont que succession de pechs horizontaux entre lesquels s’érigent des collines, pour la plupart dénudées. C’est en automne que la vue se donne avec le plus de générosité, mais aussi d’exactitude. Il y a correspondance entre les teintes douces des chênes et le moutonnement opalin de la terre, elle qui hésite encore entre la texture dure du calcaire et la souplesse de la marne. Rares sont les terres cultivées, mais toujours dans le respect du lieu, les minces sillons font remonter l’esprit du sol et c’est un peu comme si un passé depuis longtemps oublié voulait manifester sa présence, faire phénomène sur le mode silencieux, pudique, délicat. On n’a de cesse de girer sur soi-même, d’apercevoir, au Nord, la brume blanchâtre des hameaux, à l’Est les larges entailles des carrières, à l’Ouest le quadrillage des vignes clairsemées, attentives à ne rien déranger. Là est le Causse dans toute sa dimension ouvrante. Le contraire d’un spectacle, l’opposé d’une exhibition, l’inverse d’une image d’une mode conformiste sans grande valeur.

   Oui, Solveig, tout comme chez toi, sur les bords immaculés du Lac Roxen, ici ce qui vient à Soi nécessite respect et recueillement. Tout est si net, entièrement déterminé par une conformité à une loi ancienne qui prescrit de ne nullement s’égarer dans des approximations, de demeurer en sa constance, d’adopter une immuable ligne de conduite, la seule capable de s’énoncer selon la belle exigence d’authenticité. Je sais que, dans ces mots, tu discerneras cette volonté de coïncider avec l’être des choses et, partant, avec Soi, dans la lumière droite d’une Idéalité sans concession. Oui, Sol, seul le regard droit, à l’abri de toute compromission, pourra nous remettre à notre tâche éminemment humaine : préserver la source, sa fraîcheur, sa clarté, sa blancheur, elles seules sont garantes de notre propre vérité, de notre accomplissement dans un futur qui, il faut le souhaiter, sera éclairé encore de quelque lueur d’espoir.

   Voilà ce que contient cette bouteille à la mer qui est venue s’échouer sur le rivage d’une Baltique certes hallucinée, mais si réelle au seul motif de ta présence.

 

Tu l’auras compris, la Blancheur est le signe singulier du Causse :

 

Blancheur torturée ,

Blancheur chaotique,

Blancheur à perte de vue,

 

   trois déclinaisons d’une source originaire qui fait résurgence parmi les chênes tors, près de la Cabane de pierres, à l’orée du vaste horizon du Pech. Seuls, nous les Humains sommes garants de ceci : entretenir la flamme, admettre sa vacillation, jamais son extinction.

 

De la blancheur de mon ciel à la diaphanéité du tien

 

Que longue soit notre route au sein de ces cairns levés vers l’Infini !

 

Celui que le hasard t’a destiné afin qu’un écho se rende visible.

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20 mai 2026 3 20 /05 /mai /2026 07:12
Vallotton : une transfiguration à visage humain

« Soir aux Andelys »

 

***

 

   Rencontrer une œuvre de Félix Vallotton, singulièrement le panorama surprenant de ses paysages, est toujours entrer dans l’émotion la plus vive et s’y maintenir. Il y a une sorte de captation du regard, comme une étrange fascination qui vous saisit du-dedans et vous y laisse, nullement meurtri cependant, bien plutôt immergé dans une douceur que nous qualifierons de « voluptueuse ». Une sorte de fusion charnelle comme si, face à ce qui fait phénomène dans la pure évidence d’être, nous étions soudain transportés auprès de ce « Nu couché » de Modigliani, tout contre cette chair aussi troublante qu’ingénument et naturellement exposée, genre d’Éden terrestre dont nous aurions bien du mal à sortir. On n’excipe jamais de la Beauté manifeste sans éprouver quelque douleur à l’endroit de ses plus vifs et secrets sentiments.  

  

Vallotton : une transfiguration à visage humain

La tâche de description positive d’une œuvre est toujours entreprise difficile au motif que le sens s’y diffuse de façon polyphonique, si bien que nous ne savons par quel biais entreprendre le travail de dissection. « Dissection », oui, identiquement à l’exploration de l’Entomologiste penché sur sa planche, manipulant pincettes et scalpel afin de tirer de l’insecte qu’il examine quelque savoir encore plongé dans le secret.

  Å des fins d’approche de « Soir aux Andelys » (le beau titre est déjà plongée en un vibrant onirisme), nous ne procèderons nullement au titre d’une enquête positive, mais de son envers, disant ce qu’elle n’est pas, cette œuvre, choisissant le prétexte d’une visée esthétique négative, tout comme la théologie négative dit ce que Dieu n’est pas.

  

   « Andelys » n’est pas Impressionnisme avec la pullulation de ses touches colorées et le trouble de la vision qu’il suppose.

   « Andelys » n’est pas Expressionnisme avec la violence formelle et chromatique de ses compositions.

   « Andelys » n’est pas Symbolisme, effleurement discret de touches idéalistes pleines d’une posture hiératique.

   « Andelys » n’est pas Fauvisme, écartèlement intense de la couleur, manière d’étendard vibrant, expansion pléthorique des teintes.  

   « Andelys » n’est pas Réalisme, figures incluses dans des catégories sociales, des us et coutumes mondains.

  

   « Andelys » n’est « Andelys » qu’à n’être qui elle est en soi, cette toile, belle et instinctive autarcie qui la situe en tant que telle parmi le peuple des autres œuvres. Peinture pleine de personnalité mais nullement prétentieuse, exposition de soi seulement en cette vision subjective du Monde, laquelle vision est, par essence, le lieu humain par excellence. Seul l’Homme est capable d’une telle visée intériorisée, métabolisme secret de milliers d’autres images qui confluent, ici et maintenant, en ce paysage chargé d’un sens particulier. Quand nous disons « lieu humain par excellence », nous voulons affirmer l’humain en tant que lieu pour des consciences entraînées à décrypter ce qui, du Monde, des Choses, vient à Soi dans le souci d’une possible prise en compte herméneutique. Oui car il est urgent, pour nous qui désespérons parfois des hoquets de la civilisation, de comprendre (de prendre avec Soi), dans la plus grande attention, ce qui nous met au défi d’exister avec la pointe avancée d’une lucidité à toute épreuve. Tout parcours du chemin s’exonérant d’une telle nécessité est parcours d’aveugle et promesse du nocturne. Or le nocturne n’est qu’effigie du Néant. La Lumière nous appelle qui est mise en musique de ces sèmes épars qui clignotent à l’infini, qu’il nous faut rassembler, faute de quoi c’est notre propre éparpillement qui serait en question.

  

   Visant « Andelys », ce qu’il nous importe de souligner, au premier abord, à titre de pure positivité réalisatrice de discernement, c’est la dimension qui nous saisit d’emblée, qui nous transit et nous laisse au chevet de quelque révélation.   La manifestation de la sensation, c’est elle et elle seule qui s’annonce comme notre répondant immédiat. Selon sa valeur étymologique :

   « Sensation » : « impression produite par les objets extérieurs sur les sens et aboutissant au plaisir ou à la peine »,

   sensation comme source de toute émotivité vraie, origine et genèse de tout sentiment ressenti comme unique, non reproductible, singulier à telle conscience qui en prend acte et non à telle autre dont la sensibilité s’exerce sur d’autres motifs de nature différente. Ce qu’il faut affirmer avec force, c’est le caractère totalement originaire de la sensation, sa précellence et précédence ontologique par rapport à la perception qui n’est que seconde. Certes, ce point de vue contrevient à la position canonique qui, en la matière, pose la perception en premier, la sensation en second. Mais ceci nous paraît simplement pétition de principe et assertion depuis longtemps convenue alors que le réel des choses est de nature contraire par rapport à cette trop facile évidence.

   La sensation, pour autant qu’elle est fondée en vérité, provient en ligne directe de ce ressenti spontané seul redevable d’une intuition sensible. La perception, quant à elle, est chronologiquement seconde, dans la mesure ou percevoir c’est déjà quitter le sol de l’intuition sensible pour lui substituer l’intuition intellectuelle qui procède par maints tâtonnements logico-déductifs de manière à poser les fondements d’une structure rationnelle signifiante. L’étymologie, ici aussi, est précieuse :

 

« Percevoir » : « prendre, saisir, concevoir »,

« saisir par les sens, recueillir, comprendre »,

 

   car elle nous dévoile en profondeur, l’étymologie, en quoi le percevoir est déjà irrémédiablement engagé dans l’orbe du conceptuel, puisque « concevoir » est de cette nature même, puisque « comprendre » poursuit un identique but de porter à l’intellection ce qui, jusqu’ici, végétait en quelque manière dans la lagune des sympathies floues, indéterminées.

   Ce que l’intuition sensible de la sensation annonçait sous les traits d’une synthèse passive (se laisser envahir par une marée d’impressions primaires),

   l’intuition intellectuelle en projette les divers linéaments sous forme d’une synthèse active (activité consciente d’élaboration d’objectifs déjà situés à l’orée d’une réalité assurée de concrétude er de coordonnées nettement identifiables).

 

   Et, ici, si nous analysons « Andelys » sous l’angle de la pure sensation, voici ce qui se présente à nous sans délai et nous dispose, corps et âme, à la sublime fête des sens. On aura le souci de conserver, en tant qu’élément productif d’une vision singulière, la signification de sensation telle qu’exprimée par le dictionnaire :

 

« Émotion forte, vive impression faite sur les sens produisant du plaisir. »

 

   Le ciel, le haut ciel est pure donation d’un dégradé de subtils camaïeux : le Vert-Jaune paraîtrait nous vouer à une solitaire mélancolie que Carnation vient rehausser de sa touche réconfortante, lénifiante, jusqu’à devenir ce Parme duveteux dont nous sentons la douce fragrance tout contre la plaine souple de notre peau. Et le rond parfait du Soleil, ce vibrant Rouge-Orangé, cette montée progressive en direction du rayonnant Vermeil, ne sont-elles, ces teintes, préludes au motif d’une allégresse visible à fleur d’exister, balsamique bourgeonnement éclairant la vitre du jour d’une aurore radieuse ? N’y a-t-il, ici, au cœur même de cette effervescence solaire, dans sa belle irisation filtrée par le végétal, quelque chose qui ferait signe vers une manière de luxe immémorial dont, à notre insu, nous serions dépositaires depuis le temps et le lieu de notre naissance ? Soleil naît du Ciel et nous naissons à lui dans une sorte de complicité nue. Comme si nous portions en nous, au plus enfoui, cette ligne de lumière, cette ouverture à la félicité vacante du Monde.

  

   Å l’évidence, nous sommes immergés, nous les Regardeurs fascinés par tant de subtilité chromatique, immergés donc dans cet océan diffus, flux et reflux de flots qui nous portent et nous traversent, nos anatomies tapissées de ce Vert-Amande des boules d’arbres, nos yeux comme noyés dans la brume invisible, duveteuse, de ce Bleu mi-Turquoise, mi-Céleste, indicible effusion qui joue en écho avec notre intime ressenti, à peine un glacis sur l’insistance imperceptible de l’heure. Sur la gauche, à la limite de la peinture, la masse sombre des ruines de Château-Gaillard auraient pu se signaler comme irruption, dans le tableau, d’une trop visible quotidienneté supposée porter atteinte à l’onirisme de la toile, supposée en effacer la poésie aérienne. Mais il n’en est rien, ce que la noire forteresse semblerait pouvoir soustraire à l’événement pictural, est repris au centuple par cet art polychrome sans rupture, par l’harmonie diffuse qui, partout, miroite, étincelle, s’affirmant sous le sceau d’un sensualisme heureux, d’un chromatisme joyeux, tous prédicats qui nous paraissent définir avec suffisamment d’exactitude la manière vallottonienne de peindre. Alors, ici, nous rejoignons sans tarder la célèbre formule cézanienne :

 

« Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. »

 

   Ce concept, quant à la finalité de la peinture, l’Artiste natif de Lausanne aurait pu le faire sien, tant cette exubérance des tons, tant ces formes portées à l’acmé de leur parution constituent l’empreinte même que ce Regardeur sensible a portée en lui avec cette belle générosité. Cette nappe d’eau Vert-Amande est en communion avec la brume Bleue des collines qui font horizon. Le clair rivage enluminé de rose Pompadour n’est-il directe concorde avec cet écho du ciel dont le Soleil est le centre d’irradiation ? La pelouse verte onctueuse du talus, n’est-elle évident appariement de la symphonie végétale partout luxuriante, partout foisonnante ?

  

   Si, par nature, nous sommes nous-mêmes éparpillés en milliers de fragments dont il nous est impossible de réaliser la synthèse, la vertu cardinale de cette peinture unie, sans faille ni hiatus d’aucune sorte, est bien de nous convoquer à notre possible osmose, grâce infinie de l’Art qui nous porte au plus précieux, au plus essentiel de qui nous sommes en cette chair qui n’attend jamais que le point ultime de sa cohésion. Il y a là, dans la pure et accordée venue à soi des choses du Monde, quelque chose de mystérieux et d’infiniment rassurant. Continuité des teintes, affinités entre elles des formes, uni-ambiance des lumières, inhérence de ce qui pourrait se désunir mais, ici, s’agrège en une parfaite vision congruente, judicieuse, pertinente au point de se donner comme la seule et unique perspective possible de ce paysage, accord de tout ce qui fait phénomène en un simple et indéfectible lien.

  

   Évoquant ceci, cette souplesse du réel à s’enfanter lui-même sans que quelque décoïncidence ne vienne en perturber le cours, surgit à même notre vision une œuvre d’un autre Peintre de la Sensation, à savoir Olivier Debré, ce Magicien des immenses toiles fluviales telles que résultant d’une vision imaginative de ces merveilleux bords de Loire ou bien de ces Rideaux de Scène qui, en réalité, reprennent un thème identique (le flux naturel des choses, l’écoulement heureux du temps), mais sous une autre forme. Mais nous mettrons en parallèle, « Soir aux Andelys » et une des versions de « Nymphéas » d’Olivier Debré, trouvant en ce rapprochement des visages picturaux quasi identiques.

Vallotton : une transfiguration à visage humain

 

Les teintes s’y mêlent avec bonheur.

Les mêmes Vert-Amande des boules d’arbres de Vallotton

et de l’élément liquide de Debré ;

les mêmes Bleus mi-Turquoise,

mi-Céleste du ciel vallottonien

et du ciel peint par Debré ;

le Rouge-Orangé du reflet solaire des « Andelys »,

le rayonnant Vermeil trouvant leur écho

dans cette touche d’identique flamboiement discret,

 à peine une « remarque marginale »,

chez le Peintre de la spatialité sans limites ;

la même fluidité, l’unique tempérance des tons entre eux,

la même sobriété picturale,

la même économie de deux palettes

davantage sensibles aux accords

qu’aux vives oppositions.

 

Aussi bien devant les immenses toiles « héraclitéennes » de Debré

(le flux du devenir, l’écoulement temporel incessant

y paraissent dans chaque mouvance de la peinture),

aussi bien devant les paysages du doux venir à nous de Vallotton,

c’est bien l’élément pathique,

à savoir ce que l’on éprouve en Soi,

qui est le moteur discret mais combien efficace

de toiles chargées d’affection,

sans doute de passion contenue,

ces toiles lestées de ce qui, humain plus qu’humain

détermine notre cheminement à tous et toutes,

cette avancée sur l’axe du temps qui est

franchissement de Soi de l’Être

en direction de son singulier destin.

 

Mais écoutons Vallotton :

 

« Je rêve d’une peinture dégagée de tout respect littéral de la nature ;

je voudrais reconstituer des paysages sur le seul recours de l’émotion

qu’ils m’ont causée, quelques grandes lignes évocatrices,

un ou deux détails, choisis, sans superstition

d’exactitude d’heure ou d’éclairage. »

 

   Donc le geste mimétique appliqué à la représentation de la Nature prend le champ nécessaire à une exploration sentimentale, affective, charnelle de ce qui, face à nous, ne peut que nous appartenir en propre dès l’instant où notre regard en a pris possession, fécondant subjectivement, intimement, chaque pouce carré d’un réel qui est bien le nôtre pour peu que nous nous y projetions, nous y investissions à la manière d’un acte d’amour.

  

C’est ceci qui est humain.

C’est ceci, cette expérience de l’œuvre

que nous faisons depuis la profondeur

libre de notre intimité, de notre attachement

qui fait de nous des êtres reliés,

donc « religieux » au sens purement étymologique.

 

Reliés donc à ce qui,

faisant SENS,

ne peut que nous conduire

à la SENSATION,

peut-être la seule dimension

dont nous puissions être assurés

qu’elle ait quelque efficience,

quelque contour visible.

 

Tout le reste, au-dehors,

ne serait que pur bavardage,

rhétorique creuse,

perte de l’Être

dans ce qui, jamais

ne peut l’atteindre

cette poussière des choses

qui vole, jamais ne s’arrête,

se dissout dans le Rien

ne laisse dans le souvenir

qu’une empreinte si vague

à peine une fumée.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 mai 2026 3 20 /05 /mai /2026 06:52
Là dans la venue du jour.

Septembre finissait

Octobre tardait à venir

Dans le ciel

Une dernière lumière

S’attardait

Une manière de gonflement

De sève s’annonçant

Avant que l’ombre

N’arrive

 

Tu aimais ces couleurs

Qui n’en étaient pas me disais-tu

La terre était ton élément

Comme l’air le mien

Ses sillons t’attiraient

Les mottes luisantes

Que le coutre versait

Jadis

Dans les pages

De Georges Sand

 

La Mare au Diable

Me disais-tu

Et tes yeux couleur de souci

Étaient en partance

Pour ailleurs

Sans doute

Un Pays sans nom

Une île sans rivage

Une presqu’île qui n’avait nulle fin

Se perdait dans des nappes de brume

On n’en pouvait connaître

L’énigmatique destinée

 

Le diaphane te parlait

Le langage du discret

L’à peine arrivée de l’heure

Te trouvait en méditation

La plaque de l’étang

Aperçue depuis ta fenêtre

Ses vibrations

Sous la clarté diffuse

Ses irisations parfois

Ce glissement au loin

Vers les montagnes bleues

Ceci suffisait à te porter en un lieu

D’où il semblait que ton retour devînt

Une impossibilité

La matière insaisissable

D’un rêve

 

Le plus souvent

Dans ta maison

Aux volets à demi tirés

Au milieu de la pénombre

Tu lisais des pages et des pages

Du Grand Meaulnes

Un peu comme si ta vie en dépendait

Tu respirais à peine

Le soulèvement de ta poitrine si discret

On aurait dit le battement d’un cil

Songeais-tu alors

À ces promenades romantiques

Sur un lac de Sologne

Ou bien sondais-tu

Ce que le livre disait

Cet impossible bonheur

Qui jamais

Ne se laisse atteindre

Deux fois

 

Le dehors m’attirait

Le vent m’appelait

Parfois celui qu’ici on nomme

Le Marin

De mes promenades je revenais

La barbe criblée de brouillard

Les yeux laissant s’égoutter

Une poussière de pluie

Je t’invitais à me suivre

A te vêtir

D’une toile légère

A venir longer ces étangs si beaux

Que l’automne lissait

De sa palme douce

 

Mais non

A cette immersion

Dans l’espace

Tu préférais

Cet étrange confinement

Sans doute en raison

De ta nature rétive

De l’illisible peine

Qui t’habitait

Pareille à un voile posé

Sur le réel des choses

 

De longues heures

A sillonner la garrigue

Semée de l’odeur épicée

Des touffes de thym

Parcourue du vert clair

Des genévriers cades

Illuminée par les étoiles mauves

Des aphyllanthes

Et celles roses

Des cistes cotonneux

Souvent la Tramontane se levait

Portant avec elle

Les cris aigus

Des busards cendrés

Tu aurais aimé entendre

J’en suis sûr

Ces appels du ciel

Cette faune libre

Fière

Sûre de son trajet

Ailes largement éployées

Œil perçant forant l’air

De sa belle certitude

 

Mais rien ne servait de te dire

Le dehors

Alors que ne te tentait que

 Le dedans

La disparition aux yeux des autres

Le refuge derrière

Ces murs d’argile

Ils te protégeaient de la foule

Des curieux

Qui déambulaient encore

Dans les rues

Qui bientôt seraient désertes

Tu me disais souvent

Mais quand donc le silence

La paix enfin revenue

Le creuset d’une joie

Dans le fortin du corps

 

Parfois le matin

Lors de la première lumière

Ta silhouette

Que de rares passants

Pouvaient dérober

À ta naturelle pudeur

Ils n’emportaient de toi

Que

Cette allure ambiguë

Cette volte-face

Cette fuite encadrée

De blanc et de bleu

Tes couleurs fétiches

Tu les disais précieuses

Dans leur pâleur même

Leur effacement

Leur souple présence

Que l’ombre recouvrait

En même temps que tu t’y confiais

Avec une certaine délectation

Toi personnage des coulisses

Toi actrice

D’une scène sans voyeurs

Toi ligne éphémère

Dans le déclin

De ce qui se montre

 

Ton destin était ceci

La transparence

L’absence d’épaisseur

Le retrait en toi si discret

Qu’on n’en percevait jamais que

Le début

Ou bien

La fin

Autrement dit jamais la nature vive

Jamais la faille par laquelle te rejoindre

L’ouverture à la vacance de ton être

Tu étais cet indescriptible signe

Sur une antique tablette d’argile

Une simple et éphémère lueur

Sur le col d’une amphore

Un espace entre deux mots

Ce vide médian

Cette respiration

Du vide et du plein

Des Taoïstes

 

Ces blancs

Ces interstices

Ces lumières

Dont se vêt la peinture

D’un Cézanne

Afin qu’apparaisse

Comme en sustentation

Comme par miracle

Tout l’esprit que la Sainte-Victoire

Porte en elle

Qu’elle ne diffuse qu’aux yeux

De ceux qui les ouvrent

Et les emplissent

Des beautés du monde

 

Etait-ce ceci que

Tu cherchais

En toi

Rien qu’en toi

Dans la meute de solitude

Qui t’entourait

Dans la perte

A toi consommée

De cette réalité

Auprès de laquelle

Les Nombreux

Se ruaient

La prenant sans doute

En tant que la révélation suprême

Dont l’existence faisait l’inestimable don

 

Mais combien je m’aperçois

Que mes questions sont inutiles

Pour ne pas dire oiseuses

Comment te définir

Toi l’Etrangère

Puisque

A moi-même

Je suis

L’Etranger

Auquel je n’ai même pas accès

Cette image

Que le miroir me donne

Alors que le réel me l’ôte

Puisque jamais je ne serai

L’Observateur

De Qui-je-suis

Cette feuille d’automne

Qui déjà flétrit

Et s’absente

Des nervures

S’y dessinent

Qui signent

La perte de toute chose

Le non-retour

Du temps

Le non-retour

De l’être

 

 

 

 

 

 

 

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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 07:25
Fille des lisières

 

« Sur le mur du fond »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Hemmelighed, son nom voulait dire « secret », avait toujours été une fille des lisières. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, la lumière à peine levée, un fin liseré sur le bord des choses, les mots à peine chuchotés, le vent à sa naissance, le filet d’eau parmi les étoiles des mousses, le chant de l’oiseau filtrant des douces plumes du nid. Toute petite déjà - parfois inquiétait-elle ses parents par son apparente sauvagerie -, elle n’avait de cesse de parcourir les sentiers qui couraient sur la lande, d’y trouver refuge, souvent à l’abri d’une touffe de fougères ou dans le creux ménagé dans la tourbe que les hommes prélevaient pour leur chauffage. Elle était à l’image de ce pays de pierres et de vent, de chevaux à la crinière bondissante, de ces enfants aux visages tachés de son, aux cheveux roux, ils détalaient sitôt qu’on les abordait. Elle était pareille à ces cairns dressés contre le ciel, pure énigme dont le nom était illisible et, bien que déchiffré parfois, imprononçable.

   Hemmelighed n’avait nul effort à faire pour entretenir cette tremblante aura qui poudrait son visage. Sauvageonne, elle n’avait nullement décidé de l’être, cette disposition d’âme coulait en elle comme l’eau glissait contre la toile grise du ciel. En quelque manière, sa disposition au farouche, à l’éloigné, au distant, naissait en elle et trouvait sa naturelle efflorescence selon la pente des jours, la cendre de l’heure.

 

Tirait-elle profit de ceci ?

 L’oiseau s’étonne-t-il de voler ?

 

   Non Hemmelighed vivait sa vie selon la nature et ne cherchait rien d’autre que ce souple mouvement de soi au monde qui, en réalité, le plus souvent, ne s’affirmait que de soi à soi comme si sa solitude se suffisait à elle-même. Parfois, elle partait pour de longues heures d’errance, sautait de rocher en rocher, longeant l’eau couleur de métal de la grève. Il lui arrivait de s’asseoir sur une large pierre plate, ses pieds nus posés au centre de l’eau immobile, seulement attentive à la longue dérive de l’air, au passage au ras de l’onde des grands oiseaux de mer, ils criaient et déchiraient la pellicule lisse du ciel. Elle n’avait d’autre exigence que d’assumer son immense liberté, là à l’écart des foules, là au plein de qui elle était. Elle était, tout à la fois son propre monde et celui, bien plus loin, qui vibrait de sa permanente agitation. Quiconque aurait pensé Hemmelighed atteinte d’ennui, touchée d’angoisse, se serait lourdement fourvoyé. « Fille des lisières » n’avait guère d’autre préoccupation que de se sentir vivre au jour le jour, sous la bannière d’écume des nuages, dans cet infini silence qui déposait en elle la certitude d’une joie.

   L’essentiel de son cheminement, regarder longuement le paysage, tutoyer l’immensité de l’espace, contempler le détail inapparent aux yeux distraits, s’immerger au plus profond de son être pour en saisir quelque chose d’essentiel. C’était comme un chant qui naissait en elle, comme une souple rumeur qui ondoyait sur sa peau, comme une musique intime se frayant un passage dans le tapis de sa chair. Rarement Hemmelighed était allée en ville. Son sentiment, au contact de toutes ces allées et venues, à l’écoute des conciliabules qui montaient des bouches, au rythme têtu des talons qui percutaient les trottoirs, son ressenti donc, une manière d’étrange vertige, comme si un alcool fort avait troublé sa tête, poncé sa conscience, amoindrissant la palette de ses sensations. Pour elle, la ville était synonyme d’aliénation et elle n’aurait jamais pu envisager son avenir urbain qu’à l’aune d’une perte. Elle se posait la question de savoir pourquoi la vie sur terre était si agitée, parfois elle en voyait l’illustration dans ce trait blanc qui rayait le ciel, un avion trouait le silence avec la grappe de ses passagers, accrochés à sa carlingue d’acier.  

   Le destin d’Hemmelighed eût été des plus compromis si elle n’avait possédé en elle, au plus profond de qui elle était, gravé en lettres de graphite, ce don inouï pour le dessin. Après des études qui, pour n’avoir été nullement brillantes, avaient cependant suffi à lui communiquer le savoir dont elle avait besoin, elle avait passé de longues journées à griffonner de grandes feuilles de papier, à tracer ce qui, de toute évidence, était sa propre projection sur la page vierge du subjectile. Entre le papier et qui elle était, il y avait une manière d’osmose, de fusion. Le papier était son miroir. Elle était celle qui, par son dessin, donnait vie au papier. Parvenue à l’âge adulte, elle avait loué une modeste maison, plutôt cabane par sa simplicité, simple abri par destination.  

 

De l’amour elle n’avait rien connu.

De l’amitié elle n’était nullement en peine.

 De l’absence de relations elle ne souffrait nullement.

 

   La page blanche était ce par quoi elle venait au monde. Le crayon était ce qui traçait la sémantique de son existence. Ce qui aurait pu paraître tel un manque - la profusion des choses, les relations multiples, les loisirs -, voici que tout ceci naissait au bout de la magie de ses doigts. Chaque trait de crayon était un objet, un lieu, un personnage du monde, aussi son univers était-il complet, identique à celui de ses pairs qui hantaient les corridors bruyants des villes. Hemmelighed, à elle seule, constituait un univers dont nul ne se fût hasardé à rompre l’harmonie.

   Sur une planche à dessin qui faisait face à sa table de travail, elle avait punaisé son propre portrait. Il était, en quelque sorte, sa réverbération, sa société, la personne amie avec qui elle communiquait. Certes l’on pourrait se questionner sur ce qui apparaîtrait inclination à l’autisme. Seulement cette supposition serait en pure perte pour la simple raison que la jeune femme jouissait d’un bel équilibre, qu’elle ne considérait nullement le monde comme son ennemi, qu’elle reconnaissait l’altérité comme fondatrice de son propre soi, qu’elle n’avait choisi cette vie érémitique, ascétique qu’au motif de n’installer, entre elle et l’art, que la plus mince cloison qui soit, un peu à la manière des parois huilées des maisons de thé. D’elle à l’œuvre, le sans-distance. De l’oeuvre à qui elle était, un lien immédiat, clair, net sans l’immixtion de quelque ombre que ce fût. En quelque sorte une manière d’absolu. On aura aisément deviné la haute exigence que dissimulait une apparence réservée, retirée, ne proférant qu’à demi-mots.

   Mais revenons au portrait d’Hemmelighed, il est l’épiphanie de qui elle est en son fond, un être des lisières qui cherche ses propres limites, qui est en quête de son territoire singulier, de sa façon de se présenter au monde. Le front est haut, dégagé, que frôle une douce lumière. Ce front nous dit l’intelligence à fleur de peau, la sensibilité qui rayonne depuis l’intérieur, cherche à rejoindre ce qui, au-delà d’elle, se donne comme pur mystère. Car, oui, le mystère, pense-t-elle, se situe bien plus au-dehors qu’au-dedans. Le monde est si complexe en ses multiples ramifications, les gens sont si insaisissables qui fuient dès qu’on les approche.

   Les sourcils, deux traits estompés, deux parenthèses qui abritent les gemmes des yeux. Les yeux sont effacés, couleur d’opale, couleur d’eau de mer, pareille à celle qui bat les rochers de la crique devant sa maison. Les yeux s’éloignent, trouvent le profond de l’être, interrogent le domaine intérieur, cherchent à décrypter le secret qui dit le choix de l’exister plutôt que de confier son destin au néant. Les yeux paraissent cette simple effusion originaire, celle qui creuse loin, rétrocède vers le lieu de la naissance et peut-être bien plus avant, avant même l’étincelle de vie, avant même l’instauration du cosmos, dans la zone magmatique, indéterminée, abyssale où se perdent les conjectures des humains, où sombrent les hypothèses des savants, où s’abîme la réflexion de qui nous sommes dans une manière de sombre galimatias.

   C’est tout ceci que disent les yeux d’Hemmelighed, ils sont, en la matière, les yeux universels, les yeux de tous les hommes qui interrogent le visible, en quête de cet invisible que, jamais, ils ne trouveront qu’au lieu même de leur propre finitude. Peut-être faut-il avoir dépassé la lisière de soi pour connaître l’inconnaissable, Dieu, la cohorte des dieux de l’Olympe, le secret des formules magiques, le contenu enfin décrypté des grimoires sur lesquels s’inscrivent, en lettres celées, ce qui est notre sort commun, une longue dérive aux confins de l’univers, un rébus pareil au mur compact des hiéroglyphes, une charade dont le tout est plus que les parties ; pour connaître aussi la composition des philtres d’amour, la nature des anges et leurs sexes, la manière étonnante dont les mots s’assemblent pour donner lieu au poème.

   Le nez de « Fille des lisières » est l’exactitude même, le signe de la probité, de la rectitude du sens, il fait signe en direction de ce qui est droit, de ce qui jamais ne trompe, de ce qui est donné dans la justesse. Et combien ce nez nous touche malgré sa visible austérité. Il est traversé, sur toute sa hauteur, par une bandelette identique à celle qu’arboraient les momies au fond de leur reposoir d’ébène, incrusté d’ivoire. Celle qui reçoit de tels attributs est précieuse, de haute lignée, princesse éternelle par-delà la mort. On imagine, sous ces bandelettes, des amulettes rares, sans doute d’or et de platine avec des rehauts de lapis lazuli, elles escortent l’âme et l’assurent de vivre dans l’au-delà. Hemmelighed, se représentant de cette manière, n’est-elle à la recherche d’une possible immortalité, d’une éternité qui la consolerait de cette vie terrestre ployant sous le poids des contingences ?

    La bouche est discrète, à peine un trait inapparent de sanguine qui maintient le langage en état de repos. A observer la double ligne scellée des lèvres, on est soi-même consigné au plein du silence. Peut-être est-ce là le viatique au gré duquel nous nous interrogerons sur nous-même, sur l’autre en son énigme. En effet, rien ne peut partir que du silence qui veut forer en profondeur le peuple infini des significations. Nous, les humains, sommes trop bavards, trop souvent réfugiés dans le mode du « on », ce langage qui n’en est pas un, qui se contente de vagues généralités, d’opinions toutes faites, d’assertions pareilles à des images d’Epinal, de « pensées » qui n’ont guère cours que dans une bruyante « cour des miracles » où la persistance des rumeurs se donne pour la forme de la vérité.

   Oui, bien des discours tournent à vide, ne déploient que d’étiques bannières que le vent disperse sans en garder quelque souvenir que ce soit. Si Hemmelighed a mis un tel soin à dessiner les lèvres, à les faire se retenir sur le bord d’une parole, c’est parce que, avertie de l’importance des mots, elle a voulu les sauvegarder dans un avant-dire seul fondateur d’une énonciation étayée en raison. La prétendue « sauvagerie » de la jeune femme, ne serait-elle, en réalité, que l’émergence d’une profonde sagesse ? Sûrement, il faut être sage, être destiné à confronter les grandes interrogations pour demeurer ainsi dans cette posture si humble, se confronter au silence, s’immerger en soi pour y trouver une façon d’exister qui ne soit nullement une compromission, un comportement à la mode, mais une réelle attitude reflétant l’humaine condition en son essence. Seules les grandes âmes le peuvent qui savent vivre dans le dénuement et tirer, de leur simplicité, la force nécessaire afin d’affronter la seule question qui vaille, être homme, être femme jusqu’au bout de soi, en l’entièreté de son être.

   Cette brève méditation sur une belle œuvre d’André Maynet nous a permis de poser, au travers du personnage fictif d’Hemmelighed, ce qui en soi devrait nous alerter en tant qu’humains dans notre marche en avant. Tous, autant que nous sommes, apparaissons en tant qu’êtres des lisières, ce qui veut dire que, la plupart du temps, sinon toujours, nous n’avançons que dans l’ombre portée de qui nous sommes, nous contentant de cette lumière de faible fanal, satisfaits de côtoyer des demi-vérités ou, pire, des non-vérités que nous prenons pour argent comptant, pensant que la vie, telle la pièce de monnaie, peut se lire indifféremment selon son avers porteur de son effigie, ou bien son revers où se donne son chiffre, sa valeur faciale. Bien évidemment il n’y a de vérité que de l’épiphanie d’un visage, autrement dit la manifestation de son essence, son envers n’exhibant jamais qu’une existence soumise aux aléas et accidents de toutes sortes.

 

Nous aimons Hemmelighed

comme nous aimons un beau paysage,

une montagne sublime,

 un lac aux eaux profondes,

le nectar de vérité qui se lève d’un beau fruit.

Oui, de ceci nous avons soif !

Oui de ceci nous voulons nous abreuver !

Nous voulons la douce

et exacte ambroisie du monde.

 Elle seule en son immédiate saveur.

 

 

 

 

 

 

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18 mai 2026 1 18 /05 /mai /2026 07:54
Au centre même du réseau

« Fille assise »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Fille assise », nous voici rassurés à même le titre de l’œuvre. Toujours face à elle, l’œuvre, nous sommes désemparés, parfois saisis d’une inquiétude. Légitime du reste. Dans notre face à face avec elle, nul intermédiaire qui, par sa médiation, viendrait nous rassurer, nous réconforter. Oui, par rapport aux formes de l’Art, nous sommes comme dépouillés, nous craignons de n’en saisir qu’un fragment privé de sens, son « explication » totale nous échappant et nous plongeant dans les affres de l’incompréhension. Car regarder l’Art ne revient nullement à en toiser de haut la  Cimaise, bien plutôt à demeurer dans un site de pudeur, de retrait, de modération. Et, de cette position qui, cependant, n’est nulle aliénation, respect seulement, considération par rapport à ce qui est oeuvré, nous nous mettons en position d’attente, disponibles au surgissement. Nous craignons, précisément, que rien ne surgisse et que, laissés en rase campagne, nous ne restions au centre de notre solitude, privés de dialogue, à court de paroles. Car rien ne nous assure de quelque évidence et bien des Voyeurs ressortent des salles des Musées, bien plus démunis qu’ils n'y sont entrés, une frustration remplaçant l’attente du comblement d’un désir.

   Les œuvres de Barbara Kroll, en une première estimation du regard, sont totalement déconcertantes. Nous sommes plongés soudain dans un monde étrange qui n’est ni le Réel ordinaire, ni le complet Irréel de l’imaginaire ou du songe, mais un étonnant Monde Intermédiaire dans lequel les Sujets paraissent sur le point d’une venue à Soi, que le traitement pictural rapide, spontané, parfois à la limite d’une violence, semble biffer à même son énonciation. La forme monte à la visibilité mais selon quantité d’esquisses successives qui font se lever le doute et l’incertitude chez-Ceux-qui-regardent. Un Monde paraît qu’un non-Monde efface et ceci constitue la profonde originalité de cette œuvre tout en jaillissement, en feu de Bengale, en crépitement d’artifices. Ici, tout se dit sous le signe de la rature, de la biffure, de l’incomplétude du trait, de l’hésitation de la tache, de la position du Sujet en ses limites, hors ses limites. Une manière de Néant, parfois nous étreint à la vue de ce qui pourrait paraître en tant qu’illusion, hallucination, comme si l’œuvre, nous l’avions créée de toutes pièces en notre monde intérieur, là où ne vivent que les ombres et la matière tubéreuse de la chair, une cécité en réalité, un clair-obscur où l’obscur domine et relègue tout dans le motif étroit d’un non-sens.

   Alors, ouvrant les yeux, affutant le faisceau de notre lucidité, l’œuvre s’effacerait d’elle-même et rejoindrait la brume et l’ouate inconsistante de nos fantasmes, un désir avorté en quelque sorte. Nous serions en l’œuvre hors de l’œuvre et tout serait à recommencer de notre chemin en direction de la sphère esthétique. Å aborder de telles créations, il faut une disposition d’esprit, une attente réelle des significations qui s’y dessinent en filigrane, il faut, tout à la fois, l’exigence de l’Esthète, l’attente naïve du tout jeune Enfant, l’assurance de la Maturité. Seule cette vision polyphonique des choses nous mettra en mesure de coïncider avec cet univers sensible si captivant. Aimer l’Art n’est que ceci, s’aimer en l’Art et que celui-ci, en retour, sème en nous les spores d’une efflorescence. « Efflorescence », un mot qui traverse nombre de mes énonciations, tellement son pouvoir métaphorique est ensemencé de joie, fécondé de croissance, dilaté de l’intérieur vers cette lumière qui l’attire, en réalise l’admirable photosynthèse. C’est un identique déploiement qui anime les œuvres d’art comme si leur vie secrète fonctionnait sur le même principe métamorphique, à la différence que l’action « pollinisatrice » du soleil, ce sont nos yeux qui en ont la charge, notre conscience qui en ouvre la pure dimension de sens.

    Mais revenons à notre nectar, à « Fille assise » qui nous met en demeure de percer son essence, de nous substituer à qui-elle-est, en quelque sorte. Nous n’avons guère d’autre voie que de butiner l’image, pour filer la métaphore, d’en décrire les aspects essentiels. Saisir quelque chose de sa vérité au prix de la nôtre car c’est bien d’un échange dont il s’agit, hors duquel rien ne se paierait qu’en « monnaie de singe ». Le fond de l’image, mais s’agit-il d’un fond ? ne serait-ce plutôt la trace, brossée à grands traits, du sédiment pathique sur lequel repose l’Humain, cette « passion triste » spinoziste qui est « l’épée de Damoclès » qui toujours nous menace et teinte notre bonheur des cendres toujours possibles dont notre destin pourrait être atteint. Oui, cette dilution de gris que rehausse à peine un jaune usé, nous incline à quelque tristesse dont nous déduirons aisément que le Sujet est atteint d’une sorte d’incurable mélancolie. A moins que ce ne soit nous qui projetions, influencés par les taches quasiment tirées des planches du Rorschach. Alors ça papillonne en nous, des ailes s’ouvrent, et il s’en faudrait de peu que nos ambitions d’Icare ne tournent court, nous intimant l’ordre de rejoindre le sol avant même de l’avoir quitté.

   Et le Sujet-Fille, qu’en est-il de son intime complexion puisque, déjà ses entours versent dans l’indigence la plus confondante ? Le plus souvent, il y a adéquation du Sujet au milieu qui le reçoit. Certes l’on peut affirmer sans crainte de se tromper que « Fille assise » est inclinée à la tristesse, son attitude en dénonce l’atteinte au plein de la chair. Comme souvent chez cette Artiste, c’est le sentiment du confusionnel qui domine, rien n’est lisible dans la clarté et le Voyeur de l’œuvre est placé devant une sorte de rébus dont, peut-être, jamais il ne découvrira le dénouement. « Dénouement » ? Certes cette image est une superposition, un enchevêtrement de nœuds dont il semble que personne ne pourrait parvenir à en démêler l’écheveau. En quoi cette peinture est existentielle-métaphysique, ce que j’ai souvent exprimé à son sujet et qui résonne, du reste, à la manière d’un poncif.

      Alors, observant Celle-qui-nous-fait-face, sommes-nous pour autant inquiets, perdus en nous-mêmes, un brin désespérés ? Nullement et c’est bien là la vertu de l’Art que de nous déporter hors de nous, de nous donner des motifs de réjouissance au contact de l’émotion esthétique. L’émotion n’est négative que fondée sur un sol qui se dérobe toujours, dont l’être n’a ni contours, ni dimension rassurante. Or ici, une juste nourriture est allouée à notre émotion, laquelle nous ouvre à la dimension du connaître ou, à tout le moins, nous dispose à éprouver quelque sentiment nouveau, une vision renouvelée des choses. Le corps de « Fille assise » est un lavis de gris, infime variation de Perle à Ardoise avec quelques touches de Lin. Ce gris est manifestement élégant, tout à sa discrétion, à son empreinte légère. Ce gris est unité. Ce gris est onction et baume. Ce gris tient éloigné un Noir qui serait la figure du Deuil, tient éloigné un Blanc qui serait la figure du Néant. Å l’abri du Deuil, du Néant, nous avançons dans les coursives de l’Art avec l’assurance de Ceux, de Celles qui savent qu’ici est une lumière qui écarte les membranes de suie de l’Ombre. Nous regardons « Fille assise » et plus rien ne compte que le rayonnement de cette esquisse. Oui, elle rayonne. Il suffit de se porter au-devant d’elle avec les yeux curieux et toujours émerveillés de l’Enfant. Et, d’ailleurs ne dirait-on le dessin d’un Enfant qui, dès le pinceau posé, n’a de cesse de courir après qui il est : un rayon de joie dans le jour qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

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17 mai 2026 7 17 /05 /mai /2026 06:58
Manzoni, du destin de la ligne

Achrome - 1958

Artnet

 

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   Présentation générale de l’œuvre - « Piero Manzoni – Achrome » - Catalogue d’exposition -Hazan Editeur :

  

   « Sa pratique se radicalise après avoir vu les monochromes bleus d'Yves Klein qui le fascinent, mais qu'il rejette aussitôt en proposant une approche plus radicale : l'absence même de couleur. (…) Mais les Achromes, ces œuvres monochromes blanches auxquelles il travaille pendant les sept années de sa carrière (1957-1963), constituent le cœur de son œuvre, poussant plus loin encore les expériences de la monochromie en choisissant l'a-chromie, l’absence même de couleur. Dans une volonté de remise en cause de la surface picturale et de la gestualité psychologique, qui domine dans la peinture informelle et lyrique de l’après-guerre, Piero Manzoni évacue de l’œuvre couleur et dessin. Ce rejet de la tradition picturale passe par un refus du pinceau et de la peinture au profit de matériaux étrangers à la tradition picturale : kaolin, coton industriel, fausse fourrure, polystyrène, petits pains, cailloux, etc. Lorsqu’il utilise la toile, l’artiste y applique une gestualité minimale : plissage, traçage, couture, badigeonnage, le tout donnant lieu à des formes approximatives : plis, quadrillages, lignes, etc. Les surfaces sont rarement lisses et mettent en avant les irrégularités aléatoires de la matière. (…) Depuis les très célèbres toiles plissées jusqu’aux dernières œuvres en polystyrène, accompagnées d’essais permettant d’appréhender sous des angles inédits l’une des recherches majeures de l’art de la fin des années 1950 et du début des années 1960. »

 

   Cet article du catalogue est suffisamment explicite pour qu’il n’y ait rien à y rejouter. Il constitue une rapide synthèse du travail de cet Artiste singulier. Ce que nous voudrions tenter ici, au cours de cet article, repérer dans la courte vie de Manzoni, disparu à l’âge de 29 ans, la marque insigne d’un fulgurant destin dont les lignes du doigt, mais aussi bien les lignes graphiques déposées sur les supports, tracent à leur manière une existence en sa finitude. Dans les reproductions d’œuvres ci-dessous il n’a nullement été tenu compte d’un ordre chronologique, seulement d’un ordre « ontologique », pourrait-on dire, selon le mode de donation particulier de l’être en ses diverses et souvent surprenantes manifestations. L’investigation, loin d’être plastique et picturale, sera bien plus psycho-philosophique, orientée vers les circonstances de la vie, lesquelles à défaut d’être de simples hasards, suivent bien peut-être une ligne tracée de toute éternité. Mais ceci est, avant tout, affaire d’intuition, donc de mise en œuvre d’un jeu qui détermine ses mouvements comme sur le damier d’un échiquier : de rapides décisions dont, jamais, nous ne pouvons saisir ni le lieu ni le temps de leur provenance pas plus que le mystère qui semble en gouverner les constantes oscillations, les retraits puis, soudain, l’effacement à jamais. Entrelacement de liberté et de censure dont nul ne sait qui prévaut en cette existence toujours à recommencer chaque jour qui passe. Nous évoquerons d’une manière générale le « dessin » que propose toute existence, en tant que symbolisation d’un « dessein » bien plus vaste qui est le lot de toute humanité confrontée aux limites qui en balisent le trajet.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Empreinte du doigt de l’Artiste - 1960

Artnet

 

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   Comment ne pas voir, dans cette forme spiralée, dans ce genre de représentation en vortex, les lignes de la vie soumises aux polarités d’une étrange aimantation ? Vortex-vertige. Vortex-tourbillon. Vortex-béance comme si, sous les pas de l’Homme s’ouvrait la trappe par laquelle connaître l’inconnaissable, connaître son propre fond abyssal. Bien évidement ceci dessine les contours d’une sourde et itérative angoisse. Rien ne semble tenir et l’on songe à ces sables mouvants qui happent les Errants et les engloutissent sous une nappe d’éternel silence. Retour au Néant en quelque sorte. Extinction du langage qui avait habité la cimaise des fronts, avait tressé les lèvres des fleurs signifiantes en leur magique éclosion. Apposant son doigt sur la plaine blanche de la toile ou du papier, l’Artiste avait-il au moins éprouvé cette prémonition tragique d’une Ligne qui, un jour, s’interromprait ? En bas, à droite de l’image, trois lignes rompent l’harmonie d’un bel enroulement. Interprétation d’une rupture, d’une scission, d’une coupure taillant à vif la chair humaine vaincue sous la puissance de forces qui la dépassent.  Interprétations digitales : lignes de Vie, lignes de Mort. Cette empreinte, paradoxalement affectée d’une forme d’œuf, donc de naissance, donc d’ouverture, semble refermer en elle les signes de sa propre condamnation. Œuf rompu, il ne demeurera sur la toile qu’un sang blanc traversé de linéaments d’encre. Une écriture portant en sa signature le motif même qui la détruit. Genre d’encre sympathique, elle a besoin d’un révélateur chimique afin d’apparaître à nouveau. Qui, le révélateur ? Où, le révélateur ? Dieu ? Un Ange ? Un Être indéfinissable ? L’Art lui-même en sa fonction cathartique ? Oui, cette simple forme donne à penser. Oui, cette forme questionne et questionnant, elle nous entraîne bien plus loin que nous, dans quelque site étrange dont nous attendons qu’il nous réconcilie avec nous -mêmes et nous fournisse la clé de notre possible éternité. Toute forme est émouvante dès l’instant où elle pose les contours de l’humain. L’esquisse anthropologique est inscrite en nous depuis des temps immémoriaux et ce n’est nullement un hasard si, devant des taches pareilles à un Test de Rorschach, nous projetons toujours sur elles l’image d’Adam, l’image d’Ève, et partant la nôtre puisque nous ne sommes qu’un écho d’Images Primordiales.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Achrome , vers 1958

Artnet

 

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   Survenant immédiatement après cette figuration cyclonique, cet océan blanc uni « d’Achrome 58 », cette eau dormante sont pur ressourcement de soi à de claires et lénifiantes fontaines. Comme si, après la traversée de signes noirs pareils aux sombres présages d’oiseaux hitchcockiens, succédait le vol libre et souple da quelque colombe de la paix. Tout ce qui était funeste, tout ce qui dessinait de fuligineux horizons, voici que cela s’éclaire et fait signe, sinon en direction d’une pure joie, du moins dans l’orbe d’une accalmie, d’un allègement. Ces plis sont apaisants, ces plis sont empreints d’une onctuosité toute maternelle. Une réminiscence anténatale nous installe au sein du royaume amniotique, là où les mouvements sont diffus, où les sons sont filtrés et harmonieux, où la température se donne sous les caresses d’un doux alizé. Rien d’autre à faire que de se laisser flotter dans une manière de « luxe, calme et volupté ». Enduisant sa toile de kaolin et de colle, lui imprimant de douces et somptueuses oscillations, Manzoni a su rendre à la matière sa part de quiétude, sa disposition à l’accueil. Achrome-conque. Achrome-silence. Achrome-pré-verbal en son pli recueilli. Ce geste si simple, si compréhensif est générateur d’une grande et touchante beauté. Il est pareil à l’ouverture des bras de l’Aimée. Pareil au jeu léger de l’enfant. Pareil au vol du papillon dans l’air poudré de clair pollen. Mais nulle métaphore ne suffirait à en parachever le sens pour la simple raison que le sens naît immédiatement du visible, sans apprêt, sans parole préalable qui en annoncerait la venue. Ce tableau est libre de lui au titre de sa pure immanence. Bien entendu, nous les Hommes, y amenons des sèmes qui lui sont extérieurs, mais ceci n’entame nullement sa vérité, y tresse seulement quelques commentaires sans doute superflus mais nous ne pouvons demeurer inertes face à ce qui est, pour nous, un baume, un motif qui éclairera notre conscience, lui donnera un espoir, l’exhumera pour un temps, de toute cette gangue de suie qui, parfois, exsude de la sourde matérialité de l’exister.

  

 

Manzoni, du destin de la ligne

Achrome - 1962

Artnet

 

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   Comme cette pluie de signes blancs, comme cette neige doucement surgissante est un réconfort pour l’âme ! Alentour se montre une plaine lisse, dense, identique à la joue que nous tend la page d’un cahier d’écolier. Nous sommes un peu intimidés par tant de blancheur donatrice de plénitude. Le tissage est d’essence boréale. A tout instant nous pouvons nous attendre à rencontrer le frisson blanc des bouleaux dans la brume du septentrion, ou bien la mesure presque invisible de la perdrix des neiges, ou bien la parution de l’ours à la fourrure duveteuse. Au centre de tout ce silence, une granulation de blanc, elle nous fait penser au passage de quelque Petit Poucet qui aurait semé sur son chemin des théories de cailloux blancs car, en toute circonstance, il s’agit de retrouver son logis et, partant, de se retrouver, soi, parmi l’éparpillement de la mutité d’aube, un sillage à peine conscient de sa nuée si légère. Assurément cette œuvre est empreinte d’un bonheur simple, immédiat et nous présumons que l’Artiste s’y est adonné avec une sorte d’impatience enfantine, de jeu grâcieux. Au milieu donc, le gravier s’est assemblé sous la figure de la ligne. L’œil se dirige vers sa douce éminence. L’esprit s’y rassemble afin d’y rejoindre son propre souci d’unité. L’équilibre est parfait qui distribue un champ disséminé de présences discrètes et un champ plus affirmé d’un relief qui trace sa voie avec une tranquille assurance.

 

 

Manzoni, du destin de la ligne

 

Linea (frammento) , 1959 -1961

Artnet

 

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   Si, jusqu’ici, les œuvres proposées se donnaient selon de souples horizontales, selon la figure spiralée de l’empreinte digitale, voici que le plan de vision s’inverse, qu’il devient brusquement vertical. Surrection qui étonne, surgissement à la manière d’un geyser et cette Ligne paraît tracer la forme d’un destin assuré de lui-même, fier de son prestige, tout entier voué à affirmer son être, à se lever parmi la haute clameur du jour. « Frammento », « fragment », comme si une saison particulière de la vie avait à se montrer pour ce qu’elle est, une lutte contre le Néant, une marche debout face aux apories du monde. Âge de la maturité atteint par Manzoni avant même qu’il n’ait eu à se manifester. Sa peinture à la facture si étonnante, la diversité de ses créations, l’invention pareille à une braise rouge, tout ceci témoigne, en lui, de la présence d’un génie qui le brûle et le consumera bientôt. Cette brusque ascension, cette haute turgescence, ce rebond de tout l’être en direction de plus hautes valeurs nous font irrésistiblement penser au « Zarathoustra » de Nietzsche, à sa séquence, belle entre toutes du « Grand Midi ». Nous citons ce « fragment » d’exception :

   « Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhumain, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène au couchant : car ce sera le chemin qui mène à un nouveau matin.

   Alors celui qui disparaît se bénira lui-même, afin de passer de l’autre côté ; et le soleil de sa connaissance sera dans son midi.

   Tous les dieux sont morts : maintenant, vive le Surhumain ! » Que ceci soit un jour, au grand midi, notre dernière volonté ! »

    Si, par un simple effet de l’imagination, nous faisons de ces paroles les paroles-mêmes que l’Artiste aurait pu prophétiquement adresser à l’humanité, n’y verrait-on, à la fois, le déclin de cette humanité, le déclin aussi de qui il est, l’Artiste, en route vers sa chute purement occidentale ? En effet, il y aurait bien un dernier soir, un couchant mais dont nul levant ne serait venu relever la chute. Il n’y aurait de « nouveau matin ». Manzoni est trop tôt arrivé « au milieu de sa route » et son « grand midi », bien plutôt que de lui ouvrir la voie du Surhomme, l’a précipité en plein ciel, tel l’infortuné Icare ne connaissant de sa « volonté de puissance » que son épilogue, la fin tragique d’un rêve. Nous faisons la thèse que Manzoni était cet homme d’exception que Nietzsche nomme le « Surhomme » au regard de sa novation picturale, de sa personnalité atypique qui n’hésitait nullement à offrir ses substances les plus intimes à ses « Adorateurs ». Mais écoutons les propos de Gilbert Merlio dans « Le surhomme nietzschéen : un être singulier ou un exemple pour tous ? » :

   « Le surhomme est en fin de compte moins l’image arrêtée d’un type nouveau qu’une métaphore appellative ou performative qui invite l’homme, chaque homme, à davantage de créativité, d’authenticité et de singularité, le convie à conférer un style original ou singulier à tout ce qu’il entreprend et d’abord à sa propre personnalité, à en faire une œuvre d’art. »

   Or Manzoni n’a nullement hésité à faire de sa propre personne le lieu inattendu d’oeuvres que l’on peut qualifier de « performatives », le simple fait de vivre son corps, de faire de son souffle, de ses empreintes, de ses propres déchets des prétextes artistiques, ceci s’inscrivait dans cette visée nietzschéenne déconcertante à bien des titres mais redoutablement efficace sur le plan théorique.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Linea , 1959 - 1961

Artnet

 

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   Mais qu’est-ce donc qui ne peut manquer d’advenir après une montée si haute, si vertigineuse ? On ne tutoie les cimes sans réel danger pour soi. Avec la précédente image de « Linea », la dimension verticale, autrement dit « céleste » avait été atteinte. En quelque sorte, l’Art au sommet de sa vocation. Et maintenant, cette autre « Linea » nous ramène à des considérations bien plus terrestres, offusquées en quelque sorte de pesanteur, de matérialité. La Ligne est tremblante, comme peu assurée d’elle-même. La ligne est l’horizon humain avec ses turbulences, ses éclipses parfois, ses brusques évanouissements et nul ne sait plus y repérer l’empreinte lisible de son propre destin. Cependant un espoir se fait encore jour. La teinte de la toile est lumineuse, solaire, rayonnante. Est-elle de la nature des grands flamboiements qui d’abord fascinent puis une fumée monte insensiblement et l’astre du jour disparaît derrière ce voile ? Cette fulgurance de la couleur est-elle prémonition de plus funestes heures ? Nul ne peut le savoir, pas plus que Manzoni lui-même ne pouvait en être alerté. Cette écriture a posteriori possède des éléments d’information, des significations qui, en 1961, ne pouvaient encore y figurer. Aussi notre méditation sur cette œuvre s’alimente-t-elle à une source que l’Artiste ne pouvait soupçonner.

   Nous avons conscience que nos projections sur le chemin accompli par Manzoni ne sont que de pures interprétations semblables à celles du Thérapeute qui essaie de lire, dans le dessin d’enfant, la réalité d’une existence, sa vérité. Toujours la tâche d’interprétation se situe sur ce versant escarpé sur lequel ne peut faire fond nulle certitude, seulement quelques impressions, seulement quelques floculations dans un paysage existentiel, quelques rapides visions, quelques pas sur la pointe des pieds et le sentiment de n’avoir qu’effleuré une vie, en avoir perçu quelques harmoniques à défaut d’en saisir le ton fondamental. Alors que choisir, du silence ou de la parole ? Peut-être dire simplement dans l’authenticité, dans l’immédiat ressenti.

 

Manzoni, du destin de la ligne

Sa dernière ligne - 1963

artnet

 

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   L’intitulé de la toile  « Sa dernière ligne », (le commentaire du Site qui diffuse les œuvres de l’Artiste) est bien plus qu’une simple évocation, il est, à proprement parler, une « mise à mort ». « Mise à mort » veut dire ici, bien plus qu’une sommaire exécution, « la remise à la mort » d’une œuvre en son ultime donation. La Ligne s’exténue, elle est un mince fil qui, bientôt, se rompra. La couleur a chuté dans une manière de crépuscule, dernière touche occidentale dont nul orient ne viendra assurer la relève. Ironie du sort ou bien geste de préscience, cette toile, parmi toutes celles présentées est la seule qui porte la signature de l’Artiste ? Dernière projection d’une matière intime, dernière empreinte digitale, dernier souffle dont nul « Ballon blanc » ne nous dira la tragique vérité. Le sort de tout ballon, remis à sa montée dans le ciel, donc à son propre destin, n’est-il celui de la chute ?

Manzoni, du destin de la ligne

« Corpo d'aria »  - 1959 -1960

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