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15 avril 2026 3 15 /04 /avril /2026 07:19

 

Brève phénoménologie de l'affinité.

 

 

 bpdl'a1

 Photographie : source Tumblr.

 

Sur une page de

Lili Neumann

 


 « Essentiel est l'accord avec soi-même, autrui et le monde.

Essentiels peuvent être, certains jours ou certaines heures,
une voix, un regard, un mot prononcé ou tu, un nuage qui passe,
la contemplation d'un coquillage ou d'une feuille,
un poème, un air de musique,
parce que précisément ce jour-là ou cette heure-là,
une coïncidence secrète naît entre ces choses simples et éphémères
et ce que nous savons être l'essentiel
mais ne se laisse point nommer. »


Anne Philipe - Spirale.

 

 

 

   C'est avec infiniment de subtilité et l'évidence de sensations authentiques qu'Anne Philipe se livre à nous sur le mode de l'intime. Car parler du coquillage, de la musique, de la feuille, c'est parler de soi, de son rapport aux choses selon une inclination qui nous est propre. Du coquillage à nous, de nous au coquillage, un seul et même déploiement, une seule arche signifiante venant nous dire la beauté du monde, notre propre beauté car être Homme, Femme, n'est rien d'autre que ceci : affirmer sa présence esthétique parmi la multitude. Mais, ici, que l'on comprenne : "beauté", "esthétique" ne veulent nullement dire que nous portons sur les choses, autant que sur nous-mêmes, un jugement positif sinon complaisant. Le Beau est  à replacer dans le contexte des Idéaux platoniciens. A savoir canaliser nos désirs - des choses, de l'Autre -, afin que, les sublimant, ces derniers se détachent des simples perceptions concrètes ou bien corporelles pour rejoindre cela même qui signifie bien au-delà des destins singuliers. Le particulier faisant place à l'universel. Éprouver le beau n'est pas seulement l'émergence d'une expérience sensorielle en direction d'une chose du monde, comme s'il ne s'agissait que d'une rencontre entre un Sujet observant et un Objet observé. Car, si la relation du Voyant et du Vu est faite avec suffisamment de pertinence, d'adhésion, de fusion même, le Beau ne demeure pas seul, comme en sustentation parmi les mailles de l'exister. Il se met à jouer le registre multiple et indissociable à l'intérieur même de la triade rassemblante du-Beau-du-Bien-du-Vrai.

  La découverte du coquillage, un matin de brume claire, dans la conque pure du rocher alors que la lumière fait sa fête subtile et que le calme alentour isole l'événement des contingences ordinaires, cette découverte donc ne se résume pas à une simple émotion esthétique qui ferait du mince chapeau de nacre une beauté parmi les autres beautés du monde. Non, Ce Coquillage, sur lequel notre conscience s'est focalisée est le Seul Coquillage dont l'univers nous fait le don dans cet instant privilégié - le "Kairos" ou "moment propice" des anciens Grecs -, comme si cet événement était inscrit de toute éternité dans l'orbe des choses. Le "destin" du coquillage croisant le destin de l'Homme. Ce qui était isolé, à la manière de deux unités lexicales se trouvant dans le fourmillement du grand livre du monde, se configure, soudain, en confluence sémantique, l'Homme signifiant par la Chose rencontrée et, ainsi, dans un même mouvement de réciprocité. La distance qui les séparait et qui menaçait de demeurer un abîme, voilà que le hasard du colloque en fait une condensation de l'espace-temps, portant chacun à la dignité de signe distinctif au milieu du chaos apparent de l'existant. Si ce coquillage peut resplendir et combler notre perception, il se dirige, en même temps, vers l'idée du Bien et du Vrai. Mais ceci, le peut-il à l'aune d'une simple pétition de principe ou d'une assertion langagière qui, alors, ne serait que pure abstraction ? Non, c'est bien dans le réel le plus décisif que s'accomplit ce subtil phénomène.

  Certaines "voix" qui s'adressent à vous; ce "regard" que vous croisez au hasard d'une rue; ce "mot" qui vous ravit sans que vous ne sachiez pourquoi; ce "silence" dans lequel vous entendez plus qu'une parole; ce "nuage" qui vous adresse son langage d'écume; ce "nautile" dont vous contemplez l'étonnante spirale; cette "feuille" morte dont l'architecture subtile vous fascine; ce "poème" saturnien dont le chant vous hante; cette "fugue" de Bach qui se loge au centre même de votre être, eh bien, tout ceci ne vous visite nullement avec l'indifférence de quelque hôte de passage. Il y a bien plus. Toutes ces choses du réel qui se sont annoncées à vous avec l'insistance d'une rencontre ont opéré, à votre insu, votre métamorphose. Alors que vous étiez un Voyeur passionné de son objet, inclus dans sa luxuriance soudain révélée, votre corps s'était comme absenté de vous et vous étiez, en quelque sorte, en état d'apesanteur, mais envahi, cependant, d'une généreuse plénitude. L'affinité avec la Chose était ce magnifique convertisseur ontologique par lequel, vous défaisant de vos habituelles attaches sensibles, vous parveniez à n'être plus qu'esprit fécondant, âme livrée à la pure intellection. Ce que le kairos affinitaire avait accompli en vous, c'était de vous faire sortir de la Caverne platonicienne, vous libérant de vos chaînes, vous distrayant de toutes ces formes fantomatiques et illusions auxquelles vos sens abusés s'étaient confié trop longtemps, abandonnant l'obscurité porteuse de mensonge et d'approximations pour surgir en pleine lumière, dans le Bien souverain du Soleil dispensateur de Vérité. De cette façon, tout le temps que durerait le prestige de ce qui se posait devant vous comme le pur apparitionnel, vous seriez devenu "Autre", premier saut en direction de cette mystérieuse altérité que l'on cherche toujours alentour de soi, alors même qu'elle est à découvrir et à expérimenter, toujours à partir de soi. Faute de cela, cette perception intra-subjective du réel, l'accès à de l'autre, du différent, de l'étranger demeure une simple abstraction.

 Mais, ici, il est essentiel de sortir de cette rhétorique abstraite et de faire un saut dans le réel d'une expérience concrète, la seule à même de nous délivrer quelque chose de palpable, de dicible, même si cette expérience s'alimente directement à l'arche infinie de l'inapparent. Donc, ce qui suit, sous le titre de "Rocher maritime", est le bref récit d'une situation telle que je l'ai vécue, il y a bien des années de cela. Ceci apparaîtra comme une phénoménologie du lieu, ces fameux espaces par lesquels nous appartenons à la Terre en même temps que cette dernière ouvre en nous la vastitude d'un monde perçu, bien au-delà de ses esquisses habituelles.

 

Événement. Le rocher maritime.

 

  Vers 1990. Printemps lumineux, ciel bleu, soleil. Je suis allongé tout en haut d'un rocher couvert d'une plate-forme d'herbe, face à l'immense étendue de la mer. Le Sentier du littoral, je l'aperçois faisant ses boucles parmi les roches sombres; les maisons sont loin et de la route je ne perçois guère qu'un écho atténué, genre de glissement sourd se confondant avec le bruissement de l'eau. Les goélands aux grandes voilures blanches font leurs cercles, criaillant, lâchant leurs gerbes de guano dont les rochers sont tapissés. Venu de la mer, un vent régulier souffle, mais dans l'atténuation, brise portant les embruns, l'odeur iodée des grands fonds. Exister, à ce moment-là, est un pur sentiment de bien-être, une impression de voguer entre ciel et terre, sensation que plus rien de fâcheux ne peut m'atteindre, que la joie simple est là, entièrement à portée de la main, dans l'écume flottant sur le corps dénudé, dans le silence seulement habité de quelques rumeurs rassurantes, alors que les remous de la foule, les complications de la ville, les tracasseries de tous ordres semblent une irréelle vapeur se dissolvant dans les brumes de l'horizon.

  Alors la plénitude, je la sens en moi, déployer ses ramures dans la totalité de mon étendue de peau, je la sens couler dans mes artères, gonfler mes alvéoles. C'est comme d'être habité du souffle des flûtes andines, tout près des vigognes à l'aérienne toison, de glisser sur une barque de roseaux péruviennes sur le lac Uros, de marcher sur les hauts plateaux de l'Altiplano parcourus d'herbes souples, couleur de terre alors qu'en toile de fond se détachent les sommets enneigés puis le ciel, immense, sillonné de vagues de nuages blancs. C'est comme d'être un oiseau cinglant l'éther et plus rien n'existe que cet infini vol sans limites, cette exhalaison d'un souffle pur, aussi translucide que les icebergs bleus et blancs, cristallins, aussi rapide que le vent boréal dans son altière course. C'est comme, soudain, de ne plus avoir de corps et d'être soi-même liberté de liberté. Sublime évasion du monde alors que les choses entrent en moi comme j'entre dans les choses. Il n'y a plus de séparation, plus de ligne de partage des eaux, une seule et même amplitude qui confond l'exister dans une unique harmonie.

  Bien évidemment, ces moments rares ne trouvent guère de mots pour se dire. Je suis sur une invisible ligne de crête, là où le regard porte au loin, manière de funambule flottant entre adret et ubac, entre ombre et lumière, également visité par les deux dans une espèce de simultanéité, de "synchronicité"(pour employer la rhétorique jungienne), l'événement singulier auquel je suis confronté instituant son propre sens, en-deçà et au-delà des traditionnelles catégories spatio-temporelles, comme si tout cela résultait de l'influence d'un "ordre supérieur", indéfinissable, déjà inclus dans une métaphysique, ouvert sur un sentiment d'appartenance à une exemplaire harmonie universelle, au seuil d'une fantastique cosmologie.

  Ecrivant ceci, aujourd'hui, alors que les faits ne sont plus que de l'ordre d'une vague réminiscence, j'ai bien conscience de l'étrangeté que mes propos doivent présenter pour un lecteur extérieur à la perception de tels phénomènes. Mais il faut revenir à quelques concepts philosophiques afin d'inclure cette expérience dans une compréhension plus large que celle du simple phénomène vécu, lequel est toujours source d'étonnement, donc, par définition, inclinant vers une interrogation philosophique. Si le sentiment que je décris dans le "Rocher maritime" semble se situer hors du commun c'est bien en raison de l'intensité d'un vécu dont la tonalité ne peut, selon moi, se comparer qu'au "stade religieux" dont Kierkegaard élabore le concept dans son ouvrage "Ou bien … ou bien".

  Maintenant, le moment est venu de préciser quelques lignes de force quant à ce fameux "stade religieux" auquel il est fait allusion. Dans la connotation kierkegaardienne, l'homme religieux est totalement tourné vers la présence de Dieu comme fin en soi. Cependant, cette idée de "religieux", pour ma part, je la replacerai dans son contexte d'apparition, à savoir avant que la religion ne s'en soit accaparée en lui attribuant cette incontournable liaison divine. On considérera les fondements étymologiques de ce terme qui le situent dans un registre moins contraignant, nullement relié à l'idée d'une foi ou de la soumission à un quelconque dogme, pas plus qu'à la mise en œuvre d'une mystique. Mais, afin de mieux connaître le sens premier du mot "religion", on se reportera à l'article le concernant dans Wikipédia, dont je donne une forme abrégée :

 "L'étymologie « relire » [du mot "religion"] (relegere) initialement donnée par Cicéron a reçu de nombreuses interprétations. Cicéron donne son argument étymologique dans un jeu de mot, en faisant valoir que la religion est de l'ordre de l’intelligence, de la diligence et de l’élégance (distinction), au contraire de la superstition.

(…) Par rapport à la connaissance actuelle de la religion des Romains, il est aussi possible de prendre l'idée étymologique de « relecture » dans le sens rituel, le mot viendrait de la pratique de « relire » les rites effectués pour s'assurer que cela a été bien fait.

Benveniste envisage ainsi à partir de l'étymologie relegere une religion comme une démarche de recueillement. La « relecture » est en ce sens une manière de recueillir par les yeux et une attention méticuleuse à ce que l'on fait : " effectuer une tâche avec soin." 

 L'on aura compris, à la suite de ces précautions oratoires étymologiques, que le "stade religieux" tel que je le reprends à mon compte est totalement situé en dehors de la foi et d'une croyance en un dogme. Les seules homologies pouvant se percevoir entre l'expérience "païenne" d'une réalité surgissant comme événement et le moment selon lequel le Croyant se consacre à son dieu, peuvent se résumer à une inclination de "l'âme" - en tant que principe vital d'animation de l'existence -, telle qu'elle peut se rencontrer dans la méditation, la contemplation, la prière, le rituel (ces dernières attitudes pouvant tout aussi bien être pratiquées par le plus commun des athées qui se puisse concevoir). Dans ces moments où le vécu est affecté d'une qualité ontologique inhabituelle, semble se produire une dimension d'extra-temporalité aussi bien que d'extra-spatialité.

 Ici, l'on voit bien que de la dimension initiale du mot "religieux", celle que je retiens est essentiellement une attitude de recueillement. C'est exactement dans cet état d'esprit que je me trouvais sur le "Rocher maritime", attentif à ce qui se passait en moi alors qu'aucune injonction divine ou appel à la prière ne se manifestait. Seulement une libre et entière disposition à l'ouverture du phénomène, à son déploiement, à la floraison multiple et heureuse du sens.

  Coïncidences philosophiques. Si l'on en reste à cette définition non religieuse de l'expérience vécue, je pouvais considérer être entré dans ce "stade religieux" où s'était offert à moi, dans le plus insoupçonné étonnement, la possibilité de m'inscrire dans un saut qualitatif modifiant profondément le sentiment de ma présence à moi-même, la perception d'un temps métamorphosé faisant de l'instant un genre d'éternité, la conscience d'un espace agrandi aux frontières du cosmos, un amour simple pour tout ce qui environnait, le déboulé dans une joie sans entrave, tout ceci apparaissant comme l'antidote de l'angoisse fichée au creux de la destinée humaine.

  Coïncidences littéraires. Décrire une telle expérience sans tomber dans l'excès, sans verser dans un facile lyrisme, sans entrouvrir la porte d'une certaine "mystique", tout ceci est de l'ordre de la gageure. Aussi, plutôt que disserter longuement, autant laisser la parole à un EcrivainJMG. Le Clézio dont la superbe écriture relate un événement similaire dans une courte nouvelle : "La montagne du dieu vivant", in "Mondo et autres histoires".

 Résumé : "Jon ne fugue pas à proprement parler. Il part pour une petite excursion, qui va le mener plus loin qu'il ne le soupçonne : parti à la découverte du mont Reydarbarmur, il se rencontre lui-même en un double vivant, l'enfant-dieu de la montagne."

                                        François Marotin - (Commentaires sur Mondo).

 L'extrait : "Au sommet de la faille, il (Jon) se retourna. La grande vallée de lave et de mousse s'étendait à perte de vue, et le ciel était immense, roulant des nuages gris. Jon n'avait rien vu de plus beau. C'était comme si la terre était devenue lointaine et vide, sans hommes, sans bêtes, sans arbres, aussi grande et solitaire que l'océan. […] Il était seul au milieu du ciel. Autour de lui, maintenant, il n'y avait plus de terre, plus d'horizon, mais seulement l'air, la lumière, les nuages gris. […] La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche. Jon ne pensait à rien, ne regardait rien. […] Jon était heureux d'être arrivé ici, près des nuages. Il aimait leur pays, si haut, si loin des vallées et des routes des hommes. […] Lentement, il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s'accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. […] Par son regard, il sentit qu'il s'échappait peu à peu de lui-même. […] son corps s'engourdissait lentement […] Tous les bruits naissaient, venaient, s'éloignaient, revenaient encore, et cela faisait une musique qui emportait au loin. […] Tous les bruits emportaient Jon, son corps flottait au-dessus de la dalle de lave, glissait comme sur un radeau de mousse, tournait dans d'invisibles remous, tandis que dans le ciel, à la limite du jour et de la nuit, les étoiles brillaient de leur éclat fixe."

 Voilà donc cette manière d'événement que l'on peut comparer à une "extase" au sens étymologique, du grec "ékstasis" signifiant "transport" ;  "Ravissement d’esprit qui, par une contemplation intensetransporte un être hors de la vie des sens."  (Wictionary).

Cette perception d'une nature particulière pourrait également être abordée selon l'expérience du "sentiment océanique" , cette "notion de psychologie et de spiritualité inventée par Romain Rolland qui se rapporte à l'impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l'univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi ») parfois hors de toute croyance religieuse." (Wikipédia).

  Voilà ce qui peut surgir de sa propre rencontre avec le monde lorsque tout se met à rayonner avec harmonie autour de soi. Sans doute faut-il avoir une certaine disposition d'âme, manifester une inclination à la poésie, une libre attirance pour l'ouverture à la métaphysique, un attrait pour la méditation intellective, mais ceci peut visiter tout un chacun à condition qu'il consente seulement à faire l'inventaire de ses affinités avec ce qui, apparaissant, ne le fait qu'à être porté au sublime. Sans doute en de bien rares instants. Mais c'est cette même rareté qui accorde l'être que nous sommes à cette amplitude du monde toujours libre qui porte sa propre vérité dans l'accomplissement du Simple. 

 

                                                                  

 

 

 

  

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14 avril 2026 2 14 /04 /avril /2026 07:09
L’Oeuvre d’Art et son aura

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   L’œuvre ? C’est toujours une lente et douloureuse parturition qui lui donne jour avant que des regards ne s’y abîment dans un essai d’explication avec ceci qui est pur mystère, sinon total miracle. Oui, « miracle » car surgir du Néant et se donner pour Réel, voici qui est étonnant, voici qui nous interroge au plus profond. Quelque chose n’avait ni lieu, ni temps, ni langage et voici qu’un espace éclot, qu’un instant se déplie, que les mots d’une prose ou d’une poésie viennent nous tirer, Nous-les-Voyeurs, d’une torpeur native dont, à notre tour, il nous faut éclore. Il n’y a nulle autre issue que de nous confronter à ce qui nous fait face et, en tant qu’émergence de l’Art, nous questionner à son sujet. Ne le ferions-nous et nous demeurerions en-deçà de qui-nous-sommes au motif que l’œuvre nous constitue, tout autant que nous la constituons et l’amenons sur les rives de l'exister. Mais alors, qu'en est-il de l’antériorité de l’œuvre, de sa genèse, de son origine ? Je crois qu'il est nécessaire de poser l'hypothèse qui lui attribuerait une manière « d'éternité ». En termes aristotéliciens, avant sa parution, elle était « en puissance », après sa parution, elle est « en acte ». Si l’acte est existentiel, doué de quelque positivité, de déterminations précises, la puissance est indéterminée, simplement avant-courrière de l’œuvre, aussi faut-il l’envisager douée de toutes les virtualités qui, un jour, sous le pinceau de l’Artiste, trouveront les motifs de leur réalisation.

   Aussi convient-il de dire que l’oeuvre a, de tous temps, assumé quelque présence, qu’elle est devenue visible, cependant portant toujours avec elle cette réserve d’invisibilité qui l’accomplit en tant que témoin de l’Art et ici, je pense bien évidemment à la célèbre formule de Paul Klee :

 

« L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. »

 

   Et que « rend-il visible » ? Une Forme qui lui préexistait, une Forme qui était en attente de sa manifestation. Ainsi l’Artiste aura-t-il été le Médiateur, le Passeur de l’Invisible, ce qui signe l’essentialité de son geste. Seul l’Invisible peut se porter à la hauteur d’un concept, d’une intellection, d’une perspective imaginative. Le Visible est bien trop lesté de lourdeur, arrimé à un sol dont il ne peut s’extraire, qui le destine à l’étroitesse d’une contingence. Il faut à l’Art, plus de légèreté, plus de diaphanéité, de transparence, d’élévation. C’est pour cette raison que Nous-les-Terrestres, les Terriens, les Hommes et les Femmes pétris dans la glaise, avons tant de mal à pénétrer les œuvres, à en éprouver la subtile fragrance, à nous enivrer de sa pure ambroisie.

   C’est à un véritable travail sur Soi que nous sommes conviés qui, en même temps, est travail sur l’œuvre. De concert il devient nécessaire de faire ce voyage en direction de l’Invisible, de l’Impalpable, de l’Ineffable. C’est au terme de cette ascension, si proche d’une extase, que les choses artistiques se déploieront et nous inclineront à les rejoindre dans cette sublime ouverture, dans cette échappée à nulle autre pareille, échappée de nous-mêmes qui ne nous dispersera nullement mais, bien au contraire, nous assemblera au sein même de notre être, nous disant le lieu d’une possible unité. Si notre cheminement en l’œuvre se donne comme premier, originel, pur, véritable, alors entre l’œuvre et nous, la distance se réduira au point que, occupant un lieu unique et singulier, nous serons en l’œuvre, nous confondant en elle, une seule ligne continue qui sera la ligne d’un sens imprescriptible, d’un sens parvenu à l’acmé de sa profération. Certes ma formulation est emphatique, lyrique, brodée, comme toujours, des pampres vives d’un Romantisme exacerbé, mais je crois que c’est à ceci qu’il faut s’attacher : métamorphoser la sombre prose du quotidien en ce rayonnement, en cette lumière, en cette provende qui enflamment l’esprit et le portent au plus loin, dans cette onirique contrée où il n’y a plus ni différence, ni contrainte, ni opposition entre des termes étrangers.

   Certes, pour des Rationalistes purs, pour les Normatifs de la Science, mon discours passera pour de la mystique, de l’exaltation, pour une passion débordée de toutes parts par son flux.  Mais peu importe la critique, c’est le cœur même de cette expérience sans-mesure qu’il faut retenir et « laisser le temps au temps » pour retenir de Cervantès sa belle méditation sur le mûrissement des idées, sur leur lente maturation depuis les semailles jusqu’à la récolte. Pénétrer au cœur d’une œuvre nécessite cette longue patience, cette abstraction de Soi dans l’ombre de laquelle la germination trouvera à s’accomplir, à fructifier.

   Mais après ces considérations générales, il faut en arriver à « Venue-à-Soi », tel est le prédicat que j’affecterai, aujourd’hui, à cette œuvre insolite de Barbara Kroll. Cette Artiste Allemande nous a habitués, depuis fort longtemps, à nous livrer, d’une manière spontanée, les strates de son travail pictural, les phases successives qui conduiront la peinture à son terme. « Work in progress », si l’on veut sacrifier à l’anglomanie galopante. Pour ma part, et de façon bien plus hexagonale, je lui préfèrerai l’expression simple et immédiatement perceptible de « travail en cours ». Comment qualifier cette lente « parturition » dont je parlais au début de mon article ? Esquisse ? Ébauche ? Canevas ? Essai ? Brouillon ? Premier jet ? On voit que le lexique est amplement polymorphe et qu’il traduit l’embarras dans lequel nous sommes d’attribuer à l’œuvre en devenir, tel qualificatif de préférence à tel autre. Cet embarras est l’écho de celui de l’Artiste lorsque, dans le silence de l’atelier, il s’agit d’extorquer au Néant cette signification qu’il porte en lui et qu’il retient comme la marque insigne de son secret.

   Toute création est, par essence, douleur. Parfois la naissance se pratique-t-elle au forceps. La plupart des Artistes répugnent à exposer les degrés successifs de leur travail, sans doute au motif que se révèlerait là leur échec relatif, leur impuissance, parfois, à tirer de la matière cette marge d’Invisible qu’ils retiennent en eux, qui est le motif même de l’Art comme il a été dit précédemment. Bien évidemment, dans la conscience de l’Artiste, ou bien dans les corridors de son inconscient, c’est son image même qui se joue ici, en raison d’une identification, d’une projection du Créateur en son œuvre, un identique mouvement de retour ayant lieu depuis cette dernière en direction de Celui, Celle qui ont procédé à son émergence.

    

   L’œuvre, telle qu’en soi elle se donne au premier regard

 

   La chevelure est Jaune-Paille, une moisson sous le soleil. Mais elle n’est nullement l’image d’épis dressés fièrement dans l’or du jour, loin s’en faut. Ce sont des lanières, des ruissellements de Jaune, des pertes vers quelque possible aven qui en récolterait l’inépuisable ressource, l’inextinguible source. Il y a du désordre, beaucoup de désordre dans ce ruissellement, beaucoup de confusion, une manière de mince Déluge qui bifferait l’épiphanie du Modèle, la ramenant de facto à ce coefficient d’Invisibilité qui se donne pour notre essentielle obsession, pour notre recherche infinie. Et le visage, mais y a-t-il visage, c’est-à-dire présence, possibilité de rencontre, de dialogue ? Nullement et nous sommes désemparés en tant que Voyeurs de faire le constat de ce retrait, de cette absence, de cette fuite. Comme si l’œuvre se refusait à nous, souhaitait demeurer dans une marge d’inconnaissance, demandait la clôture bien plutôt que l’ouverture, le dépliement.

    Alors dépossédés des signes insignes qui définissent l’Être en sa venue, nous nous interrogeons nécessairement sur notre propre présence, sur notre consistance au Monde, sur les assises que nous croyons nôtres et ne sont, en réalité, que ce marais métaphysique, cette ontologie lagunaire dans laquelle nous sommes immergés à défaut de n’en pouvoir jamais sortir. Et, ici, si nous sommes remués jusqu’en notre tréfonds, alors l’Art aura accompli son Œuvre, laquelle ne consiste en rien d’autre qu’à interroger notre propre fondement, à nous situer, dans l’espace et le temps, à cette croisée des chemins qui est notre Destin même. Il en va de notre ressenti intime, de l’inclination de nos sentiments, de l’acuité de nos perceptions, de la profondeur de nos sensations. Certes, ce que je décris ici est bien « Romantique », mais seuls les Délateurs de la sensibilité ne pourraient en supporter la brûlure, ce feu qui n’est pas funeste mais lieu de pure joie. Il devient urgent de ménager une place à la Belle Nature, aux manifestations du moi, à l’amplitude de l’imagination, de donner site au rêve, de faire de la mélancolie l’instrument de nos plus vives émotions, d’inscrire le cheminement spirituel en lieu et place d’une matérialité qui est la croix que nous portons sur nos épaules quoique nous nous en défendions.

   Certes cette œuvre nous désarçonne au vu de son coefficient d’insaisissabilité, du flou, du nimbe dont elle s’auréole qui, du reste, concourent bien davantage à sa gloire qu’à sa possible condamnation. Cette œuvre, tel le symbole,  « donne à penser », pour reprendre le mot célèbre de Paul Ricoeur. Eu un seul et unique mouvement, elle « donne à penser » le Soi, l’Autre, la pure Présence et aussi bien le Néant dont l’on perçoit les linéaments entrelacés dans la tâche de vivre. Que les portes d’entrée de la perception soient occluses ou bien ébauchées, un œil est à peine visible, l’arête du nez disparaît sous une mèche de cheveux, les lèvres sont une à peine naissance de la pâte picturale. « Venue-à-Soi », ainsi nommée dans une manière d’étrange paradoxe puisque, aussi bien cette « venue » est pur retrait, cette parole dont on eût attendu qu’elle nous rencontrât est pur silence, le subtil langage dont nous eussions pu espérer un poème, n’énonce rien, sombre dans une sorte d’aphasie qui nous rend muets à notre tour. Quant aux motifs approximatifs de la vêture, ils viennent consoner avec cette atmosphère d’étrangeté que nous sentons frôler notre peau à la manière d’un illisible courant d’air, il est déjà loin et nous n’en conservons que la touche imprécise, inquiétante, étrange cependant.

   Et maintenant, avons-nous au moins fait le tour de l’image ? En avons-nous inventorié toutes les significations qui la détermineraient de façon à nous la rendre perceptible ? Non, nous n’avons fait qu’approcher, ce que seule permet toute chorégraphie esthétique autour de son énigme. Et l’œuvre, dans tout ceci, que nous dit-elle d’elle ? Que nous dit-elle de l’Art ? Elle nous dit ce que nous nous en disons en notre for intérieur, c’est-à-dire une méditation qui semble n'avoir ni début, ni fin. C’est bien là l’essence de l’Art que de nous placer face à un paradoxe, donc à une lecture toujours amputée de la totalité de son être. Nous la livrerait-elle en totalité et ce ne serait plus de l’Art, une simple positivité parmi l’océan des positivités et des plurielles déterminations du réel. Il se confondrait avec la première réification venue, il ne serait guère différent du statut de la Chose, une contingence soudée à sa propre hébétude. Si l’œuvre se manifeste sous les traits d’une toile, d’une pâte, de couleurs, tous éléments hautement tangibles, l’œuvre donc, tel le lourd iceberg, ne nous montre jamais que son étroit continent, l’essentiel se dissimule sous la ligne de flottaison, dans les complexités de la glace bleue et des chemins d’eau qui y sinuent, de la profusion des bulles d’air qui en dilatent la matière. C’est bien là que l’essentiel de notre vision de Voyeurs doit se concentrer, tâchant patiemment de décrypter les hiéroglyphes, d’en interpréter la belle et irremplaçable complexité.

   Le plus souvent, Regardeurs inattentifs aux motifs de la profondeur, distraits au point de confondre la corolle et son nectar, nous avançons parmi les œuvres, nous limitant à leurs contours, aux apparences qu’elles nous tendent comme si, image reflétée en quelque miroir, nous n’en percevions que la buée, l’évanescence bientôt dispersée aux quatre vents de l’insouciance. Il nous faut donc nous disposer au négatif, à la réserve, à la dissimulation, à l’absence. Tels des saumons qui fraient, il nous faut remonter à la source, là où naissent les eaux en leur originelle pureté, toujours remonter vers l’amont, scruter l’en-deçà, interroger l’a priori, se mettre en quête de l’antériorité de l’antériorité, se confronter à l’impossible, à l’indicible et tresser, tout autour de l’œuvre, identique à une couronne de lauriers étincelant sur le front de quelque dieu, cette Invisible aura qui est le Tout de l’œuvre en son irremplaçable nature.

   Car l’œuvre ne saurait se limiter à l’actuel visage qu’elle offre à notre curiosité. L’œuvre, sûre de soi, qui paraît ici et maintenant s’affirmer dans sa présence, elle n’est pas unique, terminée une fois pour toutes. Elle s’abreuve à mille esquisses, à mille projets contrariés, à mille aventures dont elle conserve  la trace en sa mémoire picturale, en ses configurations plastiques. L’œuvre ? C’est l’Artiste qui lui a donné le jour au carrefour de ses méditations ; c’est elle, l’œuvre en sa manifestation la plus réelle ; c’est Nous qui la fécondons et l’accomplissons à l’aune d’un regard juste. Oui, « juste », car seul ce regard est porteur de Vérité, ceci même qu’expose l’Art à nos yeux incrédules. Nous avons grand besoin d’en déciller l’habituelle cécité. Il faut inciser la cataracte et faire briller la Lumière.

 

L’Art n’est nullement autre chose que ceci,

un éclair qui déchire la nuit et se

retire aussitôt dans sa ténébreuse mesure.

  

   Les œuvres de Barbara Kroll ont cet évident mérite de nous confronter à nos propres ombres, la seule manière, sans doute, de nous extraire de notre gangue de Voyeurs de l’aube ou du crépuscule. Ce que nous voulons, pour les plus lucides, les plus exigeants, tutoyer le zénith, là seulement nous pouvons habiter à la hauteur de l’Art. Ce Vertige !  Ce n’est nulle paranoïa, c’est la demande que formule l’Art lui-même en son exception, en son unicité.

 

 

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13 avril 2026 1 13 /04 /avril /2026 08:39
Blancheur, Silence & Solitude

Source : Photos en noir et blanc

***

« Souffrir de la solitude, c’est là aussi une objection.

Pour ma part, je n’ai jamais souffert que de la multitude. »

 

Friedrich Nietzsche

 

“Ecce Homo” (1908), II, « Pourquoi je suis si malin »

 

*

 

Blancheur

Silence

Solitude

 

   Tout repose ici dans la perfection de soi. Tout paraît dans l’entièreté de son être. Tout conflue en un seul et unique endroit. Le Ciel est une immense glaçure, le jeu du Blanc sur le Blanc, autrement dit l’aire d’une exactitude, le peu d’éloignement de soi, la superposition de la pure Beauté et de toute chose belle qui ne peut provenir que de l’intérieur, de cette infrangible amande qui est le lieu même du sans-partage, de la joie amassée en elle-même, cristal dont la vibration est certes inaudible et d’autant plus précieuse au titre de ce retrait. Le ciel est partout à la fois et pourtant il est bien Ce ciel et nul autre qui viendrait partager son essence. Il est lui et le Tout Autre et ceci n’est nul paradoxe car, fondé essentiellement, il contient en lui le Tout du Monde, chaque chose lui est redevable d’exister. Il est l’Unique Foyer à partir duquel les Choses les plus diverses, les plus multiples connaissent l’offrande infinie de leur floraison. C’est sur ce fond du Ciel, en tant que fondement, que toute chose s’appuie et déploie sa prétention à paraître de telle ou de telle manière.

 

Le Ciel est l’unique faveur

qui donne aux Choses leur mesure,

leur octroie un espace,

les installe dans leur temporalité.

 

Blancheur

Silence

Solitude

 

   Jusqu’ici, il n’a été parlé que du Ciel et, bien entendu, il a été parlé de Tout. Puisque le Ciel est le Tout. Le Ciel est la Blancheur. Du centre de qui elle est, la Blancheur, cette Blancheur, et toute autre faisant sa tache claire, scintille, rayonne, efface les ombres, disperse la nuit tout au bout des pointes extrêmes de la Rose des Vents.

 

Blancheur du Mistral.

Blancheur de la Tramontane.

Blancheur du Grec,

 

   ces trois souffles du Septentrion qui portent en eux la respiration vitale du Monde. Purgé de ses défauts, vidé de ses miasmes, débarrassé de ses impuretés,  le Vent Blanc est pureté de soi dont tout être accompli voudra être la pointe avancée, la flèche libre d’atteindre sa cible, ce Soi qui fait son feu diaphane au centre de l’Être, genèse se ressourçant à sa propre origine. Quand le Blanc atteint son acmé, son point de non-retour, c’est tout simplement l’Absolu qui se donne en tant que la seule réalité possible. Tous ses entours ne sont que fantaisistes diapreries, mirages et reflets à l’infini.

   Blancheur germinative de la Neige, tissage de fins cristaux, assemblage du Simple avec le Simple. Tautologie du Sens, la Neige est à elle-même sa propre confirmation, tout à la fois son esquisse et sa forme ultime, indépassable. Neige, blanc manteau et tout repose sur elle dans l’exacte confiance. Nul piège qui s’ouvrirait. Nul dessein qui biaiserait le réel. Naturel abandon de chaque grain blanc avec le grain contigu. Osmose qui fond en l’Unique l’exubérance du multiple. Neige est fugue en sourdine, mais seulement fugue à elle-même, son qui sourd de son propre mystère. Ici, quelque part, dans la vacuité boréale, tout n’est que glissements blancs :

 

du renard polaire à la fourrure abondante ;

du lièvre variable, ce timide nommé « Monsieur Blanchot » ;

de la Perdrix blanche dissimulée sous ses voiles de plumes ;

de l’Hermine au mince pelage, aussi vive que discrète.

 

Neige en tant que neige

et Silence tout autour.

  

   Silence, le mot magique, le mot-flocon, le mot-plume, le mot-écume se dit sur le mode de l’infinie retenue. Ne peut déborder de lui sous peine de s’écrouler sous la meute pressée des harmoniques venant des choses même les plus dissimulées. Silence est une bulle transparente à la façon d’une diatomée, à la manière d’une paramécie, flottant entre deux eaux, cils vibratiles agitant l’onde dans l’imperceptible trace d’une impulsion à peine donnée.

 

Silence est texture

impalpable

de l’Âme,

feu sourd

de l’Esprit,

recul et méditation

de la sublime Raison.

 

   Les mots tels les tirets de l’alphabet Morse et leur espacement, ces Vides, ces Riens, ces Silences qui tressent la matière inépuisable du Sens. Entre les Mots, beaucoup de Silences, cela signifie beaucoup de compréhension, le début d’un merveilleux déchiffrage des signes ici et là répandus à foison.

   Et l’Arbre, mais est-il simplement arbre à l’essence définie, par exemple peuplier, aulne ou bouleau ou bien est-il, tout à la fois ce qui, du peuplier, de l’aulne, du bouleau peut être extrait afin que, regroupé sous la forme d’une seule et même unité, d’une généreuse et inimitable IDÉE, se puisse camper ici, au centre même de l’absolue Blancheur, sa fermeté, sa puissance, son inépuisable énergie ? Nous sentons bien qu’il dépasse toute rencontre ordinaire à l’angle d’un bois où au milieu de la futaie, qu’il nous convoque à l’essentiel, qu’il relativise le contingent, apparaît selon l’altière figure de la nécessité. Il est l’Unique qui nous fait signe depuis l’ouverture même de son inépuisable Destin, tout comme ce Banc, cette assise au gré de laquelle nul ne trouve ni sa halte, ni son repos, ce Banc dit le précieux de sa présence insolite dans ce décor de Fin du Monde ou, plutôt, de son Origine. Car tout semble sur le point de s’ouvrir, dépli de talc de la corolle, songe d’écume des pétales, jet dans l’espace au-devant d’un Silence qui pourrait bien devenir Parole si quelque chose devait se dire d’une possible effectuation en germe, d’une pulsation retenue en-deçà des lèvres du Réel. Tout est disposé là dans la forme idéale et idéelle d’une Liberté dont nulle entrave ne pourrait compromettre la manière d’éternité.

   Å l’évidence, il y a liaison indéfectible entre Blancheur, Silence et Solitude, comme si la présence de l’une ne paraissait qu’à la lumière, à la félicité de l’autre. Et puis il y a la subtile venue à nous de ces trois pieux noirs qui ne disent rien d’autre, en mode plus contrasté, que ces trois natures qui nous occupent : Blancheur, Silence, Solitude, comme s’ils voulaient en un simple écho, constituer le diapason de leur Sens quasi invisible. Nous ne sommes partis de l’aphorisme de Nietzsche que pour y mieux revenir : éternel retour du même. Il semblerait que l’essence même du Génie, ce don inépuisable de ressourcement, n’ait nul besoin d’aller chercher hors de Soi la justification de son multiple rayonnement. Ce qui, pour l’homme ordinaire, se donne sous le genre du diffusif (chercher mille ferments qui le situent dans le Monde et auprès des Autres), se traduit chez l’homme de Génie à l’aune de la brièveté, de la concision. Ainsi en est-il des Grands Esprits dont l’acte créatif (démiurgique, pourrait-on dire), s’origine à la simple triade Blancheur, Silence, Solitude. Toujours il nous faut avoir en mémoire ces trois pivots qui sont le sol même du suressentiel surgissant à même le tissu du chef-d’œuvre. La relation du Génie à ces trois clartés, se dit de la manière suivante :

 

Blancheur comme puissance

de l’Origine, du virginal

Silence comme anticipation

de la Parole juste

Solitude comme condition de possibilité

 de l’effectuation du geste artistique.

 

   Imaginerait-on un Jean-Jacques Rousseau qui, dans sa « Cinquième Promenade » autour du Lac de Bienne, se laisserait guider par la Noirceur, émouvoir par le Bruit, distraire par une Compagnie aussi nombreuse que bavarde ? Parlant du Pays qui l’accueille, ne dit-il :

   « …mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »

   Évoquerait-on Nietzsche décrivant la forêt où vit le vieil Ermite à la mesure de cymbales qu’agiterait son Zarathoustra, le convoquerait-on animant un vibrant colloque devant une foule qui ne comprend nullement son message ?

    « Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la solitude de sa caverne pour se dérober aux hommes, pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. »

   Solitude du Génie dans son éternel et lucide face à face avec lui-même, il est l’Universel à lui tout seul, il est la trace non inscriptible sur l’ardoise ordinaire des jours, il lui faut une sorte de falaise marmoréenne utopique sur laquelle graver, ce qui, tout à la fois, est sa pure Joie, à la fois sa chute la plus Tragique. Par essence, la vision du Génie est hyperbolique, c’est en quoi elle dépasse le regard étriqué, circonscrit que nous, humbles Mortels, destinons à ceci même qui nous fait face.

 

Le regard génial inverse l’ordre des choses,

il transfigure le réel,

il crée de nouvelles catégories

où se métamorphosent, l

es uns en les autres,

le règne animal,

végétal, minéral.

  

   Et ce qui est le plus confondant, c’est bien cette permutation permanente qui s’effectue de l’Homme à l’Animal. Le chameau, le lion, l’aigle, la colombe, le serpent, sont aussi bien la figure zoologique d’un Nietzsche déjà en prise avec sa propre folie, préfiguration de la scène bouleversante au cours de laquelle la vue d’un cheval torturé par son cocher, ce 3 janvier 1888, signera les premières atteintes de la démence. La folie devient pure confusion des règnes, mêlant un Nietzsche-Colombe à la recherche de la paix, à un Nietzsche-Serpent figure du Mal, à un Nietzsche-Aigle succombant sous le faix trop lourd de la Volonté de Puissance. Il n’est pas aisé de devenir le Surhomme lui-même, fût-on l’un des plus profonds Philosophes du siècle !

   Irrémédiablement, foncièrement, le Génie est un Être d’un Blanc-Silence-Solitaire. Le Philosophe inspiré qu’était l’Auteur du « Zarathoustra » eût inversé l’ordre même de son propre Destin s’il avait introduit, parmi le foisonnement de ses idées, parmi la foule de ses centres d’intérêt, ce qui, certes était inconcevable mais dont l’avoir lieu aurait totalement bouleversé son existence, à savoir l’amplitude d’un Amour, eût-il possédé simple valeur métaphorique, s’il avait introduit donc, à même le plein de son existence, cette Figure d’exception qu’était Lou-Andréas Salomé. L’Altérité creusant sa niche dans le pur massif Solitaire. Mais ceci était inconcevable au motif que Lou, fascinée par le génie du Philosophe du « Gai savoir » (tout comme elle l’était du génie de Freud, de Rilke pour lequel elle éprouva, sans doute, plus un amour poétique que réellement sentimental), Lou donc se situait sur le plan des idées plus que sur celui d’une possible sensualité, promesse de relations amoureuses.

   Alors, relier cette idée du Génie à cette photographie blanche, dépouillée, si profondément géométrique qu’on la penserait pure création de l’esprit, se justifie de manière essentielle. Le lieu de vie du Génie ne saurait être ni équatorial, ni tropical, voué aux exubérances, aux dilatations et expansions de toutes natures. Il faut, au Génie, dans sa recherche constante de l’Absolu, s’assembler autour d’une unique exigence, d’une puissance créatrice bien délimitée, condensée, là où les idées se cristallisent, là où les images, fussent-elles celle d’un imaginaire animal et chimérique puissent prendre la consistance d’un réel compact, tout comme le sont les terres boréales corsetées de frimas, prises dans leurs congères. Car, jamais le Génie ne peut se distraire de sa marche obsessionnelle en direction de sa solitude constitutive.

   Seules les concrétions hyperboréales, seuls les glaciers aux arêtes vives et tranchantes, seules les hautes colonnes de gel, seuls les labyrinthes d’eau translucide le rapprochent de ce dont il est en quête, à savoir tutoyer la résolution de son propre mystère. Bien évidemment, cette recherche obstinée, incessante, ascétique, ne se couronne, le plus souvent, qu’à l’aune de la constellation étincelante de la folie. Voyez Hölderlin enfermé dans sa tour à Tübingen. Voyez Artaud isolé dans sa camisole de force chimique à l’asile d’aliénés de Rodez. Voyez Lautréamont et sa disparition tragique autant que solitaire dans son nouveau domicile de la Rue du Faubourg-Montmartre.

   Que dire au terme de cet article, si ce n’est citer quelques phases de Léon-Paul Fargue tirées de « Haute solitude », cette solitude que l’on essaie vainement de circonscrire, sinon de jeter aux oubliettes dans la nuit et les vapeurs de l’alcool :

   « Ce soir, un grand ressac de squelettes et de rafales humaines secoue l’esquif. La table est triste, molle la fenêtre. Les os du silence craquent. Je croyais que la solitude était une sorte de steppe surnaturelle, un grand désert de soif qu’allongeaient encore d’interminables délires. Non. C’est un monde qui se resserre, comme de la terre à blé autour d’un corps de soldat abandonné. La solitude, l’isolement, l’ennui, ce sont des pelletés de vide sur un cheminement de taupe. »

   Oui, « un monde qui se resserre », tout comme ce pergélisol qui fixe à jamais les désirs nomades des Hommes, circonscrit leur naturelle boulimie des Choses et du Monde. Oui, « des pelletés de vide » que ne peuvent dessiner, dans le froid le plus vif de la Condition Humaine, dans la tête dévastée du Génie, que  

 

Blancheur

Silence

Solitude

 

Certes cette triade

monochrome,

sans voix,

sans Monde

 ne peut s’inscrire

en nous qu’à la manière

 

du Mistral qui transit le corps,

de la Tramontane qui pétrifie les pensées,

du Grec qui dépouille jusqu’à l’os.

 

Mais c’est de là seulement,

de cette nudité qu’une chair

peut se tisser et

donner Sens à la vie.

 

Alors Couleur aura Sens.

Alors Voix sera audible.

Alors Multitude pourra

venir à nous.

 

 

 

 

 

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12 avril 2026 7 12 /04 /avril /2026 07:08
L’instant auroral.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Les journées de Felicidad commencent toujours ainsi. Dans sa hutte de planche et d’écorces, tout en haut de la colline habitée par les vieux arbres, chênes-lièges, oliviers décharnés par le vent, Felicidad vient au jour avant que celui-ci ne s’éveille. Dans le corps du jeune enfant (il vient tout juste d’avoir douze ans), c’est soudain comme un tumulte, un étrange remuement qui déploie ses ondes. La nuit est encore enracinée, soudée au socle de la terre. Elle fait ses mailles noires parmi le lit de mousse et de feuilles. Elle serpente, sinue, s’enlace aux chevilles qu’elle entoure d’un lien pareil à un anneau de métal. Felicidad en sent le magnétisme, en éprouve le long frisson alors que le sommeil rôde encore dans le massif alourdi de ses yeux. C’est comme une gangue, une étrange présence qui sourd du limon pour dire au jeune garçon la survenue de l’instant fugitif, le don surpris de l’heure native, l’offrande sans cesse renouvelée dont il faut se saisir avant que le vertige de l’exister ne s’en empare et n’efface tout dans la touffeur d’un futur sans mémoire. Cela n’attend pas. Cela s’impatiente. Cela fuse dans les membres, fourmille dans les doigts, allume dans la roche grise du cortex ses millions de bulles, cela répand ses solfatares dans les replis complexes de la conscience.

   Felicidad se lève, rafraîchit son visage à l’eau limpide d’une cruche. Se vêt d’une chemise légère de toile, d’un bermuda usé dont la trame révèle le dénuement du jeune garçon. Sous ses pieds nus, sur le sentier qui court vers le village, des chutes de glands, des éboulis de cailloux sombres comme l’étoupe. Du chemin, tout est connu, le moindre replat, les courbes, les plis de glaise, les billes érodées qui glissent sous les pieds. Descendre, ici, sur le chemin en lacets, au milieu de la forêt de romarin et de serpolet est un luxe inouï alors qu’en contrebas, les cubes des maisons sont teintés d’un bleu profond identique aux rêves des hommes qui les habitent. Nul bruit qui viendrait troubler le silence, sauf, parfois, la chute d’une poussière, l’envol d’une feuille à contre-jour du ciel. Felicidad n’a rien mangé. Au creux de son abdomen il sent l’outre vide qui s’emplit des fragrances nocturnes, friselis de lavande, lacis musqué de l’humus, effluve des pins qui se dissimule encore dans la fraîcheur. C’est de cette manière que doit s’accomplir le rituel : devenir léger comme la clarté, confier sa nasse de peau à la poussée de l’air, faire de son corps le réceptacle de tout ce qui veut bien s’y loger, déployer l’harmonie des sens, ouvrir le spectacle du monde. C’est alors comme d’être oiseau, sterne fonçant dans l’entaille du jour, chute de la mouette vers le dôme noir au-dessus des flots blancs, goéland à la forteresse de plumes dont l’œil gonflé, circulaire, prend acte du monde à même la grâce de son vol.

   Maintenant le chemineau est sur la bande de bitume et de schiste brun qui quadrille le village. A droite la grande bâtisse couleur d’écume ternie de l’Amistad. Il lui semble entendre, pareille à une incantation, la rumeur des Joueurs de Tarot dans la grande salle à la lueur de crypte. Puis la minuscule place cernée d’arbres exotiques (personne n’en connaît la provenance) où, des heures durant, les Vieux vêtus de noir déroulent leur vécu si semblable aux filets qu’ils jetaient, autrefois, dans la baie pour y pêcher de quoi faire succéder le jour au jour dans la monotonie d’un temps circulaire, toujours renouvelé. Puis les arcades blanches du Pitxot avec, sur la hauteur, la forteresse de l’église qui veille au repos des hommes. Le Cafe La Habana est muet derrière ses rideaux tirés, sa herse de métal qui en défend l’entrée. Felicidad aime cette heure solitaire qui lui fait penser au début d’un univers, à l’étonnement qui doit en couronner la survenue, au bonheur simple de connaître les choses dans leur immédiateté, leur origine, pure comme l’eau de source.

   Après avoir dépassé les barques bleues et blanches couchées sur le flanc, un lit de cailloux plats en guise de flots, Felicidad s’engage sur un sentier qui longe la baie. Suite mouvementée de roches trouées de bulles qui escalade et descend, bifurque, s’élève en promontoire par où le miroir de la mer se laisse apercevoir jusqu’à la courbe infinie de l’horizon. La nuit, maintenant, est semée de larges entailles bleues. Les habitations sont phosphorescentes. L’air a brusquement fraîchi. Le jeune garçon sait que ce phénomène signe la venue du jour, que, bientôt, le grand dôme liquide s’allumera en des teintes de corail et de cuivre. Une ivresse que le regard aura du mal à enclore. Juché tout en haut d’un éperon se jetant au-dessus du vide, Felicidad est pareil à une vigie qui veillerait sur sa citadelle, peut-être ombre tutélaire protégeant, tel un dieu en clair-obscur, le destin des hommes. Le disque du soleil est à peine une mince lunule émergeant au loin d’un liseré de brume. Le silence est grand qui se tend sous le mystère de l’apparition. Alors on est comme dilaté de l’intérieur. La lumière a pénétré en vous. Vous la sentez gonfler vos poumons, faire se lever les alvéoles, soulever le diaphragme, envahir le visage qui se teinte à la façon d’un masque antique, peut-être d’un fétiche africain ou bien d’un objet de culte Maya à l’éblouissant rayonnement.

   On sent bien que cet événement est singulier, non reproductible, que nul essai mimétique, fût-il le plus accompli, ne portera à nouveau devant la conscience ce qui vient d’avoir lieu et temps uniques, absolument uniques. Même le pinceau magique d’un Vincent, même la roue solaire de ses « Tournesols » seraient en peine de dire la majesté de l’instant. Car la peinture dans son essai de transcender le monde demeure un médium, à savoir un intermédiaire, un signifiant appelant un signifié mais ne s’y substituant jamais. Quoique subtil, élevé, sublime, le temps de l’art n’est jamais le temps de la réalité, le temps irreprésentable de l’instant fugitif, de l’éclair qui illumine la conscience et la ravit à la seule mesure de cet indicible, ce fameux « kairos » des anciens Grecs, « moment décisif » par lequel les choses se donnent sans retenue jusqu’à l’incandescence de leur essence. Dès que l’heure de la manifestation a basculé, aussitôt s’efface la transcendance qui fait place à la sourde immanence des événements quotidiens, à leur mutité, à leur refuge dans l’abîme de l’inconnaissance. Ceci nous le savons de l’intérieur même des fibres de notre corps et c’est la raison qui nous tétanise, nous met en tension, nous fait vibrer dès que l’arc-en-ciel de la beauté s’ouvre en même temps que notre esprit se dispose à en recevoir la généreuse semence.

   Les yeux de Felicidad sont semblables à cette baie merveilleuse qui l’accueille en son sein et lui communique la plénitude dont seul le regard de l’âme peut être gratifié, plénitude qui porte à son acmé chaque chose qui lui est confiée dans le souci de son être. L’eau est une plaque d’or et d’argent, un sentiment d’appartenance à l’immensité. Mystère de l’instant, cette subite intuition aussitôt disparue qu’entrevue, lorsque la grâce d’une révélation la féconde et la métamorphose en éternité, ce temps sans début ni fin que seule peut abriter la mesure illimitée d’une cosmologie. La mer s’irise, se divise en ruisselets multiples, en miroirs qui réverbèrent la pure beauté de cet enfant aux yeux de lumière.  Beauté de son corps diaphane, des pupilles, ces réceptacles pareils à une amphore grosse d’infinies richesses, beauté des mains qui recueillent cette donation comme leur bien propre, beauté de la conscience de soi qui touche au ciel, s’abreuve aux étoiles et regarde tout ce qui paraît avec l’infini vertige d’un sillage de comète. Alors il n’y a pas à distraire sa vue de ce qui se présente à la façon d’un absolu. Nulle part au monde ne se livre une scène identique. Nulle faille de la terre où inscrire la force d’une esthétique, la puissance inouïe qui se révèle, ici et maintenant, comme si, plus jamais, l’ivresse ne devait avoir lieu qui ferait de l’homme le recueil exact d’une vérité. Une dernière fois Felicidad scrute le liquide en fusion, observe de toute la force de son jeune âge la gueule de l’immense convertisseur d’où tout semble surgir comme si l’on assistait à la naissance du monde, cette lave qui n’en finit pas de couler, entraînant avec elle l’inatteignable roue du temps, ouvrant la fluence inépuisable de la matière.

   Déjà l’instant n’est plus qui a replié ses rayons, les a dissimulés derrière quelque mystérieux diaphragme d’où, sans doute, il regarde les hommes en attente de sa prochaine naissance. Le temps est cette énigme qui, jamais, ne trouve de réponse qu’à être recommencée. Le ciel commence à se décolorer. Le jaune d’or vire à l’argent, puis au bleu pareil à la douce efflorescence du myosotis. Loin, là-bas, dans le village, les premiers étals que l’on ouvre, les premières terrasses où, bientôt, se disposeront des hommes bavards, des femmes volubiles, des coupes pleines de fruits et de saveurs. La vie en son inépuisable effusion. Felicidad croise les groupes matinaux. Nul besoin de les saluer pour faire trace et dire son sillage à la face des choses. Les promeneurs, étonnés, voient la lumière ruisseler, couler des yeux de l’étrange enfant, grimper le long des façades blanches, s’enrouler autour des lianes des volubilis, faire sa bannière étincelante sur le fronton de l’Amistad qui, maintenant, se dresse dans la gloire du jour. La journée passera. Le crépuscule fera basculer la clarté derrière l’arc de l’horizon. Dans le ciel teinté de suie, les premières étoiles déplieront le long poème de la nuit. Dans son havre de feuilles et de planches à claire-voie s’endormira l’enfant-prodige qui donne au temps son impulsion à la manière d’un dieu joueur. Demain sera à nouveau l’instant auroral, puis le zénith, puis le nadir, puis la toile noire du firmament comme pour dire le long récit de la marche des hommes. De la marche du monde. Une seule et unique destinée. Une lumière s’allume. Une lumière s’éteint. Le sémaphore est en marche qui, jamais, ne s’arrêtera.

 

 

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 07:45
Être en sa mesure la plus exacte

Ce qui demeure…

Cầu tre Thôn Cẩm Đồng…

Vietnam

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Face à cette image, comme face à tout réel, il faut bien commencer. Commencer veut dire bâtir une thèse sur ce qui est vu et en tirer une signification, sinon utile, du moins agréable à poser pour l’imaginaire, propice à broder quelque dentelle intellectuelle. Le plus souvent, nous procédons au plus court, par exemple tirer de quelque catalogue une formule en lieu et place d’une longue et coûteuse réflexion. Ainsi commencerons-nous à bâtir une simple topographie telle que proposée par le journal « Gia Lai », à propos du paysage qui nous interroge :

  

    « Situé à environ 12 km à l'ouest de la vieille ville de Hoi An, le pont de bambou de Cam Dong (dans le village de Cam Dong, commune de Dien Phong, ville de Dien Ban) est un simple pont de bambou ressemblant à un ruban de soie drapé sur la rivière Vinh Dien, créant un magnifique paysage rural. (…) Après chaque saison des pluies, le pont est emporté par les eaux, et les villageois mettent toujours leurs ressources en commun pour en construire un nouveau. »

  

  Certes nous sommes maintenant orientés, c’est-à-dire que nous avons acquis une position géographique qui, nous assurant de l’être des choses, nous assure du nôtre, au moins provisoirement. Mais, pour autant, nous ne sommes encore nullement entrés dans la profondeur de l’image, nous ne faisons qu’en longer les apparentes coursives. Il faut plus, il faut mieux, il faut plus ample. Il faut décrire, avec en arrière-plan, la visée de cette spiritualité si singulière des horizons orientaux :

« laisser fleurir en soi l’esprit du Tao,

se laisser habiter par lui,

sans chercher à forcer les choses »,

 

   telle est la configuration psychique selon laquelle se disposer au diapason des choses, en pénétrer les subtils effluves, espérer en découvrir l’essence, cette mesure si singulière qu’elle n’a nul vis-à-vis, nul correspondant en quelque territoire, en quelque domaine que ce soit. Énonçant ceci, nous revient en mémoire cette belle et nébuleuse notion de « l’ukiyo », mille fois évoquée, mille fois reproduite par pur plaisir. Jamais l’on ne se lasse de la Beauté. Ce beau terme d’ukiyo se donne, pour la première fois, dans « Les Contes du monde flottant » (Ukiyo monogatari), œuvre de Asai Ryōi parue vers 1665, où il écrit dans la préface :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo. »

 

   Mise en relief de cette impermanence des choses qui, toujours affecte le réel, lui confère ce goût inimitable. Dans cette très belle image d’Hervé Baïs, se montrent, tout à la fois,

 

cette Voie silencieuse du Tao,

tout à la fois cette sublime impermanence de « l’ukiyo »,

 

   tout ceci concourant à lui donner son aspect de fragilité : tout pourrait s’écrouler d’un instant à l’autre, mais aussi, paradoxalement, son aspect d’éternité comme si la poursuite de la Voie, inépuisable par essence, devait ne jamais connaître son terme. Et c’est sans doute ce paradoxe d’une délicatesse, d’une vulnérabilité faisant face à ce perpétuel, à cet immémorial qui place en nous, en une manière de douce oscillation, cette sourde mélancolie que vient contrebalancer la possible étincelle d’une félicité.

  

   Tout, ici, se montre dans la transparence, dans cette manière d’écran diaphane tellement semblable au papier huilé des Maisons de Thé, recueil en soi d’une indéfinissable atmosphère aux subtiles fragrances, à peine le flottement, dans l’air printanier, de ce « ruban de soie » pour donner suite à la métaphore antécédente.

 

Tout est sur le mode du presque, de l’attendu,

du peut-être, du à peu de choses près,

du tantôt, du il s’en faut de peu,

 

   tous prédicats qui sont les signes prédictifs de ce qui, se maintenant en soi, demeure de l’ordre du mystère, du désiré, du souhaité du fond du cœur, d’espéré du plus profond de l’âme.

  

   Face à l’image qui est toujours illusion, songe, promesse d’une ondoyante dérive de Soi en Soi, nous demeurons libres de lui affecter telle ou telle valeur, d’y découvrir telle esthétique soit méditative, soit rayonnante, peut-être même les deux à la fois, tellement le cercle des possibles est immense dans la tâche herméneutique de traduire ce qui fait signe devant nos yeux, crépite, fuse, resplendit de toutes parts à la manière d’un lumineux et inépuisable cristal. Mille facettes s’en détachent. Mille arêtes en soulignent les contours. Mille voix montent du silence dilaté d’un sens infini.

 

Concentration,

Méditation,

Contemplation,

 

   inépuisable triptyque signifiant du Tao selon lequel initier, en Soi, au plus secret, au plus intime, le fleurissement intérieur qui n’est jamais que l’écho de l’efflorescence extérieure. Nulle barrière entre les deux, nulle paroi séparant le Non-Moi du Moi, bien plutôt une solution de continuité qui est le flux de la Vie elle-même en son fertile et intarissable cheminement.

  

   Cet Inconnu qui chemine sur le Pont de Bambou, attribuons-lui, pour prénom, « Anh » : ce qui signifie en vietnamien

 

« rayon de soleil »,

« aurore »,

« crépuscule »,

 

l’inscrivant ainsi dans ce beau cycle existentiel,

 succession fluide et inaperçue

 

du Yin lunaire, obscur, réceptif, féminin

et du Yang solaire, lumineux, actif, masculin.

 

   Cette osmose, ce sans-rupture subtilement Oriental qui se métamorphosent, chez nous Occidentaux, en des concepts sinon franchement opposés, du moins tranchés, divisés selon l’ordre du concept.

 

D’un côté la Poésie aurorale,

de l’autre le logico-rationnel catégorisant,

 

  scindant le réel à des fins, soi-disant, de meilleure saisie des choses et des êtres. Deux visions du Monde strictement hétérogènes ce qui, du reste, les confirme en leur valeur respective au motif que, nous les Hommes sommes tissés des deux substances,

 

l’éthérée-diaphane,

la matérielle-opaque,

 

et que, peut-être la Vérité

est-elle à mi-chemin

de l’Ombre et du Soleil,

 

dans cette zone intermédiaire, médiatrice,

dans cet étonnant Clair-Obscur

qui emprunte au rationnel l’exactitude de sa lumière,

au poétique l’approximation songeuse

de son exquis voilement.

 

Rythme immémorial de la Léthé,

ce voilement que désobscurcit

l’Aléthèia, ce dévoilement,

 

comme si les Choses

en leur source native provenaient

d’une longue et douloureuse parturition,

d’une séparation éprouvante

 

d’un Yin matriciel, feutré, doucement charnel

et d’un Yang incisif, aiguisé, sourdement affairé

à en déflorer le cotonneux mystère.

 

   C’est de cette manière « transitionnelle » croyons-nous qu’il nous faut nous immiscer dans ce doux paysage qui, pour être musical au sens premier, rythmé, accordé aux tons fondamentaux de l’exister, n’en est pas moins exact au titre de son essence. Dans ce « kairos », ce temps opportun de l’instant iconique, toutes choses figées en leur essentielle valeur viennent à nous

 

dans la mesure qui est la leur (leur propre vérité)

avant que cette mesure ne soit la nôtre

(la vérité que nous projetons en elles, ces Choses).

 

   Confluences des désirs de sens, posture du réel (des réels de l’œuvre et du Regardant, devrions-nous dire) en leur éclair signifiant dont l’image belle est l’opérateur le plus efficient qui soit.

 

Temps d’arrêt.

Temps de méditation-contemplation-concentration

pour reprendre le motif placé au foyer

d’une vision taoïste qui, en un seul empan du regard,

médite et prend distance,

contemple et se laisse fasciner,

concentre et réduit le réel

à sa valeur essentielle.

 

   Ceci est admirable et il va sans dire qu’au sein même de la tête la plus rationnelle qui se puisse envisager, la tentation serait grande de s’approcher d’un iota de cette multiple et diaprée intuition qui est possession de ce qui est d’une manière totale, analytique-synthétique, sans reste, le rêve de tout homme en proie à ses fantasmes les plus vifs.

 

Idée faite matière.

Chimère faite substance.

Imagination faite certitude.

 

   Il nous faut donc abonder dans le sens d’une lecture poétique de l’image en laquelle, un peu plus tard, se laisseront deviner, comme en retrait, quelques perspectives plus architecturées, plus fondée sur le Principe de Raison.

 

   Le ciel est une voile, une voile faseyant au seul rythme de son propre recueil. Voile immobile, blancheur de Nacre et d’Écume, subtiles et inaperçues variations d’un Albâtre à peine poudré, d’un blanc de Meudon au silence feutré, d’un blanc de Plomb à lui-même sa fermeture, d’un taciturne blanc de Saturne pareil à une constellation noyée dans le lointain cosmos. Sur la plaine des blancs, le souple léger d’une ramure, elle en est une manière d’écho, une réverbération affinitaire, une douce et nécessaire complétude. Le Ciel s’abaisse avec révérence en direction de cette Terre qui va l’accueillir comme sa « partie manquante », emboîtement gigogne des choses qui, depuis toujours, sont en promesse, en dette l’une de l’autre.

  

  Là où le Ciel s’éclaircit, comme venant de lui, comme naissant de lui, le sombre éventail d’un arbre solitaire. Mais cette solitude n’est nullement triste, elle s’affirme comme nécessité d’essence : elle est, cette solitude, qui elle est, seulement à la mesure de cette infinie singularité dont nul être étranger ne pourrait venir obombrer la belle et unique présence. Au milieu de l’image, la rive opposée, deux bandes grises en lesquelles s’enclot une ligne plus claire. En bas de l’image, son répondant, cette sourde confusion noire sur laquelle prend appui le chemin de bambou.

   

   Le chemin de bambou comme chemin du Tao. Le chemin de pure spiritualité sur lequel « Anh », « rayon de soleil », « aurore », « crépuscule », avance en direction du « Principe Premier » tel que l’énonce « Maître Zhuang » en ces mots qui, bien plus que d’être simple lexique, sont le pur logos en lequel transparaît « l’ordre des choses » et, partant, l’ordre secret de qui en prononce l’exquise saveur :

 

« Le Ciel est en haut,

la Terre est en bas ;

les êtres vivent entre

le Ciel qui les couvre

et la Terre qui les porte ».

 « Qui comprend la vertu du Ciel et de la Terre

peut retrouver le principe premier »,

c’est-à-dire le Tao. »

 

   Grande serait la tentation, pour les Occidentaux que nous sommes, de justifier ces paroles de sagesse, d’en analyser les éléments constitutifs, d’en élaborer une savante interprétation à l’exception de toute autre. Mais ce serait faire peu de cas de l’injonction taoïste, selon ses trois mouvements fondateurs, Concentration, Méditation, Contemplation. Ces trois postures de l’être sont à porter en soi

 

de façon purement intuitive-immédiate,

à la manière du Ciel qui se révèle

à nous en tant que Protecteur,

à la façon de la Terre qui surgit en nous

en tant que pur Accueil.

 

   Être immergés parmi les choses bien plutôt que d’en différer. « Ahn » est en chemin pour rien de moins que

 

l’Ouverture du Ciel,

la révélation du Pli secret de la Terre.

 

En essence, en Chemin pour Soi,

la seule intime certitude qui puisse

se dire en termes d’exister,

d’être Soi rien que Soi au regard

de la terrible complexité mondaine.

 

   C’est à partir d’ici que le Poétique bascule dans le Conceptuel car il ne saurait y avoir de partage entre les deux, sauf à avoir recours à une pétition de principe. En arrière de la silhouette « d’Ahn », dans son dos, s’affirmant en tant que sa provenance,

 

la sombre zone matricielle du Yin

à laquelle il appartient encore au titre

de la réminiscence de sa naissance.

« Ahn », poussant son fardeau, fardeau de l’exister,

progresse vers l’autre rive qui, en toute logique

est la face complémentaire de la précédente,

à savoir la rive du Yang,

celle qui s’affirme en tant que Loi,

en tant que ce qui fixe l’Ordre,

en tant que ce qui Symbolise.

 

    Chacun, ici, aura reconnu l’image psychanalytique du Père en ses raisons les plus patentes. Le Père Législateur, Régulateur des conduites, le Père castrateur qui barre l’accès au Désir.

  

Ce que le Yin-Maternel dispensait avec générosité,

cet élan matriciel supposément producteur d’éternité,

voici que le Yang-Paternel vient en briser la surrection,

métamorphosant l’élan vital en pure Finitude.

 

Comme si la Voie du Tao, en son éclaircie orientale,

trouvait sa brusque limitation, son antinomie

en cet arrêt occidental-hespérique :

Infinitude que biffe la Finitude.

Brusque renversement selon la figure du chiasme,

destin scindé par une schize inattendue,

biffure ontologique à même le chemin

d’une passion qui paraissait

ne connaître nul terme.

  

   Certes, une telle interprétation, en sa pure radicalité, semble compromettre tout motif de joie dont on souhaitait le libre épanouissement tout au long de la lecture claire et rayonnante de cette photographie. Alors, excès de la prétention du sens à se manifester en sa vérité ? Ou bien simple conséquence du réel au visage d’un Janus bifrons, ce « dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes », celui doté « d’une vision vers l'avant et vers l'arrière, d’une connaissance du passé et du futur », celui qui, d’un unique geste du regard plonge, tout à la fois

 

dans la plénitude matricielle du Yin,

tout à la fois s’expose à la brutalité décapante du Yang ?

 

A chaque Voyeur de décider selon sa sensibilité.

 

Orientale et c’est la naissance du clair.

Occidentale et c’est la pénombre hespérique.

 

De l’Orient à l’Occident,

infatigable trajet humain avec

ses zones d’ouverture

et de fermeture.

 

   Nous croyons que cette image interprétée au plus près contient en elle, certes de façon inapparente, ces multiples sèmes forcément contradictoires.

 

Cependant la sombre Nuit

n’empêche nullement

le radieux Jour de briller

et, de façon réciproque

au motif que Tout contenant Tout,

rien ne saurait être séparé

qu’à la mesure

d’une artificielle césure.

 

« Être en sa mesure la plus exacte »,

Peut-être est-ce ceci,

Être une lumière Orientale

Se détachant

Sur fond Hespérique

Ou la Loi des Contrastes

Et des Contraires

Un mot n’émerge jamais du Chaos

Qu’à briller selon le Cosmos

 

 

  

 

 

 

 

 

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 07:31
Du cosmopoétique au chaotique

« sea scape »

©️jidb

november2023

 

***

 

   « Paysage marin » nous dit le sous-titre de cette photographie. Certes le paysage est présent mais combien cerné de près, réduit à une dimension de carte postale. Certes le caractère « marin » apparaît mais sous ses plus sombres convulsions. Entre ces deux natures, du « paysage » et du « marin » s’instaure une tension si réelle qu’elle en devient palpable immédiatement. Y aurait-il antinomie entre ces deux notions ?

 

Le Paysage opposé au Marin,

le Marin s’imposant au Paysage ?

 

   Sans doute faut-il le croire pour la simple raison que le Paysage, dans sa dimension d’archétype, nous semble recevoir une dignité particulière, une grandeur s’y applique, l’adjectif « sublime » venant aussitôt s’y accoler comme son plus naturel prédicat. Volontiers nous l’associons à des valeurs telles que « site », « panorama », « tableau », « vue » et alors, sans aucune volonté de jouer sur la proximité lexicale, notre « vue » se dirige tout naturellement (nous en faisons l’hypothèse) vers cette dimension romantique telle qu’exprimée dans le tableau « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », de   Caspar David Friedrich.   

   Ici, l’on s’aperçoit que le paysage ouvre des horizons, que le « Voyageur », sa silhouette fût-elle vigoureusement présente, se place sous la domination d’une Nature vaste et universelle. Et cette vastitude de la perspective s’accroît de manière évidente si nous faisons appel à la morphologie de ce mot [p e i z a Z e], trois syllabes que l’ouverture vocalique du [a] vient porter à son acmé signifiante. Mise en relation, la morphologie du terme [m a R e~] contraste fortement au motif que ce que la première syllabe ouvre [ma], la seconde syllabe [R e~] le referme. Ici, loin d’être une coquetterie d’interprétation, cet affrontement des positions morphologiques respectives, devient amplement significative. Qu’à l’évidence il n’y ait nul isomorphisme de la valeur phonétique d’un mot et du signifié dont il est le support, il n’en demeure pas moins que le « chant » du langage, sa modulation imprègnent la psyché humaine, y imprimant ces sensations inaperçues qui sont fondatrices d’une perception particulière et, partant, d’un sens, dont, la plupart du temps nous ignorons la réalité. Ce sont, pourrait-on dire les « insus » du langage. 

 

Du cosmopoétique au chaotique

Le Voyageur contemplant une mer de nuages

Source : Wikipédia

 

 

   Et de leur opposition morphologique [p e i z a Z e] / [m a R e~], il convient maintenant de montrer leur opposition sémantique. Si la pure venue à nous du Paysage se fait d’une manière toute cohérente, dans le genre d’une nette évidence, nous voulons parler du fond de la photographie de Judith in den Bosch, ce Ciel certes grisé, parcouru de fins nuages sépia, ce Ciel qui tient lieu de Paysage en sa facture unitaire, comme s’il nous requérait en tant que Voyeurs de l’immense parcours qui est le sien, d’un Ciel l’Autre, se ressourçant à même l’infinitude de son voyage, manière de dimension essentielle qu’il nous adresserait depuis la mesure de son Cosmos. « Cosmos » renvoyant tout simplement à une harmonisation de l’élémental, lequel ici se donne sous les espèces de l’Eau sous sa forme de nuage, de l’Air sous sa forme de vapeur. Eau/Air unis comme pour adresser aux humains que nous sommes un chant hauturier immémorial, pour déplier devant nos yeux avides quelque chose de l’ordre d’un poème venu de l’entier mystère de l’Espace/Temps. Et cette parole secrète, cette comptine à peine devinée, il nous plaît de lui attribuer le prédicat de « cosmopoétique », cette fable issue des Origines dont un écho vient jusqu’à nous dans la diaphanéité d’éléments unis à seulement requérir notre attention, la disposer au point focal de ce qui est doué d’un temps long, sinon d’une éternité, car la plénitude Air/Eau semble camper dans un Immuable s’étendant bien au-delà du temps humain.

   Et quel est donc l’élément perturbateur qui vient s’intercaler dans notre champ de vision, semant le trouble de cette dimension fondamentalement cosmopoétique pour lui substituer le désordre apparent, devenu quasi matière solide, de ces vagues écumantes, rugissantes, suragissantes, cette rumeur infiniment chaotique, cet écho des sombres abysses, ces plis et replis qui paraissent manifester les convulsions premières de la Nature, ses borborygmes intimes, son énergie indomptée, sa puissance destructrice, la violence de ses affects (oui, nous la mesurons à l’ordre de l’humain, comment pourrions-nous faire autrement ?),  Nous, les Voyageurs qui contemplons sommes totalement désemparés face à ces ardeurs maléfiques, à ces bouillonnements de geysers, à ces éruptions marines volcaniques, à ces torrents de lave dévastateurs. Totalement médusés, pareils à des enfants solitaires placés sous les fureurs de métal de l’orage, c’est notre soubassement même d’humains qui tremble au plus profond de sa chair. Si le Paysage/Nature/Ciel pouvait nous rasséréner au titre de sa course mesurée d’un horizon à l’autre, du Poème céleste qu’il nous adressait, Harmonie subtile des Sphères, comment cette soudaine fureur, cette Eau devenue Terre, devenue rocher,  ne nous précipiterait-elle dans les mors d’une prose mondaine, heurtée, tellurique, sismique, l’élément-Eau se métamorphosant sous nos yeux incrédules en cette matière aveugle, obstinée à détruire tout sur son passage, à tout araser, à tout disperser dans la confusion avant-courrière de la Présence ?   

    La force interne de cette image, est celle-ci même que nous pourrions attribuer à quelque Démiurge secret qui, selon les caprices de sa volonté, convierait d’abord, à une sorte de Cène Primitive, des convives soucieux de respecter les usages et la bienséance qui président à toute union d’âme en quête d’un ordre nécessaire  à un bon rapport des choses entre elles, puis dans l’immédiat instant qui suit détruirait d’une main ce qu’il a créé de l’autre, semant là la confusion où régnaient clarté et netteté, imposant l’irrationnel en lieu et place d’un nécessaire sens commun plaçant au foyer de ses exigences la réassurance narcissique d’un ordre du Monde.

   Cette belle photographie, cette syntaxe impétueuse, nous replacent au sein même de notre condition Humaine : celle du risque permanent. Nos certitudes d’un jour ne sont que nos angoisses, nos hantises de demain, et c’est en ceci que la vie mérite respect et inspire « crainte et tremblement » pour reprendre la belle formule Kierkegaardienne.

 

Merci Judith de nous placer

de si belle manière

 entre Poème et Prose,

entre Cosmos et Chaos.

 

Ceci est la scansion même

de qui nous sommes, nous Voyageurs

aux parcours si peu assurés d’eux-mêmes !

Toujours un calme précède la Tempête,

toujours la Tempête succède au calme.

 

 

 

 

 

 

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9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 07:17
Dans l’approche indécidée de l’être

 

Léa Ciari

 

***

 

 

D’où venons-nous ?

Où sommes-nous vraiment ?

Vers où notre hésitant chemin ?

Les choses sont si indistinctes

sur le dépoli de la mémoire,

si floues à l’horizon nu du monde.

Certes, nous avançons.

Certes nous progressons.

Mais comme les aveugles,

mains tendues vers l’avant,

paumes auscultant les failles d’air,

 doigts crochetant quelque bribe infime du réel,

corps se frayant une impossible voie

dans la glu dense de l’exister.

Mais pourquoi donc n’existe-t-il

un Grand Livre de la Vie

dont nous pourrions feuilleter

les pages avec certitude ?

Combien, au lieu d’obscurs hiéroglyphes,

nous souhaiterions apercevoir les signes

de notre propre avancée,

une manière de sentier de lumière

bordé de joies simples,

ouvragé des belles dentelles du jour !

 

Au lieu de ceci une superposition

de strates limoneuses,

un empilement de manuscrits anciens,

un erratique palimpseste raturé, surchargé de doute,

suintant d’irrésolutions.

Le pire, sans doute, pour nous les hommes,

n’être qu’une tache,

une feuillée de cendre,

un illisible chiffre

parmi la pullulation mondaine.

Nous avons beau jouer des coudes,

bomber le torse, emplir nos poumons

des alizés du projet, rien n’y fait

et nous ne faisons que procéder

à notre propre enlisement,

nous distraire de nous

et ne plus savoir qui nous sommes.

Il faudrait, tels d’insouciants et candides enfants,

faire confiance à la joie de l’heure,

cueillir ici un brin de mousse étoilée,

là un rameau poudré de lichen,

plonger dans la première eau claire, limpide, lustrale

dont, sans doute, nous ressortirions

renaissant à nous-même,

les yeux lavés des scories

qui obscurcissent le monde.

 

Mais nous savons que ceci n’est

que la courbe d’un songe,

la réitération circulaire d’une pure obsession,

le retour sur soi d’une tragique cantilène.

Non, nous ne pouvons prétendre à nulle liberté,

puisque notre présence ici, sur terre,

 n’est que le fruit du hasard,

non la résultante de notre volonté.

C’est pourquoi nous nous sentons

si esseulés,

si exilés

au milieu des marées existentielles,

 tellement remis à notre propre destin,

cette peau de chagrin qui,

chaque jour un peu plus,

connaît l’étroitesse de sa condition.

 

Voici, nous regardons cette image.

Nous la trouvons belle

mais ne savons nullement pourquoi.

Joue-t-elle avec nous quelque partition

qui nous serait commune,

celle, par exemple, d’une infinie tristesse

que nous pourrions partager,

d’un chagrin dont nous ferions le don à une altérité,

laquelle, en retour, ferait un peu partie de nous,

s’immiscerait dans la faille à peine ouverte

de notre subjectivité ?

C’est sidérant cette proximité des Sujets,

le fait qu’ils se tutoient constamment, s’effleurent,

parfois s’entrepénètrent et que la solitude fasse toujours

son bruit de lancinant bourdon.

Je t’aime, tu m’aimes et, entre nous,

la part maudite d’une chair

qui ne sera jamais en partage.  

Etranges solipsismes dont la verticalité s’accroit

de la dimension outrancière de l’aporie.

 

Je vois ta géographie.

Je vois ton casque de cheveux roux.

Je vois la fulgurance de ta peau

comme au travers d’un prisme.

Je vois ta blanche vêture,

on dirait un habit de Novice

dans la lumière en clair-obscur d’une chapelle.

Je vois l’ombre tout autour

que ton corps découpe afin de paraître.

Je vois ton égarement

de n’être point reconnue

telle qui tu es, singularité se détachant

de la pléiade des autres singularités.

Faut-il donc que nos vies soient

étrangement anonymes

pour que leur essence se dissolve ainsi

 dans cette invisible charnière de l’angoisse.

Vois-tu, j’essaie de sortir de mon strabisme,

d’annuler mon astigmatisme,

d’aiguiser la gemme noire de mes pupilles

mais je demeure en moi,

 tu es encore plus loin

à l’aune de ces vains efforts.

 

Ce matin, me levant,

 j’ai essayé de saisir un flocon de réalité.

Sais-tu ce qu’il est advenu de mon aventure ?

Le flocon a fondu,

ne laissant en mes mains glacées

ni son étoile de cristal,

ni la trace d’un bonheur

dont il aurait pu être prodigue à mon endroit.

J’ai regardé dans la coursive étroite de la rue.

Les Passants passaient et repassaient

comme à travers eux,

comme multiples de leur propre être

et il ne demeurait dans les volutes de vent

qu’un sillage bien vite refermé,

la queue éteinte d’une comète.

Alors, je suis descendu dans la rue

de manière à éprouver son bruit,

à connaître la pente de son aventure.

 C’était étrange, cette longue perspective

pareille à un tableau de la Renaissance,

deux lignes de fuite à n’en plus finir,

ma silhouette multipliée à l’infini

comme si je découvrais en un seul instant

les stances du temps,

hier, aujourd’hui, demain

en un seul et même creuset.

 

Comme personne ne paraissait nulle part,

je me suis parlé à moi-même,

je me suis palpé,

j’ai accéléré la cadence afin de me regrouper,

de me savoir unitaire,

relié à ma propre personne,

rassemblé en un seul endroit de l’espace,

une seule entité du temps.

Eh bien échec et mat.

Rien ne me visitait qu’une bizarre diaspora.

Mes pieds étaient en arrière de moi,

mes jambes suivaient à quelques pas, près du caniveau,

mon bassin se balançait comme en sustentation

sans lieu bien déterminé,

ma poitrine se tenait au-devant,

 penchée dans la recherche des bras,

la boule de ma tête

- mes yeux exorbités étaient pareils à ceux d’un caméléon -,

 ma tête donc était la figure de proue

qui tachait de déchiffrer le monde,

 mais le monde était un écran blanc,

un bloc de gélatine où toi, l’Inconnue,

semblais vouloir me rejoindre.

Mais nos efforts à tous deux étaient risibles,

nous avancions l’un vers l’autre

dans l’attitude des mimes habiles à faire du sur-place,

à mouliner l’espace immobile de leurs pieds

comme s’ils voulaient signifier l’impossibilité d’être :

d’être à soi,

d’être à l’autre,

 d’être au monde.

Qu’en penses-tu, toi la Lointaine,

toi l’Hallucinée ?

Existes-tu au moins ?

N’es-tu ma propre image

que tu aurais capturée, phagocytée

afin que, me connaissant,

 tu pus, toi aussi, te connaître ?

Oui, le monde est étrange qui vibrionne,

loin, très loin,

au-delà des billes des yeux,

 au-delà du massif étroit du corps,

au-delà de la feuille fragile de la conscience !

 

 

 

 

 

 

 

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8 avril 2026 3 08 /04 /avril /2026 06:57
Être à soi dans le poème.

« Le Coup de dés »

Stéphane Mallarmé

***

 Avec tout poème, du moins s’il va à l’essentiel, il y a deux écueils à éviter. D’abord de considérer son langage comme celui, ordinaire, dont nous faisons usage tous les jours, qui se satisfait du contour étroit de l’énonciation sur le mode du « on ». (On a dit ceci, on a dit cela). Ensuite de céder à la tentation de l’interpréter comme on le ferait d’un texte ouvert sur la simple évidence, une pure description du réel portant avec elle l’ensemble de ses significations immédiatement accessibles. De savants exégètes se sont confrontés à l’éprouvante expérience de la compréhension de ce qui ne saurait être compris, sollicitant les facettes d’une brillante intellection sans pour autant pénétrer l’œuvre en quelque manière que ce soit. Ainsi se construisent des discours parallèles, de savantes rhétoriques qui parlent de tout autre chose que du poème lui-même. Ces esthètes abordent l’œuvre tout en se situant à l’extérieur de cette dernière, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Seule la poésie elle-même peut prétendre saisir son essence, à savoir la pureté d’un langage situé hors du temps et de l’espace communs. Pour s’en convaincre il suffit de se porter du côté de Mallarmé, ce génie de la langue qui l’a portée à son accomplissement extrême. « Le Coup de dés » fait figure d’ultime poème de Mallarmé, dernière vision avant que la magie ne s’efface. Le Maître en est arrivé à l’acmé de son art, là où le langage, devenu incandescent, ne parle plus que le mot du poème, ce pur cristal que seul il peut prétendre côtoyer dans une familiarité qu’excède de toute part la marée du verbe. C’est sa propre citadelle qui est envahie, soumise au flux des vers si libres qu’ils sembleraient doués d’un étrange pouvoir, celui de signifier par eux-mêmes, en dehors de toute conscience humaine qui pourrait en prendre acte. Le Poète en personne est fasciné, ce qui revient à dire qu’il est soumis au pouvoir des mots, qu’il suffoque sous leur charge en même temps qu’il en assure la constante manducation comme si, pour lui, le seul aliment, la seule nutrition consistait en ce langage qui le traverse de toute part et tisse jusqu’à la plus infime cellule de son corps. Dans le déluge des phrases, dans le rythme fou des syllabes voici qu’il n’y a plus de séparation entre lui et sa création. De bas en haut il est cette Tour de Babel qui résonne de tous les dialectes du monde. Sa main est mot. Ses yeux sont mots. Son sexe est mot. Alors le sentiment d’une communion est si fort qu’il n’y a plus de séparation. Son corps, son esprit, son âme sont des odes et des élégies, des sonnets, ballades et calligrammes. Le réel est ceci qui versifie et chante la symphonie de l’univers en même temps que la sienne propre. « Folie », dira-t-on. Oui, « folie » si ce dernier terme veut indiquer chez le Poète entièrement livré à son affairement que la seule altérité possible est celle d’une remise à soi et au domaine de l’art. Uniquement. Vertigineusement. Autisme qui enclot et ne laisse plus qu’une seule silhouette visible, celle du Poète emmêlé à ses rejetons tout comme le chèvrefeuille s’enlace à la branche de noisetier, comme Tristan se confond avec Yseult, Amant, Aimée fusionnant en un seul et unique Amour. C’est ceci qui est en jeu dans le poétiser, où le Sujet se dissipe dans son objet jusqu’à s’identifier totalement à lui. Pour cette raison, le poème fût-il transparent, le lecteur prend toujours un risque à vouloir le comprendre, l’interpréter. Seul le Poète le pourrait et pourtant, statut ambigu de toute création, quand il n’existe plus de distance avec le vers, la rime, la prosodie, il n’existe plus d’appréhension de l’œuvre créée que dans une manière d’indistinction, sinon de confusion. « Le Coup de dés » est ce type de fait littéraire qui ne peut être saisi ni de l’intérieur de son objet, ni de son extérieur. Il est comme une gemme brillant de son éclat dans la veine sombre et énigmatique de l’humus. Il demeure dans son secret et, pour cette raison, ne peut qu’être contemplé en silence. Tout essai de profération à son sujet est aussi vain que de vouloir percer l’hermétisme du Sphinx.

 «Un coup de dés jamais n'abolira le hasard» est ce genre de proposition artistico-hermétique qui a fasciné bien des esprits, les amenant même au bord d’une hallucination interprétative placée entièrement sous le sceau de la raison logico-déductive à laquelle, jamais au grand jamais, la poésie ne saurait se soumette, étant simplement l’antinomie d’une science exacte. Ainsi, certains beaux penseurs épris de hauteurs conceptuelles et de décisions nouvellement paradigmatiques en matière de littérature, imaginèrent l’existence d’un code secret qui donnerait accès aux paroles scellées (volontairement) du Maître. Dans cette habile théorie se révélèrent, à la manière d’un secret d’alchimiste, quelque formule étonnante du genre :

«7» (Dieu), «0» (le Néant), «7» (le nouveau Dieu: l'Art). Soit «707», qui est aussi le nombre de mots que compte le poème. Un seul vers, donc, unique, métré et libre à la fois, profilé comme un fuselage d'avion. »

[Source : « Le Coup de dés enfin décodé ». L’Obs – Bibliobs du 30 Septembre 2011.]

 Bien évidemment l’on pourra s’étonner ou bien sourire à l’énoncé d’une hypothèse aussi brillante que soumise aux brises de l’imaginaire. Voici le genre d’aporie à laquelle aboutit l’esprit des Lumières lorsque, de toute force, il se met en tête de percer un secret, de le dépouiller de ses feuillets pour n’en laisser paraître que d’étiques nervures. Qu’il nous soit permis de douter de l’ingéniosité numérologique d’un Stéphane qui, par l’intermédiaire d’un énigmatique chiffre, fût-il le 707 d’un étrange fuselage aurait expliqué l’inexplicable. Lire « Le Coup de dés » revient à se confier à un long et étrange mutisme, la seule issue possible quand la littérature transcendant sa propre substance devient si diaphane ou bien son envers, si obscure, qu’elle disparaît à même son existence.

 Jamais l’œuvre de l’auteur d’Hérodiade ne peut se laisser approcher par une manière d’orthodoxie qui ferait d’un poème la résolution d’une simple équation. Il est question d’y saisir l’enjeu de la poésie qui n’est que la ressource de l’imaginaire, la chair vive de l’invention, le principe subtil par lequel la conscience, mais aussi l’inconscient et le domaine des archétypes se donnent à voir comme ce qu’ils sont, à savoir des brumes, des transparences, des insaisissables dont le concept est bien incapable de dresser la moindre esquisse. Mais tâchons de comprendre ce qui se passe chez le Poète lorsque son esprit, entièrement mobilisé par l’acte créateur, se confond avec l’œuvre même qu’il met à jour, initiant un genre de phénomène qui ne semble pouvoir être prédiqué qu’à la mesure d’un lexique hors du commun, se déclinant sous les vocables de : « entrelacement », « osmose », ,« dyade », « fusion » et pour finir « unicité », ce dernier mot voulant dire l’assemblage en une seule entité de deux réalités initialement séparées. Mais nous ne saurions mieux approcher cette difficile distinction des choses confluant dans une même identité qu’en interrogeant la philosophie de Plotin (205 – 270 après J.-C., continuateur de l’œuvre de Platon). Ecoutons les commentaires de Laurent Lavaud dans : « D’une métaphysique à l’autre – Figures de l’altérité dans la philosophie de Plotin » :

 « C’est l’éloignement de l’origine, constitutif de l’identité individuelle, qui est illusoire et pour ainsi dire contre nature : ce que l’on est, fondamentalement, ou véritablement, n’est pas soi-même, mais dieu lui-même. »

[On prendra soin de comprendre par « dieu », non le Dieu des religions monothéistes, mais la réalité suprême que Plotin nomme « Le Principe », « le Bien », « Le Premier » ou encore « L’Un », ce dernier terme requérant de comprendre ce qui est fondement et demeure, de ce fait, indivisible]. Or l’existence concrète, terrestre, a séparé ce qui était uni, à savoir le « moi » qui voit et le « non-moi » qui est vu. Et la thèse qu’il faut avancer ici, identiquement à Plotin ou bien à Bergson, c’est que le geste créateur fait se conjoindre dans la conque d’une même unité le créateur et le créé, le Poète et l’œuvre qu’il a portée à jour dans le geste d’une pure donation d’être. C’est ainsi que le Philosophe antique peut parler d’une union absolue avec « Le Principe » en indiquant que dans l’union « on n’est plus soi-même » :

 « … mais il est comme devenu autre, et il n’est pas lui-même, pas plus qu’il ne s’appartient lui-même, il fait partie de ce qui est là-bas et puisqu’il lui appartient, il est un, comme un centre s’ajuste à un autre. »

 C’est donc de cette expérience unitive dont le Philosophe, le Sage, le Mystique le Poète seraient le lieu dès l’instant où leur quête se manifeste par cette ouverture au sens infini, l’attention à l’illimité, la disposition à devenir le tremplin d’une transcendance. Tous les poètes, peut-être, n’y ont pas accès mais il convient d’en faire l’hypothèse afin de valider la solitude de leur cheminement. Assurément des noms tels Novalis, Hölderlin, Nerval, Nietzsche, Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont, Artaud nous conduisent au seuil de cette compréhension, de cette démesure qui tutoie constamment la folie car, écouter l’indicible est toujours comme la perception d’un coup de tonnerre, la révélation d’une plaie qui demeurera ouverte le temps d’une création, mais une plaie que le baume du sublime apaisera de sa souple onction. Ecrire un poème est le porter dans la lumière d’une vision qui l’arrache au labeur des mots ordinaires. Poétiser est, avant tout, JEU de langage, mais jeu dont la finalité est une esthétique du sublime. Pour cette raison le lecteur est souvent désemparé lorsqu’il se confronte au dire poétique, à l’étrangeté de son vocabulaire, à sa syntaxe singulière, à ses métaphores brillant comme le feu de mille comètes. Seule une contemplation du monde en abîme, avec ses retournements polychromes, ses symphonies polyphoniques, ses secrets, ses arcanes labyrinthiques, ses mystères peut approcher d’un iota ce qu’être en mode intuitif veut dire d’inouïe inclination à s’entendre avec ce qui murmure et le plus souvent s’efface dans la courbe inapparente du rien. C’est comme d’écouter l’aile de soie du papillon dans la brise du soir, lorsque les teintes assourdies noient tout dans une couleur indescriptible dont le camaïeu uni serait la possible figure. Alors l’harmonie est telle que tout signifie avec amplitude. Alors le ravissement est là avec le bruit de l’Océan fût-il absent, le sourire de l’Aimée dût-elle en retenir la brise accueillante, la présence de la Montagne, ses pics se fussent-ils dissimulés derrière un écran de brume. Ce qui est à comprendre ici avec la vivacité la plus immédiate c’est bien la quintessence de tous les sens par laquelle s’opère la dernière transmutation alchimique, celle qui délivrera la pierre philosophale, ouvrira le cœur de la fleur, en dépliera les pétales dans le site infiniment renouvelé de l’amour, sur la margelle fraîche de l’art comme si une eau virginale allait nous transporter au-delà de ce que nous sommes pour nous déposer là où toujours nous avons été souhaité être, dans la beauté verticale qui ne saurait avoir d’égal que notre propre ascension en direction des étoiles.

 Et maintenant, situons-nous dans la perspective plotinienne de Pierre Hadot dans « Plotin ou la simplicité du regard » et mettons-nous à l’écoute de ce qu’il nous dit du Sculpteur ayant façonné son œuvre de telle manière que son être-Artiste se confonde avec l’objet même de sa création :

 « La statue matérielle se conforme peu à peu à la vision du sculpteur ; mais quand statue et sculpteur ne font qu’un, lorsqu’ils sont la même âme, la statue n’est bientôt plus que la vision elle-même, la beauté n’est plus qu’un état de simplicité totale, de lumière pure ».

 Et ce qui est remarquable dans cette merveilleuse expérience unitive c’est que ne subsistent au monde, dans l’atelier du Sculpteur, dans la chambre du Poète que la figure sublimée d’une unique réalité qui a atteint son but dans le même instant que son œuvre s’accomplissait. Et la démesure est si grande par rapport à l’empirie ordinaire, que tout semble se dissoudre dans un creuset si étroit qu’il n’y a plus de place ni pour le temps, ni pour l’espace, pas plus que pour la conscience. Oui, cette assertion est étrange et il faut avoir vécu ce qui correspond à ce que Romain Rolland nommait « le sentiment océanique » (cette extase outrepassant toute chose connue) pour bien en saisir le caractère exceptionnel, de franche métaréalité. On est au-delà. Et pour une fois le « On » témoigne de son imprécision, de sa vacuité, toutes qualités d’un récipient commis à tout recevoir, y compris la libation des dieux. Mais pensons au Poète dans le luxe de sa soupente, plume à la main, irradiant à partir de son corps la clarté nécessaire à insuffler dans l’œuvre le trait de génie qui va la porter au fondement de l’être-poème. Alors l’instant de la création s’est si considérablement dilaté qu’il s’inscrit dans la durée, qu’il rayonne jusque dans le sentiment d’une saisissable éternité. Inévitablement, dès que nous nous mettons en chemin en direction de l’essence du langage, surgit Stéphane Mallarmé :

 « Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change, Le Poëte suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu Que la mort triomphait dans cette voix étrange ! »

 Certes la mort triomphe, mais où le Poëte pouvait-il mieux donner de la voix que dans cette disparition mortelle où l’âme enfin ressemblée retrouve la puissance de son propre envol, libérant la poésie de ses attaches terrestres ? Car toute poésie fondée est de cette nature qu’elle concourt en permanence à son propre effacement. Son retour au silence est la condition de possibilité de sa rapide effraction sur l’arche ouverte de la conscience. L’espace aussi est frappé de cette remise en question ontologique. Le « glaive nu » du Poëte en circonscrit l’aire à la seule dimension du langage. A l’extérieur de la chambre il n’y a plus ni squares, ni rues, pas plus que le monde n’apparaît à l’horizon mais seulement la vibration des mots pareille à un essaim d’abeilles. L’espace s’est soudain réifié, condensé sous la forme d’une grappe plurielle où dansent les rimes, les allitérations, les hémistiches, la prosodie comme un bourdonnement venu du plus loin de l’univers. Et la conscience, ce feu follet brillant identiquement à un lumignon éclairant la condition humaine, que devient donc cet « instinct divin » rousseauiste dès l’instant où la plume grave dans le papier, comme dans un bloc d’airain, les « Voyelles » de Rimbaud, « Les Fleurs du mal » de Baudelaire ? Eh bien la conscience n’a plus de lieu où paraître, plus de temps auquel attacher la forme de son être. Le temps du ravissement est si fort qu’il ne saurait tolérer autre chose que son propre impérium. Laisser place à la conscience c’est poser le poème en tant qu’objet devant le sujet qu’est le Poète. Or la mesure de l’œuvre est telle qu’elle confond tout dans un même élan, porte tout dans un même rythme, si bien qu’il ne demeure plus qu’un Sujet enclos dans sa propre autarcie. C’est cela être soi dans le poème, se confondre avec le surgissement de ce qui est dans le langage dont son propre soi est le centre de rayonnement, le début en même temps que la fin. Ceci n’a lieu qu’autant que brille la flamme de la création, que s’élève la clarté qui écarte les ombres et gomme les illusions.

 Mallarmé n’est nullement à comprendre. Stéphane ne saurait davantage se laisser approcher. Quant au « Coup de dés » nous ne saurions nous le rendre visible qu’à réaliser avec le Poëte cette plongée unitive, à le rejoindre, bien au-delà du réel, dans cette dimension sans temps ni espace, dans ce tissu sans fil ni couture, dans cette contrée vivant de sa vie de Forme auto-productrice de son propre sens. La seule façon de nous introduire dans le soi-disant hermétisme en le connaissant de l’intérieur. Question de regard. Considéré de l’extérieur, le poème ne nous offre que sa surface lisse sur laquelle, toujours, la vision dérape, est reconduite à elle-même dans l’aire de sa propre cécité. Temps. Il est toujours temps de regarder !

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7 avril 2026 2 07 /04 /avril /2026 07:00
Où commence, où finit l’œuvre ?

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   C’est du blanc en tant que fondement dont il nous faut partir, comme si un virginal champ de neige n’attendait que la chute de la brindille, le sautillement noir de l’oiseau, la plume cendrée, minces prétextes lexicaux qui initieraient le début d’une narration. Plus d’un de mes textes aborde cette heure aurorale de l’Art, là où rien n’est encore décidé, où la résille de la tête de l’Artiste est dans le flou, où sa main tremble encore du songe à peine évacué, où elle tremble aussi de ce destin de l’œuvre qui s’annonce dans une manière de retrait têtu, de parole silencieuse qui ne consentira à épeler les lettres de son nom qu’au prix d’une tension psychique, peut-être même d’une angoisse du Créateur exilé de soi, exilé du monde, tout le temps que dureront cette latence, cette indécision, car il en va d’une conscience de Soi à poser face à l’énigme de la venue en présence d’une chose éminemment singulière. Question de Vie ou de Mort.

   Vivre, pour l’artiste est inscrire sur la peau du Monde les stigmates, les scarifications, les traits et les signes qui donneront sens selon Soi à ce qui a priori n’en a pas. La toile blanche n’a nul sens, pas plus que le ciel vide de nuages, pas plus que le ruisseau d’eau claire qui ne coule que pour couler. L’Artiste est un Tatoueur qui grave de son stylet encré, au plein de l’épiderme, la marque qui est son essence la plus intime. Pas de plus grand désespoir, pas de mesure plus absurde que de demeurer la tête désertée, les mains vides face à ce qui attend d’être fécondé, ce qui attend que se lèvent en lui les indices, les empreintes d’un chemin existentiel, autrement dit le sillon de la présence humaine sur fond d’espace et de temps. Question de Vie ou de Mort, disions-nous. Oui, échouer sur le rivage blanc de la toile, sans possibilité aucune d’y inscrire son propre chiffre, s’annonce comme un trait avant-coureur de la Mort. Question de Vie ou de Mort.

   Nous regardons en silence, avec une sorte de fixité, sinon de fascination, ces deux Silhouettes Humaines seulement ébauchées. Nous y reconnaissons d’emblée, un visage d’Homme, un visage de Femme. Sans doute s’agit-il de deux œuvres juxtaposées dans le genre d’un diptyque ?

   Visage de l’Homme : cheveux courts et noirs, avec un reflet plus clair. Contour du visage : une ligne simple, à peine affirmée. Vêture : un demi col de chemise, le fin liseré destiné à accueillir le boutonnage.

   Visage de la Femme : cheveux mi courts avec des mèches en désordre. Contour du visage et du vêtement : une ligne presque invisible. Motif des lèvres : trois traits rouges. Certes, cette description au plus près est clinique, abstraite, pour la simple raison que nulle rhétorique ne saurait s’élever de si minces prétextes, sauf à vouloir broder des hypothèses au motif de quelque fantaisie. Nous, en tant que Voyeurs de l’œuvre, demeurons sur notre faim et si nous restons dans cette posture, c’est simplement en raison de l’unique  saisie de l’esquisse de surface. Mais il y a plus de profondeur et ceci ne se révélera qu’au prix d’un travail de déconstruction/reconstruction de ce qui nous est donné à voir, de façon à en scruter quelque perspective signifiante. Question de Vie ou de Mort.

   Ce qui, immédiatement vient à la pensée, c’est l’interrogation suivante : cette Œuvre est-elle terminée ou bien ne s’agit-il que d’un canevas qui trouvera son plein accomplissement dans un temps non encore déterminé ? Cependant, il semblerait que la signature de l’Artiste confirme bien qu’il s’agit d’une œuvre achevée. Donc pour l’Artiste, une totalité de sens était incluse dans ce face à face de ces deux fortraits traités dans une belle économie de moyens, ce qui leur confère clarté et élégance. Existe-t-il, dans le processus de création, un point de non-retour à partir duquel les lignes posées sur le subjectile se suffiraient, plaçant l’image dans une satisfaisante autarcie, tout trait surnuméraire en affectant gravement le contenu interne ? Sans doute y a-t-il un point d’équilibre dont la singularité affecte Celui ou Celle qui créent, ce point établissant l’instant de la touche finale. Alors le point qui clôt le geste est pure détermination subjective dont les tenants et les aboutissants sont bien trop complexes pour être évoqués ici. Il s’agit, en quelque façon, des climatiques affinitaires dont nul ne pourrait rendre compte spontanément, eu égard aux soubassements inconscients qui en animent la venue au jour. Question de Vie ou de Mort.

   De toute évidence, se révèle toujours chez nous, Spectateurs de l’œuvre, un sentiment de frustration au regard de l’abstraction qui ôte à notre vue des traits de physionomie qui eussent concouru à nous rassurer. Si belle, si active dans la construction de notre propre architectonique, la dimension des détails du visage :

 

l’éclat d’un regard,

le réseau des rides,

la personnalité d’un nez,

la mimique d’une bouche,

 

   autant de cailloux semés sur notre chemin afin que notre marche ne soit nullement hasardeuse. Et pourtant, les choses sont-elles si évidentes qu’il y paraît dans cette fonction de réassurance narcissique dont nous gratifieraient les signes attendus d’une épiphanie complète ? Non, il n’y a nulle certitude. C’est simplement une question de point de vue. Tel qui verra en l’œuvre considérée « inachevée », la plus pure liberté imaginative, tel Autre n’y entendra qu’une dimension privative, sinon absurde.

    Nous sommes essentiellement des êtres de REGARD, ce regard dont nous souhaiterions qu’il fût toujours immédiatement comblé. Le réel venant à notre encontre nous l’eussions voulu placé sous l’emblème de la complétude, contenant l’entièreté des caractères, des tournures, des apparences dont notre désir avait, de tout temps, tracé les sentiers de sa venue.  Mais c’est toujours du déceptif qui s’annonce en lieu et place de cet univers des délices avançant à bas bruit dans les replis de notre âme, cet idéal que nous plaçons si haut et qui, la plupart du temps, s’éclipse. Question de Vie ou de Mort.

   Mais raisonner de cette manière n’est qu’une approximation du réel de l’Art, non son essence intime. Si nous réclamons des traits supposés absents, c’est que, prioritairement, nous dressons ces portraits au titre de la quantité, nullement de la qualité. Or nulle réification, dans sa pullulation, ne nous assure de rien, bien plutôt elle nous égare dans une manière de chaos indescriptible dont nous ne ressortirons jamais qu’exténués. L’Art Minimal, puisque c’est bien ici ce dont il est question, loin de nous livrer aux affres de l’incompréhension, nous ouvre grand les portes de la clarté : clarté des signes, clarté des intentions, clarté qui est nécessairement à notre mesure puisque c’est NOUS qui sommes conviés, en une certaine façon, à poursuivre l’œuvre, c’est-à-dire à nous inscrire dans la constellation pensante de l’Art, sans doute l’une des plus belles inventions de l’Homme.

   Barbara Kroll, apposant sa signature au bas des portraits, ceci voulait signifier la fin d’une tâche, la clôture temporaire d’un sens à l’œuvre, lequel jamais n’arrête sa course, identiquement aux astres qui sillonnent silencieusement le ciel à une vitesse infinie. La mobilité est leur essence. La nôtre, l’essence intime qui nous fait qui-nous-sommes, est affectée d’une course plus lente mais non moins signifiante. Longtemps, dans le silence de nos corps, ces portraits traceront en nous les lois de notre propre devenir. Question de Vie ou de Mort.

   Peut-être le Lecteur, la Lectrice s’interrogeront-ils au sujet de cette lancinante antienne « Question de Vie ou de Mort », laquelle semble rythmer la venue du texte à son terme. Cependant, « nul péril en la demeure », faire face à une œuvre, quelle qu’elle soit, y porter un regard scrutateur, tâcher d’y déceler un possible sens, tout ceci n’a jamais lieu qu’à l’aune d’une Joie, et c’est la Vie, à l’aune d’une tristesse, et c’est la Mort. Toujours nous oscillons entre ces deux bornes, tout comme l’œuvre, depuis notre Naissance jusqu’à notre Disparition. Nous aussi sommes des œuvres dont nous ne possédons nullement la clé, un chiffre qui court et se noie parmi la multitude sans nom des autres chiffres. Ainsi va notre Destinée Humaine.

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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 08:34
Du corps éthéré au corps matière

 

***

 

Œuvres de Barbara Kroll

 

*

 

  

Station terminale : Rayonnante

 

   Elle, qui prend son envol sur la feuille de papier, nous pouvons la nommer, sans peine, « Rayonnante ». Nul ne s’étonnera de cette nomination au motif que l’image déploie le corps qui est sien à la manière dont une fleur ouvre son calice pour libérer le nuage jaune de son pollen. « Rayonner » veut dire partir de son centre, de son foyer, coloniser l’espace en une manière de geste diffusif se perdant à même la nébulosité de l’éther. Å rayonner, il n’y a guère d’effort à fournir dès l’instant où, une maturité acquise, les choses se développent et suivent leur cours d’identique façon à la course paresseuse d’un fleuve, selon boucles et méandres, chutes et cascades, étincelles et éblouissements. Donc « Rayonnante » se donne à notre regard avec ce genre de légère grâce qui est le signe distinctif des âmes libres d’une chair qui les retiendrait prisonnières à trop persister dans le temps. Sentiment de liberté à seulement percevoir la nature irradiante de cette fine anatomie.

  

   On la dirait déliée de toute attache terrestre, tellement le phénomène de l’allégie en traverse la diaphane présence. Tout fait sens dans une immédiateté sans entraves. Le visage surgit d’une broussaille sanguine, sans s’y empêtrer cependant, sans en être dépendante. Comme si « Radiante » (affectons-lui ce second patronyme) se levait soudain d’un sang primitif, sans doute celui de la naissance, pour faire effusion sur la large scène mondaine avec ce charme qu’ont les tout jeunes enfants à s’ébattre dans leurs jeux sans souci d’autre chose que ce jeu lui-même. Le visage est calme, reposé, légèrement incliné comme pour une longue rêverie, songe de Soi à la lisière du monde. L’arc des bras est haut levé en berceau qui encadre le visage comme si un voyage hors du sol et des préoccupations mondaines devait, ici, prendre son essor. La mince colline de la poitrine est doucement bombée, souvenir, peut-être, d’une lactescence adolescente. Tout le reste du paysage féminin, depuis la gorge jusqu’aux pieds, semble taillé dans le translucide biscuit d’une porcelaine à venir.  Quelques lignes rouges, éphémères, à peine esquissées sont la résille naturelle où s’enclosent les formes de l’aventure humaine qui pourraient faire image dans une poétique chorégraphie, ornement d’un désir de vivre porté au plus haut de son rougeoiement.

 

Tout est dans l’éclat,

dans le positif,

dans le développement harmonieux

d’un Soi hélé aux joies multiples,

diaprées, de l’exister.

  

   Or, jusqu’ici, qu’avons-nous fait, sinon attribuer des prédicats distinctifs à Celle qui nous interroge ? C’est sur la sûreté et l’entièreté impartageable de ces qualifications que nous avons dressé la cartographie d’un possible cheminement parmi les travées et coursives plurielles de l’expérience terrestre. Ceci veut signifier que, bien plutôt que de laisser « Rayonnante » dans un anonymat qui l’annulerait, nous nous sommes servis de son anatomie à des fins de symbolisation, nous avons utilisé ses postures à des destinations narratives. Et si narration il y a, nous pouvons, de façon totalement imaginaire, lui attribuer un décor, par exemple celui d’une chambre blanche s’ouvrant sur un paysage vallonné, une ligne de cyprès-chandelles laissant courir sa souple forme noire jusqu’à la limite de l’horizon.

  

   Ainsi, bâtissant l’architecture d’une fiction, nous aurons procédé à la détermination suffisamment exacte de Celle qui, en première approximation, ne nous livrait que le visage d’un Quidam parmi la foule des autres Quidams. En quelque manière, nous l’avons extraite d’un néant silencieux, nous l’avons dotée d’une parole, cette dernière fût-elle simplement charnelle, bourgeon apparent d’une péripétie en train de déroules ses intimes volutes. Parvenus à ce point de notre fable, nous finissons par oublier la réalité matérielle de « Rayonnante-Radiante », ce corps de chair et de sang, ce roc ouvert aux plaisirs et aux douleurs, cette substance réelle, pour lui substituer le fugitif et le précaire d’une allégorie.

  

   Et si nous pouvions attribuer une existence concrète à cette effigie, l’on percevrait combien ladite effigie, elle-même, n’aurait plus guère souvenance de ses stances temporelles antérieures. Comme si son histoire actuelle avait effacé, irrémédiablement, toutes ses positions formelles successives :

 

corps en voie de devenir,

dépliement, efflorescence d’une chair

et, de manière encore plus primitive,

simple bourgeon organique encore lové en soi,

dans cette nuit archaïque précédant

la prétention de toute ouverture,

à quelque clarté.

 

   Ce qui veut dire que notre fiction n’accordait d’intérêt qu’à ce corps-éthéré, renvoyant dans l’ombre ce corps-matière, fondement de l’autre corps dans la logique genèse du vivant.

Toujours la matière précède l’éther,

chronologiquement,

symboliquement,

existentiellement

  

Chronologiquement : le corps est le lieu indubitable

à partir duquel surgit l’esprit.

Symboliquement : le corps dans sa pesanteur est le socle

d’où peut s’élever le sentiment d’une possible liberté.

Existentiellement : le corps s’expérimente bien avant

que le symbole ne fasse son apparition

et ne se substitue à lui dans l’ordre de la représentation.

  

Donc, ce que nous retenons en tant que

nervure essentielle de la parution de « Rayonnante »,

cet évident surgissement de Soi

sur la peau vacante de la Terre,

cette pure élévation de Soi

en direction d’un Ciel dardant

ses flammes sémantiques,

ce diapason vibrant de Soi pour Soi

afin qu’une confirmation en son Être,

non seulement soit possible,

mais fulgure à la façon d’une évidence.

 

Station intermédiaire : « Transitive »

 

   « Évidence », certes, mais les motifs de satisfaction arrivent toujours trop tôt que le réel réaménage sans cesse à sa façon, réorganisation qui nous installe, le plus souvent, dans la vive pliure de la contrariété. La venue à Soi de « Radiante » ne consiste nullement en l’écoulement d’un « long fleuve tranquille », bien plutôt une éruptive cascade faite de  soubresauts, de sauts de carpe, de rebondissements dont, toujours, l’on se demande s’ils ne sont le signe avant-coureur d’une finitude acharnée à en détruire le cours. Si l’on porte son regard sur l’ébauche avant-courrière de l’œuvre prétendument terminée, l’on sera saisi au plus vif de sa nomination, épelant Celle qui vient à nous, sous l’étiquette approximative, floue, irisée, de « Transitive » ou bien de « Médiée », ce vocable désignant la position entièrement métamorphique d’un genre de Nymphe à la recherche de son Imago.

 

Du corps éthéré au corps matière

   Posture imaginale si l’on veut. Indétermination. Forme de passage d’un état à un autre. La forme qui vient à nous n’est rien moins

 

qu’humaine en sa biffure,

qu’humaine en sa supposée future destination,

qu’humaine par défaut d’être.

 

   Rien ne s’y affirme encore qui nous conduirait sur la voie sûre d’une énonciation sans retrait, sans ombre. Réalité entièrement monadique, façonnée au sein même de sa propre cellule, contenue dans le pli de son intime substance. Inémergence de ceci même qui pourrait se dire mais qui, faute de posséder un Verbe suffisant, se résout à un sourd borborygme à lui-même sa native incompréhension. Volute de chair enfermée en sa volute de chair, autrement dit tautologie accusant sa cruelle non-vérité. La confusion, le chaotique sont les seules prémisses au gré desquelles quelque chose comme un proto-langage pourrait exister, simple signe prédictif d’une possibilité anthropologique. Mais combien troublante. Mais combien semée des irréels linéaments d’une métaphysique floue. Mais combien sidérante pour les Voyeurs de l’ombre que nous sommes, si peu assurés des êtres qui devraient nous appartenir en propre, nous n’en sentons que la brume native en fuite de soi.

  

Babil indistinct,

bruissement celé,

chuchotis microscopique,

rumeur chétive,

grésillement lilliputien.

 

   Ça grouille dans le vestibule de chair, ça fait ses complexes ondulations dans le corridor anatomique, ça phosphore dans le blanc calcaire des os. Cette lente floculation, cet insane grésil, cette glaise convulsive sont pareilles à l’étrange équivocité, à la mesure totalement sibylline montant de l’énergie primaire, éruptive, des champs phlégréens, guirlandes de bulles, danse erratique des gaz, explosions vibrantes des solfatares, sourdes émanations de soufre. Étonnante parturition du sol, bizarres commotions, hoquets et brusques syncopes avant même que la matière ne parvienne à son état stable, manière de diapason qui aurait cessé de vibrer, accédant soudainement à la fréquence stabilisée de son énigmatique figure.  Par essence, tout équilibre est fragile, tout comme le fléau de la balance a du mal à trouver son point d’accord définitif car la chute est toujours possible sur l’un des deux versants du réel : le soleil de l’adret, l’ombre de l’ubac.

  

   C’est essentiellement en demi-teintes, dans le grisé instable du jour que s’inscrit ce corps qui ne l’est qu’à chercher sa voie et, peut-être, à ne jamais la trouver que dans cette oscillation qui pourrait être sublime si elle était fondatrice de joie, mais le plus souvent ne fait que sombrer dans les douves irrésolues des patiences déçues.

 

La tête (mais est-ce une tête,

cette oblongue forme sans contours ni précisions ?),

la tête est privée des signes qui font sens,

ni yeux, ni bouche, ni oreilles, une simple venue

du néant en sa primitive inconsistance.

Les bras (mais s’agit-il encore de bras au regard de

ces deux segments courbes sans origine, ni fin ?),

les bras pendent vers un improbable sol

qui, vraisemblablement, ne pourra

que se dérober sous la poussée digitale.

L’abdomen (mais s’agit-il de ceci en cette forme

sans réel contenu ?), l’abdomen étique est semblable

à celui de ces fragiles insectes qui viennent se cogner

contre la vitre brûlante de la lampe.

Les jambes (mais peut-on les nommer ainsi au motif

de leur visible dénuement ?),

les jambes dessinent un étrange cadre

traversé en son centre par l’hébétude d’un avant-bras,

genre de rameau peu sûr de sa propre matière,

mise en scène de la privation, de l’incomplétude,

de l’infini lorsqu’il décide de porter l’estocade à ce fini

qui, décidément, porte bien son nom.

 

   L’on voit bien, ici, que « Médiée » ne constitue en rien une présence à Soi qui serait pleine et entière. Loin de toute auto-révélation, loin de toute autopoiësis ordonnatrice de Soi, loin de toute confirmation ontologique qui la configurerait selon l’architecture humaine, elle ne possède aucune liberté, dépendante qu’elle est de sa posture antécédente totalement hermétique, totalement racinaire, subordonnée qu’elle est à sa posture subséquente, laquelle si elle possède l’avantage d’une postériorité chronologique, ne peut que présenter ce déficit abondamment décrit plus haut, cet épuisant effort à devenir ce qu’elle pourrait être : une forme accomplie, alors qu’elle ne semble que pouvoir végéter dans l’obscur marigot des indécisions et inachèvements manifestes.

 

Source archaïque : « Saillie Primitive »

 

   Ici, Chacun s’apercevra que, depuis la première forme rencontrée, celle de « Rayonnante-Radiante », jusqu’à la forme antécédente de « Transitive-Médiée », la régression est entière, radicale, nous faisant volontiers penser à la nécessaire aporie constitutive de l’humain dans l’optique de sa chute terminale. Mais il faut résumer et synthétiser. Tracer les contours de « Rayonnante-Radiante », c’est l’envisager sous la perspective sémantique contenue dans deux propositions singulièrement éclairantes de sa phénoménalisation :

      « On la dirait déliée de toute attache terrestre, tellement le phénomène de l’allégie en traverse la diaphane présence. »

   « Tout est dans l’éclat, dans le positif, dans le développement harmonieux d’un Soi hélé aux joies multiples, diaprées, de l’exister. »

   Et, en regard de ceci, aborder l’ontologie particulièrement déficiente de « Transitive-Médiée » sous l’éclairage suivant :

      « C’est essentiellement en demi-teintes, dans le grisé instable du jour que s’inscrit ce corps qui ne l’est qu’à chercher sa voie et, peut-être, à ne jamais la trouver que dans cette oscillation qui pourrait être sublime si elle était fondatrice de joie, mais le plus souvent sombre dans les douves irrésolues des patiences déçues. »

   Ce qui, d’emblée est apodictique, l’écart irrévocable qui s’installe entre les deux phases successives d’une existence unique. L’on passe, avec un genre de brusquerie, du geste conflictuel de « l’allégie », de « l’éclat » à ce qui joue en tant que verticale antinomie, cette demi-existence qui sombre « dans les douves irrésolues des patiences déçues. » Dès lors l’on conçoit combien la frustration est grande dans l’ordre de l’involution, de la récession vers un passé charnel qui se confond avec les sourdes convulsions d’une primitive matrice dont nous ne parvenons nullement à évoquer la troublante image.  Convocation qui ne saurait avoir lieu sans quelque effroi, sans quelque crainte qu’à la seule pensée de cette confondante exploration, nous ne pourrions, nous aussi, Voyeurs insanes, que nous précipiter dans les limbes qui nous sont propres, c’est-à-dire nous jeter dans ce confusionnel, dans cet incohérent, ce disparate dont, le plus souvent, nous n’émergeons qu’à grand peine, notre vie fût-elle tressée des lauriers les plus exacts, les plus brillants.

Du corps éthéré au corps matière

Donc, dans un dernier saut herméneutique, force nous est demandée d’interpréter plus avant, si ceci est cependant possible, l’informe qui nous fait face, comme se présenterait à nous, dans le plus vil des visages qui se puisse imaginer, une dionysiaque posture humaine si proche d’une Nature primitive, qu’elle ne s’en dégagerait qu’avec peine, aspect pierreux, silex mal dégrossi, manière de lourd percuteur de calcaire confié à une main aussi invisible que grotesque, sorte de fureur quasiment orgastique, mais dans la manière, l’on s’en doute, la plus fruste, la plus indigente qui soit. Par goût d’une directe homophonie, nous pourrions dire, de cette incongrue surrection, qu’elle n’est qu’un des aspects d’un élément-terre, (Chacun aura compris « élémentaire »), lourde glaise à elle-même sa sourde convulsion. La vision de Celle (mais existe-t-il encore trace infinitésimale de l’humain ?) donc de Celle qui se donne à la façon d’un confus rébus nous impose de la prédiquer selon la surprenante formule de « Saillie Primitive ». Amusant oxymore qui nous donne d’une main cette « saillie », cette sortie de l’anonyme Néant, et la reprend de l’autre, badigeonnant la venue à l’être d’un enduit originaire dont nous ne pouvons rien tirer d’autre qu’un questionnement entraînant un autre questionnement.

    

   Le fond est rouge, pareil à un feu lointain, un rouge Rosso Corsa qui retient en lui les motifs de sa teinte, bien plutôt qu’il ne les livrerait à notre naturelle curiosité à des fins d’heureux décryptage. Un rouge qui, en réalité, nous retient captifs, incapables que nous sommes d’en comprendre les enjeux. Peut-être n’est-il qu’un prétexte enveloppant, qu’un genre de subterfuge présent à seulement phagocyter la figure qui s’y inscrit, dès lors, comme la proie promise à son prédateur. Comment ne pas s’apercevoir que nous sommes maintenant immergés dans cette sorte de mélasse, dans ce genre d’huile lourde, dans cette glauque paraffine qui nous prive de nous, tout en nous soustrayant tout ce qui n’est nullement nous dont nous espérions tirer quelque secours, mais cet espoir est sans finalité, ce paysage sans lumière ni perspective.

    Nous sentons confusément, que nous sommes sur le bord d’un mystère dont nous supputons qu’il nous demeurera inaccessible comme le sont les fruits convoités qui clignotent de saveur et de plaisir tout en haut de leurs légères ramures. Nous nous devinons exclus de cette mutique et emmêlée perplexité, nous sommes hors du jeu, seulement conviés à en observer quelque immobile stase, comme si l’ordre du Monde, le nôtre, soudain refluait dans une catatonie dont rien d’autre ne serait à tirer que notre vision hagarde de ce qui paraît et ne mérite d’autre nom que

 

« non-sens », « absurde », « apagogie »,

à savoir, précisément,

le non-savoir en son irrésolution

la plus manifeste

 

   Corps-grisé replié sur lui-même. Corps gris de cendre comme si un feu couvait à l’intérieur mais ne voulait nullement se dire, demeurer au sein même de son aberrante consomption. Tout est dans l’à peine visible.

 

Bras-poitrine-jambes : une seule et même réalité,

mais plutôt devrions-nous dire

une unique et troublante irréalité.

 

Nous voici plongés, immergés dans ce que

l’antéprédicatif présente de plus étrange,

à savoir tout ce qui précède,

tout ce qui est avant,

tout ce qui reçoit le préfixe rétro-temporel « anté »,

autrement dit ce qui, sur la scène mondaine

est privé d’unité, encore non fixé,

tout ce qui, de l’ordre du chaotique

dérive au sein de lui-même,

marche fluctuante, brimbalante,

autrement dit nullement encore accomplie,

nullement déterminée dans les

limites d’une essence propre,

imprescriptible

 

   Bien évidemment, nous serions désorientés à moins, perdus que nous sommes dans un vaste océan dépourvu d’îles, où rien d’autre ne flotte que les débris épars d’un écueil que la vue ne peut même pas inclure dans son singulier champ perceptif.  

  

   Et, pour jouer encore de la puissance métaphorique, nous pourrions dire que ce sol massif, grisé, ténébreux, refermé, nous renvoie, inconsciemment, à la situation « antéprédicative » de la tâche amoureuse en ses prolégomènes les plus primaires lorsque l’Amant, alerté de la présence proche de l’Amante, perd ses points de repère. Alors il est reconduit à la résille dense, non productique de sens, de ses sensations primaires, genre de remuements internes sans logique ni ordre, seulement une vaste giration dont il est le jouet bien involontaire. Pour ce faire, nous convoquerons la figure du Gemmeur (L’Amant), accomplissant sa tâche, prélever la précieuse résine (l’Essence de l’Amour) à même l’âme du Pin (L’Amante) en une manière de labeur exalté au sein duquel, le vaste Monde est ignoré au point qu’il serait à même de ne nullement exister.

  

Donc le Gemmeur est arc-bouté,

dans la plus vive des tensions

qui se puisse imaginer,

sur l’objet de son obsessionnelle visée.

Il vit totalement, en son naturel emportement,

à la mesure étroite de l’antéprédicatif pré-verbal,

il est identique à ce tronc qui monte du sol,

colonise le ciel dans la parfaite inconscience

du travail qui se donne en lui,

ce métabolisme de la Nature

en son plus profond mystère

  

Les blanches écailles du bois volent en tous sens,

elles sont le crépitement du désir

en sa plurielle effervescence.

Ce moment de l’œuvre (dont nous rappelons qu’il est,

symboliquement œuvre de l’Amour s’accomplissant),

ce moment est purement charnel, instinctif,

lié à l’anatomique qui commence

à s’ouvrir sous les coups

de boutoir répétés du hapchot.

 

Ce brusque surgissement de l’être

en ce qui n’est nullement Soi

mais le complète et le révèle à Soi relève,

s’il pouvait y avoir un Voyeur de la scène,

d’une pure intuition sensible,

d’une perception quasi matérielle

de ce qui fait encontre.

 

On l’aura compris, en cette phase

préliminaire de plus hautes valeurs,

c’est le primitif, le replié sur soi, l’archaïque

qui « mènent le bal » si l’on peut s’autoriser

cette analogie chorégraphique.

C’est de l’ordre d’un pas-de-deux,

mais d’un pas limité à son ordre,

ne débordant nullement de lui-même

en direction d’un sens à cueillir hors de qui il est.

 

Sphère intimement monadique où les Amants

ne sont ce qu’ils sont l’un pour l’autre

qu’à l’aune d’une soudure étroite

de leurs corps propres.

 

Et maintenant, si nous filons

la métaphore plus avant,

nous serons vite conscients bientôt que,

de la puissance percutante du hapchot,

s’écoulera bientôt cette

sève quintessenciée, radieuse,

marque par laquelle l’Amour manifeste

sa joie et son impartageable essence.

 

Dès lors la sphère charnelle

se métamorphosera

en sphère idéelle seulement prise en compte

par cette sublime intuition intellectuelle,

laquelle est seule capable de déborder,

de dépasser la lourde manifestation du réel,

de le porter à la dimension ouvrante du Verbe,

de l’inscrire dans une rhétorique au long cours,

de le projeter dans l’exception d’une narration

tout auréolée de la gloire du symbole,

douée d’images belles,

tout empreint de la vocation

spirituelle de l’allégorie,

de le confier à la puissance imaginaire,

légendaire et idéalisée du mythe.

 

Dès ici l’on pourra déduire de cette métaphore

l’existence de deux plans du réel vivement opposés :

celui de l’indistincte et sourde rumeur antéprédicative

(les choses sont des choses sans qualités,

tout comme cet "homme sans qualités"

du roman de Rober Musil,

cet homme sans caractère propre

qui est le sort mondain

de la plupart d’entre nous),

 

et l’autre plan qui lui répond en écho,

mais en écho opposé,

ce prédicatif totalement déterminé,

totalement accompli,

totalement assumé langagièrement,

toutes qualités qui posent

la Haute Figure Humaine

délestée de ses vices et hantises diaboliques

lesquelles, la plupart du temps,

le transforment en cet être approximatif

nullement assez assuré de son humanité.

 

  Si nous avons choisi de placer l’Amour

au centre de la métaphore,

c’est bien au motif que l’Amour,

la plus haute des résolutions humaines,

est celle au gré de laquelle

la nature anthropologique se définit

en tant que l’exception qu’elle est :

cette ipséité à elle-même

sa propre Vérité.

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