Le regard de l’Auteur est si exercé à décrypter l’essentiel du réel, à y déceler ce qui a du sens, qu’il serait erroné de croire à la fixation et à la perte de l’œil dans les accidents de la substance sans pouvoir s’en délier. Et ce regard polyphonique, symphonique, se situe au carrefour d’une sensorialité quintessenciée, où rien n’est laissé de côté, où tout joue avec tout en une manière de paysage sublime. Ici, nous nous permettons de citer un long extrait d’un de nos articles intitulé : « TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière », publié en son temps dans les colonnes du Site « Exigence-Littérature » :
« "Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).
Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l’indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d’exigence, de profondeur, plus d’acuité. Il faut une manière de propédeutique, d’initiation qui nous fournisse des outils d’interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d’apprendre les chemins d’une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l’appui de l’air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d’un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l’explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l’odeur de tabac dans le cube d’une chambre cernée par la blancheur. D’une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu’on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l’espace d’un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S’appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d’un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s’approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu’occulte en permanence l’égarement de l’homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines ; langage brûlant du soleil ; vision du monde enfermée dans un dessin d’enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l’amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude ; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime ; épier l’enfer hurlant des foules ; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure ; boire jusqu’à l’ivresse le plus inapparent : les éclairs des parebrises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s’éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu’à l’étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L’espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d’un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s’enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex. »
Donc, reprenons, tout se donne d’emblée dans une manière de juste et heureux syncrétisme comme s’il s’agissait de faire venir la lumière au premier plan, de faire reculer les ombres dans une manière d’oubli actif.
Donc face au tableau synthétique de Pieter Brueghel l'Ancien,
je suis là, sur le bord vacant des choses.
Je suis là depuis mon corps de chair
qui est le motif d’aube
depuis lequel s’ouvrira la première lumière,
légèrement bleutée, puis l’éclair blanc au zénith,
puis le ciel couleur de terre de Sienne
dans la passée du midi déclinant,
puis le cuivre du crépuscule,
puis la teinte d’améthyste comme
signe avant-courrier de la délicieuse nuit.
Je suis là dans l’immobile
du temps qui n’est jamais
que la vive étincelle de l’instant.
Je suis là, en attente de ce qui va venir,
de ce qui va se déployer au large de mes yeux,
me dire qui je suis en ce temps, en ce lieu :
une infinitude en attente de sa finitude.
Incrustation d’un heureux hiéroglyphe
sur le parchemin de ma peau qui se sent
vivant, infiniment vivant ce parchemin,
parcelle de ce paysage qui fait florès
tout contre moi et m’invite tout autant
à être Lui-le-Paysage,
qu’à être un
Je-devant-le-Monde.
L’azur est gris Ardoise, couleur d’infinie mélancolie
et, pourtant, cette peine ne m’affecte
ni ne me résout à la tristesse,
bien plutôt elle dispose mon âme
à recevoir le présent
en une manière d’obole infigurable
mais combien présente,
combien active, productrice
d’une joie simple et directe.
Au loin, près d’une mare d’eau givrée,
se laisse deviner un clocher.
Ses cloches sont silencieuses et, cependant,
j’en entends le joyeux carillon
au centre même de qui je suis,
un ébruitement interne qui me met en présence
de cette vaste altérité qui me fait face.
Elle, l’altérité est elle
et, identiquement,
elle est moi, sans partage,
en un seul et unique mouvement
jamais interrompu.
Tout à droite, un arbre élève sa colonne
d’écorce et de liège en direction
d’une large ramure
qui flotte sous la douce pression
occidentale du zéphyr.
Cet arbre est lui-même
et, aussi, étrangement,
ma propre respiration
lovée au plein du réel.
L’oscillation des fines feuilles me touche,
la vaste ramure est la ramure même de mon corps,
le dessin de mes intimes nervures.
Le goût de miel et de safran des douces collines
dépose à la face de mon épiderme
cette légère fragrance qui me dit Vivant,
tout comme ce qui ici fait sens
dans sa mesure de généreux végétal.
Les lignes vert sombre des boqueteaux,
Anglais aérien, Malachite soutenu,
Mousse écumeuse tracent
à mon corps consentant
les lignes de vie de ce qui est mien,
que je tiens en partage
avec ce qui,
hors de moi,
me hèle à la fête
plénière du jour.
Puis là, au centre de la vision,
ce large champ de blé à la si douce consistance,
on dirait l’allégorie de toute volupté
faite tiges, faite épis, faite chaume
où ruisselle l’or de l’heure.
Sentiment ambré, pailleté qui se décline
sous mille formes magiques :
le Cobalt me ravit, le Nankin m’illumine,
le Topaze m’éblouit, le Chrome me dispose
à la joie pleine et entière du miracle
de voir, de sentir, d’éprouver jusqu’à
la racine intime de l’exister,
cette sève lumineuse, phosphorescente
qu’est le Soi à la rencontre de ce qui le comble,
le ravit, l’extasie, le porte hors de qui il est
jusqu’à la plus haute sémantique
qui se puisse imaginer.
L’archet du vent a trouvé ses cordes
parmi le peuple serré des tiges,
c’est comme une fugue qui connaîtrait
soudain la totalité de son essence,
c’est comme un subtil adagio joué
par la plainte d’un violoncelle qui attendrait
le signal d’une symphonie concertante,
singularité jointe au multiple
dans l’effusion inattendue
d’une soudaine osmose.
Ruissellement des cuivres,
battement des percussions,
souffle continu du hautbois,
murmure léger des flûtes.
Oui, ce paysage est une musique,
c’est à dire un dialogue instauré
entre qui il est, la Nature en sa plénitude,
et l’âme humaine qui est comme
son vibrant écho,
son destinal destinataire.
Et ces âmes ne sont seulement
de pures virtualités,
elles sont incarnées,
elles sont des mouvements, des sensations,
des impressions, des ressentis,
des émotions, des félicités contenues.
Je sens la peine qui courbe le corps du Paysan
portant la lourde cruche
emplie d’une eau scintillante.
J’entends et éprouve,
en mes feuillets de chair,
l’ahan d’effort du Moissonneur
dont la faux coupe la paille.
Sa sueur est la mienne.
Mon affliction à l’observer
dans sa tâche harassante
est le prix de son labeur si dur,
lié au seul remerciement du geste
qui abat les épis et nourrit
la conque épuisée des corps.
Je suis aussi, sans délai, sans séparation,
ce Dormeur à la chemise blanche
qui répare sa fatigue, appuyé
contre le tronc de l’arbre.
Je suis Celui qui, penché,
tranche la large miche de pain,
son odeur de froment vient jusqu’à moi
avec son fumet si rassurant, si rassasiant.
Je suis Celle qui mâche sa tartine de fromage,
j’en éprouve la douce onctuosité
en arrière de la barrière de mes lèvres,
je sens l’abri de sa coiffe à la chinoise.
Je suis Tous Ceux et Celles qui ont trouvé
leur site d’élection dans cette toile
qui n’est plus toile que par défaut,
tellement le prodige de
sa présence est indiscutable,
posé devant moi, en moi,
tout comme l’est ce stylo que tient ma main,
qui trace ses pleins et ses déliés, ses arabesques
sur la neige éblouissante de la page.
Je suis, à la simple grâce
des analogies et correspondances,
ce Glaneur au gilet rouge penché
sur l’aire étroite de sa tâche,
sous mes genoux la terre dure et sèche
imprime ses rêches stigmates.
Je suis aussi, simultanément, sans rupture,
ces Glaneuses aux lourdes jupes grises
qui tissent, tout autour d’elles,
leur étouffante gangue de chaleur.
Et combien les triangles
réguliers de ces meules
viennent à moi dans la pure beauté
de leur souple architecture,
je perçois leurs crépitements sous
les coups de boutoir de la chaleur.
Je suis, toujours et encore
ces Moines nus qui, plongés dans
cette manière d’eau lustrale,
revivifient leurs corps,
en même temps qu’ils
accordent leurs âmes
à l’immense complétude
du Monde.
Je suis cette procession de Paysannes
qui tracent le chemin de leurs destins
au milieu du sentier étroit ouvert dans la paille,
et, tout aussi bien, je suis aussi
ces faisceaux couleur d’éteule blonde
qui reposent sur la mince
colline de leurs épaules.
Et ces cailles qui prennent leur envol
tout à la limite du champ du visible,
qui sont-elles ?
Sont-elles seulement qui-elles-sont
en leurs motifs de plumes et de rémiges
ou bien sont-elles, aussi,
la course du zéphyr
sur l’océan orichalque
mâtiné des signes luxuriants
des Auréolins, des Ambrés, des Indiens,
toutes ces variations effusives
qui sont les palpitations,
les frémissements,
les froissements mêmes de la vie
en son exubérante manifestation ?
Ces flèches rapides, ces sublimes vecteurs
unissant la Terre et du Ciel,
combien je sens en eux
le bourgeonnement
de mon étonnante présence parmi
le peuple infini des choses.
VOIR cette toile en sa dimension d’apothéose,
c’est la Toucher au plus réel de qui elle est,
c’est en Goûter la belle et infinie saveur,
c’est Sentir le merveilleux
bouquet d’exhalaisons
qui s’en détachent,
c’est Entendre le crépitement même
des épis sur le fondement
silencieux du subjectile,
c’est Être-Soi-plus-que-Soi,
fécondé par les invisibles
puissances de l’œuvre.
C’est d’un saut, d’un seul ;
d’un bond, d’un seul,
prendre essor de Soi et,
à partir de l’apex
de sa vue démultipliée,
métamorphoser
la monosémie
en polysémie,
faire transiter le singulier
en direction de l’universel,
transmuter les cassures et les fragments
en cette uni-totalité qui est bien
leur être au plus profond
de qui elles sont, ces cassures,
de qui ils sont, ces fragments,
de simples notes égarées
au hasard des chemins
que la force de notre
conscience-assemblante
se doit de porter au plus haut,
à savoir réaliser les conditions
d’une fusion symphonique
du divers, de l’éclaté, du dispersé,
tellement notre Ego mondain se focalise
sur les éléments au plus près
alors que si nous faisons l’expérience
d’un Ego transcendant,
d’un Ego pur,
tout devient évident
qui est uni, rassemblé,
allié au motif
d’une indestructible affinité.
Car c’est bien le phénomène
de la liaison qui est originaire,
ce grain infiniment condensé de matière
dont, à mesure que le temps évolue,
nous ne percevons plus que
le confondant éparpillement
au travers du voyage sidéral
qui les affecte en propre,
tout comme il nous affecte,
nous les Hommes
à la vue basse, à l’échine courbée,
aux pas si lourds, si hésitants.
Regarder adéquatement cette œuvre,
c’est la pénétrer jusqu’à son
point le plus incandescent,
c’est confier la pupille de ses yeux
à la belle et inépuisable
tâche de la mydriase,
de la dilatation pupillaire
qui est aussi, qui est surtout,
ouverture de « l’œil de l’âme »
selon l’inouï concept platonicien
d’une « pensée de l’œil »,
tel que développé dans le dialogue
cosmologique du Timée.
Notre long article verra son point de chute
dans la citation de ce bel extrait tiré
de l’ouvrage de Michail Maiatsky
« Platon, penseur du visuel » :
« On constatera encore, avec Timée, que la vision était la plus intelligente des perceptions. C’est aussi vrai dans le sens où, à force de se comparer avec la pensée, la vision s’explique par la pensée, elle se ‘’comprend’’ mieux que les autres sens. Dans une mesure non moindre que la pensée est un ‘’œil de l’âme’’, la vision est une sorte d’intellect du corps. (…) Par l’âme, la vision dans le sens dit propre et la vision dans le sens figuré se trouvent intimement liées ; elles se nourrissent mutuellement. »
‘’L’intime liaison’’ :
voici l’affaire éminente,
décisive, de la vision.