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5 février 2026 4 05 /02 /février /2026 08:03
Concept ou Poésie ?

                        Source : La Grande Récré                                   Source : Lumni

 

***

 

   [Le texte ci-après se veut l’illustration d’un double dialogue, d’abord celui entrepris avec Christine Raison, lequel de nature métaphysique, portait essentiellement sur la notion de Dieu, interrogeait l’Invisible, la Lumière, par exemple. Le second dialogue est un échange entrepris avec Daniel Giguet, sorte de commentaire au second degré sur son propre commentaire tel que restitué ci-après. Le propos ne se veut nullement philosophique en toute rigueur, il souhaite seulement apporter un éclairage sur quelques points soulevés avec pertinence par un Philosophe.]

 

Daniel Giguet : Sur le débat entre Christine Raison et Jean-Paul Vialard...

 

   « Il faut commencer par une précision, la métaphysique interroge la complexité du simple et de l'immédiat pour s'ouvrir au fond sans fond. Et le Soi, comment le définir ? Comment concilier l'hypostase et le subalterne ? Ne vaudrait-il pas mieux, plutôt que l'être qui fixe et fige, interroger la source de la vie vivante qui nous presse, nous pulse et nous impulse de créer ? A cette condition le dépassement me semble possible jusqu'à ce que la Terre s'appelle La Légère.

  Vous avez raison, l’art, la grande poésie nous élèvent, nous empêchent de mourir de la vérité. Et puis "soi plus que soi" revient à se libérer des rets anciens et franchir le pas en avant vers l'ailleurs. Nietzsche dirait volonté de puissance vers l'Übermensch". La création artistique, poïétique surtout ouvre sur l'appropriement (l'Ereignis) de ce qui vient en présence au monde.

  Votre analyse s'inscrit pleinement, avec aisance conceptuelle, dans le champ de l’Idéalisme absolu et de la subjectivité toute puissante.

   Et si nous sommes "des humains enracinés à la terre", nous sommes surtout les jouets de la technique toute puissante, planétaire et aux mains des financiers.  En ce sens nous sommes "humains trop humains" à l'heure vespérale où nous vivons "le crépuscule des idoles". Et même "l'Homme en tant qu'homme" n'a plus cours dans le Jeu du monde. Il est mort comme toutes les autres figures de l'être (la phusis par exemple). Seul demeure son dernier avatar : La Technique.

    Depuis Rimbaud, Nietzsche, Heidegger, le dépassement de la métaphysique est consommé ; et l’Histoire de l’Être a commencé de finir.

   Il ne s'agit pas de refouler mais de tenir le pas gagné pour effectuer le pas en avant.

   Votre article Jean Paul Vialard est brillant, d'une très grande culture très consistante, voire encyclopédique. Mais je pense que seule la poésie, et merci Christine Raison, pour votre poétique réaction, seule la poésie pensante peut nous projeter au-delà, en faisant l'expérience de la parole en son déploiement à partir de La Dite (Sage). D'ailleurs si « la langue est la maison de l’être », elle dit avant tout le vivre en flux, et cette prise échappe au concept.

   Votre article, vous l’assumez, se situe du côté de l'idéalisme hégélien avec une remarquable maîtrise. »

Je suis ravi d'avoir participé à cette discussion.

 

Daniel Giguet.

 

(NB : c’est moi qui souligne)

 

***

 

Mon commentaire sur ce commentaire

  

   Merci pour votre très brillant commentaire qui supposerait une suite. Peut-être pour bientôt. Volontiers je fais un pas de côté en dehors ou sur le bord de la Philosophie, préférant les "chemins de traverse" aux routes trop conceptuellement déterminées, malgré les apparences. Une manière, certes subjective de s'accorder au réel, mais que veut donc dire "objectivité", laquelle et à partir de quoi et de qui ? Les "thèses" que je développe au hasard de mes écrits sont volontiers iconoclastes et partent d'une considération toute personnelle d'une "vision du monde" pour employer le terme canonique. "Comment penser après Heidegger" énonce le titre d'un livre que je n'ai pas encore lu ? Comment penser après la Shoah ? Après les Lumières ? Après Parménide ? Après le Déluge ? Penser par Soi est certes une grande audace mais peut-être la seule qui, s'extrayant des canons de la mode, puisse présenter quelque valeur dans ce Monde dépourvu de boussole. Mais méditer plus avant serait risqué en cette heure crépusculaire. Il faut du temps aux chouettes pour prendre leur envol ! Et la nuit n'est guère loin. Merci en tout cas pour vos précieuses réflexions.

  

   Après cette réponse d’un « premier jet », il m’est apparu que la richesse de vos remarques supposait des réflexions plus étayées dont la suite voudrait donner une simple interprétation.

  

   *** « Le dépassement de la métaphysique est consommé », dites-vous et « l’Être a commencé de finir. » Du point de vue de l’histoire de la philosophie votre assertion se vérifie avec la constatation, pour ceux qui s’intéressent à cette belle discipline, d’être soudain devenus orphelins. En effet il semble que le sol se dérobe sous nos pieds et que le fameux « thaumazein », l’étonnement philosophique, ait épuisé ses ressources après des millénaires de « bons et loyaux services ». Certes, le Gestell, l’Arraisonnement auquel vous faites allusion, l’aliénation du Dasein en l’Homme par la toute puissante Technique sont des réalités dont, chaque jour, nous ressentons les vives entailles au sein même de notre chair. Logique du devenir si l’on veut s’exprimer selon Hegel. L’on pourrait écrire à la suite, au regard d’une évidente analogie, les trois propositions suivantes : 

 

Fin de la métaphysique = Fin de l’Homme = Fin de la Terre

  

   Bien évidemment, c’est la loi de l’exister que de porter en soi, à la fois sa propre origine, à la fois sa propre fin, l’une et l’autre jouant en mode dialectique. Coalescence de l’une et de l’autre. En même temps ce caractère aporétique se trouve largement confirmé par la présence d’une invisible mais efficace tautologie qui pourrait substituer à

 

« Fin de la Métaphysique » : « Fin = Fin »,

 

   la même règle pouvant s’appliquer à l’Homme, à la Terre. Métaphysique, Homme, Terre, sont éminemment mortels, c’est même ce qui tisse, en creux, le motif de leur essence. Deux formules prosaïques pourraient servir d’utiles métaphores :

 

« Le ver est dans le fruit »

« Les dés sont jetés ».

 

   Et ceci pourrait se confirmer selon les mots de Heidegger : « La mode est ce qui est toujours déjà dépassé avant d’avoir vu le jour », tout comme la Métaphysique, tout comme l’Homme, tout comme la Terre, sont toujours déjà absents à même leur présence. Notre siècle si peu versé dans la pratique du questionnement, qu’il s’agisse de l’essence de l’Homme, de l’essence de la Phusis en sa définition simple et immédiate en tant que Nature, l’Homme donc se préoccupe peu de ces interrogations qu’il juge « subalternes », si bien que, la plupart du temps, il en fait l’économie. Oui, la fin est inscrite dans le commencement, les événements actuels, les soubresauts de l’Histoire en témoignent à l’envi.

  Supposons réglé le compte de la Métaphysique, avec tout de même une réserve qui ne se voudrait nullement adventice au motif que l’on ne peut mettre entre parenthèses quelques millénaires de pensée humaine et que, dans une perspective hégélienne, si la philosophie contemporaine est ce qu’elle est, un simple devenir dans le mouvement général de l’Histoire, elle prend appui sur cela même qui en constitue l’origine, l’Immuabilité parménidienne, le Flux héraclitéen de la Phusis, l’Aléthéia comme premier mouvement de la vérité et, si « Le Vrai est le Tout », corrélativement, chaque philosophie est vraie selon le moment de son énonciation, vérité à laquelle se substitue une vérité qui était encore inaperçue. Le fait est bien connu que l’histoire de la philosophie n’est qu’une suite de parricides, Platon tuant Parménide ; Aristote tuant Platon ; Kant tuant Descartes ; Hegel tuant Kant, etc…

   Dans son essai « Le Change Heidegger », Catherine Malabou décrit excellement cette « dette » vis-à-vis de la Métaphysique ou du moins la filiation que nous devons reconnaître qui porte jusqu’à nous l’essentiel des pensées avant-courrières, nul n’en doute, des méditations contemporaines. Aujourd’hui, quoique certains s’en défendent, notre point de vue sur les choses, le monde, l’être, l’esprit, la raison, ne peuvent faire l’économie ni de Kant, ni de Schelling, ni de Husserl. Le lait que nous buvons, nous les modernes Rémus et Romulus, vient en droite ligne des mamelles de cette Louve-Mère qui, un jour, décida de notre vie au prix de son action de nourrissage. Certes, notre inconsistance naturelle a oublié les ferments lactiques de l’origine, mais eux ne nous ont nullement oubliés qui métabolisent et font croître la flore de nos pensées. Les frondaisons modernes et post-modernes de la pensée ne sont que les feuilles mortes de demain. Donc, les mots de Catherine Malabou :

  

   « L’autre pensée ne peut laisser, sans autre forme de procès, la métaphysique « derrière elle, elle doit tout au contraire la « porter » avec elle », ce qui signifie encore « la saisir d’abord en son essence et laisser jouer celle-ci, transformée, dans la vérité de l’être » On sait que la fin de la métaphysique ne signifie pas que l’on en ait fini avec elle. L’autre pensée, en un sens, comprend la métaphysique, « elle renferme en elle, métamorphosée, la question directrice ».

  

   On ne saurait guère être plus clair sur le destin de cette fameuse « science suprême » qui, encore jusqu’à nous aujourd’hui, projette ses belles lumières.

  

   *** Ensuite, vous mettez en parallèle, à juste titre les deux philosophies également admirables de Heidegger et de Hegel. Puis vous mettez en lumière, avec raison également « l’Idéalisme absolu et la subjectivité toute puissante » qui guident mon modeste « parcours philosophique ». En effet, mais il convient d’ajouter à ce tropisme en direction du « Savoir Absolu », une égale fascination aussi bien pour « l’Ereignis » dont j’ai essayé de saisir quelques fugues, quelques harmoniques dans l’étonnant ouvrage que sont les « Beiträge zur Philosophie », pensée proprement abyssale, dont, sans doute, je n’ai approché que l’écume au travers d’un essai relatif à cette œuvre majeure du Penseur de Messkirch.

   Mon article intitulé « Concept ou Poésie ? », dit assez cette originaire indécision, cet étrange flottement entre l’Ontologique et le Logique. Je suis, en quelque sorte, dans cette irrésolution du Dasein à assumer son destin, dans cette zone de faible visibilité, là où se devine la « Clairière de l’Ouvert », là où, également, bourdonne la rumeur du « On inauthentique », plus préoccupé de son sort mondain que des visions d’un Être insaisissable en son essence. Longtemps j’ai frayé ma voie dans le sillon heideggérien, butinant ici une idée, là une notion, dans cette pensée fourmillante, chatoyante, proprement inouïe, déroutante si bien qu’encore on n’en a nullement tiré tous les « enseignements » ou plutôt, exploré tous les chemins. Mais une égale fascination pour le Concept m’attire en direction du Penseur d’Iéna, lui aussi admirable au titre de ce vaste système dont il a déployé avec génie toutes les ressources.

   Parvenu à ce point de mes remarques, il convient de savoir ce qui, en dehors de mes singulières affinités (lieu s’il en est d’une inclination à la subjectivité), se donne comme mesure logique de ces choix qui paraissent contradictoires (dialectiques ?). Le problème qui ne manque de surgir du rapprochement de ces deux Penseurs ne peut que s’énoncer en termes d’Identité et de Différence. Ici, je cède la parole à Susanna Lindberg, auteur de « Entre Heidegger et Hegel – Éclosion et vie de l’être », manuel qui pose clairement les enjeux décisifs de ces « visions du monde » (Heidegger récuserait cette dernière formule) :

 

    « Afin de situer la chose partagée par Hegel et Heidegger et les séparant aussitôt, il faut discerner leurs pensées dans leurs différences. Par exemple, il est possible de commencer par le principe selon lequel la différence entre Hegel et Heidegger est la différence entre la pensée et l’être. Mais chacun a aussi adopté la parole de Parménide, « le même est en effet penser aussi bien qu’être », et nous verrons dans ce livre comment, plus le lecteur analyse l’écart entre la pensée selon Hegel et l’être selon Heidegger, moins leur différence apparaît, jusqu’à ce qu’elle semble ne plus tenir qu’au vocabulaire : l’un parle au nom de la pensée, l’autre au nom de l’être. Incapables d’identifier la mêmeté et la différence de la chose de la pensée, nous sommes cependant confrontés à deux discours incomparables, l’un se développant dans le rythme de l’effectivité de la vie et de l’esprit, et l’autre rimant avec l’apparaître, la mort et l’être, chacun puisant son unique sens dans un dire strictement singulier et irréductible à son homologue. Afin de rendre le conflit audible, il ne suffit donc pas de fixer son regard sur la chose même-et-autre, mais il faut articuler les propos des deux penseurs chacun selon son propre dire. »   (NB : c’est moi qui souligne)

  

   Ici se laisse lire avec netteté le paradoxe qui, à la fois, lie et sépare deux grandes pensées. Si, à chaque fois, c’est bien l’Homme qui est au centre du débat, aussi bien ne peut-il y avoir que convergence des intentions. Certes, mais Hegel n’étant point Heidegger, et l’inverse, chacun investit la question selon une façon qui lui est propre. Vraisemblablement, selon mon point de vue, question d’inclinations singulières, d’affinités (thème récurrent qui hante ma pensée depuis déjà bien longtemps), de choix intimement personnels car, fût-on le plus grand des philosophes l’on n’en est pas moins homme. Confronter ces deux hautes figures, revient à mettre en regard, deux styles ou deux rhétoriques différentes, mais aussi deux conceptions intellectuelles qui s’affrontent, la seule « unité » possible étant celle du Génie face à la démesure qui l’habite. 

    *** Vous dites, à juste titre : « interroger la source de la vie vivante qui nous presse, nous pulse et nous impulse de créer (…) seule la poésie pensante peut nous projeter au-delà, en faisant l'expérience de la parole en son déploiement à partir de La Dite (Sage). D'ailleurs si « la langue est la maison de l’être », elle dit avant tout le vivre en flux, et cette prise échappe au concept. »  (NB : c’est moi qui souligne)

 

   Si je vous suis dans l’ensemble de vos réflexions, je ne m’en écarte pas moins en ce qui concerne la fin de votre proposition : « et cette prise échappe au concept»

   Je crois qu’il n’y a pas de césure franche dans le cercle de la pensée entre une poésie qui serait de nature imaginative et un concept qui se fonderait exclusivement dans l’ordre de la raison. Le concept n’exclut pas la poésie, pas plus que la poésie n’évince le concept. Si une dialectique s’installe entre ces deux termes, un nécessaire mouvement de synthèse en relie les supposés opposés. L’activité unifiante de la raison ne saurait longuement supporter en soi cette division, cette fragmentation. Et ici je convoque Heidegger dans « Nietzsche I » :

  

   « C’est Kant qui, pour la première fois, a proprement discerné le caractère poétifiant de la raison, et qui l’a médité dans la doctrine de l’imagination transcendantale. La conception de l’essence de la raison absolue, développée dans la métaphysique de l’idéalisme allemand par Fichte, Schelling, Hegel, se fonde totalement sur la compréhension kantienne de l ’essence de la raison, en tant que ‘force’ imaginative, poétifiante. »

  

   « l ’essence de la raison, en tant que ‘force’ imaginative, poétifiante » : la formule est forte en même temps que dépourvue de quelque ambiguïté que ce soit, donc il nous faut réunir, opérer la jonction, réaliser la fameuse coïncidence des opposés, si cependant, l’opposition est bien effective et ne résulte uniquement d’un processus intellectuel de division. Vous-même, évoquant une « poésie pensante » paraissez rejoindre la posture heideggérienne, « poésie pensante » pouvant trouver son homologie dans l’expression de « poésie conceptuelle ». Si la poésie revendique la pensée, elle ne peut nullement faire impasse quant au concept. Que certaines poésies inclinent davantage vers la sensibilité d’un romantisme, d’une touche bucolique, d’un ton lyrique n’enlève rien au problème, au simple motif qu’une poésie totalement privée de concept est totalement inenvisageable, sous peine de verser dans le non-sens absolu. Même les tentatives surréalistes conservent une nervure de raison qui nous les rend accessibles et les tentatives « d’écriture automatique » ne viennent pas de nulle part, elles se fondent, plus ou moins, sur des paradigmes rationnels qui, certes, passent, la plupart du temps, inaperçus.

   Et, du reste, que l’activité pensante soit incluse dans la poésie (Comme Bonnefoy, comme chez André du Bouchet), ou qu’elle soit projection du concept du penseur dans l’analyse d’une poésie, revient au même, il y a toujours, face au langage poétique, une activité de l’esprit qui lui donne corps et relève d’une fonction de l’entendement à son sujet. Dans le chapitre intitulé « Hölderlin et l’essence de la poésie », Alain Boutot précise dans son « Que sais-je ? » :

 

    « Au seuil d’une de ses conférences sur Hölderlin intitulée « Terre et Ciel de Hölderlin », ayant pour point de départ l’hymne : « Grèce », Heidegger précise les lois de son dialogue avec le poète. Å travers le commentaire de cet hymne, on pourrait chercher « à présenter, dit-il, les idées de Hölderlin sur la terre et le ciel. Ce dessein serait tout à fait justifié. Peut-être aurait-il même pour résultat une contribution aux recherches hölderliniennes. En comparaison de cela, la conférence qui va suivre se propose autre chose, quelque chose de provisoire et d’avant-coureur : quelque chose où il s’agit et où il y va de la pensée…Il s’agit de risquer une tentative, celle de changer de ton : passer de notre représentation habituelle, parce que simple – à une épreuve pensante. »

   Certes, nous comprenons bien ici que « l’épreuve pensante » est celle du Philosophe et non celle du Poète. Cependant, s’il y a « épreuve pensante », c’est bien parce que la poésie recèle en son fond les prémisses qui font signe vers l’intellect, l’analyse du corpus fondée en raison, la proposition de thèses ne demeurant seulement de vagues hypothèses, des intuitions floues émises au hasard. Dit autrement, si une poésie consent à s’ouvrir au concept, c’est qu’elle contient en elle, peut-être au plus profond, peut-être de façon cryptée, du conceptualisable. Le plus souvent, l’expression poétique, selon son côté exotérique (la forme), dissimule son côté ésotérique (son fond) que toute activité herméneutique (ce travail d’archéologue) est chargée de porter au jour sous la lumière de la raison. Car l’exploration critique est bien de cet ordre, porter au réflexif ce qui n’était, en un premier abord, qu’intuitionné, approché à l’aune de simples hypothèses. Cette coalescence de la poésie et de la prose pensante, Jean-Louis Vieillard-Baron dans « Hölderlin : langage philosophique et langage poétique », s’en fait l’écho :

    

   « De tous ces préliminaires, et sans entrer dans les problèmes de périodisation du travail de Hölderlin, il résulte que poésie et philosophie, étant enfants de la Beauté, autrement dit du principe suprême, sont appelés à se féconder mutuellement. »

  

   Cette mutualité, cette marche de concert, je vais chercher à l’approfondir au travers de l’œuvre de Philippe Jaccottet, au travers de citations successives établies par Jean-Claude Pinson dans son ouvrage « Habiter en poète » :

 

    « Comme celle d’Yves Bonnefoy, la poésie de Philippe Jaccottet comporte une dimension spéculative qui la fait voisine de la philosophie. »

   Et encore, à propos de l’Auteur de « La Semaison », il « mêle étroitement la part réflexive et la part poétique, entrecroisant le motif mélodique de l’expérience de la beauté et la basse continue de la réflexion de notre condition mortelle. »

   Sa poésie : « elle est une poésie « pensante » plutôt que philosophique. »

   « Il est à la fois un poète qui ne renonce pas à s’inscrire dans le sillage de l’élan spéculatif propre au premier romantisme allemand et un poète critique qui jamais n’oublie la finitude et veille à ne pas céder à l’illusion lyrique. »

   Et encore : « L’œuvre de Jaccottet comme celle d’Yves Bonnefoy (…) déploie un éthos qui relève de ce qu’on a défini comme le régime « quasi spéculatif » de la poésie. Bonnefoy et Jaccottet, dans l’ordre poétique, se situent bien en effet, comme Kant, dans l’entre-deux où s’arc-boutent la lucidité critique et l’élan maintenu vers « ce que nous voudrions encore appeler le Plus haut»

  

   Ici, une incise mérite d’être posée. « Poésie pensante » : combien cette formule, à bien y réfléchir, est paradoxale, ambiguë ! Ou bien l’on se situe en dehors du registre dialectique et c’est aussitôt la contradiction, l’oxymore qui surgissent, ou bien l’on se réfère au mode dialectique et l’on obtient « Poésie » comme thèse, « Pensante » comme antithèse, la jonction des deux venant réaliser la synthèse, l’unité d’une seule et même réalité. Par définition, je crois que toute poésie, en son fond, que ce soit avec plus ou moins de visibilité, sécrète les spores d’une pensée autour de laquelle s’organise la manière poétique.

   Mais je voudrais clore cet article en mettant en regard deux textes : l’un de Martin Heidegger  extrait de « Sur le commencement »le dire poétique du Philosophe, traversé de multiples métaphores, perce de façon évidente sous le concept ; ensuite l’autre de Hegel, deniers mots de « La phénoménologie de l’esprit »le dire hautement conceptuel trouve sa fin dans un dire poétique lyrique, même si les mots sont empruntés à Schiller. En une certaine façon, ces deux grands esprits se relient au travers du temps et de la pensée à la faveur d’un chiasme, lequel ne devient perceptible que si on lui prête attention.

  

   Heidegger : « Où le cours de la pensée de l’histoire de l’estre a-t-il mené dans sa première nécessité ?

   Au bord d’une béance dont l’à-pic s’est ouvert en tant que « fin » de la métaphysique, dont la portée sans pont fait signe de l’autre côté, en direction du sommet qu’est l’autre commencement de la fondamentation de l’estre.

   La pensée de l’histoire de l’estre entreprend la préparation de l’initial en l’autre commencement ; c’est faire le saut en lui. Une telle pensée prépare un dire poétique qui a déjà eu lieu dans les Hymnes de Hölderlin ; c’est-à-dire qui se déploie de manière vraiment initiale. »

                                                                                                    [GA 70 – 155-156]

 

   Hegel - « Le but, [qui est] le Savoir Absolu [ou le Sage auteur de la Science], c’est-à-dire l’Esprit qui se sait-ou-se-connaît en tant qu’Esprit, - [le but] a pour chemin [qui mène] à lui le Souvenir-intériorisant des Esprits [historiques], tels qu’ils existent en eux-mêmes et accomplissent l’organisation de leur royaume. Leur conservation dans l’aspect de leur existence-empirique libre-ou-autonome, qui apparaît-ou-se-révèle sous la forme de la contingence, est l’Histoire [c’est-à-dire la science historique vulgaire qui se contente de raconter les événements]. Et quant à leur conservation dans l’aspect de leur organisation comprise-conceptuellement, - c’est la Science du Savoir apparaissant [c’est-à-dire la Philosophie de l’Esprit]. Les deux [prises] ensemble [l’histoire-chronique et la Phénoménologie de l’Esprit, c’est-à-dire] l’Histoire comprise-conceptuellement, forment le Souvenir-intériorisant et le calvaire de l’Esprit Absolu, la Réalité-objective, la Vérité [ou Réalité-révélée] et la Certitude [-subjective] de son trône, sans lequel il serait l’entité-solitaire privée-de-vie. [Et c’est] seulement –

 

du calice de ce Royaume-des-Esprits

que monte vers lui l’écume de son infinité. »

 

   Certes, je le reconnais volontiers, de ce morceau de bravoure, de ce geste héroïque de l’écriture (mais l’ensemble de la Phénoménologie de l’Esprit est de « ce tonneau-là »), extraire un trait poétique, aussi mince fût-il, relève de la gageure et ce, d’autant plus que l’effleurement lyrique provient du poème « Freundschaft » de Schiller. Je dirai donc qu’il s’agit, tout simplement d’une « amitié » poétique, Hegel tellement pris pas la nécessité du Concept ne ménageant que « la portion congrue » à ceci même qui pourrait faire chuter l’Esprit hors de lui. Cependant la citation n’est nullement fortuite au regard de ces deux vers qui viennent conclure une œuvre touffue, fourmillante, déployante de mille et un concepts dont chacun mérite qu’on fasse halte auprès de lui longuement.

   Plus d’un Philosophe et non des moindres a vécu cette conclusion telle une redoutable énigme. Å tel point que Jean-François Marquet dans ses leçons sur la « Phénoménologie », se risque à une hypothèse venant en droite ligne de son ancien maître J. D’Hondt :

  

« On peut se demander ce que viennent faire là ces deux vers. Que vient faire là « ce calice du royaume des esprits » à partir duquel « écume sa propre infinité » ? (… J. D’Hondt avait une opinion là-dessus, à savoir que ce calice du règne des esprits était une coupe de champagne. »

 

La poésie des bulles au secours de l’aridité du concept ?

  

   Mais plus sérieusement et pour apporter un peu de compréhension à un extrait qui nous met en demeure d’en pénétrer le sens, ce qui n’est rien moins qu’un travail de longue haleine, je citerai, pour finir, les remarques éclairantes de Jean-François Kervégan à propos de ce discours qui, pour beaucoup, à commencer par moi, risquerait fort de demeurer « crypté ». Souvent il faut des Passeurs. Pour le moins, ces précisions ont le mérite de la clarté.

  

   « Ce que Hegel nomme énigmatiquement « l’histoire conçue » est la conjonction de ces deux histoires qui, ensemble, constituent la genèse, idéelle et réelle à la fois, du savoir pur, de l’espace de la spéculation philosophique qui, bien qu’elle abolisse l’historicité et la temporalité, conserve la mémoire de cette double histoire qui est la sienne. L’Er-Innerung, le « re-souvenur » est « l’intériorisation » de cette histoire, au sens où, à la fois, il l’efface et la pense. « L’histoire conçue » (grâce au travail du concept) est à la fois la « mémoire [Erinnerung] » et le calvaire de l’esprit absolu, parce que ce dernier n’oublie rien de son passé (l’histoire de la conscience, l’histoire du monde) en même temps qu’il abolit ce passé, le sacrifie sur l’autel du savoir pur, qui n’est pur que grâce à ce travail de mémoire et d’oubli. »

  

   Et, de la même manière que Heidegger convoquait à des fins de compréhension le lexique poétique de « l’à-pic », du « pont », du « sommet », du « saut », Hegel, lui aussi, de façon pourtant quasi-spéculative mais au sens de « speculum », de « miroir », fait se refléter dans l’aridité du concept, ce « trône », ce « calice », cette « écume », comme si le réel, décidemment indivisible, se donnait dans l’entièreté de son être qui, parfois, se nomme « Phusis », « Logos », « Aléthéia », ces mots magiques doués de poésie et de sens.

  

   Alors, que conclure au terme de ce long article, si ce n’est que Concept et Poésie ont les mêmes droits du point de vue du sens, les mêmes implications quant au retentissement qu’ils ne manqueront de faire naître dans la conscience du Lecteur : une émotion esthétique identique à écouter le rythme, le balancement du poème, à pénétrer dans les subtils arcanes d’une pensée complexe. Le tout confluant en une unité qui est peut-être le prétexte à détourner la vision, l’espace de quelques vers, l’espace de quelques méditations, de la finitude, laquelle n’est ni poétique, ni l’objet de quelque réflexion, de l’ordre de la nécessité seulement. Et sans partage !

  

   Merci infiniment, en tout cas, Daniel Giguet de m’avoir « mis au pied du mur » pour employer une métaphore populaire. J’y ai trouvé, dans l’intervalle et la beauté des pierres, autant de motifs de réflexion que d’occasions d’émerveillement. Conjonction sublime, au sein du réel, de la Pensée et de ce qui pourrait apparaître comme son autre, mais qui n’en est que sa doublure, sa réverbération, cette Poésie sans laquelle les arbres d’automne qui viennent à nous, ne nous montreraient que leur nudité, ayant oublié les chatoiements de leurs frondaisons. Ce que nous avons à être, en tant qu’Hommes, des sources vives que vient féconder l’exactitude de notre esprit. Oui, nous sommes, tel Janus, des figures à double face, l’une appelant l’autre, l’autre appelant l’une, dans une étrange communauté siamoise.

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

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4 février 2026 3 04 /02 /février /2026 08:04
En soi le monde sans débord

Narcisse

Mythologie Grecque

Source : Wikipédia

***

   Il y a le monde, le vaste monde en sa plurielle dimension. Ce vaste monde, pareil à un enfant devant sa friandise, nous voudrions le dévorer, le manduquer consciencieusement, le métaboliser au sein même de notre corps afin que, maîtrisé, il ne puisse nous échapper, qu’il devienne monde en nous, site d’inoubliable joie. Car notre désir de possession est immense, car nous sommes d’insatiables prédateurs dont nulle proie ne pourrait satisfaire les envies polychromes, les ‘multiples splendeurs’ dont nous sommes en quête. Notre forme humaine si singulière, notre esquisse à nulle autre pareille, nous voulons les parer des plus beaux atours qui se puissent imaginer. Ce que nous souhaiterions, au plein même de notre chair, la tapisser des mille merveilles particulières que nous avons élues en tant qu’indépassables, une sorte de feu dont nous voudrions nous saisir afin qu’il rougeoie sous la toile de notre peau et réchauffe la touche carminée de notre cœur qui n’est que le symbole de notre irrésistible passion. Oui car, nous les hommes, ne vivons que sur le mode de la passion.

Voyez cet Amant implorant la venue de son Aimée.

Voyez cet Esthète en pleurs devant cette œuvre d’art

qui vient à lui et le sauve de lui.

Voyez cet Archéologue porté à son propre ravissement,

il tient en ses mains terreuses, cette figurine en argile cuite,

cette pièce de monnaie frappée à l’effigie de quelque antique Empereur,

 il possède un peu de l’immense gloire de l’Univers.

  Nous vivons, chaque jour qui passe, au bord de l’abîme : la solitude et son bruit de rhombe, la maladie et ses griffes mortifères, la mort et sa blanche figure qui sourit à l’horizon, en attente de qui nous sommes, pauvres pêcheurs qui cherchons notre Eden à défaut de ne le trouver jamais. Notre Terre Promise, nous la voulons dans l’immédiateté de sa manifestation, nous la voulons sans distance, offerte à la manière d’un calice aux flancs duquel s’illustrerait une sublime ambroisie. Et nul refuge dans une attitude de retrait ou bien d’excessive pudeur. Que nous soyons des êtres de désir, ceci dépasse l’empan de notre simple volonté. Ceci est inscrit dans nos gènes depuis le premier matin du monde. Un peu comme si un facétieux Démiurge, depuis son invisible contrée, avait énoncé sur le ton de la prophétie :

« Toi, que j’ai fait à mon image,

tu seras l’officiant d’une liturgie désirante,

infiniment désirante.

Toi que j’ai nommé sur terre,

je t’ai désiré depuis l’impératif même

d’une verticale nécessité.

Ce désir dont j’ai été animé,

tu en es maintenant le récipiendaire.

A toi de l’assumer jusqu’en ta pointe extrême,

tout devra entrer en toi

 et y faire sens dans le luxe des choses.»

  Oui, cette mystérieuse voix, je l’entends, elle fait son étonnant vibrato tout contre la feuille souple de mon âme, elle y imprime une manière de Table de la Loi, elle y dépose un étonnant Décalogue dont les commandements sont les suivants :

« Fais aux autres ce qu’en toi-même tu ressens comme le beau.

En toutes choses, efforce-toi de ne pas te nuire.

Traite le monde comme tu te traiterais intimement.

Que la justice soit la tienne.

Vis ta vie dans la joie et l'émerveillement.

Cherche toujours à apprendre du nouveau qui te soit utile.

Que tes idées soient conformes à qui tu es en ton fond.

Que les autres soient en ton accord, voici qui est bien.

Que tes opinions soient celles que tu as choisies,

non celles qui te sont étrangères.

Remets tout en question,

à partir de ta propre sensibilité. »

 

   Disant ceci, cet étrange Zarathoustra, avait accentué tout ce qui confluait avec ce que je souhaitais entendre : « toi-même » ; « la tienne » ; « tes idées » ; « ton accord ». Le Prophète donc avait tracé, tout autour de moi, un cercle étroit dont j’étais le centre et la périphérie. C’était un peu comme si j’avais retrouvé un ‘Paradis perdu’ à la Milton, si j’avais été Adam en personne, en chair et en os, incarné jusqu’en son plus délicieux supplice, courtisé et fêté par une Eve déjà soumise aux pulsions de son inconscient et aux désirs polyphoniques de ce qui, en elle, était conscient plus que conscient. Comment, dès lors, pouvais-je me relever de ce rêve dont j’espérais bien, à la manière de Gérard de Nerval, qu’il s’épancherait « dans la vie réelle », y creuserait sa niche autonome, m’appellerait à célébrer, en sa présence, les noces de la joie.

Je voulais être joie en moi plus que moi.

   Cependant que je méditais ceci avec des lèvres gourmandes, pliée au sein de mon esprit, une nécessité me dévorait en même temps qu’elle me sublimait : il m’était intimé l’ordre intérieur

de faire de mon MOI un feu de Bengale,

de faire de mon JE, la transcendance

que nulle lumière, fût-elle scintillante,

jamais ne pourrait égaler.

 

   Hors cet étrange Zarathoustra et moi, il me paraissait évident que nul autre n’existait sur terre. Et ceci devint même une telle certitude que, poussant jusqu’à sa pointe la plus extrême le désir narcissique de figurer à la façon cartésienne « comme maître et possesseur de la nature », autrement dit comme le maître en toutes choses, y compris des destinées de ‘l’humaine condition’, je décidai sur-le-champ de sacrifier Zarathoustra et, corrélativement son idée de ‘Surhomme’.

   Mon naturel solipsisme ne tolérait guère quelque concurrence que ce soit. Me voici maintenant

seul sur cette terre

   sans que quiconque ne puisse contraindre ma liberté. Alors par voie de conséquence, si un Lecteur imprudent, une Lectrice téméraire, s’aventuraient à me lire, révélant en ceci une présence qui me ferait de l’ombre, ces Audacieux seraient en grand danger. Oui, en grand danger. D’abord au motif de leur propre existence. Ensuite pour la raison simple que ‘ce vice impuni, la lecture’, pour paraphraser le titre célèbre d’un livre de Valéry Larbaud, ne saurait demeurer plus longtemps sans le châtiment qu’il mérite.

 

On ne récolte jamais que ce que l’on a semé !

 

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2 février 2026 1 02 /02 /février /2026 09:29
  Ces colombes qu’on assassine

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

 

                                               Depuis mon Pays de Pierres Blanches, ce 1° Novembre 2023

 

 

                   Très chère Solveig,

 

   Quelques nouvelles d’ici qui, je le reconnais avec quelque regret, ont été rares ces temps derniers. Å peine sortis d’un été caniculaire, nous voici de nouveau confinés au sein de nos maisons de façon à nous protéger des humeurs pluvieuses et venteuses d’un automne qui ne s’annonce guère sous les meilleurs auspices. Venues de l’ouest, côté vent dominant, de longues écharpes de brume ceinturent le Causse, lui donnent un air étrange comme s’il s’agissait de ces landes du Connemara, ces gaéliques altitudes exposées aux furies de la mer. Parfois, placé sous le croassement des noires corneilles, il ne m’étonnerait guère de découvrir, au-delà de mes buttes claires, le sommet de Diamond Hill usé par les lames d’air et, en contrebas, le glacis de ses baies que ferment de sombres ilots. Tu sais mon attachement à ces terres archaïques d’Irlande, aussi je n’en évoquerai guère d’autre image te sachant savante en cette matière.

   Je joins à mon envoi une reproduction d’une œuvre de Barbara Kroll (oui, encore une : fascination que ces esquisses existentielles qui forent au plus intime de l’âme humaine), une œuvre en cours de construction dont il me plaît de penser que son inachèvement parlera bien plus que ne le ferait sa phase terminale.

    Je crois que sa valeur essentielle, du moins pour moi, se tient entièrement dans cette vigoureuse ébauche qui, à l’évidence, joue sur le clavier d’un tragique aussi étroit que tranchant. Ici l’imaginaire ne saurait se livrer à son habituelle fantaisie, bien au contraire il est canalisé, il est confronté à une sourde réalité dont il ne pourra s’abstraire. Tu reconnaîtras avec moi, Sol, la brutalité de cette dialectique sans concession, le heurt qui résulte de ces deux surfaces colorées violemment antinomiques. Ce rouge Pourpre, ce rouge éteint teinté de Falun, ne te font-ils penser à une mare de sang coagulé, comme si, de meurtres commis, il ne demeurait que ce violent stigmate colorant les funestes coulisses de l’Histoire ? Et ces empâtements dilués, brossés vigoureusement au spalter, ces recouvrements successifs, bien plutôt qu’être blancs comme neige (ils virent au Lin léger, à l’Étain), ne t’inclinent-ils à éprouver, sinon une fluctuante mélancolie, du moins à ressentir en ton intime, une manière de désespérance, comme si ce blanc ne parvenait nullement à dissimuler le lac de sang qui le tutoie ? Oui, je sais combien mes mots peuvent soulever d’angoisse, fomenter d’aveugle révolte, faire battre au sein du cœur le fiel d’une amertume dont le temps aura bien du mal à effacer la trace indélébile. Mais peut-on toujours éviter de poser de tranchantes questions ? Peut-on reléguer le Mal dans des oubliettes où le jour, jamais, ne pénètre ? Je te sais si attentive aux enjeux du Monde contemporain et je sens, tout au fond de moi, ta secrète approbation.

   De ce fond pareil au néant qui voudrait se déguiser en autre chose qu’une simple absence, de ce fond singulièrement inquiétant, se détache cette silhouette vaguement humaine, effigie de la Condition du même nom, laquelle énigme plus qu’énigme nous fait nous retourner avec effroi sur le destin qui est celui des Existants (pour combien de temps encore ?), il nous interroge au plus vif de qui nous sommes.  Quant à moi, je suis persuadé que cette image vient en droite ligne de l’inconscient de l’Artiste, là où fourmillent les points sombres, irrévélés de la dimension existentielle, sans doute les lourds secrets qu’il est urgent de dissimuler sous des couches de plâtre, sous des pâtes de blanc de Titane ou de Céruse. Je ne sais, Solveig, ce que tu devineras sous ces figures impénétrables. J’y vois l’Humanité (sous les espèces d’une représentation abstraite), j’y vois l’allégorie de la Paix (sous le visage de cette Colombe à peine visible). J’y vois, essentiellement, une étreinte du Vivant voulant conserver en soi la promesse d’une joie. Mais cette félicité est si fragile, si éphémère, de l’ordre de l’insaisissable. D’une manière irrépressible mon esprit est attiré par ce beau et émouvant dessin de Picasso ayant pour nom « La colombe de la paix ».

 

  Ces colombes qu’on assassine

La colombe de la paix

Pablo Picasso

Source : Paris Musées

 

    Ce dessin est émouvant au titre de sa simplicité, de sa vérité, de sa générosité. Il nous dit le rameau d’olivier qui, toujours peut s’échapper du bec de la colombe et chuter sur un sol pour le moins frappé d’absurdité. Tracé en 1949, au lendemain de la grande tragédie humaine, il fait signe en direction d’une autre œuvre, comme s’il voulait en constituer le vivant antidote, « Guernica » de 1937, autre convulsion de l’Histoire en ses plus sombres desseins. D’un Dessin, une Peinture, l’espace irréductible de l’absurdité humaine, de la violence qui, périodiquement se déchaîne, arase les consciences, fait se lever immédiatement les promesses que jamais ces horreurs ne se reproduisent. Alors que pouvons-nous faire, nous les Humbles qui n’avons nul outil en main face à cette démesure ? Mais que peuvent donc faire les « Puissants », lesquels sont, eux aussi, broyés sous la brusque irruption de l’Inadmissible.

   Car au-dessus des Hommes et de leurs volontés semble planer une toute-puissance, une omnipotence, peut-être figure de l’Être lorsqu’il se métamorphose en Non-Être. Car c’est bien de ceci dont il s’agit, du Nihilisme en sa forme la plus accomplie, lui qui moissonne les têtes, les intelligences, les consciences, sans l’ombre d’un remords. Il nous faut croire, Solveig, même si ceci nous choque au plus profond de nous, à l’existence d’une domination cachée, aveugle, d’une Force Malveillante qui s’impose contre vents et marées, au sein de laquelle l’Homme n’est qu’un faible ciron, un roseau certes pensant, mais un roseau toujours dépassé par un flux violent qui l’emporte au-delà de lui dans les fosses ténébreuses du destin irrémissible du Monde.  

   Ici, je pourrais décrire à l’envi, cependant la mort dans l’âme, toutes les apories qui frappent l’humain au cœur de qui il est : génocides, guerres fratricides, pandémies, maladies, injustices de tous ordres, inégalités, abominations en tous genres, exploitation de l’Homme par l’Homme, meurtre de la Raison et la liste ne serait nullement exhaustive qui ferait le compte des sombres ornières en lesquelles nous sombrons, nous les humains soudain frappés d’inhumanité. Vois-tu, parfois j’ai l’impression que l’Homo Habilis avait plus de grâce, de distinction que les hordes contemporaines prises dans l’ivresse du Mal.  Non, Sol, je ne sombre nullement dans un simplisme manichéen mais, pour autant, pouvons-nous faire abstraction de ces funestes desseins qui traversent le champ dévasté de la conscience humaine ?  Comment se situer face à ceci ? Comment témoigner ? Comment agir, la tâche est immense qui nous déborde et signe notre incapacité à inverser l’ordre des choses ?

   Donc je prendrai le parti de gommer un tant soit peu les ombres afin d’y installer un brin de lumière. Décrire quelques formes que prend la Beauté, voici la meilleure façon de s’inscrire en faux contre les dérives actuelles, contre l’illucidité qui tient lieu de viatique à nombre de nos Commensaux. En connais-tu beaucoup qui ont changé leur comportement, remis en question leur façon de consommer, mis entre parenthèses leur goût immodéré des voyages lointains ? Sont-ils légion ceux, celles qui, se souciant du changement climatique, s’inquiètent des arbres, du brin d’herbe au creux du frais vallon, de la source qui tarit entre les lèvres des pierres ?

   Pour ma part j’en connais peu et les doigts d’une seule main suffiraient à en comptabiliser le nombre dans l’horizon qui est le mien. Mais cessons toutes ces récriminations et ouvrons nos yeux sur l’existence d’une possible joie. Dans la perspective d’un court et sans doute illusoire bonheur, inscrivons donc les clartés que peuvent nous apporter aussi bien le Poème, la Littérature, l’Art, la Philosophie. Alors fuite du réel ? Refuge dans l’idéal ? Peut-être. Mais combien seraient inspirés tous ceux qui, en quête d’un « idéal pratique », en reviendraient à ce merveilleux « état de nature » cher à Jean-Jacques Rousseau ! Libre à nous de rêver, sans doute la seule autonomie qui nous soit accessible, la seule « activité » qui ne soit nullement utopie ! Et comme je viens d’évoquer la Nature, elle notre Mère, elle qui nous nourrit et nous abrite, c’est bien d’Elle dont il sera question dans les quelques évocations ci-après.

 

  

*

D’abord, au nom du Poème, cet extrait

de « Vieux Soulier » de François Coppée :

 

« En mai, par une pure et chaude après-midi,

Je cheminais au bord du doux fleuve attiédi

Où se réfléchissait la fuite d’un nuage.

Je suivais lentement le chemin de halage

Tout en fleurs, qui descend en pente vers les eaux.

Des peupliers à droite, à gauche des roseaux ;

Devant moi, les détours de la rivière en marche

Et, fermant l’horizon, un pont d’une seule arche.

Le courant murmurait, en inclinant les joncs… »

 

   Sans doute, aujourd’hui, beaucoup de nos jeunes générations ne manqueraient de sourire à cette évocation si naïve, si empreinte de bons sentiments de ce Poète populaire que la vue d’un oiseau mort émouvait, cet homme du crépuscule qui n’aimait rien tant que la palme douce de la nostalgie. Ce Poète fait partie de mon panthéon littéraire, lui dont « Matin d’Automne » se situait à l’initiale du Souché, ce merveilleux manuel scolaire dans lequel j’ai trouvé, lors de mon enfance, les plus belles joies qui se puissent imaginer. Les trois derniers vers du poème cité :

 

« Une blonde lumière arrose

La nature, et dans l’air tout rose

On croirait qu’il neige de l’or. »

 

   J’entends encore la belle voix grave de notre Instituteur, Monsieur Chaliès, rythmer ces mots, leur insuffler tout le suc que pouvait en tirer une âme simple, ouverte à la proximité signifiante du Monde. De nos jours la psychologie s’est raidie, traversée qu’elle est de la dimension orthogonale de la technologie, la fameuse « Intelligence Artificielle » étant supposée se substituer à la naturelle. Combien l’Homme actuel chute dans une paranoïa qui n’a d’égale que la prétention technique à balayer tout le champ du savoir, à se donner en lieu et place du sentiment, les rencontres devenant virtuelles bien plus que réelles. Mais il nous faut revenir au Poème, y puiser les richesses qui s’y révèlent si l’on a les yeux attentifs, le cœur prêt à s’agiter sous la simple risée de vent. Nous accentuerons seulement quelques mots essentiels à la compréhension de ce qui nous est suggéré, nullement imposé.

   Le prélèvement lexical de « pure », « doux », « attiédi », « fuite », « lentement », « murmurait », ceci ne nous conduit-il hors de la sphère mécanique, ceci ne nous extrait-il des ornières d’une réification du réel, d’un fétichisme marchand, d’une logique du marché laquelle, loin d’être poétique en est son exact envers, manière de figure malveillante qui se dissimulerait sous les attraits de l’immédiate satisfaction des désirs, du comblement des plaisirs. La poésie de Coppée prend l’exact contrepied de la prose consumériste. Celle-ci est expression de la non-vérité, celle-là intimité avec l’authentique, révélation de ce qui a sens, ouverture à la lumière naturelle.

   Oui, éclairement, dilatation de qui l’on est au contact « du doux fleuve », dépli de Soi sous l’aile attentive « d’un nuage », Soi en avant de Soi qu’appelle « le chemin de halage », miroitement « de la rivière » qui n’est autre que la confiance du Soi, son propre miroitement pris dans l’intervalle étroit mais multiplicateur des rives. Et encore, affinité du Soi avec le végétal « tout en fleurs », pure efflorescence, et encore pure arborescence de Soi le long des fûts élevés « des peupliers », souplesse de Soi dans la naturelle liaison avec les tuniques « des roseaux », avec la courbe grâcieuse des « joncs ».

   Tu le sens tout comme moi, Sol, ce Soi qui est notre bien le plus accompli, vibre ici, se confond, s’osmose, se dilue au sein même de cette Nature dont plus personne ne parle aujourd’hui, remisée qu’elle est au rang des objets déchus, seulement rencontrée au hasard des illuminations, des fulgurances vives des écrans de toutes sortes. Mais, d’un simple geste de la volonté, d’une légère impulsion de la réminiscence de ce temps jadis qui nous sculpta, détermina notre voie, notre vie, nous pouvons franchir cette « arche » du poème de Coppée, nous regrouper au sein même de qui nous avons été, de qui nous sommes encore, mais immergés dans la douce clarté de l’enfance, de l’adolescence, ces effusions singulières d’un temps-promesse plus que d’un temps-subi. Mais, d’un jet de notre mémoire en direction de ce qui, en elle, demeure force vive, eau de source cristalline, tintement d’un subtil bonheur qu’il nous fut donné d’éprouver à apercevoir le tressaillement d’une futaie, la fuite cuivrée d’un écureuil dans le miel d’Automne, toujours il nous est possible de nous abreuver à cette « rivière en marche » qui est la métaphore de notre Destin, de porter notre être au-devant d’un réel fécondé par le passé, attiré par un futur, mais un futur raisonné, nullement un futur conditionné par d’invisibles et fatales puissances.  Nous, Hommes, Femmes d’aujourd’hui, sommes livrés pieds et poings liés à un avenir sans nom ni forme si nous ne prenons soin d’en appeler à notre entendement afin de comprendre, à notre mémoire de manière à être reliés, à notre imaginaire en tant que tremplin hors de cette réalité qui nous corsète et nous réduira en esclavage si nous ne prenons soin de nous en exiler autant que nous le pouvons encore.

   Et quoi convoquer d’autre, au fil de notre méditation, si ce n’est cette Merveilleuse Arcadie, telle que conçue dans la Mythologie Grecque, telle que représentée dans le tableau de Thomas Cole en 1834 ?

 

  Ces colombes qu’on assassine

L'État arcadien (titre original :

The Course of Empire : The Arcadian or Pastoral State)

 Thomas Cole, 1834.

 

 

    Cette œuvre est si totalement sublime qu’une simple évocation de qui elle est suffira à nous réjouir, à nous ressourcer au contact du Beau, du Simple, ces valeurs qui, ici et maintenant, ne font guère office que de bluettes du temps jadis. Mais peu importe, Chacun, Chacune ne possède que le temps qu’il mérite ! Ce qui, d’un premier jet du regard saute aux yeux depuis le site de cette merveilleuse Arcadie, c’est bien sa dimension d’Idéal (que nous prenons le soin d’écrire avec une Majuscule à l’initiale), Idéal dont nous ne retiendrons d’emblée, que sa valeur étymologique telle qu’énoncée ci-après :

   « Étymol. et Hist. a) 1551 formalité Ideale « qui participe à la nature des idées, et n'existe ou ne peut exister que dans l'intelligence ou dans l'imagination » (Du Parc Champenois, Trad. : L. Hébreu, Philosophie d'amour, 431-2 ds Quem. DDL t. 7) »

   Oui, c’est bien ceci qui nous retiendra : les « idées », « l’intelligence », « l’imagination », toutes facultés dont le quotidien actuel semble faire une économie résolue, tu en conviendras, Solveig, toi l’Attentive qui, telle Nathalie Sarraute te tiens toujours prête à débusquer ces « tropismes », ces fins mouvements de l’âme qui constituent la part la plus précieuse de l’humain.  Et au diable tous les cultes machiniques qui ne font qu’aliéner ceux qui s’y vouent avec la plus confondante naïveté qui soit. C’est bien l’Homme qui a créé la machine et non l’inverse comme tendraient à nous le faire croire les Transhumanistes et autres Officiants d’une religion mortelle. Ce que l’on attribue à la cybernétique, on le retire à l’humain, et ce faisant, l’on se fait les fossoyeurs de millénaires de civilisation.

   Mais nous n’avons nullement évoqué l’Idéal pour le laisser choir en route. Comment se traduit-il ici, comment nous parle-t-il, comment s’inscrit-il dans le champ de notre vision ? Voici, à peu près, ce qu’il convient d’en dire. Tout d’abord, il est lumière, mais nullement clarté ordinaire, triste, celle qui peint l’ordinaire de nos jours. Non, une lumière dorée, souple à l’œil, une lumière toute poudrée d’un délicat nectar, pareille à ces frondaisons d’Automne qui font penser à quelque bronze antique patiné par le long passage du temps. Jamais Idéal ne peut résulter d’une exposition à l’immédiat, à l’instantané, seule une longue maturation, une patiente incubation conviennent à sa venue au jour, à sa diffusion auprès des choses présentes. Lumière, certes, mais l’Idéal est aussi la venue de la Ligne en sa plus effective entente, en son rayonnement, en sa vibration. Regardez la crète de la montagne, le fil qui court le long des sommets, lui qui ne verse ni dans l’adret, ni dans l’ubac, lui qui est le médiateur, la juste mesure entre deux réalités qui s’affrontent, se repoussent comme le font deux aimants d’identique polarité. C’est ceci, l’Idéal, maintenir le Juste Milieu, créer les conditions équidistantes des opposés, des contrariétés, des polémiques. Oui, Sol, l’Idéal est un baume, il possède des vertus cathartiques, il comble nos manques, nourrit nos béances, se loge au creux même de nos plus vives et douloureuses fissures.

   Regardez la ligne sûre d’elle-même, elle qui enclot l’eau turquoise du lac, tutoie les rives émeraude des prairies d’herbe. C’est elle qui réunit, qui situe l’être des choses de part et d’autre de qui elle est. Les Lignes s’effaceraient-elles et le réel, pris de folie, sombrerait dans la confusion, le mélange inopportun des éléments, ne se donnerait que selon un illisible lexique. Regardez la clairière calmement posée devant un massif d’arbres, elle est, tout à la fois Lumière et Ligne, elle est, en quelque manière, Perfection, accomplissement de Soi, avec peut-être, pour les Voyeurs attentifs, le halo de l’Absolu à l’horizon de son épiphanie discrète mais si opératoire. Tu en es convaincue, Sol, le lyrisme est le seul mode d’expression qui puisse ici s’accorder à l’harmonie partout régnante. Et puis, parmi les prédicats qui s’appliquent à l’Idéal, comment ne pas citer la note fondamentale des Formes, elles qui, du sombre chaos font un lumineux cosmos ? Qu’elles soient de nature minérale, animale, végétale, humaine, toutes elles sont venues à la totalité de leur être, si bien que nul ajout, nul retranchement ne pourraient leur être imposé qu’au risque de les pervertir, de leur ôter la nature essentielle qui est la leur.

   Toutes ces Formes jouent entre elles, toutes ces formes donnent leur âme à la peinture, tracent l’architectonique du paysage.  Montagne, Lac, Temple, Bouquets d’Arbres, Clairière, Chemin, Moutons, Berger, Contemplatif, Promeneuses, toutes ces Entités sont les Notes Fondamentales qui tissent et font s’élever l’Hymne du tableau, lui confèrent son éclat, sa réverbération. L’esprit de celui qui s’applique à en percer le mystère ne tarde guère alors à se sentir le lieu d’une métamorphose, le site privilégié d’un agrandissement de la conscience au terme duquel, découvrant ce mode de vie antique teinté de poésie bucolique, se présente à lui, dans toute la majesté de son être, ce mythique Âge d’Or et il s’en faudrait de peu qu’il n’élève, tout autour du Regardant, les collines, boqueteaux, laquets et autres attributs d’une existence certes rêvée, certes songeuse, mais combien délicieuse pour qui, sensible au flottement onirique, ne sentirait plus son corps qu’à la façon d’une nuée ondoyant au plus haut du ciel. Ici, à partir de ces Lumières/Lignes/Formes se dessinent aussi bien la poésie « divine » d’un Virgile, aussi bien l’œuvre d’Ovide honorant le dieu Pan, dieu des troupeaux, dont chacun sait que son nom, pour ramassé qu’il soit, indique la notion de Totalité en laquelle la Nature fait figure de destin privilégié, de présence hors du commun. Tous, Toutes, le plus souvent sans le savoir, sommes les rejetons du dieu Pan, certes des fragments mais qui, telles les pièces de l’hologramme, jouons le relief entier qui est notre réverbération, le témoignage microcosme du macrocosme.

   Le parti pris, ou bien le point de vue (c’est la même chose) concernant cette peinture de Thomas Cole, ont consisté, non en une approche esthétique de l’œuvre, plutôt dans un exercice de type herméneutique cherchant à décrypter, dans la représentation, quelques-unes des significations essentielles qui, selon nous, s’y trouvaient contenues. Cependant les esquisses sont toujours plurielles qui visent le réel ou bien sa figuration. Extraire des lignes de force était la démarche peut-être la plus opportune afin de coïncider avec le projet global du texte, à savoir nous situer dans la constante mouvance du Monde en y projetant quelques polarités, quelques points de repère, ces fanaux dont notre Monde d’aujourd’hui a tant besoin.

   Après cette longue méditation sur la Nature, sur les rapports de l’Homme à qui elle est, nous clorons cet article sur un bref extrait du « Voyage dans le bleu » de Ludvig Tieck, l’une des figures les plus attachantes du Romantisme allemand dont le très savant Armel Guerne nous dit, dans son Anthologie consacrée à ces Écrivains :

   « C’est le cordial du romantisme, qui a tout aimé, tout vu, tout pressenti, et beaucoup écrit. Inventeur du lyrisme musical et du drame d’atmosphère, il a semé ici et là dans ses œuvres (28 volumes) maintes choses qui le rattachent parfois à Edgar Poe ou à Baudelaire, à Pirandello ou aux Surréalistes de 1925. »

   Tu en conviendras, Sol, l’on ne pouvait guère prononcer plus bel éloge de cet homme de lettres que fort peu connaissent, c’est là le destin des « grandes fortunes » littéraires. Le peuple des Lecteurs et Lectrices est toujours inversement proportionnel à la hauteur du génie des Grands Créateurs qui demeurent, leur vie durant, en leur tour d’ivoire, mais peut-être cette réclusion est-elle la marque insigne de ce bouillonnement intérieur qui les bouleverse et les rend si attachants aux yeux des Explorateurs du rare et du précieux ? Du moins nous plaît-il d’en émettre l’hypothèse ! Afin de situer brièvement le contexte des lignes qui vont suivre, lisons ces quelques mots dédiés à l’œuvre de Tieck dans un article intitulé : « Le thème de l’errance chez les Romantiques allemands » (cette même errance dont sont affectés la plupart de mes Sujets, notamment dans mes Nouvelles) : « Le récit le plus caractéristique de l’errance pure est peut-être Le Voyage dans le bleu de Ludvig Tieck. Il nous fait entendre ce qu’un jeune romantique entend par voyager. »

  

L’extrait de « Voyage dans le bleu »

  

   « Oh, Frédéric, ce qui m’attire c’est la solitude, cette douceur de ton que prend la forêt ou la montagne pour nous parler, le secret qu’un ruisseau veut nous confier dans son murmure. Et j’ai pu remarquer aussi, tout au long de notre voyage, que toi, tu ne me comprends pas. »

   « Non, dit Frédéric avec quelque surprise, je ne te saisis vraiment pas. Nous allons tantôt à droite, tantôt à gauche, nous passons la nuit à la belle étoile, tu escalades cette montagne ou cette autre, tu n’es jamais content, tu n’aspires qu’à aller plus loin et tu te fâches lorsque je veux te faire comprendre combien, finalement, il est nécessaire que nous rebroussions chemin. »

   Nous n’argumenterons nullement ce passage en lequel transparaît, de manière évidente, cette incomplétude, cette insatisfaction plénières de l’âge adolescent, thème universel s’il en est de la difficulté de passer d’un âge à un autre, de renoncer à la douceur de son enfance, puis d’abandonner ses illusions adolescentes, puis de se dessaisir de ses certitudes de la maturité, puis…

   Maintenant, pour la beauté du geste littéraire, Solveig, offrons-nous ce joyau d’écriture, il nous consolera de bien des déconvenues :

   « Un instant après, ils arrivèrent au pied du bel et vieil arbre qui répandait autour de lui une ombre embaumée. Un chemin descendait en courbe molle des hauteurs sylvestres de la montagne et, de tous côtés, le paysage était vert et gracieux. Du sommet au pied des monts, les teintes de la forêt allaient s’assombrissant, et le bruissement des feuillages au long des pentes n’était, en cette heure méridienne, qu’un discret murmure. De la pelouse de gazon sous le tilleul, le regard plongeait au fond de la vallée dans un mélange de vastes bois, de verdoyantes collines isolées et de minuscules prairies. Les montagnes lointaines bouclaient à l’horizon une ceinture de neige étincelante. »

   Certes la délicatesse de l’expression, la précision gourmande des descriptions, la vénération face à une Nature bienveillante, maternelle sont bien loin des codes actuels qui guident les conduites. Faut-il s’en réjouir ou bien en désespérer ? Tu sauras aisément de quel côté penche mon cœur ! Faisons un saut dans le texte et laissons la parole à Athesltan, accueillons ses confidences avec tout le sérieux qu’elles requièrent :

   « - De quelle paix, de quel calme, de quel sentiment de doux assoupissement la nature, perdue dans ses rêves de solitude, ne nous enveloppe-t-elle pas ici ! dit enfin Athelstan. Que désire donc de plus l’homme insatisfait lorsque des moments, pareils à tant de ceux que j’ai vécus aujourd’hui, lui sont départis ? Je sais que ces effluves enchanteurs sont éphémères, et que les génies qui élèvent mon âme à la béatitude ne l’effleurent qu’en passant, mais parce qu’il a pénétré mon cœur tout entier, il est mien pour l’éternité. Ainsi, alors même que nous ne sommes que des créatures terrestres et périssables, nous rencontrons déjà cette félicité ; et la peine, la mélancolie que me cause la fugacité de ce ravissement augmente la joie qu’il me donne. Ce que cette contemplation m’a apporté est devenu mon bien impérissable. »

   Bien évidemment il faudrait être sourd au langage pour ne pas saisir cette qualité rare qui métamorphose un texte en un fragment de pure anthologie. Å présent, bien plutôt que de nous livrer à un commentaire sur des événements intimes transparents, nous prendrons le parti, Sol, (je sais que tu m’accompagneras dans cette démarche), le parti donc, accentuant seulement quelques mots, de donner acte à cette félicité qui paraît en nos contemporaines latitudes bien difficiles à atteindre.

 

Si les Lumières, au XVIII° siècle

opposèrent la Raison au Sentiment,

aujourd’hui c’est bien le Désir

qui se trouve en butte à la Sensibilité.

Jamais le monde jusqu’ici n’a

été Désirant à ce point.

L’Amour en un seul clic

ou bien rien.

 

   Certes la chute est violente dont on peut légitimement se demander si elle s’arrêtera un jour ou bien si c’est l’existence même des Civilisations qui est mise en question. Tu auras noté l’inclination de ma sélection, tout orientée vers la seule positivité, la clarté, le fait d’éprouver en Soi, dans le pli le plus intime, un sentiment ineffable, seulement exprimable « à fleurets mouchetés », cette belle expression qui ôte à une arme toute agressivité, traverse parfois mon écriture, simple étincelle brasillant dans la nuit de la confusion et de l’incompréhension. Donc, au prix d’une « errance lexicale », ces quelques termes parsèmeront ma prose afin qu’y puisse fleurir quelque touche d’espoir :

 

Paix - calme - assoupissement

 effluves - béatitude - félicité

ravissement - contemplation

 

    « Mon Pays de pierres blanches », ainsi commence ma missive, ainsi se dit le chant de mon âme parmi la complexité du Monde. Je sais que tu sais et ce redoublement tautologique apporte en moi une paix, un calme qui m’exilent du vacarme et de la fureur partout présentes. Toujours, à ma certitude d’être au plus près de l’Authentique, du Simple (ces belles notions ont, pour moi valeur d’Essences), conviennent le creux, le nid, la grotte où trouver refuge dans une manière d’assoupissement qui n’aurait d’égal que le sentiment que tu ressens en sa profondeur à errer romantiquement au milieu de la houle blanche de tes bouleaux. Depuis ici, depuis les massifs de buis et les piquants des genévriers qui étoilent mon Causse, j’en sens les inexprimables effluves, les senteurs identiques à ces papiers d’Arménie qui tissent, depuis longtemps, la toile diffuse d’une légère et impalpable mélancolie.

   Beaucoup, de nos jours, n’éprouvent plus ni béatitude, ni ne se sentent habités de la félicité qui habitait le cœur des Anciens Grecs (tu connais mon admiration pour eux), eux qui éprouvaient l’immédiat vertige de la Nature, l’épousaient tel le gant qui épouse la main, si bien que l’on ne savait où l’une commençait, où l’autre finissait. Souvent, dans nos échanges épistolaires, au gré d’un enchantement, d’une formule lyrique il m’était donné de percevoir et de vivre au rythme de ce ravissement, haut lieu existentiel pour les Poètes, les Rêveurs d’Infini, les Chasseurs de Papillons, les Alchimistes, les Amants au plein de leur accomplissement amoureux, cette fusion ! Vois-tu, Fille du Grand Nord, combien le spectacle d’un Quidam en contemplation devant un beau paysage, face à une œuvre d’art, en regard de la pure beauté d’une Personne, combien cet Individu passerait pour un illuminé, un égaré parmi le jeu de la modernité, un simple témoignage des « Années folles », un fantôme hantant les coulisses de La Cigale, de L’Olympia ou du Moulin Rouge, édifices de carton-pâte dont il ne demeurerait plus qu’une sorte de brume diffuse, comme si tout ceci n’avait existé que dans la tête abîmée de quelque aliéné.

   Voici, les quelques mots extraits du beau texte de Tieck ont été utilisés d’une manière qui est la mienne. Mille autres formes eussent aussi bien pu convenir. « Constat désabusé », diras-tu au terme de ma lettre. Nul abattement cependant. Lutte immémoriale de la Tradition et de la Modernité. Combat infini des générations dépassées par le mouvement même de l’Histoire, par le renouvellement des idées, par le réaménagement des conduites selon des motifs mystérieux qui planent bien plus haut que nos yeux ne sauraient porter. Il y a comme une force invincible qui habite le destin des Civilisations. Tous, Toutes autant que nous sommes, malgré nos agitations, l’importance que nous nous accordons, la croyance en notre propre ego, figurons telles ces feuilles que le vent tient sous son souffle et porte bien plus loin qu’elles ne l’auraient imaginé. Bientôt de simples nervures ayant oublié la consistance même de leur limbe !

  

« Ces colombes qu’on assassine » :

le langage, l’art,

la raison, la poésie

seraient-elles de la nature du phénix ?

Renaîtront-elles ?

Si oui, sous quelles formes ? 

Questionner est toujours

une rude épreuve.

Dormir, demeurer éveillé :

telle est la question

 

      Après des jours d’averses continues, du bleu vient de s’installer parmi la résille blanche des nuages. Bâton de marche en main, relié à toi par la pensée, j’arpenterai bientôt ces chemins qui, pour un temps, traceront mon avenir. Salue les bouleaux de ma part, ce sont des arbres à la grande sagesse.

 

Celui qui marche dans ses mots et,

sans doute,

les oublie aussitôt !

                     

Écrire, est-ce tracer un chemin ?

 

 

    

 

  

 

 

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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 09:39
« Émotion profonde et vitale »

Carte du Monde Antique

 

***

 

« N’existe-t-il pas d’autres possibilités

d’entrer directement en rapport avec le monde (…)

Une espèce d’intelligence immédiate,

venue des sens (…)

Esprit proche de la mystique,

fascination, émotion profonde et vitale

dont l’aboutissement est dans le tout ineffable,

grandiose, un tout si vaste et si vibrant

qu’il en devient voisin du rien ? »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Face à cette question abyssale posée par l’Écrivain, question de notre position dans le Monde, laquelle n’est rien moins qu’une des interrogations métaphysiques les plus redoutables traduite par Martin Heidegger dans « Introduction à la métaphysique » de manière décisive selon la formule

 

« Pourquoi donc y a-t-il l’étant

et non pas plutôt rien ? »,

 

   nous nous apercevons combien notre propre mesure par rapport à celle de l’Univers est microcosmique, infinitésimale, si bien qu’il faudrait chausser les yeux de notre Esprit de lunettes quasi astronomiques afin, qu’y voyant enfin plus clair, nous ne fussions contraints de demeurer dans cette large marge d’indécision qui nous ferait Êtres-à-demi, bien plutôt qu’une Totalité à laquelle nous pourrions légitimement aspirer, du moins à l’aune de notre coruscant désir.  Car ce que nous voudrions, bien entendu, c’est,

 

une fois seulement, arriver

tout au bout de notre Être,

 

   combler ces vides aussi bien intérieurs qu’extérieurs qui menacent à tout instant de nous précipiter dans ce redoutable Néant que, certes nous avons connu dès avant de notre naissance, que nous connaîtrons de nouveau après notre mort, mais dont nous souhaiterions écarter les lèvres bleues et froides de manière à ce qu’une respiration nous fût accordée en laquelle « Vivre » ne serait nullement un slogan creux mais une réelle effectivité comblée de pure évidence, une manière de phrase à trous dont des mots lourds de sens viendraient colmater la terrible faille.

  

    Cependant, où que nous regardions, en quelque direction que notre vision balaie l’espace et le temps, toujours un troublant interstice, toujours une inquiétante césure, toujours un écart, un blanc, un abîme nous rappelant que nous sommes des Individus en dette, que cette dernière ne sera soldée que le jour où nous ne serons plus là pour en constater la radicale et exorbitante exigence. Toujours placés sous les « fourches caudines » de ce tragique inaccomplissement, il ne nous reste plus qu’à courber l’échine, à dévier les flèches létales dont le but est de nous atteindre en plein cœur, de nous crucifier sur cette invisible croix dont les montants attendent que nous capitulions, leur but, de toute éternité, n’est que ceci, nous ôter toute possibilité de mouvement, cette mouvementation qui est l’essence même du vivre en sa plus visible expression. Mais ici se clora le logos sentencieux sur la crucifixion, car aller au-delà serait pure délectation à regarder le tragique au loin sans s’y confronter en quelque façon que ce soit.  

  

   Que faire dès lors, si ce n’est commenter au plus près les phrases de l’Auteur, cherchant à y débusquer un sens qui, peut-être n’y figure nullement à titre de projet, simple projection subjective de notre conscience prioritairement attentive à combler ses propres attentes à défaut d’en pouvoir satisfaire celles de ces Autres qui, parfois, fulgurent au loin, sans qu’il soit en notre pouvoir d’en rejoindre la concrète et matérielle réalité.

  

« entrer directement en rapport avec le monde »,

 

certes, un des slogans de la phénoménologie

s’exprime de cette façon quasiment chirurgicale :

 

« nous sommes toujours déjà en rapport avec le monde »

 

et encore

 

« Le Dasein est toujours pris par le monde,

il entre en commerce avec lui, le manipule et en jouit. »

 

   Mais cette « manipulation », mais cette « jouissance » supposent d’abord et avant tout que, du Monde, l’on se soit accaparé de façon suffisamment juste et satisfaisante pour y imprimer sa propre marque.  Que cette dernière devienne « performative », que nos actes prennent sens dans la quotidienneté concrète de l’exister. Or ceci ne se peut qu’à avoir déjà comblé nos failles, à avoir colmaté nos lacunes, au moins les plus gênantes, celles qui entravent notre marche vers demain. Ce souhait d’un surgissement « direct » à même le Monde, supposerait qu’une simple intuition du sensible mondain suffirait à le faire nôtre, ce Monde, à le confondre avec notre Être, genre d’alliance intemporelle postulée depuis l’aube des temps. Mais, bien évidemment, ceci est pure illusion. Nulle intuition, fût-elle « géniale », ne nous offre nullement le Monde comme un somptueux dessert clôturant de merveilleuses agapes.

  

   Notre rapport au Monde n’est nullement « immédiat », seulement médiatisé par un renouvellement de tous les instants de tâches harassantes, ne serait-ce que les plus élémentaires :  

 

manger est une tâche,

boire est une tâche,

aimer est une tâche

et c’est cette somme des tâches

qui se nomme « exister ».

 

   Erreur de croire que le Monde nous est donné d’emblée. Le Monde, résiste, se cabre, se mérite, se présente, s’esquive, reparaît au moment où l’on s’y attend le moins. Par « Monde », bien sûr, nous entendons « le Monde-pour-nous », qui est tout autant psychologique, spirituel que concret, ce paysage, cette nature, ce corps. Donc Esquive du Monde à l’aune de laquelle nous sommes esquive de nous-mêmes, dérobades et fuites (Voir « Le livre des fuites » de Le Clézio),

 

nous sommes subterfuges permanents,

lentes et sinueuses tergiversations,

jamais finis,

jamais arrivés au bout du chemin.

 

   Et c’est bien, paradoxalement ce « bout du chemin » atteint, « possédé », qui nous place en regard de la Totalité du Monde qui n’est jamais que Totalité-de-Soi, mais lorsque le Grand Jeu est terminé, que le Spectacle prend fin. Ceux et Celles dont l’introspection aura été conduite avec lucidité comprendront aisément que, sous son aspect tragique,

 

c’est bien cette définitive

clôture du chemin qui,

par un étrange chiasme,

se retourne en pure beauté.

  

   La Beauté, nous ne l’apercevons, nous ne l’appelons jamais qu’à la hauteur de cette Finitude qui, telle une falaise qui réverbère la lumière, la révèle et la justifie en tant que pur éclat des choses. C’est bien l’incomplétude du Monde en laquelle se reflète la nôtre propre qui, au motif des analogies signifiantes, donne sens, à la fois à ce qui nous est extérieur, ce Non-Moi, à la fais à ce qui nous est intérieur, ce Moi qui est notre seule vraie possession. Si, dans les mots de l’Auteur de « Désert », il y a, en filigrane, une évidente recherche de la joie, elle ne peut être que modérée, cet Écrivain nous ayant habitués, au cours de son œuvre, à l’exercice d’une belle et profonde lucidité. Si nous ne craignions de sauter dans un de ces paradoxes que l’on nomme « antinomie de la raison », nous pourrions risquer la formule d’une « joie relative » à atteindre malgré tout, malgré les obstacles, ou grâce à eux, car nulle félicité ne s’adresse à nous d’emblée et en ceci nous rejoignons la belle méditation de Frédéric Schiffter dans « Le charme des penseurs tristes », lequel prête à ces « philosophes d’occasion », à ces « esthètes épuisés », à ces « marquises cafardeuses », les vertus d’un scepticisme qu’il définit en ces termes :

  

   « D’un scepticisme à la fois féroce et poli, ils démystifient les doctrines qui prônent un illusoire art de vivre. Ils rappellent que la vie n’a rien d’un art mais d’une douleur continue ininterrompue par quelques moments de rémission, que nous ne choisissons pas de naître puis de vivre comme nous vivons ou comme nous souhaiterions vivre, que nous n’avons pas la moindre emprise sur nos passions, que nous ne changeons pas mais que nous aggravons notre cas. Ils nous tendent leurs opuscules comme des cartes de visite sur lesquelles figure l’invitation à la souriante volonté d’être tristes. »

 

   On ne saurait mieux dire l’incontournable et confondante facticité en laquelle, Tous, Toutes autant que nous sommes, nous débattons à la façon de ces saumons qui, périodiquement, remontent vers le lieu de leur ponte, franchissant cascades violentes, monstrueuses échelles à poisson, se débattant parmi la nasse des algues et autres herbes aquatiques, surgissant enfin dans ce qui, pour eux, est l’origine tant souhaitée, y trouvant la mort au terme d’un épuisant combat.

 

Ce voyage saisissant est, au poisson,

ce qu’est, pour nous Mortels,

la redoutable épreuve de la Finitude.

 

Épilogue en forme de vortex meurtrier contre lequel rien ne sert de pester, notre libération n’est payée qu’en « monnaie de singes ! »

 

   Donc, nous reprenons : « Une espèce d’intelligence immédiate, venue des sens. »  Ce qui voudrait signifier, selon l’Auteur, et ici nous reconnaissons la valeur du titre « L’extase matérielle », cette matière se donnant en lieu et place de facultés plus subtiles venant en droite ligne du libre imaginaire, de la puissance toute conceptuelle de l’entendement.  Non, une bien plus réelle et exacte concrétude, une illumination radicalement immergée dans le massif de la chair :

 

une vue intelligente,

un odorat doué de discernement,

un goût appelant l’esprit,

une ouïe compréhensive,

un toucher pénétré de réflexion.

 

Comme si notre jugement n’était que cette vision d’un paysage sublime,

notre odorat la mise en scène de cette douce fragrance se levant du blanc calice de la fleur,

notre goût la collecte de mille et un plaisirs purement esthétiques,

notre ouïe la conque de multiples et fécondantes symphonies,

notre toucher la préscience de faveurs charnelles pareilles à un vaporeux éther.

 

Alors nous serions uniquement

des êtres « incarnés »,

de simples animations matérielles,

seulement cette étonnante et oxymorique

matière-pensante aurait réalisé

 

la synthèse de notre peau et de nos facultés d’analyse de nos émotions,

la synthèse de notre chair et du jugement des sentiments qui s’y lèvent,

la synthèse de ce qui résiste, s’oppose à nous,

cette surdi-mutité du Monde et la fluidité,

la souple mouvance de notre liberté.

 

 

   Ainsi la très archaïque querelle des vertus respectives du sensible et de l’intelligible verrait-elle enfin sa résolution au titre d’une fusion des parties (notre corps éparpillé) et du tout (ce sentiment unitaire surgissant enfin du comblement de notre abîme existentiel originaire). Oui ce titre mettant en concurrence la matière et son opposé, cette enthousiasmante lévitation, cet enivrement d’une sublimation, ceci est tout à fait admirable au motif de ce soudain rapprochement des contraires, cette fameuse « coincidentia oppositorum », ou coïncidence des opposés qui fleurit tel l’espoir d’un bourgeon printanier gonflé de sève dans nombre de nos textes. Simple reflet d’une vision platonicienne du Monde telle que reflétée dans certains de ses dialogues :

   

   « Ces premiers éléments (le feu, l’eau, la terre et l’air) emportés au hasard par la force propre à chacun d’eux, s’étant rencontrés, se sont arrangés ensemble conformément à leur nature, le chaud avec le froid, le sec avec l'humide, le mou avec le dur, et tout ce que le hasard a forcément mêlé ensemble par l'union des contraires ».

   

   Méditant l’assertion du Fondateur de l’Académie, combien les Idéalistes (dont nous faisons évidemment partie), pourraient transposer ces mots du Philosophe en une symbolique unitaire dont les effets balsamiques sur le Monde métamorphoseraient ce dernier en une manière d’Atlantide qui ne serait plus cette vague illusion mythico-fabulo-onirique, mais une réalité tangible avec son Temple de Poséidon tapissé d’or et d’argent, avec ses vaporeuses sources d’eau chaude, projection sur Terre, en cette Île chimérique, abritée de tous les dangers, de cette sphère Édénique que l’on pensait irréelle alors qu’elle pourrait s’actualiser à la seule hauteur de la bonne volonté des Hommes, de l’énergie qu’ils emploieraient à combattre les Ombres, à révéler le motif sans pareil de la Lumière.

  

   Qu’il nous soit au moins permis de rêver quelques secondes en introduisant le scalpel de notre esprit dans cette chair du Monde devenue, en nos temps actuels, sinon totalement folle, du moins atteinte d’absurdité en maints de ses endroits. Et pour reprendre la symbolique élémentale, accordons-là, imaginativement, aux souhaits les plus vifs dont l’Humanité ferait bien de s’inspirer, sauf à vouloir sombrer dans de sombres marigots.

 

Posons la chaude cordialité en lieu et place

de la froide indifférence.

Substituons à la sécheresse des sentiments,

l’humidité des yeux embués de pure félicité.

Renversons la mollesse des convictions

en la consistance de décisions porteuses de sens.

 

Certes, nous comprenons combien tout ce catalogue de « bons sentiments » peut prêter à sourire, le réel est si éloigné de cette vision idyllique ! Certes le froid, la rigueur, le dénuement prolifèrent bien plus vite que leur envers, la volupté, la douceur, l’abondance. Ce qui, cependant, est requis de l’Homme de conscience, qu’il se dispose aux plus hautes valeurs, qu’il précipite au profond des oubliettes toutes les supercheries, les compromissions, les faux-semblants au terme desquels seule une inhumanité peut se montrer avec sa face hideuse.

   On pensait les guerres terminées, on pensait l’impossibilité du retour de la Shoah, on pensait la disparition de la pauvreté en des coffres obscurs dont on aurait vigoureusement scellé le couvercle. Or il n’en est rien et l’on est en droit de s’affliger

 

du retour de la Guerre froide ;

du fleurissement, ici et là,

des confondants génocides ;

de la multiplication à l’infini du paupérisme

alors que le patrimoine des Riches

s’est accru honteusement,

de façon exponentielle.

 

   Et les nouveaux périls sont nombreux qui portent le nom des excès de la Technosphère avec sa capacité de nuisance hors du commun. L’on n’a plus guère affaire à des Humains mais bien plutôt

 

à des Automates conditionnés,

à des foules se prosternant devant

les stupides créations de l’Intelligence Artificielle

(l’intelligence n’a jamais aussi mal porté son nom !),

à des kyrielles d’Individus pianotant en chœur

sur les touches quasiment létales de leurs fascinants écrans.

 

Mais où donc est l’Homme là-dedans ?

Mais où donc est la Conscience

dans ces ridicules simagrées ?

Mais où donc est le sens

dans cette mare putride du non-sens ?

 

   Sans doute, à des fins d’endiguer cette Marée-Tueuse, est-il nécessaire d’opérer un radical sursaut, un brusque retournement, un saut de carpe existentiel.  

  

   « Indignez-vous », telle était l’injonction de Stéphane Hessel, Humaniste-Diplomate de la race de Ceux qui substituent au luxe des plaisir faciles, la pratique d’une lucidité rigoureuse. Alors à cette injonction de bon sens, convient-il d’en ajouter quelques autres, les Admirateurs d’Écrans et autres Limousines rugissantes en fussent-ils marris ! Donc les injonctions de la Raison :  

  

Jetez vos Écrans au fond de sombres corridors.

 

Vos prétentieux Crossovers et autres SUV,

fermez-les à double tour dans une termitière.

 

Faites des luxueux et fumants Ferries

qui sillonnent les mers, des « Titanic ».

 

Cessez de lustrer vos egos Selfiques.

 

Substituez à l’IA dévoreuse d’énergie,

la naturelle.

 

Faites de vos chambres

le lieu de Voyages intimes.

 

Abattez les Hautes Tours

de la paranoïa universelle.

 

En un mot, soyez Humains

au plein de votre essence.

 

   Certes le constat est sévère. Certes le remède est douloureux. Mais il en va de l’équilibre et de la survie du Monde lui-même. Bien évidemment, nul n’est Leibniz en personne, lui qui parlait du « meilleur des mondes possibles » par quoi il affirmait le fait que « le monde réel est le meilleur de tous les mondes possibles ». Ce qui suppose que, Tous, Toutes,

 

nous revenions du lénifiant Principe de Plaisir,

là où brille notre seul ego,

pour donner espace au Principe de Réalité,

là où se donne la Seule Vérité,

si, du moins, nous avons pour projet

de substituer à l’aporie du Mal,

la félicité d’un Bien qui ne pourra

être acquis que de haute lutte.

  

En lieu et place de nos petites vanités consuméristes,

ordonner notre monde, celui qui s’inscrit dans le Grand,

 

à la manière d’un brillant Cosmos,

nullement d’un ténébreux Chaos.

 

   Que notre discours prenne la forme d’un impératif éthique est bien sûr inévitable si, du moins l’on souhaite que l’authenticité prime l’approximation et le simulacre qui, aujourd’hui, se donnent comme l’alpha et l’oméga des conduites humaines. Sans doute y a-t-il à espérer mieux que cette navigation à l’estime qui confine à la cécité.

 

Être lucides, c’est dilater

les yeux de notre esprit

jusqu’à la mydriase.

 

Ouvrons-les !

 

Les fermer à la triste réalité du Monde

est le condamner à trépas,

ce Monde dont il ne demeure

que de bien étiques nervures !

 

 

« Esprit proche de la mystique, fascination, émotion profonde et vitale. »

 

   La formulation est haute, grave, prise d’un sentiment de pure transcendance. Rejet de toute immanence au motif que cette dernière ne relève, en toute hypothèse, que de cette vaine « enstase » ne pouvant que nous précipiter dans les avanies d’une « mondanité » sans gloire, dans les remous et les immersions d’une bien encombrante facticité. La décision leclézienne du « rapport au Monde » est d’une redoutable exigence et, en ce domaine, nulle concession, nulle dérobade ne sont possibles. En une certaine façon, sans qu’il ne soit aucunement question de se détacher du réel, cependant convient-il de prendre distance, d’occuper un genre de position de surplomb, seule manière d’y voir plus clair et, partant, de donner à sa propre conscience de plus substantielles nourritures. Si la sensation, le contact direct avec la matière sont sollicités, nullement reniés cependant, encore faut-il que l’autonomie de la pensée soit suffisante de manière à s’affranchir des rituels prescrits par la société, de s’écarter des opinions trop tôt émises, de réaliser les conditions de sa propre liberté d’envisager le réel de telle ou de telle manière.  

   Considérer les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles se donnent en un genre de naïveté première, de simplicité, n’autorise, néanmoins nulle indifférence à leur égard, comme s’il ne s’agissait que d’un dû dont on pourrait s’exonérer sitôt perçu et, d’un même mouvement, délaissé. Faire face au Monde, à son Être, jamais ne saurait se réaliser dans la pure gratuité. Si nous-sommes-au-Monde, ceci veut dire que nous y sommes immergés corps et bien, que le prendre en compte, que le considérer, en ce cas de figure, ne peut consister qu’en une affirmation de son hétéronomie foncière, l’Être-du-Monde et le nôtre fussent-ils reliés dans la grande aventure ontologique qui nous est, par essence, commune.

   Je suis au Monde par le Monde. Le Monde n’est Monde qu’au motif de sa constitution par l’activité de ma conscience. Alors, bien évidemment, en cette nécessaire corrélation du Monde et de mon Ego, s’insinue tout le jeu des attractions-répulsions, une sorte de pas-de-deux qui, tantôt relie les Danseurs, tantôt les éloigne pour la simple raison d’une chorégraphie qui, loin d’être lisse et unitaire, comporte bien des sauts, bien des dysharmonies, succession de douces mesures apolliniennes que viennent biffer les brusques assauts de la démesure dionysiaque. Ainsi se succèdent, comme sur les creux et les bosses des Montagnes Russes, beauté des « fascinations », abysses des « émotions », tout ceci en une logique « vitale » constamment tissée de ces nœuds, de ces déchirures, de ces empiècements qui font de l’exister tout sauf un « long fleuve tranquille ».

 

« Esprit proche de la mystique,

fascination, émotion profonde et vitale »

 

   Cette intelligence immédiate, appelée à la rescousse, se teinte d’une coloration particulière, si bien que la perspective « mystique » ne saurait être niée, même si, en la matière, c’est bien à une manière d’irrationnel auquel l’esprit se livre. Et, comme toujours, le dictionnaire sera le fondement de notre méditation. De ses multiples définitions, au sujet du « mysticisme », nous éliminerons la valeur péjorative traduite comme « sentimentalisme religieux très marqué, voire exacerbé »,

 

pour n’en retenir que la simple connotation philosophique en tant que

 

« tendance à s'élever au-dessus du réel

pour atteindre un idéal supérieur. »

 

Quant au mot « mystique », nous pointerons en direction

de sa valeur étymologique telle que précisée de cette manière :

 

« Empr. au lat. mysticus, « mystique,

relatif aux mystères », empr. au gr. μ υ σ τ ι κ ο ́ ς

« qui concerne les mystères, mystique »

 

Et, à propos de « mystère » nous choisirons

sa signification canonique étymologique de

 

« chose obscure, secrète,

réservée à des initiés »

 

 

Ce qui, énoncé de manière synthétique,

se donnera sous la forme ramassée de :

 

« idéal supérieur visant les mystères,

obscurs et secrets,

tels que réservés aux Initiés. »

 

   Ce qui, d’emblée se laisse apercevoir, cette manière de contradiction qui paraît s’installer entre « l’idéal réservé aux seuls Initiés » et les « choses secrètes et obscures » qui, en toute bonne logique, sollicitent l’imaginaire de Chacun, de Chacune, y compris Ceux et Celles qui, non-initiés, se définissent en tant que Profanes. Ce que nous souhaitons exprimer par-là, c’est la coexistence de deux niveaux d’implication au regard de la « mystique » :

 

un premier niveau qui serait celui

de Ceux et Celles atteints d’une profonde religiosité

qui les placerait en un inatteignable site

pour le commun des Mortels.

 

Cependant, le second niveau,

le plus répandu en raison de

son caractère d’universalité,

est bien celui d’une « mystique »

que nous qualifierons de « profane »

au motif qu’elle ne nécessite la croyance

en quelque Divinité que ce soit,

simplement l’existence, en Soi, au plus profond,

en une couche archaïque inconsciente

d’une naturelle disposition au « mystère »,

au « secret », à « l’obscur ».

 

   Ce qui, par conséquent, exprimé autrement, veut signifier que, quoique la plupart s’en défendent, nous sommes des êtres partiellement métaphysiques puisque nous avons au moins un esprit à défaut, parfois d’avoir une âme, que notre conscience, tel le brillant iceberg, repose sur un inaccessible fond d’inconscience, que l’inconnu excède de beaucoup notre connu, que nous n’accédons que de manière très imparfaite et fragmentée à notre Ego, que ce dernier ne survit jamais au passé qu’au titre de bien capricieuses réminiscences.

  

    Si les Sciences dites « exactes » paraissent s’exonérer d’une mystique et d’une métaphysique, ceci n’est que vision de pure surface.

 

Mais que vont donc chercher les Astronomes

derrière l’épaule du big-bang ?

 

Que vont chercher les Biologistes qui

serait dissimulé tout au fond de leurs éprouvettes ?

 

Que vont chercher les Géologues qui

se tapirait dans le secret de la glaise et des roches ?

 

Que vont chercher les Spationautes qui

serait inscrit à titre d’hiéroglyphe

dans les glaces de l’univers sidéral ?

 

Que vont chercher les Botanistes

dans le cœur des plantes,

sinon leur invisible essence ?

 

Que vont chercher les Sociologues,

sinon la relation (cette énigme)

unissant les Individus entre eux ?

 

Que vont chercher les Mathématiciens

dans leurs équations qui

ne serait que la pure abstraction,

donc l’autre côté du visible,

cet invisible qui nous requiert sans cesse

afin que nous donnions sens au Monde

qui nous accueille et, parfois,

 nous rejette avec une rare violence ?

 

Tous nous sommes

des Chercheurs d’Infini et d’Absolu,

Tous des déchiffreurs d’énigmes,

Tous des scrutateurs de secrets.

Tous des prospecteurs d’arcanes,

d’allégories, d’imaginaire.

 

   Que Le Clézio, dans sa belle langue, traduise cette incessante quête sous la forme « esprit proche de la mystique, fascination, émotion profonde et vitale », ceci n’a rien d’étonnant, ceci s’inscrit même dans la trajectoire du fait humain, dans sa genèse.

 

D’où venons-nous, sinon de cet océan

d’inconnaissance, d’inconscience,

d’archétypes nullement décryptés,

 

   nous qui, il y a peu, étions certes des Sapiens à l’aube d’un savoir, mais aussi et peut-être surtout, de rustiques Erectus, des Habilis mal équarris, des Australopithèques ou « Singes du sud » dissimulant sous l’épaisse falaise de leurs fronts, cet irréductible silex limbico-reptilien qui nous distingue si peu de la Bête que, pour un peu, nous pourrions y retourner sans même que notre conscience en prenne acte et ne s’en offusque en quelque manière. La planche sur laquelle nous avançons est couverte d’algues, de mousses, de lichens si bien que la chute est toujours possible, la rétrocession le danger permanent qui nous guette, la plongée dans l’antédiluvien et le primitif toujours une hypothèse vraisemblable.

 

   Il reste un dernier point à regarder, et non le moindre. Donc, selon l’Écrivain, l’intelligence espérée ne saurait se résoudre que dans ce

 

« tout ineffable, grandiose, un tout si vaste

et si vibrant qu’il en devient voisin du rien ? »

  

   D’emblée, nous le sentons, la simple mystique est dépassée qui, encore, pouvait conserver quelques attaches avec le réel, le concret ordinaire, mais un saut a été franchi comme s’il s’agissait de cette Chaussée des Géants, cet étonnant peuple de colonnes basaltiques hexagonales dont la base se perd dans le déluge d’un temps amorphe, sans contours nets, manière d’informe originaire inconscient, alors que le sommet tutoie l’invisible du ciel là où vivent, sans doute les dieux antiques et, peut-être quelques entités sans nom hors de notre portée.

 

Autrement dit :

 

d’une métaphysique l’autre,

d’une métaphysique originaire faisant signe

en direction du pur mystère céleste.

 

   Nul ne saurait douter du fait que ces mots si élevés, dilatés de pure transcendance ne trouvent leur naturel fondement dans une attitude de quasi religiosité nous orientant vers le « tout ineffable » de quelque divinité dont l’abyssale expansion spatiale ne peut qu’évoquer ce rien en tant que Néant. Bien entendu, ici, nous sommes hissés hors-de-nous, en un domaine dépourvu d’attaches terrestres, manières de légères baudruches ou bien de montgolfières dans la nacelle desquelles nous paraissons à la manière d’une forme finie lilliputienne confrontée à cet Infini, cet Absolu qui nous aimantent, nous fascinent en même temps qu’ils nous désespèrent de ne jamais pouvoir les connaître.

 

Peut-être est-ce cette insupportable tension,

cet écartèlement de-qui-nous-sommes,

tirés à hue et à dia entre deux irréalités irréconciliables,

une pure Physique,

une pure Métaphysique

qui justifie cette belle et obscure expression

« d’Extase matérielle »,

 

   cette manière d’ontologie indéfinissable dont aucune entreprise épistémologique, fût-elle savante, ne saurait venir à bout, cela même qui est visé est trop vaste, trop hors de portée de nos sens irrémédiablement saisis d’une concrétude qui les rive à la massivité, à la surdi-mutité de nos corps de chair, ces genres de Moaïs immobiles qui scrutent le Ciel de leurs yeux vides :

 

un Vide en questionnant un autre,

dont nulle autre réponse ne peut surgir

qu’à entraîner dans son sillage,

une autre question,

une autre question

et ainsi de suite,

alternance de Sens

et de Non-Sens sans fin,

sauf le motif,

nullement arachnéen,

celui-ci,

nullement éthéré,

nullement diaphane

de notre Finitude,

seule certitude

lestée du poids-même

d’une incontournable

Réalité-Vérité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 janvier 2026 5 30 /01 /janvier /2026 09:04

 

La RACINE en nous.
 

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 Une NAUSEE  langagière.

(parce que le langage a quelque chose

à dire de la Nausée, de l'Absurde).

  

  [ LA RACINE EN NOUS. La Racine ayant réel statut ontologique puisque NOUS SOMMES LA RACINE, jusque et y compris dans la contingence qui nous fait être parmi le monde, projet-jeté, déréliction Majuscule, errance sans fin, liberté conditionnelle, absurde en puissance, Existants en acte. Pièce en trois actes avec lever de rideau, pièce, baisser de rideau. Trois petits tours et puis s'en va l'Existant avec sa liberté accrochée aux basques, avec ses décisions bonnes ou biaisées, sa mauvaise foi, sa lâcheté de Salaud, sa boîte à outils existentialiste et son "être-pour-soi", son "être-en-soi", son "être-pour-autrui", sa conscience, son regard juste ou bien myope et le parcours sinueux au milieu des bondes suceuses de toutes sortes et la vie, cette "passion inutile" qui godille comme elle peut au milieu des récifs. Alors, bien évidemment, la Vie on la prend comme un fastueux paquet cadeau avec des faveurs et des friselis de toutes sortes, et l'Existence on essaie de lui donner sens et projet et, au bout du compte…Alors on se rebelle, on se révolte et le langage se prend les pieds dans le tapis car, avec l'Absurde, pas de quartier : on se couche ou bien on le taille en pièces. C'est un peu de cette révolte dont est atteint ce texte qui dit dans l'aberration lexicale-sémantique ce que ne saurait faire une parole normale, à savoir damer le pion au Néant. Au moins provisoirement! ]

 

 

*************

 

  La RACINE en nous. Sans doute ne le savons-nous pas assez, mais depuis l'écriture de LA NAUSEE par Sartre, nous sommes racinaires, soumis au régime du tubercule, longs filets rhizomatiques faisant étranges circonvolutions dans terre compacte, dans étrangeté chtonnienne. Sommes perditions sylvestres, usures ligniformes, canopée ivre elle-même, ramures perdues dans éther. Sommes excroissances Néant et chute dans Rien.

  Si pouvaient, hommes se révolteraient, briseraient chaînes, manduqueraient toute matière, retour origine, dans conque primitive. Juste bulles, juste fontanelle mal équarrie. Entendrions bruits aqueux, verrions filaments aquatinte, vert-de-gris, pseudopodes, tentacules, lianes, poulpe, placenta, eau glauque devant yeux-globes vitreux. Pas bruit, pas parole, pas langage, équations vides du rien, hypoténuses Néant, quadrature pré-existentielle. Banc-racine, jardin public, Bouville et exister était rien cette pâte-choses comme glu s'étirant vers grille gazon pelouse. Diversité voyait juste rien, illusions, apparences. Appâts rances, disaient idiots contingents, pas arrivés maturité. De pensée, de philosophie, de question ontologique. Beaucoup savaient pas  exister voulait dire, juste boissons, café, commerce, digestion, métabolisme, amibes, masses molles, monstrueuses, pareil femmes grasses dans corsages étroits. Dans jardin villes, monde sommeillait dessous colonnes bleues, kiosque musique faisait petite ritournelle amour et fleurs racontaient partout bluettes et eau roses. Pourtant marronnier, les yeux poussés contre lui, d'écorce rugueuse et cuir bouilli.

  Ce marronnier qui me faisait face avec sa bonhommie, son tronc rassurant planté dans le sol de terre meuble, ses ramures généreuses, on aurait cru l'archétype du bonheur, le génie tutélaire sous lequel s'abriter, voilà qu'il me regardait d'un drôle d'air, avec des mines vert-de-grisées, pareil à une vieille pute se vautrant dans son lit d'incomplétude, et, tout cela, cette brutalité des choses, cette sourde survenance du réel  coulait le long de mon corps, entrait par les pores de ma peau, j'en frissonnais, commençant tout juste à me pénétrer de sa funeste intention, me triturer os, inciser ligaments, sucer moelle, enserrer sexe, extraire dernier jus, généalogie terminale, plus homme, plus existence moisie, boursouflée, gonflée jusque obscénité, plus rien, juste Néant, juste Être avant perdition, saut absurde, déréliction moi restant quelque chose trop, comme surplus existence, gale chêne, bubon, pustule bons crever, mais Mourir "eût été de trop", mes os purgés jusqu'à moelle, bourses vidées cervelle broyée, jus d'intellect, idées varlopées, sentiments peau chagrin, affections révulsées, et espèce anaconda grotesque, complication ophidienne faisait confluences juste devant pieds, sous marronnier, près banc où existais pas plus que feuille morte ou brindille bois et pourquoi Racine absurde ? et pourquoi moi absurde, et pourquoi Autres avec mains graveleuses, faces hilares, sourires guingois, marche comme crabes, Enfer, Enfer, Enfer, moi aliéné avec regard qui bouffait moelle jusqu'à Racine, entêtement expliquait rien, excès de moi, du monde, pourquoi Racine,  moi, Existant ?

  Rien existait vraiment et cet arbre, et ce kiosque et toute cette comédie bien huilée, et les Bourgeoises de Bouville, l'Autodidacte qui existait effigies papier, et fallacieux Marquis Rollebon, mais ça existait pas Histoire, juste histoires plurielles, minuscules, engluées dans boue réel dense, tout sécrétait existence, tout suintait jusqu'à écoeurement, jardin était étroitesse prise étau entre allées venues voitures, paroles laineuses, promesses, compromissions, et disais, là sur banc, contingence, la tenais dans creux mains, dans courbure pieds, dans étreinte pour saisir réel seulement, suintant toutes parts, comme dans sombres cryptes, eau lourde significations disait ceci, TOUT EST GRATUIT, arbre, racine, autres, bibliothèque et NAUSEE et exister veut dire : mettre pied devant autre, au hasard, rencontrer femme, serrer bras, faire amour, enfants, enfants, enfants, travail, maison, partout existence enserre, ligature, étrécit, partout éclosions, épanouissements, efflorescences, bourgeonnements, couples enlacés, baisers, promesses, serments présence majuscule, pas asile, pas repos, Existence, œuf plein, larves, occlusions, percussions, croisements, contrats, refuges, saleté Néant qui partout accrochait grilles, basques gens, soufflait air glacé dos Existants et liberté difficile que grimper Annapurna à reculons pieds entravés, avec nuit en travers gosier et homme, si liberté, était condamné à être, pas choix, sauf mourir pourtant milieu désespoir magnifique petite lueur espoir, sourire arbres, parce que arbres souriaient, massif laurier éclairait "voulait dire quelque chose" secret existence ? Ça voulait dire, ça voulait parler, ça voulait écrire et sens y avait partout, sur branches, dans racines, sur banc, dans corps, dans autres. Exister était comprendre et non autre chose. Pourquoi gens aimaient, prenaient métro, dansaient, jouaient cartes, allaient cinéma, amour, disputes, passions, promenades jardins, asseyaient banc sous marronnier Racine rampait sol et tout à coup on sait plus  racine, ça voulait dire et alors cherche…cherche…cherche…jusque fin temps. Jusque racine épuisée, morte, retour glaise, trace limon, perte eaux primitives, juste ruissellement, puis Néant !

 

 

 

 

 

 

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29 janvier 2026 4 29 /01 /janvier /2026 08:43
Décision de Retrait

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   Partout, dans le vaste Monde, sont les éclats, les déflagrations de la lumière, les scènes où rutile la mesure largement ouverte des choses. Partout des spectacles, des étals et la luxuriance de leurs provendes multicolores, partout la scansion syncopée des barres de néons, partout les Carnavals, leur amusants déhanchements, partout les Fêtes Foraines, leurs étincelantes Montagnes Russes, le flamboiement de leurs Scenic Raylways. Partout l’exhibition des visages exigés par les étonnants « selfies », partout l’ostention des vêtures à la mode, les tréteaux constamment dressés de la Commedia Dell’arte, partout les proscéniums où parade la « multiple splendeur » des Acteurs et Actrices grimés, ils disparaissent à même la lourde pellicule de leurs fards. Eh bien oui, notre contemporaine Société ne se donne qu’à l’aune d’une constante représentation comme si, faire phénomène à partir de son simple et modeste Soi, devenait imposture, trahison, exposition impudique d’une naturalité n’appelant que dissimulation, abri dans quelque grotte prise de nuit. Nul, aujourd’hui, dans ses échanges, n’appelle de sincérité, d’authenticité, bien plutôt un vague facsimilé de ce que serait sa propre Vérité, si, par extraordinaire, traversant le derme du réel, elle figurait telle une eau de source limpide, translucide, ne nécessitant nulle herméneutique avant même d’être déchiffrée. L’Artificiel en lieu et place du Naturel. Mais nous avons déjà trop dit sur l’irrationnel de ce surgissement, mieux vaut fouler un sol de plus exacte texture, un sol de glaise et de limon, un sol originaire, lequel ne se dérobera nullement à l’exigence de notre regard.

   Ici, maintenant, nous voulons faire quelques remarques sur l’Art de Léa Ciari, dont chacun, chacune aura compris qu’il est l’exact inverse de ce qui a été évoqué plus haut. Une simple description phénoménologique de quelques unes de ses œuvres suffira à en établir la singularité en même temps que l’évident intérêt. Son travail multiforme nécessiterait de longs développements.  Ici, il ne s’agira que d’une synthèse, d’une approche dans ses grandes lignes. Parfois, le traitement de l’image est si réduit à l’essentiel, qu’il en résulte une manière d’abstraction. Or, selon nous, l’Abstraction est l’Art porté à sa plus haute manifestation.  Art de l’effleurement s’il en est, art de l’évocation, art du « peu et du rien », lequel se retourne en chiasme pour nous offrir la chair intime, vibrante, luxuriante de ce qui vient à nous sur le mode du retrait, qui n’est jamais que la trace d’une lumière ouvrante : celle de notre esprit au contact de la matière et, ici, nous en appellerons à l’excellente formule reverdienne « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité. » Cette expression tirée du « Gant de crin », prétend rendre compte des images poétiques, tels ces cristaux bourgeonnant au contact du réel. La formule n’est pas seulement belle, elle insiste élégamment sur ce point de rencontre invisible entre notre âme et la métaphore lorsque celle-ci, portée à sa plus haute incandescence, supprime l’intervalle entre le Sujet que nous sommes et l’Objet qui nous atteint en notre fond le plus réceptif. Il y a union, il y a fusion et c’est donc un geste de nature transcendante qui, nous arrachant à nous-mêmes, nous dépose là où le sens s’accomplit en son entièreté.

  

Décision de Retrait

Ces gris, d’Ardoise soutenu, de Souris presque inapparent, de Bitume à la limite, ces teintes donc constituent le fond doucement armorié sur lequel « Silhouette » se donne telle qu’en elle-même, offrande aussitôt nous dessaisissant du don qu’elle paraît nous attribuer, venue et migration vers un en-deçà de qui elle est, comme si, existante, elle ne pouvait l’être, nullement dans la captation, mais dans une manière de refuge en Soi, lequel est sa marque, son indéfectible sceau. Cette donation/retrait est d’une extrême efficacité sémantique. Appel qui s’éteint aussitôt dans d’énigmatiques volutes de cendre, la voix est devenue mince filet d’eau absorbé par les lèvres jointives du Néant. Nous sommes tenus en un étrange suspens, ne rêvant que d’ôter les voiles qui dissimulent « Silhouette », tout en nous retenant de le faire, conscients que nous sommes que le charme, aussitôt, s’éclipserait, que la nudité-vérité n’a nul droit de sourdre de son essence pour se donner comme existence. Il est des « choses » que l’on ne peut approcher que nuitamment, sur la pointe des pieds, se retenant de respirer, de parler, car toute effusion de Soi nuirait à la guise sauvegardante de l’apparaître. La palette des tons, extrêmement retenue, un Blanc à peine plus haut que les Gris ; la grande économie de moyens, juste une forme demeurant dans l’ébauche, l’esquisse, tout ceci détermine un lexique formel si restreint que notre regard de Voyeurs s’enclot nécessairement dans ces limites et tend à y demeurer car rien n’y fait obstacle, nulle couleur ne se lève à l’horizon, nul cri ne provient du long repos de la toile.

Décision de Retrait

   Et ce « Jeu de piste » pictural trouve son naturel prolongement dans l’œuvre suivante où le propos demeure humble, pudique, réservé dans ces teintes sépia, teintes du souvenir, de la douce réminiscence s’il en est, colorations proustiennes, manière de Combray photographique où se dessinent les entrelacs de personnages flous, peut-être même un peu falots, mais cette inconsistance, cet à peine achèvement contribuent à leur attribuer une grâce infinie, celle que l’on destine, habituellement, aux êtres de passage, aux êtres des lisières, aux êtres des seuils et des zones interlopes. Curieux, tout de même, cet Autoportrait qui, plutôt que de dire son nom, se cloître dans le silence ! Curieux qu’un Personnage autre que celui de l’Artiste fasse phénomène dans le reflet du miroir, genre de piste brouillée, d’énigme satisfaite de son verbe équivoque, un balbutiement à l’orée de l’heure ! S’affirmer tout en se dissimulant, voici qui « donne à penser », peut-être à penser plus grandement qu’à être confronté immédiatement à l’ordre des évidences.

Décision de Retrait

   Et cette posture quasiment amniotique, cette façon de se ressourcer à sa native origine, n’est-elle le processus par lequel, notre âme convoquée au paraître, fait écho avec ce temps primitif, archaïque, certes hors de portée mais qui hante les coursives de notre foncière inquiétude ? Ici encore le chromatisme est mince, de feuille morte à peine nervurée par les morsures du temps, un genre de longue éternité si l’on veut. Cette image est empreinte de tant de quiétude qu’elle nous invite, nous-mêmes à cette halte en Soi, à cette ferveur muette, à cette considération bienveillante qui, plutôt que d’être lustration de l’ego narcissique est retour vers des terres fondatrices se dissolvant dans la trame complexe des jours. L’on comprendra aisément que cette physionomie plastique, loin d’être attaque à la pointe sèche, agression au burin, morsure à l’acide, est entièrement dédiée au motif de la taille douce, là où les choses, laissées en repos, dévoilent leur être avec une pure générosité, une exacte simplicité.

Décision de Retrait

Et il nous faut en venir à cette merveilleuse image située à l’incipit de ces quelques mots. Cette chorégraphie saisie en plein vol, ce mouvement suspendu, ce flou subtil, ce geste équivoque qui disent une fois l’envol, une fois le repos, comment n’en pas sentir, à l’intérieur de Soi, la « lénifiante urgence ». Non, cet oxymore osé ne se donne nullement gratuitement, à la manière d’une représentation, d’une allégeance à quelque mode, il veut simplement exprimer, à l’aune de sa brusque césure, cette mi-distance qu’il installe en nous, du cri qui hurle à l’intérieur, du silence qui y fait suite. C’est toujours dans le suspens spatio-temporel que se donne, dans l’intervalle du Sujet à l’Objet, la dimension exacte du réel. En soi, le réel n’est ni généreux, ni privatif, ces prédicats, il ne les profère qu’à l’ombre portée de notre subjectivité qui colore les phénomènes selon l’obscurité ou la lumière, selon la grâce ou la défaveur, selon encore le beau ou le déplaisant. C’est peut-être dans la trêve, le répit, la pause, que notre esprit libre de soi se rapproche le plus de cette Vérité toujours en fuite dont on n’aperçoit guère, telle la queue de la comète, qu’un sillage se diluant dans la vastitude du ciel.

   Figeant qui-elle-est dans cette résine intemporelle, l’Artiste nous invite à la recevoir telle qu’elle souhaite figurer, dans cette indécision, ce doute de Soi configurateurs du destin. L’ambiguïté, la nébulosité, le sibyllin dessinent toujours la ligne flexueuse, insaisissable, de l’aura humaine. Postulant ceci, le jeu, l’intervalle, l’abîme, elle nous requiert en tant que Voyeurs décidant de notre volonté oculaire et, partant, de notre choix éthique. C’est Nous et seulement Nous qui sommes conviés à faire de l’œuvre ce qu’elle est en son essence, à savoir l’ouverture d’un pouvoir qui ne peut être que le nôtre car c’est bien l’entièreté de notre être qui est mobilisée en regard de l’énonciation esthétique. L’œuvre Nous fait, en même temps que Nous la faisons. C’est cette coalescence des puissances existentielles qui est belle à penser, laquelle désopercule, pour Nous, le champ total des possibles. Nul ne pourrait le refermer qu’au risque de Se perdre, de perdre l’Art lui-même à sa dimension de déploiement du Sens.

    Merci donc à Léa Ciari de tremper ainsi sa brosse dans cette profonde texture ontologique selon laquelle l’être n’apparaît jamais qu’à être provoqué, poussé dans ses derniers retranchements, occulté toujours, c’est bien là son aventure essentielle.

 

 

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28 janvier 2026 3 28 /01 /janvier /2026 09:11
En quel lieu étiez-vous ?

   [Entrée en matière – Le Lecteur, la Lectrice ne s’y tromperont pas, le fil rouge qui court tout au long de ce poème, comme dans la plupart d’entre eux, sinon tous, y compris mes Nouvelles en prose, ce fil rouge donc n’est autre que celui de la FUSION. Fusion de Soi en l’Autre, dans les Choses, dans le Monde. Cette tripartition du réel est ce qui vient au-devant de nous dans la plus pure évidence. Seulement, cet aspect trinitaire du réel, à commencer par ce Nous, qui est pure énigme, n'est rien moins qu’une illusion à laquelle, au mieux, nous donnons quelque nom, que nous dotons de quelque forme possible afin que notre silencieuse solitude puisse s’animer de quelque écho, nous incarner en quelque sorte, nous rendre visible à nous-même.

   Il s’agit toujours d’une question de regard. Notre vision est floue par nature car, du divers, du multiple, nous ne saisissons jamais qu’un fragment, une bribe, une nuée vite dispersés dans l’anonymat du ciel et d’un espace qui sont, par essence, infinis. La question, question vitale s’il en est : comment faire face à notre solitude constitutive, lui donner des aliments, la tromper en réalité, lui faire accroire que ces illusions qui poudroient devant nos yeux, ces évanescences qui se dissolvent dans les mailles de l’air, ont de solides bases, des fondements immarcescibles qui nous assurent de notre être comme du leur. C’est bien de ceci dont il s’agit dans la vie banale, ordinaire, inconsistante, déterminer des nervures, lesquelles irriguant le limbe, nous donnent le sentiment d’exister avec une puissance dont seule la Mort pourrait nous ôter le bénéfice. Notre contingence ainsi que celle des événements qui nous rencontrent sont de telle amplitude que nous nous escrimons, jour après jour, à en atténuer les effets, à en biffer la sourde présence. Et il est heureux qu’il en soit ainsi, notre cheminement sur Terre est à ce prix.

   Ce à quoi j’attribue le prédicat de « fusion » peut trouver à s’exprimer de manière analogue dans ce que Romain Rolland a nommé « sentiment océanique », cette ouverture de Soi au Monde, cette immersion dans le Grand Tout, cette osmose avec la Nature, cette intime sensation d’être vague qui bat au rythme du vaste Océan. Or cet état de « grâce » est exceptionnel et ne résulte que d’une attitude méditative-contemplative qui est le fonds commun des Poètes et des Artistes versés, par nature, à appréhender les choses dans leur totalité, leur globalité, faisant des contraires, à commencer par l’opposition Sujet/Objet, une Unité bien plutôt qu’une division. Ici les catégories perdent leurs droits afin qu’une synthèse du réel se manifestant, l’Homme soit auprès de ce qui l’environne comme une pièce interne du puzzle, non comme une partie qui lui serait externe, un genre de satellite girant autour de sa planète. Évoquer ceci incline également à penser le Monde et à l’éprouver selon un mode panthéistique, où tout est lié à tout, sans rupture, sans césure, une alliance où le lien même devient invisible à qui il est. La fusion est encore convoquée d’une manière essentielle dans les rapports de réciprocité des Amants, dans l’attachement du futur Homme au roc biologique de sa Mère, dont la vie intra-utérine est la manifestation avant-courrière des futurs bonheurs, des intimes joies.

   Dans le poème qui suit, Celui-qui-dit-Je devient, au terme d’un processus quasi alchimique, Celle-qui-disait-Tu, le Couple se donnant selon un Nous-fusionnel qui est, tout à la fois, l’accomplissement du poème en son sens le plus profond, l’Amour entre deux Êtres lui étant corrélatif. Écrivant ceci, je ne peux qu’espérer qu’une telle convergence allie, en une même unité, Vous-Lecteurs, Vous-Lectrices. Et l’Écriveur que je suis. Le langage, le sublime Langage est l’opérateur, le convertisseur universel, le médiateur sans égal où ce « Je est un autre » rimbaldien trouve sa plus belle expression, paradigme précieux s’il en est d’une connaissance de Soi-en-l’Autre, de l’Autre-en-Soi. Vous n’aurez nullement été dupes de la charge sémantique dont les-tirets-entre-les-mots sont l’illustration graphique. Ils sont l’élément visuel de la « fusion ». Merci d’avoir lu si vous m’avez accompagné jusqu’ici.]

 

*

 

En quel lieu étiez-vous

Qui n’était nullement le mien ?

 

Je vous apercevais,

mais comme dans un brouillard,

vous savez ces brumes d’automne

dont les écharpes n’en finissent de flotter,

on n’en discerne jamais qu’une pluie fine

qui talque l’âme d’une manière d’Infini.

Il est des êtres dont l’intime

 substance vous échappe

et c’est sans doute pour ce motif

qu’ils vous interrogent sans cesse,

vos jours en sont poudrés

d’un juste effroi,

vos nuits se perdent dans

leur continent d’encre,

vos songes deviennent si arachnéens,

ils semblent vous fuir pour un sibyllin

ailleurs sans contours bien précis.

 

En quel lieu étiez-vous

Qui n’était nullement le mien ?

 

Cependant, vous abandonner

 à ce motif si vague revenait à

procéder à ma propre disparition.

Comme si j’étais un simple halo

 émanant de votre subtile forme,

une fumée dont le feu

se serait dissimulé sous

quelque mystérieuse cendre.

Plus je m’ingéniais à vous inscrire

en quelque géométrie,

plus vous vous absentiez de moi,

il n’en demeurait que ces cercles

qui fripent l’eau et s’évanouissent

au sein de leur surprenant vortex.

Mon langage, lui aussi,

échouait à vous décrire

et les prédicats

que je convoquais,

 « grande »,

« mince »,

« voluptueuse »,

clignotaient un instant

derrière mon front pour

n’y jamais reparaître.

 

En quel lieu étiez-vous

Qui n’était nullement le mien ?

 

En réalité vous aviez

la consistance

 d’un feu-follet,

l’irisation verte

d’une aurore boréale,

le bleu translucide

d’un iceberg.

Il fallait que je m’arrange avec

 l’imprécision de ma vision,

avec l’inconstance de mon toucher

et il m’apparaissait, le plus souvent,

que vous n’étiez que la dentelle

d’une imagination trop

fertile et capricieuse.

En quelque manière,

vous étiez le deuil

qui justifiait ma présence sur Terre

et j’aurais pu vous rendre vivante,

étrange paradoxe,

à orner de chrysanthèmes la tombe

dont vous sembliez occuper

l’émouvant et fragile tumulus.

 

En quel lieu étiez-vous

Qui n’était nullement le mien ?

 

Le précaire était votre mode d’expression,

ma mélancolie la teinte par laquelle

je lui apportais une réponse.

L’illusion eût pu se poursuivre une éternité,

il m’était toutefois alloué la possibilité

de vous approcher au gré d’une image,

 fût-elle le témoin d’une cruelle absence.

 

Votre corps est blanc,

d’une pureté d’albâtre,

il évoque aussi bien un

champ de neige immaculé,

la douce palme d’une virginité,

la page libre sur laquelle, bientôt, l’Écrivain

posera les premiers mots de son poème.

Vous êtes la figure même d’une forme

abandonnée à son propre futur,

la cambrure de votre chair

en démentirait-elle la souple disposition.

Seules les braises de vos aréoles

attisent la blancheur d’un possible désir.

Certes il est bien délimité mais

son prix n'en a que plus de valeur.

Rouge pulvérulence dont le blanc

est atteint en sa nacre épandue.

 

En quel lieu étiez-vous

Qui n’était nullement le mien ?

 

Votre corps, ce luxueux céladon

est tendu à la manière d’un arc,

 il est atteint d’une vibration de cristal.

Chose étonnante parmi toutes,

teinté d’une sourde opacité,

il est le lieu d’une étrange transparence,

une invite à être auprès-de-vous-en-vous

dans l’instant qui brasille et convoque

à la fête de la rencontre.

Et votre visage,

ce masque vénitien

si troublant,

on voudrait l’ôter,

 mais au risque de Soi,

mais au risque de vous perdre.

La bouche-cerise est un fruit

 à portée de mes lèvres assoiffées.

 Le nez-étrave s’anime

d’imperceptibles fragrances.

Les yeux-insectes sont des soies noires

en lesquelles me noyer pour l’éternité.

Et vos cheveux, ce rutilant

ruisseau de cuivre,

cette chute de feu sur le

reposoir de votre couche.

Comment ne pas y succomber,

comment ne nullement s’y immerger

jusqu’à brûler la lame

de ma conscience ?

 

En quel lieu étiez-vous

Qui n’était nullement le mien ?

 

Et ce décor qui vient à vous,

qui focalise en ses traits

le précieux et le rare.

Une frise murale faite d’un

croisement de lignes bleues

vient dire l’exactitude

de votre présence,

 l’immanence qui vous fait être là,

dans une lumière de gemme

évidence parmi

les tumultes du Monde.

Et cette natte pareille

 à la fleur de lotus,

ne dit-elle votre grâce en

même temps que votre pureté ?

Ce don de vous dans ce

qui n’est que retrait

est la faveur qui me relie à vous,

me fait votre Obligé,

me noue à votre invisible destin.

Ma nuit s’annonce bientôt

et la basse lumière du crépuscule

 m’incline à vous rejoindre

dans ce songe que

 vous semblez mimer

avec le plus parfait naturel.

Alors, à la seule force de mon

 imaginaire fouetté par

mon ardent désir,

je-serai-Celle-que-vous-êtes,

je ne me confondrai en moi

qu’à vous halluciner.

Demeurez ainsi,

dans cette pose

mi-hiératique,

mi-voluptueuse,

c’est l’étonnant paradoxe

qui convient le mieux

  à votre venue à l’Être.

 Soyez simple

et aliénante geôle,

je serai votre Prisonnier !

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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 07:51
Ce chemin dans la neige…

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

                                                                                        Ce II/I/XXIV

 

 

                          Très chère Sol,

 

 

   Il ne m’est guère ordinaire, à l’initiale de mes lettres, d’utiliser les chiffres romains en lieu et place de ceux, arabes, qui me sont plus familiers et signent, en quelque manière, rien que du banal et du quotidien. Alors, ces graphies romaines, simple fantaisie ? Jeu anodin ? Ou bien marque, par pure diversion, d’une originalité qui me distinguerait de la suite morne des jours ? « Morne » dont les synonymes « fade », « monotone » disent, chacun à sa façon, simple irisation du sens, l’écoulement des jours et des heures qui ne sont que l’éternel recommencement du même. Sans doute, en cette Nouvelle Année, me trouveras-tu un brin désabusé, tel que pourrait l’être un Chemineau assoiffé qui ne découvrirait, en lisière de son chemin, qu’une source tarie, à peine quelques gouttes qu’un soleil naissant ferait déjà s’évaporer. Oui, parfois le réel a une naturelle tendance à se reproduire à l’identique, l’instant d’après n’étant que le facsimilé de l’instant d’avant. Mais, attentive aux choses de l’exister, telle que je te connais, je ne doute guère que tu aies éprouvé, en ton for intérieur, ces moments de vague à l’âme dont, même le plus subtil des Poètes serait bien en peine de tirer quelques vers qui ne soient autre chose que le pur constat du cycle naturel de la vie, de son bégaiement, parfois de sa fixité.

   Ici, le large plateau de mon Causse est saisi de blanc au motif de ses pierres, de ses amoncellements de « cayroux » qui, toujours, me font penser à cette pure et abstraite architecture des « trulli » des Pouilles italiennes, avec la pente de leurs toits de lauzes, leur chapeau blanc surmonté d’un épi de faîtage en forme de boule. Vois-tu, je voyage à peu de frais, sans nulle fatigue et je m’évite la nostalgie d’un cruel retour. En un genre d’écho multiple assemblant le proche et le lointain, le semblable et le dissemblable, me voici le spectateur privilégié de la blancheur :

 

celle que ma vue découvre

chaque jour qui passe,

depuis ma fenêtre d’écriture ;

celle de ces paysages arides

de la botte italienne et, bien évidemment,

celle surtout qui poudre les mélèzes

de ton Septentrion d’une teinte neutre

qui ramène tout au foyer d’une belle unité.

  

   Oui, en cet hiver atteint d’un début de rigueur, c’est bien ce genre de lactescence que nos yeux rencontrent, manière de page naissante sur laquelle inscrire de nouveaux signes, du moins les envisageons-nous tels alors qu’une transparence, dans le filigrane des jours, laisse remonter jusqu’à nous les traces ineffacées de notre passé, palimpseste dont nous aurions bien du mal à effacer la réminiscence, nous ne venons pas de rien, nous ne sommes nullement de simples efflorescences surgies de nulle part qui revendiqueraient, soudain, leur droit à l’existence. Tels ces madrépores attachés par leurs pieds à leur massif de corail, notre passé nous retient, ballons captifs qui, jamais, ne pourront rompre leurs amarres. C’est pour ce motif que ces fameuses « résolutions du Nouvel An », ne connaissent qu’un avenir éphémère, que les intentions d’amender son propre comportement, loin d’être des actes de pure volonté, ne sont guère que des « miroirs aux alouettes » : l’art de se berner en toute conscience, « servitude volontaire » eut proféré en son temps l’Humaniste Étienne de la Boétie. Mais je ne citerai nul autre faiseur de mots, toi la férue en littérature qui aurait tôt fait de me réduire au silence !

   Ce que je voudrais seulement, en ce « Nouveau Départ » (il n’est qu’un faux départ, tu l’auras compris !), c’est méditer un instant sur cette belle image découverte au hasard de mes errances médiatiques. Quiconque lui confiera son regard sera, d’emblée, livré au silence, pris sous le boisseau du recueillement. C’est tout de même fascinant ce pouvoir des images dépouillées que de nous ramener, sans délai, à notre intime, à évoquer en nous, au plus profond, des sensations que je qualifierai de « balsamiques » même si ce terme conviendrait mieux à une méditation apothicaire. Aperçois-tu, comme moi, cette belle teinte grise du ciel, elle nous renvoie à de douces rêveries. Un gris variable, parfois plus soutenu, parfois plus estompé, tout comme peut l’être l’esprit d’un chercheur de vérité, de nuances subtiles, d’un tissu « romantique » si ce vocable peut encore présenter quelque sens en notre siècle surtout préoccupé de sourde matérialité. Puis, descendant vers la terre, le gris vire au blanc mais en conserve le souvenir, comme si le passé résistait, refusait en quelque sorte de se diluer dans le présent, ce temps sans réelle consistance. Au plus loin de l’horizon visible, dans un genre de brume, la silhouette incertaine d’arbres se perd dans d’illisibles contrées.

  Êtres qui profèrent à bas bruit le rythme inaperçu de leur essence. Certes endormie, pareille à notre inconscient dont nous ne soupçonnons guère l’existence alors que, sans doute, il nous tient par la bride et nous emmène là où bon lui semble selon l’aveugle volonté de ses caprices. Puis ce chemin sinueux, ses traces de passage, métaphore d’une existence en devenir, mais aussi, mais surtout, existence devenue, bourgeonnant au large de Soi, chemin pareil aux images des rêves que nos doigts tutoient, incapables d’en éprouver le toucher de soie, d’en apprécier la texture toute maternelle, accueillante, libre disposition que notre naturelle aliénation révoque, sans même qu’une conscience n’en trace le fil ténu, ce don advenu en même temps que sa perte. Oui, Sol, je sais que tu le ressens, nous sommes des êtres qui, jamais, ne parvenons au bout de nous-mêmes, retenus que nous sommes en d’inconsistantes pensées, ligotés que nous sommes en d’inaccessibles rêveries, elles tissent, tout autour de nous les fibres d’un cocon, lexique de notre infinie solitude. En réalité, ce moment que nous partageons, existe-t-il vraiment, possède-t-il plus de consistance que ce fin grésil qui, chez toi, cerne le regard d’une taie blanche, opaque où tout ressemble à tout, où le rien est égal à un autre rien ? La vie grignotée, boulottée de l’intérieur, simples figures de sable qui menacent, à chaque instant, de s’effondrer à la mesure même de chaque souffle. Il faut du courage pour poser ses pieds sur le sol, le marteler de la volonté de ses talons, lui imprimer cette force sans laquelle notre avancée devient risible, telle la marche sur place des Mimes, ces paroles du corps qui se substituent aux bruits de la voix !

   Et, vois-tu, ces pieux de la clôture, ces sortes de bâtons noirs qui balisent nos trajets erratiques, combien ils nous rassurent au motif de leur présence, mais aussi, combien ils nous inquiètent, témoins qu’ils sont de ces amers sans lesquels, Seuls au Monde, nous serions perdus à jamais au compte de notre humanité. Je dépends de toi qui dépends de moi, nous qui dépendons d’autre chose que de notre propre dessein, et ainsi d’aliénation en aliénation, nous ne parvenons plus à inscrire nos destins respectifs à l’intérieur d’une ligne qui en définirait le site. Aussi sommes-nous au Monde en-dehors du Monde, le nôtre surtout qui faseye, telles les voiles des goélettes que l’on affale sur le pont parcouru d’eau, semé d’embruns. Alors la navigation se fait à l’estime, dans l’incertitude de qui l’on est, de qui sont les autres, de la quadrature du Monde qui fuit, loin au-devant, comme si elle voulait nous confondre, nous ramener à l’infime du simple fétu de paille.

   Nous étions partis de la blancheur afin, par ellipses interposées, d’y mieux retourner. « La page blanche de la Nouvelle Année ». Combien cette expression fleure bon l’image d’Épinal, la promesse non tenue, la fausseté et l’hypocrisie mêmes, car nul ne croit un seul instant à la solidité de ses « bonnes résolutions ». Par une série de fils emmêlés, nous sommes trop reliés à notre tubercule originel, trop d’adhérences nous rivent à nos expériences vécues. Se croire libre est l’utopie la plus confondante qui soit, nous qui n’avons rien choisi de notre parcours de vie. Bien plutôt une succession de simples hasards, de rencontres inopinées, de bifurcations inattendues, se surprises de l’instant sitôt remises en question au gré de la première pirouette venue. Ce qu’il faudrait (et, déjà ce conditionnel fausse le jeu !), ouvrir une réelle Page Blanche saturée de virginité, une page pure de tous signes, autrement dit « re-naitre » à qui nous sommes, Phénix n’ayant plus nul souvenir de ses propres cendres. Car, si les cendres sont inertes, elles n’en témoignent pas moins d’une mémoire qui subsiste en quelque mystérieux secret de l’infiniment petit, tout événement pouvant resurgir à la conscience avec son éternel coefficient de dévastation.

   Si le souvenir est précieux, et sans doute l’est-il en bien des cas, il porte en lui les germes d’une possible contamination qui est synonyme de privation de notre liberté. En vertu du cycle de l’éternel retour qui est celui du temps historique aussi bien que du temps humain, nous ne ferons jamais que procéder à notre propre « re-création », à emprunter d’identiques ornières, à prendre telle décision ubuesque pour la marque de notre authentique autonomie. Énonçant ceci, ne suis-je déjà en train de tracer la voie d’une unique désespérance ? De donner la préséance au Mal sur le Bien ? Å choisir la corruption des choses au détriment de leur accroissement ? Certes mes assertions s’inscrivent dans le plus sombre des scepticismes mais au moins, à mes yeux du moins, cette attitude « stoïque » dresse le constat d’un réel incontournable. Je ne te ferai nullement l’injure, pour terminer ma missive, de faire l’inventaire de la litanie qui affecte actuellement le Monde des plus funestes tableaux qui soient. Partout la Folie se répand, partout se laissent entendre ses sifflements aigus, ses agitations de crécelle, se laisse deviner ce funeste pandémonium qui agite la pieuvre planétaire. Me contredire sous les espèces du Bien malgré tout subsistant en quelque endroit de la Planète n’atténuera en rien le sentiment de profonde déréliction qui s’est insinué en moi au seuil de cette Année Nouvelle qui, en toute vérité, n’est nouvelle qu’au titre de ses tragédies, du non-sens qu’elle sécrète comme la Veuve Noire déroule son fil derrière elle, sans autre souci que d’elle-même et des proies dont elle tirera son profit : Vivre malgré tout.

 

Depuis la blancheur de mon Causse

vers la blancheur de ton Septentrion.

Que la Vraie Blancheur soit !

Tu es Celle qui allège ma peine

Tu es Blancheur faite Poème.

Solveig : « Chemin de Soleil »

Puissent tes rayons éclairer

une Humanité en quête

d’elle-même,

si elle l’a jamais été !

 

 

 

 

 

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26 janvier 2026 1 26 /01 /janvier /2026 09:30
Vers où le fleuve de la vie ?

Estuaire…la Gironde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’homme sur terre n’a-t-il d’autre destin que de questionner et, surtout, de se questionner, de découvrir ce qui, en lui, dessine son chemin, l’oriente ici plutôt que là ? Nous, les hommes, ne sommes que question, ce qui nous différencie de l’animal, de la plante, du rocher lancé en plein ciel et ne sachant pourquoi. Mais, le plus souvent, nous interrogeons dans le vide, nous attachant bien plus à la superficie du monde qu’à sa profondeur. Nous parlons du temps qu’il fait, des brouillards d’automne qui voilent les sillons, les noyant dans une manière de camaïeu d’argile. Nous parlons de la dernière vêture à la mode, d’un refrain qui court sur les ondes, d’une nouvelle automobile à la ligne racée. Nous parlons de nos dernières vacances au bord de la mer, des prochaines, sans doute à la montagne, peut-être du côté du Val d’Aoste avec, en arrière-fond, le massif blanc du Grand Combin.

   Nous parlons du dernier roman que nous avons lu, de l’étonnant romantisme dont il est empreint en ce siècle semé d’immédiate réalité et surtout occupé de vitesse. Nous parlons de tout et ne parlons de rien. Nous errons à notre entour, pareil au phalène qui toise la blancheur de la lampe pour s’y éteindre bientôt. Nous girons, telles des comètes dont nous savons qu’elles sont des astres errants, des corps perdus dans l’éther, des amas de glace et de poussière faisant leur aveugle trajet dans le vide sidéral. Des comètes, nous tenons ceci, notre diligence à scinder les ténèbres sans que quelque brillant sillage n’en détermine la course. Nous connaissons l’ombre à défaut de pouvoir saisir la lumière. Ne serions-nous devenus, au cours de l’Histoire, des constellations folles ne cernant même plus la géométrie de leur propre quadrature ?

    Ici, nous pouvons dire ce que nous voyons dans la plus grande proximité. Ici, nous pouvons fêter la Nature, donner au paysage ses « lettres de noblesse » qui, parfois, tutoient les rives sourdes du mystère. Au plus près de nous, une obscurité native, une manière de début du monde. La terre est noire, gorgée d’eau, identique à un bitume, à un sombre réduit courant sous l’épaisseur d’une douve, à une gorge profonde, à un ravin dont nous n’apercevrions nullement le fond, seulement une vue obturée s’abîmant dans l’indicible de son être. Le noir en tant que noir à lui-même advenu. Le noir profond, sans projet, le noir biffant tout essai de profération. Le noir en son visage celé. Cependant, ce noir est beau au motif de son absoluité. Il ne se laisse pénétrer par rien, il se réserve dans le domaine de la plus grande pureté, il est le noir en tant que noir et rien ne servirait de le décrire plus avant, de chercher sa nature, de deviner sa configuration interne. Il est, à lui-même, son origine et sa fin.

    A côté de ceci qui demeure clos, un essai d’ouverture, une tentative de parole comme pour dire la possibilité d’un poème, l’effraction d’un chant minuscule sur la margelle étroite des choses. Du noir refermé qu’elle était, voici que la terre se constelle de tache d’eau grise, faiblement lumineuse. Elle est semblable à un enfant triste, imaginons quelque Gavroche fredonnant au hasard des rues, sa voix se perdant dans le vaste tumulte de la ville, parmi l’indifférence des hommes, ce kyste qui, parfois, assombrit leur visage, le rend identique à un vieux tubercule. Les flaques d’eau crépitent sous le jour immobile. Elles sont un métal, un étain qui réfléchit lentement la clarté, un mouvement à peine levé de lui-même. Ainsi se disent, en mode humain, les longues hésitations, les incertitudes, les délibérations sans fin avant que l’amour n’éclose, qu’il ne bourgeonne tout au bout du jour, qu’il ne féconde notre peau, la rende lumineuse, photophore ivre de son propre reflet.   

   Et ce long et flexueux serpent d’eau, cette supplique adressée au ciel, cette imploration à être reconnu telle la beauté en son inestimable faveur, vers où dirige-t-il son cours ? Quel message nous adresse-t-il auquel nous serions bien en peine de répondre, nous les hommes à l’échine courbe qui ne regardons que nos pieds et oublions de lever nos yeux sur ce qui fuit, loin là-bas, tout au bout de notre capricieuse pensée, le plus souvent elle se perd en cours de route et ne sait plus l’objet de sa quête ? Quel message que nous ne pouvons déchiffrer ? Nos idées sont trop courtes, empêtrées dans les lacis de la mangrove existentielle. Nos désirs trop perdus dans l’opaque charnellité. Nos espoirs trop orientés vers les seuls flocons de l’imminente joie. L’eau vient de trop loin, va trop loin, flotte au-dessus des abysses dont elle tire toute son énigme pleine et entière dont nous ne percevons jamais qu’une vague brume, une légère irisation écumant l’âme, y posant un genre de divagation, d’errement.  

   Et cet estuaire qui se confond avec le vaste Océan, que pouvons-nous en saisir si ce n’est sa fuite à jamais, sa dispersion parmi l’agitation des flots, de minces et répétitives vagues se mêlent à lui dans de bien étranges noces ?

 

Où finit le fleuve ?

Où commence la dimension océanique ?

 

   Comment l’être-des-choses assure-t-il soudain sa transmutation en autre chose que ce que sa présence antécédente nous offrait ? Etonnant visage de Janus à double face : Je suis qui je suis et un autre à la fois. Ceci ne fait-il signe en direction de la tragique mortalité de l’homme ? Il est cet Existant qui porte en lui, dès sa naissance, les germes de sa propre corruption. Certes toute vie est soumise à ce régime de la disparition. Le drame de l’humain : il est le seul parmi le règne des présences à en avoir conscience et il porte en lui, qu’il le sache ou non, cette mesure de finitude inscrite dans la faille la plus subtile de sa chair. L’estuaire, tout estuaire ne dessine-t-il en creux, dans la confusion même de son cours, cette empreinte dont nous pressentons la valeur symbolique, que nous nous empressons de fuir ? La vérité est trop haute, trop forte, trop incandescente qui perfore la sclérotique de nos yeux. Et nous voulons voir, sans délai, cette fleur, ce rivage, cette femme, ce livre, cette ambroisie comme nos possessions propres, comme des promesses d’accomplissement.

   La nappe d’eau glisse tout là-bas, au fond, et se réduit, tout au bout de sa course, en cette étroite ligne d’horizon, ce fil ténu qui signe le partage des Divins et des Mortels. Eau, ciel, nuages, une seule et même harmonie. Une seule parole magique qui est le lieu de toute poésie. Tout, soudain, devient si lumineux. Tout s’allège et cette allégie ressemble aux yeux de l’Amante qu’éclaire le regard de l’Amant. Regards en miroir, amours reflétées, joie en son effusive contagion. Chacun tire de soi la vertu de sa propre présence. Chacun puise en l’autre ce manque-à-être qui le comble et le porte au plus haut de sa destinée humaine. Je ne suis moi que répondant à qui tu es. Tu n’es toi qu’au dialogue que je t’adresse. Nous sommes deux fleuves qui confluent, mêlent leurs eaux, elles s’enlacent en l’unique venue de qui-nous-sommes, bien au-delà du territoire de nos corps. Vois-tu, de toi à moi, du Fleuve à l’Océan, l’alliance est parfaite que médiatise l’illisible Estuaire, ceci qui se nomme ainsi mais ne saurait connaître nulle détermination, nulle définition. Il en est ainsi des êtres de fragile et sibylline constitution, nous en sentons la douce puissance, le tissage persuasif, le trajet de ténébreuse navette, nous ne pouvons l’expliquer mais en éprouvons la nécessité intime, pulsatille, vibratoire, ondoyante.

   Seul un lexique polysémique peut en approcher la forme plurielle, celle du questionnent infini dont nous serons toujours les signes.

 

Nous ne sommes que des déchiffreurs de comète.

 

   Rien que ceci constitue ce bonheur que beaucoup cherchent au large d’eux alors qu’en eux il rutile et rougeoie pareil à l’insistance d’une braise. Ceci, faut-il le savoir ou bien l’ignorer ? Toujours nous hésitons quant à nos choix essentiels. Aussi sommes-nous libres de regarder cette image en tant que belle. Aussi sommes-nous libres de l’ignorer, de ne nullement être touché par sa lumière et d’avancer, tels des somnambules dans le sombre corridor de notre propre destin.

  

 

     

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24 janvier 2026 6 24 /01 /janvier /2026 08:00
Ce qui, d’avance, est perdu

 Photographie : Susana Kowalski

 

***

 

   On est là, comme perdu en Soi, flottant dans son linge de peau, ne sachant plus réellement où trouver son orient, on est, en quelque façon, orphelin de Soi et, corrélativement, orphelin de l’Autre, de Tout Autre, femme, paysage, art, littérature, philosophie, toutes ces hauteurs au gré desquelles on est Soi plus que Soi, Soi en avant de Soi, Soi de lumière, expulsé des ténèbres. On est là, pure hésitation du jour, fine lisière tremblante de l’aube, inaudible grésillement parmi le tumulte du Monde. On est Soi privé de Soi, on est le Soi de la négativité, toute positivité, toute effectuation, toute détermination s’annonçant tels de simples mots, nullement à la manière d’une réalité, d’une chose tangible-préhensible. On est là sans y être et l’on se pose l’étrange question :

 

« Pourquoi y a-t-il Rien,

plutôt que quelque chose ? »

 

   Et, dans les travées libres de la matière grise, dans la bizarre complexité des neurones, dans les fines dentelles des dendrites, dans les réseaux blancs d’axones, dans la moindre fibre s’allume et s’éteint, en cadence, cet étonnant feu de Bengale qui, une fois exulte dans l’approche d’une vérité, tantôt s’étiole dans la forme du mensonge.

 

« Pourquoi y a-t-il Rien ? »

 

   et l’écho, le cruel écho renvoie la réponse néantisante, clouant le Soi au pilori :

 

« Pourquoi y a-t-il l’Absence, la Perte,

 le Manque, la Vacuité,

l’Horizon dévasté ? »

  

   Le Soi se cabre, se révolte, essaie de s’assembler autour de ce qui lui reste de réalité : une pellicule, un léger grésil, un expir avant même qu’un respir soit possible qui donnerait l’espoir d’un nouveau cycle, d’une re-naissance à Soi, d’une palingénésie promise depuis l’aurore des Temps. Soi face à Soi comme le pire des Destins qui se puisse imaginer,

 

donation-retrait,

offrande-lacune,

faveur-préjudice,

 

   comme si exister n’était qu’une absurde dialectique, le second terme annulant le premier, sans espoir de retour, sans attente de quelque rétribution. Soi-aux-mains-vides qui ne parvient même plus à s’étreindre lui-même, à reconnaître son épiphanie dans le miroir, Narcisse-oblitéré, Orphée privé de son Eurydice, Esquisse s’estompant à même chaque acte, chaque figuration sur la scène vide du Monde.

  

   Ce qui d’avance est perdu, le Soi en son intégrité. Le Soi comme sens pour Soi. Le Soi comme certitude de Soi. Alors, quel recours afin de retrouver son Soi, si ce n’est de le quitter, de se projeter loin vers l’avant, en ce lieu de curieuses hypothèses, peut-être l’une d’entre elles se donnera-t-elle comme espace de possibilité et d’actuation, de re-nouvellement, une Nouveauté surgissant du Rien qui donnerait appui au Soi, le projetterait dans la dimension de l’à-venir, de ce qui, n’ayant encore eu lieu, s’ouvre telle une Corne d’Abondance où plonger ses mains et badigeonner son corps d’un baume, sinon de félicité, du moins oindre sa peau d’une touche lénifiante, émolliente. Recoudre son épiderme, repriser son âme, donner un nouvel essor à l’esprit. Ce qui, d’avance est perdu, le Tout du Monde si le Soi fait défaut, si le Soi s’annule et s’écroule sous le poids même de son manque-à-être. Que reste-t-il à faire, sinon jouer de son Soi, y ménager des respirations, y creuser des lumières, y inclure des meurtrières par où s’infiltreront de neuves significations, se déploieront des golfes, se multiplieront ces criques propices à l’abri, au ressourcement, à la lustration d’un corps qui n’était promis qu’aux ténébreux abysses ?

  

   Toutes ces hypothèses, on les bâtit à l’intérieur de Soi, mais hâtivement, mais impatiemment, telle une Tour de Babel branlante, une Tour lézardée des mille langues qui en traversent les murs de glaise et de pisé. Et, cherchant à accomplir un pas en avant, c’est-à-dire à annuler nos doutes les plus fonciers, les plus irréductibles, on avance, cependant dans l’inassurance de qui-l’on-est, dans l’incertitude, le pessimisme, le tremblement et les frissons qui s’enroulent, tels des lierres envahissant les rameaux des jambes. Que fait-on afin de sortir du gouffre, afin de s’extraire de sa tunique de lourde écorce, afin de porter son propre aubier à l’éclat du jour, à offrir son limbe au luxe inouï du Monde ? On se poste sur la margelle de Soi, figure avancée de Sentinelle et l’on observe le Différent (qui, le plus souvent est un différend, une polémique, une lutte intestine), et l’on scrute ce qui nous est Étranger, et l’on s’essaie à déchiffrer le sourd et têtu hiéroglyphe du Monde, ses étonnantes gesticulations, parfois ses mimiques de Mime, ses sauts de Polichinelle.

  

   On est là, au bord le plus périlleux de ses yeux, sur la frontière de sa peau, au sein même de cette aura invisible qui n’est que notre Soi en partage, la partie de nous en commerce avec ce qui n’est nullement nous. L’air est gris-bleu, un air de dragée et de glace, de banquise. Un air qui nous hèle et, en quelque sorte, nous pétrifie. Inconsistant, perdu d’avance, nous n’avancerons guère dans notre effort pour en définir les contours. On est là, sur la fièvre de Soi, on est là, happé par l’en-dehors, frappé du flamboiement de cuivre d’une Chevelure Inconnue, un ruissellement frappant nos rétines, une illumination se cognant aux parois de notre Être, s’exonérant de lui appartenir jamais. Une illusion. Un simple feu follet. Un dépliement mystérieux d’écharpe boréale. L’étincelle d’un arc électrique. Un éclair entre deux électrodes. Un ciel d’orage zébré de lianes bleues.

  

   Perdus d’avance, tout, ce ruisseau de cuivre et Celle, la Précieuse, qui le dérobe à notre naturelle curiosité, l’ôte à notre vibrant et tellurique désir. Dérive des Continents. Dérive immense. Écartèlement violent de la Pangée, en naissent deux fragments, le Gondwana et la Laurasia, qui ne sont eux-mêmes qu’à être séparés, qu’à s’exiler de la Pangée originaire. Architectonique métaphorique de l’Exister, tout, déjà au départ, est divisé, tout déjà au départ est éparpillé, disséminé, émietté. Nous ne nous possédons qu’à être perdus, identité dérobée, singularité plurielle, antinomie de nos principes fondateurs.  

  

   Un bouquet d’arbres au milieu de la banquise. Il est Lui, à défaut d’être Nous. Et pourtant nous voudrions tant ne faire qu’un avec lui, couler dans ses veines de bois, devenir simple trajet de sève dans ses ramures, nous diviser en mille ruisselets-frères dans l’estompe sans nom qui en reçoit la subtile donation. Tout ceci, cette fusion dans l’Autre est perdue pour Nous, perdue pour Lui, le végétal échevelé qui ne connaît plus ses limites, mixte d’air et de brume, mixte d’Aigue-Marine et de Fumée, de Menthe et de Jade. Le pluriel a gommé l’unique, le divers a aboli le rassemblé, a effacé l’ajointement, a dissous l’attache, a raturé la suture.  

  

   Et l’eau cette masse liquide informe (des bulles, des écharpes, des gazes en traversent l’illisible matière), elle n’est là qu’à être Elle, à s’approfondir en son essence retirée, à poser devant le globe sourd de nos yeux cette énigme bleu-Céleste dont nous eussions voulu qu’elle nous libérât de nos chaînes terrestres ; ce bleu-Charrette, bleu qui nous eût emportés loin de nos soucis nocturnes ; ce bleu-Pervenche, la caresse appliquée de ses pétales veloutés nous eût réconcilés avec nous-mêmes. Mais dans cette disjonction des Bleus, dans ce flux qui, une fois nous assure de son être, une fois s’en absente, nous sentons la totalité de notre corps vaciller, nous éprouvons, avec douleur, l’arrachement des choses, leur perpétuel charivari, leur infini glissement qui n’est, à bien y regarder, que le miroir du nôtre.

 

Tout, d’avance, est perdu !

 

Tout est tellement traversé de finitude !

Tout est tellement empreint

du grésil du non-retour !

  

   Et cette bande de terre jaune, de sable couleur de deuil et de longue tristesse (la vêture noire de l’Inconnue en est le répons le plus sûr !), nous sentons bien, dans le bourbier de notre chair, son acide prurit, son invagination en nous, comme si son destin n’était que de nous réduire à l’immobilité d’Hommes et de Femmes de sable. Et ce sable que nos mains convoquent à des fins de saisissement (entendons, saisir en son acte de préhension, mais aussi bien, et sans doute plus, cette commotion de l’esprit, cet ébranlement de l’être, cette stupéfaction d’être-au-monde avec sa charge de dénuement), eh bien, en leur conque, parmi nos doigts tentaculaires, juste un peu de pierre résiduelle, à peine une trace, comme si ces témoins aveugles, nous les avions tirés de notre imaginaire comme on tire l’eau noire et muette de l’étroite gorge d’un puits.

  

   Nous regardons l’image comme elle nous regarde et, dans cette vision double, s’inscrit un étonnant flottement, l’exact contraire d’une affinité, la bouche d’un écart, la faille d’un intervalle, la rupture d’un éloignement et, pour parler en toute vérité, la dimension trouble, délirante de l’égarement, « action de se perdre », selon sa valeur étymologique.

 

Tout, d’avance, est perdu !

 

Tout comme les mots de cette fable.

Tout comme ses phrases, simples

somnambules à l’orée du Monde.

Comme ce texte qui, une fois lu

(mais l’est-il réellement ?)

retourne dans les limbes

dont il provient

et meurt de n’être

plus fécondé.

Autrement dit

compris

et métabolisé.

 

Tout, d’avance, est perdu !

 

Rien ne subsiste que du

non-être plaqué sur de l’être

 ou, plutôt, de l’avoir-été.

 

Plus rien !

 

 

 

 

 

 

 

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