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16 mai 2026 6 16 /05 /mai /2026 07:29
Henry Miller : mise en musique du monde.

"Ernest on the front".

Œuvre : André Maynet

***

   Les compréhensions les plus justes sont affaire de dialectique. A savoir d’oppositions. Le blanc jouant avec le noir, la nuit avec le jour, la raison avec le sentiment. Ici, devant nous, s’installe une vivante dialectique : de la jeunesse et de la vieillesse ; du regard effronté, inquisiteur et de celui, détourné, plongé dans une vague mélancolie ; du passé et du présent ; de la verticalité conquérante et d’une posture qui dit l’usure de la vie, l’épuisement de l’expérience, peut-être la lassitude d’être avec, en sourdine, le bruit lointain d’un saxo, la plainte longue du jazz. L’instrument est posé entre les jambes, comme au bout d’une longue nuit, alors que les spectateurs sont partis, la salle plongée dans le demi-jour de l’aube. Au loin, sur la ligne grise de l’horizon, cette promesse d’avenir, la fuite d’oiseaux de mer, sans doute des mouettes que fouettent les embruns de la connaissance. Avancer dans le futur est savoir. Toujours. Au centre de l’image, telle une cariatide taillée dans une pierre d’opale, cintrée dans un justaucorps blanc, virginal, pareil à une origine, Sémaphore veille, défend ce qui ne saurait être transgressé, cette Existence accroupie à la grande sagesse, cette résolution d’avoir épuisé toutes les joies mais aussi toutes les turpitudes du monde. Immémoriale dialectique du bien et du mal comme si ces deux bornes marquaient, d’une manière irréfragable, le destin de tout homme, de toute femme sur Terre. Le choc des deux silhouettes est patent, deux mondes s’affrontent comme si, entre leurs singulières configurations, rien ne pouvait trouver à s’actualiser, à faire sens, à installer les fibres secrètes des affinités. Et pourtant rien n’est si simple. Sémaphore est là à la manière d’une gardienne qui voudrait farouchement préserver un patrimoine, mettre à l’abri ce qu’une vie entière a cherché à élaborer. Traversée d’infinies vicissitudes au travers desquelles rencontrer l’art et le porter à l’incandescence.

"Ernest on the front". Le titre est énigmatique qui veut sauvegarder jusqu’au bout l’anonymat de Celui dont le regard fuit, dont le couvre-chef dissimule la tête, dont le blizzand enveloppe le corps comme pour le rendre illisible. Ernest. Alors nous pensons à Hemingway. Mais nous voyons bien que ceci ne colle pas, que la réalité est ailleurs. Dans ce feutre sombre, ces lunettes, cet imperméable ample, ce saxo, cette allure que nous saisissons sans bien savoir qui en est le dépositaire. Puis, tout à coup cela s’éclaire, cela surgit, cela fuse comme mille feux de Bengale. Mais, bien sûr, Henry Miller, ce personnage hors du commun, ce type cosmopolite, ce caméléon capable de toutes les métamorphoses. Ce touche-à-tout de génie. Ce « Roc heureux » tel qu’il se définissait lui-même. Cet alpiniste des hautes cimes existentielles, mais aussi ce sondeur de bas-fonds, ce scrutateur d’étranges catacombes, cet explorateur des âmes, ce toréador qui tutoie le désespoir, ce saint que visite l’extase. Le dilettante qui enchaîne les petits boulots, puis l’écrivain à succès de la célèbre trilogie Sexus, Plexus, Nexus, du roman sulfureux Tropique du Cancer qui fit scandale en son temps. Enfin un être inclassable oscillant entre autobiographie, tentations solipsistes, auteur maudit, pape de la Beat Generation entraînant dans son sillage Jack Kerouac et William S. Burroughs, ces anticonformistes, ces auteurs postmodernes voulant mettre à mal les rouages d’une société corrompue, embrigadée dans les errances du matérialisme consumériste. C’est dans cette veine contestataire, ce jaillissement verbal parfois obscène, cette verdeur d’un langage direct qui n’est pas sans faire penser à celui de Céline qu’il distille une littérature inflationniste, vibrante, violemment critique, parfois apocalyptique. Comme si seul un cataclysme pouvait sauver l’humanité du sombre destin qu’elle s’était tracé. Combat désespéré de manière à ce que le tragique ne devînt définitivement la seule voie qui demeurait ouverte, une voie de perdition. Henry Miller n’est bien perçu qu’à être compris comme l’enfant de Brooklyn qu’il est : "Le reste des Etats-Unis n'existe pas pour moi, sauf comme idée, ou comme histoire, ou comme littérature", écrivait-il dans Printemps noir. Sans doute cette appartenance fortuite ou bien volontaire, plus tard dans l’écriture, cette immersion dans le New-York des immigrés allemands imprégnera toute son œuvre et le quartier de Williamsburg demeurera la trame récurrente de son travail d’écrivain.

Henry Miller : mise en musique du monde.

Henry Miller. Source : jesperdeleuran.dk

Sans la musique …

“Sans la musique, la vie serait une erreur.”

Friedrich Nietzsche / Le Crépuscule des idoles.

Sans doute Miller eût volontiers partagé le sentiment de Nietzsche concernant la musique. Cependant celle-ci, si elle était l’un des événements auquel il prêtait attention, ne figurait qu’à titre d’unité dans une étonnante constellation de centres d’intérêts. La vie, pour ce boulimique, était constituée de tellement de facettes, d’éclats si fascinants qu’il s’agissait de n’en exclure aucun mais d’en goûter la « substantifique moelle » jusqu’à s’y abîmer corps et bien. Pour cet amoureux de l’existence, la musique constituait une sorte de « repos du guerrier », de subtil divertissement. Sans doute son écoute possédait-elle des vertus cathartiques, peut-être même constituait-elle un tremplin pour l’inspiration littéraire. Etonnant éclectisme de l’écrivain dans ses choix aussi affirmés que contrastés, parfois contradictoires, toujours subversifs. Confidence, un jour, à un ami : « Je suis un écrivain, mais à l’origine, je voulais être un musicien ». Il faut dire que l’enfance d’Henry fut constamment imprégnée de mélodies, bercée par des chansons de son grand-père ou de son père, ces tailleurs de vêtements qui accompagnaient leur travail du rythme de quelques refrains. Puis sa mère qui décida de le faire initier au piano. Il était un pianiste honorable mais n’exploita nullement ce filon, suivant en cela une humeur fantasque qui l’évinçait d’une activité pour mieux le précipiter dans une autre et ceci avec passion. On ne renie pas si facilement son « ton fondamental » pour paraphraser Philippe Sollers.

Eclipse de la musique pendant son séjour parisien où la fureur d’écrire s’empare de lui, reléguant au second plan tout ce qui n’est pas témoignage fiévreux, tellurique, confession intime au rythme des phrases, courant impétueux dans lequel Miller excelle. « Ecrire, d’abord et toujours… peinture, musique, amis, cinéma viennent après. » Telle est la confidence de cet homme qui ne vit que par et pour les mots qu’il déverse à foison dans une littérature qui, dès sa parution, sera qualifiée « d’obscène », de « pornographique » alors qu’elle est une vigoureuse tentative d’arracher l’humanité à son puritanisme, singulièrement cette Amérique qui en est le rigide bastion. Il sera le fer de lance d’une expression underground (ses livres se lisent sous le manteau). Mais nul n’endiguera la puissance d’un verbe exponentiel qui vit de lui-même, une prose polyphonique, polychrome, chatoyante, surréelle, qui cherchera à saper les fondements d’une société fondée sur l’hypocrisie, le lucre, la poursuite de fausses valeurs.

Puis ce sera le retour en force de la musique après qu’aura été écrit «Tropique du Cancer », lequel aura agi comme un exutoire, mobilisant alors d’anciennes sources d’énergie qui avaient été mises en repos, qui dormaient dans une douce léthargie, n’attendant que le moment propice de leur résurgence. Alors, avec quel enthousiasme teinté d’une touchante naïveté il déclare, en 1937 : « La musique est l’art suprême. J’aimerais être compositeur. Je suis de plus en plus musicien ». Autre déclaration à Lawrence Durrel : « La musique écrase la littérature ». On aura compris que chez ce natif de Brooklyn on ne fait pas les choses à moitié, qu’une passion chasse l’autre tant que dure le flux qui la propulse et n’attend que de retomber avec le reflux qui en est le nécessaire corollaire. Alors que dire des coups de foudre successifs, entiers, sincères de l’homme de Big Sur qui surfe sur des vagues aussi opposées que souvent incompatibles. Mais un tempérament fougueux, parfois de brouillonnes inclinations mêlent les genres, soumettent les œuvres à la plus pure des subversions, prennent un morceau mineur pour la pierre philosophale résultant du génie. Miller ne s’embarrassait nullement de préjugés, d’idées préconçues, de thèses bourgeoises ou de délibérations de quelque élite intellectuelle. Se nommer Miller, c’était mordre à belles dents dans le fruit qui se présentait dans l’instant sans présumer de sa valeur foncière, sans préjuger de l’avenir qui lui échoirait. Ainsi, il déclarait ne pas aimer Mozart, pas plus que Bach et tant pis pour les grincheux ou les tenants d’une orthodoxie dans l’ordre des arts, de ses altières productions. Etrangement, ce créateur qui taillait ses livres à coups de pioche, qui les soumettait à des feux plus vifs que tous les autodafés imaginables, qui déchiquetait le style à coups rageurs d’incisives, ce dionysiaque échevelé se prenait d’un vif intérêt pour les romantiques, Schuman, Chopin, Scriabine. Etonnante exagération de cet écorché vif : « Pour une note de Chopin, je donne tout Brahms ! Voilà de la musique ! (…) Je suis un romantique incurable… Brahms est trop intellectuel pour moi. » Et, ici, il faut entendre la sensibilité, la révolte de celui qui voudrait changer le monde pour un monde meilleur et qui offre au regard pressé qu’une carapace en forme d’étrave, une écriture hérissée des piquants d’une intelligence à vif. A Manhattan il découvre Scriabine. Passion, extase immédiate dont Michel Dautricourt évoque la flamme dans la revue littéraire Europe : « Miller aimait Scriabine pour son romantisme exagéré - mais aussi pour des raisons extrinsèques, extra-musicales. Sa passion pour lui n’était pas étrangère à l’aspect visionnaire, illuminé du personnage. Ce qu’il aimait, c’était sa philosophie, autant que sa musique : son nietzschéisme, son mysticisme, ses conceptions ésotériques, son rêve d’un art total ».

« Son rêve d’un art total ». Ici les mots essentiels sont prononcés. Envisager Miller sous le seul aspect de la musique, de la peinture ou bien de la littérature constituerait un contresens. En effet l’auteur de « La Crucifixion en rose », veut clouer au pilori tout ce qui concourt à l’émiettement de l’homme, à son aliénation, à sa perte en quelque façon. La société est le rouleau compresseur sous lequel il disparaît et brade son humanité à coups de consommation aveugle, de comportements aberrants, de soumission à des idoles de carton-pâte qui ne font que l’ensevelir dans la tombe que, chaque jour, il contribue à creuser. Alors il faut convoquer aussi bien la femme et son envoûtement, la sexualité crue, convoquer le verbe surréaliste à l’incroyable force incantatoire. Alors il faut peindre - autre passion de Miller -, projeter sur la toile les scories qui brûlent de l’intérieur et qu’il faut porter au grand jour. D’abord en guise de témoignage de ce qui sourd du corps, ravage l’esprit, torture l’âme. Ensuite pour éveiller ce qui, en l’homme, peut encore l’être, cette conscience, cet « instinct divin » par lequel se rendre lucide et créer les nouveaux fondements d’un art de vivre, d’aimer, de philosopher. Rien d’autre à faire que cela, porter l’art sur des fonts baptismaux renouvelés et en faire la condition d’un humanisme qui libère et transcende les habituelles apories dont l’existence est tissée en sa singulière structure.

Alors, qu’Henry ait éprouvé de l’intérêt pour les rengaines de chez lui, Old Black Joe, My Old Kentucky Home, Swanee River, qu’il ait vibré à l’écoute des rythmes tziganes, que le jazz lui ait apporté de multiples satisfactions, Louis Armstrong et Count Basie par exemple, que la musique, d’une façon générale lui ait souri sous les espèces de troublantes musiciennes, Cora Seward sa première conquête, Pauline Chouteau sa maîtresse, la rencontre avec Anaïs Nin passionnée de musique, ceci est de peu d’importance, ceci est en réalité périphérique. C’est la littérature qui fut la seule et centrale occupation de sa vie, sa passion dévorante, ce feu qu’il alimenta avec, parfois, quelques rémissions au cours desquelles il logeait aussi bien la musique, la peinture. Mais ces dernières, eussent-elles été conduites avec habileté par Henry, n’auraient jamais abouti à faire vibrer ce message, à marquer de quantité d’empreintes, à semer signes et traces le long de milliers de pages qui étaient comme sa chair vive, ce tellurisme inquiet, cette vibration par laquelle il voulait mettre le monde en musique tout en l’amenant à changer de partition, à ériger l’art en « vie mode d’emploi ». Miller n’est jamais dissociable de ces mots qu’il profère tout comme Edvard Munch projetait son effroyable  en direction d’un ciel sourd et muet. Comprendre Miller, c’est avant tout ceci, pénétrer dans les arcanes de son urgence à vivre, s’immiscer dans son territoire que dévastent, continûment, les hérésies existentielles d’hommes trop occupés d’eux-mêmes, pas assez de littérature, pas assez d’art.

Toute chose est contenue…

Mais rien de mieux pour saisir la belle complexité de ce grand écrivain que de citer un extrait de Tropique du Cancer par lequel les mots le définissent bien mieux que ne le ferait une description, fût-elle pointilliste, habile à débusquer l’irreprésentable. Cette prose est tout aussi inimitable que son auteur demeure indéchiffrable, ceci est le signe des grands destins :

« Toute chose est contenue dans une seconde qui est consommée ou non consommée. La terre n’est pas un plateau aride de santé et de confort, mais une grande femelle aux membres étendus avec un torse de velours qui s’enfle et se soulève avec les vagues de l’océan ; elle frémit sous un diadème de sueur et d’angoisse. Nue et forte de son sexe, elle roule parmi les nuages dans la lumière violette des astres. Tout en elle, depuis ses seins généreux jusqu’à ses cuisses étincelantes, flamboie d’une ardeur furieuse. Elle se meut parmi les saisons et les années avec un grand « Allez hop ! » qui saisit le torse d’un paroxysme de rage qui fait tomber les toiles d’araignée du ciel ; elle retombe sur son orbite pivotale avec des frémissements volcaniques. Elle est pareille à une biche parfois, une biche qui serait prise au piège et qui attend, le cœur battant, que les cymbales retentissent et que les chiens donnent de la voix. Amour et haine, désespoir, rage, pitié, dégoût - que sont ces choses parmi la fornication des planètes ? Que sont la guerre, la maladie, la terreur, quand la nuit offre l’extase de myriades de soleils flamboyants ? Qu’est-ce donc que cette paille remâchée dans votre sommeil si elle n’est pas le souvenir des meurtrissures des crocs du serpent et des amas des constellations ? »

Cette écriture aux confins du surréalisme, féconde le réel tout en le dépassant. A mesure qu’elle se déploie nous comprenons de mieux en mieux que nous sommes, nous les hommes, dans l’œil du cyclone et que nous n’en sortirons pas. Sauf à devenir peintres, à devenir musiciens, à devenir artistes. Le salut dans l’art et par l’art. Car cette Terre sublimée, quintessenciée, cette Déesse portée aux hauteurs de l’Olympe, c’est d’elle que nous dépendons, c’est elle qui nous attire et nous repousse cependant. Eternel problème de la transcendance qui aimante l’immanence tout en la rejetant. Car cette étrange mère nourricière, cette grande femelle aux membres étendus n’est autre que cette immense matrice cosmique qui appelle, fascine et demande à être rejointe afin que nous, ses rejetons, éclairés par la lumière violente des astres retombions de l’orbite pivotale, que les cymbales retentissent, cette mise en musique du monde qui en est le bruit de fond permanent et qu’il ne dépend que de nous qu’il ne se métamorphose en symphonie, non en une longue lamentation, une confondante mélopée qui signerait notre fin en même temps qu’elle révélerait notre incomplétude à être, à saisir ce sens qui s’auréole de myriades de soleils flamboyants. Ayant écrit ceci, Henry Miller disait le tout du monde, le tout de l’homme, les liens indéfectibles qui les attachent l’un à l’autre, qu’en termes communs nous nommons « vie », qui est notre bien le plus précieux, alors que souvent, nous cherchons ailleurs, les moyens de sa réalisation.

En direction du néant.

En manière d’épilogue, cette préface d’Henri Fluchère pour Tropique du Cancer. A propos d’Henry Miller :

« Il a renoncé à tout, sauf à être lui-même. L’essentiel. Donnez au mot son sens authentique. Chargé de servitudes, l’homme s’en invente toujours de nouvelles, met sa fabuleuse ingéniosité, son infatigable imagination, au service d’ennemis toujours plus nombreux, toujours plus divers. Contraintes politiques, sociales, économiques, militaires, religieuses, métaphysiques. On n’en finirait pas d’énumérer. A chaque tour de vis, c’est un peu de la cervelle qui suinte, un peu de sang qui se dessèche, un peu de spiritualité qui s’évanouit. Voici les civilisations de masse, idéologies dévorantes, qui transforment l’homme en automate, qui lui dictent ses réactions, qui lui mentent sur ses goûts, qui lui escroquent son bonheur. Immense marée qui monte de tous les coins de la terre, qui entraîne les hommes comme le flot balaie la fourmilière vers on ne sait quel néant. »

Il en est ainsi de la fourmilière humaine qu’elle ne se rend compte du désastre qu’à mesure de son délitement final alors qu’il est trop tard pour obtenir une quelconque rémission, bénéficier d’une « remise de peine ». Est-ce là la manière dont meurent les civilisations ? Nul doute qu’Henry Miller eût obtempéré à cette parole oraculaire, eût souscrit à ce pamphlet social vigoureusement asséné. En matière d’expertise, rien ne sert d’euphémiser, surtout dès l’instant où il s’agit du destin de l’homme. On confond souvent l’exercice de ce bel humanisme avec quelque ressentiment à l’égard de ses semblables. On prend le constat d’une dégradation pour un jugement sans appel, si ce n’est une condamnation trouvant sa finalité à même son énoncé, à savoir que la fin de l’homme est proche et que ce n’est que justice. Mais c’est bien de l’exact contraire dont il s’agit. On ne désespère jamais mieux de l’homme, on ne l’amène jamais mieux au pied du mur qu’à la hauteur de l’estime qu’on lui adresse, de l’amour dont il est redevable, fût-il guidé par une manière d’instinct sauvage qui le conduirait, en permanence, à sa perte. Miller aimait les hommes, tout comme il aimait les femmes, la peinture, la musique, la littérature, cette parole de l’être portée à son acmé qui est, tout à la fois fable, poème, philosophie, déclaration d’amour. Certes c’est tout ceci que Miller nous a offert et qui court encore, pareil à une marée d’équinoxe, sous la ligne de flottaison de notre conscience. Toujours à ce niveau flottent les œuvres décisives. Lire Miller et la maladie se propage à bas bruit. Pour notre plus grand bonheur !

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15 mai 2026 5 15 /05 /mai /2026 07:22
De Chirico : seul le MÉTA

« Chant d’amour »

 

Giorgio de Chirico

 

***

 

   Faire face à une oeuvre de Giorgio de Chirico est toujours de l’ordre de l’épreuve. Bien évidemment ceci tient au pur coefficient d’irréalité qui affecte les sujets du tableau. Les formes qui s’y donnent, à défaut d’être totalement incompréhensibles, s’inscrivent sur la dalle de notre conscience avec le spectre de la bizarrerie, surgissement de quelque chose d’inconnu dont nous aurions du mal à définir les exacts prédicats.

   Si nous apercevons bien un ciel, celui-ci possède néanmoins une teinte paraissant venue d’une sorte d’outre-tombe.

   Si nous rencontrons une architecture, la perspective de cette dernière semble s’organiser selon les plans de quelque irrationalité.

   Si se laisse deviner la tête d’Apollon du Belvédère, celle qui vient à nous est plutôt grossier masque de plâtre que marbre lisse évoquant la figure du dieu.

   Si le gant accroché au pan du mur est bien l’objet usuel, sa représentation hiératique nous l’adresse sous la forme de la pure énigme.

   Si la silhouette de la locomotive nous parle le langage du quotidien, cependant le nuage de vapeur blanche qui la surplombe lui donne une touche quasiment onirique.

   Si la sphère verte au premier plan n’est pas sans évoquer la rotondité d’un ballon, sa couleur verte si peu ordinaire la projette en direction d’une vision quasi extraterrestre.

   Maintenant, si nous synthétisons tout ce qui pourrait apparaître en tant « qu’antinomies de la raison » :

 

cette clarté d’outre-tombe,

l’irrationnel de la perspective,

le masque plutôt que le visage,

l’énigme formelle du gant,

la vapeur à consistance d’onirisme,

l’aspect extraterrestre de la sphère,

 

   nous ne serons guère loin de penser que l’univers chiriquien est tissé des mailles d’un Outre-Monde qui, par définition, nous est inaccessible, le style d’art convoqué figurant des hallucinations bien plutôt que des réalités incarnées.

  

   Une lecture traditionnelle de cette œuvre se donne, le plus souvent, selon la perspective sociologique-historique souhaitant condamner les excès de la société industrielle, grande productrice d’objets manufacturés, tels, précisément, ce gant, cette sphère, ce masque, cette locomotive, cette réification à outrance ne pouvant déboucher que sur la mort de la civilisation, telle que décrite par Paul Valéry dans sa célèbre harangue publiée dans « La crise de l’esprit ». Cette lecture pointe également le rapprochement de l’esthétique de De Chirico, d’une part avec le Mouvement Surréaliste, d’autre part remet en cause l’appellation de « Peinture Métaphysique », au motif que l’usage de ce prédicat sacrifie à une mode et au souci novateur de « sortir des sentiers battus ».

 

  Ce que nous souhaiterions montrer dans la suite de cette article, c’est le fait que ces différents points de vue, s’ils ne sont totalement erronés, ne visent que très partiellement le fond de la tentative chiriquienne que, pour notre part, nous jugeons entièrement et exclusivement métaphysique. Quant au rapprochement avec le Mouvement Surréaliste, ceci est pure fantasmagorie dans la mesure où tout surréalisme suppose, selon sa nomination même, un lien avec la réalité, fût-il qualitativement dépassé. Or il n’y a nullement de réel dans « Chant d’amour », pas plus que dans « Mélancolie hermétique », dans « L’incertitude du poète » ou « Les Archéologues ». Toutes ces toiles reposent sur du pur concept et, devrions-nous dire plus exactement sur du « Méta-concept », souhaitant exprimer en ceci la position quasimment antéprédicative, la posture fondamentalement originaire en laquelle consistent ces tableaux proprement hallucinés mentalement, c’est-à-dire déportés de cette lourde mesure d’existence, de nature, d’évidence, toutes choses clouant sur nos yeux la vérité d’un réel qui n’aurait plus rien à nous dire ni à faire pour justifier sa massive et compacte présence.

  

   Quant à l’abord sociologique-civisationnel supposé, il nous paraît fondé sur une erreur de jugement, l’intention du Peintre natif de Thessalie étant strictement philosophique-conceptuelle, ce que les hypothèses qui suivent s’efforceront de montrer avec la force de conviction nécessaire qui doit en alimenter la source vive. Å cette fin, les motifs de « Chant d’amour » seront repris un à un et explicités selon cette optique « Méta » qui, en tous points, s’éloigne avec vigueur de cette « Physique » qui nous aveugle tous et toutes en fonction de sa permanente exposition, laquelle « prise pour argent comptant » suffit à combler nos exigences en matière de curiosité esthétique.

  

   Si nous reprenons maintenant le titre « Chant d’amour », que nous y appliquons une vision d’ordre logique, nous serons vite décontenancés quant à son sens en rapport avec les signes de l’œuvre. En toute hypothèse, ni le masque figé d’Apollon, ni l’architecture fuyante des bâtiments, ni le gant chirurgical, ni la noire locomotive, ni la sphère verte au sol ne peuvent prétendre, en aucune manière, se donner pour un « Chant », pas plus qu’ils ne semblent évoquer « l’Amour ». Nous pourrions même dire, a contrario, que tous ces objets épars, hétéroclites, rapportés au slogan qui est censé les déterminer, jouent à la manière d’une contre-performativité : ils ne font, ces objets, que présenter le négatif de ce qu’ils annoncent. Si bien que le « Chant » paraît davantage se rapporter à une « complainte », si bien que « l’Amour » incline en direction d’une réelle « froideur ». Nous pourrions rajouter que, bien loin que les motifs de la peinture ne fassent penser à quelque mimèsis concordante, objets en relation avec Chant et Amour, ils en exhibent le parfait contraire. Dans cette mesure, comprendre cette toile n’aura nullement recours à une mise en relation, terme à terme, de leur représentation et de leur contenu de sens supposé. Par là nous voulons dire qu’il faut pratiquer une épochè, une mise entre parenthèses des matières présentes et se disposer à voir, sous leur voile apparent, autre chose que leur forme et substance, donc une pure abstraction de l’ordre de l’imaginaire.

  

   Si le souci de De Chirico était simplement et directement existentiel, nous pourrions immédiatement bâtir une histoire à partir des diverses figures qui parsèment la toile. Le ciel pourrait être de printemps, l’architecture fonctionnelle, le masque prolégomène d’une représentation, le gant anticipateur d’un acte chirurgical, la sphère verte ballon commis à quelque jeu enfantin. Mais cette simple énumération, en raison de ses multiples contradictions, de l’inadéquation des objets entre eux, nous indique avec la plus grande clarté, l’impossibilité d’une narration, quelle qu’en soit la nature.

  

   L’intention chiriquienne, faute donc d’être « existentielle » est « essentielle », ce qui veut dire qu’elle est à la recherche des essences qui se dissimulent, s’occultent sous le masque du réel. Ce qui intéresse ce Peintre et le questionne au plus haut point, le fonctionnement du concept, la focalisation sur l’activité noétique de la conscience, large prééminence de la pensée sur la matière qui n’en est que la lointaine banlieue.  Énonçant ceci, c’est bien la métaphysique, cet « abus de la réflexion abstrait » disait D’Alembert dans son « Discours préliminaire » à l’Encyclopédie, la métaphysique donc qui prend le pas sur toute autre considération concrète, mondaine, existentielle.

  

   Cette formule de D’Alembert, aussi plaisante que tissée de justesse, nous paraît convenir parfaitement aux propos plastiques tenus par l’Artiste Italien. En effet, il ne s’y agit que de « réflexion », « d’abstrait », ce que d’aucuns pourront qualifier « d’abus », ce que, pour nous, nous désignerons selon le mode du plus grand intérêt.

   Or, si nous postulons quelque pensée relative au concept de D’Alembert, la mise en perspective des objets de l’image prendra, inévitablement, une tournure bien différente par rapport à ce concret-réel qui nous fascine et ôte de nos yeux, toute amplitude imaginative. Alors osons interpréter en dehors de ces conventions stylistiques habituelles qui ne sont, par nature, que de pesantes représentations fondées sur la « vérité » de lieux communs.

  

   Le Ciel, (mais ce qui s’annonce d’Idéal dans la structure lisse et lointaine du Ciel-Empyrée, trouve son exacte correspondance dans la bizarre Perspective Architecturale des bâtiments, dans la dimension quasi fantastique du Masque, dans la fascination qu’exerce sur notre sensibilité le Gant orange, dans l’archi-manifestation de cette Sphère venue du Monde même de l’Étrange), le Ciel donc, cette pure énigme aux teintes soutenues et largement indéchiffrables de Paon et de Persan, n’est-il la simple version chiriquienne du vaste et fascinant Empyrée tel que décrit par Platon dans « Le Timée » ? Ne serait-ce là le lieu le plus sûr de manifestation des Idées ou Formes, incomparable site d’un ordre suprasensible « méta-physique », planant bien au-dessus de la physique ? Quelque part, dans une absolue diaphanéité, le Démiurge s’occuperait à organiser le monde sensible vu par les Hommes que nous sommes. Et combien cette essentialité des Archétypes possède de valeur ontologique au titre de son immuabilité, de son universalité !   Bâtissant cette souveraine hypothèse, les différentes présences, dans « Chant d’amour », ne seraient que les traductions sensibles de ce Monde Idéal surplombant tout, Monde seulement accessible aux pouvoirs de l’Intellect.

  

   En effet, nul ne pourrait nier la toute première place du conceptuel dans les œuvres de De Chirico. Cette liaison Platon-de Chirico est amplement affirmée par Giampaolo Gotti dans « Le Platon ‘’paradoxal’’ de l’acteur. Pratiques de jeu, de mise en scène et d’entraînement d’une pensée en mouvement » :

   

   « Pour ce travail sur l’image, j’ai développé une approche particulière, en me référant à certains grands maîtres de la peinture moderne. Des artistes surréalistes comme Magritte, Ernst, De Chirico, Chagall ou Dali ont représenté de manière plastique des idées ou des concepts abstraits (parfois explicités dans les titres mêmes de leurs tableaux). »

  

   De cette citation, nous retiendrons essentiellement le motif suivant de représentation « des idées ou des concepts abstraits », tellement cette mention, d’après nous, constitue le calque de la manière chiriquienne de peindre le Monde et de l’envisager, de lui donner « visage ». Donc, ci-après, viendra une interprétation idéelle-conceptuelle des motifs de cette œuvre. Nous nous efforcerons de faire apparaitre les deux niveaux d’interprétation de trois motifs, selon qu’il s’agit de leur plan sensible ou suprasensible

  

Masque d’Appolon 

 

   Plan sensible : Son visage est lunaire, terne. Il capte les ombres. Il est figure crépusculaire. Fermeture de sa physionomie. Ses cheveux sont désordonnés et ternes. Il est le vassal des saisons.

   Plan Supra-sensible : Il est le Dieu solaire, lui le Brillant, lui à partir de qui la Lumière rayonne et se diffuse. Il est le Premier de l’Aube, sa face largement ouverte. Ses cheveux sont d’Or. Il préside aux saisons.

 

*

Gant

 

   Plan sensible :  Il est un gant quelconque qui pourrait, aussi bien, être Gant de Jardinier, de Maçon, de Chirurgien. Il est gant passe-partout, fourreau pour toute main souhaitant y trouver abri et protection. Il est le plus usuel des objets qui finit par se confondre avec son usage dans la suite monotone des quotidiens successifs. En une certaine façon, il est emblème du sensible rien que sensible. Å être confrontés à cette pure contingence, nous sentons déjà que la nature faible de ce gant devra accomplir un bond prodigieux afin de mériter les vertus et qualités de son appartenance à l’Intelligible.

   Plan Suprasensible :  Donc le bond n’est plus à venir : il est. Et il est d’une manière si radicale que le banal Gant sensible paraît relégué en des fosses carolines de si basse extraction que nul ne pourrait en sonder le chétif et dénué contenu. Nous avons une conscience aiguë de sa mince parution mondaine et, au prix de cette conscience ne trouvant nullement son dû, nous sommes immédiatement sommés de changer de plan, passant de l’utilitaire concret au pur prodige d’un abstrait autonome, n’ayant nul besoin de se référer à quelque altérité que ce soit. L’ancien renvoi ustensilaire sensible : le gant appelle la main, la main appelle la matière, la matière appelle l’outil qui la façonnera ; ici, dans le pur Intelligible, la relation à ce qui n’est nullement soi est définitivement dépassée. Autrement dit, il s’agit de métamorphoser la dimension strictement artisanale-ouvrière du Faire (faire le jardin, faire un mur, faire une opération) en ce qui la sublime et l’accomplit en son entier, à savoir surgir au plein, certes, du Faire français, du Tun allemand, et surtout de la Poiesis grecque, dont Platon dresse la belle et irremplaçable figure dans « Le Banquet » :

 

   « Tu sais bien que la fabrication (poiesis) présente de multiples aspects. Bien entendu, tout ce qui est cause du passage du non-être vers l'être pour quoi que ce soit, voilà en quoi consiste la fabrication. »

  

   On aura compris que par « Poiesis », c’est, tout à la fois, la fabrication propre à l’Artisan qui est concernée, mais aussi, mais surtout, l’acte de production des Poètes et, de façon plus générale,

 

tout geste de création par lequel,

du pur néant, surgit

le pur être,

miracle de l’engendrement spontané,

de l’instauration de ce qui se pose

devant la conscience

et la met au contact,

totalement fascinée,

du Rien devenu

Quelque Chose

de consistant, de réel.

 

   Donc ce Faire purement transcendé sera singulièrement à l’œuvre dans les activités humaines fécondées par l’inépuisable ressource de l’Esprit : Art, Science, Nature, Philosophie, Littérature, Poésie. Si l’on prend pour exemple la Nature, l’on pourra y discerner, à l’aune d’un regard exact, le faire ordinaire et banal d’un chaos sans grand intérêt, alors que le Faire Poiétique se donnera absolument selon la dimension du Paysage Sublime.

 

La voici la différence définitive,

le clivage primordial :

le vis-à-vis, tels deux chiens de faïence,

du Faire ordinaire Sensible et

de la Poiesis magistrale Intelligible.

 

*

 

Sphère verte

 

   Plan sensible : Cette sphère verte ne peut que nous faire penser à ces ballons colorés dans lesquels les enfants déchargent leur native énergie au prix de coups de pied vigoureux assénés sur le cuir ou le caoutchouc de l’objet de loisir. On ne pourrait rêver objet plus usuel, objet passant inaperçu. D’une façon identique au Gant, il nous est demandé de situer plus haut, plus fort ce simple phénomène de manière à nous le rendre présent plus que présent.

    Plan Intelligible : Par simple souci d’analogie formelle nous ne serons guère longs à découvrir, sur les étagères de notre « Musée imaginaire », cette Sphère antique tellement chantée par les Philosophes aussi bien Présocratiques que par leurs Successeurs. En effet le terme grec de σφαῖρος (Sphairôs), lequel connaît une fécondité sans précédent, agit tel un lexique primordial, source de bien fructueux développements intellectuels. Il n’est rien de moins que le Principe Supérieur du Cosmos, premier, initial, organisateur du Tout. Il est encore Dieu en tant que cause des causes. Mais, ici, il convient de se retirer et de laisser la parole à ces Penseurs Grecs initiateurs de la Discipline Reine : la Philosophie.

 

Timée. 33.b.

 

« En fait de figure,

il lui a donné celle qui lui convient & lui est conaturelle ;

or, au vivant qui doit envelopper en soi tous les vivants,

ce qui peut convenir comme figure

c'est celle qui comprend en soi tout ce qu'il a de figures ;

aussi est-ce en forme de sphère qu'il l'arrondit, le travaillant au tour. »

 

*

 

Aristote, Du Ciel. II. 287. a. 15.

 

« C'est une nécessité que le ciel soit sphérique. »

 

*

 

Aristote, Physique, IV. 218. a. 33.

 

« Pour certains Pythagoriciens,

le temps est la sphère en mouvement de l'univers,

pour d'autres,

la sphère elle-même. »

 

*

 

Toute cette longue méditation n’avait

pour objet que de justifier le titre :

 

« De Chirico : seul le MÉTA »,

 

certes formulation obscure,

énigmatique,

tout comme le sont

la Vie,

l’existence,

l’Être,

le Non-être.

 

Si le Physique concernait de façon évidente

ce qui saute à nos yeux et les rassure :

le visage sculpté d’Apollon ;

le Gant orange du Chirurgien ;

le Ballon vert au sol,

 

a contrario,

 

le Méta débordant toujours le Physique, nous offre,

dans une sorte de vision méditative-contemplative,

cette Lumière des Idées

que nous supposons réelle,

qui sourd du Dieu lui-même ;

qui émane de la puissance créatrice de la Poiesis ;

qui surgit du rayonnement sans fin de la Sphère,

toutes images produites par notre Imaginaire,

peut-être la seule Liberté

qui ne nous ait jamais été octroyée !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 mai 2026 5 15 /05 /mai /2026 07:03
Un Luthier-Philosophe

  ***

   Ce qu’il faut avoir présent, sous les yeux, ceci : une grande maison bicentenaire, une montagne à alpage, deux juments Franche-Montagne, une grande pièce avec son antique cuisinière, de vieux outils, des instruments en cours de fabrication et, surtout, un Homme, un Homme sur la soixantaine au regard clair, à l’air d’immédiate générosité, un homme simple entièrement voué à l’accomplissement de Soi. Ceci est si rare, ceci est si admirable que cela force le respect et focalise le regard dans le domaine des choses essentielles. Car, si un sujet mérite d’être abordé, frontalement, sans concession aucune, face à notre société contemporaine surtout inquiète d’apparences et de mérites vite acquis, un sujet donc précieux, c’est bien celui d’une sagesse conquise de haute lutte, entretenue, toute une vie durant, à la seule force d’un désir de vivre selon la Nature, selon sa propre nature aussi.  Ceci se nomme « vie libre et authentique », autrement dit un genre d’utopie ne traversant, antan, que les pages d’un Romantisme devenu désuet à force de s’en remettre aux « bons sentiments », à force de convoquer cette « fleur bleue » aujourd’hui si fanée que personne n’en pourrait plus reconnaître ni la forme, ni l’odeur, ni la couleur. En réalité quelque chose de perdu, d’égaré parmi les feuilles de papier d’Arménie, la fragrance de résine de benjoin se dissolvant quelque part dans un Laos de carton-pâte et de nostalgie usée jusqu’à la corde. Ce qui, hier encore, se disait dans l’ordre de la poésie ne s’énonce plus aujourd’hui qu’à l’aune d’une prose le plus souvent indigente et confuse.

   Ceux, celles, qui fréquentent mes textes, se seront aperçus que les thèmes de la simplicité, de l’authentique, d’un retour à une source originelle, hantent nombre de mes écrits, non en tant que sujets purement gratuits, mais plutôt quête d’une essence, d’une sorte d’a priori qui précéderait toute expérience existentielle sous la mesure d’une sagesse qu’il s’agirait de retrouver, de manière à pouvoir vivre conformément à une nature humaine nécessairement préoccupée de vérité, de sincérité. Cependant que nul n’aille en déduire que le motif vertueux qui court à bas bruit sous le présent énoncé serait lié à l’exercice de quelque spiritualité, existerait sous l’aiguillon d’une mystique ou bien se donnerait tel le résultat d’une conduite quasi-religieuse. Non, ceci est bien plus simple et bien plus difficile à atteindre tout à la fois. Je pense à cette « vie bonne » de la philosophie antique, à cette exigence de mettre en pratique certaines idées, certaines visées souvent émises sur le plan purement formel, rien ne s’actualisant vraiment dans la conduite de la vie quotidienne. Sans doute est-il toujours plus facile de promettre que de tenir. Ceci paraît être une constante de l’existence  humaine, comme si le fait de vivre ne se pouvait que sous le motif d’un décalage, d’un écho au large de Soi, d’une aura que notre corps émettrait à défaut de pouvoir se remettre lui-même en question dans sa propre texture de chair et de sang.

    Une hallucination de qui-nous-sommes, une irisation de notre contour, une simple bulle crevant à la surface d’un lac, rien n’en demeurerait du long travail de fermentation invisible à l’œil du corps, seulement à celui de l’âme si, cependant, cette dernière souhaitait se manifester et témoigner de sa vie intérieure. Nombre de Sujets qui traversent mes fictions font l’objet de longues méditations métaphysiques, plongés la plupart du temps dans une profonde attitude théorique, sinon théorétique, perdus dans le marécage d’intenses ruminations contemplatives qui les éloignent du Monde réel et les livrent, tout entiers, à une solitude qui ne les place que face à eux et, parfois, à l’abîme de leur intime conscience.

    Mais, voilà, ces longues prémisses étant posées, il s’agit maintenant de décrire la vie d’un homme concret, d’un Homme immergé au plein de son être, au plein de l’être des choses, d’une façon si exemplaire que cela incline à la modestie et force le respect. Cet Inconnu, nommons-le « Nathan », et entrons en sa compagnie dans cette « vie bonne » dont il a été fait mention plus haut. Cette dernière, suivra simplement l’exemple socratique tel que décrit dans « L’Apologie de Socrate » :

     

    « Je n’ai nul souci de ce dont se soucient la plupart des gens, affaires d’argent, administration des biens, charges de stratège, succès oratoires en public, magistratures, coalitions, fonctions politiques. Je me suis engagé non dans cette voie […], mais dans celle où, à chacun de vous en particulier, je ferai le plus grand des bienfaits en essayant de le persuader de se préoccuper moins de ce qui est à lui que de ce qu’il est, lui, pour se rendre aussi excellent, aussi raisonnable que possible. »   (C’est moi qui souligne).

  

   Être Nathan, en son fond, c’est ceci : L’hiver est rude, la neige s’amasse en lourdes congères blanches, les branches des sapins ploient sous la charge. Nathan, levé de bon matin, comme à son habitude (5 heures en été, 6 heures en hiver), a attelé derrière le couple de ses juments, le lourd traîneau sur lequel il entassera les troncs récoltés dans ses bois et, pour l’instant, laissés sur place. Å l’évidence, les deux Franche-Montagne sont heureuses de fouler ce sol poudreux, étincelant, sous la chape grise du jour. Å l’évidence, malgré la rudesse de la tâche, Nathan est soucieux d’accomplir ces gestes du quotidien dans une sorte de joie invisible aux yeux des Curieux, mais logée au fond de ses yeux transparents, on dirait une eau de source. Le Luthier débite les grumes à la tronçonneuse, puis charge sur le traîneau les billes de bois.

   Les juments semblent impatientes de se mettre en marche, de tirer fort sur les harnais, elles sont faites pour ceci et rien ne pourrait les distraire de ce qui détermine en son fond leur nature. Nathan navigue de concert, lui aussi, hélé au plein de son occupation d’homme : mettre, chaque jour qui passe, chaque activité à la place qui lui revient, sans hiérarchie car tout a même valeur dans l’optique de la domesticité : travailler son jardin, faire cuire sa soupe, nettoyer les stalles de la grange, moudre du grain pour les animaux, raboter le bois d’un futur violon. C’est ce qui fait la force essentielle de Nathan : être en soi au plus plein de son être quelle que soit la vêture qu’il revêt, paysan, cuisinier, bûcheron, moissonneur, facteur d’instrument. Rien, dans l’exister, n’est séparé qu’au motif d’un classement, de catégories que l’entendement met en place à la mesure du Principe de Raison.

   En vérité, nulle division n’existe, ce que la façon naturelle de vivre du Luthier met en exergue d’une manière remarquable. Il n’y a pas de réelle différence entre un Nathan qui allume son feu, un Nathan qui équarrit une planche, un Nathan qui lit ou qui rêve. L’homme, en sa constitution essentielle, est d’un seul tenant, ce que je pourrais illustrer d’une manière métaphorique en faisant appel à l’image de l’araignée postée au centre de sa toile. Si chaque fil symbolise la diversité du réel, la multiplicité des occupations, l’araignée en est la résultante au centre de la toile, elle vers qui vont toutes les informations, les tensions et relâchements de la soie accrochée ici à un rameau, là à une herbe. Tout ce qui s’agite tout autour, le concert du Monde se focalise, pour l’araignée, en ce point unique qui est son mode de préhension de ce qui vient à elle. Une vibration a lieu qui porte un sens, une autre qui en amplifie la portée ou bien en supprime l’effet.

   C’est ainsi, nous les Hommes, sommes de simples araignées, des manières d’archets qui faisons vibrer les cordes de notre instrument, une fois dans le bonheur, une fois dans la lassitude, jamais cependant dans l’indifférence. La félicité des âmes équilibrées, leur harmonie, procèdent simplement de cet accord avec l’environnement, tout comme les astres du ciel tirent leur marche d’un ordre cosmologique qui, certes, les dépasse mais dont, cependant, elles ne pourraient se distraire qu’à abandonner le trajet uni de leur destin, ce curieux mécanisme d’horlogerie qui semble logé au cœur des choses, ce rythme diastolique-systolique qui nous excède et nous construit tout à la fois, ce grand battement universel qui est l’emblème le plus visible de toute vie.

    Alors, les bûches arrimées, Nathan regagne son logis. Il dételle les juments, les accompagne jusqu’au pré où, ivres d’une liberté retrouvée, elles s’en donnent à cœur joie, courant au galop, faisant des cabrioles dans l’herbe encore gelée. L’homme est heureux de voir le bonheur de ses juments se déployer de manière si spontanée à la naissance du jour. Comment connaître plus immédiate récompense que de s’abandonner, avec plaisir, à ce spectacle émouvant d’animaux bien situés, au cœur même de leur propre condition ? Il y a un naturel et irrépressible mouvement de gratitude qui court de l’homme à l’animal, de l’animal à l’homme, en une manière de cercle ininterrompu qui signe les plus belles rencontres qui soient. Parfois même, les échanges entre hommes ont-elles moins de spontanéité, plus de calcul, plus de ruse dont on prétend qu’elle est animale !

   Nathan a laissé les juments batifoler dans l’herbe. Maintenant il décharge le traîneau, fend les troncs, empile les bûches en un tas bien régulier qui n’a d’égal que l’exigence de Nathan de coïncider avec lui-même, de se réaliser dans le moindre de ses actes. Ainsi s’écrit le sens d’une vie. Cette vie solitaire que Nathan a voulue, à moins qu’elle ne se soit imposée à lui avec la force des évidences. Cependant il n’est nullement sans contacts et Louise, une jeune femme superbe, dans la force épanouie de la quarantaine, vient deux ou trois fois par semaine apprendre le « métier » dont Nathan possède la multiple force : demeurer auprès de la Nature, faire de chaque geste, sinon le lieu d’une fête, du moins l’occasion d’une rencontre avec Soi, cultiver l’art subtil du simple, vivre dans la plus grande autonomie qui est la seule façon de s’assumer libre, hors des contraintes qui aliènent la plupart des actions humaines. Dans les travaux de labour, de fumure, de récolte du grain et des légumes, c’est moins d’une aide en direction du Luthier, bien que cette aide ne soit nullement négligeable, dont il s’agit, que de l’instauration d’une communauté silencieuse où tout, bien plutôt que de s’exprimer en mots, se dit en silence, en ressentis partagés, en affects affinitaires, en plaisirs vécus au sein de l’intime.

   Ce qu’il y a de tout à fait remarquable, dans le cycle même de l’existence de cet Homme, c’est que chaque acte porte en soi la totalité de son sens, sans qu’il soit nécessaire d’en chercher la justification dans une quelconque périphérie, dans un canton qui en complèterait la forme. Nulle autre finalité que l’acte en soi. Nulle référence à un principe écologique (cette mode !) quel qu’il soit, nulle sujétion reliée à la transmission d’un savoir (ce désir de tout posséder !), nulle subordination à une tradition (cette aliénation !) dont il faudrait, à des périodes inscrites dans l’Histoire, renouveler le rituel, fêter la liturgie comme si le présent ne pouvait jamais trouver sa propre signification qu’à puiser dans l’eau d’un passé révolu. Cela fait un bien fou de s’apercevoir qu’il y a des Nathan, certes sur le mode du rare, cela permet de croire à nouveau en l’homme en des périodes de doute, cela hisse haut le pavillon de la liberté que d’apercevoir, dans son propre champ de vision, cette vie tellement tissée de vérité que l’on croirait avoir affaire à une utopie, à une légende venue du plus loin du temps.

   Tout ceci devient si ténu, cette confiance en la vie humble, dépouillée de tous ses artifices, dans l’espace de nos sociétés qui, jamais dans l’Histoire, ne se sont autant abreuvées au monde de la représentation (cette poudre aux yeux), qui jamais n’ont plus pratiqué le culte de l’image (la sienne propre, en premier lieu), jamais été fascinées par ce sentiment exacerbé du moi qui, examiné à la loupe de la lucidité, confine à la plus grande impudeur, sinon au pur exhibitionnisme. Oui, il devient urgent de redécouvrir des valeurs éthiques dont se parer afin que, délaissant le superficiel pour l’essentiel, quelque chose se dise enfin de la Beauté du Monde, elle est toujours et partout présente, mais c’est nous qui ne savons plus la voir, en goûter la sublime faveur.

   Être Nathan, est ceci : Vivre avec le rythme et la « logique » de la Nature. Comme s’il y avait, inscrits dans les choses, leur mode d’emploi, leur signification profonde, les associations qu’elles demandent avec d’autres choses, leur chiffre dont il faudrait composer leur intime harmonie car tout chemine avec tout, dans une manière d’évidence qu’il convient de porter au jour, de révéler. Nathan, avec l’aide de ses fidèles juments, a labouré, à l’automne, un grand carré de terre qu’ensuite il a hersé avec application. En effet, l’application, la mesure, la conscience aiguë du moindre de ses actes constituent la boussole selon laquelle Nathan oriente ses pas, progresse dans l’espace d’un destin dont les lignes de force, au fil du temps, traduisent l’empreinte d’une volonté douce mais non moins exigeante. Sur la plaine de terre hersée, l’Homme a tracé les lignes qui délimitent quatre carrés : un carré pour l’orge, un pour le millet, un pour le seigle, un pour l’épeautre. Nathan aime les céréales en elles-mêmes pour ce qu’elles sont, mais aussi pour le symbole qu’elles portent en germe dans la modestie de leurs grains : cette promesse de croissance, cette énergie qui lèvera dans les épis, la moisson qu’elle supposera, le pain, le magnifique pain qui en résultera, cette provende divine, ce don remis aux hommes comme le bien le plus précieux dont ils puissent disposer.

   Nathan, comme il lirait les sillons de son avenir dans les lignes de ses propres mains, aime suivre le cours des saisons, voir les brins de végétation verte faire leur course hésitante parmi les premières gelées, puis suivre leur montée sous la brise printanière, puis s’éblouir de l’épanouissement des épis, puis voir voler leur poussière d’or lors de la moisson. Cycle du végétal, cycle de la vie, manière d’emboîtement à la façon des poupées gigognes. Le temps a passé qui a accompli son œuvre. Le moment de la récolte est venu. De bon matin, dès la première rosée disparue, Nathan gagne ses quatre carrés de céréales. Ils ont la belle couleur jaune du soleil, elle est un genre d’anticipation de celle de la croûte du pain. Nathan aiguise la lame de sa faux puis, en de larges entailles, réalise des andains réguliers. Les tiges sèches chantent sous la faux.

   Là, dans cette heure native, tout se donne sans peine. Nathan reproduit la grande geste humaine, trace l’immémorial canevas des « Travaux et des jours », duplication consciente ou inconsciente des âges du monde hésiodique. Il y a une grande beauté à resituer la marche de tout homme dans le périple universel des civilisations. Chaque homme sur terre apporte sa pierre, pose sa brique, édifie de ses mains le grand édifice pareil à une Tour de Babel qui énonce l’Histoire de l’humain, décrit par le menu le travail de fourmi des individus dont la synthèse est l’admirable marche en avant du Monde. Certes, il y a des hiatus, des bégaiements, des traversées à vide, mais il y a aussi de prodigieux bonds qui sont les actes de bravoure de l’âme humaine. Je crois que Nathan, dans le moindre de ses gestes, ressent cette ampleur de la tâche, cette essentialité contenue dans tout acte qui, par essence, est doté d’un sens profond lequel, parfois, nous échappe, parfois sourd bien plus tard, à la manière de la résurgence d’une eau fossile.

   Nathan a rassemblé ses andains en gerbes régulières, comme autrefois, genres de cônes lâches à la base par où l’air circule librement, alors que le haut resserré est tenu par un lien de paille.

   Un instant le Moissonneur s’assoit sur un tronc posé à terre et regarde avec satisfaction le travail accompli. Le temps du séchage terminé, Louise a rejoint Nathan pour l’aider à dépiquer ses gerbes. Une antique moissonneuse mue à l’électricité se trouve dans une remise. Louise passe les gerbes à Nathan qui les enfourne dans la gueule noire de la machine. Une nuée de poussière vole qui se mêle à la sueur des deux moissonneurs. Tout au bout d’une trémie de bois, le grain coule dans un bac. Régulièrement Louise en vide le contenu puis place à nouveau le bac sous la trémie. Puis les céréales sont placées dans un van dont Nathan tourne la manivelle avec une belle vigueur. La remise est noyée sous un genre de brume légère, mais le travail sera récompensé par l’obtention d’un grain propre, débarrassé de ses scories. Puis du temps s’écoulera pendant lequel le grain sèchera jusqu’à ce qu’il obtienne la bonne consistance afin qu’il soit réduit en farine.

   La farine est belle, de couleur grise avec des taches plus claires. Une bonne odeur de froment monte jusqu’aux solives de la cuisine. Sur la table de bois, Nathan a étalé un large drap blanc, sur lequel il a déposé une belle pile de farine avec le cratère au centre qu’il a pris soin de creuser d’une main amoureuse. Dans le cratère il verse avec application une mesure de levain, une cuillerée de sel et il mouille le tout d’un tiers de litre d’eau puisé à la fontaine. Dans le jour qui tarde à venir, dans la lumière grise de l’aube, Nathan accomplit les gestes du boulanger avec une manière de ferveur ardente, et son application à la tâche, la clarté diffuse qui dessine son aura autour de son corps, tout ceci dresse un genre de figure biblique totalement dédiée au geste essentiel du pétrissage de la pâte. C’est identique à un retour à l’originaire, lorsque les hommes, tout occupés au travail du nourrissage, ne s’étaient pas encore éparpillés dans le kaléidoscope d’activités multiples, de désirs polychromes.

    Nathan ressent en lui, au plus profond de ce qu’il est, ce lien naturel au blé, à la farine, à la croissance du levain, cette longue métaphore qui dit le recours à la vie simple, le don de Soi dans une œuvre tout imprégnée du sentiment d’un jeu libre mais hautement signifiant. Être, en un seul geste de la pensée, en un seul geste des mains, le Soi qui pétrit l’altérité, le Soi qui se pétrit, sculpte lui-même sa propre statue. Grande, infinie beauté que ce retrait du Monde, que ce recueil en cette niche de silence où il n’y a plus que l’Homme face à l’Homme, l’existence se donnant à même le flux de son exister. Alors, ici, attentif à ce qui se déroule dans la plus pure félicité, comment ne pas penser aux mots de Platon à la fin du « Philèbe » qui définit la « vie bonne », tel un mélange « d’intellect » et de « plaisir » ? Oui, « d’intellect » au motif que si Nathan est une âme simple, elle ne s’en élève pas moins à quelque hauteur appréciable en direction de ce qui le dépasse et l’accomplit, et c’est cette valeur de transcendance qu’il faut attribuer à « intellect », non celle de prouesses conceptuelles qui, présentement, n'auraient guère de sens.  Quant au « plaisir », il est de pure essence puisqu’entièrement limité à ce qui le fait naître, à savoir cette activité de pétrissage qui fait du Sujet et de l’Objet auquel il s’applique, une seule et même nature, un genre d’ode à la vie en sa manifestation la plus immédiate, la plus dépouillée. Là seulement peuvent s’éprouver les Grandes Choses, Nathan le sait depuis la source de sa philosophie concrète.

   Une fois la pâte façonnée, divisée en plusieurs parties, des incisions au couteau en entaillant la surface, les pâtons sont placés dans le four de la cuisinière préalablement porté à la bonne température. Nathan marquera alors une pause en ce début de journée. Il s’alimentera d’un premier repas frugal, des quartiers de pommes venues de son verger, de quelques noix, d’un verre d’eau tiré à la cruche vernissée. Lentement, méticuleusement, remerciant le don de la nourriture, il regardera longuement, au travers de la vitre du four, la pâte qui lève, gonfle doucement sous la poussée de la chaleur. Une bonne odeur de froment cuit se répandra dans la pièce et ceci constituera la plus haute récompense. Pause méditative de Nathan, au seuil de ce qui va avoir lieu, dont il acceptera la venue, tout comme il accepte en lui le flux ininterrompu de sa conscience qui trace la limite en même temps que l’illimitation de son être. Car Nathan n’est nullement divisé. Il vit en conformité avec la Nature, en accord avec le Monde mais en leurs images natives, presque primitives parfois car il est sûr que toute Vérité est proche de la naissance, qu’elle brille du plus loin du temps, qu’on ne peut la convoquer, seulement en retrouver la trace au prix d’une réminiscence puisque, par essence, toute Vérité est universelle et qu’elle fait avancer son chemin sous nos pieds sans que nous n’en percevions l’assise fondamentale. Toujours elle est proche alors qu’on la penserait lointaine. Toujours elle est disponible, alors qu’on la croirait inatteignable. C’est là, dans cette libre disposition de Soi à l’événement du jour que Nathan se connaît tel qui il est, cette attente de l’heure en sa plus haute effectivité.

Alors il est ce qu’il est jusqu’au bout de lui-même.

Il est Homme.

    Le Luthier-Philosophe, tel est le titre de cet article. Jusqu’ici, il a été surtout parlé du Philosophe à défaut d’avoir convoqué le Luthier. Et ceci pour la raison simple que c’est sous le haut paradigme de la Sagesse que Nathan inscrit ses pas. Chacune de ses activités du quotidien est une déclinaison particulière du thème général de la « vie bonne » comme il a été dit à plusieurs reprises. Mais, avant de nous séparer de notre Hôte, convient-il de dire son visage de Luthier. Sans doute plus d’un s’étonnera-t-il de la convergence, en un seul et même creuset, d’une humanité vouée aux tâches les plus prosaïques qui soient, mais aussi des plus nobles, les plus artistiques, les plus exigeantes. Certes, Nathan est, à la fois, Paysan et Musicien. Et ceci est déjà si rare que notre esprit devrait être alerté, d’emblée, que nous avons affaire à un Homme qui sort du commun, qui fréquente les crêtes, là où la lumière brille du plus pur éclat. Oui, combien cette confluence des passions est prodigieuse, combien ce côtoiement inattendu du labour et du violon est saisissant, combien il remet en question nos certitudes vite acquises, nos vérités amarrées aux choses les plus futiles, pourvu qu’elles nous rassurent et ôtent en nous, au moins provisoirement, l’inquiétude de vivre.

   S’il y a un conflit apparent entre des activités qui nous paraissent fort éloignées l’une de l’autre, nous le verrons se concrétiser, ce conflit, lors de la vision des mains de Nathan. Vaquant à ses occupations ordinaires, l’Homme n’a cure de les entourer, ses mains, de quelque soin esthétique. Jamais de gants, le contact direct avec la terre, l’animal, la bûche, la scie. Au plus près. Et c’est bien cette notion de « au plus près » qui fait de cet Existant, un Existant réel, ancré d’une manière tangible, authentique, dans un sillon ontologique qui ne pourrait avoir d’égal que le retrait de l’Ermite en son refuge ou de l’Artiste en son atelier, une passion, une relation fusionnelle emplies de sens, une manière de totalité en acte dont le Sujet constituerait le centre en même temps que la périphérie. Chapeau bas devant ces Individus qui ont réussi à maitriser le multiple, le chatoyant, le baroque et à les ramener au sein même le plus exact d’une mesure devenue autonome et, de ce simple fait, infiniment libre.

    Lorsque Nathan est à la tâche, il y est corps et âme et cette plénitude qui en caractérise la forme est le seul et unique souci d’une vie se résumant à l’étincelle de l’instant. Alors, l’Objet sur lequel porte l’énergie, l’ardeur, la vivacité, l’Objet donc se confond avec le Sujet, devient Sujet, quasi-Sujet si vous préférez. Tous les grands Artistes, tous les grands Interprètes ont fait l’expérience de cet état de fusion avec l’Objet de leur passion, lequel confine, lorsque l’œuvre est portée à son incandescence, à la brusque survenue de cet état mystique indéfinissable, à cet état dyadique dans lequel l’unité a remplacé la dualité, où le sentiment d’une parfaite harmonie entre Soi et le Monde est porté à son acmé. Moments rares s’il en est et d’autant plus précieux !

   L’atelier dans lequel Nathan fabrique sa lutherie, conforme à l’ensemble de son logis, est la simplicité même. Les outils y sont parfaitement rangés, chaque machine occupe sa place exacte, chaque lumière a son point de convergence. Le Luthier s’assied face à la fenêtre, le faisceau d’une lampe orienté sut la fabrication du jour. Aujourd’hui c’est un violon qui est l’objet de l’attention de Nathan. Attention que rien ne saurait distraire car la naissance d’un tel instrument ne peut jamais se faire que dans le silence et la concentration la plus exigeante. Il n’y a que ceci qui existe au Monde : un Violon en voie d’élaboration fait face au Luthier qui en est le seul Maître d’œuvre. C’est comme s’il y avait une liaison intime, charnelle, voluptueuse du Luthier à l’Objet qui recueille tous les soins. Å n’en pas douter, c’est bien Éros qui guide les gestes de la main de Nathan, laquelle a les mêmes égards que l’Amant en a pour son Amante. C’est bien un acte d’Amour, et des plus accomplis qui se révèle à nos yeux et il s’en faudrait de peu que nous ne passions pour des Voyeurs indélicats. Rien ne peut distraire du Luthier de sa présence incarnée. Il y va de sa vie, tout comme il y va de la « vie » du violon. Je ne sais en quels termes il convient d’évoquer la situation : réification de l’Homme, anthropomorphisme de l’instrument ? Non, ces mots ne sont encore que les approximations d’une réalité complexe et ils ne parviennent que d’une façon dérivée à rendre compte de cette conjonction. Ces mots ne désignent encore que des contextes matériels alors que, chaque Lecteur s’en sera bien aperçu, ici, c’est le spirituel et uniquement lui qui est en jeu. Par là je ne veux pas exprimer du religieux, seulement dire l’Esprit de l’Homme à la conquête de qui il est, ce qui demeure lorsque la manipulation alchimique arrivée à son terme, seule la Pierre Philosophale brille de son singulier éclat. Alors toute chair perd sa substance. Alors toute chose est ramenée à son Être.

   Nathan passe de très longues heures à assembler les multiples et complexes pièces de son puzzle. Quel plaisir de le voir à l’œuvre, travail d’une immense précision où chaque élément doit trouver sa position exacte au terme d’un long labeur d’ajustement, de ponçage. Le manche, les tasseaux, les coins, éclisses et contre-éclisses viennent à leur heure, comme si un Destin du Violon surmontait à la fois l’instrument, à la fois l’Artisan, manière d’immémoriale venue aux choses dont le tracé, depuis longtemps, aurait trouvé sa forme, n’attendant que son actualisation. Et la volute, la superbe volute dont le Luthier parle avec autant de passion, citant mille expressions selon lesquelles cette pièce rare a trouvé la voie de son phénomène : parfois tête sculptée avec des motifs de feuilles de chêne, surmontée d'une nageoire de poisson ; parfois tête d’homme barbu mythologique ou ayant réellement existé ; représentations animalières diverses. Nathan est inépuisable sur ce sujet dont on comprend aisément que sa dimension symbolique ou allégorique, associée à la puissance de fascination de la musique, ne l’entraînent dans des contrées inconnues des Observateurs que nous sommes qui, pour être attentifs, n’en pénètrent nullement les arcanes, n’en décryptent le chiffre codé.

   Sans doute la fabrication de la volute, au même titre que le secret de composition du vernis et de la colle, constituent-ils le domaine d’une initiation dont nous ne pouvons qu’admirer le dernier stade de sa figuration. Je crois que l’instrument terminé se donne au Luthier sous l’image d’une parousie, d’une donation de soi mystérieuse qui, certes, fait signe en direction d’une phénoménalité de type christologique. Nul, en effet, ne pourrait contester que toute forme d’art laboure des terres identiques à celles de la Religion révélée. C’est toujours une attente de la révélation d’une transcendance qui se lève depuis le sol têtu de notre propre immanence. Je n’irais pas jusqu’à dire que l’Artisan éprouve cette irrépressible joie d’une béatitude pleine et entière, cependant sa félicité devant l’œuvre est certainement de la même nature que celle du Myste rencontrant l’objet de sa foi. Peut-être conviendrait-il mieux, dans ce cas de figure, de parler « d’emplissement », de « ravissement », de « déploiement », tous termes canoniques selon lesquels toute phénoménologie tâche de nous conduire au foyer du sens, à la fulguration de la parole lorsqu’elle devient poétique, à l’ampleur de la danse lorsqu’elle devient esthétique chorégraphique. Sans doute l’art du Luthier a-t-il quelque chose à voir avec la chorégraphie, le corps à corps subtil avec la matière apparaissant en tant que geste quintessencié porté bien au-delà de sa simple mesure anatomo-physiologique.

   Et ce qui est étonnant chez Nathan, c’est que son métier de Paysan ordinaire, dont on penserait qu’il ne le dispose guère qu’au maniement de la faux et de la hache, se voit totalement métamorphosé par un immense talent de musicien et d’interprète qui tire de la guitare ou du violon toutes les ressources dont disposent ces instruments. C’est donc avec un air de musique en tête que nous donnerons congé, avec regret à cet Homme si attachant, aux multiples et étonnants talents. Certes l’on pourrait se demander si ce choix d’une vie solitaire, recluse en quelque façon, si ces travaux de longue patience ne sont pas en réalité que recherche sur Soi. Sans doute et ceci, bien plutôt que de constituer un point négatif, met en exergue une puissance de caractère qui, partant de l’exploration approfondie de son propre soi, connaît un accès direct aux autres Soi qui existent au-dehors :

 

les autres Hommes,

la Nature,

la Musique.

 

C’est toujours en prenant appui

sur son propre Soi,

 en ayant accès à son mode

de fonctionnement interne

qu’alors peut s’ouvrir

le Soi de chaque altérité.

Nous sommes la clé de

ce qui n’est pas nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 mai 2026 4 14 /05 /mai /2026 08:11
L’être en son archaïque posture

Autoportrait

Huile/papier

Léa Ciari

 

***

 

   [Variation phénoménologique sur cette belle œuvre déjà abordée sous le titre : « Quelle est donc cette déshérence ». Sans doute des similitudes ou redites existeront-elles. L’article cité n’a nullement été relu avant que celui qui vous est proposé aujourd’hui ne soit commis. Merci d’avance pour votre indulgence.]

 

*

 

   C’est un bien étrange sentiment que celui d’être confronté à l’image d’une personne dont le visage a été occulté. Nous n’avons plus d’assise réelle, ni pour nous confronter à qui elle est en réalité, ni à qui nous sommes dans notre face à face avec l’Enigme. Car c’est bien de la plus haute Enigme dont il s’agit. Notre rencontre avec l’Autre ne s’accomplit jamais que sous le sceau d’une immédiate saisie dont ses yeux, sa bouche sont les essentielles polarités. Si l’Autre nous détermine en grande partie au motif que son regard nous vise, alors l’absence de ce dernier signifie que nous existons à peine, que nous n’arrivons à notre être que sur le mode d’une tragique incomplétude. Nous nous sentons dépossédés d’une grande partie de nous-mêmes, spoliés en quelque sorte d’une image que nous eussions souhaitée autrement accomplie, ourlée des mille et une grâces qui font de l’humain sa nature unique, non duplicable, une singularité parmi un peuple d’autres singularités. Donc, dans ce traitement partiel du visage, ce n’est seulement l’Artiste en son Autoportrait qui se donne sur le mode d’une privation, mais c’est bien nous (et conséquemment tous les Autres) qui vivons scotomisés, lobotomisés, sectionnés en quelque sorte dans notre prétention à vivre l’entièreté de qui nous sommes sans partage. Toujours le schéma humain fonctionne à titre de réciprocité. Je ne suis Moi que par l’Autre, l’Autre n’est Tel que par ma conscience qui le vise et le pose en tant que cet humain qu’il est, que chacun reconnaît en sa différence, en son unique présence.

   Pourtant nous souhaitons regarder, pourtant nous souhaitons fendre l’armure, traverser le fortin qui nous fait face et, de l’intérieur, en connaître la sublime splendeur. Car nous ne pouvons demeurer face à l’Autre dans le plus étrange des dénuements qui soit : le viser et n’en retirer qu’une impossible situation dialogique. Dans cette optique nous sommes tels ces « chiens de faïence » qui, faute de s’apercevoir, demeurent chacun en soi, comme derrière une vitre ou bien dissimulés sous une glaçure d’émail. C’est comme si rien de soi n’existait, que l’Autre n’était qu’une invraisemblable hypothèse, peut-être un mirage allumé par notre conscience, une hallucination trouant la margelle de notre esprit. Qui nous voyons ici est placée dans une étrange distance sans profondeur. Ce nul visage vient à nous et, en même temps, se réfugie dans la cire de son anonymat, un peu à la manière d’une représentation parcheminée du Musée Grévin. Venue au monde qui, en même temps, est venue sur le mode du retrait, de l’absence, manière de néantisation qui la concerne, elle cette figure, nous concerne par un simple effet d’écho. Si bien que nous sommes interpelés au plus profond de notre condition mortelle. Oui, « condition mortelle », finitude trouvant son tremplin à la hauteur de cette épiphanie tronquée. Ce visage, dont on attendrait qu’il fût plein, rayonnant, voici qu’il se donne en tant que résonnance du vide, en tant que douloureuse abstraction. Or, précisément, cette image traitée de façon contemporaine, ceci est une grande beauté bien plus proche de la rigueur du concept que de la mise en vue d’une simple effectuation plastique, une forme belle parmi tant d’autres, eh bien cette image se dépossède elle-même de son coefficient d’humanité et nous entraîne à sa suite dans le tissu serré et mortifère de l’aporie. Qu’un mannequin de Giorgio de Chirico soit pourvu d’une illisible tête, nous les humains en supportons la valeur artistique car nous comprenons aisément que le Surréalisme se dote d’une vue différente de la nôtre, d’essence logogriphique en quelque façon, ce qui veut dire que le Peintre nous propose de déchiffrer le rébus qu’il nous tend sous la figure d’une provocation.

 

 

L’être en son archaïque posture

Source : Toute La Culture

 

***

 

   Le plus souvent, l’Art, lorsqu’il se manifeste sous des formes inusitées est subversif.  Cependant l’homme n’est nullement un mannequin et la privation de son visage revient à l’amputer de la partie la plus visible, la plus donatrice de sens de son être, autrement dit il s’agit ici d’un revirement ontologique le reconduisant, en quelque sorte, aux premiers balbutiements de l’humain. Sans doute aux prémisses d’une humanité préhistorique. Bien évidemment, il n’y a nulle différence d’essence concernant le traitement du visage, qu’il s’agisse de l’œuvre de l’Artiste Italien ou de celle de Léa Ciari qui fait ici l’objet de notre méditation. Seulement ce qui est à saisir, c’est que l’étude « Autoportrait » sera conduite de manière radicale, comme si, en effet, elle ne faisait que refléter une réalité matérielle indépassable, différente, en son fond, de la simple valeur symbolique que nous pourrions attribuer à cette représentation. Arguons du fait que, si l’Artiste a pris le parti de biffer sa propre image, ceci ne résulte nullement d’un jeu gratuit mais que ceci interroge l’humain en de bien plus décisives profondeurs. Tout ce qui va suivre tout au long de cet article se livrera sous la teinte d’une tragédie affectant les Existants, dès l’instant où c’est la présence même de leur visage qui est remise en question, sinon reléguée dans les plus ombreuses oubliettes qui se puissent imaginer.

   Tout ici fait donc signe à l’aune de l’antécédence, tout ici se doit d’être interprété selon une genèse inversée, comme s’il s’agissait, depuis l’ici et maintenant, de rétrocéder en direction de quelque lieu originel, lequel contiendrait en son germe, d’actuelles postures existentielles dont, à l’évidence, nous serions totalement inconscients. C’est ainsi, le plus souvent nos yeux ne perçoivent que la partie émergée de l’iceberg, la dissimulée (bien plus importante), nous flottons au-dessus en toute insouciance. Sans doute cette marche en avant, les yeux levés au ciel, est-elle la seule qui nous soit, de toute éternité, allouée. Marcher tout en regardant ses pieds est aussi malcommode que semé d’embûches. Avançons dans la joie, il sera toujours temps de se morfondre sur les irrégularités du sol et les failles qu’il dissimule !

   Mais nous parlions de préhistoire et il s’agit maintenant de voir en quoi cette image nous reporte d’emblée au plus loin de l’esquisse humaine. Donc, à partir d’ici, il convient de faire chemin amont, de régresser et de passer de l’homme total, celui que nous connaissons aujourd’hui, dont le visage humain est totalement accompli, porteur des sens qui s’y attachent (la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher), qui correspond à la forme la plus évoluée de l’espèce, pour aboutir à sa forme primitive  au sujet de laquelle nous faisons l’hypothèse que le primat du toucher excédait et annulait tout autre sens, les premiers balbutiements de l’humain se donnant à la manière d’une racine, d’un tubercule se confondant presque entièrement avec le sol donateur de vie. En quelque manière une existence terrestre, sinon terreuse, tous les prédicats attachés à la terre, à la glaise, à l’humus, au limon déterminant les linéaments au gré desquels l’homme commençait à se détacher de la matière sans en différer foncièrement. Roc biologique, chair confondue avec l’élément tellurique, encore habité de la sourde rumeur de la lave, des effusions des lapillis, du jet des bombes ignées, des soubresauts d’un chaos ne parvenant encore à s’organiser en cosmos. Âge où le Préhistorique se confond presque avec le Géologique, tout ceci logé en une brume si lointaine que rien de sûr ne paraît, que l’indifférenciation des choses est le lot commun de ce qui vient à l’être.

   Une brève incursion dans la genèse humaine prétendra approfondir cette thèse. Chez Sapiens sapiens, déjà versé dans les premières manifestations de l’art, c’est la totalité des sens qui est mise en œuvre afin qu’un monde s’ouvre et parle le langage qu’on attend de lui. Chez Sapiens, c’est surtout la fonction ustensilaire qui est développée, laquelle nécessite aussi une synthèse des sens mais plus proche d’une praxis, moins intellective. Chez Erectus s’hypostasie encore la fonction de l’esprit pour devenir usage premier dont naissent la maîtrise du feu, les prémisses du langage. Chez Habilis, un degré est encore franchi en direction de l’élémentaire puisque la parole n’existe pas encore et que l’outil est à son âge le plus rudimentaire. Enfin chez Australopithèque, dont le nom signifie « singe du Sud », la fonction humaine est si réduite qu’elle rejoint l’instinctuel animal, le presque végétatif, dont les manifestations essentielles sont des pratiques entièrement gestuelles, locomotion, mimiques, éructations pré-langagières. C’est un peu comme si cet homme archaïque pouvait servir de schéma introductif à l’étude d’une posture humaine dépourvue de visage, la dimension strictement tactile constituant la seule voie d’accès au monde. Et, afin de souligner l’étrangeté de cette figure en laquelle est biffé le lieu humain de son épiphanie, nous la nommerons, provisoirement, sous des mots d’origine étrangère, la distance avec le phénomène s’accroissant au motif de cette nomination : en italien « senza volto », en espagnol « sin rostro », en anglais « without a face », en allemand « ohne gesicht », enfin en grec «chorís prósopo,  χωρίς πρόσωπο ». « Moi, j'ai dit « bizarre, bizarre... comme c'est étrange ! », comment trouver mieux que la réplique célèbre de Louis Jouvet dans le film « Drôle de drame » de Marcel Carné ? Oui, sentiment « d’inquiétante étrangeté » que de percevoir cela même qui se donne comme l’inconcevable, l’inimaginable, une femme, un homme sans visage.

   A la réflexion, toute posture interprétative du monde pourrait-elle, sans doute, reproduire cette genèse de l’évolution humaine, ce qui revient à dire que tout paradigme du connaître, reporté à son horizon sensoriel, franchirait ces étapes, depuis la simple tournure tactile-gestuelle (la plus primitive),  pour aboutir à la pure intellection symbolisée par la saisie visuelle (art perceptif par excellence), en passant par tous les degrés qui se situent entre ces deux pôles, à savoir les différentes captures médianes que constituent odorat, goût, ouïe. Ceci ne saurait en aucun cas constituer une pétition de principe mais le factuel, l’empirique paraissent attribuer à chaque sens une position bien particulière. Donc ici nous confirmons bien cette hypothèse d’une gradation croissante de la sphère perceptive dont

 

le premier degré serait le Toucher,

le second le Goût,

le troisième l’Odorat,

le quatrième l’Ouïe,

le cinquième et dernier

dans l’ordre de l’élaboration, la Vue.

  

   Mais nous souhaiterions rendre cette thèse plus visible en faisant appel à l’expérience perceptive concrète, quotidienne ou bien parfois plus singulière, évoquant ci-après la relation de Paul Cézanne à la Montagne Sainte-Victoire. Dès lors il s’agit de savoir quels sont les degrés de phénoménalité qui se donnent sous une telle visée. Nous reprendrons donc le schéma d’une approche progressive, débutant par une saisie grâce au toucher pour terminer par cette même saisie au gré de la vision.

 

L’être en son archaïque posture

La Montagne Sainte-Victoire vue de la carrière Bibemus

   Le toucher

 

   Imaginons Cézanne qui, depuis la Carrière de Bibemus, observe la Sainte-Victoire. Ce qu’il faut d’abord comprendre c’est que, chez ce sensitif, cet introverti, cet homme attiré en quelque manière par une solitude proche d’un érémétisme, le réel, la nature se présentent à lui d’une façon que nous pourrions qualifier d’instinctuelle, de donné immédiat dans sa forme la plus brute, la plus rudimentaire. Ce que vient confirmer le mot d’Auguste Renoir : « Cézanne ressemblait à un hérisson. Ses mouvements semblaient limités par une invisible carcasse extérieure… » Ce que Cézanne confirme lui-même dans cette étonnante auto-confession : « Je suis le primitif d'un art nouveau. ». C’est donc sur le mode de la primitivité que le monde s’annonce et se révèle dans toute l’ampleur de son originelle sauvagerie. Donc, depuis Bibemus, ce que Cézanne perçoit tout d’abord, c’est la dimension chaotique, désordonnée, plurielle, luxuriante, polyphonique de ce paysage grandiose qui le questionne tant en son fond quasiment irreprésentable. Le surgisement est toujours tissé de cette structure complexe, fourmillante, foisonnante à tel point que le regard qui s’y porte est comme désarçonné par cette surprenante profusion. C’est au corps propre de Cézanne que la Montagne s’annonce telle cette haute surrection, cette manifestation géologique montant des assises infinies du temps. En réalité, c’est moins la Montagne en tant que telle qui se présente au premier abord mais bien la perspective infiniment déroutante de cet excès de la Phusis en son bouillonnement interne, en son fond animé de pulsations et de convulsions, ce socle dont tout provient et où tout retourne dans un immémorial mouvement de revirement à soi des choses. Sainte-Victoire, c’est en un premier temps pour le Peintre, une irisation sur sa peau, un fourmillement dans le massif même de sa chair, un long écoulement à même son sang, un souffle gonflant ses alvéoles, une impatience formelle s’allumant sur la margelle de son esprit. Dans un premier geste de préhension, la Montagne ne fait signe qu’à partir de sa terre, de ses rochers, de ses arbres quasiment minéraux, de ses nuages tels de gros tampons d’ouate, de ses maisons pareilles à de grossiers jouets de bois. Tout se présente dans la pure matérialité, ce langage de la Nature qui est comme sa vibrante anatomie. Une chair contre une autre.

 

    Le Goûter

  

   Mais Cézanne, dans sa genèse de Peintre, ne saurait demeurer dans ce constat somme toute primaire qui constitue bien vite une limitation à l’acte de peindre tel qu’il doit se présenter. Il faut plus de légèreté. Il faut plus de hauteur. Alors, en un second temps, Cézanne ne peut que « goûter » le paysage qui lui fait face. Bien évidemment ce goûter ne sera nullement d’origine gustative au sens strict,  mais bien plutôt d’essence plastique et sensuellle. Mais ici, il nous faut recourir aux analogies avec la sphère des saveurs, faute de quoi le « goûter » n’aurait plus aucun sens. Cézanne goûte la lumière du ciel telle une mousse aérienne, tout en douceur. Il goûte la Montagne en sa consistance plus étoffée, comme un aliment qui résiste sour la dent, un genre de granité dont il faut écraser les grains afin d’en libérer le suc interne. Il goûte la densité de l’habitat semblable à la texture d’une chair. Il goûte les frondaisons des arbres, comme il le ferait d’un biscuit délicat rehaussé de pistache.

  

     Le sentir

  

    En un troisième temps, ce sont les fragrances musquées, épicées de la Provence qui se montrent, lesquelles ne sont nullement dissociables de l’expérience cézanienne du terroir. L’homme est profondément enraciné dans son sol, il en constitue un naturel prolongement, une sorte d’excroissance qui ne peut que témoigner de l’origine de son fondement. Les senteurs d’ici sont comme des marqueurs de ce sol à la forte personnalité. Tout Peintre digne de ce nom ne peut qu’en porter les emblèmes gravés au sein même de qui il est, ces marqueurs qui, dès qu’ils sont traduits en peinture, assurent la liaision du réel (cette Montagne de rochers), et de la figuration artistique (cette œuvre intitulée « La Montagne Sainte-Victoire vue de la carrière Bibemus »). De la Montagne réelle à la Montagne symbolique, c’est l’Artiste qui a assuré la médiation, transportant les fragarnces du terroir au sein même de la toile, lui attribuant une manière d’ambiance olfactive au gré de laquelle elle rayonne et se rattache à son socle primitif. Chaque touche de peinture sera l’évocation d’un motif végétal. Initier le jeu des correspondances baudelairiennes devient ici une nécessité. La vue depuis Bibémus se déclinera selon une palette riche mais limitée cependant. Le bleu-parme du ciel reflètera les délicates cynoglosses de Crète ; le bleu à peine affirmé de la Montagne appellera la délicatesse du lys de Saint-Bruno ; les ramures des pins se confondront avec les touffes claires du fumana vulgaire ; le jaune du sol évoquera les tapis de pastel des teinturiers ; l’orangé du crépi des maisons fera penser aux pistils des crocus bigarrés. Une erreur serait de croire cette description gratuite, seulement liée au plaisir de l’évocation. Non, chaque coup de pinceau du natif d’Aix-en-Provence pose effectivement sur la toile ces fleurs, ces végétaux dont la subtile fragrance se laisse approcher pour qui porte à l’œuvre un regard attentif. Un terrien qui peint, jamais ne peut se dissocier du lieu de sa provenance. Bien plus, peindre est un acte d’immersion dans cette terre qui vous avu naître et n’attend que votre retour.

 

   L’Entendre

 

   Et l’ouïe ne saurait s’absenter de cet inventaire du réel. Face à la Sainte-Victoire, face à son énigme qui est tout autant énigme de l’art, Cézanne est à l’écoute de « sa Montagne », il n’en veut rien perdre, la posséder jusqu’en son intime. Ce que les sens évoqués précédemment, lui donnaient en mode restreint (le toucher à même sa chair, le goût en une saisie purement intérieure, le sentir dans un environnement immédiat), voici que l’ouïe élargit tout, s’ouvre et annonce déjà la merveilleuse amplitude du voir.

   Il faut demeurer là, dans sa conque de chair et la laisser s’imprégner de toute cette musicalité, de ce rythme qui surgissent de partout et disent un peu de la symphonie du monde. Attentif au ciel, c’est déjà le vent qui s’y imprime, le majestueux Mistral et c’est bien sûr la crète de la Montagne mais c’est aussi le couloir de la Vallée du Rhône, la vaste plaine caillouteuse de la Crau, mais c’est aussi, sur son flanc occidental, les bourrasques et les colères de la Tramontane. Et les vents dialoguent entre eux et c’est la Rose entière des Vents qui se laisse entendre avec le Grec , le Levant, le Sirocco, le Marin et tous les flux de la terre en un unique lieu assemblés. Il faut se laisser surprendre par toute cette poésie venteuse, en éprouver le ruissellement sur la surface de la peau.

   Puis se rendre disponible aux arbres, écouter la chute des pignes de pin sur le sol durci de chaleur. Alors la touche sera vive, colorée, appliquée en un seul geste de la main. Ecouter la vie de la Sainte-Victoire, ses contractions sous le froid, sa dilatation sous les coups de boutoir du soleil, écouter ses flancs lissés de lumière et le pinceau glissera, léger, avec sa teinte d’aquarelle. Ecouter encore les craquements des vieilles maisons, discerner leur fusion harmonieuse, à peine un chant levé plus haut que le brin d’herbe, et un jaune-orangé glissera parmi les notes du paysage, sans en troubler aucune, un simple écoulement si discret, il faut tendre l’oreille. Ecouter les cigales cymbaliser un peu partout, comme si elles étaient un trait d’union entre les choses, une manifestation particulière de ce beau pays d’Aix. Nul doute que Cézanne ait été un auditeur attentif de ce qui était posé devant lui, dont il devait rendre compte avec ses huiles, ses lavis. Ecouter veut aussi dire être en entente avec les choses, les laisser se manifester à la hauteur de leur présence. Chaque bruit de la Sainte-Victoire était disséqué, puis posé sur la toile qui vibrait et résonnait, vibrant témoignage de cette vie ici réelle, tangible, infiniment tangible.

 

   Le Voir

 

   C’est vraiment à partir d’ici que tout se dénoue, que tout s’organise, que ce qui était séparé conflue, que le divers se donne en mode assemblé. Si, d’une chose, nous pouvons tout dire, c’est bien au motif que la parole prend assise sur le voir, ce même voir qui synthétise tous les percepts fragmentaires qui le précèdent et l’annoncent. Si une chose telle une poterie en terre cuite se manifeste selon sa totalité, c’est bien parce que son toucher lisse ou rugueux, son goût fade si nous y portons nos lèvres pour une libation, son sentir vernissé de glaise durcie au feu, le son qu’elle produit quand on martèle ses flancs, donc tous ses prédicats perceptuels se trouvent reliés d’une manière cohérente par la vue que nous lui adressons. Un aveugle de naissance éprouve certes, au fond de soi, des sensations qui lui sont particulières mais jamais sa vue ne peut lui confirmer la particularité intime des choses. Voir c’est confirmer le réel, lui donner ses assises les plus sûres. Toutes les qualités que nous attribuaons à la chose ont nécessairement besoin d’être mises en perspective selon la lumière du regard. De tel objet dont quelqu’un vous dirait qu’il est granuleux, il y a fort à parier que vous ne pourriez faire l’économie d’un regard porté en sa direction. Ne le verriez-vous nullement et il resterait privé de ce primat essentiel de la vision qui l’accomplit en son être. Vous auriez alors l’impression d’un objet partiel dissimulant à vos yeux l’essentiel de son essence. Nous sommes pareils à des explorateurs du Grand Nord, nous ne voulons pas seulement voir la partie visible de l’iceberg, mais percer le secret de sa partie invisible.

    Mais après ces quelques considérations abstraites, revenons à Cézanne et à « sa Montagne ». Bien évidemment, pour la commodité de l’exposé, nous avons livré les explorations sensorielles les unes après les autres, alors que, dans le réel, c’est bien d’un acte de préhension simultané dont il s’agit.

    Comme il le disait lui-même, il s’agissait essentiellement de peindre « sur le motif ». La phrase qui suit, tirée d’un commentaire de France-Culture, en résume parfaitement le caractère :

   « C'est que, Cézanne aimait traquer sa "petite sensation" en allant en plein air, "sur le motif", regarder au fond des yeux les lieux et les paysages, se mesurer à des arbres hiératiques et à d'anguleux rochers rouges, à la recherche – dit-on – de l'origine du monde ! »

   Oui, c’est bien à cette quête étrange de « l’origine du monde » que se livre le Peintre des « Grandes Baigneuses ». Et cette mystérieuse origine, c’est avec les yeux, préférentiellement, qu’il veut y accéder.

   Voyant à la manière de Rimbaud, « Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant », Cézanne doit se doter d’une vision qui fore le réel en  sa plus grande profondeur, en déploie toute la puissance de manifestation. Devant la Sainte-Victoire, devant la toile blanche, c’est bien la mutité qui doit être dépassée, c’est bien le Poème en sa plus somptueuse épiphanie qui doit se montrer et dire l’origine des choses, leur essence impartageable. Regard scrutateur s’il en est, lequel ne saurait se contenter de la surface des choses, de l’éclat trompeur de leur vernis. Aller au fond des choses, à la racine de leur être.

 

Alors toucher ne suffit plus.

Alors gouter ne suffit plus.

Alors sentir ne suffit plus.

Alors entendre ne suffit plus.

  

   Ces approches sont trop parcellaires, fractionnées. Le toucher est trop local, le goûter un sentiment trop interne, le sentir trop limité à un environnement proche, l’entendre trop soudé au présent en son instantanéité. Il faut arriver aux choses avec tout le souci qu’elles méritent. Il faut arriver sur le ton du surgissement. Il faut désoperculer, désensabler, exhumer, créer les conditions de la germination, faire se lever les épis, broyer les grains, obtenir le beau froment et le disperser à tous les  vents de la conscience, faire rougeoyer l’intellect, multiplier la sensation, déflorer chaque pouce carré de toile et y inscrire l’arc-en-ciel du monde, il est cette immense faveur en attente d’être.

   Que fait la Sainte-Victoire en tout ceci ? Rien d’autre que de déployer son être, de le laisser vacant, à disposition du Peintre qui en sera réellement, tangiblement, illuminé de l’intérieur. Ce sont des gouttes de sève, de résine blanche qui couleront dans ses veines. Ce sont des feux qui s’allumeront dans la nasse de sa chair. Ce sont des tellurismes internes qui le conduiront sur le bord d’une extase et peut-être même au-delà, dans la contrée de l’Art, cette nature de haute venue que ne peuvent connaître que les Artistes  au plein de leur création, que les Voyeurs de l’oeuvre  dans la sublimité qui les atteint en plein cœur et les rend meilleurs qu’ils ne l’ont jamais été.

   Le regard du Provençal est fasciné, en proie à la plus étrange des chorégraphies qui se puisse imaginer. Le pinceau est libre de soi, il court sur la toile, pose ici un bleu tiffany affirmé, là un bleu céleste plus léger ; ici un jaune aurore lumineux, puis un jaune maïs plus ombreux ; puis un rouge-oange qui vibre dans la discrétion, un nacarat proche de la chair ; plus loin un vert sauge, un vert amande pareil à un poudroiement. Alors ici, dans la joie plurielle de l’apparition, comment ne pas évoquer la formule si juste :

 

« Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. » 

 

   Ici, il n’y aurait presque rien à rjouter tant cette pensée accomplit, en une seule phrase, le destin de toute création. De la Couleur à la Forme, c’est-à-dire à ce qui fait phénomène dans sa plus haute Vérité, nulle distance, un simple et continu écoulement de la couleur en son autre, la forme qui, maintenant a renoncé à toute altérité pour connaître un unique destin. La couleur est forme en son immédiate venue sur la plaine du subjectile. « Peindre sur le motif », dès lors veut dire « peindre le motif » , peindre la Sainte-Victoire en sa pure beauté d’immédiate présence, peindre ce ciel, ces arbres, ces maisons, ce sol et les donner en tant que ce qu’ils sont : des êtres vivants qui nous font face, qui attendent d’être reconnus et portés à leur entière exposition, un ouvert sans retrait qui ne dissimule rien, la Nature en sa généreuse donation, l’être-à-découvert. Maintenant, décrire la Sainte-Victoire ne servirait à rien. Il lui suffit de se manifester de soi en sa plus effective parution.

   Le moment est venu de faire retour à l’Autoportrait de Léa Ciari, de lui proposer, en une manière d’écho, un Autoportrait de Cézanne auquel nous aurons fait subir le même traitement plastique, à savoir effacer de son visage tout trait qui pourrait le donner en tant que réel. Geste iconoclaste, certes, mais indispensable si nous voulons poursuivre la monstration d’une biffure dont le contenu est plein de sens.

 

L’être en son archaïque posture

Portrait retouché à des fins d’illustration de la thèse

   Ce que nous voudrions exposer, à ce point de l’article, l’idée selon laquelle l’Artiste contemporaine nous inviterait à faire l’expérience du primitivisme, de l’archaïsme, comme si le double regard porté sur l’œuvre, la sienne en l’occurrence, mais aussi l’épreuve retouchée de l’Autoportrait de Cézanne , nécessitait qu’une genèse de l’humain fût à anouveau accomplie, depuis les premiers balbutiements de l’Australopithèque jusqu’aux sophistifications du Sapiens sapiens, en passant par les étapes intermédiaires de l’Habilis, de l’Erectus, du Sapiens. Et, comme il a été longuement expliqué précédemment, à cette nouvelle posture progressive de l’humain en ses habiletés perceptives correspondraient les degrés successifs du Toucher, du Goût, de l’Odorat, de l’Ouïe, de la Vue. La station la plus essentielle se donnant sous la forme d’une longue immersion dans la mangrove anthropologique élémentaire, rudimentaire, comme si le simple et  l’inachevé, l’à peine émergé des brumes et des convulsions du chaos, constituaient le socle nécessaire, inévitable, à partir duquel toute œuvre humaine, et singulièrement la création artistique, s’abreuveraient, alors même que l’origine en demeurerait dissimulée.

   Pour cette raison, nous croyons volontiers que le tropisme cézanien, « le primitif d’un art nouveau », le mettait en contact direct avec cette Nature qui l’appelait comme l’un des siens.  Nous croyons que la sauvagerie foncière de la Phusis, son désordre constitutif, sa sourde immanence, son fond indéterminé d’obscurité native, ses plis abyssaux, son langage convulsif, ses forces indomptées, tout ceci se donnait dans l’entièreté de la manifestation de la Sainte-Victoire, se répercutant, par un simple phénomène d’osmose, dans la quête de sensations brutes dont l’Aixois faisait sa provende quotidienne,  brodant « sur le motif » les plus belles toiles qui se pouvaient imaginer. Un « art nouveau » devait en émerger dont on connaît aujourd’hui la fortune. Toute œuvre contemporaine est nécessairement traversée par cet archaïsme, animée, de l’intérieur, agitée des tellurismes de la Montagne, fondée sur les intuitions cézaniennes.

L’être en son archaïque posture

« La Carrière de Bibémus »

Source : Wikipédia

 

***

 

   Sans doute l’un des tableaux les plus significatifs qui puisse appuyer notre thèse en faveur du primitivisme, est-il constitué par cette œuvre d’une très grande beauté « La Carrière de Bibémus ». En elle convergent toutes les énergies, non seulement des créations  de Cézanne, mais aussi le destin de l’Art, singulièrement du Cubisme, lequel en sa période analytique paraît vouloir reproduire les désordres initiaux du vivant, l’interpénétration réciproque des plans, la confusion des formes, leur foisonnenent faisant signe en direction de ce Toucher instinctif, sauvage, primordial qui structure tous les êtres du monde en leur laborieuse parturition. Nous, les hommes debout, si fiers de notre allure si élégante, reposons sur une structure limbique-reptilienne qui, parfois, traverse la masse grise de notre cortex avec les conséquences que l’on sait. Ces signes sont le pendant des sourds tellurismes qui courent à bas bruit sous les flancs de la Sainte-Victoire, que le génial Cézanne sut si bien mettre en couleurs. Alors, avec lui nous redisons :

 

« Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. »

 

***

 

 

Ci-après quelques tableaux en tant que repères visuels

De ce qui a étét précédemment conceptualisé

L’être en son archaïque posture

***

 

 

 

Phénomènes selon l’ESPACE  (Du Proximal au Distal)

 

   TOUCHER ce qui est sous la main

   GOÛTER dans les limites du corps propre

   SENTIR ce qui se donne dans une proximité relative

   ENTENDRE bien au-delà du corps propre

   VOIR en une synthèse largement ouverte

Phénomènes selon le TEMPS (Immédiat/Différé)

 

   TOUCHER dans le présent

   GOÛTER  se souvenir d’un goût récent

   SENTIR  ramener à soi une fragrance déjà ancienne

   ENTENDRE  une comptine du temps de l’enfance

   VOIR  imaginer ce qu’est le temps présent, ce qui a été, ce qui va advenir

 

 

***

 

Phénomènes selon la PARTIE el le TOUT

 

   TOUCHER le site de son propre corps

   GOÛTER ce fruit cueilli dans l’arbre

   SENTIR ce bouquet de roses du jardin

   ENTENDRE ces voix parmi le vaste concert du monde

   VOIR la totalité de ce qui nous échoit dans l’espace d’un regard : vastitude sans   

   fin

 

***

 

Phénomènes selon le PARTICULIER et l’UNIVERSEL

 

   TOUCHER cet objet qui vient à moi en tant que singulier

   GOÛTER cette saveur qui joue avec d’autres saveurs

   SENTIR un arôme partagé par beaucoup

   ENTENDRE la globalité  approchée des discours humains

   VOIR bien au-delà de soi jusqu’à ce qui se donne tel l’infini, cet horizon puis

   tel autre, puis tel autre

 

***

 

Phénomènes selon l’ouverture de la CONSCIENCE cézanienne du monde

 

   Dans l’orbe du TOUCHER - Corps à corps du Peintre avec la dimension abrupte, profondément terrestre, matérielle, refermée de la Montagne. Dimension uniquement monadique, correspondant à une simple germination interne. La vue est encore sur le mode mineur de la pré-éclosion, immersion dans le paysage jusqu’à s’y fondre totalement.

  

    Dans l’orbe du GOÛTER - Une rumeur sur les papilles. Un goût dont le Peintre ne connait pas encore la provenance, mais dont il éprouve la souplesse d’un premier dépliement. Germination initiale qui devient hampe florale mais non encore pourvue de fleurs. Simplement une élévation, un début d’ouverture à ce qui s’annonce.

  

   Dans l’orbe du SENTIR - Ce que le goût annonçait, le sentir artistique en déploie la douce fragrance. Sentir, dès lors, c’est se sentir vivant en tant qu’Artiste, autrement dit occuper le centre d’une conscience qui va témoigner par couleurs médiatrices de l’une des formes du monde dont il faut témoigner avec amour, prémisses d’une passion qui couve sous la cendre. Le bourgeon se déclôt dans la sérénité, les feuilles dessinent les contours de la fleur en attente de sa parution.

  

   Dans l’orbe de l’ENTENDRE - La conscience qui n’était au départ que conscience de soi, voici qu’elle devient conscience de cette altérité dont, du reste, le Peintre n’attend nul éparpillement  car alors l’œuvre lui échapperait et sa singularité se dissoudrait dans les mailles du réel. Non, la conscience cézanienne se sustente de tous ces sons, de cette manière de symphonie provençale qui le nourrit et que, par un juste retour, il sublime au gré des touches posées par son pinceau. Une conscience, l’humaine,  rencontre l’autre, l’objectale,  et un mutuel nourrissage s’ensuit dont chacune s’accroît, prestige infini de l’Art en sa généreuse donation. Maintenant la floraison a lieu, maintenant se déploie la corolle à la manière du Tournesol vangoghien, un vertige s’empare des sens qui sont portés à leur plénitude. Sans doute serait-il exagéré de parler d’extase mais ce qui est sûr c’est que Cézanne, peignant la Sainte-Victoire, dans le feu de la création, est déporté de son être qui plane en quelque endroit mystérieux, une cimaise qui ne se peut quitter qu’à regret.

  

   Dans l’orbe du VOIR - Le travail lent et progressif des sens, voici qu’il trouve son couronnement dans la totale adhésion - peut-être d’adhérence -, à ce qui le constitue en propre dans l’acte de peindre, lequel  est le motif ultime au gré duquel la Montagne culmine à des hauteurs tout à fait spirituelles, moins de corps, plus d’esprit, et c’est bien une sorte d’apothéose, d’éblouissement qui font effraction au sein de la conscience et la dilate aux limites mêmes du monde. S’agit-il de son Origine selon les souhaits du Peintre ? Seul lui-même était en mesure d’en apprécier la vastitude. Oui, vastitude assurément. L’on n’est pas soi-même l’aurore d’une « art nouveau » sans que soit atteinte cette dimension. Surrection, tout en hut de l’éther, de ce qui ne se donne jamais qu’une fois : ce chef-d’œuvre qui hante en secret toute conscience d’Artiste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 mai 2026 3 13 /05 /mai /2026 07:12
En attente de Soi

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

    La salle du Musée est grande, blanche, silencieuse. « Grand », « blanc », « silence », les trois prédicats, les trois unités au gré desquels rencontrer l’œuvre, s’y confier dans le souci, peut-être, d’en percer l’énigme. Rien n’est encore décidé de ce qui va advenir. Le matin est tout juste levé, les voitures font leur glissement d’ouate sur le pavé lisse des rues. Le Musée ? Une grande bâtisse. Une porte encadrée de hautes colonnes. De larges baies par où entre la lumière, mais une lumière filtrée, tamisée. Des ouïes zénithales, des oculi à la cimaise des murs. L’Art en sa pure clarté car il faut que la lumière porte les œuvres à leur accomplissement, les nimbe d’un genre d’aube originaire. C’est comme une naissance à Soi, du jour, des choses, du monde, de tout ce qui vit alentour et doit faire sens. Nullement différé. Immédiat. Les œuvres ne sauraient souffrir quelque vacuité qui annulerait leur présence.

   Pour cette raison la peinture belle est à elle-même son rayonnement, sa puissance d’irradiation, son aura et nul ne pourra se soustraire à cette aimantation qui porte en soi quelque souci esthétique, nécessite un lieu où accueillir, un espace où contempler. Il faut cette zone préalable où la conscience du Visiteur, portée en son repos, guidée par un sûr instinct de l’événement qui va surgir, devienne attentive à sa germination. Des grains sont semés dans l’humus du corps, ils vivent à l’ombre de la chair, un trajet déjà se lève qui les portera à l’évidence du jour, et alors, il y aura éclosion, il y aura ouverture et ceci n’aura nul repos qu’une œuvre n’ait été rencontrée, fertile, plurielle selon ses significations latentes, qu’une œuvre n’ait été portée au plein de Soi, là où cela tremble, là où cela résonne, là où cela fourmille.

   Jeune Visiteuse est là, debout dans l’aire blanche de la salle. Face à face de l’Oeuvre, de la Conscience de Visiteuse. Rien n’existe au Monde que ceci, cette uni-dualité qui assemble et pose,  en un seul lieu, la peinture, la présence humaine, l’inclination à être au plus près, au foyer de ce qui a sens. Afin que quelque chose se dise, de l’ordre de l’essentiel, il faut ceci, cette intime liaison qui ne pourrait souffrir quelque approximation, quelque distraction. Jeune Visiteuse regarde l’œuvre, l’œuvre qui, en retour, la regarde. Regards croisés, soudés dans l’entrelacs, abouchés l’un à l’autre dans le régime convergent du chiasme, dans la rencontre de deux points-source qui ne vivent que d’un unique flux, comme si un étrange rayon en déterminait la coalescence. Dans l’instant qui vient, dans l’orbe de silence, dans la résille étroite du jour, mais combien exacte, Deux Entités n’en font qu’Une, Deux Réalités fusionnent et ceci dit la beauté du geste artistique et ceci dit la beauté de Celle-qui-regarde et parvient à Soi dans la vérité la plus juste qui se puisse imaginer.

   C’est par l’œuvre d’art que l’on parvient à Soi dans le site le plus précieux de son être. Jeune Visiteuse le sait depuis la certitude de son jeune corps, depuis l’assurance de ses yeux, depuis la plante de ses pieds qui touche le sol avec la plus grande légèreté. Car, étonnamment, tout est devenu léger, aérien, dans l’instant même de la vision. Tout est allégie de Soi et se dévoilent le domaine des pensées heureuses, le promontoire des joies simples, le seuil des faveurs infiniment renouvelables. Il suffit de dilater ses pupilles, d’ouvrir leur puits jusqu’à la mydriase et alors l’âme (nullement la métaphorique, l’éthérée, l’hypothétique), l’âme vraie, celle qui ressent, aime, se désespère, s’incline puis se relève, l’âme est touchée jusqu’en son tréfonds. Si bien qu’hors d’elle rien n’existe, sauf des poussières de contingences, des fragments de hasard qui flottent infiniment, peut-être au-delà des frontières de l’univers.

   Jeune Visiteuse a accompli l’heureux périple qui l’a soustraite aux tracasseries de l’heure, l’a exilée des divergences, l’a extraite des mors vénéneux de l’angoisse. Elle est totalement à Soi (sans doute l’acmé de la joie, on n’en peut tracer le dessin, seulement en ressentir la profondeur, en éprouver l’heureux vertige), elle est identique à qui-elle-est, sans partage, sans ligne de césure, elle est Soi-plus-que-Soi : le Temps, c’est Elle ; l’Espace, c’est Elle ; la Forme en sa vérité, c’est Elle. Le ruissellement blond des cheveux de Visiteuse, c’est le reflet des cheveux de Celle-de-la-toile. Le sage corsage blanc de Visiteuse trouve sa confirmation dans la porcelaine des jambes de Celle-qui-est-assise. Le noir de la jupe et des collants, c’est le sac à mains posé sur les genoux. L’attitude attentive de Visiteuse trouve son écho dans le geste de repos qui émane de la toile. Seule la flamme rouge du corsage du Modèle diffère et se donne en tant que foyer autour duquel l’œuvre rayonne et se donne à penser. Mais ceci n’affecte en rien l’unité de ce qui a lieu. Cette « différence » n’est présente qu’à souligner les affinités, à illustrer la fusion, le colloque secret qui s’est tissé d’une présence à l’autre. Parfois faut-il une déchirure dans le tissu du monde pour percevoir son harmonie, le flux apaisé qui en détermine le caractère.

   Pour autant, n’existe-t-il que de la félicité, rien ne vient-il troubler l’ordonnancement idyllique qui semble réunir les deux existences dans une assurance sans faille ? Å l’évidence, Celle-qui-est-assise paraît affectée d’une sorte de lassitude dont témoigne son bras droit soutenant sa tête. Fatigue passagère, moment d’abattement, quelque chagrin éprouvé ? Nous ne savons, mais ceci n’est nullement essentiel. C’est moins le thème et la nature de son traitement sur la toile qui importent que la fascination qu’exerce l’œuvre sur l’esprit de Jeune Visiteuse. Bientôt, dans les salles du Musée, seront les mouvements, les chuchotements, les allées et venues des Existants, le théâtre de la vie selon l’un de ses actes singuliers. Peut-être Visiteuse aura-t-elle quitté le Musée, peut-être se sera-t-elle mêlée à la foule anonyme des rues. Certes, le sentiment unitaire issu de sa rencontre avec la Toile commencera-t-il à se diluer, à s’atténuer et même à se dissoudre totalement, au milieu de l’agitation et du bruit de la ville. Mais ceci n’est rien moins que naturel, banal.

   Pour autant tout aura-t-il été perdu, à la manière d’un objet qu’on égare, que l’on ne retrouve plus ? Bien évidemment non, l’objet-Art est d’une autre nature, il ne se dissout nullement parmi la factualité existentielle. Son pouvoir d’émergence, de diffusion, de nitescence est prodigieux, fabuleux. Rien n’est oublié de qui il aura été l’espace d’un instant dans cette salle « grande, blanche, silencieuse », au contact de Celle-qui-est-assise, avec laquelle un événement singulier se sera manifesté. Un bavardage mondain est vite oublié, relégué dans les corridors ténébreux de la mémoire. Une œuvre d’art, si elle est vraie, ne l’est jamais, elle demeure à la manière du pinceau du phare qui balaie la nuit, en dissipe les ombres, en écarte les sourdes menaces. Désormais, entre Femme-au-sac-à-main et Jeune Visiteuse, un lien indéfectible existera pour la suite des temps. Peut-être se réactualisera-t-il au gré d’un souvenir, d’une esquisse tracée sur le blanc d’une feuille, de la découverte d’un sac à main que l’on croyait perdu. Peut-être !

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12 mai 2026 2 12 /05 /mai /2026 07:02
Diaphane et au-delà

« Avec Esther »

 

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   Il faut partir du réel le plus concret, le tutoyer longuement, s’y frotter, peut-être même y abîmer la pulpe de ses doigts, le griffer de ses ongles, en éprouver la texture têtue, obstinée, la résistance existentielle, celle au gré de laquelle pouvoir se nommer « Vivant », cette bien étrange aventure, ce flottement éternel, cette inextinguible joute, ce pugilat de tous les instants, la remise de notre chair aux assauts infinis de la corruption. Certes reconnaître le réel pour tel qu’il est, en accepter le Principe, ce Destin pareil à une chape de plomb est une épreuve redoutable, la source d’une angoisse, le motif, parfois, d’une urticante mélancolie. Mais avons-nous le choix d’être différents de qui-nous-sommes, de nous exonérer de la part qui est la nôtre, de rêver longuement puis de dire de ce songe :

 

« Ceci est ma Vie, le sillon

dans lequel je veux inscrire

le moindre de mes actes,

la règle qui dictera

chacun de mes pas ».

 

   Non, l’on sent bien l’obsolescence en même temps que la vanité de cette pensée, le fait qu’elle tourne à vide dans le lieu désert d’une utopie.

    Certes, ceci nous l’éprouvons, mais malgré la mesure indépassable de cette vérité, nous glissons une écharde, nous introduisons un coin d’acier dans le tissu de l’exister, cultivant en secret le souhait d’en métamorphoser, à notre avantage, la pente déclive originelle. Encore, enfouie au plus profond, notre âme resurgit par instants, se révolte, se cabre et tente d’inverser le cours des choses. Qui n’a jamais tenté ceci est humain à l’économie, se réconfortant d’une illucidité qui le protège, pense-t-il, des avanies de toutes sortes. Combien cette attitude est approximative qui prend la crue invasive pour un simple chapelet de gouttes d’eau !

   Mais nous mettrons un terme à cette courte métaphore. Ne le ferions-nous et la menace de retomber en enfance ne ferait que rougeoyer tout au bout de notre nez. Il est des évidences qu’il faut savoir accepter. Cependant, rien ne nous empêche, du plein même de notre imaginaire, de dresser les tréteaux sur lesquels nous jouerons une scène à notre convenance. Ceci se nomme essor en direction d’un Idéal. Mais qui donc et au nom de quoi pourrait mettre à mal une telle inclination de notre âme ? Et, du reste, le vrai dialogue, le plus efficient, le plus vrai, n’est-il celui de notre âme avec elle-même dans la perspective d’une éthique bien comprise ? Mais refermons ici une parenthèse qui, bientôt, apparaîtrait à la manière d’un précepte moral. Nous ne sommes plus au temps antique des Stoïciens !

   Comme à l’accoutumée, notre pensée part d’une image dont elle se nourrit, souhaitant trouver en sa forme les provendes essentielles dont tirer quelque enseignement ou, d’une manière bien plus ordinaire, tâcher de percevoir une perspective esthétique. C’est toujours à un acte descriptif qu’il nous faut nous livrer, cherchant, au travers de ce balisage du réel, du positionnement de ses limites, des structures qui en déterminent le phénomène, à percevoir, sous la surface, quelque humus qui en assure la croissance. Car ce qui est essentiel dans ce geste de connaître, c’est bien de traverser ce réel, de rencontrer le pur diaphane, de saisir la transparence, de faire effraction au plein de l’opalescence, là où l’Être, diffusant sa sublime Essence, se livre en l’entièreté de sa Forme. Bien évidemment, ici, l’emploi des lettres Majuscules pour Être, Essence, Forme n’est nullement le résultat de quelque caprice, simplement un essai de dévoilement de ce qui, essentiel chez une Personne, une Chose, dit la totalité de sa Présence, ici et maintenant, sur cette Terre qui lui sert provisoirement d’écrin. L’on passe trop souvent près d’objets de méditation sans même remarquer la nécessité qu’il y a à faire halte, à regarder avec précision, à interroger, à faire de son propre Soi le point lumineux à partir duquel désobstruer ce qui vient à notre encontre sous le signe du ténébreux, de l’incompréhensible. Toujours il s’agit d’être en chemin, en avant de Soi, vers cet horizon qui nous met en demeure de le percevoir, d’en pénétrer les sibyllins arcanes.

   L’Endormie est troublante en raison même de ce mystère dont elle est porteuse, consciente ou à son insu. Nous opterons volontiers pour la seconde hypothèse car le sommeil ne prémédite nullement le contenu de ses positions, bien plutôt il les dispose à une libre venue de ce qui pourrait se produire ici et là, au hasard des configurations étoilées, des rencontres adventices, des brusques condensations qui mêlent, en un tout indistinct, la pluralité des êtres, des superpositions spatiales, des empiètements temporels. Donc l’Endormie est livrée à Soi, rien qu’à Soi, dans le plus grand danger de ne nullement coïncider avec qui elle est, de se dissoudre dans les inextricables mailles de l’altérité : celles du monde, des choses, des Existants entrés par effraction dans la cellule du songe. Cependant, son calme, sa supposée sérénité, font signe vers l’atteinte d’une quiétude intérieure dont, nous les Voyeurs, serions bien en peine d’atteindre les rives, de bourgeonner au seuil, peut-être, d’une révélation. Car, de toute évidence, Celle que nous observons connaît quelque lieu de sublime polarité : la rencontre d’une œuvre d’art, l’admiration d’un paysage sublime, la grâce d’un amour venu du fond des âges avec sa pure fragrance d’origine ?

   De l’image même, de sa lumière doucement inactinique, telle celle des anciens laboratoires où, dans un bain révélateur, se dévoilaient les grains d’argent du cliché, le visage émerge comme d’une brume légère posée au-dessus de quelque colline automnale. La chute des cheveux est un mince ruissellement, le front est lisse comme sous l’action d’un baume, les yeux clos sur une lumière intérieure, le gonflement des joues adouci de la brise du souffle, lèvres refermées sur les plis d’un long secret. Un bras est relevé qui soutient la tête, alors que l’autre bras échappe à notre curiosité, la fuite du cou puis l’invisible gorge que dissimule une vêture à minces bretelles. Nous sommes dans le partage de qui-nous-sommes, certes dans l’inquiétude légère, mais tout de même une question s’agite derrière le massif de notre front : cette étrange clarté couleur de miel et de safran, ce poudroiement de nectar, ce voile qui, posé sur l’Endormie, nous sépare d’elle tout autant qu’il nous convoque à son chevet, qui est-il pour instiller en notre âme, fascination et retrait, intérêt et détachement, enfin un sentiment aussi complexe que difficile à définir ? En tout cas il ne saurait nous laisser au repos. Quelque chose d’intérieur, à la manière d’une nécessité, nous intime l’ordre d’entrer dans la cité étrangère par quelque faille laissée vacante, par une étroite meurtrière, comme le ferait notre propre daimôn, cette voix indéfinissable, ce conseiller intime perçu comme « empêchement mystérieux », guide prudent d’un Destin toujours en avant de notre esquisse, de nos résolutions, de nos désirs les plus dissimulés.

   Et c’est bien ce daimôn qui a attiré notre attention sur ce fin nuage couleur de soufre, sur cette sorte de vitre qui nous sépare de Celle dont nous voudrions connaître le sort, percer jusqu’au moindre de ses souhaits. Alors, depuis le lieu qui se dit comme séparation, que nous reste-t-il, sinon le flou des hypothèses, leur fondation sur la fragilité d’un sable mouvant ? Mais plutôt nous projeter en quelque pays d’Utopie, ne nullement demeurer dans la mutité, dans l’incapacité d’articuler quelque discours intérieur, cette eau de fontaine qui s’écoule en nous pareil à un infini chapelet de gouttes. Ce que nous avons à dire, ceci : Endormie, jusqu’alors, se situait au-delà de cet écran de verre dépoli, face uniquement tournée vers ses satisfactions immédiates, vers l’accomplissement de ses désirs, vers ses hâtes existentielles, vers ses pulsions de vie, vers ses résolutions passionnelles, vers ses irrépressibles volontés, vers ses fulgurations réalisées à l’instant même de leur émission. Par rapport à Soi, elle était sans distance, mêlée au feu de ses désirs, immolée à l’urgence plénière de ses sensations. Elle vivait à l’intérieur même de sa gangue, soumise à la sombre vivacité de ses déterminations, tout comme la phalène collée à la cheminée de verre de la lampe ne vit qu’au rythme de la flamme qui la fascine et la soumet à la tyrannie de sa combustion. La mort de la flamme est l’équivalent de la mort de la phalène.

    Mais ici, il ne s’agit nullement de poursuivre cette métaphore mortifère, plutôt tirer du positif de ce qui se donne, au premier regard, comme du négatif. Endormie donc, si sa position actuelle ne semble en faire qu’une Soumise, une Abandonnée à la curiosité des regards, il faut l’envisager, bien au contraire, sous la forme de l’Éveillée la plus parfaite, d’une conscience portée au plus haut de ses possibilités. Et ceci pour la simple raison que cette léthargie n’est que de façade, en réalité reflet d’une atteinte de l’acmé de Soi. Un peu comme ces Sages hindous immobiles, drapés dans leur linge à plis, ces Sādhus libérés de la māyā, de l’illusion permanente du réel, parvenus au sommet de leur libération, fusion avec l’infini cosmique. Oui, l’évocation de cette Sagesse orientale convoque, le plus souvent, le sourire des Occidentaux que nous sommes, soi-disant imprégnés de Raison et saisis d’un esprit cartésien mettant en doute tout ce qui, hors de sa sphère d’intérêt, apparaît comme pure affabulation, sinon étrange fantaisie.

   Mais laissons sourire les Naïfs et portons notre regard en direction de ce qui est essentiel à comprendre. C’est à l’aune d’une conversion de sa vision qu’Endormie s’est révélée en sa singulière métamorphose. Lassée des voyages au long cours, des agapes multiples, des spectacles vides telle une coquille, fatiguée des discours des Sophistes, usée des canons de la mode et des miracles de la technologie, devenue rétive aux écrans de toutes sortes, devenue hostile aux argumentaires des Camelots et autres Bonimenteurs, irritée par les mouvements de moutons de Panurge de la foule, peu à peu elle était devenue Presqu’île, puis Insulaire, Robinson en son île, loin des bruits et des agitations du Monde.

   Petit à petit un long silence propice au recueil, à la méditation des Choses Simples s’était installé au centre de qui elle était, et cela faisait comme une sorte de sphère lumineuse en elle, de mince Soleil diffusant ses rayons bienfaisants dans sa chair, ses rapides météores et ce Nouveau Monde illuminait la moindre de ses secondes, la plus petite parcelle de son expérience intime. Ainsi était-elle parvenue, au fil du temps, à cette jouissance intérieure, à cette impassibilité, à cette équanimité de l’âme que les Philosophes nomment « ataraxie », que beaucoup cherchent, que peu atteignent. Ce détachement des Choses était devenu son bien le plus précieux et elle flottait en elle-même comme le futur petit Enfant dans l’océan amniotique maternel. Les seules paroles qui lui parvenaient, au travers de cette membrane originelle, une sorte de chant des étoiles, une manière de grande comptine universelle au sein de laquelle, immergée en la plus pure des félicités, elle arrivait à être qui-elle-était jusqu’au sentiment prodigieux d’une UNITÉ insécable. Et pendant ce temps, la Terre, imperturbable, continuait à girer avec, accrochées à ses basques, ses cohortes de Joyeux Officiant d’une Religion Mondialisée, laquelle portait, au plus profond de sa chair, le germe de sa propre destruction.

   Alors, combien cette image de calme et de repos infinis nous atteint en plein cœur. Heureusement, encore, en d’invisibles et inatteignables lieux, quelques motifs d’espérer. Leur rareté en fait le don le plus précieux. Saurons-nous le porter en nous comme cet événement à entretenir au-delà de qui nous sommes ?

 

Soufflons sur les braises avant

que le feu ne s’éteigne !

 

 

 

 

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11 mai 2026 1 11 /05 /mai /2026 08:14
Elle, Rêveuse en son retrait

 

Peinture : François Dupuis

 

***

   [Avant-texte

 

Quelle forme d’expression destiner à la Peinture ?

 

   Regarder une peinture n’est pas simple affaire de vision, de perception, comme si l’on observait une chose puis on l’abandonnait à son être de chose sans plus s’en soucier. Regarder une Peinture, en une certaine façon, c’est accepter de s’y immerger, de s’y immoler, de faire que notre être rejoigne son être. Car, identiquement à nous les Hommes, nous les Femmes, les choses ont un être dont jamais elles n’abdiquent qu’à l’aune d’un regard inadéquat les visant et les laissant tels de vulgaires objets. Le problème d’un langage dédié à l’Art est toujours celui de son adéquation à l’objet dont il traite. Ou bien l’on s’engage dans une prose dite « savante » et l’on bâtit des hypothèses sur l’œuvre, créant, en quelque sorte, une œuvre au second degré dont la pertinence, parfois, laisse à désirer. Ou bien l’on se contente d’énoncés prosaïques, quotidiens, si l’on veut, mais alors on risque de sombrer dans la première immanence venue. Ou bien encore, et c’est le parti-pris du texte ci-dessous, l’on s’essaie à « poétiser » et l’on risque, tout simplement, de se situer à côté de l’œuvre, d’en réaliser une copie qui ne soit nullement conforme à son essence. On voit combien ici, se pose une difficulté dont les termes sont de nature métaphysique. « Métaphysique » au sens d’un « au-delà », d’un « en-dehors » de ce qui est à considérer, telle Toile, qui ne pourra plus reconnaître son portrait dans les traits qui seront censés en représenter la réalité.

   La « réalité », voici où le bât blesse, car comment pourrions-nous parler de « réel » pour une œuvre qui, précisément, tâche de s’éloigner d’une simple mimèsis, d’une reproduction du visible pour témoigner de l’invisible. Oui, de l’invisible car si cette Peinture se donne à nous au terme d’un procès de visibilité, (il faut bien que la « chose » fasse phénomène afin que nous en apercevions le motif), elle ne peut pour autant prétendre demeurer dans ce statut qui la ramènerait à la condition d’une existentialité, par exemple à la fonction d’un outil et de sa mesure utilitaire. « L’Art est inutile », disait Ben en son temps, et c’est bien cette « inutilité » qui désigne sa grandeur et l’exception qu’elle est pour un œil qui sait voir.

   Mais revenons au langage et à sa forme. Un texte d’allure « poétique » convient-il pour rendre compte d’une forme plastique ? N’y a-t-il décalage, usurpation d’identité ? La soi-disant « poésie » se donnant en lieu et place de la Peinture dont elle est censée faire apparaître la nature ? Certes, sans doute la voie « poétique » paraît n’être pas la voie la plus indiquée. Mais, en vrai, nul commentaire d’une œuvre ne nous assure de sa parfaite cohérence. Et même un langage intérieur, né d’une contemplation de l’œuvre, est déjà interprétation, est déjà cette manière d’irisation, de tremblement, d’écho qui miment la Chose de l’Art sans en bien respecter la sincérité, la vérité.

Penser est déjà déformer

Ecrire est déjà métamorphoser

 

   Tout ceci pose le problème des « correspondances », si bien évoqué par Baudelaire. Les Choses se répondent-elles vraiment ou bien est-ce seulement une vue de l'esprit ?

 

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

 

   Je ne sais si « Rêveuse » répond et à quoi elle répond, comment elle répond. En tout cas, pour moi, en ce matin estival, « Rêveuse » se donnait sous le vague intitulé de « poétiser ». Je ne sais si les Lectrices et Lecteurs répondront à ceci qui est pure subjectivité, affinité avec ce qui se présente et qui, au cours des jours, selon les inclinations du moment, se décline de telle ou de telle manière. Merci en tout cas à François Dupuis de m’avoir confié sa belle Peinture. Puisse-t-elle trouver un écho quelque part.]

 

***

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Elle ne pourrait nous laisser indifférents

Il en est ainsi des êtres de mystère

Ils nous interrogent bien au-delà

De nos minces effigies

Elle Rêveuse en sa discrétion

Comment pourrions-nous rester en silence

Ne pas lui faire face 

Elle est Elle à seulement nous mettre

Dans l’embarras de qui nous sommes

Elle est Elle au gré de sa simple présence

De l’immobile en Elle advenu

Elle est Elle, qu’un aimable Destin

A placée sur notre chemin afin que

De la Beauté nous connaissions la venue

Nous admirions l’irrémissible don

Alors nous visiterait à jamais

Une image dont notre mémoire

Ne pourrait se distraire

Qui se placerait au foyer

De notre juste souci

Bien des événements se présentent à nous

Dont nous ignorons la subtile valeur

Le plus souvent nous cheminons

Å la pointe de nos êtres

Insoucieux de ce qui autour de nous

Porte le signe de l’ineffable.

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Hommes distraits nous le sommes

Depuis notre naissance

Nos perceptions ne sont qu’illusions

Dont la Mort seule biffera la trace

Méconnaître la Beauté reviendrait

Pour les Antiques à ignorer les dieux

Mais peut-on longtemps

Se détourner de l’Empyrée

Et poursuivre sa route

L’esprit serein, l’âme tranquille 

Nous voyons bien qu’à ignorer ce qui fait Sens

C’est nous-mêmes que nous condamnons

Å nous égarer dans l’erreur

Å nous détourner de la Vérité

La seule Lumière qui allume au fond de nos yeux

La lucidité, la nécessité de vivre en accord

Avec notre conscience, nullement de la renier

 

Alors, sûrs de ceci

De l’impérieuse loi du regard juste

Nous nous attardons longuement

Sur Celle que nous nommerons « Rêveuse »

Car il semble bien que ceci se donne

Comme sa possibilité immédiate d’être

De faire face au Monde, de tracer son sillon

Parmi les vagues toujours renouvelées de l’altérité

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Nous nommions les Antiques il y a peu

Et ceci n’est nul hasard tellement Rêveuse

Paraît Trouver son écho dans ce portrait dit du « Fayoum »

Comme si Elle et son Antique Modèle illustraient

Ces « Demoiselles d’Antinoé », ces mythes féminins

Ces pures beautés dont on pense

Qu’elles sont issues du rêve

Que si nous voulions les approcher

Elles s’évanouiraient tels les fils d’un songe

C’est bien en ceci que la Beauté

Est rayonnante

C’est bien en ceci que la Femme

Est l’Inaccessible

Qui nous regarde depuis

Le plus loin de son énigme

Combien cette Toile est belle

Å l’allure d’encaustique

Cette matière si pleine, si chaude

Si rassurante, si maternelle

Elle a le lustre d’une patine ancienne

La lueur d’une résine, la douceur d’une argile

Elle vient à nous pareille au semis d’un pollen

Et l’air se tisse de soie et les mots improférés

Résonnent à nos oreilles

Å la manière d’une généreuse confidence

D’un secret à nous destiné

 

Oui, Rêveuse parle en Elle

Comment pourrait-il en être autrement 

Les êtres de pure intériorité

Ne peuvent entretenir qu’avec eux-mêmes

Ce colloque dont ils s’abreuvent

Comme l’abeille le nectar

Parler haut serait consentir

Å détruire ce trésor, cette richesse

Parfois les choses gagnent-elles

Å être dissimulées

Et les flammes mouchées

En disent bien plus

Que les impétueux brasiers

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Le lit de sa chevelure est une cendre légère

Å peine une ondée sur un chemin de poussière

Le front est haut, lisse, bombé

Lui qui recueille les chastes pensées

Certes nous pouvons y lire l’inquiètude d’exister

Mais loin d’être une retenue, une menace

C’est l’enclin métaphysique qui l’habite

Qui fait son murmure de source

Comme si son origine même était

Sur le point de sourdre, de se révéler

L’arc des sourcils est une parenthèse

En laquelle les yeux s’enchâssent

Deux billes d’obsidienne

Qui disent la nuit du regard

Ce pur domaine d’un onirisme

Il est une nervure qui prépare le jour

Attend la lumière, suppose l’intelligence

Nullement un coup de fouet

Le témoignage d’une profondeur

 

Le nez est droit qu’effleure

Une ligne de clarté

La bouche est discrète

Les lèvres à peine visibles

Elles disent le silence

Le précieux qu’il renferme

La douce poésie qu’il recèle

Une joue reflète un jour économe

L’autre s’allume d’un délicat clair-obscur

Ici les minces reflets nous disent

La joie qu’il y a à vivre dans le simple

Dans l’immédiatement éprouvé

Dans la sensation alanguie

 

Une perle orne l’oreille gauche

Presque inaperçue

Métaphore de Rêveuse

En sa native modestie

Le cou s’orne d’une dernière

Vague de douceur

Un fin chemisier entre Coquelicot

Et Nacarat clot le portrait

Coquelicot, cette fleur si discrète, si éphémère

Nacarat, une touche de velours, une empreinte de satin

Ces souples étoffes, en une certaine façon

Parlent le langage de Rêveuse

 

Une brise court sur l’eau sans la toucher

Pas de deux de gerridé, vol de libellule

Ce qui, léger paraît, a une inoubliabe saveur

Å peine le goût en effleure-t-il le palais

Il n’en demeure qu’une illisible trace

Une présence a été

Pareille à la nuée

D’une encre sympathique

Nul effacement n’en guidera le destin

Ce qui, une fois seulement

A prononcé le mot « Beauté »

Se teinte d’éternité

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

 

***

Épilogue

Elle, Rêveuse en son retrait

                                      « Rêveuse »                        « Portrait du Fayoum »

                                  François Dupuis                        Source : Odysseum

  

 

   Ici, comme indiqué dans la chair vive du « poème », j’ai mis en relation « Rêveuse » de François Dupuis et « Portrait du Fayoum » tel qu’apparu au IIe siècle après J.-C dans les parages de la cité antique « d’Antinoé ». Je crois à une évidence des « correspondances » faisant se rejoindre, au-delà du temps, au-delà de l’espace, deux œuvres fécondées d’une identique empreinte. L’encaustique sur bois de cèdre et doré, de la représentation antique, vient confluer avec l’huile tout en douceur, tout en nuance que nous livre dans son somptueux écrin la délicatesse habituelle de François Dupuis. Même texture, même palette de tons chauds, terriens, lustrés, pareils à l’argile d’un vase millénaire, même douceur songeuse du regard, même interrogation qui traverse les Siècles, traverse les Toiles et nous bouleverse dans notre essence d’Hommes, de Femmes.

    Ici se dit, en quelques touches savantes, une part d’éternité. Si l’Art a bien une fonction, nous conduire à notre propre oubli, transcender l’espace et le temps, nous déposer ailleurs que là où nous sommes sur une Terre de pure Idéalité, alors voici son but atteint, nous en sentons la magnétique puissance au creux même de notre chair.

 

Y aurait-il plus belle lumière que celle-ci ?

Qui donc répondra en premier ?

Qui donc répondra en Vérité ?

 

   Nous sommes ici si près d’une Origine, nous percevons son bruit de source, nous nous abreuvons à sa claire évidence. C’est là qu’il nous faut demeurer, immobiles tels des Gisants, mais des Gisants atteints de Passion, sans doute la plus belle chose qui soit sous ce Ciel sans limites, sur cette Terre dont un jour nous avons émergé pour dire quelques paroles et retourner au silence.

 

Ce qui dit le plus : le Silence,

à condition qu’il soit habité.

Silence

 

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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 07:56
Cette énigme sur la claire-voie du mur

« Courte histoire »

Crayon

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Le Venir-à-Soi, toujours est une énigme. « Pourquoi donc y a-t-il l’étant », l’épilogue est connu « et non pas rien ? ». C’est bien le RIEN qui est en question, d’une façon plus manifeste que cet Étant dont, chaque jour qui passe, nous croisons la présence sans que ceci ne nous alerte outre mesure. En quelque sorte, aux yeux de nos consciences égarées, distraites, la plupart du temps inopérantes, c’est moins le quelque chose qui nous interroge que ce qui pourrait en être l’invisible écho, ce Néant de Chose réfugié on ne sait où, « existant » par-devers nous, se manifestant à bas bruit lorsque nous dormons, lors de nos « passages à vide », lorsqu’une sourde mélancolie nous atteignant, nous avons l’impression que tout bascule dans le vide, que nos mains ne saisissent que des éclisses de vent, que notre vision s’inverse laissant notre chiasma optique dans le noir absolu, lorsque, encore, démunis de ne voir nullement apparaître l’Amante, nous sommes livrés, « pieds et poings liés » à nos plus vives incertitudes et, nous questionnant, nulle voix ne vient à la rescousse afin de rassasier notre supposé désir de vivre.

  

   C’est ceci l’exténuation de ne faire présence qu’à défaut de soi, comme par inadvertance, comme si nous ne résultions que de l’exercice troué de quelque Démiurge pris de folie. Totalement perdus à qui nous sommes (ou plutôt à qui nous ne sommes pas), nous ne serions pas loin de penser que le Démiurge, c’est nous qui l’avons inventé afin que fasse encontre une mesure entièrement métaphysique à laquelle nous adosser afin de rendre notre essence vraisemblable, afin que le sol, sous nos pieds, ne devienne, instantanément, cette terre de nature étrange, identique à ces fumées et vapeurs montant des mystérieux et fascinants champs Phlégréens. Autrement dit, c’est notre-Rien-d’étant qui attise en nous ces vives braises, c’est lui-ce-Néant au souffle acide et continu qui anime en nous, au plus secret, ces fuligineuses flammes qui nous rongent de l’intérieur, nous boulottent constamment, si bien que « Colosses aux pieds d’argile » il s’en faudrait de peu, juste une pichenette d’un enfant espiègle, pour que notre fragile Cariatide ne s’écroule avec un bruit pareil à celui émis par un Muet, une vigoureuse supplique interne ne trouvant son possible qu’à se manifester contre soi, dans le pli improféré du pur inexister. Certes, nous vous l’accordons, ces méditations métaphysiques ne servent à RIEN, n’aboutissent à RIEN, si, comme nous l’avons évoqué plus haut, le RIEN est notre mesure la plus exacte, l’empreinte négative au gré de laquelle pouvoir un jour de pur faste, s’éprouver, nullement en tant que Vivant, ceci serait trop simple, mais seulement en tant que possibilité, éventuelle conjecture, osée supputation.

  

   Car, se définir comme Vivant, bien plus que d’être émission d’une évidente réalité, ceci est pure indécence, affirmation contre nature, injonction contradictoire ne pouvant guère résister à l’épreuve du factuel. Mais qui donc nous prouve que nous existons autrement qu’à l’aune de ces mots si peu assurés d’eux-mêmes, frêles et blêmes hésitations sur le Vélin virginal de la page ?

 

Qui nous assure de Quoi ?

Qui nous désigne dans le but de nous rendre présents ?

Qui effleure notre inconsistance afin de nous rendre un brin consistants ?

 

C’est bien le propre de toute aporie que de tourner en rond or, la seule évidence qui, ici, nous rencontre, c’est bien cette infinie giration tout autour du Vide, puissante énergie d’un vortex par où nos paroles aussi bien que nos hallucinations somatiques se trouvent aspirées sans espoir aucun, de retour.

  

   Que ce dessin rapidement griffonné de Barbara Kroll fasse naître en nous ce vertige, nul ne saurait s’en étonner. L’esquisse porte toujours, en elle, cette dimension d’inaccompli au gré de laquelle c’est notre propre venue à l’être qui souffre de quelque incomplétude native.

 

Esquisse vers quoi ?

Esquisse vers qui ?

Esquisse pour quoi ?

 

   Le cercle des questions est infini qui nous ramène incessamment au centre de ce que nous sommes supposés être : des substances en voie de constitution qui éprouvent bien plus la fatigue du chemin restant à parcourir que la certitude du chemin déjà tracé, lequel fuit loin, là-bas, vers ce qui, un jour, fut notre essentielle présence.

 

C’est le pas-encore-arrivé

qui nous fascine et nous cloue,

d’une certaine manière,

à cet instant actuel si impalpable

qu’il semble s’être constitué lui seul

d’un même mouvement

qu’il se retirait de nous.

 

   Le déjà-passé est un boulet attaché à nos chevilles, il entrave notre avancée vers demain et le poids des réminiscences, bien plutôt que d’être joie et allégie, est ce point noir qui macule notre fovéa mentale, la met au défi de trouver une raison, fût-elle microscopique, de justification d’une vie condamnée à trépas dès le premier souffle que nous avons émis dans la plus grande des naïvetés qui se puisse concevoir. Oui, vivre est un réel courage, une épreuve de tous les instants. Quant au fait d’exister, quelqu’un, ici, sur la Terre, en a-t-il déjà éprouvé le geste transcendant ? La possibilité que la réponse à cette question soit un néant de réponse, est bien l’hypothèse la plus vraisemblable. Nous nous exténuons tellement à vivre qu’il ne demeure, pour le fameux « exister », qu’une portion congrue, que quelques miettes se dispersant au vent mauvais.

  

   Et maintenant, après ces précautions oratoires, comment aborder cette œuvre en voie d’elle-même, autrement que dans la visée d’une teinte quasi métaphysique où tout, au lieu de se présenter, se dérobe, marche de travers identiquement à ces crabes aux pinces levés, simples hallucinations visuelles des mangroves tissées de clair-obscur, autrement dit de « métaphysique » ?

 

D’abord il n’y a RIEN

 

   Bien sûr, c’est difficile à penser pour nous qui pensons être des « quelque chose ».

  

   L’espace n’est pas encore l’espace, il n’y a nulle étendue, nulle assise pour une perspective, fût-elle la plus élémentaire.

  

   Le temps n’est pas encore le temps au motif que, dépourvu de tout ancrage à un espace, il ne peut faire sens sur rien, sauf à être un Vide lui-même.

  

   Il n’y a nul objet dont la silhouette ferait déjà penser à celle de quelque Anthropos, fût-il simplement archaïque.

 

En toute certitude,

il n’y a que du RIEN

se fondant sur du RIEN,

ou plutôt, fondant dans le RIEN,

se confondant avec lui.

  

 

   Mais remarquerez-vous avec justesse, il y a bien l’amorce d’une chaise, l’embryon d’une possible humanité. Certes, mais ce ne sont ni la chaise, ni l’humanité qui, ici, sont fondatrices d’une hypothétique compréhension. Ce qui importe le plus dans cette image venant à soi : « l’amorce », « l’embryon », et, soumettant ceci à votre attention, vous aurez facilement saisi la conséquence qu’il y a à tirer de cette creuse formulation. En lieu et place du positif qu’est toute vie en son essence,

 

c’est du pur négatif qui surgit,

 

   du négatif dont le travail naturel de réduction consiste à biffer tout ce qui vient à l’être ou tente de le faire. Réduction si totale, réduction de réduction, qu’au terme du processus négateur,

 

c’est le RIEN

et lui seul qui se donne en tant

que définitive possibilité.

 

Un jour se lève

qu’une nuit subite reconduit

dans l’antre des ténèbres.

 

Un soleil luit

qu’un nuage efface

de son aile grise.

 

Un château de sable s’édifie

qu’un flux réduit en

poussière infinitésimale.

  

  Alors, écarquillant les lourdes tentures de nos paupières, aiguisant le diamant noir de nos pupilles, forant au plus profond de notre mystérieuse nuit, ce corps opaque qui, jamais, ne nous dit la couleur de son chiffre, nous arc-boutant sur le résidu de lucidité qui luit, pareil à une braise en train de s’éteindre, nous tâchons de viser avec quelque acuité bordée d’intelligence, ces traits de graphite qui maculent la feuille. Sans doute le Néant s’est-il vêtu de certains oripeaux, peut-être du reste, afin de nous tromper, afin de créer, en nos esprits perturbés une fantasmagorie d’existence qui sera le seul viatique dont nous pourrons user dans le but de nous sentir quelque chose et non pas rien, se résout-il donc, ce Néant, à faire comme s’il était préhensible, audible-visible, au moins sur la résille hallucinée de notre imaginaire. Notre intuition explore le réel du parchemin avec une précaution qui serait hautement risible s’il n’y allait de l’essence même de notre présence sur cet écueil qui se nomme « Terre », mais une terre de faible consistance, une terre d’écroulement er de possible absence à elle-même.

  

   Un semblant d’espace bourgeonne, avec la percussion de ses lignes orthogonales, une mesure si pleinement géométrique qu’elle est bien plus pure essence que venue à l’être. Adossée à l’angle d’une cloison, ou ce qui en tient provisoirement lieu, le profil d’une chaise avec ses montants rapidement griffonnés, son assise ajourée de paille, ses pieds étrangement plantés dans un sol d’évidente précarité.  Nous sentons bien que cette chaise tronquée n’est qu’un prétexte, qu’une sorte de faire-valoir, qu’un tour de Mime et, bientôt, elle s’effacerait de notre horizon visuel que nous n’y prêterions guère attention.

   Et que proférer à propos de cette épiphanie inversée, un dos broussailleux de lignes emmêlées, comme si ne se donnait à nous que du confus, du nébuleux, de l’indistinct, de l’enténébré venant au paraître sur ce mode confusionnel qui nous égare et nous place, de facto, à nos propres contradictions, au tissu de mensonge qu’est notre corps, à la texture affabulatrice de notre esprit, à la complexion toute de mirage et d’imposture de cette âme que nous sommes censés avoir en tant qu’orient, cependant nous n’en ressentons nullement la présence, sauf à estimer ses desseins purement négatifs.

 

Négatif,

négation,

négateur,

 

voici le seul triptyque

qui s’offre à nous

en matière de

projet existentiel.

  

   Sur l’écran livide de cette supposée cloison, nous eussions voulu la représentation d’une Forme Humaine canonique, en tous points semblables à ce que notre Raison attend de la logique du Monde : par exemple l’harmonie de « L’Homme de Vitruve » tel que magistralement dessiné par le génie de Léonard de Vinci. C’est ceci, cette projection conceptuelle parfaite de l’Humaine Destinée qui nous eût rassérénés au motif de sa belle et inspirée exactitude : cette tête patricienne avec sa cascade de cheveux, ce regard franc et ouvert, ces bras musculeux, ce buste parfaitement galbé, cet ombilic placé au centre du jeu, l’évidence naturelle de ce sexe, la certitude des deux piliers des jambes et, à l’acmé de la représentation, cette étonnante et rassurante ubiquité somatique, laquelle place dans l’immobile même, l’essor de tout mouvement. Ceci est exemplaire. Ceci est Idéal. Ceci est l’absolu parangon de l’Anthropos accompli.

 

Cette énigme sur la claire-voie du mur

    Mais, loin de Vitruve, dans un genre de retournement du cosmos en ce chaos primordial qui couve sous toute réalité, ce contretype de l’harmonie, ce contresens de la cohérence, cette antinomie de l’eurythmie, autrement dit la venue à nous d’un désastre annoncé :

 

nous ne serons jamais Hommes

 

qu’à discipliner en nous toutes ces sourdes bacchanales,

qu’à biffer tous ces vertigineux hiatus,

qu’à annuler tous ces vibrants tumultes,

qu’à supprimer tous ces furieux charivaris,

qu’à inverser toutes ces vastes pulsions confusionnelles.

 

Tous signes d’une native incapacité, en nous,

d’instaurer un ordre,

d’instituer une règle,

de faire se dresser une Loi

capable d’endiguer l’amorphe,

de transcender l’opaque,

d’éclaircir l’ondoyant,

de dénouer les liens étroits

de l’inextricable.

  

   Bien évidemment, nous ne pouvons savoir si l’Artiste Allemande, en sa rapide esquisse, a voulu proférer le labyrinthique, l’indémêlable, le dédaléen du tortueux et sinueux parcours humain. Il n’y a pas forcément adéquation de l’intention créatrice et de la réception interprétative. Et c’est bien là la marge de liberté, aussi bien de la Créatrice, que du Receveur, que de pouvoir disposer d’un espace autonome en lequel placer les vues propres de sa singulière conscience.

 

Quoi qu’il en soit des attendus

respectifs des présences,

de l’Artiste attelée à sa tâche,

du Voyeur installé à son poste

de décryptage du sens,

ce qui seul en définitive importe,

que la question se pose,

qu’une possibilité lui soit ouverte,

au moins à titre d’hypothèse.

Et cette possibilité est belle en soi.

Elle est clairière dans la nuit

compacte et mystérieuse

qui brode ses secrets à l’orée

du sommeil des Hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 07:06
Temps du regard

  « Prendre le temps de regarder »

 

 Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

      Hommes distraits, la plupart du temps, nous longeons notre ombre sans même nous apercevoir de sa présence. Mais, après tout, il ne s’agit que de notre ombre qui ne fait que nous suivre et mimer tous nos mouvements. Hommes distraits nous cherchons au loin ce qui, de nous, pourrait nous divertir : la haute montagne couronnée de neige, le temple immense hissé sur ses colonnes, la pyramide constellée de l’aura des siècles. A ceci nous attribuons la valeur du sublime en raison même de notre finitude au regard de ces puissances infinies. Comment, en effet, ne pas douter de soi face à ces géants de pierre qui disent la majesté de la Nature, la dimension du Sacré, la profondeur abyssale de l’Histoire ? Toutes présences Majuscules auxquelles nous nous confrontons, fût-ce à notre insu. Toujours nous sommes fascinés par plus grand, plus haut, plus lumineux que nous. A vrai dire nous croulons sous la masse luxuriante des superlatifs, nous disparaissons derrière les qualités prodigieuses des événements du monde dont nous pensons qu’ils rayonneront à leur manière sur notre attente, nos désirs et qu’ils les combleront de façon à ce qu’une complétude puisse être atteinte. Constamment nous sommes en reste de ces figures que nous envisageons à la manière de briques dont notre citadelle donnerait l’image dégradée, attaques du temps qui saperaient nos pieds d’argile. Toujours nous regardons le lointain. Nous le croyons doué de pouvoirs régénérateurs. Toujours le proche nous échappe car il est trop familier que nous pensons connaître jusqu’en sa moindre ride, dans sa plus infime trace.

   La teinte a la douceur de l’aube et l’infinie finesse du céladon. Un vermeil avant même sa naissance, une surprise dissimulée dans des flottements de voile. L’heure est encore à venir qui ne dit son nom que du bout des lèvres, sur le mode du chuchotement. On ne sait plus très bien si son propre corps a seulement une texture, des contours, si sa peau est une limite, si les mains peuvent saisir, les oreilles entendre, le globe des yeux regarder. On est si près des choses et rien ne se montre que dans l’effleurement, la présence discrète, la sobriété d’une persuasion. Les choses de la nature n’ont pas d’effort à faire pour paraître à nos yeux. Tout naît de soi et coule de source dans le sillon neuf du jour. L’étonnement vient de ceci : la facilité des phénomènes à dissiper leur empreinte à même les fibres de notre chair sans qu’il y ait volonté, effort, levée d’une rigoureuse logique. Cet instant qui, là, juste contre soi, fait sa faveur est cet illisible qui nous atteint dans le genre d’une intuition, d’un sentiment amoureux, d’une fugue musicale à peine dicible au-dessus des nappes d’air. Ces ombelles sont nées de la rencontre du jour avec notre regard. Le temps du regard humain n’est nullement celui du regard du monde. Le monde a ouverture à l’immensité, à l’illimité, au cercle diffus du cosmos où se perdent les bouquets d’étoiles. Nous girons dans l’enceinte de notre corps et, parfois, les meurtrières demeurent occluses.

   Nos bouquets, à nous, humains, sont de plus modeste déploiement. Il suffit d’une infime brindille, de la tunique mordorée de l’insecte, d’ocelles bruns sur l’aile d’un Paon du jour pour que notre vue soit comblée, que s’ensuive l’infini carrousel de l’imaginaire qui, sans doute, est la vérité la plus approchante dont l’offrande nous est faite depuis la nuit des temps. Ces ombelles, donc, en cette heure de notre existence, pourraient se résumer à cette rencontre. Car il fallait que cela fût. Oui, le Destin existe. Il n’est nullement ce « fatum » tragique des Latins qui répandait son ombre funeste sur le parcours des hommes, en affectait chaque pas, imprimait sur leur front les stigmates d’une prochaine perdition. Le Destin en son essence est pure rencontre entre deux événements. Celui de la fleur dans son dépouillement, le mien qu’une déambulation fantaisiste a conduit ici, dans cette fissure du vivant où éclate la beauté. Dimension affinitaire du temps dont l’instant est le point d’incandescence. S’il n’y avait ce temps spécifique du regard humain, ni la fleur ne donnerait son être, ni l’Impétrant à une vision ne pourrait saisir quoi que ce soit des phénomènes. Il n’y aurait que le vide et ses éternelles turbulences.  

   Ombelles qui sont à peine une ombre. Leur radical est le même. Est-ce un hasard ? Certes non, le langage est tout, sauf gratuité. Toujours le sens est inclus dans le moindre fragment, la syllabe, le phonème, la prosodie. Ombelles, ombre, ombilical jouant la belle partition d’une naissance dissimulée aux yeux des Distraits et des Pressés. Ombelles qui sont tissées d’ombre, qui naissent du fond lointain, de l’inconcevable inaperçu. D’autres ombelles y sont en voie de venue à soi, en marche vers le proche qui en désoperculera le mystère.

   Du lointain au proche, du proche au lointain, espace dialectique qui se lit telle la distance entre deux mots, ce vide, ce silence, cette blancheur sans lesquels il n’y aurait que chaos et confusion. Sans doute faut-il répéter, telle une antienne, ce regard sans distance de l’Homme, ce regard distancié du Monde. Ils sont les orients à l’aune desquels inscrire nos destins. C’est parce que, ici, cette belle image en propose l’habile métaphore qu’elle nous atteint au plein de notre être. Effacez virtuellement l’ombelle du lointain, puis regardez. Puis faites un mouvement identique avec celle du proche, puis regardez.  Plus rien ne parlera que le silence. Le dialogue suppose toujours la dualité. « Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? » Méditez ce superbe kōan et dormez sur vos DEUX oreilles. Elles ne seront de trop pour percer l’énigme de la manifestation !

 

 

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9 mai 2026 6 09 /05 /mai /2026 08:13
                             Le tout du monde depuis ma fenêtre

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      Depuis plusieurs années déjà je vis au Danemark, dans sa partie septentrionale, celle qui jouxte la Mer du Nord et la Baltique, le Jutland. Je suis correspondant de ‘Meridiens’, mon Journal sis à Paris. C’est bien là mon choix de solitaire que d’avoir élu domicile dans le ‘Råbjerg Mile’, autrement dénommé ‘ Désert du Danemark’, étendue sablonneuse située entre Skagen et Frederikshavn. Et non seulement la destination est osée, mais elle est portée au centuple en raison même de l’habitat qui m’accueille : un ancien phare maritime dont l’optique a été déposée, ce qui vaut au lanterneau d’avoir été élu pièce d’observation, celle où je passe le plus clair de mes journées lorsque mes articles sont bouclés, mes livres lus et que mon imaginaire se dispose à connaître les plus folles aventures qui soient. J’ai installé, dans la cage de verre, une longue-vue puissante qui me permet de découvrir tout ce qui s’illustre ici, sous le ciel changeant de cette contrée nordique devenue, en quelque manière, mon double, la muse à laquelle je confie mes états d’âme. Ma fenêtre est donc cette lumineuse coupole qu’armorient de discrets losanges, bâtis métalliques dans lesquels sont enchâssés les panneaux des vitres. Tout autour le balcon de veille entouré d’un garde-fou pareil à une dentelle. Vous dire le prodige de la vision ? Le presque tout du monde à portée de la main, à portée du regard.

   Le phare qui, autrefois, était dressé en bord de mer, s’est trouvé reporté à l’intérieur des dunes en raison de la mobilité de ces dernières que le vent du Nord ne finit de drosser, de faire reculer, sorte de lutte de Titans dont les collines de sable sont les constantes victimes. Ici, rien ne résiste au vent. Il souffle en maître, décide de la position des éléments naturels, de la vie des hommes aussi qui tâchent de s’en protéger. Il faut vivre avec lui, plutôt que contre lui. Aujourd’hui est jour de relâche pour moi, aussi ai-je décidé de contempler ce qui m’est offert avec une belle générosité. La Nature est prodigue lorsqu’on sait en saisir les multiples donations, en apprécier les minces événements, ici la chute d’une feuille, là une montagne de sable qui poudre le ciel de légère semence. Le temps, comme souvent ici, est très variable. De lourds nuages couleur de neige et de cendre flottent là-bas, sur la plaine liquide de la Mer du Nord. Quelques cargos se découpent sur l’horizon, jouets d’enfant oubliés parmi la rumeur des vagues. La marée basse a découvert l’immense territoire de l’estran. Des bulles s’en échappent, des cortèges de bernard-l’hermite escaladent les monticules de boue, des vers font leurs délicats tortillons, des mollusques émergent à peine des vasières. Des barges à queue noire picorent inlassablement de leurs longs becs toute la surface qui brille comme un miroir. Le contre-jour discret en révèle la beauté simple, la marche syncopée, une sorte d’hésitation à poser son empreinte sur le sol du monde.

   Tant de délicatesse, tant de pure venue à soi que nul ne voit, les hommes sont trop loin, abrités dans la ruche étroite des villes. Je demeure un long moment à regarder le long poème maritime, à contempler la danse des cheveux des oyats, la fine résille de sable qui court le long des crêtes, un genre de fiançailles de la Terre et du Ciel. C’est si émouvant d’être le témoin de cette vie plurielle, de cette respiration des éléments, de cette pulsation presque inaperçue de la Nature. Des prodiges à chaque seconde, des rayonnements, des éclats pareils à un étain, des bruits semblables à des paroles d’amour, des clignotements, des surgissements d’étincelles, des lueurs solaires presqu’éteintes qui nous disent la fragilité de nos êtres en cet ici et maintenant qui nous envahit du flux continu de ses sensations. Souvent les événements sont partis et nous n’en avons même pas perçu le précieux, le non-reproductible, le don inestimable. C’est ainsi, nous sommes des êtres de la fuite et de l’impatience, des genres de feux-follets s’épuisant à la contingence de leurs propres flammes. La beauté s’en est allée et nous l’attendons comme si elle était un dû. Mais il faut aller la chercher la beauté, la convoquer, la poser au creux de ses pupilles, l’inviter à visiter notre peau, lui confier la conque de nos oreilles, le tumulte de notre chair, se faire recueil attentif dans la levée du jour.

   La lumière, la belle lumière escalade patiemment les marches du ciel. Elle fait ses dégradés, ses points brillants, ses faisceaux de rayons qui, parfois, traversent les nuages, le fécondent et c’est un subit gonflement depuis leurs ourlets qui claquent dans l’air gris, s’auréolent d’étranges présences. On dirait des elfes venus les taquiner, peut-être jouer à saute-moutons. En effet, ils sont identiques à leurs frères terrestres, ces beaux animaux laineux qui parsèment la lande de leur lenteur blanche. Ils sont le contrepoint de la mer agitée, violente, ils sont image de paix que rien ne semblerait pouvoir altérer. J’aime leur douceur, l’application qu’ils mettent à cueillir des bouquets d’herbe, à en mâchonner consciencieusement le suc sans doute savoureux. Ils sont de calmes esprits de ces lieux reculés, ils sont à eux seuls une pastorale, ils disent la vie au ras du sol, la longue patience, ils disent les bergers silencieux aux silhouettes fuyantes effacés par la brume venue de la mer, ils ressemblent à des spectres dressés par l’imaginaire des hommes.

   C’était l’heure de la mer, voici venue l’heure de la terre. Je fais pivoter ma lunette. Je parcours les cimes de la forêt primaire, j’y rencontre la rareté de leurs essences multiples, les grands hêtres aériens aux feuilles claires, les immenses ramures des chênes, le sombre, presque nocturne des conifères, les majestueux érables, leurs feuilles sont de cuivre et d’or dans la splendeur automnale. J’observe patiemment. Je dispose en mes yeux des formes connues. J’en anticipe avec plaisir et émotion la venue qui ne saurait tarder. C’est d’abord la flamme d’un renard au ras du sol, sa queue tachée de blanc, sa disparition dans un fourré. Bientôt c’est une harde de daims qui montre, dans le clair-obscur d’un sous-bois, les grandes palmures des mâles, ces solitaires qui ne rejoignent le groupe des femelles qu’à la période du rut. Les daims sont rassemblés. Ils ressemblent à des peluches pour enfants avec leurs pelages biscuités semés de points blancs, leurs écussons clairs sur les fessiers, les lignes noires qui les cernent, leurs queues en perpétuel mouvement, balanciers du temps animal.

   Plus loin, dans une clairière, une laie couchée sur le flanc allaite ses marcassins. Ceux-ci sont gloutons qui se précipitent avec une belle ardeur sur les mamelles de la mère. Combien son calme est étonnant chez cette race fougueuse, volontiers agressive. Voyez-vous, combien il est heureux de se plonger dans cette vie naturelle que rythme seulement la nécessité de s’alimenter, de se reposer ou de dormir. Les observer est déjà substantiel repos. Ici, je ne pense plus à rien. Ni aux soucis épileptiques du monde, ni aux discords des peuples et mes manuscrits peuvent dormir en paix sur ma table de travail, c’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé. Ils vivent en dehors de moi, dans une zone d’ombre, ils sont aussi discrets que le vol du faucon parmi les flocons du vent. Plus tard, lorsque le crépuscule aura teinté de gris la toile du jour, ce seront les cerfs qui seront les maîtres du territoire, leurs bois claqueront contre les tiges des taillis, peut-être feront-ils entendre leur étonnant brame si la saison des amours est venue. Parfois, accoudé à mon balcon de veille, j’écoute cette sourde rumeur surgir des entrailles des bêtes. Je pense alors que leurs cris si puissants nous ramènent aux motifs archaïques qui habitèrent nos ancêtres de la préhistoire. Quelle devait être leur frayeur dans ces consciences qui n’étaient encore venues à elles-mêmes, de simples réflexes de fuite au profond des cavernes !

   Instinctivement j’ai fait pivoter la longue-vue. Je ne peux rester longtemps sans me replonger dans la sphère marine, sans en percevoir les effluves, sans en distinguer cette profusion de vie qui l’anime et la rend si fascinante. Sur la grève, une colonie de phoques s’ébroue lourdement. Les plus jeunes s’affrontent dans des luttes amicales. Ils sont touchants, gênés par leur naturelle maladresse, ils évoquent des culbutos qui auraient chuté et ne sauraient se relever. Sur un ilot, un groupe de cormorans bavards façonne un nid de branchages et d’algues. Les taches grises, floconneuses, des oies bernaches, têtes noires que traverse un golfe blanc, avancent à pas mesurés, suivies de leurs poussins, boules de plumes claires presqu’inapparentes dans l’air qui bleuit et se tache de parme par endroits. Maintenant c’est un vol éblouissant d’étourneaux qui balaie le ciel de sa somptueuse chorégraphie. Etonnant tout de même ce ballet si bien réglé ! Comme si une seule et même conscience reliait entre elles ces existences séparées, comme si un lien invisible commandait leurs mouvements, les synchronisait. Un grand moment j’admire leur spectacle, scrute leurs infinies draperies, essaie de deviner leur prochaine figure. Mais la troupe est si prompte à réagir qui gravit les degrés du ciel et les redescend à la vitesse d’un fouet lacérant l’air.

   Le vent fraîchit. La lumière baisse. Elle est un falot au ras du sol. Elle tache les bruyères d’une teinte indistincte, illisible. Je pousse le losange de verre de la fenêtre. J’entends la houle de la mer qui remonte et recouvre l’estran d’une écume lumineuse. J’entends le vent qui cogne aux vitres. J’entends le sable crépiter contre l’arrondi du lanterneau. La tête emplie d’images, le cœur léger, je descends les degrés de l’escalier qui me conduisent à la pièce unique, circulaire, qui me sert tout à la fois de lieu de vie, de cuisine, de bureau. Mes documents, mes livres veillent sur ma table dans la douceur de la pénombre. Je vais dîner de peu, lire quelques pages d’un livre en cours. Lorsque je serai couché dans mon lit étroit, je sais que je verrai le cercle blanc de la Lune s’encadrer dans le rectangle de mon étroite fenêtre. Je sais le bonheur qui sera le mien de regarder, depuis mon balcon circulaire, le vol d’une aigrette, d’entendre le roulis de la mer, d’écouter la chanson de la forêt, là-bas, dans son événement de feuilles toujours nouvelles, toujours ressourcées à leur prodigieux pouvoir. Je sais que le sommeil viendra « sur des pattes de colombe » comme disait le Philosophe. La nuit sera féconde, une ombre traversée de lumière.

  

 

 

 

 

 

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