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27 mars 2026 5 27 /03 /mars /2026 07:59
 Vert silence

     Photographie : Ela Suzan

 

 

***

 

 

 

  

   Tu me disais

 

   Tu me disais le Rouge, sa flamme, la combustion lente des cœurs, le désir cerise, « la flamme de la passion », cette métaphore si usée qu’elle n’évoquait plus rien qu’une vague couleur sise entre les Amants.

   Tu me disais le Bleu, son attache encore à la nuit, son pied posé sur la margelle du jour, cette douce ambiguïté que tu lisais dans le khôl des paupières, dans la prunelle qu’elles abritaient, cette envie d’y voir de plus près la texture des songes.

   Tu me disais la puissance de l’Orange, sa force, sa libre fusion dans ces Tournesols aux capitules rayonnants. Vincent était l’un de tes peintres préférés.

   Tu me disais le Gris, sa distinction, sa subtile élégance, le tissage d’une serge dans une robe d’une élégante de 1900, les plissés pareils au flux de l’eau sur un rivage d’Irlande.

   Tu me disais le Mauve, son air de longue mélancolie, son attitude saturnienne, la rigueur d’une étole dans le sombre d’une église.

   Tu me disais le Jaune, sa couronne solaire, cette intense et insaisissable vibration qui émanait des toiles de Rothko.

   Tu me disais le Noir profond, mystérieux, sa belle assurance, sa profondeur, celle qu’aussi bien tu voyais chez un méditatif, que tu percevais dans le grain serré d’un bol en raku.

   Tu me disais le Blanc, cette épreuve éblouissante identique au ruissellement du névé, à la virginité au bord d’une défloration, venue dans le monde du réel aux dents muriatiques.

 

    Que disais-tu du Vert ? 

 

   Mais que disais-tu du Vert, cette couleur, je crois, était ta préférée ? Tu disais tant qu’il ne demeure dans le creux de ma mémoire qu’une étincelle d’eau sur le bord d’un lac, qu’une lumière sur le revers d’une feuille, qu’un glissement sur une lame d’herbe. Du jour l’on ne sait rien, de la nuit on a oublié la trame serrée, le tragique qui en sous-tend la mystérieuse parution. C’est toujours un étonnement que ce temps suspendu, immatériel, à la teinte indéfinie, ou trop riche en nuances : ce céladon qui vire au gris ; ce jade si lumineux ; cette menthe gourmande, fruitée ; cette turquoise qui habite les ocelles des papillons ; ce vert empire si foncé qu’il ne convient qu’aux boudoirs ; ce vert lichen que tu aimais tant découvrir au hasard de tes promenades sur la garrigue parcourue de vent. Ici il y a tout, tout fécondé par une divine lumière. Ou bien mystique, tellement nous sommes dans le suspens, peut-être dans l’antichambre de la prière, dans le vestibule d’un recueillement.

 

   Rien ne s’arrête jamais

 

   Où en es-tu maintenant de tes affinités avec l’infinie palette du monde ? Cela fait si longtemps que ta voix est muette, sauf cette belle photographie que j’ai épinglée au mur. Elle me fait face pendant mes heures d’écriture. Quel délassement que de pouvoir flâner paresseusement à ses côtés, d’en découvrir l’infinie variété - rien ne s’arrête jamais dans cette image -, et pourtant elle semble si calme, si posée en soi, disponible à l’accueil du Poète et du Rêveur. Vois-tu, sur ces rives de brume, c’est la silhouette de Rousseau herborisant ou bien  s’apprêtant à canoter sur la dalle lisse du Lac de Bienne, le cœur en paix, que je devine. Est-il ce havre de paix en quelque contrée au nom enchanteur, cette demeure pour les aèdes, ce modèle pour les aquarellistes, cet écrin pour les amoureux ? Tant à dire, tant à espérer d’un tel événement pour les yeux !

 

   Pousser au vertige

 

  Mais, tu en conviendras, faute de pouvoir interpréter le présent, il ne me restera qu’à interroger les quelques réminiscences qui voudront bien visiter mon esprit. C’est au bord d’un tel lac qu’un jour d’autrefois nous entreprîmes d’en découvrir les rives esseulées. Sans doute, en cet instant, n’étions-nous que deux au monde ! Ce que je vois : la lumière est baissée sur le bord en vis-à-vis, elle a pris le sérieux d’une crypte. Heureusement, à intervalles réguliers, ton rire clair en brise la glace, fait ses ricochets, ses bonds puis plonge dans un bruit d’éponge. L’eau est étale, d’un vert si profond - un vert anglais ? -, qu’elle ressemble à ces canapés chippendale adossés à de sombres boiseries d’acajou. Quelques éclisses de clarté, quelques courants d’argent et le milieu du lac se révèle comme l’éclat d’une lame qui surgirait des eaux. C’est une identique lumière qui fait sa fugue rapide dans les amandes de tes yeux - ce vert si clair qu’il pourrait aussi bien se fondre dans la vitre du ciel -, et puis, si près de nous, ce clapotis, cette irisation qui n’en finissent pas de pousser au vertige. Tu avais un chemisier si fin, une buée seulement, les bourgeons de tes seins y dessinaient la souple rumeur de deux pralines au bord du jour. Mais pourquoi avais-tu donc pris cette robe à la diable avec ses deux fentes latérales, tes jambes gainées de soie s’y révélaient pareilles à des sculptures d’obsidienne dans la clarté rare d’un musée ?

 

   Cercle d’une existence

 

   Nous parlions si peu. Qu’y a-t-il à dire devant le prodige de la nature, qu’y a-t-il à évoquer face à la pure grâce, à l’éclat de la femme que tu étais, que tu es sans doute encore, jamais la beauté ne s’efface qui, un jour, a été présente. Je me souviens il y avait, tout près de nous, cette barrière faite de planches de vieux bois, ces deux arbres à contre-jour de l’eau, ces feuillages cendrés qu’effleurait le miroitement de l’heure. Ce lac, nous en avions fait le tour, comme on longe le cercle d’une existence, parmi les moirures, les déchirures, les brusques illuminations, les passages d’ombre, les scintillements de gaieté. Parfois des paroles pour célébrer à deux ce qui se manifestait. Parfois des silences pour endiguer les vagues proches d’une déliaison. Ceci planait entre nous depuis si longtemps et tout vol trouve, un jour, son épilogue.

 

   Ce même lac

 

   Mais, dis-moi, est-ce l’effet d’un rêve éveillé ou bien ai-je mêlé à ta photographie ces quelques événements d’une écriture en train de se faire ? C’est si troublant parfois, cette fine lisière qui oscille, cette brusque plongée  de l’adret à l’ubac de la réalité. Si difficile de trouver son point d’équilibre, de jouer son rôle de funambule sur la crête semée de brumes qui tantôt paraît basculer d’un côté, tantôt se dissiper de l’autre. Alors on ne sait plus vraiment ce qui est effectif, ce qui ressort à l’imaginaire, à la faculté d’invention. Est-ce ce même lac dont nous avions entrepris de faire le tour ? Ou bien ne s’agit-il que d’une illusion ? Le verre de mon opaline, dans l’apparition de l’aube,  diffuse sur ma page blanche toute la palette des verts, les absinthes aux ondoiements jaunes, les chartreuses si éclatantes, les malachites plus soutenues, les mousses aériennes, les pommes à la peau si brillante, les Véronèse qui, déjà, commencent à virer vers les ombres. Je crois qu’un peu de repos me fera du bien. « Vert silence » : voici le titre de mon prochain roman. Sans doute y paraîtras-tu en filigrane. Ceci convient si bien à ces teintes d’oasis, au balancement des palmiers dans la première lumière, aux arabesques de la mer dans la venue de l’aube. Tu aimais tant ces passages. Sans doute étaient-ils ta vérité ! 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 08:45

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Une illumination a eu lieu

et mon âme s’est embrasée

qui comburera à jamais.

Voyez-vous,

il y a d’étranges aubes,

des échardes blanches de clarté,

une nébulosité nichée

au plus haut des fins bouleaux.

Rien ne semble exister

qu’à l’aune

de la légèreté,

de la fragilité.

C’est heureux que ce

mince fil d’Ariane

se soit tendu entre Vous

qui n’êtes pas encore,

 Moi qui viens à vous avec l’espoir

de vous connaître enfin.

Et d’avoir accès à qui je suis.  

Mais connait-on jamais l’Autre,

ce mystérieux continent,

cette ombre que nul soleil ne profère,

cette pluie que nul nuage ne libère,

cette feuille que nul vent n’envole

vers le clair horizon ?

Serez-vous enfin alertée de ma persistance

(sans doute penserez-vous à quelque entêtement,

peut-être à une obsession congénitale ?),

de mon obstination à vous connaître,

Vous l’Inconnaissable par essence.

Å me connaître ou à tâcher de le faire,

j’ai usé l’amadou

 de mon esprit,

j’ai réduit mes mains

au spectre de moignons,

j’ai fait de mes jambes

des tubercules hémiplégiques.

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Sachez qu’à s’inventorier,

l’on ne procède qu’à sa propre destruction.

Ce que l’on prenait pour une découverte

(sonder les raisons pour lesquelles la Beauté

nous étreint si fort, si douloureusement),

n’est rien de moins que cette illusion

qui tremble, vacille tel le feu-follet,

il est bientôt disparu et l’on demeure

sur le bord du marigot, assoiffé d’eau

qui, de toute manière, eût procédé

à notre propre extinction.

Oui, toujours j’ai été atteint

de la flamme glacée du Tragique

 et Phèdre, la divine Phèdre,

est la Compagne de mes nuits,

la Conseillère de mes soucis

les plus féconds,

les plus fertiles,

ceux sur lesquels croissent

 les lianes de mon Angoisse,

sans elle je ne serais

que cette inconsistance livrée

à la première giboulée,

à la neuve bourrasque d’automne,

au vent fou qui balaie la terre

de ses lianes mobiles.

Car il faut ce lien direct

de la Vie à la Mort

 pour que toutes choses

prennent sens

sur cette Planète,

qu’elles ne demeurent

de simples

 tours de passe-passe.

  

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

La photographie

que j’ai de vous,

le feu de vos cheveux,

la noire auréole dans laquelle

 s’inscrit votre jolie tête,

les deux traits sûrs de vos sourcils,

vos yeux que je crois noirs, profonds,

la sobre élégance d’un nez discret,

la pulpe à peine visible de vos lèvres

et ces lunules de clarté qui dessinent

sur votre visage des ovales plus clairs,

on dirait des pièces de monnaie

ou de fins bijoux, tout ceci,

ce nimbe d’étrange lumière

concourt à vous rendre

encore plus sibylline,

plus lointaine.

Le demi-sourire

que vous esquissez

 n’est-il la simple

réverbération

de votre bonheur à vous

rendre indéchiffrable

en quelque manière,

hors de portée, tel un

précieux incunable

protégé par sa

paroi de verre ?

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Vous étonnerais-je au rythme

soutenu de mes questions ?

Ou bien est-ce Moi

qui m’inquièterais de vivre,

de ressentir, de humer

ici telle fragrance,

d’éprouver là un frisson

douloureux sur ma peau,

d’entendre quelque voix de miel

que seul mon esprit aurait portée

 au-devant de Moi afin que, de ceci,

mon existence pût s’en déduire,

mes jours trouver un pôle

sur lequel, enfin, diriger

la boussole de mes désirs

les plus enfouis,

les plus capricieux ?

Pouvez-vous a

u moins sonder

 le vertige continuel

de mes interrogations,

le voir métaphoriquement

telle la lentille d’eau

qui réverbère le jour

au fond du puits sans

possibilité aucune

de n’en jamais connaître

la belle texture,

les copeaux de lumière qui dansent

aux fronts des Insoucieux,

des Libres de Soi dans

un temps affranchi

de contraintes,

doué des virtualités

les plus estimables :

 aller là où ne règne que

le luxe de la clarté,

là où ne se donne que

le nectar des Choses Belles ?

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Vous étonnerais-je, vous avouant

que je vous préfère ainsi,

dans cette marge

d’invisibilité, d’incertitude,

cette absence fouettant mon sang bien mieux

que ne l’aurait fait votre libre venue jusqu’à moi,

une sorte d’évidence si vous préférez.

Sans doute, notre seule union possible, sera-t-elle

ce regard que je porte sur votre image,

ce non-retour que suppose votre représentation

 sur une feuille de papier puisque, aussi bien,

vous ne me connaissez pas,

moi qui cherche à percer votre secret,

à habiter votre propre dimension.

Un Étranger s’inquiète

du sort d’une Insondable.

Une Mystérieuse s’enveloppe

dans les plis insus d’une âme inquiète.

Il y aurait là matière à tracer la voie

d’une aventure romantique,

à faire se dresser la « Fleur Bleue » d’un Novalis,

à suivre Lord Byron sur les chemins d’Orient

avec cette indéfinissable mélancolie désenchantée

qui est la marque de ses Héros,

à se trouver, dans l’instant,

dans le corps et l’esprit mêmes

du « Voyageur contemplant une mer de nuages »

du très précieux Caspar David Friedrich

et de n’en jamais ressortir,

car ressortir serait mourir.

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Pouvez-vous, dans un effort

de tension en ma direction,

 estimer la dimension d’Univers

qu’ouvre à mon regard,

que propose à mon imaginaire,

 qu’offre à mon insondable curiosité

la seule vision que j’ai de Vous,

qui irrigue la totalité de mon être

si bien que, pensant fortement

à qui vous êtes,

je ne m’appartiens plus guère,

que mes contours deviennent flous,

que ma sensation d’être sur

cette Terre semée d’argile,

devient si éthérée que je pourrais

aussi bien y disparaître,

y trouver mon dernier repos

sans que quoi que ce fût

 ait alerté ma conscience.

S’immoler à Soi

dans la présence de l’Autre,

 ne serait-ce ici l’un des

plus beaux thèmes d’un

Romantisme fou,

mais il ne s’agit que

d’un innocent pléonasme,

toute Passion est Folie

en son essence.

Alors, voyez-vous, je crois

 que je n’aurai d’autre alternative

que de m’annuler moi-même

en quelque façon,

que de vous offrir la dague

 rubescente de ma Folie,

elle est ma Compagne habituelle,

celle par qui je vois le Monde,

celle par qui je vous vois

et vous désire tel le Petit Enfant

fasciné par le sein

gorgé de lait de sa Mère,

il est tout à la fois

le Lait,

la Nourrice,

le Désir.

Il n’est que par cette

source trinitaire au gré de laquelle

 il Meurt et Vit tout à la fois.

Acceptez au moins, que

par le geste d’une

pensée désespérée,

le drap dramatique

qui est mon linceul,

je suis sa Momie,

consente un instant

à déplier ses

bandelettes de tissu,

 que je devienne

dans l’éclair

de qui vous êtes

l’Enfant Chéri,

tel Romulus,

qui connaîtra

l’ivresse

de votre Sein.

Oui, l’ivresse.

Oui, de votre Sein.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 mars 2026 3 25 /03 /mars /2026 08:22
Automnales.

 

    "Morte saison".

  Œuvre : André Maynet.

 

***

 

 

« La teinte automnale des feuilles jaunies,

et ce vêtement de la nature déjà flétrie,

convient mieux à l'habitude des rêveries profondes

et des pensers amers ».

 

Senancour, Rêveries.

 

 

***

 

 

Souvent lorsque les feuilles tombaient

Longues et infinies chutes

Dans la décroissance du jour

 

Tu me disais

Morte saison

 

Et demeurais en silence

Comme si

Après cette parole

Rien ne pouvait advenir

Que néant

Et perdition

Dans la faille

Immensément ouverte

Du Temps

 

Je te disais alors le luxe

A proprement parler inouï

Inentendu

A peine frôlé

Que ta méprise

Des choses muettes

Laissait dans l’ombre

De l’oubli

 

***

 

Ainsi, parfois nous passions de longues heures devant la lumière de l’âtre

Perdus dans nos pensées et rien ne s’annonçait que cet étrange ennui

Qui crépitait parmi le rougeoiement des braises

Dans l’entrecroisement des heures

Dans la scission qui s’immisçait

Entre nous

Comme si nos pensées

Soudain distraites

Subissaient l’outrage incompréhensible

D’une diaspora

Et nous errions, alors, illisibles

L’Un

À

L’autre

Dans cette impermanence des choses qui nous tirait

A hue

Et à dia

Intime déchirure dont nos âmes souffraient

À seulement entendre ce vent de déraison

Cette sombre pliure qui faisait de nos destins

Des feuilles mortes envolées par le vent

 

Tu me disais

Morte saison

 

Je te répondais

Belle saison

 

Et ici combien nous sentions la brusque dérive de nos vies

Nos avancées en forme de fétu de paille que de sombres flots auraient balloté

A l’unisson de vents et marées dans l’indécision à être qui nous faisait

Etrangement penser à l’hibernation de la chrysalide

Emmurée

Dans son cocon de soie

Jamais sûre de pouvoir un jour franchir les parois

De cette geôle de carton gravée des illisibles signes de l’absence.

 

Tu me disais

Morte saison

 

Et je voyais la justesse de tes yeux plier dans le vague

Leur surface s’iriser de bien étranges lueurs

Ce que tu aimais

Sans doute une projection de ton tempérament fantasque

Jamais réconcilié avec lui-même

Ce que tu aimais

Te presque entièrement dénuder

Une buée blanche

Un léger frimas

La touche d’une aquarelle

Nimbant le précieux de ta chair

Le reflet d’un fruit sur le vernis d’une coupe

Te disais-je

A quoi tu répliquais

D’une Nature Morte

Ta voix s’infléchissait

Dans la texture libre du monde

Cette Majuscule double

Nature

Morte

Par laquelle te donner à voir dans

 

ce vêtement de la nature déjà flétrie

 

Tu te plaisais à citer cette phrase si juste de Senancour

L’un de tes auteurs préférés

 Cette prose qui semblait ne devoir jamais

Toucher terre

Tellement l’espace de la mélancolie est cet impalpable

Toujours

En suspens

Après lequel tu courais

Tel un enfant chassant l’invisible papillon

Qui toujours se dérobe

Relançant ainsi au centuple l’immarcescible flamme

Du

Désir

 

***

C’était bien cela tu te vêtais de ce rien à seulement attirer mon attention

A poser mon propre corps dans l’orbe inatteignable du tien

Cette fuite à jamais

Cette perte

Oui

Cette perte

 

Je te répondais

Belle saison

 

Et, cependant en pensais-je le moindre mot

En éprouvais-je la sensation épicée

D’un épicurisme

Ou bien alors n’avais-je le choix que d’un refuge

Dans un vertical stoïcisme

Jouer les Héros, scintiller d’une dernière braise

Avant que ses escarbilles ne s’effacent dans la nuit 

 

***

 

Mais, maintenant, il me faut parler du haut de ton corps

 Cette si tentante effigie

Que tu dresses et tresses pareille à une vannerie dont jamais on ne viendrait à bout

Seulement en apercevoir la complexité abritée en quelque lieu secret

Alors que ton en-dehors se donne à saisir comme cette lumière ineffable

Dont tu sembles tissée à ton insu

 Sans doute

Ce subtil rayonnement

De toi

Cette exacte évanescence de la peau en sa sourde rumeur

Comment en lire le chiffre subtil

En décrypter le message

En deviner la source faisant couler en mille ruisselets

L’urgence à être parmi les oscillations mondaines

Certaines choses ne peuvent être dites

Non en raison d’une impossibilité foncière

Seulement parce que le langage échoue parfois à faire venir

Devant soi

Une si impalpable réalité qu’elle s’oublie

À même son essai

De vouloir se donner

Dans la présence

 

***

 

Mais voilà je m’égare dans un labyrinthe

Alors qu’il ne s’agit que

De toi

Du silence dont il faut tâcher de te faire surgir

Aube montant de la nuit

Douceur d’une apparition dans la soie d’un songe

Tes bras si frêles qu’ils ont la vibration d’un cristal

Ton cou ce rameau sur lequel ta tête repose

Pareille à ces rêveries profondes

Dont tu t’entoures

Comme pour te sauver de toi

Le seul danger qui te menace

A tout jamais

 

Tu me disais

Morte saison

 

Tu me disais

pensers amers

 

Et tu semblais te fondre dans cette toile armoriée des murs

Dont on aurait volontiers pensé qu’elle était

Une allégorie de l’Automne

Un appel hivernal

Déjà le souffle de la bise aux angles vifs des rues

Et ce miroir

Qui était-il

Oui

QUI

Car il ne pouvait être simple chose dans l’éparpillement du temps

Simple remuement inaperçu de l’espace

Simple retrait en lui d’une chose banale

Il fallait qu’il eût une histoire

Un destin

Il fallait qu’il te retînt au monde dans la parole ineffable qu’il semblait t’adresser

Mais quelle aventure donc avais-tu été avant même que je te connaisse

 

***

 

Par un simple et facile essor de l’imaginaire

Voici que je te dessine sur cette feuille d’ennui qui te ressemble tant

Vêtue d’une longue robe blanche

Sur une infinie dalle de pierre qui fuit vers l’horizon

Sans doute de ces granits assourdis qui sont l’âme

Des terres du Septentrion

Où souffle le vent du Nord

En longues rafales

Ton haut est couvert d’une sorte de cardigan noir à l’aspect bien sévère

Tu sembles regarder comme dans un rêve cette sombre lande qui s’étend

Ensauvagée

Insoumise

Rebelle

Seule

Une

Au loin sont des nuages gris et blancs qui font leur étrange gonflement

T’atteignent-ils au moins du rêve dont ils paraissent habités

Et cette terre qui court au loin semant ses haillons dans l’invisible

T’invite-t-elle à penser la densité des choses

Leur esseulement parfois

Quand le givre est venu qui recouvre tout de son immense linceul

Blanc

 

***

 

Blanc

Cette teinte qui n’en est une

Cette page qui tremble au loin en attente de ton écriture

De l’empreinte de ton signe

De la trace de tes lèvres

Oui de tes lèvres

Ces portes par où passent ces mots du langage

Qui te définissent bien mieux que ton corps ne saurait le faire

Tes yeux le signifier

Ta main en saisir

L’évanescente feuillaison

 

***

Tout est en dette de soi

Dès l’instant où

Absents au réel

On n’en est plus que l’indésignable nervure

La perte du sens

Dans la faille

 Irrémédiable

De la saison

Sa décision de reprendre en son sein l’aventureuse marche qui nous affecte

Et nous plie souvent sous les fourches caudines

De quelque chose qui nous dépasse

Infiniment

Que nous ne pouvons nommer

Mutisme que la vacuité du présent ouvre sous les pas que nous voulons porter

Au-devant de nous

Qui parfois nous clouent au pur immobilisme

Alors l’angoisse fait son bruit de méticuleux bourdon

Et nous demeurons

Ici

Dans la confondante irrésolution de cet être

Dont nous croyons pouvoir jouir

Alors que c’est

Lui

Et uniquement

Lui

Qui mène la danse

Et nous conduit au bal du Néant

 

***

 

Vois-tu combien est étrange cette métamorphose

Dans laquelle ma longue patience t’a déposée

Je t’ai vêtue de mots plus que de linges

Et voici que ces feuilles qui étaient tombées de ton âme

J’en ai fait un bouquet

Afin qu’automnales elles se dotent d’un bel envol printanier

Celui-là même dont je voudrais te vêtir

Pour qu’enfin reconnue en ton

Unique

Pût se lever en toi

La phrase du Poète

Telle une lumière au bout du chemin

J’aimerais tant

Oui tant

Changer ces

 pensers amers 

En

rêveries profondes

M’en accorderas-tu la faveur

Oui la faveur

 

***

 

Deux lumières brillent encore

Que je n’avais nullement évoquées

Celle de ton avoir-été

Celle de ton avoir-à-être

Alors que sera ton présent

Que cette lumineuse présence

Dans la courbure automnale

Que sera donc ton présent

Je l’attends

 

Tu me disais

Morte saison

 

Je te répondais

Belle saison

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 mars 2026 2 24 /03 /mars /2026 08:40
Un premier rayon de soleil

Bastide de Monpazier

Porte rue Saint-Jacques

Foirail Sud

 

***

 

   Depuis des mois, seule l’eau nous avait rencontrés : journées grises, à ras du sol, caravanes de lourds nuages couleur de zinc, écharpes de pluies venues de l’ouest, brume matinale, froid humide qui nous obligeait à nous cantonner dans nos cubes de pierres, à n’en sortir que pour quelques achats en ville. La désespérance était longue qui entourait ses rubans de momies autour de nos âmes en déroute. Même les plus intrépides parmi nous hésitaient à sortir, à braver ce temps d’équinoxe, à s’immiscer entre deux régimes d’averses, à se munir d’un parapluie qu’inévitablement une subite giboulée n’aurait nul mal à retourner, comme se retourne la peau d’un gant. Plus d’un se plaignait de ce déluge permanent, de ces rivières au dos monstrueusement gonflé, de ces caniveaux pareils à des torrents, de ces monticules hissés hystériquement par des brigades de taupes, de ces vers qui venaient s’échouer pour mourir sur les dalles de ciment de nos garages. Nul n’entrevoyait, à l’horizon, la promesse d’une prochaine accalmie. On s’occupait comme on pouvait, en lisant, en griffonnant des lignes sans but sur des bouts de papier, en attisant les braises du poêle, en confectionnant de petits plats. L’ennui était partout qui faisait ses sombres rigoles, ses mares suintantes, ses lacs infinis bornés par une courte perspective. Beaucoup s’interrogeaient sur la nature de ce constant débordement et il n’était pas rare qu’une eau curieuse ne s’infiltrât dans le domaine réservé des Quidams, lesquels, bien évidemment, se plaignaient de cette injustice du sort.   

  

   Mi-Mars. Une soudaine déchirure de la toile des nuages. Une vive lumière qui oblige à porter des vitres noires devant le globe endormi de ses yeux. Dans les haies, les passereaux en fête n’en finissent de pousser leurs trilles de bonheur, de célébrer le retour de la Nature, la floraison de la vie, le déploiement d’une pure et virginale joie. Les buissons éclatent, lestés de lourdes grappes de fleurs, les amandiers arborent un rose exubérant, les tulipiers déplient largement leurs corolles jaune-orangé à la façon d’un éventail, d’infinis tapis de pâquerettes habitent les vallons, les habillent d’écume ; les soleils des fleurs de pissenlits, partout présents, dardent leurs minuscules rayons dans toutes les directions de l’espace. Les champs ont revêtu leurs habits de fête, les jardinières paradent comme au Carnaval, les berges des ruisseaux bruissent d’une vie nouvelle pleine de promesses, éclatante d’enchantements à venir. Les volets des maisons, jusqu’ici, engourdis dans leurs lames de bois, se sont ouverts, les fenêtres prennent l’air, les intérieurs respirent, déploient leurs alvéoles, une insistante clarté pose sa caresse inattendue sur les boules des oreillers, sur les dentelles des rideaux, fait briller le délicat acajou des meubles anciens.

  

   Le règne exubérant de l’exister a retrouvé sa voie fécondante, a multiplié son miel, a poudré de son nectar toute chose surprise en sa confidence même. La vie, que l’on croyait à trépas, la voici retrouvée pleine et entière, elle nous faits signe, tel l’Ami depuis longtemps perdu de vue qui sourit sur le seuil de notre abri. C’est alors que tout prend sens, que tout se dispose à la fécondation illimitée de ce réel dont nous pensions qu’il nous avait désertés pour une éternité. Félicité subséquente, foisonnement des projets, les langues se délient, les corps roides se redressent, la volupté glisse silencieusement sous la pellicule florale de notre peau. Quel étonnement de sortir de la nuit dense, aveugle, refermée sur elle-même et de se retrouver comme saisis d’un rayonnement intérieur, une source se lève au creux de la chair, une lumière docile irrigue nos vaisseaux, les pelotes de nerfs se dénouent, le diaphragme devient un golfe clair où dansent les étoiles, la plante des pieds est si légère, c’est à peine si elle touche le sol, manière de libellule ivre d’une réminiscence qu’elle croyait impossible à jamais.

  

   J’ai pris ma voiture. Les fenêtres sont mi-ouvertes. Un air sucré flotte tout autour. Traversant des bois de châtaigniers sombres, parfois l’essaim couleur d’or des premières abeilles. Elles butinent la vie, tout comme je la sens en moi faire ses sourdes et lustrales résurgences. Soudain, dans l’heure qui fulgure et vibrionne, l’hiver est oublié, relégué en quelque oubliette sans fond, les soucis se diluent, fondent comme les glaciers qui, peu à peu, perdent leur matière. Je traverse des villages paisibles. Des Hommes sont en vêtements légers qui jouent aux boules, j’entends leur clair tintement d’acier et quelques exclamations qui me font penser à des Spectateurs comblés d’être là, simplement, évidemment vivants. Au sommet d’une butte, telle la vigie, la masse imposante d’un château glisse sous le large déploiement de son oriflamme. Les villages sont presque déserts, surpris de ce gonflement inattendu des bourgeons de l’existence. Il faut un temps d’acclimatation, il faut se disposer à être au sein de la plénitude, il faut délier son corps, le confier au destin largement éployé des choses belles et immédiatement saisissables.

  

   De hauts peupliers encadrent la route de leurs résilles de branches droites, on y devine l’impatience des jeunes feuilles vert amande, on suppute le chemin vertical de la sève, on imagine tout un monde végétal affairé à se réveiller de la longue léthargie, on ne pense qu’à simplement coller sa tête contre le tronc, on percevra un langage secret, une parole fluide qui, bientôt, sera l’écho bienveillant des jours à venir. Maintenant la Bastide apparaît nettement, posée sur son large plateau qui domine des prairies semées de fleurs, tout un peuple impatient de dire sa présence, de manifester la beauté du naïf, du naturel, du sobre, de l’inquiet logé au cœur de tout être, fût-il le plus inapparent, le plus silencieux. J’ai garé ma voiture près d’une des portes d’entrée de la Bastide. Tout est si calme et, pour un peu, je me croirais le seul Habitant de ces hautes demeures médiévales. Å ma gauche, quelques ouvrages dorment dans une Boîte à Livres, oublieux des signes qu’ils renferment.

  

   C’est un peu comme si, archéologue des temps nouveaux, je devais dresser l’inventaire de ces lieux livrés à un repos qui semble éternel. De chaque côté de la rue, de grosses bâtisses aux pierres dorées, leurs volets sont fermés sur des secrets sans doute impénétrables. Dans la perspective de la rue, les arcades en ogive de la Place des Cornières. Un couple de Touristes s’y découpe, la Femme prend une photographie de l’Homme qui pose devant un logis à colombages. Ici est le cœur battant du bourg. Souvent des animations, des consommateurs attablés aux terrasses des cafés, des kermesses, des journées de troc, d’expositions. Aujourd’hui, en cette manière d’aurore du temps, les Existants sont rares. Le Bouquiniste, cheveux blancs, large barbe en éventail, échange quelque nouvelle avec deux Compagnons de route. Un Garçon de café replie les éventails des parasols afin de profiter du soleil. Deux Artisans restaurent la façade d’une maison. Le silence est frappant à cette heure de la journée alors que l’après-midi commence tout juste. Que font donc les Habitants de la Bastide ? Font-ils la sieste ? Sont-ils de simples cocons que la lumière n’aurait encore nullement fécondés ? Il faut dire, dans ce gros bourg, comme dans les bourgs alentour, la population est vieillissante, les Jeunes sont partis à la ville, les Héritiers ont cadenassé leurs portes et les bâtisses semblent assoupies pour toujours.

 

   Sentiment de déambuler dans un temps sans réelle consistance, genre de Conte de Fées dessinant dans les pages d’un livre, des personnages de cendre et de fumée. Et, par effet de simple proximité, ma déambulation devient à peine palpable, lente dérive onirique où le images du rêve, toutes de tulle et de tarlatane, se mêlent et s’enchaînent dans une étrange réverbération à la limite d’une brume, d’un ris de vent qui ne sait nullement la raison de son ineffable présence. J’aime bien ces sonorités assourdies, ces lueurs aurorales, ces effusions à peine plus hautes qu’un sourire d’enfant à l’orée de son existence. C’est tout juste, dans ce décor de cinéma surréaliste, si mes semelles touchent le sol et je glisse sur la pierre lisse des pavés plutôt que je ne marche. Comment, venant de la ville, de ses sombres rumeurs, de ses mouvements désordonnés, ne pas être immédiatement et durablement heureux de cette léthargie qui dessine dans l’air léger ses arabesques diaphanes ? Ressourcement, renaissance à Soi, rencontre de thèmes enfantins, originels, le désir d’une cachette à l’abri des regards, l’immersion dans une grotte, là où seule la félicité peut fleurir et déployer sa corolle.

  

   Je remonte la rue Notre-Dame. Des couvreurs sur un toit, torses nus, posent une dalle en zinc. Quelques oiseaux traversent un ciel de satin.  La Maison du Chapitre arbore son haut pignon au faîte duquel se trouvent les oculi et leur pierre d’envol pour les pigeons. Mais nul pigeon ne s’en échappe plus depuis des lustres, les seuls qui s’ébattent encore sont ceux de la Place des Cornières qui, sans doute, imitent leurs frères de la Place Saint-Marc à Venise, en de plus modestes envols. Au rez-de-chaussée, des vitrines en ogive derrière lesquelles on peut apercevoir de beaux pains dorés, quelques pâtisseries puis une salle de restaurant ayant sacrifié au kitch l’âme de son lieu, hauts tabourets de bois mal équarris, tables circulaires grossières, comme une allusion à la forêt périgordine proche, peut-être une connivence avec la rusticité de Jacquou le Croquant, ici l’on fait appel à la révolte paysanne de l'Ancien régime, il faut bien attirer les Chalands, mais il semble que le charme n’ait nullement opéré et nul, à cette heure pourtant festive, n’est venu déguster ces délicieux gâteaux de noix du Quercy qui sont l’emblème de la maison. Vraiment, la Bastide est lourdement assoupie, ce dont, Solitaire dans l’âme, je ne saurais me plaindre, quelques rares Passants suffisent à mon bonheur.

  

   Je franchis la Porte du Foirail nord. A quelques pas, le célèbre Café où la règle commune est de ne parler qu’en maniant l’imparfait du subjonctif. Une façon de faire un clin d’œil à la « Querelle des Anciens et des Modernes », amplement dépassée de nos jours et qu’il conviendrait de renommer « Querelle du Galimatias et du Javanais », tant notre belle Langue est mise à rude épreuve sous nos latitudes cybernétiques gavées d’Intelligence Artificielle. Certes, ARTIFICIELLE, je me plais à la calligraphier selon la hauteur de lettres Capitales. Mais passons pour des cieux plus sereins, lesquels, parfois, s’obombrent de nuées inquiétantes.  De l’autre côté de l’esplanade, tout au bout d’un trottoir surélevé, la silhouette d’une vieille Dame très coquette qui fête à sa manière l’arrivée impromptue du Printemps. Petites ballerines rouges, pantalon marron au pli parfait, pardessus écossais à fines rayures beige, béret incliné sur une forêt de cheveux gris. Elle me paraît d’emblée si plaisante, tellement porteuse des belles fragrances d’autrefois que je me plais à l’imaginer dotée d’un prénom floral et, je lui attribue, sans hésiter, la belle appellation de Marguerite.

  

   Donc Marguerite avance à pas menus, comme si elle marchait sur un tapis de renoncules ou de fritillaires couronnes, le pas suivant différant si peu du pas précédent. Je m’arrête un instant pour l’observer avec sympathie et bienveillance. Arrivée à l’extrémité du trottoir, la marche est haute qui rejoint le bitume de la rue en contrebas. Elle avance doucement, avec mille précautions, pareille à ces gerridés de cristal qui avancent sur le miroir de l’eau sans presque le toucher. Marguerite s’y prend à plusieurs reprises, avance son pied gauche, puis essaie le droit mais sans plus de succès. Le bitume se refuse à elle avec obstination. Alors j’anticipe la chute au motif que Marguerite titube et ne tient plus l’équilibre que par un fil. Je traverse rapidement l’esplanade, la saisis par son bras gauche, l’aide à descendre. La vieille dame est confuse, un peu de rose lui monte aux joues, elle s’excuse pour elle-même, pour ce soudain manque-à-être que ses jambes lui offrent en guise de maigre et indigent viatique. Elle me dit avec le dépit d’un triste constat : « J’ai failli tomber ! ». Elle ne me remercie nullement, bien trop occupée à rassembler ses idées, à remettre son vieux corps en place. Je lui fais traverser la rue puis continue ma promenade dans la Bastide. Je ne l’ai guère observée longtemps, mais cette femme avait dû être très belle au temps de sa jeunesse, et les vers de Ronsard ont longtemps résonné dans le corridor de la mémoire :

 

« Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. »

 

   Å quoi pensait Marguerite après son ébauche de chute ? Å son mari défunt ?  Å ses Petits Enfants ? Å ses Amis ?  Å ses anciens Amants ?  Å elle et seulement à elle dans sa « traversée du désert » ? Qui donc pourrait savoir, la jungle des sentiments, la forêt équatoriale des souvenirs, la vie en sa complexité de mangrove est si difficile à déchiffrer ! Ce dont, malgré tout, je suis sûr, c’est que mon âge également avancé a jeté un pont entre Marguerite et moi, que j’en ai approché la complexité, que j’en ai sondé le désarroi bien mieux que ne l’aurait fait un Jeune Homme dans l’insouciance de l’âge. Et ici, ce qu’il me faut énoncer avec force, ceci : la douloureuse beauté d’avoir longuement avancé dans le siècle. Non, ce n’est simplement la figure de style de l’oxymore qui se laisse percevoir, c’est bien plutôt la lumière d’une vérité et le tissu de contradictions vivantes qu’elle porte en soi. Parvenu au crépuscule de ma vie, d’un seul empan de ma pensée, je parcours rapidement tous les stades existentiels, les minces bonheurs, les consternants vertiges, les espoirs et les craintes, les exaltations et les retraits, les fugues et les symphonies.

  

   Ceci veut simplement signifier, et ceci n’est rien moins que naturel, que ma vue du temps qui passe est ensemencée de bien d’autres visions qu’elle ne peut l’être chez un Jeune Homme dont le clavier des sensations est bien moins étendu et, corrélativement, la compréhension qui lui est coalescente demeure partielle, sinon superficielle, dans cette hâte de vivre, cette boulimie d’essence bien plus instinctuelle qu’intellectuelle.

 

Oui, toute beauté est une douleur

et toute douleur une beauté.

 

   Ce n’est qu’au terme du voyage, après avoir beaucoup expérimenté, connu des succès et des échecs que l’on dispose de l’alphabet nécessaire au décryptage existentiel mais, pour autant, ce dernier présente encore des lacunes, des hiéroglyphes, des traits de morse. Cependant la vue s’est affinée, l’ouïe précisée, le toucher aiguisé.  La meurtrière s’est élargie qui nous dévoile des horizons autrefois insoupçonnés.

  

   Je n’ai rien contre les jeunes générations et, du reste, pourquoi aurais-je, à leur égard, quelque ressentiment que ce soit ? Ce qui, cependant, me paraît de l’ordre d’une simple évidence, c’est le fait suivant : par rapport à leur relation à l’existence en général, les Anciens (nommons-les ainsi) jouent, à la fois, sur la Note Fondamentale et sur les Harmoniques du vivre, alors que les Jeunes expérimentent surtout la Note Fondamentale.

 

La Note Fondamentale ?

 

   Le fait d’être vivant, ici, sur cette terre, en ce lieu, en ce temps. Une sensation d’immédiate présence aux choses. C’est bien le moins que l’existence puisse nous apporter sur l’échelle des tons et des gradients.

 

Les Harmoniques ?

 

    La Note Fondamentale + la multiplicité des choses qui émaillent le déroulé d’une vie dont il a été déjà été question quelques lignes plus haut : les espoirs et les contrariétés, les moments d’extase et d’abattement. C’est essentiellement cette douve largement creusée entre générations, cet abîme vertigineux entre les âges qui expliquent la presque totalité des différences de points de vue, le discord des lignes de conduite, la contradiction quant aux choix fondamentaux qui orientent les vies selon telle ou telle inclination. Partant, inclus dans la logique de son comportement, chacun, Jeune ou Vieux, est sûr de détenir la Vérité et rien n’y pourra changer au motif que tout ceci tient à l’essence de l’Homme, au dépliement de son histoire, aux événements qui jalonnent, au hasard, les parcours individuels. Ainsi vont aussi bien les petites histoires que la Grande Histoire, lesquelles, malgré l’intervalle, ont des parentés proches.

  

   Mais revenons à de plus printanières considérations. Je descends la Rue Saint-Jacques. Cette rue si animée en saison est quasiment déserte. Un restaurant autrefois porteur d’un prestige local a définitivement fermé ses portes. Quelques boutiques sont ouvertes qui prennent l’air mais n’attirent guère le Chaland. Å nouveau la Place des Cornières. Å son extrémité, un Salon de Thé dont c’est le jour de fermeture hebdomadaire. Un couple me suit qui manifeste ouvertement sa contrariété. Morte saison. Cette formule résonne si étrangement dans cette ambiance presque estivale. Ouverture/Fermeture ou la loi des contrastes.

 

Ouverture : Joie.

Fermeture : Ennui.

 

   Oui, c’est bien cela, nous sommes éternellement ballotés entre un sourire et une larme. Loi des écarts : nous ne sommes nous-mêmes qu’écarts entre deux mondes :

 

de Jour et de Nuit ;

d’Ombre et de Lumière.

  

   Je rejoins ma voiture. Sur un terre-plein, des Joueurs de boules, Hommes et Femmes, dont certains font entendre un fort accent étranger. Ici beaucoup d’Anglais possèdent une résidence secondaire, mais aussi, parfois, des résidences principales. Ouverture de l’Europe à l’une de ses missions essentielles : faire communiquer entre eux les Peuples qui la composent. Maintenant la Bastide n’est plus qu’un lointain souvenir, un genre de mirage flottant dans les brumes du passé. Le long du trajet, de nouvelles images effacent les anciennes. Cependant, en toile de fond, la silhouette persistante de Marguerite, ses minces ballerines rouges, son pantalon au pli impeccable, la belle tenue de son manteau écossais, son béret sur ses cheveux grisonnants et cette grâce infiniment fragile de l’âge qui parvient à son terme, le rose aux joues de la confusion, avoir été belle, s’en souvenir et à peine reconnaître son image dans le miroir. Je crois que j’oublierai volontiers les lourdes maisons aux volets clos, le carré parfait de la Place des Cornières, le Café de l’imparfait du subjonctif, mais Marguerite, tel un fanal levé dans la brume, fera son faible scintillement, fil d’Ariane pareil à un cristal qui, jamais, ne cesse de vibrer !

 

 

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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 09:31
Ce qui demeure

« Ce qui demeure »

Hué, Thừa Thiên-Huế, Viêt Nam

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Ce qui demeure », nous propose le Photographe en épigraphe de son image. D’emblée avons-nous affaire avec le subtil et jamais résolu problème de la temporalité. Cet insaisissable si bien décrit par saint Augustin, cette cruelle indécision du temps qui, de facto, entraîne la nôtre indécision, si bien que, glissant entre nos doigts à la manière d’un filet d’eau, nous ne pourrions que consonner avec l’Auteur des « Confessions » :

 

« Si personne ne me le demande, je le sais,

mais si on me le demande,

et que je veuille l’expliquer,

je ne le sais plus… »

 

   Å l’évidence, ici, le plus important consiste dans le non-savoir, dans ces trois points de suspension qui ouvrent l’abîme du non-sens. « Suspension » qui joue, familièrement, avec « suspens », dans sa valeur étymologique de « laisser dans l'incertitude, l'indétermination ». Certes, c’est bien au vertige de « l’indétermination », cette absence de fondements, cette privation de sol, que nous confronte ce « paysage » qui, au reste, loin d’être un « paysage », se

 

donne comme un non-lieu, un non-temps,

ou bien alors comme un temps si abstrait

qu’il nous rencontre dans le retrait,

nous traverse sans que notre conscience

n’en soit autrement affectée,

sans que notre peau ne tressaille à son contact,

sans que notre mémoire ne puisse l’inscrire

au titre de quelque réminiscence.

 

   C’est comme une étoffe libre d’attaches, comme un nuage sans réelle provenance, comme une fumée ne s’élevant de nul feu. C’est pareil à un langage sans mots dont il ne demeurerait qu’une fugue à elle-même son intime et inéluctable perte.

   

   Face à cette très belle image, c’est bien la qualité de notre situation existentielle qui, à tout instant, est convoquée, sans que l’un d’entre eux, ces instants, ne paraisse prévalent, ne paraisse donner matière à notre soif d’éprouver et de connaître. Nous sommes hors de l’image et, de façon entièrement paradoxale, dans l’image, ou bien plutôt sur la fine tranche du papier photographique qui en supporte la sublime lactescence. Sentiment d’étrangeté comme si notre corps, flottant dans des vêtures trop grandes, était en un seul et même geste, vêtu et dévêtu.

 

Abrité dans sa dévêture même.

Condamné à une ubiquitaire flottaison,

être de l’espace, de la nuée,

de la roche, de l’eau, du bois,

sans jamais être totalement

ni l’un ni l’autre,

simplement une forme de passage

d’une entité à l’autre,

une relation, une transition.

 

Oui, nous pensons que

 

toute œuvre prétendant se situer

dans les parages de l’art est, par essence,

innommable, invisible, intouchable,

genre de percée dans l’inédite touffeur

des mailles indistinctes des choses,

surgissement dans l’interstice entre les mots,

vibration inaperçue dans le motif

polyphonique des sensations-perceptions.

 

   En serait-il autrement, à savoir une vision claire, un toucher concret, un goût affirmé et alors, nous serions immergés dans la tension du réel, nullement dans la bulle imaginative promise par toute esthétique digne de ce nom.

 

L’art est totalement irréel

ou bien il n’est nullement.

 

   Mais si nous prétendons l’art innommable, le commentaire l’affectant, lui, est de l’ordre de la pure nomination. Il faut bien que quelque chose paraisse, condition de possibilité de notre propre parution, de notre singulière énonciation. Donc il faut dire ce qui, de prime abord, lie cette image à son pur motif esthétique. Il nous faut dire ce qui vient sur le mode du « si » dont l’affirmation confirmera notre hypothèse d’une appartenance de l’œuvre à la signification artistique.

  

   Si l’Orient est bien l’auroral, l’origine en leur pleine effectuation, à savoir faire naître, sous nos yeux, la vérité foncière des choses avant que leur perte ne soit consommée dans les brumes crépusculaires de l’hespérie,

    Si l’architecture de l’image est bien l’exactitude selon laquelle elle vient à notre rencontre et nous confirme en notre propre configuration existentielle,

   Si la dialectique du Noir & Blanc est la seule note à deux temps qui imprime, dans la photographie, ses repères essentiels,

   Si l’exaiphnès est bien cette soudaine profusion de l’instant, cet invisible entre-deux qui révèlent la substance des choses, tout comme l’intervalle entre les mots les accomplit en leur nature de significations,

   Si le kairos ou moment décisif est celui qui décide du saisissement de l’évènement non reproductible, en cette fulguration qui ne saurait avoir ni avant, ni après,

  

   Alors nous affirmerons que cette œuvre porte en elle, tels ses sèmes immédiatement reconnaissables, ces multiples et belles épiphanies qui en font une œuvre en tant qu’œuvre, autrement dit une juste exception parmi la pluralité confuse du Monde. Et si nous reprenons et condensons nos précédents concepts, nous pouvons affirmer la présence, en cette figuration :

 

d’un Orient,

d’une Architecture,

d’une Dialectique,

d’un Exaiphnès,

d’un Kairos,

 

toutes dimensions prédictives

d’un travail de création

porté à son apex, à son zénith.

Bien évidemment, nous comprenons parfaitement que, pour ceux et celles qui ne sont nullement initiés à ces notions de Dialectique, d’Exaiphnès, de Kairos, ces termes puissent paraître surfaits, affectés, sinon empreints de quelque obscurité. Cependant ils sont les seuls qui, à notre avis, puisent être convoqués pour l’évocation de cette image à valeur d’icône.

 

   Aussi, afin d’étayer la motivation de notre propos, reprendrons-nous, en les commentant, un à un , les points ci-dessus évoqués.

 

   Orient de l’image. Image naissante, portée sur les fonts baptismaux de l’être en sa révélation même. Il ne saurait y avoir d’antécédence de cet Orient, sauf à chuter dans les plis convulsifs du Néant. Tout, ici, naît de soi, tout se connaît de soi à soi dans une belle et irréfragable autonomie. Tout vient au jour de l’œuvre dans une prodigieuse économie de moyens. Exactitude de chaque chose en son ingénuité manifeste, en sa primitive innocence. Enfance du Monde en tant qu’il est Monde vrai, nullement encore affecté des plaies et cicatrices des contingences partout présentes, partout affirmées. Chaque chose manifeste se suffit à elle-même comme chose venant au jour de  sa présence. Nul besoin d’un ailleurs. Nul besoin d’un passé, pas plus que d’un futur.

 

Tout en tout dans le pur bonheur d’être,

de figurer au plein de son essence.

  

   Architecture de l’image. Ni perspective renaissante, ni précision du clacissisme, bien plutôt composition conceptuelle à la manière mathématique-géométrique d’un Vassily Kandinsky, où chaque élément de l’image trouve ses abscisses et coordonnées par rapport aux formes contiguës. Chaque proposition plastique est le répondant d’une forme qui lui correspond. Le noir du ciel joue avec le noir du portique (un tori ?), le blanc du nuage joue avec le blanc de l’eau. Alors, ici, pourrait-on faire l’économie des « Correspondances » baudelairiennes dans « Spleen et Idéal » ? :

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent

 

   On aura cependant soin de substituer, par l’imaginaire, aux « parfums, couleurs et « sons » les valeurs bitonales Noir/Blanc qui en tiennent symboliquement lieu.

 

  Dialectique du Noir & Blanc. De manière à ne redoubler les remarques précédentes, nous nous bornerons à indiquer l’irréprissible force du contraste entre ces deux valeurs fortement antagonistes trouvant leur réverbération dans la célèbre coïncidence des opposés ou « coincidentia oppositorum », conception pythagoricienne selon laquelle les contraires s’attirent. Ces qualités hautement polémiques constituent un lexique minimal itératif, la répétition de deux notes fondamentales éliminant la possibilité de toute autre.

 

   Exaiphnès. Ce terme rare se trouve chez Platon, avec la valeur « d’illumination », donc de « soudaineté », se référant parfois à l’idée de « feu », de « scintillation » et de « lumière », motifs tels que décrits dans dans la « Lettre VII » :

  

   « C'est quand on a longtemps fréquenté ces problèmes […], que la vérité jaillit soudain (exaiphnès) dans l'âme, comme la lumière (φῶς) jaillit de l'étincelle, et ensuite croît d'elle-même. »   

  

   Or, dans cette œuvre d’Hervé Baïs, ne retrouve-ton ces soudaines impulsions de « lumière », cette douce et écumeuse « scintillation » strictement interne, cette retenue oxymorique en définitive qui n’est nullement sans faire penser à la vérité sous sa forme « d’aléthéia », ce dévoilement relatif à un voilement originaire, ce fier degré de vérité s’opposant aux faussetés des apparences, opinions et autres doxas relevant bien plutôt du domaine de l’inconscient que du conscient. Si cette image nous frappe par sa vérité, c’est bien que la soudaineté exacte de son propos nous atteint en plein cœur. Bien évidemment, le « soudain », « l’illumination » nous orientent vers cette intuition du sensible, ce paysage qui nous fait face dans sa posture quasiment « biblique », cette dernière ne tardant guère à se métamorphoser en intuition intellectuelle, idéelle, cette scène en tant que vêture d’un Idéal dont, tous, toutes, nous sommes à la recherche, le sachant ou à notre insu.  

 

   Kairos ou moment décisif. Le kairos, fût-il d’essence universelle au titre de sa temporalité ne se donne nullement au titre d’une entière autonomie. Il n’y a pas un ciel du Kairos auquel serait opposée une terre du Sujet. Le Sujet, le Photographe est entirement partie prenante du phénomène de surgissement qualitatif d’un moment non reproductible, d’un moment hissé tout à la pointe de son essentielle singularité.

 

C’est bien au croisement

de la conscience intentionnelle-constituante du Sujet (le Photographe)

et de l’objet (la Nature en sa manifestation)

que prend naissance  la rareté d’un temps à nul autre pareil.

 

   Ce temps  est, à soi-même, sa pure exception, il est cette condensation ontologique qui pourrait se comparer à la naissance d’une nouvelle étoile au sein du vaste cosmos, sa soudaine brillance, puis son rapide évanouissement. Si bien que celui qui aurait été le Voyeur de cette éclosion-déclin en serait marqué à jamais, manière de stigmate imprimé au plus vif de sa conscience.

  

   Et c’est bien parce que le « moment décisif » du Photographe aura coïncidé avec cet autre « moment décisif » du Paysage que le « déclic » aura eu lieu, aussi bien technique (la prise de vue), que psychologique (l’empreinte de ce qu’il faut nommer « âme », faute d’un lexique plus neutre, plus approprié). C’est dans la convergence des présences supposées adverses, c’est dans l’intime processus affinitaire que se réalise cette étrange fusion du Même et de l’Autre comme si cette rencontre, envisagée depuis l’origine des temps, avait attendu l’opportunité de sa nécessaire effectuation. N’est-il pas étonnant, tout de même que ce point de temporalité nommé « moment décisif », fasse se conjoindre deux impératifs décisionnels, celui du Sujet en toute hypothèse, auquel il faudrait rapporter, en une manière de mimétisme, celui de la Nature, comme si cette dernière, au titre d’un possible panthéisme, portait en soi le motif d’une volonté au moins égale à l’anthropologique.

 

   Et maintenant, laissons cours à une description interpétative au plus près de cette image.

   Le noir du ciel est dense, impnétrable au simple motif que l’empyrée des dieux, jamais ne se révèle aux hommes, se signale seulement par des signes qu’il leur faut savoir interpéter. Ciel de pure noirceur, d’autant plus désirable et désiré qu’il se refuse, d’emblée, à toute ouverture. Et si ouverture il peut y avoir, elle ne pourra résulter que d’un acte transcendant de l’homme au regard de ce qui le dépasse :

 

appeler le Langage,

appeler l’Art,

appeler la Philosophie,

appeler l’Absolu,

 

   ce dernier fût-il relatuf à l’existence en sa profusion, sans que quelque arrière plan méta-théologique ne se fasse sentir. Sans doute le Moi Absolu est-il substance nécessaire et suffisante à la constitution de sa propre essence. Au moins de celui-ci, ce Moi qui bourdonne et grésille à fleur de peau,  sommes-nous assurés dans une forme « claire et distincte », Notre Province est ce qui nous est, par nature, le plus directement accessible.

   La Montagne, cette pure transcendance du sol, cette soudaine élévation à elle-même son chiffre demeure, tout comme le Ciel qu’elle essaie de rejoindre, pur mystère, entière inconnaissance.

 

D’un mystère l’autre

 

   Et les nuages, cette allégresse d’écume, ce précipité de blancheur, cette frise de vérité, cette légéreté semblent posés là, uniquement à pratiquer la désocclusion de ce qui nous demeure celé, le Ciel-Montagne en son énigme jointive, réunie, opposée à tout mouvement de défloration. Toujours le voilé, le secret se manifestent comme des éléments polémiques venant nous dire le nécessaire effort dont tout exister sur terre est le dur recel.

Traverser la paroi, du Réel, du Mystère,

tel est le motif le plus noble

qui se puisse envisager.

 

   Méditation, Contemplation ne sont nullement ces conventionnelles images d’Épinal dont nous abreuve l’inconséquence mondaine actuelle.

 

Nulle Arcadie sans peine.

Nulle ataraxie sans ascèse.

Nulle joie sans pugilat.

 

   Cette image est un champ de constants affrontements, des valeurs tonales, des formes, des matières et cependant une unité s’en dégage, ce qui fait sa force et confirme son essence.

  

   Et cette vaste Plaine immobile d’Eau, cette lagune silencieuse qui doit abriter en son ventre mille vies inaperçues, mille fourmillements indistincts, mille floculations aussi lentes que précieuses.

   Et cet Étrange Portique, étrange plus qu’étrange, manière de Tori tel qu’on le trouve à l'entrée des sanctuaires shintoïstes, son signe le plus effectif est de marquer la limite entre le monde profane des hommes et le monde sacré du sanctuaire, censé déboucher sur la « voie des dieux ». Vibrant animisme fêtant la Nature, présence inaperçue des Kamis, ces figures des Ancêtres valeureux vivant dissimulés à notre monde, « dans un espace parallèle qui est le reflet du nôtre. »

   Å l’évidence, ce Tori est l’élément central, le foyer, le point nodal autour duquel tout rayonne et justifie son être. Sa posture savamment inclinée, l’exactitude de ses segments noirs en forme de H lui confèrent bien plus qu’une simple esthétique.

 

Il devient l’Ordonnateur de l’ensemble du système des signes,

le Régulateur de toute énergie,

le Configurateur ontologique selon lequel

tout n’a lieu que par lui,

grâce à lui,

en fonction de lui.

 

   Étonnante puissance idéelle de l’Homme métamorphosant de simples bâtons de bois en cette sublime valeur iconique qui, dans l’instant (l’exaiphnès) du regard devient l’essentiel à la mesure de quoi toute autre chose apparaît quasiment infinitésimale, un simple ris de vent à la face du vaste et jamais exploré Océan. Oui, ici se donne, en un unique lieu, un unique temps, cette phosphorescence du sentiment qu’il est convenu de nommer « océanique »,

 

cette extase de Soi qui,

face à la vastitude,

l’espace d’un brusque Exaiphnès/Kairos,

connait sa propre vastitude.

 

Ceci est beau au-delà de tout discours.

Les choses grandes et exactes sont silencieuses.

 

« Ce qui demeure » :

le Soi face à Soi,

vertige de l’énigme !

 

 

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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 09:15

Depuis mon Sud, ce Lundi 26 Décembre

vers ton Grand Nord

 

Très chère Solveig (« Chemin de soleil »,

selon la belle signification de ton prénom),

 

    Je viens vers toi, en cette fin d’année, avec le cœur lourd et l’âme en peine. Je t’imagine, au plein de cet hiver, blottie tout contre ton poêle rougeoyant, chassant de la main la buée qui colle aux vitres. Je t’imagine, livre en main, absorbée dans ta lecture que rien ne vient troubler, si ce n’est le passage au loin d’une harde d’élans, la chute de cristaux de glace du haut des fins mélèzes, peut-être parfois le chant plaintif d’un bruant des neiges, son cri se perd dans la brume boréale. Sais-tu combien, parfois, j’envie ton calme, ta sérénité, là dans ta cabane peinte en rouge, tout près du rivage du Lac Vättern festonné d’une lisière de givre. Une sorte de paradis malgré la bise glaciale et la morsure de l’air polaire. Les Gens du Nord, je les crois plus profonds, plus accordés au rythme de la Nature, nous Gens du Sud sommes trop superficiels, qu’une cymbalisation de cigale, la chute d’un gland sur le sol de pierre, viennent tirer de ce qui, en vérité, n'était qu’un demi-rêve, en quelque manière une demi-vie. Ici, sous notre climat généreux (l’hiver est un été continuel), toujours nous sommes distraits de nous-mêmes, exilés de notre centre et réintégrer l’antre de notre propre identité est le plus souvent tâche bien ardue. C’est un peu comme si nous n’étions jamais que nos propres échos, des genres d’auras flottant tout à la périphérie de nos corps, sans que nous ne puissions vraiment faire de ces deux réalités une seule et unique marche vers l’étoile de notre destin.

   Des êtres en partage, si tu veux, des êtres dont l’éternel refrain d’incomplétude les porte toujours au-delà de qui ils sont. Il en résulte l’un de ces flottements caractéristiques des états d’ébriété ou bien de ceux résultant de la prise d’une « noire idole ». Mais je crois, Sol, qu’il serait inconvenant que je m’appesantisse plus avant sur le sort qui est le mien, dont je ne pourrais infléchir le cours qu’à rétrocéder vers le lieu de ma naissance et jeter les dés sur le tapis vert en priant que leur formule me fût bénéfique.

   Mais je reprends ici les termes de ma lettre : « le cœur lourd et l’âme en peine » et, maintenant, qu’il me soit permis de leur donner un contenu. Ne va nullement croire que j’en sois arrivé à m’apitoyer sur mon propre sort, celui-ci en vaut bien d’autres, tellement l’affliction est grande en ce Monde qui semble privé de ses points de repère. La photographie que je joins à ma lettre, cette belle Jeune Femme tout contre l’encoignure de sa fenêtre, livre entre les mains, regardant au travers de la croisée une rue déserte, cette Jeune Femme porte en elle cette félicité intérieure qui transparaît sur son visage clair et lisse, sur son front que nulle ride ne vient troubler. Et il n’est même jusqu’à sa vêture qui ne vienne renforcer ce sentiment de confiance en la vie, la douce volonté que semble vouloir indiquer le V de son chandail largement ouvert, sa gorge naissante gorgée de suc que soutient, dans la légèreté et la joie, le noir ouvragé d’une dentelle. Vois-tu, à l’observer, déjà un apaisement me gagne, comme si de mystérieuses ondes émanaient de sa juvénile splendeur, un genre d’aube bienfaisante répandant le baume bleu de sa présence.

    Alors un curieux phénomène se produit, la jonction de deux eaux, la confluence de deux affluents navigant de concert en direction d’un même estuaire. Toi la Nordique du Lac Vättern, elle l’Inconnue de l’image, deux Étrangères assemblées eu une heureuse et unique silhouette, une figure de la joie, un battement de cœurs à l’unisson, une douceur à faire éclore à la levée du jour. Vous êtes deux, mais aussi bien vous pourriez être trois, réunies en l’étrange communauté que rien de troublant ne pourrait atteindre, un genre de lieu subtil à l’écart des tracas du Monde. Alors, partant toujours de cette activité onirique qui constitue ma marque la plus habituelle, j’édifie de toutes pièces une scène sur laquelle l’Inconnue de la vitre (voici le premier prédicat qui s’est présenté à moi), Toi, Sol la Nordique, Simone de Beauvoir (cette égérie du féminisme), vous rejoignez, je le consens, en une bien étrange crypte ou bien c’est votre position d’Iliennes retirées en leur havre de paix qui m’a naturellement conduit à faire de vos trois personnages le lieu même d’une pure félicité.

   Je vous prête sans délai les paroles de Simone de Beauvoir dans « La Force des choses », œuvre de maturité où, déjà, la plupart de ses concepts sur l’existence sont posés à la manière de « modes d’emploi ». Le verbe y est pur, élégant, la phrase claire et limpide, l’authentique en accompagne chaque mot. Pour moi, en cette période troublée, cet extrait résonne à la façon d’un vade-mecum dont je crois qu’il faudrait que j’apprenne l’art subtil, de manière à me détourner de qui-je-suis pour ne regarder que le Monde (Un Monde rêvé, bien sûr !), éprouver la beauté de ses paysages, m’introduire au cœur des choses belles, là où un bonheur simple est le terme du voyage. Mais, Sol, écoutons Simone de Beauvoir dont, je suis sûr, tu connais chaque passage, chaque mot, toi dont la littérature t’accompagne chaque jour en tes boréales latitudes :

   « Je crois que les arbres, les pierres, les ciels, les couleurs et les murmures des paysages n'auront jamais fini de me toucher. Je m’émouvais autant que dans ma jeunesse d’un coucher de soleil sur les sables de la Loire, d’une falaise rouge, d’un pommier en fleur, d’une prairie. J’aimais les chaussées grises et roses sous la haie infinie des platanes, ou la pluie d’or des feuilles d’acacia, quand vient l’automne ; j’aimais, non certes pour y vivre mais pour le traverser et pour me souvenir, les bourgades provinciales, l’animation des marchés sur la place de Nemours ou d’Avallon, les calmes rues aux maisons basses, un rosier grimpant contre la pierre d’une façade, le bourdonnement des lilas au-dessus d’un mur ; des bouffées d’enfance me revenaient avec l’odeur des foins coupés, des labours, des bruyères, avec le glouglou des fontaines. »

   Sais-tu combien il y a de délicatesse, de richesse immédiates à rejoindre cette prodigalité de la Nature, à humer la corolle de la fleur à l’odeur de miel, à tutoyer les rivages enchanteurs d’une rivière, à flâner longuement dans les « rues aux maisons basses », tel un Quidam qui, en réalité, ne cherche qu’à atteindre son point d’équilibre, à scruter son propre horizon habité des plus belles teintes printanières, un air d’enfance y traîne encore qui fait s’élever le sarment d’une douce émotion. Oui, je sais, il y a beaucoup de nostalgie dans mon évocation, peut-être même l’empreinte d’amers regrets. Vois-tu, Solveig, à deux reprises déjà j’ai évoqué ce vague à l’âme qui ne s’éloigne guère de moi, qui me poursuit même la nuit, poudrant mes songes de bien étranges visions, comme si le Monde était arrivé à sa fin, tout au bord d’un vertigineux précipice. Tu sais mon inclination constante à la tristesse, tu sais ma dette au spleen baudelairien, tu sais la profondeur de mes émotions, bien plus proches de celles d’un Jean-Jacques que de celles d’un Voltaire.

   Solveig, mais je te sais alertée à ce sujet, le Monde va mal, il court à sa perte. Partout les guerres entre des ethnies opposées, pour des revendications territoriales dont l’immémoriale Histoire n’a même plus le souvenir, des guerres pour l’eau, le pain, le tracé d’une frontière, des guerres pour l’art de la guerre. Des guerres au motif que les Hommes ne sont pas encore sortis de l’Âge de Pierre, que leurs mœurs sont frustes, leurs désirs mal équarris, leurs projets funestes, leur éthique davantage proche du lucre que du don de Soi. Sans doute me trouveras-tu bien pessimiste !

Mais quelqu’un sur la Terre

a-t-il changé d’un iota l

le profil de son essence ? 

Mais quelqu’un est-il devenu

 autre qu’il était au titre

des hasards de sa naissance ?

Mais quelqu’un est-il jamais

sorti du cercle de ses affinités ?

  

   Tu le sais, Sol, nul ne s’amende jamais, si ce n’est à la marge, dans les détails, là où le Diable aime à se cacher. Oui, je suis un Révolté et un Révolté contre qui-je-suis, au premier chef. Comment y aurait-il d’autre issue ? Puisque je critique l’Homme et que je suis Homme, ma critique me vise en premier. Cependant, je crois que tous, nous avons quantité de qualités, que nos vertus sont réelles mais que notre faiblesse constitutionnelle fait que nos vices prennent le pas sur nos vertus et que le croûton de pain que nous destinions au Chemineau de passage, nous l’avons boulotté avant même qu’il n’atteigne le seuil de notre maison. Je crois que, par nature, donc par des nécessités strictement physiologiques, nous sommes des métabolismes voulant assurer leur propre futur, l’Autre, l’Étranger, tous Ceux qui ne sont nullement nous, sont de facto de surcroît. Je sais qu’ici je brosse le portrait en clair-obscur de cet égoïsme-solipsisme auquel nul ne pourrait échapper qu’au prix de son propre sacrifice. Or nous ne sommes ni Christ, ni Socrate et, à la tasse de ciguë, nous préférons l’ambroisie alcoolisée que nous dégustons entre Amis, le cœur léger et l’âme tranquille. Pour autant, nul ne nous demande de devenir des Saints, seulement des Regardeurs de Vérité.

   Or la Vérité blesse. Or la Vérité n’a cure de nos états d’âme. La vaste Théâtre Mondain recèle dans les plis de ses coulisses des crimes, des vols, des meurtres, des esclavages, des féminicides, des exploitations de toutes sortes. Les Travailleurs, le cœur léger, sous la poussée de ce raz-de-marée de la mondialisation, sous l’exigence consumériste tyrannique, détruisent la Terre, la rongent jusqu’à l’os, semant en elle les acides les plus mortifères qui ne sont jamais que ceux que l’Homme a inventés en tant que fondements de ce qu’il pensait être les conditions mêmes de sa joie. Bien sûr, Sol, nous pouvons, telle l’autruche, enfouir nos têtes dans la multitude du sable et c’est bien ceci même que nous faisons depuis des siècles, sinon des millénaires. Mais la Terre est lasse et menace à tout moment de retourner sa calotte, de nous offrir ses viscères et, tous en chœur, nous irons à la curée sans nous douter un seul instant que cette terrible Cène sera la dernière, qu’il ne demeurera du Monde et de ses Officiants que des peaux vides flottant, tels des drapeaux de prière aux « vents mauvais » tout en haut de quelque Annapurna aux cimes décimées par tant de joyeuse innocence.

   C’est ainsi et c’est pourquoi, sans doute, le fatalisme existe-t-il sous le joug duquel nous plaçons nos nuques, pareils à des bœufs lents et un peu stupides, traçant notre sillon dans la glaise pour tracer notre sillon dans la glaise. Å l’évidence nulle Vérité ne saurait échapper au régime des tautologies.

Le Monde est Beau

 parce qu’il est Beau.

Le Monde est Affligent

parce qu’il est Affligeant.

Le Monde est Monde

parce qu’il est Monde.

 

   Nous sommes Tous qui nous sommes et allons de l’avant. Nous souhaitons notre navigation sous les auspices d’un doux alizée. Une façon douce d’exister. Si cela est humainement possible. Je suis coutumier de cette dernière formule « humainement possible ».

 

Oui, le Possible est Humain,

rien qu’Humain.

Il s’agit de le reconnaître

et de lui accorder faveur.  

Lui accorder FAVEUR !

 

   Ma très chère Confidente du Grand Nord, que le blizzard t’épargne. Que le feu illumine ton foyer. Que tes lectures soient belles. « La Force des choses » est toujours et partout présente. C’est en nous qu’elle doit trouver son site.

 

Que la Nouvelle Année qui se profile te trouve

dans un Monde plus généreux que l’ancien.

 

A bientôt.

 

Celui qui médite en Soi, autour de Soi.

Pour Toi aussi, qui m’es chère.

 

 

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22 mars 2026 7 22 /03 /mars /2026 08:14
L'homme atlantique - Duras.

La revue de presse

(Bulletin critique livre français, 1982)

   

 « Ce texte très bref est la transcription de la bande-son du dernier film de Marguerite Duras, réalisé à partir de rushes du film Agatha ou les lectures illimitées. Ce texte est dit d’une façon fascinante par l’auteur sur des images d’Yann Andréa marchant dans les pièces désertes de la villa d’Agatha, sur de longues séquences de noir aussi. Ce texte peut être lu comme écrit, même si sa priorité comme bande-son est claire. On y retrouve un “ vous ” qui est peut-être le même que celui des trois Aurélia Steiner : tout le texte est adressé à l’Autre, I’homme de l’image sans doute, celui que le texte fait passer devant la caméra, regarder la caméra, disparaître du champ de la caméra. Cet homme, I’acteur, est l’objet d’un amour, d’un amour finissant, fini. Le jeu du texte, la cinéaste, raconte comment, dans le sentiment de cette fin d’amour, prête pour la mort, elle a voulu écrire : pour se laver de cette émotion, mais qu’elle n’a pu que faire un film, avec les images de l’être aimé, les images de sa présence et de son absence à la fois. Il y a dans L’Homme atlantique le cri, I’appel à l’Autre au moment de la mort et de la mort de l’amour ; I’Autre étant regardé par la caméra, il y a aussi une réflexion sur le cinéma, le pouvoir du cinéaste, I’être de l’acteur ; enfin une voix sur la mort du cinéma et le refus de la représentation. État bouleversant d’une recherche extrême. »

   L'extrait des Éditions de Minuit :

   « Je l’ai pris et je l’ai mis dans le temps gris, près de la mer, je l’ai perdu, je l’ai abandonné dans l’étendue du film atlantique. Et puis je lui ai dit de regarder, et puis d’oublier, et puis d’avancer, et puis d’oublier encore davantage, et l’oiseau sous le vent, et la mer dans les vitres et les vitres dans les murs. Pendant tout un moment il ne savait pas, il ne savait plus, il ne savait plus marcher, il ne savait plus regarder. Alors je l’ai supplié d’oublier encore et encore davantage, je lui ai dit que c’était possible, qu’il pouvait y arriver. Il y est arrivé. Il a avancé. Il a regardé la mer, le chien perdu, l’oiseau sous le vent, les vitres, les murs. Et puis il est sorti du champ atlantique. La pellicule s’est vidée. Elle est devenue noire. Et puis il a été sept heures du soir le 14 juin 1981. Je me suis dit avoir aimé. »

                                                                       Marguerite Duras

***

  "L'homme atlantique". Déjà le titre est une manière d'interrogation, comme toujours chez Marguerite Duras. "L'homme atlantique" comme l'on dirait "L'homme de la steppe" ou bien "L'homme insulaire". Autrement dit "l'homme de nulle part". Toujours cette part d'insaisissable qui se décline tout au long de l'œuvre de l'auteur de "L'amant". Mais, ici, "L'Amant " n'est pas cité comme une réalité ultime et indépassable, un genre de fin en soi. Il ne figure qu'à mieux s'effacer, se dissoudre dans les arcanes de la littérature. Car "L'amant", pas plus que "L'homme atlantique" ne sont des objets dont il serait possible d'assurer une quelconque préhension. Tout dans la fuite, tout dans l'irrésolution, tout dans le perpétuel évanouissement. L'homme atlantique, pas plus que l'amant n'ont d'existence réelle. Vous ne les rencontrerez pas au hasard de votre cheminement, fût-ce dans le cadre romantique de Trouville, se découpant sur le moutonnement blanc de l'océan.

   L'homme atlantique est une dérive, un hôte de passage à la consistance de brume, une pure décision de l'imaginaire. Lire "L'homme atlantique" ou bien "Les yeux bleus cheveux noirs" ou bien d'autres ouvrages encore, ne doit nullement se faire sous le régime étroit du réel, comme s'il s'agissait d'une simple chronique de la vie quotidienne. Loin d'être la relation d'une aventure, fût-elle des plus singulières, loin d'être une chronique événementielle, l'écriture de Duras est un absolu en quête de lui-même. Du reste, en direction de quoi pourrait se mouvoir une telle exigence, sinon dans l'orbe de son propre maintien aux limites de l'inaccessible ? Car, par essence, l'écriture, l'art, sont des inatteignables dont on essaie de cerner les contours, d'approcher les lignes se dérobant constamment à notre regard. Oui, c'est de regard dont il s'agit, d'où la tentation pour Marguerite de transcender les limites de l'écriture en offrant son projet au cinéma, - donc à l'illusion -, mais à un cinéma exigeant, à la limite de l'abstraction : une image noire avec, en voix off, la silhouette inapparente de celle qui dit la présence de la littérature - ou du cinéma - en sa confondante parution. La survenue de l'art est son effacement même, sa propre dilution dans les mailles de l'inconnaissance. Jamais l'art, l'écriture, la peinture ne se donnent comme des faits acquis dont on pourrait faire l'inventaire. La recherche constante est l'événement essentiel par lequel l'œuvre se présente à nous.

   Il devient nécessaire, lisant un texte aussi elliptique que celui de "L'homme atlantique", de se défaire de l'urgence à posséder, dans la première contingence, dans la matérialité immédiate, ce qui se présente à nous. Cet homme qui traverse l'espace atlantique - la littérature -, jamais nous ne pourrons y accéder, pas même par le truchement de la métaphore. C'est pour cette raison qu'il se constitue dans l'espace d'invisibilité de l'écran noir. Il n'est que leurre, transparence à soi, transitivité vers autre chose que lui-même, à savoir cette forme constamment changeante qui hante toujours les œuvres vraies. Nous avons à faire surgir, en nous, ce territoire du vide, de l'abolition de l'image, de la perdition des catégories habituelles de l'entendement - à savoir la mesure rationnelle - de manière à ce qu'apparaisse, en toile de fond de l'ombre fondatrice, cela même qui se nomme art et qui, toujours, est hors de portée. Mais qu'on s'imagine, un seul instant, plongé dans la salle remplie de rien, avec les ténèbres pour assise et la voix anonyme, impersonnelle, désincarnée, déréalisée qui nous intime l'ordre de faire déployer en nous le simplement inconcevable : cette figure qui, jamais n'apparaît que sous la forme approchée d'un négatif photographique. Nous sommes confrontés à la densité de l'ombre, nous butons contre la paroi noire - celle supposée nous fournir des images - et, alors un sentiment nous envahit, le même que celui éprouvé devant les grands polyptiques noirs de Soulages. Une immédiate perdition à laquelle nous n'échapperons que par le recours à une intellection, genre d'échappatoire face au néant. Ici s'impose la référence à ce célèbre "outre-noir" inventé par l'artiste confronté à cette matière dense, mystérieuse, impénétrable. Mais à quoi donc fait allusion Pierre Soulages, si ce n'est à cette vibration située juste en arrière de la toile - l'art - qui, précisément ne devient perceptible qu'à l'aune de l'interrogation qu'il suscite ? On en conviendra, l'art, pas plus que la littérature, le poème, la musique ne sont des objets de la nature de ceux que la réalité place sous nos yeux avec la plus pure évidence qui soit. Jamais nous ne doutons de la pomme lustrée et carminée, juteuse à souhait, acidulée, dont nos papilles font l'expérience dans le fait concret de la mastication. Il en est bien autrement avec la pomme de Cézanne que nous n'approchons que "par défaut", de biais, avec une manière de vision diagonale, tant elle a besoin de la médiation de notre intellect, de la puissance de notre intuition pour qu'elle fasse phénomène en nous avec la justesse qui correspond à son essence et s'installe comme vérité en art.

   Spectateur inondé d'ombre devant le film de "L'homme atlantique" ou bien lecteur en perdition parmi l'écume étrange des mots durassiens dans le petit livre éponyme, nous sommes toujours à la recherche d'un possible sémaphore qui nous permettrait de nous y retrouver avec cela même que l'auteur nous propose et qui n'est rien de moins qu'un néant, une illusion, une hallucination dont notre esprit ne parvient nullement à faire une synthèse correcte. Mais de synthèse il ne saurait y avoir pour la simple raison qu'aucune thèse préalable n'étant posée il nous devient quasiment impossible d'en bâtir une probable architecture. Tout au plus de hasardeuses conjectures. Mais il faut abandonner les justifications d'ordre logique et se tourner, une fois de plus, vers la lumière éclairante de l'analogie et la forme imagée de la métaphore. Cette abstraction qui nous fait face, - pour ce qui nous concerne l'écriture, ou de façon plus essentielle la littérature -, il devient urgent de la doter d'une figure, de la cerner de contours.

 Par définition, l'art, pas plus que l'amour, ne sont concevables. Par "concevables", il s'agit d'entendre l'étymologie de "saisir par la pensée" un objet de connaissance. Or, jamais un sentiment, une esthétique ne se laissent approcher par le biais d'une démarche déductivo-logique. C'est même d'un cheminement opposé dont il s'agit, d'une approche que l'on pourrait qualifier de "métaphysique", si ce terme était moins péjorativement connoté. Ce que nous voulons exprimer, c'est la chose suivante : par rapport à l'art, à l'amour, il s'agit d'adopter la posture que l'on a devant un signifiant dont on cherche à percevoir le signifié, par nature invisible. Donc, plus que du recours à un percept, reportons-nous à un affect, à une sensibilité au travers de laquelle nous dépasserons l'aspect simplement formel de la réalité.

S'installer dans la contrée de l'art pourrait se concevoir, par homologie de situation, à la façon de la posture enfantine de préhension de "l'objet transitionnel (dont Winnicott a été le génial inventeur), l'enfant introjectant l'objet de son désir - la mère -, par le truchement d'une forme ludique à laquelle il a attribué la valeur insigne de substitution de celle par qui il existe. Et, afin que ce propos ne demeure pas pure abstraction, il faut imaginer le lecteur, le spectateur, placés face à l'énigme de "L'homme atlantique" comme de naïfs enfants attendant des sons de la voix et des mots projetés sur la papier qu'ils se comportent avec une charge de magie suffisante afin que, délaissant le support matériel - l'écran de cinéma, le livre-, ils puissent s'assurer du saut les conduisant à cela même qu'ils cherchent, l'amour de la mère, la divine surprise du fait littéraire. Disant cela, nous n'avons parlé que d'émerveillement, de survenue dans le territoire extra-spatial, extra-temporel dont l'art est pur acte de donation, que, toujours, nous devons chercher par-delà les figures mouvantes et stables de ce réel, lequel, nous épinglant sur la planche de liège des événements quotidiens nous ôte toute possibilité d'effraction vers autre que nous. L'art est toujours cette différence essentielle par laquelle il se manifeste à notre faculté de penser. "L'homme atlantique " est cette œuvre radicale, exigeante, hors du commun qui, l'espace d'une création, nous projette dans ce site que nous croyons inaccessible alors qu'il ne dépend que de nous que nous nous y installions. Simple question de vision !

   Morceau choisi :

(Nous rappelons notre interprétation de "L'homme atlantique" comme métaphore de la littérature, à qui l'auteur (Duras en l'occurrence) adresse sa voix, comme supplique au terme de laquelle une apparition pourrait avoir lieu : celle de l'art).

"Vous et la mer, vous ne faites qu'un pour moi, qu'un seul objet, celui de mon rôle dans cette aventure. Je la regarde moi aussi. Vous devez la regarder comme moi, comme moi je la regarde, de toutes mes forces, à votre place.

Vous êtes sorti du champ de la caméra.

Vous êtes absent.

Avec votre départ votre absence est survenue, elle a été photographiée comme tout à l'heure votre présence.

Votre vie s'est éloignée.

Votre seule absence reste, elle est sans épaisseur aucune désormais, sans possibilité aucune de s'y frayer une voie, d'y succomber de désir.

Vous n'êtes plus nulle part précisément.

Vous n'êtes plus préféré.

Plus rien de vous n'est là que cette absence flottante, ambulante, qui remplit l'écran, qui peuple à elle seule, pourquoi pas, une plaine du Far West, ou cet hôtel désaffecté, ou ces sables.

Rien n'arrive plus que cette absence noyée dans le regret et qui sera à ce point sans descendance qu'on pourra en pleurer.

Ne vous laissez pas envahir par ces pleurs, par cette peine.

Continuez à oublier, à ignorer et le devenir de tout ceci et celui de vous-même."

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21 mars 2026 6 21 /03 /mars /2026 08:57
TOUT EST LANGAGE

  La Grande Tour de Babel

Pieter Brueghel l'Ancien

***

 

   LES MOTS. Si vous aimez le langage, tout le langage, tous les langages, alors lisez. Ce texte est sans doute exigeant, sans doute foisonnant, essayant de se référer à quelque origine mythique, cosmogonique, mais avec le langage, il n'y a pas de demi-mesure, de possible évitement, de tergiversation. Le langage, essence de l'homme par excellence, demande qu'on lui accorde attention, qu'on l'amène à se déployer bien au-delà de l'orbe souvent insignifiant du quotidien. Cet article s'y essaie à sa façon.

   Les Mots

   Les mots, vous ne pouvez pas les éviter parce que, tout simplement, votre Mère (avec tout le respect que vous lui devez, s'entend), votre Mère elle vous les a refilés à la naissance ses petits cadeaux en forme de consonnes et de voyelles, elle vous les a inoculés, les a doucement fait glisser le long de votre cordon ombilical (qui, du reste, est aussi le sien autant qu'il est vôtre) et ainsi depuis votre premier souffle, vous êtes irrémédiablement relié, empilement de cordons successifs oblige, à tous vos ancêtres et, de cordon en cordon, sans même que vous en ayez conscience, sans qu'aucune perception particulière soit attachée à ce phénomène, vous remontez le long filament gélatineux et vous découvrez plus d'un aïeul étrange, des langages à foison, étonnants, et vous vous habituez vite à cette immense et vertigineuse Tour de Babel, à cette ruche géante, à cette ziggourat aux mille portes et aux mille fenêtres habitée de sons et de voix, et plus vous remontez les volées d'escaliers, de marches, plus vous remontez de temps.

   Vous croisez les rumeurs de l'époque moderne, celles de la Renaissance et du Moyen Âge, de l'Antiquité ; vos oreilles s'émerveillent du Latin et du Grec, des mots des Phéniciens à Tyr, Sidon et Byblos ; des mots des Hébreux dans les plaines de Mésopotamie ; des mots des Cananéens à Alep ; ceux des Chaldéens ; ceux des Assyriens à Ninive ; ceux des Babyloniens à Palmyre ; ceux des Akkadiens chantant Ea, le dieu des nappes d'eau souterraines ; ceux des Sumériens invoquant Inana, la déesse de la Fécondité ; Enlil, le vent ; En-ki, l'eau bienfaisante ; An, le Ciel ; Girra, la divinité du Feu ; Naru, celle des Fleuves ; Utu le dieu du Soleil ; Sîn, la Lune ; Adad, l'Ether ; Ninurta, celui du Royaume des Morts et le mystérieux ombilic s'élève toujours plus haut au milieu du temple de briques et vous êtes entouré d'un long poème que vous récite Atra-Hasîs, le Supersage akkadien qui sauva les hommes du Déluge qu'Enlil, le roi des dieux avait déchaîné pour se venger de la rumeur des Hommes, de leur multitude, et vous remontez encore le temps et c'est maintenant le fléau des dévastations qui sonne à vos oreilles, les longues plaintes de la famine, les gémissements de la terre sous les coups de boutoir de la Sècheresse, les cris de douleur attachés aux épidémies plantées dans la chair des Hommes, et le cordon, auquel vous êtes toujours irrémédiablement attaché, vous tire encore plus haut, et vous parvient alors le bruit d'un prodigieux coït, l'affrontement de deux masses aqueuses, irréductibles mais complémentaires, fouettées par l'impérieuse nécessité de la Vie, et dans ce tumulte primordial, vous reconnaissez vos très lointains ancêtres, Tiamat, l'Eau-salée, votre Mère ; Apsu, l'Eau-douce, votre Père, et vous ne percevez plus, bientôt, que des bruissements de taillis, des percussions de cannaies, des clapotis de marécage, puis de longs écoulements d'eau entre Tigre et Euphrate, et tout ce lieu liquidien prête son flanc à la progression d'un Radeau de roseaux que recouvre la poussière, et vous savez soudain qu'il s'agit là de la Terre, celle que vous foulez de vos pieds depuis les rivages de votre lointaine enfance, de la Terre que Marduk, le Démiurge, le Dieu créateur, a tirée de l'immense étendue d'eau primitive qui était à l'origine de toutes choses, et vous vous élevez encore, franchissant les marches qui vous paraissent ultimes, et vous êtes au sommet du temple babylonien de l'Esagil, le 'Temple-au-pinacle-surélevé', et au-dessus de la tête de Marduk, diffuse une immense radiation solaire, une nappe de feu pareille à une aurore boréale, et il y a en vous, tout le long de votre corps pareil au filament d'une algue, une onde qui fulgure, une intense vibration, et vous êtes transporté, il y a quinze milliards d'années, tout au bout de l'univers, nuages de gaz, agrégats de particules et d'antiparticules, vous êtes la collision elle-même, la lutte désordonnée des protons et des neutrons, le big-bang, puis vous êtes soudain AU-DELA, et votre filament derrière vous est semblable à la queue d'une lointaine comète, le monde s'est retourné, vous avez traversé sa peau et vous nagez maintenant dans un immense océan et les vagues s'ouvrent devant vous et il y a comme un étrange espace de liberté, une porte immense et radieuse, vous êtes arrivé au socle du monde, à sa racine première, à sa chair vivante et palpitante, vous saviez qu'elle existait cette CHAIR douce et nacrée, cette chair onctueuse et vibrante, cette chair mystérieuse et pourtant immensément lisible, vous saviez l'incision que vous pouviez réaliser en elle à la mesure de votre seul regard, de votre seule pensée, et cette chair si abstraite, imaginaire, onirique peut être, vous la sentiez se soulever sous la poussée de votre désir, celui de connaître, de percer, de forer le mystère des choses; cette chair silencieuse est soudain voix, parole, langage ; elle s'ourle en forme de lèvres, s'arrondit à la manière d'une bouche qui féconde les mots, et alors il n'y a plus que cela, les MOTS, qui parcourent cette immense plaine du retournement du monde, et selon leurs trajets naissent des sillons, des fentes, des éminences, des collines, de douces dépressions, et chaque MOT proféré est une fleur, un arbre, un rocher, une eau douce, le miroir éblouissant d'un lac car cela vous le savez depuis toujours, IL N'Y A QUE LES MOTS ; ils sont notre seule réalité, ils nous sauvent des apparences, des illusions ; eux seulement sont vivants, ils dessinent notre forme humaine, ils sculptent les animaux, ils amènent les choses à leur éclosion car, sans eux, il n'y aurait plus ni ciel, ni mer, ni montagne et la Terre serait une vaste désolation, et il n'y aurait plus que des mesas usées comme des os, des steppes arides ; il n'y aurait que des déserts à l'infini, hérissés de pierres comme celui de l'Adrar; parcouru de longues barres rocheuses comme en Basse-Californie; semé de sable rouge et aride pareil au désert de Gibson ; hérissé de dunes en croissant ; plateau de pierres lisses en Judée ; il y aurait l'immense squelette blanc et mauve du Grand canyon, ses entailles profondes comme des blessures et l'infinie Vallée de la mort; le moutonnement longuement minéral du Thar ; les étendues blondes et rocheuses du Tadrart ; les ondulations de schiste et de mica de la Namibie ; les collines couleur de poussière du désert de Gobi ; l'immense plateau de cailloux du Namaqualand ; les vagues meulières du Grand erg occidental ; sans les mots, il n'y aurait plus que cela, cette immense érosion, la nudité aurait partout son règne, le silence ses assises, le vide son empreinte.

    Oh, bien sûr, les choses existeraient mais seulement sous leurs formes primitives et elles apparaîtraient comme de dérisoires et inutiles géants de carton-pâte, et leurs jambes seraient paralytiques, et leurs yeux aveugles, et leurs oreilles sourdes, et leurs langues muettes et les déserts sont devenus hostiles quand la parole des Hommes les ont livrés à leur propre égarement, à leur évidente et incontournable nudité, et les déserts ne parlent plus maintenant que sous des voiles d'indigo, des huttes de branches et de boue, des peaux usées de dromadaires et ils ne résonnent plus qu'au fond des gorges asséchées des puits, ne trouvant refuge que dans des outres vides, au milieu des éboulis de pierres, dans les longues lignes des regs, sous les dalles brûlantes des hamadas ; les déserts ne parlent plus ni la langue des Hommes, ni la langue du sable, ni celle du soleil mais parfois une simple langue morte et froide qui ne sort que la nuit sous la clarté glacée de la lune et alors les mots fouissent la terre de leur museau étroit, s'enfoncent dans les rainures, rampent le long des bulbes et des rhizomes et deviennent infiniment silencieux, confondus avec leur ombre. Parfois les mots ressortent mais tellement métamorphosés qu'on ne les reconnaît plus, ils sont devenus de longues colonnes erratiques qui glissent le long des dunes, près des cours d'eau, dans les herbes des vastes steppes, près des rivages d'anciennes mers où ne flotte plus que le sel éblouissant, dans les hautes montagnes peuplées de solitude et les mots sont devenus étranges et lointains, ils sont les mots-nomades, les peuples sans terre, les Bakhtiyaris, les Banjaras, les Bhils, les peuples à la langue cousue, les Kiptchaks, les Garamantes; les peuples ignorés, les Jats ; les peuples inconnus, les Karakalpaks, les Masaesyles ; les peuples soumis, les Moabites; ils sont les peuples réfugiés sous la tente noire en poils de chèvre, les Pachtouns ; ils sont les peuples sans frontières, les Toubous, les Tedas, les Dazas ; ils sont les peuples-mirages et leurs bouches sont scellées, mais ces peuples nomades, ces peuples de mots qui se cachent vous ne pouvez les ignorer, ils rôdent autour de vous avec de grands cercles comme ceux que décrivent l'aigle royal, le gypaète, le pygargue ; ils incisent votre peau, y tracent des signes, y gravent des tatouages, y sculptent des scarifications ; ils pénètrent vos yeux et dessinent en arrière de votre front des arabesques de lumière, des pleins et des déliés, des hiéroglyphes, des idéogrammes, des multitudes de lettres ; ils habitent vos oreilles, vrillent vos tympans et votre tête devient une immense caverne, une grotte profonde remplie d'échos et de rumeurs, et les mots ricochent sur les parois, et les mots rebondissent et s'assemblent par groupes de deux ou trois puis s'agglutinent en essaims et, au milieu de l'incessant bourdonnement, vous reconnaîtrez bientôt, quelques bribes de phrases, quelques essais de langage, et puis soudain tout se précise, se met en ordre, devient intelligible, les mots-nomades ont, pour un temps, interrompu leur longue migration, ils ont dressé leurs tentes au milieu d'une aire sûre et accueillante, peut être une oasis, ils ont attaché leurs bêtes à des pieux, ils ont posé des nattes sur le sol de poussière, les femmes pilent le mil, les hommes préparent le thé dans des théières bleues et le peuple nomade assis autour du feu chante une ancienne chanson venue de très loin et vous êtes à nouveau habité par ce langage qui, un instant, vous avait égaré et maintenant oui, c'est cela, venez tout près de moi et soyez tout ouïe, des colonnes du pick-up d'autrefois sortent des paroles que nous écoutons ensemble avec une sorte de recueillement, peut être même de ferveur, comme on écoute un "Crédo" ou un "Confiteor" et alors les paroles coulent en nous à la façon d'une litanie, nous la buvons vraiment comme du petit lait cette mélodie, oui, bien sûr, vous la reconnaissez sans doute ; quant à moi, elle ne m'a pas lâché de toute la journée et, du reste, entre nous, je n'ai réellement rien fait pour la chasser. Vous voulez l'entendre jusqu'au bout ma ritournelle ? Vous voulez les déguster jusqu'à la lie les paroles de "Tonton Georges" ?

   Et, maintenant, nous allons la refermer notre boîte à musique, et je vais le ranger bien sagement le joujou de notre adolescence sur sa lointaine étagère du temps mais avant, nous allons nous accorder un petit répit, juste une mince parenthèse, le temps que le vinyle ait fini de faire tourner ses derniers sillons et qu'il puisse nous délivrer ses ultimes paroles magiques et, après, tout à la fin, le saphir continuera sa course en forme de perpétuelle ellipse et il y aura quelques craquements, ça devra même faire le bruit que devait produire l'étui, en se refermant, lorsque "Tonton" y rangeait sa guitare, eh oui, c'est bien sa voix grave et rocailleuse, sa voix chaude tellement empreinte d'humanité, celle du "Gorille" au grand cœur qui savait si bien chanter l'amitié :

"Des bateaux j'en ai pris beaucoup

Mais le seul qu'ait tenu le coup

Qui n'ait jamais viré de bord

Mais viré de bord

Naviguait en Père Pénard

Sur la grand-mare des canards

Et s'appelait les copains d'abord

Les copains d'abord".

 

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20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 08:01
Présence, Vie, Paradoxe

« Sens du tango »

 

Judith in den Bosch

 

***

 

« Baroque et spleenétiques couleurs,

le noir et le tango, dont l'apparition

dans la décoration moderne marque

la fin des temps heureux,

sont partout à la mode. »

 

(Carco, Nostalgie Paris, 1941, p. 71)

 

*

« Voyage des immigrants qui écrivent leur roman,

pas à pas, dans la ville de Buenos Aires. »

 

Nathalie Clouet (pionnière de la renaissance du tango parisien)

 

*

« Le tango est une pensée triste qui se danse »,

écrivait le compositeur argentin Enrique Santos Discépolo.

Une analyse assez juste de ce corps à corps sensuel,

masculin-féminin, exprimant la douleur

des hommes venus d’Europe, vivant seuls

et cultivant la nostalgie d’un passé lointain. »

 

Source : « Le tango, symbole de l’essence et de la musicalité argentine »

   Ce long préambule concernant le phénomène du Tango n’a pour raison essentielle, à travers l’accentuation de quelques mots, que de tâcher d’en cerner l’essence, d’en dire ce qui le rend, tout à la fois, attirant, mystérieux, parfois sombre et tragique. Attirance et rejet. Danse de l’exil traversée de la lourde mélancolie du spleen, fonctionnant sous le sombre registre du noir, reflet de la condition des Immigrés d’où se lève une pensée triste, expression de la douleur et de la nostalgie. De cette nature marquée au fer de la finitude et de l’absurde, nous rapprocherons la valeur symbolique de l’image qui nous semble recéler, en son fond, l’horizon d’une réalité reposant sur la tripartition suivante :

 

Présence – Vie – Paradoxe

 

   Ce dont le rythme heurté du tango, les figures successives du rapprochement, suivies du subit éloignement des deux Partenaires, se donneraient comme la chorégraphie du vivant, lequel s’affirmant au titre de sa Présence, serait constamment remis en question, troué en quelque sorte par le Paradoxe se logeant au cœur même de toute existence, une Lumière se lève que, bientôt recouvre la persistance d’une Ombre.

    Étrange clignotement qui mêlerait incessamment un Intérieur qui nous rassurerait, face à un Extérieur qui nous menacerait. Dans cette perspective, l’avancée humaine consisterait à essayer d’endiguer les flots venus du lointain, cette confondante altérité qui semblerait n’avoir de cesse que de nous réduire « à la portion congrue », de nous acculer à ce fond de Néant d’où nous venons, qu’à tout instant nous pourrions rejoindre au motif de notre distraction, de notre manque de vigilance. Pareils à des Exilés, nous vivrions sur l’étroitesse d’un continent qui, toujours, sous les assauts de l’inconnu, se rétrécirait telle une peau de chagrin.

   Paradoxe intimement lié à notre destin biologique, lui-même inscrit dans un ordre universel cosmologique conditionné par les affections et les blessures continues de la temporalité. Tout ce qui, parti de l’amont, se dirige vers l’aval, porte les stigmates de cette dette originelle. Ceci est gravé en nous avec la plus vive inquiétude. Les commentaires et circonvolutions autour de cette belle Image ne seront que le reflet de cette « danse avec la Mort » qui s’impose à nous avec toute la force des résolutions définitives et l’impossibilité qui est la nôtre d’inverser le cours de notre Destin. Cette énonciation a valeur de truisme, mais parfois convient-il de remettre, face à nous, des évidences que la contingence efface mais ne réduit jamais.

   Å partir d’ici, c’est l’image qui parlera, « ouvrira le bal » en quelque manière, dansera au rythme pulsionnel, tonique, tranchant et presque tyrannique des corps pris de l’ivresse consécutive à l’extase ; des corps dialoguant, s’entrelaçant en une sorte d’acte amoureux syncopé où se devine déjà, au-delà d’une supposée jouissance, l’ombre d’un exil définitif, autrement dit le retirement des corps du milieu de vie où, jusqu’ici, ils s’agitaient, exultaient, se retiraient parfois dans un ténébreux mutisme, mais pour autant toujours situés dans cet espace des plaisirs et des souffrances qui est le site habituel des rencontres, des séparations, des flux et des reflux, du surgissement du sens et de son retrait. Corps de lumière qui précède et annonce le corps de ténèbres. De façon à entrer dans le langage du Tango, il est nécessaire de partir du fondement de l’exil, celui par qui il naît et justifie la pluralité des figures qui, bien plutôt que d’être des signes chorégraphiques, sont des signes existentiels disant la douleur de l’éloignement et ce qui est censé en réduire la portée.  

   Regardée à cette aune de l’exil et de son essai d’effacement au titre de la danse, le paradoxe ne tarde guère à surgir qui nous place, nous les Voyeurs, dans une posture inconfortable qui est celle de la déréliction, de l’incomplétude native qui sont celles de notre condition. Alors que cette représentation devrait se donner comme source de joie, l’image est immédiatement, et sans réaménagement possible, amputée d’une partie de son être. L’image est tronquée. L’image est en deuil. Celle-qui-danse (laissons-là dans cet anonymat-là, manière d’universel qui dit l’entièreté de la présence humaine), Elle donc, se donne à nous dans un genre d’apparition-disparition, de lumière et d’ombre, comme si elle jouait sur la scène d’un théâtre antique, l’une des tragédies par laquelle une mythologie se dit, mais dans l’impossibilité d’être de ses personnages promis à une fin que nulle intervention divine ne viendra sauver du naufrage. L’épée de Damoclès tranche dans le vif, supprimant en ceci la possibilité d’un retour qui eût pu être salvateur.

   Ce bras levé en anse, ce cou incliné, ce fragment de gorge, cette unique jambe dans sa tension diagonale, cette lumière blanche aux ombres de terre de Sienne, tout ceci, cette disposition d’un personnage dont un Metteur en Scène a figé la posture avant même qu’elle ne soit aboutie, nous conduit de façon irrémédiable à éprouver une perte insondable (celle-là même dont Celle-qui-danse semble frappée avec le plus vif souci), que rien, jamais, ne pourra venir combler. En ses entours-mêmes, Celle-qui-danse est partiellement biffée, comme si le Néant-lui-même, avait subitement décidé de reprendre son dû, phagocytant des parties du corps, geste de Mantis religiosa aux terribles et pénétrants buccinateurs. Ces ombres inquiétantes surgies, dirait-on, de la lumière, fomentées par elle en quelque sorte, tracent le douloureux portrait d’une volonté, volonté de vivre, volonté de figurer, volonté de faire épiphanie, mais volonté s’écroulant à même sa profération, comme si la vie, en son éternel mouvement de corruption, n’avait de finalité qu’à se détruire elle-même et à annihiler Ceux et Celles qui dépendent d’elle.

   Paradoxe, encore, et non des moindres, de cette danse qui eût exigé un « pas de deux », étrange ballet en réalité solitaire, dont nulle présence ne vient confirmer l’existence. Un mouvement se crée qui s’annule. Une volte s’amorce qui chute. Un processus naît qui s’éteint aussitôt. Si la figure de tout exil peut apparaître en tant que foncière solitude, on s’accordera d’emblée sur le fait incontournable que tout Exilé (aussi bien toute danse qui en exprime la nature), postulera, dans l’horizon de sa conscience, cet Autre qui est son cruel manque dont il essaie à tout prix d’assurer l’assomption, accomplissant par-là sa possible remise au monde, son hypothétique « re-naissance ». Car tout exil repose sur ce nécessaire ajointement du Même et de l’Autre au terme duquel, chacun comblant sa faille ontologique, retrouvera le chemin de sa propre unité.  Cette altérité choisie, cette rencontre issue des plus profondes affinités, ceci, ce lien indéfectible qui réunit les êtres, ce passage, cette liaison sont refusés, ce qui, de toute évidence, confère à l’image sa force la plus effective, le pouvoir de fascination/répulsion qu’elle imprime en nous à même notre inconscient, là où gisent nos motivations les plus secrètes dont l’inaccessible est le caractère le plus propre. Nul doute qu’une telle représentation ne s’y archive avec la puissance des choses inconnues, non maîtrisées, ces choses abyssales qui nous meuvent et nous émeuvent alors que nous n’en avons guère conscience.

   Car regarder cette image, toute image et se prononcer sur le jeu mouvant qu’elle imprime en nous, sur l’écho quelle y fait réverbérer, sur les traces qu’elle y dépose, tout ceci ne résulte que d’une longue macération, d’une patiente infusion car ce que nos yeux perçoivent, que nos sens enregistrent, ce ne sont jamais que de rapides impressions, des ensemencements superficiels, de simples irisations qui froissent l’eau mais n’en métamorphosent nullement la nature. Il faudra, à l’entrée dans une signification plus exacte, l’action lente mais continue d’une temporalité à l’œuvre, d’une décantation qui ne retiendra ni l’écume, ni la mousse, pas plus que les immédiats miroitements, seulement l’émergence de cette ligne discrète qui se nomme SENS et, comme toute chose d’importance, mérite qu’on s’y arrête et en devinions les souterrains enjeux. Å ce prix seulement le fruit délivre son suc, la chair s’ouvre sur l’intime, la pulpe nous invite au jeu subtil de sa douceur, de son accueil, de sa générosité. Å ce prix !

   Et, en cet instant d’une prise de conscience, si nous essayons de nous pencher sur ce qui a été accentué à l’initiale de ce texte, peut-être, encore, y devinerons-nous la mesure de ces pensées secrètes qui tapissent notre vie intérieure, en attente de leur déploiement. Peut-être, tout geste de danse est-il, en son fond, une lutte sans merci pour rejeter le spectre de la Mort dans d’illisibles coulisses afin que, cet éloignement accompli, elle puisse demeurer dans un fond d’indistinction, lequel nous octroiera un répit, nullement une victoire définitive, cela va de soi. Chaque pas, chaque figure, chaque dynamique ne refléteraient que ce souci de creuser un intervalle, de différer, en quelque sorte de notre Être mortel, de lui insuffler un peu de cette éternité dont il tapisse la toile de ses intimes fantasmes. Ainsi, « spleen », « noir », « immigration », « solitude », « pensée triste », « douleur », « nostalgie », ceci constituerait le lexique usuel de toute manifestation chorégraphique. Le chorégraphie, revers de l’existentiel, le redoublant, si l’on veut, éliminant temporairement de notre mémoire la figure de style finale au gré de laquelle, tirant notre révérence, nous deviendrons illisibles aux Autres aussi bien qu’à nous-mêmes. Je ne sais si toutes les danses peuvent recéler en elle ce geste d’éloignement d’une souffrance qui est coalescente à notre présence, ici, sur ce lopin de terre. Sûrement le Tango en son essence même, dans la vivacité, l’impétuosité de ses figures, pourrait pouvoir rejoindre analogiquement, cette autre dimension tragique qui se dit, à chaque pas, à chaque geste, à chaque mimique dans cette danse, le Flamenco qui, tel le geste du Toréador, me paraît être en sa nature la plus profonde, essai de domination du Mal et, par voie de conséquence, tentative de renvoyer la Mort dans des limbes d’où, jamais elle ne pourrait plus ressortir.

   Selon des recherches ethnolinguistiques, le mot flamenco « dérivait des termes arabes felah-menkoub, qui, associés, signifient « paysan errant » (Wikipédia). Ce que signifie cette « errance » revient à rencontrer « l’exil », cette sortie hors de Soi qui ne parvient plus à retrouver le lieu intérieur de son être. La dimension fondamentalement existentielle, doublée d’une évidente inquiétude métaphysique, devient hautement visible dans l’affirmation suivante, tirée, elle aussi, de Wikipédia :

   « Il est (le flamenco) un formidable moyen de communication et d’expression de l’essence et de l’existence de l’homme andalou, il constitue l’affirmation d’un mode d’être, de penser et de voir le monde. (…) « Être flamenco » devient en soi un mode de vie. Le monde qui s’offre à l’expression flamenca est fait de tensions et de violences, de passion et d’angoisses, de forts contrastes et d’oppositions qui engendrent le cri du retour aux origines, cri primal et cri de la mémoire. »

   Le concept de « cri primal », porté par Arthur Janov, semble pouvoir aussi bien s’accorder aux deux chorégraphies que sont le Tango et le Flamenco. Tout cri émis à la naissance est cri de l’arrachement de la Terre Fondatrice où tout homme puise ses ressources, où toute existence humaine plonge ses racines dans ce fond obscur, ténébreux, opaque, entièrement indéterminé mais qui, pour autant, est le socle archaïque à partir duquel nous prenons essor et croissons dans l’espace libre, mais étonnamment balisé, circonscrit, de notre propre destin.

    En un certain sens, danser est cet acte rituel au terme duquel nous pensons pouvoir surgir à nouveau et, peut-être, bénéficier de ses vertus cathartiques, purificatrices, libératrices comme si, par ce simple mouvement d’éternelle réitération, nous tirerions de notre affligeant chaos, la figure chatoyante d’un nouveau Cosmos. C’est, peut-être ce que nous dit en filigrane cette belle image de Judith in den Bosch qui, suite à un savant processus alchimique, a métamorphosé Celle-qui-danse en fondement d’un vif tourment existentiel.   

 

 

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19 mars 2026 4 19 /03 /mars /2026 08:12
Au Pays de mes Affinités

Source : french.peopel.cn

 

***

 

   Le Monde d’Aval est comme ceci : des créatures à l’invisible identité, des formes fuyantes que nul ne saurait reconnaître, des fac-similés noyant en une même image des milliers d’êtres devenus indistincts à force d’habitudes mille fois renouvelées, des destins soudés à leur terre, des avancées illisibles dans les gorges étroites de l’exister. En sont-ils conscients ? Oui mais leur chemin est tracé avec autorité, comme si une main les tenait en son pouvoir, comme si, d’une manière irréversible, ils étaient joués sur le Grand Echiquier du Monde sans condition aucune d’en pouvoir sortir. En sont-ils atterrés ? Non, contrariés seulement car leur lucidité, cependant, n’est pas complètement éteinte et ils savent que leur révolte ne servirait à rien, à seulement les renforcer dans leur conviction de l’inéluctable qui les domine, les enchaîne et les conduit à trépas avec la régularité infaillible de rouages d’horlogerie.

   Le Monde d’Amont existe malgré les dénégations et les moqueries de Ceux-d’en-Bas, malgré leur incroyance quant aux pouvoirs de l’esprit, quant aux puissances de l’imaginaire, aux gemmes précieuses du monde du rêve. Nul ne sait si ce Monde présente quelque réalité, s’il n’est inventé par quelque Alchimiste en manque de ses cornues, s’il n’est nuée inventive sortie de la tête d’un enfant. Mais peu importe, ce Pays des Affinités multiples je vais le poser devant moi et attendre qu’il fasse ses somptueux trajets dans le site ébloui de mon corps, qu’il ouvre ce qui est habituellement fermé, qu’il illumine ce qui, à l’accoutumée, ne se nourrit que de ténèbres. Peut-être ne s’agit-il que de postuler les choses pour qu’elles se présentent à nous avec suffisamment de présence et de lustre ? Peut-être faut-il faire droit au rêve éveillé, s’immerger dans une longue méditation, s’immoler dans la pure joie de la contemplation.

 

LE MONDE D’AMONT

 

   Parti de la ville, tout en bas, cela fait une bonne heure que je marche. Parfois, je me retourne afin de voir ce que j’ai vu pendant quelques siècles, toutes ces contingences qui ont alourdi ma vue, l’ont amenée au bord de quelque cécité. J’aperçois des hommes ou ce qui leur ressemble, milliers de trajets d’insectes, marée immarcescible à la recherche du tout et du rien, sauts de carpe hasardeux, saltos syncopés, doubles cabrioles et chassés qui ne sont jamais que le vertige d’être ici-bas, dans les ornières fangeuses d’un peuple égaré. Cela fait comme une étrange mélopée dans la nacelle de ma tête, j’entends des voix qui ricochent, des cris étouffés, d’étiques objurgations, de fanatiques prophéties, mais jamais je ne perçois de paroles de liberté. J’ai bien fait de partir, de laisser cette vie de carton-pâte, de m’exiler des méandres de cette constante commedia dell’arte, de m’extirper de ces étranges et souterrains boyaux au sein desquels végètent des Désorientés à la recherche de l’impossible. Leurs mains se tendent, crochètent des haillons d’espoir mais leurs doigts sont en deuil qui ne retiennent que quelques pellicules d’air, ne récoltent que vent et tempête. Laisser tout ceci derrière soi est paradoxale douleur. Ce que je quitte m’attachait. Ceux dont je m’éloigne lancent leurs grappins et j’en sens le geste de rappel tout contre la face nue de mes omoplates. Toujours on est plus attaché à ce qui nous aliène que libre de le renier, de le mettre à distance. Mais il me faut cesser d’argumenter, ceci est une fâcheuse tendance des humains. Non seulement l’inestimable don de vivre leur a été accordé, mais en plus, ils veulent l’expliquer, le justifier, s’amender de tout ce qui pourrait être émis comme un reproche, tout ce qui les remettrait en question et les conduirait aux rives inconcevables de leur propre disparition.

   Maintenant le chemin s’élève sensiblement. Il longe de Hautes Falaises de Marbre éblouissant, leurs arêtes pareilles au tranchant du canif. Tout ici est subtilement et esthétiquement architecturé, si bien que sont conjointement sollicités le Principe de Raison et son contraire, le Principe d’Imagination. Je suis à la rencontre des deux, ce qui m’autorise à voir aussi bien l’envers des choses que leur endroit. Cette façade de pierres nues, j’en saisis le revers de chair, j’en éprouve les douces fragrances, j’en dissèque tous les sucs jusqu’à la prolifération exacte de la sensation la plus insoupçonnée, la plus celée. Un monde est là qui en contient un autre, emboîtement gigogne des sens multiples toujours finement armoriés du visible dont la doublure d’invisible est le secret, la découverte la récompense. Se laisser aller dans la confiance à la brindille d’air, au gonflement du nuage, à la dérive souple du ciel.

   Je suis arrivé à un endroit où le chemin palpite, frissonne, ne semble plus connaître le lieu de son être. C’est toujours cette manière d’hésitation, de confusion qui se produisent à l’orée du surgissement de toute merveille. Je sais, en moi, au fond le plus intime de mon ressenti, que quelque chose va avoir lieu du genre d’un éblouissement, que quelque chose d’inouï va enfin dire son nom, que ce nom va se déployer selon tous les horizons, que je serai moi-même tous ces horizons, toutes ces perspectives flamboyantes, que le ravissement s’emparera de mon âme infiniment dilatée au bord du retournement de soi, autrement dit sur le seuil de la connaissance ultime de ce qu’il y a à connaître, un paysage dans la grandeur de son poème, un être dans le luxe de sa polyphonie, un sentiment parvenu à son acmé, cette infinie brillance qui habite l’homme dès qu’il se sent relié à la généreuse amplitude du cosmos.

   Les roches qui, jusqu’ici, étaient taillées à angles vifs, voici qu’elles se mettent à bourgeonner étrangement, manières de tubercules emmêlés les uns aux autres, chaos de pierres basaltiques criblées de trous en maints endroits. Il n’y a plus de chemin, seulement un genre de sentier tracé au vif de la conscience, pétri d’ineffables intuitions. Le chemin s’ouvre à mesure que j’en découvre la nécessité au plein de qui je suis. Et, présentement, je suis le chemin qui est moi dans une étonnante réversibilité des phénomènes. Je ne suis moi qu’à être la roche, elle n’est roche qu’à me rejoindre en ma feuillée la plus secrète. Mes pieds nus se posent amoureusement sur le lit de pierres ponces. Parfois de lisses obsidiennes tracent en moi la douce empreinte de l’accueil. Mystérieuses analogies, surprenantes correspondances, camaïeu accompli des sources confluentes, merveilleuse indistinction des ressources originaires. Je ne suis ici, en mon être, qu’à rencontrer cet autre en qui je deviens l’Unique, cet autre qui me visite dans l’abîme de ma propre nature. Combien alors l’ardeur à vivre devient facile, alimentée à toutes les genèses qui m’ont constitué et restituent, en ce temps, en ce lieu, les multiples efflorescences du passé, l’étendard des projets futurs, la lame incisive de l’instant dans son évidence de feuille de silex tranchant. Tranchant, oui, mais dans l’exactitude de l’être à coïncider avec lui-même, sans épaisseur, sans distance, avec la précision de ce qui est beau, de ce qui est vrai.

    Je sors tout juste du boyau qui avait accueilli mon corps dans le même amour que met une mère à porter en sa chair la graine neuve de son enfant. Une naissance qui est ‘re-naissance’. Un rite de passage avec ses lourdeurs laissées aux ombres, avec ses essors confiés au ruissellement de la belle lumière. Tout s’espacie avec grâce. Tout se donne dans la corne d’abondance de la joie. De part et d’autre du champ de ma vision s’élèvent de Hautes Montagnes ciselées par la pureté neuve de l’air. Leurs faces tournées vers le ciel sont des miroirs de haute destinée qui ne communiquent qu’avec l’Infini, dialoguent avec l’Absolu. L’Infini, l’Absolu : la Beauté au sommet de qui elle est, la Raison et ses pierres aiguisées, l’Art en ses splendides donations. Une vallée s’ouvre infiniment entre les lèvres brunes des versants. Elle s’évase en allant vers le lointain. Un lac immense miroite, fait battre ses eaux, tantôt cendrées, tantôt de la teinte de l’émeraude selon les variations de la clarté. Des flocons d’ombre, parfois, courent au ras de l’eau, y dessinent des remous, y impriment des lignes de fuite. Des grappes de maisons habitent une anse, des coques de bateaux azuréennes flottent dans de minuscules criques, une île tout en longueur porte en son centre un château de pierres blanches entouré d’un jardin luxuriant. Des palmiers s’ébrouent au vent, de larges sycomores y étalent leurs ramures, des ifs-chandelles dressent leurs frêles flèches pareilles à des dagues célestes.

   Maintenant j’avance au bord du lac sur le sentier circulaire qui en fait le tour. Sur de hautes tiges les grappes des digitales, bleues et roses, s’agitent doucement dans le vent qui chante et musarde. Le silence est partout, parfois traversé des trilles joyeux d’oiseaux invisibles. Au loin est un fin brouillard qui enveloppe toutes choses dans un cocon de soie. Une barque de bois usé, d’un outremer délavé, est attachée au rivage par une corde. Il me semble, soudain, qu’elle m’attend, m’invite au plaisir infini d’une traversée. Je monte à bord. De minces vagues clapotent le long de la poupe, font osciller l’esquif, identiquement à ces gondoles de Venise qu’animent d’étranges mouvements de balancement à contre-jour des eaux plombées de la lagune. Je saisis les avirons et commence à me diriger vers le large. J’ai l’impression d’être seul dans cette immensité liquide que coiffe un ciel uniformément gris, pareil à une étoffe précieuse. Au loin, mais aisément reconnaissables, d’élégantes silhouettes se découpent sur le fond de l’air. Ce sont des femmes vêtues d’étincelantes tuniques blanches. Elles tiennent à la main des ombrelles de couleur parme. Un signe de distinction bien plutôt qu’une protection contre la lumière. J’entends parfois, selon la direction du vent, leur joyeux babil, on dirait une colonie de jeunes enfants s’égayant parmi les coulisses heureuses de la Nature.

   J’ai posé les avirons au fond de l’embarcation et je me laisse aller à la plus apaisante des rêveries. Un peu comme le bon Jean-Jacques sur le lac de Bienne. L’existence coule avec facilité de la même façon que le font les filets d’eau qui cascadent des montagnes et rejoignent la nappe immobile du lac. Puis la barque se dirige, sans que j’aie fait quelque mouvement que ce soit, en direction du sud. De grands cygnes au plumage d’écume, deux à l’arrière de mon navire improvisé, deux sur les flancs, un en tête, escortent le convoi avec toute la grâce due à leur rang. Ils agitent doucement leurs palmes noires, inclinent leur bec orange vers l’eau, leur œil de jais aiguisé comme le canif. Ils semblent conscients d’accomplir un genre de rite conforme à leur essence. Accompagner un Inconnu vers l’indicible contrée des mirages et des hallucinations diverses. Si bien que je m’attends, à tout moment, à voir surgir sur la plaine d’eau, la couronne des palmiers qu’agite l’Harmattan, une oasis émeraude, des grappes de dattes brunes couvrant le sol de sable. Parfois ces nuages de plumes poussent mon embarcation avec plus de vivacité, parfois ils ralentissent le rythme, souhaitant sans doute, me laisser tout le loisir d’admirer ce paysage aussi romantique que sublime.

    Et voici que des grèbes huppés se mêlent au convoi. Leur tête est vive et un brin espiègle, l’œil traversé d’une rapide flamme, des plumes orange qui flamboient, huppe de suie, ils sont un enchantement pour les yeux, des manières d’oiseaux oniriques, si irréels qu’on pourrait en traverser le massif de plumes sans même les toucher. Cette immense surface d’eau est le lieu de tels prodiges ! Puis les grands oiseaux s’écartent, les grèbes plongent pour ne ressortir que bien plus loin dans un arc-en-ciel de pluie. Le lac s’étrécit, semble parvenir à son terme. Un mince panneau de bois sur la rive droite porte l’inscription :

 

Les 6 Ecluses

Ici commence le merveilleux chemin

Des Métamorphoses

 

   Bien entendu ma curiosité est piquée au vif. Métamorphoses, certes, mais lesquelles ? La barque s’engage sur un étroit canal que recouvre un arceau de lianes, bougainvillées d’un rose soutenu. Je dois légèrement incliner ma tête, frôlé par les doux pétales, environné d’une fragrance suave, un genre de miel. Une eau miroitante clapote dans le clair-obscur du tunnel. Première écluse dans un tourbillon d’eau et de bulles cristallines. Etrangement, je sens mon corps animé de mouvements inhabituels, des courants s’y déploient, des métabolismes y sont à l’œuvre, des résurgences y trouvent à s’exprimer. Parallèlement, des images surgissent, tapissent les parois de ma tête. Un village blanc perché sur un promontoire. Des ruelles tortueuses pavées de schiste. Une large baie ouverte sur la mer. La façade uniforme de la Sociedad La Amistad’, ses joueurs de cartes, ses buveurs de bières, la Promenade envahie de touristes. Me voici, rajeuni de quelques années, en Pays Catalan, au centre de Cadaquès-la-Belle, ce genre de double paysager dans lequel, autrefois, je m’immergeais avec un si évident plaisir.

   Troisième écluse qui cascade vers l’aval géographique mais aussi vers ces temps qui furent, aujourd’hui nimbés d’une brume diaphane. Matin. Soleil radieux. Cousin Jo et moi remontons la Rivière Hérault, laissons derrière nous Agde-la-Noire, ses maisons de lave amassées autour de son vieux marché. Des lignes suivent l’embarcation, des mulets s’y prennent que nous déposons sur un lit d’algues et de mousses. Nous arrivons au grau d’Agde, dépassons le phare blanc couronné de rouge de La Tamarissière. La mer, vers le Fort de Brescou est une nappe d’huile étincelante. Les yeux rieurs de Jo s’emplissent de larmes sous la poussée de la lumière. Au large, nous relevons des filets habités par des rascasses, des maquereaux, des herbes marines aussi. Nous faisons une collation : tranches de saucisson, généreux vin rosé dans la bouteille qui sue et se couvre d’un fin brouillard. Dans mon anatomie adolescente, cette partie de pêche matinale fait son joyeux tumulte. Immense plaisir d’exister, ici, sous le ciel illimité, sur le champ d’eau bleue qui fait penser à l’infini, aux songes bien au-delà des choses qui résistent et se cabrent, parfois.

   Sixième écluse. Je continue à descendre les degrés qui ne sont qu’un retour amont, qu’une retrouvaille de lieux et d’amis ensevelis dans le lit profond du souvenir. De bois quelle était, la barque est devenue de tôle noire, munie de lourds avirons. Je suis sur la rivière de mon enfance, cette Leyre si plaisante, si rustique, bordée du rideau des aulnes, regardée de haut par les torches des peupliers. Je godille entre les touffes des roseaux, je franchis les minces détroits semés de cailloux, je serpente parmi le peuple des nénuphars. J’ai dans les dix ans et toute la vie devant moi pour explorer ce site qui m’appartient, avec lequel j’entretiens une filiale union. Sur la haute falaise, les premières maisons de Beaulieu, les touffes de lilas odorants, les jardins potagers où court l’eau fraîche qui abreuve les légumes. Le bruit des avirons qui heurtent la feuille d’eau à intervalles réguliers est le métronome de cette vie paisible, presque immobile, sauf les trajets syncopés des libellules, le cri parfois d’un pic-vert dérangé dans son labeur têtu, obstiné, devenu presque immémorial. La barque glisse parmi les noisetiers de la rive qui sèment leurs chatons à la volée. Elle dépasse la Grève de Talbert, là où le courant s’accentue, laissant la place à de rapides tourbillons.

    Des craquements dans la coque, des sortes de torsions, comme si le métal convulsait pris par une étrange danse de saint Guy. La tôle semble s’enrouler sur elle-même, donnant naissance à des volutes. La traverse de bois sur laquelle je suis assis devient plus souple. L’embarcation étrécit, si bien que je sens tout contre mon corps palpiter ses flancs légers, ses flancs de roseaux. Oui, de roseaux, il me faut me rendre à l’évidence. Ma barque est devenue ce genre de périssoire à la poupe relevée, à la proue animalière, pareille à celles qui flottent en Bolivie sur les eaux limpides du Lac Titicaca. Ma tête de jeune enfant s’est vêtue du ‘chullo’, ce couvre-chef tricoté pourvu de cache-oreilles, prolongé par une tresse de couleur foncée. En diagonale, autour de ma poitrine, un ample châle tricoté, retenu par un nœud sur le devant, un poncho fleuri armorié de broderies aux couleurs vives, large pantalon de toile beige.

   Mes mains sont tannées, colorées par la vive lueur du soleil, l’air vif de l’altitude de l’Altiplano, les éclats qui proviennent des miroitements intenses du Salar de Uyuni, là-bas au loin, mais infiniment présents dans ma neuve conscience. C’est comme si je naissais dans un nouvel ordre du Monde, façonné à la seule force de mon imaginaire, bâti au regard de mes affinités, élaboré selon la pliure de mes plus vifs désirs. Juste un Monde pour moi, un microcosme intime, un jeu de construction tissé des dentelles du rêve. Suis-je heureux ? Nul n’est besoin de poser la question, certaines évidences se lèvent d’elles-mêmes sans qu’il soit besoin de les solliciter, de les obliger à sortir d’une coquille qui les enclorait dans un vain mystère.

   Y aurait-il quelque chose qui soit plus empreint d’une juste félicité que de vivre au plein de ce que l’on aime, sans effort, juste un regard et ce que vous attendez vous sourit à portée de la main, à l’horizon des sentiments, dans l’exacte pliure de l’amour de ce qui est ? Voici la vie en sa plus belle donation. Je suis moi et le monde qui m’entoure en une seule et unique effusion de ma singulière présence. Plus même, c’est moi qui donne existence à ce paysage, qui l’apporte sur cette scène à chaque fois neuve, une certitude au plein de la chair, celle de connaître l’arbre, la terre, le flocon de brume comme l’on connaît la réalité de ses bras, les lignes de ses mains, les sensations de ses pieds lorsqu’ils foulent un sol connu, aimé entre tous.

   Après avoir franchi l’escalier d’écluses, me voici au-dessus d’un paysage qui s’étend largement devant mes yeux agrandis par une bien naturelle curiosité. C’est l’heure crépusculaire, l’heure du repos qui précède la préparation de la nuit. Tout est calme qui retourne à une sorte d’état premier, d’innocence originelle. Je dois mettre mes mains en visière tout contre mon front afin de m’habituer à cette lumière d’or et de corail qui tapisse la totalité de la scène. Tout, ici, se donne dans la pure beauté. Je crois reconnaître ces fameuses Rizières du Yunnan dont j’avais vu les images sur les pages colorées d’une revue. Des plans d’eau en escalier dévalent la pente avec des reflets de cuivre. Les lignes noires des digues les cloisonnent en des myriades de parcelles étincelantes. Mon esquif de roseaux se fraie un chemin parmi le peuple liquide, emprunte les minces chutes qui font communiquer les bassins entre eux. L’air est pur, fécondé par la surabondance de lumière, il monte jusqu’au ciel où il s’épanouit en gerbes qui me font penser à la couleur des pains au sortir du four.

    Je rencontre quelques paysans et paysannes. Tous coiffés de larges chapeaux de paille. Les hommes sont en habits vert-bouteille avec une tunique au col Mao. Les femmes sont vêtues d’étonnants saris noirs que traverse un bandeau de tissu clair cintrant leur taille. Leurs gestes sont aussi sûrs qu’élégants. Sans s’arrêter une seule minute, ils façonnent la boue des digues qu’ils travaillent avec de larges houes. Parfois ils sculptent de leurs mains de minces canaux chargés d’évacuer le trop-plein. D’autres fois, se baissant vivement, ils saisissent des carpes aux ventres lourds, lesquelles constitueront, avec du riz, leur repas quotidien. L’eau cascade de terrasse en terrasse avec un bruit léger, on dirait une clepsydre qui compte les heures de ce peuple heureux des rizières.

    Des gestes amicaux saluent mon passage. Des sourires éclairent les visages pareils à des terres cuites. La fin de journée progresse lentement. La lumière se teinte d’indigo. Mon esquif de roseaux navigue lentement. Je trouve un abri dans l’anse d’un bassin. Je me sustente de quelques fruits cueillis sur un pommier dressé sur une butte de terre. Petit à petit le ciel devient d’encre, quelques étoiles s’allument à l’orient. Elles font leurs traits lumineux pareils à des jeux d’enfants, des sortes de marelles tracées sur la dalle immense du firmament. Tout au fond de mon esquif, je me dispose en chien de fusil, couvert du long souffle des constellations. Les rêves en longs cortèges traversent le berceau de ma tête. Il n’en demeure, au réveil, que quelques fragments illisibles, quelques images qui fusent et s’étoilent en arrière de mes yeux.

   Le jour est levé. L’aube bleue est encore teintée de fraîcheur. Ma barque flotte doucement, avec de lentes oscillations sur une étendue d’eau que cerne un long rivage habité de cabanes de roseaux. J’aperçois quelques enfants vêtus de riches tenues colorées, chapeau de laine sur la tête, ils paraissent occupés à pêcher, une longue gaule de bambou au bout de leurs bras. Je pose pied à terre et j’entreprends de marcher en direction du levant, là où la clarté ruisselle, pareille à l’eau vive d’un torrent. Petit à petit je gravis les flancs d’une colline semée de gros coussins d’herbe jaune avec, dans la perspective du paysage, de drôles de vapeurs blanches qui fusent du sol, entourées d’une boue qui gonfle sans doute sous l’effet d’une lave terrestre remontant des grands fonds, lâchant ses bulles soufrées à la surface. Le point de vue est sublime.

   Dans un lac aux eaux translucides se reflète une montagne de couleur parme. De hautes graminées s’agitent sous la poussée d’un vent léger. Vers l’ouest une immense steppe court jusqu’à l’horizon. Des mares d’eau bleue en rythment la surface. Des troupeaux libres de camélidés broutent paisiblement. Des alpacas à l’épaisse toison lisse et soyeuse ; des vigognes au beau pelage orangé ; de grands lamas bicolores, gris et blancs, noirs ; d’autres couleur de café, certains avec des nœuds de laine rouge fixés à l’extrémité de leurs oreilles par des bergers. Eux, les bergers, je les vois bien plus loin qui viennent rejoindre leur troupeau. Je m’amuse à suivre leur trajet parmi les herbes folles de la steppe un long moment.

    Puis je me retourne et fais face à la pure merveille. Un Large Plateau est semé d’une eau claire, écumeuse, une neige par endroits, un soudain éblouissement. Mais qui ne blesse nullement, au contraire enchante. Plus loin la nappe d’eau est d’un rose soutenu, belle couleur florale, capiteuse et libre de soi, calmement étendue sous le dôme du ciel que traversent de gros nuages de coton. J’en sens la splendeur jusqu’au centre de mon corps. C’est si rassurant d’être là, au milieu de ce qui se donne avec une telle générosité. Pas de plus beau spectacle au monde que celui-ci en cette heure si singulière qui n’aura nul équivalent. Accomplie jusqu’à l’excès dans la figure inventive de l’instant.

    Au premier plan une immense colonie de flamants roses. J’entends le claquement de leurs becs, leurs cris, ces étonnants bruits de gorge pareils à celui des râpes sur l’écorce des fruits. Je vois leurs ballets incessants, le fourmillement de leurs longues pattes, chorégraphie de minces bâtons enchevêtrés. Je vois le dessin harmonieux de leur long col de cygne, la tache noire de leurs becs. Je vois leur envol, cette ligne infiniment tendue, le charbon de leurs ailes, le corail vif aussi, les rémiges largement dépliées, le cou étalé, l’éperon de la tête qui fend la masse d’air, les pattes dans le prolongement du corps qui semblent d’inutiles attributs. J’emplis mes yeux d’autant d’images qu’ils peuvent en contenir, je les engrange dans le musée de ma mémoire, j’en ressortirai des essaims de sensations lorsque l’hiver sera venu, que les journées seront longues, poudrées de suie, cernées de gel.

   Quelque chose encore rutile là-bas au pays des prodiges. Oui, c’est cela, je reconnais la vaste étendue entièrement blanche du Salar d’Uyuni, les polygones cristallisés qui animent sa surface, l’intense lumière prise au piège qui ricoche entre ciel et sel. L’horizon semble sans limite, se perdant à l’infini. Impression saisissante de solitude et pourtant je ne me sens nullement orphelin, habité de l’intérieur par toute cette magie qui ruisselle, fascine, appelle à la rejoindre. Pays des mirages certes mais qui ne saurait s’inscrire en pure perte. Ces vagues de clarté, je les sens en moi dont ma chair est fécondée, ma peau illuminée. On n’est jamais perdu lorsque la lumière est présente. Elle est ce message de paix intérieure, cet espoir qui chemine et ouvre la voie en direction d’un futur qui sourit de sa belle bouche étincelante.

   Des tas de sel s’impriment dans leur régularité de pyramides exactes, genres de cônes gris qui sont les signes du désert, sa conscience à peine soulignée. Ces tas, dans leur apparente stupeur sont, en réalité, fertilisés, ensemencés par le rude travail des hommes. A simplement les regarder et c’est tout un Peuple de l’immensité blanche qui surgit et ce sont des faces laborieuses tannées, usées par le soleil. Mais combien de symboles positifs y sont inclus : persévérance, foi en la matière simple, minérale qui est leur lot commun, la provende au gré de laquelle leur existence est assurée sur ce bout de terre à l’écart du monde.

   Le soleil a lentement poursuivi sa longue course arquée. Il est à présent à son acmé, intense boule blanche roulant sa couronne de flammes au zénith. Tout, sur le sol de sel demeure figé. Plus rien ne bouge et les insectes sont tapis quelque part dans une mince lunule d’ombre. Je marche sur la croûte de sel qui craque sous mes pas. Je sens la chaleur intense qui traverse mes semelles, irradie mon corps à la façon d’un rutilant feu de Bengale. En cet instant, je ne dois guère être différent d’une statue de sel connaissant le moment de sa gloire, un geste suspendu à l’éternité. Cependant je m’abaisse vers le sol. Une ouverture s’est faite dans le lac minéral, une anse d’eau turquoise que limite une montagne nue, pelée, aux flancs rabotés par l’aridité ici présente. Je saisis de larges dalles de pierre à la géométrie aigüe. Je les entasse avec une grande attention afin de réaliser un cairn en tous points semblable à la montagne qui me fait face.

    En quelque manière un microcosme dialoguant avec le macrocosme dont il n’est que le reflet, la modeste réplique. Un monde miniature imitant le Monde réel à l’illisible typologie, la courbure de la Terre est immense et, nous les hommes, sommes si petits, infinitésimaux, genres d’insectes amassant leurs brindilles au hasard des chemins. Mais me voici pourvu d’inestimables dons. Entre autres ils se nomment Hautes Falaises de Marbre, Rizières du Yunnan, Altiplano. Ils se nomment beauté et font leurs trajets dans le corridor des souvenirs. Comment pourrais-je les oublier ? Comment pourrais-je m’éloigner de cette si accueillante Nature, notre Mère à Tous que nous devons protéger et fêter à la hauteur de sa grâce, de son exception ? Tous ces paysages sont beaux, géologiquement façonnés par une longue patience, immensément étendus sous le ciel, ils requièrent notre conscience attentive, nous devons en avoir la garde, les protéger. Ils sont nos génies tutélaires. Nous sommes leurs fils et leurs filles aimants. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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