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12 juin 2026 5 12 /06 /juin /2026 06:49
Art : du chaos au cosmos

« Sculpture en eaux vives »

« CAIRN éphémère »

Source : « Paju » - RTS

 

***

 

   Nous, les hommes, sommes traversés de contradictions, placés sous le joug de continuelles contrariétés, soumis aux puissances des orages internes, gouvernés par nos instincts primaires, cloués au pilori de nos désirs, happés ici par nos soudains appétits, crucifiés là à une sexualité qui nous déborde et nous fait connaître la condition erratique des hordes sauvages. Certes nous avons des milliers d’années de civilisation qui ont poncé notre corps de pierre granuleux, le métamorphosant en cette gemme lisse sur laquelle glisse la belle lumière. Certes nous avons ce vernis, cet émail aux mille couleurs, il atténue en nous le primitif, il efface l’archaïque, il inscrit en nous le passage ustensilaire de l’homo faber à la sapience de l’homo sapiens. Mais le réel est-il si simple qu’il voudrait nous le faire croire ? Ne demeure-t-il en nous quelque empreinte d’une lointaine origine, notre chair ne porte-t-elle en elle, au plein de son secret, ces flux et ces reflux indomptés, ces reptations reptiliennes, ces effusions limbiques dormant sous la ligne d’horizon de notre néocortex ? Jamais nous ne pouvons être assurés de notre être de manière à ce qu’il ne présente qu’un aspect de repos et de calme alors qu’en notre fond nous sentons bien que les choses s’animent d’inquiétants mouvements, de glissements ophidiens, de sombres clapotis qui nous font penser au monde étrange de la mangrove avec son limon visqueux, avec les pinces des crabes prêtes à saisir la proie, à la manduquer sans délai. C’est ainsi, malgré le visage rassurant de notre épiphanie, c’est d’un masque dont nous sommes vêtus, c’est d’une pellicule si mince qu’un simple coup d’ongle fendrait l’armure et ne se dévoileraient alors que des abîmes et de sombres destins portant comme noms : Charybde, Scylla, Sisyphe, autrement dit le lexique de l’absurde en sa plus incontournable réalité

   C’est un matin de douce lumière, Julian s’est équipé d’un chaud blouson, a vêtu le bas de son corps de cuissardes. Il marche dans une sorte de gorge étroite. La clarté est vert-émeraude, semblable à celle qui règne au fond des aquariums et des abysses. Ce genre de clair-obscur porte en lui, à la fois la brillance du jour, la netteté de ses formes, à la fois recèle l’ombre nocturne. Comme une métaphore de la raison se détachant sur fond d’irrationnel, de fruste, de brut, d’initial, de venu à soi sur le mode de l’inaccompli, de ce qui ne s’ordonnera que plus tard, lorsqu’un long métabolisme aura eu raison des conflits internes de la matière, la portant au paraître dans la mesure de l’apaisement. Julian, avançant vers le but qu’il s’est fixé, progresse au-dessus de ce genre de forêt pluviale aux mouvements complexes, il en pressant l’existence sans doute cachée dans le mystère de sa chair, il en éprouve parfois le frisson auquel il ne donne pas de nom, la zone de l’inconscient est une zone de confort dont nul ne peut s’affranchir qu’au risque d’une perte de soi. Aussi convient-il de se tenir deux coudées au-dessus des marécages et des lagunes où grouille la vie inaperçue du peuple mystérieux du plancton, des vers, des mollusques, des crustacés. On sait qu’ils existent, on ne les voit pas, c’est comme de passer près d’un slum et d’obturer ses yeux sur la misère du monde. Il faut, à toute existence, la part d’oubli de l’invisible, sinon elle devient une quasi-impossibilité, une aporie au fond vertigineux.

    Julian s’est arrêté au bord d’une vasque d’eau bleue. De gros rochers en délimitent les contours. De hautes parois s’élèvent en direction du ciel, une chute d’eau y a creusé un canal étroit. Tout autour de la vasque, des blocs de schiste gris anthracite, des quartzites vert-de-gris, des marbres blancs. Julian choisit méticuleusement ses pierres d’un œil d’esthète mais aussi en raison du visage définitif qu’il veut donner à sa sculpture éphémère. L’essentiel, pour lui, édifier un cairn qui, en quelque manière, sera l’empreinte légère qu’il aura déposée sur terre, en ce lieu, en ce temps qui n’ont nul retour, qui ne se donnent que dans l’éclair de l’instant. Longue patience de l’homme confronté à ses possibles, c’est-à-dire à sa propre liberté. Faire face à l’inconnu, le modeler, le réaliser selon telle ou telle forme, voici comment donner sens au monde, l’ordonner selon les images que l’on porte en soi depuis la nuit des temps, qui ne demandent qu’à s’actualiser.

   Cette sculpture qui va venir, cet empilement subtil de pierres, Julian en connaissait la nécessité intérieure, attendait le moment de l’éclosion, l’heure juste où son être pourrait coïncider avec celui de la pierre, autrement dit l’irruption du « kairos », ce moment décisif qui transcende le temps ordinaire, cette merveille des conjonctions dès que deux lexiques séparés par nature, l’humaine, la matérielle, s’assemblent en une rhétorique spontanée, fût-elle brève. Ce n’est pas l’édification en elle-même, ce pur miracle d’équilibre qui compte. Ce qui, par-dessus tout, signifie : la beauté du geste qui fait la matière docile, souple, malléable, surrection d’une configuration mentale prenant la consistance du réel. Le prodige est bien celui-ci : rien n’existait qu’oniriquement envisagé, qu’imaginairement projeté et, soudain, l’invisible est devenu visible, l’art a surgi d’on ne sait où, curieuse alchimie de l’homme qui demande, de l’œuvre qui donne. Pur jaillissement du phénomène en sa texture préhensible. Les pierres patiemment assemblées une à une, « soudées » entre elles dans leurs parties minimales, étroites, défiant le principe de raison, mais aussi de réalité, se montrent à nous dans l’évidence la plus exacte qui soit. Ce qui paraissait hors de portée, totalement inexécutable est posé là devant nous, non par un acte de foi, une croyance mais au simple défi des lois élémentaires de la physique.        Julian sait que le motif durera peu, que sa frêle architecture pourra à chaque instant rejoindre sa forme primitive, ce tas de pierres au bord de l’eau que nul n’apercevra, sinon en tant que l’œuvre de la nature, son fouillis, son tumulte constitutifs.

   C’est par la médiation de la photographie que l’Artiste donnera à son travail une assise durable. Elle sera la mémoire de ce qui aura été. Elle sera le souvenir de cette pointe extrême où un homme se sera atteint dans sa plus évidente plénitude qui n’est que la projection de sa propre vérité. On ne triche pas avec les pierres, on ne peut se soustraire aux lois éternelles de la pesanteur, on ne biaise nullement avec la condition si étroite de l’équilibre, on ne s’absente pas de soi au cours de son ouvrage. On est tout entier, en un seul mouvement de l’âme, près de l’âme de la pierre car elle, la pierre, est sublimée par l’esprit qui a insufflé en sa matière dense la légèreté d’un motif esthétique, en même temps que la rigueur d’une tenue hors des choses ordinaires. La pierre ainsi levée ne demeure pas en sa mutité de gemme, elle s’accroît d’une dimension qui la dépasse et la désigne en tant qu’œuvre, une exception parmi les contingences et les facticités de tous ordres. Irait-on jusqu’à dire que « La Colonne sans fin » de Brancusi est un simple assemblage de pièces de fonte ? Bien évidemment non, dire ceci conduirait à une réification du geste artistique qui ne consisterait qu’à en annuler le rayonnement, l’irradiation.

   L’art est un des rares motifs d’élévation en notre siècle matérialiste et consumériste, alors laissons-le poursuive sa tâche qui peut sauver le genre humain de bien des déconvenues. Contemplant son œuvre, Julian fait ce que font tous les artistes, il apprécie la distance qui le sépare de ceci même qu’il a édifié, dont il a tracé la forme dans l’invisible venue du temps. Ses mains posées sur les blocs, sa conscience attentive à être au plus près de ce qu’il veut atteindre, son exigence d’authenticité, tout ceci l’a maintenu hors des choses communes, à la périphérie de tout souci, de toute inquiétude. Evidente joie que d’avoir porté la nature à sa mesure pleine et entière, à savoir d’être œuvre d’art et de le demeurer pour l’éternité des années à venir. Bien sûr, avant longtemps, le cairn s’écroulera sous le poids irrémissible de sa propre fatalité. Pour autant il n’aura nullement disparu du sens dont il a été porteur, son miraculeux équilibre se sera inscrit dans l’ordre des choses possibles, sa forme aura eu lieu et temps dont témoignera son passage temporel. L’œuvre, dût-elle se montrer au seul artiste, demeurera gravée dans sa mémoire et toute mémoire humaine s’inscrivant dans celle, universelle, de l’humanité en son essence, se dotera d’un avenir que nul ne viendra interrompre. Certes, les choses visibles perdurent, mais aussi les invisibles qui, parfois ont pour nom souvenir, espérance, projet, joie intime d’être.

  

   Digressions adventices sur la venue à soi de l’art

 

   Mais reprenons le titre « Art : du chaos au cosmos » et prenons-le en tant que fil rouge de notre méditation. Ce que ce texte voudrait approcher, le fond inconditionné, abyssal, toujours en gestation de la nature et le mettre en rapport avec le geste artistique qui, à notre avis, n’est que la mise en ordre du monde, à savoir l’émergence d’un cosmos. L’art établit la coupure, la scission entre le sauvage, l’indompté, le farouche, le fougueux et l’ordonné, le civilisé, le raffiné, le poli. Le sauvage en son « état de nature », se manifeste sous la forme débridée, pléthorique, insoumise d’une activité dionysiaque illimitée alors que l’œuvre peinte, les pierres assemblées, le bois sculpté se donnent dans la juste mesure apollinienne dont l’artiste, par son travail, les a dotés. En une certaine façon, une dialectique ordre/désordre qui n’est que la réplique de la genèse du vivant. Les manifestations telluriques du sol, les borborygmes des laves, les tellurismes de tous ordres, les déluges, les débordements peu à peu se canalisent pour aboutir enfin à ces paysages apaisés que traversent parfois, à la manière de la réplique d’une histoire immémoriale, les jets de vapeur des geysers, les éruptions des volcans, les séismes.

   Alors il nous faut remonter loin dans le temps afin de comprendre le sens profond du geste de Julian, « jongleur de pierres ». Les premiers hommes préhistoriques trouvaient abri dans les grottes qui, déjà, constituaient à leurs yeux, une mise en ordre de la nature, un refuge où s’assurer de sa propre existence. Et il n’est guère étonnant que l’ébauche du geste artistique se soit manifestée au sein des grottes. Toutes leurs créations animales, aurochs, bisons, bouquetins, mammouths, si elles conservent bien leur figuration réelle, n’en ont pas moins perdu leur agressivité, leur pouvoir de nuisance. Le symbolisme qu’est tout art en son essence au motif qu’il est représentation, place à distance le danger, le métamorphose en réassurance narcissique. L’homo sapiens avait bien conscience que, mimant sur les parois des scènes de chasse, les cornes des aurochs étaient inoffensives, que leurs flèches ne tuaient pas, mais qu’un acte rituel d’exorcisme était ainsi constitué qui les mettait à l’écart du danger. Identiquement, Julian, assemblant ses cairns pierre à pierre, a bien conscience qu’il ne rétablit nullement l’ordre du monde, témoigne simplement, à son niveau, de ce besoin fondamental que possède l’homme de se sentir en sécurité, de posséder un habitat, image d’un cosmos familier.

   C’est une constante humaine que de vouloir se positionner par rapport à la nature, la canalisant, la domptant en quelque sorte. Ce que les Anciens Grecs nommaient « phusis », ce « tourbillon d’atomes » cher à Démocrite, cette profusion de matière indéterminée, animée de pulsions internes, sourdes, aveugles, cette dimension retirée, informe, toujours dérobée, inquiétante, innommable par essence, qui est le sort commun du chaos, c’est contre ceci que s’élève la raison humaine, c’est ceci que les hommes cherchent à réduire, les artistes à capter, à canaliser, à mettre en forme. Parfois, la dimension « monstrueuse » de la terre en son fond insaisissable, les hommes l’ont-ils représentée sous une forme quasiment surfaite, exaltée, au point même que la représentation à la Renaissance, par exemple, du « Géant Apennin », à la villa Médicis, assemblage grossier de pierres, de brique, de lave, de ciment, paraît si invraisemblable que son caractère inquiétant disparaît à même son exubérance et, si le terme n’était anachronique, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une œuvre purement « ludique » chargée d’exorciser la plupart de nos démons qui proviennent en toute vraisemblance, de la présence en nous, du chtonien, de la terre en sa confusionnelle primitivité.

   Tels des arbres, nous les humains demeurons attachés à notre sol natif par nos propres racines qui, certes inconscientes, n’en constituent que des acteurs cachés d’une redoutable efficacité. Il va sans dire que « Le Géant Apennin », à la fois végétal, minéral est le parfait antonyme de l’élévation réalisée par Julian. Ce que « Le Géant » revendique d’appartenance au socle tellurique, « Cairn » l’annule en quelque manière au motif de sa projection céleste, de son audace existentielle. Les autres exemples qui viendraient illustrer par la négative, l’opposition frontale à la démarche du Suisse, ce sont les portraits végétaux créés par Giuseppe Arcimboldo, leur aspect racinaire, tuberculeux, leur volontaire fouillis de rhizomes emmêlés, ceci s’inscrit bien évidemment en faux contre toute tentative de porter un cosmos à jour, de le faire briller dans la pureté de son être.

   L’art, tout art se donne donc comme mise à distance du sujet dont il traite.  Une peinture, fût-elle réaliste, fondée sur une mimésis de la nature, d’un objet, d’une figure humaine, s’en éloigne cependant toujours au motif que le paradigme qu’elle met en œuvre pour parvenir à son aboutissement est médiatisé par la fonction symbolique. La représentation d’une pomme n’est jamais la pomme elle-même, mais sa transfiguration, sa métamorphose, simplement. Certaines œuvres et non des moindres laissent transparaître ce conflit, cette polémique entre la démesure du chaos, la juste mesure du cosmos. « La Nuit étoilée » de Van Gogh est bien le lieu d’un combat entre des forces mystérieuses, d’intenses girations célestes, de nature cosmique, et des vagues terrestres pareilles au déchaînement du Déluge. Mais ici, la force du trait, la violence de la pâte picturale, la maîtrise du geste arrachent l’œuvre au drame qu’elle est supposée représenter, en réalité la folie de Vincent qui perce. L’œuvre s’érige en cosmos à la hauteur du geste artistique qui transcende toutes les catégories, la place en un univers de pure grâce, cette toile est, à proprement parler, hors-sol. Une identique confusion nous saisit face à une peinture de Soutine « Le Bœuf écorché ». Oui, un réel malaise nous envahit et nous prend à la gorge. Quoi de plus chaotique, en effet, que cette dépouille qui nous livre ses chairs sanguinolentes, l’indécence de ses tissus mutilés ?

 

   (INCISE - Et ici, il devient nécessaire de faire une pause : Julian, nous les hommes, tous les hommes, portons en nous cette insoutenable dualité du chaos et du cosmos. Notre visage est immédiatement lisible à la manière des pages d’un livre. Notre peau est lisse, ouverte au soleil, bien délimitée, un genre d’outre à peu près parfaite. Elle est notre enveloppe, l’image que nous tendons au monde, l’épiphanie la plus visible qui nous détermine en notre être. Rien que du parfait en première approximation. A être considérés selon notre face extérieure, tout paraît en ordre, cohérent abouti. Mais nous avons un envers et cet envers est nécessairement chaotique, à témoin les plis et remous de nos chairs internes, les flux de nos rivières de sang, les lacs délétères de nos humeurs, la confusion, l’imbroglio de nos viscères, les pelotes embrouillées de nos nerfs, l’architecture branlante de nos os, les tissus flasques de nos aponévroses. En réalité nous sommes, tel « Le Bœuf » de Soutine, des écorchés vifs, à la seule différence que nous avons encore, pour quelques instants, notre tunique de peau, elle nous abrite de bien des déconvenues. Regardez les clichés de l’imagerie médicale tirés à partir des organes de votre corps : un sentiment d’inquiétude vous saisira pour la simple raison qu’elle vous révèlera mortel, infiniment mortel sous la vitre rassurante des apparences. Ce que je veux dire ici, par ce détour anatomique, ce démontage pièce à pièce, c’est que Julian, assemblant une à une ses pierres, ne fait que reconfigurer son corps éclaté, ce chaos, afin de lui donner site en un cosmos qui lui soit agréable. C’est un peu comme un écorché qui retournerait sa peau afin d’en faire un miroir reflétant l’immense beauté du monde.)

  

   Mais revenons aux artistes, à la nature de leur travail. Donc faire du chaos un cosmos. Le sculpteur attaquant de son ciseau le bloc de schiste, le peintre appliquant ses huiles sur la toile, le tourneur sur bois évidant de ses gouges et bédanes le bloc de chêne, le potier creusant l’argile, tous concourent à un unique but : ôter les éclats de pierre de manière à libérer la sculpture, éliminer les excès de pâte afin que le sujet de la toile se rende visible, éjecter les copeaux pour donner vie à la coupe, retirer le surplus de terre et dévoiler le pot. Eclats de pierre, excès de pâte, copeaux, chutes de glaise ne sont que les signes du chaos initial.  Sculpture, toile peinte, coupe de bois, pot de terre, autrement dit les œuvres portées à leur finalité, témoignent d’une mise en ordre, d’un cosmos qui s’est substitué à l’informel du départ, forme accomplie seule digne de sens. C’est ainsi que tout acte de création, tirant de l’illisible du lisible, de l’informulé du formulé, de l’indistinct du distinct peut être considéré, en son fond, en tant que lutte contre une angoisse primordiale qui trouve son fondement dans les replis archaïques de la terre dont à l’évidence nous provenons, auxquels nous retournerons, délaissant le cosmos pour rejoindre le chaos. Toute vie en ses conditions d’existence suit la même courbe, décrit un cercle identique comme s’il y avait une logique élémentaire partant de l’ombre, surgissant dans la lumière pour s’y abîmer enfin en des contrées purement abyssales.

   Julian, en son œuvre singulière, trace devant nos yeux éblouis les conditions mêmes d’une sortie du néant. Ses concrétions de pierre, fragiles en leur élévation, se laissent percevoir telle une allégorie souhaitant nous dire le précieux de toute beauté surtout lorsque celle-ci est passagère, fugace. Un instant seulement, l’équilibre se donne comme la possibilité de vaincre la puissance sourde du destin. Un instant seulement. Cette temporalité pareille à la vie de l’éphémère, cet insecte aux ailes de tulle, ne fait que renforcer notre amour de ceci qu’il nous donne à voir avec tant de sagesse et de générosité.

 

 

 

 

 

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11 juin 2026 4 11 /06 /juin /2026 07:40

   Afaw, il s’appelle Afaw. Son nom veut dire ‘Le Lumineux’. C’est bien de se nommer ainsi. On a le soleil sur la peau, les étoiles dans les yeux, la clarté de l’amitié inscrite au plein du cœur. On se nomme Afaw et l’on est bien, logé au creux de son âge. Quel âge a-t-on, ici, sous le ciel libre du Haut-Atlas, sous la meute des vents chauds d’été, de ceux glacés d’hiver ? On ne sait plus très bien. La vie ne se compte nullement en années mais plutôt au nombre de ses transhumances avec le troupeau de moutons et de brebis de race sardi, ces ovins à la laine épaisse, blanche et beige, aux cornes torsadées. Transhumances ?  Une bonne quarantaine, depuis l’âge de dix ans lorsqu’Afaw était capable de tenir un bâton, de siffler avec ses doigts glissés contre sa langue, de commander aux chiens, de connaître les pâtures où amener les bêtes.    

   Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Berger est dans la maturité de l’âge, au zénith, là où il peut se pencher sur son enfance, la voir briller telle une émouvante et fragile braise, là où il peut se projeter en direction de sa vieillesse, un long repos après une existence totalement consacrée au labeur. Ce qu’il pense, secrètement, en lui, c’est qu’il possède la force calme du crépuscule, celle qui flamboie une dernière fois avant qu’elle ne s’éteigne. Il a de nombreuses années encore devant lui, mais les transhumances se feront plus rares et il devra désigner celui qui poursuivra sa tâche, celui qui deviendra le Guide du troupeau.

   Il est tôt le matin en ce début de printemps. Le soleil est encore un gros disque rouge qui émerge à peine des collines à l’horizon. Il ne chauffe pas encore, il se repose de la nuit et se prépare à lancer ses rayons dans l’air qui, bientôt, sera tendu telle la corde d’un arc. Afaw aime bien cette heure immobile, cette heure qui ne semble avoir pris aucune décision. Le Berger est dans sa maison de pisé et de graviers rouges. Il se restaure de peu, quelques dattes au goût de miel, une galette de pain cuite au feu de bois, un thé à la menthe qu’il verse dans un verre cerclé de métal ajouré. Il boit par petites lapées, comme le fait un chat, évitant que le liquide bouillant ne lui brûle la langue. Une mousse abondante s’irise de la couleur des murs, elle ferait penser à la teinte de la groseille. C’est une onde bienfaisante qui parcourt son corps, le fait frissonner, le dispose à la venue du jour. Ce sentiment qu’il éprouve de menu bonheur, il ne le ressent que depuis son âge adulte, enfant ou même adolescent, il était trop pressé de vivre, d’expérimenter tout ce qui se présentait à lui dans l’immédiateté, il ne faisait nullement attention à ses propres sensations, en une certaine manière elles glissaient sous la toile de la peau sans que rien ne paraisse de ce flux à la fois si lénifiant, si tonique, un éveil joyeux au monde, une inaltérable présence à soi.

   Dans la bergerie le troupeau s’impatiente. Il a senti le dépliement des strates d’air sous la poussée du soleil, il a senti l’odeur de la menthe, il a entendu résonner les grosses chaussures du Berger sur les carrelages de terre qui courent sous l’auvent, juste devant les trois fenêtres en ogive ouvertes sur l’infinie beauté de l’Atlas. Ouvrir ses yeux, fixer de toute son âme le paysage ami, voilà bien un sentiment qu’Afaw éprouve, qui a mûri au fil des ans. Jadis, il ne prenait même pas la peine d’apercevoir le moutonnement des montagnes violettes, le lac dans son écrin bleu, les rangées de peupliers telles des flammes vertes montant dans l’azur, les taches d’herbe ponctuant le sol de cailloux de leur empreinte légère.

   Maintenant, Afaw a ôté la barrière de planches, a libéré les moutons et les brebis qui font entendre leurs voix chevrotantes, le martèlement de leurs sabots sur le sol de terre battue et de cailloux. Cela fait un rythme pareil au murmure d’une fête. Les bêtes sont impatientes d’entamer leur prochaine transhumance, leur cœur porte l’empreinte nomade, non celle de la fixité, de la sédentarité. C’est inscrit au centre même de leurs gènes, cela sinue dans l’épaisseur de leur laine, cela s’enroule autour des volutes arborescentes de leurs cornes. C’est ceci, l’instinct animal, une onde qui glisse à bas bruit dans le réseau de nerfs, s’étoile dans les fibres de chair, pulse dans les cavités ombreuses, gronde dans la corne des sabots, fuse dans l’air des naseaux. Il faut être un Berger accompli pour percevoir ces signaux subliminaux, un Apprenti Berger ne saurait en décrypter la force, en deviner, parfois, le brusque débordement. Cela s’apprend, la fougue animale, cela se canalise, cela s’éduque mais il faut des années de longue patience pour en maîtriser le flot souvent impétueux.

   Il y a, ici, mille sentiers qui sillonnent l’Atlas, mille choix dont un seul est le bon car, même en cette terre de souveraine liberté, existe une logique du parcours. Il faut connaître le chemin qui serpente au milieu des épines des genévriers, des bouquets d’aubépines, des massifs de lauriers-roses. Il faut connaître les éboulis de pierres, les chaos de rochers, les éviter afin que le troupeau ne se blesse pas, que sa progression soit harmonieuse, sûre. Il faut connaître les puits où faire s’abreuver les bêtes, choisir l’endroit de leur repos nocturne, une aire accueillante protégée du vent, propice à la halte, où installer le campement du Berger. Tout ceci est affaire d’une longue habitude, le Novice, le plus souvent, n’en perçoit que les indices les plus visibles, laissant dans l’ombre ce qui, peut-être, aurait affirmé la qualité d’une transhumance imaginée, chaque détail participant à l’équilibre du tout. 

  Le repas de midi est pris à l’ombre d’une haute dalle de roches, ces étendues ombreuses, poncées par la lumière, usées par le soleil, lissées de vent, sont la seule ressource pour faire halte. La végétation est rare et il serait impossible de se réfugier sous les raquettes hérissées de piquants des figuiers de Barbarie, ce serait comme demeurer en plein soleil. Il ne faut pas traîner car il s’agira, bientôt, de reprendre la marche en direction du puits où les bêtes pourront étancher leur soif. Ce rythme à trouver ne se décrète ni dans un mode d’emploi, ni sur une carte sur laquelle seraient inscrites les bornes d’un rafraîchissement. C’est en soi que tout ceci infuse depuis de longues années, c’est un atavisme logé au centre du corps, une lente alchimie qui doit traverser des épreuves, connaître le noir, sa recherche à tâtons ; le blanc et ses illuminations ; le jaune avec ses ors fascinants, ses promesses d’avenir ; enfin le rouge où la passion flamboie sous le signe ascendant du Soleil.

    Longue maturation, patiente métamorphose, laborieux métabolisme au terme desquels se livrent les secrets de la vie pastorale. Dans chaque ride de son front, dans les cals de ses mains, dans les ligaments de ses articulations, tout ceci est gravé, cette quête incessante de ce qui doit advenir afin de posséder la pratique, de savoir lire la moindre éminence de terrain, la plus mince faille où trouver un filet d’eau bordé d’une herbe maigre, mais d’une herbe tout de même. Savoir donner des ordres à ses chiens, savoir pousser ces gris de gorge, ces ‘arrgh’, ‘ouirggh’, d’un son guttural qui touche les animaux au plus près de leur état primitif, de leur nature qui est encore si proche de la touffe d’épineux, de la lézarde du sol, de la pluie lorsqu’elle fouette les museaux et mouille les manteaux de laine. Pour conduire des moutons, il faut être un peu mouton soi-même, être fait de la même chair, pouvoir dormir en boule au pied d’une roche, sur un lit couleur de sanguine. Mais ceci ne saurait s’improviser, il faut une attention de quelques décades pour que le métier se colle à vous, pénètre votre peau comme le ferait un tatouage. S’y incruste à demeure, en tapisse jusqu’à la plus étroite cellule.

   Arrivé au puits, le troupeau se précipite pour boire. Leur mufle écarte la feuille d’eau, y projette un essaim de bulles, certains se fraient un chemin en poussant la laine de leurs compagnons de route. Les flancs des moutons se gonflent tels des ballons de baudruche. Ils quittent l’aire du puits en titubant, comme s’ils étaient ivres d’avoir trop bu. Au bout d’un moment, Afaw sait qu’ils ont eu leur ration, que la nuit sera fraîche, qu’ils auront fait provision jusqu’à la prochaine halte, demain, aux environs du crépuscule. C’est le soir, le soleil décline lentement, il est un gros disque vermeil qui glisse derrière les montagnes soudain gagnées d’étranges brumes. On ne sait plus si ce sont les dernières vagues de chaleur ou bien les premiers remous de fraîcheur nocturne.

   Afaw a conduit son troupeau sur un large plateau semé d’une herbe rare mais riche en vertus apéritives. Les ovins en broutent consciencieusement le tapis, on les entend ruminer et cela fait penser à un bruit de râpe. Le Berger allume un feu de brindilles, fait cuire sur une grille, quelques légumes, qu’il mangera sans assaisonnement, puis un bout de fromage, une galette de pain cuite la veille, des fruits, un thé bouillant qui fume dans la première fraîcheur. Le Berbère a choisi la place de son repos, une anfractuosité dans un bloc de rocher. Il sera à l’abri du vent, protégé du froid par une épaisse couverture en laine de mouton. Quelques animaux mangent encore au loin, puis se rapprochent, leur instinct grégaire les rassemblant à l’orée de la nuit. Des brebis viennent se blottir contre les pieds du Berger. Les chiens montent la garde pour éloigner ls rôdeurs. Afaw, parfois, les guide de la voix. Ils y répondent par de courts aboiements et l’Homme comprend ce langage, l’interprète et sait alors la position de ses gardiens et, au ton de leurs cris, apprécie un éventuel danger, la présence de quelque chose de caché qui pourrait être inquiétant.

   Au-dessus du peuple de la transhumance, les constellations piquent le ciel de leurs pointes de métal. Ce qu’Afaw voit depuis la science qui est la sienne, depuis son âge crépusculaire, ceci : le losange tracé par Vierge, le long lacet d’Hydre, le chariot de Grande Ourse, le point brillant de Régulus, mais ce qu’il voit surtout, c’est l’immense fourmillement du monde parmi lequel il a choisi la route singulière, unique de son destin. Qui se poursuivra encore quelques années puis il passera sans doute le témoin à son fils le plus âgé, Mouloud. Souvent ce dernier l’a accompagné lors de précédentes transhumances. Ce qu’Afaw a appris à Mouloud : à tailler un bâton de marche, à façonner son pain, à le faire cuire, à faire chauffer le thé dans la théière cabossée qui a parcouru tous les chemins ; ce qu’il lui a appris, à panser la blessure d’un mouton, à reconnaître son cri de détresse, à s’orienter vers la bouche d’ombre d’un puits, à trouver l’aire d’une pâture, à débusquer le refuge pour un sommeil qui atténuera les plaies trop vives de la lumière.

   Ce qu’il lui a communiqué, surtout, l’amour de l’Atlas, ce pays de haute stature, ce pays de soleil et de vent, ce pays de roches brûlées, de lacs bleus où se reflètent les écus jaunes des peupliers en automne. Ce qu’il lui a appris, à devenir homme parmi les hommes, à devenir jeune Berger succédant à celui âgé qui, bientôt, se retirera dans sa maison de boue rouge. Ce qu’il lui a appris, à connaître un destin de l’Aube qui se substituera à celui du Crépuscule, ainsi va la vie qui institue le cycle immémorial des âges, remplace le savoir par une autre quête de savoir. Ainsi il n’y a nulle rupture, ainsi transhume le temps dans ses vêtures multiples. Ainsi se donne le sens des choses, pareil à la chute du sable dans la gorge étroite du sablier.

 

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10 juin 2026 3 10 /06 /juin /2026 07:52
Toi dont les yeux noirs

Esquisse

Barbara Kroll

 

***

 

[NB : Ce texte en forme de poétiser

Doit être lu à la manière d’un signe

dénonçant la guerre

et toute barbarie

dont l’homme

se rend coupable

le sachant ou à son insu.]

 

*

 

Toi dont les yeux noirs

reflètent l’ombre du Néant.

Qui es-tu donc pour être

si absente à toi-même ?

Nul ne pourrait percer

le feu de ton regard

qu’à se perdre lui-même

 en des continents innommés,

en des sites d’effroi.

Que vois-tu du vaste monde

sinon la mesure

 de ton propre tragique ?

As-tu au moins traversé

ton vertigineux abîme

pour surgir au lieu qui,

de toute éternité, t’attend ?

Je crois que tu vis

en arrière de toi,

au plein même

de ton esquisse,

cette dure chrysalide,

cette tunique fibreuse

qui te retient bien

en-deçà du réel,

dans d’innombrables coursives.

Elles sont la stricte mesure

de la Mort,

le territoire avant-coureur

de ta terrible naissance.

As-tu conclu un pacte

avec le Diable ?

Es-tu la forme prisonnière

de quelque Artiste fou ?

Sais-tu la dague

que ton étrangeté projette

au-devant des Existants ?

Je ne peux guère fixer

le puits de tes yeux

plus longtemps,

il me réduirait à sa merci.

Il bifferait ma présence.

Il détruirait le limbe

de mes mots.

 

Toi dont le visage

est ovale,

ciré de blanc.

Quel crime as-tu commis

pour porter ce spectre de mime,

cette lunaire empreinte

de Pierrot triste ?

N’est-ce pas toi

que tu as condamné à demeurer

 dans un linge d’invisibilité,

dans l’épreuve d’une froidure définitive ?

Je sais, tu ne prononceras nulle parole.

Jamais les fantômes ne parlent,

agitent simplement le grelot

de leur linge livide,

pareil au pestiféré

 qui sème devant lui

les germes de la peur.

Certes, je trace de toi

un portrait

en creux,

en abysse,

en déraison.

Mais me donnes-tu le choix

de me distraire de toi,

de fixer le soleil

 et de chanter

 l’Hymne de la Joie ?

 

Quelqu’un a-t-il déjà

porté la main sur toi ?

Quelqu’un a-t-il

frissonné d’angoisse

à la seule idée

de t’approcher ?

Non, tu le sais,

ta levée n’aura lieu

qu’à appeler ta chute,

ta tentative d’exister

qu’à gésir dans la nasse

de ta vacuité,

ton désir de paraître

qu’à s’ourler de finitude.

Tu es un être sans être,

même pas l’intervalle

entre deux mots,

même pas le souffle

qui animerait ta poitrine,

plutôt un sanglot pas plus haut

qu’un simple dénuement.

 

Toi dont la bouche

est un fruit éteint.

 Mais qui donc consentirait

à approcher ses lèvres

des tiennes ?

Elles sont le signe

d’un retrait de toute chose,

elles ne sont gardiennes

de nul secret,

 c’est précieux un secret,

elles sont la geôle de l’in-dit,

du non manifesté,

de l’effacé en soi

qui jamais ne franchit

l’orbe de sa native flétrissure.

T’accablé-je d’être ainsi

si peux disposé à la mansuétude ?

Mais peut-on témoigner

de quelque sentiment

envers ce qui se donne

pour le corridor même

d’une nulle abstraction,

 pour le piège dans lequel

se garder de tomber ?

Car, si tu n'es le Mal

en sa plus effective parution,

tu en es, sans doute,

le plus empressé vassal,

l’image qui nous crucifie,

prenant acte

de ton étrange présence.

 J’aurais dû dire « effrayante »,

mais il me faut mettre

quelques prédicats en réserve.

 

Toi dont le corps

est pure hallucination.

Es-tu seulement une chair ?

Du sang coule-t-il

en tes veines ?

Ton souffle n’est-il cerné

du froid de mortelles scories ?

Que dissimule

ton gilet bleu délavé ?

 Une étique poitrine

que nul allaitement

ne viendra visiter ?

 Des humeurs perverses ?

Ton cœur n’est-il limité

à ce linge blanc

 que tes mains osseuses

emprisonnent à l’envi ?

Et que vient faire

ce maigre bouquet

 de fleurs fanées,

dissimuler le vide

autour duquel

ton affliction s’est bâtie ?

Ou bien cette fin de tige

qui se dirige vers ton sexe

n’est-elle condamnation

de tout désir,

refus d’enfanter,

de donner à l’autre

le plaisir qu’il requiert ?

 

Ne serais-tu, par hasard,

la représentation

de la misère humaine,

l’allégorie pointant

en direction

des conflits,

des guerres,

des génocides,

de l’extermination

de l’homme par l’homme ?

 

 Il y a tant de malheurs,

d’afflictions,

de chagrins

qui ceignent la terre,

 l’enserrent

dans un étui mortel

dont nous doutons

qu’un jour enfin,

il puisse relâcher

son étreinte

et porter dans les yeux

des Vivants

la flamme d’un espoir !

Il y a tant à faire

qui tarde à venir.

Tant de malheur

 partout semé

et parfois,

d’être hommes,

nous sommes honteux.

 

Oui, honteux.

 

 

 

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9 juin 2026 2 09 /06 /juin /2026 06:46
Biffure des Mots

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

*

 

Sommes-nous

au moins

assez éveillés

pour percevoir

le bruit de fond

du Monde ?

Ne demeurons-nous

 trop en nous,

dans l’enclin

 de-qui-nous-sommes

et alors plus rien n’existe

 que le foyer menu

 et son égoïque étincelle ?

Le Monde,

il nous faut le viser

en sa totalité,

c’est-à-dire en  sa Vérité.

 Ne laisser aucun coin

dans l’ombre,

désocculter les failles,

débusquer ce qui s’y dissimule,

en un mot être inquiets

 de la feuille,

 du vent,

 du sable

 qui glisse depuis

 l’arrondi de la dune.

 Le Monde a perdu la Raison.

Mais l’a-t-il jamais éprouvée

telle une réalité ?

De nos yeux il faut ôter

 la lourde cataracte,

de nos oreilles

 retirer la cire,

de notre conscience

 lever le voile,

de notre esprit

désembuer la vitre,

notre âme la rendre

transparente.

 Et nos mains ?

Et nos doigts ?

C’est d’eux en premier

dont il faut parler.

Nos mains sont inertes,

nos doigts sont gourds

et quiconque nous observerait

avec attention

nous croirait paralytiques,

 affectés de quelque apraxie,

 et quiconque nous jugerait,

 dirait notre native incapacité

 à mobiliser quoi que ce soit.

Geste cloué sur place.

 Catatonie.

Léthargie.

Ainsi le Monde

irait à la vitesse

des comètes

et nous à celle

des gastéropodes.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Nos mains,

il faut parler

de nos mains,

en faire l’inventaire

et les promettre

 à un radieux avenir.

Du moins est-ce notre espoir

 dont il faut croire cependant

qu’il est bien fol.

 Il en va de notre destin,

 il en va du destin du Monde.

La main est blanche, livide,

 pareille à des rameaux

de porcelaine,

 à des bourgeons de kaolin.

 Blanche est sa blancheur

qui frôle le Néant.

La Blanche Main

est le Néant

en son ultime forme venue.

 Blanc est le silence

de la Main.

Main nullement

 attentive à Soi,

main en tant que Main transie

mais cependant nullement neutre,

transie seulement en apparence.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Main, en quelque manière,

 destructrice du Monde.

Main destinalement orientée

 vers la perte de l’Homme.

Main qui ne sait

plus reconnaître

le chemin de sa tâche :

recevoir, accueillir,

 frôler, caresser,

 faire fleurir

 le geste d’oblativité,

se donner

 comme réceptacle

 de l’Amour.

La Main s’est refermée

 sur sa propre incompréhension.

 Les Doigts, ses attributs,

sont de simples sarments

qui semblent promis

aux confins

d’un proche abîme.

 Les Doigts sont

une blanche sidération,

 les concrétions de la peur,

 les linéaments

d’une blanche angoisse.

 Ils sont des tiges de givre.

Mais nullement plongées

en leur hivernale froidure.

Les apparences

sont trompeuses.

Eux, les doigts,

 qu’on croirait

endormis, atones,

 voici qu’ils sont doués

d’un dangereux pouvoir :

celui de ramener l’Homme

à sa primitive

et pierreuse condition.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Blancs sont les doigts,

blanche la cruelle Vérité,

 blanc le masque mortuaire

 du Monde que figure

cette blanche épiphanie.

Là-bas, dans les lointains

du Temps et de l’Espace,

 l’Origine est ce blanc

 et beau linceul,

cette neige étincelante

 qui n’a encore connu

 nulle souillure.

Puis le Monde

a découvert

 son venir-sur-soi,

l’engrenage fatal

des heures et des secondes.

 De ceci, la marche du Temps,

 en est résulté la levée

d’une grise nuée,

se sont obombrés les jours,

 s’est déplié le Mal

qui rôdait tel un voleur

dans d’inquiétantes lisières.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Le Monde a pris Visage

 d’un Masque Antique

habité de tragique.

 Depuis les coulisses,

 depuis le proscénium,

la voix du Choryphée

s’est fait entendre avec,

dans la déclamation,

d’étranges

et tonnantes

 inflexions.

 D’autres bruits

s’échappaient

 des cintres,

des herses,

un bizarre feulement,

un étrange bourdon

dont, bien vite,

l’on s’apercevait

 qu’il était

la Folie Guerrière

du Monde,

le chant lugubre

des Génocides,

le roulement

des pas exténués

de l’Exil.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Ce que la Blanche Main,

oublieuse

des Paroles de l’Origine,

a accompli sans peut-être

bien le savoir,

donner lieu au meurtre

 de l’Essence Humaine,

à savoir plaquer

sa lourde congère sur

Ces Lèvres Noires,

charbonneuses,

 bitumeuses,

un goudron invasif

dont nul Langage

ne sortirait plus,

ni la moindre plainte,

 ni le plus mince murmure.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Le Langage,

 cette Transcendance

princeps

 dont découle

toute autre

Transcendance,

Art,

 Religion,

Philosophie,

 le Langage a reflué

au plus profond

de mystérieux abysses

 et avec son effacement,

c’est l’Humain

qui s’est perdu,

c’est le Monde

qui a basculé

 dans l’aporie plénière

dont, jamais,

 il ne se relèvera.

. Partout la Terre

se lézarde.

Partout les flots

tournent au Déluge.

 Partout les polémiques

deviennent conflits.

Partout la Culture connaît

sa peau de chagrin.

Partout l’Amour

se donne

dans le vénal.

Partout la Poésie

 est clouée au pilori.

Partout la Blanche Main

a frappé,

 elle qui n’a plus souci

ni d’elle-même,

ni du Passé,

ni du Présent,

 ni du Futur

qui devient illisible

sous le fuligineux

horizon du Monde.

Ou bien ce qu’il en reste.

Pas même une Blancheur.

 Pas UN SEUL

ET UNIQUE MOT

 

Le Néant en sa

 « multiple splendeur ».

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

 

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8 juin 2026 1 08 /06 /juin /2026 08:02
L’entre-deux des signes

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

"Du bon côté de la nuit qui vient,

une éclaircie d'argent,

métal aux écailles joyeuses

comme une musique

de Thelonious Sphere Monk" (4)

 

***

 

 

   Figure nocturne - Lucile était une enfant dans sa douzième année, déjà dans l’avenue de l’âge, encore un pied dans l’enfance. Sans doute était-ce cette naturelle tension qui l’installait dans une manière d’ambiguïté, caractère singulier dont la pénombre aurait pu constituer la plus exacte des métaphores. Trop de nuit et naissait l’angoisse. Trop de jour et surgissait la brûlure de la lumière. Elle était cette préadolescente de tous les risques, jamais entièrement satisfaite, jamais entièrement désespérée. Il lui fallait le constant passage d’un état à un autre, le clignotement, la pulsation des choses dans l’intimité d’une chambre discrète. La plupart du temps elle feuilletait un album photographique de Robert Doisneau que son grand-père lui avait offert à l’occasion de son dernier anniversaire. Examinant chaque image à la loupe, elle espérait non seulement décrypter le fourmillement des sèmes de la représentation, mais découvrir en quoi chaque proposition pouvait se présenter comme une façon d’actualisation de ce qu’elle était, elle,  en propre. A savoir un mystère dont le plus grand dénominateur commun était, tout à la fois, d’appartenir au corridor de l’ombre, à la fureur de l’éclair sans que, jamais, une situation stable pût s’instaurer entre les deux.

      Ainsi cet « Escalier de nuit » la fascinait, phalène qui aurait tourné tout autour du verre de la lampe au centre duquel vacillait la lueur d’une flamme. C’était une joie pour l’imaginaire de grimper par sa seule vertu les marches de granit luisant. Et cette double rampe de métal qui fuyait vers le haut à la recherche de son propre destin. Tout un pan d’obscur dans la paroi duquel dissimuler ses joies aussi bien que ses peines. Lire l’illisible en sa confondante présence, y tracer par la pensée les hiéroglyphes de ses intimes projections sur le monde. Ô combien Lucile attribuait à cet office nocturne les vertus apaisantes d’un ressourcement de soi au plus profond de sa troublante vérité !

L’entre-deux des signes

Escalier de nuit Paris 1960

Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

 

   Comment pouvait-on seulement exister en pleine lumière, accepter de se dépouiller de ses secrets, confier au jour les témoignages de ses rêves ? C’était si rassurant, si enveloppant, là, dans l’eau noire de la nuit, Ophélie survivant à son immersion, déesse de l’obscur en sa subtile donation. Rien ne s’y inscrivait qu’à touches mouchetées, à effleurements d’estompe, à battements de cils sur le globe des yeux tournés vers le dedans du corps. N’était-ce pas là le lieu d’une pure jouissance, l’avant-dire des choses, leur inépuisable ressource à la hauteur de la profusion obscure ? Il y avait tant de possibilités inscrites dans le fondement nocturne, tellement de prédicats en attente avant même que les objets du réel ne reçoivent leur nom et le lieu de leur affectation.

   Gravir l’escalier, remonter vers le jour était se disposer à connaître ce qui, bientôt, serait pareil à une évidence dans la danse de la lumière. Ô signes avant-coureurs du paraître, Lucile vous dédie toutes ses prières les plus ferventes, vous octroie ses rituels les plus clandestins, les plus indicibles. Là-haut brillent de leurs  éclats feutrés les boules blanches des réverbères. Mais certes encore dans l’indistinction, l’approche, le glacis qui recouvre tout événement de son constant paradoxe. Toujours nous doutons de ceci qui se lève devant nous, l’Inconnu, l’Etranger, aussi bien l’Intime car nul n’est donné en son entier sans reste. Toujours une face d’ombre sur le revers de la pièce de monnaie. Lucile éprouvait jusqu’en son corps frissonnant le deuil qui consistait à abandonner sa guenille de peau sur les rivages d’ombre avant que de s’éprouver présentable aux autres en son esquisse la plus vraisemblable.

   Figue diurne -  L’ascension est maintenant réalisée. Dépassée la volée de marches, abolie l’encre des ténèbres. Le jour est là avec ses étincelantes gerbes de clarté. Les yeux se voilent d’une mince pellicule, quelques larmes - perles de résine - se retiennent au bord des paupières. Combien cette naissance est nouvelle, ouverte, bourgeonnant sur l’arc infini du ciel. En réalité une « re-naissance ». Se confier à soi dans un ressourcement qui lève haut le bonheur d’exister.

L’entre-deux des signes

Ardèche |1953 |

 Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

  

   On est soi que multiplie quatre. On est soi dans la dimension ouvrante, réverbéré par les consciences alentour. On est Soi, l’Unique, en sa déployante polyphonie. Lucille aux huit jambes, Lucille aux mains en éventail - des bouquets de fleurs s’y étoilent -, Lucile courant quadruplement sur la pente de la colline, en haut du peuple d’herbes, Lucile connaissant en un seul empan de sa présence la confluence des altérités. Etrange phénomène de la métamorphose, miracle de la photosynthèse. Oui, Lucile est une plante que traverse la lumière, que féconde la joie assemblée tout autour d’elle. D’elle aux Autres, seulement le sans-distance, une identique source coule dans les anatomies bondissantes, dans les chairs que transfigure l’appartenance à une même communauté. Lucile-d’Ombre, Lucile-de-Lumière : un saut de l’immanent au transcendant sans qu’il soit possible d’en repérer la césure, la limite, les pointillés d’une frontière. Tout fait efflorescence de tout sans effort, sans question inopportune qui viendrait ternir l’exception de l’événement.

   Ainsi bondissent, le plus souvent, d’enfer au paradis, passant par le purgatoire les délices de l’âge adolescent. Une eau morte, de lagune, puis, dans l’instant qui suit, l’éblouissement du blanc névé, la rutilance du magnifique glacier. Mais nous disions le tiers terme, le médiateur de toutes ces antinomies apparentes. Mais nous disions le purgatoire, autrement dit le clair-obscur.

   Figure de l’entre-deux - Qui n’est jamais que celle du purgatoire. On se lave de la nuit maléfique, on se prépare à accueillir les lumières célestes. On est à l’intersection de deux mondes, à la confluence de deux réalités complémentaires. Fusion des contraires, médiation de l’aube synthétisant le Noir et le Blanc, la Fermeture et l’Ouverture, Le Silence et la Parole, le Non-être et l’Être. Lucile, en ce matin de connaissance, est au bord de l’étang. Elle a juste mis un body en coton, un short de toile, chaussé des tongs légères. Elle est au paysage tout comme le paysage est à elle. D’elle à la nature c’est comme un écoulement de clepsydre, une évidence temporelle faisant ses doux attouchements. La jeune pré-nubile - les noces définitives avec le réel seront consommées plus tard -, se laisse effleurer par toute possibilité de révélation. Sa peau se couvre, d’instant en instant, d’une levée de frissons. La pulpe de sa chair palpite au rythme lent des secondes. Cela vient de loin ces sensations qui tourneboulent l’âme, c’est un vertige, une hésitation au bord du devenir. En elle, encore des volées de marches, des lueurs de lampadaires qui s’arrachent à la glaise nocturne. En elle, depuis peu, des cris de joie, des bondissements, des fulgurations tout en haut du dôme d’herbe où s’ébattent les enfants. Tout ici se rencontre, fait sens.

   Dans la haute famille des roseaux, encore, la frappe lourde de l’inconscient, le chuintement des songes chargés de filasse, les reptations des fantasmagories qui s’agitent en tous sens avec leurs gueules noires de suie, leurs langues goudronnées. Dans la plaine du ciel que parcourent des essaims de nuages denses, une même quête d’inconnaissance, de refuge dans d’insondables failles, dans d’incompréhensibles ornières. Là est le deuil en son irrémissible dessein. Que doit-il nous faire oublier qui, autrefois, tissa notre tristesse, arrima notre esprit au désespoir, ouvrit les portes du Néant ? Quoi donc ? Lucile, en son âge transitif, en éprouve le divin effroi dans la moelle même des os. Mais aussi l’irréel bonheur car rien ne se montre mieux qu’à être écartelé par la lame du doute. Rien n’est donné sans effort, aucune grâce ne s’annonce à l’horizon des pleutres et des inconséquents. Tout se gagne à la hauteur d’une flamme. Il faut être capable d’en supporter la vive lueur, d’en éprouver la brûlure.

   Tout en haut de l’étang, près du partage du ciel, Lucile s’est assise en tailleur, bas du corps dans la nuit, haut du corps dans le jour. Le milieu, là où règne l’originel ombilic, est traversé d’une dague de lumière qui est l’annonce de la vérité. Car c’est là, et seulement là, dans l’ajointement du jour et de la nuit, dans le basculement, que le sens va se mettre à grésiller, pareil à la stridulation du grillon dans le foin d’été. Mais que veut donc dire le chant du grillon, si ce n’est appeler sa compagne, se disposer au prélude de l’accouplement, autrement dit ouvrir l’événement par lequel le monde pourra trouver sa propre continuité, son inépuisable ressource ? Il est de bien modestes manifestations qui recèlent en leur sein de grandes leçons. Donc Lucile est tout ouverture à la possibilité d’être. Elle ne peut être que cela ou bien retourner aux fonts obscurs dont elle provient qui, pour un peu, pourraient la priver de tout mouvement, de toute parole.

   Ce que Lucile cherche, ce que nous cherchons tous dans notre confrontation à un évènement du type de l’aube, c’est à faire surgir la beauté. Et, ici, bien évidemment, le cercle herméneutique dévoile sa course folle, enclenche son éternel cycle qui, de la beauté, au sens, à la vérité nous annonce en termes multiples une seule et même réalité, la nôtre dans une justification qui soit suffisante afin que nous puissions faire tenir debout notre esquisse d’homme.  Être humain est ceci : donner sens à la beauté du monde de manière à ce que la nôtre s’y réverbère en écho, seul moyen qui nous soit donné d’échapper aux serres du nihilisme. Être debout ramène l’absurde à une simple hypothèse. S’allonger est faire le lit sur lequel il prospère.

   Il y a une telle harmonie dans ce subtil équilibre des ombres et de la lumière, une telle répartition rigoureuse des tâches, une telle correspondance de tous les éléments que le temps paraît infiniment suspendu, longuement immobile. Il en est toujours ainsi de la grande scène du monde qui laisse le rideau baissé avant que la représentation ne commence. Ici, dans les coulisses d’herbe, là dans le gonflement gris des nuages, encore là dans la fente de lumière qui sépare en unissant, se trouve inscrite l’adolescence des choses : une immaturité native, un accomplissement réalisé, l’éclair d’une lucidité qui décide de tout destin. Tous nous avons été des Lucile, tous nous sommes, tous nous serons car Lucile, étymologiquement « lux », « lumière » veut dire ce par quoi nous sommes au monde et y demeurons avant que la nuit ne vienne éteindre les infinies bannières du sens. Or nous voulons le sens. Sur le dais pleinement tendu de notre peau. Dans le massif ténébreux de notre chair. Dans les rivières de sang qui nous parcourent. Dans l’air qui gonfle notre poitrine. Dans la sève qui ondoie dans nos sexes. Jusque dans les tubes des os à la douce phosphorescence. Eux aussi revendiquent la lumière. Eux aussi ! Nous devons être des Lucile jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à la perdition. Seulement ceci veulent dire l’Homme, la Femme en leur commune exception.

 

 

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7 juin 2026 7 07 /06 /juin /2026 06:53
De quel visage est-elle la figuration ?

« Dis toujours ce que tu ressens,

Sois qui tu es au plus plein »

 

Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

   La douce pudeur que nous offre le Modèle de cette toile est une réelle onction pour l’âme. Il y a beaucoup de repos, une infinie sérénité et nous ne pourrons détacher nos yeux de cette scène qu’à l’aune d’un vif regret. Pourquoi tel être nous est-il indifférent, alors que tel autre nous retient, que tel autre nous enchante ? Sans doute les affinités parlent-elles dans l’élection de nos choix dont, au demeurant, nous serions bien en peine de déterminer les causes, d’en situer l’origine et les motifs secrets. Il y a d’étranges magnétismes, des confluences de polarités qui sont d’autant plus troublantes qu’elles sont ourlées de mystère. Cette Inconnue qui vient à moi, je la nomme « Pudique », c’est cette essence même qu’elle offre à celui qui la découvre avec bonheur. Oui, avec bonheur et je n’imagine nul Quidam qui en aurait croisé le chemin, se détournant d’elle avec ennui ou tristesse. Certains Existants diffusent, alentour, une aura qui les nimbe de toute la grâce du Monde. Å peine découverts et déjà ils répandent leur douce fragrance, et déjà ils voilent nos yeux d’une brume de joie. Pour autant, nous ne souhaitons ni les connaître plus avant, ni surgir dans leur intimité, ils sont trop précieux tels qu’en eux-mêmes. Jamais il ne faut altérer une eau de source, la laisser bien plutôt à sa vertu native.

   Avant que je ne découvre cette tempera, je n’avais nulle idée qu’un tel rayonnement pût exister et, cependant, quelque chose me disait, en sourdine, qu’il brillait en quelque endroit, qu’il se manifesterait nécessairement, comme si, du plus loin du temps, une rencontre devait avoir lieu. Pour cette raison mon étonnement est modéré, mesure d’une intuition qui en avait annoncé la venue. Un peu comme un cadeau se révèle à vous, dont vous supputiez la forme. De cette attente presque déjà comblée d’avance nait le sentiment complexe d’une plénitude qui demande que nulle vacuité ne vienne en entamer le multiple don. Curieuse posture qui me place tel le Connaissant que je suis, continûment en quête d’un plus complet accomplissement. Une anticipation avec ses heurs et ses malheurs dont nous demandons au présent qu’il vienne confirmer un versant positif, nullement son contraire. Lecteur, Lectrice, si vous pensez ma complétude en voie d’être atteinte, vous aurez raison bien au-delà de ce que votre imagination peut vous offrir. Mais il me faut cesser de placer au seuil de ma belle découverte des prémisses qui pourraient en atténuer la portée. Qui donc ai-je rencontré ?

   Pudique est enchâssée dans un bel écrin de bois doré aux moulures armoriées. Déjà l’élégance du cadre annonce l’élégance de celle qui y figure sous la lumière d’une belle Vérité. Si j’affirme ceci, l’authentique qui se dégage de cette toile, cette posture n’est guère originale puisque chacun sait, pour l’avoir appris ou simplement éprouvé, que Vérité et Beauté sont synonymes, que l’une ne va nullement sans l’autre. Le surgissement de l’Être est justesse, fidélité, ne le serait-il et l’on n’obtiendrait jamais qu’une imposture, un faux-semblant, une supercherie. Les choses droites n’ont nul besoin de parler, d’émettre des justifications, d’énoncer la logique qui préside à leur parution. Tout coule de source, si l’on peut dire, et ce qui eût pu être étonnement, se métamorphose soudain en certitude.

   Avec Pudique, je n’ai nullement à ruser, à m’annoncer sous le carton d’un masque, à vêtir mon corps de quelque ornement. Tout avec elle se donne immédiatement, sans apprêt, une spontanéité en appelle une autre, une simplicité se reflète en l’autre. M’approchant de Pudique, je ne peux qu’être moi-même et le demeurer aussi longtemps que notre muet dialogue durera. « Sois qui tu es au plus plein », tel est le commentaire que l’Artiste donne à sa toile. Ce qui veut dire : au plus plein de l’œuvre doit correspondre le plus plein du Voyant. Une lumière en appelle une autre. Une conscience se déverse en l’autre. Une sensibilité suppose l’autre. Une coalescence des intentions, une confluence des sentiments. Il n’y que cette manière de liaison dialogique ouverte, naturelle, qui peut créer les conditions d’une situation esthétique exacte, au plus près de ce réel, de cette représentation qui cherche à en rejoindre le visage au point le plus exact de sa nature.

   Nombre de Regardeurs de cette belle œuvre ne manqueront de s’étonner, sinon de s’irriter, au motif qu’un portrait de dos sort des conventions du genre, « paie en monnaie de singe » une attente qui eût souhaité un visage de face avec ses mimiques, ses émotions, tout le contenu d’un sens que la vue d’une simple nuque ne saurait donner, une natte artistique pût-elle y déployer son invention et ses souples arabesques. Certes, ce motif de désenchantement est recevable, légitime et l’on peut comprendre la levée de quelque frustration. Mais ici, il faut reprendre, en une manière de leitmotiv, le sous-titre de l’œuvre :

 

« Dis toujours ce que tu ressens,

Sois qui tu es au plus plein »

 

   C’est là, je crois, que se situe l’explication de la posture de Pudique, vue de dos et non de face. Je crois que l’on peut faire l’hypothèse suivante, quant à l’intention de l’Artiste. Si le visage, sa belle épiphanie, sont indubitablement le point de déploiement de la dimension humaine et, partant, d’une nécessaire Vérité qui doit en émerger, ce visage est aussi, à la clarté d’une éthique insuffisante, le lieu de tous les dangers les plus extrêmes. La cimaise du front dissimule, parfois, de bien vénéneuses pensées. Parfois, les yeux, bien plutôt que d’être les « fenêtres de l’âme », sont les puits de quelque vice sans fond. Parfois, les lèvres n’articulent-elles que de fausses vérités, si ce ne sont mensonges majuscules. C’est toujours le visage qui est, soit le héraut des plus hauts faits, soit le cénotaphe des perversions et des taches les plus confondantes. Certes, rien n’empêche l’Artiste, au gré de son génie, de rendre un visage aimable ou bien arrogant, antipathique, à la seule hauteur de sa technique. Le parti pris de Dongni Hou est intéressant au prétexte qu’il biffe, d’un seul geste, toute possibilité de tirer d’un visage quelque interprétation morale. Apercevant l’envers du visage, c’est à nous, Voyeurs, qu’incombe la tâche de projeter du visible sur de l’invisible. Par simple déduction, en vertu de notre propre imaginaire, nous attribuerons à Pudique des valeurs dont nous supputerons qu’elle est l’emblème. Au risque, bien évidemment de nous tromper. Mais peut-être alors, nos erreurs nous reviendront-elles en propre. Comme nous sommes des Janus à deux faces, il faut bien que ces deux dimensions de notre être soient signifiantes, sinon nous ne serions que d’étranges incomplétudes, de bizarres symboles qui chercheraient leur partie manquante à défaut de pouvoir la trouver.

   Ce que je vois, immédiatement, sur « l’envers » de Pudique, la dimension heureusement cathartique de sa posture, sa Sagesse, en réalité, l’équanimité de son âme, la justesse de son existence. L’on ne trompe nullement son monde lorsque l’attitude est si altière, sans doute douée des plus belles vertus qui se puissent imaginer. Le platine des cheveux fait son feu très doux que lisse une belle lumière cendrée. La clarté est zénithale, céleste, tissée de pur éther. Une large et souple tresse s’épanouit sur le haut de la nuque, l’enveloppant d’une touche de tendresse toute maternelle. Sur son subtil entrelacs, se joue l’alternance de l’ombre et des reflets. Deux mèches descendent lentement de part et d’autre du cou, lianes discrètes et rassurantes, une eau de fontaine qu’immobilise la venue du jour. Une tresse double, elle fait penser à ces romantiques « Wasserfalls » alpestres qui bondissent, joyeux, se perdent, tout en bas, dans un jaillissement blanc de gouttes. Un mince jonc noir, sans doute un velours, souligne la délicatesse du Sujet, sa naturelle simplicité. Un nœud d’identique texture retient le bas de la tresse avant que la nappe de cheveux ne trouve le lieu de son épanouissement. La robe, toute de discrétion et de noble retenue, un lin blanc je suppose, laisse apercevoir les vagues subtiles des manches, une encolure que dessine, à peine, un fin liseré. Sur tout ceci, le jour est une fête tout en délicatesse, une joie feutrée, on dirait la phosphorescence d’un galet sous le ciel gris d’Irlande, le long de ces grèves serties de songe dans l’immuable du temps.

   A me placer auprès de cette tempera si équilibrée, si délicate, sous cette lumière de clair-obscur, je n’en peux ressentir qu’un généreux sentiment de paix et je crois bien que ma plénitude en est atteinte qui, longtemps, me dira le centre de mon être, la quête d’un accroissement qui connaît sa résolution, au moins l’espace d’un regard. Tout le temps qu’aura duré mon immersion, plus rien du Monde ne sera venu à moi que cette touche de simplicité doublée d’une juste félicité. Toujours les œuvres de Dongni Hou ont cette immédiate profondeur au plus près de ce que l’Art a à nous manifester, une joie rayonne qui nous appelle. C’est à nous d’y répondre depuis le plus juste de qui-nous-sommes.

 

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6 juin 2026 6 06 /06 /juin /2026 06:41
Vous, la nuitamment venue

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

                                                                 Paris, Quai aux Fleurs en ce début d’automne

 

 

 

                                        A vous qui n’existez qu’à être nommée

 

 

    Sachez, vous, ‘La Nuitamment Venue’, l’épine aiguë que vous avez plantée dans ma chair sans qu’il me soit aucunement possible d’en retirer le feu, d’en adoucir l’incision. Lorsque, parmi mes multiples voyages autour de la planète, tel le Petit Poucet, je balisais mon parcours de petits cailloux blancs, eh bien votre rencontre s’illustra sous la forme d’un caillou noir, un onyx dont l’œil perçait la nuit à la manière dont un aigle traverse le ciel de son vol rapide. Oh, certes, il n’y a aucune cicatrice visible et ma peau demeure lisse comme au premier jour. C’est bien plutôt mon âme qui en porte la trace, un souci continuel qui me place constamment hors de moi ou bien à l’illisible frontière qui me constitue.  Pour vous je ne saurais exister puisque, jamais, vous ne m’avez vu. D’ailleurs comment auriez-vous pu m’apercevoir, vous la Nocturne Présence ? La nuit était votre domaine. La nuit était la cape dont vous revêtiez votre corps. Je supputais, que par un naturel contraste, il devait avoir la teinte d’une falaise blanche. Juste les grains marrons des aréoles. Juste la tache buissonnante du sexe. Me trouverez-vous irrévérencieux, offensant ce que votre nudité a de privé ? Non, vous ne le ferez pas au simple motif que votre corps est une simple hallucination qui fait l’épreuve de mon esprit, le siège de qui je suis, bruit du vent parmi le lent voyage du monde. Le but de ma lettre ? Témoigner seulement, vous dire le plein de mon admiration. N’est nullement ‘Femme de la Nuit’ qui veut. Il faut avoir, à ceci, une réelle force de caractère. Il faut accepter l’ascèse d’une existence nocturne. Il faut renoncer à la partie diurne de soi, s’effacer en quelque sorte de la scène des Existants. Ceci est assez rare pour que cela se fût inscrit dans ma mémoire avec la vivacité de la flamme.

  

   Mais, maintenant, il est essentiel que je sorte de ces considérations métaphysiques, que je donne droit de cité au réel, qu’il me revienne en boucle pour témoigner que je n’ai nullement rêvé, pour apporter l’image de qui vous avez été, l’intervalle de quelques jours. Mais le temps ne s’est pas refermé sur cette parenthèse, il court encore en moi et place en ma tête mille questions aussi oiseuses les unes que les autres. Mais voici, je vais vous parler de ce présent de l’été dernier qui papillonne et fait ses mille feux dans la première fraîcheur d’automne. Je viens tout juste d’arriver à Capo Falcone, ce charmant petit village de Sardaigne occidentale où vous résidez. J’ai retenu une chambre à la ‘Pensione alla fine del mondo’. Cette appellation m’amuse. Je me crois un explorateur de terres nouvelles, peut-être un aventurier en quête d’un Eldorado. Certes ‘le bout du monde‘ est un excès de langage qui illustre bien la faconde des gens d’ici, leur tendance à tout magnifier. C’est vrai, l’étendue bleue de la Mer Tyrrhénienne est si vaste, elle pourrait contenir mille Odyssées !

  

   Mon quotidien est ceci : aller photographier les vieux villages, entrer dans une bibliothèque, y feuilleter un livre sur la région, y dénicher une tradition, y trouver une anecdote. Les lecteurs de mon Journal raffolent de ce pittoresque à portée de main, de cette vie immédiate racontée sans détours. Je possède assez bien la langue italienne pour parvenir à bout de mes recherches, questionner des autochtones, lier conversation avec une personne rencontrée au hasard, un pêcheur, un touriste, un quidam en mal de parole. Le soir, quand la fraîcheur succède à la canicule, je rejoins le bord de mer, près d’une curieuse balise maritime, blanche  rayée de rouge, que surmonte un feu vert clignotant. Sur une stèle, à ma gauche, la statue en bronze de Christophe Colomb scrute le vaste horizon, sans doute en quête de ce ‘nouveau monde’ qui rime avec le nom de ma Pension.

 

    C’est le premier soir où je vous aperçois. Vous êtes vêtue d’une manière de longue robe blanche qui cerne votre corps de façon précise. On y devine une anatomie discrète proche de celle de la liane. De longues jambes en fuseau, une mince poitrine, des hanches pareilles à la courbe délicate d’une amphore. Vous êtes sans doute une Déesse venue du profond de la nuit, peut-être d’une grotte, d’un lac foisonnant d’algues, d’une demeure en forme de bouteille où flottent les voiles blanches d’une goélette. En tout cas vous n’êtes nullement ordinaire, votre démarche élégante, souplement balancée, trahit une personne de haute naissance. Quelqu’un vous connaît-il au moins ici ? Un Villageois a-t-il aperçu votre silhouette en plein jour ? Un pêcheur vous a-t-il hallucinée au travers des mailles de son filet ? Je sens bien que ces interrogations sont sans réponse, qu’elles tombent à vide, qu’elles sont inopportunes. Demande-t-on à un enfant de peindre la couleur de ses rêves, à une maîtresse de dire la couleur de sa passion, à un astronome de dessiner le poudroiement de la Voie Lactée ? Non, il vaudrait mieux que je tire des plans sur la comète, que je me projette dans l’imaginaire, que je trace les lettres d’un poème. Car vous êtes de ces singuliers personnages dont on ne peut ni décrire la forme, ni ébaucher l’esquisse. Tout s’efface, s’annule de soi dès que l’on tente de vous approcher.

  

   Mais voici que la Lune est montée au ciel. Mais voici qu’elle répand une douce clarté sur les cordons de végétation du littoral, qu’elle lisse d’argent l’eau immobile de la lagune, traverse l’isthme de sable, se jette au plus loin sur la mer dans un miroitement d’étincelles. J’ai jeté au loin ma cigarette de manière à ce que la braise ne vous signale ma présence. L’heure est si ouverte aux belles sensations, elle se creuse en elle-même, elle porte les doux parfums de l’iode et du varech. Je suis à quelque distance de vous. Suffisamment près pour que tous vos gestes puissent s’inscrire dans mes yeux, suffisamment loin pour ne pas vous troubler. Vous marchez lentement et un sillage d’écume floconne vos pas. Vous êtes si légère, un genre de plume qui aurait trouvé le rythme de sa chute, à savoir un infini flottement qui, jamais, ne parviendrait à dire son être, un signe avant-coureur d’une manifestation, un mystère planant au plus haut de son prestige. Hormis nous deux, hormis le souffle d’une brume légère, seulement le bruit léger de la mer, son oscillation régulière, son murmure un peu voilé par la délicatesse de l’instant.

  

   Je me suis accroupi derrière un pli de sable. J’ai lentement ouvert les yeux sur la beauté des choses. La Lune dans sa course éthérée, le silence partout répandu, le reste d’une clarté accrochée au ciel. De Calpo Falcone proviennent quelques voix, mais si discrètes, si évanescentes, on penserait que notre esprit leur a donné naissance. Doucement, un nuage gris-bleu a glissé devant la Lune. Une ombre s’est répandue au sol, vous ôtant brusquement de ma vue. C’était comme si, immédiatement, j’étais devenu orphelin, cherchant parmi la cendre de la nuit une main qui ne viendrait pas. Il y a eu quelques passages nébuleux, quelques hésitations du ciel. Puis, comme après une éclipse, la lumière de l’Astre des Nuits s’est agrandie, a brillé au plus haut de l’azur teinté d’encre. Je vous avais perdu de vue, voici que je vous retrouvais mais métamorphosée, chrysalide devenue papillon aux mille splendeurs.

  

   Soudain, comme pour un rituel, vous vous êtes dévêtue, livrant à mes yeux éblouis cette belle et infinie carnation d’ivoire. On aurait pu penser à une statue antique sortie du cercle sacré de son temple, venue au bord des flots pour admirer le prodige de la Nature. Vous avez entouré le haut de votre corps de l’ovale de vos bras. Un de vos pieds a quitté le sol. Vous étiez dans l’attitude de l’envol et je demeurais aux aguets, inquiet sans doute de vous perdre pour toujours et c’est ce qui arriva. Vous êtes entrée dans une étrange colonne de lumière qui vibrait jusqu’à moi. Votre corps est devenu diaphane et je ne pouvais m’empêcher de penser à une bizarre réalité séraphique, genre d’entité astrale contre laquelle vous aviez échangé votre chair ordinaire. Du reste cette dernière était pure émanation de soi, naissait en soi et pour soi à la façon dont un jet d’eau s’élève et ne semble surgir que de son propre ressourcement. Je levai, en un instant précis, les yeux au ciel afin de mieux suivre votre trajectoire. Vous n’étiez plus maintenant qu’une poussière d’étoile, une eau de lagune sous les orages célestes, sous le profond insondable de l’univers cosmique. La Lune, vous l’avez frôlée à la façon scintillante d’un astéroïde. Baleine, vous l’avez contournée. Des rayons fusaient depuis la lame jointe de vos pieds. Des éclats surgissaient du métal de vos hanches. La lactescence de vos seins était pur cristal, pur diamant. Vous vous êtes attardée un moment devant Verseau. Vous avez caressé la toison grise de Bélier. C’est Poissons qui a reçu l’éblouissement de votre voyage. Il paraissait parvenu à son terme. Désormais, je ne verrai plus qu’un ciel étoilé et la trace illisible de votre absence. Un long moment je suis demeuré au bord de la lagune à fumer distraitement, seulement occupé de vous.

 

    L’aube est proche et les premiers bruits viennent du village. Quelques barques de pêcheur troublent l’onde. J’entends les coups réguliers de leurs moteurs frapper l’eau puis s’éloigner vers l’horizon. Je me suis approché du lieu de votre disparition, le cœur tremblant, les mains moites. J’ai ramassé l’écume de vos vêtements. Votre odeur y est encore inscrite, un délicat lilas dont les volutes entourent mes doigts. Voici ce qui me reste : une fragrance légère, une robe de lin, une mélancolie qui tourne tout autour de moi dont j’aurai bien du mal à venir à bout. Je vais devant votre maison, j’en connais l’emplacement pour vous avoir vue sortir avant que vous n’ayez rejoint le rivage. C’est une maison en angle. Son coin de mur ressemble à une étrave de bateau. Pour quel voyage, je vous le demande, la Fiancée du Ciel, la Passante des nuages ? Vos volets sont peints en vert bouteille. Ils ont des fentes ménagées en leur partie supérieure, dans le genre des persiennes. Ils ne sont pas fermés, tirés seulement. Sur le rebord de pierre, je dépose avec délicatesse ce qui a recueilli votre chair. Je ne peux m’empêcher de déposer sur la toile de lin un baiser des plus pieux, mais aussi, sans doute, des plus passionnés qu’il m’ait été donner d’offrir. Je pars rejoindre ma Pension du ‘Bout du monde’, non sans avoir pris soin de photographier votre demeure sous tous ses angles. Les regardant, tous ces clichés volés, j’espère qu’ils m’apporteront un peu de réconfort. Savez-vous, Princesse de la Nuit, rien n’est plus douloureux pour un amant que de voir, tel Orphée, son Eurydice disparaître pour le sombre et cruel Tartare. Oui, je crois bien que c’est ceci que j’ai vécu, dont l’état de déshérence m’habite longuement. Je ne sais, Être de la Nuit, si vous consentirez à revenir sur la Terre. Si vous revenez, voici mon adresse, 108 Quai aux Fleurs, Paris 4°. Peut-être m’écrirez-vous ? Peut-être pourrais-je vous rejoindre sur cette belle terre de Sardaigne. On la dit livrée à mille sortilèges, on la dit terre de contes et de légendes. Dites-moi, rassurez-moi, vous n’êtes pas seulement un pur produit de mon imaginaire ? Il me serait si cruel de vous perdre définitivement !

 

  

 

 

 

 

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5 juin 2026 5 05 /06 /juin /2026 06:57
Ce qui, d’elle, est invisible.

"Physiognomonie partisane"

avec Kimberley Sommer

Œuvre : André Maynet

*

   « Elles sont belles, les fumées. Du haut d’une montagne, je vois les fumées qui s’élèvent au-dessus des plaines et des vallées. Elles montent dans l’air calme, pendant des heures, s’étalent, puis disparaissent à une certaine hauteur, sans qu’on puisse voir comment.

   Elles forment des colonnes bien droites qui montent au-dessus des toits des maisons. Grises, légères, les fumées qui savent parler des choses douces et tranquilles, d’âtre, de repas en train de cuire, de sarments, de branches sèches qui crépitent, les fumées de la paix.

   Elles disent des choses émouvantes, des choses humaines. Les montagnes sont dures et magnifiques, la mer est vaste, les fleuves sont pleins de puissance. Mais les petites fumées pâles témoignent simplement que ces lieux sont habités, qu’il y a ici des familles, des enfants, de la douceur ».

JMG. Le Clézio – L’inconnu sur la terre

*

   Comment mieux introduire à une lecture de cette image d’André Maynet qu’en citant la très belle et limpide prose de Le Clézio ? Très simple aussi, telle cette fumée qui s’élève dans le ciel avec l’à-peine insistance des choses précieuses, élégantes, qui nous disent la beauté du monde en même temps que celle des hommes qui, la contemplant, se penchent aussi sur la leur et la portent au-devant d’eux dans une manière de certitude. Il en est ainsi de toute vérité qui brille comme la flamme, crépite comme l’étincelle et contient dans son germe la totalité de ce qu’elle est, à savoir l’évidence, l’amplitude d’une justesse du regard visant le réel. Comment pourrions faire l’économie de la présence de la source, du ruisseau sous la fraîcheur des ombrages, de la crête des montagnes qui se teinte de pourpre, des feux de Bengale qui s’allument sur le dos des vagues dans l’aube saisie de blancheur ?

   Et, si nous évoquons la fumée, si nous célébrons sa joie en même temps que le signal qu’elle nous adresse, c’est en raison du célèbre sfumato dont Léonard de Vinci fut l’initiateur avec le bonheur esthétique que l’on sait. Avant d’être une technique, celle du glacis et de la superposition patiente des couches sur le subjectile, le sfumato est, avant tout, une poétique qui entraîne avec elle la connaissance de la forme ou l’essence des choses car, voyant une œuvre dans son bel accomplissement, nous nous disons, à l’instar d’Aristote : « tiens, c'est exactement ainsi qu'est la chose », autrement dit nous pénétrons son être en son intime signification.

   Mais écoutons Léonard théoriser dans son « Traité de la peinture » cet effet canonique de la Renaissance : « Veille à ce que tes ombres et lumières se fondent sans traits ni lignes comme une fumée». Or, cette manière d’envisager la maîtrise de la matière picturale est le plus souvent associée à l’usage du clair-obscur (chiaroscuro), ceci renforçant un volume que ne cerne aucune ligne, lequel est sujet à constante métamorphose selon telle ou telle visée du Voyeur de l’œuvre, selon les déplacements successifs donnant lieu à ses différents points de vue. La Joconde en est la plus célèbre dépositaire, elle dont jamais on ne cerne les traits qu’à éternellement les placer dans une perspective renouvelée et c’est cette fuite, cet insaisissable dont Mona Lisa tisse la toile de son mystère.

   Un autre exemple de ce flou, de cette approximation de la vision qui agrandissent le champ de nos perceptions, inclinent à forer l’image en-deçà et au-delà de la surface réfléchissante, à faire du glacis cette vitre transparente douée de multiples virtualités, de sèmes infinis, se trouve également dans l’œuvre de Vermeer sur laquelle le regard ricoche comme pour nous dire, dans une sorte de bel oxymore l’impossibilité de pénétrer à l’intérieur du Sujet, en même temps que notre tentation permanente de nous y entendre avec ce qu’il donne à connaître, peut-être à son insu, à moins qu’il ne s’agisse d’une secrète complicité !

Ce qui, d’elle, est invisible.

Une femme jouant de la guitare

Johannes Vermeer – 1672

Source : Wikipédia

*

   Ce que nous voyons, essentiellement, dans ce travail du sfumato, c’est d’abord une amplification de l’espace qui résulte de cette indistinction relative des formes, de leur glissement permanent, fuyant, comme si une dynamique à l’œuvre continuait à les animer depuis leur intérieur, telles des esquisses inachevées voulant éviter de fixer définitivement leur rhétorique, préférant à une conception figée des choses l’aire ouverte d’un déploiement, d’un surgissement renouvelé à même les jeux de lumière, l’évanescence des ombres. Mais aussi une dilatation du temps car rien ne semble jamais achevé parmi ce fourmillement, cette polyphonie de sensations qu’une forme cernée de près, contenue dans la demeure de sa limite, eût conduite à une clôture définitive, à une durée sans avenir.

   La très belle image d’André Maynet met en scène une posture identique à celle du sfumato, elle est un sfumato, mais aussi un vibrato, une « écriture de la lumière » qui s’affirme en se retirant, une illusion, une « phantasia » qui ouvre notre imaginaire et le laisse en suspens. Ainsi sont les œuvres lorsqu’elles nous installent hors de nous, dans une énigme qui nous tient en émoi. C’est une vapeur qui monte de la Muse, une dentelle de clarté, un rayonnement si proche d’une pierre d’albâtre qui serait illuminée de l’intérieur, un gonflement de phosphènes, une parole venue du plus loin du temps qui échouerait au rivage de l’être, une douce feuillaison des choses en leur immobile et silencieuse supplique, l’apparition d’une Lune gibbeuse au-dessus de l’inquiétude des hommes, l’émergence d’un corps antique dans le luxe d’un marbre, l’à-peine persistance d’un Pierrot dans son habit de rêve, le poudroiement d’un talc dans la levée de l’heure, la chute souple d’une cascade dans un inaccessible lieu, l’onde se réverbérant sur la hanche d’une amphore, la pliure du vent océanique dans le brouillard d’une dune, la vibration claire d’un colibri à contre-jour du ciel, l’eau phosphoreuse de la lagune pareille à un étain, le glissement d’un feu assourdi sur la gemme de jade, la caresse du jour sur la pierre d’un sanctuaire, le tournoiement éternel de la corolle du derviche, l’empreinte originelle posée sur une toile d’un Puvis de Chavannes, un séraphin en pleurs dans le doute mallarméen, l’arrondi crépusculaire d’un galet, le pli de la couleur dans la coulure de lave, la nuée de cendre qu’un ciel efface, la gorge d’ardoise d’un pigeon ramier, les toits de Paris sous une cimaise de plomb, les lignes grises des cairns couchés sous le vent d’Irlande, l’ovale d’un lac sur un plateau d’Ecosse.

   Oui, le sfumato et le glacis qui le nervure, c’est tout ceci à la fois, un paysage avec sa teinte d’inimitable mélancolie, un univers mental où flotte la réminiscence telle l’aile blanche de l’oiseau que gomme la brume, la pente de l’âme se reconnaissant dans une longue contemplation romantique, celle du « Voyageur au-dessus de la mer de nuages » de Caspar David Friedrich, cette posture hautement significative de l’essence humaine confrontée aux éléments qui la dépassent et la mettent en demeure de l’interpréter, d’y tailler son abri en même temps que d’en être un acteur immédiat, partie prenante du jeu du monde. Oui, nous avons à creuser, toujours, ce qui nous fait face et se dresse comme une Pierre de Rosette dont les hiéroglyphes ne sont que les nôtres, que notre image portée sur les choses, dont nous devons nous saisir faute de disparaître dans le motif des phénomènes sans même les avoir interrogés, en avoir fait l’inventaire et pris possession du langage qu’ils nous tendent comme notre propre miroir.

   Ce que nous apportent, telle une sublime révélation, les toiles de Léonard et de Vermeer, ce que dévoile dans une esthétique heureuse la photographie d’André Maynet c’est essentiellement un regard dilaté au terme duquel, au lieu de nous limiter à la meurtrière d’une vision étroite, nous aurons offert au luxe de nos pupilles une dimension agrandie des œuvres comme si, dictés par la nécessité d’une archéologie, et remontant jusqu’à l’origine des choses, nous soyons enfin en mesure de découvrir un peu de leur mystère. La transparence du glacis n’est autre que la transparence du monde qui s’offre à nous en mode crypté. Chaque pellicule de peinture est un feuillet de ce grand livre dont nous n’avons de cesse de tourner les pages sans même apercevoir le foisonnement des réalités qui y sont à l’œuvre.

   Dans la superposition patiente des strates, c’est la fluidité du regard du peintre qui s’adresse à nous, chaque coup de brosse est le dépositaire de sa conscience, la pointe avancée de sa lucidité qui nous livre quantité d’esquisses et de postures esthétiques, chaque nouvelle application est comme la lente respiration de l’œuvre, la marque insigne de sa polysémie. C’est à cela même qui le confronte à son propre destin que le peintre travaille sans relâche, tout comme il nous invite à le rejoindre dans cette passionnante tâche herméneutique sans début ni fin puisque l’art lui-même ne saurait avoir de limites. C’est le sort de toute transcendance que de poser la thèse de l’infini, de nous inviter à la considérer avec humilité, mais aussi sans crainte. C’est tout d’abord et définitivement de l’être qui s’inscrit en filigrane dans ces sédiments qui constituent le socle de toute réalité. Aussi bien de celle qui élève dans l’éther les hauts édifices des Babel du monde, aussi bien la modestie d’une fumée tissant la vrille inaperçue de l’air qui l’absorbe. C’est pourquoi avec Le Clézio, nous disons :

« Mais les petites fumées pâles témoignent simplement que ces lieux sont habités, qu’il y a ici des familles, des enfants, de la douceur ».

Ce qui, d’elle, est invisible : le sfumato de son âme.

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4 juin 2026 4 04 /06 /juin /2026 06:43
La ligne de tes yeux.

                   Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

     Absente aux choses.

 

   C’était ainsi que tu m’étais apparue, vêtue d’un sobre tailleur gris, à la limite de toi tellement tu paraissais absente aux choses. Y avait-il au moins, au monde, quelque chose qui retînt ton attention, la chute lente d’une feuille, le bruit du vent glissant sur le sable, la trace de l’hirondelle sur la vitre immuable du ciel ? C’est un tel bonheur, vois-tu, que de se disposer au simple, à l’immédiat, le plus souvent de n’en rien savoir et d’aller par les chemins de fortune, ici sur le versant ombreux de la colline, là sous le couvert des grands eucalyptus, là-bas encore près des étangs qui brillent à la manière d’une savante illusion. Ceci, tu le sais, cette impermanence de ce qui ne se montre qu’à mieux nous échapper, à fuir le long de la première perspective, à vibrer dans le mystérieux cristal du silence. Tu le sais mais jamais, au grand jamais, tu ne voudrais en fournir le début d’une présence en toi, en dévoiler le frisson originel, désigner la peau qui se hérisse des picots d’une urgence à être.

   

   Être et tout est dit.

 

   ÊTRE, le Grand Mot que tout le monde prononce sans même en sentir la noble provenance, la dignité à nulle autre pareille, le réseau dense des significations qu’il porte avec lui dans les replis de son sens manifeste. ÊTRE et tout est dit de soi, de l’autre, du monde et l’on pourrait regagner le site de sa première venue sur la scène de l’exister en ayant fait l’expérience de l’essentiel. Mais voici que je m’égare et rien ne se dit à l’aune de ces généralités qui nous bernent. Seul le langage de l’en-soi, seule la mince ritournelle qui fait sa braise au centre du corps, qui demande et exulte à bas bruit. Une faible complainte, une étrange sourdine nous rappelant à elle comme si, enfants indociles, nous nous étions soustraits à l’accueil d’une niche, au ressourcement d’une grotte, au pli ombreux d’une faille, à la matrice qui ne s’éployait qu’à recevoir cet ÊTRE précisément, cet impalpable don dont jamais on ne voit la pupille aiguë puisque l’œil qui le reçoit est clignotement continuel, myopie congénitale qui semblerait tout enfouir dans l’immémoriale nasse du Néant.

 

  Le droit de te penser.

  

 Mais voici que je tiens, tout haut, une méditation dont tu aurais pu être l’Initiatrice, que s’insurge en moi cet inaccessible dont tu aurais pu faire ton emblème. Car tu es bien en fuite perpétuelle et nul ne pourrait s’arroger le droit de te penser - je suis dans la transgression, cela va de soi et quelle jubilation de me poster à l’angle de ton habiter sur Terre, d’essayer d’apercevoir quelques desseins, quelques esquisses, la vibration d’un sentiment suspendu à la manière d’une goute de pluie dans le ciel qui s’attriste de ne point te posséder ! -, oui, j’en conviens, la tirade est lyrique à telle enseigne qu’on croirait avoir affaire au héros cornélien en personne déclamant face au vide l’écheveau complexe de son lyrisme, de son héroïsme, de son goût pour une rhétorique baroque. Je disais à l’instant « le droit de te penser ». Combien cette formule paraît étrange sinon alambiquée mais comment pourrait-il en être autrement ? Jamais on ne saisit mieux une énigme qu’à feindre de l’ignorer, à la frôler de l’extrémité de sa pensée, précisément, à l’inventer depuis la brume de son imaginaire.

  

   Tracer l’intraçable.

 

   Ici, il me faut prendre à témoin le lecteur. Comment cerner ce qui ne saurait l’être ? Comment faire s’élever un chant lorsque les notes sont fluides et s’égouttent entre les doigts ? Comment rendre compte d’un lieu, en dresser une carte vraisemblable dès l’instant où les lignes qui sont censées en délimiter le territoire sont en constant réaménagement, éphémères, fugaces, fluctuantes ? Et tous les prédicats du monde échoueraient à nommer l’innommable, à tracer l’intraçable, à dire l’indicible. Parfois vaut-il mieux renoncer à ses songes, à ses caprices d’enfant ! Et vaquer à ses occupations, fût-ce au prix d’une irrémissible mort en l’âme.

 

     Ce chemin du rien.

 

    Le lieu de notre rencontre fut cette immatérielle lagune, cet événement de nulle part, ce passage du temps dans sa propre irrésolution, cet emboîtement de visions doubles, cette irisation de gestes, tous commencés, aucun ne finissant jamais. Tu avançais sur ce que, plus tard, tu devais nommer ce « chemin du rien », cette apparition entre deux eaux - des mouettes, souvent, s’y inscrivaient le temps d’un vol rapide pareil à une chute -, cette empreinte si légère d’une parole aérienne - aucun bruit ne s’y déposait, seul le vent à l’infinie droiture, seule la brume en sa mémoire floue -, tu y figurais à la façon d’une invisible actrice évoluant sur un praticable d’ombre. Mais que faisais-tu donc, ici, dans cette tenue de ville, ce tailleur qui dévoilait mieux tes hanches qui si elles avaient été dénudées, ces hauts escarpins noirs qui, parfois, te forçaient à une marche hésitante - voulais-tu imiter l’avancée élégante des grues cendrées ? -, tes jambes fuselées, si longues qu’elles semblaient ne jamais vouloir finir, poursuivre leur étonnante chorégraphie dont le gris ambiant semblait vouloir signer le cheminement dans cette contrée du vide.

 

   Ciel poncé à blanc.

 

   Le paysage était partout semé à l’identique de touffes de joncs qui pliaient sous le vent du large, la lumière des flaques, parfois leur éblouissement lorsque le ciel s’ouvrait, large plaine parcourue de piquets de bois érodés, étranges excroissances noires, seul lexique qui montait du sol comme pour dire l’histoire ancienne, l’entaille de l’érosion, l’usure des heures dans ce décor de perdition et de non-retour. La présence des hommes y paraissait si ancienne que, tous deux, devions penser en être les uniques hôtes. Deux solitudes n’en faisant qu’une seule. Deux solitudes se sont-elles jamais associées pour dire, d’une seule voix, la polyphonie du monde, l’aire de la rencontre, le battement du diapason en tant qu’harmonie, le chant surgi du plus secret de soi, de l’autre ? Une fusion, alors, était-elle prévisible, nous qui errions aux limites du possible sans en transgresser l’impitoyable loi ? Chacun en soi, lové au foyer de sa propre intimité dans un univers si forclos que rien n’y paraissait pénétrer que le doute et le vol hauturier des grands oiseaux mélancoliques. Une bannière flottant au plus haut de l’éther dans cette irrémédiable perte du ciel poncé à blanc, immense dissolution des êtres et des choses.

 

   Des vols de colombe.

 

  Cette photographie que tu m’as donnée de toi, je l’ai épinglée au mur de ma chambre, cette cellule monastique, ce refuge pour anachorète, cette moisson d’intellectuel triste, il ne demeure que les tiges d’un chaume et quelques épis épars qui disent la persistance de ce qui est alors que les secondes crépitent contre la vitre anonyme du sablier. Seuls quelques livres de poésie, des manuels semés de cartes marines, ces si beaux portulans qui m’emportent partout où la beauté se manifeste en son unique. Oui, il y a encore, sur Terre, quelques havres de paix, des glissements de colombes dans un ciel d’azur, des éclairs de colibris aux vols si stationnaires qu’on n’en perçoit même plus la subtile vibration.

 

   Ruissellement infini de clarté. 

 

  Dans le mince filet noir qui encadre le moment de ton surgissement, voici ce qui a lieu : tes cheveux sont ce ressourcement infini, ce clair cycle de l’eau dont ils semblent être le poème, cette résurgence de toi dans l’ombre de ton visage. Cette lumière ! Et tes yeux, ces deux mystères gris-bleu qui se perdent dans l’ovale qui les accueille, cette joie intime de soi, cette pliure qui ne se lit que sur l’envers des paupières. Tout secret est cela, le dedans que le dehors ne saurait pénétrer. Sinon il y aurait effraction. Sinon il y aurait viol. Et ton front, ce ruissellement infini de clarté qui n’en finit de s’écouler, de faire sa colline translucide, les idées s’y abritent de tout regard, les pensées s’y dissimulent dans une oblativité qui joue en écho avec ta propre intériorité, ta propre ferveur. Seuls ceux dont la conscience s’orne de cécité pourraient y voir la dilatation de l’ego, le seul souci de soi. Mais combien ces remarques seraient erronées, ces visées fausses, ces hypothèses empreintes du laborieux galimatias des parures, ces apparences qui se donnent pour la vérité alors qu’elles ne sont qu’une amusante commedia dell’arte. Non, tes pensées sont trop précieuses pour les dilapider à tout vent. Seulement les garder dans le creuset de la conscience et veiller à ce que les braises ne s’éteignent.

  

   Céladons. 

 

   Et les deux traits de cendre de tes sourcils, si mouvants, si expressifs, à ton insu, il me faut bien le reconnaître. Toi, la si secrète qui pourrais traverser une foule et personne ne s’en serait aperçu. Pas même un remous, une scintillation, le creusement de quelque stupeur. Une fluidité, un long écoulement, le trajet inaperçu d’un layon de sable parmi les grands arbres qui vivent dans l’empyrée. Et ce nez si droit, ce fanal du sentir juste, cet à peine effleurement des choses  et des êtres, mais dans la touche subtile, mais dans l’évanescence, le contact avec un encens qui n’aurait ni lieu ni temps. Et ces joues immobiles, ces clartés de céladon que frôlent la coulure des jours. Et cette bouche ornée de lèvres si discrètes, le baiser d’un zéphyr, la caresse d’une plume, l’insistance d’un flocon teinté de parme dans l’air qui frémit. Et cet ovale si exact du menton, inscrit dans la justesse du dire, dans la profération à nulle autre pareille de ton inimitable géométrie.

  

   Douceur de l’oubli.

 

  Mais voici que tout s’estompe, se dilue et que les murs de mon refuge se teintent de la douceur de l’oubli. Sans doute demeurera-t-il une empreinte quelque part dans la densité de la chair. Toujours les sentiments les plus forts finissent dans ce tombeau de l’être, cette crypte sourde, ce palimpseste raturé et saturé de tous les bruits du monde. Reste ton esquif qui flotte sur les eaux agitées du songe, dans l’inextricable labyrinthe de la mémoire. Quel temps fait-il maintenant en Finlande, ce pays de lacs et de forêts ? L’équinoxe d’automne est passé. Je présume que chez toi, du côté de Jyväskylä, sur cette terre parsemée d’eau et de plantes aquatiques, de forêts de bouleaux et d’épicéas, de rochers semés de mousse et de lichen - te rappellent-ils cette lagune qui fut la nôtre l’espace d’un rêve commun ? -, je présume donc les journées courtes, les nuits longues dans lesquelles plongent les racines du souvenir. Qu’y trouves-tu que nous avons éprouvé ensemble ? Y reste-t-il au moins le vestige d’une rencontre, le sillage d’une émotion ?

 

   Juste le trait d’un refrain.

 

 Mais voici que surgit en moi, comme venu du plus loin du temps, ce refrain que chantait Charles Aznavour - as-tu entendu parler de lui ?, je t’en dédie les paroles. Puissent-elles raviver, dans la nuit polaire, ces gerbes d’étincelles par lesquelles nous sommes au monde. Seulement méditer et le ciel s’éclaire et le firmament est une voûte accueillante pour tous les solitaires du monde :

 

« Tous les bonheurs sont à ta porte

Comme des roses à cueillir

Le vent du passé les rapporte

Sur les ailes du souvenir

Ferme les yeux, ouvre ton âme

Tu trouveras au fond de toi

Sous la cendre chaude des flammes

Le goût perdu d’anciens émois… »

 

 

   Quelque part, loin là-bas, sous le ciel que, bientôt, la neige atteindra, tu fredonneras cette romance. J’en ferai de même et nous vivrons à l’unisson. Aurions-nous quelque chose de mieux à faire ?

 

   En vertu de ce qui fut.

 

   Mais voici que l’heure a tourné, que le crépuscule s’annonce à l’ouest, au-dessus de la lagune qui commence à scintiller sous son manteau de givre. Ici l’hiver est précoce, un genre de Petite Finlande. Quelques minutes avant d’arriver à cette anonyme boîte aux lettres, seul lien désormais qui puisse faire signe en vertu de ce qui fut. Prends soin de toi. Longues seront les heures dans l’interminable poème hivernal !

 

  


  

 

 

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3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 07:10
Fauvisme et Phénomène

« Restaurant La Machine à Bougival »

 

***

 

Cet article prend appui sur trois œuvres majeures du Fauvisme :

 

« Le Restaurant ‘’La Machine’’ à Bougival de Vlaminck ;

ensuite sur « Le Séchage des voiles » de Derain ;

enfin sur « Paysage » de Larionov.

 

   Le but poursuivi n’est nullement de réaliser un exposé sur le Fauvisme en en faisant ressortir ses caractéristiques formelles. L’optique est bien plutôt de prendre prétexte de ces trois œuvres dans leurs différences picturales afin d’y introduire une méditation strictement philosophique qui pourrait s’énoncer de la manière suivante, selon une postulation singulière :

  

Plus de couleurs : plus d’existence

Moins de couleurs : plus d’être

Couleurs pures et réserves de blanc :

signes de Phénomènes Purs

relatifs à la Conscience Pure

 

    Ceci souhaite signifier que le trajet accompli, de la Toile de Vlaminck à celle de Larionov, en passant par celle de Derain, ne constitue rien de moins, aussi bien dans la conscience des  Artistes que dans celles des  Voyeurs des œuvres, que du reflux de l’attitude naturelle, mondaine, ordinairement mise en jeu dans les actes de la vie courante, reflux donc qui aboutit à l’attitude de la Conscience Pure selon laquelle c’est l’essence même des choses qui est atteinte en son absoluité, tout phénomène relatif étant laissé à son inexpressivité constitutive, à sa native inertie, à son apparence la plus illusoire qui se puisse imaginer.

  

   Ainsi, « Restaurant » serait l’évidente exposition d’une réalité mondaine ne débouchant sur rien d’autre que sa muette profération ; « Voiles » déjà s’exonèrerait, en partie au moins, de cette dette, de cette vassalité au domaine des apparences ; « Paysage » serait, en quelque sorte, la mise à l’écart de toute donation mondaine afin de gagner l’autarcie, l’autonomie de ce qui se donne pour l’Absolu :

 

une Conscience Pure faisant

émerger un Phénomène Pur,

dans ce registre des Couleurs Pures,

 

effacement des prédicats superflus

pour gagner l’Universel, l’Essentiel,

ce sur quoi prend appui le réel en

ses polyphoniques manifestations,

en ses polychromes représentations.

 

   La tâche qui nous incombe dès lors, décrire phénoménologiquement ce qui vient à nous dans une supposée évidence, souhaitant substituer à cette vision naïve et superficielle, une autre vision qui soit au plus près des racines mêmes de l’être-peint, à savoir d’une des manifestations de l’Art en sa nature amplement signifiante.

 

Fauvisme et Phénomène

« RESTAURANT »

  

   « Restaurant » fait apparition sans mystère. Le lien avec le réel y est manifeste. Cependant, il ne s’agit ni de réalisme, ni de naturalisme, au motif qu’il n’existe nul mimétisme, nul trait à trait des sèmes de l’image et des choses du quotidien. Ce dernier, le quotidien, s’il est présent, est évidemment quintessencié. Il y a, tout d’abord, exaltation de la palette colorée qui impose son ardeur vibratoire. En ceci, cette œuvre est bien conforme au paradigme fauve tel qu’énoncé par René Huyghe dans « Dialogue avec le visible » :

  

   « Le fauvisme, et plus encore l'expressionnisme, ont perçu que la sensation, pourvu qu'en se concentrant elle atteigne son maximum d'intensité, provoque un ébranlement nerveux qui la prolonge en émotion. »

  

    Certes, ici, « l’ébranlement nerveux » est à son paroxysme et, plutôt que de parler « d’émotion » sans doute convient-il de parler de « commotion ». Car la violence du réel est telle qu’un vertige nous prend, immergés que nous sommes dans le vortex de phénomènes hyper saturés.  Nulle place n’est laissée pour un souffle, une brise imaginaires, nul suspens qui nous permettrait de nous évader un instant de cet étroit microcosme qui nous dicte sa volonté à l’aune de sa compacité chromatique. Certes, telles qu’en registre fauve, les couleurs sont pures, mais pour autant elles ne font nullement signe en direction de ce qui a été postulé plus haut, à savoir

 

le Pur en son état de simplicité,

le Pur comme « état de nudité complète »,

comme ce qui, de soi, incline vers l’essence

 

    à défaut d’adouber la complexité existentielle, la pluralité confuse de son incarnation, de sa matérielle texture.

  

   Les maisons sont serrées les unes contre les autres, en une manière d’étroit moutonnement, comme si un instinct grégaire avait décidé de les souder de façon à ce qu’aucun événement étranger ne puisse en entamer la belle confiance. Et ce qui se dit des habitations concerne la totalité de la toile qui ne ménage nulle respiration. Le sol de la rue est semé d’un tapis orné de teintes si emmêlées qu’il pourrait faire penser à la densité d’une foule pressée de communier dans la proximité la plus étroite. Luxe inouï des apparences (nous pensons à « Luxe, calme et volupté » de Matisse), en lequel il serait vain de vouloir trouver quelque aire de repos, quelque abri de silence, quelque creux propice au retrait, au ressourcement. Le regard mondain-plus-que-mondain est porté à son comble, si bien que seule « l’attitude naturelle » des Visiteurs de l’image est mise à contribution.

  

   Sorte d’aveuglement, de cécité qui referment le Monde tout autour de Soi avec la stricte impossibilité d’y ouvrir un suspens métaphysique, d’y introduire l’effervescence d’une pensée, d’y faire croître autre chose que cette méticuleuse occupation des formes, sinon d’obstination à demeurer en leur enceinte, à ne végéter qu’à l’intérieur d’une monade à l’exclusion de quoi que ce soit d’autre qui y introduirait méditation ou contemplation. C’est bien de fermeture dont il s’agit, d’immanence étroite en quoi toute chose trouve l’immédiateté d’un genre de contentement rapidement éprouvé. Le motif de la transcendance est totalement absent d’un cadre qi se veut autonome de la façon la plus exacte, d’une autarcie qui se satisfait de ce cercle étroit, de ce murmure qui fait boucle, d’un genre de comptine à elle-même son origine et sa fin. « Restaurant » est en-soi-pour-soi sans souci de quelque ailleurs qui pourrait le compléter, jouer en écho avec qui il est.

 

« VOILES »

 

   « Voiles » a déjà abaissé, à la fois la violence du chromatisme antécédent, à la fois l’empressement des touches colorées à s’imbriquer les unes les autres en une manière d’essaim touffu, resserré. Le tableau est comme parcouru de volutes d’air, Mistral ou Tramontane qui espacient les touches de pâte, les rendent plus légères, sans doute sensibles à d’autres influences externes, comme si la mondéité de la peinture, trouée par ces mouvements, s’ouvrait soudain à autre chose qu’à son étroit périmètre. Au contact de cette toile, un contentement certain nous gagne comme si, nous étant exonérés du réel oppressant de « Restaurant », une visibilité différente s’adressait à nous, de neuves perspectives s’ouvraient à même cet immaculé du Blanc, à même cette valeur universelle, fondement de toutes les singularités possibles et imaginables.

 

Car ce que le Blanc, le Pur, le Sauf

tiennent en réserve,

la possibilité de toutes les autres couleurs.

C’est bien la neutralité, le retrait du Blanc,

son absence apparente

en quoi se love tout ce qui prétend à l’exister

mais, présentement, choisit

la réserve, la privation, la virtualité,

bien plutôt que leur contraire,

l’effusion, la ressource, l’actualité.

 

Toujours bien plus de sens disponible

dans le n’être-pas-encore

que dans l’avoir-été.

 

L’antéprédicatif du Blanc, du Silence, annonce,

certes en termes voilés en lexique crypté,

tous les prédicats qui viendront en présence

lorsque les choses du Monde auront besoin

d’une vêture pour paraître,

d’un masque pour faire phénomène.

 

Fauvisme et Phénomène

« Le Séchage des voiles »

 

 

   Alors, combien ce Blanc-Silence nous fait penser aux subtiles réserves de Blanc que Cézanne installait dans ses peintures aquarellées de la Sainte-Victoire, cette manière d’Être-en-voie-de devenir jouant de façon discrète avec les signes colorés, mesures tangibles d’un réel parvenu à un genre d’évidence heureuse.

   Combien aussi ces vides entre les couleurs, ces internes vibrations silencieuses de la toile, ces poudreuses vacuités nous reconduisent à la manière d’écrire d’André du Bouchet, tant sur le plan conceptuel que formel. Å preuve cette disposition typographique amenée sur le mode de la syncope, du trou, de l’aven creusant silencieusement sa non-présence dans le relief karstique. Cet extrait du poème « Une lampe dans la lumière aride », nous convie visuellement, optiquement, à la célébration de l’ellipse, du hors-langage, de l’interstice, sinon de l’abîme qui s’ouvrent toujours dans un réel nécessairement troué.

 

Fauvisme et Phénomène

Ce dernier, le réel matériel, pas plus que le Poème, pas plus que la Peinture ne sont des images d’une Totalité qui se donnerait pour le dernier mot, le définitif du Monde et de la Vie. Toute présence se lit davantage comme ceci même qui reste d’une absence et ces mots qui tremblent sur le Blanc de la feuille ne sont que de vagues étincelles à défaut d’être la vastitude des constellations parsemant l’immensité de l’éther. Rien n’exprime mieux l’aporie constitutive du Réel que cette mesure désarmante sous forme d’oxymore : ce que nous donne le « chatoiement », la « contradiction » nous le retire comme si nous n’étions nullement dignes de la naturelle prodigalité des Choses et de la Langue.

  

   Observant cette énigme neigeuse, nous sommes perdus en plein blizzard existentiel, n’ayant plus guère d’orient sur lequel fixer notre désarroi. Cependant, écoutons Christine Durif-Bruckert méditant sur l’étrange verbe de Du Bouchet :

  

   « Le poète est dans la recherche d’un commencement, d’un recommencement qui aurait vocation de retour vers la matrice des choses, « en pleine terre », « dans le corps de la terre », au point originaire et muet (blanc) du monde et de la langue. »

  

   Dès lors nous comprendrons mieux le sens des blocs lexicaux, de leurs fragmentations dans le poème, mais aussi la raison de la présence des blancs qui parsèment « Voiles », ceci au titre d’une recherche immémoriale des Artistes et des Hommes que nous sommes face à la pure errance de notre condition. La clef ouvreuse de sens ne trouve jamais face à elle que cette diaphanéité, cette transparence qui sont les illusions antéprédicatives d’un Néant à l’oeuvre, lequel ne se laisse jamais objectiver, sauf sous la forme des apparences qui nous visitent et que nous sommes aussi, nous les étranges Spectres nullement encore sortis de la Caverne Initiale.  

   Ce pourquoi « entrer, sortir », « c’est le même pas », au motif que ce que donne le Néant, le Blanc, le Silence, il le reprend comme son bien le plus précieux.  

   C’est pourquoi nous écrivons, c’est pourquoi nous peignons avec, en toile de fond de notre conscience, cette privation primordiale constitutive de notre indicible angoisse. C’est comme si, écrivant, peignant, à la manière d’étranges biffures et brisures ontologiques, le champ lexical-pictural était soudain traversé de ce Rien d’étant, de cette revendication diluvienne qui, pour nous, déclinerait la réalité de cet insupportable hors-champ, ce règne du manifestement insaisissable, toute création en constituant, en quelque façon, l’allégorie désespérée.

 

 

PAYSAGE

Fauvisme et Phénomène

« Paysage »

 

   La dernière station de notre périple démondanisant, se focalisera sur cette œuvre de Larionov qui pourrait se donner en tant qu’ultime économie formelle et chromatique d’un Fauvisme ayant épuisé la presque totalité de ses ressources. En effet, il demeure bien peu de choses des tableaux précédents, des Bleus vifs ou profonds, des Oranges rayonnants, des Verts pastel ou bouteille, des Jaunes saturés. Rien ne paraît qu’une manière de valeur bi-tonale, Vert-Bleu jouxtant un Jaune Pur et, surtout, présence extrêmement productive, éployante d’un Blanc qui paraît être la forme générative au gré de laquelle la totalité de la toile se réfère comme à son majeur paradigme. Au sens propre aussi bien qu’au sens de sa structure architectonique, le Blanc est le sol, l’assise, la source native à partir de quoi tout l’apparitionnel fait réalité, genre de socle supportant, à lui seul, l’ensemble de l’édifice pictural.

  

Car c’est le Blanc-Étalon,

le Blanc-Archétype,

le Blanc-Origine,

l’Unique Blanc en sa primitive valeur

qui constituerait le lexique minimal de référence,

les autres prédications colorées, Jaune, Vert-Bleu,

n’en étant que la possible connotation.

Nécessité du Blanc

dont les divers pigments et autres nuances

ne sont que les simples contingences.

(Ici, l’on aura soin de se souvenir de l’hypothèse de départ :

c’est le Pur, le Réservé, le Non-Advenu qui sont les Essences,

tout le reste ne jouant qu’à titre d’hypothétiques manifestations

constamment soumises à changement et à corruption.)

  

   Ce à quoi il faut maintenant aboutir en guise de conclusion : toute cette démarche que l’on pourrait qualifier de « régressive », laquelle de « Restaurant » à « Voiles » et de « Voiles » à « Paysage » n’a consisté qu’en des effacements, des éclipses, des retraits successifs formels, reproduit, selon nous, la géniale méthode de « Réduction Phénoménologique » dont l’entier mérite revient à Edmund Husserl, chercheur aux  talents visionnaires multiples, aux étonnantes intuitions anticipatrices d’une connaissance à venir. Ces projections mentales ont profondément et durablement marqué d’une empreinte indélébile, tout le champ de la Philosophie contemporaine et, au-delà, influencé la plurielle constellation des Sciences Humaines. Nous donnons, ci-après une définition synthétique de ce concept tel que précisé dans Wikipédia :

  

   « La réduction phénoménologique cherche un fondement indubitable pour la ‘’connaissance’’. Le monde naturel, celui de « l' attitude naturelle » est simplement « mis entre parenthèses » ; par cette opération nous ne dénions pas la réalité au monde mais nous cherchons seulement à le comprendre. La réduction phénoménologique résume à elle seule, selon Eugen Fink, l'unique méthode de la phénoménologie de Husserl, dans laquelle il voit le chemin qui mène la connaissance jusqu'au domaine thématique de la philosophie, à savoir : évidence apodictique. « L'idéal ne se comprend pas à partir du réel, mais au contraire on ne peut comprendre le réel que par l'idéal », écrit Emmanuel Housset. »

 

   Donc, prenant appui sur les motifs épistémologiques dégagés par l’Auteur des « Idées directrices pour une phénoménologie », nous appropriant, en quelque sorte, l’immense valeur prédictive qu’ils possèdent en tant que grille d’interprétation du réel, nous nous servirons de ce précieux vade-mecum à des fins de compréhension du domaine pictural dont nous avons posé les jalons au travers des trois œuvres du Fauvisme qui ont fait l’objet de notre étude. Chaque œuvre se situera, selon notre rapide exégèse, à l’un des trois niveaux de Réduction, dont l’ultime est l’atteinte de cette « conscience Pure » au terme de laquelle le « Je Pur » de l’Observateur se situera afin d’atteindre cette apodicticité sans reste, Vérité mise à nu dans sa plus grande profondeur. Cependant, et comptant sur la patience des Lecteurs et Lectrices, nous compléterons ce rapide tour d’horizon par quelques notes issues du Cours d’agrégation dispensé par Emmanuel Housset, spécialiste de Husserl :

 

« Là où il n’y a pas de donnée absolue,

il n’y a que de l’illusion. »

 

« C’est ce retournement de l’attitude naturelle

qui pose l’être absolu de la conscience

et l’être relatif des Objets. »

 

« Le ‘’Je pur’’’ n’est ici qu’un centre de toute attention,

une veille antérieure à tous les réveils,

par rapport à laquelle tout peut apparaître,

et c’est pourquoi ce « je »

n’apparaît pas dans le monde

 comme le moi mondain,

mais se saisit lui-même à travers ses actes.

Dès lors, il n’y a d’accès au phénomène du monde

que pour un sujet qui se découvre lui-même

comme pur pouvoir d’attention,

comme liberté,

et qui se définit par la réflexivité. »

 

Et encore :

 

« Ce que nous nommons ‘’le monde naturel’’

n’est que le corrélat de la conscience,

et cela souligne bien que le champ propre

 de la phénoménologie,

c’est la région de la conscience pure,

car c’est dans cette sphère de l’immanence

qu’il est possible d’élucider la connaissance du monde.

C’est à partir d’elle que l’objet intentionnel peut être explicité.

Le monde ne peut se laisser expliciter que

depuis la subjectivité, que depuis le ‘’je pur’’ »

 

     Afin que l’exercice ne soit trop fastidieux, nous résumerons les trois étapes de la « Réduction » en les ramenant à leur « plus petit dénominateur commun », à la suite de quoi nous regarderons en quoi les trois œuvres picturales peuvent, en quelque façon, être le reflet de chacune de ces étapes de la « Réduction ».

   Laissant volontairement derrière nous les évidences spontanées de « l’attitude naturelle » dont chacun sait combien cette dernière est tributaire des vagues illusions, des opinions sur mesure, des préjugés tenaces, des croyances séculaires, du carcan des idées reçues, il nous faudra, par paliers successifs, nous exonérer de ce « prêt-à-penser » pour atteindre des connaissances plus consistantes, des savoirs fondés en raison.

 

1° Réduction : Phénoménologique

Fauvisme et Phénomène

« Restaurant La Machine à Bougival »

 

Les choses sont saisies dans l’immédiateté de l’intuition

 

   Ici, nulle analyse préalable du réel qui fait face. « Faire face », précisément, pour les Choses, c’est se donner de prime abord sans reste, sans écho qui en prolongeraient la venue, sans correspondance qui les relieraient, ces Choses, à d’autres dont elles dépendraient en quelque façon. Réel tel qu’il est en sa massive épiphanie. Les maisons sont posées là, sans autre forme de procès, dans une manière de simplicité villageoise qui est la nervure même de leur être. De la même façon, la rue en pente, la place colorée, le tronc d’arbre à la limite de la composition, tout ceci n’a nul besoin d’un travail propédeutique pour être perçu, nul besoin d’une intellection pour être compris. Tout fait sens en tant que matière dont le destin, précisément, est de demeurer enclos dans une espèce de surdi-mutité native, opératoire d’elle-même à simplement témoigner dans l’instant présent.

 

2° Réduction : Eidétique

 

Fauvisme et Phénomène

« Le Séchage des voiles »

 

Choses dans leur structure essentielle et invariable

 

   Parler ici de « structure » n’a de sens qu’à être référé à la définition même de ce mot : « Agencement, entre eux, des éléments constitutifs d'un ensemble construit, qui fait de cet ensemble un tout cohérent et lui donne son aspect spécifique. »

   Or « Voiles » est bien « un tout cohérent » (ce que n’était nullement « Restaurant » où la composition était bien plus hasardeuse, « instinctive » si l’on peut dire, ou encore « passionnelle ») Tout cohérent où la position de chaque chose se détermine par rapport à telle autre :

 

Voiles par rapport à la Montagne,

Montagne par rapport à l’anse du Port,

Port par rapport aux Personnages,

Personnages par rapport aux Maisons,

Maisons par rapport à la Tour

située à l’angle de l’image.

 

   Tout un système de renvois où chaque élément du lexique ne joue qu’à s’inclure en une série logique sémantique. Mise en relation du mot coloré et du texte peint. C’est de ces relations logiquement rationnelles que naît l’impression « d’essentialité, » « d’invariabilité », si bien que, supprimer par la pensée, un fragment de la peinture ou le déplacer, ne reviendrait qu’à annuler le motif d’ensemble, ceci ruinant la valeur esthétique de l’œuvre.

 

3° Réduction : Monadique ou Transcendantale

 

« Paysage »

Fauvisme et Phénomène

Sphère Transcendantale Pure

Si la gradation de l’Intuitionné à l’Essentiel

était visible dans le passage de « Restaurant » à « Voiles »,

le motif d’un accès au Pur, au Transcendant,

s’accroît de manière manifeste

avec la prise en compte de la toile de Larionov.

 

Si la dette vis-à-vis du « naturel » et de l’attitude qu’il suppose

était aisément discernable dans l’aspect

franchement « villageois » de « Restaurant »,

mais aussi dans l’image aimablement portuaire de « Voiles »,

 

   il s’en faut de beaucoup que ce « prosaïsme » ne se retrouve dans l’œuvre du Peintre Russe. Å l’évidence le passage des toiles 1-2 à la toile 3 indique clairement qu’un saut qualitatif esthético-ontologique a eu lieu, qu’un territoire neuf est conquis qui n’aura plus d’attaches avec les propositions picturales précédentes. Le lexique polychrome saturé qui avait lieu alors se trouve remplacé par une palette, elle aussi fortement « réduite » à sa plus simple expression,

 

dans une manière de dialectique haut/bas,

un genre d’opposition frontale

d’un zénith Bleu-Vert-Jaune rencontrant

une « désolation » Blanche à peine parcourue de lignes claires,

zéphyr s’imprimant à peine dans les ramures des arbres.

 

   Certes, en ce blanc enclos, l’allusion, tel un mirage, à une possibilité animale, mais cette dernière est bien plutôt prétexte à faire émerger le Blanc en tant que convertisseur de la toile entière, bien plutôt de se montrer en tant que motif effectif de la composition.

   

   Assurément le « saut » accompli des œuvres premières à cette œuvre terminale n’a rien d’une narration gratuite, d’une anecdote de surcroît, mais est bien de la nature de la pure Transcendance.

 

Quelque chose

se dépasse,

s’envole,

s’accomplit au plus haut,

gagne l’acmé de son sens,

devient le point éblouissant

de la galaxie peinte.

 

   Ici l’on penserait à bon droit que l’Essentiel a été atteint, que plus rien ne pourrait le reconduire aux errements d’une naturalité pleine, à d’adventices notions, d’accidentelles formes, à des gestes superflus. On est, subitement, au plein d’un réel rationnel qui trouve en lui les motifs et les coordonnées de son propre rayonnement. Tout de soi s’exalte et prononce l’accès à l’indicible qui est toujours la Parole la plus précieuse parce qu’absente ou, à tout le moins chuchotée intérieurement dans le plus vrai de l’intime.

  

   Contrairement aux habituelles apparences, aux chatoiements, aux clins d’œil de toutes sortes qui ne nous rencontrent que sous la forme d’une illusion, la figuration dépouillée, le minimalisme des teintes de « Paysage », s’affirment en tant que valeurs d’essence au gré desquelles la création se donne comme concrétion du pur génie, cet outrepassement de Soi qui n’est jamais que creusement d’un puits de lumière parmi la densité et la fermeture des ombres. Ici, sans contestation possible, avec cette toile de Larionov interprétée selon son ultime signification, nous découvrons ce qu’il en est de la Transcendance lorsque, abandonnant les règles kantiennes d’un simple dépassement de l’expérience, elle se révèle, avec Husserl, dans la dimension d'un dépassement de l'attitude naturelle.

   

   Conséquemment, face à toute œuvre singulière, aussi bien que par rapport à l’énigme de l’Art, c’est à un combat avec son propre Soi qu’il nous faut consentir si l’on veut entrer de plain-pied dans l’extraordinaire aventure de la constitution d’un sens infini. Car le rayonnement esthétique jamais ne s’épuise si nous renonçons à fonctionner dans le seul registre du naturel, lui substituant l’exigence d’une conduite qui vise plus haut, plus loin, mais aussi plus en profondeur, sous les strates et sédiments d’une culture nécessairement sclérosée au titre d’habitudes plurimillénaires, lesquelles ne peuvent qu’aliéner la qualité de notre regard, le crucifier au titre d’une envahissante mondéité.

  

   En notre siècle tellement fasciné par ses propres productions consumériste, là où la matière règne en maîtresse au détriment du fonctionnement de l’esprit, là où la double peine de la mode et de la mondialisation enserrent l’Homme en ses penchants naturels plus que naturels, ne voir que l’immédiatement à portée de la main, déceler dans les œuvres ce qui se donne pour l’essentiel, le foisonnement des couleurs et des formes, la fonction « spectaculaire » si l’on veut, il est urgent de développer à l’encontre de cette approche « instinctuelle »,

 

une approche plus spéculaire

faisant la part vitale, cruciale,

à tout ce qui, dans la réserve,

la blancheur, la simplicité

ouvre au Pur son horizon

exactement nécessaire :

l’Art en tant qu’Art

et rien qui ne l’inféode à des registres

qui ne sont nullement les siens.

 

En quelque sorte,

Le Pur, le « Vierge » tels qu’appelés

par la topique mallarméenne :

 

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ! »

 

   Nous donnerons, de ce sonnet, une interprétation toute singulière en tant que méditation sur l’Art, à partir du Naturel, afin d’atteindre, au bout du chemin spéculatif,

 

la perspective du Pur, de l’Accompli, de l’Éternel.

 

   « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » : l’aujourd’hui, celui qui, toujours sollicite notre attitude naturelle, cet aujourd’hui certes toujours neuf et beau selon la corne d’abondance qu’il tend à la satisfaction de nos désirs immédiats, ce présent est notre « pain quotidien », ce qui fait l’horizon de notre vie.  

  

   « Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre », va-t-il nous aliéner, éblouis que nous sommes par la lumineuse rutilance du temps actuel, cette parenthèse nullement enchantée, ce moment prosaïque qui nous font tout oublier des autres stances de la temporalité, passé et futur : le fini en sa clôture même, celui qui, nous encerclant, se pare de la gloire d’une fausse liberté.

  

   « Ce lac dur oublié », ce Passé infini que nous renions à chaque instant, celé qu’il est sous le givre du Présent.

  

   « Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ! », ce qui, à notre insu, nous hante, ce « transparent glacier », à savoir

 

le Pur, le Sauf, l’Indemne de l’Art,

ce Vol hauturier, cette Transcendance

« qui n’ont pas fui »

au motif que l’Éternel,

l’Idée en quoi l’Art se résume,

toujours se donne dans

la Diaphanéité de son Essence,

le Simple en son absolue effectuation.

 

 

 

 

 

 

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