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29 avril 2026 3 29 /04 /avril /2026 07:06
Dans le saisissement de soi.

Saisir, mais quoi ?

Adèle Nègre.

C’était replié, là, au fond de l’abysse. C’était tapi. Cela guettait. Cela souffrait de guetter. Parfois un jet d’encre, une dissolution de soi dans le tumulte de l’eau. Cela faisait ses dendrites noires en étoiles, en cheveux fous, ses bâtonnets d’axones à la teinte de bitume, cela faisait son feu de Bengale à la lumière éteinte. Cela vivait d’être oublié, ici, dans le monde secret, dans la faille où s’invaginait le mystère de la présence. Présence dont l’écho était l’absence se répercutant sur les parois lisses d’un sens à connaître qui ne venait pas, qui s’étiolait à mesure de son essai de profération. Ce qu’il restait à faire, ceci : plier ses tentacules en pelote, réduire ses ventouses à la taille d’un renoncement, lisser le globe de ses yeux et l’absorber du-dedans, le retourner dans le sein de la calotte obtuse, en tirer une longue cécité.

Je suis dans l’antre de l’ego, reclus. Je suis dans la geôle bienfaisante qui ne veut rien connaître des lacs et des montagnes, des paysages grandioses, de la vanité des hommes, de l’amour aux griffes vénéneuses. « Saisir, mais quoi ? », voilà l’antienne qui habite ma tête de poulpe, coule dans l’encéphale visqueux des questions inopportunes. Voilà qui me cloue dans ma forteresse lente et m’y laisse à demeure, désemparé de ne rien savoir de ce qui est, de ce qui vit, respire et se projette dans le corridor de l’avenir. Il fait si lourd dans la fosse abyssale et l’eau glauque cerne mes orifices d’une effroyable touffeur. Comme plongé dans le liquide putride d’une mangrove et les crabes déglutissant mes fragments avec la délectation propre aux jouisseurs et autres hédonistes. Mais que ne décillent-ils leurs yeux ? Que ne se décident-ils à voir toute la fantasmagorie qui habite l’univers, la folle gigue qui s’agite à la face des choses afin de mieux tromper, afin de mieux réduire à néant ? Combien pourtant il serait facile de sortir de sa caverne, de regarder le peuple des Errants et de les haranguer à la manière d’un Zarathoustra, leur enseignant la disparition de l’homme, la farce immémoriale qui inonde la songerie creuse des croyants et des naïfs. Vous vivez un rêve, vous dormez debout, ô vous armée pléthorique des hallucinés et des thaumaturges.

Voici. Depuis la draperie sombre de ma nuit, depuis l’obscur qui presse mes tempes et dissout ma volonté, une main a surgi dans l’étonnement de ce qu’elle est. Un battoir ouvert avec ses cinq sarments qui s’égouttent piteusement vers le sol de poussière. La main, la pince de crabe s’est essayée à saisir cela qui passait à sa portée. Une goutte d’eau, l’esquisse d’un nuage, le remous du vent emportant la feuille d’automne. Tout ceci qui est réel et joue sa partition à mieux nous confondre, à nous installer dans une duperie sans limite. Mais l’homme, mais la femme ? Ne serait-ce qu’un cheveu, l’extrémité d’un index, le frémissement d’une parole, le souffle chaud d’une haleine. Ceci aurait suffi. Ceci m’aurait installé dans l’être. Mais non, il n’y avait que le vent, la courbe anonyme du ciel, le silence faisant ses boules de gomme. Rien d’autre que moi, le poulpe distrait de soi au point de s’oublier et le temps qui partait à reculons par la bonde sans fin de l’aporie. Juste un glougloutement, une symphonie d’évier, une torsade, un vortex suceur : « Saisir, mais quoi ? » « Saisir, mais quoi ? » « Saisir, mais quoi ? ». Il fait si froid au fond de l’océan quand les tentacules brassent la vacuité éternelle de l’eau. Si froid !

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Published by Blanc Seing - dans NEO-FANTASTIQUE
28 avril 2026 2 28 /04 /avril /2026 07:00
Le corps en jeu de l’écriture.

Dessin de Claire Morel.

ANATOMIE (où commencent les rêves).

« Les anges accroupis s'étaient attroupés tout autour de mon coeur, saignant, on y butinait sans mesure la liqueur amère de mes songes. Poignets et chevilles ligotés, retenus par une chaînette d'acier, qui m'empêchait de glisser et de rejoindre au bleu d'aube l'issue des songes. Un oiseau perché sur ma hanche, éclairé de lampadaires, encourageait les papillons aux suicides. Il me semblait que les murs amplifiés de miroirs insistaient plus que de coutume pour m'étreindre et me réduire, et ainsi extraire de mon corps épépiné mes substances qui dès lors étaient libres d'aller sans moi. Tout errait, sauf moi, cloué à ma paille étranglée. Un poisson dans mon oeil s'asphyxiant, gigotait en vain, s'écaillait et remuait la lumière, troublait les images ... Je Hurlais, mais restais prisonnier du rêve. »

Kenny Ozier-Lafontaine - (Paul Poule).m>

Prémices</strong> - Comment dire la langue du poète dans des mots qui n’en altèrent pas le sens ? Eternel problème de la traduction d’une pensée, du reflet d’un langage singulier. La seule chose qui serait à faire dans le lieu de la poésie : lire souvent, longuement méditer et faire silence. En effet, tout essai de profération sur l’essence poétique ne se résout souvent qu’à écrire moins bien ce qui a été annoncé en langue essentielle. Tel un laborieux travail d’épigone actualisant les propos du maître dans un registre hypostasié, dans une forme en quelque sorte subalterne. Comment, par exemple, aborder les textes d’un Mallarmé que l’on dit volontiers « hermétiques » ? Genre de problème insoluble puisque le soi-disant hermétisme (un autre nom pour la poésie portée à son acmé) est, à part entière, substance du poème, chair vive que ne peut qu’entailler toute entreprise de dévoilement du sens.

Donc, ici, la poésie de Kenny Ozier-Lafontaine (que l’on peut comparer aux tentatives du surréalisme dans son approche particulière du rêve), ne fera nullement l’objet d’un commentaire mot à mot mais développera un discours parallèle essentiellement centré sur le problème du corps, de l’écriture aussi, thèmes développés en filigrane dans le texte ici proposé. Toute saisie d’une œuvre étant nécessairement subjective, c’est de l’intérieur de mon propre ressenti en direction de ce qui s’illustre qu’aura lieu le mouvement le plus pertinent. Un peu comme deux textes parallèles jouant en écho.

Digressions - Libre méditation sur le texte de Kenny Ozier-Lafontaine. Comme une intertextualité voulant approcher ce qui, toujours, se dérobe. Ceci qui est proposé se veut autant réflexion générale sur la situation du poète face à l’écriture qu’abord du texte cité à l’incipit de l’article.

On est poète. On est là dans la chambre où flottent les voiles de l’onirisme. Un œil dans le réel, un autre dans la faille ouverte de l’inconscient. Arrivent les images, fusent les mots qui butinent pareils à un essaim d’abeilles. La terre, sous les pieds, devient extrêmement légère, genre de poussière impalpable disant la fuite du réel, sa perte, sa métamorphose dans une vision si éthérée qu’on croirait n’en plus posséder la clé. Combien est étrange la lumière qui traverse le songe</strong>, pareille à une lueur venue de l’empyrée avec ses battements d’ailes, ses bruissements, ses rémiges célestes.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le double rêve du Printemps ».

Giorgio de Chirico.

Source : « double je ».

Là et là encore sont les anges, images plurielles du poète, ils pressent le cœur, ils veulent la sublime ambroisie, la liqueur séminale qui féconde la nuit, la porte dans l’Ouvert du langage, dans le flamboiement du verbe. Se débat le poète, saigne son cœur</strong> qui veut dire, qui veut faire surgir la parole, la libérer de l’intime, la soustraire aux puissances occultes du mauvais rêve, celui des cauchemars, de l’abîme qui s’écarte et menace de tout remettre au Rien, de clore chaque chose dans le silence. Les mots sont là, qui battent leur rythme fou, les mots-sagaies qui entaillent la chair, triturent les os, gonflent la peau telle une outre trop pleine. Poignets attachés, chevilles entravées : du rêve il ne faut pas sortir ; dans l’étoffe aérienne du songe il faut demeurer, dans le vol courbe de l’oiseau. L’oiseau</strong>, cette effusion de l’âme, ce passage d’un mot à un autre mot, cette liberté d’assembler jusqu’au vertige ce qui était dissocié, ce qui ne se connaissait plus, ce qui n’avait plus de miroir où s’apercevoir.

Le corps en jeu de l’écriture.

René Magritte.

Source : Rêveries en morceaux.

Miroirs, mirages de la vision, flottement spéculaire où le poète en Narcisse voit son image reflétée à l’infini, image du langage qui fait sa stridulation, son chant de Sirène, son murmure d’outre-jour, sa plainte métaphysique, son sifflement de cobra, sa danse démoniaque. Les mots sont ivres, les mots sans foi ni loi qui lancent leurs lianes, jettent leur acide muriatique, instillent leur venin dans l’entaille mortelle de l’esprit livré à ses propres démons. Mots-gemmes, mots-cristaux, mots-d’obsidienne qui se retournent et se métamorphosent en flèches quasi mortelles de la raison. Murs-forteresses, murs-barbacanes, murs-couleuvrines qui crachent la poix fondue du texte du monde et il n’y a plus la place ni pour la virgule, ni pour l’espace, ni pour le point de suspension. Gigue tellurique qui frappe et contraint le contour du corps à s’amenuiser à la taille de l’invisible, seule entité dont le poème soit en quête comme son essence la plus noble, sa signification ultime.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le miroir ».

Paul Delvaux.

Source : Eclaircie après la pluie.

Corps-grenade aux grains secs, le jus s’en est allé, ne reste plus que l’écorce rougeâtre pareille à un gros bubon. Corps-fontaine à la source tarie. Corps-jarre dont les flancs sans distance se sont rejoints. Mots partis au-dehors comme de braves soldats en déroute, armée privée de son chef. Diaspora du peuple des mots, longue errance avant la traversée du désert. Le lac du poète vidé de sa substance, abandonné par le langage, était une aire vide, une mare asséchée où flottait au centre le dernier poisson, la dernière écaille, la lumière terminale. Le jour n’est guère loin qui entaille l’ombre, intime aux hommes l’ordre de se lever, de renoncer aux plis inconscients de leur couche, de sauter dans les ornières vives de la réalité. Brusque verticalité, bascule du dolmen se portant subitement dans la nécessité du menhir. La douleur est vive qui sépare la chair de la nuit de la chair du jour et les premiers mots s’échangent dans l’hébétement, les mots de la banalité ordinaire.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Les marches de l’été ».

René Magritte.

Centre Pompidou.

Mais au loin, là-bas, depuis le domaine de l’inaccessible, on hurle</strong> et se débat. On dit ne pas pouvoir se soustraire au rêve. On dit son sort de prisonnier. C’est parce que, déjà, le rêve a basculé en-dehors de soi, s’est épanché dans la chevelure dense du réel, s’est mêlé à la prose bourdonnante de l’univers. C’est la face éclairée du poète, celle qui, ne pouvant se soustraire au spectacle de la rue et du commerce des autres se débat et réclame son envers, celui qui, tourné vers l’ineffable, l’invisible, l’innommable poésie, la nuit aux mystérieuses fascinations porte le regard là où, toujours il devrait être, dans la clarté aveuglante de l’absolu. Seul le poète</strong> le peut !

Le corps en jeu de l’écriture.

« Portrait de Paul Eluard ».

Salvador Dali.

Source : L’aventure surréaliste.

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27 avril 2026 1 27 /04 /avril /2026 08:07
Rouge Désir

           « Une nuit s’éveille »

               Collage papier

       François-Xavier Delmeire

 

***

 

 

Il y a la nuit d’abord

La nuit aux rives sombres

Que nul ne visite

Sauf quelques Egarés

Parmi la confluence des rues

Il y a la nuit pareille à un lac noir

Avec ses battements d’écume

Ses lueurs d’étain

Ses sombres encoignures

Ses labyrinthes

Où dorment les rêves des Hommes

Ces confondantes boules de suie

À la limite de figurer

 

*

 

Il fait si ténébreux dans les plis céphaliques

Il fait si étrange dans les corps livrés

Aux tumultes pluriels du Souci

Dans le réseau des nerfs qu’électrise

L’impatience de venir à Soi

Alors qu’on n’est encore

Qu’une vague chrysalide

Dont le cœur ne bat

Qu’au rythme de la peur

 

*

 

Cela serre les tempes

Cela orne le plexus

D’une myriade d’étoiles

Cela s’invagine

Dans la rainure du sexe

Avec un bruit d’insigne faveur

Serait-ce ici le lieu à partir duquel paraître

La grotte dont surgir afin de connaître

Ce qui résiste

Ce qui fait silence

Ce qui glace le sang

Le transforme en un fleuve

Au cours impétueux

Qui peut-être

Jamais ne rejoindra l’estuaire

Cette nappe immense

Qui s’appelle Liberté

 

*

 

Jamais nul ne s’en empare

Liberté est toujours en fuite de nous

Et nous mourons de n’en pouvoir saisir

L’éblouissante résille

Alors nous nous accrochons

À la Ville

À son réseau de plaisirs

À ses bars aux néons rouges

A ses Filles Noires

Aux jupes haut fendues

Aux bottes d’Amazone

Qui nous donnent le frisson

A seulement en percevoir l’éclat

Dans l’antre igné de notre esprit

 

*

 

Mais qui es-tu toi Ville

Aux ténébreuses membrures

Qui es-tu pour être

Si muette

Si distante

Si énigmatique

Dans l’intense fourmillement

Qui parcourt tes reins

Incendie ton anatomie de pierre

Allume dans tes yeux les flammes

De la possession

Oui de la possession

La seule Volonté qui soit la tienne

Nous happer dans l’arc rubescent

De ta bouche

Nous tourner selon

Mille sens métaphysiques

Nous enduire

De ton miel vénéneux

Nous réduire à Néant

 

*

 

Oui ton stratagème est si apparent

Qu’il est un cristal qui vibre

Et nous vibrons à l’unisson

Car nous n’avons nullement

Le choix

Qu’adviendrait-il de nous

Si nous étions exclus

Du sein de ta Passion

Que deviendrions-nous si ce n’est

De furieuses esquisses

Déchirées au plein de leur condition

Ne sommes que des êtres de papier

Des fragments de palimpsestes brouillés

Sur lesquels ne s’inscrivent

Que les signes irrémédiables

D’une errance à jamais

 

*

 

Ville aux dentelles lapidaires

Ville aux mille sortilèges

Es-tu au moins consciente

De ton emprise

Nos yeux sont acquis à ta gloire

Nos bouches chantent les refrains

De tes rues

Les couplets

De tes larges places

Et pourquoi donc as-tu sorti

Ce masque de lumineuse porcelaine

Ce biscuit qu’avive l’incendie de l’aurore

Pourquoi ces yeux baissés

Dans la pose de la méditation

Pourquoi cette retenue

Ce nez si droit qui dit la Vérité

Ces lèvres carminées

Qui ne sont que les portes ouvertes

De Ton Désir

Du Nôtre

Ils sont coalescents

Ils vivent de la même provende

Ils exultent

A la seule idée d’une tension à résoudre

D’une expérience à tenter

Qui est celle de repousser la Mort

Un jour de plus

Une heure encore

Une minute

Alors que l’existence

Bat son plein

Et nous appelle

Au luxe d’exister

 

*

 

Et cette main de nacre

Et de corail

Cette efflorescence de la volupté

Cette griffe en attente

De notre propre chair

Mais aussi de la sienne

Armée de toutes les pulsions

Du Monde

Mais aussi ce dessein fou

Qui n’est que destruction

De Soi

De l’Autre

Qu’attend-elle donc

Pour lancer son mortel venin

Nous atteindre au plein

De cette étrange manifestation

Qui est la nôtre

Entre le point d’Origine

&

Celui du Festin Dernier

Qu’attend-elle donc

Nous sommes impatients

D’être Nous en l’Autre

D’être l’Autre en Nous

Rouge Désir

Désir Rouge

Tel est notre Nom Commun

Qui jamais ne se consume

Qu’à être proféré

Rouge Désir

Désir Rouge

Nous sommes à Toi

Tu es à Nous

 

*

 

En Nous une Nuit s’éveille

Accueillons-là à la façon

De la plus belle offrande

De ceci nous vivons

De ceci nous mourons

 

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26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 07:24

   Sans doute devais-je avoir une prédestination qui, infailliblement, m’avait guidé vers la chaîne des Puys d’Auvergne. Il faut dire, mon métier de géologue expliquait mon point de chute. J’étais né en un endroit bien éloigné de celui-ci, dans le Midi, y avais vécu jusqu’à l’âge de mes études puis j’avais migré en ces terres volcaniques sur lesquelles j’effectuais mes recherches et y étais resté toute ma vie. Autrement dit, j’étais devenu une manière d’Auvergnat pierreux qui ne vivait que du contact avec les volcans, les vastes horizons, la brume parfois et le vent qui érodait les cratères usés par des millénaires et des millénaires. J’habitais à Caldeyrac, charmant petit village d’où se laissait découvrir le Puy de la Bannière, son sommet arrondi couvert de végétation, une tour ruinée lui faisant face depuis une haute colline. J’avais acheté, dans le bourg, une petite maison bâtie de sombres pierres volcaniques qu’égayaient des joints de ciment blanc. Parfois, à la belle saison, surtout aux premiers jours d’automne, je passais de longues heures à regarder le paysage aux teintes flamboyantes.

   Tous les jours, avant de me rendre à mon travail, je faisais un tour du village. Parfois je m’asseyais sur le banc de pierre d’une petite place, face à un puits qui en constituait l’ornement essentiel. Au-dessus du bâti il y avait une belle ferrure en forme d’arabesque qui portait en son extrémité une poulie rouillée. Quelques planches rustiques étaient posées sur le haut de la margelle. Il m’arrivait, au titre d’une simple curiosité naturelle, de coller mon oreille contre le couvercle de bois. J’entendais alors le crépitement de gouttes qui, détachées du sommet, allaient frapper l’eau située plus bas avec un doux clapotis. Il m’était aussi arrivé d’entendre, après une période de fortes pluies, un ruissellement sourd dont je pensais qu’il devait rejoindre, par un réseau souterrain, d’autres nappes d’eau qui s’étendaient loin, peut-être même bien au-delà de la chaîne des Puys. Mon imagination s’abreuvait à cette source clairement perceptible et le chant de l’eau m’accompagnait la journée durant lors de mes pérégrinations dans la gueule sombre des volcans éteints.

   Ce matin le temps est beau, clair, la chaîne des Puys visible sur toute sa longueur. Je suis assis sur le banc face à la fontaine. Il est trop tôt encore pour que des Villageois déambulent sur la Place. Je suis seul avec le murmure du puits, le chant des oiseaux. Parfois un chat en maraude passe, on ne voit guère qu’une traînée noire au bord des caniveaux. J’ai amené un livre de nouvelles, ‘L’Enfant de la haute mer’ de Jules Supervielle, j’aime beaucoup ses phrases simples, son style fantastique, ses personnages qui paraissent flotter au-dessus du réel, étonnante fiction qui, soudain, vous arrache à vous-même pour vous emmener loin, très loin en des contrées inconnues qui ressemblent à des mirages. Soudain j’interromps ma lecture. Il m’a semblé entendre une voix. Je me retourne, interroge l’espace des rues qui est désert. J’ai dû rêver, sans doute, me laisser piéger par ces histoires qui sollicitent l’imaginaire, dissolvent tout ce qui est matière, annulant les corps pour ne laisser flotter que des âmes indécises qui vont de-ci, de-là, au hasard des brises et des courants d’air. C’est une voix modulée, fluide, comme venue du plus loin de l’espace, d’un temps illisible, une voix qui résonne quelque part en écho, rebondit sur les falaises brunes des maisons, frappe aux lourds volets de bois, se fond dans l’air qui tremble. Un silence, long, puis à nouveau « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ».

   Je quitte mon banc, bien décidé à faire se lever ce voile de mystère. Seulement le bruit de mes chaussures sur les dalles inégales du sol. Puis la voix ressurgit, comme si elle s’adressait à moi seul, voulait attirer mon attention. Je m’approche doucement du puits. C’est bien de là que vient ce son étrange dont je ne sais quelle peut bien être l’origine. Je colle mon oreille aux planches de bois et à nouveau « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ». J’essaie de soulever les planches mais elles sont fixées à même le bâti de pierre. Alors je retourne à la maison, prends un pied de biche, ma torche puissante qui me sert à l’exploration des cratères des volcans. A nouveau près du puits. La voix est maintenant plus sourde, comme nappée de coton. Je l’entends tout de même et reconnais la même bizarre antienne qui semble jouer d’elle-même « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ». J’engage le pied de biche dans l’intervalle entre deux planches. Un long craquement puis la fermeture cède. Un fin brouillard monte du fond du puits, saupoudre mon visage. Tout au fond j’aperçois la lentille d’eau qui scintille, un vif argent qui paraît être immobile depuis le lointain du temps. J’allume ma torche, règle le faisceau dans sa plus grande largeur. Les parois sont recouvertes de mousses, de fougères naines, des racines venues des arbres proches dessinent un réseau blanchâtre qui se perd dans des lueurs d’étain.

   Je regarde alentour, dans l’inquiétude que des gens ne découvrent mon étrange manège. Mais tout est calme. Caldeyrac abrite surtout des personnes âgées qui ne se lèvent guère tôt, profitant de la douceur des draps avant d’entamer une nouvelle journée. Puis, soudain, je découvre dans l’épaisseur du mur circulaire une échelle de fer rouillé qui descend à la verticale et paraît s’arrêter devant une cavité sombre qui débouche à peu de distance au-dessus de la nappe d’eau. Je suis chaudement vêtu, ma torche est quasiment inépuisable, mon courage est inentamable, aussi, après avoir fait glisser les planches de manière à ce qu’elles obstruent à nouveau l’ouverture du puits, je commence ma descente.

   De temps en temps, la petite ritournelle « OOOHHÉÉOOOHÉÉ » vient frapper mes tympans et m’encourage à poursuivre ma quête. Les barreaux sont glissants, aussi dois-je bien assurer mes chaussures de géologue sur chaque montant, m’agripper solidement afin de ne pas chuter. Maintenant, me voici arrivé au niveau de la cavité que j’observais depuis le cercle supérieur du puits. Je balaie les parois du faisceau de la lampe torche. Tout est de calcite blanche, immaculée et c’est un peu comme si je remontais en un temps originel, peut-être celui de ma naissance et au-delà. Le boyau est plutôt étroit, aussi ne puis-je avancer que courbé, évitant les filets d’eau qui courent partout, les crevasses, les espèces de moignons qui, ici et là, sortent du long couloir avec des allures de visages menaçants. Puis voici que cela s’ouvre, que cela s’éclaire. Devant moi un plafond immense avec les hallebardes de ses stalactites, les excroissances de ses stalagmites aux formes si variées, si figuratives, avec leurs draperies translucides. Mon regard grimpe le long d’une immense colonne. Tout là-haut, un œil rond par où se laisse voir une trouée de ciel clair, un azur délavé qui tremble dans la lumière. Je ne sais me décider, choisir entre un aven qui débouche en plein jour ou bien l’ouverture d’un puits et l’eau, ici en bas, qui peut être recueillie par d’invisibles habitants. J’arrive à un étrange carrefour, un genre d’étoile comme on en trouve dans la Forêt de Saint-Germain-en-Laye, Etoile de la Muette, Etoile du loup, ces layons qui partent en faisceaux dans toutes les directions de l’espace. Je ne sais où aller mais me laisse guider par la voix, toujours lointaine, toujours modulée, pareille à une comptine d’enfant ne jouant que sur les voyelles « OOOHHÉÉOOOHÉÉ ». C’est étonnant combien je suis inquiet et rassuré à la fois, comme si j’entendais une voix familière venue de l’autre côté du monde, me demandant de venir à sa rencontre.

    Maintenant c’est un genre de sentier lumineux qui s’étend devant moi, en pente douce, des puits de lumière par lesquels la clarté tombe dans le monde d’en bas. Ils me font penser à ces oculi du Canal Saint-Martin, à cet étrange clignotement qui surprend les visiteurs embarqués sur des péniches. A ma droite, une sorte de canal où court une eau claire. De loin en loin des barrages de moraines font des lacs où viennent s’alimenter les puits. Oui, les puits car à chaque cercle de lumière correspond un bâti reposant sur la terre ferme. A intervalles réguliers j’entends le sourd bruit des seaux qui cognent l’eau, se remplissent, puis le bruit de chaîne s’enroulant sur la poulie, puis un éclair lorsque le récipient rencontre la flamme vive du jour. Ici donc, au-dessus de ma tête, des Existants viennent puiser de l’eau pour la boisson, la cuisine, sans doute pour la toilette aussi.

   Je marche très longtemps dans ce clair-obscur, mon visage s’illuminant en cadence des flaques de clarté qui le visitent à chaque passage sous la cavité creusée dans la roche. Jusqu’ici je ne pouvais nullement imaginer tout ce riche réseau souterrain, ses ramifications infinies pareilles à des rhizomes dans la nuit profonde de la terre. Mon démon de la géologie a bien vite fait de les baptiser, ces puits. A chacun je confie le nom d’un puy : puy des Marais, puy de Goulvy, puy de l’Espinasse, suc de la Louve, puy de Tressous, puy de Nugère. Bien sur je sais que les puys d’Auvergne sont des élévations, des cônes se jetant dans l’eau infinie du ciel. Mais par un simple jeu d’homophonie, joint à un jeu imaginaire, j’inverse les valeurs, je ne garde du puy que le creux de son cratère, je le métamorphose en un cercle de pierre que je destine aux besoins des hommes. C’est un peu comme d’être magicien dissimulé par les plis de terre et d’offrir aux Vivants cette inépuisable provende qui est le suc même de leur chair.

   Ma torche, vacille parfois, puis reprend de la vigueur. Sous terre on n’a nullement conscience du temps. Le temps des horloges a disparu, remplacé par le temps des pulsations cardiaques, par la mesure de mes pas, par le halètement de mon souffle. La voix, qu’un instant j’avais presque perdue, la voici qui revient à moi avec un troublant coefficient de présence. C’est comme si elle murmurait à mon oreille une chanson d’autrefois qui aurait été ensevelie sous la cendre des jours. «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», puis à nouveau « HHHÉÉÉOOOHHHÉÉÉ », si bien que je jurerais être sur le point de découvrir un secret. Un bruit de chaîne au-dessus de ma tête. Le grincement d’une poulie. Une cruche de terre vernissée remonte vers la surface. J’aperçois la gueule claire du puits avec l’échancrure qu’y dessine la cruche. Une échelle de fer. Je gravis les marches une à une. Des gouttes d’eau chutent de la margelle et parfois mes yeux en sont remplis.  «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», maintenant le son provient de l’extérieur, me hèle vers ce que je pense être une sorte de fête. Je viens de franchir les dernières pierres qui ruissellent de rosée. Je dois mettre mes mains en visière afin de ne pas être ébloui. Au-dessus de la margelle j’ai pivoté, regardant les ténèbres du puits. Tout au fond la teinte d’argent de la feuille d’eau. C’est un miroir qui me renvoie mon image. J’articule clairement, distinctement, avec des modulations dans la voix mon incantation au monde de l’eau «OOOHHÉÉOOOHÉÉ» ,encore une fois «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», encore une fois «OOOHHÉÉOOOHÉÉ».

   Comme c’est curieux. En un instant me voici redevenu l’enfant que j’étais vers l’âge de huit ans. Je viens de puiser une cruche d’eau pour la table. Près de moi la citerne où nagent les carpes rouges et noires auxquelles je jette des miettes de pain qu’elles happent goulument. Je passe tout contre le vieux magnolia chargé de pétales qui embaument. Je traverse la rue. En face, ‘La Petite Maison’, celle de mon enfance avec sa marquise de tuiles, son marronnier planté dans le jardin, la couleur rouille de ses volets. Je pousse la porte de la cuisine. Mes Parents sont à table. « Eh bien, Jacques, tu en as mis un temps pour puiser une simple cruche d’eau ! On te croyait parti pour un autre monde. À la bonne heure, nous te retrouvons, et avec une belle eau fraîche en prime. » Ma Mère remplit les verres qui font un tintement de cristal en se choquant. Nous sommes tout simplement heureux. « Si mes Parents savaient d’où je viens », pensais-je en répondant à leur sourire. C’est si loin dans le temps, si loin dans l’espace. Oui, si loin !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 avril 2026 6 25 /04 /avril /2026 08:38
Temps de beauté.

Œuvre : Sophie Rousseau

Aquarelle et encre

*

   En ce temps-là la beauté était partout. De terre, de ciel, d’eau, de nuage. Il suffisait de vivre, de respirer, de toucher et l’on était libre de soi, tout contre les choses, dans leur pulpe intime, au bord de l’horizon où s’ouvre l’écume des grands oiseaux blancs. On était soi dans la multiplicité du monde, naturellement, comme le vent traverse le ciel, comme l’eau s’écoule de la source et rejoint la mer par le glacis des rivières. Continuellement, les cannelures du ciel déversaient leurs aiguilles de cristal, les arbres dressaient dans le bleu leurs flammes ardentes, les montagnes élevaient leurs cônes et leurs pics dans la forme de la puissance, de la majesté. Tout était encore disponible et les yeux des hommes, soudés au ventre de la terre, dormaient dans une même cécité. Le monde était une simple connaissance de soi, de l’intérieur, de l’ombilic même où se trouvait l’origine. Pour atteindre cela qui se dressait devant elles, les consciences n’avaient qu’à s’ériger en pensée et demeurer dans l’enceinte brillante de leur propre révélation. On n’avait pas besoin de beaucoup de corps, pas besoin de beaucoup de chair. Seulement une excroissance de peau en direction de l’arbre, de la feuille, du rocher, des piquants d’oursins des étoiles, des bogues trouées des éponges. Un effleurement, un exhaussement de la périphérie de l’œil, la levée d’un doigt dans la brume floconneuse, l’empreinte légère d’un pied sur la théorie jaune du sable.

   Voici, en ce temps-là, ce que l’on faisait dans la plus grande nudité de soi qui se pût concevoir. A peine une esquisse à contre-jour de l’ombre, le glissement de sa propre silhouette entre deux feuilles d’air, la progression d’un enfant sur des calots de verre. Nul besoin de dire les choses dans une manière d’imprécation, nul besoin de crier aux meutes adjacentes la beauté de la parution, nul besoin de dresser l’oriflamme de la gloire sur la bannière du ciel. Se laisser aller comme le grésil dans le ciel de décembre et voltiger à l’infini du temps avec la grâce de la goutte à la pointe de l’herbe. Alors tout venait avec facilité, tout s’illustrait dans la transparence, tout rayonnait du cœur de sa propre signification. On était là, dans le premier tremblement du paysage, avant que ne se déchaîne la lumière, avant que les bruits ne percutent les tympans de leurs gongs apatrides, que les mouvements ne s’agitent en tous sens. C’était l’heure magique avant l’heure, c’était le temps merveilleux avant le temps. L’immémorial balancement du nycthémère s’était figé et plus rien n’oscillait que le cœur des hommes. Alors les yeux s’ouvrent, les mains se tendent, les jarrets se plient à la cadence de la marche, la peau se met à rutiler comme les masques des Incas dans la nuit des pyramides.

Temps de beauté.

   Là, devant soi, à portée de regard, émergeant tout juste de l’ombre, la première bande de couleur, virant au bleu outremer, à la densité nocturne, à la compacité d’une faille d’obsidienne dans la touffeur de la terre. Là, les premiers arbres, les premiers pins maritimes, ces sortes de géants qui cernent la dune de leurs cargaisons de poutres brunes, ces débonnaires vagabonds qui ont fixé leur nomadisme au bas de la montagne de sable, comme pour l’endiguer, arrêter ses vagues de silice, enserrer dans le réseau dense des racines la fuite vers les landes de bruyère et les lames dentelées des fougères. Ils bougent à peine dans la lumière juste levée et le ciel gris semble avoir posé son ventre sur les bouquets d’aiguilles pareils à des pinceaux célestes. Tout est tellement étal dans la quiétude, ici, dans ces contreforts de poussière brune et l’on croirait avoir affaire à l’éternité avec les étoiles des secondes prises dans la glu immobile du temps. Et plus rien ne compte que cette disposition à soi des choses, et plus rien ne compte que son propre événement d’être. On est inclus dans tout ce qui pourrait advenir comme simple révélation. Le monde, on ne le sent plus étranger, loin de soi, mais en soi et l’on est ce fragment immensément mobile, cet à peine microcosme voulant chanter le concert de la nature, faire sa voix menue, se glisser dans tous les interstices du savoir, les galeries du connaître. Son corps de chair et de peau, on le sent étrécir, devenir lettre de l’alphabet dans le grand lexique universel. Comme un fourmillement des cellules, une agitation moléculaire, une infinie translation de quarks au fin fond de l’idée de soi. Mais nul étonnement à cela, nulle frayeur qui pourrait s’attacher à la crainte de quelque dissolution, au surgissement du pur néant. Bien au contraire, l’entrée dans le royaume de la matière, de l’incessante révolution des sphères anonymes qui nous habitent de leur silencieuse rumeur se fait dans l’évidence. C’est tout juste s’il s’agit d’un tressaillement, d’un clignement de cils et voilà que survient le prodige.

   Soudain, on se sent dans la tunique noire, dans l’architecture de cuir étroit, lisse, brillant comme mille étoiles. En arrière, on sent le renflement ovale de son abdomen, puis la scissure centrale comme un isthme, puis les tiges des six pattes pareilles à de minces sarments, mais c’est surtout le périscope de la tête et son travail d’éclaireur de pointe qui nous fascine. C’est partout un essai de se saisir du mystère, d’en apprendre un peu plus sur ce que nous sommes, sur ce qu’est l’autre - cette brindille, cet éclat de lumière, cette gemme dans le ventre de la terre -, l’autre par qui nous existons mais dont l’inquiétude nous environne de son continuel bourdonnement. Les ocelles s’animent, les scapes dressent leurs tiges aiguës, les funicules balaient la moindre poussière présente dans l’immense nacelle de sable, cette dune métaphore d’une connaissance plurielle, infinie, insaisissable. Les mandibules tremblent, fouissent dans toutes les directions, prélèvent un fragment de limbe ici, une nervure de feuille là, une larme de résine ailleurs. L’agitation est grande parmi le peuple des fourmis. Ouvrière parmi les ouvrières, nous progressons dans le ventre illuminé de la fourmilière. La lumière coule partout comme un miel, comme un nectar sublime, comme un soleil pulvérulent. Nous la sentons faire ses mille irisations dans la boîte lustrée de notre corps et jusqu’au sommet de nos antennes, cette projection de notre conscience vers le haut des choses, autrement dit le sublime. Car, devenus modestes fourmis, insectes au devenir étroit, nous n’en sommes pas moins des questionnements de l’espace, du temps, de la présence partout répandue. Nos trajets syncopés, notre affairement à nul autre pareil, notre hystérie nomade n’ont d’autre explication que celle-ci : savoir qui nous sommes dans la grande dérive mondaine. Alors nous n’avons de cesse de nous saisir de la moindre information, du plus petit indice et de l’enfouir dans le secret du grenier à grains afin, qu’un jour, il consentît à nous délivrer de cette sourde ignorance qui nous pousse toujours plus loin, aux limites de nos propres frontières. Cette sortie de soi en direction du monde, les hommes l’appellent « transcendance », mais nul ne sait quelle est sa finalité, de quelle matière elle est tissée, ce que son contenu nous apprendrait sur nous-mêmes, sur l’origine des formes. Du plus loin de l’horizon cela appelle, cela fait sa rumeur de brume, cela émet son envoûtante sonatine, cela fait ricocher les trilles cristallines jusqu’en notre désir de nous expatrier de nos limites. Nous en avons assez d’être confinés dans les meurtrières d’un questionnement identique à un « éternel retour du même », genre de rengaine monochrome se diluant dans l’aube des envies indigentes. Alors, parfois, nous désespérons, nous nous précipitons dans une chambre à la porte étroite, nous y lisons quelque poème bucolique, nous nous essayons à déchiffrer les hiéroglyphes métaphysiques, les théories abstraites de la philosophie, les arcanes de l’art. Nous regardons « Le cri » d’Edward Munch et le cri nous possède de l’intérieur, lance ses assauts contre la cellule de peau, se rebelle, veut sortir, veut essaimer, par le monde, son vent d’effroi. C’est si éprouvant de penser et de faire l’expérience du vide.

   Alors nous commettons nos mandibules à l’exercice de la cueillette, tout comme le faisaient nos ancêtres, ces chasseurs-cueilleurs de la préhistoire se confondant avec le mouvement même qui les amenait au-devant d’eux, dans un savoir de pierre et d’abri pariétal, à l’ombre des frayeurs natives, sous l’aile qui moissonnait le ciel de ses incompréhensibles gerbes de feu. Oui, l’inconnaissance, peu à peu, a déplié ses membranes. Oui, la métamorphose a commencé à se produire qui nous conduit en direction de l’imago. Mais le lieu est encore loin, mais l’errance est encore grande qui nous conduira au seuil de nous-mêmes dans cette géographie d’une possible compréhension. Beaucoup reste à déchiffrer, à l’aune de notre raison raisonnante, à la lumière de notre néocortex, mais aussi à l’ombre immémoriale de notre système limbique, de notre anatomie reptilienne. Certes nous nous sommes redressés au-dessus des herbes jaunes de la savane, certes nos bourrelets sus-orbitaux se sont effacés faisant briller sur la cimaise de nos fronts les lueurs de l’intelligence, l’architecture droite de la volonté, les diagonales du projet en direction de cet avenir qui nous enjoint de témoigner tant qu’il est temps. Mais, malgré notre accession aux mœurs policées, aux bonnes manières, aux considérations éthiques, il nous manque encore de pouvoir dresser dans l’éther les menhirs de l’essence humaine, à savoir la certitude d’être dans une vérité et d’y demeurer. Alors nous n’avons de cesse de poursuivre notre marche en avant, d’enfouir nos trésors - nous ne les comprenons pas encore -, dans les mystérieux coffres-forts de la salle d’hibernation, d’apporter de la nourriture aux larves et aux nymphes sans bien savoir quel étonnant métabolisme résultera de cet obsessionnel nourrissage, de parvenir, enfin dans l’enceinte de la chambre royale, à cet endroit de la dune où ne tarderont guère à éclore les grappes d’œufs de la future génération, celle qui, nous succédant, poursuivra l’inlassable tâche de tenter de comprendre l’univers, son fonctionnement, de percer un peu de la passion des hommes, de leur folie, de leur génie aussi qui est immense mais demeure crypté aux yeux des mortels comme demeure secrète la présence au monde de ce qui est.

   Maintenant, il est temps d’abandonner cette tunique, qu’un instant nous avions revêtue, comme on le ferait d’un véhicule nous transportant hors de nous-mêmes dans la contrée des évidences absolues. Même la laborieuse fourmi est impuissante à nous procurer cet éblouissement de la conscience par lequel rejoindre le domaine du dévoilement ontologique. Il nous est enjoint de demeurer hommes dans le corridor étroit d’une chair oublieuse d’elle-même, de l’autre, du monde. Marcher comme le pèlerin, en direction d’une foi, donc d’un inconnaissable, plutôt qu’en direction des certitudes de pierre d’un quelconque sanctuaire. La vérité et le savoir que nous avons d’elles, les certitudes, sont intimement coalescents à ce que nous sommes, enracinés dans le profond de nos cellules, inscrits dans la rivière de notre sang, gravés dans le massif de nos chairs, tatoués en lettres de feu sur la zone libre de notre épiderme. Seulement, avec ceci, ce savoir des choses, nous sommes sans distance puisqu’il s’agit de nous. Mais nous le savons d’une manière intuitive et nous feignons d’ignorer ce qui s’éclaire de l’intérieur, comme s’éclaire le ventre de la dune afin que nous prenions acte de son mystère, de son infinie richesse, de l’arche infiniment brillante de sa polysémie. Partout sont les choses qui parlent, partout sont les yeux qui regardent, partout sont les ocelles des arbres qui nous interrogent et que nous interrogeons à notre insu. Partout sont les montagnes, les dunes à la croupe infinie portant jusqu’au ciel le miracle de leur présence. Et chaque grain de sable est un minuscule fragment du savoir. Une étonnante réverbération de l’être qui nous habite et s’impatiente de se révéler à lui-même dans la plénitude.

   Maintenant la lumière est haute dans le ciel et on sort à peine du ventre maternel, du grand dôme de sable qui, un instant, nous abreuva de sa douce ambroisie. La dune, sous les pieds, est cette vague jaune orangé qui fait glisser à l’infini son échine de squale marin. Des vergetures la parcourent de leur simple insistance, de menues falaises s’en détachent, venues dire aux hommes la juste mesure de l’exister parmi les choses. Nous sommes si inapparents dans la grande course universelle, le glissement des astres sur la courbe du ciel. Parfois de grands oiseaux blancs nous frôlent de leurs drôles d’ailes tellement semblables à de la neige. Longtemps après qu’ils sont partis, on entend le vent s’engouffrer dans leur voilure, claquer comme des haubans dans la tempête. Alors l’espace se déploie aux quatre coins de l’horizon, gonfle comme une baudruche, joue avec les nuages et avec l’absolu comme il le ferait d’une simple balle lancée en direction des étoiles. Là, sur l’épaule de soie, face au réel pris de démesure, nous rêvons longuement et il s’en faudrait de peu que nous ne nous évanouissions dans quelque trou de silence. Mais nous résistons, mais nous voulons voir le prodige d’exister et nos pupilles se creusent, font de profonds puits et la mydriase nous atteint de plein fouet jusqu’aux derniers remous de l’inconscient, faisant naître avec elle les étincelles de la lucidité. Alors cela devient presque insoutenable de faire face à tant de beauté, à tant de liberté faisant claquer sa bannière d’or au-dessus, bien au-dessus des termitières où habitent les vivants. Puis, à mi-chemin de l’ocre uni de la colline, c’est une autre écharpe sombre qui flotte dans le vent venu de la mer, l’écharpe des pins décharnés qui luttent pour se maintenir, toutes racines dehors, qui tentent de s’agripper au moindre monticule et, parfois, on a l’impression qu’il s’agit de palétuviers juchés sur leur rythme polypode, la herse pathétique de leur prétention à être. La brise venue du large passe et repasse dans la chevelure hirsute des arbres, les dresse en épouvantails contre la toile du sable s’écoulant en ruisseaux gris jusqu’au rivage perdu dans le doute et la brume. Tout en haut de la minuscule canopée, du fleuve végétal presque parvenu à son étiage, on entend le crépitement des minuscules grains de roche, comme un lent émiettement du temps, une réduction de l’air aux dimensions d’une respiration étroite. En eux, dans leur modestie de roche usée jusqu’à la limite de la disparition, est contenue une manière d’alternance à dire la vie, à dire la mort. Mais de ceci, cette possible tragédie, l’on n’est nullement atteint. Ici, aux limites du monde, tout devient possible, y compris l’éternité. C’est le destin de tout paysage qui nous toise du haut de sa puissance - plateaux andins, sommets himalayens, vastes canyons, plaines immenses des lagunes, calderas volcaniques -, que de nous porter bien au-delà de nous dans le vaste et étonnant domaine de l’indicible. Seule la mutité est la réponse adéquate, l’immobilité la syntaxe rendant compte de l’événement.

   Puis nous abandonnons la meute végétale, ses derniers bouquets dressés contre le vent. L’air est vif, tranchant comme la lame et fait ciller les yeux, venir les larmes qui brouillent la vue, dispersent la conscience en milliers d’éclats pareils à du verre pilé. L’océan est là avec ses immenses battements qui, continûment, cognent le socle de la terre et cela fait un grondement continu, un chapelet de déflagrations qui parcourent le lacis des branches, les moignons des souches, les écailles des pommes de pin. Les lézards à la gorge verte et bleue se dressent sur l’épine de leurs queues et leurs goitres boivent les sons, l’écume marine comme ils le feraient, gobant des nuées d’insectes. Pas très loin dans les creux des marais, sur des pierres plates et moussues, les tortues cistudes ressentent cette vibration dans leurs corps gélatineux et elles durcissent leurs carapaces, terres craquelées par le temps, et elles dressent leurs têtes de reptiles inquiets et elles dardent vers l’arrière l’écharde pointue de leur queue. Car nul ici, personnes, animaux, choses, ne peut se dérober au constant tellurisme de la dune à son érosion, à sa lutte avec l’eau, l’air, la violence des éléments. Au fond des abysses, dans l’œil glauque des lamproies, dans la métaphore grise de la lourde inconscience, c’est la même chape qui fait s’agiter les eaux à la densité de plomb. Comme une connaissance du monde qui jouerait sa partition élémentaire, eau, air, feu, terre sans que rien n’en décèle le lourd dessein. Voilà, peut-être, où se jouait l’histoire secrète des hommes, dans cette infinie dialectique des choses originelles dont, jamais, ils ne pourraient percer la bogue immémoriale, comme si, de toute éternité, le savoir devait se heurter au monticule de la dune, à la flaque sombre de l’océan, aux mystérieux emmêlements sylvestres, aux caravanes des nuages, afin que de cette soif jamais étanchée naisse, toujours, le chemin vers plus loin que soi et la volonté d’y inscrire sa présence. Peut-être n’y avait-il rien d’autre à comprendre que cela. Peut-être ! Alors, nous regardons les œuvres, alors nous regardons les taches de couleur, les chutes d’encre, les étoilements de gouttes, les fleuves du sens faire leurs étincelants parcours. Et nous rêvons longuement. Longuement nous rêvons !

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24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 07:21
Sous les flammes du ciel

                                                   Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

                                                                         Le 30 Juillet 2018

                                                                                 

 

           Chère Solveig,

                   

   Je deviens négligeant en ces temps d’ardeur solaire. Cela fait si longtemps que je n’ai établi de lien avec ce beau pays du Nord qui est le tien. Je présume qu’en cet instant tu es du côté de la Laponie, peut-être vers Gällivare ou bien Luspebryggan, sur ces routes infiniment droites qui filent vers le Septentrion au milieu des épicéas et des pins, des lacs d’argent, des bouleaux blancs qui parsèment d’une façon clairsemée le paysage de la taïga. Sais-tu, pour le méridional que je suis, ce mot de taïga ne cesse de m’émerveiller. Peut-être une survivance de ces romans russes où il était un personnage à part entière avec ses racines qui plongent profondément dans l’imaginaire collectif de ce Grand Nord qui est, sans doute, une pure affabulation plus qu’une réalité. Mais c’est ainsi, il faut à l’âme humaine des tremplins où elle trouve à s’élancer, les pesanteurs terrestres sont parfois si contraignantes ! Nous avons des boulets attachés à nos basques dont nous voudrions nous libérer, cependant nous savons qu’ils participent à notre condition. Ne sommes-nous des aliénés en sursis, de grands enfants qui se haussent sur la pointe des pieds pour apercevoir un paysage dont, le plus souvent, ils n’embrasseront qu’une infime parcelle ? La totalité n’est nullement possession humaine, un vœu brûlant de ses propres insuffisances, un espoir brasillant dans les feux du crépuscule.

   Ici, dans mon beau pays du Causse, tout comme chez toi d’ailleurs, c’est le règne sans partage de la chaleur. Une chaleur dense, une étoffe serrée au plus près du corps et l’impression que ceci ne cessera jamais. A peine le jour bascule-t-il que la nuit prend la relève dans une identique confusion. Etuve si éloquent, si présent, que l’esprit défaille de tant d’énergie cumulée libérant sa puissance à même la peau, les murs, et la charpente craque d’être continuellement sollicitée. Le jour, encore, la clarté est là qui diffuse ses rayons, mais la nuit, acculée à sa touffeur, semble ne pouvoir se libérer de son étau. Souvent, lorsque j’écris, marquant quelque pause, l’oreille aux aguets, le chant ininterrompu des cigales parvient jusqu’à moi, pénètre les vagues d’une chair rendue indolente. Cette cymbalisation qui vibre tel l’archet du violon, voici qu’elle se met à parler en termes destinés à ma conscience. Oui, j’avoue, ceci est vraiment déconcertant. Mais tu connais ma tendance à dérouler quelque broderie autour du sujet qui m’occupe.

   Ce chant si semblable à un cri, voici que j’en fais une manière d’allégorie. Autrefois, ici, il n’y avait pas de cigales. Seulement en Provence. Leur migration doit bien vouloir signifier quelque chose pour la simple raison que tout signifie, parfois jusqu’à la douleur. Les incendies de massifs forestiers sont fréquents du côté du massif de l’Estérel, vers les Calanques ou la Plaine des Maures. Souvent, enfant, j’aimais me promener dans cette nature aux fragrances si accentuées : odeur de résine, de serpolet, des touffes de romarin. Il m’est arrivé d’y prélever d’innocentes tortues afin de les accoutumer au climat de chez moi. Mais que deviennent donc cigales, tortues, fauvettes et roitelets dès l’instant où le feu a détruit leur habitat ? Peut-être n’ont-elles d’autre choix que de migrer vers des territoires plus accueillants ? Assurément, les cigales du Causse sont provençales !

   Ce que je veux dire quand je parle d’allégorie, c’est que le chant entêtant des cigales vient nous rappeler à notre devoir d’homme. Il n’est simple mélodie pour âmes romantiques. Il n’est passe-temps de songe-creux. Vois-tu, pour moi, il sonne à la façon d’une étrange mélopée, il dit l’exode du peuple des insectes voulant se sauver des incendies qu’allument les Existants sans bien toujours s’en rendre compte. Oui, des Existants que nous sommes qui, voulant vivre leur destin jusqu’à l’excès, créent les conditions mêmes de leur propre disparition. Sans doute, un jour guère lointain, les cigales seront-elles boréales puis simples fantômes dans la mémoire sinistrée des Errants de la Terre.

   Les feux font rage chez toi, dans ce beau pays de Suède et la température au Cercle Polaire bat des records. Des pans entiers de tes belles forêts partent en flammes chaque jour qui passe. C’est l’âme de la taïga, c’est celle de ses habitants qui se dissipent en fumée ! Ces temps-ci on parle beaucoup de réchauffement climatique, de montée des eaux, d’inondations, de tsunamis, de canicule. La prise de conscience, nous dit-on, est une réalité. Certes, mais qu’est la prise de conscience dès l’instant où les comportements ne changent pas, où l’on continue à faire de la vie un continuel champ de bataille, une lutte contre la Nature. Une lutte contre nature. Là est le problème fondamental de l’humain en ce XXI° siècle qui rougeoie, dont les coutures craquent de toutes parts, où les digues cèdent qui nous submergent et menacent de nous noyer.

   Il faudrait, mais sans doute est-ce un vœu pieux, une véritable révolution des consciences, une métamorphose des conduites. Si l’Homme apprenait à devenir sage, corrélativement les difficultés s’estomperaient, les feux s’apaiseraient, les cigales pourraient repeupler les forêts de Provence. La question essentielle, Sol, c’est que nous nous contentons tous d’une morale à bon marché, de quelques préceptes faciles dont nous pensons qu’ils nous mettront à l’abri de toutes sortes de déconvenues. Mais combien ceci est insuffisant. C’est d’une éthique dont nous avons besoin, c’est d’une vérité dont nous devons nous saisir, individuellement, en responsabilité, avant que la communauté humaine estimant avec justesse les vrais enjeux ne modère ses désirs, ne réduise ses plaisirs. A l’évidence, sans convoquer l’état de nature cher à Rousseau, il devient nécessaire de revenir à un mode de vie plus simple, frugal, de redécouvrir les valeurs authentiques qui sont les fondements que, jamais, nous n’aurions dû congédier avec tant de légèreté. Mais je te sais en écho avec mes propres paroles.

   Voilà, pour aujourd’hui, la tonalité de mes méditations. Ce matin le temps est couvert. Un peu d’air respirable nous vient sans doute de l’Océan. Puisse-t-il visiter tes belles contrées ! Si, du côté de ta Laponie, tu entends la rengaine immuable des cigales, songe que c’est ta conscience qui est visée. Tout comme la mienne. Tout comme celle du Monde.

 

Mais peut-être aurons-nous un répit ? Rassure-moi, cela ne cymbalise pas encore du côté du Grand Nord ? J’attends de tes nouvelles. Avec impatience, comme toujours !

 

 

 

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23 avril 2026 4 23 /04 /avril /2026 08:25
Une si douce absence

Ce qui demeure…

Bon Van Duy Vinh…

Vietnam

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Dans notre approche quotidienne du réel, notre inclination la plus commune consiste à partir du positif qui fait encontre, d’en décrire les formes, de dresser un tableau non seulement vraisemblable mais indubitable des présentes concrètes, nous les voudrions de simples reflets de qui nous sommes en nos naïves impressions-sensations. Alors, dans l’ordre du constat, fût-il simplement énumératif, fût-il poétique ou bien documentaire, nous dévidons le fil des apparitions pensant, de cette façon économique, dresser la toile du non-Moi, ce paysage, cette ville, cette montagne en leur plus exacte valeur. Faire de tous ces non-Moi de possibles cohabitations. Ce faisant nous nommons à propos ce qui nous interroge :

  

   Le ciel est de haute texture, un semis de graphite tout en haut d’un blanc Velin. Merveilleuse granulation, sublime poudroiement des choses en leur venue à nous sur le mode du simple et, cependant, d’une heureuse esthétique. Les lourds nuages fécondés de ténébreuses valeurs perdent de leur consistance de suie à mesure que l’horizon prescrit sa ligne de plus généreuse clarté.

  

   Et quelle ravissante vision que cette bande au gris léger, à peine l’insistance du jour à paraître, zone d’infinie médiation entre la lourdeur d’airain du sol, l’envol plein de mérites d’un éther à lui-même sa propre effectuation. Éther libre d’aller où bon lui semble, sans que rien n’en vienne troubler le nomade projet.

   Et ce mince ourlet noir, cette dentelle finement ouvragée, espace mêlé de glaise humide, un vrai tchernoziom à la vie secrète que tutoie le peuple discret des arbustes, des racines, des tubercules à l’anatomie complexe.

  

   Et cette immense plaque d’eau, un métal sombre aux doux reflets argentés. Un miroir absolu, le ciel s’y abîme en de liquides friselis. Union mystique de ce qui s’élève et croît à l’infini, de ce qui demeure et stagne pour l’éternité des choses terrestres que le monde aquatique enferme en ses plis les plus retenus, nébuleux.

  

   Et l’à peine incision des perches de bois sur la lumière du mirage lacustre, on les dirait de simples lignes d’eau attentives à ne nullement troubler le paysage, à s’y inscrire à titre d’anecdote passagère, d’évènement furtif, comme, déjà, en retrait d’elles-mêmes, en partance pour de mystérieux voyages.

  

   Et la trace presque invisible du carrelet, on le croirait alloué à ne happer que des pliures de zéphyr, à ne se soucier que d’inaperçues fragrances, à ne se sustenter que de longs et troublants frissons.

  

   Et là, juste devant le globe le plus souvent infertile de nos yeux, ces explorateurs curieux de ce qui n’est nullement soi, ces iris qui scrutent l’ombre, cherchant à y découvrir ce qui, peut-être, ne peut pas être dit,

 

la fugue d’une impatience,

le rythme d’un espoir,

la chorégraphie d’un désir.

 

   Là, deux barques jumelles, deux barques amies, deux gémellités qu’un destin commun a réunies à l’insu même de qui elles sont.

 

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »,

 

   comme si le Poète Lamartine n’avait écrit ces « Harmonies » qu’à destination de ces eaux calmes, de ce gris partout régnant, de cette lueur d’étain montant de l’eau à la manière d’une intense ferveur des choses muettes.

  

   Et voici qu’écrivant, méditant, a surgi sur l’écran de ma conscience, le beau et doux nom d’Alphonse de Lamartine et, avec lui, une grande partie de l’esthétique romantique attachée à son évocation. Alors, comme en filigrane, surgissent à nouveau les témoins de la positivité descriptive que je nommais, à l’initiale de ce texte, faisant référence à l’immédiateté des « présentes concrètes » s’affirmant au « fil des apparitions » : tel ciel, tel nuage, telle ligne d’eau, telle embarcation. Rien que la présence des choses présentes pour user d’une terminologie d’allure tautologique. Certes, ce que l’image nous délivre en relief, ce sont bien ces choses ordinaires qui essaiment notre regard de certitudes quasi assurées.

  

   Nous ne nous penchons nullement afin de regarder, derrière l’image, sa « naissance latente ». Le terme rimbaldien est adéquat. Car tout ce qui est, tout ce qui fait face, tout ce qui fait figure se donne dans l’unique agrément d’une pause, d’une éclaircie au long cours. Notre paresse naturelle s’accommode de ces indolentes tergiversations. La plupart du temps, nous nous contentons, au titre d’une pure paresse, de ces atermoiements, de cette prise en compte de la seule surface, laissant, dans une manière de pénombre, les contours, les principes originaires qui en expliqueraient la fascinante venue. Car, oui, si nous sommes fascinés et gageons que nous le sommes c’est parce que nous sommes des humains nécessairement sensibles à d’autres signes humains. Insigne puissance des rencontres, des analogies, des correspondances. Regardant ce paysage, tous les paysages, il nous faut faire de la figure de l’absentement l’orient selon lequel nous disposer en l’être des choses qui, en définitive, n’est qu’un écho de notre être propre et de ceux qui, comme nous, constituent la multitude humaine.

  

   Après tout ce positif, après toutes ces présences, après ces évidences renouvelées à chaque instant de notre vision, ces choses de la Nature qui nous parlent la belle langue de leur éclosion, il nous faut devenir attentifs à ce qui s’y dit en creux, à ce qui, sur leur lisière, se donne à la manière des « Paysages avec figures absentes », recueil en prose poétique de Philippe Jaccottet.

Ce qui se dit en creux est identique à cette parole muette, laquelle est notre intime incantation adressée à tous nos autres Récipiendaires, ces Compagnons de route qui tracent en l’ornière de poussière le secret espoir de devenir et de devenir, sans fin, pareils au déroulement d’une parole babélienne sans origine ni fin.

   

   Nos Commensaux, le Peuple des Hommes qui essaime le Monde à la façon d’une intime rumeur,

 

se dit sans s’affirmer,

fait présence en l’esquive,

l’absence,

 

   façon d’exister sous la ligne de flottaison de l’être. Rejoindre, au motif de sa propre pensée, les dentelles oniriques des titres évanescents des poèmes de Jaccottet : « Sur le seuil », oui, sur le seuil de Soi, il n’y en a guère d’autre. « Oiseaux invisibles », ce que nous sommes tous, tellement notre empreinte sur la Terre est identique à l’ombre portée d’un vol dont nul n’aperçoit le contenu, la disposition, la texture :

 

un vol de Soi en Soi pour Soi,

pure errance sur ses propres entours,

 

    il n’y a pas d’autre vérité que cet absentement de Soi à Soi qui, telle la source secrète, nous creuse de l’intérieur et nous conduit là où nous ne voulons nullement aller, vers cette fin qui n’est nul commencement. Seuls les Naïfs le croient.

  

   Chacun l’aura compris, ce sublime paysage d’Orient, lui qui me hèle à un genre d’aube virginale, sous chacun de ses signes s’anime la flamme humaine sans laquelle rien ne ferait sens qu’un vide porté à l’infini du non-sens.

  

   Je dis Ciel et c’est « Vol de nuit » de Saint-Exupéry qui se présente, intense méditation du Pilote perdu dans la nuit stellaire quelque part du côté du Chili, du Paraguay, de la Patagonie. Nuit du Monde, nuit en l’Homme souvent lorsque la guerre gronde à l’horizon.

  

   Je dis Nuages et c’est encore la poésie de Jaccottet qui s’éclaire au loin, « Nuages », titre aussi beau que simple sous lequel s’envisage, sous la vitre des apparences, une forme qui pourrait bien faire penser à celle de l’être en son insistance voilée, longue rêverie sans rives, planer tel le rapace au cœur des tourbillons aériens.

  

   Je dis, en une communauté liée, Horizon-Terre-Sable et s’annonce à moi, comme en écho, « Terre des hommes », et c’est le retour de l’Aviateur-Philosophe Saint-Exupéry qui « apprend à habiter la planète et la condition d'homme », qui nous confie avec un peu d’amertume.  « Nous habitons une planète errante. »

  

   Je dis Eau et surgit « L’enfant et la rivière » d’Henri Bosco avec l’image de Pascalet, dans ce beau pays de Provence, rêvant de ces voyages enchantés au pays des Fées, qu’autorisent, toujours, les songes de la prime enfance.

  

   Je dis Carrelet et je découvre, « Un carrelet sur l’île Madame », son Auteur Jean Bernard-Maugiron qui médite, en cette île de l’archipel charentais, une belle et lucide pensée de Pascal :   

 

« Tout le malheur des hommes

vient d’une seule chose,

qui est de ne savoir pas

demeurer en repos

dans une chambre. »

 

    Å l’issue de ce rapide inventaire bibliographique, Lecteurs et lectrices n’auront nullement été dupes que, bien plutôt que de désigner des Personnages réels peuplant ce lointain territoire d’Orient, j’ai préféré laisser libre cours à mon imaginaire, brodant de toutes pièces un univers tissé des fils mêmes que déterminent mes affinités. Peut-être cette notion métaphysique abstraite de « Monde », n’est-elle, à y bien réfléchir, que ce Monde-pour-Moi, que, sans cesse, je projette afin de me rassurer et de donner des assises à une méditation qui, sans ceci, serait une déambulation sans bornes, ni but, ni consistance. Me laissant aller à la mouvance de mes propres « lignes flexueuses », sans doute, inconsciemment, ai-je tracé, à ma façon, ce chemin singulier qu’empruntait Jean-Jacques Rousseau dans l’une de ses « Lettres à Malesherbes », en réalité un miroir constellé des étoiles rassurantes des amitiés électives, les seules qui soient aussi vraies que précieuses :  

 

   « Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur, et, chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. »

 

   Ainsi prend fin cette contemplation du paysage, une façon de connaître la liberté, de m’y inscrire selon mes désirs (mes caprices ?), restes étranges d’une réminiscence enfantine qui accordait les choses aux exigences d’une passion inhérente à toute destinée humaine. Enfant je fus, enfant j’étais, enfant je serai, en une capacité d’émerveillement posée contre la face d’une planète sans points de repère. Au Soi revient la redoutable mais merveilleuse tâche de constituer ce qui doit l’être à l’aune des tendances les plus singulières qui nous animent. La voie d’accès, loin d’être pur geste d’égocentrisme, consiste à s’inscrire dans la recherche de ces « Figures absentes » qui ne sont nullement le négatif dont ou pourrait les accuser, bien plutôt le positif dont nous avons à édifier notre fragilité constitutive.

  

   Le réel est là, dans sa résistance native, à laquelle opposer le sillon singulier en vertu duquel quelque chose comme une faveur nous visitera. Pour une fois les « Absents » auront raison ! L’autre grand Absent de cette habile composition, le Photographe, transparait en filigrane.

 

C’est ceci le style :

 

être Présent malgré et peut-être

grâce au motif de l’absentement.

 

   Nul besoin d’une « présence en chair et en os » pour attribuer telle œuvre à tel Auteur. Hervé Baïs, en ses créations toujours renouvelées, en cette habile maîtrise du clair-obscur, en cette fidélité au monochrome, appose sa signature au bas de chaque document sans qu’il soit utile qu’il imprimee pour autant son paraphe de manière visible.

 

L’invisible présente bien plus

d’attraits, de possibilités d’effectuation

qu’un visible nécessairement limité

au terme de ses apparitions.

 

Et maintenant, place au rêve

et à la libre pensée.

Elle, la pensée,

qui va plus vite que les mots,

même si elle n’est constituée

que de ceux-ci.

 

Paradoxe du concept,

il renie cela même

dont il est tissé !

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23 avril 2026 4 23 /04 /avril /2026 07:39

 

Du plus loin de la nuit.

 

DPLQLN 

 Vénus - L'étoile du Berger.

Source : Qu'est-ce.com.

 

 "L'Humaniste". Enonçant ceci, et d'entrée, nous sommes  déjà suspect de vouloir renouer avec une époque tellement lointaine, connotée pour le moins péjorativement. La Renaissance ne brille plus que de feux bien atténués et les belles notions de liberté, de tolérance, d'exercice du libre arbitre, de disposition ouverte aux cultures ne font figure, aujourd'hui, que de louables intentions  ne se mesurant qu'à l'aune d'une bien ineffable nostalgie. Toute époque consumériste, par nature, se voue davantage au culte de quelque idole de carton et de plâtre qu'elle ne se destine aux choses de l'esprit. L'intellect cède le pas sous les coups de boutoir d'une esthétique facile, l'être disparaît sous l'avoir, le sens sous l'immédiateté préhensible. On l'aura compris, l'époque de l'ustensilité bat son plein, laissant parfois, de-ci, de-là, quelques îlots émerger au-dessus d'une mondialisation en quête d'elle-même, à savoir de faire d'une matérialité compacte les conditions mêmes d'une nouvelle religion, fût-elle teinté de paganisme.

  Sans vouloir, pour autant, ressusciter des parenthèses temporelles  qui n'auraient guère plus de signification ici et maintenant ; sans faire de BudéErasmeMontaigneLa Boétie - bien que notre dette à leur égard soit immense -, d'incontournables figures auxquelles nous devrions demander de guider nos pas, il semble toujours utile de chercher à découvrir, dans un passé récent, l'émergence de telles silhouettes. Qui se remarquent à l'évidence pour peu qu'on prête aux choses un regard adéquat.

  Un Humaniste - avec une Majuscule -, j'en connais  un qui, malheureusement, n'éclaire plus sa nuit que des belles lumières intellectuelles qui l'habitent encore. Neuf décades sonnées, l'esprit aussi alerte qu'à l'âge de sa maturité, toujours disposé à l'accueil de l'Autre. Toujours prêt à donner cette richesse qui l'habite et qui, maintenant, s'abrite sous le couvert d'une profonde cécité. L'Humaniste - nommons-le ainsi afin de préserver l'anonymat auquel sa modestie naturelle le destine -, avance dans le siècle, les mains tendues, comme pour mieux dire la grande beauté du regard, des yeux, ces métaphores ouvertes de la conscience. Jeune, cette belle Figure humaine était affectée d'une importante myopie qui l'obligeait à lire ses textes en les rapprochant de ses yeux, d'une manière qui paraissait inhabituelle.

  Qu'en est-il de la myopie, dans son aspect symbolique ? Ramenée au Sujet qui nous occupe, j'y voyais la quête d'un esprit lucide, d'une curiosité portée aux choses de la connaissance, d'une insatiable faim de découvrir le monde. Une sorte de Magellan ou bien de Marco Polo tâchant de dire son propre "devisement du monde", cette disposition d'un esprit libre à traverser mers et océans afin d'y recueillir tout ce qui méritait de l'être. A la conquête de nouveaux territoires à défricher en même temps qu'il fallait se disposer à les déchiffrer. La recherche de l'essentiel. L'orientation vers le fondement des choses, non leur surface trompeuse. Cet Homme était - je ne parle au passé qu'afin de mieux faire surgir toute la mesure qu'il pouvait donner alors -, était donc toujours dans la juste mesure du jour, dans la parfaite perspective des choses, dans l'exactitude du savoir à ouvrir les portes de l'imaginaire, à partager une connaissance avec qui il s'entretenait. Doué d'un tempérament exceptionnel, de facultés hors du commun, toute cette richesse, il ne le gardait pas pour lui, il la faisait partager à qui voulait bien s'en emparer. Issu d'un milieu plus que modeste, il voulait une vraie culture populaire accessible à tous. Autodidacte, il avait franchi tous les paliers de l'ascension sociale pour se situer enfin au sommet. De ceci il ne tirait aucune gloire, seulement le souci de donner à ceux qui pouvaient y consentir l'occasion de saisir la chance dont lui avait su bâtir sa propre existence.  Pure donation de son être en direction des Autres. A cette tâche-là, il faut une belle endurance, une foi sans pareille, la croyance en l'homme. Cela il le possédait - et le possède encore -, comme la sève court sous le tronc, naturellement. Son enthousiasme - "avoir Dieu en soi", étymologiquement. Un Dieu bien païen et laïque en ce qui le concernait -, coulait de lui, pareil à une source inépuisable.

  Il ne s'agit nullement d'un portrait idyllique souhaitant faire d'un Homme du commun, un être d'exception. Il était un de ces Individus prédisposé à un rare bonheur, mais un bonheur conscient, métabolisé, métamorphosé en subtile générosité. Toujours une idée d'avance, toujours un projet en train. Grand lecteur, hispanophone assidu, connaisseur de littérature, aidé par une très fidèle mémoire, aujourd'hui encore il récite couramment des poèmes de Victor Hugo ou bien d'Albert Samain contemporains de l'école primaire dont il usait les bancs il y a de cela presque une éternité. Sans oublier un seul vers. Cette petite "gloire" il la revendique, il en fait le lieu d'une "modeste fierté". Seul un tel oxymore est en droit de rendre compte de cette"ambiguïté". Mais pour lui, cet Homme généreux, la mémoire n'est pas seulement un attribut abstrait, une simple faculté de l'esprit venant à côté d'une autre qui lui serait égale.

  La mémoire, il la destine d'abord à sa Compagne disparue il y a peu, à qui il vouait sinon un culte, du moins un amour entier qui, jamais, ne s'était départi de ses profonds sentiments. Ensuite une "dette mémorielle", mais au sens positif du terme, à ses Parents dont il avait "voulu tenir la main jusqu'à leur mort", selon la belle formule qu'il leur destine par delà le temps. Phrase dont le contenu pourrait s'énoncer en tant que "leçon de morale", cette discipline au sens premier qui, autrefois, ornait le fronton vert des tableaux de l'Ecole de Jules Ferry. Sans doute nos frêles têtes blondes pourraient-elles méditer sur l'accompagnement de la finitude. Une leçon de philosophie en acte.

   Mais pourquoi donc disserter sur une existence parmi d'autres, alors que, par définition, nous sommes tous des cas singuliers, possédant des expériences tout autant singulières ? Pour la simple raison que rares sont les Etoiles qui, à l'instar de  Vénus sont les premières à briller le soir et les dernières à s'éteindre le matin. Or qu'est donc l'étoile, cette Vénus si brillante, si elle n'est le Guide servant à s'orienter dans la nuit. Le berger ne conduit son troupeau qu'à sa persistante lumière. Or, nous les hommes ne sommes orientés correctement qu'à affecter  notre destin à une telle lueur faisant signe vers plus grand que nous, que parfois on appelle HUMANISME. Cela il nous faut l'assumer, pour nous d'abord ; pour les Autres ensuite avec lesquels nous entretenons un commerce; pour nos enfants dont le cheminement ne peut avoir lieu que sous le signe d'une ouverture, pour tous ceux qui à la Renaissance ont porté cette belle mission culturelle ayant traversé l'ensemble de l'Europe; enfin pour CET Humaniste de chair et de sang dont il a été question ici qui, du fond de sa nuit, continue à espérer en l'homme. Ne le décevons pas ! C'est la seule force dont nous pouvons l'assurer. Parfois "les forces de l'esprit" traversent-elles les cloisons. Puissent-elles s'y employer !

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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21 avril 2026 2 21 /04 /avril /2026 07:07
Vision médiane

Edward Hopper, Cape Cod Morning

(détail), 1950

 

Source : Fondation Beyeler

 

***

 

   Apercevant « Étrange-au-bow-window », nous ne pouvons que nous interroger à son sujet. Que fait-elle, là, à cette heure matinale, à la lisière du jour ? Est-elle la Sentinelle de Cape Cod, cet étonnant pays de dunes et de marais ? Cherche-t-elle à apercevoir ces quelques prodiges de la Nature que sont baleines à bosse et baleines franches, tortues à la carapace brillante ? Cherche-t-elle à entendre, sur le fil de l’aube, le cri plaintif du pluvier siffleur, ou bien à percevoir le glissement des phoques gris sur la dalle de sable ? Est-elle attentive à surprendre le passage d’un Quidam, à déchiffrer le cheminement de quelque Habitué des lieux ? Ou bien est-elle, comme ceci, tendue en avant d’elle, jetant au loin la double meute de son regard, en escomptant un immédiat retour après qu’une boucle a été amorcée, une manière de renversement de la vision qui la poserait, elle, comme la chose à observer, certes la plus singulière du Monde ? Au motif que, toujours dans l’entrelacement de son propre Soi, jamais l’on n’en surprend les contours, jamais on n’en lit le chiffre secret, sauf celui de ses propres illusions, de la comédie que l’on se joue à Soi-même, feignant de connaître jusqu’à l’intime, le moindre des plis dont notre conscience est tissée. Mais l’incontournable Principe de Réalité ne devrait-il, bien plutôt, nous arracher l’aveu de notre propre inconnaissance, ce genre de désolation totalement désertique qui s’empare de notre psyché lorsque, souhaitant en sonder le sol, tout se dérobe et qu’un vertige abyssal se creuse sous la plante de nos pieds ?

   Mais, tout individu qui, au hasard de sa marche, rencontrerait cette Inconnue arrimée à son propre Être et ne se questionnerait à son sujet, serait soit un Inconscient, soit d’une nature étrangère à la communauté des Humains. Car, jamais on ne peut tutoyer la posture d’une conscience torturée sans en prendre la mesure, sans la rapporter à Soi en tant qu’objet de profonde méditation. C’est une simple question d’éthique. Toute altérité est le lieu d’un bouleversement. Ici, de Celle-qui-est-observée, de Celui-qui-observe. Et si nous revenons à l’image, à la vive inquiétude qu’elle ne manquera de susciter en nos âmes, nous nous apercevrons vite que, plutôt que de nous montrer l’ordinaire, le commun, le quotidiennement rencontrés, elle nous plongera, irrémédiablement, dans un bain métaphysique nous ôtant toute possibilité d’être nous-mêmes le temps que nous n’aurons au moins tenté d’en résoudre l’énigme.

   Si cette peinture recèle en soi quelque perspective symbolique - et gageons qu’il en est ainsi -, nous dirons que la façade de bois blanc, de lattes superposées, est l’unique réceptacle d’une lumière franche, ouverte, sans quelque zone d’ombre dissimulée en elle. Un genre de félicité, certes modeste mais bien présente. Un écho de cette clarté se diffuse encore, mais dans un genre d’économie, d’atténuation, dans la cage de verre du bow-window, colorant son intérieur d’un jaune éteint. Certes, l’Attentive est, elle aussi, atteinte de cette lumière, mais d’une façon indirecte, sans doute ce frémissement, cette faible lueur aurorale qui la font émerger, elle, l’Attentive, de la demi obscurité dont elle est entourée. Cependant l’on notera, et ceci n’est nullement un détail, qu’Attentive est simple Réceptrice de lumière, nullement Émettrice, comme si sa manière d’exister se donnait dans une entière passivité.

   On la penserait qui-elle-est, presque par défaut, partiellement accomplie, en manque d’être, en attente de devenir. Cette impression de non-venue à Soi qui, toujours fait le lit de quelque désespoir, est vivement accentuée par la double surface des volets noirs rabattus sur le pan coupé du bow-window, genre d’affirmation d’un deuil ontologique, d’une fragmentation du Soi, d’une captation de son exister hors de Soi, possiblement hors d’atteinte. Alors nous n’avons guère à méditer longuement pour saisir le motif de l’étrange inclinaison de son buste qui ne peut consister qu’en la quête de cette partie de Soi inaccessible, peut-être cet iceberg immergé de l’inconscient, peut-être la perte d’une mémoire ancienne amputant le fleurissement d’une réminiscence. Quant à l’horizon de son regard, dans un premier empan de l’espace, il bute sur les ramures noires des arbres, s’éclaircissant peu à peu, à mesure de son éloignement du Sujet méditant. C’est au loin d’elle que le paysage se désobscurcit, que les choses redeviennent visibles, qu’elle peut, Elle-qui-scrute, apercevoir le possible sens des choses, au moins sa pellicule, si leur profondeur demeure hors d’atteinte.

   Ici, succédant à ce court inventaire du visible-préhensible, nous sommes requis à une tâche bien plus essentielle. Tâche se portant sur l’acte de vision en trois paradigmes qui, loin d’être complémentaires, s’excluent l’un l’autre au motif que leur essence respective n’est nullement miscible, qu’il s’agit même d’antinomies, d’oppositions de nature. Mais partons du réel tel qu’il nous apparaît dans le cadre de la représentation. Cette première vision, attribuons-lui le prédicat « d’entre-deux », de « moyen terme » si l’on veut. Ce qui correspondra au titre « Vision médiane » et interrogeons-nous à son sujet. Le regard part, droit devant lui, pareil à un rayon qui ne s’intéresserait ni à la hauteur du Ciel, ni à la superficie de la Terre. Un regard se propageant selon la figure de la ligne droite. L’acte de scruter, limité au plus simple de son effectuation. Une vision à elle seule son explication. Un jet en direction de l’horizon dont le retour au Sujet ne le transforme en rien, ce Sujet, un simple miroir reflétant l’image originelle. Le constat d’un réel collé à son être propre, sans accroissement, ni diminution qui en affecteraient la valeur. Un aller-retour de pure gratuité, un geste annulant toute greffe possible, un geste de pur dénuement.

   Pour être significatif, pour constituer le début d’une fable existentielle s’augmentant d’une expérience plus riche, la vision eût gagné à se dilater, à emprunter, plutôt qu’un chemin en ligne droite, une courbe sinueuse, une onde flexueuse qui l’eût métamorphosée en raison même de son continuel trajet entre la légèreté Céleste et la pesanteur Terrestre. Donc un regard alternativement lesté de la lourde gravité du Sol, puis de la diaphanéité de l’Éther.

 

C’est ainsi que se configure tout Sens :

passage d’une chose à une autre,

fluctuation dialectique,

oscillation permanente

d’une réalité à une autre.

  

   Et, afin de donner corps et consistance à notre propos, il devient maintenant essentiel que, de part et d’autre de ce regard linéaire, de ce « moyen terme », nous installions deux autres modes de vision que, pour l’instant, nous qualifierons de « Terrestre » et de « Céleste ». C’est le recours aux grands Mythes Fondateurs de notre culture qui nous aidera à pénétrer plus avant dans ces deux manières d’envisager le Monde et de nous le rendre un peu plus familier.

   Celle-qui-regarde-vers-la-Terre, nommons-là « Vénus Pandémos », cette partie de l’Âme attirée vers le corporel, immergée dans le sensible, cette vision de basse destinée qui se satisfait des illusions de toutes sortes, se nourrit d’images les plus approximatives, se sustente de simples traces, s’entoure d’ombres, vêt son anatomie d’uniques reflets. La Vérité ne lui importe guère. L’opinion sans grand fondement la satisfait. Elle vit d’immédiates sensations et tel Narcisse se mirant dans l’onde, elle est toujours en danger de se noyer dans la fascination de sa propre réverbération. On aura compris que cette vue prise sous le joug de l’immanence sera encore bien inférieure à celle qui, en ligne droite, certes ne moissonnait rien, mais au moins ignorait ce qui, plongé dans l’inférieur, n’aurait pu que l’amoindrir, en hypothéquer le trajet.

      Celle-qui-regarde-vers-le-Ciel, nommons-là « Vénus Ouranienne », cette partie de l’Âme qui ne vit qu’à s’élever, à connaître le vertige des Grandes Hauteurs, des plus Hauts Sommets. Ce geste éminemment ouranien, cette remontée vers la pureté de l’Origine, cette quête d’un Soi plus que Soi s’irrigue de tant de vertus, se dilate de tant de Joie assemblée que plus rien ne la rattache aux visions antécédentes, à cette vision qui était sans motif, glissant vers la fente de l’horizon sans y rien prélever de positif ; de l’autre vision qui se fourvoyait dans d’illisibles marécages limoneux. Ici, dans la plus efficiente des valeurs qui se puisse imaginer, le Narcisse que l’onde plongeait en son sein, le conduisant à une irrémédiable mort, Narcisse donc a laissé la place au valeureux Ulysse, lui qui après avoir surmonté tant d’obstacles retourne à Ithaque, la seule patrie possible pour un Héros en quête d’une Âme juste et sincère, d’une Âme qui a trouvé le foyer de son repos en même temps que de son rayonnement.

   Dans cette courte fiction, tout s’est joué parmi les Figures Mythologiques (Narcisse – Ulysse – Vénus Pandémos – Vénus Ouranienne) qui, en réalité, sont les paradigmes à nous adressés afin que, nous identifiant à qui il sont, nous puissions orienter l’aiguille de notre boussole en direction de ce Nord Magnétique, de ces lignes de pur cristal que dessine la rigueur des icebergs, cette Vérité opposée à la luxuriance et aux touffeurs équatoriales, ces reflets, ces mensonges qui ne font que nous leurrer, nous égarer, nous désaxer de ce Soi qui est le seul Centre sur lequel nous pouvons prendre appui, tel Ulysse échappant aux pièges de Circé, aux intrigues de Calypso, pressé de rejoindre la Terre d’Ithaque où l’attend l’amour de Pénélope, à savoir le point le plus admirable sur lequel amarrer sa vision.

    Alors que dire en épilogue de cette fable ? Qu’il est bien plus facile aux Approximatifs que nous sommes de pratiquer le Vice plutôt que la Vertu. Que, pour la plupart, sinon tous, nous rendons un vibrant hommage à l’image de qui-nous-sommes que nous revoie la psyché, Narcisses-en-puissance au regard « ondoyant ». Que le regard linéaire, n’accrochant rien que le commun, le banal, est notre lot commun. Que l’image d’Ulysse, si elle hante nos consciences, ne le fait que de façon fictionnelle pour le simple fait que son courage nous est inaccessible, sa volonté, un feu qui brille au-delà même de notre vision ordinaire. Que Vénus Pandémos est celle que nous fréquentons avec assiduité, pliés que nous sommes dans ses voiles de ténèbres et d’aveuglants reflets. Que Vénus Ouranienne serait bien une des possibles finalités de notre terrestre parcours, mais, qu’enchâssée, telle l’icône dans sa cage de verre, telle « Étrange » dans l’étui de son bow-window, nous cymbalisons telles les cigales au plein de l’été, oubliant le laborieux travail de la fourmi occupée à élever et élever encore son tas de brindilles. Nous sommes de prosaïques natures qui ne rêvons que d’Éther, seulement l’Éther vole haut, en d’olympiennes altitudes et nos bras sont courts qui n’étreignent jamais que le Vide ! Å défaut d’être dans la plénitude de qui nous devrions être, nous TENDONS VERS…

 

Tendre est peut-être le seul Jeu auquel

l’Humaine Condition nous convie

le temps qui nous est alloué.

Un simple battement de paupières

que précèdent et suivent d’autres

 battements de paupière.

Une vision captive !

 

 

 

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20 avril 2026 1 20 /04 /avril /2026 08:16
Tout ira bien

« Everything will be alright 

Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

   « Tout ira bien », c’était ceci, cette phrase courte et simple que tu aimais à prononcer dans tes moments de confidence. Trois mots seulement qui résonnaient et faisaient leurs ronds à la manière de pierres qui auraient chuté dans l’eau. Longtemps ils prolongeaient leur mince clapotis et il n’en fallait pas plus pour que ma journée soit baignée d’une ineffable lumière. Vois-tu comme il est facile d’enluminer une page sombre où n’étaient présents que des signes noirs pareils à de funestes présages. Certes, tu avais saisi mon caractère inquiet que tu modelais à ta guise, renversant une affliction en pur bonheur. Souvent je t’appelais « Magicienne », « Fée », « Illusionniste » et tu riais de ces sobriquets comme tu l’aurais fait d’une fantaisie d’enfant posée à même le visage triste du monde. Oui, le monde est triste. Ce ne sont que les humeurs des hommes qui le tempèrent et l’amènent à la beauté. Une montagne n’est belle que regardée et fêtée comme il se doit dans le respect de son être.

   « Tout ira bien », j’ai encore en moi, en quelque pli de l’âme, ces trois emblèmes de ta candeur. Souvent, lors des journées d’automne - quelques lambeaux d’été subsistent -, alors que décroît la lumière, ils vibrent en moi et c’est comme si une ruche joyeuse habitait le plein de ma chair. Marchant sur un sentier, il n’est pas rare que je m’arrête, ménageant une pause propice à leur accueil. Ne crois-tu pas qu’il faille, parfois, suspendre le temps afin que, isolés, quelques phénomènes émergent du tissage dense des manifestations ? Continuellement nous sommes distraits, facilement égarés par un mouvement, une couleur, un bruit et les choses coulent autour de nous et en nous sans que nous puissions arrêter leur flux incessant. Que reste-t-il au terme d’une journée, si ce n’est une impression confuse de moments emmêlés dont aucun n’émerge avec suffisamment d’autorité pour que nous nous attachions à en décrypter le sens ? Nous sommes des êtres du flux et du reflux incessants. Jamais de pause qui soit réparatrice. Seulement quelques haltes qui ressemblent plus à des syncopes qu’à des ressourcements.

   « Tout ira bien », c’est ce que je me dis en ce moment même sur ce rivage de l’Océan qui, à marée basse, ressemble à un destin qui se regarderait passer. Tout est si calme et l’on penserait volontiers avoir trouvé un lieu où poser ses errances de nomade et bivouaquer longuement. Comprendras-tu que ce paysage de solitude me convoque auprès de toi, fasse revivre une image ternie par de si longues années ? Ces rides brunes dans le sable, ces pieux noirs fichés dans la vase, les touffes serrées de spartine, les ilots de salicornes, la ligne grise de l’horizon, le ciel si léger, tout ceci est tellement accolé à une figure de sérénité, celle-là même que tu m’offrais lorsque nos deux existences n’en faisaient qu’une. Deux voix qui proféraient un identique chant. Il est devenu sourdine mais combien elle habite mon corps, meuble mon esprit ! Parfois un long frisson parcourt mon échine, m’électrise et mon dos n’est alors qu’une longue plaine de souvenance semée des stigmates d’un enchantement qui ne saurait avoir de limite.

   « Tout ira bien », et, parlant de mon dos parcouru de tes ondes, voici le tien  qui sourd de la brume du passé. Il est d’un ton si singulier que je peine à en cerner la si noble matière. Il est à mi-chemin de la rose-thé et du champagne qui pétille dans sa flûte, une nacre si onctueuse, on dirait l’intérieur d’un fragile coquillage. « Tout ira bien » et voici la motte de tes cheveux, ce chignon aux reflets cendrés sur du brou de noix mâtiné de cachou. Quelques mèches s’éparpillent ici et là dans l’air teinté de bleu. « Tout ira bien » et cette robe si ample, ce calice dont tu émergeais à la façon d’une fleur de lotus, cette nymphe s’extrayant de sa chrysalide. Mais ta naissance n’était nullement douloureuse, une attente avant que la délicatesse n’éclose.

   « Tout ira bien », cette formule magique tu ne la proférais jamais que dos face à moi, comme s’il y avait eu impudeur à en énoncer la venue. C’est vrai, afficher son ravissement dans ce monde d’afflictions paraît ressortir à une manière de défi. Jamais l’on ne peut montrer le visage de la jouissance, dévoiler les arcanes de la volupté. Ceci est tellement ambigu, si proche d’un état de souffrance. Toujours il faut demeurer sur son quant-à-soi (ce que tu réussissais à merveille), se réfugier derrière quelque prétexte, attendre que le trouble soit passé qui rosit les joues. Ce « Tout ira bien » s’accroissait de cette gêne, de cette réserve qui faisaient de ton dos le paravent de tes sentiments. Jamais tu n’étais plus expansive, hors de ta chair, qu’à proférer cette assertion à la face de ce qui, encore, se nommait inconnu puisque tu convoquais le futur et lui attribuais le prédicat d’heures lumineuses. Tout ceci résonne encore en moi avec la fascination dont est témoin celui qui regarde la pellicule d’argent au fond d’un puits, des gouttes claires se détachent de la margelle et chaque chute ressemble au marteau d’un clavecin frappant les cordes. Toujours on entend la dernière, toujours on attend la suivante comme celle qui portera à son comble le délice d’entendre.

   Longtemps, après notre séparation, j’ai attendu une lettre de toi avec, en exergue, ces trois mots dont j’avais fait mon mantra. Il agissait dans le genre d’un rite initiatique et me portait au plus haut de la conscience que j’avais de ma propre condition. Que reste-t-il aujourd’hui de ce charme qui décupla mon désir de vivre ? Ta lettre n’est pas venue mais des feuilles d’automne tachées de rouille et semées de terre font leur étrange carrousel dans la coursive de mes rêves. L’une s’orne de « Tout », l’autre de « ira », la dernière de « bien ». C’est ceci qui sonne dans le massif de ma tête alors que la marée remonte, envahissant petit à petit la plaine de sable, les bosquets de graminées, les pliures de sable. Dans les premières flaques qui s’annoncent, lacs en miniature, est-ce ton portrait qui paraît avec tes yeux frangés de noir, tes pommettes saillantes, le rubis de tes lèvres ? Je ne crois pas. S’il en était ainsi, face à moi, tu n’articulerais nullement les mots que j’attends. Or ils ne peuvent que se montrer. Sinon quel sens aurait ma vie ? Un désert sous le ciel gris.

 

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