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9 mars 2026 1 09 /03 /mars /2026 09:35
Flaque de lumière

                                                  Photographie ; Gilles Jucla

 

 

 

 

                                                                                          Le 20 Février 2018

 

 

 

                  Sol,

 

 

   Sans doute t’es-tu aperçue de ceci, bien des correspondances passent par le rituel du temps qu’il fait. Tu en conviendras, cela évite de parler de l’autre, le temps qui nous affecte chaque jour qui passe, nous ajoute une ride, nous fait blanchir les cheveux. Mais rien ne sert d’épiloguer tant nous sommes démunis face à la course de notre destin. Donc, ici, de lourds nuages sous lesquels glisse un vent inconséquent. Il semble ne guère savoir pourquoi il souffle. Je ne t’interroge pas sur le climat de chez toi, je présume que le froid est encore arrimé à la terre et qu’il ne fait pas bon s’aventurer près des lacs ou en forêt. Un feu de cheminée doit présenter bien plus d’attraits.

   Mais que mon préambule ne te fasse attendre nul développement sur la contrariété du climat, ni sur les aléas de l’âge. Bien que parfois … Il faudrait plus que l’espace d’une simple lettre pour en évoquer les subtiles facettes.  Je viens de découvrir une photographie en noir et blanc qui, je crois, pourrait bien te parler. Je sais ton intérêt pour la nature, la proximité de l’eau, cette surface aux valeurs opposées qui, somme toute, pourrait bien ressembler à ton tempérament : ici une lumière, là une ombre et, entre les deux, la blanche apparition d’un sourire. Tu es bien une Fille du Nord à la si belle spontanéité. Je me souviens encore - bien du temps a passé -, de cette fossette qui creusait ton menton lorsque, te voulant sérieuse, tu n’étais qu’espiègle. J’en espère encore la présence. On n’efface pas si facilement les traces qui vous déterminent.

   La photographie, donc. Sans doute sera-t-elle le prétexte à une immersion dans le passé. Tu sais combien j’aime cette manière de réminiscence proustienne. Je crois que, pour moi, le goût d’une petite madeleine n’a jamais connu autant de saveur. C’est un thème devenu si obsessionnel qu’on le retrouve en maints endroits de mes écrits, tu sais, comme une eau fossile qui fait ses résurgences en un sol où on ne l’attendait pas. Sans doute te souviendras-tu de ce voyage que nous avions fait en direction du nord lors d’une de mes visites. Tu m’avais parlé depuis si longtemps de ces mystérieux lacs - ces mers intérieures, disais-tu -, que j’en avais l’intime représentation logée au fond des yeux alors même que ne s’y était encore inscrite la moindre trace d’une eau septentrionale.

   Voici ce que nous découvrîmes au terme d’un long périple. Nous étions arrivés à Örebro un soir assez tard alors que le crépuscule commençait à voiler la ville de ses lueurs sombres, presque polaires. A l’ombre se mêlait une étrange lumière qu’on eût dite réverbérée par une plaque d’eau. Tu m’avais expliqué la raison de cette clarté. Ici elle flottait entre ciel et lac, comme prise au piège, se propageant à la façon d’un écho indéfiniment répété. Tu avais tenu à me montrer l’imposant château de granit grège, flanqué de ses robustes rotondes, coiffées de dômes d’ardoise que surmontait un lanterneau à la teinte de cuivre oxydé. Nous étions arrivés aux jardins de Karlslund alors que les lampadaires commençaient à s’allumer, jouant avec le vert phosphorescent de l’herbe, les façades enduites de ce rouge scandinave si particulier. Entre les arbres s’allumait l’ovale d’une petite mare, genre d’œil magique reflétant les premiers éclats de la Lune. Eh bien, vois-tu, cette image pour banale qu’elle était est demeurée gravée en ma mémoire à la manière d’un talisman.

   Oui, je sais, mon romantisme latent du temps de ma jeunesse, non seulement ne m’a nullement quitté, je crois même qu’il s’est accru au fil de l’âge d’une douce nostalgie qui lui donne encore plus de résonance. Mais, sans doute, étais-je amoureux et ceci expliquait cette singulière amplification de la vision. Aujourd’hui, m’arrêtant sur le propos du photographe, voici que les deux pôles du temps se rejoignent comme le font les arceaux d’une roseraie et tout s’épanouit désormais en une belle confluence de sens. C’est curieux ces significations enjambant espace et temps pour nous dire l’unicité des choses, parfois. Nous y sommes rarement attentifs, sauf les rêveurs, les imaginatifs, les écrivains en mal de leur enfance, les peintres impressionnistes qui ne faisaient vibrer la lumière qu’à faire naître en eux le feu vivace d’une sensation dont leurs œuvres portaient témoignage. Ainsi sommes-nous constitués, pareils à ces icebergs qui ne dévoilent leurs pics de glace qu’à en dissimuler l’immense réseau plongeant dans la profondeur des eaux.

   Sans doute, maintenant, veux-tu savoir ce qu’a d’étonnant cette photographie qui a retenu mon attention. Eh bien la décrire sera la meilleure façon d’en restituer la belle ambiance. Imagine un ruisseau qui coule lentement entre deux rives, un ruisseau modeste, sans histoire, un peu comme les aimait Jean-Jacques, le « promeneur solitaire » herborisant, se baissant ici pour cueillir un simple, se relevant là pour noter la fragilité d’un rameau, en éprouver la gracieuse poésie. Tu vois, rien que de l’ordinaire, de l’accessible, nous dirions presque de « l’ascétique », tant le sujet est indemne de tout artifice qui lui ôterait son caractère de rusticité. C’est ceci qu’il faut au véritable amateur de nature : le don juste des choses, leur dépouillement, leur présence sans fioriture. Seuls les hommes peuvent tricher, faire semblant, simuler une joie ou bien une douleur. As-tu déjà aperçu l’affliction d’une plante, entendu sa plainte ? Non, évidement. C’est nous qui projetons en elles - ces innocences - nos manies strictement humaines. Sans doute un végétal peut-il souffrir de la sécheresse, jamais en porter visiblement témoignage autrement qu’à l’inclinaison d’une corolle qui attend l’eau, j’allais dire « patiemment », vois-tu combien il est difficile de s’exonérer de ses jugements !

   La rive située à droite de l’image est encore dans l’ombre, le jour vient de ce côté qui n’a pas encore gagné l’ensemble du paysage. Sur la rive opposée, celle qui doit faire face au levant - si cette vue est bien matinale -, une ligne claire de mottes luisantes, de cailloux, suit le cours de l’eau jusqu’à une passerelle de bois qui relie les berges. Les arbres sont atteints par les premiers rayons de soleil, leurs frondaisons brillent à la manière d’un métal poncé. Grappes suspendues dans l’espace qui ne semblent plus guère avoir d’attaches avec le réel qui les supporte. Comme si leur être était pure apparition sans fondements. Puis, tout là-haut, le ciel de cendre qui blanchit jusqu’à être simple transparence, tulle léger, inconsistant, tel le songe d’un enfant au rivage du jour. Vraiment il n’y aurait rien à dire de plus, demeurer en silence et prier que l’instant devienne éternité. Mais l’homme a un langage. Mais les paroles se pressent pour dire l’indicible alors même qu’une telle entreprise est, d’avance, vouée à l’échec. Mais comment, Solveig, te communiquer un peu de cette beauté sans en dire le premier mot ? Donc tu endureras encore ce bavardage. Peut-être te rappellera-t-il nos échanges, loin, là-bas, dans les jardins de Karlslund, où tous les deux sommes inévitablement présents, puisque, aussi bien, être et avoir été sont l’avers et le revers d’une même pièce. Tu ne peux pas avoir oublié pour la simple raison que, toujours, nos étonnements d’avant sont nos souvenirs d’aujourd’hui et à moins que la mémoire ne t’ait désertée … or, je n’en crois rien tes lettres sont le témoignage de minces événements semblables à celui-ci.

   Mais je n’ai pas encore évoqué ce sentier qui court dans le gris de l’herbe, avec parfois quelques ocelles posées ici ou là, avec surtout cette sinueuse flaque de lumière, ce reflet de pur argent où les arbres déposent le dessin de leurs membrures. Sais-tu, c’est comme l’architecture d’un rêve, le surgissement d’un passé que l’on croyait enseveli au large du temps. C’est comme une image naissant d’un album photos avec ses taches jaunies, ses liserés ovales, ses encoches pour loger les vignettes d’antan. Combien d’émotion, toujours, à voir surgir à nouveau, là tout contre les doigts qui tremblent, le paysage presque oublié, le visage aimé, l’événement qui, un jour, tissa notre émotion, y déposa l’empreinte indélébile de ce qui fût. Emotion de l’âge que ne peuvent connaître les jeunes générations. Le temps ne leur est nullement compté. Il fait ses voltes, ses pirouettes, ses cascades et semble de ne plus vouloir jamais finir de batifoler. C’est beau, tout de même, cette grâce de l’âge qui coule en même temps que le flux qui en sollicite l’harmonieuse avancée.

   Pour nous, qui avons beaucoup expérimenté, engrangé de sensations, vu de paysages, il en est tout autrement. Nous avons fixé des amers, arrêté des points de vue, posé sur la topologie du sol des points géodésiques. Ils sont nos orients et nous n’avons de cesse d’amarrer nos regards à leurs tremblantes certitudes. Ils nous retiennent encore, ici, tant que l’ubac n’est pas devenu nuit, que l’adret, tout là-haut, brille de feux qui disent la vallée au-delà, le sommet de la montagne, puis la ravine, puis l’étendue immense, le lac sombre des forêts de résineux, les vastes plaines liquides des « mers intérieures », ces « spécialités » scandinaves  jouant avec le buisson châtain de tes cheveux, ce front hâlé où court la lumière, ce regard si profond, cette belle énigme qui n’en finit pas de résonner, ici, au bord de l’image en clair-obscur, là-bas à Örebro, la ville boréale où tu es encore, Sol, ne t’éloigne pas,  je sens le satiné de ta peau, il est si précieux. Si subtil. Si vital. Dis-moi, tu te souviens d’ Örebro, n’est-ce pas ? Tu te souviens ?

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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8 mars 2026 7 08 /03 /mars /2026 08:10
Traces de mémoire

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

                                                                                    Le 2 novembre 2018

 

 

 

          Chère Solveig

 

 

   En ce jour de « Fête des Morts », comment ne pas penser à ceux, celles, qui nous furent chers, dont il ne nous reste plus que quelques objets, des photographies jaunies et, surtout, une trace dans la mémoire ? Quelque part, s’ils sont encore vivants, c’est à la simple mesure du souvenir. Si, nostalgiques, nous prenons la peine de les évoquer, nous nous trouvons face à quelques images qui nous disent le chemin d’une vie. Par exemple, sur la scène de notre imaginaire, surgit soudain un personnage à la face rieuse, aux rides déjà profondes, aux moustaches lissées de gomina, une cigarette roulée entre ses doigts tors, un pantalon de velours aux larges côtes, des sabots de bois d’où dépasse un tapis de paille. Certes, c’est bien ceci qui vient à ma rencontre, faisant à nouveau paraître l’un de mes aïeux. Mais alors, tout cela ne serait-il pas simplement une reproduction d’Epinal, un portrait que nous aurions enchâssé derrière la vitre floue d’un chromo de jadis ? Le réel d’un temps perdu est si évanescent qu’il semble flotter, au loin, sur une improbable scène, au point que, parfois, nous nous demandons s’il ne s’agirait d’un rêve ou bien d’un spectacle que nous aurions vu sur une scène dont nous ne connaîtrions plus l’étrange nature. Il s’ensuit toujours un trouble de l’âme qui ne fait que flotter entre deux horizons identiquement inaccessibles, celui du passé, celui du présent dont les contours, peut-être, ne sont guère plus lisibles que ceux des jours d’autrefois. Nous reposons sur un doute consubstantiel à notre condition humaine qui nous interroge sur l’effectivité de notre propre présence au monde. Serions-nous de simples illusions flottant au-dessus de la brume d’un marais ?

   Toutes ces pensées me sont venues à la suite d’une promenade au bord d’un lac, photographiant ici un reflet sur l’eau, là une racine mouvementée ou bien une souche usée, comme incisée de rides, traversée de vergetures, ne laissant plus apparaître qu’un genre de squelette. En quelque sorte le dernier état d’un bois allant vers sa mort, peut-être même l’ayant dépassée. Et, vois-tu, cette apparence n’est nullement triste malgré le degré de métaphore mortelle qui, inévitablement, en atteint le dénuement. Bien au contraire il y a une sorte de jouissance esthétique à observer le lent et assidu travail du temps, la morsure des heures, l’empreinte de la fatalité qui se donne comme une irréversible fin. C’est uniquement en raison de notre mortalité que nous ressentons la beauté des choses. Non eu égard à une identification à la feuille trouée ou à la terre ravinée par les pluies. Nous ne sommes ni feuilles, ni terre. Face à cette souche nous sommes parvenus au plein de notre être, c'est-à-dire que nous avons soudain renoncé aux mille subterfuges par lesquels nous nous grimions afin de nous rendre immortels. Une nudité face à une autre nudité. Ainsi seulement se dévoile la beauté. Ainsi seulement une vérité nous visite - j’ai failli dire nous « assaille » -, et nous conduit dans la lumière de la lucidité.

   Cette mort de l’arbre n’est nullement effrayante car elle s’est dépouillée des prédicats existentiels qui en traçaient la forme, les branches, les feuilles, l’écorce. Tous attributs qui disaient la vie. Tous attributs qui disaient le pouvoir mourir. Ici, le passage a eu lieu, le temps a terminé son entreprise d’altération et c’est pourquoi cette réduction à une simple esquisse a une figure d’éternité. Désormais, il n’y a plus rien à y ajouter, plus rien à y retrancher. Elle a acquis la grande sagesse des choses hors du temps. Seul le temps nous aliène et nous tend le miroir de notre propre chair soumise à la corruption. Si, ne serait-ce que par la pensée, nous nous exonérons du temps, alors un calme nous est donné, alors une sérénité nous est acquise. Certes il faut une grande abnégation pour parvenir à cette partielle négation de soi au terme de laquelle, seulement, une quiétude nous sera dévolue, qui nous attribuera un supplément d’être au détriment d’une abondance de l’avoir.

   Mais cette lourde atmosphère métaphysique, il nous faut la dépasser et retrouver quelques signes qui furent les cheminements du passé. Il nous faut nous interroger sur la mémoire, sa capacité de restitution, la valeur qu’elle représente pour nous et ceux qui furent associés à notre aventure. Toi, moi, cela fait si longtemps ! A tel point que, parfois, je pense n’écrire qu’à une ombre qui aurait fait sa tache au milieu des épicéas et des bouleaux de chez toi, ces immenses silences qui habitent le Septentrion.  La Suède est si loin que, jamais, je ne la reverrai. Il n’y a guère de temps, j’ai cherché à reconstituer, sur mon écran, les étapes du voyage qui me conduisit, naguère, vers ce que j’identifiais en tant que  sources de la joie. Et, si mes souvenirs sont exacts, il en fut ainsi en de maintes rencontres, des paysages, des hommes, de l’amour en son éclosion. J’étais si jeune, tu l’étais aussi. La vie nous était ouverture et promesse sans fin. Comment aurions-nous pu ne pas accepter ses offrandes, mains tout ouvertes et les yeux éblouis ? Comment ?

   A mon grand désarroi, je dois avouer que je n’ai rien reconnu de cette belle ville du Nord. Rien. Ni les immeubles du centre avec leurs parements de brique claire, ni les parcs, ni les maisonnettes anciennes - ces maisons de poupée - avec leurs façades de bois où grimpent les rosiers. Pas plus que les rives du Lac Roxen, ses grappes de chalets peints en rouge. Seulement quelques impressions fugitives, le vert de gris des clochetons de cuivre, l’atmosphère pluvieuse de l’air, les caravanes de nuages, des routes fuyant vers l’horizon de cendre avec leurs bas-côtés semés d’herbe jaunie. Tu vois, plutôt un état d’âme que des repères précis. La vague sensation d’un connu qui se dilue dans les arcanes du passé. Peut-être est-ce cela la mémoire, ne garder que l’écume des choses, archiver leur être, dire la fragrance unique de l’essence, renoncer à la densité du réel, trier parmi l’ivresse de l’existence les instants rares, en faire de pures gemmes qui éblouiront la facticité des événements.

   Mais, désormais, et afin de ne demeurer dans le flou d’une théorie, il me faut revenir à l’aïeul dont j’ai tracé un bref portrait au début de ma lettre. Sans doute est-il vivant en quelque coin de mon territoire de chair, autrement dit « incarné », rendu concret, visible, au moins à l’œil de l’âme. Mais l’évoquer, est-ce d’abord le restituer tel qu’il fut avec ses habitudes vestimentaires, les péripéties de ses occupations, le tabac qu’il roulait méticuleusement dans une feuille de papier, le briquet dont il faisait tourner la molette de ses doigts gourds de paysan, la flamme, la fumée sortant de sa bouche comme elle s’élevait dans la cheminée auprès de laquelle il s’asseyait lors des longues nuits d’hiver ? Incontestablement, retracer est, en quelque sorte, se livrer à cette manière de lente et obstinée archéologie, y deviner une présence, y dessiner le labeur d’une vie, y faire se lever les joies et les peines. Je montrais la fumée s’élevant dans l’air bleu de la grande pièce, la pièce à vivre d’autrefois qui était la conscience de la maison.

   Oui, la fumée. C’est bien cela, cette sorte de futilité, d’empreinte du néant sur la trame obscure des jours. Nous croyons saisir, par  le recours à la photographie ou à quelque document ancien, un peu de ce qu’une personne fut et nous feuilletons fiévreusement les pages d’un vieil album. Inconsciemment, nous pensons que nous y découvrirons, au détour d’un feuillet, non l’homme en chair et en os, mais tout de même, un peu de sa substance, un brin de sa réalité fût-elle infime. Peut-être même une lettre porte-t-elle la trace de ses doigts, son index  y est si lisible ! Mais nous ne brassons que de l’air et le vent de l’heure, toujours, emporte avec lui ce qu’il promettait de nous donner. Car, bien évidemment le problème est bien celui de la temporalité. Nous ne reconstituons jamais que cette sorte de nuage blanc qui sortait des lèvres de l’aïeul et ne promettait qu’un vide consécutif à son émission. Bientôt il n’en demeurerait qu’une étrange vibration, quelque braise crépitant dans l’âtre et une odeur de feu qui, bientôt, s’éteindrait.

   Oui, Sol, c’est bien sous le signe indépassable de l’extinction que la mémoire se donne comme ce vol de l’oiseau cinglant le ciel qui lui a donné lieu et forme. Il se dissout dans l’espace, ne laissant, derrière lui, qu’une ligne grise qui s’estompe à mesure des secondes qui s’écoulent. Alors, doit-on s’attrister de ce si peu de réalité de la mémoire ? Doit-on s’en affliger ? Prier qu’un jour de miracle les choses et les personnes nous soient restituées telles qu’en leur passé ? Cette espérance est si inopportune qu’elle semblerait s’alimenter à une foi religieuse en la réincarnation. Nulle métempsychose ne nous sauvera jamais de notre angoisse au regard de l’effacement. Il nous faut nous contenter de la fumée. De ton beau pays que persiste-t-il après de si nombreuses années à part quelque cliché délivrant eaux immobiles, forêts, crépuscules rapides, nuits froides sous la percée des étoiles polaires ?

   Et, de toi, qu’est-ce donc qui, encore, peut venir à ma rencontre ? Sans doute tes cheveux châtain ont-ils commencé à grisonner, tes tempes s’ornent-elles de quelques rides, tes lèvres peut-être d’un léger frémissement. Alors, sais-tu, ce qui se perpétue et ne meurt jamais, l’amour. De toi, de ce bel écrin de la Suède, de cette ville de Linköping qui en vit l’éclosion alors que, déjà, il fallait partir. Oui, il le fallait. Jamais on ne peut forcer la main du destin. Toujours il s’accomplit bien au-delà des hommes. Peut-être un jour de lumineux printemps, ce renouveau, frapperas-tu à ma porte ? Oui, Amour, je te reconnaîtrai !

 

A quand ta visite en dehors de ma négligente mémoire ? A quand ?

 

 

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7 mars 2026 6 07 /03 /mars /2026 08:59
Être sorti de l’Ombre

***

 

« Telle est la puissance phénoménale de la vie,

la puissance inextinguible

d’avoir été vivant un jour,

et d’avoir été dans l’action.

Rien que cela valait la peine

d’être sorti de l’ombre,

d’être arraché dans la douleur

au ventre de la mère. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Quand on a parcouru beaucoup de chemin, quand on a connu un nombre infini d’aubes, rencontré une kyrielle de crépuscules, quand on a longuement éprouvé, au centre même de son corps, les lents frissons de la nuit.  Quand on se retourne sur son passé afin de s’y apercevoir comme le Vivant que l’on a été, une impression de flou, une sensation de douloureux vertige s’emparent de vous, dont cependant, pour rien au monde, vous ne voudriez différer, au motif que, constitutif de l’Être-que-vous-êtes, elles s’enroulent tout autour de vous, ces sensations-impressions comme le lierre au tronc du vieux chêne.

 

Être Vivant, c’est fondamentalement être relié.

 

A Soi, d’abord dans la pure évidence,

aux Autres, ces Étranges Figures qui, en réalité,

ne sont que vos propres réverbérations,

aux Choses matérielles, contingentes

et pourtant si essentielles,

au Monde en son éternelle et étourdissante

polyphonie-polychromie.

 

   Certes, vous regardez en arrière de Qui-vous-êtes avec une inquiétude identique à celle de l’Astronome qui cherche, par-delà la courbure du Bigbang, à découvrir l’insondable mystère de l’Univers.

 

Autrement dit à se découvrir, Soi,

en tant que Celui qui détermine l’obscurité,

tâche d’y faire percer quelque lumière

afin de ne nullement désespérer

au centre de ce corps-microcosme bien étroit,

il demande des reflets,

il demande un retour,

il demande une confirmation.

 

   Donc, depuis le promontoire qui est votre propre émergence parmi les confusions de tous ordres, frottant délicatement vos paupières à des fins de déplissement, aiguisant la noire pupille de vos yeux, tant bien que mal, vous visez rétroactivement cet horizon qui a été votre présent, métamorphosé qu’il est en votre inamovible passé, en ces simples signes imprimés à la face d’un bien curieux palimpseste, ces pleins et ces déliés qui témoignent, à leur singulière façon, de Qui-vous-avez-été. Oh, bien sûr, tout comme sur la lentille de l’appareil photographique, il vous faut faire une mise au point (métaphore, sans doute de cette Réalité-Vérité un brin émoussée !), délimiter la profondeur de champ, isoler des parties du paysage, vous focaliser sur tel ou tel événement précis car, de votre ancienne lucidité, il ne demeure que quelque faculté d’analyse bien circonscrite à défaut de pouvoir lui associer le prodige d’une vue immédiatement synthétique.

  

   Alors, dans le lointain brouillard d’un songe, comme si vous regardiez dans cette étrange boîte binoculaire dans laquelle on glissait autrefois des plaques de verre portant des clichés sépia, une image de brousse avec quelque Africaine en surimpression, la varangue d'une case réunionnaise au Tampon, des solfatares montant du sol d’Islande, toutes déclinaisons plurielles de l’expérience humaine, aussi bien l’universelle que la vôtre, vous percevez une manière de décor lunaire avec ses falaises et ses baies, ses cratères et ses vastes océans, ses cirques et ses hauts remparts, ses lacs, ses mers, ses continents. Autrement dit, vous apercevez une réalité fourmillante, poudreuse, talquée du fard d’une « oublieuse mémoire », avec ses gouffres et ses avens, avec ses profondes dolines, ses fissures, ses larges diaclases, ses blanches fumeroles, ses grises nuées, comme si, venant tout droit de l’ardoise magique d’un enfant, il ne restait, sur la face cendrée, que quelques traits énigmatiques, quelque griffure, quelque  lapsus qu’une main hésitante y aurait abandonnés à un sort placé sous la coupe d’un irrémissible destin.

 

   Il nous faut en convenir, cette vision d’une généalogie personnelle est teintée de mélancolie, grisée d’une perception inadéquate, abaissée au titre d’une conscience laissant dans l’ombre nombre de points saillants qui, jadis furent lumineux, qu’il convient de ranimer de la même façon que, soufflant sur des braises, l’on ravive une flamme qui ne demandait qu’à s’élever, à imprimer sur la toile nocturne, les signes ardents de sa signification interne. Car, toute signification, à l’origine, est interne, qu’il nous faut porter à son propre dévoilement, avant même qu’elle ne retourne à son naturel mutisme. Toute chose est mutique en soi que la lumière de la conscience illumine afin de la rendre visible, préhensible pour tout Autre que Soi.

  

   Mais plutôt que de demeurer dans l’imprécision d’un impalpable « On », d’un fuyant « Vous », baptisons « Chemineau » celui qui, parvenu au nadir de sa vie, fait soudain volte-face et fixe son intérêt, son unique passion, sur cette étrange aventure en quoi ont consisté ses longues errances d’une rive à l’autre des jours, d’un sentier à l’autre de ses essais d’exister au plus près de ce que veut dire ceci : avancer, « courber l’échine », « faire le dos rond », « passer entre les gouttes », autant de clichés faciles et usés qui, pour autant, se revêtent de la clarté des choses évidentes, ici et maintenant, sous cette lumière grise, en ce ciel transparent de fin d’hiver, en ce millénaire qui ballotte incessamment de Charybde en Scylla. « Chemineau » donc, en ce patronyme qui pourrait prêter à sourire à l’aune d’une première estimation mais qui, en sondant plus avant se présente avec toute la sympathie, dont un Chemineau égaré parmi la vastitude du Monde, se doit d’être le destinataire en droit. « Chemineau » que, d’emblée nous pourrions nommer de manière synonyme « Chemine-Haut », nullement de façon à faire apparaître un vaniteux prédicat qui voudrait le situer hors du commun. Non, « Chemineau-Chemine-haut » est quelqu’un de bien ordinaire, pareil à ces milliers d’Individus que l’on croise au hasard des routes, sur lesquels nulle interrogation particulière ne porte, simples Silhouettes que reprend bientôt l’affairement têtu du jour à avancer plus loin que soi.

 

   « Chemine-haut » veut simplement signifier que ce Quidam, heureux parmi la foultitude des autres Quidams, lorsqu’il avait le choix de ses itinéraires : l’un dans les méandres d’une vallée ombreuse, l’autre sur des crêtes de plateaux poudrés de soleil, eh bien, vous l’aurez deviné, sa naturelle inclination le portait à ces sommets, à ces pointes, à ces apex qui lui souriaient de la plus belle manière.

 

Toujours le « Haut » l’emportait sur le « Bas ».

Toujours le « Lumineux » sur le « Ténébreux »,

toujours la généreuse « Évidence » sur la

« Complexité » labyrinthique des choses

mystérieuses, hypothétiques.

 

   Et votre intuition (cette pure merveille !) ne vous aura nullement trompés si, d’aventure, pensant à « Chemine-Haut », d’emblée vous lui aurez attribué un vif intérêt quant à la Nature, à la Littérature, à l’Art, à la Philosophie. C’est en effet sur ces hauts chemins que nous allons nous engager à la suite de Chemineau afin que « la puissance phénoménale de la vie », que « la puissance inextinguible d’avoir été vivant un jour », telles qu’évoquées par Le Clézion puissent recevoir un début de réponse. Donc « la peine d’être sorti de l’ombre » nous lui donnerons, successivement, les belles perspectives

 

de la Nature,

de la Littérature,

de l’Art,

de la Philosophie,

 

   programme énoncé il y a peu, comme simple allusion, « du bout des lèvres », hypothèses dont il convient, maintenant de confirmer la teneur sous la forme de thèses indubitables quant à la façon d’habiter le Monde  de cette manière « d’Extra-Terrestre » faisant avancer son chemin parmi les touffeurs étroites d’un Monde si peu soucieux de se confronter aux Pensées, leur préférant la « monnaie trébuchante et sonnante » de la satisfaction des désirs immédiats, ces brandons ignés au contact desquels l’âme se brûle les ailes sans qu’il soit question de quelque possible rémission.

 

Nature-Paysage en tant que premier degré vers le Haut

Être sorti de l’Ombre

   Chemineau n’a guère hésité à élire cette belle région de Toscane comme début d’une quête que l’on pourrait, à l’évidence, qualifier « d’initiatique », tellement le but visé, ressemble au processus d’une initiation tel que décrit par le dictionnaire :

 

« Admission à la connaissance de certaines choses secrètes. »

 

   Oui, marcher, respirer, aimer, vivre, en quelque façon est « chose secrète » dont, chaque jour, il nous faut percer le mystère. Il n’y a guère que les Inconscients qui marchent, respirent, aiment sans s’interroger, tellement toutes ces fonctions ont, pour leur naïveté, l’étoffe d’un pur don.

  

   Chemineau a longuement marché, chaque pas prononcé sur le sol dur constituant, pour lui, une « découverte » au sens strict, consistant à ôter un voile qui dissimulait, jusqu’ici, ce réel qui s’offre et se met à proférer quelque simple discours lequel, depuis l’origine du Monde, attendait que l’on y accordât toute l’attention, toute la disposition nécessaires. Car Chemineau n’avance nullement au hasard. Chaque pas accompli, identiquement à chaque mot posé sur le blanc du papier, porte en lui son lot de surprises, son coefficient de connaissances simples et directes. Car il y a une sémantique de la marche comme il y a une sémantique du texte. Avançant, dépliant les feuillets successifs de l’espace, ouvrant des perspectives inédites, c’est la conscience elle-même qui porte sa vision plus avant et, ce faisant, se dote de nouvelles intuitions intellectuelles au gré desquelles, chaque centimètre nouvellement conquis est élargissement, ouverture, saisie de Soi en tant que Sujet jusqu’au bord d’un emplissement qui serait pur vertige s’il était rencontre de la Totalité. Mais elle, la Totalité de l’Être, n’est jamais atteignable au motif de l’incomplétude native de tout Existant. Mais ce n’est pas le But qui compte, seulement le Chemin. Ceci, Chemineau le sait avec sa tête et le sait, surtout, de toute l’étendue libre de son corps. Il sait bien que l’immensité qui s’étend devant lui, il n’en pourra parcourir qu’un modeste fragment, que cette colline à l’horizon dissimule une autre colline à l’horizon et ainsi en abyme jusqu’à la folie si l’on voulait en percer l’irréfragable énigme.

  

   Certes la question l’habite à la manière de sa propre respiration. Mais Chemineau, au cours de ses longues randonnées, a appris à méditer, à créer de la distance par rapport aux choses et aux Êtres, à demeurer sur ce quant-à-Soi qui est pure merveille lorsqu’il est pratiqué avec le recul nécessaire qu’exige toute situation nouvelle. Toute nouveauté ne peut s’accroître de sens qu’à avoir été longuement médiatisée par une patience originaire dont bien des Vivants aujourd’hui font une singulière économie. Le recul de Soi par rapport à Soi est installation d’une zone neutre intermédiaire, espace de nécessaire liberté avant même de porter jugement, d’estimer un acte, de délimiter une esthétique, de donner cours à la tonalité d’une éthique. En quelque façon l’art du Bushido ou code moral que les Samouraïs guerriers étaient supposés adopter en toutes circonstances, singulièrement dans les situations d’affrontement et de polémique. Certes, Chemineau est un Samouraï bien modeste, inapparent si l’on peut dire, qui pratique bien plus l’art du retrait, de l’effacement que de la posture belliqueuse ou combattante, lui qui est lissé, naturellement, d’une non-violence radicale.

  

    Et puisque la Toscane a été citée, découvrons-là en compagnie de « Chemineau ». Le paysage est vaste, ouvert, libre de soi, libre sous le ciel, libre sur la terre, libre de son horizon qu’appelle un autre horizon. Ce que le Voyageur aime par-dessus tout, cet infini vallonnement d’ici, cette succession de douces collines qui semblent jouer à saute-moutons, laine sur laine, boucle sur boucle, douceur sur douceur. Sans doute, Lecteur, Lectrice, pensez-vous à « la douceur angevine » dont la plume de Joachim Du Bellay traçait sur le parchemin, les belles et infinies arabesques :

 

« Et plus que l'air marin la douceur angevine ».

 

   Et, bien sûr, il serait candide de croire que cette prétendue « douceur » se rapportait au seul climat. Å l’initiale de son poème, Du Bellay cite Ulysse, roi d’Ithaque, ingénieux, rusé, mais aussi, mais surtout, infiniment nostalgique, pressé de retourner chez lui, auprès des siens, de son peuple, de la fidèle Pénélope qui l’attend depuis si longtemps. Et il est évident que cette nostalgie, ce manque inscrits au plein de la chair de l’Homme-Ulysse, consone avec ce beau quatrain :

 

« Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village

Fumer la cheminée, et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage ? »

 

    Bien plus que de climat météorologique, c’est bien de climatique humaine dont il faut parler ici et de l’essence hestiologique du chez-Soi. « Hestiologique », mot dérivé de la Déesse Hestia qui, dans la religion grecque antique, était en charge du foyer, de l’entretien du feu sacré. « Feu sacré », combien, en ces deux modestes mots, repose la plénitude d’un sens dont vous aurez compris, Lecteurs, Lectrices, que Chemineau en poursuit la trace tout au long de l’infinie déambulation qu’est son parcours sur cette Terre en qui se donnent tant de surprises pour qui sait les attendre, les deviner, enfin les voir à la manière d’une confirmation de l’Être-propre qui est le sien.

 

De réelle et tangible confirmation,

il n’y a que le Soi qui puisse être en mesure de l’éprouver.

 

Toute province extérieure n’est qu’annexe et dérivée.

 

Le Soi en tant que Soi, voici l’Ultime Vérité,

 

   le seul rivage auquel nous puissions aborder, le seul Absolu auquel nous puissions prétendre. Ces singulières et foncières évidences, ces fulgurations apodictiques, ces certitudes inamovibles, Voyageur-de-l’Infini (autre patronyme de Chemineau), les éprouve, tous ces lumineux sémaphores, à la façon dont un vent glissant sur sa peau dirait, en même temps que sa passée, que sa risée, l’essence en laquelle il repose. Cette essence dont nul ne pourrait saisir le contenu qu’à être lui-même, en quelque manière, pur vent tutoyant cette autre peau, cette écorce des choses qu’une juste intuition rend disponible, immédiatement signifiante, hissée de ce fond clair-obscur avec lequel elle se confondait, vague griffure incisant l’étrange grimoire de l’exister.

 

   C’est ceci, parcourir l’espace : inventorier mille richesses qui broderont, dans le Soi, ces milliers de fils d’or tissant l’inimitable tunique du comprendre. Certes, qui pensera ici, à l’évocation de cette métaphore dorée, à « l’Habit de Lumière » du Toréador, sera sur la bonne voie. Un genre de « Voyageur-Toréador » en réalité, luttant contre la furie noire, taurine, de tout ce qui se dissimule et se vêt d’obscurité dans l’unique but de terrasser ce « Chercheur d’or », ce Curieux en quête d’une connaissance quasi divine, celle dont les dieux de l’Olympe font commerce du haut de leur Empyrée. Mais les hauteurs sont difficiles à parcourir et nul n’a d’ailes pour en tutoyer l’éthérée substance. Alors, dans un jeu constant de renvois, il faut osciller du Haut vers le Bas et consentir à rejoindre ce sol qui est notre naturel habitat.

  

   C’est ce qu’accomplit le regard de Chemineau qui, maintenant, s’affronte au réel directement perceptible afin d’en prélever un possible nectar.  Le très loin est un site diffus vibrant dans une manière de bizarre lueur, un genre d’inatteignable à partir de l’ici et maintenant. Le regard doit rétrocéder en direction d’un plan plus accessible. L’horizon est une ligne flexueuse qui paraît jouir de la souplesse, de la liberté de ses formes. La crête est un trait de lumière contre lequel vient s’abîmer le versant éclairé des collines, mais aussi leur partie encore semée d’ombres claires. Ici et là, de minces arbres groupés en boqueteaux comme si, pourvus d’un étonnant instinct grégaire, ils jouissaient de la réassurance du multiple, du regroupé, du resserré en soi face au toujours possible danger. De grandes plaines dorées, couleur de miel, coulent paisiblement au centre du paysage, manière de configurateur des espaces contigus.

  

    Mais bientôt la vision est entièrement saisie par un motif qui, sans doute, est celui qui donne sens à l’ensemble. Au-dessus des sillons réguliers d’un verger, sur un mince promontoire, une large bâtisse carrée que l’on penserait fortifiée. Des massifs d’arbres tout autour. Et, le signe le plus distinctif de ce lieu de vie, les chandelles noires des cyprès paraissent monter la garde, genres de génies tutélaires en charge du lieu.  Étonnant paradoxe, pense Chemineau, que ces cyprès, arbres des cimetières, symbole du deuil dans le monde méditerranéen, puissent ici se donner comme ces protections des Vivants, comme les derniers remparts qui pourraient les protéger de l’invasion de quelque horde sauvage moissonnant les espoirs du Peuple Toscan.

 

Littérature en tant que second degré vers le Haut

 

   Certes la Nature-Paysage est une grande chose sise en la pluralité d’une matière qui façonne le corps de Celui-qui-regarde, instille en son esprit même cette mesure terrestre qui est, en réalité, la seule dimension qui puisse être, sans délai, convoquée. Mais devant le beau Paysage, l’on ne demeure muet et notre sens interne fait naître déjà, en lui, quelque poème, forge un concept, lequel, au contact de cette bien énigmatique Phusis, s’enlève du sol contingent, amorphe, pour de plus amples mouvements, pour de plus donatrices faveurs. Par simple nécessité, tout Paysage est Poème ; tout Paysage est Littérature ; tout Paysage est le lieu de naissance même du Langage qui le manifeste et le porte à la dignité d’une pensée. Donc, voyons, encore une fois, mais dans son versant de Parole, ce Paysage tel que décrit, vécu, transcendé par la plume infiniment volubile-lyrique de Senancour dans son magnifique « Obermann ». Voici ce qu’en dit, brièvement, la quatrième de couverture de l’Éditeur :

 

   « Sainte-Beuve ne se trompait pas en prévoyant la destinée d'Oberman, ce chef-d'œuvre du pré-romantisme, certes longue et envoûtante confidence du désenchantement, mais aussi, par un juste retour de l'art, livre nécessaire et rassurant, comme, pour celui que surprend l'obscurité de la forêt, la fenêtre allumée d'une maison dans la clairière. »

 

   Ce chef-d’œuvre presque passé inaperçu. Sans doute livre « du désenchantement », d’une longue méditation intérieure tissée d’une sourde mélancolie. Mais aussi, et peut-être même davantage, ouvrage destiné à réenchanter un Monde qui paraissait déjà, en ce début du XIX° siècle, promis à chuter dans la plus lourde des apories.  Circonstances troubles, événements altérés dont cette époque ne maîtriserait plus le cours. La chute de l’Empire de Napoléon se profile à l’horizon avec, en ligne de mire, le début de la Première Guerre Mondiale.

  

   Mais avant de citer quelques extraits de la Lettre VII, quelques précisions introductives seront essentielles. Elles proviennent d’un article intitulé « L’image des Alpes suisses dans Obermann de Senancour : la composition d’un espace mythique », par Bernard Demont :

   

   « S’être ainsi fixé au pied de ce qu’il imagine être l’un des plus hauts sommets de l’Europe se mue très vite en un défi qu’il relève en se lançant dans l’escalade de la ‘’Dent du Midi’’. Et c’est la première étape initiatique qui conduit Obermann, gravissant ce symbole de l’éternité qui mène droit vers le ciel et l’éther, à devenir vraiment, pour la première fois, l’Obermann, surhomme et homme des altitudes, activant tous ses fantasmes de pureté et d’autonomie. »

  

   Les symboles, ici, sont assez clairs de la recherche fiévreuse d’une transcendance, pour qu’il soit inutile d’en faire un long commentaire. La démarche d’Obermann est en tous points semblable à celle de René Daumal lorsqu’il campe l’audacieuse ascension par son Héros, Pierre Sogol, de ce mystérieux « Mont Analogue » dont on nous dit :

  

   « L'auteur fait le pari que les mythologies disent vrai. Il existerait un centre originel du monde, un mont sacré qui ouvrirait une possibilité de communication avec l'au-delà.

   Réunissant une expédition pour découvrir ce Mont Analogue resté jusqu'alors inaccessible au commun des mortels, René Daumal fait le récit vertigineux de cette escalade en forme de quête. »

 

   Et maintenant, deux extraits de la Lettre VII qui nous paraissent les plus révélateurs quant à cette ascension alpine qui, au vrai, n’est qu’ascension de Soi en direction même de son propre dépassement, donc une façon d’auto-transcendance :

 

  « Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est immense, où l’air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente ; là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l’homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

 

   Cette belle inclination au pur romantisme (combien elle prêterait à sourire aujourd’hui en ce siècle utilitaire, matérialiste, en constante réification de soi !), cette inclination donc à la sensibilité, cette disposition à l’imaginaire, cette immédiate plongée au cœur même de l’émotion, Senancour sait en trouver l’éternelle et irréductible source dans cette surprenante exaltation au plein de la Nature qu’il convient d’orthographier avec une Majuscule, pour la simple justification que son Essence, sa profondeur se dévoilent bien mieux aux yeux des Attentifs, que son existence somme toute factuelle, livrée aux caprices du temps et d’un regard humain constamment variable. Å l’amplitude de la rêverie, à la quête de l’évasion, à l’épreuve intime d’une soudaine liberté, il faut les « monts déserts », il faut « l’immense » du ciel. Le monde bruyant et agité des villes disperse trop l’attention et, en premier lieu, l’attention à Soi, essentielle condition de possibilité de la saisie des choses en leur réalité la plus précieuse, la plus féconde.  Quant au ciel, sauf à le considérer en tant qu’élémental, en tant que substance concrète, seule sa vastitude appelle la subtile transcendance, l’accomplit comme la merveille qu’elle est. Tout, dans cet extrait se vit sous la mesure de l’accroissement, de la dilatation, de l’expansion : « le plus grand », le « plus visible », « l’éternel ».

  

   C’est un peu comme si l’Homme, semblable à ces outres de peau antiques, se laissait pénétrer par le souffle d’Éole, réalisant en ce subit gonflement un voyage en direction des dieux. Et ce qui est tout à fait remarquable, dans l’épreuve ontologique Obermannienne, cette façon de retour à un état sauvage, archaïque, dionysiaque, cependant teinté d’apollinisme, la convocation d’un état originaire, d’un sol neutre et dépouillé à partir duquel, à la fois regrouper son propre Soi dans une unité perdue depuis longtemps, à la fois s’ouvrir au sentiment du Sublime, ce « qui est placé très haut, qui est au premier rang », selon sa définition canonique. Cependant cette extension du Soi ne se conquiert que de haute lutte liée à une longue et parfois épuisante marche, ceci ne se mérite qu’à la hauteur d’une ascèse, autrement dit d’un renoncement aux facilités et gratifications immédiatement mondaines.

 

    Et encore ce pur fragment d’anthologie :

 

   « La journée était ardente, l’horizon fumeux et les vallées vaporeuses. L’éclat des glaces remplissait l’atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l’air que je respirais. À cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n’était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l’œil se repose et s’arrête. Là l’éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l’immensité sans bornes ; au milieu de l’éclat du soleil et des glaciers, chercher d’autres mondes et d’autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l’atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne. »

 

   Bien évidemment, nul n’aura été insensible à cette atmosphère quasi sacrée qui se lève de la prose enchantée de Senancour. Tout ici se place sous le sceau de l’agrandissement, de la distension, de l’ampliation, de l’expansion, de la tumescence (et la liste des prédicats augmentatifs pourrait être sans limite !), toutes qualités consonant avec la propre prolifération, le tumulte intérieur, la symphonie intime, le prodige du Soi dilatés à leur acmé, comme si, par un mystérieux phénomène d’allégie, il pouvait se confondre, ce Soi,  avec le diaphane, se fondre dans le transparent, autrement dit convertir son corps de chair en pur esprit et voguer sur des hauteurs semblables à l’Infini, identiques à cet Absolu dont toujours l’on parle sans jamais en pouvoir capter la forme.

  

   Le lexique de Senancour fête et porte au-devant de lui cette sorte de palme aérienne qui tutoie à peine les choses, les rend bien plutôt irréelles, les disposant à la limite même de leur visibilité : les vallées ne peuvent qu’être « vaporeuses », l’air ne se donne que sous le signe de la « pureté », l’éther forcément impalpable ne peut qu’être « indiscernable », la vue ne peut plus percevoir que « l’immensité ». Et si l’emportement du Soi, pour bien plus éployé qu’il ne l’est ordinairement, se manifeste à même la chair, il y a évidente correspondance sémantique de cette dernière, la chair, avec cet Univers qui se décline sous les modes de l’ardeur, de « l’éclat des glaces », « du soleil et des glaciers », sous la puissance des « reflets lumineux », sous le flux igné d’une « atmosphère embrasée ».

  

   Certes ce style est, dans la perspective contemporaine, forcément « daté », relatif à une époque bien déterminée qui visait les choses avec un œil différent du nôtre. Cependant, la couleur du Romantisme ne pouvait se décrire qu’à l’aune de ce luxueux flamboiement et, si cette prose était jadis lisible, elle n’en demeure pas moins abordable aujourd’hui au motif que son style parfaitement accompli ne peut que l’installer dans la Vérité qui est le sceau originel de l’œuvre d’Art.

 

Art en tant que troisième degré vers le Haut

 

    « Être sorti de l’ombre », nous dit Le Clézio et, disant ceci, se détache en creux, mais dans une entière visibilité conceptuelle, le paradigmatique « Mythe de la Caverne » platonicienne et, corrélativement, l’entièreté du geste métaphysique, la totalité du contenu de la Philosophie occidentale. Tout repose en effet sur le « chorismos », la ligne de partage décidant de tracer les positions respectives, sans mélange, du Sensible et de l’Intelligible. Le Sensible en tant que cette Ombre partout projetée, partout présente. L’Intelligible en tant que cette Lumière si haute que, la plupart des Humains que nous sommes, ne parviennent nullement à en saisir l’éclat. Et, pourtant, ce serait une tâche de premier ordre que d’exercer nos yeux à la vertu fécondante de la mydriase : dilater nos pupilles mentales afin que la Clarté y siégeant, nous pussions y rencontrer le ferment d’une connaissance, la beauté d’une esthétique, la vertu d’un accomplissement éthique. « La puissance inextinguible d’avoir été vivant un jour », selon la belle formule de l’Écrivain ne peut guère se lever que de ce soudain surgissement étincelant des Choses Vraies, de leur venue au jour de qui elles sont, à l’incroyable mesure de leur éclair, de leur « exaiphnès », pour employer le lexique du Maître de l’Académie. Ce terme un peu mystérieux que Jean-François Mattéi commente de cette manière dans « L’instant et l’éternité chez Platon » :

  

   « Cette révélation instantanée intervient chez Platon aux tournants majeurs des dialogues, lorsque l’âme découvre brusquement, comme une déchirure soudaine dans un ciel serein, l’arrêt de son destin. »

  

   Et encore, ce beau commentaire « éclairant » :

  

   « mouvement brutal de torsion », « arrachement » : le prisonnier de la caverne est brusquement forcé de se lever ; puis il est d’un coup ébloui en passant de l’ombre de la caverne au soleil. » 

  

   C’est ce passage, ce mouvement profondément dialectique que les Chemineaux que nous sommes devront accomplir, mouvement analogue à celui des Prisonniers de la Caverne qui, au travers de paliers successifs, s’extrairont de l’Ombre et de sa fausseté, pour connaître de plus amples et plus justes manifestations du sens exact de l’exister.  Cette progression en direction du Lumineux, de l’Ouvert, du rayonnement auroral de la Clairière se réalisera à l’aune d’une pure nécessité.  Depuis l’abîme le plus bas, le plus ténébreux de leur condition, ils s’élèveront, ces Aliénés, vers ce qu’ils auront à être, des Diaphanes, des Transparents laissant derrière eux les guenilles originaires et archaïques d’une posture simplement matérielle afin de gagner la spirituelle. Tout d’abord, ils consentiront à renoncer aux emblèmes mythiques de l’allégorie, aux ombres des choses contrefaites, à ignorer les rayons émanant d’un feu artificiel, mettant entre parenthèses les ombres des choses naturelles, leur substituant les choses réelles, enfin débouchant dans l’aire libre solaire, là où leur seule volonté les conduira,  vers l’être du Vrai et du Bien, dans cette pure contemplation des sublimes Idées, lesquelles transcendent la Totalité du Réel, transcendent les possibilités conscientes de tout Homme.

  

   C’est bien cette valeur hautement signifiante d’une transition de l’immanent au transcendant que nous voudrions évoquer au travers des commentaires portant sur l’œuvre d’Albrecht Dürer, « Vue de Segonzano dans la vallée du Cembra », quelques symboles clairs aideront à nous repérer parmi la manifestation d’une Nature qui ne peut être, selon nous, que le travail de l’Esprit animant sourdement la matière, la fécondant de manière à ne nullement la laisser s’abîmer dans une native inertie.

 

Être sorti de l’Ombre

Si nous mettons en relation les deux propositions paysagères, celle de la Nature Toscane, et celle, alpine, du Trentin-Haut-Adige, telle que représentée par le célèbre Graveur, nous voyons combien les différences sont patentes.

   En effet, si la vue de la Toscane se manifestait en tant que réelle, incarnée, simple surrection d’un terroir de glaise et d’argile, donc un pur matériau ;

   Trentin-Haut-Adige, par simple contraste, pourrait en figurer la forme inversée. Ici, tout est doucement suggéré, légèrement gouaché-aquarellé, bien plus une suggestion formelle qu’une concrétude élémentale. Le diaphane l’emporte sur l’opaque, le refermé. « L’être sorti de l’ombre » Le Clézien trouve, dans cette touche à peine affirmée, sa belle et entière confirmation. Certes, l’ombre est encore présente mais bien plus à titre de réminiscence que dans une façon de manifeste insistance. Du reste, sa décoloration, sa pastellisation viennent dire, s’il en était besoin, le travail d’atténuation qui en sape la trop évidente affirmation. Reflux des tons cendrés vers un possible effacement.

 

Sous l’affirmation du végétal sombre de la colline,

sous l’accumulation de quelques flaques

témoignant d’un halo grisé,

 

c’est bien l’impatience, l’urgence de la lumière

à se manifester qui devient patente,

sinon immédiatement évidente.

 

   En tant que ces Chemineaux en quête d’aube, de blancheur et de pureté, nous ne pouvons que nous laisser bouleverser par tout ce tapis de neige symbolique dont nous souhaitons, secrètement, non qu’il devienne notre linceul, fût-il pure lactescence, plutôt accueil en nous, au plus profond, du limpide, du cristallin, de la nitescence, toutes qualités au gré desquelles, nous exonérant des ténèbres cavernicoles, nous serons en attente

 

d’un firmament flamboyant,

d’un cosmos plein de fulgurations,

de soudaines comètes traçant dans le ciel

leurs sillages de pure présence.

  

   C’est ceci que nous voulons et rien d’autre, le précieux motif de notre conscience intentionnelle constituant le seul et essentiel tremplin pouvant nous distraire du lexique refermé du sol et nous remettre face à ceci même que nous attendons :

 

la pure illumination de notre esprit

 par cette vacante Beauté

qui est la mesure de tout art connaissant

la réverbération de son ultime zénith.

 

Le Haut, seulement le Haut

est la dimension selon laquelle

porter son propre Soi

à la révélation de qui-il-est,

cette étincelle hissée de l’obscur

dont nous souhaitons,

à défaut de pouvoir

connaître l’éternité,

qu’au moins

la braise de l’instant

nous soit donnée

comme notre Bien

le plus précieux.

 

 

 

 

 

 

Philosophie en tant que quatrième degré vers le Haut

Être sorti de l’Ombre

Le Cervin

 

 

      Nous sommes partis des plateaux de moyenne altitude de la Toscane pour gagner de plus conséquentes hauteurs avec le Segonzano dans la vallée du Cembra, nous terminerons notre commune ascension avec le Cervin, cette « Montagne des Montagnes » si l’on peut employer cette image autoproductrice de sens. Le Cervin en tant que lieu sommital d’un parcours d’errance dont Chemineau a été notre Guide. Suivra un extrait de quelques lignes d’Henri Maldiney, ce Montagnard-Alpiniste-Philosophe, qui a tant écrit sur la beauté des roches, sur les signes partout disséminés sur les pentes de la Montagne Sainte-Victoire, toutes choses acquises dans un unique but :

 

dire l’Ouvert,

dire la Manifestation,

dire l’Être.

 

Dans son bel ouvrage « Ouvrir le rien, l’art nu » :

  

   « Apprendre, s’apprendre ‘’ce n’est pas - pour employer les mots de Jean Bazaine évoquant l’instance esthétique - prendre brusquement contact avec le sol ; c’est au contraire perdre pied ; c’est hausser brusquement sa vision au niveau d’une rencontre bouleversante’’, bouleversante de réalité, que l’art rend visible. Qu’est-ce que l’apparition du Cervin, elle aussi, rend visible qui n’a de répondant dans aucune autre objectivité, empirique ou idéale ? Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé, qu’on sait infiniment et qu’on ne désire pas’’ Ouvert à la surprise de soi. »

 

   Le sol, en effet, la dure et incontournable réalité, loin qu’il faille ancrer les pieds de Chemineau, les nôtres identiquement, en cette aveugle et sourde matière, bien plutôt convient-il, comme mous y invite Henri Maldiney, à s’en détacher, à « perdre pied » au sens premier, à procéder à notre propre allégie, laquelle nous disposerait

 

à percevoir l’inaperçu,

à toucher l’intouchable,

à voir l’invisible.

 

   « Voir l’invisible », combien cette formule est troublante, à la limite d’une magie quasi mystique. Comme si, devenus purs esprits, pures substances de la consistance éthérée de l’âme, ayant dépassé la dimension de notre humanité, nous fussions à même de devenir « l’Obermann, surhomme et homme des altitudes » dont nous parlait Bernard Demont dans son « espace mythique », tel que cité plus haut. Les paroles, ici, du Philosophe, sont entièrement déterminantes, si bien qu’il nous faut en pénétrer le motif secret, sous peine de ne rien comprendre à cette « rencontre bouleversante » en quoi consiste « l’apparition du Cervin ». Å l’aune de tout regard mondain, que serait donc le contenu de ce regard et le ressenti interne du Regardeur, sinon la surprise de découvrir, dans l’horizon de ses yeux, cet étonnant « Matterhorn » quasi parfait, ce « sublime tas de cailloux » tel qu’énoncé par Rebuffat, d’admirer la pureté de  ses arêtes, du « Lion », « L’Italienne », de saisir l’architecture de sa géomorphologie, « brun pour les sédiments marins, vert pour les laves océaniques, gris-vert pour les gneiss continentaux d'origine africaine, aujourd'hui sculptés en forme de pyramide. » Mais alors, du Cervin, nous n’aurions appréhendé que son apparence extérieure, changeante selon les saisons et les moments de la journée, son essence serait demeurée voilée, dissimulée sous la lourde couche sédimentaire, elle aussi, d’une visée qui aurait pris « pour argent comptant », la première illusion venue.

  

   Mais il nous faut souligner ce terme « d’apparition » employé par Maldiney, et lui attribuer sa signification originaire : « 1190 aparicion « fait de se rendre visible (d'un être surnaturel ou invisible) » Aujourd’hui encore l’évocation de ce vocable ne fait guère l’économie de cette valeur quasi religieuse ou, à tout le moins, évoque pour la plupart des Auditeurs, une atmosphère sacrée nimbée de pur mystère. C’est dans cette perspective d’une sur-ontologie qu’il nous faut interpréter les termes de l’Auteur. Dès lors, que veut signifier :

 

« Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé’’ ?

  

  Qu’en est-il de ce mystérieux « insurveillé », de ce « surveillé » du réel que le « in » privatif soustrait à notre attention ? Ce qui lui échappe, de toute évidence, c’est l’Être, sur lequel l’on a toujours beaucoup disserté, glosé sans fin, sans possibilité aucune de le rejoindre. Il est si ténu, si évanescent, cet Être, manière de fumée tirée de notre imaginaire, sa perte est prononcée à même son énonciation. L’hypothèse qu’il faut poser ici, c’est que « l’insurveillé » est la pointe la plus aiguë, la plus fine, l’apex du Soi en tant que Soi, la venue en présence de-ce-qui-est, le seul lieu où l’Être-même s’enracine et se laisse deviner à force de patience, de persévérance, de lucidité. Un simple problème de vision chez l’Observateur, d’intuition purement intellectuelle-idéelle, autrement dit la manifestation d’une étincelle telle que déjà abordée plus haut sous le concept platonicien « d’exaiphnès ». La soudaineté de la prise en compte de ce qui vient à nous sous le mode de l’interrogation.

  

   Nous disions le Soi comme le seul motif en lequel le surgissement d’être peut se réaliser. Oui car si notre corps relève de l’exister, ce ceci, ce cela ; notre Soi, lui, en tant que pure essence, absolue ontologie, se trouve pouvoir coïncider avec le mouvement même de l’apparaître en quoi consiste la motivation essentielle des choses qui nous rencontrent. Le Cervin dans sa pure apparition, loin d’être empilement de roches,

 

est surgissement du soi-de-la-Montagne

à même le Soi-qui-est-mien,

 

   manière de subtil écho, de réverbération, de correspondance. Genre de Vérité apodictique qui me saisit du-dedans de qui-je-suis, mesure inaliénable de mon vécu intime, de mon ressenti singulier. Ce que je vois du Cervin, son étrange parution, le mystère de son-être-là, qui n’est que le reflet du mystère de mon propre-être-là, le Dasein que je suis en sa plus effective densité-réalité exposé à cet autre « Sein » nullement humain, mais investi cependant d’humanité au titre du regard que je porte vers lui, lequel l’extrait de son somme antédiluvien et sourdement minéralogique, pour le disposer en ce en quoi je l’attends, à savoir un accusé de réception de mon être.

  

  Or un tel accusé de réception ne saurait avoir lieu dans le maquis des indistinctes et sombres concrétudes. Ces dernières ne sont que les strates primaires mutiques sur lesquelles prennent appui des strates de significations de plus en plus accomplies jusqu’à déboucher dans le champ lumineux de la Conscience où elles trouveront le cirque naturel de leur épanouissement, de leur subtil rayonnement. Le sens, elles le portaient primitivement en elles, mais n’avaient nul outil afin d’en assurer la désocclusion. Or voici que les êtres aliénés de l’origine (aussi bien celui, minéral de la montagne, que celui anthropologique du Dasein), libérés de leurs chaînes, tels les Prisonniers de la Caverne platonicienne, débouchent au plein jour de leurs essences respectives :

 

une Lumière vise une autre Lumière

et ainsi à l’infini de regards métamorphosés

en purs Éclaireurs de Pointe.

 

   Oui, l’Éclair ne peut qu’être à la Pointe. Tout Chercheur de Sens est pénétré de cette profonde vérité en l’abîme même de son Inconscient, acharné travail de Spéléologue qui remonte à la clarté les insignifiants tessons de poterie (les pré-êtres des choses et des Existants) afin qu’assemblés en une unité signifiante, leur être véritable puisse trouver à déployer ses  intimes Paroles, seuls mérites qui lui reviennent en propre.  

 

Mais reprenons, sous la forme de la synthèse les termes d’Henri Maldiney :

 

 « Apprendre, s’apprendre (…) c’est au contraire perdre pied ; c’est hausser brusquement sa vision au niveau d’une rencontre bouleversante’’ (…) que l’art rend visible. Qu’est-ce que l’apparition du Cervin, (…) rend visible (…) ? Ce qui s’ouvre en elle c’est le hors d’attente, ‘’l’insurveillé, qu’on sait infiniment et qu’on ne désire pas’’ Ouvert à la surprise de soi. »

 

Condensation ultime : « S’apprendre : ouvert à la surprise de soi. »

 

   Oui, l’étonnant « s’apprendre », « apprendre » qu’à l’accoutumée nous réservons à la connaissance du hors-de-Soi, voici qu’il se vêt d’une forme pronominale réflexive qui nous situe uniquement en notre propre subjectivité, cependant nullement monadique puisqu’un vis-à-vis nous fait face en tant qu’apparition, à savoir cette mystérieuse pyramide du Cervin portant en elle toute la sagesse minérale antédiluvienne imaginable, toute la massivité de la Phusis en son caractère de puissante éternité telle que décrite par Joël Balazut dans son ouvrage « De l’être – Essai d’ontologie » :

   « Cette matière informe, éternelle, recelant l’inépuisable et finalement immuable par-delà ses métamorphoses permanentes dans le jeu de la phusis, n’est rien d’autre que l’être - immobile et immuable - dont parle le poème de Parménide, qui, en effet comme nous l’avions suggéré, s’intitule lui aussi, à l’instar des autres textes présocratiques, Peri phuseos. »

 

« Peri phuseos » : « Sur la nature »

 

   Comment ne pas comprendre, dès lors, que notre propre nature incluse dans la Grande Nature n’en est qu’un troublant, vibrant et toujours inquiet écho ?  Le plus souvent, bien plutôt que de nous inscrire en cette naturelle genèse, nous cherchons, hors d’elle, toute une théorie de fuites et de dérobades.  Plaçant notre être sous l’autorité de quelque énigmatique « deus absconditus », « Dieu caché » que nous prétendons, évidemment « inconnaissable ».  Pourtant tout nous est infiniment destiné à la manière d’un miroir en lequel, non seulement nous pourrions lire l’image du Monde mais aussi, mais surtout, la nôtre, cette immédiate possession de qui-nous-sommes en notre racinaire appartenance au sol-fondement dont nous provenons et auquel nous ne pouvons échapper en tant que simples Destinataires.

 

« Être sorti de l’ombre »

veut dire être sorti du sol,

briller un instant comme

l’étoile au firmament

puis retourner à cette ombre génitrice,

matrice en laquelle se clôt

la perdurance de notre questionnement.

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6 mars 2026 5 06 /03 /mars /2026 08:07
L’œuvre : effusion de l’Artiste hors de Soi

Peinture mixte Autoportrait

Lea Ciari

 

***

 

      Au début, il faut partir de deux réalités convergentes, comme si, de l’Artiste à l’Oeuvre, il y avait homologie, coexistence en une unique valeur, coïncidence de la forme et du fond. En quelque manière, et ceci vaudra aussi pour la pâte colorée posée sur la palette, le corps de l’Artiste est opaque, pareil à une glaise lourde, à une substance de lointaine venue, peut-être de quelque magma originel, de quelque limon aux contours flous, au contenu indéterminé. Une sorte de chaos initial, de vocabulaire informulé, de sémantique encore dans les limbes. Ceci qui affecte en son entier la chair de l’Artiste, nul n’aura de mal à le transposer, par la médiation de son imaginaire, à ces petits cônes de Blanc de Titane, de Terre de Sienne, de Bleu Aigue-Marine. Toujours la réalité est aisément comprise qui vise la matière en sa position la plus inerte.

   Par opposition, la réification pleine et entière d’un corps humain est toujours un souci, une lourde mise à l’épreuve. Car chacun a bien conscience que la Personne Humaine, en sa plénière condition, transgresse naturellement ces limites étroites pour déboucher dans le site rayonnant de l’Esprit, dans le domaine immense de l’Âme. Certes il en est bien ainsi mais, pour les besoins de la démonstration, injonction nous est adressée de partir d’un isomorphisme de Celle-qui-œuvre et de ce-qui-est-œuvré afin que nul hiatus n’entravant le travail de notre pensée, un genre d’évidence puisse surgir de la confrontation de ces deux entités.

    Donc deux formes vaguement informulées en vis-à-vis. Nul dialogue qui se pourrait évoquer selon le rythme et l’intonation d’une Parole, selon la majesté d’un Verbe, la pure dimension d’un Logos. Non, affrontement seulement de deux factualités sourdes et aveugles, motifs que n’anime nulle arabesque, figures sans visage, épiphanies gommées en attente de leur être propre. Les premières touches posées sur la plaine blanche et silencieuses de la toile sont comme deux clameurs, deux déchirures de l’anatomie de l’Artiste, peut-être des projections de lymphe, des ruissellements de larmes, des coagulations de sang. Rien que de l’anatomo-physiologique, rien que du nerf et de l’os, rien que de l’aponévrose et du ligament. Nécessairement, la source est ceci qui fait signe, douloureusement, en direction de l’Écorché des salles d’anatomie. Une mise à nu qui est aussi mise à mort, dépouillement, éviscération jusqu’à ne plus être qu’un souffle rauque, une respiration à la peine, un battement de cardia, une oscillation neuronale. Car, si l’Artiste, tout comme nous qui lisons-écrivons, est d’abord, en son essence la plus profonde, cette matière brute, cette gemme non encore arrivée au diamant, ce tellurisme interne qui ne sait encore l’origine de son tremblement, ceci n’obère point la dimension d’altérité qu’il porte en lui, en elle, la capacité de métamorphose dont il ou elle est le fondement.

   Pour surgir dans le mouvement même de la peinture, le Créateur, la Créatrice ont à se fondre en l’objet même sur lequel porte leur fascination. Coalescence des conditions qui est la condition de possibilité de leur future efflorescence. N’y aurait-il cette correspondance de l’Artisan et de la matière à œuvrer, tout ceci se solderait par l’impossibilité même de porter au jour quoi que ce soit de visible, de compréhensible. Il faut une entente minimale, une esquisse commune, un canevas identique à partager, à faire fructifier. Que cette hypothèse conceptuelle en déroute beaucoup, ceci est simple truisme. Mais ce qui est immédiatement à saisir ici, c’est que le symbole outrepasse le réel afin que ce dernier, dilaté, transcendé, libère ce qu’il porte en lui de virtualités et de puissances irrévélées. La chair de l’Artiste en sa confondante épaisseur est ce calice qui n’attend que de s’ouvrir, cette fleur de lotus qui ne rêve que de déplier la pure grâce de sa corolle. Il n’empêche que son pied repose dans cette pesante vase qui est promesse de devenir.

   Mais, bien évidemment, nous n’en resterons nullement à ces a priori théoriques, assurant, au motif de la description de cette toile pleine de contenu, quelque essor qui lui serait promis depuis la nuit des temps, depuis la nuit des corps. Il n’est nullement indifférent que le sujet de cette toile soit un « Autoportrait ». Tout le commentaire portant sur la liaison Artiste-Œuvre en découle. Tout est harmonisé en des teintes douces depuis des Beiges légers jusqu’à des Terres de Sienne plus soutenues qu’un Bleu Pastel vient heureusement médiatiser. Afin d’étayer notre propos, la Silhouette située à gauche dans le tableau, que nous interprétons comme un écho, une projection de la figure de l’Artiste, devra être considérée en tant que totalité de l’expression picturale, notre vision se focalisant uniquement sur ce lien Créatrice-Œuvre dont, déjà, nous avons posé quelques jalons explicatifs.

   Incluse dans la cadre d’une porte que double le cadre du tableau, le visage « d’Autoportrait » est doucement incliné, dans un geste que nous estimons être pur don de Soi (toute œuvre d’art suppose ceci, ce geste sans retenue en direction de ce qui devra faire phénomène au terme de la tâche), un peu comme ces visages de Saintes dont le relief reflète les stigmates de leur dévotion, de leur adoration d’un Être qui, les dépassant, les accomplit en qui-elles-sont.

 

Donc cette effusion de Soi,

ce jet de Soi hors de Soi,

cet exil, cet arrachement,

s’ils prennent momentanément

figure de sacrifice, ne sont que

la face visible de cet Invisible

dont tout Artiste est en quête

qu’il soit musicien, sculpteur,

peintre ou faiseur de miracles.

Du désordre il convient

de tirer de l’ordre.

Du Chaos confusionnel

 faire surgir la pure

beauté d’un Cosmos.

  

   Ce qui, sans nul doute, questionnera au plus haut point tout Voyeur de cette œuvre, c’est la présence de cette étrange paroi bleue, de cette fissure s’ouvrant à même la plaine du visage, de cette schize qui, tel un vibrant tellurisme, semblerait détruite ce qui, jusqu’ici, a été porté à la dignité du visible. Là, en ce lieu précis, là en ce qui pourrait apparaître telle une division, une fracture, une faille, là donc le geste pictural est porté à son comble, là se rassemblent les sèmes par lesquels il peut trouver son point d’équilibre, en même temps qu’il nous assure du nôtre. Ce qu’il faut considérer maintenant, c’est tout le travail que l’Artiste a accompli en-deçà, au-delà de notre vision, dont nous ne percevons que la forme finale. Au cours de la lente élaboration des teintes et des formes, le corps même de l’Artiste a connu une transformation, chaque coup de pinceau, sous la poussée de la conscience, sous le guide d’une douce volonté, s’est donné tel un processus de métabolisation qui a eu, pour effet principal, de l’alléger, de le rendre quasiment transparent, de le porter à la limite d’une diaphanéité.

   Dès lors, ce corps modelé par l’allégie, est devenu comme pur éther, substance sans épaisseur, flottement infini au large de Soi, appel de ceci même qui, de l’autre côté de la Ligne Bleue, est pur reflet, pure effusion, réceptacle, manière de jarre disponible en laquelle s’écoule, à la façon d’une inépuisable source, l’action douce et persuasive d’un Esprit seulement occupé de produire de la Beauté. Beauté du cops de l’Artiste qui trouve son répondant, sa figure gémellaire, son sosie, dans cette Forme évanescente qui, médiatisée par l’action de peindre, devient cet autre territoire de recueil qui se confond avec son propre Soi, en est la subtile et troublante réverbération.

   Ici, sous nos yeux, au travers de cette mince Pellicule Bleue (elle nous fait penser aux merveilleux papiers huilés des Maisons de Thé), à la façon dont un baume traverse les couches de l’épiderme, phénomène auquel nous attribuerons le prédicat de « transeffusivité », cette qualité à nulle autre pareille qui fait communiquer des positions primitivement adverses, les résout en une osmose, un échange des essences, en liens affinitaires, ici donc, se réalise cette étonnante transitivité au plein de laquelle l’Artiste devient son Œuvre, l’œuvre, quant à elle, réintègre le domaine le plus secret, mais aussi le plus efficient du geste créateur.

 

Se fondre en sa création,

se diluer à même ce par

quoi on se détermine,

disparaître en quelque sorte

 à son propre Soi,

effacer son ego pour ne laisser

 transparaître que l’Art

 en sa plus évidente venue,

 voici de quoi réjouir et faire rêver

le peuple des Esthètes

 et des « chercheurs d’or ».

 

   Dès lors, c’est bien l’Artiste qui, ayant insufflé en son Œuvre l’esprit qui lui manquait a, au sens premier, spiritualisé la Matière, Elle qui, en une première visée s’était portée au degré le plus bas de son Être afin que « chose parmi les choses » quelque possibilité se lève d’une rencontre. Au terme de ce processus, la projection de l’Artiste en un Profil qui, sortant de son initial silence, autorise un colloque singulier s’instaurant

 

d’Elle l’Artiste,

à Lui, le Profil,

 

   voici l’aboutissement et la rétribution de toutes les hésitations, reprises, annulations, doutes qui tissent la toile même de la création, tension permanente entre ce qui n’est nullement et ce qui advient par le jet du corps de l’Artiste à même son projet pictural.

   Afin de mieux pénétrer la nature de ce geste de génération, de mieux saisir la finesse du passage d’une réalité à une autre réalité, de l’Artiste à ce qui n’est nullement elle mais qui, par la grâce du geste se donnera en tant que semblable, non séparé, appartenance unitaire à un même dessein, qu’il nous soit permis de convoquer la belle Philosophie Plotinienne au terme de laquelle le Principe de l’Un, cet Absolu, cette pure Transcendance, communique aux Hypostases qui en dépendent, l’Intellect, l’Âme, ce qu’il contient en soi de précieux et d’absolument Simple. C’est en raison de la surabondance, de la suressentialité du Principe, par simple phénomène d’émanation, d’écoulement de la Source en direction de ses dérivés, que ces mêmes dérivés en reçoivent la sublime empreinte et se connaissent en tant qu’existants réels au motif de ces essentielles vertus qui leur ont conféré plénitude et rayonnement de leur être singulier.

   Cette métaphore de l’écoulement, du débordement, de l’excès en direction de ce qui se constitue en tant que privation et manque, nous paraît être la façon la plus imagée de rendre compte de la « sureffusion » de l’Artiste donnant à cette matière informe, inachevée, inaboutie, ces infimes et démunis petits tas de pigments posés sur la toile,  la totalité des prédicats qui, les déterminant, les fait être ce qu’ils sont : des parcelles de l’Esprit, de la Conscience, de la Volonté d’une inépuisable matrice, d’une Corne d’Abondance fructifiant et essaimant à la mesure de sa constante prodigalité. Bien entendu nous voulons parler du pouvoir singulièrement démiurgique de l’Artiste.

 

Tout Artiste parvenu au

rayonnement de ses créations

 possède en lui, en elle,

cette efficience démiurgique

qui métamorphose son

propre corps en son Autre,

cette Œuvre qui, parcelle

 de lui-même, d’elle-même,

est comme son aura,

 la trace inaltérable qu’il dépose

sur le visage du Monde.

 

 

 

   

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5 mars 2026 4 05 /03 /mars /2026 08:04
Voilement, dévoilement

Image : Léa Ciari

 

***

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Å peine aperçue et déjà vous êtes

Pliée dans ces linges blancs

Ils disent envers vous ma dette

Ils disent la morsure du-dedans

Ils disent la pureté, l’irréalité

Que vous offrez à l’Étranger

Ils disent votre Ombre

Elle s’efface dans la forêt

Pour ne reparaître jamais

Pareille au jour qui s’obombre

 

Y aurait-il plus grande douleur

Face à ce qui vient à l’apparaître

Que de n’en jamais connaître

Que l’obscure et lente lueur

De demeurer à la lisière d’une révélation

Le corps en proie à une juste affliction

De l’angle fuligineux où mon âme végète

C’est à peine si votre fuyante silhouette

Y imprime sa trace, plutôt un haut vol

Pareil à celui des Aigles,

Seigneurs des hauts cols

Ils ont une unique règle

Rejoindre le souffle d’Éole

C’est terrible, savez-vous d’offrir

Ses yeux aux nappes du désir

Y glisse la clarté, simple feuille d’Amour

Que le silence éteint de ses doigts gourds

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Avez-vous éprouvé

Une fois dans votre vie

Cette lame éternelle du souci

Il est comme un objet

Auquel vous teniez

Il a rejoint l’abîme du passé

Votre peau en porte le stigmate

Votre mémoire la touche délicate

Que rien ne visite, une pluie est passée

Elle a la consistance de la rosée

 

Si la joie m’était donnée

De peindre de vous un portrait

Il serait l’unique vision d’une aquarelle

Un trait léger sur le bord d’une margelle

Un ruissellement dans la gorge d’un puits

Une sublime prière ne faisant nul bruit

Une indicible clairière dans l’œil de la Nuit

 

Il est naturel chez ces êtres issus du rêve

De frôler vos sentiments pour les mieux exacerber

L’on se réveille au matin la tête emplie de nuées

Peu certain d’avoir jamais existé

Tout se montre avec la fureur d’une fièvre

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Votre portrait, n’est-il seulement un rêve d’enfant

Venu du plus loin, qui rejoint le présent

Il brille telle une icône enchâssée dans son or

Que puis-je faire pour qu’elle éclaire encor

 

Votre image, je l’eus souhaitée immobile

Sur le rivage d’un lac tranquille

Pouvant vous observer à ma guise

Comme on le fait d’une antique frise

Mais vous êtes si aérienne

Si bien que je suis à la peine

Et ma chair s’alourdit de pierre

Comme enserrée dans les mailles d’un lierre

 

J’ai tenté de m’immiscer près de vous

De vous surprendre au revers de vous

De m’inscrire au creux du tourbillon

Auquel vous vous donnez avec passion

Mais votre envol est celui du papillon

Å peine vos ballerines touchent-elles le sol

Et de vous ne subsiste que l’esprit d’un alcool

La part du Ciel

La passée d’un miel

Une pure et durable fragrance

Pareille à quelque pas de danse

Vous rejoindre ne se pourrait

Qu’à l’aune du songe, de l’imaginé

 

Å toujours vous questionner

Vous la brume d’un Musée

Ne serais-je jamais

Que la chimère de votre pensée

Ou bien cette chorégraphie

Dont vous n’avez joué

Qu’à me précipiter

Dans le cruel fossé

De ma propre folie

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mars 2026 2 03 /03 /mars /2026 08:10
On disait la nuit …

« La nuit »

Photographie : Patricia Weibel

*

   On disait la nuit, sa douceur d’ouate noire, son accueil des corps dans le repos, l’aire de ressourcement de l’esprit, la plénitude de l’âme dans les voiles du songe. Tout cela on le disait, mais précautionneusement, du bout des lèvres, roulant les paroles délicieuses dans le limaçon étroit et volubile de sa langue. De peur que la vérité du dire ne s’étiole et que ne demeure la perdition pareille au feu-follet, la perte à jamais du fantasme dans les rets du réel. Les papilles s’irisaient à seulement effleurer l’ombre nocturne, à l’évoquer à la manière d’un baume dont on pouvait, à loisir, oindre la moindre parcelle de sa peau. Le soir, à l’heure où les hommes et les femmes regagnaient leurs logis avec des roulements d’épaules et des hanches chaloupant en cadence, déjà l’on se disposait à recevoir la nuit, sa braise vive. Car l’on croyait à la pointe du désir lovée dans les plis d’ombre, car l’on pensait la nuit dispensatrice de jouissance, pareille à la hampe de fougère dispersant dans l’éther les spores de la joie, les corpuscules de la fécondation. Ne disait-on pas, ordinairement, la nuit féconde, sa forme identique à la rotondité de la Lune, cette effigie féminine, son gonflement comme l’amante ensemencée qui porte en soi la demeure visible à partir de laquelle la vie sera et fera son étourdissant carrousel ? Ne disait-on ceci avec l’intime conviction que rien n’était à espérer du jour, de la lumière qui anéantissaient tout dans une même indistinction et reconduisaient au néant les étreintes nocturnes ? Ne proférait-on cela à longueur d’heures creuses, à l’aune d’une insuffisante pensée ? Car il y avait danger à ne pas s’écarter de soi, à vivre dans la première assertion venue, à en faire un acte de foi, puis vaquer à ses occupations avec la tranquillité et l’assurance de celui qui sait, de celle qui a expérimenté jusqu’à la dernière goutte la fontaine de la révélation.

  Le matin, après que les étreintes nocturnes avaient eu lieu, on se levait en titubant, au bord d’un vertige. On buvait son café dont on ressentait la brûlure comme si elle avait été une confirmation du désir, son dernier reflux sur la pente du jour. On s’accouplait alors selon quantité de combinaisons, dans les transports, dans les carlingues de métal des voitures, dans les bureaux où crépitaient les messages du monde. C’est à peine si l’on jetait un coup d’œil aux silhouettes adjacentes, ou alors furtivement, de peur d’y lire ses propres désirs, de voir s’allumer sur la blancheur de la sclérotique voisine la verticalité de ses propres fantasmes. En réalité, on remettait à la nuit, à la part d’encre et de suie la tâche de sceller le désir, de ne point l’exhumer dans la démesure de la clarté. Il fallait demeurer au secret et ne pas déflorer ce qui avait eu lieu. C’était une trop vive brûlure et les gestes de l’amour devaient s’envelopper d’un suaire noir, glisser identiques à des racines dans les touffeurs du limon, s’invaginer dans les convulsions de la glaise. On crucifiait Eros sous Thanatos, on effeuillait les gerbes du plaisir et l’on n’en gardait que quelques étamines, la levée d’un pistil dans l’aube claire.

   Mais combien l’on était dans l’erreur. Combien on offrait en sacrifice ce qui, né du tumulte des sens, voulait se dire dans la plus haute profération, voulait rayonner et ensemencer le ciel de la seule nécessité qui soit : prendre acte de soi, de l’autre et porter bien au-delà des yeux soudés de cécité le prodigieux don d’exister. Voici ce qu’il aurait fallu faire. A la pointe du jour ou bien à la naissance du crépuscule, ces deux moments du dialogue du jour et de la nuit, il eût fallu s’accoupler dans les chambres ouvertes, au sommet des rochers, en haut des dykes de lave, dans la rutilance de l’heure, sur les plages de galets gris, sur les pampres couleur de feuille morte des vignes, sur tous les autels du monde, au milieu des agoras semées de vent, sur la crête des falaises de craie, dans les corridors des villes, en haut des immeubles de verre aux mille réfractions. Ce qu’il aurait fallu penser : cette évidence qu’à elle seule la nuit ne pouvait contenir l’entièreté du désir, la totalité de la jouissance universelle. Tout comme l’art, la rencontre a besoin de lumière afin que s’ouvre le motif de la compréhension. La nuit, ce principe féminin enveloppant, cette conque apprêtée à la réception en même temps qu’à la donation, cette bogue semée d’un vivant corail, il lui faut impérativement rencontrer le jour, ce principe masculin ouvrant, perforant, disant en mode symbolique la turgescence de l’éclair, son rayonnement afin que du monde compact, dense, quelque chose s’éclaire et devienne visible.

   C’est toujours dans la démesure - l’amour est une chose de cet ordre puisque, à proprement parler, jamais il ne saurait être mesuré, thématisé dans les limites étroites d’un étalon -, c’est toujours dans l’excès que les vérités surgissent avec leur incision de silex. La nuit, il faut la déflorer, l’ouvrir jusqu’à l’extase, Dionysos surgissant, tel le Minotaure des failles de l’ombre pour faire croître ce qui, toujours a besoin de s’exhausser de l’abîme et se révéler au plein jour, au soleil dont le principe mâle fécondateur est le vivant archétype. Longtemps nous avons cru que la nuit nous sauverait de nous-mêmes, nous accueillerait dans des langes d’ombre, tels de touchants et fragiles nouveau-nés. Oui, certes, mais il est temps de déciller ses yeux, de voir en face ce qui nous requiert en tant qu’hommes, en tant que femmes. C’est toujours d’une violence dont il est question, d’un affrontement du jour et de la nuit que résultent les formes que nous mettons au monde. Tout est déchirure, aussi bien l’hymen de l’amante que le saut de l’homme dans l’abîme qui le reçoit afin que quelque chose de possible ait lieu. Nous sommes toujours l’endroit d’une tragédie. Or, la tragédie, de tous temps, a eu besoin d’une scène pour installer l’espace de son jeu mortifère. Commençant à exister ou bien donnant la vie, à savoir le sens, nous mourrons à nous-mêmes alors que le jour se lève et que la nuit s’enveloppe de sa chape nocturne. Jamais on ne peut échapper au rythme universel et immémorial du nycthémère, ombre lumière, lumière ombre jusqu’à notre clignotement dernier. Osons la nuit ! Osons le jour !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
2 mars 2026 1 02 /03 /mars /2026 09:16
Au rivage des eaux mortes

« Entre sel et ciel… Aigues-Mortes… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Comment dire l’Infini,

comment dire l’Immensité

lorsque nous, les Hommes

à la taille de fourmi,

nous éclipsons à même

notre propre insignifiance ?

Il faudrait être

bien présomptueux

pour nous croire

 le peuple élu de la Planète,

il y a tant de merveilles

partout présentes,

elles nous rappellent

à notre devoir

de modestie.

Si nous étions

une espèce fluviale,

alors notre corps serait

 pareil à celui des anguilles,

ces sortes de lianes noires

qui semblent venir

en droite ligne

du creux le plus dissimulé

des abysses.

Si nous étions une espèce

relevant de la flamme,

alors nous serions

 pareils aux phénix,

ces oiseaux de feu

renaissant de leurs cendres.

Si nous étions une espèce

relevant du ciel,

alors nous serions

ces prodigieux nuages,

ces voiles de vapeur

qui n’ont ni lieu,

ni consistance.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Mais ce que nous sommes

jusque dans la sombre

 évidence de notre chair,

des êtres de la terre

qui nous déclinons

sous les prédicats

de la glaise,

de l’humus,

de l’argile,

enfin de toute matière

dense, opaque, refermée

depuis toujours sur

son étonnant mystère.

 

L’eau, le feu, l’air

se laissent approcher

au gré de leur constante

visibilité, de leur

 transparence.

Une eau dévoile,

 grain par grain,

son chapelet de gouttes.

Un feu laisse jaillir en son sein

le carrousel des flammes,

une pluie de fines étincelles.

Un air nous montre

ses empilements de strates,

 la multiplicité des vents

qui en balisent l’existence.

Mais la terre réserve en elle

 tous ses minéraux secrets,

ses gemmes brillant

dans sa nuit originelle,

ses intimes tellurismes

qui sont les traits

les plus vifs

de son essence.

 

Et les Hommes,

les Femmes,

là-dedans,

parmi la complexité

du Monde, où sont-ils ?

Sans doute sont-ils

ces Turquoises vertes,

 ces Hématites noires,

Ces Jaspes rouges,

ces joyaux qui ne

se dissimulent qu’à mieux

dévoiler leur nature

 si étonnante, si singulière.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

L’eau est étale,

noire et grise,

avec des reflets d’argent.

Elle dit le calme du lieu,

mais aussi sa profondeur,

l’essentiel de qui elle est,

le miroir dans lequel

se réverbère la beauté

ici infiniment présente.

Le ciel est pur don de soi,

ouverture sans fin,

appel de l’illimité,

creuset de l’impartageable,

assomption vers de

 hautes altitudes,

 là où rien ne signifie plus

que sous le régime

éthéré des idéalités.

Il est le signe de l’Infini

 sous lequel sont couchés

 les Hommes pliés sur

leurs nattes de sommeil

Nul bruit alentour

qui dirait le passage

de l’oiseau,

le glissement du train

sur ses rails,

l’écho assourdi d’une

barque de pêche.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Tout demeure en soi

 jusqu’à la limite

d’un effacement,

d’une disparition.

Alors les Hommes,

les Hommes de la Terre,

les Hommes rivés à leur sol,

 où sont-ils, alors

que nul mouvement

 n’en trahit la présence ?

Leur étrange absence est

plus forte que leur appel.

Leur invisibilité est le signe

le plus sûr que nous voudrions

les rencontrer, les connaître,

entrer dans l’immémorial

de leur légende.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Est-ce le silence des eaux

qui les soustrait à notre vue ?

Est-ce la Mort qui nous

prive de les apercevoir ?

La Mort des Hommes

qui est aussi la nôtre,

nous qui regardons,

dont le regard est vide.

L’immense voyage du ciel,

sa fuite vers

d’illisibles destinations.

La stagnation de l’eau comme

si plus rien au Monde

 ne faisait sens.

Å la pliure des deux,

sur la ligne basse

de l’horizon,

les remparts et,

derrière les remparts,

les maisons

où l’on vit,

où l’on aime,

où l’on meurt.

Reflets des murs d’enceinte

sur la sérénité de l’onde.

Reflets des tours sur la

quiétude de l’onde.

Sont-ils des Vivants

ceux qui s’abritent derrière

ces épaisses murailles ?

 En leur île de pierres,

 éprouvent-ils des sensations,

des émotions identiques

aux nôtres ?

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Cette Citadelle est tissée

du songe le plus troublant.

Elle flotte dans l’espace,

entre marais et lagunes,

entre fins cirrus

et mare liquidienne

qui paraissent venir

du plus loin du temps.

Verrions-nous sortir,

 de cette forteresse

de pierres,

un Humain, un seul,

et alors nous croirions

au miracle,

tellement ces Mortes eaux

nous inclinent aux belles

ombres de la Mythologie.

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle

Le Styx en personne

avec sa charge

de haine éternelle ?

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle la personnification

du Phlégéthon, de sa

 rivière de flammes ?

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle l’image du Cocyte

dont les lamentations

viendraient jusqu’à nous ?

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle le ruisseau

du confondant oubli

sécrété par Léthé ?

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Tous ces fleuves

qui étaient supposés

 converger en un

vaste marais

dans le monde souterrain,

sont-ils de pures divagations

de notre imaginaire

ou bien ont-ils quelque

élément de réalité, ici,

sous le ciel

d’Aigues-Mortes,

près des eaux

d’Aigues-Mortes,

tout contre les remparts

 d’Aigues-Mortes ?

Cette ligne de lumière

des remparts

vient nous sauver

d’un onirisme

frappé de tragique.

En elle, tout ce

qui peut s’éclairer,

à la manière d’un fanal

au milieu de la nuit.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

 

 

 

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1 mars 2026 7 01 /03 /mars /2026 08:21
Du Blanc, l’originelle parution

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

   Certes l’on pourrait entrer dans cette photographie à la suite d’un saut et s’y immerger au plein de sa réalité, sans qu’aucune pré-compréhension n’en ait posé les fondements. Mais, ce faisant, de qui-nous-sommes - cette manière de Nuit intérieure qui cherche le Jour de son possible -, nous serions demeurés sur le seuil d’une porte, apercevant la soie d’un mystère mais n’en éprouvant nullement le doux chatoiement, en estimant seulement ce flottement au large de nous, et la caresse serait passée que nous demeurions au seuil de nous-mêmes, comme nous sommes demeurés au seuil de cette porte visible/invisible, nous immergeant en sa Matière, à défaut d’en saisir le vivant Esprit. Toujours soudés à la réassurance du Visible, nous aurions occulté cet Invisible qui nous aurait été précieux si nous nous étions donné la peine d’en saisir, au moins dans un essai, l’inestimable et singulière venue.

   Mais ce que nous exprimons, de cette manière malhabile, parce qu’insuffisamment conceptuelle, force nous est imposée d’en demander l’ouverture auprès de deux Auteurs qui en ont formulé, dans la clarté, le mode essentiel, la signification intime. Oui, « intime » car les choses ne se donnent jamais d’emblée, identiques à ces coques de noix dont il faut briser la paroi afin d’en connaître les cerneaux, là où l’essence paraît toute lumière qui coïncide avec la plus grande exactitude de leur être, ces cerneaux crépusculaires qu’il convient de faire nôtres.

 

« La poésie –

par des voies inégales et feutrées –

nous mène vers la pointe du jour

au pays de la première fois. »

 

Andrée Chedid, Extrait de Terre et poésie

 

***

 

« Tout poème naît d’un germe,

 d’abord obscur,

qu’il faut rendre lumineux

pour qu’il produise

des fruits de lumière. »

 

René Daumal - Poésie noire

et poésie blanche

 

***

 Ici, l’essentiel, comme toujours,

est contenu dans l’espace

de quelques mots simples :

 

« la pointe du jour

au pays de la première fois. »

 

« qu’il produise

des fruits de lumière. »

 

   Donc, le tissu même de la Poésie est une manière d’aube, de clarté qui survient originairement, mais toujours le « fruit de lumière » ne s’enlève que sur un fond d’obscurité, ne vient à l’œuvre qu’après s’être extrait de sa nuit. La nuit, c’est ce qu’expriment le « feutré », « l’obscur », dans une manière de dire allusif qui ôte ce qu’il exprime à même sa diction. Car toute Poésie est de nature essentiellement fragile, elle dont les mots de cristal ne font leur tintement qu’à contre-jour de l’exister, au sein des agitations mondaines et du tourbillon vertigineux de l’Univers. Mais il faut un abri, mais il faut un secret et le dépli discret de ce qui ne peut s’effectuer qu’à l’aune d’un merveilleux clair-obscur.

    C’est bien sous le sceau d’une dialectique Noir/Blanc, Nuit/Jour, Ombre/Lumière que les mots du Poète, s’extrayant de leur gangue naturelle - tel l’imago, au terme de sa métamorphose, se hissant de sa tunique fibreuse en direction de la transparence -, que les mots traceront le processus qui, de la lourde Matière, de son opacité de glaise, monteront vers cet Éther qui, depuis toujours, était la promesse d’une allégie, d’un surgissement dans le monde inouï des significations. Tout ceci est excellement synthétisé dans un extrait prélevé dans « René Daumal - Poètes d’aujourd’hui - Seghers », lequel pointe en direction de ce travail d’essence  alchimique, partant de la nature sourde et indéterminée, occluse des mots (une manière de primitivité, d’archaïsme), les portant à leur illumination, à leur floraison, à leur épanouissement sous la voûte immense du Ciel, cet illimité, cette infinité que ne sauraient connaître nulle contrariété, uniquement le dépliement sans fin d’une Liberté. Mais écoutons les mots de Jean Biès, auteur de cet essai :

   « Daumal ne prétendra rien d’autre, désormais, que transmuer « l’œuvre au noir » - domaine des angoisses et des illusions, des ténèbres visqueuses de la materia, où les eaux mercurielles restent congelées - en « œuvre au blanc » - royaume de luminosité ; - faire passer sa poésie du Solve au Coagula ; ou si l’on préfère, du Chaos à l’Ordre, de la Terre au Ciel. »

   Tout ceci, et singulièrement l’inclusion de l’âme du Poète en cette « cosmologie » à usage personnel, en cette chaotique présence primitive, tout ceci crée le Poète-Démiurge en quelque manière (ou Alchimiste si l’on préfère, l’analogie est évidente), lequel s’inquiète de façonner le Monde (le Poème) à la mesure exacte de qui il est, à savoir cette exigence de mettre fin au Désordre (le Poème doit exprimer une langue compréhensible), de donner vie à une pure beauté qui, si elle est d’ordre esthétique, ne saurait se dispenser de prendre visage lexico-sémantique, message transitant directement de cœur en cœur, de raison en raison, de sensibilité en sensibilité.

   Car c’est ceci, l’ordre du Monde, mettre en relation, produire un sens commun, faire se conjoindre deux existences séparées en les fusionnant en une identique cornue métamorphique. Alors, la clé de voûte du système lexique confondra, en une seule et même unité, en une dyade insécable, le Poète, le Lecteur (celui qui élève, celui qui récolte les « fruits de lumière »), même moisson osmotique de ce qui, sublimement formulé, connaîtra immédiatement son propre coefficient d’éternité. Si le vieux rêve idéaliste de la fusion Sujet/Objet peut trouver ici illustration, gageons que ce qu’il faut bien nommer « extase poétique » est bien l’opérateur qui, en une seule et même dimension, réunit Poète/Lecteur/Langage dans la plus effective des joies qui se puisse imaginer. Une ambroisie est partagée et le monde des dieux Olympiens n’est guère loin qui nous tend la coupe d’ivresse, Dionysos tempéré par la sagesse apollinienne, Apollon dilaté de l’intérieur par la fougue dionysiaque. Subtil équilibre, conjonction des opposés. La Raison disciplinant le Polémos, le Polémos s’assagissant sous le baume de la Raison.

   Il n’en faut ni plus, ni moins pour donner au Poème sa forme pourrait-on dire « performative », il accomplit, à même son dire, ce à quoi il était destiné à l’ombre de toute conscience : ouvrir un espace dans le derme sourd de l’exister, dans ce confondant nihilisme dont la parole est le Rien, dont la promesse est le pur Néant. Tout Poème venu à lui dans la faveur est de nature cathartique, il nous sauve de nous-mêmes, il apaise nos inquiétudes, il nous abstrait des formes contraignantes de l’Espace et du Temps. Il confère à notre essence d’Hommes et de Femmes cette assurance de tracer dans la terre un sillon fertile, d’y déposer des graines, d’en récolter, dans l’entaille d’un infime bonheur, la moisson future qui illumine notre présent, le rend, sinon radieux, du moins suffisamment touché de clarté, peut-être même d’espérance, de douceur de vivre. D’exister près du ruisseau, de la source, de l’étoile, ces étincelles qui habitent la nuit de la Poésie et la transcendent au gré de leur inimitable vivacité, de leur éclat, de leur incommensurable fidélité car, toutes ces choses, nous les portons en nous, que le génie du Poète nous rend lisibles afin que, notre soif étanchée, nous ne demeurions en plein désert, désert de nous-mêmes.

   Et maintenant, il s’agit de se poser la question de savoir en quoi, cette belle photographie d’un paysage de neige, porte en elle, tel le Poème, cette forme de passage alchimique du Nigredo primitif (ce Noir calciné) à son opposé l’Albedo (cette blancheur de cygne), en quoi elle porte les traces d’un Chaos originel devenu un monde ordonné, un Cosmos.

   Cette image, si subtilement équilibrée selon l’ordre du Cosmos, son arbre planté à l’endroit exact de son être (il ne pouvait, en toute logique, occuper que la place qu’il occupe), les arbres poudrés de neige dessinant un subtil horizon accueillant la totalité du paysage, la frise légère des chalets de bois venant jouer avec l’horizontalité de l’arbre (dans une manière de relation orthogonale qui est simple mais évidente métaphore de la Raison), le champ blanc immaculé disant sa singulière perfection, en même temps qu’il constitue le socle idéal sur lequel le tout de l’image vient se mettre en place, genres de constellations trouvant le lieu de leur infrangible Loi. La vision de cette photographie est pure réassurance pour tout esprit en quête de sens.

 

Ici, tout s’enchaîne dans l’harmonie.

Ici, tout vient de soi.

Ici se présente le lieu même de l’épure.

 

   Rien n’est de trop qui serait une fausse note dans cette fugue légère. Rien ne fait tache. Rien n’est étranger. L’œuvre photographique se fond dans l’œuvre alchimique et c’est la pure conscience qui émerge là,

 

et c’est l’être qui se spiritualise,

et c’est l’âme qui connaît

la plus grande lucidité,

 et c’est le dépassement se soi

vers le hors-de-soi, l’infini.

  

   Puis, par phénomène de simple opposition, l’image abordée dans son lexique plus précis, s’y laissera apercevoir, dans l’approximation il est vrai, dans l’à-peine insistance (comme si le Corps se sentait honteux de n’avoir point encore rencontré l’Esprit), quelques prédicats relatifs au Chaos de l’Oeuvre au Noir, cette Nigredo symbolisée par tous les affleurements de Noir, la partie sommitale du ciel, les lignes foncées qui courent le long du tronc et des branches, les façades d’ombre des chalets, le chemin qui traverse le champ virginal de la neige, la bande grise au premier plan. Tous ces stigmates, toutes ces substances lourdes trahissent la présence du Corps lesté de tous les maux dont il est le sombre réceptacle :

 

noir des processus de corruption de la chair,

noir de la tyrannie de l’ego,

noir des cruelles passions,

noir des désirs cachés,

des peurs ancestrales, archaïques,

noir des ambitions invasives.

  

Il convient maintenant de reprendre le geste daumalien

tel que suggéré par Jean Biès :

 

« faire passer sa poésie du Solve au Coagula ;

ou si l’on préfère, du Chaos à l’Ordre, de la Terre au Ciel »,

 

   tel est ici le seul moyen de synthétiser l’image, de l’accomplir en sa signification la plus entière. Subtil cheminement de la Poésie Noire à la Poésie Blanche.

 

Les Idéalistes épris d’Esprit se fixeront sur le Blanc.

Les Matérialistes versés dans la complexité du Corps choisiront le Noir.

Les Sceptiques qui doutent de tout, aussi bien du Blanc que du Noir,

s’immergeront dans les plis du Gris.

 

   La perception du Réel est ainsi faite qu’elle suppose cette polychromie, chaque gradient déterminant les êtres que nous sommes selon leurs propres affinités, qui, certes, ne sont des vérités que relatives, mais des vérités tout de même. Sans doute la vérité de toute œuvre, qu’elle soit picturale, photographique ou bien œuvre du Verbe, consiste-t-elle en ce mode de passage d’une réalité à une autre, autrement dit au sein même de son propre métabolisme, là où le point des rencontres tisse ce chiasme en forme de Ruban de Moebius, cette représentation d’un Infini parfait, absolu en son essence. Image d’un point nodal indépassable, pareil à l’Idée platonicienne, à cet Archétype qui ne saurait trouver d’autre fondement qu’en lui-même. Domaine des entités absolues, éternelles, immuables, de nature substantielle, que Descartes définissait de la manière suivante : « ce qui est conçu immédiatement par l’esprit ».

 

Du Blanc, l’originelle parution

Ruban de Moebius

Source : JC LE JALLU

 

   Alors, de manière visuelle, donc métaphorique, et pour en revenir à la qualité symbolique de cette image de l’arbre et de ses entours sombres ou bien lumineux, nous pourrions synthétiser les différents concepts abordés sous un tableau à double entrée,

 

la gauche correspondant à la lourdeur terrestre du Corps,

la droite indiquant l’allégie céleste de l’Esprit :

 

NOIR   BLANC

 

NIGREDO   ALBEDO

 

TERRE   CIEL

 

CHAOS   COSMOS

 

OBSCUR   LUMINEUX

 

SOLVE      COAGULA

 

DISSOLUTION    LIBERATION

   DES CORPS      DE L’ESPRIT

                                          

                                           MORT DE L’EGO         ÉMERGENCE

                                            et des PASSIONS      de la CONSCIENCE

 

***

 

Telle la ligne zénithale sombre du Ciel

Tel le rideau d’Arbres à l’horizon

Tels les Chalets de bois

Tel le Chemin dans la neige

Telle la Bande grise tout en bas

Tel l’Arbre irradiant au

centre de l’image

Å Chacun, Chacune

de trouver sa place

sur l’une des extrémités

de ces boucles

du Ruban de Moebius

 

Å moins que le centre

ce point de continuel

Aller-retour d’une

réalité à l’autre

Ne soit la seule

  position possible

Simple balancement

 

Du Beau au Vil

Du Bien au Mal

Du Vrai au faux

Du Jour à la Nuit

De l’Être au Non-être

Du Tout au Néant

 

Ne serions-nous, dès lors

Qu’Oscillation ?

Que Fluctuation ?

Que Variation ?

Raison pour laquelle

L’Immuable fléau de l’Idée

Sur la balance de l’exister

Serait le seul remède

A nos contingentes

Contradictions

 

*

 

  

 

 

 

 

 

 

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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 08:04
Blanche, la poésie

« L’enterrement de Verlaine 

Œuvre : André Maynet

 

 

 

  

Clé de lecture ou un regard  possible.

 

En une seule ouverture

Cette image nous donne

Le Blanc et le Noir

La Vie et la Mort

La Parole et le Silence

La Poésie et le Néant

 

A l’origine continent Blanc

Poétique 

Gloire de Verlaine

 

Puis les Nihilistes sont arrivés

Et n’ont eu de cesse

De détruire la beauté

De s’en prendre à la poésie

Continent Noir  

Enterrement de Verlaine

 

***

 

L'Enterrement De Verlaine

 

 

« Le revois-tu mon âme, ce Boul’ Mich’ d’autrefois

Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :

Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure

Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ?

 

Tous les grognards - petits - de Verlaine étaient là,

Toussotant, Frissonnant, Glissant sur le verglas,

Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,

Morte enfin, du Premier Rossignol de la France.

 

Ou plutôt du second (François de Montcorbier,

Voici belle lurette en fut le vrai premier)

N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours !

Premier ? Second ? Vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! Je suivrai toujours, l’âme enivrée

Ah ! Folle d’une espérance désespérée

Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-Purée

Vos deux gardes du corps, - entre tous moi dernier. »

 

Georges Brassens

 

 

   Commentaires.

 

« Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure »

 

   Comment mieux dire l’adoubement du Poète Georges Brassens à cet autre Poète Paul Verlaine qu’en en appelant à Dieu lui-même ? On ne saurait s’élancer plus haut dans l’ordre d’une « foi », peut-être d’une « mystique » (ces mots entre parenthèse. On n’oubliera pas le scepticisme foncier de Brassens et son agnosticisme actif), donc s’élever dans la voie pure qui semble faire signe vers celle du Tao, cette essentialité qui assigne à l’être une présence singulière au-delà de la pensée, du ressenti, dans un territoire sans doute proche de l’Absolu.

   Or il n’est nullement indifférent que Brassens convoque Dieu face à la Poésie dans un rapport d’homologie. Poétiser, en un certain sens, possède la vertu d’un tel accroissement ontologique que se montre, aussitôt, la sphère de la Déité en son ultime rayonnement.

 

« Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ? »

 

   Tout Poète disparu est un « grand mort » pour la simple raison qu’il est ce Mortel dépassant la condition des autres hommes, ces « miniatures » qui suivent le convoi, tête basse, sans doute contraints par le poids du génie à ne voir de la réalité que sa contingence, le sol qui semble lui être échu tel son incontournable destin.

La Terre pour les Hommes. Le Ciel pour le Poète.

 

« Tous les grognards - petits »

 

mais a-t-on seulement la possibilité de relever le front, de devenir grand lorsque l’œuvre poétique nous domine de toute sa hauteur ?

 

« Premier Rossignol de la France.

Ou plutôt du second »

 

   Quel oiseau pourrait donc se porter à la hauteur du chant mélodieux du Rossignol ? Alors sont évoqués, dans l’œuvre de Brassens,  d’une manière plus on moins détournée, les noms de ceux qui ont compté au titre de la Poésie : Ronsard ,Villon, Rutebeuf, Musset, Vigny , Hugo, enfin tous ceux qui « rossignolaient », dont la trace est constante dans l’œuvre de l’Auteur de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». Et cet enterrement « dans l'encre bleue du golfe du Lion », à l’ombre tutélaire de Paul Valéry, rejoint symboliquement « ce Boul’ Mich’ d’autrefois », lien indéfectible par delà l’espace et le temps des grands faiseurs de rimes.

 

« N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours ! »

 

   PAUVRE LELIAN, une anagramme de PAUL VERLAINE que cet autre grand Poète,  Arthur Rimbaud lui avait attribuée sous couvert d’une gentille moquerie.

   Bref, la Poésie de Georges Brassens est l’hommage appuyé d’un saltimbanque amoureux des mots à ses frères versificateurs, une manière d’éprouver envers la Poésie non seulement une dette mais une reconnaissance éternelle.

   « L’enterrement de Verlaine » est la disparition d’un corps, non celui de la Poésie, Poésie seul rempart, seul antidote pour résister au nihilisme contemporain qui, partout, répand « le bruit et la fureur ». Poétiser est la meilleure façon d’échapper aux couleuvrines du Néant, de s’exonérer du désespoir dont tout homme est affecté en son propre comme son essence la plus visible. Nul espoir de liberté en dehors du Langage.

 

    Continent blanc ou le lieu du Poème. La Gloire de Verlaine. (Paradis).

 

Blanche, la poésie

   D’abord il faut partir du visage, explorer son continent blanc, y découvrir les affleurements d’un langage essentiel, autrement dit y trouver la présence d’une subtile poésie. Encadré par le maquis brun des cheveux, c’est d’un pur ovale dont il est question, d’une neige immaculée, d’un frimas à peine visible qui surgit dans le gris tout comme le cône blanc du Mont Fuji-Yama plonge dans les eaux bleues du ciel la pointe paisible de son être. Sans doute en son intérieur les bouillonnements du magma, les trajets veineux de la lave, le soufre jaune qui s’impatiente de trouver sa fuite dans l’espace sidéré. Sans doute, mais ceci, cette vie inapparente ne modifie en rien l’aspect qu’il présente à nos yeux, de calme, de sérénité. En lui l’Enfer est contenu, mis à distance ce qui ne nous empêche nullement d’en percevoir la redoutable énergie, d’en ressentir les flux, d’en deviner la toujours possible éruption, ces filaments de sanguine qui s’écouleraient sur les flancs, traçant à même leur peau les vergetures de la Mort.

   Oui, combien il paraît étrange, soudain, de faire se lever la dague de la tragédie, de convoquer la disparition, la fin dernière des choses comme si, inéluctablement le Destin s’apprêtait à commettre ses basses œuvres, à lancer ses morsures définitives. Certes ceci peut bien inquiéter, désarçonner, instiller un doute muriatique dans l’esprit. Cependant se voiler la face ne servirait à rien. Toujours nous savons que l’autre côté du jour est la nuit, que le blanc abrite le noir, que toute joie est le masque d’une probable tristesse. Si le visage à peine encore parcouru d’Eurydice semble bien doué de vertus poétiques, il ne l’est qu’à repousser dans l’abîme les sournoises attaques de ce qui, à bas bruit, rampe et se dissimule afin de mieux préparer ses assauts.

   Nous ne sommes que de fragiles funambules marchant au dessus d’un volcan. Poétiser, parler, créer, ce n’est que maintenir en suspens l’antique menace d’un Enfer qui pourrait bien ouvrir ses portes d’airain pour que nous puissions goûter aux « joies » de la damnation. Ceci nous le savons, mais, à la façon d’un secret, nous le dissimulons dans quelque recoin de notre esprit de peur qu’éveillé, le savoir d’une telle présence ne nous saute au visage et ne nous conduise dans les limbes obscurs parcourus des flammes de l’aporie humaine. Et, sans nous interroger plus avant, nous sentons bien que toute chose belle  (l’amour, une peinture, des vers harmonieux), toute beauté donc recèle en ses plis inaperçus de redoutables oubliettes qui menaceraient, à tout instant, de réduire en cendres notre légitime désir d’exister. Nier ceci, en dissimuler la réalité et c’est alors un bonheur factice qui s’installe, et c’est un confort illusoire qui nous fait croire qu’habiter sur Terre ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une cécité. Bien au contraire, toute œuvre vraie, à commencer par la Poésie, est marquée au fer rouge d’une angoisse, à l’encre indélébile du questionnement de la Vérité.

   Mais poursuivons notre chemin qui se veut poétique et disons ce visage en son exception. Le front est doucement bombé, il est un haut plateau où court le vent de l’altitude, où des oiseaux ivres basculent dans la lumière du jour. Le front est incantation, demande de pureté, disposition à l’ouverture d’une clairière dans la suie épaisse de l’ombre. Sous le linge de la peau les idées s’y devinent qui tressent leur résille de cristal, pétillent à la manière de bulles claires, évitent les pièges et contournent les ténébreux marigots  de l’inconscient.

 

Un pas dans le Blanc. Un évitement du Noir.

 

   Une marche en avant qui réclame l’étoile allumée au bout du sentier, un regard qui cherche dans la nuit l’éclat vert, phosphorescent, de la luciole, un témoignage de vie dans les mortelles avenues du temps.

   Et ces deux traits des sourcils, cette lueur de cendre, cette inflexion du visage qu’un signe vient barrer comme si, de toute éternité, la géographie faciale devenait la figure lisible d’une biffure, ces parenthèses ouvertes qui se manifestent sous la forme d’un abri inquiétant, bourrelet qui, parfois, se fronce sous la tension de l’angoisse. Les deux verres clairs des yeux viennent s’y loger avec leur ressource de fontaine vive, avec leur densité si aérienne qu’ils pourraient aussi bien être une simple bogue de silence, peut-être une veinule d’eau dans le secret de la terre. Combien ces yeux - portes de l’âme -, ont inspiré de poètes. Combien de vers en ont chanté les louanges. Combien de larmes poétiques ont été versées dans des milliers d’alexandrins pour dire l’infini du regard, son luxe sans repos, la profondeur de sa sémantique.

 

Yeux de joie : Gloire de Verlaine - Yeux de tristesse : Enterrement de Verlaine.

  

   Toujours cette infinie oscillation, ce battement de la Vie au Trépas, de l’Amour à la Haine, de la Clarté à la Ténèbre. Ecartèlement de l’Homme aux deux polarités : Naissance-Mort que relie la ligne brisée de l’existence. La Poésie, en tant qu’objet fondamental, ne saurait en montrer la seule face de joie sans évoquer celle de tristesse qui lui correspond, lui est coalescente. Face de Janus à deux têtes, infernale dualité qui nous tire vers l’amplitude du Ciel puis, sans crier gare, dans la fosse illisible du Limon.  Sachant ceci, et tout le monde en est averti, quoi de plus logique que de retrouver dans tout acte humain, le plus frustre, aussi bien que le plus noble ces lignes de force qui en sous-tendent la cruelle réalité ? Oui, cruelle puisque notre sort est tragique, frappé au coin de la finitude. Alors comment le poème pourrait-il s’exonérer de la tâche de nous initier à la perte, au gain, à toutes les perspectives selon lesquelles se déroule l’aventure de notre hasardeuse marche ?

   Et cette barre droite du nez, cette équerre qui vient jouer avec les  traits des sourcils, ne nous dit-elle les belles fragrances de la fleur, de la peau de l’Aimée, de la feuille morte d’automne, du nectar éblouissant au printemps, de l’arôme subtil d’un thé, et parfois du pestilentiel se manifestant sous les traits d’un fruit en décomposition. Bien évidemment il est toujours difficile, sinon impossible, langagièrement parlant, d’évoquer la corruption, sauf à convoquer un irrépressible sentiment de malaise. Et pourtant l’art de la peinture - ce Poème plastique -,  nous en livre, à vif, les plus urgentes expressions. Que l’on songe seulement aux écorchés vifs tels que dépouillés par le pinceau de Soutine. Ou bien aux faciès métamorphiques, empreints d’une folie vacante des portraits d’un Francis Bacon. Ou encore aux insoutenables scènes d’apocalypse dans la peinture de Picasso, Guernica au premier chef. Oui l’empreinte pathétique est toujours là qui affute ses griffes dans l’ombre et ne rêve que de capturer sa proie. Mais rien ne sert d’épiloguer, le constat existentiel est si visible qu’il en devient aveuglant.

   Et cette plaine des joues que viennent rehausser les deux touches discrètes d’une terre un peu plus colorée. Une à peine insistance, une vibration de l’air au dessus des herbes et des graminées, une teinte de ciel à l’aurore, l’attouchement tout en subtilité de la Nature, sublime attention à ce qui est et toujours mérite de s’affirmer, d’accéder à la beauté. Ici est un cosmos qui s’ordonne autour d’une palpitation. Rose-thé et blanc poudreux jouent la mélodie des choses justes, celles qui n’ont nul besoin d’une oriflamme dressée dans l’éther, juste une discrète manifestation, un fanal dans la brume, une lumière filtrée par un voile, une sourdine dans le jour qui décline. Mais parfois les joues rougissent sous les coups de canif de l’affliction. Une mauvaise nouvelle, une trop vive émotion éprouvée à l’annonce de quelque drame, la vision d’un dénuement. Le même rouge estompé pour dire à la fois le plaisir, le contentement, les griffures de la détresse.

   Et cette bouche si discrètement purpurine, et le seuil des lèvres pour dire les mots d’amour, réciter des Poèmes, conter une histoire, s’extasier, jouir, prononcer des anathèmes, critiquer, réprimander, stigmatiser. Il serait si heureux de destiner à ces délicieux bourrelets l’émission de paroles de paix, de réconfort, manières d’onctions qui feraient de la vie une douceur, des événements le siège d’une constante félicité. Mais ce serait oublier la possibilité d’un état de siège, la violente polémique, les assauts sophistiques, les calomnies, les brimades.

   Le plus souvent, l’entente du poème se limite à lire une gentille bluette, à éprouver quelque sentiment romancé, à ne « souffrir » de la parole qui nous est adressée que sa marge de bienfaisance, à déguster un miel, à nous abreuver d’une ambroisie. Mais l’on comprendra combien cette conception demeure insuffisante, confondant l’acte poétique avec ce qu’il ne saurait être, à savoir un arrangement, une compromission, la pente en direction de la facilité. Croire ceci serait simplement rejoindre le bavardage des cours d’école et n’en retenir que l’incompréhensible bourdonnement.

   Toute poésie véritable (mais ceci est un pléonasme), fore profondément la chair humaine, le tissu des choses afin d’en extraire la seule chose qui vaille, cette vérité qui se dissimule, que le vers rythmé, harmonieux, souplement intentionnel conduit au seul lieu possible : la production d’un sens qui « donne à penser ». C’est là, sans doute l’une des « missions » les plus profondes qui puisse échoir au langage, mettre son propre être en question tout en plaçant en exergue celui des Autres, du Monde. A ce seul empan est reconnaissable l’œuvre exacte qui ne se perd ni en fausses conjectures, ni en hypothèses hasardeuses. Grande est toute Poésie qui signifie et marque au fer rouge celui qui en a sondé l’inestimable profondeur.

   Nul ne peut entrer dans le vif du Poème s’il ne prend acte des racines orphiques, donc toujours en tension, inquiètes,  qui en constituent le fondement originel.

 

      Les racines orphiques de la poésie.

 

   De manière à ce que l’entente de la Poésie se fasse avec suffisamment de justesse, il convient de dire, successivement, qui est Orphée, de rappeler le mythe attaché à son nom, de déduire du mythe les fonctions essentielles du Poème, de préciser l’originarité de ce mythe pour toute Poésie qui n’en constitue que la répétition symbolique.

 

   Orphée selon le Dictionnaire des Mythologies.

 

   « Après les dieux, avec lesquels nul mortel ne saurait rivaliser, Orphée, fils d’une Muse, peut se targuer d’être le plus grand musicien et poète de tous les temps. Il joue divinement de la harpe, l’instrument qu’Hermès a offert à Apollon (…). Les tempêtes s’apaisent, la mer se calme, les bêtes fauves, les rochers même, les arbres le suivent, et tous demeurent sous le charme magique de son art. »

 

   Le mythe d’Orphée.

 

   « A son retour, il (Orphée) épousa la très belle hamadryade, Eurydice et il s'installa en Thrace. (…). Le couple vécut très heureux (…) Mais ce bonheur idyllique et cet amour parfait allaient être troublés par un drame atroce. Un jour, près de Tempé, dans la vallée du fleuve Pénée, Eurydice (…) posa malencontreusement son pied nu sur un serpent venimeux qui la mordit à la cheville.

   Terrassée par le poison foudroyant la malheureuse Eurydice s'écroula sur l'herbe tendre. En vain Orphée employa le suc bienfaisant des plantes pour détruire l'effet du poison mais rien n'y fit et Eurydice mourut. Quand Orphée vit le corps inanimé d'Eurydice, blanche comme un lys, il comprit que Thanatos avait fait son oeuvre et il laissa échapper son chagrin en de longs sanglots.

  Alors Orphée, inconsolable, vit que tout était perdu, il prit la terrible décision d'aller chercher Eurydice dans le royaume d'Hadès. Il se rendit à Ténare (…) et descendit courageusement au Tartare dans l'espoir de ramener son épouse. A son arrivée, non seulement il charma le passeur Charon, le chien Cerbère et les trois Juges des Morts par sa musique, mais il interrompit momentanément les supplices des damnés : il adoucit à tel point l'insensible Hadès et son épouse Perséphone qu'il obtint la permission de ramener Eurydice dans le monde des vivants.

   Hadès n'y mit qu'une seule condition : Orphée ne devait pas se retourner jusqu'à ce qu'Eurydice soit revenue sous la lumière du soleil. Eurydice suivit Orphée dans le sombre passage, guidée par la musique de sa lyre; tous deux remontaient le chemin de l'Averne. Aux portes du Ténare, lorsqu'il revit poindre à nouveau la lumière du jour, n'entendant aucun bruit et se méfiant un peu des promesses d'Hadès, il se retourna pour voir si son épouse était toujours derrière lui. Un seul coup d'oeil et il la perdit pour toujours. » 

 

                                                       (Source : Le grenier de Clio)

 

   Fonctions du Poème.

 

   Ce que le Mythe délivre et permet de comprendre c’est essentiellement en quoi consiste l’essence de la Poésie.

  

   * Enchanter le monde en jouant de la lyre et en chantant.

   * Exprimer les sentiments en évoquant l’amour.

   * Exprimer la douleur (Mort d’Eurydice).

   * Tenter de retrouver qui a été perdue (la Bien-aimée).

   * Ouvrir le site d’une inconsolable mélancolie.

   * Célébrer la beauté grâce à un chant immortel.

 

   Ainsi est tracée la voie par laquelle le poème lyrique se donnera comme la forme à reconduire plus tard dans l’Histoire afin que le mythe puisse trouver son accomplissement et remplir sa fonction, laquelle est ainsi définie par Mircea Eliade dans « Aspects du mythe » :

 

    « C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui. Plus encore : c’est à la suite des interventions des Etres Surnaturels (Orphée pour ce qui nous occupe, c’est moi qui souligne) que l’homme est ce qu’il est aujourd’hui, un être mortel, sexué et culturel.» Nous pourrions ajouter à cette définition : « un être de Parole reproduisant les Paroles primordiales. »

 

   Tout Poète est Orphée.

 

« Que mon Orphée, hautement anobli,

Malgré la Mort, tire son Eurydice

Hors des enfers de l’éternel oubli ! »

 

Maurice Scève (dizain 445)

 

***

     

   Voici ce qu’en dit Fabrice Midal dans « Pourquoi la poésie ? » :

 

   « Tout poète est Orphée, car tout poète est le porteur de la parole originaire. Il la surprend. La tient à bout de bras, dans le risque le plus vif.

Orphée est le poète premier, celui qui, par son chant, charma non seulement les hommes et les animaux, mais aussi les cœurs de pierre et le cœur des pierres !

De cette étincelle soutenue, Orphée est l’origine de la poésie. L’origine, comme le souligne le philosophe Hadrien France-Lanord, loin d’être dépassée par ce qui la suit est « toujours au-devant de nous, à venir, et dispense la primeur d’un nouveau jaillissement à chaque fois que nous allons à elle. » Tout poète fait en ce sens jaillir, à neuf, l’origine et par là nous fait exister dans un vrai jour. (…) Quand cela chante, c’est, pour tout poète d’Occident, Orphée qui revit. Tout poète est Orphée miraculé. »    -           (C’est moi qui souligne).

   Magnifique méditation qui, en peu de mots, donc en l’essentiel, pose devant nous, à la fois la valeur initiatique du mythe, cette destination envers les humains d’une parole fondatrice, à la fois ce risque qui est toujours à tutoyer puisque, poétisant, on longe l’Enfer, on en subit la tragique brûlure. Dimension véritative de l’art du poète qui nous place dans le jour même de ce qui est à saisir de plus profond, notre propre essence s’accordant à la parole première. Enfin cette sustentation au-dessus du vide. Lisant des vers nous assistons à notre propre miracle qui n’est que l’écho de l’initiale présence d’Orphée dans le sidérant tumulte du monde.

 

   Être Poète : connaître l’enfer.

 

« Il faut avoir connu le gouffre de l’enfer

Si tu n’y vas vivant, tu y entreras mort. »

 

Angelus Silesius.

 

   Citons encore une fois les belles références données par Fabrice Midal en préambule de son article intitulé : « Traverser l’enfer » :

 

   « La légende nous raconte qu’Orphée descendit aux enfers et y enchanta les dieux qui y habitent. Dans la Nekya au chant XI de l’épopée homérique, l’Enéide de Virgile, La Divine Comédie de Dante jusqu’à Une saison en enfer de Rimbaud ou les Carnets de Malte Laurrids Brigge de Rainer Maria Rilke, un même fil court. Tout homme devient poète en refaisant le voyage d’Orphée. »

 

   Sans doute est-ce pour cette raison d’une descente en Enfer qu’il devient si difficile pour tout Existant sur Terre de reprendre à son compte la belle formule de Hölderlin « L'homme habite en poète ». Car, si habiter est habiter le langage et de manière essentielle, tout Vivant n’en acceptera la charge qu’à la seule condition que son chemin d’énonciation ne soit nullement pavé des braises  du Tartare. Pour la plupart, force est de le reconnaître que le registre du bavardage se substitue, le plus souvent,  à celui, plus élevé, d’une exigence de formulation, de nomination poétique. A l’aune de cette aimable distraction, rien d’exigeant ne s’institue, rien de fâcheux ne s’annonce qui ressemblerait à quelque malédiction.

   Que tout Sujet veuille éviter les plaies de l’existence n’est que justice. Seulement le Poète n’est nullement un homme comme les autres. Touché par l’éclair du génie, il ne sera jamais en paix qu’il n’ait créé ce monde symbolique qui l’arrache aux rets étroits de la réalité. Être Poète est le résultat d’une exigence de tous les instants. On n’accède à la Beauté qu’aiguillonné par un vibrant désir de s’arracher à soi, aux autres, au monde. Être Poète, connaître l’étincelle, frôler la flamme, faire se déployer le luxueux étendard des mots, ceci n’a jamais lieu qu’au terme d’une épreuve initiatique, d’un rituel parfois, toujours d’une ascèse qui ne laisse jamais de place pour la moindre compromission. On ne saurait être Poète par intermittences (mêmes si elles viennent du cœur), seulement en ce lieu et non ailleurs, selon l’humeur ou une certaine climatique.

   Entrer en poésie équivaut au fait d’entrer en religion et bien des vies poétiques sont des puretés quasiment monacales, des sacerdoces, des parcours de saints ne se laissant jamais divertir par le bruit de fond du Monde. On n’est poète qu’à l’entretenir, tout comme on veille sur un feu, qu’à accepter une part de retrait de soi des préoccupations quotidiennes, qu’à s’engager dans cette souffrance fondamentalement humaine qui ne trouve jamais la vérité qu’à sa propre combustion, à son éternel ressourcement, à son jaillissement dans l’antre révulsé du corps, dans le chaudron mutilé de la tête, dans la cage d’os qui vibre de son propre effroi. Création est douleur ou bien n’est pas. Se mêler d’art et l’on se confie à la totalité de l’effectivité du paraître sans distinction, dans l’aire souple du Bien, mais aussi, mais surtout, dans le cachot du Mal, dans les oubliettes de l’affliction. Il n’y a pas de création heureuse. Il n’y a qu’une esquive du piège, une échappatoire à la Mort, une jonglerie avec le tragique. On ne saurait cueillir la rose sans en sentir les vénéneuses épines : ainsi sont « Les Fleurs du Mal ». Elles seules conduisent à la pure beauté.

   Revendiquer, tel Rimbaud, le statut ou plutôt le pouvoir d’être Voyant implique la confrontation à la nuit. Toutefois ceci ne suppose nullement que seules les ombres se rendent visibles et entourent le corps de création des étroites et aliénantes bandelettes de momies. Pour que le poème ait lieu, qu’il trouve site pour rayonner, il lui faut le ciel noir cependant traversé par la course des étoiles, animé par la lactescence des astres, la fusion des comètes, l’éblouissement sidéral d’une pluie de lumière. C’est seulement parce qu’il y a le blanc, la clarté, que le noir, l’obscur, l’impénétrable sont convoqués. Quels mots pourraient donc surgir du ventre aveugle de la nuit, si ce ne sont des mots de néant, de non-sens, des mots tellement refermés sur eux-mêmes que, jamais, ils ne parviendraient à leur éclosion. Sans doute le mot porte-t-il en soi sa marge d’obscurité, mais seulement quand il est regardé dans sa densité purement matérielle, son corps phonétique, son repli natif que nul jour ne vient éclairer de sa partition musicale, ne vient ouvrir à la manière d’un chant.

   Prononcez, par exemple, le mot « rocher », plusieurs fois de suite, à la manière d’une litanie, ainsi « rocher », « rocher », « rocher » et vous n’obtiendrez qu’une sorte de chaos, de bruit ne dépassant nullement son aire pour s’ouvrir au monde, mais une récurrence de hoquets insignifiants, de borborygmes frôlant le vent d’une folie. Le mot est immobile, il résiste et, pareil au « rocher » de Sisyphe il ne roulera avec lui qu’une charge aussi confuse qu’absurde de vacuités sans fin. Le mot est demeuré nocturne qui s’enferme dans cette autarcie dont on ne pourra rien tirer. Mais, maintenant, incluons ce même mot dans une phrase. Ecoutons Camus parler du destin de Sisyphe qui lui appartient en propre : « Son rocher est sa chose ». Et voici que ce mot s’éclaire de multiples significations qui en délivrent le sens. Et comment ceci a-t-il lieu ? Mais uniquement grâce au fait qu’une lumière (au double sens  d’énergie lumineuse et d’ouverture d’un orifice permettant à un fluide de s’échapper), une lumière donc  s’est glissée dans les intervalles entre les mots leur apportant la respiration, le jour qui manquait précisément à ce  lexème isolé pour pouvoir se faire entendre.

 

    Continent noir ou le lieu du Nihilisme L’enterrement de Verlaine.  (Plus noir que l’Enfer).

 

  

Blanche, la poésie

   Que reste-t-il de l’être d’Eurydice sinon cette sombre vêture qui n’en révèle rien, même pas l’ombre du corps ?  Le corps s’est absenté, est devenu mutique, bouche scellée, oblitérée par une lourde aphasie. Le visage, ce marqueur essentiel de la personne, cette disposition à l’Autre, cette infinie et toujours renouvelée inclination à l’ouverture d’un sens, la face donc s’est éclipsé et, avec elle, tous les possibles qui y sont attachés. Il n’y a plus ni passé, ni présent, ni futur. Temps aboli, espace sans jeu pour se déployer. Le noir et seulement le noir est cette aporie à laquelle l’on ne peut se rapporter puisque dépourvue de parole, puisque n’émettant aucun langage. L’essence humaine s’est dissipée et corrélativement tout essai de compréhension. Le rocher est rocher, enfermé dans sa matière obscure. Plus de place pour Sisyphe. Plus de lieu pour une fiction, une mythologie, une philosophie. L’absurde lui-même s’est évanoui, autrement dit il y a comme un redoublement de son illisible énigme. Absurde au second degré. Absurde de l’absurde.

   Et la place du poète, où est-elle, lui qui ne peut faire surgir que la lumière des mots ? Toute tentative de poésie échoue sur les rivages mêmes où le ténébreux a posé son linceul nocturne. Ce qui se montrait comme la gloire de Verlaine, que le visage blanc d’Eurydice, fût-il mélancolique, rendait à une claire nomination, donc à la mesure du surgissement du poème, voici que l’ombre sans éclat, l’obscur sans présence devient le lieu de l’aliénation, de l’inhumation, du froid caveau dont l’enterrement de Verlaine est la tragique illustration.

   Mais, ici, il est nécessaire d’étayer notre propos par la genèse de ce sommet de la poésie qu’est « La Divine Comédie » de Dante. Il ne s’agira nullement de lui donner une interprétation mystique ou religieuse mais simplement spirituelle puisque, aussi bien, telle est la quête de tout grand Poète. En définitive tous les chemins, aussi divergents fussent-ils en apparence, convergent vers un même but qui se résume dans la figure symbolique de la Lumière. Ici il convient de l’écrire avec une Majuscule à l’initiale, tout comme on pourrait le faire pour le Langage et la Poésie, indiquant en ceci une identique ascension en direction de l’Art, de l’Esprit, de l’Infini, de l’Absolu toutes notions fusionnant en un même invisible silencieux mais non moins empreint du mystère d’une transcendance. Aussi bien le saint que l’artiste ou le poète cherchent à dépasser leur propre réalité pour en connaître une autre qui renforcera les assises terrestres de celle dont souvent ils souffrent de ne pouvoir suffisamment s’exonérer. Pour cette raison le saint se confond en prières et en extases, l’artiste en infinies recherches, le poète en un fleuve de mots dont il espère que l’étincellement contribuera à l’amener dans l’orbe de la gloire de Verlaine, dépassant en ceci le mortel enterrement par lequel la finitude s’annonce en ses redoutables atours.

 

   Sens général de La Divine Comédie : 

 

   « Le cœur du grand projet, c'est Le Paradis. Le long poème que nous nommons Divine Comédie a été conçu en fonction du Paradis, lui-même composé à la louange d'une femme, Béatrice, ici transfigurée dans une plus haute plénitude. Le Paradis de Dante, comme L'Enfer ou Le Purgatoire, surprennent : aucun repos placide, mais le mouvement incessant, le vol des lumières. Le Paradis, danse de flammes, est éblouissant et dangereux. Le voyageur céleste, guidé enfin par Béatrice, y parcourt des ciels multiples, il y connaît des épreuves, il y éprouve l'éblouissement dans la tension abstraite d'un espace merveilleux et irreprésentable. Il est impossible d'écrire le Paradis, et pourtant le Poème poursuit sa course. La langue de Dante affronte l'impossible, franchit les limites, invente une autre langue, réussit ce que la poésie universelle aura achevé de plus beau. Et l'aventure se termine lorsque, au plus haut terme de la vision, le héros s'absorbe dans l'enfance. Dans " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ". »

 

(Source : 4° de couverture de La Divine Comédie.)

 

  

   Commentaires.

 

      Les parties du texte ci-dessus ont été accentuées en tant que polarités majeures du sens. Sur elles porteront quelques hypothèses compréhensives.

  

   * transfigurée  Tout poème est d’abord transfiguration de la langue ordinaire afin de la porter sur des fonts baptismaux qui lui donneront d’autres ressources que le parler vernaculaire ou le bavardage mondain. Ce n’est pas seulement la langue, (autre nom pour Béatrice), qui est métamorphosée, mais aussi l’intime présence du poète qui connaît la fulguration de l’âme. C’est ceci que nous dit Albert Béguin dans « Âme romantique et le rêve » :

  

   « Une magie poétique transfigure tout, dans une extase qui s'accroît jusqu'à l'éclosion des suprêmes clartés. »

  

   * plénitude. Imaginerait-on l’espace d’un instant une plénitude qui serait obscure, fermée en soi, recluse dans son domaine, seulement occupée de son propre retrait ? Evidemment non. Plénitude fait sens en direction du plein, non du vide. Plénitude est gonflement, dilatation, éclosion, telle la rose qui déploie son être au contact de la lumière. Plénitude est lumière. Plénitude est l’irrésistible croissance du mot poétique sous la pulsation de la métaphore, la tension vers le dehors d’une sève qui déborde, s’impatiente de se dire, de paraître aux yeux de ceux qui en attendent la sublime révélation. Pur jaillissement de soi dans la contrée sans mesure d’une félicité, d’une joie immensément renouvelée. Mot amenant un autre mot dans une gerbe signifiante et ainsi de suite jusqu’à la phrase définitive qui clôture la dimension d’infini.

  * le vol des lumières. Purgatoire et  Paradis ne vivent que sous la haute bannière de la lumière. Oui, « Vol des Lumières ». Vol d’abord. Les vers volent chargés de miel, les vers voltigent haut dans le ciel d’azur. Ils sont cette dentelle inaperçue que croisent les oiseaux silencieux dans leurs dérives hauturières. Ils sont le vent, la voile que gonfle la clarté de l’heure. Ils sont la pluie qui féconde la terre, la fait fleurir parce que les larmes célestes sont pures, cristallines, chargées du don infini des espaces interstellaires. Ils sont la pure lumière qui brille aux fronts des enfants, dans les yeux des amants, dans la confiance réciproque de la montagne, de la cime et de ce qui l’éclaire qui toujours se manifeste dans la merveille mais aussi dans l’étonnement. Comment la lumière est-elle donc possible ? Regardez le soleil à l’aurore, le capitule rayonnant du tournesol, lisez Rimbaud ou Rilke et vous serez éblouis parce que rien n’éclaire plus que le fanal magique de l’esprit.

   * danse de flammes ; éblouissement. Comment dire plus haut, porter plus loin le rutilement, le flamboiement du Paradis ? Faut-il s’agenouiller et se réfugier dans la prière ? Faut-il exposer son corps aux rayons de l’étoile blanche et se laisser percer par les flèches d’argent jusqu’à ce que notre intérieur apparaisse comme unique transparence ? Ne faut-il pas seulement, tel Dante, suivre Béatrice-La-Muse, dans l’éclair des « ciels multiples », dans toute joie approchée qui se fait profusion ? De cette nature est l’exaltation du Poète dont le cœur se consume au contact de son Inspiratrice, dans le creuset alchimique de ses vers où, dans l’athanor, se donne à voir l’or incandescent de la pierre philosophale. Toute poésie est alchimie dans la mesure où elle opère la transmutation du langage, où elle substitue aux mots vils la pureté de la matière travaillée, façonnée par l’esprit qui veut savoir, qui vent ouvrir. Or toute ouverture est clarté, est déjà annonce du poème.

   Danser, être ébloui. Danser avec Béatrice. Être ébloui par l’anneau multiple qui se déroule tout autour du monde, immense ode à l’être des choses. Poésie en son incomparable parure. Métamorphose du chaos en son contraire, ce cosmos lumineux qui nous fascine tant. Mais comment le poète pourrait-il renoncer à son amour ? A Béatrice la souffleuse de mots ? Aux mots qui débordent certes le réel et le rendent manifeste ? Immensément manifeste. Le langage, peut-être la seule réalité dont l’homme puisse être assuré, comment pourrait-il apparaître aux seuls caprices des flux et reflux du temps, aux mobilités de l’espace ? En ces temps de nihilisme et de mesure quantitative du vivant, nous avons un immense besoin des poètes, eux seuls peuvent nous sauver de la désespérance et nous soustraire à la prose indigente du monde. Si le Poète nous est indispensable, alors sa Muse l’est tout autant de façon que la source des mots ne tarisse point. Perdre l’inspiration - ce souffle quasiment divin -, revient à connaître la mort, à provoquer, pour soi, « l’enterrement de Verlaine ». Pour le poète, ne plus pouvoir nommer Eurydice, ne plus avoir accès à ce qu’elle fut en tant que Muse, alors le sombre des jours ouvre sa geôle. Alors une suie envahit le ciel olympien d’où les dieux parlaient le langage de la pure grâce. Soudain les dieux se sont enfuis et l’homme de Parole est totalement démuni, privé des attaches grâce auxquelles il se reliait, en tant qu’être d’écriture, à la seule forme qui, pour lui, n’était que la face invisible de son corps de chair, l’écho transsubstantié de l’âme où s’attache toute poésie.  Chair symbolique d’Eurydice qui s’ajointe à la chair du Poète, à la chair de ses mots. Triple incarnation par laquelle quelque chose de vrai se donne et justifie le simple fait de vivre.

   Le Poète est toujours - et nous à sa suite -, en quête d’un être en fuite (Eurydice), indéfinissable, insaisissable que le poème cherche à se réapproprier au plus près de l’expérience qu’autorise le medium symbolique. Ecoutons ce que nous dit René Char dans la belle entente qu’il a de l’épreuve créative :

 

« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. » - (Sur la poésie).

 

   Désir demeuré désir d’Eurydice restée aux Enfers. Désir d’Orphée dont les mains ne peuvent plus toucher que les cordes de la lyre afin que, du chant, de la musique, puisse se faire jour le Verbe qui est réminiscence de l’Autre en sa douloureuse absence. Pour cette raison la nature du poème est le reflet de cette infinie tristesse qui aiguillonne et penche, au sein de la nuit, la tête d’un Stéphane Mallarmé dans le rond de lumière de l’opaline au cas où Eurydice en personne apparaîtrait :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend »

 

   Deux vers suffisent à dire la détresse nocturne du Poète dans cette infinie vacuité qui, jamais, ne semble devoir trouver son accomplissement, la condition de sa plénitude. « Clarté déserte - vide papier - blancheur - défend » -, autant de barrières dressées entre son Enfer et son Présent, cette suspension de l’écriture qui entaille l’âme et ravive le souvenir des pages anciennes que l’encre bleuissait, empreinte de la Muse, de l’Aimée dans la chair disponible du papier. Ici, en seulement deux vers, l’essence de l’amour, de la poésie assemblées dans un creuset hautement signifiant. A la force de la métaphore qui, substituant au réel la puissance incantatoire  et de fascination de l’image, fait apparaître au centuple Celle qui était demandée et ne répondait plus que du creux de son silence, cette blancheur d’où tout se montre, où tout meurt. Comme si le cruel destin de toute poésie n’était que de briller à la cimaise de l’art, le temps de son écriture, de sa lecture, de sa diction. Ensuite est le long sommeil dans quoi tout repose lorsque plus aucun regard, plus aucune oreille ne viennent en capter l’urgent message.

   * au plus haut terme de la vision - " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ".  L’ultime du voyage poétique - mystique pour certains ou religieux, mais ceci ne modifie en rien la valeur symbolique de tout l’itinéraire -, le dernier point accessible, le « plus haut de la vision » se laisse apercevoir, pareil à un sillage dans l’immensité du ciel, dans la lumière solaire, dans le crépitement des étoiles, les dernières visions boréales, les dernières écharpes magnétiques au-delà desquelles aucun regard humain ne pourra porter son feu. Sauf dans l’étincellement poétique. Immense parole décrivant sa révolution depuis la Gloire de Verlaine jusqu’à son Enterrement. Ainsi sont les limites humaines, tout Poète pût-il toujours prétendre, par son art, à l’immortalité !

 

Blanche, la poésie

Rosa celeste : Dante et Béatrice

contemplant l'Empyrée.

Illustration de Gustave Doré

pour le Paradis.

 

***

Ne s’agirait-il pas de Dante et Béatrice

admirant

le soleil de la poésie ?

Toute Poésie est Empyrée.

  

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 février 2026 3 25 /02 /février /2026 08:22
Une confusion de lignes

Peinture : Barbara Kroll

 

*

 

                                                             Ce Jeudi 29 Décembre

 

                                                Très chère Sol,

 

 

   Décidemment, « les jours se suivent et se ressemblent », selon la formule idoine. Depuis plusieurs mois je t’avais laissée sans nouvelles et voici, que deux jours de suite, je viens vers toi, sans doute pour me réfugier dans le creux de ta bienveillante épaule. Tu connais mon tempérament cyclothymique, aussi ne t’étonneras-tu point de ce nouveau message. Tu sais combien je suis sensible aux images, photographies, peintures et autres documents filmés dont notre société est prodigue. Aujourd’hui, pour thème de méditation, cette peinture ou plutôt ce croquis de Barbara Kroll, Artiste Allemande dont, ensemble, nous nous sommes déjà entretenus. J’aime beaucoup sa façon impulsive, spontanée, de travailler, jetant sur la toile ou le papier ce qui, en somme, paraît ou bien la ravir ou bien l’inquiéter, la concerner en toute hypothèse. Je joins à ma lettre une photographie de l’œuvre, de manière à ce que mon discours, plutôt que d’être abstrait, trace devant tes yeux un contenu que je qualifierai de « métaphysique ». Tu connais aussi mon attrait pour les choses invisibles, les idées, parfois les ruminations, les utopies, les libres méditations qui, souvent, m’entraînent loin au-delà du sujet de mon énonciation.

   Apercevant cette belle esquisse, les aplats sont grossièrement peints, les formes à peine esquissées, le support froissé, immédiatement m’est venue à l’esprit la pensée d’un genre de genèse de l’être en voie d’accomplissement, une manière de chrysalide, si tu préfères, qui n’aurait encore déchiré la tunique fibreuse qui la corsète et la maintient aux lisières de la vie. Je crois que pour comprendre cette œuvre (peut-être demeurera-t-elle à l’état d’esquisse ?), il nous faut envisager une rétrocession temporelle qui aille jusqu’au socle originaire avant toute émergence lisible qui tracerait les contours de la personne, qui brosserait les traits de son caractère et de sa socialité.

   Alors il faut imaginer ceci : cette forme vaguement humaine, qui tient encore du végétal, du racinaire, est en proie à des convulsions internes que l’on pourrait dire simplement reliées à un métabolisme basal, un difficile équilibre entre ce qui ressort au néant et ce qui ressort à l’exister. Une léthargie, une atonie, une catalepsie dont rien ne pourrait s’élever qui pourrait ressembler à l’activité d’une conscience, fût-elle réduite à l’état d’un faible lumignon. C’est si peu animé, si peu vital, un brandon sur le point de s’éteindre. Ne trouves-tu, Sol, qu’il s’agit là d’une vision tragique de ce qui est censé venir à l’être, n’éprouves-tu quelque frisson à t’apercevoir combien l’humain en son socle premier pourrait sans peine se confondre avec un bout de bois calciné, une savane jaunie et dépeuplée, un marécage qu’un faible crépuscule reconduirait à sa nuit, peut-être la promesse d’une disparition ?

   La touffe des cheveux a la tonalité éteinte d’une étoupe. Le visage est comme gommé, épiphanie d’une entité ne parvenant nullement à connaître sa possible venue au monde. Les mains, bien plutôt que d’être des motifs humains, font signe vers des moignons pourvus de doigts racornis, rétractés, inutilisables pour des tâches communes fussent-elles élémentaires. Oui, vraiment, cette posture du futur Homme, de la future Femme (rien n’est encore bien différencié), met nécessairement mal à l’aise comme si notre propre genèse était ce maintien archaïque, insoutenable, si proche de l’animalité qu’elle nous interrogerait sur notre propre présent, toujours inquiets d’y trouver à l’état pur, en quelque endroit insoupçonné, ce trivial limbique, ce consternant reptilien qui se manifesteraient à l’occasion de nos plus fortes régressions, de nos plus impétueuses passions.

   Eh bien, vois-tu, Solveig, et je me doute que ceci te surprendra au plus haut point, j’énonce le paradoxe suivant : de l’Homme Primitif situé dans sa gangue de limon à l’Homme Moderne hantant les avenues de nos plus belles cités, il n’y a guère plus d’écart qu’entre deux jumeaux dont seulement quelques détails mineurs permettraient de les nommer sans risque de se tromper. Ce que je dis ici, c’est que la distance qui sépare l’Australopithèque du Civilisé est infime, que sous l’épiderme raffiné du Moderne, vit cette lueur primaire qui ne demande qu’à resurgir selon des formes dont l’on pensait qu’elles n’appartenaient plus qu’à la lointaine Préhistoire.  Le paradoxe, nous pourrions le nommer « paradoxe de la Ligne ou du Trait », au motif que l’imbroglio des lignes, la confusion, le trouble qui affectent cette image, reflets d’une réalité surgie de la nuit des temps, nous la retrouvons à l’identique chez les humains éduqués, policés que nous sommes devenus à force d’éducation et de préceptes moraux. Mais pour autant rien n’est changé. L’Homme inculte, sauvage ; l’Homme façonné, poli, de notre époque contemporaine, quoiqu’il nous en coûte de le reconnaître, sont identiquement constitués de ces empilements de lignes, de traits, de ces tumultes initiaux sur lesquels reposent les fondements de notre essence. Je sais, Sol, que mon propos va te sembler aussi abscons que les lignes que j’essaie, ici, de définir, mais le réel est parfois si complexe que les plus efficaces métaphores échouent parfois à en dresser le portrait.

   Pour tenter d’entrer plus avant dans le sujet, c’est toujours d’un retour aux sources dont il faut faire l’expérience. Supposons que le Sujet de la peinture, grâce aux motifs d’une progression maîtrisée, soit parvenu à présenter, dans la réalité qui est la sienne, une face lisse, des traits réguliers, une certaine harmonie et même une évidente beauté. Oui, l’éducation parvient à des résultats admirables. Pour autant, l’Homme, la Femme (puisque maintenant le Sujet aura gagné sa vraie identité), auront-ils effacé tous ces traits désordonnés qui en obéraient l’exacte vision ? Au risque de te décevoir, j’affirmerai que si ces traits ne sont plus visibles, ils n’en demeurent pas moins en une sorte d’état de latence dont la puissance, certes symbolique, peut à chaque instant jeter le trouble dans une existence au demeurant bien conduite. Remontons donc aux sources et postulons, avant même que le Sujet ne vienne au monde, des Qualités n’attendant, en tant que prédicats, qu’à venir poser leur empreinte sur une Ligne Vierge (le Sujet en voie de devenir), de manière à ce que son exister se colore de telle ou de telle manière. En un mot que la vie, pour lui, devienne possible sous tel et tel aspect.

   Et, maintenant, tu conviendras avec moi que si nous voulons remonter au fondement même du Sujet, découvrir sa racine première, nous serons dans la nécessité, au moins sur un plan strictement symbolique, de lui attribuer le minimum dont son essence puisse se réclamer en tant que sédiment originaire, Ainsi conviendrons-nous de le définir à l’aune d’un Trait ou d’une simple Ligne, sans que quelque autre attribut vienne lui ôter ce dénuement, ce dépouillement qui en font un être situé à l’initiale de son événement.

 

Une virginité donc,

une blancheur,

un silence.

 

Tout se doit d’être au repos

avant même que de se manifester,

c’est la loi de toute dialectique.

  

   Donc, primitivement, le Sujet est Ligne, Ligne claire dont aucun artefact ne vient assombrir l’exemplaire destin. Puis, à mesure que l’existence déploie ses orbes, tisse ses auras, fait rayonner ses mandorles, multiplie franges et lisières, instille au sein du corps même mille détails qui étaient au départ inapparents, le Sujet-Ligne, délaissant en quelque manière sa simplicité native, se met à croître, à lancer dans l’espace de qui-il-est, quantité de signes, de pullulations, d’indices, de figures, d’emblèmes qui sont autant de sèmes qui concourent à le définir tel qu’il est, lui le Singulier par excellence, lui l’Exception faite l’ordinaire dont il tisse ses jours, araignée qui déplie sa toile dans tous les horizons possibles. Å son insu, tout comme il dort, respire ou bien vaque à ses occupations quotidiennes, le Sujet-Ligne est devenu, comme chez Léonard de Vinci, « Ligne flexueuse », à propos de laquelle je vais citer les propos d’Henri Bergson dans « La pensée et le mouvant » :

     « Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M. Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel. Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

   Bien évidemment cet extrait concerne la façon dont le dessin repère et met en œuvre cette désormais fameuse « ligne flexueuse », dont il est dit qu’elle n’est pas seulement un trait caractéristique de la pratique artistique, mais qu’elle dénote, en quelque sorte, le caractère intime de la psyché d’un individu, sa nature profonde, laquelle trouve son admirable traduction dans l’expression « serpentement individuel ». Donc, Solveig, si tu as bien suivi ma méditation, il ne t’aura nullement échappé que tout Existant peut être reconduit à cette « ligne onduleuse ou serpentine », qui est sa façon, sur un plan formel, de tracer le sillon de sa vie. Nous ne serions jamais, Toi, Moi, les Autres, que d’incroyables enchevêtrements, d’étonnantes liaisons de cordes et de lacets, des imbroglios de boucles et de chaînes, autrement dit des tissages complexes de qualités multiples dont plus aucune ne serait reconnaissable, si bien que la figure que nous tendrions au Monde serait identique à un chaos originel dont, constamment nous jouerions l’éternelle partition, Heure après heure, Ligne après Ligne. Vois-tu, cette idée de représenter une biographie sous la métaphore de la Ligne me réjouit de façon exemplaire, et je ne veux pour preuve de mon choix, pour en justifier l’emploi en ce qui concerne tout cheminement du destin individuel, que ces quelques valeurs étymologiques qui l’inscrivent dans l’existentiel le plus évident :

« sillons de la peau »

« avoir un profil pur, des formes harmonieuses »

« direction continue dans un sens déterminé »

« direction, sens dans lequel on agit »

« rang assigné à quelqu’un selon sa valeur »

 

   Tous ces différents sens disent : l’inscription de la Ligne dans l’épiderme, la présence de la Ligne dans la beauté, la détermination de la Ligne à s’engager selon la volonté, le choix de la Ligne quant aux valeurs morales, la position de la Ligne quant à la qualité du Sujet. Cependant, et c’est bien là l’écueil de tout jugement subjectif, les évidences pour moi seront peut-être des réfutations pour toi. Mais ceci, tu en conviendras, a une importance toute relative. Que la Vie m’apparaisse sous la figure de la Ligne, que cette même Vie se manifeste pour toi selon l’emblème de la Fleur ou de l’Eau qui s’écoule, tout n’est que contingence. Ce que je crois avec force c’est que pour nous y retrouver avec l’existence, nous ne pouvons nullement faire l’économie de quelque Signe qui s’adresse à nous du plus loin de l’espace et du temps. Des manières de guides, de sentiers éclairant la lande, de traces dans le sable qui indiquent le passage du Nomade, de clartés stellaires auxquelles confier le vertige de notre vision.

   De la confusion initiale des Lignes à leur dissolution finale dans d’inextricables apories, toujours nous sommes des êtres reliés entre eux par des Lignes de force invisibles. Elles sont ce qui fait des Hommes, dispersés au hasard des continents, l’imprescriptible lien de leur commune humanité.

 

Voici pour ces méditations de fin d’année.

Seulement quelques LIGNES aussi vite effacées que tracées.

Par la pensée avec toi dans ton beau chalet rouge au bord du Lac Vättern.

 

Celui qui aime les « lignes flexueuses ».

 

 

 

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