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8 mai 2026 5 08 /05 /mai /2026 07:03
De quelle vision Aurore ?

"Aurore cet après-midi..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

 est-elle atteinte ?

Que voit-elle, hormis

 sa propre empreinte ?

 

Son nom est natif.

Son nom est de pure virginité.

Son nom d’Aurore lui va si bien.

Puisque Aurore est qui elle est,

elle se lève dès avant le soleil.

Son premier geste est

d’amour pour la Nature.

Elle descend le frais

vallon empli de brumes,

elle confie son corps

aux fils de la Vierge,

elle le prête à l’eau

cendrée du lac.

L’eau fait, sur sa

mince anatomie,

une pellicule d’argent.

L’eau est son Amie

et lui veut du bien.

L’eau est la première

 lustration

 avant que le jour

ne déplie ses membranes,

ne prenne son essor,

ne vibre pour monter au zénith.

Toujours une déchirure, le jour,

toujours une douleur,

sortir de Soi et s’exposer

au fer du Monde.

Et aller au rythme

qui vous dépasse,

vous sépare de vous,

vous dispose à être

 cet Autre, cette Énigme

 dont vous ne pouvez

même pas connaître l’existence,

c’est si opaque un mystère,

si voilé qui, toujours, se retire

à la mesure de votre regard.

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

 est-elle atteinte ?

Que voit-elle, hormis

son singulier horizon ?

 

Le rituel de l’ablution terminé,

Aurore regagne sa colline,

s’alimente d’une pomme,

de deux noix, d’un rien

et cette quête du peu

est à son image,

une douceur infinie,

une marche de ballerine,

le glissement d’un flocon

dans l’air printanier.

Aurore, jamais, ne peut

se confondre avec

une tâche ordinaire

 que la Nature aurait

déposée en elle,

au hasard de ses semaisons.

 Aurore est, tout à la fois,

une Jeune Femme bien réelle,

une Existante sur Terre

et, tout à la fois,

une manière d’Elfe

flottant au plus haut du ciel,

un oiseau ivre de sa liberté.

Ses occupations ?

Mais le terme est

si mal choisi,

tellement fardé de roture

et de sourde nécessité.

Aurore, tâchons de la dire

 en quelques mots légers.

Visage de blanche porcelaine

qu’entoure la dentelle

des cheveux,

Le nez est droit,

les lèvres légèrement

pulpeuses

que souligne un rose-thé,

une pure délicatesse.

Le cou est discrètement ombré,

 les clavicules minces,

les épaules si diaphanes,

elles se confondent avec la

trace neuve de la lumière.

La poitrine chuchote,

le nombril se noie

 dans une onde invisible,

 les bras s’effacent

 dans la modestie.

Le sexe se dissimule,

les jambes sont évoquées,

le bas du corps nous est ôté

car le sol lui-même,

n’aurait rien à nous dire

qui nous instruirait.

 

De quelle vision, Aurore ?

De quelle vision

est-elle atteinte ?

Que voit-elle qui,

nullement,

ne se signale ?

 

Car nous n’avons

pas parlé des yeux,

ces opales qui disent

 le tout d’Aurore,

le pli de sa conscience,

la faille ouverte de son être.

Ou, du moins, devraient le dire

mais échouent à y parvenir.

Ce-qui-la-regarde est trop vaste,

trop haut, trop loin d’une pensée

 qui prétendrait en atteindre

les rives escarpées.

Les yeux sont si clairs,

au risque de nous y perdre,

 de n’en jamais revenir.

Le regard est oblique,

 transparent,

perdu au fond de quelque

longue méditation.

Que voit Aurore que,

Voyeurs distraits,

nous n’approcherions

qu’à la mesure de

 notre propre vertige ?

« Aurore cet après-midi »,

 mais l’heure, le moment

ont-ils encore

 une importance ?

Aurore ne voit rien

qui pourrait se décliner

sous le nom d’une

chose du Monde.

Ce que voit Aurore ?

 Son écho, sa réverbération,

sa limpidité, le translucide

de qui-elle-est,

une fuite parmi

 le désordre de l’Univers,

 une fugue parmi

les folies de tous ordres,

une évasion, une sortie

de tout ce qui blesse

et porte le destin des Hommes

tout au bord de l’abîme.

Pour cette raison son

regard est insaisissable,

flou, en-elle-au-delà-d’elle

dans un cosmos qui toujours fuit

et ne dit nullement son nom.

En l’existence, se donnent

des distances infranchissables,

des abysses se creusent

emplies des eaux

bleu-marine du doute,

des ravines s’ouvrent

par où s’enfuit le sens,

par où notre peine est infinie

de trouver une voie

qui nous accomplirait en totalité.

Nous regardons dans le miroir

et c’est la fragmentation

qui nous revient

et c’est Aurore

au regard inquiet.

De quelle vision, Aurore ?

Qui donc pourrait le dire

 qui serait encore vivant ?

En quel endroit de la Terre ?

En quelle langue inouïe

qu’une étrange Babel

dissimulerait

dans la complexité

de son édifice ?

Quelle vision ?

 

 

 

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7 mai 2026 4 07 /05 /mai /2026 07:44
Beauté en tant que voilement du Monde

Ce qui demeure…

Bon Van Duy Vinh…

Vietnam 🇻🇳

 à Thu Bồn River

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’on ne saurait entrer sans autre précaution dans cette œuvre de pure beauté. Toujours, autour des choses essentielles, faut-il tisser une manière de cocon afin que la chrysalide qui y sommeille vienne au jour dans le souci de paraître avec le plus de justesse possible. En réalité un genre de lente chorégraphie identique à ces belles et blanches girations des jupes des Derviches Tourneurs. Autour de quoi tournent-ils ? Vous l’aurez deviné : autour de la Beauté. Donc élargissons le cercle et situons-nous à la périphérie la plus lointaine du centre. Alors, deux mots surgissent sur la margelle de notre conscience, deux mots énoncés à la manière de deux gouttes cristallines suspendues dans la gorge d’un puits, attendant de leur chute quelque possible révélation. Ces deux mots, les voici :

 

JOLI

 

AGRÉABLE

 

   Et, de façon à ne nullement les laisser au foyer de leur dénuement, attribuons-leur les définitions qu’ils méritent :

 

JOLI : « Agréable pour sa gentillesse, son enjouement, sa prévenance »

 

AGRÉABLE : « Qui plaît au sens ou à l'esprit »

 

JOLI se donne sans prétention aucune comme ce qui est aimable, ce qui attire la tendresse

 

AGRÉABLE fait signe en direction de ce qui charme, de ce qui satisfait.

 

   Nous voyons bien ici que les sentiments convoqués par ces deux termes restent dans les limites de l’ordinaire et du convenu, que rien n’est transgressé qui pourrait réaliser une ouverture, déchirer la toile du réel et tirer, de cette incision, autre chose qu’une sensation coutumière.

 

   Combien alors le saut est grand qui s’accomplit dans l’ordre du BEAU. Le Joli, l’agréable, pour reprendre la métaphore du Derviche, se satisfaisaient des prémices de la giration, le BEAU, lui, est la giration même en son essence la plus déterminée, une sortie de soi pour une sorte d’enchantement sans limites.

 

BEAU : « Qui cause une vive impression

capable de susciter l'admiration

en raison de ses qualités supérieures

 dépassant la norme ou la moyenne »

 

   Nul besoin de savants commentaires, les mots accentués trouvant en eux la substance de leur valeur insigne. Chacun aura saisi, ici, qu’il s’agit de pure transcendance en son exception la plus manifeste. Mais le sémantico-lexical doit maintenant laisser la place à l’esthétique éminente, à la giration immobile et pour ainsi dire « éternelle » d’une image dont nous sentons bien qu’elle se situe hors du commun au titre de ses qualités intrinsèques.

 

   Dire à son sujet, s’annoncer par quelques mots à l’orée de l’image, c’est déjà la vivre de l’intérieur, c’est se mettre soi-même en jeu, c’est la rejoindre là où son essentialité se donne, à savoir ce rayon de Beauté qui vient à nous et nous fait, à notre plus vif ravissement, des Orphelins du Monde. Oui, des « Orphelins », car il est de la nature de toute Beauté de voiler tout ce qui n’est nullement elle, d’uniquement miroiter depuis son cœur vibrant, à la manière d’un cristal. Cette photographie vient de loin, de l’orient du Vietnam, autrement dit de la pure présence aurorale qui est l’Originaire en sa plus exacte manifestation. L’image nous rencontre et, d’un même mouvement que nous en prenons possession, nous assistons à sa naissance et confirmons la nôtre dans les parages non reproductibles de l’Art. L’image nous oblige depuis son impérieuse nécessité : être reconnue par nous à la hauteur de son mérite. Elle est là, immensément présente, muette cependant, immobile cependant, alors que notre esprit, nos sentiments, nos idées à son encontre deviennent quasi effervescents comme si un geyser depuis longtemps éteint se mettait à surgir de nouveau. Une pluie bienfaisante lave nos yeux, épure notre corps de miasmes qui en obéraient le juste déploiement.

  

   Derrière la subtile trame des palmes, la lumière se fait insistance douce, comme au travers de ces persiennes qui, dans les pays de la Méditerranée, protègent des ardeurs solaires. Comment aussi, ne pas se transporter derrière ces cloisons ajourées des moucharabiehs, où, sans doute, se déroulent de bien étranges prières, de bien surprenantes incantations, peut-être des songes amoureux de bien insolite confection ? Ainsi notre vue est-elle apaisée, reposant à l’arrière de ce fin tissu palpébral.

 

On dirait des traits de fusain sur une toile,

des zébrures de graphite sur du Vergé,

peut-être la texture maîtrisée d’une encre

à la faveur de quelque monotype discret.

  

   Ces ajours sont aussi, d’une manière analogique, des ajours de l’âme, manifestations intimes de ce qui, irrévélé, s’impatiente toujours de l’être, mais dans le retrait, la presque dissimulation, la frise à peine posée sur la lisière des choses. Ce ballet hiératique des ramures nous place, nous les Voyeurs, à l’avant-scène d’une représentation où des ombres chinoises (vietnamiennes) pourraient s’inscrire dans le genre d’un précieux palimpseste, genre d’antique papyrus sur lequel seraient inscrits les natifs hiéroglyphes du jour en leur hésitation première.

  

   Puis une légère éclaircie à mesure que se profile la ligne d’horizon, juste un mot susurré entre de minces lèvres, le début d’une poésie, l’entame rassurante d’une ode venue du plus loin de l’espace et du temps. Tout repose en soi avec noblesse. Tout fait sens dans l’immédiateté d’une vérité. Nul cri qui blesserait le silence des choses dans leur neuve présence. Tout se déplie d’un invisible ombilic, mystère de l’être venant à paraître dans la plus illisible avancée et cependant,

 

tout est là, dans la pure évidence

 

   et, jamais nous ne nous lassons de parcourir cette savane d’arbres, cette douce clarté naissant du fleuve, cette infinie phosphorescence de l’eau née de qui elle est, simple et admirable autarcie de ce qui sourd du rien et se donne en tant que le tout qui nous étonne, nous dépossède et nous enrichit paradoxalement.

  

   Puis, la lumière de notre esprit, s’adonnant à l’observation de ce qui est pur événement, cette zone en clair-obscur qui donne et retient en même temps son offrande, territoire calmement transitionnel identique à celui qui se lève d’une crypte secrète,

 

griffures de jour sur une suie nocturne,

simples cristallisations végétales tracées

à la pointe d’un fin calame,

rares et diffuses pierreries prodiguant

ce dont elles sont intimement parcourues,

cette sève phosphorescente qui est

le miel des choses et bien plus encore.

 

   Donc notre esprit, en sa pointe la plus avancée, se lie avec aisance à tout ce qui n’est nullement lui : cette efflorescence d’un sol fondateur de bien des joies, l’éclair d’un seul regard suffit à en parcourir l’entièreté. Son propre Soi fusionnel tout contre ce Soi du monde, ce discret microcosme qui accueille en son sein

 

la nacre souple des sentiments,

le safran lumineux des émotions,

le nectar à nul autre pareil de ce qui,

toujours recherché, ce mystère,

devient possible à qui veut en

surprendre la naissante éclosion.

 

   Au plus bas de l’image, à son nadir le plus extrême, là où le sens des choses ne se distingue plus de leur forme, de leur matière, de leur texture, une alchimie sibylline se déroule à l’abri des yeux inquisiteurs. En une certaine manière, convient-il d’être Alchimiste soi-même, sans doute un peu Archimage et un brin Hermétiste pour voir surgir du rien ce qui y reposait en creux, ce raffiné diagramme, cette blanche tumescence, exactement et heureusement palmée, cet éventail virginal, cette effusion opaline, cette ferveur foliaire, cet élan de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’injonction muette à en rejoindre la subtile et heureuse présence.

  

Oui, nous décrétons cette image Belle

et entièrement accomplie, avec enthousiasme,

sur le ton parfaitement lyrique qui, seul, lui convient.

Belle photographiquement-esthétiquement

au titre de ses valeurs de lumière habilement étagées,

au titre de la précision microscopique

faisant ressortir l’essence même des choses,

au titre de son étrangeté visionnaire

qui donne lieu et sens à l’invisible,

au titre de son invite méditative-contemplative

qui est l’empreinte des Chercheurs de trésors,

au titre enfin de qui elle est en

cette mesure rarement atteinte :

tirer avec force et douceur,

en une touche mystérieusement

oymorique,

du Néant l’Être,

de l’Être le Néant.

 

Car toute Création vraie

est de cette nature qu’elle réalise

l’impossible fusion des contraires :

 

Être

et

ne pas Être

 

Or seule l’esthétique parfaite

communique ce frisson à fleur de peau :

tout est possible qui,

d’un même élan,

pourrait être impossible !

  

Å l’épilogue de cette spéculation, se justifie le titre

 

« Beauté en tant que voilement du Monde ».

 

Présence dévoilée de la Beauté

et c’est Joie,

uniquement Joie.

 

Absence voilée de la Beauté

et c’est Affliction,

uniquement Affliction.

 

 

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7 mai 2026 4 07 /05 /mai /2026 07:27
Du Rouge, du Noir, du Blanc

 

« Fille »

Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   « Du Rouge, du Noir, du Blanc », porte le titre en son étrange figure. Comme si Tous, Toutes, n’étions qu’un assemblage de couleurs, une palette de teintes qui diraient une fois notre Passion, une autre fois notre Tragique, une autre fois encore, le vertige d’une Pureté. Qui donc, au hasard de sa vie, n’a nommé telle femme, « La Rousse », telle autre, « La Brune », sans intention péjorative cependant, le prédicat coloré suffisant, à lui seul, à déterminer l’être en sa totalité. Certes ceci n’est que la traduction d’une facilité, sans doute notre paresse de voir, sous la surface, de plus amples profondeurs. Le plus souvent, qu’il s’agisse de paysages, de personnes rencontrées au hasard de nos pérégrinations, de fragments de ciels, d’étendues de terre, nous nous immergeons en leur donation première, nous satisfaisant de butiner ces corolles venues à nous dans leur plus grande simplicité. Mais ce premier regard, cette anticipation originaire, ne demandent qu’à être désoccultés car les choses, sous couvert de silence, veulent parler, veulent être reconnues à la hauteur de leur énigme. Nulle chose ne peut se contenter d’être là, étendue devant, pliée dans sa tulle de momie, mutique pour la suite des siècles à venir. Tout comme vous êtes vivant, une chose, un arbre, un rocher, la pellicule d’eau sont vivantes, peut-être plus que vous ne l’êtes vous-mêmes, calfeutrés dans le mystère que vous offrez au monde sans que quiconque ne se métamorphose en Champollion pour vous déchiffrer plus avant.

   Je ne suis ni Joueur par nature, ni Parieur par essence mais, le plus souvent, au cours de mes multiples errances, il ne me déplaît nullement, rencontrant une Inconnue, de l’halluciner en quelque manière, d’en faire un personnage de roman ou, plus vraisemblablement, une vague irisation onirique, variable au gré du temps qui passe, insaisissable à l’aune de mes humeurs changeantes. Vous que j’ai croisée dans le corridor en clair-obscur d’un hôtel modeste -le vent sifflait aux angles, le brouillard nappait plage et cabines de bain -, vous m’êtes apparue selon ces trois notes - Rouge, Noir, Blanc -, comme si l’entièreté de votre histoire pouvait se résumer à ce bref alphabet, à cette étique mesure dont il me plaisait

 

que votre Passé pût coïncider avec un Rouge Andrinople, foncé, mystérieux ;

votre Présent avec un impénétrable Noir d’Aniline ;

 votre Futur avec un illisible Blanc de Saturne.

 

   Oui, je reconnais, ceci est pour le moins fantaisiste et ce jeu totalement gratuit ressemble aux anticipations toujours erronées du Jeune Enfant qui, palpant fébrilement sa pochette-surprise, en déduit le contenu : la découverte est toujours déception et l’espoir reporté à la prochaine palpation.

   Néanmoins, assumant la fausseté de mes hypothèses à votre sujet, je n’en poursuis pas moins un rêve qui depuis longtemps m’habite, semblable à celui de l’Archéologue, reconstituer à partir de ces quelques fragments colorés l’Étrangère que vous êtes et demeurerez, mais prenant corps, si j’ose dire, dans le précieux de mon « cabinet de curiosités ». Que me reste-t-il donc auprès de l’ombre que vous avez essaimée dans cette coursive d’hôtel qu’à vous décrire, vous reconstituant ainsi au prix d’un travail de mémoire ?

   C’est bien la dominante Noire qui se donne en tant qu’essentielle. Curieusement ce Noir, non seulement ne vous endeuille nullement, mais vous rend cent fois plus désirable que vous ne l’eussiez été si, d’aventure, une palette haute en couleurs avait fait rutiler votre visage dans des rougeoiements de Feu et de Rouille. Votre chevelure est une longue chute d’eau, une ombre dense tapissant le côté gauche de votre visage, tellement pleine de cette pluie qu’on la penserait sans fin, pareille à ces ramures d’eau des lagunes qui n’en finissent jamais de rejoindre le lieu de leur dernier séjour. Et le côté gauche n’est pas en reste. Il joue, par rapport à l’autre, en un rythme alterné, simple harmonique, simple rappel mais combien complémentaire, mèches rebelles glissant le long de l’arête de votre nez, obturant totalement le globe de votre œil, prenant un appui discret sur l’ovale de votre joue, reparaissant sous l’angle de votre menton, contre la ligne grise de votre cou.

   Ces signes, dont la plupart des Quidams penseraient qu’ils attestent votre tragique (combien ils auraient tort, combien ils se tromperaient quant à votre nature !), ne vous voilent qu’à mieux vous livrer à la justesse d’un regard attentif. Noir qui vous porte à Vous- même et vous livre aux Autres, certes sur le mode d’une retenue, mais cette retenue n’est-elle vif désir d’être reconnue ? Sourcils Noirs. Œil, le seul qui soit visible, intensément Noir : une bille de charbon sur laquelle ricoche la lumière. Et cette trace noire sur votre joue, est-elle souvenir d’une griffure ancienne, d’une cicatrice, de l’âme, peut-être ? Et cette bouche Noire, ce double bourrelet nocturne en lequel s’abîme l’espace offusqué de vos mots, ne dit-il, en mode silencieux, votre volupté intérieure, bien mieux que ne le ferait le Rouge Grenadine, cette image d’Épinal appliquée à l’efflorescence de l’Amour. Telle que vous êtes en cette Effigie tutoyant le tragique, vous ne faites qu’affirmer la parenté de l’Amour et de la Mort. On ne frôle jamais de si près le domaine de la ruine définitive que dans l’acte d’amour qui n’est que dévoration mutuelle. Deux Mantes dressées l’une contre l’autre dans un combat à l’issue fatale. En ressortir ou non a même valeur, question de temps, question de sursis seulement. Question de Mort.

   Alors, sous la poussée invasive du Noir, sous sa marée qui semble ne connaître nulle fin, que reste-t-il aux autres couleurs pour témoigner de qui vous êtes en votre troublante singularité ? Le Blanc, symbole de pureté, de virginité par excellence, n’est lui-même que par défaut. Défaut d’un Futur qui peine à s’envisager sous la figure de la clarté, la spirale du rayonnement, la bogue ouverte de la joie. Le Blanc, cette effusion de bonheur, des traces de Noir y transparaissent dans une sorte de mélodie passée comme si le Rouge Andrinople que je vous destinais s’était usé au rythme des jours, il n’en paraîtrait-plus que des cendres éteintes. J’avais deviné juste en vous attribuant ce Présent de Suie, ce Présent Aile de Corbeau, funestes oiseaux rayant de leur affligeante faucille un ciel à la Van Gogh. La Folie rôde qui n’attend qu’un faux-pas, une distraction, l’entre-deux surgissant à la charnière de deux Amours. Certes de votre adolescence empourprée, persiste ce haut de votre robe, ce Rouge que je présume Amarante (quelques lettres biffées, l’avez-vous remarqué, métamorphosent « Amarante » en « Amante » ?). Ne serait-ce là, toute fantaisie mise à part, un signe évident du lent et invasif retrait d’une Passion qui vous animait au plus plein de qui vous étiez, dont ne témoigneraient plus, tels leur envers, que ces traits fuligineux, ténébreux, pareils aux nuits boréales désertées d’étoiles ?  Tels leurs opposés, ces neiges tachées, ces porcelaines meurtries, ces biscuits oubliés de n’avoir connu l’épreuve du feu ? N’êtes-vous pas, Être de déshérence, née de la sombre gorge d’un hôtel, dans la lumière hésitante de l’aube, cet étonnant Spectre cloué sur la dalle de ma mémoire, qui, jamais, n’en pourra sortir ? Les Couleurs sont si puissantes en leur cruel symbolisme, parfois !   

 

 

 

 

 

 

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6 mai 2026 3 06 /05 /mai /2026 07:03

 

L'encritude.

encritude

                                                                        Jane March - "L'Amant" - Marguerite Duras.

 

Sur un texte d'Eléa Manell :

"Un morceau de papier, une encre et une idée".

Source : Ipagination.com.

 

  "J’aimerais porter un chapeau. Un chapeau d’homme. Un chapeau qui mettrait de l’ombre à ma lumière.

Je voudrais me tapir dans un coin et pleurer les remords. Les sanglots regrets qui brûlent le visage et savoir les raconter.

Puisque ma bouche reste scellée et que le vernis qu’elle porte n’est jamais rien qu’un porte-baiser, je voudrais que ma plume ne soit plus que ma voix.

Avoir quinze ans encore. Avoir quinze ans et croire que… Je n’ai plus quinze depuis mille ans. Plus de valse qui aurait mis le temps.

On danse avec des fantômes, des rêves en collants. On danse dans la raideur de son corps quand l’esprit divague. Quand on sent le vertige rien qu’en fermant les yeux.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Pouvoir écrire ce qui ne se voit pas… Pouvoir poser des mots sur l’indicible. Pouvoir remplir des pages d’un laps de temps aussi minime qu’une seconde.

Décrire une seconde pendant vingt ans.

Je ne veux pas apprendre, ne veux pas qu’on me dise comment je dois écrire. Je ne veux pas qu’on enferme mes mots dans une volière au milieu d’autres. Ils peuvent ne rien vouloir dire, je le leur autorise. Mais je ne veux pas de mots emprisonnés, de mots qu’on abîme ni qu’on méprise parce qu’ils sont inconvenants ou désobéissants.

Je voudrais avoir le regard sombre, moins fatigué et absent. J’aimerais avoir une vision du monde tel qu’il est vraiment. Mais le monde, c’est l’histoire écrite par les Hommes pour les Hommes alors à quoi bon ?

J’aimerais poser ma fatigue sur un bout de papier, tremper l’espoir dans un encrier et parler de ma plume à en crever.

Parler de tout ce que je ne sais pas, des livres que je n’ai pas lus, des philosophes que je n’ai pas côtoyés et me rendre compte au bout de cela que… que j’ai quinze ans et que je porte un chapeau d’homme… Parce que j’ai quinze ans et que la maturité de l’écriture est dans le mensonge qu’on refuse d’écrire, dans la vérité que nos émotions dirigent.

Retenir que l’écriture, même malhabile, même abstraite est toujours hors du temps et qu’elle ne dépend pas de la somme de nos connaissances.

L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée.

 L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée."

 

 

A la suite du texte :

 

 "La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres…"

                                    Mallarmé - Brise marine.

 

 

  On a quinze ans, peut-être plus, mais le moment vient où tous les livres ont été lus. Ils veillent, là, à nos côtés, mais ne peuvent plus rien pour nous. Sur les pages blanches, sur le lisse du papier, courent les petits signes noirs, pareils à une armée de fourmis. Les signes s'égarent, se croisent, se multiplient et nous ne savons plus les voir. Ils ne vivent plus que dans une manière de confusion. Dans la pièce emplie d'ombre, sous le cône de la lampe, se trouve ce qui, inévitablement, devait surgir après le livre, qui rôdait en silence : l'écriture. L'encrier est là, qui nous fixe de son œil trempé dans la densité de l'obsidienne. Tout est si noir dans la pose alanguie du jour, dans le clair-obscur de l'âme. Il n'y a plus de fuite possible. Il n'y a plus de livre. Il n'y a pas encore l'écriture.

  On a quinze ans, peut-être plus, on rêve, on divague, on est comme absente à soi, entre deux eaux : celle des mots qui se retirent, celle des mots qui, encore, ne sont pas. On est comme au bord d'un vertige. C'est si tentant cette page blanche, ces minces caractères à y inscrire, cette esquisse de soi qu'on voudrait immédiate, absolue et, pourtant, quelque chose nous retient. De l'ordre d'une faute que nous pourrions commettre. C'est si intime le langage, c'est si proche de la conscience, c'est si facilement inflammable : de grandes gerbes blanches qui brûlent tout et il ne reste que les cendres pour témoigner. Alors on diffère, alors on tremble, alors les mains deviennent moites, dans l'attente de cela qui ne tarderait à apparaître.

   Alors, comme la Jeune Fille dans la touffeur de la Saigon coloniale, on se met à halluciner ce réel qui enserre et contraint, on se met à créer celui par lequel l'écriture peut advenir : l'Amant. On sait la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité à établir cette relation avec le Chinois, avec cet homme qui pourrait être le père, dont tout nous sépare, aussi bien l'âge, aussi bien la culture. Mais précisément l'écriture n'est que cela, ce rapport absolu à l'Amant, cette remise totale de son propre destin à celui qui décidera de nous jusqu'à nous immoler dans une existence  qui sépare, écartèle, éviscère.

  On a quinze ans, mais déjà on sait le prix à payer. Comme Duras on connaît la certitude de l'amour total, la perte de la liberté, le sang versé à l'autobiographie qui demande son obole, qui exige le sacrifice. On écrit avec le milieu de sa chair, avec l'eau de ses larmes, avec le sexe oblitéré par la douleur. Il faut aller jusqu'au bout de soi, accepter les orbes de la folie. Il faut, devant la falaise de la page, brûler de passion, fumer beaucoup, boire toujours. Passer la nuit et se réveiller, au petit matin, dans un état proche de l'égarement. C'est comme de tutoyer les griffures hystériques de la mescaline, de ployer sous la tyrannie de l'absinthe.  C'est comme de mourir. Il n'y a pas d'écriture qui puisse s'absenter de la douleur. Le stylo est un scalpel qui taraude l'esprit, un acide qui ronge le corps, un couperet et la tête est sur le billot.

  On voudrait tout dire, tout écrire dans un même geste de la voix, dans le mouvement fou de la danse, dans la musique des mots. On ne veut écrire que pour soi, seulement guidée par la passion. On veut écrire ses propres mots, pas ceux, convenus de la société. C'est bien intime, secret, singulier, le rapport que l'on entretient avec l'Amant. Cela ne se négocie pas, on ne transige pas. C'est soi qu'on livre et les mots bourdonnent alentour avec leur bruissement d'orage  et le monde n'existe plus qu'à la mesure de ce feu, de cet éclair sans lequel on ne serait plus. On veut aller jusqu'au bout de sa propre vérité, on veut dépouiller le réel de sa peau pleine de vergetures, on veut aller jusqu'au tréfonds de sa propre logique, on veut faire apparaître les choses selon leur densité, jusqu'aux nervures, aux coutures, on veut l'essentiel. C'est pourquoi nous voulons le Chinois dans un complet embrasement des sens, dans la possession jusqu'à l'irrationnel, dans l'obsession majuscule.

  On a quinze ans, "un morceau de papier, une encre  et une idée" et l'on ira là où le monde s'ouvre depuis toujours : dans la contrée des amours impossibles, seul lieu de la révélation.

 

  C'est cela que nous dit Eléa Manell dans ce texte élégant, sobre et  passionné. Nul autre langage n'aurait mieux su servir la cause de L'Amant, cette si belle et accomplie métaphore de  l'écriture. 

 

"O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend…"

                      Mallarmé - Brise marine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 06:53
SEUL sous la courbe du ciel.

Au commencement - Huile sur toile.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

En ce temps d’approximation et de ruine on était arrivé au bout de soi avec la presque certitude qu’il n’y avait plus rien au-delà. Au-delà de soi. Le matin, à peine éveillé de son cocon de chair, on ouvrait les fenêtres de ses yeux et l’on apercevait, au mieux, une pluie de phosphènes éclatants, au pire, l’envers de ses paupières où s’allumait la densité ombreuse de la nuit. On demeurait en soi avec un sentiment d’étrangeté. Partout, à l’intérieur des voiles de peau, une confondante complexité comme si quelque malin génie se fût appliqué à brouiller les cartes. Une éternelle jonglerie, des apparitions-disparitions, des abîmes s’ouvrant, des désirs s’immolant dans l’immanence de leur propre vanité. On avançait à l’intérieur de son corps avec d’infinies précautions. On tendait les mains vers l’avant à la façon des somnambules. On marchait sur le fil étroit de l’équilibriste. On posait la rainure de ses fesses sur la barre lisse du trapèze. Dans l’infinité de miroirs qui tapissaient ses parois internes, sa propre image reflétée sur le tain du mystère : silhouette de mime, visage blême comme la Lune, bras d’insectes, abdomen de cuir pareil à celui d’un scarabée, jambes arquées dans la position du cavalier. Son propre espace comme une esquisse se métamorphosant à mesure de la projection de ses lignes et arabesques.

On gravissait les marches de son territoire, les ventouses des pieds soudées aux marches de pierre. Des marches usées, cirées d’humidité, gonflées de mousse, gagnées d’un lichen à la teinte de bouteille ancienne. On n’osait affermir sa progression, évitant de s’appuyer aux balustres d’albâtre qui cédaient sous le poids et menaçaient de vous envoyer dans d’énigmatiques salles où grinçait la bouche mauve de la torture : pyramides aiguës de berceaux de Judas, chevalets aux rouages multiples hérissés de picots, araignées espagnoles aux griffes acérées. C’était une lente agonie, une découverte de ce que jamais on n’avait vu, cet intérieur qui se manifestait si peu, sauf l’éblouissement créé par une sublime saveur, l’écartèlement sur l’étrave de la jouissance ou bien les fulgurances de la douleur, sa diffusion dans le réseau des nerfs identique à une gerbe d’éclairs dans la geôle étroite d’un cauchemar. Malgré tout on avançait car l’immobilisme eût été la pire des choses, l’ensevelissement dans le berceau même de son anatomie. Il fallait regarder, tâter, éprouver la gamme des sensations et connaître, aiguiser le pieu de sa lucidité. Demeurer eût correspondu à disparaître à soi, à s’effeuiller dans le vent acide du néant.

Au-dessus de soi, dans les mailles des muscles et parmi les brumes des humeurs complexes, tout un monde étrange d’architectures oniriques, des arcs de pierre en plein cintre, des ponts suspendus dans le vide, des passerelles ne menant nulle part, des échauguettes accrochées à l’angle de tours, des lanternes de verre se balançant dans un vent venu d’on ne savait où, des piliers creux entourés d’escaliers hélicoïdaux, d’énormes poutres avec des poulies auxquelles étaient attachées des cordes fouettant l’air de leur tressage inquiet. Vraiment on ne savait rien de ce dedans que l’on croyait pouvoir opposer à un hypothétique dehors. On longeait les murs épais, parfois criblés de trous par lesquels on pensait voir un paysage, des collines, des arbres aux feuilles dorées, des promeneurs, des villages mais, en réalité, la vue se cognait aux angles des apparences et revenait en sifflant, pareille à des shurikens et il fallait se baisser afin d’éviter la blessure ou bien la mort. Oui, on avait été un rêveur debout, un explorateur du rien, un chercheur d’impossible.

Au-delà de sa frontière de peau il n’y avait RIEN, sauf le vide et cette vérité partout hurlant sa nécessité : le monde on l’avait imaginé, le monde on l’avait façonné à l’aune de ses propres insuffisances, juste histoire de mettre en face de soi un possible interlocuteur, un guide, un ami, un conseiller, un confesseur et dieu sait quoi encore dont on eût espéré qu’ils nous sauveraient, - harpies de brume et de songe -, de notre propre désastre. On était en état de sidération, dans un tremblement proche de la syncope et à seulement se pencher sur le vertige de sa destinée on sentait combien tout ceci qu’on appelait vieng> ou bien existence était ténu, tissé de rêverie, habillé de mensonge. Immense comédie. Pour exister il eût fallu sortir de soi, faire effraction, se donner comme possible figure du monde et à seulement éprouver le flou dont notre itinéraire était le recueil, on était comme dépossédé de son être, réduit à ne paraître qu’en effigie de carton s’agitant dans le castelet du brave Guignol. Mais Guignol à la vision vide, Guignol s’agitant SEUL, entre des murs de papier, des décors de fausses pierres, des vêtures d’épouvantails parcourues de rides d’inconsistance et de toiles de givre. Guignol sans Gnafron le serviteur fidèle et serviable, sans Madelon, la fenotte au cœur sensible, sans Flageolet, Cassandre, Emilie, Octave ou bien Battandier. SEUL Guignol avec sa face rubiconde, ses pommettes rouges pour faire semblant, ses yeux noirs pour regarder le monde vide, sa redingote de bure et son bâton qui ne frappe jamais personne puisque personne n’existe. Guignol face à Guignol. Guignol en abyme reflétant à l’infini des myriades de Guignol, des kyrielles de Guignol, tous identiques, sans différence aucune, manière d’éternel auto-engendrement dont il n’y avait plus rien à attendre que cette insensée multiplication sans début ni fin.

L’erreur, car il en avait une, ç’avait été, un jour, de proférer le commencement, autrement dit d’évoquer sa propre origine, de mettre en place une mythologie, de proposer la facile solution d’une eschatologie à laquelle on pouvait se raccrocher comme à la souche du Déluge afin que sa vie fût légitimée. Alors tout pouvait être dit au titre d’une fable : soi, l’autre, le monde, la profondeur de l’univers, les autres univers, le fourmillement des galaxies, les autres galaxies, en un mot tout ce qui, résultant d’une évidente mystification, prenait corps au-delà même de son propre corps, le seul qui fût dans l’évidence et se clôturât dans le mot même qui le définissait. A vivre dans l’enceinte de soi, la seule dimension repérable, visible, préhensible, on prenait le risque calculé, mesuré, explicité de renoncer à tout ce qui, précisément, n’était pas soi. La brindille noire de la fourmi, l’éternelle amante dont on attendait qu’elle nous rendît conforme à notre propre ressenti, le vol circulaire de l’oiseau, l’arbre, la pierre. Mais tout ceci ce n’était que des déclinaisons de ce que l’on était intimement, à l’intérieur des frontières de son roc biologique, au sein du réseau volatile de son esprit, au centre des tourbillons d’écume et de plumes de son âme. Parfois on allait tout contre son épiderme, là où le jour commençait à être perceptible, on entaillait au scalpel de sa volonté le parchemin de peau, on disposait son œil inquisiteur dans la fente discrète et l’on s’appliquait à regarder avec l’inquiétude de celui qui, depuis toujours, attend une révélation. Oui, une révélation car, après tout, n’était-on victime d’une illusion, n’était-on atteint de cataracte avec l’impossibilité de cerner toute présence un tant soit peu éloignée ?

En effet, ça bougeait au-delà de soi. Ça vibrait. Ça faisait sa boule jaune-soufre fonçant dans l’éther bleu, à la vitesse des comètes. Ça faisait son ourlet à la couleur de menthe, ça diffusait une traînée pareille à la queue d’un cerf-volant. Ça filait dans l’espace agrandi avec son bruit de rhombe, de silex taillé qui découpait de vibrantes lanières dans la toile compacte de l’air. C’était si vraisemblable, doué d’une telle force, animé d’une si impressionnante vitesse qu’un instant, ébloui jusqu’au tréfonds, on eût cru à quelque forme de réalité extérieure, à la réalisation d’un démiurge énervé en proie à un délire créatif. En ces moments proches d’une hallucination, - ou bien s’agissait-il seulement d’une croyance ? -, on était sur le bord de la séduction, sur la pente d’une conversion, prêt à accepter ce qui se rendait visible comme un satellite de son corps, un brillant événement, un surgissement prodigieux si inattendu, tellement espéré qu’on tendait les mains en direction du miracle et que, soudain, tout s’effaçait et il ne restait sur les demi sphères des paupières que des traînées colorées, des multitudes de photopsies, d’infinies mouches butinant de leurs trompes têtues les nappes de ses rétines. Alors combien l’on était désemparé, isolé au centre de soi avec, tout autour, ses ruisseaux de sang et ses compagnies ossuaires. Ses bruissements de paroles et ses chutes de pleurs.

Voilà, cette boule d’ignition solaire qui parcourait les espaces sidéraux, distillait son rayonnement cosmique d’un bout à l’autre de l’univers, c’était simplement le feu de ma passion, l’éclair lumineux de ma conscience, l’incendie volontaire allumé dans la soute de mon esprit afin que des étoiles vibrant sur le cercle du corps, sur la lisière, sur la frontière compacte, quelque chose comme une réalité extérieure s’allumât. C’est si difficile de vivre SEUL, d’en éprouver l’entaille vive, de sentir le bourgeon de sa lucidité s’éployer et distribuer sa sève sur la totalité de sa vision. Alors on se sent aphasique, incapable de proférer quoi que ce soit, on se sent hémiplégique, prisonnier de sa nasse de chair, incapable d’émerger de ce silence cotonneux dont le corps est le réceptacle en même temps qu’il le produit comme une araignée tissant la toile commise à sa propre finitude. Emmailloté en soi avec l’impossibilité d’en sortir. Momie définitive, chrysalide existentielle condamnée à faire l’épreuve de soi pour le temps des temps.

Mais je sens que quelque chose se déchire. Mais je sens comme une vibration. Cela grince au-delà de ma meute de sang et de chair. Cela parle et rit. Cela s’étonne et se manifeste. Oui, au travers de la déchirure de mes paupières, je VOUS vois, VOUS et puis VOUS aussi et VOUS encore, penchés sur les signes menus que je grave dans l’écorce de ma peau, ces stigmates qui me font être et me donnent l’illusion d’exister. Oui, je vous vois vous appliquer à déchiffrer ces mystérieux hiéroglyphes, ces messages en forme de morse, ces balbutiements pas plus hauts que le bruit du lampyre dans le foin de l’été. Non, ne m’abandonnez pas si tôt, non poursuivez le décryptage. Je ne vis que de cela, être un mot parmi les mots, une langue parmi les langues, un signe parmi l’infinité de signes du monde. Non ne partez pas, je vous aime ! Ne partez pas !

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4 mai 2026 1 04 /05 /mai /2026 07:58
Filature de nuit

Béatrice (1895)

Marie Spartali Stillman

 

Source : Wikipédia

 

***

 

   J’avais quitté le ‘Quai aux fleurs’ à Paris dans une sorte d’été indien, les gelées n’avaient pas encore fait leur apparition et l’hiver était loin qui grésillait à la façon d’un insecte perdu parmi les hautes tiges des chaumes. Je n’avais emporté que quelques notes, quelques livres au titre desquels figuraient en bonne place, aussi bien ‘René’ de Chateaubriand, que ‘Les Nuits’ d’Alfred de Musset et ‘Méditations’ de Lamartine, car vous l’aurez compris, c’est le romantisme (ou du moins ce qu’il en restait en notre époque prosaïque) qui occupait le plus clair de mes journées. J’écrivais un genre de synthèse de ces ouvrages avec, pour fil rouge, le thème de l’émotion qui les traversait à la façon d’un leitmotiv. Parallèlement, je mettais une dernière main à un roman que, bientôt, je confierais à mon éditeur. Je n’avais encore choisi son titre définitif. J’hésitais entre ‘La Fille nocturne’ et ‘Filature de nuit’. J’espérais que mon séjour en Sicile m’inspirerait, que le calme que j’y trouverais en cette basse saison d’automne serait propice à faire émerger, aussi bien en moi qu’en mes personnages, cette nostalgie d’un temps passé dont le foyer était l’exaltation des sentiments, la noblesse d’une âme tout orientée vers l’amour de la Nature, tout encline à la rêverie et aux méditations.

   J’avais choisi, comme lieu de mon séjour, la petite ville de Milazzo bâtie sur un promontoire entre deux baies. Je logeais dans un hôtel situé au centre de la bourgade, sur la ‘Piazza Caio Duilio’. J’aimais bien son air baroque, ses alignements de façades roses qui contrastaient avec le blanc ivoire de ses immeubles classiques, sa fontaine de marbre clair où jouaient, avec la lumière, ses personnages et animaux Renaissants. Je me levais tôt chaque jour, bien résolu à m’installer à ma tâche dès les premières heures, réservant le reste de la journée aux flâneries diverses et autres variations imaginaires. Il me fallait ce genre de tension entre travail assidu et temps librement investi pour donner cours, lors de mes périodes de repos, à des genres de recueillements où se profilaient les esquisses de mes ouvrages futurs.

    Invariablement, l’après-midi, après avoir déambulé dans le lacis des vielles ruelles, avoir photographié quelque porte rustique, une façade colorée de teintes saturées, quelque détail architectural, j’empruntais un chemin de dalles de schiste, portant le nom de ‘Spiaggia Baia Del Tono’. Il descendait en pente douve vers la mer. Il sinuait entre deux murailles de pierres sèches sur lesquelles s’épanouissait la belle végétation méditerranéenne : bouquets de houx, têtes hirsutes des palmiers, agaves aux larges raquettes semées de piquants. Je débouchais sur une étroite plage de graviers qu’entouraient de hauts rochers tapissés de plantes. Deux ou trois maisons contemporaines de béton gis, désertes à cette saison. La plupart du temps j’y étais seul, en compagnie de quelques goélands qui jouaient avec l’eau. Cette longue et heureuse monotonie était le lieu favorable à ma méditation. Les heures s’écoulaient avec le bruit de gouttes chutant d’une clepsydre. J’aurais pu être le Dernier Homme sur Terre que rien ne se serait présenté différemment. Ma présence en cet endroit déserté était ponctuée de longues réflexions, parfois de brèves lectures des ouvrages de Chateaubriand, de notes prises à la hâte et, surtout, de regards qui planaient sur la plaine de la mer que, parfois, hérissait un vent venu du large.

   A certains instants, me retournant pour cueillir une pierre que je jetais dans l’eau pour y faire des ricochets (c’était l’un de mes jeux d’enfance préférés), il me semblait apercevoir, au milieu des orchidées et des touffes de genêts, l’éclair d’un visage sombre qui, aussitôt qu’aperçu, disparaissait. De nature imaginative, je n’attribuais ces rapides impressions qu’à une manière de persistance rétinienne dont ma mémoire devait être affectée. Mais, bien que persuadé du surgissement d’une illusion, ces ‘apparitions’ ne laissaient de m’inquiéter. Il fallait que je m’assure que personne ne se dissimulait en cet endroit sauvage, loin de toute vie. C’était moins la peur qui m’habitait que le sentiment étrange que quelqu’un aurait pu m’observer à mon insu.

   Cependant, il suffisait du passage d’une barque de pêche au large, du bruit d’un clapotis, d’une rumeur venue de Milazzo pour que le réel me reprenne dans son évidence et Celui ou Celle qui, un instant, avaient accaparé mon attention se dispersaient comme la brume sous le rayonnement solaire. Alors, après un substantiel repos, je gravissais en sens inverse le chemin de dalles pour regagner le village. Le soleil, hissé à la verticale, dessinait tout autour de moi un cercle d’ombres qui me faisait penser à une étrange présence, comme si les hallucinations qui m’avaient récemment visitées (cet homme supposé, cette femme imaginée) pouvaient à loisir trouver refuge dans la manière de clair-obscur qui ne se détachait nullement de mon corps, qui en était une sorte de halo.

   Avant de regagner ma chambre d’hôtel, j’avais établi un rituel, itinéraire parmi les ‘curiosités’ de la ville. Je passais à côté du château médiéval, observais avec un vif intérêt l’immense bâtisse de pierres grises, ses tours circulaires, puis je gagnais le site de la Villa Vaccarino, en admirais la manière Art Nouveau, la façade à colonnes et larges balustres de pierre blanche, l’imposante clôture de fer forgé style Liberty, les frondaisons du grand parc. Je terminais invariablement par une rapide visite à la Cathédrale : son haut campanile à la couleur de talc m’impressionnait par la pureté de sa ligne. Il ne s’agissait nullement d’un parcours ‘touristique’ mais bien plutôt d’un prélude à l’écriture. Et je dois avouer que, si mon attention se portait sur l’architecture de ces monuments, elle ne cessait d’être troublée. Je me sentais suivi par une ombre, sans doute épié et il n’était pas rare que je me retourne pour apercevoir l’intrus. Sans doute me prenait-il de vitesse car je ne pouvais guère surprendre que le lisse des pavés luisant de soleil, l’immense plaine du parvis, les barbacanes et les machicoulis de la forteresse. J’aurais pu m’inquiéter au sujet de ma santé mais j’étais bien trop absorbé par l’écriture de mon dernier roman pour prendre le temps de consulter un médecin. De toute manière les symptômes étaient davantage de nature imaginaire qu’ils n’auraient pu être liés à une quelconque maladie.

   Cela fait une semaine que je suis arrivé à Milazzo et mon roman est sur le point de trouver son point final. Je dispose donc de quelques loisirs dont mes flâneries sont l’expression. J’aime beaucoup me perdre au hasard des ruelles, y faire la rencontre de visiteurs, y découvrir une curiosité architecturale que nul Guide Touristique ne m’aurait indiquée. Ce soir j’ai dîné sur la terrasse de l’Hôtel, face à la mer, en compagnie d’un délicieux vin blanc. Ici la vigne est une seconde nature. Je parcours la ville et me grise de ces si beaux noms italiens : ‘Via Tre Monti’, ‘Via Giuseppe Piaggia, ‘Via Ipazia’. Les façades sont vives, gaies, colorées, aux larges balcons de fer. Une joie immédiate se donne à déambuler ici sans autre contrainte que de voir, de sentir, de s’éprouver vivant parmi les vivants. Les réverbères se sont allumés, ils diffusent une lumière d’aigue marine, ils grésillent doucement dans la nuit qui monte. Des gerbes d’étoiles courent dans le ciel, jouant avec la traîne blanche de la Voie Lactée. Je marche longtemps puis décide de gagner le quartier du Port. Les rues sont étroites, elles me font penser à un dédale dont, peut-être, je ne pourrais jamais sortir. Il suffirait d’un mauvais sort, d’une décision trouble du destin, de la perte de la mémoire et je tournerais longuement autour de moi sans en pouvoir retrouver le chemin.

   Quelques magasins d’alimentation sont encore ouverts. Les enseignes lumineuses des bars clignotent, barres de néon rouges et vertes. Je croise quelques passants, sans doute des habitués du quartier. Il me semble qu’ils s’étonnent de ma présence. Il faut dire les touristes sont partis et il ne demeure guère que des autochtones qui regagnent leur logis. Ça y est, cette impression d’être suivi se manifeste à nouveau, si bien que je me retourne vivement pour tenter d’apercevoir quelque individu en maraude, sans doute intéressé par l’argent que je suis supposé emporter avec moi. On me suit. On me surveille. On écoute le bruit de mes pas sur le trottoir. On devine le prochain de mes gestes. On anticipe mon futur trajet. Et toujours cette OMBRE qui fuit, se dissimule sous la première porte cochère, la moindre encoignure des murs.

   Oui, je le sais, l’ombre est là qui ne me lâchera plus. Au bout de la rue, une flaque de lumière mauve. Un bar. Quelques attardés sirotent un alcool. J’entre. Des têtes se tournent vers moi, m’interrogent silencieusement. Que vient faire cet Inconnu en ce lieu, à cette heure ? Je m’assois à une table, commande un ‘Campari’. L’ombre s’assoit face à moi, à la même table. L’Ombre est la nuit. Suis-je le jour ? L’Ombre est muette mais je ne parle guère non plus. Et puis, me viendrait-il à l’idée de parler à une Ombre ? Que feriez-vous à ma place, sinon consommer le plus vite possible, payer, partir dans la rue à la manière d’un prisonnier qui fuit sa geôle ?

   Mais je sens bien, dans le plomb de mes jambes, que ma fuite n’est qu’un rêve, mon refuge ailleurs l’utopie d’un enfant gâté. Ce à quoi m’accote mon destin : demeurer dans ma nasse de chair, faire face à l’Ombre, ne nullement chercher à m’esquiver. De toute façon on est toujours rattrapé par sa propre existence, cloué au pilori de ses propres jours, emmuré dans cette peau qui n’est qu’une guenille existentielle dont on ne se défera que mort. Alors autant se disposer à ce qui va advenir avec la certitude que tout ceci est inévitable, que tout ceci est gravé en vous tout comme les ex-voto sont gravés sur les pierres levées qui regardent la mer, là où ont péri tant d’infortunés marins. Les hommes du bar ont-ils aperçu l’Ombre ? Non. Sont-ils inquiets à propos de quoi que ce soit ? Non. Regardent-ils en la direction de l’Etranger ? Non. Ils boivent, simplement, leurs yeux rivés sur leurs verres, leurs cercles sont les limites de leurs propres vies d’égarés.

   L’Ombre : « Je te suis depuis si longtemps. Depuis l’aurore de ta naissance, si tu veux savoir. Et tu ne sembles m’apercevoir que maintenant, ici, dans ce bar paumé de ce quartier interlope du Port. Serais-tu distrait par hasard ? Ou bien tes sens seraient-ils à ce point usés que tu n’apercevrais des choses que leur silhouette, non leur contenu ? »

   Moi : « Mais qui es-tu pour t’adresser à moi de cette manière si cavalière ? Et quels sont les motifs de ta poursuite incessante ? Te crois-tu le Veneur d’une chasse à courre ? Je serais le cerf à abattre sous la meute de l’hallali, les sons des cors viennent jusqu’à moi qui percent mes tympans. Mais au nom de quelle loi t’arroges-tu le droit d’empiéter ainsi sur mon présent, d’en détricoter les mailles ? Faut-il que tu soies d’une engeance bien peu ordinaire ! »

   L’Ombre : « Mais pérore donc à ta guise, de toute façon tu ne pourras incliner en rien ton sort peu enviable. Dès l’instant où tu es, je suis et de façon immarcescible ! Tu vois, je manie le registre élevé aussi bien que toi et j’ai en réserve encore une infinité d’autres formules frappées au coin du rare et de l’infiniment reproductible. Alors je te conseille de ne pas jouer au malin ; ‘A malin, malin et demi !’ »

   Moi : « Donc je ne saurai rien de toi et puisque tu prétends que nos existences sont siamoises, je ne saurai rien de moi. Sais-tu, au moins, qu’il s’agit là de la douleur la plus vive auprès de laquelle le ‘supplice de la goutte d’eau qui chute sur le front du condamné’ est pur plaisir ? Le sais-tu, au moins ? « 

   L’Ombre : « Rassure-toi, je ne vais nullement te laisser désespérer plus longtemps, mais ta souffrance ne sera qu’amplifiée lorsque tu sauras la solution de l’énigme. Il est des vérités bien pires que des doutes. Leur acide te ronge consciencieusement, c’est le prix à payer de la lucidité. Celle-ci, habituellement, passe pour une vertu. Elle sera ton vice le plus ardent, elle constituera chaque station de ton Chemin de Croix ! Eh bien puisque ta supplique muette parle mieux que tu ne saurais le faire, écoute bien : JE SUIS TON OMBRE ! Es-tu vraiment satisfait d’entendre ceci ? Ou bien vas-tu te jeter la tête la première dans les eaux noires du Port ? Elles n’attendent que toi. Elles sont le reflet de ta propre nuit ! »

    Moi : « Chacun traîne derrière soi son ombre, chacun porte en soi sa part d’ombre. Qu’y a-t-il de condamnable à ceci ? L’ombre serait-elle écho de l’Enfer ? »

   Mon Ombre : « Oh, rien de bien répréhensible, sinon le fait que l’ignorance de ta part nocturne est coupable. Tu fais le fier, tu places ton visage dans le rayonnement de la lumière, mais tu trompes tous tes commensaux, d’ailleurs à commencer par toi. Tu es un Janus bifrons, tu es un Existant à deux faces, l’une de clarté, l’autre de ténèbres. S’assumer en totalité, c’est reconnaître cette réalité-là, sinon tu n’es que ce bouffon de la commedia dell’arte, un Brighella, lui qui affirme sans ambages, « Je suis un homme fameux pour les fourberies et les plus belles, c’est moi qui les ai inventées. » Mais serais-tu donc fier de développer de telles assertions ? Les livrant au Monde, tu crois en ton génie alors que tu n’es qu’un imposteur qui mériterait le cachot le plus sombre qui soit ! »

   Moi : « Mais cesse donc de moraliser, de te prendre pour la Vertu même. De qui tiens-tu cette morgue, quel démiurge t’a insufflé tant d’orgueil ? Te penses-tu souverain, bien au-dessus de la condition des hommes ? »

   Mon Ombre : « Ne ruse pas. Ne te défile pas. Tes esquives sont mortelles. Reconnais-toi en qui tu es vraiment et nous pourrons naviguer de conserve, sinon dans la plus évidente gloire, du moins dans une proximité permissive, tolérante. Accepte donc la part de noirceur que le Destin t’a allouée et tu verras les choses avec bien plus de sagacité. Et puis, crois-moi, moi Ton Ombre, je ne possède pas que des inconvénients, je peux même t’aider à progresser, à franchir des étapes. Sans les épines, la fabuleuse rose ne serait qui elle est, cette exception de la généreuse Nature. Mais, à partir d’ici, je vais te proposer un jeu. Toi qui te prétends Ecrivain, et non des moindres, pourrais-tu au moins me citer quelques noms célèbres, j’y ajouterai mon ‘grain de sel’ et tu comprendras que tout Poète dissimule en son Ombre les motifs les plus précieux qui soient, Celles qui veillent dans l’obscur, ces Muses sans lesquelles ils ne seraient, tes frères Ecrivains ainsi que toi-même, qu’un épouvantail dont les passereaux se moqueraient, les prenant pour des balourds. »

   Moi : « Dante. »

   Mon Ombre : « Béatrice. »

   Moi : « Pétrarque. »

   Mon Ombre : « Laure. »

   Moi : « Ronsard. »

   Mon Ombre : « Hélène. »

   Moi : « Racine. »

   Mon Ombre : « Mademoiselle Du Parc. »

   Moi : « Molière. »

   Mon Ombre : « Armande Béjart. »

   Moi : « Rousseau. »

   Mon Ombre : « Thérèse Levasseur. »

   Moi : « Chateaubriand. »

   Mon Ombre : « Madame Récamier. »

   Moi : « Hugo. »

   Mon Ombre : « Juliette Drouet. »

   Moi : « Baudelaire. »

   Mon Ombre : « Jeanne Duval. »

   Moi : « Apollinaire. »

   Mon Ombre : « Marie Laurencin. »

   Moi : « Aragon. »

   Mon Ombre : « Elsa Triolet. »

      Je dois dire qu’après l’évocation de tous ces Ecrivains illustres dans le secret obscur desquels s’abritaient leurs Muses, je commençais à mieux comprendre la valeur de l’Ombre en général, de la mienne en particulier, lui trouvant même les mérites les plus hauts que l’on peut accorder aux événements. En quelque manière l’Ombre se donnait à moi comme Lumière et j’aurais presque ri de ce curieux oxymore mais je préférais cacher mon contentement pour des raisons de fierté. Je n’osais avouer à mon Ombre que, jusqu’ici, je n’en avais perçu que les esquisses négatives. En réalité, il y avait tant à connaître de tout ce qui se dissimulait et ne rêvait que d’être porté à la révélation du plein jour.

   Cependant qu’avec Mon Ombre nous devisions, les habitués du bar avaient bu nombre de canons, si bien que, grisés, dans le petit jour qui se levait, Mon Ombre et Moi ne devions être pour eux, que des genres de falots brumeux se mêlant aux vapeurs de l’aube. Je percevais l’impatience de mon vis-à-vis à me révéler d’autres mystères.

   Moi : « Parle donc, je te sens prêt à me révéler quantité d’informations intéressantes. Quitte à avoir une Ombre, au moins que j’en tire quelque profit ! »

   Encouragé par mon attitude d’ouverture, Mon Ombre assura son assise, se campant confortablement sur son siège de bois :

   « Ecoute-moi bien Celui-par-qui-je-suis. En réalité je suis la part que tu as oubliée sans même que tu t’aperçoives de cette perte. Je suis aussi bien ton inconscient que tes rêves, je suis ta mémoire profonde, celle que tu as abandonnée aux caprices du temps comme l’on se débarrasse d’une babiole encombrante. Je suis le réservoir de tes souvenirs, le vase où reposent les images de tes jours les plus fastes. Tu en es amnésique et c’est bien ceci qui ourdit ta peine, tresse les mailles de ton affliction. Rester vivant, c’est assumer sa part d’ombre mais à condition d’y introduire un lumignon qui, sans dissiper les ténèbres, les métamorphose en clair-obscur. Sais-tu la valeur immense du clair-obscur ? C’est la zone de passage du mensonge à la vérité, c’est le lieu de la vie qui s’oppose à la mort, c’est le site de la connaissance qui fait reculer la sinistre inconnaissance. »

   Je ne voulais interrompre le flot de paroles de mon Cicérone. Il paraissait parti pour pérorer durant des heures. Dans le bar qui se teintait des eaux bleues de l’aube, les Buveurs s’étaient arrêté de boire, fascinés par les propos que tenait mon interlocuteur. Sans doute espéraient-ils dévoiler quelque chose d’importance dans ceci même qui se disait avec tant de belle ardeur, tant d’enthousiasme. On n’est nullement porté si haut hors de soi pour rien !

   Moi : « Mais qu’as-tu donc à me communiquer qui pourrait changer le cours de ma vie ? Je t’écoute, mais, de grâce, sois bref ! »

   Mon Ombre : « Depuis la nuit relative dans laquelle je me trouve et te surveille, je vois bien mieux que tu ne pourrais voir toi-même. C’est à partir des ténèbres que le jour peut délivrer ses secrets. Tu es toujours dans la lumière, comment pourrais-tu discerner lumière sur lumière ? Non, il faut des contrastes, des oppositions de valeurs, des noirs et des blancs afin que de leur différence surgisse quelque évidence. Mais je vais rendre mon discours plus clair, plus concret. Sais-tu, au moins, pour quelle raison tu as tant d’affinités avec le Romantisme, d’où te vient cet intérêt ? Non, ne cherche nullement à me tromper. Sur toi je connais bien plus de choses que tu ne pourrais en découvrir. Je m’explique. Les Romantiques, dont tu parais être une lointaine survivance, sont positivement fascinés par tout ce qui touche au thème de la nuit dont l’ombre est la composante la plus réelle. Pense par exemple au peintre romantique Caspar David Friedrich dont je sais que tu admires les œuvres. Il a peint nombre de ‘nocturnes’ remarquables par la faible clarté lunaire qui nimbe les paysages d’une touche aussi poétique que mélancolique. Un peu à sa manière, Carl Gustav Carus nous livre de sublimes ruines gothiques empreintes de mysticisme. Et toi qui te targues d’être un fin connaisseur de la littérature, tu ne saurais ignorer le culte rendu à l’ombre (à moi-même si tu veux bien excuser ma vanité) par les grands poètes et écrivains du XIX° et du XX° siècle. Mais je vais te rafraîchir la mémoire en te citant quelque pièce d’anthologie :

  

   De Hugo, ‘La légende des siècles’ :

 

« L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

 

   Du ‘Journal’ d’Amiel :

 

   « Sortir de son cadre est une convoitise ; sauter hors de notre ombre nous tente les uns et les autres comme la plus délicieuse des espiègleries à faire à notre destinée. (...) on rêve l'impossible. »

 

   Des ‘Contemplations’, Hugo de nouveau :

 

« Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre ;

Et nous, pâles, nous contemplons.

Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible. »

 

   Ici, tu saisiras bien en quoi moi, Ton Ombre, suis ton indéfectible double, en quoi je te complète, en quoi mon absence serait bien pire que ma présence dont je suppute à l’instant, que tu commences à être lassé. Pour te débarrasser de mon encombrante existence, tu pourrais prétexter une grave maladie m’affectant. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Mais vois-tu, d’un seul coup tu perdrais le ‘nuptial’, ‘l’auguste’ et le ‘solennel’ et je crains fort que tu ne survivrais à un tel événement. Et puis, je te conseille surtout de méditer la belle réflexion d’Amiel. Tu pourrais toujours tenter de sauter hors de qui je suis, pensant ainsi te libérer de tes fers. Mais cherchant l’impossible ton destin aurait tôt fait de te rattraper, te mettant face à ta propre nuit. Il n’y a nul jour qui puisse faire l’économie de sa nuit. Il n’y a nul Existant qui puisse renier son Ombre. »

   Ceci sonnait comme une ‘Fin de partie’ à la manière de Beckett. Le rideau descendait sur la scène qui s’emplissait d’ombres. Les Buveurs sortirent à la queue leu-leu sans mot dire. Mon Ombre sortit et je la suivis. C’était la première fois que je voyais ceci. J’avais soudain trouvé le titre de mon roman : ‘Je SUIS mon Ombre’. Ce qui voulait dire, d’une façon polysémique, que je la SUIVAIS, elle qui maintenant me précédait, en même temps que j’ETAIS elle, Mon Ombre !

   J’ai regagné mon hôtel le cœur en joie, marchant avec la grâce d’une ballerine sur le lisse du parquet. Un air doux embaume, venu de la mer. Les oiseaux s’éveillent et s’essaient à leurs premiers trilles. Je viens de passer une nuit blanche (ce qui ne m’était arrivé depuis fort longtemps) et je n’éprouve le besoin de nul sommeil. Je prends mon manuscrit qui jonche, telles des feuilles mortes, la surface de ma table. Tracées en belles lettres calligraphiées, sur la page de garde, le titre a le charme d’une évidence :

 

Je suis mon Ombre

 

   Le téléphone sonne. Je décroche. C’est mon éditeur qui s’inquiète de l’avancement de mon dernier roman. Je le rassure : « Vous savez quoi Bermont ? Je viens de trouver le titre ! » Un long blanc au téléphone. J’y devine la perplexité de mon interlocuteur. « Oui, et c’est quoi votre fameux titre ? », reprend Bermont avec une certaine ironie dans la voix. « Interrogez donc votre Ombre, Bermont, elle en sait bien plus long que vous ! » On raccroche au bout du fil. Je vous dis, certaines évidences demeurent des mystères pour qui n’en a éprouvé l’étrange profondeur ! Oui, des mystères !

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mai 2026 7 03 /05 /mai /2026 06:59
Légèreté de l’être

 

Plage de La Vieille Nouvelle

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   On avance sur la haute marche du jour. On écarte les lames d’air, on se fore un passage d’un effort des épaules, d’une rotation du bassin. Mais tout résiste, mais tout s’englue et alors que nous pensions être un Danseur Etoile, nous ne nous éprouvons qu’à la manière d’un risible Culbuto, à la façon de la plus petite des Poupées Gigognes incluse dans ses sœurs, celée dans sa coque de bois. Notre anatomie, que nous eussions souhaitée aérienne, déliée, pareille au vol souple, mutin du colibri, se révèle n’être qu’une marche gauche, engourdie, qui ne fait que nous laisser sur place. C’est comme si, lecteur de ‘La Pesanteur et la Grâce’, bel ouvrage de Simone Veil, nous n’en retenions que le premier terme, au premier degré, le second nous demeurant foncièrement inaccessible.  Nous nous éprouvons lestés d’une charge qui nous condamne à ne ressentir la vie que selon ses ombres, selon les ornières qu’elle sème sous nos pas.

   Alors nous essayons de questionner les divers ordres de l’existence, d’éprouver le réel en sa plus exacte dimension, de tirer du symbolique quelque faveur, de solliciter notre imaginaire dont nous pensons que quelque belle image pourrait nous rendre à une plus heureuse vision des choses. Mais, malheureusement, le réel résiste (c’est bien là sa plus juste définition), le symbolique dresse devant nous la barrière infranchissable de ses mots complexes tels de mystérieux hiéroglyphes, l’imaginaire ne nous délivre que provisoirement des gouffres hugoliens et nous croyons même entendre la voix prophétique du Poète : « O croisements obscurs des gouffres et des songes », Poète qui nous prévient de notre destin éminemment mortel. Vraiment, nous ne pouvons rien faire de toute cette matière dense, de ce limon qui tapisse nos membres, de ces lianes qui ligaturent notre corps. Nous voulons nous libérer de ce boulet que nous traînons derrière nous dans le genre des bagnards. Nous souhaitons quitter la glaise, nous hisser parmi les colonnes éthérées, nous connaître selon la figure d’Icare, mais avant la chute et nous imaginons que son ascension eût pu être éternelle si l’Olympe lui avait été favorable.

   Nous nous essayons à inverser le mouvement de la fiction, nous réinventons les coulisses de la mythologie, nous supprimons tous les dédales, abattons les cloisons du labyrinthe, créons des ailes aux plumes d’acier, elles autorisent un haut vol et font du Soleil un abri accueillant, un Père généreux, la donation du Bien en son effigie la plus élevée. Alors, oui, la ‘grâce’ nous visite, certes une grâce bien ordinaire, rien de religieux ni de mystique ici, seulement l’aura de ce sublime ‘amor fati’ tel qu’éprouvé par Nietzsche, proposé par Spinoza, mis en musique par la pensée antique des Stoïciens. Aimer son destin, non à la manière d’une lourde fatalité, mais au contraire se projeter positivement en direction de qui on est, profiter du temps présent, et ne nullement écarter le chaos qui plane alentour, il est constitutif de notre condition même. La rose n’est jamais sans les épines et humer son parfum est au risque de se piquer. Acceptation de ce qui vient comme la part qui nous est échue de toute éternité, mais qui ne veut nullement dire soumission. Tout ceci il faut l’aborder de toute la hauteur de la conscience humaine afin que les choses que nous rencontrons, plutôt que de nous dominer, prennent sens. Ceci est fondamental, le problème de la signification de nos actes, de nos pensées, de nos sentiments.

   Maintenant, de façon à donner à notre destin de plus lumineuses figures, à l’inscrire dans la banlieue d’une possible joie, adoptons l’assertion kundérienne au prix d’une paraphrase et tâchons d’en inverser le sens. Faisons de la nécessaire légèreté de l’être’, le lieu même d’une positivité, le mode singulier d’une vie favorable, avec ses effleurements de gaieté, ses paysages diaprés, ses mousselines et ses écumes inscrites au rivage d’un présent doté d’une vision ouverte du monde. Ne le ferions-nous, nous nous en remettrions à une éternelle pesanteur et conséquemment nous nous livrerions à un exercice périlleux en soi, sujet aux brusques ruptures, aux césures les plus inattendues, aux chutes icariennes non reproductibles. Le phénomène de la gravité est toujours image d’écroulement et de perte.  En un mot, de nécessités ‘mortelles’.

   Si nous revenons aux termes originels énoncés par Kundera, ‘Insoutenable’ signifie dès lors ‘inconcevable’, c'est-à-dire que nous avons du mal à envisager (donner visage) à cette légèreté (traduisons ‘caprice’), car tout ce qui flotte, poudroie, voltige, faseye dans les libres horizons de l’espace existentiel, apparaît telle une prodigieuse faveur, une cible hors d’atteinte, un fruit à ne pouvoir saisir, tellement il se situe hors de portée, dans une manière de terre édénique aux contours si flous, elle nous échappe toujours. Comme si ‘être légers’ consistait à occuper la position diaphane de quelque buée archangélique, à peine le discret tintement d’une étincelle au pli d’azur du ciel. Mais, pour les hommes que nous sommes, ‘être légers’, plus qu’une qualité anatomo-physiologique est une vertu morale, une éthique qui doit nous disposer favorablement vis-à-vis de cette Nature par laquelle nous sommes au monde et devons y demeurer, si près, si unis à l’arbre, à la motte de terre, au lisse luxueux du lac, à l’aire immense du ciel qui est reposoir pour nos yeux, espace alenti où l’âme peut trouver la cadence immémoriale qui lui convient.

   Ce qui veut simplement dire que la légèreté n’est ‘insoutenable’ qu’en raison même des exigences que nous devons mobiliser afin d’en réaliser les conditions d’apparition. Parvenir à la légèreté c’est avoir ‘soutenu’ l’effort, l’avoir dépassé et être parvenu là où cela vibre et chante, là où toujours nous devrions être si, du moins, nous voulons déboucher dans l’aire lumineuse d’une conscience accomplie. Le ‘léger’ est synonyme d’emplissement, d’atteinte des vertus les plus heureuses qui soient, et, de facto, impression de flottement infini au large de soi, en sa propre réalité, en celle de ce qui est autre et nous requiert en tant que son complément, que réponse à la question qui nous est posée quant à notre essence. Ce principe ne peut qu’être aérien, sinon il n’est jamais qu’une lourdeur, un fardeau qui ne s’autorisent guère à figurer parmi les belles broderies de l’intellect et les mesures les plus effectives des sentiments justes, éprouvés en leur plus haute valeur.

    Mais ici, le propos devient si vaporeux, si philosophique, qu’il convient plutôt de s’en remettre à la lumière d’une belle pensée concrète, celle de Maupassant en l’occurrence dans ses ‘Contes et Nouvelles’ :

   « Il nous vient des envies de danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait embrasser le soleil. »

   Et dès lors, l’on rejoint le souci d’Icare de connaître l’ivresse solaire. Mais, à quelqu’un qui vous questionnerait sur la qualité de votre humeur, répondriez-vous que vous vous éprouvez « dans la légèreté » ? Sans doute pas, l’on se ressent rarement léger, bien plutôt parfois les épaules chargées de neige, progressant à pas lents dans de lourdes congères. Et ceci n’est nullement l’apanage des Tristes et des Inquiets, seulement la climatique moyenne de tout homme vivant sous le ciel de cristal transparent, mais aussi « sous les orages des dieux » pour reprendre l’élégante formule hölderlinienne. Car l’existence porte en elle, gravée dans le cœur, au fer rouge, l’ineffaçable stigmate du désarroi humain consécutif à la désertion des dieux. Ainsi s’énonce le cruel visage du nihilisme dont Jean-François Mattéi précise que « Le monde présent est le pays de l'obscur où la lumière est abolie depuis le retrait des dieux anciens ».    

   Bien évidemment cette perception est plus nette chez le Philosophe que chez le commun des mortels, mais ceci habite l’inconscient à bas bruit, si bien que nous n’en percevons rien, éprouvons juste un vague malaise dont nous ne connaissons la source originelle.

   S’il est bien difficile, la plupart du temps, d’éprouver en soi cette impression de légèreté, il est sans doute plus aisé d’en ressentir le délié, le ténu au contact d’un paysage dans lequel l’eau se donne en tant que ce miroir apaisant que nous pouvons contempler tout à loisir sur le bord de quelque rivage tranquille. Qu’y voyons-nous qui, soudain, nous distrait de notre chair terrestre pour nous porter dans l’immatérielle présence des horizons célestes ?

 

Le ciel est très haut, bien au-dessus

de la bannière des yeux.

Le ciel est lisse, immense parole silencieuse

qui nous appelle au lieu infini du poème.

Le ciel est une caresse infinie,

la peau d’une pêche,

la transparence bleue d’une aile de libellule.

Le ciel c’est nous dans la pureté de notre être.

C’est nous lavés de tout souci.

Infiniment nous voguons

dans cet espace libre

dont le temps s’est absenté.

  

   Rien ici qui troublerait, déporterait de soi. On est uni au sein même de cela seul qui peut se rassembler, notre esprit dans sa plus évidente lucidité, notre imaginaire en sa création originelle. Le ciel fait vibrer sa toile depuis l’anthracite jusqu’au plomb et à l’argent. Mais ici l’idée de métal est délestée de sa charge. Le plomb est aérien, l’argent tissé de rien. Le ciel est un juste dégradé, une claire espérance qui repose sur la ligne plus soutenue de l’horizon. Ici, tout est uniment réuni. Rien qui entaillerait et ferait surgir des abysses de la mer quelque monstre redoutable. Laissons l’inconscient à lui-même et sollicitons simplement la douceur d’une vision qui ne s’enquiert que de son geste, nullement de ce qui pourrait sourdre de fâcheux, de limité, de fermé à notre compréhension.

   Rien ne bouge en cet éternel présent, tout est à soi et à l’autre dans l’immédiateté même d’une reconnaissance réciproque. Tout est inscrit dans la coalescence sublime des phénomènes, cet incroyable déploiement de l’être-des-choses. En langage poétique claudélien, il y a « co-naissance », c'est-à-dire naissance simultanée en miroir, en écho de tout ce qui se montre et se nourrit de la plus exacte harmonie qui soit, nous y compris au centre de la fête, de la réjouissance. Nulle frontière, nulle suture, nul raphé médian naturel qui montrerait la ligne de son antique cicatrice.

 

Osmose plurielle des apparences,

mélange inapparent des manifestations,

communauté des efflorescences,

pliure l’un en l’autre des épanouissements,

ils sont si discrets,

comment pourrait-on y deviner

divisions, fragmentations ?

 

   Non, tout parle une seule et même langue et la polyphonie babélienne est une lointaine illusion, une invention des peuples anciens en quête de légendes. La mer, au loin, bat si doucement dans sa belle parure d’immobilité. A peine quelque léger gonflement ici ou là, un genre de comptine pour enfant murmurée en quelque idyllique nature. C’est ceci la félicité, être au présent, immergé au plein de sa confiance. On ne fait plus de différence avec l’eau, la courbe de la vague, la limpidité qui, partout, s’élève du monde et le pare des plus beaux reflets. On est là, sur le rivage. On est là et on est ailleurs, dans ce Tout qui exulte en silence et nous livre le secret de ce ton fondamental qui est son caractère unique, irremplaçable, insondable aussi bien à des yeux humains qu’à quelque divinité qui se mettrait en quête de son être. Grande beauté que la chose en tant que chose, cette exception qui fait de chaque entité un monde unique, naissant en permanence de sa propre contrée et y retournant avec la conscience emplie d’un savoir de soi qui confine à une sorte d’absolu.

   Dans sa partie médiane, la large plaine d’eau est brillante, un vif argent, un acier poli, une pellicule de chrome qui réverbère la totalité du ciel. Ciel-Eau réunis, Eau-Ciel fêtant leurs noces éternelles. Celui qui a la faveur de contempler cet ineffable luxe en est marqué pour la vie. Jamais la Beauté ne peut s’oublier. La laideur, les copeaux disgracieux, grossiers d’un réel purement immanent à ses formes étiques, oui, tout ceci est enfoui dans les ténèbres d’un sol et ne mérite que de s’y ensevelir pour tous les temps à venir. Combien est précieuse cette vision d’une native apparition ! Il y a une longueur de l’être qui semble infinie. Si bien que le jour pourrait demeurer ainsi, cette belle clarté suspendue dans l’espace sans que, jamais, rien ne retombât, rien ne se chargeât de contrariété que pousserait un vent oblique. C’est bien le miracle d’une allégresse que de nous retenir au cœur même du phénomène dans le sans-distance, dans l’immédiate saisie de ce qui est. Ce ciel, cette eau, ces plantes aquatiques qui essaiment la surface polie du paysage, nous en connaissons l’exception du cœur même de qui nous sommes, du plein de notre chair, de cette intériorité habitée qui nous détermine et nous pose en tant qu’individus singuliers.

   S’il existe un privilège attaché à la sensation de légèreté, c’est bien ici, dans ce lieu hors du monde qui trouve sa justification en soi, à simplement être disposé sur le plancher de la terre, face à l’immense clairière du ciel. Être Voyeur, dans cette aube à peine levée, c’est assister à l’éclosion d’un monde, c’est s’ouvrir à soi dans ce même instant où se donne à voir l’intime signification des choses dans leur originelle simplicité.

 

Les immenses et sablonneux déserts sont ainsi.

Le miroir des rizières à l’infini est ainsi.

Les hauts plateaux couchés sous le vent sont ainsi.

La lumière verte des aurores boréales est ainsi.

 Les rubans étincelants des larges fleuves sont ainsi.

La plaine duveteuse de la peau de l’Aimée est ainsi.

Le chant magique de la huppe au creux de la haie est ainsi.

La larme de joie qui brille sur la joue de l’enfant est ainsi.

La plainte d’un adagio dans la clameur automnale est ainsi.

 Le lumineux village blanc couché devant la mer est ainsi.

La toile abstraite d’un Rothko

dans le clair-obscur de sa Chapelle est ainsi.

La vie est son étonnant déploiement est ainsi.

 

   Merveille que d’être, chose parmi les choses, chair de « la chair du monde » (Merleau-Ponty), peau immatérielle tout contre la peau de l’Univers qui est le miroir qui nous fait face, nous interroge et nous accueille tel cet étrange Voyageur en partance pour tous les horizons, tous les temps, tous les espaces. Ainsi s’énonce parfois le curieux sentiment d’une fastueuse éternité.

 

‘La légèreté de l’être’

est un don du Monde

en notre faveur,

un don de soi

en direction du Monde.

 

Être, Monde, le Même.

 

 

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2 mai 2026 6 02 /05 /mai /2026 07:52
Otto Muehl, Untitled, 1963   Source : SFAQ/NYAQ/AQ

Otto Muehl, Untitled, 1963 Source : SFAQ/NYAQ/AQ

   [Cet article s’essaiera, prenant appui sur l’exposition “DESTROY THE PICTURE : PAINTING THE VOID, 1949 -1962” au  MOCA de LOS ANGELES, titre dont la traduction en français est « Détruire l'image : peindre le vide », s’essaiera donc à faire ressortir en quoi le Vide est bien, précisément, le fond sur lequel s’enlèvent ces nouvelles et audacieuses innovations plastiques.

    Synthèse de l’exposition telle que pensée par le MOCA : « Détruire l'image : Peindre le vide, 1949 -1962 se concentre sur l'une des conséquences les plus significatives de la montée de l'abstraction dans la peinture du XXe siècle : l'assaut littéral des artistes sur le plan de l'image. Répondant au climat social et politique de l'après-guerre, en particulier à la crise de l'humanité qui a résulté de la bombe atomique, des artistes aux États-Unis et à l'étranger ont déchiré, coupé, brûlé ou apposé des objets sur la toile traditionnellement bidimensionnelle. Peindre le vide marque la première fois que ces stratégies sont réussies comme mode cohérent de production artistique. L'exposition est l'occasion de revenir sur les répercussions profondes de cette démarche dans le domaine de la peinture : premières expériences avec la matérialité du geste, jusqu'à l'expansion du médium pour incorporer des stratégies de performance, temporelles et d'assemblage. L'exposition se concentre en particulier sur bon nombre des premières expériences d'artistes qui ont déplacé le médium bidimensionnel de la peinture vers la tridimensionnalité de la sculpture. »]

 

*

 

   Bien plutôt que de donner une définition abstraite du vide, nous tâcherons de le rencontrer sous les différentes occurrences dont ces œuvres sont le support. Ce qui, d’emblée est à noter, c’est que la succession des œuvres ci-dessous proposées se fera selon des degrés successifs, de la non émergence du vide à partir de « Sacco et oro » de Burri, jusqu’à la saturation du vide tel que manifesté par « Untitled » d’Otto Muehl, en passant par les formes intermédiaires du début de fusion de Klein et des incisions de Fontana. Ainsi se dessinera, progressivement, un effacement de la matière au profit d’une non-matière qui est son contrepoint. Là où se donnait le plein d’une substance, quelque chose fait trou, lequel trou ne saurait apparaître sans nous interroger. En toile d’arrière-fond, le Lecteur, la Lectrice se souviendront que tous ces essais plastiques ne font que s’élever sur le tas de ruines laissé par la Seconde Guerre Mondiale, avec toutes les apories que suppose la barbarie qui en a été le moteur. Notre souci premier se portera sur le triptyque Forme/Matière/Vide et sur les significations sous-jacentes qui y sont associées. Donc le contexte esthétique plutôt que la dimension civilisationnelle et les conséquences sociales d’une immense convulsion de l’Histoire. Chacun, chacune, à sa manière, pourra reporter ces « accidents » picturaux aux événements temporels qui les ont suscités.

Alberto Burri Sacco e oro (MOCA)

Alberto Burri Sacco e oro (MOCA)

Ici, si l’on voulait se référer à la dimension historique, bien évidemment, cette toile de Burri ferait signe en direction de cette terre meurtrie telle qu’abandonnée à elle-même à Verdun à la suite des terribles combats qui s’y sont déroulés. Mais observons la Matière. Si, longtemps, le paradigme de la création artistique s’est fondé sur le lisse et la planéité de la toile, sur l’exactitude d’un cadre donnant ses assises à l’œuvre, l’on se rendra vite compte que le terme de « révolution » conviendrait bien mieux que celui « d’évolution ». C’est, à proprement parler, d’une « révolution copernicienne » dont il s’agit, d’une recomposition du champ sémantique pictural. Certes le vocabulaire est simple, en quelque manière minimal dans sa répétition, si bien qu’une possible monotonie pourrait se lever de ces sacs uniformément couleur terre de Sienne. Seule la texture vient rythmer l’espace, lui donner du corps, nous le rendre visible telle une réalité dont nous ne percevrions guère la nature. Le « tissage » est serré, les empiècements venant renforcer cette impression de densité. Le Vide n’est là présent qu’à titre de simple théorie, de « condition de possibilité », laissant son effectuation pour plus tard, ou bien demeurant en soi tel un paradoxe qui n’aurait nullement déterminé la forme future de son être. A observer cette surface, nulle inquiétude ne surgit, pas plus qu’elle ne pourrait se présenter à la vue d’un sac gisant sur le sol de quelque minoterie. Ce sac est en lui-même tel qu’il est, il ne déborde nullement de soi, les mots qu’il profère sont des mots de sac ne nécessitant nulle compréhension particulière, ne demandant nul appel à une quelconque herméneutique. Le sac en tant que sac pour en résumer l’évidente simplicité.

Kazuo Shiraga, Work BB 45   1962  (MOCA)

Kazuo Shiraga, Work BB 45 1962 (MOCA)

Avec l’œuvre de Shiraga, nous voyons bien que nous avons changé de point de vue, que l’expression picturale s’est emparée de moyens d’énonciation plus « classiques ». On y observe des couleurs, certes sourdes, des rouges carmin, des jaunes chamois, des teintes indéfinies résultant du mélange des nuances. On y repère la trace de la brosse au plein même des vigoureux empâtements. L’effet de Matière est immédiat. L’effet de Forme s’y dévoile avec l’impression d’une rare énergie. Des éclaboussures sur la toile témoignent de la vivacité du geste pictural. Alors, tant que nous restons dans la logique de cette picturalité, peut-être sommes-nous décontenancés par toute cette profusion verbale. Mais en réalité, cet apparent bavardage est une strate qui vient dissimuler un blanc silence. Ce que la Matière occulte, ce Vide dont elle semble provenir, paraissant lutter afin de s’en arracher. Etonnante force d’attraction du Vide, en un seul geste de sa puissance il pourrait réduire à merci tous les efforts de l’Artiste, le déposséder de ses brosses, le laisser muet devant le mystère infini de cet espace vierge. Il serait alors pareil à un étrange Voyageur égaré parmi les sables sans fin du Désert avec, à l’horizon, le tremblement des mirages. Déjà se lève une inquiétude. Déjà s’initie un jeu mortel de questions/réponses, la réponse s’écroulant, en quelque façon, sous la puissance de la question. Si, immédiatement l’œuvre découverte, l’on nous interrogeait sur les impressions que nous ressentons à son contact, il y a fort à parier que notre mutité serait la seule réponse que nous pourrions proposer à ce qui apparaît bien à la façon d’une énigme.

Yves Klein,  Untitled Fire Painting (F 27 I) 1961 (MOCA)

Yves Klein, Untitled Fire Painting (F 27 I) 1961 (MOCA)

 

   Avec Yves Klein c’est encore un degré supplémentaire qui vient d’être franchi, aussi bien en direction d’une radicale abstraction que d’une audace créatrice. La toile qui sert de support devient totalement inconnaissable. Ce n’est plus le subjectile qui s’adresse à nous depuis sa nature même, c’est bien la combustion que se porte devant le regard, le fascine, l’oblitère. Nous ne sommes plus guère assurés de la réalité de notre vision. Tous les a priori sur lesquels se fondait notre acte perceptif s’effondrent, laissant la place à ce Vide inhérent aux questions métaphysiques. Mais qu’a donc fait la flamme pour ainsi provoquer la déroute de nos élémentaires sensations ? Elle a franchi un seuil, elle a traversé un écran.

   Soudain, l’acte de fusion a reconduit la physique des choses à n’être plus qu’une fumée qui passe derrière la toile du réel, nous apercevant avec une sorte d’effroi que plus rien ne tient, que les habituelles polarités se sont effacées, que les amers vacillent, que la logique se dilue, que les certitudes tremblent, que le souverain Principe de Raison oscille sur ses fondations. Ce qui, ici s’est accompli, n’est rien de moins que le dévoilement de la Métaphysique, l’enfilade de ses miroirs, chaque miroir reflétant à l’Infini, toutes les images des autres miroirs, avec des irisations d’Absolu, des flottements d’Eternité, des spirales d’Être.

Lucio Fontana   Concetto spaziale Attese 58 T 2  (MOCA)

Lucio Fontana Concetto spaziale Attese 58 T 2 (MOCA)

   Ces essais de combustion, ces tentatives de faire effraction au travers de la toile, voici que Fontana les accomplit à la hauteur de son geste iconoclaste. Ce qu’il a déchiré de l’icône artistique, ce qu’elle a de plus précieux : le visage qu’elle nous offre, le regard qu’elle nous adresse. En guise d’épiphanie il ne demeure que ces entailles par où nous sommes convoqués hors de nous, dans un étrange domaine qui ne parle nullement notre langue, où les « objets » se sont dépouillés de leurs corps, où l’illisible même est la texture qui nous rencontre et nous soumet à la question. Mais quel surgissement Fontana a-t-il cherché à la mesure de ses vigoureux coups de cutter ? Est-ce sa peau d’Artiste qu’il a incisée ? Ou bien la peau du Monde ? Sans doute un peu des deux car l’on ne saurait aller si loin dans l’élaboration picturale sans faire s’effondrer quelque cathédrale, sans abattre quelques solides arcs-boutants. Ce qui en réalité s’effectue : un passage du dedans au dehors, la perte d’un en-deçà des choses pour leur au-delà, la métamorphose des postures conscientes en leur revers inconscient.

   La coupure fontanienne est l’équivalent plastique des herses de Soulages labourant la pâte noire, y creusant de puissants sillons où ricoche la lumière, simple émanation de ce que la main traçante a décidé du destin de l’œuvre. Ainsi est né ce fabuleux « Outre-Noir » qui est bien un Outre-Monde, une expulsion du senti et de la pensée ailleurs qu’en leur site habituel. Chez Fontana, par la fente se révèlent, mais dans la réserve, mais dans le recul nécessaire, les habituelles figures de la Métaphysique : l’Esprit, mais aussi bien l’Histoire, l’Art, l’Infini, l’Absolu, l’Être et bien d’autres idoles d’une inquiétante illisibilité. Oui, tout ceci sur le mode des Intelligibles. Si l’on peut aisément saisir de petites histoires, de minces événements du quotidien, du sensible donc, jamais il n’est laissé à notre discrétion de porter devant nous la grande Histoire, pas plus qu’il n’est possible d’envisager l’Art en sa totalité, quelques fragments seulement, ici une toile, là une sculpture, ailleurs une encre ou un monotype. C’est donc un essai de sonder l’Art jusqu’en sa plus originaire fondation qui se laisse lire. Le Vide, qu’en une certaine manière, dans les œuvres précédemment évoquées, l’on pouvait qualifier « d’existentiel » en raison de ses attaches encore mondaines, change de nature, s’allège si l’on peut dire, brille à l’horizon à la façon d’une Essence, il devient donc « essentiel ».

 

 Alberto Burri Combustione Plastica Guggenheim

Alberto Burri Combustione Plastica Guggenheim

 

   Et nous voici revenus aux impertinences burriennes, lesquelles s’accroissent d’une pratique artistique encore plus subversive. Ce qu’il est demandé à l’Art, de rendre raison de qui il est, de se dévêtir de ses habituels atours, de nous montrer ses coutures en quelque sorte, de se mettre à nu afin que notre curiosité enfin comblée nous puissions nourrir quelque certitude sur son être véritable et, conséquemment, sur le nôtre, toujours questionnant et tremblant. (Sans nul doute, afin d’introduire une brève réminiscence historique, cette « Combustion Plastica », reflète-t-elle le déluge de feu de Verdun, les trous profonds creusant « Le Chemin des Dames »), mais ce qui est essentiel, de forer plus avant l’intention artistique, d’en déceler la volonté à l’œuvre et de déboucher sur ce sentiment de désarroi qui touche l’Artiste, lorsque, dans le calme et le silence de son atelier, il prend conscience que son geste bouleverse jusqu’en son tréfonds les fragiles vérités humaines.

   Ce qui est déroutant pour le Voyeur de cette œuvre, c’est que le regard hésite, qu’il ne sait où aller, que partout où il se pose, c’est le chaos qui surgit et menace de le détruire, lui l’Observateur passif des apories universelles. Ici, le Vide, bien plutôt que de se donner à nous dans sa positivité, nous le rencontrons dans sa négativité, son absence, laquelle est d’autant plus menaçante qu’à tout instant il peut faire fond sur cette tache noire, dans les plis de la matière convulsive, dans le subjectile chauffé à blanc, enfin dans quelque trou, tous signes avant-coureurs de l’Absurde dans son plus urticant jaillissement. Se donnent à voir, entre les trous, les boursoufflures de la matière, les contorsions épileptiques du réel, notre propre corruption, antichambre de notre singulière disparition. Cette peinture est, en quelque sorte, sacrificielle : son sacrifice est aussi le nôtre, en quoi nous rejoignons le sort commun des choses périssables.

 

 

 

 John Latham, Untitled 1958  (MOCA)

John Latham, Untitled 1958 (MOCA)

   C’est maintenant l’étonnante toile de John Latham sur laquelle nous nous arrêterons. Comme il a déjà été précisé dans le commentaire du MOCA, il y a passage de la bi-dimensionnalité à la tri-dimensionnalité, autrement dit la peinture se fait sculpture. Mais bien plus qu’une simple translation de formes à l’intérieur de l’œuvre, ce qui est à considérer avec attention, c’est que cette tentative définit sans doute un nouveau paradigme esthétique mais aussi l’un des ultimes essais de profération de la toile en direction de ce qui en dissout la matière même, ce Vide ici si apparent qu’il se donne dans le genre d’une bonde d’évier au sein de laquelle un vortex entraînerait toute manifestation située à l’extérieur de ce Néant. Oui, ce Trou violente la toile. Oui, ce Trou est bien le Néant lui-même en sa plus efficiente vacuité. Sa blancheur détruit tout ce qui n’est nullement lui. Comment une chose pourrait-elle se sauver du Néant ? Alors nous pensons à l’essai « d’ontologie phénoménologique » (en clair : faire apparaître l’être) intitulé « L’Être et le Néant » de Jean-Paul Sartre. La conjonction « et », réunissant les deux mots, semble les poser nettement à part l’un de l’autre. Mais, à notre tour, tentons un geste philosophique iconoclaste et, en quelque manière, changeons la relation de ces deux termes en écrivant « L’Être EST le Néant ». Or chacun pourra s’accorder à reconnaître que si nous saisissons des fragments de l’exister, jamais nous ne pouvons atteindre l’Être lui-même, sauf à spéculer à son sujet.

   Mais revenons au tableau-sculpture. Que nous dit-il au travers de ses formes ? Le Trou nous dit le Vide, le Néant, l’Être, toutes nominations strictement équivalentes au motif que ces Entités portent en elles le tissage de leur propre déconstruction, de leur total absentement. Que nous disent les Reliefs forcément existentiels : le chiffon plié en boule, les livres, la pipe ? Le Chiffon nous dit la complexité du Réel. Les Livres nous disent la faveur de la Culture. La Pipe nous dit nos addictions aux narcotiques, autrement dit notre allégeance au Principe de Plaisir. Et maintenant, si nous mettons en relation le Trou, d’une manière singulièrement dialectique, avec le Chiffon, les Livres, la Pipe, nous voyons aussitôt que ce que nous indique le Vortex, c’est l’annulation pure et simple du Réel, de la Culture, du Plaisir. Autrement dit le champ de bataille est ouvert qui apure les comptes existentiels, au terme du combat rien ne subsistera que le Néant, que l’Être, une seule et même chose pour dire la clôture définitive du Sens si l’on prend soin d’interroger radicalement l’esquisse de notre présence sur Terre.

   Tout, en définitive, est soumis au rythme de la contingence, aux nervures de la factualité et, pour citer le lexique princeps de Sartre, tout est voué à la « déréliction », à la solitude. Oui, nous sommes « condamnés à être libre », le premier terme annulant cependant et paradoxalement la valeur du dernier. Nous sommes libres-pour-la-Mort et c’est en ceci que se détermine le destin de notre Dasein. Ce qui veut dire que, regardant les motifs existentiels de l’œuvre de Latham, Chiffon-Réel, Livres-Culture, Pipe-Plaisir, nous sommes aussi regardés par ce Vide-Être-Néant dont en dernière analyse nous sommes l’œuvre toujours-déjà en voie de disparition. Ceci n’est nullement triste. Ceci n’est nullement l’énoncé d’un supposé pathos. S’il en était ainsi, il faudrait dire que le Réel aussi est triste. Or il n’est jamais que ce qu’il est et, « contre » lui, nous ne pouvons strictement rien, sinon le laisser glisser en nous selon la pente de sa propre logique.

  

Otto Muehl, Untitled, 1963   Source : SFAQ/NYAQ/AQ

Otto Muehl, Untitled, 1963 Source : SFAQ/NYAQ/AQ

   C’est l’œuvre placée au début de cet article qui en constituera l’épilogue. Cette œuvre est à la fois belle en son dénuement, synthétique en ce qu’elle résume les points forts de la déconstruction picturale initiée par les Artistes de « Détruire l’image ». C’est évident, le champ spatial que Latham impose à notre vision n’est rien moins qu’un acte de sédition, de rébellion à l’encontre des archétypes qui hantent l’Art depuis des millénaires. Ici, plus rien ne tient : plus de composition, plus de règle d’or, plus de perspective, plus de gamme chromatique. Tout se donne visiblement à part de l’aire esthétique, dans une perspective qu’on pourrait dire « éthique », compte tenu des soubassements existentiels-événementiels qui en traversent la réalité. Nombreux seront ceux, celles qui, face à cette œuvre, se poseront le problème de sa signification, de l’éventuel rapport qu’elle peut entretenir avec le domaine de l’Art. Et si, en effet, ils se posent ces questions, si au sortir de l’exposition ils ressentent quelque trouble, quelque gêne, si leur regard en a été légèrement modifié, alors « Destroy the picture » aura atteint son but : interroger le réel jusqu’en son versant invisible. Peut-être n’y a-t-il guère d’autre conduite à tenir que d’en être troublé sans en repérer clairement l’origine. Jamais les choses ne nous apparaissent dans la clarté d’un donné-une-fois-pour-toutes. Constamment notre existence s’édifie sur les précédentes déconstructions, sur les ruines que, derrière nous, nous laissons toujours fumantes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2026 5 01 /05 /mai /2026 07:02
De l’être des choses venu à la révélation

 

« Chambre avec vue »

Cyrille Druart

Only Analogue Photography

 

***

 

   Voyez-vous, longtemps je me suis demandé si les fantasmes étaient symbolisables, si on pouvait en voir la forme en songe, en dessiner le portrait, les installer au cœur de son imaginaire comme on y loge un paysage dont, depuis toujours, on a été hanté par la grande beauté. Longtemps je me suis demandé si les événements pouvaient faire l’objet d’une prescience, si une manière de subtile intuition pouvait en précéder la venue. Certes, je reconnais ce sont des questions insolubles mais fascinantes cependant au seul motif de leur énigme. Longtemps je me suis demandé qui, du réel ou de la fiction, l’emportait dans le choix que je faisais d’orienter mon existence selon telle ou telle voie. Et voici qu’aujourd’hui le hasard me comble au centuple des angoisses depuis longtemps éprouvées du sein même de ces interrogations qui, pour n’être nullement vitales, n’en sont pas moins des manières d’urgence, lesquelles, tout le temps qu’elles demeurent irrésolues vous chauffent l’âme à blanc tant et si bien que les nuits sont pâles tels des jours, que les jours sont sombres telles des nuits. Mais je ne cogiterai guère plus avant, tant il m’est devenu indispensable de vous rejoindre par la pensée maintenant que vous n’êtes plus qu’un léger cirrus sur le ciel de mes souvenirs.

   Je ne sais quelle curieuse lubie, ce jour de printemps, m’avait fait déserter mon appartement du Quai aux Fleurs pour gagner cet immense bâtiment gris de la Bibliothèque des Antiques où, de temps à autre j’allais occuper la mansarde pour y compulser quelque ouvrage sur les Anciens Grecs, ces magnifiques Philosophes sans lesquels nous ne serions nullement ce que nous sommes, nous autres Occidentaux couchés sous la lumière déclinante de l’Hespérique. Mais il me faut maintenant en venir à un ciel qui pour n’être nullement Olympien, n’en dévoile pas moins en son sein une Déesse au moins d’une égale beauté à celle d’Aphrodite, un prestige pareil à celui d’Athéna. Seul en ma mansarde, c’est un privilège que j’ai obtenu du Bibliothécaire qui préside à l’ordonnancement des lieux, j’ai tout à loisir le temps de m’immerger dans les pages d’anthologie de la littérature antique et, à la suite, de longuement rêver sur les généreux paysages qui bordent la Mer Égée et autres ilots répandus tels de minces cailloux au centre de cette immense mare d’un bleu si profond qu’il semble tout droit venu du mystère des abysses. Au beau milieu des ouvrages que je lis tantôt dans la langue originale, tantôt dans ma propre langue, m’arrive-t-il souvent de m’évader en laissant errer mon regard au travers de l’encoche de lumière qui se découpe sur le clair-obscur de ma pièce de lecture et de méditation.

    Je n’ai plus le souvenir exact du jour béni où, détachant mes yeux d’un passage de « L’Iliade » ou de « L’Odyssée », ma vision se porta un degré plus bas, sur cet immeuble limité par la confluence de deux rues, un genre de proue levée en plein ciel. Å l’accoutumée, le navire de pierre était vide de ses occupants, ses fenêtres occultées par ces persiennes de métal qui sont le lot commun de l’habitat parisien. La partie supérieure de l’immeuble se terminait par un genre de galetas dans lequel s’ouvrait une lucarne dont la décoration, du reste, me faisait penser à ces chapiteaux évocateurs des anciens temples grecs. Un peu comme si un fragment symbolique de la Bibliothèque sise plus haut se fût détaché de ses hauteurs olympiennes pour rejoindre de plus terrestres occupations.

   Vous raconter la suite de l’histoire est pour moi pures délices, réenchantement d’un Monde bien en peine de trouver sa voie. Ma vue, progressivement, s’étant accommodée au tableau qui lui était proposé un peu plus bas, portant encore en elle la transcendance des dieux grecs, ne tarda guère à se satisfaire de la belle immanence qui la visitait à la manière d’une grâce. Parfois est-il plus difficile de tracer l’empreinte d’une joie soudaine que de décrire, par le menu, un malheur venu vous visiter à la croisée de votre destin. Mais je ne vous tiendrai davantage en haleine, oppressé que je suis à la simple idée que l’évocation de ce moment heureux pourrait m’être soustraite par je ne sais quelle décision hors de moi, dont je ne pourrais soupçonner la lointaine origine. Mais le seul temps qui convienne maintenant à mon récit : le présent le plus immédiat qui soit, nullement un discours différé qui ne pourrait m’exiler de qui-je-suis et, en quelque sorte, me perdre en moi, ce qui, sans doute, est le sort le plus cruel qui se puisse envisager. On est à la fois le mal lui-même, son origine, et celui qui en attise les pathétiques braises.

   Donc, sise dans l’encadrement de sa lucarne, une Présence dont il me faut préciser quelques contours. En arrière de l’appui de fer ouvragé de la fenêtre, les lames d’un parquet ciré qui luisent dans l’obscurité, un genre de conscience du sol si vous préférez. Puis une large couche blanche, de chanvre ou de coton dont mes yeux tâchent de palper le moelleux, d’éprouver la souple texture de soie. Il ne peut s’agir que de ceci, la couche royale commise au repos d’une Déesse. Et, dans la diagonale du clair-obscur, comme émergeant d’un tableau de Rembrandt, des attributs divins, deux jambes hâlées, lisses tel le galet, parfaites en leur forme. Le genre d’un Idéal s’offrant dans le réel, une manière d’évidence heureuse dont l’épaisseur du temps qui me sépare de cette divine vision n’est nullement parvenu à effacer la subtile trace. Bien au contraire elle ne fait que rutiler à mesure que le temps déplie ses pétales dans « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui », pépite symboliste dans le dédale gris des jours.

      La jambe droite est allongée dans le signe d’une sérénité, comme si rien n’en pouvait troubler le repos. La jambe gauche, à demi relevée, dit, quant à elle, un genre de position sur le qui-vive, un éveil venant contrarier le geste d’abandon de celle qui ne semble devoir s’adonner qu’à un éternel silence. La totalité de ma vision est comblée de ce fragment humain, de cette féminité tronquée qui, loin d’en être diminuée, s’accroît de cette absence, de ce vide qui ne creusent nul désarroi, mais au contraire dessinent les contours d’une plénitude. Nulle frustration face à ce tableau incomplet. Ce que masque le montant de la lucarne, mon imaginaire le multiplie au centuple, l’étoffe, le déploie et c’est comme si cette Inconnue était venue poser une énigme dont j’étais le seul témoin, donc le seul en mesure d’en pouvoir déchiffrer le rébus. Un peu comme ces hiéroglyphes des anciens textes grecs qui me mettent en demeure de les comprendre, faute de quoi ils pourraient bien s’effacer de ma mémoire.

   Certes, pour un esprit attaché à ne voir, dans le réel, que l’architecture d’une complétude, l’épreuve eût été redoutable. Pour moi, grand rêveur devant l’Éternel, ceci même qui s’offrait à moi dans le genre d’une éclipse était l’assurance de longues et fructueuses heures de méditation. Cette Déesse avait creusé en moi cette niche au sein de laquelle je la rejoignais, comme le jumeau est attiré par son image homologue, simple réverbération, écho de Soi. Voyez-vous, encore, après que bien des jours ont passé, je pourrais à la seule force de ma mémoire, depuis mon appartement du Quai aux Fleurs, regardant naviguer les péniches sur l’eau boueuse de la Seine, tracer le dessin de ce qui fut, inclure dans le rectangle de la fenêtre cette pure Apparition, lui donner un nom, lui destiner quelque aventure, la porter au lieu même où ses désirs pourraient la conduire s’ils prenaient corps, ici, à Paris, sous le ciel gris des toits de zinc.   

   Sans doute vous doutez-vous de mon observation inquiète des jours qui suivirent la « révélation ». Jamais Déesse ne reparut. Jamais les archets de ses jambes n’interprétèrent quelque divine symphonie. Cependant, elle est en moi plus que, supposément, elle n’a jamais été en Soi. Irrémédiablement, à son insu, elle fait partie de moi, elle m’accompagne le long des rues de la ville, elle clignote parmi les Héroïnes des romans que je lis, elle me fait signe dans tel tableau impressionniste ou symboliste. Elle est, dans cette manière de nébulosité qui étreint mon âme, moi-plus-que-moi, moi-dilaté, moi-agrandi aux dimensions du cosmos. Ce qui, jusqu’alors, dans les ruelles tortueuses de mon esprit, se donnait comme opacité et manque, voici que cela s’anime dans la transparence du cristal. Cette gemme sur son lit, laquelle eût pu se réfugier dans le plus pur silence, la voici vivante-plus-que-vivante, elle parle et rit, elle pleure et soupire, elle est ma Confidente comme je suis l’Auditeur de ses peines et de ses joies.

   Ne trouvez-vous étrange cette force d’aimantation du réel lorsqu’il est transfiguré par quelque inclination fantasque, lorsqu’une image en dit plus long que cette statue de chair et d’os qui vient vers vous dans le jour qui brasille, lorsque sur ce quai de gare où coule une glauque lumière, sur le quai désert donc, sauf vous, une Belle Inconnue se lève pour-vous-rien-que-pour-vous ?

 

Une Absence qui

devient pure Présence.

 

La folie du Réel est terrassée,

elle qui voulait se donner

comme la seule certitude possible.

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 06:51

Å cette époque-là de mon existence, je ne sais par quel hasard de mes centres d’intérêt, par quelle inclination de mes affinités, je ne voyais partout que matière à transformation, à passage d’une forme dans l’autre, prétexte au mouvant, au toujours renouvelé, au transitoire, au surprenant. Je devais bien me l’avouer en mon for intérieur et toutes ces médiations, ces échanges continuels des éléments (le feu pouvait soudain devenir eau, la terre se transformer en air), je ne m’inquiétais guère pour ma santé mentale, je constatais seulement que mon imaginaire jouait la ‘folle du logis’ sans me prévenir, si bien que je devais être attentif, marchant dans les rues, à ne nullement prendre les feuilles d’automne pour des papillons ou bien une jeune et élégante silhouette pour un animal fabuleux qui se serait égaré dans le labyrinthe des rues. Heureusement pour moi, ma raison était bien amarrée au réel et un solide fil d’Ariane me reliait aux choses habituelles de mon quotidien : mon appartement sur les quais de Seine, mon bureau dans la salle enfumée de la Rédaction de mon Journal, mes amis que je fréquentais autant que pouvait me le permettre un emploi du temps bien chargé.

   Je passais de longues heures dans la grande salle de lecture de la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou, cette ruche vitrée, à la fois studieuse et agitée, silencieuse et intellectuellement bruyante, diaprée, semée d’incessants mouvements. Les milliers de livres sur les rayonnages étaient les compagnons familiers dans lesquels je puisais souvent le sujet de mes articles, mais aussi la source d’une inépuisable joie. Un jour, tout à fait au hasard (j’aimais ceci, piocher sans quelque projet que ce fût un volume quelconque, espérant que ma fortune serait bonne), un jour donc, ma main heureuse préleva un livre de grand format dont le titre provoquait en moi une excitation, un réel état d’effervescence. Il s’agissait de ‘Perpetuum mobile, métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, ouvrage écrit par Michel Jeanneret, universitaire genevois. J’y découvrais avec un pur bonheur nombre de gravures au titre desquelles : les ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, cette étonnante vision de la laideur en son étrange beauté. Oui, l’impression ressentie était celle d’un vertical oxymore où la notion d’esthétique était bousculée au regard de cet étrange côtoiement, imaginons Quasimodo rencontrant Esméralda. La percussion était si forte, la commotion si puissante qu’une telle réunion ne pouvait avoir lieu que sous les auspices d’une ‘phantasie’ hors norme. Je passais de longues heures à regarder les figures tirées du livre d’Amboise Paré, ’Des monstres et prodiges’, étranges figurations dont on retrouvait un écho dans l’ouvrage de Pierre Boaistuau, ‘Le théâtre du monde’ (1558) :

   « Aucuns enfans naissent si prodigieux, & difformes, qu'ilz ne semblent pas hommes, mais monstres, ou abominations : aucuns naissent avec deux testes, quatre jambes, comme un qui a esté veu en ceste ville de Paris pendant que je composois ce livre. Autres s’entretiennent, et son collez ensemble, comme on a veu en nostre France de deux filles jumelles conjoinctes et liées par les espaules...»

    Bien sûr ces visions et récits étaient fortement inspirés par une conception chaotique, cataclysmique du monde et ce n’étaient point tant ces étranges apparences qui me fascinaient, mais bien plutôt le curieux phénomène de la métamorphose : une nature qui en devenait une autre par un mécanisme dont chacun ignorait la logique interne. Si ces apparences monstrueuses ma dérangeaient, cependant elles ne manquaient de m’interroger au plus haut point et il n’était pas rare que je me réveillasse en pleine nuit en compagnie de ces présences fabuleuses sans réellement démêler ce qui venait en droite ligne du songe, de l’imaginaire, de personnes atypiques rencontrées lors de mes pérégrinations dans la capitale. Ces pensées ne me laissaient que peu de repos dans la journée et il me fallait me concentrer afin que ces brusques apparitions ne pussent perturber mon travail qui demandait bien plus que de l’assiduité, une attention de tous les instants. A tout moment pouvait surgir une réminiscence qui n’était nullement proustienne (cette joie subite de la remémoration), mais plutôt kafkaiennne (ce tragique à fleur de peau), et le début du célèbre ouvrage du natif de Prague déboulait à la manière d’un irrépressible flux :

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux. »

   Je ne pouvais dire que j’étais réellement affecté par cette résurgence, elle me ramenait à l’âge béni de mon adolescence où je passais d’interminables heures, dans ma chambre, à voyager en présence de Kafka, Dostoïevski ou Musil, à la recherche d’un possible monde où exister. Certes je fréquentais prioritairement des auteurs tragiques mais il ne me déplaisait nullement d’intercaler, entre leurs lectures, quelques textes humoristiques de Marcel Aymé, Alfred Jarry, Courteline ou Jules Romains.

   Comme à l’accoutumée, lorsque mon travail m’en laissait le loisir, je me livrais à de longues et fréquentes promenades dans ce Paris si attachant. Je m’étais donné pour tâche d’explorer, petit à petit, chaque quartier, chaque rue afin que rien ne demeurât secret et mystérieux pour moi. Ceci me faisait inévitablement penser au beau titre de l’ouvrage d’Eugène Sue, ‘Les Mystères de Paris’. Je ne savais si mes nombreux périples me livreraient les figures étonnantes de Fleur-de-Marie et du Chourineur. Ce dont j’étais persuadé cependant, c’est qu’une exploration systématique de la moindre venelle me gratifierait de quelque anecdote, de quelque image inattendue dont mon imaginaire était constamment en attente.

   Ce que je dois préciser en premier lieu, avant de raconter mes voyages dans la complexité de la ville, c’est une impression aussi nouvelle que paradoxale qui s’était inscrite dans mon esprit depuis quelque temps. Lorsque je songeais à l’ouvrage du Genevois ou bien que je feuilletais de mémoire le livre de Kafka, que je déambulais du côté des ‘Métamorphoses’ d’Ovide, j’étais pris d’une manière de vertige, une impression de vue décalée, dédoublée, un genre d’astigmatisme dont, parfois, j’avais bien du mal à revenir. Si bien que surgissait souvent en moi la belle phrase de Pierre Reverdy concernant le statut du créateur de poésie : « Le poète est dans une situation difficile et souvent périlleuse, à l’intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité.»  Je ne sais si j’étais soudain devenu poète, cependant le réel qui me faisait face me jouait plus d’un tour, si bien que je me pensais atteint d’hallucinations au milieu desquelles vibrait toute l’énergie condensée du mirage. Mais fort heureusement ceci n’était que passager et le trouble disparaissait aussitôt que mon attention se portait sur un autre centre d’intérêt. Comme une image floue aperçue sur le tourbillon de l’onde dont le regard ne pouvait s’emparer que dans l’approximation, l’indécision, tout retrouvait son habituel visage dès le ris de vent évanoui.

    Cependant le phénomène de la métamorphose, pour étonnant qu’il paraissait, n’était nullement le seul à avoir élu domicile dans le corridor étrange de ma tête. En parallèle à cette vision dédoublée, s’inscrivait ce que je nommerai un ‘pouvoir’, faute de mieux, le pouvoir d’omniscience. A peine un personnage apparaissait-il dans mon champ de vision que je pouvais en deviner la nudité sous la vêture, le contenu des pensées sous le front studieux. De lui, rien ne m’était inconnu, ni son nom et prénom, ni son adresse, ni les lieux où vivaient ses amis. Je dois dire que parfois, cette qualité qui m’habitait confinait à l’étourdissement, sinon à l’éblouissement ou au malaise. Malgré tout je n’aurais pu abandonner ce ‘don’ qu’à m’amputer de coupables et précieuses délices.  

 

   Les chemins de la métamorphose

  

   Station Cluny-La Sorbonne

 

   Après avoir parcouru de long en large de nombreuses rues du Quartier Latin, un peu fatigué de cette marche incessante, je gagne la station Cluny-La Sorbonne où je prends le métro afin de faire une pause et me disposer à observer, à la dérobée, cette singulière faune humaine qui constitue, quotidiennement, l’ingrédient de mes articles. Peu de monde sur le quai en ce milieu de matinée. Une rame arrive, s’immobilise le long du quai avec son habituel grincement. Plusieurs étudiants et étudiantes montent dans la voiture en bavardant joyeusement, on dirait une compagnie de moineaux jouant avec les brindilles et autres graines dans le Jardin du Luxembourg. Je reconnais sans peine Clotilde, l’étudiante en lettres ; Chloé qui hante la Fac de Droit, Emilien l’étudiant en médecine.

   Une dame âgée me précède, s’assoit sur un strapontin. Je m’installe face à elle. Son prénom : Mathilde, elle est retraitée, elle vit Rue Buffon, près du Jardin des Plantes.

   Selon mon habitude je sors de mon sac un livre de poche dont je poursuis la lecture. Je dois avouer, ce matin, j’ai un peu de mal à me concentrer, alors je laisse flotter mon esprit, regardant, les étudiants, puis la vielle dame, puis les étudiants de nouveau. Mathilde est vêtue de sombre. Elle a un sac Adidas en toile, suspendu au bras. Aux pieds, une paire de charentaises avachies.  Sur la tête, un feutre gris fatigué d’où sortent des mèches grises, on dirait des cordons d’amadou.  Ses mains tremblent légèrement. Ses traits sont tirés comme si elle n’avait pas dormi. Sa tête oscille de haut en bas selon les secousses du train.  

   Elle lit distraitement un journal, tournant les pages d’une manière mécanique qui fait penser à l’attitude syncopée d’un automate. Elle lit des faits divers, surtout, des histoires de voleurs à la tire, de malfrats qui sévissent dans les quartiers périphériques, de prostituées de la Rue Saint-Denis exploitées par leurs souteneurs, de gains faramineux au Loto, des objets saugrenus que les gens modestes déposent au Mont-de-piété, des bonnes actions de l’Armée du Salut. Tout ceci je le perçois clairement, comme si je radiographiais sa tête et y observais les idées s’y imprimer au fur et à mesure de sa lecture. Elle paraît absente à elle-même, perdue dans un rêve sans rives, peut-être même est-il déserté, ce rêve, en son centre ? Peut-être est-il vide, sa lecture une simple occupation destinée à tuer le temps ?

 

   Maubert-Mutualité

 

   Des voyageurs montent et descendent. Les étudiants bavardent et rient de concert. De son sac usé, Mathilde a sorti un poudrier et un petit miroir de poche cerclé de métal. Elle ôte son feutre. S’en échappe une chevelure blonde, soyeuse, avec quelques reflets de platine. A ses oreilles, de larges créoles d’or qui se balancent en rythme. Son front est de pur albâtre, lisse comme le jour. Ses joues, sur lesquelles elle applique de rapides touches de maquillage, sont d’un rose délicat, poudrées tel un frimas sur des fleurs de cerisier au printemps. Elle peint ses lèvres d’un geste sûr et doux à la fois, d’une teinte située entre dragée et incarnat. Elle est tout à son œuvre de beauté. Elle paraît souveraine, telle la Reine de Saba apportant ses offrandes au Roi Salomon. Bien sûr, je suis le seul à apercevoir ces prodigieuses transformations. Que penserait donc le trio étudiant de cette genèse qui bifurque brusquement, qui abat comme un château de cartes les prédicats anciens dont Mathilde était affectée pour leur substituer ceux, nouveaux, primesautiers, fleuris, d’une jeunesse qu’elle a peut-être oubliée, remisée au plus profond de la mémoire ? Mais les préoccupations du trio sont à des années-lumière du statut de Mathilde, de mes visions médusées, sinon délirantes.

   Clothilde ne pense nullement au prochain thème de lettres qu’elle abordera sur les bancs de son université. Pas plus que Chloé n’évoque quelque principe du droit international. Pas plus qu’Emilien n’envisage ses prochains travaux pratiques en salle d’anatomie, cette blancheur sépulcrale et chloroformée. Chacun a mieux à penser, mais le décryptage sera pour bientôt, curieux Lecteur, je te sens un brin impatient, peut-être même fébrile !

 

    Cardinal-Lemoine

 

   Un couple de personnes âgées, Henri et Lucette, gagne le compartiment avec quelques difficultés de locomotion. Henri est retraité de la Poste et, bien évidemment, il collectionne les timbres du monde entier. Sa bibliothèque est remplie de Catalogues de philatélie Thiaude, Yvert & Tellier, qui n’ont plus aucun secret pour lui. Lucette était jardinière d’enfants. Sa passion est la cuisine dont, sur elle, elle porte l’emblème épanoui. Ils ne parlent pas, opinent en silence et penchent leurs têtes chenues dans les courbes.

   Les étudiants, légèrement émoustillés par l’événement qui s’annonce,  entonnent une chanson à boire :

« Allez viens boire un p'tit coup à la maison

Y'a du blanc, y'a du rouge, du saucisson

Et Gillou avec son p'tit accordéon

Vive les bouteilles et les copains et les chansons…»

  

   Lucette revoit ‘Gilles’ son amant d’autrefois, l’image est si floue, elle se demande si elle ne l’aurait inventé. Henri, lui, est présentement au régiment, dans la casemate surchauffée, le poêle bourré jusqu’à la gueule. Il tape le carton. Il boit des verres de petit blanc. Mathilde ne pense à rien d’autre qu’à la beauté qui est en train d’éclore, de se propager telle une onde bienfaisante dans son corps étonné. Elle ne se souvenait plus qu’il y avait tant de vigueur, d’énergie dans un corps jeune, souple, élancé, façonné par l’activité physique, modulé par l’amour, fécondé par la joie immanente de vivre, d’éprouver des sensations, de les placer au centre de soi, cette flamme inextinguible que l’on pense éternelle. Mathilde est dans l’entièreté de sa tâche dont rien, apparemment, ne semble pouvoir la distraire. De temps à autre elle vérifie sa vêture. Elle tapote de ses longues mains effilées l’écharpe de soie qui déplie ses vagues autour de son cou. Elle ajuste son cardigan de laine mohair sur sa poitrine qui est ferme, galbée à souhait. Autour de ses bras, de fins lacets d’or où joue la belle lumière matinale. C’est une ‘re-naissance’ qui la parcourt de la tête aux pieds, qui l’énivre, lui fait monter le feu aux joues.

  

   Jussieu

 

   Des mouvements divers qui ne semblent nullement affecter Mathilde qui, sur son strapontin, vient de sortir un livre de son sac. De ses doigts effilés aux ongles couleur rubis, elle tourne délicatement les pages d’un ouvrage de belle édition, orné de charmantes gravures libertines ‘Les liaisons dangereuses’ de Choderlos de Laclos. L’étudiant en médecine a interrompu un instant sa chanson à boire, a jeté un rapide coup d’œil sur le beau livre que Mathilde lit avec la plus grande attention. Alors Emilien n’est plus ici dans le compartiment qui tangue au rythme de ses rails, il est quelque part en plein XVIII° siècle, au centre de cette vie mondaine qui se moque bien des conventions et des usages sociaux. Il est Emilien-Valmont qui use de toutes les ruses que lui offre son imaginaire afin de séduire Clothilde de Tourvel, use également de tous les artifices de son charme pour faire tomber dans son escarcelle la belle Chloé de Merteuil. Il y a soudain comme un air de fête et d’érotisme discret dont on sent le nectar couler entre les travées des sièges. Parfois, ses lèvres carminées, Mathilde les humecte du bout de sa langue rose comme si elle se délectait d’un fruit précieux, peut-être d’une mangue aux saveurs tropicales. De temps à autre, elle se distrait de sa lecture, bat lentement des cils, une lumière bleue  rehaussée de khôl dévoile le velouté d’une paupière. Ses jambes sagement croisées sont celles d’une élégante, ce que confirment, semble-t-il, ses escarpins cerise aux talons infinis.

  

   Gare d’Austerlitz

 

   Tout le monde descend. Les étudiants sont encore effervescents. Ils se rendent à un joyeux monôme du côté du Parc de Bercy. Clothilde se demande bien qui de Chloé ou d’elle, Emilien va choisir pour en faire sa maîtresse d’un soir. Chloé se demande la même chose. Emilien ne se demande rien, il sait qu’ils feront ménage à trois et cette idée suffit à lui réchauffer le cœur.

Un instant j’ai perdu de vue Kafka, Ovide, ‘Perpetuum mobile’ et les choses, soudain, ont repris leur visage familier. Les étudiants sont de simples étudiants, Mathilde est redevenue cette vieille dame qui était montée dans le wagon à Cluny-La Sorbonne. Mathilde s’est levée avec difficulté, le strapontin claque contre la paroi. Elle s’appuie sur sa canne. Ses escarpins vernis ont laissé la place à ses charentaises fourrées. Maintenant son cardigan est à peine visible, recouvert qu’il est par un manteau ancien, rapiécé. Quelques traces de maquillage subsistent au milieu du sillon des rides. Le khôl a coulé, le rimmel a fondu et tout ceci dessine sur le visage la géographie d’un sombre marigot. Sur le quai, sa marche est peu assurée, si bien que je lui propose de l’accompagner, de l’aider à porter son sac. Elle accepte avec plaisir mon invitation. Elle me précise qu’elle habite Rue Buffon, tout près du Jardin des Plantes, à quelques pas seulement de la gare. Cette adresse il me semble la reconnaître, comme on reconnaît un fait ancien que l’on a remisé dans les coursives de la mémoire

   Nous sortons sur le Quai d’Austerlitz. J’offre mon bras à Mathilde qui le prend aussitôt. Elle s’y appuie avec confiance. Je la perçois qui trottine à côté de moi à la manière d’une souris. Je pense à la comptine que chantent les enfants des écoles : « Une souris verte qui courait dans l’herbe ». A partir d’ici, je crois que Kafka revient à grandes enjambées. A côté de moi, me donnant la patte, la Souris Verte paraît au mieux de sa forme. Elle trottine gaiement, lisse souvent ses moustaches, ce qui est un signe de contentement évident. Elle tient serré dans le creux de sa patte droite un morceau de gruyère. Elle en coupe un brin, me le tend. Nous grignotons de conserve. Nous mâchons longuement la petite friandise, elle avec de petits couinements, moi avec quelques onomatopées de satisfaction. On les confondrait presque avec des miaulements ou bien des ronronnements. Il y a quelques passants dans la rue qui promènent leurs chiens. Je ne sais pourquoi, un gros Labrador noir a grogné lors de notre passage. Son maître a dû tirer sur la laisse pour qu’il ne s’intéresse plus à nous. Bien sûr Mathilde-la-Souris a tressailli, elle n’aime guère ces colosses des rues qui l’effraient et je la comprends. Ma Compagne est rassurée, voici l’essentiel. Nous arrivons devant l’entrée de l’immeuble de Mathilde. « Vous monterez bien prendre quelque chose ? », me dit-elle et je vois ses moustaches trembler d’aise. « Oui, bien sûr, volontiers. »

   Nous montons l’escalier. Mathilde-la-Souris doit trottiner plus vite que moi. Il faut dire les marches sont hautes pour sa petite taille, alors que pour moi, c’est un simple détail. Cependant les dernières me donnent un peu de mal. Je ne sais pourquoi mais je dois prendre un peu d’élan pour arriver sur le palier. Souris me précède dans son charmant petit appartement, bien entendu il me fait inévitablement penser à une souricière, mais à une souricière pour le plaisir, non pour la peine. Je m’assois sur le canapé pendant que Mathilde s’affaire à la cuisine. Elle revient bientôt avec deux écuelles remplies de croquettes fort odorantes, sans doute à base de poisson. Je m’approche de mon écuelle. Je lape à petits coups de langue. Je nettoie régulièrement le crin de mes moustaches. Mathilde me regarde manger avec un réel contentement au fond de ses petits yeux.

   Parfois, je fouette l’air de ma queue afin de chasser une mouche qui tourne autour de moi et m’agace. Cela fait rire mon hôtesse. Nos amuse-gueules terminés, Mathilde me dit : « Serais-tu d’accord pour aller jouer au Chat et à la Souris dans le Jardin des Plantes ? » Bien sûr j’accepte. Je jette un coup d’œil dans le miroir de l’entrée. Je crois bien que je me trouve en beauté. Ce long poil angora est si souple, si élégant, à la blancheur de neige. Ces oreilles à l’intérieur rose, si adorables. Ces yeux couleur d’ambre, si clairs. Ce museau si délicatement frais, brillant. Cette queue si touffue. Ces pattes si douces. Décidément Mathilde et moi faisons un beau couple. Oui, très beau ! Peut-être nous marierons-nous. J’écrirai un article à ce sujet. Son titre : ‘Les noces d’un Chat et d’une Souris’. ‘Ça aura du chien’, comme me dira, sans doute, Berlant, mon Rédacteur en chef.

 

   Epilogue

 

  Vous lecteur, vous lectrice, penserez avoir lu une histoire à dormir debout. Sans doute, mais rien n’est si simple. Voyez-vous, cela fait quatre ans que j’ai écrit l’histoire que vous lisez aujourd’hui. Mathilde et moi sommes en ménage. Nous coulons des jours heureux et passons des après-midis entiers à jouer au Chat et à la Souris sous les épaisses frondaisons du Jardin des Plantes. En ce moment, je termine une longue cure psychanalytique commencée au début de ma relation avec Mathilde. Mon thérapeute a diagnostiqué, chez moi, une tendance à la fabulation, à la mythomanie, si bien que, me prenant pour un chat, j’en venais à oublier mon statut d’homme. Parfois, d’un ton un brin sentencieux mais cependant amical, le Docteur Lecerf me disait :

    « Voyez-vous, mon cher Bengal, un chat qui se prendrait pour un homme, passe encore, mais un homme qui se prend pour un chat, alors là c’est un comble ! C’est comme si le Pape se prenait pour sa ‘Papamobile’ ! Le jour où vous ne miaulerez plus pour prendre un rendez-vous, le jour où vous ne courrez plus après la première souris venue, alors vous serez guéri, alors vous aurez terminé votre cure ! A bientôt Bengal, portez-vous bien ! ».

   Je ne sais pas pourquoi mais, en me quittant, Lecerf m’a tendu sa grosse patte velue, je sentais les nervures de ses griffes juste en dessous. Il a miaulé un vague au revoir, lissé ses longues moustaches, a balayé son tapis persan de sa queue. Je vous assure, ce Psy a besoin d’une thérapie ! Sans doute faudra-t-il que je le fasse allonger sur le divan. Il n’aura nullement besoin de parler. Je lirai en lui comme au travers d’un livre. Comme si, connaissant par cœur l’histoire des ‘Liaisons’, je savais par avance les destins de tous les protagonistes par le menu. Il sera épaté, Lecerf, je vous le jure, il sera épaté !

 

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