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18 mars 2026 3 18 /03 /mars /2026 08:34
L’envers du monde.

                           Photographie : Ela Suzan.

 

 

***

 

Comment saisir le monde

En sa fuite rapide

Comment happer

La première parcelle

Et demeurer en soi

Intangible

Entier

Seul

Mais si accordé

Au tumulte inouï

Du monde

Si intimement lié

À sa vaste demeure

 

***

 

On est là au bord des choses

Dans le pli du temps

S’écoulant

On est là

En soi

Et déjà

Hors de soi

Et déjà au loin de toute mesure

Au large de tout horizon

A l’infini de l’être

 

***

 

C’est comme un tremblement

Une troublante irisation

La perte de la vue

Dans l’illisible

D’une eau

 

***

 

Ça bouge

Dans la citadelle de chair

Ça fait sa rivière pourpre

Dans les canaux du corps

Ça stridule et cymbalise

Dans le golfe des oreilles

Ça s’impatiente

Dans le chapiteau de la tête

Ça fourmille dans l’étrave des pieds

 

***

 

Nul ne sait d’où ça vient

Où cela se dirige

C’est une troublante magie

Qui fait ses flux et ses reflux

Ses ondoiements

Pareils à la combustion de l’âme

Dès l’approche de l’Aimée

A l’hésitation du sol

Dès le lever du soleil

Au crépitement des étoiles

Dès le gonflement de la Lune

Lactescence de la Nuit

Où se lève

La sombre voile du songe

 

***

 

Tout est précieux qui vient à nous

Dans la confiance

Le grésillement de l’abeille

Le vol du colibri

Son scintillement de lumière

La brume sur la lagune

Son insistance

De doux poème

Qui jamais ne retombe

Sauf dans la distraction

Des marches muettes

Des oublis de soi

Des reniements

Des perditions

Des chutes

 

***

 

Mais entendez donc

Ce clapotis

Mais voyez donc

Cette flaque de couleurs

Tout y est présent

Depuis les ors Renaissants

Les plis secrets des vêtures

La nacre souple de la peau

Le rose aux joues de la Courtisane

Les paysages aux falaises de marbre

La flèche verte du campanile

L’arabesque d’une gondole

Sous le pont qui enjambe

Et jamais ne se lasse

De compter le temps

De mesurer

La ténuité

De la seconde

Le vol

De l’instant

 

***

 

On ouvre les yeux

Sur l’immédiat

 Destin du monde

On titube

Au bord

Du peuple polychrome

On veut connaître

La pliure de chaque chose

Le plus intime reflet

Le moindre clapotis

On veut y voir

Sa propre image

L’esquisse ouverte

De Soi

Le dépliement qui nous dirait

Notre être

Et l’on demeure pris de doute

Dans le somptueux colloque

Du jour

 

***

 

C’est comme une hébétude

La révélation d’une incomplétude

On fore le réel

Qui toujours est en fuite

En avant de soi

En arrière de la présence

Au mitan d’une joie

Si éphémère

Qu’elle ondoie à même

L’éblouissement

De notre conscience

Tout ceci

Qui vient à nous

Annonce-t-il un sens

Que jamais nous n’atteindrions

Ou bien est-ce nous

Qui sommes absents

Au monde

Qui n’en percevons

Que l’envers

Le poudroiement

Puis tout s’éteint

Et ne demeure

Que cette trace

Ce remuement

Ce sillage

Puis plus

Rien

Rien

Rien

Rien

Rien

*

 

 

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17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 08:26
Floriane

Barbara Kroll

 

***

 

 

   « Floriane », quel étrange nom, n’est-ce pas en ces contrées d’habitudes natives, en ces lieux où rien ne bouge que le tremblement des feuilles, les coulées d’air dans les rues désertes. Non, ne cherchez nullement, vous ne me connaissez pas. D’ailleurs comment le pourriez-vous au regard de cette absence que je suis aux yeux du monde, parfois à mes propres yeux. Je crois bien que je suis en fuite de moi-même, que je ne supporte ni mon image dans le miroir ni les conciliabules étroits en vis-à-vis avec ceux qui voudraient me cerner mais qui n’y parviennent jamais. Croient-ils me saisir, ces naïfs, que déjà je suis loin, au large d’eux, abrité de leur regard inquisiteur, soustrait à leur récurrente curiosité. Mon imaginaire est là qui me sauve de bien des déboires.

   Je ne suis donc pas connu de vous mais, de vous, je porte plus qu’une empreinte en moi, laquelle serait vite effacée au gré du temps qui passe. De vous, c’est la brûlure que je retiens, celle de votre regard que je n’ai jamais croisé et c’est pour ceci qu’il enfonce sa vrille au plein de ma chair, qu’il attise mon esprit toujours éruptif, une lave, un jet de soufre au plus haut du ciel. Vos yeux, pour moi, demeurent un mystère, aussi fulgurent-ils, aussi enflamment-ils mon esprit qui, jamais, ne connaît de repos. De vous, seul ce nom de Floriane qui fait ses boucles, jette ses anneaux dans l’espace, ils reviennent à moi et je les saisis dans la conque de mes mains tel le don le plus précieux qui m’ait été un jour octroyé.

   Voyez-vous combien il est rassurant de nommer quelqu’un, une Inconnue telle que vous, de lui attribuer un lieu sur cette Terre où la rejoindre, fût-ce en rêve. Tout le long du jour, écrivant ou lisant ou buvant une absinthe - ô son vert aquatique, sa touffeur de profonde alcôve, son goût de péché -, je susurre dans l’arc de mes lèvres, dans l’interstice blanc des dents, comme on le ferait dégustant un mets délicat, je chante donc en sourdine votre bel attribut, ainsi « Floriane », puis détachant une à une les syllabes « Flo-Ria-Ne », accentuant les consonnes initiales afin que, de leur énergie, naisse quelque chose comme un vertige, parfois une simple épellation, chaque lettre isolée de la précédente ou de la suivante, mille petits coups de gong reçus par mon cœur, mille percussions hérissant la toile de ma peau.

   Mais, Floriane, savez-vous au moins que vous m’appartenez, malgré l’infinie distance qui nous sépare, que nul emplissement ne comblera, savez-vous que vous êtes à moi bien mieux que l’Amante à son Amant ? En quelque sorte, plus que mon double, ma réverbération, mon simple écho, vous êtes une partie de qui je suis, indissolublement liée, votre sentiment de juste liberté se rebellât-il, manière de doublure, de seconde peau, vous respirez en moi, souffrez en moi, vous enthousiasmez en moi et il s’en faudrait de peu que nos deux natures n’en fassent plus qu’une en un genre de merveilleuse métamorphose dont ni vous, ne pourriez revenir, ni moi l’annuler, ma motivation fût-elle grande, ma volonté farouche.

   Mais que je vous rassure, Floriane, cette fusion de deux en un nous dépasse comme un acte transcendant s’exhausse bien au-dessus de celui qui en a favorisé l’apparition. Croyez-vous vraiment que l’Artiste ait créé, LUI-MEME, cette oeuvre sublime qui le toise de haut et menacerait de le réduire à sa merci si le soudain désir se manifestait en elle de commettre un geste définitif. Certes l’Artiste a prêté son bras, a mis en branle son intelligence, a œuvré longuement, patiemment afin qu’une forme voie le jour et rayonne ainsi à l’infini du temps, à l’infini de l’espace.

   Tout Artiste est un médiateur, un passant, un prête-nom. L’Artiste n’est que l’exécutant de l’Art, sa main, son œil, son geste. C’est seulement en ceci qu’il peut y avoir transcendance car il faut toujours recevoir de plus haut ce qui nous est adressé telle une faveur, un don des dieux, un éclair qui ne brille, une foudre qui ne tonne qu’à être les correspondants d’un mystérieux « Être », laissons-le en son anonymat, dans sa belle indétermination qui est peut-être, d’une façon purement logique, la totalité du réel trouvant en un foyer singulier, un lieu de pure félicité,  la possibilité de son effectuation.

   Mais je ne veux point m’égarer, Floriane, ne point me perdre dans des divagations de songe-creux. Je veux simplement vous avoir en moi comme j’ai mon souffle, ma sueur, mes larmes, mes rires, mes sautes d’humeur, mes cataractes de joie, mes effusions les plus soudaines et les plus vives. Il est nécessaire que vous m’apparteniez sans essai de diversion, sans que la moindre esquive ne traverse votre belle tête. Devenez-donc cet être sans épaisseur, ce pur joyau de transparence, cette vibration de cristal ou de diapason s’animant dans la cathédrale de glace d’un lointain et boréal iceberg.

   Oui, je crois que vous commencez à sentir là où, exactement, ma plus verticale inclination veut vous amener : à être moi plus que je ne puis l’être moi-même. En quelque sorte à procéder à mon « egocide », à vous laisser glisser dans la faille de mon Moi, tel le spéléologue s’enfonçant dans les lèvres grasses de la terre, gagnant, mètre par mètre, au gré de ses reptations, la crypte d’amour dont il est en quête, devenant en sa sourde avancée cette matrice dont il ne veut plus être que la forme indistincte, manière de chrysalide invaginée dans le luxe de son cocon. Oui, Floriane, devenez cette chrysalide, le cocon de mon désir vous est entièrement acquis, il ne laissera nulle place à qui ne serait nullement vous.

   Disparaîtriez-vous au hasard des jours et des heures, les caprices de l’exister sont si confondants, si atterrants, et je crois bien que je serais au bord de l’abîme, mains crochetées au rebord de poussière, visant cet Enfer dantesque dont j’ai toujours eu la présence plaquée dans mon dos. L’avers de ma pièce de monnaie, face brillante qui sourit au monde des Vivants. Mon revers, figure d’ombre qui s’ouvre au chant lugubre des Morts. Où donc mon lieu, si ce n’est sur cette fragile tranche, sur cette étroite carnèle qui reflète, tout à la fois, le feu de l’adret, la nuit de l’ubac ? Le savez-vous, au moins Ma Floriane - oui, vous aves remarqué ma possession subite de vous, cette emprise qui, peut-être, ne vous lâchera plus, pas plus qu’elle ne se distraira de moi -, nous ne sommes que cet étrange clignotement entre deux réalités également aporétiques. Trop de lumière, pas de lumière, c’est toujours l’aveuglement qui résulte des deux principes opposés, ce qui veut tout naturellement dire que, d’avance et pour la suite des temps, nous sommes condamnés, Floriane.

   Alors nous ne serons nullement de trop, deux-en-un pour faire face à cette vérité qui nous étreint, que nul ne veut voir, qui nous donne l’illusion d’être debout alors que nous ne sommes que des gisants couchés dans la nuit d’une crypte. Oui, la nuit d’une crypte. Non, ne me quittez pas Floriane, sinon, amputé de vous, comment donc pourrais-je ne pas vaciller, ne pas m’éteindre dans le crépuscule qui point et hésite ? « Floriane, Flo-Ria-Ne, Flo-Ria, Flo… », voici que je demeure sans voix à la limite du précipice. Que ne sautez-vous avec moi, Floriane. Ah, oui, j’oubliais, c’est bien étrange ces bords du rêve qui se rapprochent. Le cube blanc de la chambre étrécit soudain. Y aura-t-il suffisamment de place pour deux, pour Moi, pour vous Floriane, ma Douce-Folie ? Pour deux ? De la place !

  

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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 09:09
Vous, dans le noir

(Laetitia, détail, huile sur toile)

 Œuvre : Assunta Genovesio

 

 

***

 

 

   De votre présence je ne possédais que les trois syllabes, ainsi, « Lae » - « Ti » - « Tia », pareilles à trois notes claires frappées sur les cordes d’un clavecin. Que peut-on faire avec de si minces indices, sinon divaguer en quelque endroit pas même connu de soi et attendre que la longue dérive s’arrête, délivrant de soi, précisément, cette utopie qui vole haut  dans le ciel de l’imaginaire ? J’avais beau m’arrêter sur la syllabe à l’initiale qu’aussitôt, j’étais déporté vers la finale, que la médiane reprenait en son sein sans apporter d’apaisement à mon inquiétude. Ainsi, ballotté, je risquais le pire des égarements. Ne plus me reconnaître que dans ces trois voix anonymes dont, bientôt, la décroissance me réduirait au silence.

   Savez-vous combien la solitude est pesante lorsque l’on se met en tête de résoudre une énigme qui toujours échappe, ne veut nullement déflorer le mystère de son être ? Avez-vous au moins connu de tels états qui, inévitablement, conduisent au vertige, puis à l’évanouissement ? Comme si, soudain, ce beau bouton de rose perlé de gouttes d’eau dans le jour qui éclot, s’épanouissait puis se fanait, ne laissant sur le sol que les figures exténuées de feuilles mortes. Alors on n’a plus la force de se baisser, de cueillir la manière de tristesse qui tache la poussière, de faire le deuil de ce vif amour que, déjà, on lui portait.

   Votre belle image, je l’ai aperçue dans une galerie au hasard d’une promenade à Sassari, petite ville de Sardaigne, Via Luigi Luzzatti - sur une place bordée de maisons au crépi ocre, aux palmiers en bouquets -, un peu en retrait, des reflets sur la vitrine en donnaient un aperçu plus troublant que ne l’aurait sans doute fait la réalité. Mais, rassurez-moi, vous n’êtes pas une illusion, un modèle fantasmé dans la tête d’un Artiste hors du temps ? La décision de quelque magicien fou qui aurait égaré la formule permettant de vous rendre à la vie ? Vous êtes bien réelle, n’est-ce pas ? Située quelque part dans la rue étroite d’une ville, ou bien au sommet d’une colline regardant la mer ou bien encore sur un large plateau calcaire que trouent grottes et avens, que vous parcourez chaussée de sandales légères, chemisier clair, les yeux ouverts sur le monde ? Je ne saurais vous envisager autrement !

   Je me suis approché, ai longuement regardé, mettant mes mains en visière afin d’atténuer les ombres et les lumières mouvantes qui animaient votre portrait. Dans le demi-jour de la boutique - ou la demi-nuit avec ses retraits, ses golfes d’obscurité -, vous étiez cette Fille solaire à la santé vigoureuse, sûre de son sillage dans l’existence, au casque de cheveux auburn, au front lissé de lumière, au teint soutenu - étiez-vous Sarde ? Montagnarde ? Maritime ? - je crois que les trois vous eussent convenu à égalité et mes yeux ne se lassaient de glisser le long de vos pommettes pareilles à la grenade, d’épouser la courbe de votre menton, de gagner l’enclave de votre gorge qu’un sérieux chandail soustrayait à mes yeux trop fertiles. Je crois que j’aurais pu demeurer des heures ainsi, à faire votre inventaire, à ne nullement différer du généreux paysage que vous m’offriez à l’insu de votre conscience. Le crépuscule me surprit qui m’obligea à rentrer à mon hôtel, bien seul, quelque peu désemparé.

   Matin. De ma chambre, Via Savona, j’aperçois « La Villa Mimosa », sa curieuse architecture baroque, le rythme enjoué de ses balustres, le faîtage ouvragé du toit, sa grande croisée aux multiples vantaux. Je vous imagine dans le clair-obscur du  grand salon, assise sur une bergère de velours, parmi le luxe des tapis et l’acajou des boiseries, sous les pendeloques de cristal de Bohème des grands lustres. La lumière y étincelle à la façon de vives bougies dans le sombre d’une crypte. Vous feuilletez un livre avec un air de méditation qui convient à votre humeur de Méridionale abritée des brumes solaires, trouvant un peu de repos et de fraîcheur, ici, dans ce palais à la mesure de qui vous êtes, simple manifestation dans l’ouverture du jour. Combien votre image est troublante ! Multiple. A la fois d’hier dans la petite galerie, à la fois d’aujourd’hui dans cette villa atteinte de démesure. Mon esprit ne cesse d’aller d’un lieu à l’autre dans la tentative de vous cerner, vous, la fuyante dont il ne demeure jamais qu’une belle climatique à défaut de traits précis qui auraient comblé mon attente.

   Mais, quel que soit l’espace de votre apparition, il existe une constante. Toujours vous êtes la résultante d’une triple confluence existentielle qui s’auréole des trois registres de la lumière, du rouge, du noir. Autrement dit votre image ne fait signe qu’en direction de la clarté d’une vérité, de la pourpre du désir, de la nuit de la mort. Mais de quoi donc êtes-vous la plus proche ? Cette peinture vous assigne une place qui n’est nullement paisible, malgré l’apparence de sérénité qui semble émaner de votre présence. La vitre par laquelle arrive la lueur de l’extérieur, le divan couvert de rouge, sont comme des fonds sur lesquels vous vous détachez. Indiquent-ils le passé de leur symbole ? Une perte d’évidence, l’atténuation d’une passion ? Alors, en définitive, il ne resterait que le spectre de la mort dont votre chandail inventerait la cynique réalité ? Pourtant vous paraissez si jeune, tellement pleine d’allant. Certes votre regard semble se détourner d’une vision exacte des choses. Mais, peut-être, n’est-ce qu’une naturelle pudeur qui fait baisser vos yeux, se tourner votre visage ? Votre teint de terre cuite, d’amphore ancienne est si beau qu’il ne saurait dissimuler quelque tristesse au long cours, quelque affliction dont votre âme serait atteinte.

   Mais combien toutes ces questions paraissent déplacées dont, sans doute, nulle n’atteint sa cible. Bientôt je m’éloignerai de Sassari, emportant avec moi la brûlure d’un souvenir qui n’aura été prétexte qu’à me torturer, à me faire vivre à côté de ma propre existence. Je vous fais un aveu, vous que je ne rencontrerai jamais, je suis empli d’images comme la vôtre et, parfois, au décours de nuits sans sommeil, je rencontre une galerie de visions emmêlées, une manière de palais des glaces où vibrent à l’unisson une infinité de simulacres dont je ne sais plus si j’en ai été l’auteur, s’ils sont attachés à quelque rencontre, s’ils se produisent eux-mêmes dans la brume drue de ma tête. Le parc de la « Villa Mimosa » commence à prendre des teintes de rouille en cet été qui agonise. Si j’étais  peintre, je ne doute un seul instant, que j’en aurais brossé les grands traits sur une toile dont vous auriez occupé le centre, dans ce salon d’apparat à la si belle lumière couleur d’ambre. Quelques touches de gris à peine appuyées. Un rouge cerise ou bien rubis. Un noir profond. Oui, un noir profond ! Le bonheur aurait eu cette tonalité-là !

 

 

  

 

 

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15 mars 2026 7 15 /03 /mars /2026 08:10
Quoi donc face à Soi ?

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   La pièce est vide, nue, blanche. La pièce est silence et, corrélativement, interrogation. Nul encore n’est entré dans le Musée. Les Autres sont hors la lourde porte d’airain, celle qui trace le partage entre l’Exister toujours contingent, et l’Art qui ne connaît que les cimaises. Une frontière est dressée qui délimite les aires, l’étrangeté de la Rue opposée à l’étrangeté du Lieu où sont les œuvres. Qui est dehors, ne perçoit nullement les œuvres. Qui est dedans ne perçoit nullement les Esquisses plurielles qui longent les trottoirs de ciment. Un fil invisible, mais ténu, pareil à la corde de l’arc sépare les deux Mondes, les rend non-miscibles, les porte au-devant d’une étrange polémique, nous voulons dire d’un combat pluriséculaire, l’immanence et la transcendance n’ont jamais fait bon ménage. Il y a entre elles, le vertige d’un abîme. Cependant une étonnante similitude. Être à la Rue, suppose une appartenance totale à qui-elle-est, au motif qu’on est totalement phagocytés par elle.  Être au Lieu de l’Art implique une totale présence à qui il est, au motif qu’on est happés, par lui, en son entier.

   C’est la nature de la dépendance qui est différente. La Rue demande l’adoubement au Réel. La Cimaise exige l’osmose, la fusion dans l’Irréel. La Rue est le signe qui sollicite l’exercice de la Conscience. La Cimaise est l’écho de ce qui appelle depuis ce qu’il faut nommer « L’In-Conscience ». C’est une opposition terme à terme, une lutte pied à pied. Il n’existe aucune passerelle possible, aucun fil qui relierait le Sujet-de-la Rue et le Sujet-de-la-Cimaise. En réalité deux présences monadiques qui ne vivent qu’à l’intérieur de leur monde propre. Être Homme-de-la-Rue, c’est renoncer à l’Art. Être Homme-de-l’œuvre, c’est oublier la Rue et poursuivre en Soi, uniquement en Soi. Nous posons donc la question « Qui donc face à Soi ? » et nous nous trouvons d’emblée dans l’embarras car, le vis-à-vis est toujours une question. Qu’en est-il du Réel ? Qu’en est-il de l’Irréel ? Y a-t-il au moins quelque chose de fondé en Raison qui justifie le Réel et suppose, de facto, que l’Irréel lui soit le miroir inversé ? Toujours les Choses demandent leur contraire, le Jour la Nuit, l’Amour la Haine, la Beauté la Laideur.

   Mais il nous faut avancer dans la connaissance de cette confrontation et, faute de pouvoir l’expliquer, du moins en décrire la double facette. Donc l’Homme-de-la-Rue suppose et demande l’Homme-de-l’Art, et réciproquement. L’Homme ou la Femme. Regardons la Femme. Celle-de-la Rue, nommons-là l’Inconnue ; celle-de-la-Cimaise, nommons-là Silhouette. Bien évidement cette personne est unique, indissociable de qui elle est, une Unité nécessaire la porte au-devant d’elle. Ce qui, ici, est essentiellement à comprendre, c’est comment Inconnue va devenir Silhouette, quelle mystérieuse métamorphose en explique la possibilité. Car passer sans transition de la Rue à la Cimaise ne trouve nul appui dans une explication logique. Si une prémisse pouvait en tracer la venue, alors nous parlerions plutôt d’un Principe de l’Illogique, manifestant au gré de cette étrange formule, que le passage de la Rue à la Cimaise, bien plutôt que de résulter d’une décision en toute clarté, serait de l’ordre de l’impulsion, sinon de la pulsion. Il y a comme un chamboulement, un retournement soudain, comme si le Conscient qui se situait au-dessus de la ligne de flottaison du Réel, se trouvait soudain requis par l’appel de l’Inconscient, par l’exploration des grands fonds, là où gît l’inaccessible site de l’Irréel.

   Inconnue est dans la Rue, toute aux mouvements, aux diapreries de cette dernière. Dans un angle de son champ de vision, une affiche qui porte une Œuvre et le nom d’une Artiste Inconnue, tout autant qu’Elle-qui-passe est Inconnue. Une soudaine lumière s’est allumée dans le fanal de sa Conscience. Des pas s’en sont immédiatement suivis qui conduisent à la lourde porte du Musée. C’est un peu une avancée à l’aveugle, à l’estime et Inconnue se sent irrésistiblement attirée par ce rectangle noir du seuil qui, bientôt, va être le lieu de sa disparition. Disparition de la Rue, disparition à Elle-même. Le langage qui parlait haut et clair il y a peu, voici qu’il devient bientôt murmure, évocation et plutôt songe que mots et plutôt images que concepts. En Elle, au plus profond, en des lieux indéterminés, hors d’atteinte, Inconnue a senti une étrange pliure, sinon une brisure. C’est le moment, à proprement parler magique, où sous l’effet d’un curieux chiasme, Inconnue est devenue Silhouette. Le Réel s’est subitement inversé, un peu à la manière d’un gant dont on retourne la peau, qui ne laisse plus voir que les coutures de l’Irréel et ceci est pure fascination. Comme une étonnante pièce de monnaie dont Elle était l’avers, connaissant en un éclair son revers après que la limite, la carnèle a été franchie. Un nouveau paysage se donne à voir, tels ceux, oniriques, qui se posent à la cimaise des couches nocturnes et papillonnent tout juste au-dessus de la falaise du front. Un oiseau de proie passe qui étend largement ses ailes, on entend le son de ses rémiges dépliées, on en devine la sublime transparence.

    C’est donc bien d’une inversion du quotidien dont il s’agit, d’une immersion dans une manière d’eau de lagune où le corps flotte et connaît l’ivresse de se sustenter sans qu’il soit nécessaire de produire quelque effort que ce soit. Dans la salle claire et spacieuse du Musée, deux seules présences qui, en réalité n’en font qu’une. La Toile, nous la nommerons  « Illusion », en raison même de son flou, du jeu indécis de ses formes. La Toile et Silhouette émergeant tout juste de leur posture nocturne. Un Noir appelle l’Autre. Un Mystère en suppose un Autre. Seul ce Face à Face est possible. Nul Tiers ne pourrait être admis qui fausserait la relation, la rendrait bancale, sinon en détruirait la fragile texture. Nous voulons signifier ici la Face de l’œuvre en relation directe avec la Face de Celle-qui-regarde. Épiphanies certes adverses sur le plan spatial mais uniment assemblées dans leurs temporalités réciproques. Le temps d’Illusion est le temps exact de Silhouette. L'un se nourrit de l'autre, l'un s'accroît de l'autre. Chacun, en sa singulière posture parvient à son propre accomplissement au motif d’une coalescence des regards. Silhouette regarde Illusion qui, à son tour, la regarde. Nulle césure, nul clivage qui placeraient ici la Toile, là le Sujet. Fusion, quintessence alchimique, transsubstantiation des êtres, connaissance de l’Autre par Soi, connaissance de Soi par l’Autre. Une Conscience-Inconscience vise un Réel-Irréel. Pour quiconque viserait la Scène (Primitive ? Un Amour reliant l’Amant et l’Aimée ?), la « perdition » heureuse de l’Un en l’Autre serait évidente, posant la subtile équation :

 

L’Autre = Le Même.

  

   Peut-être y a-t-il à tenter ici de rendre les choses visibles à l’aune d’une description phénoménologique, dernier recours pour faire apparaître le phénomène à défaut de ne jamais pouvoir saisir l’essence ? Le Langage, par nature illimité, puisque totalité, atteint ici ses limites et le descriptif demeure la pointe la plus avancée pour tenter de faire que les mots, ouvrant l’intuition, se libèrent de leur enveloppe charnelle, phono-graphique, pour atteindre ce qui, sous le discours, le sous-tend, à savoir l’être-des-Choses, nous en sentons, tout autour de nous, l’aura invisible. Silhouette. Silhouette telle qu’en elle-même l’Art l’effectue en sa plus belle promesse : coïncider avec Soi, fût-ce dans l’éclair d’une jouissance. Intellectuelle-charnelle. Ça bouge à l’intérieur du Corps. Ça allume ses feux dans la coursive de l’Esprit. Ça fait sa belle chorégraphie dans la chambre intime de l’Âme. Triade Corps-Esprit-Âme, une seule et même fluence dans la face immobile du Temps, un seul point fixe dans la quadrature de l’Espace.

   Des formes libres d’Illusion se détache un chant subtil, les mots d’un poème déplient leur corolle. Tout essaime en Tout, les spores de la beauté. Plus d’extérieur, plus de portes d’airain, plus de Salle douées de dimensions, plus de coordonnées, d’abscisses et d’ordonnées, plus de géométrie, seule une libre pensée esthéticienne qui façonne le jour, agrandit le motif du Rare, pose l’Essentiel comme la seule chose qui, sur cette lointaine Terre, possède encore un Sens. Ici est la Clairière largement ouverte où tout conflue. Sauf les soucis des Hommes, leur naturelle vindicte, l’hubris dévastatrice dont ils sont les porteurs le sachant ou à leur insu. C’est ainsi, c’est une vérité indépassable, il faut parfois se dévêtir de la Rue, de ses mensonges, de ses faux-semblants, se revêtir d’habits légers, de simples voiles, exposer son corps à la pluie douce, bienfaisante de l’Oeuvre, percevoir en Soi, le songe de l’Art et y demeurer le plus longtemps car c’est au contact des Choses authentiques et simples que nous pouvons devenir Hommes, Femmes libres d’eux traçant leur chemin dans l’orbe d’une possible Joie. Oui, ceci est possible. Que les œuvres soient notre viatique, la voie selon laquelle, aussi souvent que possible, nous ressourcer et ne point désespérer du Monde. Il y a tant de chemin à parcourir ! Tant de chemin !

 

 

   

 

 

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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 08:55
Sortir de sa nuit

***

 

« L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde.

Il nous invite à suivre son regard, à participer à son aventure.

Et c’est uniquement lorsque nos yeux se portent vers l’objet

que nous sommes soulagés d’une partie de notre nuit. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   La photographie-titre nous parle du Monde, nous parle de son réveil, nous invite à nous pencher sur la lumière naissante après que les dernières ombres de la nuit se sont évanouies dans un néant sans épaisseur ni écho. Certes, nos yeux s’abreuvent à cette source lumineuse sans quoi ils ne seraient que des photophores éteints condamnés à errer indéfiniment en des territoires sans nom. Certes, cette frange de clarté rose et bleue nous indique, déjà, une possibilité, pour nous, de nous installer en un univers finalement lisible pour peu que nous lui accordions une attention suffisante. Certes, tout ceci est exact mais il ne nous faut nullement partir de cette aube dans l’instant de sa révélation, il nous faut nous installer dans l’en-deçà de cette représentation de l’univers et en chercher le soubassement, le fondement, dans ce qui précède notre lever. Donc dans ces plis de ténèbres dont nous provenons, hagards, peu assurés de qui nous sommes, en quelque manière étrangers à nous-mêmes, avec un corps dans le genre de l’immatériel, de l’illimité. C’est comme si le roc de notre anatomie pouvait, à tout instant, se confondre avec ce curieux non-moi qui, non seulement le borde mais le déborde au sens strict, ce qui veut dire l’étrange confusion en laquelle notre condition se perdrait, en ceci semblable à ces brillantes comètes qui disparaissent à même le multiple éclat du cosmos.

  

   Dans notre naturelle relation au réel, nous avons la fâcheuse habitude de ne considérer que le temps immédiatement présent, à focaliser notre regard sur cette verte forêt végétale, sur l’oriflamme éployée de l’arbre à l’horizon, sur ces zones discrètement colorées du ciel, pensant en ceci détenir la totalité du sens de ce qui vient à nous. Mais ceci est pure illusion pour la raison que, nous abreuvant seulement à l’écume des choses, nous pêchons par omission, nous rejetons dans d’infructueuses coulisses les nervures de l’actuel et du manifeste. Et ceci à défaut d’en interroger les racines, leurs souterrains et silencieux trajets, leurs arcanes secrets.  En eux se tapissent les motifs de leur plus évidente raison d’être sans quoi nous sommes démunis quant à leur rencontre, laquelle se trouve dépourvue d’une architectonique qui en structurerait la forme. Faire retour, rétrocéder en direction du passé, parcourir notre propre genèse à reculons, curieuse marche inversée, tel le vol du colibri qui s’éloigne du précieux nectar à la force vibratoire de ses rémiges.

  

   Donc l’aurore, donc l’aube, donc l’à-peine clarté encore teintée des dernières vagues nocturnes. Donc la nuit en son abyssale profondeur. Mais la nuit n’est nullement seule, comme si elle n’était qu’un fragment d’un définitif absolu. En elle, au plus intime, au plus nébuleux, quelques mouvements indolents et inaperçus, semblables, métaphoriquement, à la lente chorégraphie des tentacules des poulpes qui sortent à peine de leurs antres cavernicoles, éprouvent la teneur de l’eau, son élasticité, sa nervosité parfois. Toujours dans la retenue, dans l’équivoque posture qui se donne tout en se retirant. Mouvement à double détente qui signe l’indécision de tout individu, quel qu’il soit, à surgir de sa coquille, à faire phénomène dans cette pluie de phosphènes, pure bénédiction, mais aussi pure malédiction.

 

Bénédiction : l’évidence faite pur événement.

Malédiction : le doute d’être et le renvoi sur le bord tranchant de l’abîme.

 

   Voyez la complexité, la densité de la nuit, à la façon d’une coquille de noix renfermée sur le pur mystère de ses cerneaux. Nulle lumière n’y est réellement présente, symbolique seulement pouvant naître, à tout moment, de l’énigme de ses scissures.  Comme si, du plus noir du noir pouvait s’élever son pur contraire, cette limpidité en attente d’elle-même, cette transparence promise à être ce qu’elle doit devenir, à savoir un chiffre limpide se levant du nébuleux, s’exonérant de l’opaque, y imprimant, contre toute attente, le signe patent d’un possible, la griffure incisive d’un projet.  Y gravant aussi la simplicité d’un savoir originaire destiné à être plus qu’il n’est, à éclore au plein jour d’une intelligible faveur, dans l’éclat d’une beauté dont nul ne pouvait soupçonner la capacité à se révéler du plus profond d’une lacune, à se faire fraîcheur sur les cendres d’une lassitude. Mais ici, nécessité pour nous d’orner ces abstractions de plus tangibles figures, si, tout au moins, l’espace onirique peut se donner en tant que palpable-saisissable.

  

   Imaginons un rêve avec son inévitable emmêlement, avec sa confondante dialectique, avec ses inouïs clairs-obscurs, avec ses banlieues interlopes, avec ses brusques fulgurations qui, parfois, se résolvent en de sibyllines dérobades. Le fond du songe, si du moins il existe, se retire dans un noir dense, genre de toile à la Soulages, manière d’Outre-Noir dont on aurait retiré « l’outre », il ne demeurerait que « le Noir en tant que Noir », autrement dit une fermeture qui ne pourrait dire son nom. Avec cette intensité de sourd bitume, notre corps se confond comme s’il ne pouvait exister qu’à se différencier, à s’extraire de cette jungle tragiquement chromatique, à se distancier de ce qui le retient en une geôle pré-existentielle.

   Donc, depuis le massif encore celé de notre anatomie, nous percevons, tout autour de nous, une sorte de décor à la De Chirico, un ciel vert-de-grisé avec des reflets de soufre, un sol de terre brune strié de vagues lignes de fuite, une large bâtisse de briques éclairée d’une immatérielle lueur, de hautes tours aux angles, puis une autre bâtisse teintée d’une ombre pareille aux eaux glauques des aquariums, un Spectre s’en détache à peine, tête oblongue, bras demi levés, plis architecturés d’une vêture ceinturant son corps ; puis une autre bâtisse avec un dôme en forme d’œuf ; puis une autre bâtisse encore, à la façade blanche, surmontée de deux hautes cheminées rouges,  sang de bœuf. Puis, au premier plan, comme surgissant du motif de la toile, un autre Simulacre dont on ne voit que le buste blanc drapé d’un linge, une sorte d’écharpe en résille, enfin et surtout, une tête également oblongue qui « joue » avec la forme homologue du Spectre précédemment évoqué. Les prétextes à exister, donc à se détacher d’un Néant originaire, sont minces, pour ne pas dire illusoires, chimériques. De ce réel quasi irréel, rien ne semble pouvoir paraître qu’à l’aune d’un immédiat retour à l’abîme, à « l’in-signifiance ». L’envers du signifié, l’opposé du sens, la volte-face au regard

 

de tout ce qui sculpte dans l’informe, les mérites de la Parole ;

de tout ce qui dessine dans les massifs d’ombre, des silhouettes de clarté ;

de tout ce qui imprime au cœur même du silence

un chant pareil au geste d’incantation des Sirènes,

celui-ci fût-il suggestif et seulement doué d’intentions maléfiques.

  

   Mais si nous regardons avec toute l’attention nécessaire l’esthétique de ce rêve, nous prenons conscience, qu’en lui, au plus secret de ses apparents abysses, parmi ce décor réifié, parmi ces Mannequins d’osier et de plâtre, ce théâtre d’Ombres en quelque sorte, quelque chose s’élève identique au faible murmure de la source sous le couvert des mousses.

 

Parmi la verte désespérance,

parmi la fermeture Malachite,

parmi l’Olive avare, retenue,

parmi Sarcelle à peine plus affirmée,

une once de nitescence se lève,

certes sur le mode mineur,

des lignes vaguement humaines,

Spectre, Simulacre, Mannequin,

donnent le change, nous touchent au plus près,

une pré-humanité rencontre une humanité, la nôtre,

et cet infime mouvement se suffit à lui-même

pour faire naître en nous,

dans le nœud le plus essentiel qui soit,

 

la lumière d’une chair future avec la plénitude

de son possible accomplissement.

 

C’est comme si de cet étonnant face à face,

épiphanie contre épiphanie,

 altérité contre altérité,

comme si d’un Silence l’Autre,

un Hymne pouvait avoir lieu,

connaître son propre rythme,

épeler son intime cadence,

initier son propre flux-reflux,

animer cette diastole-systole,

phénomène de toute vie en sa force expansive,

en sa puissance potentielle car nous ne sommes

que par cette sublime mouvementation,

par cette palpitation antédiluvienne,

cette syncope universelle qui,

depuis le règne éternel du vivant,

nous font être ce que nous sommes,

d’épisodiques et continus frissons,

de rutilantes et d’obscures palpitations,

de saisissantes et insignifiantes commotions.

  

   Ce qu’il convient de bien apercevoir, en toute chose du règne ontologique, c’est que, de prime abord, toute œuvre, toute manifestation, toute existence sont nécessairement de provenance symboliquement nocturne,

 

au motif que nos yeux ne peuvent

nullement embrasser la totalité de l’univers,

que derrière l’adret lumineux,

toujours se révèle un ubac ténébreux,

au motif que la naturelle limitation

de notre connaissance ne perçoit

jamais du Monde observable

qu’un infime fragment,

au motif que ce qui se donne

sous la figure de l’Être

se confronte toujours à l’infinie

vastitude du Néant.

 

   C’est ceci la pesanteur et la grande fatigue de l’humaine condition, grimper la pente de la montagne avec, toujours en ligne de mire, cet énorme rocher de Sisyphe qui, d’un instant à l’autre, peut réduire à néant notre prétention à exister, à créer, à aimer.

 

 Mais dès ici et puisque « L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde », suivons donc cette indication digitale et voyons en quoi quelques œuvres, précisément du monde esthétique, peuvent, adéquatement lues, nous délivrer « d’une partie de notre nuit », et nous conduire ailleurs que dans un paysage qui serait à lui-même sa propre finitude.

 

« Sortir de la nuit » - Première posture : « La Mésentente » - Jean Dubuffet

 

Sortir de sa nuit

   Tout d’abord, penchons-nous sur « La Mésentente » dans « Théâtres de mémoire » de Jean Dubuffet. Au premier regard, ce n’est que du confusionnel, de l’égaré, de l’errance qui se manifestent d’un bord à l’autre de la toile. En un premier geste de la vision donc, c’est un curieux chaos qui nous fait face et nous sommes comme le nouveau-né sortant soudain de sa nuit intra-utérine pour surgir dans le monde éblouissant de la pure blancheur, de la violence des couleurs, de l’intrication incompréhensible des formes qui ont l’air d’une conspiration bien plutôt que d’un accueil. Donc les motifs nocturnes sont nombreux qui nous font perdre nos orients. Nous sautons d’une variété l’autre sans vraiment nous repérer en quelque façon dans cette manière de stupéfiant maelstrom. Un peu comme si, débarquant sur une planète inconnue, ce serait un pur lexique hiéroglyphique qui nous rencontrerait. En nous serions un Champollion aux mains vides. Mais, l’instant de la surprise passé, nous accommodons, nous décillons notre regard et alors quelques faibles lumignons se mettent à clignoter ici et là. Bientôt, nous serons en terrain de connaissance, une fratrie s’annoncera, une amitié se lèvera, une liaison prendra racine. Et d’où viendra le « miracle » ? Mais bien évidemment, des présences humaines contiguës qui tisseront tout autour de nous un cocon de joie. Reconnaissant ces sublimes Altérités, du même coup c’est notre identité qui sera confirmée, c’est notre possibilité d’être qui recevra un magistral accusé de réception.

  

   Certes ces mises en scène de l’anthropos se révéleront en tant que théâtrales (« Théâtre de mémoire »), mais aussi en tant, peut-être que pures réminiscences (mémoire d’un théâtre) d’un passé se dissolvant dans la résille floue de jours qui, aussi bien, peut-être, n’ont jamais existé que dans les entrelacs de l’imaginaire. Mais peu importe qu’il s’agisse d’une représentation, d’une métaphore, d’une esthétique, du début d’un concept : seule la Présence compte. Elle confirme la nôtre, lui confère ses assises les plus sûres. Car, à l’évidence, ces étranges Personnages de la « Mésentente », l’Artiste nous en a fait le don de la même manière qu’il aurait confié le soin de nos propres existences à la disponibilité de l’Ami, à la générosité du Compagnon de route.

   Ces minces Effigies prêtent tout à la fois à sourire, comme le feraient d’aimables Marionnettes, prêtent tout à la fois à prendre en compte le tragique faisant effusion de ces visages barbouillés, balafrés, presque biffés. Tous ces traits de pinceaux, toute cette confusion de lignes, ces effets de transparence des corps nous disent le fragile de notre Condition et, partant, le prêt qui nous a été consenti, qu’un jour il nous faudra solder. Obscur du Destin sur qui fait phénomène l’esquisse d’un sourire, l’efflorescence d’une possible félicité. La force picturale de « La mésentente » consiste à se figurer sous la forme du puzzle, avec ses fragments vivement colorés, teintes chaudes, solaires, que viennent rabaisser d’autres fragments crépusculaires, nuiteux, couleurs froides qui versent en direction du noir et de sa fermeture. Mais quoi qu’il en soit de ces contrariétés, un premier lambeau de nuit aura été effacé. Certes l’aube est encore loin qui grésille depuis l’impatience de son futur. Attendre est la seule posture qui, ici, soit possible.

 

« Sortir de la nuit » - Seconde posture : « Danseurs du désert » - Karel Appel

 

Sortir de sa nuit

   Si nous mettons en relation « La mésentente » de Jean Dubuffet et « « Danseurs du désert »  de  Karel Appel, nous trouvons un certain degré de familiarité. La valeur formelle du dessin, dans une oeuvre comme dans l’autre, se fonde sur un flou, un brouillage de l’acte perceptif. Si bien que chez Appel, les formes, à la fois humaines et animales, ne sont nullement clairement déterminées, comme si l’Artiste, mêlant les lignes, voulait nous priver de points de repère, au point que ses « Personnages » ne sont, de prime abord, que des gribouillis semblables à ceux que produisent de tout jeunes enfants. Ce n’est qu’à l’aune d’une attention soutenue que nous pouvons décrypter les signes les plus évidents de ce que l’on pourrait nommer une « fantaisie graphique ». Un peu à la manière dont nous interprétons, parmi la complexité des nuages, tel visage, tel corps, telle silhouette. L’impression visuelle se dégageant de cette seconde œuvre est, de façon convaincante, plus ouverte, plus rayonnante que la précédente, les desseins nocturnes y sont moins affirmés, presque inapparents, parvenus à leur étiage. Du reste le titre de cette peinture ne nous laisse nul doute sur le fait que le Peintre du mouvement Cobra ait joué sur la tension jouant nécessairement entre un « Désert » de nature sauvage aussi illisible que peut l’être le retirement de la Nuit, tension donc avec la figure des « Danseurs », teintée d’allégresse et de bien-être. Si l’Ombre n’est pas totalement vaincue, elle ne paraît que dans un léger filigrane annonciateur d’une aurore à venir.

 

« Sortir de la nuit » - Troisième posture : « Convergence » - Jackson Pollock

 

Sortir de sa nuit

   Si, jusqu’ici, notre argumentation de l’effacement nocturne a consisté à mettre en évidence la Posture Humaine en tant que sémantique chargée de sens et de vie, l’on se questionnera à bon droit sur le choix de la peinture de Pollock, « Convergence ». En une première approche, l’illisible se donnant en tant que seul mode de compréhension de l’œuvre, cette dernière paraît être rapportée au sujet traité de manière purement décalée. Et pourtant, loin s’en faut que cette image ne soit hors-champ. En serait-il ainsi que, de toute manière, la trace humaine y serait inscrite au titre du geste de l’Artiste dont ce dripping est le vivant témoignage. L’on peut aisément affirmer que c’est le corps même du Peintre qui est ici projeté, sorte de vivant Test de Rorschach faisant apparaître l’énergie pulsionnelle attachée à ce type de graphisme spontané, instinctif. Au prix d’un simple effort de l’imagination, l’on pourrait apercevoir, arc-bouté sur sa tâche, Pollock, pinceau en main, laissant s’égoutter la peinture, longs filaments imprimant sur la toile l’étonnante aventure de l’art en train de se faire.

Sortir de sa nuit

Mais il y a plus que cette évocation de l’énergie créatrice clairement visible, il y a, de toute évidence, chorégraphie et, essentiellement dans les trajets initiés par la peinture blanche, nous pouvons deviner des formes strictement humaines, un genre de farandole à l’œuvre, ceci faisant écho aux « Danseurs du désert » de Karel Appel. Ici, la nuit originaire consent à régresser, à laisser la place à cette large effusion cosmologique, à ce brouillage céleste tel qu’il résulte d’une vision panoptique qui se laisserait aller à prendre en compte, dans une manière de glissement temporel, la totalité du firmament en sa lente dérivation, pullulation de la Voie Lactée au travers de l’emmêlé tapis des constellations.  

 

Mais, en guise de conclusion, reprenons une partie de l’énoncé leclézien :

 

« L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde »

 

   Et tâchons de voir en quoi ces parcelles mondaines-humaines nous aident à y voir plus clair dans le versant nocturne-métaphysique qui est notre lot le plus réel, celui du destin qui nous est alloué avec l’itératif clignotement de ses marges en clair-obscur.

 

Ou bien le clair domine et c’est la joie.

Ou bien l’obscur domine et c’est l’affliction.

  

    Le Monde de Jean Dubuffet se présente à la manière d’un champ mêlant, tout à la fois, ses zones unies, vivement colorées, ces rouges Ponceau, ces bleus profonds, ces Terres de Sienne.  Tout un « Paris Circus » au milieu duquel le peuple finalement triste, immobile, affligé de vivre de ses Effigies paraît être à la recherche, de son propre Soi.  Quête d’un peu de lumière qui viendrait rehausser les parages contingents d’une existence aux prises avec les affres du quotidien. Sorte de fresque ironique affairée à sa propre dialectique, geste d’infini clignotement qui, en un même mouvement, donne et retire, offre et soustrait, rend grâce et ignore.

 

   Le Monde de Karel Appel, contrairement à l’impression première produite par la vision de l’œuvre de Dubuffet, se montre immédiatement à la façon d’une puissante irradiation solaire dont on tirera la logique déduction que la lumière étant d’emblée présente, nul n’est besoin d’en chercher ailleurs la confirmation. Tout y paraît sous le signe d’une pure béatitude Mais ce jugement trop hâtif ne retient que le lumineux, à défaut de percevoir l’ombre qui s’y dissimule intérieurement. Chez l’Artiste de Cobra, la représentation de la figure humaine est presque toujours contrariée par la violence du trait, son constant éparpillement, l’émergence de ses formes toujours remises en question par la force d’une biffure paraissant vouloir constamment détruire ce qui vient tout juste d’être construit. Manière de félicité qu’obombre la décision d’une Moire dissimulée, dont on ne perçoit que le geste castrateur, l’intention dévastatrice. Ce qui existe est, par définition, en même temps, ce qui, déjà, n’existe plus.

 

   Le Monde de Jackson Pollock inonde le Voyeur d’un tel fourmillement, d’un tel foisonnement, que la sensation qui émane de ses toiles semble se résumer à cet étrange vertige illisible, identique à l’écriture d’un texte dont les mots sans séparation confineraient au pur non- sens, savane colorée où le mélange, la confusion, l’emmêlement constituent le seul et unique motif d’être. Ce n’est qu’avec du recul et une volonté inquiète de trouver quelque fil rouge que l’Observateur se sort provisoirement de l’embarras qui l’assaille. Ici, la lumière n’est nullement unie et aisément repérable, elle est une sorte de figure en pointillés, un genre de crépitement d’étoiles dans le sombre d’un ciel si éloigné de Soi qu’on le penserait au-delà de la conscience humaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 08:47
De Vous, sinon Rien ?

« Sans titre »

Barbara Kroll

Source : SINGULART

 

***

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

   Le temps est à la brume ce matin. Les automobiles glissent sur la route avec un bruit de feutre. Parfois, venu du lacis des branches, un faible pépiement et tout retourne au silence. Il n’y aurait guère que le vol des oiseaux pour rayer le ciel, l’égayer, mais ils sont encore au nid, logés dans leurs boules de plumes. M’éveillant ce matin de bonne heure, me rasant devant le miroir, l’esprit encore envahi de la nébulosité du songe, c’est votre image qui s’est levée du tain d’argent sans que ma volonté puisse, en quoi que ce soit, en différer la venue, l’atténuer. Vous, la Chorégraphe (c’est ainsi que vous m’apparaissez dans le premier empan de mon regard), avez surgi d’un Rien qui confine au Néant et j’aurais presque maudit mon imaginaire de vous donner telle une fuyante esquisse dont je supputais qu’elle pouvait se retirer sitôt qu’entrevue. Mais, voyez-vous, c’est une manière de grâce qui m’a été allouée, qui tient à votre étrange persistance. Continûment, votre effigie clignotait entre deux attouchements de blaireau, entre deux vagues de mousse posées sur ma peau. Certes je n’aurais su m’en plaindre. Est-on contrarié d’admirer un beau paysage, de contempler une œuvre d’art dans la pièce claire d’un Musée ?

   Maintenant, me voici livré à une tâche qui ne manquera de vous étonner, puisque je vais vous décrire et vous désigner telle la Destinataire de mes mots. Ainsi ce sera à votre tour de vous découvrir dans le miroir que je vous tends. Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? Ne soyez nullement étonnée de la complainte qui fait son bruit de source et coule à la manière d’une eau claire de Vous à moi, un genre de fil d’Ariane, si vous voulez. Ou de fil de la Vierge. D’Ariane ou bien de Vierge, c’est sa ténuité que vous retiendrez, sa fragilité, ceci en fait tout son prix. La minceur est toujours affectée du privilège de la beauté. Sans doute en avez-vous déjà éprouvé la touche de talc en l’intime de votre corps ? Il y a des choses illisibles, indicibles, cela frôle les yeux, cela poudre la chair, cela fait son doux bruit de flûte tout contre le pli de l’âme et l’on ne ressort de tout ceci qu’avec une manière de vertige qui dure longtemps, nous égare parfois, nous porte à la limite de notre être.

   Chorégraphe vous êtes en votre essence la plus accomplie. Vous n’êtes qu’une forme fragmentaire, ce dont je ne saurais me plaindre. Ce qui m’est ôté, je le reconstruirai à la force de mon invention. Sans doute ne serez-vous, au sein de ma fiction, qu’une sorte de revers de-qui-vous-êtes. Mais si, à l’évidence, nous manifestons un endroit, en toute logique notre envers doit bien pouvoir être rejoint en quelque lieu.

Dans celui de l’imaginaire ?

Dans celui d’une fable ?

Dans la conque d’une douce volupté ?

Ou bien au centre igné d’un irrépressible désir ?

   Nous sommes des êtres si complexes que le portrait que nous pouvons tracer de nous n’est jamais qu’une suite d’intervalles, de pointillés, de rythmes qui paraissent pour s’évanouir bientôt.

   La salle dans laquelle vous faites le geste de la danse est silencieuse, claire. A votre expression il faut cet écrin où rien ne bouge, où vous êtes la seule à pouvoir proférer du sein même de votre corps. Cependant vous n’êtes nullement une Ballerine professionnelle, votre vêture en témoigne qui est de ville, non de scène. Si bien que je pourrais me poser la question de cette esquisse, le motif qui vous porte à la danse :

 

Joie éphémère ou bien durable ?

Quelque fête à souhaiter ?

Une soudaine félicité dont vous ne

Connaissez le lieu de sa venue ?

  

Lorsque le plaisir rosit vos joues, quelle est la figure qui signe le mieux votre climatique interne :

La rapidité d’un entrechat ?

La souplesse d’un fondu ?

La légèreté d’un glissé ?

  

   Vous apercevez-vous au moins que je vous ménage, que je déplie votre corolle avec le plus grand soin, que je ne saurais brusquer la délicatesse de votre apparition. Vous êtes identique à un mot posé sur une feuille : tel convient dont tel autre détruirait l’éphémère équilibre.

   Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? J’ai quitté le miroir de ma salle de toilette. J’ai pris un petit déjeuner frugal. Je marche sur le chemin blanc du Causse avec votre Silhouette qui m’escorte. Toujours je vous vois. Je vous vois de dos, la masse gris-bleue de vos cheveux est pareille à la fuite du nuage dans le ciel. Vos bras sont levés en arceaux, ils dessinent la forme régulière d’une jarre antique. Votre corps est doucement incliné vers la droite, il me fait penser au flottement d’une algue dans une eau alanguie. « Luxe, calme et volupté », si vous préférez. Je crois que ces trois mots vous définissent bien mieux que ne le ferait une longue histoire. C’est étonnant, la force de radiation du langage lorsque le lexique juste est trouvé, lorsque la pure vérité exsude de son irremplaçable présence. Certes, « luxe » pourrait faire signe en direction de « luxure » mais il y a, ici, une telle sagesse, une telle exactitude du mouvement que rien de fâcheux ne pourrait s’y imprimer. « Calme » énonce lui-même l’atmosphère de repos, de sérénité. Quant à « volupté », ce mot chargé de sensualité charnelle, il n’est synonyme que d’une plénitude qui vous visite avec la même pudeur que met l’Argus à butiner les pétales de soie de la fleur.

   Votre robe, elle suit les belles lignes de votre corps, votre robe est une eau semée de feuilles que, peut-être, un saule pleureur a laissé chuter du haut de ses frêles ramures. C’est à peine si le motif y paraît dans la qualité de la lumière, elle me fait penser aux glaces du Grand Nord, aux flancs d’une banquise flottant à mi-eau. Les lames du parquet qui accueillent vos pieds (je les suppose nus), est d’une belle couleur jaune avec des touches de vert, juste un effleurement, une à peine insistance. Et le plus troublant, je crois, cette silhouette fugitive, en partance pour quelque contrée mystérieuse, Un gris Souris se diluant dans le ciel du miroir, comme si votre image reflétée était la simple et insoutenable allégorie d’une disparition. Je dois vous avouer que cette parution à la limite d’un spectre a longuement hanté ma conscience. J’en éprouvais l’inconsistance existentielle, j’en apercevais le tissage éthéré, comme si votre figure me parvenait depuis les rives étranges de quelque outre-monde, de quelque pays utopique qui m’ôteraient tout espoir de pouvoir vous rejoindre un jour, fût-il lointain, fût-il hypothétique. Vous savez, Chorégraphe, combien l’espoir est une force vive qui sert à progresser dans la vie, à tracer le sillon de son chemin.

   Le chemin du reste, le voici parcouru pour la millième fois, conduit à la frontière d’une possible usure. Tout le long vous y avez été présente : l’air que je respirais, l’eau qui mouillait mes yeux, les mots qui hantaient mon esprit. Un soleil pâle commence à trouer la brume. Quelques corneilles criaillent autours des touffes épineuses des genévriers. Dans quelques minutes je serai assis à ma table de travail, devant la neige de mes feuilles. Elles attendront ces petits signes noirs que j’y dépose le jour durant. Sans doute serez-vous l’un d’entre eux, disséminé au gré des pages. Sans doute y danserez-vous un ballet dont il me reviendra de traduire le sens.  

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

Juste une suite de phrases

Dans le blanc des pages.

Dans le blanc.

 

 

 

  

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13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 08:10
Aux sources de la Liberté

  Source de la Loue

      Source : Voyageuse Comtoise

 

***

 

 

   « Liberté », combien ce nom est doux à prononcer. Oui, mais aussi combien redoutable lorsqu’en son fond se laisse deviner, parfois, une part d’asservissement, de possible restriction. La liberté est un tel concept, si précieux, si essentiel que, jamais, nous ne sommes disposés à l’entendre selon une atténuation de sa valeur. Car il ne saurait y avoir de liberté tronquée qu’en raison même de la perte de son essence. Souvent il nous plaît de rêver à elle, d’en tracer les subtils contours sur la toile de nos nuits. Elle est alors telle une fiancée, une promise qui nous destinerait toutes ses faveurs et, de simplement la connaître, nous vivrions nos plus belles heures. Le luxueux, le rare sont toujours ces formes mouvantes, ces sortes de linéaments se fondant dans le bleu du ciel que nos mains ne peuvent étreindre. La liberté est de cette nature, fière, sauvage, parfois si indomptable que nous renoncerions à l’appeler, craignant, à tout instant, que sa fuite ne soit sa seule réponse à notre turbulent désir. Alors, désemparés, nous sommes près de penser qu’elle n’est qu’une invention, une buée s’élevant de notre imaginaire et nous continuons à vaquer à nos tâches, tête basse et la nuque raidie d’angoisse.

   Liberté au plus haut de son ciel. Libre de soi, c’est une tautologie mais bien des tautologies posent les premières pierres d’une vérité. Liberté, nous la voulons idéelle, sans lien avec une cause terrestre, sans attache matérielle qui en entraverait la course. Devrions-nous lui affecter un référent symbolique, ce serait sans doute celui d’une LICORNE, cette créature légendaire libre d’avoir corps de cheval, barbiche de bouc, sabots fendus, corne spiralée au milieu du front et, surtout, libre de posséder une étonnante et singulière beauté. Libre comme une légende qui n’a rien à faire du principe de raison ni du questionnement des curieux et des apothicaires. Car apparaît comme libre ce qui s’investit de fantaisie et ne rend compte à personne de ses propres choix. Licorne libre d’être telle qu’elle est tout comme la rose d’Angelus Silesisus est « sans pourquoi », autrement dit belle parce qu’elle est belle. Toute justification au-delà ne serait que pur bavardage.

   Mais si la Licorne, d’essence essentiellement spirituelle, peut flotter dans nos têtes sans autre forme de procès, il n’en saurait aller de même pour nous, « frères humains » qui devons arrimer à la pesanteur de la terre nos actes les plus simples jusqu’aux plus compliqués. C'est-à-dire leur donner des assises concrètes. Aussi bien continuer à deviser de la liberté ne pourra avoir lieu qu’à l’aune des expériences existentielles qui constituent notre propre alphabet. Donc nous allons l’habiller des vêtures de l’humain et continuer à nous interroger à son sujet. C’est essentiellement dans les activités de nos semblables que se donne à voir la relation plus ou moins grande avec cette licence ontologique dont ils pensent user alors que parfois ils n’en sont que les usufruitiers par défaut ou les jouisseurs occasionnels. Ne s’abreuvent à la source des plus grandes latitudes que de rares élus.

   En prélude aux quelques remarques qui vont suivre, posons comme la dimension la plus exacte, l’assertion suivante : ‘Le maître qui se sent esclave est moins libre que l’esclave qui se sent maître ‘ et affectons-lui, provisoirement, la signification suivante : Être libre est s’éprouver libre, accentuant le « s’éprouver » qui fait de la liberté le lieu d’une perception-sensation, autrement dit la pose, cette liberté, comme perçue par cette irremplaçable subjectivité douée de jugement dont le foyer irradie toute chose venant à nous. La liberté est celle que je fais mienne, laquelle m’inonde de sa puissance au seul motif que je la reconnais comme l’une de mes plus singulières propriétés, que je la situe au fondement de mon être. Ici se fait jour, bien évidemment, la notion de libre-arbitre et l’action de la volonté qui en sous-tend l’armature.

 

    Quelques situations où quelque chose comme une liberté peut éclore.

 

   * Des enfants, autrefois, dans une cour d’école. Il est midi et l’heure de la cantine a sonné. Assis sur des bancs de bois, des écoliers s’apprêtent à prendre leur collation. L’un d’entre eux a oublié d’emporter son repas. Il regarde les autres avec quelque gêne et un peu d’envie. Un garçon, nommé Pierre, sentant le désarroi de son camarade, partage son en-cas et en offre la moitié au petit étourdi dont le dénuement cesse enfin à la seule grâce de ce geste.    

 

   Pierre est libre selon le Bien.

 

   * Un laboureur dans ses champs en automne. Il trace ses sillons bien droits. Les mottes luisent au revers du soc. A chaque extrémité il s’arrête, boit l’eau exacte et pure de la source. Il flatte de la main l’échine de ses bêtes. Il leur donne le contenu d’un seau afin de les désaltérer. Il fait corps avec sa terre, il halète au rythme de ses entailles dans le sol gras, lourd, qui le nourrit. Il remercie. Offrande du jour dont l’homme puisera sa quantité de suffisant bonheur.

  

   Le Laboureur est libre selon le Vrai.

 

   * Un luthier dans le clair-obscur de son atelier. Son instrument est terminé. Il en lustre le bois à la chaude teinte d’épicéa, il en caresse la volute amoureusement, en effleure le chevalet. Il serre doucement les chevilles, met les cordes en tension, en éprouve, du gras du pouce, la sonorité. Il saisit l’archet. Les premières notes, les premiers vibratos pareils à la voix de l’aimée. Puis le  tout début du concerto des « Quatre saisons » de Vivaldi. La musique est pleine, entière qui se répand dans l’atelier. Luthier, instrument, une seule et même harmonie dans le jour qui commence.

 

   Le Luthier est libre selon le Beau.

 

      C’est le sentiment interne de leur liberté qui infuse et se répand en eux à la manière d’une chose distante de tout calcul, de toute mesure, ceci qui en atténuerait la valeur. Geste pour le geste, pourrait-on dire.

Le geste du don pour Pierre.

Le geste de l’exact pour le Laboureur.

Le geste du beau pour le Luthier.

 

   Ces gestes, et uniquement eux sont configurateurs de cette liberté qui les accomplit en tant qu’appelés par l’essence humaine. A témoigner. D’eux d’abord. De ce qui grandit l’homme ensuite. Beau, Bien, Vrai, ces transcendantaux ne peuvent s’exclure d’un acte de liberté. Bien au contraire ils sont les conditions de sa possibilité. Ils en fondent l’exécution et le rayonnement. La liberté est liberté pour soi. Liberté est gratuité. Libre est celui qui se reconnaît en tant que tel et s’octroie cet état tout le temps que dure l’épreuve qu’il en fait, dont il ne pourrait sortir que par la contrainte ou la puissance d’une volonté extérieure qui proférerait les ordres de son aliénation. Ces existants qui demeurent dans le sillon de leur propre nature sans en altérer le juste tracé  sont hors de danger car ils s’assurent de la seule forme qu’il leur soit demandé de tenir : celle de la flèche qui vise sa cible et, jamais, ne s’en détourne. Tous nous sommes assoiffés de cette source fondatrice mais ne savons pas toujours quel chemin emprunter pour en trouver la limpide donation. Assurément nous voulons boire et étancher notre soif. Pas de plus grand danger que d’être privés d’eau. Pas de plus grand danger !

  

 

 

 

 

 

 

 

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12 mars 2026 4 12 /03 /mars /2026 08:24
Voir : le regard juste

« La Joconde « 

Source : Regard sur l’Art

 

***

 

« Le vrai voyage de découverte ne consiste pas

à chercher de nouveaux paysages

mais à avoir de nouveaux yeux. "

 

Marcel Proust

 

*

 

   [Quelques mots avant-coureurs – En nos contemporaines saisons où l’image envahit nos yeux au point de les saturer et de les conduire à une possible cécité, cet article voudrait se donner à la manière d’une réhabilitation de la Langue. Notre époque soi-disant « postmoderne » croule sous la charge iconique que Guy Debord sut si bien décrire sous son titre de « Société du spectacle » dont nos modernes selfies sont l’affligeant point d’orgue, que vient bêtement concurrencer une « intelligence artificielle » qui n’a d’intelligence que le nom et d’artificiel la totalité de son « art ». Le temps n’est guère éloigné où l’homme cybernétique sera l’obligé de la Machine. Ceci est si navrant que le bel humanisme de la Renaissance et les prodiges de la Raison du Siècle des Lumières menacent de s’effondrer à tout instant, entraînent dans leur chute le peu d’essence de l’Homme qui demeure visible.

    Le sujet qui suit se veut la promotion du fait littéraire au détriment de l’éparpillement et du fourmillement incessant des images qui, en quelque manière, en sonnent le glas. De nos jours l’orthographe est maltraitée au point que même les plus brillants agrégés de nos Universités se fourvoient dans des formes langagières qui seraient risibles si elles ne manifestaient une mécompréhension du langage qui devient extrêmement préoccupante. Nous ne pouvons accepter, au nom d’un supposé « progrès », que la littérature, la poésie, les mots en leur ensemble ne deviennent la banlieue de pratiques « néo-culturelles » où le tag se substitue à la métaphore, où le graph urbain, le plus souvent hideux, vient empiéter sur l’Art en sa plus profonde vérité, où la déferlante des mangas orientaux grimaçants ne vienne menacer les belles rives de la conscience esthétique.

   Notre siècle épris de vitesse et de nouveauté s’engouffre dans un maelstrom à tout point dommageable pour l’intellect qui n’est plus stimulé par de hautes idées mais par une galerie de portraits subalternes dont les Réseaux Sociaux se font l’écho avec la tristesse que l’on connaît et la constante désinformation qui constitue son pain quotidien. C’est à une prise de conscience doublée d’une volonté de se ressourcer à des valeurs plus essentielles que l’humain devrait employer la totalité de son énergie. Certes, mes vues paraîtront à beaucoup « élitistes » mais entre l’élitisme et la fuite en avant dans la première naïveté venue, celui-là sera bien préférable à celles-ci. Que vive la Littérature, que l’image lui soit seconde, sauf celle de l’Art, bien entendu. Que les mots, les mots sacrés soient notre breuvage !]

 

***

 

   Vous êtes dans votre forme primitive, dans l’inchoatif, le natif qui ne vous ont encore nullement façonné. Vous êtes chrysalide en attente de Soi. Vous êtes en voie de, sur le chemin d’une métamorphose qui point mais n’énonce encore son nom. Une vague tache au large des yeux. Des bruits nappés de silence. Des touchers à la douce effusion de soie. Des goûts qui n’ont de sapidité qu’à la mesure de vos timides papilles. Tout volète autour de vous avec des irisations de colibri. Tout apparaît dans des dessins souples de lianes. Tout se donne dans le mystère non encore éclos du jour. Vous êtes dans une sorte d’innocence, vous dupliquez, malgré vous,  l’évanescence des  séraphiques figures, votre peau se moire d’opalescence, votre chair végète dans un marais indolent, baigne dans une eau grise de lagune. Vous pourriez demeurer ainsi une éternité, comme la diatomée incluse dans sa mince pellicule d’eau. Mais vous êtes Homme et étant Ceci, vous sentez en vous, au plus profond de vos propres abysses, d’étranges remuements, d’insistantes impatiences, un désir de mouvement, l’élan d’un dépassement qui pourrait survenir sous la simple impulsion de votre volonté. Vous sentez, bandé tel l’arc du valeureux Ulysse, ce ressort qui ne vit que de se détendre, de coloniser l’espace, de s’affirmer comme transcendance, autrement dit fomentant le dessein de s’arracher au Néant avec la ferme intention de n’y jamais retourner.

   Cette urticante vivacité, ce bouillonnement interne, cette impétuosité de geyser ne vous singularisent point, ne vous isolent point. Ils sont tout simplement coalescents à votre humanité, ils soutiennent tous vos actes, ils nervurent votre conduite, ils s’irradient dans le somptueux acte d’amour. Né, vous ne l’êtes jamais qu’à surgir de qui-vous-êtes pour faire effraction dans le vaste Monde : ici auprès de la ville aux mille rumeurs, là tout contre l’épaule amie qui vous requiert, plus loin encore dans le tumultueux maelstrom de l’exister qui est, métaphoriquement, cet insatiable Pas de Deux, cette Grande Roue, ce Tremplin sur lequel vous prendrez essor, tout comme le jeune enfant édifie sa propre effigie à l’aune de ces châteaux de sable qu’il crée et recrée incessamment, manière d’autoconstitution de Soi face au Vide essentiel d’un univers nécessairement chaotique.

   Et maintenant, imaginez qui-vous-êtes, identique à une Outre vide que la vie emplira de ses mille fascinations. En quelque manière, vous êtes un être creux et il vous faudra vous construire autour de cette vacuité. Un peu comme si votre centre était occupé par un mât de Cocagne auquel vous accrocheriez divers objets, diverses surprises, diverses breloques, tout ce divers vous façonnant jusqu’à votre entière complétude, telle du moins que vous la concevez en votre for intérieur. C’est bien de votre indétermination dont il s’agit que vous devrez constamment abreuver afin que votre soif étanchée, vous puissiez vous considérer Homme parmi l’entière communauté des Hommes. Or, puisqu’en votre fond, vous êtes Homme de Parole, c’est d’abord aux mots que vous avez confié le soin de vous tirer de l’anonymat ambiant. Ce qui se passe : les mots s’assemblent un à un patiemment, ils font leurs petites boules émouvantes, ils s’assemblent en grappes, ils se multiplient en essaims, ils se soudent et font s’élever en-qui-vous-êtes de touchantes architectures, elles vous font penser à ces admirables termitières avec leurs galeries à l’infini, leurs piliers d’argile, leurs loges et leurs chambres, leur large atrium à la base de l’édifice. Certes vous êtes admiratif face à cette complexité des mots, à leurs subtils arrangements, aux dentelles sémantiques qu’ils élaborent à la façon d’un délicat miellat. Mais ce qui vous gêne, c’est cette LENTE alchimie, ce métabolisme si inapparent que vous n’en sentez guère le cheminement, cependant il tisse votre genèse goutte à goutte, à un rythme infinitésimal qui est le seul qui conviendrait afin que l’assemblage tînt, que la patient puzzle ne se lézardât pas.

   Face au Langage, face à la durée de sa germination, que vous jugez infinie, vos impatiences fondatrices se rebellent. Ça fourmille en vous. Ça fait ses mille voltes. Ça burine tout contre les murs de terre de la termitière. Ça fait ses écroulements, ça réduit en poussière et, bientôt, la chute se produira qui sera inévitable, et bientôt, vous serez pareil à ces cerfs-volants qui faseyent dans le Noroît, privés d’amers qui pourraient les reconduire à quelque réalité et il ne demeurera, dans le vaste ciel, que l’empreinte vide de leur passage. Mais, au-delà de cette aimable métaphore, c’est le sens profond du langage lui-même qui se posera et ne cessera d’interroger quiconque aura aperçu que les Mots sont l’essence de l’Homme, non une décoration, un artifice, uns simple fleur à fixer à sa boutonnière. Mais bien peu, parmi les Humains, se sentiront concernés par cette inquiétude métaphysique. La plupart vaqueront à leurs tâches, bien plus préoccupés de l’heure de la sortie du bureau et du salaire en fin de mois que de s’interroger sur le destin des phrases qui, somme toute, est bien naturel. Mais je reviens à ce Vous générique, dont je fais évidemment partie, qui nous occupe en cet instant. Certes les mots ne sont nullement inutiles, ils ont servi à définir votre patronyme, à fixer la topologie de votre habitation sur terre, à adresser à l’Amante vos plus belles inspirations dans le mystérieux et toujours renouvelé domaine de l’Amour. Seulement, au fur et à mesure du temps, le langage devenant si familier qu’il disparaissait sous le premier beau paysage, sous la dernière invention de notre société consumériste, vous lui avez accordé moins d’attention, vous l’avez, il faut bien l’avouer, négligé, oublié, remisé en de bien étranges oubliettes.

   Certes, le cinématographe est antédiluvien et les Frères Lumière sont morts depuis belle lurette. Successivement, évoquant le Septième Art, vous vous êtes exprimé de la sorte : « On va regarder un film au cinéma », puis votre hâte aidant : « On va au ciné », puis dans une étonnante variation « On va se faire un p’tit ciné ». C’est étonnant, tout de même, cette plasticité humaine qui s’empare du réel et lui fait subir moultes distorsions sans même qu’elle en perçoive la portée. Il est vrai, de nos jours, dans la perspective d’un langage sans doute « postmoderne », « On s’fait beaucoup de choses » : « On s’fait un resto » ; « On s’fait une balade », « On s’fait une expo », et voici le faire, cette condition de possibilité d’action des Existants, conjuguée à toutes les sauces imaginables où le musée prend rang de balade, de ciné, de resto et de bien d’autres choses encore, la créativité est sans limites en cette contrée.

   Mais après cette diversion récréative, reprenons le fil de notre méditation. Dans l’usage quotidien du langage, vous disposiez les mots à la queue leu-leu, et cela faisait ses longs rubans, ces sortes de brindilles pareilles aux colonnes infinies de fourmis. Mais une chose vous gênait dans cette entreprise d’énonciation : son caractère infini, toujours renouvelé, la disparition des mots à même leur profération. Å peine un mot sortait-il de votre bouche qu’il se mélangeait à l’air ambiant, comme absorbé par les volutes d’air, il n’en résultait qu’un long silence. Å peine aviez-vous griffonné quelques mots sur le blanc de la feuille qu’il n’en restait jamais que les derniers signes bientôt effacés dès le cahier refermé. Le Langage, que certains prétendaient « divin », vous paraissait affecté d’une incurable maladie liée à sa courte durée de vie, à son extinction soudaine. Pour autant, ceci ne vous tracassait nullement, ces vétilles n’étaient que la préoccupation de savants linguistes à la barbe blanche, penchés, la journée durant, sur leurs illisibles grimoires.

   Et, maintenant, ce qu’il faut énoncer en termes un peu plus consistants, ceci : le langage est constamment menacé de disparition et ce fait tient à sa nature même. Le langage est cruellement atteint d’une absence de durée. Il est flamme de l’instant. Il est étincelle que reprend en soi la longue nuit du Monde. Il brille d’un vif éclat le temps de son effectuation et retourne au Néant dont il provient. Je prononce une courte phrase qui, déjà, n’existe plus après que la chute de mon intonation en a fixé l’ultime limite. J’écris une courte phrase qui, déjà, n’existe plus après que j’ai posé mon stylo sur la table. Le langage témoigne d’un vice natif de sa propre temporalité. Et ce vice est si prononcé que nous en arriverions même à mettre en doute son existence. Qu’il s’agisse de la mise au jour d’un mot oral ou écrit, son destin est nécessairement entaché de l’absence qui en constitue le fondement. Par exemple, je prononce ou j’écris le mot « Pomme ». Et je me pose aussitôt la question de savoir quelle aura été sa réalité effective. Dans le présent de l’énonciation ou de l’écriture, chaque phonème prononcé, chaque graphème tracé, se substituent au précédent, l’effacent, puis c’est le vide qui en est la seule conclusion. « Pomme » aura existé l’espace d’un mouvement de mes lèvres, l’espace de mon geste sur la feuille.

   Quant aux autres stances temporelles, qu’en est-il ? Le mot « Pomme » ne pourra prétendre à aucun futur puisque, consommé, il est reconduit dans les limbes pour l’éternité. Le mot « Pomme » témoigne-t-il d’un passé ? Certainement puisque, ayant un instant été extrait du Néant, il a fait son étrange feu de Bengale dont, cependant, notre mémoire a gardé le souvenir. Sans doute faut-il en conclure, au moins provisoirement, que tout langage n’est retrouvé qu’au prix d’un patient travail d’archéologie. Tout comme le Savant questionne longuement ses chères Langues Mortes, se retournant sur le passé, nous ne donnons véritablement acte à notre propre langage que par un retour amont. C’est ce que nous avons proféré, ce que nous avons écrit qui, seulement, témoignent de l’Être de Langage que nous sommes. C’est un peu comme si nous recherchions nos traces inscrites sur ces belles et mystérieuses plaques d’argile mésopotamiennes où gît l’Histoire d’un peuple, d’une civilisation, d’une culture. Afin que notre langage prenne de la consistance, se dote d’une certaine épaisseur, vive dans l’opaque et ne demeure simple transparence, il nous faut adopter le paradigme proustien de la réminiscence. Ce que nous sommes, ici et maintenant, un empilement de « Petites Madeleines », une suite de mots prononcés quelque jour ancien à Combray ou ailleurs, devant une tasse de thé ou de chocolat, auprès d’une Tante Léonie, d’un Père, d’une Mère, d’une Amante, toutes ces menues paroles qui sont notre architecture, les racines et rhizomes sur lesquels nous avons prospéré, notre alpha, notre oméga, notre boussole existentielle, les amers auxquels notre vie s’est amarrée afin que, douée de quelque sens, elle devînt vraisemblable. Oui, avant tout nous sommes tissés de mots. Supprimez ces derniers et que demeurera-t-il de nous, de vous, que cette meute de chair privée de clarté, que cette peau battant au vent mauvais de l’absurde ?

   Le langage, notre langage se résume à un lent travail de sédimentation, à des superpositions de couches signifiantes, à des théories de strates à l’inventaire duquel, vous, comme moi renonçons le plus souvent au motif d’une paresse constitutionnelle. Nous, les Hommes, sommes entièrement inclinés vers le Principe de Plaisir, celui au gré duquel les choses sont vite acquises, au gré duquel nous phagocytons avec avidité tout ce qui passe à notre portée : un livre, un fruit, une Aimée, et, de plus en plus, ces objets du désir consumériste qui ne font que nous aliéner alors que nous croyons à la valeur salvatrice de leur être. Oui, au Principe de Réalité auquel s’affilie la quête mémorielle d’un passé enfoui, lequel recèle des trésors de langage et d’émotions, nous préférons, le plus souvent, l’actuelle griserie proliférante des Images qui est la marque de fabrique la plus apparente de nos sociétés soi-disant « avancées ». Mais avancées en quoi ? Dans la connaissance, la culture, le souci de l’Autre, la simplicité ou bien ce qui est le revers de tout ceci, la quête égoïque et narcissique de l’Individu au comble de son paraître, de sa semblance, de sa parution selon quelque gloire sur la Scène du Monde ?

   Ici surgit un point décisif dont cet article voudrait être le lieu : celui du conflit essentiel naissant de la rencontre de la Parole et de l’Image. Relativement à l’Image, à sa portée, à sa puissance, bien des conduites humaines se contentent de la première explication venue, de la première justification qui brille comme les flocons de neige dans leur boule de verre, c’est-à-dire l’effet d’une simple confusion d’une Vérité et de son contraire, la fausseté, l’apparence, le paiement « en monnaie de singe ». Notre société se nourrit d’images à satiété si bien que le registre iconique menace de subvertir le registre langagier. Et en ceci, il y a bien évidemment « péril en la demeure ». Quelque peu lassé par l’usage quotidien du langage, par ses tournures rituelles, par l’habitude dans laquelle, inévitablement, il s’enferme, vous lui avez substitué, consciemment ou non, le Peuple des Images et ses infinies proliférations. Ce que le langage mettait une éternité à élaborer et à révéler (la longue narration du Monde en lequel  vous êtes bien évidemment inclus), l’image vous le révélait à l’aune d’un seul regard. Å l’analytique du langage, vous préfériez le synthétique de l’image. C’est un peu comme si la réalité était une goutte d’eau dont vous auriez sondé l’anatomie au microscope. Elle vous aurait révélé, dans l’instant, tout l’insondable mystère de ses vibrions, de ses spirilles, de ses bacilles, de ses infusoires, autrement dit le minuscule microcosme que vous rencontriez chaque jour se serait métamorphosé en ce vaste macrocosme, image d’un Tout mis à disposition, d’une globalité enfin domestiquée.  Car votre insatiable curiosité n’était en quête que de ceci : que le divers, que le pluriel, que le polyphonique, le polymorphe soient votre domaine, soient votre possession à jamais. Incontestablement, il y a dans l’inclination humaine, la fascination de l’immense, de l’illimité avec sa nécessaire corrélation psychologique teintée de paranoïa et de mégalomanie.

   Seulement, dans votre vision de la plénitude offerte par l’image, dans sa supposée donation infinie du monde,  il y a un comme un vice du raisonnement, un gauchissement du concept. Et ici, afin de ne nullement demeurer dans l’abstrait, il faut avoir recours à une image. Prenons, par exemple, celle d’une œuvre d’art, en l’occurrence « Le Pauvre Pêcheur » de Pierre Puvis de Chavannes et laissons venir à nous quantité de significations qui y sont d’une manière que nous croyons liée de près au simple statut de la représentation. Une rapide description phénoménologique fera vite apparaître un certain nombre de thèmes latents, comme autant de puissances iconiques que notre regard dévoile à l’instant même où il se pose ici et là, balayant à loisir les sèmes de l’image, tout comme un moissonneur récolterait les épis au simple mouvement de sa faucille.

Voir : le regard juste

Source / Wikiart

     

   Ce qui se dévoile alors : la teinte quasiment « mystique » ou bien « biblique » que le Peintre a utilisée, laquelle, dorée à souhait, nous fait penser à la belle luminosité des icônes byzantines ou à l’irisation de la mandorle qui entoure la tête des Saints, mais aussi bien à la couche de paille sublimée sur laquelle repose le corps de Jésus en son étable de Bethléem. Une manière d’atmosphère sacrée, propice au recueillement.  Ainsi l’eau sur laquelle est posée la barque du Pêcheur évoquera-t-elle l’eau lustrale, baptismale, l’eau purificatrice dont les hommes doivent supporter l’épreuve, afin que, lavés de tous péchés, ils puissent eux aussi prétendre à quelque sainteté ou à tout le moins mériter de recevoir les dons du Ciel. Toutes les postures sont empreintes d’un profond hiératisme : nudité et inclinaison du torse du Pêcheur, fragilité native de la Figure de l’Enfant, pure oblativité de Soi de la Mère qui ne veut étreindre sa descendance qu’à la protéger des malédictions de la Terre. Cette scène, dans son dépouillement, dans son dénuement appelle une autre scène, celle du « Paradis perdu » dont, ici, il ne demeure qu’une persistante clarté, une frémissante joie mais nullement à portée des Existants, bien plutôt une Essence sous laquelle l’Humain doit nécessairement s’hypostasier car, lui-même, l’humain, n’est qu’existence contingente et entière mortalité simplement différée.

   Et l’on pourrait ainsi, à l’envi, multiplier les perspectives selon lesquelles placer cette image, souligner l’analogie des teintes avec celles, tout en finesse et élégance des natures mortes de Giorgio Morandi, évoquer aussi bien une misère identique à celle qui se lit dans les romans naturalistes de Zola, Dans « Germinal », « La Bête humaine », « La Terre », « Le ventre de Paris », « L’Assommoir » et l’on pourrait citer encore « Les Damnés de laTterre » de Franz Fanon, citer le tableau de Paul Gauguin intitulé « Misère humaine ». Toute image, par nature, appelle un ruissellement infini, un peu à la manière d’un kaléidoscope dévoilant de toujours nouveaux fragments à mesure que l’on incline et fait girer son support. Cependant, il serait naïf de croire que la totalité de ces significations se donne à la façon dont le soufre s’échappe du cratère du volcan ou bien l’eau surgit des lèvres de la terre.

 

Non, il y a, à l’origine,

 la médiation essentielle du langage.

L’image ne parle et ne signifie

que traversée de mots, irriguée

du travail de la phrase, fécondée

de la maturation d’un texte initial.

  

   Tous les orients dont il a été question, l’eau lustrale, l’oblativité de la Mère, l’image du Paradis perdu, les extensions significatives en direction de Zola, de Fanon, de Gauguin, ne sont nullement des fruits pendus dans un arbre iconique, fruits que nous pourrions cueillir du seul geste de notre regard. Ces fruits sont le résultat d’une lente et longue maturation du langage. Si nous pouvons penser certaines choses du genre de la lustration de l’eau, de l’oblativité de la Mère c’est seulement parce que les concepts afférents nous en ont été fournis par notre activité langagière. Toutes ces nuances, toute cette richesse d’une contextualisation plus large que le cadre de l’image lui-même (la misère dans « Germinal » ou dans le tableau de Gauguin), s’énoncent en nous selon des phrases et des textes qui sont notre propre narration des événements qui viennent à notre encontre.

   Imaginez vous un instant, privé de langage, de compréhension, d’expression, imaginez vous tel ce continent désert, cette mutité aphasique qui font face au Monde dans la plus grande détresse qui soit. L’image que vous apercevriez, celle du « Pauvre pêcheur », votre propre image en écho, qu’en résulterait-il, ? Eh bien vous seriez tels deux chiens de faïence s’observant dans la nuit d’une totale inconnaissance. Rien ne naîtrait de cette rencontre qu’un éternel silence qui confinerait à l’absurde.

 

Car l’image ne fait signe

qu’architecturée par le langage,

métamorphosée par le langage,

multipliée par le langage.

 

   L’image seule est inertie, impuissance, dénuement tel celui du « Pêcheur » de Puvis de Chavannes. L’image seule, bien plutôt que d’être valeur sémantique serait, dès lors, simple assemblage lexical, juxtaposition de mots privés de connexion, postures isolées que rien ne viendrait synthétiser, porter à la signification. Une manière de mots par défaut, de mots encore soudés dans une gangue matérielle dont ils ne parviendraient nullement à s’extraire.

   Le sens qui nous éclaire et ouvre le chemin de notre compréhension n’est nullement une simple donnée optique, une disposition physiologique, fût-elle celle de la mydriase, cette belle dilatation pupillaire qui n’aurait pour seule ressource qu’un total éblouissement, une définitive cécité. Tout regard qui est orienté vers une saisie existentielle ne peut l’être qu’à la mesure de l’édifice babélien qui s’est patiemment construit depuis le premier babil. La position exploratrice de nos ancêtres de la préhistoire reflète en creux notre propre évolution historique. L’Australopithèque, l’Habilis, l’Erectus, le Faber ne voient du monde que des images fixes, muettes, sans nuances, sans signification. Ils sont pierreux, racinaires, rhizomatiques par rapport à leur environnement. Ils se confondent avec l’arbre, le chemin, l’ours, la terre, le ciel, la grotte. Ils sont les sans-distance pour la simple raison que leur posture optique est de telle nature qu’elle crée des analogies signifiantes entre l’Homme et son Milieu. Il faut l’apparition du Sapiens et la révolution copernicienne que constitue le passage du limbique-reptilien au néo-cortical, c’est-à-dire du pur anatomique au symbolique, au langage, pour que le Pierreux, le Racinaire se métamorphosent en pensée de la pierre, de la racine, en subtiles allégories qui vont faire de l’Homme un être capable d’intelliger en mots la Nature qui l’accueille en son sein. Parler, lire, écrire, c’est affirmer son autonomie, c’est abandonner les mamelles de la louve, c’est être Rémus et Romulus capables d’administrer la diversité de la cité romaine, nullement de s’y aliéner dans une confiance absolue vis-à-vis d’une Génétrice, fût-elle comblée des vertus les plus remarquables.

   L’image possède, d’une manière interne qui constitue sa profonde nature, une force d’aimantation qui nous phagocyte et nous ôte toute liberté. Nous fixons une image et nous sommes fascinés, nous sommes immédiatement en elle, autrement dit notre être et le sien ne font plus qu’un. Seul le langage permet le recul, la médiation, crée l’espace humain nécessaire à la compréhension de qui-nous-sommes et de notre milieu.

 

L’Homme n’est pas Image.

L’Homme est Langage.

 

   Et, à ce point de la méditation, il faut citer la belle phrase de Proust située à l’initiale de ce texte :

 

« Le vrai voyage de découverte ne consiste pas

à chercher de nouveaux paysages

mais à avoir de nouveaux yeux. »

 

   La « découverte », dans le cadre proustien est découverte de Soi. Les « nouveaux paysages » sont ceux qui viennent du passé et sont fécondés, exaltés, multipliés à l’aune de la sublime réminiscence. Les « nouveaux yeux » sont ceux par lesquels la littérature vient à elle dans une manière d’entière complétude, d’absolu, d’art indépassable. Paradoxalement pour la raison mais essentiellement pour l’âme, les « nouveaux yeux » ne sont que les anciens que l’exercice quotidien de la méditation ont agrandis à la dimension d’une exceptionnelle contemplation. Mais contempler ne veut nullement ici privilégier le regard, en faire le seul canal par où le sens se produira. Disant ceci, nous ne disons pas que l’intellect de l’Auteur de « La Recherche » était dépourvu d’images lorsque son esprit flottait prodigieusement du côté de chez Swann ou du côté de Guermantes. Sans doute même son « musée imaginaire » alimentait-il sa conscience imageante de milliers de formes liées à un sens esthétique hors du commun. Ceci est indéniable. Ce que nous voulons simplement affirmer c’est que le contenu de ces images, bien plutôt que d’être strictement lié à une sensorialité optique, devait s’alimenter à cette inépuisable source narrative tissée d’une infinité de mots, source qui était la chair même proustienne, le paradigme selon lequel il s’appropriait le Monde, ou plutôt créait son propre Monde. Dès lors l’image constituait l’humus à partir duquel la floraison langagière trouvait à s’épanouir. L’image n’est contingente, étroitement liée à sa condition formelle que chez ceux qui ne voient de l’exister que sa trame matérielle, nullement le flux transcendant qui en traverse l’étoffe. « La Recherche » est une suite continue de morceaux d’anthologie qui sont la marque d’un génie de la langue. Certes, nombreux sont les passages que l’on pourrait prendre pour de simples descriptions visuelles et déjà la qualité du regard semblerait se suffire à elle-même.

    Ci-dessous un extrait qui fait apparaître le Narrateur à Balbec, admirant depuis sa chambre du Grand Hôtel, le vaste paysage de la mer :

   « Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux des martinets et des hirondelles n’avait pas monté comme un jet d’eau, comme un feu d’artifice de vie, unissant l’intervalle de ses hautes fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux, sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui rattachait à la réalité les paysages que j’avais devant les yeux, j’aurais pu croire qu’ils n’étaient qu’un choix, chaque jour renouvelé, de peintures qu’on montrait arbitrairement dans l’endroit où je me trouvais et sans qu’elles eussent de rapport nécessaire avec lui. Une fois c’était une exposition d’estampes japonaises : à côté de la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient ainsi que les arbres de sa rive, une barre d’un rose tendre que je n’avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s’enflait comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient attendre à sec qu’on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le regard dédaigneux, ennuyé et frivole d’un amateur ou d’une femme parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais : « C’est curieux ce coucher de soleil, c’est différent, mais enfin j’en ai déjà vu d’aussi délicats, d’aussi étonnants que celui-ci. »                             

                                          (C’est moi qui souligne les images et métaphores).

  

   Ici, à l’évidence, les soi-disant images sont débordées de toute part en raison d’une prodigieuse fécondité intellectuelle qui est tout sauf une simple observation du réel, une mimèsis. La qualité de toute perception est de rendre compte fidèlement de ce qui s’inscrit dans l’horizon des yeux. Or, cette évocation (bien plutôt que description) sort du cadre, entrelace au paysage toutes sortes de considérations esthétiques à l’aune de prouesses langagières toujours renouvelées. Les métaphores y prolifèrent depuis le « jet d’eau », le « feu d’artifice » ; la relation à la peinture, aux « estampes japonaises » installe une constante distanciation par rapport à ce qui fait face ; l’allusion à des couchers de soleil anciens déjà aperçus met en jeu un processus de mémoire. Tout ceci doit nous alerter qu’ici, nous sommes au plein du langage, de son étonnante alchimie, que la « description » est au service de ce dernier, le langage, et non l’inverse. Tout, chez Proust, part d’un examen de la vie ordinaire et mondaine afin de transformer leur prose en poésie, autrement dit tout y est orienté vers le plaisir des mots et d’eux seuls. Lire « La Recherche » en n’y percevant que du descriptif réaliste à la Zola, serait évidemment erroné.  Si cette œuvre majeure, singulière, veut se donner tout à la fois comme exploration des consciences, porte ouverte sur l’art, il lui faut nécessairement se soustraire à la fascination de l’image, à sa naturelle étroitesse (les interprétations en direction de Gauguin ou de Fanon à partir du « Pauvre pêcheur » de Puvis de Chavannes, sont de surcroît, nullement inscrites nécessairement en tant que prolongements sémantiques), il lui faut créer de toutes pièces une esthétique narrative de plus grande ampleur. Å la lecture de l’œuvre maîtresse de Proust, on ressent parfois, le souffle prodigieux, la période ample d’un Chateaubriand, cet autre Écrivain qui portait les images au plus haut des possibilités du Langage.

   Et, ici, je ne saurais faire l’économie de la page célèbre de l’Auteur du « Génie du Christianisme » qui figurait, dans le manuel scolaire de l’école primaire, le Souché, sous le titre « Une nuit au désert ». Ce texte traverse mille fois mes écrits relatifs au romantisme, à son effervescence lyrique. Ce passage est constellé d’images plus belles et étonnantes les unes que les autres. L’enfant que j’étais alors y découvrait certes ces « images » du Nouveau Monde, mais encore et d’une façon plus décisive ces brillantes métaphores qui sont des figures de rhétorique, autrement dit un procédé de la langue, bien plus que de simples facsimilés d’une réalité qui pourrait trouver sa chute dans le cadre d’une simple photographie. Certes mon imaginaire se meublait de la « savane », « des bouleaux agités », du « gémissement de la hulotte », mais d’une façon encore plus féconde de « cette mer immobile de lumière » qui constituait, pour ma jeune conscience, les fondements de ma passion future (et actuelle) pour la littérature, ce lieu unique que les métaphores, dont le sens étymologique est celui de « transport », nous offrent tel le présent le plus précieux. Ce transport dans la langue que « L’Enchanteur » savait faire naître comme par magie du fleuve ininterrompu de ses mots, une manière de Chute du Niagara éblouissante avec ses gerbes d’écume, ses « zones diaphanes de satin blanc ». Nulle image, fût-elle accomplie en son fond ne pourra jamais égaler ces mots d’anthologie. Ils nous transportent au plus haut, oui, au plus haut ! Mais lisons donc. Certes notre vision sera comblée mais, bien davantage, notre aptitude, notre bonheur à nous immerger dans les flots fabuleux, féeriques d’une littérature qui, aujourd’hui, ne sait plus trouver, ni le rythme, ni la cadence de ce « point phosphoreux » pour user de la belle métaphore poétique de cet autre génie qu’était Antonin Artaud. Or si ce « point » est l’autre nom de « l’inspiration », il est avant tout un signe, une marque insigne du langage que la quintessence du phosphore (entendons la quasi-magie du génie saura porter à sa sublime incandescence), Chateaubriand-Artaud : même combat à des siècles de distance, mais dans la belle proximité pensante :

  

   « La scène sur la terre n’était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l’autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d’ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès tout aurait été silence et repos sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires. »

 

   Miracle de la vision qui se reflète, comme en un halo, dans la lumière immatérielle, irréelle, féerique de la littérature.

  

 

 

 

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11 mars 2026 3 11 /03 /mars /2026 08:03
« Et ton pas rapide… »

Georges Braque.

Source : Panorama de l’art.

Un bref commentaire

Sur une poésie de

Nathalie Bardou.

   *

« Et ton pas rapide

Dans la foule,

Cette foule comme oiseaux à terre,

Ton pas

Et

Cette main de silence

Déchirant

Le langage.

Sur ce contre nous

La parole du ciel

Le mot sans contour

Lente glissade

Alors qu’alentour

Bruissaient les transparences.

Ce temps

Dévoilé

Ce temps-éclair

Dont je sais l’empreinte

Aux ravines d’un regard.

Ce temps qui dit

Qu’il n’est d’autre recours

Qu’un aller vers

Ce qui n’a pas de murs

Ni d’expression

Vers

Qui n’existe

Que dans ta voix

Posée sur mon visage. »

Nathalie BARDOU 29 avril 2015.

***

Voici une poésie infiniment précieuse. Entendez « à laquelle nous sommes attachés », non à une quelconque « préciosité » qui en affadirait le sens. Les métaphores y sont belles, empreintes d’une étonnante sensibilité. Nous lisons et, soudain, nous sommes ailleurs. Comme « oiseaux à terre » médusés d’y être, en même temps que ravis. Maîtriser ciel et terre. Même les dieux ne peuvent y prétendre qui vivent dans le seul empyrée. Et, à cette subtile maîtrise, la poétesse s’entend avec un rare bonheur. Bonheur du verbe qui porte en lui une pluralité de sèmes ouverts et nos yeux se décillent et nous voyons au loin. Nous sommes alors « aux ravines du regard », tout au bord de l’abîme, tout près du rien par lequel s’ouvre toute poésie. Car celle-ci ne saurait naître que du silence, cette « main de silence » qui nous modèle au rythme de la parole, de « la parole du ciel ». Y aurait-il plus belle image pour dire l’arche immensément déployées du langage, l’appel à la transcendance qu’est tout dire essentiel ?

Il faut reprendre : « Et cette main de silence déchirant le langage ». Combien l’expression est heureuse pour nous arracher à nous-mêmes, êtres de langage qui, habituellement, déchirons les mots à l’aune de perditions mondaines. Alors qu’ici, c’est de l’exact opposé dont il s’agit. Nous sommes conviés à ôter le voile, à le déchirer afin que la vérité de la poésie soit atteinte, le seul lieu où elle puisse résider. C’est lorsqu’il est débarrassé des compromissions et des faux-semblants, que le langage peut faire son bruissement et nous livrer ses « transparences », car le mot du poète ne peut être que cela, pur cristal qui vibre à l’unisson de l’âme. Faute de cette sublime oscillation, il tombe dans la prose et bientôt le bavardage. Et, alors même que le poème avance vers son royaume, ces gemmes qui illuminent l’esprit et le portent à l’incandescence, voici que se dévoile « ce temps-éclair » tout entier pénétré du feu de la révélation et le dire est l’égal de Zeus, le dieu du ciel. « L’œil de Zeus voit tout, connaît tout », disait Hésiode. Omniscience de Zeus, omniscience du langage par lequel l’homme connaît et assure son destin parmi les créatures terrestres. Il est le seul à posséder le langage. Il doit être celui qui chante le poème en direction du ciel.

Non, nous n’avons pas quitté le poème, ce poème, nous l’avons installé dans les seules assises dont il peut être doté, à savoir de magnifier les mots aussi bien que les idées afin de les amener à parution dans le dire exact qui dit l’être et seulement l’être. La poésie est le lieu de l’être, mais ce lieu est sans lieu, sinon il tomberait dans l’existence et ne serait que chose parmi les choses. C’est pour cette raison essentielle « qu’il n’est d’autre recours qu’un aller vers ce qui n’a pas de murs », à savoir ce « là qui n’existe que dans ta voix ». Cette voix n’est sûrement pas « humaine trop humaine » encore qu’un existant puisse porter la voix, cette marque insigne de l’homme, la faire briller à son acmé. Cependant, il nous plaît de penser que ce « là » est le lieu d’une infinie présence : celle de l’être qui nous porte au-devant de nous, nous disposant au-devant de lui. La Poésie avec une Majuscule est ceci même qui nous ôte à nous-mêmes et nous remet au monde dans la plus belle justesse qui soit. Cette poésie disant l’essentiel dans une langue quasiment originaire - silence, langage, parole, ciel, transparence, dévoilé, temps-éclair, regard, aller vers, ta voix, mon visage -, cette poésie, donc, porte en elle l’empreinte d’un vide, d’un souffle, d’un rythme qui la met au diapason de l’univers. A nous de boire l’ambroisie tant que nos langues peuvent s’y abreuver. Ainsi naît toute joie !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 08:15
Aube.

Heure matinale

Appelle

Heure sans nom

Personne encore

Sur bords monde

Hommes sont gîte

Femmes dorment pliées

Grands voiles blancs

Bruits font sourdine

Quelque part

Dans ventre terre

Près fleuves magma

Où bouillonne vie

Sourde densité

 

Personne longe

Bleu glacial

Fente boréale

Par laquelle dit

Unique beauté choses

Tremblement divin

Feu sacré

Emblème lequel

Annonce parution jour

 

Ombres noires

Bitumeuses

Gagnées intérieur

Longue mutité

Reflets seulement

Brillances seulement

Rutilances seulement

Comme incantation

Triplement proférée

Chant outre-tombe

Lueur outre-vie

Fugue inaperçue

Fuite temps

Fil éternité déroule

Insu consciences

 

Quelqu’un né

Offrande heure

Sur point s’ouvrir

Quelqu’un respire

Quelqu’un avance

Quelqu’un parle

Immobile

Se met mouvoir

Voix lance volutes

Corps tumultes chair

Yeux sont phares

Balaient espace

Feux questionnants

 

 

Plus rien repos

Foules envahiront agoras

Rires éclateront fente lèvres

Rides déplieront cimaises fronts

Pieds martèleront  sol assiduité

Partout seront clameurs

Partout seront gestes

Partout seront décisions

Entamant pellicule heure

 

Plus rien lieu maintenant

Girations

Pullulations

Gravitations

Monde né lui-même

Douleur parturition

Infinis seront mots promesses

Décisions enfanteront

Marche harassée humains

 

Entend plus

Susurrement aube

Venue saturée millions voix

Etranges Babel

Milliers confluences

Etranges estuaires

Centaines babils

Etranges éploiements

Nécessité mondaine

Oui Mondaine

Attend Soi

A venir Présence

Oui Présence

 

 

 

 

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