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22 octobre 2025 3 22 /10 /octobre /2025 08:12
De l’Art immédiat du Simple

Portugal 2011

tirage argentique - virage sépia

 

Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

   Quiconque viserait cette image dans la distraction serait immédiatement pris d’un doute à double racine : s’agit-il là, d’une œuvre d’art et, s’il en est bien ainsi, comment ce motif aussi simple peut-il en constituer le fondement ? Disserter à propos de l’Art est toujours chose difficile pour la simple raison que la détermination de son domaine, à savoir là où il commence, où il finit, constitue la ressource la plus subjective qui se puisse concevoir. Et, en l’Art, affirmer ceci comme étant beau, relève de la gageure, tant le Beau est variable selon les climatiques où il s’illustre, selon les états d’âme et les goûts de Ceux, de Celles qui essaient d’en prononcer l’essence. L’on voit bien, d’emblée, qu’à défaut d’être un jeu gratuit, toute assertion vis-à-vis de l’art présente le risque, pour Celui qui l’émet, de procéder à quelque dogme assorti d’une évidente mauvaise foi. Le problème paraît donc insoluble, du moins pris sous ce point de vue partiel, sinon partial. Ce qu’il faut faire, afin de sortir de cette nasse conceptuelle, à notre avis, créer deux parenthèses en lesquelles

 

placer l’œuvre, d’une part,

et, d’autre part, le Voyeur de l’œuvre.

 

   En quelque sorte deux autonomies se faisant face car, ni l’œuvre, ni le Soi ne peuvent être envisagés à l’aune d’une hétéronomie.

 

L’œuvre en soi en tant que telle.

Le Soi en tant que tel,

 

soit la confrontation de deux Essences

dont chacune ne peut qu’être souveraine.

  

    C’est au gré de cette seule autonomie que le décret de l’œuvre d’Art pourra être énoncé. Une manière d’attitude performative du Regardeur qui pose en acte, cette puissance, cette virtualité qui sommeillaient au sein même du futur devenir des œuvres.

 

Je dis que cette Œuvre est de l’art

et mon acte de nomination suffit

à son effectuation en tant que telle.

 

   C’est ce qu’a accompli Marcel Duchamp énonçant « L’urinoir » en « Fontaine », « La Roue de bicyclette » en archétype du geste qui sculpte, « Le Porte-bouteilles » en la Forme polysémique dont tout art abouti est capable selon sa nature :

 

métamorphoser un objet immanent

en objet transcendant.

 

   De plus, notre geste autonome de Liseur de l’Art présente l’immense avantage de supprimer les clivages entre les oeuvres, d’abolir, entre elles, toute idée de hiérarchie. Il y aurait une grande naïveté à poser la question de savoir, de la « Montagne Sainte Victoire », d’un glacis de Rothko, d’un « Outrenoir » de Soulages, laquelle de ces propositions picturales se donne, en premier, en second, et ainsi de suite, façon radicale de se voir attribuer un mérite dont tout geste adverse ne serait qu’une euphémisation, un genre de métonymie. Sortir de toutes ces apories reviendra à poser les équivalences suivantes :

  

L’œuvre est en voie d’elle-même et

de nulle autre qui lui serait extérieure.

L’Oeuvre est capable d’elle-même

sans que quelque vérité externe

n’en vienne confirmer la réalité.

L’Œuvre est œuvre parce qu’elle est Œuvre

ou l’entière, insécable tautologie à l’œuvre.

 

   Certes, plus d’un Sceptique pensera que de telles affirmations ne reposent que sur une sorte d’autocomplaisance, que cette manière de raisonner appliquée à l’ensemble du réel n’est rien moins qu’une Pétition de Principe, une façon somme toute commode de se rendre « Maître et Possesseur » de ce qui vient à l’encontre, la liberté de l’Émetteur conditionnant l’aliénation de ceci à qui cette assertion s’applique. Libre à eux, libre à nous de poser aussi bien l’Art que l’œuvre selon nos propres déterminations au prétexte que ce qui, en ma conscience, s’inscrit en tant qu’Art, tel Autre n’en recevra nulle confirmation, au point même d’affirmer une position en totale opposition avec la nôtre. Mais nous n’argumenterons plus avant sur l’insoluble problème de la Vérité dont l’avisé Pascal énonçait cette indépassable sagesse :

 

« Plaisante justice qu'une rivière borne !

Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà. »

   

   Ici, reprenant l’énoncé à mon compte, je dis cette œuvre de Thierry Cardon en tant qu’œuvre d’art et mon mérite sera modeste quant à la confirmation de ce qui vient d’être annoncé. Sans doute le prétexte est-il mince, de modeste dimension. Que voit-on sur la plaine du subjectile ?          

   D’abord les ascétiques silhouettes de quelques graminées dont on se demande quel peut-être leur étrange destin. Que voit-on ensuite ? Une surface de Blanc d’Ivoire parcourue de quelques déchirures et boursouflures.   Alors que dire de cette étrange relation ? Que dire du mot végétal s’enlevant sur le fond abstrait de ce qui pourrait ressembler à une croûte terrestre sillonnée de crevasses ? Ce dénuement, cette radicale économie, il nous faut leur attribuer une vêture à leur dimension, de manière à ne les laisser dans une manière de mutité qui ne ferait que nous égarer. Nous nous appliquerons donc à faire émerger une thèse herméneutique

 

posant les Graminées en tant que

symbole Humain-plus-qu’Humain,

faisant face à une Terre virginale, originaire,

argile de teinte et de constitution aurorale

ouvrant la possibilité même de l’existence des choses.

 

Des choses premières, s’entend,

des choses sortant tout juste

de leur mystérieuse essence.

   

   Donc les Graminées, Humaines-plus-qu’Humaines au seul prix de leur constitutif désarroi. Donc la Terre, à la seule valeur de sa mesure donatrice de vie, à la guise de son fondement matriciel. Ce que nous sommes en train d’énoncer : que cette œuvre, selon nous, doit se lire à la façon d’une allégorie mettant en confrontation dramatique

 

Destin Humain

et Néant de sa provenance initiale,

 

    ce Néant, ce Rien symbolisés par la césure, la fente, la faille lézardant le sol nourricier. Il nous faut d’abord parler du risque humain plus haut évoqué. Toute marche vers l’avant d’un Sujet anthropologique peut se comparer au cheminement hésitant d’un Passant sur une ligne de crête,

 

entre l’adret d’un bonheur,

l’ubac d’un sombre désespoir.

 

   Et la chute n’est nullement rare qui précipite le Marcheur en direction de l’ombre, de Charybde en Scylla d’où, peut-être, jamais il ne remontera.

  

   Sombres et illisibles desseins de la destinée Humaine. Donc les déchirures qui, dans un tel contexte, ne pourront que figurer le vertige abyssal en lequel tout parcours Humain peut s’abîmer lors du moindre de ses faux pas. L’étendue matricielle configuratrice de vie, la Terre en sa donation initiale, reprend en elle le motif qu’elle avait amené au plein du jour, sous la pluie bienfaisante des hautes lumières. On a ici tous les ingrédients de la tragédie classique :

 

un Destin de Héros croît et embellit

parmi les plurielles images du Monde,

mais suite à quelque erreur de jugement,

à un défaut de lucidité,

les Moires tisseuses de liberté,

mais aussi d’aliénation,

le condamnent à errer,

cet Œdipe aveugle,

au sein d’une Colone dévastée,

mourant sous les traits

des infernales Érynies.

  

   Certes le trait est noirci, certes l’interprétation est verticale, laquelle semble drosser un infranchissable mur face au peuple des Humains. Oui, mais à l’évidence, notre propre Finitude clôt notre destin à la manière d’un brusque scalpel déchirant, à notre corps défendant, cette chair existentielle qui est le seul bien dont nous disposions sur Terre. Et nous irons même plus loin dans notre lecture ténébreuse de cette œuvre. Nous la penserions silencieuse pour la simple raison d’une double mutité :

 

celle des Graminées,

celle de la Terre.

 

   Mais il faut persévérer dans notre quête de sens, inciser la peau de l’œuvre, nous immiscer, nous-mêmes, en tant que Graminées, poussées germinatives qu’un décret extérieur condamne à trépas, nous précipiter donc dans cette fascinante mais définitive échancrure, devenir, nous-mêmes fêlure au gré de laquelle biffer définitivement

 

l’être-que-nous-avons-été,

l’espace d’un instant,

pour devenir ce-que-nous-ne-serons-plus,

ayant rejoint la fente originaire

qui nous avait mis au Monde.

  

   Or, ici, parmi la dalle silencieuse du Temps, se laisse percevoir un Cri tout pareil à celui poussé par la peinture violentée d’Edvard Munch, Cri face à la Mort qui équivaut au Cri du Nouveau-né surgissant sur la margelle de l’exister.

 

D’un Cri l’autre :

l’écriture tragique du Destin.

 

    Destin écrit à l’encre sympathique, toute visibilité ôtée au sens de l’écriture : témoigner de l’Homme. Ce parchemin lacéré que l’Artiste place devant nous à la façon d’une troublante énigme, n’est-il, au moins symboliquement, cet antique palimpseste où les signes superposés du Temps Humain s’effacent à même leur confusion ?

 

Immense et déroutante fragilité Humaine

dont ces Graminées témoignent à l’envi,

 

   comme si leur modestie, leur faible empreinte, leur naturelle discrétion voulaient nous ménager, nous faire croire en ce possible dont toute croissance est comme l’emblème, l’assurance d’une progression vers demain qui ne soit en pure perte.

  

 

   Et c’est bien au motif d’une esthétique à « fleurets mouchetés » que cette œuvre nous pénètre jusqu’en notre tréfonds le plus mystérieux. Beau et efficace geste esthétique tout tressé des lianes presque inapparentes d’une plastique ascétique. Parfois dire peu, sur la lisière d’une retenue, c’est énoncer grandement ce qui, du reste, ne peut qu’être chuchoté : le tarissement de la source qu’un jour nous ne serons plus qu’à titre de réminiscence, nullement la nôtre, bien évidemment, celle d’autres consciences dont nous aurons croisé le chemin, alors que ce croisement n’aura plus de motifs d’actualisation. Cette légèreté aérienne, n’est pas sans nous faire penser aux paroles de Nietzsche dans « Le gai savoir » :

  

“Ce sont les paroles les moins tapageuses

qui suscitent la tempête et les pensées

qui mènent le monde viennent

sur des pattes de colombe.”

   

      Il nous paraît opportun de citer, en épilogue de ce texte, cette remarque au sujet du « Gai savoir » tirée d’un article de Wikipédia :

  

   « Il relève ainsi l'ambivalence même de sa conception de l'existence, saisie entre la recherche de la vérité intrinsèquement mortelle, et l'illusion intrinsèquement vitale. »

  

   Å sa manière bien à lui, Thierry Cardon, jouant de ces manières de discrets clairs-obscurs, ne fait peut-être que faire dialoguer, dans une poésie légère « vérité mortelle » et « illusion vitale ». Le véritable métier d’un Artiste est celui même de la jonglerie entre des tendances contradictoires, vives dialectiques qui sont le tissu de l’exister, en réalité œuvre de Magicien qui, sous la face riante des choses, dévoile prudemment, quelque vérité qui pourrait bien nous atteindre, si, d’aventure, nous prenions le temps de soulever ce voile de la māyā que plusieurs philosophies orientales veulent percer de manière à porter à la clarté cette vérité transcendante se dissimulant sous la chape de plomb de la réalité matérielle.

   Mais disant ceci, nous ne faisons que mettre en exergue le vif intérêt que porte l’Artiste à la belle Civilisation Indienne, terre de magie et de spiritualité s’il en est. Ce fin et passionné Observateur des « lignes flexueuses » de la Loire, photographiant ici

 

le Blanc de Seiche d’une souche séculaire,

là le réseau serré des herbes sauvages sur fond d’eau,

là encore un semis de graviers noirs

d’où émerge la sculpture noueuse d’une racine,

 

ce Passionné infatigable trace,

pour nous Observateurs,

pour lui Acteur,

le praticable de cette vaste scène mondaine

sur laquelle nous figurons à titre

d’Énigmatiques Sujets.

 

L' Énigme est notre demeure !

 

 

 

 

 

 

 

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20 octobre 2025 1 20 /10 /octobre /2025 09:12
Fraternités paysagères

Vue sur le Canigou depuis le Bourdigou…

à Sainte-Marie-La-Mer

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

    « Le Bourdigou », combien ce nom, avec ses trois syllabes claires, avec son déterminant « Le », qui non seulement le singularise, mais lui donne quelque ampleur, combien ce nom flaire bon le lieu vernaculaire, celui dont, aujourd’hui, il ne reste plus dans la mémoire qu’une infinitésimale trace, à peine une vague fragrance au large de Soi, une touche de papier d’Arménie avec ses nostalgiques effluves, on dirait l’effusion d’une réminiscence se confondant dans un temps sans réelle épaisseur. Alors, si on le souhaite, l’on peut régler la focale de sa vision (tout comme celle de son appareil photographique) sur le champ immédiat qui s’offre à notre regard. Dès lors, ce sera une simple vision de myope ne prenant en compte que le proximal à défaut d’y inclure ce distal bien trop éloigné, une manière d’étrangeté qui meurt de ne pouvoir être rencontrée dans l’instant même de son évocation. Saisis de ce microcosme paysager, l’on n’aura cure de tenir compte de ce qui, au loin, disparaît à même son flou, son imprécision. L’on musardera tout le long du Bourdigou, ce petit fleuve côtier portant en soi un espace encore vierge des meutes citadines et des constructions anarchiques qui en sont le logique accompagnement. On flânera en Soi, seulement attentif au beau motif de la flore indigène, on observera la Loeflingie d'Espagne, ses fleurs vertes en grappes ; on s’amusera du joyeux mimétisme de l’Ophrys guêpe ; on se réjouira de la disposition en croix de l’Euphorbe péplis. On ne sera distrait par rien, curieux de tout connaître de cette manière de péninsule à l’écart du bruit du Monde. On s’étonnera du vol noir et blanc de la Sterne naine, on s’égaiera des boules duveteuses des Luscinioles à moustaches s’envolant des roselières. C’est en ceci qu’aura consisté notre première découverte, se fondre en ceci même qui ressemble à une niche écologique en laquelle trouver apaisement et consolation. Mais l’on s’apercevra, sans délai, que cette vue à courte échéance ne suffira à combler notre désir de plénitude et de bonheur.

  

   Alors il nous faudra abandonner l’espace maritime, nous tourner vers le terrestre, chercher à y trouver de nouveaux points d’appuis, lesquels, loin d’être étrangers à notre précédente quête, en approfondiront le sens. Remonter en direction de l’amont de la rivière. De longs filets d’eau dessinent des reflets constamment changeants, des moirures en lesquelles notre image narcissique ne trouvera guère les moyens de s’ancrer, diluée qu’elle sera parmi les linéaments de cette étrange beauté. La lumière joue, saute, fait mine de s’absenter pour mieux scintiller à contre-jour de notre vision qui, maintenant, s’élargit, se déploie en myriade d’images semblables à celles qui animent les prismes colorés des kaléidoscopes. Oui, c’est la fête de la lumière, nullement une imitation humaine, nullement une mise en scène, Lumière-Nature en la plus belle effusion qui soit. Å peine regardons-nous telle irisation, qu’une nouvelle la recouvre de son brillant glacis. Merveilleuse chorégraphie des transparences, elle est le tremplin donnant essor à notre imaginaire. Si la lumière maritime se perdait dans sa vastitude azuréenne, celle-ci, la fluviale, reçoit du ciel cette onction au gré de laquelle elle connaît un destin double : être, tout à la fois, en un seul et unique geste, simple pellicule liquide, mais aussi, mais surtout, légèreté aérienne poudrée d’une généreuse et impalpable clarté. Comme si une curieuse efflorescence de l’eau devenait phosphorescence du ciel et, partant, vision métamorphosée que la nôtre, portée à l’acmé de son pouvoir de décryptage du réel.

  

   Tout nous paraîtrait d’une si transparente évidence que c’est nous-mêmes qui connaitrions l’envol, genre de cerf-volant flottant haut, au gré des courants aériens. Mais, bien avant de gagner la haute altitude, cette illisible dimension spatiale  échappant à mesure de notre ascension, c’est dans la zone intermédiaire, la zone infiniment productrice de sens, la zone médiatrice que notre regard décidera de s’installer, sentant en elle, combien son pouvoir synthétique est grand, elle qui assemble le large Territoire Marin et la mouvance inapparente du Fief  Céleste, ce Sublime Idéal au gré duquel devenir, au large de Soi, bien plus que le Soi, une manière de puissance inactuelle source de joies multiples et infinies.

  

   Du Terrestre au Céleste, tout converge en ce foyer, en cette lisière de poétique tenue. Tout y devient irréel, aussi magique que le vol stationnaire du Colibri devant la fleur saturée de nectar. Tout, ici, fait horizon, recueil pour les erratiques cheminements des Hommes au dos courbé, conque pour les hésitants pas de deux des Femmes aux voluptueuses arabesques.

 

Fraternités paysagères

   Le noir du végétal joue avec le gris vacillant de l’onde, joue avec l’étrange blancheur de neige du ciel dont l’ascension ne semble n’avoir nulle fin. Vides boqueteaux, Nature en sa virginale expansion, liberté infinie du paysage à se composer, à se recomposer selon les fantaisies arborescentes issues du centre même de son être, insaisissable énergie, capacité de renouvellement fabuleux de la mystérieuse Phusis qui l’anime en son sein de bien étranges mouvements. L’immobilité est de surface, la mobilité de profondeur, pareille à une lave noire qui n’attendrait que de sourdre des écorces, de faire ses cendreux bourgeonnements alentour avec la majesté des Choses Essentielles.  Semer, ici, dans le plus grand silence, ces Formes immémoriales que les Existants regarderont à peine, préoccupés qu’ils sont à sonder, en eux, le miracle de vivre, éblouis de ses manifestations joyeuses, infiniment renouvelées. La Nature est là, en sa Toute-Puissance, large ombre portée sous le faix de laquelle tout-ce-qui-est se donne dans une manière d’infinitésimale présence. De discrétion obligée.

 

De passage presque inaperçu

entre deux Principes :

le Fluvial au Nadir, ce long ruissellement,

cet épanchement continu vers

on ne sait quel secret destin ;

l’Aérien, le Zénithal, fuite échevelée

d’un Coursier aux étranges motifs,

on n’en perçoit jamais

 que les étonnantes ruades,

un étincellement de sabots

parmi les célestes éclairs.

 

   Deux Principes aux si étranges motifs que nul n’en peut comprendre le sens, sauf à laisser libre cours à un imaginaire créateur de plurielles et foisonnantes fictions.

  

   Au point de jonction de ces deux Principes, identique à l’intervalle entre deux mots, mais un intervalle empli, saturé de sens, lesté d’évidente concrétude : le beau surgissement de ce Tiers Inclus, de ce Médiateur, de ce Mètre-étalon de la mesure Humaine : Boqueteaux en leur réalité-vérité ; Mas Blanc, demeure des Hommes en sa réalité-vérité, inouï fanal par lequel être au Monde selon sa propre aventure.

 

Croisement, intersection de deux regards :

 

le Proximal qui ignore le sens

au motif de sa singulière myopie,

le Distal qui ignore également le sens

au motif de son étonnante et dispersive hypermétropie.

 

C’est le Juste Milieu,

le Regard Médian

 

   qui se donne pour le regard le plus exact, lui qui prend appui sur le proche, mais aussi le lointain, en médiatise les effets, les porte au centre d’une irrémissible réalité-vérité, là où il n’y a plus de fuite possible,

 

là où l’arbre parle son langage d’arbre,

où la maison tient son langage de maison,

où l’Homme assemble les deux,

sous la puissante focale

de sa conscience constitutive

de toute signification,

de toute dimension d’actualisation

du virtuel, du possible.

 

 

   En soi, regarder justement ce-qui-vient-à-nous, ce que Tous nous devons faire, ce que fait avec sûreté le geste photographique, voici de quoi ne plus douter de-ce-qui-se-présente, mais l’accueillir à la façon d’un merveilleux don producteur de félicité, d’enchantement. L’on parle volontiers, depuis l’avènement des « Temps Modernes », de « désenchantement du Monde », sans doute à raison, et c’est bien la qualité de notre vision à laquelle est confié le soin de le réenchanter, ce Monde. Merci à tous ceux qui s’y emploient avec talent :

 

les Photographes explorateurs du réel,

les Artistes qui le fécondent,

les Prestidigitateurs qui l’amplifient

à la dimension du songe,

les Astronomes qui le portent loin

au bout de leur lunette,

les Savants qui en décryptent les secrets,

les Idéalistes qui le nimbent

d’une lumineuse auréole,

 

  enfin Tous Ceux et Celles qui, visant le lourd et terrestre horizon,  y dessinent ces sublimes arabeques des Aurores Boréales, seul leur esprit le peut, seul le nôtre en peut recevoir la pure obole. On disait le Lyrisme mort, voici que nous pouvons le faire surgir à nouveau en sollicitant ce fond de Romantisme toujours disponible à la racine de la galaxie Humaine. Oui, infiniment disponible. Sans doute, aujourd’hui, la plus grande des vertus, la plus belle des médecines, le plus efficace des simples à placer dans notre pharmacopée personnelle, cette subtile préparation alchimique Romantico-Lyrique, naturel contre-poison de toutes les dérives complotistes et autres aberrations de la Raison dont notre époque s’est fait une spécialité spécifique.

 

Soyons Simples,

soyens Naturels selon

l’ordre Universel de la Nature.

 

   Là, et seulement là, est la clé de notre marche exacte sur ce coin de Terre, bien le plus précieux qui soit. En ranimer la flamme n’est nulle option facultative, un devoir « éthique », mais c’est vrai que les « gros mots » effraient Ceux qui leur préfèrent la « grosse vie », titre d’un ouvrage de Jean-Louis Bocquet dont il nous plaît de citer la quatrième de couverture de l’Éditeur :

  

   « La « grosse vie », c'est le hip-hop, la tune, la célébrité, les femmes, le luxe clinquant griffé et la dope. Un fantasme de réussite sociale fulgurante et facile qui taraude les jeunes de banlieue scratchant dans les caves leurs vinyles et aspirant à se propulser sur ta grande scène médiatique. »

  

   Qui nous aura lu adéquatement aura compris qu’à cette « grosse vie » nous préférions, sans hésitation aucune, ce que nous pourrions nommer, a contrario , « la fluette et frêle vie ». Bien évidemment, dans ce contecte, « fluet », « frêle », loin d’être le signe d’une débilité existentielle, est une force qu’il nous faut oser, faute de quoi le « désenchantement » nous abrasera jusqu’à ce que « mort s’ensuive ».

 

L’inévitable Mort,

au moins que les temps

qui la précèdent,

nous soient doux

et gorgés de sens.

 

Oui, de SENS !

Ce magnifique suc de l’exister.

 

« Le Bourdigou » justement considéré

en est peut-être l’Initiale Vérité.

 

Demeurons-en-nous

Avec la souple vivacité

De Ceux et de Celles

Qui ont découvert en EUX,

Au LARGE d’Eux,

Cette mesure inouîe

D’un Sens Primordial,

Il nous fait Être

Qui-nous-sommes

Dans la plénitude

Du geste existentiel.

 

Nous voulons

« Le Bourdigou »

Nous l’aurons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 octobre 2025 1 13 /10 /octobre /2025 08:47
Les lignes questionnantes du Désir

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Afin de pénétrer l’univers clos des choses, le plus souvent convient-il de partir d’une neutralité formelle et colorée, d’un silence natif afin que, de ce naturel retrait, quelque chose de signifiant puisse apparaître, manière de lexique archaïque sur lequel greffer sensations, perceptions, connaissances plurielles. Une terre blanche par exemple, une masse de calcaire anonyme, des feuillets d’ardoise grise en lesquels le souci de notre œil percevra bientôt, à l’issue d’une longue patience, quelques tracés, quelques lignes venant éclairer le sombre lacis de notre entendement. Donc, peu à peu, la surdité originaire se rendra sensible au faible bruit de fond du Monde. Donc, peu à peu, la cécité des roches cèdera sous l’amicale pression de lignes de couleur s’annonçant telle la terre en tant que la terre, simple matériau inerte s’ouvrant aux motifs de l’essence qui paraît et se laisse patiemment inventorier. L’essentiel en sa belle et simple parution. Du motif muet des roches initiales s’élèveront bientôt des failles de squarzite à la couleur de pollen, les traits discrets de mystérieuses diaclases, une partition doucement musicale d’oxydes de fer à la teinte de rouille, d’oxydes de cobalt à la teinte vert-olive. Ainsi, squarzites, diaclases, oxydes, rouille, vert-olive traceront, à fleur de peau, ces précieux prédicats les révélant à nos yeux, à la façon d’une « leçon de choses » aussi simple que pleine de vivants et enthousiasmants motifs.

   Mais, si ces valeurs et qualités de la roche nous émeuvent, ce n’est nullement à la hauteur de leurs arabesques esthétiques, mais du plus profond du statut apparitionnel de ce qui vient nous rencontrer et constituer les nervures et strates du sens.

 

Car vivre est comprendre.

Car comprendre est mettre en relation

les objets qui doivent l’être,

 

comme si une immémoriale nécessité avait, de tout temps, exigé que leur coalescence fût un jour réalisée, révélée.

   Si notre texte, placé sous l’incipit du portrait minimal tracé par le pinceau de Barbara Kroll, peut recevoir quelque forme de justification, cette source de droit proviendra, en droite ligne, des homologies structurelles qui gravitent à l’intérieur des choses, genre d’impérieuse nécessité qui ne demande que la clarté de sa portée au plein du jour. Car il y a, selon nous, d’abord de façon métaphorique, ressemblance entre la morphologie de la roche en ses plis naturels et celle, plus subtile, sans doute, du tracé de graphite presqu’invisible qui détoure le visage du Modèle, celui de l’Artiste, puisque désigné comme forme d’un autoportrait. Ensuite, au-delà du formel, c’est bien l’être même de la terre qui se donne à voir dans sa belle et simple exposition, aussi bien l’Être de l’Artiste en sa projection sur la plaine de la toile. Lignes apparemment inertes qui rejoindraient d’autres lignes, certes immobiles dans la texture peinte, mais infiniment mobiles, animées du réel souci de vivre, d’élaborer des projets, de lancer, en avant de Soi, ces fleurets mouchetés de la création pareils à des jets successifs d’actualisation de la conscience selon des modalités toujours renouvelées : soit discrétion de l’ébauche, soit violence du trait lorsque la passion à l’œuvre n’endigue plus le flux de sa puissance.

   

Les lignes questionnantes du Désir

Convergence des traits du visage

et de ceux des diaclases inscrites

au cœur des roches

*

 

   Peut-on oser l’hypothèse que, des lignes du désir humain, symbolisé par le contour du visage et le tracé des lèvres, à celles des nervures de la roche, perçues comme désir de la Terre, il n’y aurait même pas l’épaisseur d’un simple trait ?

 

Désir humain,

Désir de la Terre,

une seule et même passion :

 

   se signifier, se porter au regard du Monde en tant que cette étonnante singularité qui ne pourrait trouver quelque sens que ce soit en dehors de ces projections d’essence.

 

L’Être en-Soi-pour-soi,

la Chose en-soi-pour-soi.

 

   Seul le passage du Soi-Majuscule-Humain, au soi-minuscule-matière créant un écart de nature, et, conséquemment, un intervalle de compréhension. Ceci, nous vous l’accordons volontiers, n’est que pure spéculation. Mais, au fond, émettre quelque concept au sujet du Soi, au sujet de la Nature, n’est-ce pas, en toute rigueur, avancer dans la touffeur de la jungle, mains en avant, fouillant l’obscurité, n’apercevant, tout en haut, la lumière de la canopée, qu’à la façon d’une déstabilisante illusion et n’en saisir que le virtuel éparpillement, la douce et fuyante irisation, le poudroiement céleste en son évanouissement même ? Nous demandons et rien ne vient nous assurer que notre conjecture soit fausse, pas plus que juste, nous direz-vous. Mais vivre, dans le pli le plus secret des choses est prendre le risque de l’erreur, aussi bien celui de la certitude.

   Cet autoportrait de l’Artiste est remarquable en ceci qu’il vient à nous sur le mode du retrait, de l’à peine naissance, comme retenu en arrière de la lourde, exténuante tâche d’exister. Une simple buée venant de la Nature, ou bien exsudant du Modèle même serait en pouvoir de tout dissoudre, à savoir de faire refluer ces quelques traits en des lignes captatrices hors notre raison, de gommer le fin voile de peau, d’abraser la rouge lueur des lèvres. Alors que nous étions sur le bord d’une révélation, sur la margelle d’un geste de possible croissance de la Forme Humaine, voici que cette dernière refuse de se donner, ne serait-ce que sur le plan formel et peut-être même se soustrairait-elle au pur destin onirique qu’elle avait fait naître sur la toile de notre conscience nocturne. Ceci veut signifier que toute donation d’existence est toujours, par essence, sur le point de s’absenter et, par voie de conséquence, de nommer notre propre absence à qui-nous-sommes ou nous-croyons-être. Énigme en tant qu’énigme.

   Nous n’aurons guère d’autre « possession » de Celle-qui-fait-face qu’à la traduire en mots, sans doute mots de cendre, mots de poussière qu’un simple alizé pourrait effacer sous le rythme souple de son haleine. La tête, mais est-ce bien une tête que cet étrange bouton sommital que nous pourrions aussi bien voir se confondre avec la simple ébauche du fait anthropologique tel que nous le montre la sculpture archaïque grecque ? Étranges têtes d’idoles cycladiques dont quelque vague relief du visage, à peine l’arête du nez, à peine le bourrelet sus-orbitaire, à peine la figure d’un ovale élémentaire, pourraient faire signe vers les quelques lignes de la chevelure, la griffure des lèvres dans le mode contemporain de traitement de la perspective humaine tel que proposé par l’Artiste allemande. Mais le travail d’esthétique comparée s’arrêtera là, afin de laisser libre le champ d’interprétation.

   Cette évocation minimale de la condition qui est la nôtre, loin de nous laisser indifférents au motif d’une si légère allusion, ne peut que nous inquiéter sur la nature d’hypothétique absentement de toute réalité humaine. C’est bien là la force signifiante de tout lavis, de toute touche aquarellée, de toute ébauche, que de placer, devant nous, la simple possibilité de l’impossible. Car, à notre possible porté au plus loin du temps, nous devons croire, faute de quoi c’est le tragique qui nous dissoudrait dans l’acide muriatique de son effectivité et alors nous ne penserions plus les choses mais ce sont les choses qui nous penseraient depuis leur mystérieux pouvoir térébrant. Mais bien loin de céder à quelque désespoir, nous faut-il nous rattacher, dans cette bizarre figuration de l’Être, au double motif des lèvres, cette incandescence qui nous sauvera, au moins provisoirement, du désastre. Nous abandonnerons donc la représentation sévère des idoles cycladiques, leur préférant ce magnifique portrait de « Jeanne Hébuterne au collier », de Modigliani, peut-être le seul parmi la série des « Jeannes » à affirmer quelque trace de volupté, sous le motif arborescent d’une bouche doucement purpurine dont nous trouverons l’écho dans « Lèvres du désir » de Barbara Kroll, du moins est-ce le titre que nous attribuons à cette œuvre en voie de sa propre genèse.

 

Les lignes questionnantes du Désir

Pour nous, il existe une évidente connexion entre les deux œuvres : même attitude réservée-inclinée, identique effacement de la peinture en une belle retenue, pareil bourgeonnement des lèvres, certes plus affirmé dans l’interprétation contemporaine que dans sa version classique. Mais l’intention reste la même : donner à la douceur féminine des gages de son pouvoir, cette belle sensualité-volupté à fleur de peau, d’autant plus performative qu’elle se retient tout au bord d’un dire. Simple évocation peut-être plus annonciatrice d’une possible joie, qu’elle ne l’aurait été en une exubérante et impudique monstration. Parfois le retrait qu’implique  la négation est-il plus à même de nous convaincre que la positivité bruyamment étalée dans une trop évidente affirmation.

   Nous avons dit à propos de « Lèvres du Désir », mais avons-nous dit suffisamment, avons-nous dit exactement ? Ce qu’il faudrait, à la manière dont un bourdon s’éparpille dans un étrange bruissement, sorte de délire chorégraphique face au nectar de la fleur, ce qu’il faudrait donc, c’est assurer un genre de point fixe face à ces Lèvres, face à ce Désir et, au gré d’infinies variations phénoménologiques, ressentir en nous, l’étrange bouillonnement de lave que suscitent ces rubescentes présences. Ce qui veut signifier qu’il serait, pour nous, de la plus grande urgence,

 

de faire de ces Lèvres adverses, les nôtres ;

de faire de ce Désir autre, notre propre Désir.

 

   Une évidence s’annonce ici : on ne sonde véritablement l’essence des choses qu’à se trasporter en leur feu essentiel, à comburer à même leur ignition, à réaliser cette mythique fusion, point d’orgue d’une indistinction du Sujet et de l’Objet, objectif que l’on porte secrètement en Soi depuis que la lumière, un jour, nous révéla au mystère du Monde.

   Certes nous apercevons combien pour les Lecteurs et Lectrices, ces assertions sonneront à la façon d’un Idéalisme mystique dont nul ne pourrait revenir qu’harrassé, la cible est trop haute, la cible est trop brillante. Mais c’est bien de ceci dont il s’agit face à toute énigme (l’économie de cette toile, sa foncière étrangeté), s’extraire  de l’obscurité archaïque qui modèle la forme de notre psyché, oser se confronter au rai de clarté, cette si belle métaphore de la Vérité en son « habit de lumière ». Oui, le risque est le même que celui du Toréador lumineux faisant face à la noire énergie du Taureau : vaincre ou mourir. Car, à l’instar du jeu tragique se déroulant dans la poussière dense de l’arène, connaître, se porter dans le lumineux, constitue la seule voie possible ;  tout faux pas, tout geste inabouti revenant à nous dissoudre sans délai dans la ténébreuse fougue taurine. Énoncer ceci, bien loin d’être un excès de la représentation et du langage, est ce ressenti du danger qui, en permanenec, menace de nous précipiter dans l’abîme.    

   Alors, est-ce si important de donner un sens à la toile de cette Artiste ? Est-il question de Vie ou de Mort ? La réponse ne peut qu’être affirmative dans une visée d’essence métaphysique-symbolique. Nous réitérons notre hypothèse :

 

Comprendre est Vivre,

ne nullement comprendre est Mourir.

 

   Le Sens est ce qui nous est octroyé de plus précieux. Le non-sens est, comme dans la philosophie plotinienne, cette matière vile, dernier terme de la procession, aberrante exténuation qui échoue à remonter vers son principe, ultime dispersion de soi, chute dans le non-être absolu. Certes, toute méditation métaphysique est hautement paradoxale au motif que la visibilité, la concrétude du langage, la charge pleine des mots désignent un objet invsible dont nul n’est assuré qu’il ait quelque réalité que ce soit. Mais là, cette radicale incertitude, est ce qui manifeste son plus évident intérêt. Se poserait-on tant de questions concernant la possible origine du Big Bang si son contenu nous était transparent ?

   Quelle que soit la perspective selon laquelle prendre acte de « Lèvres du Désir », ne peut que totalement nous désarçonner. Toutes les biffures des prédicats de l’épiphanie humaine nous mettent en danger de ne plus rien comprendre au Destin du Monde.

 

Plus d’yeux pour le viser.

Plus d’oreilles pour entendre le chant des étoiles.

Plus de nez pour humer les souples et énivrantes

fragrances de la peau de l’Amante.

 

    En réalité, nous sommes en plein désert, tout comme un Ermite à la recherche de son Dieu, lequel fuit à mesure du regard qu’il essaie de porter en sa direction. Alentour, tout paysage s’évanouit, toute dune s’écroule, tout arc de barkhane se dissout dans la vibration soutenue du mirage. Donc, au milieu de ce non-pays, de ce non-lieu, privés de repères, nous n’avons, pour seul orient, que cet Incarnat persistant des Lèvres. Braise dans la nuit d’un devenir étréci à la taille de la peau de chagrin. Oui, « chagrin » se levant du cruel sentiment d’abandonnisme qui nous étreint : comment arrimer notre Désir, cet impétueux appétit de vivre, à ce qui, certes rougeoie, mais menace à tout instant de s’absenter du champ quémandeur d’une volupté privée de son objet ? Car, dans la simple logique de l’effacement de-ce-qui-est, nous pourrions bien, tel l’infortuné philosophe présocratique Empédocle, précipiter notre propre disparition en nous jetant dans la fournaise de quelque volcan. Tout désir est, par nature volcan. Et c’est parce que le fait de le tutoyer est le plus grand risque qu’il nous requiert  tel son obligé complément. Peut-être l’icône krollienne nous dit-elle ceci en son langage pictural ? Ceci nous pouvons le croire à la hauteur du questionnement dont il est, tout au long des plurielles œuvres, ce désir, la manifestation la plus apparente. C’est toujours ce que nous avons médité au travers des nombreux textes consacrés à cette singulière entreprise : dire plus en disant peu.

 

Ceci est l’une des missions de l’Art,

peut-être l’unique, en réalité.

Paul Klee ne disait-il pas,

d’une façon totalement « prophétique » :

 

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »

 

 

 

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10 octobre 2025 5 10 /10 /octobre /2025 08:02
Biffer afin de mieux connaître

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Que cette peinture soit paradoxale, qu’elle interroge vivement qui la regarde, qu’un sentiment d’inquiétude en provienne, nul n’en pourra infirmer l’évidente réalité. C’est sans doute le sort de toute esquisse, le destin de tout travail préparatoire à une œuvre future que de se poser en tant qu’énigmes, de nous disposer à une manière de flottement tout proche d’un vertige. Le texte qui va suivre, commentaire de cette genèse picturale en voie d’accomplissement, ne doit nullement être interprété comme la biffure d’une Altérité reposant sur quelque supposé rejet, mise en quarantaine ou délaissement.  Le souci de cette écriture, bien au contraire, consiste à dépouiller le Sujet de ses artifices de façon à le déposer nu, en quelque sorte, face à nous qui, ainsi, en connaîtrons la plus approchante vérité.

   Nous prendrons acte, par degrés successifs, de ces vagues formes colorées qui, dans l’instant de notre observation, paraissent tels de rapides bourgeonnements en direction de ce qui deviendra, à terme, leur puissance florale. Å l’évidence, un travail interne s’y développe, une sève végète sous l’écorce, une impatience existentielle s’y dissimule. Et c’est bien cette omission, c’est bien ce secret, c’est bien cette retenue qui nous remuent intimement, nous désarçonnent, en même temps qu’ils nous fascinent au motif que tout geste en voie de soi est manifestation de la vie, de son pluriel et inouï métabolisme.  Façon unique qu’ont les choses de bouger en elles, de porter en elles les mesures qui les révéleront en leur être singulier à l’endroit des regards conscients qui viendront s’y poser, semblables à ces abeilles butinant le délicieux nectar des corolles. Donc abeilles industrieuses, il nous faut devenir, faute de quoi nous demeurerions à l’entour de ces mystères, éblouis par leur apparence externe, ignorant d’eux ce qui fait leur essence et les porte devant nous tels des chiffres à résoudre pour notre plus grand bonheur.

   En effet, rien dans ce premier jet de couleurs sur le subjectile ne vient au secours de notre entendement. Tout semble si réservé, tout semble si recueilli, genre de mutique paroi nous laissant à nous-mêmes incapables d’en franchir la sourde densité minérale. Ce-qui-fait-face se refuse obstinément. Nulle clarté qui pointerait l’index vers une possible solution, arcane vivant de sa fermeture, de sa bien étrange occlusion. Identique à un monde échouant à trouver le chemin de son être. Donc il nous est demandé d’inventorier qui-vient-à-nous, sur le mode du plus grand retrait. Et c’est bien ce retrait, cette dissimulation que nous pensons voulue au plan du geste artistique, qui nous requiert vivement à des fins de décryptage. Tout y serait d’emblée évident que nous aurions poursuivi notre chemin, oubliant déjà, cette trace qui ne nous aurait affectés que d’une manière vaguement épidermique. Alors tâchons de dire qui-elle-est, cette venue aux choses que nous nommerons « In-figurable », prenant soin de détacher le préfixe privatif « in », de son radical, exposant ainsi en pleine lumière ce qui nous provoque, cette fuite, et menacerait bientôt de nous réduire à l’état de simples archéologues placés devant la réalité d’une terre vierge de tout indice, de toute trace d’une civilisation ancienne. Autrement dit le dénuement fiché en plein cœur avec l’impossibilité de l’en déloger.

   « In-Figurable », donc, à laquelle nous attacherons la définition canonique de ce beau mot de « figure » :

  

« Étendue déterminée, essentiellement caractérisée par le contour. »

 

   Les Attentifs verront vite où « le bât blesse ». Elle, sur-qui-nous-dissertons, s’inscrit en faux contre l’essence même de cette assertion : certes, elle est bien une « étendue », mais radicalement indéterminée ; elle est bien dotée de « contour », mais dans la plus grande imprécision qui soit. Elle est bien, sous cet éclairage, « L’In-Figurable » dont nous nous mettrons en quête afin de lui donner visage, épaisseur, réalité. Visage mis entre parenthèses, visage occlus, elle n’apparaît qu’à la manière d’un vague et sans doute inquiétant pré-Être, ce dernier se distinguant essentiellement par sa dimension antéprédicative, privative de tout destin clairement délimité s’inscrivant dans les parages de l’Humain.

   Face de cendre et de porcelaine sur laquelle, du vaste Monde, rien ne s’inscrit, pas même la passée d’un vent, pas même le flottement d’un nuage, pas même un infinitésimal sentiment qui pourrait en rencontrer le troublant et vaste anonymat. Nous voyons bien qu’ici, pour reprendre la métaphore archéologique, nous sommes, nous-les-Voyeurs, des Explorateurs du Vide, des Exégètes du Rien. Car l’absence du visage, élément essentiel de toute polarité humaine, ne peut que nous désespérer de trouver, tout au bout de notre truelle existentielle, quelque tesson archaïque qui dessinerait l’horizon d’une Civilisation ancienne.

 

Que de la poussière

s’élevant de la poussière.

 

    Et nos mains de Chercheurs d’or se recroquevillent sur leurs fentes et leurs crevasses, inutiles battoirs faseyant dans l’air tels de pitoyables drapeaux de prière. Et ce n’est nullement le reste de la physionomie qui viendra nous consoler de l’impression de vacuité qui sinue en nous à la manière d’un fluide glacial.

   La chevelure est un filon de charbon anonyme qui coule vers l’aval, encadrant un faciès dépeuplé. Si le bras gauche se donne sous une certaine consistance, celle-ci fût-elle diffuse, le bras droit, lui, semble n’exister qu’à la façon d’un vague tracé imaginaire. Quant à la vêture, elle ne profère rien de bien convaincant, elle est le fourreau étroit bleui en lequel le corps est sanglé comme s’il devait subir la dure épreuve d’une durable contention. Certes, ce parcours descriptif au « ras du sol », ce chemin énonciatif se perdant dans les buissons et remous d’un chaos à l’œuvre, d’un balbutiement à peine articulé, confine à un ressenti incohérent, informe, insensé. Vous aurez remarqué la présence, itérative, dans les trois mots qui précèdent, de ce « in » privatif qui, décidemment, invalide la plupart des ressentis que nous pouvons éprouver à l’égard de ce profil vaguement anthropologique. Mais le travail de pure description trouve, en cet instant, le motif de sa propre exténuation. Désormais le silence intérieur sera notre seule et unique parole.

   Mais, pour autant, l’on ne saurait s’exonérer de poursuivre plus avant, avec pour cible essentielle, l’atteinte de quelque méditation psycho-philosophique, genre de point d’orgue de notre hypothétique connaissance de Celle-qui-est-l’Inconnue-même, elle qui attise, fouette notre curiosité.  Prenons donc le temps de lui tresser une couronne humaine, simplement humaine qui, nous le souhaitons, la portera sur la margelle du Monde, là où quelque chose de vivant, d’animé, en confirmera la singulière présence. Nous avons une conscience nette des difficultés natives qui nous placent dans le réel danger, sinon dans l’impossibilité de porter l’Autre dans l’ouverture d’une visée interprétative correcte. Que cet Autre soit un réel incarné, qu’il soit trace symbolique sur le relief de la toile, peu importe, le fond du problème est identique. Cet Autre sur lequel nous avons déjà largement spéculé, nous le savons de nature simplement langagière, longue suite de mots avec lesquels il ne coïncide jamais, se laissant plutôt entrevoir dans l’intervalle même de ces mots, dans leur césure, comme s’il indiquait, par-là, sa consistance de Vide et de Rien pour reprendre les énonciations antécédentes. Mais laissons-le, cet étrange Personnage, logé au plein de son anonymat, ne cherchant à repérer en lui, que de vagues indéterminations, des sortes de fugues abstraites sitôt évanouies que proférées.

Biffer afin de mieux connaître

   Plaçons-nous au point focal de cet Être, à savoir dans cette physionomie ovale et insolite qu’il nous tend, utopie sans contenu, espace sans attaches, temps privé de repères. Tout ici qui se décrit selon des termes négatifs, nous voulons en inverser le cours,

 

métamorphoser l’obscurité en clarté,

le silence en parole,

l’insondable en palpable.

 

   Depuis au moins les écrits de Jean-Paul Sartre nous savons que le regard de l’Autre nous aliène, nous conditionne, que les yeux de cet Autre sont des dards qui forent en nous de bizarres avens, que notre sort en dépend, que le point de vue que nous offrons au Voyeur-qui-fait-face, ce n’est nullement nous qui en décidons, mais, singulièrement, ce Profil adverse qui nous tient sous l’empire de sa vision, une flèche nous transperce et atteint notre cible intime en plein cœur, sans qu’il nous soit possible, en quelque façon, d’en dévier la trajectoire. En un mot, cet Autre nous domine tel le Suzerain son Vassal. Et nous éprouvons, en nous, au plus secret, la sensation de ne nullement nous appartenir, d’être la simple banlieue d’un haut territoire qui nous impose sa loi d’airain. Ce qui veut dire, en dernier recours, qu’aussi longtemps que durera le regard inquisiteur de l’Autre, nous ne pourrons nullement arriver au centre de notre Être, en connaître seulement la vague périphérie, manière de voyage orbital sans fin et sans but, erratique parcours  que disperse un vide sidéral.

   Le revirement du négatif en positif que nous annoncions, le soudain basculement de l’ombre à la lumière, nous pouvons l’opérer sous la puissance même d’une investigation plus approfondie de ce sol ambigu qui nous fait face, lequel n’ayant encore nullement accédé à sa forme complète, inscrit en son derme vacant, nombre de significations dont nous pourrons tirer un substantiel profit. Si, habituellement, l’on décrit métaphoriquement la consistance même des yeux, on leur accorde quelque ressemblance avec ces « puits sans fond » où brille, dans un mystérieux lointain, une fascinante pellicule d’eau. C’est bien en ce reflet éblouissant, captivant, envoûtant, que notre Être même se dissout, comme phagocyté par une force mystérieuse de nature insondable.

   Et, maintenant, si nous prenons acte de la disparition, ou plutôt de la non-venue à soi du regard de l’Autre, ceci ne peut que signifier, d’une manière strictement logique, la condition d’apparition de notre propre liberté. Notre Être, en tant que non soumis à l’imperium d’une vision adverse, trouve là-même les conditions de possibilité de son éclosion.

 

Ce « Tu » qui ne me vise plus tel sa chose, son objet,

confère à mon « Je », tout l’espace de jeu

de son intime et heureuse liberté.

 

   Dit de façon différente, l’aliénation de l’Autre privé de son propre regard, fait naître en moi cet état hors contrainte, cette mobilité sans limite, ces actes théoriquement infinis au terme desquels je me sens Libre parmi la vastitude de la Liberté, son essence totale, infinie. Tout, dans la dialogique situation humaine, au sein des rencontres, se résume à cette constante dialectique des regards où, chacun à tour de rôle joue le rôle infiniment hégélien du « Maître et de l’Esclave », intense rapport de domination qui naît de tout commerce humain, de toute liaison. La soi-disant « égalité » est de pure convention, genre de « poudre aux yeux » qui incline à la cécité, faisant prendre le reflet pour l’origine de la lumière. Ceci est une vérité d’expérience contre laquelle quiconque ne pourrait s’élever.

   Ce qui est à voir, dans cette « optique », l’éternel jeu de miroirs en lesquels les Sujets Humains sont pris, tout comme la phalène papillonne contre le scintillement de la flamme derrière sa cage de verre.

 

Si j’énonce : « le regard de l’Autre m’aliène »,

par simple retournement logique, je dois dire :

« l’absence de regard de l’Autre me rend libre ».

 

   Donc, visant la forme approchante de la possible réalité humaine « d’In-Figurable », je me rends libre de sa venue en présence, je suis à bonne distance, « in-touchable » en une certaine manière, hors d’un propos qu’elle ne saurait proférer puisque, aussi bien, sa bouche n’est qu’une vague hypothèse au large de qui-elle-est, elle qui n’est encore que tremblement à l’orée des choses.

   Au titre des homologies existentielles signifiantes, la liberté de mon propre regard prenant appui sur la face anonyme « d’Infigurable », bien loin de l’aliéner (elle qui ne peut rien deviner de mes intentions, de mes désirs, de mes projets) la rend, de manière totalement symétrique, libre de Soi puisqu’elle ne saurait être affectée du rayon de ma vision qui ne peut l’atteindre. D’une Liberté l’Autre. Le visage « d’In-figurable » eût-il été pleinement accompli, dès lors, entre Elle et moi serait né l’inévitable mécanisme de la domination, de l’hégémonie, de la domestication de l’Autre au motif que deux Êtres se faisant face sont toujours dans un rapport d’inadéquation, de dysharmonie, ce en vertu de quoi une Forme s’impose à l’autre, l’asservit, la contraint, la force à passer « sous les fourches caudines » d’un terrible et indéfectible Principe de Réalité. Moi qui suis Figure réalisée, m’inscris dans un rôle de maîtrise, de possession, de souveraineté au simple motif que cette loi est naturelle, que le Chêne est plus fort que le Roseau. Afin que l’utopique « Égalité » puisse s’enraciner dans le cadre des réalités mondaines, il faudrait, non seulement qu’il y ait des Chênes et uniquement eux, ou bien des Roseaux et uniquement eux, et que, de surcroît, Chênes et Roseaux puissent revendiquer une égale puissance face à l’adversité. L’on comprend aisément combien cette conception est illusoire, simple décret d’un esprit s’exonérant de la concrétude ambiante.

   Certes, le fait d’énoncer la Liberté au titre d’une non-figuration sonne à la manière d’un décret gratuit, d’une fantaisie de l’esprit. Mais raisonner de cette manière revient à accorder au statut de la visibilité et à lui seul la possibilité d’établir la Vérité.

   Mais la face cachée de la Lune a autant de réalité-vérité que la face apparente qu’elle tend aux observateurs que nous sommes.

   Mais les Indiens de l’Orénoque dont je ne verrai jamais la face teintée de cuivre ont autant de réalité-vérité que la mienne.

   Mais les personnages que dessine mon activité onirique ont autant de pouvoir sur moi, que ces Quidams que je croise au hasard des rues, s’effaçant au gré de nos parcours divergents.

   C’est toujours ceci qui fausse les débats de notre entendement : n’accorder qu’à la mesure d’une stricte visibilité notre confiance et les clés de notre compréhension du Monde. Il nous faut pratiquer une conversion de notre propre regard. Nous, qui sommes à nous-mêmes importants pour le confort et l’assurance de notre psyché, jamais nous ne nous apercevrons en totalité : seulement un reflet dans le tain du miroir, comme si, foncièrement livrés au motif de l’incomplétude, notre Être voguait en de bien étranges territoires dont nulle lunette astronomique ne pourrait rendre compte à la hauteur de ses qualités optiques.

   Nous ne sommes pas seulement en-Nous, mais aussi, mais surtout hors-de-Nous en des lisières d’étrange texture. Amarrés à l’étrangeté de ce non-visage, perdus dans la coulée de sa noire chevelure, éblouis par ce blanc d’Espagne qui lui tient lieu d’épiphanie, abandonnés à l’isthme de ce cou qui fuit incessamment vers l’aval, persuadés d’une erreur grossière de la Phusis qui aurait tout fécondé, à l’exception de cette pure possibilité d’être, il nous revient de réparer cette sorte d’injustice, de métamorphoser cet antéprédicatif sans contours stables pour lui substituer la seule prédication dotée de sens : faire de cet Autre en sa pure évanescence, quelque chose de lisible que nous pourrons loger au sein même de notre conscience exploratrice de valeurs. Ce vœu reviendra tout simplement à substituer à la biffure du visage de précieux motifs, lesquels nous diront l’humain en tant qu’humain.

   Le front est lisse, cependant parcouru de minces ridules, traces infinitésimales du souci de vivre.

   La peau est un doux parchemin sur lequel neige la clarté d’un jour nouveau.

   Les sourcils sont deux arcs doucement incurvés qui disent l’heureux étonnement d’être parmi les confluences plurielles du présent.

   Les yeux, oui les yeux en leur étrange pouvoir, loin d’être un abîme sans fin, sont deux lentilles transparentes, légèrement mordorées, de précieux reflets en lesquels Quiconque aimerait se perdre pour la suite des jours à venir.

   Le nez est un simple trait autour duquel, telles de souples et duveteuses collines, se donne à voir l’empreinte presque illisible des joues.

   La bouche, oui la bouche, le souverain bourrelet des lèvres est cette supplique muette qui appelle le geste d’amour indéfiniment renouvelé.

    Sous le vague des mèches de cheveux se laisse deviner l’ondoyant repli des oreilles où l’on imagine le flottement d’une belle sonate, allegro d’un clavecin exquisement tempéré.

   L’ovale régulier du menton vient mettre un point d’orgue à cette visibilité comme pour la soustraire aux risques multiples et toujours imprévus de l’exister.  

   Certes, l’on pourra s’étonner de l’amplitude de l’écart séparant « In-Figurable » de « Figurée » (ce qu’elle est devenue par la magie du langage), certes le fondement de cette subite métamorphose résulte d’un travail de l’imaginaire et de lui seul, ce merveilleux don que, le plus souvent, nous nous dépêchons d’oublier. Mais que nul ne suppose qu’il s’agirait là d’un jeu gratuit, d’une aimable rêverie sise en l’âme de quelque Romantique en mal de lyrisme. Ce que nous croyons, tel l’énoncé d’une imparable Vérité, c’est qu’en Chacun, Chacune de nous, sommeille une imperceptible étincelle qu’il suffit de ranimer, étincelle témoin d’une tension interne de notre psyché constamment tendue vers la saisie d’un Bien, Idéal de nature certes impalpable mais qu’il faut porter en Soi à la manière d’une offrande, afin que, toutes consciences confondues, le Monde, plutôt que d’être la mesure chaotique des choses, en vienne à réaliser son harmonieux ordonnancement.

   C’est seulement à cette aune que l’Humanité devient réellement et entièrement humaine. Tout visage martyrisé, tout visage biffé, tout visage bafoué, ces insupportables manifestations entravées en leur être, il nous revient, non seulement d’en dépasser le triste horizon, mais de tracer, au large de notre conscience, ce vaste cercle d’un déploiement en lequel une radieuse lumière effacera jusqu’au moindre repli d’ombre, jusqu’au plus petit indice qui témoignerait encore de funestes et ténébreux desseins qui seraient autant les nôtres que ceux supposés d’un imparable Destin à l’œuvre, dont nous ne serions que les obligés exécutants.

 

Libres infiniment, voici le « devoir »

qui nous échoit comme

notre éthique la plus immédiate.

 

   La peinture de l’Artiste en tant qu’esquisse peut se lire selon la métaphore de tout être en voie d’accomplissement, venant d’un tumultueux chaos qu’il porte en Soi en tant que son emblème premier. La patiente genèse du tableau apportant, par strates successives, ces prédicats qui sont l’essence terminale « d’In-Figurée », devenue « Figurée », cette genèse donc semble retracer celle de l’immense geste humaine, une sortie progressive de l’ombre, une entrée à pas feutrés dans cette lumière dont chacun doit prendre soin de peur qu’une soudaine et coupable inattention, n’en vienne pervertir l’inestimable signification. Tout est peut-être travail de mémoire, travail de conscience ! Si le titre propose « Biffer afin de mieux connaître », toute biffure suppose, à l’intérieur même de qui elle est, cette tâche infinie d’écriture venant se superposer au confus et indéchiffrable palimpseste humain. Tâche exaltante d’Archéologue, mot dont le beau préfixe « arché » ou « arkhè » signifie « le début ou premier principe du monde dans l'ancienne philosophie grecque ».

 

Autrement dit la Sagesse

en tant que Principe.

 

Y aurait-il d’autre voie que celle-ci

afin de coïncider avec l’essence

qui a à être la nôtre ?

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6 octobre 2025 1 06 /10 /octobre /2025 08:50
S’accorder au Lieu, à l’Instant

« Mélancolie »

 

Edvard Munch

 

Source : Wikipédia

 

***

« Moi, ce que je voudrais bien trouver

dans chaque homme,

c’est une pulsation,

un mouvement régulier et souple

qui l’accorde au temps et au monde. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Comme toujours, les pensées de Le Clézio témoignent d’une grande profondeur existentielle, si bien que leur commentaire nécessite le passage par une situation concrète afin de ne nullement demeurer dans l’orbe de méditations purement abstraites. Alors, envisager cette « pulsation » vitale, cet accord au spatio-temporel qu’il attribue à « chaque homme », destinons-les, certes à un Être purement symbolique, le Personnage de « Mélancolie », tel qu’imaginé par la psyché torturée d’un Edvard Munch, psyché se développant tout au long de son œuvre, singulièrement dans le motif de la « Frise de la vie ». Genèse intensément métaphysique dont parfois, si ce n’est souvent, le travail du Nobel de Littérature se rapproche, surtout dans ses premiers livres, au seuil desquels « Terra Amata » trace l’étrange parcours de l’aventure humaine depuis la naissance jusqu’à la mort avec son lot de joies et d’angoisses successives, alternance d’ombres et de lumières se donnant dans la belle et « mélancolique » dimension d’un fascinant clair-obscur.

   Nous envisagerons donc la mélancolie selon sa définition strictement littéraire, telle que fournie par le CNRTL :

   « Sentiment d'une tristesse vague et douce, dans laquelle on se complaît, et qui favorise la rêverie désenchantée et la méditation (thème poétique et littéraire cher aux préromantiques et aux romantiques). »

   Et, bien évidemment, cette « tristesse vague et douce » nous fait irrésistiblement penser au titre et au contenu du livre, devenu célèbre, de Françoise Sagan, « Bonjour tristesse », lequel pourrait se donner tel l’archétype de toute mélancolie tissée des rencontres, aléas, furtifs bonheurs teintés des sombres nuées d’un désespoir à l’œuvre, naturelle inclination située immédiatement au revers de toute action, de toute pensée, de toute méditation. Si « exister » en toute logique consiste à s’extraire du Néant, toujours des adhérences subsistent, attachées à sa source originaire, comme une « pulsation », un étrange clignotement, une étonnante et confondante dialectique portant en elle, les germes de ses chaos, l’empreinte des constantes chausse-trappes dont la menace plane tel l’aigle dans le pur azur vierge de toute trace, qui repère sa proie afin que, la condamnant au trépas, une vie, la sienne, puisse avoir lieu.

   Les termes de l’Écrivain, nous les penserons tels ceux d’une mélancolie effective, genre de halo identique à celui qui affecte le Sujet munchien, cette manière de catatonie, de profonde hébétude, l’exact contraire de la « pulsation », du « mouvement » souhaités tels dans les écrits lecléziens.  Un genre de « coïncidence des opposés », ce que dessine toute existence aux prises avec son propre destin.  Ce qui veut dire que notre première approche s’ancrera à un socle entièrement tragique, lequel constituerait la forme primitive, incontournable de toute présence  à même la réalité, avant même que ne soit atteinte cette manière d’ataraxie supposée résulter d’un accord au « temps et au monde. »  Alors il nous faut entrer, comme par effraction, dans la sphère éminemment autistique de « Mélancolique », le Personnage de Munch par nous ainsi désigné, allégorie de toute perte de Soi dans les remous convulsifs de la temporalité humaine.

   Depuis les alentours de l’œuvre en lesquels nous nous situons tels de curieux et attentifs Observateurs, nous éprouverons la matière même de cette singulière « ambiance », le mot allemand de « Stimmung », en sa monstration la plus exacte conviendrait mieux, contenu sémantique dont nous donnons, ci-dessous, la traduction tirée de la thèse de Pascal Pierlot, « Les concepts de Stimmung (tonalité affective, disposition thymique) dans l’œuvre peinte et théorique de Carl Gustav CARUS » :

   « La Stimmung est un concept transdisciplinaire entre philosophie, psychologie et esthétique. Les deux traductions choisies sont « disposition thymique » et « tonalité affective », l’une insistant sur l’humeur fondamentale, l’autre rend mieux compte de la métaphore musicale issue de l’étymologie (die Stimme : la voix). »

   Si l’on prend toute la mesure de ce mot-concept de « Stimmung », l’on percevra d’emblée sa dimension psychique exponentielle, laquelle peut aboutir soit à l’excitation, à l’exaltation pures, soit à la foncière indifférence, état pathologique du Schizophrène enfermé dans la geôle du non-sens. Quant à « la voix », elle prend l’ampleur d’une parole strictement intérieure dont seul le Sujet en percevant les harmoniques, peut tirer, sinon un savoir, du moins des inclinations mentales, imaginaires, genres de miroirs en lesquels se retrouver dans un troublant face à Soi, narcissisme archaïque dont les fondements échappent à Celui, Celle qui s’essaient à en sonder la profondeur abyssale. Mais nous refermons cette longue et croyons-nous, indispensable parenthèse, de façon à mettre en regard l’énoncé de l’Écrivain et le lexique pictural du Peintre.

   Ce qui nous interroge au premier chef, ce Sujet munchien qui serait, à la limite, bien plutôt de l’ordre de l’objet, de l’humain en sa concrétion primitive, comme si, encore, son corps demeurait rivé à une sorte de roc originaire dont son mental aurait bien de la peine à s’extraire, état sourdement végétatif, reptation en Soi au plus mystérieux d’une enfonçure mutique, privée de clarté.  Un genre de Caverne Platonicienne avec ses ombres longues, ses spectres rampant en de fuligineuses torches le long de parois exténuées de n’être que parois, autrement dit privées d’être, privées de paroles.  Méditant à notre tour sur cet étrange Personnage de la galaxie quasiment surréaliste de l’Auteur du célèbre « Cri » (le titre est bien plus qu’une révélation !), méditation sur méditation, si l’on peut dire, geste métaphysique au carré, nous entrerons dans ce Monde aux contours si flous mais paradoxalement, violemment expressionnistes, comme si notre propre chair, arrachée au socle mondain, vivait sa propre désincarnation, manière de peau   de chagrin flottant au milieu des bourrasques du « vent mauvais ». Manière de « langueur » automnale dont le Poète Verlaine s’est fait l’admirable chantre dans « Chanson d’automne », cette douce et mélancolique complainte qui pourrait se donner telle la définition exacte de cette « Stimmung » précédemment abordée :

 

« Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte. »

 

   Oui, c’est bien cette consistance de « feuille morte », avec son limbe troué, avec ses étiques nervures, que paraît devoir symboliser « Mélancolique » selon le nom que nous lui avons attribué. Le plus visible-préhensible de cette toile c’est bien l’étrange posture de sa figuration. Loin que les divers éléments du paysage n’y occupent une assise bien déterminée, notre vision devient astigmate à son contact, le spatial se dissout selon de souples linéaments que nous pourrions rapprocher des fameuses « lignes flexueuses » à la Léonard de Vinci, lui l’infatigable créateur d’un monde de tourbillons, de maelströms, de vortex en lesquels l’œil physique se perd, aussi bien que l’œil mental, le résidu étant celui d’un infini vertige. Notre propre lexique formel se confond avec celui des choses, nous laissant désorientés, désemparés. La « pulsation » que cite Le Clézio, s’est dangereusement emballée, « l’accord » que l’Écrivain a en vue pour l’Homme, se métamorphose en un profond et irrémissible discord, comme si l’absurde lui-même ne faisait que tisser à l’envi ses fils irrationnels afin de mieux l’enfermer, cet Homme,  au centre d’un filet existentiel pris de démence.

   Nous pourrions facilement imaginer la présence d’une telle image convulsive abusant la tête de quelque Autiste pris dans les violents remous de ses extravagants éclairs, victime du permanent contresens dont il est le bien involontaire jouet, dépourvu des facultés qui lui permettraient de s’arrimer avec clarté à la concrétude du Monde. Tout est en dispersion de soi. Chaque chose s’inscrit en abyme dans la chose contiguë. Rien ne s’affirme qui pourrait constituer cet écueil auquel amarrer ses mains afin de se soustraire au naufrage. Le « mouvement régulier et souple », cité dans l’extrait tiré de « L’extase matérielle », se trouve constamment contrarié, contrepied pictural dont l’évidence saute aux yeux. Tout, dans cette convulsion du paysage s’inscrit en faux par rapport à quelque souhait d’harmonie, d’ample et souple repos des choses. Écrivant ceci, nous avons bien conscience de dresser l’antithèse de la proposition de l’Auteur de « Désert », mais c’est parfois grâce au conflit d’un mouvement dialectique entre les opposés que les choses s’éclairent et consentent à dire leur nom. Bien des réalités ne deviennent visibles qu’à avoir été d’abord dissimulées avant même d’apparaître telles des vérités palpables, indubitables.

     Le problème du Sujet munchien est d’être ce Non-Sujet, lequel n’arrive nullement à Soi, de demeurer dans les limbes d’un devenir constamment entravé par des contrariétés métaphysiques. Nul Être stable aisément reconnaissable ne se présente à lui. Sa situation foncièrement fausse ne repose que sur du dialogique interne tournant en rond, Soi ne recevant d’accusé de réception que de ce Soi, tautologie scellée sur sa propre vacuité.  Posture déréalisée que rien ne vient atteindre, si ce n’est la mesure avant-courrière de tout sentiment, perception non encore adéquate aux objets qu’elle vise, sensations proches du mécanisme primaire de l’arc reflexe, ressentis seulement instinctuels dont rien d’autre ne peut se lever qu’une sourde hébétude, une prostration sans fin.

   Si, nous détournant de toute cette négativité, nous nous dirigeons vers quelque positivité, nous dirons qu’il faut, à toute présence à Soi, la référence à quelque altérité. Qu’elle soit formelle- esthétique, rapport à une œuvre, au sublime d’un paysage ; ou bien rapport fondationnel-éthique, relation à un ou plusieurs Sujets, car c’est bien l’écho renvoyé par un Autre-que-Soi qui donne à ce Soi les nervures au gré desquelles il pourra, non seulement graviter autour de qui-il-est, mais s’expatrier, sortir de son insularité et, après avoir fait récolte d’impressions externes, de voix étrangères, de sentiments polyphoniques indéterminés, seule cette luxuriante moisson fera croître en lui les semences d’un Soi-plus-que-Soi, seule dimension possible de l’Être sur Terre.

   Mais en toute bonne « logique » existentielle, rejoindre l’Autre suppose de s’être rejoint Soi-même, d’être parti de son propre visage avant même de pouvoir explorer celui de Qui-fait-face, lequel, par un simple processus inverse, interrogera qui-nous-sommes. Maintenant, et avant même que de donner priorité à cet Alter-Ego dont rien ne nous permettrait de faire l’économie, force nous est imposée de nous pencher sur le miroir que nous tend notre propre ego, fondement s’il en est de votre aventure humaine. Et, ici, nous reprenons l’assertion leclézienne :

 

« Moi, ce que je voudrais bien trouver

dans chaque homme,

c’est une pulsation,

un mouvement régulier et souple

qui l’accorde au temps et au monde. »

 

   Si, un instant, nous nous projetons en cet étrange Personnage munchien, nous substituant à qui-il-est, voici les désirs les plus chers que nous nous souhaiterions, aussi bien pour lui en tant que Modèle, aussi bien pour nous en une sorte de gémellité fraternelle.

 

Ce que nous voudrions :

 

que le Ciel dise son nom

dans la pure clarté de son être ;

que la maison d’ombre à l’horizon

fasse briller les rectangles de ses fenêtres ;

que l’eau de la mer transforme

son flux complexe en une

parole d’eau qui nous devienne familière ;

que le rivage, bien plutôt que d’être

cette invasive marée chaotique,

devienne plan architecturé, rationnel,

clairement interprétable ;

ce que nous voudrions,

que les teintes surréalistes

du paysage s’assagissent,

se donnent en des couleurs

que nous pourrions dire « primaires »,

aisément lisibles au gré de

 notre sentiment esthétique.

 

   En un mot, ce que nous souhaiterions ardemment, que les choses rassemblées en leur être de choses les plus simples, les plus évidentes, abandonnent leur physionomie de rébus, leur énonciation de charades, qu’elles nous rencontrent à la façon dont une comptine enchante un Jeune Enfant, l’accomplissant en-qui-il-est, cette présence surgissante assurée du don immédiat d’une compréhension de ce-qui-fait-encontre. Ce que nous projetterions ardemment, depuis la discrétion d’un secret espoir, que notre présence, superposée à celle de « Mélancolique », se réverbère de façon exacte sur la psyché du Monde, notre image en retour s’assurant de sa dimension de simple évidence. Alors, toute attitude méditative inquiète de Soi, toute pensée terne, chagrine, toute inflexion stérile de nos états d’âme, tout ceci renoncerait à cette tragique climatique

 

pour devenir rayon de joie tout au bout de notre regard,

touche de soie tout au bout de nos doigts,

hymne à la vie ouverte tout au fond

de la conque de nos oreilles.

 

   Étonnante et prodigieuse métamorphose de « Mélancolique » (nous en tant que son reflet), qui prendrait à revers toutes les postures antécédentes, les retournerait en quelque sorte, exposerait au soleil les ombres néfastes, lesquelles se dissoudraient pour laisser place à une radieuse clarté.

 

Å l’affliction succèderait la réjouissance,

au chagrin se substituerait la jubilation,

à l’abattement ferait suite l’allégresse.

 

Un balsamique oubli effacerait

les douloureux souvenirs pathiques.

L’ordonnancement d’un cosmos

viendrait en lieu et place des confusions

et autres désordres chaotiques.

 

 

   Ce que nous souhaiterions montrer, les conditions selon lesquelles la « pulsation », le « mouvement régulier et souple », « l’accord au temps et au monde », peuvent se manifester. Ils ne le peuvent d’eux-mêmes au motif d’une immémoriale nécessité qui en aurait, de toute éternité, exigé les conditions d’apparition. Rien n’est si simple dans l’exister. Rien ne s’attache aux obscurs desseins d’un Destin surplombant qui nous dicterait la loi de nos conduites, nous imposerait la violence de nos passions.

 

Être Homme, c’est transcender

toutes choses par essence,

être Homme veut dire être Libre.

 

   C’est cette liberté dont il nous faut faire usage avec le plus sûr des discernements. Conscients de cette autonomie de nos actes, nous comprendrons que nous puissions nous orienter dans l’exister à l’aune d’une volonté nous libérant des contraintes de tous ordres, sauf de celles, bien entendu, qui gouvernent notre dimension anatomo-physiologique livrées au mouvement invisible de la corruption, du délitement, du geste incessant, biffant, de l’entropie. Nous ne pouvoir avoir d’influence sur les limites extrêmes qui bornent notre cheminement sur Terre, notre Naissance, notre Mort. Cependant, dans l’intervalle, à l’intérieur de cette parenthèse, il nous faut faire le postulat de nos intimes possibilités. Toujours nous tendons, par nature, vers le meilleur. Mais il serait naïf de croire que le bon, le grand, l’excellent, coulent de source et sont des oboles qui, de toute manière, ne sauraient faire exception, se soustraire à nos vœux les plus chers. Si, au cours de cette longue boucle du texte, l’ombre de la mélancolie a taché l’atmosphère ambiante, ce n’est que pour mieux révéler, en fin de parcours, combien ce trouble de l’âme ne peut paraître qu’en tant que condition de possibilité de son opposé, à savoir la joie.

   « S’accorder au Lieu, à l’Instant », énonce le titre. C’est-à-dire ne nullement différer de l’espace qui vient, du moment qui s’annonce. Vœu éminemment idéal qui, toujours, plane au-dessus de nos têtes, y compris de celles des plus sceptiques d’entre nous. Nous croyons que le problème de l’exister consiste à faire fond, sur les Autres, les Choses, le Monde. Nous pensons qu’il nous faut partir d’une posture native foncièrement mélancolique résultant du trauma de notre naissance. Notre vie anténatale était un doux bercement amniotique, fragile et belle oscillation à laquelle nous avons été arrachés sans ménagement, nos cris (voir « Le Cri » de Munch) en sont les témoins les plus vifs. Ceci pourrait se condenser sous la forme du brusque passage d’une félicité à l’infortune, à l’adversité, lesquelles ne pourraient s’orner que des traits déchirants d’une mélancolie originaire. Dès lors, pas à pas, endiguer les vagues les plus invasives de cette mélancolie sera l’œuvre inaperçue mais nécessaire qu’il nous faudra déployer afin de tenir la tête au-dessus de ces ténébreuses lagunes en lesquelles nous pourrions sombrer au regard de nos inattentions, de nos faux-pas successifs.

 

Tout comme le Mal est le sol

sur lequel le Bien a à se fonder,

la Mélancolie est l’assise sur laquelle

le bonheur, le rire, le rayonnement

ont à prospérer.

 

   Tout comme le Blanc émerge du Noir. Tout comme le Soleil s’exhausse de la Nuit. Tout est mouvement dialectique, chaque chose appelant son contraire, vivant de son contraire. Nul pays n’existant que de jour. Nul temps ne se développant que sur de l’éternel.

 

Tout Lieu vient du Non-Lieu.

Tout Temps vient du Non-Temps.

Tout Homme vient du Néant.

 

   Dans l’œuvre de Munch, « Mélancolique » lui-même fait fond sur une joie, un sentiment positif, une certitude d’être un destin singulier parmi les destins du Monde. N’aurait-il ce socle où s’enraciner et alors il ne pourrait être que nul et non avenu, un infime détail perdu dans le fourmillement universel. Son attitude questionnante-méditative est déjà la preuve, qu’au fond de Soi, « Mélancolique » cherche une issue à son paradoxal combat. Faisant fond sur quelque chose, ce quelque chose au titre qu’il n’est pas rien, l’exonère d’une immédiate chute dans la Non-Existence. L’hypothèse que nous pouvons formuler en dernière analyse,

 

c’est que cet Homme,

à l’instar de tout Semblable,

trouve en lui-même l’élan d’une « pulsation »,

le rouage d’un « mouvement régulier et souple »,

le rythme d’un accord « au temps et au monde. »

 

 Et, au pire, ne serait-il animé de ces belles inflexions, que la seule force de notre regard nécessairement constituant, le porterait sur les margelles de son Être,

 

disposé à jouer le Jeu de la Vie.

Le seul en son pouvoir.

Le seul en notre pouvoir.

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26 septembre 2025 5 26 /09 /septembre /2025 10:28
Dans l’heureuse volupté de Soi

« Ich im Ferienzustand »

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« Moi en mode vacances »

 

   Telle est la traduction, en mode approximatif, du titre donné à son œuvre, par Barbara Kroll. Il s’agit donc d’un autoportrait d’un nu assis dont l’évidence n’échappe à personne, au premier regard, qu’il s’agit d’une pose heureuse, de la mise en scène d’une situation dominée par le soleil d’une ataraxie. Rien ne choque, rien ne vient obscurcir le champ de la vision, fût-on soucieux ou de nature mélancolique. En matière musicale, ceci pourrait s’énoncer selon un « Hymne à la joie » ; dans le domaine pictural selon le beau tableau de Matisse « Luxe, calme et volupté ». Il ne vous aura nullement échappé, que de l’assertion matissienne, le seul mot plein de « Volupté » a été retenu, que nous avons pris soin d’orthographier avec une Majuscule à l’Initiale.  C’est donc ce beau mot de « Volupté », ce mot gorgé de suc et de sève, ce mot dispensateur d’une joie pleine et entière qui envahit l’espace entier de notre conscience, la sature de couleurs, l’habille de sons suaves comme nul n’a pu encore en éprouver l’intime saveur. Si l’on envisage (donnons visage) ce terme sous son élémentaire mécanique phonatoire, l’on s’aperçoit bien vite, qu’en elle, cette gestuelle labiale, un sens nous est donné qu’il conviendra de décrypter de la manière la plus incisive qui soit.

 

VOLUPTÉ

 

[VO] : resserrement des lèvres à la façon d’un murmure

[LUP] : continuité vocalique trouvant sa fermeture sur l’explosion de l’occlusive sourde [P]

[TÉ] : se termine sur la large ouverture vocalique du [É]

 

   Ce qui est à retenir, de cette brève analyse articulatoire, c’est bien « la large ouverture vocalique du [É] » qui joue le rôle d’un médiateur à partir duquel quelque chose comme une déchirure va se produire, une fissure s’ouvrir dans la trame serrée du réel, une échancrure au gré desquelles vont se révéler quantité de significations latentes, jusqu’ici inaperçues. Nous croyons à la façon d’une évidence dont les choses se donnent à nous, singulièrement les choses du langage, y compris dès la forme élémentaire de leur phonation, rien n’étant gratuit, arbitraire, dans l’infinie variété des signes qui viennent à nous, qu’ils soient visuels, auditifs, tactiles.  

   Nos sensations, nos perceptions sont les premières portes qui nous donnent accès à l’immense polyphonie du Monde. Si cette « méthode » est faillible au regard d’exemples qui s’inscriraient en faux par rapport à ses postulats, ce qui demeure une certitude, c’est que les mots que nous prononçons sont les nôtres, que nous projetons nécessairement en eux, nos impressions, nos états d’âmes, sans doute nos attentes les plus fébriles quant aux explications que nous attendons des phénomènes qui envahissent notre esprit.  Nous voulons qu’ils nous parlent, ou, tout au moins, que leurs paroles ne demeurent nullement silencieuses, celées en elles-mêmes. Le feraient-elles que nous serions immédiatement envahis d’un sentiment de dépossession.

  

   Maintenant, nous devons élargir le cadre et confier notre compréhension au contenu réel de ce substantif tel que donné par le dictionnaire :

  

   « Impression extrêmement agréable, donnée aux sens par des objets concrets, des biens matériels, des phénomènes physiques, et que l'on se plaît à goûter dans toute sa plénitude. »

  

(C’est nous qui soulignons)

 

   Et nous pourrions ajouter, sans risque d’erreur, les phénomènes « psychiques » de l’ordre de la conscience de Soi, du moins au regard de la peinture de l’Artiste allemande. Ce qui, ici, est à retenir avec le plus vif intérêt, les notions évoquées par les termes tels que « agréable », « se plaît » et surtout la puissance évocatrice de « plénitude », ce terme « plein d’emblée », à la seule magie d’une intuition opérante du sensible, nous aurions pu dire « performative » tellement ce beau mot assèche en nous toute tristesse, ramène à son étiage le plus bas tout sentiment de malheur ou de privation. Si, maintenant, nous jouons à rapprocher les deux mots « Volupté », « Plénitude », non seulement ils ne paraissent nullement se détacher l’un de l’autre, bien plutôt s'entr'appartenir au gré de mystérieuses affinités si bien que l’évocation de l’un, entraînerait de facto, l’apparition de l’autre en une manière d’étrange et originaire coalescence. Au seul motif que la Volupté ne peut qu’être Pleine, au motif également que le Plein, sous-entend, au premier chef, comme sa nécessaire liaison (nullement « dangereuse » cependant), cette belle et indéfinie Volupté qui en est comme le miroir nécessaire, l’écho associé, la forme intimement gémellaire.

  

  C’est ainsi, il existe des fusions, des osmoses, des coïncidences opératoires dont il serait vain de les vouloir séparer, tout comme il serait aussi vain d’évoquer le Ciel sans, qu’aussitôt, ne s’annonce la Terre dans l’orbe d’une alliance immémoriale tissant, sur notre revers, à notre insu, le mystérieux destin du Monde. Que nous n’en énoncions nullement la puissance auto-réalisatrice, ceci n’invalide aucunement le tranquille chemin des Choses selon une logique qui n’est nullement la nôtre : toujours un évident écart de notre dimension modestement anthropologique, à la vastitude inimaginable de celle, cosmologique, qui tutoie la modestie de nos frêles esquisses sans que nous en fussions alertés en quelque façon. Nous avons assez à faire de chercher à savoir où poser l’empreinte de notre marche, notre regard quitterait-il le sol, que nous serions soumis à un vertige existentiel dont, peut-être, nous ne reviendrions nullement, dispersés dans ce ciel sans attaches visibles, égarés parmi la confluence des vents et des cohortes de nuages.

  

   Mais, tout au long de cette digression, nous n’avons pas perdu de vue cette Plénière Volupté qu’il nous faut nous disposer à accueillir en sa balsamique écume, souhaitant seulement pouvoir recevoir une partie de sa délicatesse et de sa fraîcheur. Dès lors, il ne nous restera plus qu’à cheminer tout le long de l’œuvre peinte, pointant ce qui, ici et là, ressort de la Volupté, diffuse sa Plénitude. Décrivant la Volupté rien n’est plus logique que de tracer les limites mêmes d’un autoportrait. Car, si possibilité de Volupté il y a, c’est au singulier motif que cette Volupté, fût-elle la lumière d’une Altérité, donc d’une différence, est avant tout la nôtre, comme si la toile de notre corps, tendue en direction de la falaise du corps de « Voluptueuse », ricochait sur sa face, puis, à la manière d’un écho, revenait en nous, tapissant notre chair intime de cette paradoxale Volupté que, dès lors, nous considèrerions en tant que notre unique possession, gommant en ceci la source même de sa donation. Volupté est toujours Volupté de Soi-pour-Soi car c’est bien de nous dont il s’agit au centre du déploiement de cette félicité aussi secrète que profonde. Jeu subtil des relations entre les Êtres, chaque sujet tirant du phénomène le « mérite » qui lui revient par nature, éprouver le Monde au sein de son impartageable et inaliénable conscience.

  

   Il nous faut donc, munis de cet étrange viatique, cheminer en l’Autre, lui donner forme et sens, en épuiser, autant que faire se peut, la dimension créatrice d’immédiate jouissance, en retourner le miroir étincelant vers Soi, étincelle d’Altérité allumant en notre ipséité le sentiment d’être à l’endroit exact de-qui-nous-sommes, des Êtres en attente d’une complétude qui, depuis toujours, se fait attendre.

   Ce-qui-nous-fait-face et nous installe avec elle en mode dialogique : ce fond vivement orangé, cette manière de corail dynamique, pulsatille, cette radiation chaleureuse et pleine de vie, cette invitation au contact humain, au partage.

   Ce-qui-nous-fait-face : cette assise Aigue-marine qui nous dispose à faire l’épreuve d’une eau sans doute lustrale dans l’intimité de laquelle, c’est un peu de notre naissance aux Choses qui se joue et nous incite à nous bâtir un avenir vraisemblable.

   Ce-qui-nous-fait-face : ce tableau en angle, variante de l’Aigue-Marine, sa réplique en quelque sorte, dans cet Azur plus soutenu, image s’il en est de notre appartenance au Céleste, à son infinie ouverture en ce cosmos dont nous sommes le presqu’inaperçu fragment.

   Ce-qui-nous-fait-face : cette sorte d’évocation d’une perspective royale entièrement contenue en la Fleur de Lys, cette allusion à distance de quelque divinité, cette mesure de la pureté et de la perfection, halos d’une Vérité à l’œuvre dont, à défaut de percevoir la source, nous percevrions ses clairs ruisseaux, ses souples et multiples deltas.

   Ce-qui-nous-fait-face : Elle qui prononce silencieusement son motif identitaire « Ich im Ferienzustand », Elle dont nous traduisons maladroitement la formule par cet étique « Moi en mode vacances », comme s’il s’agissait, élargissant l’interprétation, de la « vacance de l’Être », de sa disposition de difficile équilibre entre deux états diamétralement opposés,

 

un versant exposé à la Volupté,

un autre faisant signe vers un ascétisme, un chagrin

 

   qui, toujours, la menaceraient, cette si rare et difficile Volupté, la clouant à la rigueur du Principe de Réalité, faisant par-là rétrocéder toute possibilité d’extase, mettant en réel péril le Principe de Plaisir.

   « Elle, La Passante », qui fait halte un instant en cette surprenante et accomplie ivresse sensuelle, la voici livrée à notre regard, délivrée de toute pudeur, libérée de toute retenue, son corps de pur albâtre à peine voilé de sous-vêtements qui la révèlent nue-plus-que-nue, infiniment vacante à nous livrer les chiffres secrets de ce palimpseste qu’est toujours l’Autre en sa dimension énigmatique. Volupté charnelle heureuse, simple, visage saisi de cette joie intérieure qui la déborde, dont le pourpre des lèvres porte témoignage, dont l’ouverture calme des yeux traduit cette souple marée intérieure, ce flux tout en douceur qui convient si bien aux « âmes bien nées », celles qui, placées « sous la bonne Étoile », avancent dans l’exister selon un chemin harmonieux, sage, apaisé.

  

   Certes, il y a presque contradiction apparente entre le prédicat de « Volupté » à Elle attribué et cette pose qui, bien loin d’être provocatrice, suggestive, se donne sous l’aspect d’une calme disposition à qui voudrait en prendre acte. Mais penser ceci, ce « calme » et rien que lui consisterait à ne considérer, de la formule matissienne, que sa partie médiane, lui ôtant ce souverain « luxe », cette admirable « Volupté » qui sont, dans la suite triste et monotone des jours, ce lumineux fanal qui éclaire l’esprit de ses rayons fécondants. Ce serait aussi oublier que toute Volupté vraie, si elle veut paraître assumée en son fond, ne saurait nullement consister en une attitude de façade, d’exposition, mais se doit de demeurer discrète, dissimulée en quelque sorte.

  

   Jamais Félicité n’est plus diffusive, flamboyante, qu’à se faire oublier, qu’à se blottir au sein de Soi qui est notre possession la plus chère. Comme à l’accoutumée, Barbara Kroll, par la grâce de sa peinture allusive, nous a tenus éloignés des rives trop évidentes du réel pour nous inviter à ce voyage imaginaire sans lequel tout demeurerait dans une manière de lourde mutité. Toujours faut-il faire éclater la coque dure de la noix afin de découvrir la pure merveille des cerneaux dans leur douceur native :

 

là et seulement là est le voyage « pour Cythère »,

 

Amour de l’Autre,

Amour de Soi qui ne se livrent

qu’avec parcimonie.

 

Atteindre, au moins une fois dans sa vie,

 

la Plénitude de la Volupté,

 

et l’embarquement en l’exister n’aura pas été en pure perte.

Cependant, bien loin des phénomènes de mode,

à l’écart de toute recette donnée à l’avance,

Volupté se conquiert,

 bien plus qu’elle ne

se donne avec facilité.

 

 

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30 août 2025 6 30 /08 /août /2025 08:30
Fraternité blanche.

Photographie : Gilles Molinier

Etude - 2014

A l’origine, au temps où rien encore n’était décidé de la marche du monde, disons aux environs du Paradis Terrestre, alors qu’Adam et Eve apprenaient tout juste les rudiments de l’amour - c’était avant la Pomme -, alors que le flirt était encore dans les prémices, nimbé d’innocence et teinté de touchante naïveté, nos amis les arbres vivaient dans une manière d’euphorie que même un cataclysme n’eût point entamé. Il faut dire, le Paradis avait tout pour plaire. Le climat était généreux, l’air doux comme le corail de l’oursin, les flamants roses se reflétaient dans le miroir de l’onde, les biches regardaient de leurs yeux enamourés, les girafes ployaient leur long cou avec une grâce infinie, les lions faisaient patte de velours, les cerfs ponçaient leurs bois afin qu’ils ne pussent entailler l’âme des deux seuls existants dont la silhouette était visible à l’horizon des choses. Quant aux arbres, revenons-y, ils étaient d’une si belle nature, si indolente, qu’on eût pu les croire éternels. Leurs troncs étaient aussi lisses que les joues d’une vierge, leurs feuilles lancéolées, couleur d’espoir, étaient détourées d’un mince filet d’argent, ils portaient des fruits dans la plénitude, genre de pommes d’or du Jardin des Hespérides, leurs frondaisons, tantôt couleur de vermeil, tantôt à la teinte d’eau claire ou bien de platine, ou encore d’émeraude tissaient dans l’air la pure symphonie de la beauté. Rien ne semblait jamais pouvoir atteindre cette subtile harmonie et même le héron bleu à la grande sagesse aurait donné son bec à couper que, jamais, ce divin bonheur ne serait entamé par quelque événement, fût-il extraordinaire.

Fraternité blanche.

Le Paradis terrestre

Raphaël Toussaint

Source : Wikimedia Commons

Et maintenant, passons sur les inconséquences humaines et sur les avatars qui conduisirent Adam et Eve, ces pêcheurs devant l’Eternel, à se jeter dans la gueule du loup avec la bonne foi qui sied aux âmes simples. Cependant, les arbres chassés du Paradis, comme tout ce qui y vivait, se retrouvèrent sur Terre comme un peuple épars et maudit qu’une incompréhensible diaspora eût égaré aux quatre coins du monde. Maintenant, ils habitaient aussi bien sous les tropiques qu’aux sommets des montagnes et, pour beaucoup, leur sort était aussi enviable que le destin du charançon aveugle forant leurs cercles de bois de leurs dents hémiplégiques. Le Paradis, c’était bien fini, il fallait se résoudre à vivre dans la modestie et le dénuement, ce que les arbres se disposèrent à faire en raison de leur grande sagesse.

Et voici ce qu’il advint d’eux : le palmier, abrasé par les meutes de l’harmattan et la furie du sable, perdait ses cheveux, ne disposant plus que d’une touffe étique semblable à la tête du chauve. Au milieu des forêts gauloises le vénérable chêne subissait les coups de boutoir des grappes de gui et l’invasion sournoise des bubons de la gale qui faisaient, dans leurs ramures, comme des décorations de noël. L’étonnant araucaria, s’il faisait le désespoir des singes, ne résistait guère aux assauts de la rouille qui le dépouillait de ses lames avec la dextérité du magicien à faire surgir des colombes de son chapeau. Au sein des mangroves, les lacis de racines des palétuviers étaient victimes de la prolifération des crevettes. Les immenses séquoias périssaient sous les lames hurlantes des tronçonneuses. Les très résistants châtaigniers se voyaient lentement délestés de leur substance par la hargne des marteaux-piqueurs des pics-verts. Les pins maritimes, au sommet des dunes, s’étiolaient lentement, lacérés par le vent du large, devenant, petit à petit, bois éoliens blancs comme de os de seiche, puis minces ossements perdus dans le flux des eaux. Les imposants baobabs dans leur forteresse à la couleur orangée ne résistaient guère, en dépit de leur puissance, aux attaques des fourmis rouges. Les acacias, quant à eux, n’étaient guère protégés par la herse de leurs épines, des prédateurs affamés parvenant à prélever leurs rameaux fleuris afin d’en faire leur ordinaire.

Oui, il faut le dire, le sort commun des arbres n’était guère enviable, d’autant que pour ceux qui avaient échappé au désastre, l’intelligence humaine avait inventé les pires tortures qui se pussent imaginer : on ligaturait les branches des érables, on les contraignait dans des pots grands comme des coquilles de noix ; on colonisait des arbustes en charmilles qu’un sécateur brillant à la lame redoutable rabattait avec la plus grande rigueur qui se pût imaginer ; les fruitiers, on les taillait vigoureusement, enfin, on palissait, émondait, ébranchait, écimait, égayait, élaguait, étêtait, coupait, décapitait, décortiquait, dégarnissait, supprimait tout ce qui dépassait à l’horizon du végétal. Nos amis les arbres on les aimait avec tellement d’empressement - comme une fillette étouffe dans ses bras sa poupée chérie -, qu’au bout du compte il n’en restait plus que de rares vestiges, un bourgeon par-ci, une branche par-là, une racine ailleurs, quelques feuilles volant au beau milieu des ramures de l’air.

Heureusement, pour le peuple des arbres, quelques individus plus astucieux que les autres ou doués d’un destin plus généreux, avaient réussi à échapper aux maladies, à la hargne des hommes, à leur cupidité, à leur empire sur les choses de la nature, aux haches qui tailladaient et mutilaient. Il s’agissait d’un groupe de jeunes charmes, aux troncs étroits et un brin tortueux, non encore parvenus dans la force de l’âge, seulement dans les années graciles et indécises de l’adolescence. Longtemps ils avaient erré de sommets en ravins, de déserts en forêts pluviales, constatant, partout, les atteintes du mal, la propagation des épidémies, la chute et le deuil. Alors, ils avaient décidé d’adopter un instinct grégaire, un comportement siamois, et, comme des moutons au lainage accueillant, ils s’étaient assemblés en une tribu compacte, se serrant les coudes, se prêtant main forte, prenant pour devise l’entraide et la considération de leur semblable. Ils avaient fini par trouver un site qui leur convenait, au fin fond d’une combe, entre deux versants protecteurs, un genre de presqu’île terrestre, une manière de gentille utopie dont ils avaient fait leur terre d’élection. Ils vivaient là depuis quelques années déjà, dans la simplicité et le murmure de leurs rameaux minuscules. Ils parlaient peu, se sustentaient de courants d’air, respiraient un air limpide comme l’amitié. Chaque hiver, la neige faisait, à leur pied, un tapis blanc si pur qu’il semblait ne pas exister ou bien alors comme un simple lien qui les maintenait réunis. Le frimas était leur nourriture essentielle, un genre d’ambroisie si pure qu’elle coulait en eux comme une sève invisible et les faisait s’élever dans le temps avec la même persistance qu’à une mousse à s’abriter sur les versants humides. Ici, dans ce lieu hors du lieu, jamais personne ne vient, sauf quelque rapace au vol lourd, quelque chouette antique et vénérable et des passereaux pacifiques. C’est une manière d’éternité qui semble les avoir figés dans un langage immobile, une pure poésie blanche s’élevant du mystère du monde.

Si, un jour, par le plus grand des hasards, vous tombez sur leur repaire secret, comptez-leur une fable, chantez-leur une comptine, murmurez-leur une berceuse et retirez-vous sur la pointe des pieds. On ne dérange pas un paradis, on le regarde du bout des yeux et on part en silence. La seule parole qui soit et qui longtemps, agit en nous, comme un charme !

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28 août 2025 4 28 /08 /août /2025 08:01
En-Soi-de-l’autre-côté-de-Soi

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Parfois, observons-nous une image et c’est le seul paradoxe qui se donne en tant que signe visible, et seulement ceci. Alors, cette image, nous l’abandonnons à son sort, lequel n’est que notre propre sort renonçant à être ce qu’il devrait être, une juste compréhension des choses jusqu’en leur pli le plus secret. Nous vaquons, le jour durant, à nos occupations, nous lisons, nous jardinons, nous marchons, le cœur apparemment léger, l’âme au repos mais, dans le fond intérieur qui est le nôtre, l’image délaissée (dont nous pensons qu’elle ne surgira point à nouveau), l’image donc poursuit son mystérieux trajet, jetant ses adhérences ici et là, sans crier gare, à bas bruit. En réalité nous nous sentons bien lestés d’un nouveau poids mais nous n’en devinons ni l’origine, ni la finalité et, cette représentation confiée aux sombres rivages de notre inconscient, poursuit sa vie de mince événement à la hauteur de notre totale indifférence. Aussi, observant cette peinture et nous soustrayant aux énigmes de notre existence cachée, tâchant d’expliquer l’inexplicable, nous essaierons de découvrir, au milieu des sinuosités d’une libre méditation, quelque sens dont nous pourrions affecter notre ordinaire tellement soumis aux aléas et contingences qui en sont les dentelles ordinaires le plus souvent dommageables quant à la direction de notre esprit, quant aux justes délibérations de notre raison.

   Certes, dans la vie de tous les jours, parmi les multiples frondaisons des rencontres, péripéties et accidents, convient-il, précisément, de « raison garder » afin de ne nullement nous égarer sur ces « chemins qui ne mènent nulle part ». Et, c’est bien sur ces chemins de hasard pareils au jet incertain d’un coup de dés, qu’il nous faudra progresser au motif que l’inconnu, toujours, excède le connu, que sa richesse est insoupçonnée alors, qu’instinctivement, nous la penserions dépourvue de quelque intérêt que ce soit.

   Nous ferons de notre esprit, un genre d’acide corrosif attaquant la craie du tableau peint, l’ornant d’une neuve effervescence, comme si, de cette alchimie, quelque chose comme une vérité, au moins provisoire, devait en naître. Donc nous dirons l’image au plus près puis, dans un second temps, nous la dirons au plus loin du motif évident qu’elle semble nous tendre. Un mur gris, tout là-haut, à la manière d’une paroi sale, patinée par l’usure du temps. Puis, plus bas, un genre de coulure de teinte Saumon, sans doute une peinture ancienne montrant, par transparence, ses coulures, ses nervures. Se superposant à ces deux thèmes, des lignes rouges figurant un possible cadre de fenêtre, mais une fenêtre n’ouvrant sur rien d’autre que sa propre opacité. Puis, dans le tiers inférieur de l’image, l’éblouissement blanc de Neige, d’une table. Le regard des Observateurs que nous sommes s’y attache et cette fixation, en une certaine manière, dissout tout ce qui se situe hors d’elle. Si bien que les deux Formes situées de part et d’autre de ce schéma, ne font sens qu’à être des esquisses de surcroît, étranges cariatides assises ne  soutenant nul chapiteau, peinant même à soutenir leur être, à le faire persévérer au-delà de ces taches atteintes de confusion, ourlées d’indécision. Cependant nul n’aura de peine à reconnaître en ces deux figures, de simples et évidents Profils Féminins se faisant face, dans ce qui pourrait paraître en tant qu’intime conciliabule. Les bandeaux blancs ceignant les têtes, les longues nappes noires des cheveux, le rose chair des anatomies, le croisement des longues jambes, les escarpins noirs à hauts talons, tout ce lexique anatomo-vestimentaire nous installe dans une sorte de certitude qui nous rassérène, nous place au cœur même du vivant en l’une de ses multiples manifestations.

   Certes, mais ceci ne résulte que d’un premier regard hâtif qui se contente de la surface, ignorant quelque profondeur dont nous pourrions tirer de plus substantielles conclusions. Donc il nous faut relativiser. Donc il nous faut nous détacher de ce réel qui nous hypnotise et aliène notre propre liberté. Car, aux évidences de première saisie, convient-il de substituer des doutes, certes de « seconde main », mais ce sont eux, ces doutes, qui nous placeront aussi près que possible d’un lieu de pénétration plus avancée de ce qui, par hasard, ne serait peut-être qu’illusions, poudre aux yeux, talc jeté sur la lame de notre entendement. Ce qui, d’emblée, doit nous alerter, le peu de vraisemblance de la scène : le mur est vide, la fenêtre est absente, la table se redut à une simple flaque blanche anonyme, les Formes Féminines, n’ont de forme que leur étrangeté, n’ont de féminin que ces pures abstractions, leurs visages sont dépourvus de traits, leurs membres paraissent n’être que fragments mécaniques tels ceux des marionnettes à fil. C’est dire ici, tout le dénuement et, plus encore, la pleine mesure d’irréalité qui les frappe.

   « De l’autre côté de Soi », énonce le titre sur le mode de la pure énigme, du pur logogriphe. Le réel se donne et se retire sitôt, si bien que c’est notre propre réalité de Voyeurs qui se trouve remise en question. Donc, prenant au sérieux « l’autre côté de Soi », obligation nous est faite de méditer plus avant ce qui pourrait ne paraître que sentence gratuite.

   « L’Autre côté de Soi ». Existe-t-il VRAIMENT quelque chose qui existerait, ferait sens à l’extérieur même de ce Soi, lequel, pour sa part, retient dans l’ombre sa part de mystère ?

 

Si le Soi est mystère, logiquement

le Non-Soi est mystère redoublé.

 

   Si l’on se réfère au concret de l’image, la Forme de Gauche semble être la simple réverbération de la Forme de Droite. Afin de nous y retrouver et d’y loger tout le voile, toute la dissimulation les constituant, donnons à ces formes les appellations suivantes :

 

« Ego » pour celle de droite,

« Alter » pour celle de gauche.

 

Toute cette argumentation pour

confirmer l’hypothèse

 

qu’Une Seule Présence

peut venir au monde,

à savoir celle d’Ego,

 

   laquelle, par la puissance de son être assuré de lui-même, reconduit aux oubliettes toute présence adverse, singulièrement celle d’Alter réduite au statut de figurant ontologique, impossibilité d’être au-delà de sa simple évocation. Du point de vue unique d’Ego, toute transcendance, donc toute chose hors d’elle est pure affabulation.

 

C’est Ego et uniquement elle

qui possède le pouvoir constituant :

pouvoir constituant

du Monde,

des Autres,

des Choses.

 

   Autrement dit, son surgissement absolu est une telle évidence que toute prétention d’en doubler la présence se condamnerait, par avance, à ne connaître que l’inintelligibilité, la nuit profonde des limbes. Certes affirmer ceci de l’extérieur sonne à la manière d’un incompréhensible défi. Nul ne saurait prétendre que le Monde ne dépend que d’un Être, qu’au-delà tout est vide, privé de sens. Certes ceci est indiscutable. Maintenant, si l’on fait l’effort, par l’imagination, de se rassembler Soi-même autour d’un simple point, de projeter ce point en la monade singulière d’Ego, en son foyer le plus précis, l’on aura vite fait de constater, qu’au moins, au vif de l’impression, 

 

on est ce qui est,

à la fois  en-Soi

et aussi bien

hors-de-Soi,

 

   que nulle autre réalité que la sienne propre ne peut s’imposer d’elle-même, sauf à être l’hypothétique reflet d’un Être tout aussi hypothétique, à savoir la présence d’Alter ne se donnant qu’à la mesure d’une non-présence, une simple buée venant du seul lieu possible d’Ego en l’absolue nécessité de son exister.

   Sans doute, me direz-vous, ceci est pure surinterprétation, coquetterie de qui se pique d’intuitions philosophiques. Peut-être, mais ceci ne nous empêchera nullement de poursuivre plus avant notre argumentation. Revenons à l’image. Donc ces deux situations existentielles, celle d’Ego, celle d’Alter, sont-elles au moins vraisemblables, ne sont-elles, comme à l’accoutumée chez Barbara Kroll, le prétexte à quelque allégorie dont nous pourrions tirer un enseignement. Poser ainsi la question est déjà donner la réponse.  Ceci est la mise en scène, indubitable, du problème de l’Être et du Non-Être. Ces soi-disant Êtres, assis de part et d’autre de la flaque blanche de la table, ont-ils d’autre consistance que d’être de pures virtualités sas possibilité aucune d’actualisation ? Deux pré-formes hallucinées ne parvenant nullement au statut achevé de Formes ? Deux entités vides dont nul cercle ne viendrait délimiter le réel, une simple dissolution de ce-qui-pourrait-être dans ce qui, visiblement, n’est pas ? Le fragment de  texte qui précède, vous l’aurez compris, scinde ces deux « personnages » selon une irrémissible ligne de partage donnant à Ego et seulement elle, le droit de prétendre à l’exister.  Mais poursuivons notre méditation : de ces deux Formes attablées, situées en vis-à-vis, nous ne pouvons qu’attendre la mise en œuvre d’une situation dialogique, quels qu’en soient les motifs, simple bavardage ou réflexion davantage constituée. Attendant ceci, nous demeurons sur notre faim car nous sommes visiblement confrontés à une évidente aporie. Comment des Êtres privés de visage pourraient-ils entrer en dialogue, manifester quelque sentiment, émotion ou contentement, comment pourrait-il y avoir la moindre émergence d’un sens résultant d’accusés de réception réciproques ? Nous voyons bien que la scène est vide, que les acteurs sont absents, qu’il ne s’agit, tout au plus, que de leurres, d’artefacts, de subterfuges tout droit sortis de la tête d’un Alchimiste fou. Nous sommes en pleine irréalité et, pourtant, il nous faut impérativement donner à cette image quelque fondement vraisemblable dont, faisant son motif central, elle nous apparaîtra en tant que forme parmi la foule des formes signifiantes. Mais tout ceci dépend de la perspective selon laquelle nous l’envisageons, de quel sol nous partons afin d’édifier, au contraire d’un songe, un concret suffisamment assuré de son être. Car toute position philosophique ou réputée telle se donne un humus, une terre sur quoi fonder et élever ce qui, prétendant être, trouve sa propre justification. Mais jetons un rapide coup d’œil à l’histoire des idées de manière à ce que, pourvus d’une vision synthétique, nous puissions nous y retrouver parmi le confondant fourmillement des choses, des actes, des projets.

  

   « Partir de… » - Le problème de toute théorie philosophique est bien la nature de son origine, laquelle conditionne l’ensemble du trajet ultérieur d’une pensée. Alors, partir de quoi ?

 

De l’Immobile avec Parménide ?

Du Flux avec Héraclite ?

De l’atome avec Démocrite ?

De l’Ignorance avec Socrate ?

De l’Idée avec Platon ?

Des Causes Premières avec Aristote ?

De l’Un avec Plotin ?

Du Dien Eternel avec saint Augustin ?

De la Monade en tant que Conscience Individuelle avec Leibniz ?

Du Doute et du Cogito avec Descartes ?

De la Volonté de Puissance avec Nietzsche ?

De la pure Joie et du conatus avec Spinoza ?

De la perception-sensation avec Hume ?

De la Raison et de la Pensée avec Kant ?

Du Sentiment de la Nature avec les Romantiques ?

De l’esprit avec Hegel ?

Du Moi Absolu avec Fichte ?

De l’Être avec Heidegger ?

Du Je Transcendantal avec Husserl ?

De l’Inconscient avec Freud ?

 

   On le voit, l’éventail est si large que l’esprit a du mal à s’y retrouver et se met à flotter de Charybde en Scylla, tel est le sort de Ceux et de Celles qui, ayant perdu la boussole qui leur indique le Nord, tournent en rond et ne savent pour quel chemin se décider. Pour notre part, il ne nous est guère possible de sortir de ce vortex

 

qu’à convoquer le paradigme de la Modernité

qui commence à se dessiner sous l’autorité

 de Descartes avec son cogito,

trouve un répondant dans la conscience

individuelle monadique chez Leibniz,

se renforce chez Kant avec sa priorité accordée au Sujet,

se poursuit et s’amplifie dans la notion de Moi Absolu chez Fichte,

trouve enfin son point d’acmé au travers

du Je Transcendantal ou Je Pur chez Husserl.

  

   Si des notions telles l’Idée, l’Un, l’Esprit, l’Être, l’Inconscient, demeurent de pures abstractions difficiles à saisir, en réalité tout à fat inaccessibles, le mérite du Sujet, de sa Conscience, du Moi, fût-il « Absolu », du Je, fût-il « Transcendantal », donc la question du thème universel de la Subjectivité (nous sommes bien des Sujets, n’est-ce-pas ?), nous paraît être, sinon totalement concret, sinon purement évident, du moins observable en Nous-mêmes, la seule « matière » dont nous puissions à peu près répondre avec le minimum de marge d’erreur. Toujours nous sommes relativement au clair avec notre conscience, alors que la conscience autre, la conscience de Celui ou Celle qui nous font face, demeurent mystères entiers, et ceci est la seule façon de reconnaître, en eux, au plus profond, au plus intime, la ressource absolue de leur propre liberté.  

  

   Donc reportant notre méditation sur les deux Sujets de la peinture dont nous essayons de cerner les Êtres respectifs, nous dirons aussi bien d’Ego que d’Alter, qu’en l’abîme de leur conscience, ces deux Êtres s’affirment en tant que pures autonomies, en tant qu’imprescriptibles Présences que rien ne saurait hypostasier, mettre en réel danger.

 

Chacun pour Soi

en la totalité de son Être.

 

   Ce qui veut dire que « de l’autre côté de Soi », rien d’assuré n’existe, si ce n’est ce Pôle de Liberté dont on peut tout dire, mais aussi bien ne rien dire au motif que la Liberté est pur mystère, que Celui ou Celle qui en sont les dépositaires sont également purs mystères et que ceci est la définition la plus universelle mais aussi la plus approximative de ce petit mot « être » en lequel Chacun, Chacune, au motif de sa propre liberté , donnera le sens qu’il convient de lui attribuer en « son âme et conscience ».

 

Ainsi, l’Être s’affirmant

comme Liberté

décrétée par le Sujet,

 

   l’Énonciateur lui-même, le Sujet donc, donnera les gages les plus sûrs, à savoir un possible sens à ce qui vient à lui, ici et maintenant, au milieu des tourments, absurdités et autres contresens dont l’existence est tissée à foison. Å n’être sûrs de rien sur nos entours, dans le domaine immense de l’altérité, du moins gagne-t-ton quelque stabilité, quelque assurance à se décider pour Soi, en toute connaissance de cause, en prenant la précaution oratoire de s’affirmer tel au regard d’une Esthétique, au regard d’une Éthique car du Beau et du Bien nous ne saurions faire l’économie qu’à nous précipiter dans les premières faussetés et approximations venues, elles irriguent notre Terre, la rendant étrangement étrangère, elle qui devrait nous être pure familiarité, nous être pure affinité !

  

   Ces deux Êtres de l’image, nous en avons fait le lieu d’un monologue, d’un conciliabule intime, d’une approche revendiquée comme totalement subjective.  

 

Chaque Ego est donc,

 pour l’autre,

 Alter

 

   en sa dimension la plus insondable qui soit. Étant tout à la fois des Ego et des Alter, nous nous situons aussi bien dans l’Immobile Parménidien dont nous pensons que notre Ego est le pur témoignage, mais aussi bien dans le Flux Héraclitéen dont nous pensons que l’Alter est la figure de proue au motif de sa variabilité, de son inaccessible esquisse. Ce qui nous conforte dans l’idée que non seulement

 

la Vérité est relative,

mais que nous-mêmes,

sommes des Êtres du paradoxe,

de l’illusion,

de la contradiction,

 

toutes conditions au terme desquelles,

il y a nécessité pour nous

de trouver notre point d’équilibre,

 

une fois du côté Ego,

une fois du côté Alter.

 

Nous sommes des Êtres de la Nature :

des Océans livrés au flux et au reflux,

des Forêts que la saison rend changeantes

selon le caprice des saisons,

des Fleuves qui passent d’un instant à l’autre

 de la crue au plus bas des étiages.

 

Nous sommes,

malgré ceci ou

 à cause de ceci !

 

Nous sommes !

 

 

 

 

 

 

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26 août 2025 2 26 /08 /août /2025 08:31
D’une Intimité-Simplicité l’autre

« Coucher de soleil aux Andelys »

 

Félix Vallotton

 

***

 

« Du retrait de Soi à l’ineffable parution de la Nature »,

 

   tel pourrait être le sous-titre dédié à cette belle peinture. Mais il nous faut partir de l’avant-parution, du sens non encore constitué, d’une manière de chaos précédant toute mise à jour des choses en leur être le plus affirmé. Imaginez ceci : du noir, du noir compact en lequel nulle trace de lumière ne s’agiterait en quelque invisible endroit. Du noir plus que noir. Ce noir, cependant, est-il vide, inhabité, simple non-couleur réduite à sa portion congrue ? Nullement ! Ce noir est habité, mais dans l’indistinction, mais dans la forme d’un sombre marigot où se multiplieraient, en toute illogique, des êtres sans nom, sans histoire, sans contours qui les rendraient palpables, discernables. Imaginez encore, si du moins vous le pouvez, un étrange emmêlement de membres pareils à des tentacules, quelque chose qui grouille dans l’ombre, quelque chose d’aveugle ne possédant, en guise d’yeux, que de vagues protubérances scellées, fermées à tout ce qui pourrait venir de l’extérieur, essaierait de se donner en tant que possible altérité.

   Forez encore votre faculté imaginative, donnez à ces Enténébrés, une sorte de vis-à-vis, nullement informé définitivement, seulement en voie d’émergence, venant du plus loin d’un non-temps, d’un non-espace, une manière de lourde inconséquence inconsciente du destin qui pourrait lui advenir, si par hasard, une étincelle de signification pouvait en pénétrer la pesante incertitude. Puis, pareil à un étrange face à face, venue du fond de l’invisible, vous devinez quelque chose de semblable à une évidente aporie : une paroi de suie en laquelle, comme sur une plaque photographique vierge, nul grain d’argent lumineux ne viendrait animer la présence, de simples linéaments d’ombre glissant parmi d’autres linéaments d’ombre. Ici, la tautologie s’imposait par son étrange radicalité, par sa pesante charge d’indétermination absolue.

   Que cette description vous paraisse confuse, c’est bien le moins qu’elle puisse faire. Mais, parfois, faut-il prendre comme fondement l’incompréhensible, l’illisible sur lesquels, faisant fond, le compréhensible, le lisible, enfin une clarté vienne au jour, d’où l’intelligible fera sens, renforcé par ce qui ne paraissait ne nullement en avoir. Loi des contrastes et des oppositions. Loi des contraires qui est celle, sans doute, la plus efficiente du devoir d’exister.

   Et puisque, ci-avant, nous évoquions la plaque photographique, utilisons-là en tant que métaphore du récit qui va suivre. Sous la lumière d’aquarium jaune de la lampe inactinique, dans le silence du laboratoire photographique, au milieu secret de la plaque de verre, la gélatine s’anime peu à peu de formes énigmatiques. Oh, rien de bien précis qui nous mettrait sur la piste d’en deviner l’étonnante matière. Cependant, dans une sorte d’impalpable clair-obscur, l’inimaginable, l’invraisemblable commencent à paraître sous un aspect devenant, petit à petit, interprétable. Le nœud gordien, tentaculaire, vous vous souvenez, commence à se délier en même temps que, perdant certains de ses attributs, il cherche à se simplifier, à devenir une configuration simple pouvant trouver à s’insérer dans le lexique mondain. D’une manière totalement symétrique à cette sortie de l’imago de sa nymphe, sur la face qui reflète cette étrange créature à laquelle nous avons à faire, la paroi ci-dessus évoquée commence tout juste de sortir sa torpeur nocturne. Pour l’instant, un simple dépliement, une flottaison d’aurore boréale dans un ciel d’Émeraude et de Lichen au centre d’un jour peu assuré de lui-même.

   Donc, maintenant, il nous faut porter à la visibilité ce qui demeurait celé en soi, comme si un mystère devait précéder toute parution de choses prétendant à l’exister. Le motif précédemment décrit ne se laisse concevoir qu’à la manière d’une allégorie chargée de nous dire le centre exact de la Vérité considérée sous le seul angle qui vaille, le concept grec « d’ alètheia », qui indique le nécessaire dévoilement des choses, leur extraction d’un lourd oubli, le devoir que nous avons, vis-à-vis du réel, de l’extirper de ses ombres natives, de le porter à la claire dimension d’un supra-lumineux qui serait l’autre nom de cette Vérité si souvent négligée, si souvent piétinée sous la fureur humaine, laquelle lui préfère le jeu des apparences, la ronde des illusions, la comédie du simulacre. Non, décidemment, il nous faut apprendre à voir la Vérité en son essence plénière, cette illumination qui, en raison de sa puissance, de son évidence s’inscrira au centre même de notre chair, la portant à la dignité d’un Principe, d’un incontournable Universel.  

   Munis de ce précieux Sésame qui fait de la Vérité le centre de notre recherche, nous reportant dans ce passé proche qui nous présentait ces légendaires Enténébrés comme la seule forme possible de manifestation et, face à eux l’énigme d’une Paroi verticale digne de l’obscurité du Sphinx lui-même, il nous est demandé de démêler les fils embrouillés de la pelote, de sortir du labyrinthe, de nous ouvrir au plein jour de ce qui signifie et attire la gratitude de notre regard. C’est maintenant seulement que nous allons mettre en scène cette belle peinture de Félix Vallotton intitulée « Coucher de soleil aux Andelys » dont nous serons nous-mêmes, Vous Lecteurs, Nous Auteur, les Observateurs privilégiés, soucieux, face à cette œuvre,

 

de n’apercevoir en elle que de la Vérité,

soucieux, identiquement,

de ne voir en nous, que de la Vérité.

 

   Vérité contre Vérité, la seule façon de nous y retrouver avec l’Art, de nous y retrouver avec nous-mêmes les Regardeurs de l’Art. Donc les Enténébrés, n’étaient, symboliquement parlant, que la foule des Anonymes se pressant dans la salle d’un musée pour y découvrir cette œuvre, laquelle œuvre se donnait sous les traits de cette verticale paroi teintée, uniquement, de suie.

   Parvenus à ce point de l’exposé, il nous reste, de façon à clarifier les choses, à poser la thèse suivante :

 

la découverte de toute œuvre d’art

ne peut se faire qu’en Vérité

(Vérité de l’œuvre consonant avec

la Vérité des Voyeurs de l’œuvre),

sous les conditions nécessairement réunies

d’un face à face de deux solitudes :

celle de l’œuvre,

celle du Voyeur,

dans le simple et le recueilli.

 

   Toute autre solution qui s’écarterait de ces conditions n’aboutirait qu’à une fausse vision de l’Art qui, par simple phénomène d’écho, serait aussi fausse vision de Soi. Aussi, le grouillement des Enténébrés voulait dire le danger de la multitude, le plus souvent bavarde et inattentive, au regard de laquelle ne pouvait paraître que la dimension enténébrée, elle aussi, de l’œuvre visée inauthentiquement. Ce que la suite de l’article essaiera de montrer : deux clartés se faisant face pour une réelle venue à la clarté de l’Art. Reprenant ici notre suggestion de sous-titre :

 

« Du retrait de Soi à l’ineffable parution de la Nature »,

 

   ceci souhaitera exprimer la condition sine qua non d’une mise en retrait du Soi du Regardeur, afin que la justesse de sa vision donne plein champ au surgissement du paysage en tant que dimension toujours ineffable de la présence de la Nature. Autrement dit « l’ego cogito » le cédant à « l’ego aesthetica », dissolution du pur égoïsme, dans cette générosité de la confluence des affinités qui n’est, en toute exacte considération, que la convergence du sens, sa focalisation bien déterminée en un point de l’espace, en une étincelle du temps.  

  

   [Petite incise explicative : Vous ne serez sans vous étonner de ce passage des Enténébrés à celui que l’on pourrait nommer Le « Clairvoyant », mais ceci n’a rien de mystérieux. Si les Enténébrés observaient, du fond de leur Caverne, les simples artifices et autres leurres qui se mouvaient sur les parois de suie, végétant dans une sorte de noir marécage parmi les emmêlements et complications d’un archaïque exister, notre volonté d’Auteur a été de substituer à cette Foule primitive, la présence infiniment claire, infiniment rationnelle de ce « Clairvoyant », le titre de son nom est révélateur de cette vision droite, lucide qui est la marque des âmes simples mais exigeantes, mais en quête de vérité, ces âmes qui donnent corps au paysage qui fait face dans une directe relation duelle,

 

Essence de l’Homme

en rapport

avec l’Essence de la Nature.

 

   Nul ne se trompera qui prétendra avoir affaire ici à la pointe d’un Idéalisme situé dans une perspective platonicienne, lequel, désobstruant le réel, fait apparaître ses racines et nervures hors de toute ambiguïté : une évidence se donne dans la sublime intuition de l’instant présent.]

   

   Dès ici, nous cèderons la place à cet Énonciateur anonyme, Clairvoyant donc, lequel entretiendra un colloque singulier avec la seule chose qui fasse immédiatement sens, hic et nunc : la relation et la nécessaire coalescence de deux réalités n’en faisant plus qu’une :

 

Sujet-Œuvre

Œuvre-Sujet,

 

comme si, de tous temps, cette unité avait été requise pour l’expression d’une surgissante Vérité. Donc, Je, Enonciateur anonyme, identique à une visée Universelle des choses, Je regarde comme par une meurtrière ce visage du Monde qui vient à mon encontre. De la clarté de mon regard dépend la clarté homologue de ce que je vise, ceci qui ne se désoperculera qu’à être reconnu en sa présence indubitable, la plus sûre, la plus exacte. Le ciel est très haut, à peine visible dans sa teinte pleinement aurorale. Du plus haut, descendant vers un degré moyen, une superposition de bandes se donnant selon un doux camaïeu : gris de Cendre avec de vagues touches de bleu puis un rose indéfinissable jouant de Dragée à Cuisse de Nymphe, dans une manière de vibration intime, d’hésitation qui dit, en murmure, la crainte du déploiement face à une Communauté, à une Multiplicité qui n’en percevraient que le seul chromatisme à défaut d’y deviner la fragile coquille de l’Être. Nature de l’Être en voie de venir en présence, en chemin pour ce qu’il a à être depuis la longue et secrète Nuit des Temps, une Origine se voilant sous son abritante Léthé. C’est ceci le regard sans fard, celui qui, plongeant sous l’écaille durcie, incendiée du réel, y décèle cette source native, y devine ce faible bruissement, lequel est venue des choses à leur propre profil, dissolution lente de leur initial mystère.

  

   Puis, issu de Cuisse de Nymphe, le Merveilleux Disque Jaune couleur d’or précieux, couleur de tournesol, celui qui, au milieu de l’agitation désordonnée des foules, au milieu du fourmillement continu des Existants, diffuse sa douce clarté (sa Vérité), débouche les ombres, fait briller les yeux des Amants, porte à sa révélation tous Ceux qui, sans lui, seraient restés dans la ténèbre de la Caverne, aveuglés par la torche des illusions, abusés par le spectre diffus des non-vérités, laissés à eux-mêmes au centre tourbillonnant du vortex qui, lentement mais sûrement, les détruira, les réduisant à la poussière d’une stalactite succombant sous la vanité de sa fragile puissance. Nul ne peut en fixer la brillante couronne qu’au risque de sa cécité :

 

Vérité est éblouissement

ou bien n’est rien.

 

 

    Tout est encore dans la retenue, dans la réticence de Soi à paraître, il y a tant de dangers, tant de couleuvrines, tant de chausse-trappes partout dissimulées qu’il faut certes chercher un orient sur lequel régler sa marche,

 

mais dans la prudence,

dans la voix se levant à peine du silence,

dans le corps se dissipant du néant

à la manière d’une brume.

 

   Au loin, les collines ne sont que la mesure avant-courrière d’un caractère plus soutenu mais leur dissimulation est encore patente en ces teintes pastel de Parme et de Glycine. La variation des tons, leur faible scintillation ne font que témoigner de la difficile venue aurorale de ce qui devient, alors que plus bas, sur Terre, une sombre rumeur habite déjà les poitrines, manière de tocsin intérieur manifestant le vivre en son plénier paradoxe :

 

avancer dans la vie

est avancer vers la mort.

 

 

   Là, au milieu de ce qui se donne en tant que réel, il me faudrait ménager une ample respiration, me retourner sur le chemin parcouru, chercher à deviner dans le passé ce qui, maintenant révélé, ne me questionne ni ne m’angoisse car j’en ai fait l’épreuve, ai accompli le saut qui me projette vers le futur. Moi, le Disant Anonyme, je suis le porte-voix des Faibles et des Démunis, le modeste fanal qui essaie de faire avancer les Inconnus vers leur destin, ce connu qui leur sera familier à mesure qu’ils progresseront.

 

Vers quoi ?

Ils ne le savent.

Vers qui ?

Ils n’en ont nulle idée

et pourtant c’est vers EUX

qu’ils cheminent,

en leur intime et

solitaire conviction.

 

   Nul ne peut leur apprendre à vivre, c’est leur seule et unique responsabilité. Tout comme ce paysage qui ne se dévoile qu’à l’aune de son possible. Nulle aide extérieure. Nul miracle, nulle main secourable qui viendraient les tirer de l’embarras. Et, ces Egarés, ces Perdus à eux-mêmes, qu’ils ne quémandent nullement le secours de quelque Religion, l’aide de quelque Gourou. Religion, Gourou, ne vivent qu’en eux, pour eux, leur sollicitude est feinte, leur charité adressée seulement à qui ils sont. De simples egos repliés sur leur singulier ego.

  

   Voyez-vous, ces idées qui tournent au sombre, au pessimisme, n’en cherchez nullement la raison en quelque fatalité qui guetterait, depuis toujours, le moindre de mes faux-pas. C’est seulement parce que, chutant des hauteurs éthérées (celles supposées détenir un savoir ancestral qui pourrait me sauver), chutant donc vers la Terre des Hommes,

 

y discernant des desseins obscurs,

y pressentant des désirs nébuleux,

y devinant de funestes projets

(notre Terre va à vau-l’eau,

court à sa perte),

 

   toute cette matière vile, toute cette substance traversée de lourds miasmes me confèrent un destin tel celui de l’infortuné Icare et je sens déjà la cire qui lie mes rémiges fondre comme neige au soleil et le sol se rapproche avec un bruit de rhombe assourdissant. Ma crainte, ma seule inquiétude, ne plus connaître que la froideur du mensonge, ne plus pouvoir discerner que ces fourberies sous lesquelles l’Humain courbe l’échine, le sachant mais feignant d’en ignorer la douloureuse existence.

   

   Mais, tout au long de ma péroraison, le Paysage-Nature attend patiemment d’être reconnu en sa plus vive confidence. Discrète la Nature qui vient à nous sur le mode du pas silencieux, talqué d’ouate. Aussi il ne faut rien risquer, aussi faut-il, avec elle, en son intime ressource, entreprendre une sorte de pas de deux où Chacun sera l’Autre, demeurant Soi. Mais un Soi agrandi aux limites de l’Univers, là où le concert des Étoiles, la giration des Galaxies viennent nous dire, en subtiles vibrations, en ondes super lumineuses, la Grande Beauté énigmatique de ce qui se donne à voir au plein de notre contemplation : La Merveille ! Mais il faut s’écarter d’un lyrisme trop facile, mais il nous faut revenir à ce qui, placé au sein même de notre conscience, en devient le centre aimanté, polarisé.  

   La rivière est un lacis Vermeil semblant immobile pour l’éternité. Sans doute, sous le couvert de la surface, mille vies discrètes, amibiennes, de l’ordre du pli, de la feuillure, de la sinuosité, mille diaphanes diatomées y trouvent-elles le lieu caché de leur être. Et, moi, l’Anonyme, loin de vouloir devenir le Malvoyant, me faut-il aiguiser la lame de ma conscience afin que rien ne puisse lui échapper, afin qu’archivant en ma mémoire ces abondances infinies de sensations, une richesse intérieure puisse trouver à s’actualiser, à rayonner, en elle, hors d’elle.

 

Être présent,

Infiniment

présent,

parmi

la belle

Présence

des Choses.

 

   Sur la rive droite, dans une manière de dialogue discret avec la Rivière, la masse sombre d’une végétation dense. Mais, si je puis m’exprimer ainsi, une densité légère, aérienne, laquelle n’a plus rien à voir avec la nuit de la Caverne. Les frondaisons se sont allégées au contact du jour levant, au contact de la brume Parme, au contact du souple frémissement de l’eau, au contact du disque solaire en sa neuve apparition. Puis, tout en bas du paysage, une guirlande d’arbres en boule, aimables sentinelles d’une eau complice, étale, bien disposée à être qui-elle-est car, ici, tout va de soi dans la plénitude et l’accomplissement. C’est à peine si, en lisière de l’herbe couleur de Lichen, se laisse percevoir le mince filet d’un chemin : on ne sait d’où il vient, où il va et, cependant la certitude d’un voyage serein se fait jour, que rien ne pourra effacer. Il est la contre image même de l’excès, de la surabondance, de l’agitation perpétuelle de ces « Frères Humains » qui n’ont de cesse de parcourir le globe dans toutes les directions de l’espace, ivres qu’ils sont de ces constants nomadismes, ivres qu’ils sont d’eux-mêmes, car ici se trouve la réponse à leur itératif désir d’être là, puis l’instant d’après, de n’y être plus, comme si la vitesse du déplacement était directement proportionnelle à la qualité de leur bonheur.

 

En réalité c’est

eux-mêmes qu’ils fuient,

incapables qu’ils sont de

se confronter à leur propre vérité.

 

   Alors, tels les moutons de Panurge, ils bêlent en commun, prenant leur bêlement pour le sublime accusé de réception de leur être. Mais vous l’aurez compris, plus ils bêlent de concert, plus ils se distraient de qui-ils-sont, plus ils se dissolvent dans le marigot du désêtre. Ils girent tout autour d’eux, tels des totons fous, incapables qu’ils sont d’interrompre le mouvement qu’ils ont eux-mêmes suscité.

   S’ils avaient perçu la nécessité de mettre en relation leur propre solitude face à la solitude de la Nature, seuls lieux

 

d’une possible Vérité,

Essence contre Essence,

Simplicité contre Simplicité,

 

   bien plutôt que de s’abandonner à la dispersion, ils auraient rassemblé leur être autour de ce reflet solaire qui glisse sur la feuille d’eau, ne confondant nullement pour autant le reflet avec son Origine, cet Astre Céleste qui,

 

tout à la fois est

Essence,

Vérité,

Plénitude.

 

   La perfection du cercle poudrant le cercle Humain d’une identique valeur signifiante. Rien, parmi les figures multiples de l’exister n'est comparable à l’Uni-Totalité, à la pureté idéale du Cercle en lequel tout est Harmonie, rien n’est division, rien n’est fragment. Certes, me direz-vous, j’agite de vieilles sornettes idéalistes, je ne fais que broder des billevesées, que courir après chimères et rêveries. Sans doute est-ce le cas de tout ce symbolisme qui traverse ce récit à la manière d’un songe. Mais, si l’on prend soin d’éclairer ce songe, d’en écarter les voiles, si on le considère avec suffisamment de rationnel, si l’on poursuit à son sujet une méditation-cogitation assez ferme pour n’être pure gratuité, alors c’est bien le songe en tant que Vérité qui se présentera à nous, dans sa nudité, pouvons-nous dire, tel cet émouvant mouton de Panurge qui, soudain délesté de sa lourde toison (ses errances, ses illusions), connaît enfin les secrets de l’allégie :

 

toute Vérité est à fleur de peau,

il suffit d’en vouloir saisir l’essentiel

qui, en même temps, est sa Beauté !

 

 

 

 

 

 

 

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21 août 2025 4 21 /08 /août /2025 08:27
En quoi Philosophie et Poésie se rejoignent

La philosophie trône parmi les sept arts libéraux

— illustration extraite de l'Hortus deliciarum

de Herrad von Landsberg (XIIe siècle).

 

***

 

Toujours ce qui vient à nous,

cette coupe de fruits,

cet Ami que l’on n’attendait pas,

cette œuvre d’art surgie d’un musée,

ce paysage au détour du chemin,

 

    tout vient à nous au terme d’une médiation qui n’est rien moins que matérielle, de l’ordre de la saisie, de la préhension.

 

Cette coupe de fruits, ce sont nos yeux

qui l’ont amenée devant nous.

Cet Ami, c’est notre ouïe

qui en a révélé la discrète présence.

Cette œuvre d’art, ce sont nos mains

qui en ont théoriquement esquissé la saisie.

Ce paysage, c’est notre peau

qui en a ressenti le souffle naturel.

 

   Donc, du Monde et de ses contenus, à nous qui observons, toujours une distance, toujours une étrangeté à combler au moyen de nos sens. C’est comme si, depuis notre menhir de chair, nous lancions, en direction de l’altérité, des grapins retenus par un fil   et que ces grapins ayant touché leurs cibles revenaient à nous avec le motif de leur moisson.

 

Mais alors, qui perçoit,

nous en notre essence la plus intime ?

Ou bien ces manières d’excroissances

de qui-nous-sommes

 

   qui ne seraient, en réalité, que des artefacts, des outils commis, parfois, souvent, à nous tromper, à nous induire en erreur en raison même de prédéterminations dont ils seraient porteurs, telle visée selon un type particulier inscrite, en tous temps dans le derme des choses et alors notre liberté serait tronquée et, du réel qui nous fait face, nous ne percevrions que des genres de spectres ou, au mieux, que des opinions toutes faites, des doxas qui, non seulement ne nous apporteraient rien, mais nous berneraient si bien que nous vivrions en un Monde d’illusions fabricatrices de décors en carton-pâte.

 

Le problème viendrait

en droite ligne

de notre adhérence au réel,

de notre dépendance

à sa concrétude,

du fait troublant que nous n’en serions

que des prolongements,

des fragments,

des satellites.

  

   Si nous voulons témoigner de quelque chose en vérité, il nous faut aller, par le plus droit chemin, à ces essences,

 

de la nature morte,

de l’Autre en sa coprésence,

du tableau en sa profondeur,

du paysage en son phénomène le plus réel.

 

   Alors, me direz-vous avec raison, si l’on supprime tous ces naturels médiateurs que sont l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher et la vue, que reste-il de ce qui nous est adverse, si ce n’est la pure désolation de ce qui ne peut témoigner ni de sa forme, ni proférer quelque langage que ce soit, ni se manifester au titre d’une représentation ? Certes, faire abstraction de ceci même qui nous détermine en tant qu’Observateurs du réel, n’est chose guère aisée et il se peut que nous renoncions à comprendre nos propres entours avant même d’avoir tenté quelque autre possibilité que la perception ordinaire qui se donne comme la seule voie d’accès à ces étrangetés dont le Monde est un vivant inventaire.

  

   Cependant, nous ne pouvons demeurer sourds-muets, affligés d’une mutilante catatonie face à ce Monde dont nous supputons la présence, à défaut de pouvoir la prouver, mais c’est égal, nous partirons de notre ego cogito, celui qui, prioritairement philosophe au travers de ses multiples cogitations, mais aussi bien partirons-nous de cet « Homo Aestheticus », cet « Ego-esthéticien » tel que défini par Luc Ferry dans l’un de ses livres. Donc celui qui se donne selon la pente des intuitions poétiques, celui qui, par opposition aux trop vives rationalisations, se fonde sur les affinités, ces mystérieuses entités au gré desquelles ce qui se propose à nous le fait en une telle évidence assurée de soi

 

qu’il n’y aurait plus alors de distance

de l’Objet visé au Sujet qui le vise,

à savoir Soi.

Le Soi-des-Choses en tant que Soi-de-l’Être.

Le Soi-de-l’Être en tant que Soi-des-Choses.

 

    Et, ici, loin d’être une formule, cette coïncidence des Soi, ce versement de l’Un en l’Autre, ces étonnants vases communicants n’ont nul besoin d’une propédeutique qui les présente, n’ont nul besoin d’inférences logiques, d’explications des conséquences au regard des causes qui seraient leur origine, nul besoin d’une sémantique résultant d’un long travail herméneutique afin de faire surgir un Sens qui serait toujours-déjà-là, une disposition originaire ne trouvant qu’en-Soi, dans la plus pure autonomie qui soit, le fait même de sa présence. Ceci exprimé d’une manière tautologique :

 

l’Essence au regard de l’Essence.

L’Essence de l’Altérité faisant écho

à l’Essence de la Mienneté.

  

   Ce que nous voulons exprimer ici, c’est qu’à défaut de nos sens, (mettons-les provisoirement entre parenthèses), il nous faut bien un outil, un dispositif afin que ce Monde qui nous fait face prenne forme et couleurs, s’adresse à nous selon la pente naturelle de son être. Alors, délaissant à la fois les voies d’une perception simplement physique, « anatomique » du réel si nous pouvons dire, délaissant à la fois nos modalités pratiques usuelles de le rencontrer, faisant allégeance à la seule abstraction, au concept philosophique, mais aussi bien à l’intuition poétique, ce réel, nous l’approcherons d’une manière Idéale puisque, de façon identique, méditations philosophiques et hauteurs poétiques ne se donnent que dans l’écart par rapport aux choses de la quotidienneté. Et c’est bien dans cet écart, cette fissure, cette béance (si le thème réflexif ou poétique est poussé assez loin) que s’inscrit, en une manière d’invisibilité, sinon d’étrangeté, le geste intellectif par lequel témoigner de ces « choses » par définition indéfinissables puisqu’elles sont de l’ordre de l’esprit, de l’âme, du pur entendement, parfois du pur imaginaire.

  

   Tout ce long préambule n’a pour objet que d’être une manière de paradigme introductif à l’abord des extraits qui vont suivre, poétique et philosophique, chacun constituant le miroir de l’autre selon la thèse que nous défendons ici. Selon nous,

 

il y a homologie entre une méditation métaphysique élevée,

celle d’un Martin Heidegger

et la description mythico-lyrique d’un fragment de Nature

tel qu’évoqué, par exemple, sous la plume

du Romantique allemand Jean-Paul Richter.

 

   Deux extraits tirés du corpus de ces deux Auteurs suffiront à mettre en lumière cet investissement lexico-sémantique admirable, qui peut faire penser, en tous points, à une identique confluence des projets d’écriture : décrire la Beauté telle qu’en elle-même. Afin de mettre en perspective le langage commun, ordinaire, celui de la quotidienneté et celui au registre élevé, Poésie, Essai métaphysique, nous convoquerons la force évocatrice de la métaphore. Pour employer une métaphore ophtalmologique, nous dirons volontiers que la relation du quotidien, telle que réalisée concrètement chaque jour dans le cadre de nos activités, correspondrait à la dilatation pupillaire minimale de la myose, alors que la contemplation poético-philosophique ferait intervenir l’ouverture pupillaire maximale de la mydriase. De là la difficulté de passer d’une forme à une autre, laquelle difficulté, loin d’être purement physiologique, s’accentue au motif qu’il existe un abîme se creusant entre un langage suréminent et un langage prosaïque, ne fonctionnant, la plupart du temps, que sur le mode du « on » : « on a dit ceci », « on a fait cela ».

  

Première évocation, tirée de « Choix de rêves », sur la prose de Jean-Paul Richter :

 

(les accentuations lexicales dans les deux textes sont de mon fait)

  

   « Réellement heureux, exalté dans mon corps et mon esprit, il m’est arrivé parfois de m’élever tout droit dans le ciel étoilé, saluant de mes chants l’édifice de l‘Univers. Dans la certitude, à l’intérieur de mon rêve, de tout pouvoir et de ne rien tenter, j’escalade à tire d’ailes des murs hauts comme le ciel, afin de voir par-delà apparaître soudain un immense paysage luxuriant ; car (me dis-je alors), selon les lois de la représentation et les désirs du rêve, l’imagination doit recouvrir de montagnes et de prairies tout l’espace d’alentour ; et chaque fois elle le fait. Je grimpe sur des sommets, afin de me précipiter par plaisir ; et je me souviens encore de la jouissance toute nouvelle que j’éprouvai, lorsque, m’étant jeté du haut d’un phare dans la mer, je me berçai, fondu parmi les ondes écumantes à perte de vue. »

 

   Seconde évocation tirée des « Chemins de pensée » de Heidegger en direction de l’Être :

 

   « Quand, dans le silence de l'aube, le ciel peu à peu s'éclaire au-dessus des montagnes...

L'assombrissement du monde n'atteint jamais la lumière de l'Etre.

Nous venons trop tard pour les dieux et trop tôt pour l'Etre. L'homme est un poème que l'Etre a commencé.

Marcher vers une étoile, rien d'autre.

Penser, c'est se limiter à une unique idée, qui un jour demeurera comme une étoile au ciel du monde.

[…]

   Quand, dans un ciel de pluie déchiré, un rayon de soleil passe tout à coup sur les prairies sombres...

Nous ne parvenons jamais à des pensées. Elles viennent à nous.

C'est alors l'heure marquée pour le dialogue.

Il rassérène et dispose à la méditation en commun. Celle-ci n'accuse pas les oppositions, pas plus qu'elle ne tolère les approbations accommodantes. La pensée demeure exposée au vent de la chose.

[…]

   Quand, aux premiers beaux jours, des narcisses isolés fleurissent, perdus dans la prairie, et que sous l'érable la rose des Alpes sourit...

Magnificence de ce qui est simple.

[…]

   Quand le torrent, dans le silence des nuits, raconte ses chutes sur les blocs de rocher...

Ce qu'il y a de plus ancien parmi les choses anciennes nous suit dans notre pensée et pourtant vient à notre rencontre.

[…]

   Quand, sur les pentes de la haute vallée que les troupeaux parcourent lentement, les cloches des bêtes n'arrêtent pas de sonner...

Ce caractère de la pensée, qu'elle est œuvre de poète, est encore voilé.

[…]

Mais la poésie qui pense est en vérité la topologie de l'Etre.

A celui-ci elle dit le lieu où il se déploie.

Quand le soleil du soir, débouchant quelque part dans la forêt, revêt les fûts...

Chanter et penser sont les deux troncs voisins de l'acte poétique.

Ils naissent de l'Etre et s'élèvent jusqu'à sa vérité.

Leur relation nous donne à méditer ce qu'Hölderlin chante des arbres de la forêt :

" Et les fûts voisins, tout le temps qu'ils sont debout, demeurent inconnus l'un à l'autre. "

Les forêts s'étendent

Les torrents s'élancent

Les rochers durent

La pluie ruisselle.

Les campagnes sont en attente

Les sources jaillissent

Les vents remplissent l'espace

La pensée heureuse trouve sa voie. »

Confluences formelles et thématiques

 

(Jean-Paul Richter – JPR)

 

« Réellement heureux, exalté dans mon corps et mon esprit. »

« la jouissance toute nouvelle que j’éprouvai »

 

(Martin Heidegger – MH)

 

« Il rassérène et dispose à la méditation »

                                              « Magnificence de ce qui est simple. »

                                               « La pensée heureuse trouve sa voie »

 

*

 

JPR : « m’élever tout droit dans le ciel étoilé »

« Je grimpe sur des sommets »

 

MH : « le ciel peu à peu s'éclaire au-dessus des montagnes »

« Marcher vers une étoile »

« une étoile au ciel du monde »

« dans un ciel de pluie déchiré »

 

*

 

JPR : « saluant de mes chants l’édifice de l‘Univers »

 

MH : « ce qu'Hölderlin chante des arbres de la forêt »

« Chanter et penser sont les deux troncs voisins »

 

*

 

JPR : « un immense paysage luxuriant »

 

MH - : « Les forêts s'étendent »

« Les torrents s'élancent »

« Les sources jaillissent »

« Les vents remplissent l'espace »

 

 

Les Métaphores

 

 

JPR : « l’édifice de l‘Univers »

« des murs hauts comme le ciel »

 

MH : « la lumière de l'Etre »

« L'homme est un poème »

« La pensée demeure exposée au vent de la chose »

« la rose des Alpes sourit »

« Quand le torrent, (…) raconte ses chutes »

« chanter et pensée sont les deux troncs voisins »

 

 

Les marqueurs de la transcendance

 

  

   Entre la méditation philosophique et l’exaltation poétique, il n’y a nulle réelle différence. Toutes deux, en leur essence, s’abreuvent à une identique source transcendante qui est élévation de Soi en direction de ce « ciel étoilé » cité, conjointement, par le Poète Jean-Paul Richter et le Philosophe Martin Heidegger. Deux hautes pensées qui confluent et communient en une manière de fusion où la matière se spiritualise, connaît son allégie, devient éphémère, impalpable sinon au gré d’une disposition de l’âme intellective à se laisser transporter en elle-hors-d’elle, genre de diffusion à l’échelle cosmique, la seule dimension qui convienne à son tropisme supra-lumineux.

   Nous prendrons le terme de « Transcendant » tel que défini étymologiquement, vers 1405, par Christine de Pisan, Philosophe et Poétesse française (les deux domaines qui nous occupent):

 

« Transcendant » : « dont la qualité propre est de dépasser le naturel ou l'ordinaire. »

  

   Or, ce « dépassement de l’ordinaire » est un souci constant de nos deux Auteurs. Nous en citerons le riche lexique relatif à ce « dépassement » qui, loin de se limiter aux choses et à la nature,

 

est élévation de Soi en direction de ce qui,

doué d’un sens suréminent,

accomplit la conscience humaine

bien au-delà de ses supposées possibilités.

 

    Prenant la Parole en lieu et place de ces deux Auteurs, nous autorisant à emprunter leur vocabulaire, nous proposerons une manière de synthèse des contenus poétiques et philosophiques afin qu’une clairière s’ouvrant, la nuit du désarroi et de la peur recule, laissant place à une illumination de l’intellect.

 

« J’avance sur le Chemin

de Pensée et de Poésie.

Le paysage est luxuriant,

partout où porte mon regard,

ce ne sont que dimensions

qui s’étendent,

arbres qui s’élancent,

sources qui jaillissent,

vents qui remplissent

et fécondent l’espace.

 

Heureux, exalté,

 je grimpe sur des sommets.

 Tout s’éclaire au-dessus.

Tout chante.

 Jouissance, magnificence

sont partout.

 En Moi. Hors de Moi.

Moi dilaté à l’échelle de l’Univers.

 

Peu à peu je m’élève dans le ciel étoilé.

Peu à peu se révèle,

pareil au halo d’une comète,

l’éblouissante Lumière de l’Être.

Je suis-qui-je-suis

et l’Être

en un seul

et même élan

 de méditation Poétique,

de contemplation Philosophique.

 

Je suis

 et demeure

 au Ciel du Monde. »

 

   Mais en tant qu’épilogue, nous ne saurions demeurer sur ce « balbutiement poétique » qui ne fait, en quelque sorte, que plagier une Haute Poésie, une Grande Pensée. Et afin de remettre une véritable dimension transcendante, dans le mouvement de réflexion, qu’il nous soit permis de citer cet extrait d’un excellent article de Patrick Marot dans « Senancour ou le sublime paradoxal » :

  

   « Le cœur de la lettre est consacré à l’évocation de l’ascension de la Dent du midi. L’écrivain s’y tient continûment dans le registre du sublime – fait rare chez lui – et en l’occurrence d’un sublime qui mêle intimement l’esthétique burkienne de l’immensité illimitante, de l’éblouissement aveuglant et de la désorientation, et un sublime longinien du ravissement et de l’élévation morale :

    

   « Là l’éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l’immensité sans borne ; au milieu de l’éclat du soleil et des glacières, chercher d’autres mondes et d’autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l’atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne. »

   « Là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel : là, l’homme retrouve sa forme altérable mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

  

   L’expérience sublime est ici vécue comme un acte, porteur d’un héroïsme qui arrache Oberman (ici bien nommé) (« l’homme des hauteurs ») à la condition servile et ordinaire des « plaines » ; elle jette un appel à être où le rapport à l’« univers » est intégrateur et comme tel pleinement légitimant. »

 

   Ce texte, que nous avons proposé, voudrait montrer l’artifice, sinon le danger que constitue toujours la délimitation stricte des disciplines, le fait de tracer des frontières à l’intérieur de la Pensée. Certes, si les contenus dévolus à la Poésie et à la Philosophie, respectivement l’affect à la première, le concept à la seconde, sont aussi réels qu’historiquement et théoriquement situés,

rien ne serait plus dommageable que d’isoler leurs domaines, d’édifier entre les deux des parois étanches infranchissables. Pour user encore d’une métaphore, nous préférerons, quant à la coexistence de la Poésie à la Philosophie, ne les envisager nullement désunies, divisées mais bien plutôt situées en un constant échange, parfois une osmose comme si un fragile papier huilé, plutôt que de les séparer, les maintenait intimement liées.

 

Nous plaidons pour une Poétique Philosophique,

pour une Philosophie Poétique.

 

En dehors de cette belle réalité,

toute conduite située à l’extérieur

ne serait que pur dogmatisme.

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