Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
15 juin 2025 7 15 /06 /juin /2025 07:04
La pluri-réalité Humaine

 

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Cette image de Barbara Kroll, à l’instar de bien d’autres, est fascinante. Et pourquoi l’est-elle ? C’est bien son horizon métaphysique qui nous interroge et se donne en tant qu’énigme. Ce qui vient à l’encontre, bien loin d’être un réel directement interprétable, est tout simplement un irréel, la trame résultant de quelque songe enfoui dans les profondes coursives de l’inconscient. Cependant ces formes, bien qu’ébauchées avec rapidité, laissent transparaitre, dans le lacis même de leur entremêlement, des silhouettes Humaines, rien qu’Humaines. Certes, de notre lent travail d’observation rien ne se donnera pour acquis, nulle évidence ne s’imposera à nous avec clarté. L’expression graphique tire toute son essence belle de ce grisé, de cette lente floculation, de cette douce irisation de cendres, juste un poudroiement en lequel notre vue s’abîmera comme si un fin grésil venait en perturber la netteté. Cependant, déstabilisation heureuse dont tout tragique est instantanément éliminé. Observant « Silhouettes », nous serons pris d’une légère somnolence, d’une flottante rêverie qui, nous ôtant du quotidien lourd et immanent, nous invitera à rencontrer un espace de pur onirisme au travers duquel interpréter le dessin dans une manière de distanciation au regard de nos persistantes et obstinées habitudes. Ce que nous attendons, toujours, de la représentation de la Figure Humaine : qu’elle nous parle le langage transparent de la réalité des Hommes et des Femmes dont la quotidienne rencontre tisse l’espace de notre socialité. Ainsi, les croisant au hasard des rues, reconnaîtrons-nous avec un certain contentement intérieur, tel Ami proche, tel Quidam s’inscrivant au fil des jours dans le canal de notre vision et peut-être même cet Étranger dont, malgré tout, nous pourrons tirer une signification au motif de son allure, de sa vêture, de sa façon d’être au Monde.

   Ce qu’il convient de souligner dès maintenant, c’est que cette supposée familiarité avec l’actuel, le directement manifeste, le visible accoutumé, ici sa loi coutumière s’efface au profit d’un genre de primitif chaos dont l’archaïque valeur nous laissera libre d’y apposer un regard totalement autonome, sans doute original, lui attribuant un sceau infiniment personnel, seule façon d’affirmer la singularité qui nous est propre, laquelle dessine, cela va de soi, le profil même de notre Être.

   Mais avant même qu’un concept particulier n’émerge de cette rencontre avec l’œuvre, convient-il d’en déterminer les esquisses les plus signifiantes. Le fond est constitué de rapides biffures au fusain que, sans doute, un effleurement tactile a en quelque sorte dilué, le rendant à une apparence de flou évoquant la volonté de l’Artiste de laisser émerger ses Sujets d’une vague pénombre, laquelle confie au mystère les formes qui lui sont remises avec ce qui, au premier regard, paraîtrait être simple désinvolture alors même que cette manière de tracer est le paradigme selon lequel le dessin se montre en son entier. De cette souple configuration naît une ambiance étrange comme si nous visions la scène au travers d’un verre dépoli : vision favorable au fourmillement, à la pullulation de l’imaginaire.

    Donc les Silhouettes, identiques au traitement du dessin par des enfants, sont constituées de transparences, de superpositions, d’emmêlements de formes dont la valeur de chaos concourt à un effet crypté, a priori recherché. Immédiatement nous sommes dans le domaine de la confusion, de l’enlacement, de l’indistinction, du doute, un peu comme si ces Esquisses hésitaient à se laisser aisément deviner, préférant à la netteté de la pleine lumière cette frange ténébreuse les laissant sur le bord de quelque chose, bien plutôt que de s’y inscrire sans que quelque contestation les puisse remettre en question. Donc ces Formes étrangement naissantes sont en voie de…, tronquées quant à leur propre surgissement, leur épiphanie fragmentée étant le signe patent d’un possible retour au domaine précédant la naissance, dont personne ne pourrait s’aventurer à décrire le visage, pas plus qu’à en nommer l’être-dissimulé. Nous pensons avoir atteint, ici, la limite de la description, sauf à vouloir plonger dans le marigot indescriptible de l’aporie et que cette constatation est le seuil à partir duquel élaborer quelque concept chargé de nous tirer de cet engluement, de cet enlisement.

  

Il nous semble dès lors utile d’émettre

 l’hypothèse suivante.

 

Cette illustration est la projection

de la Condition Humaine

en sa lente, pénible

et laborieuse marche en avant

 

   Marche lumineuse et rayonnante que viennent obombrer déroutes, échecs, contrariétés, éclipses, ce sentiment pour le moins paradoxal, sinon absurde, se soldant par quantité de revirements, de voltes-faces, de métamorphoses, d’infléchissements constants qui émaillent le parcours de l’évolution des Individus Égarés que nous sommes tous, façons de girouettes manipulées par les vents les plus impulsifs, les plus déchaînés qui se puissent imaginer. Donc, ce dont il sera question au centre même des convulsions de ce dessin, à notre avis, des antinomies, des contradictions, des contresens qui affectent l’Humain à la racine même de ce qu’il est,

 

un Être voué au

sort irréductible,

sauvage, irrémissible

de la Finitude.

 

Un Soleil s’est à peine levé

que, déjà, il sombre derrière

 la ligne ensanglantée de l’horizon.

 

   Oui ce sont bien là les lignes de la complexité existentielle qui sont posées sur la feuille de papier, dont rien ne nous exonèrera de les penser plus avant, d’y déceler l’essence qui s’y dissimule en creux, cette fragmentation originaire sur laquelle reposent nos propres fondations, toujours nous en ressentons, au plus profond, les vigoureux tellurismes, nous en éprouvons les sillons et les failles, nous en percevons les fragiles dolines qui, sans cesse, menacent de s’effondrer, nous entraînant dans leur chute mortelle. « Pessimisme » diront Certains, « vision tragique du réel » diront d’Autres, « ombre du désespoir projetée sur la face du Monde » diront encore d’Autres. Sans doute n’auront-ils nullement tort, du moins dans la superficie d’un regard glissant à hauteur du réel, au plan des apparences, sans en interroger les racines souterraines.

    Le réel est ainsi fait que, non seulement il ne nous abrite de rien, mais poursuit son chemin obstiné contre vents et marées, semant ici ses images de pure joie, jetant là les scories des malheurs et des absurdités de toutes sortes dont il a le secret. Ce qu’il faut préciser, avant de poursuivre, c’est que, quelles que soient les intuitions des Uns et des Autres, de l’observation attentive de ce réel, une certitude (une apodicticité en termes philosophiques) doit se lever : irrémédiablement,

 

nous sommes des ÊTRES

de la FRAGMENTATION.

 

   Et chercher à échapper à cette lourde vérité ne dispensera Personne d’en ressentir les entailles au sein même de sa chair vivante, cependant déjà frappée d’une malédiction qui la conduit à trépas. Mais rien ne sert d’enfoncer davantage le canif dans la plaie. Il s’agit simplement de témoigner, de citer du factuel, de l’inévitable, de faire émerger le tissu compact et sourd des plurielles contingences, le « naturel » fera le reste, à savoir nous placer face à qui-nous-sommes, des Acteurs sur le point de sombrer dans le trou du Souffleur, ce dernier, vous l’aurez deviné, se donnant comme l’allégorie de la Mort pure et simple et, en attendant sa prochaine survenue, elle, la Mort-différée s’ingéniera à disposer sur notre route tous les obstacles concourant à la résolution de notre Destin en forme de vortex.

 

Dès ici, il nous faut synthétiser :

 

Être voué au sort irréductible, sauvage,

irrémissible de la Finitude

 

Et lui opposer en tant qu’antithèse, ceci :

 

Être d’infinie félicité

tirant de l’existence

mille et un petits bonheurs.

 

   Certes la marche est haute qui place d’un côté la Finitude, de l’autre l’Infinitude d’une existence ouverte à toutes les promesses. Mais, vous l’aurez compris, nous ne retiendrons que l’hypothèse première tâchant de lui attribuer quelques prédicats dont le quotidien se plaît à parer les kyrielles d’événements ordinaires.

   Si nous revenons à l’antithèse, énonçant la possible unité, l’harmonie, la concorde se déduisant de la simple possibilité d’exister, nous opposerons rapidement à cette « bluette » une lucidité sans faille au terme de laquelle, beaucoup de noir, de grisé foncé, d’anthracite, de bitume assombriront notre vue, la précipitant en quelque manière dans un chaudron empli de poix qui nous réduira, au terme de nos tristes méditations, au confondant statut d’un Quidam affecté d’une définitive surdi-mutité.

   Et, reprenant la qualification du réel selon les trois motifs précédemment évoqués, à savoir l’existence hypothétique

 

d’une unité,

d’une harmonie,

d’une concorde,

 

   nous dirons, d’une façon radicale, que toutes ces postures ne résultent que d’une naïveté ou bien de la poursuite d’un Idéal (ces attitudes sont le plus souvent coalescentes), dont on aperçoit bien que ces visées sont hors-sol, genres de gentilles corolles balançant leurs pétales dans la tiédeur suave, moelleuse, sinon mielleuse d’un horizon « fleur bleue » à destination de Romantiques attardés. Cependant nulle impossibilité d’être Romantique et conscient des fausses vérités qui nous entourent, comme la tunique de fibres le cocon !    

   Où l’unité alors qu’au moins depuis la Pangée, les continents s’écartent, la terre se fissure, des canyons s’ouvrent sous tous les horizons ?  

   Alors que les Peuples multiples du Globe se dispersent selon les mille et un langages d’une Babel aux limites infinies ?  

   Alors que chaque Homme, chaque Femme, sur la Planète, ne fraie sa voie qu’à rencontrer, à chaque pas, des obstacles, des sens interdits, des impasses, des labyrinthes dans lesquels tourner et retourner sur Soi est la seule manière qui nous est donnée de répondre à son absurdité même ?

   Où l’harmonie alors que les couleurs complémentaires s’affrontent violemment ?  

   Alors que sont mis en exergue, dans les grandes métropoles, le clinquant des vitrines, la violence des carrefours ?  

   Alors que les longs et lourds ferries déchargent leurs essaims de Touristes pressés qui n’ont de cesse de butiner le moindre recoin des villes historiques, d’archiver dans leur insatiable curiosité tout ce qui passe à leur portée, une portée de courte-vue, s’entend ?

   Alors que les antiques fêtes ne font que dégénérer en confluences bruyantes où plus rien n’est honoré que le désordre, où plus rien n’est exhibé qu’une brutalité manifeste et gratuite ?

   Où la concorde alors qu’ici l’on égorge, que là on mitraille, que plus loin on pille, que plus loin encore on affûte les sagaies et brandit les lames étincelantes des yatagans ?

    Alors qu’un potentiel Ennemi, un Opposant, peut-être un Exterminateur aux plus louables intentions se dissimulent derrière les paravents d’une folie à l’œuvre ?

  

   Certes, rétorquerez-vous, il y a tant de beauté partout assemblée, tant de joie vacante prête à se manifester, tant de générosité, d’actions positives, tant de réussites dans tous les domaines. Oui, ceci est indéniable, mais tout ce positif, cet authentique, cet ouvert, cette clairière souffrent de la proximité immédiate, comme en leur revers, de tous ces signes stériles, de tous ces actes infertiles, de ces funestes décisions de réduire l’Humain à ce qu’il ne saurait jamais être, à savoir un simple détail de l’Histoire, l’invention infructueuse de quelque Démiurge pris de démence, une manière de cruauté et d’extravagance à la Néron.

   Portant de nouveau un regard présentement déniaisé sur l’esquisse Krollienne, nous devinons, sous l’impatience graphique, le brouillage des lignes et des formes, combien cette représentation est équivalente à la monstration directe des incessantes et itératives attitudes ambivalentes des Humains. Cette mise en images qui pourrait aussi bien représenter quelques unes des Figures proposées par la prodigalité de l’existence, donc des Personnages différents, nous pensons qu’il faut la ramener, plus simplement,

 

à une même image diffractée

d’un même Sujet.

 

   Bizarrerie descriptive ? Certes, mais il convient dès maintenant de focaliser notre regard sur la double dimension diachronique/synchronique dont ce dessin nous semble être la parfaite illustration. Cet Énigmatique, nommons-le « Ambigu », afin de coïncider avec la définition du dictionnaire : « dont le caractère n'est pas nettement tranché ; flou, équivoque. », toutes précisions nous paraissant correspondre à l’essence de l’Homme en sa naturelle versatilité, papillonnante, lunatique.

   Au plan diachronique du déroulement du destin : nous les Hommes, vous les Femmes sommes de simples girouettes dont le dernier vent venu métamorphoserait la singularité du parcours entrepris.

Exigeants et rationnels sous la fraîche bise du Mistral,

nous voici soudain devenus immodérés

et excessifs sous la chaleur sèche de l’Harmattan.

 

Nous sentant parfaitement à l’aise, un jour,

dans le froc romantique bleu à la Werther,

nous serons dans l’impatience, le lendemain,

de revêtir ce long et austère manteau arménien à la Rousseau.

 

Dégustant, aujourd’hui, avec délectation

les « Fêtes vénitiennes » de Watteau

sous l’atmosphère poétique des paysages,

leur flou nimbé de tristesse,

il suffira de l’intervalle de quelques jours

pour que notre dévolu ne se porte,

d’une façon pleine et entière,

 sur le réalisme écorché d’un Edvard Munch.

  

Au plan synchronique, l’instabilité n’en est pas moins patente.

 

En ce même et généreux Printemps,

nous fêterons la luxuriance de la floraison,

la générosité des grappes de glycine,

leur odeur entêtante,

alors qu’en parallèle, nous ne serons satisfaits

 que d’ambiances désertiques

 avec, pour seul horizon, la vide étendue

d’un sable toujours identique à qui il est :

une manière d’ennui succédant à un autre ennui.

 

 En parfaite affinité avec les lueurs faibles

et bleutées de la levée d’une aube fraîche,

nous vivrons dans l’impatience

de l’étoile blanche campée au plus haut du Grand Midi,

désespérant de découvrir

les teintes corail du crépuscule

en son signe avant-coureur des ombres nocturnes.

 

Écoutant avec la plus grande attention,

sinon avec dévotion le Rondeau enlevé

 et allègre d’une sonate de Mozart,

 notre imaginaire nous aura déjà conduits

 auprès du voile flottant, onirique

d’un Concerto de Vivaldi pour luth.

  

   Nous le voyons bien, ces quelques exemples pris au hasard du rythme habituel de notre quotidienneté, nous montrent l’extrême instabilité de nos inclinations personnelles qui passent constamment, et de façon brusque,

 

de notre résolution la plus effective

à la plus évidente des irrésolutions ;

 

de notre disposition à la frivolité

à l’aridité du sérieux

et de l’entièrement déterminé ;

 

de l’assise assurée d’elle-même

à la vacillation la plus déroutante,

la plus déstabilisante qui soit.

 

Nous le disions, à la suite

de ce dessin qui, selon nous l’affirmait :

 

Nous sommes des

 

ÊTRES

 

de la

 

FRAGMENTATION

 

Où l’unité ?

 

Où l’harmonie ?

 

Où la concorde ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 juin 2025 3 11 /06 /juin /2025 16:54
Venue du plus loin de la nuit

Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   C’est à peine si le jour faisait sa trace bleue dans le continent étrange de ma tête. J’étais encore sur la pente qui hésitait entre rêve nocturne et clameur diurne. Il me fallait demeurer dans cette posture ambiguë, ne pas me hisser trop tôt vers la clarté, laisser mon corps reposer dans ses bandelettes de momie. Voyez-vous, chaque matin, surgir au monde est un effort presque insoutenable, à la limite d’exister, une naissance aux forceps. La nuit douce, souveraine, maternelle, j’en sens la chair généreuse intimement façonnée  à l’image de ma propre pulpe. Nul partage, seulement un genre de récitatif antique qui coulerait des étoiles et me draperait dans les mailles invisibles d’une soudaine ablution. Comme si j’étais Fils de la Nuit, que je m’y fonde dans une exactitude salvatrice. Je serais indubitablement au centre du réel, dans le nombril du monde, dans le refuge qui se nommerait « accueil en l’éternité » dont personne ne pourrait me  distraire, sauf au risque de commettre la violation d’une loi singulière. Nul ne se hasarderait à m’arracher à la matrice mondaine dont je suis l’un des légataires. Oui, c’est ceci dont il faut m’assurer, une vie au plus près de l’origine, le plus longtemps possible, avant que de faire effraction dans la brûlure de la lumière. Ne prendrais-je quelque précaution et la cécité me clouerait en plein ciel, me ramenant à cette ombre que, trop tôt, j’aurais désertée. Or, avant d’être être de la lumineuse blancheur, je suis être des ténèbres. Aussi bien pourrait-on me nommer « Le Ténébreux », rien ne serait plus exact. Et, ainsi, je me perdrais dans les arcanes du temps, me dissoudrais dans la toile néantisante du non-paraître.

    Voici, je m’éveille. J’étire la voilure de mon corps. Des rémiges  largement ouvertes de chaque côté. Mes pieds sont des battoirs qui appuient sur la courbure de la nuit. Mes mains des griffes qui entaillent les plis d’ombre. Mon sexe un dard qui rougeoie. Mon ombilic une graine qui sème aux quatre vents son désir de germination. Mes genoux des boulets pareils à des gueuses de fonte. Fonte tire vers le bas. Boulets font leur cantique de lourde pesanteur. Anatomie scindée, en partage, une partie noire, une partie blanche. Nouvelle race d’existant aux zébrures inquiètes, angoisse polymorphe posée sur une joie innocente, blafarde. Mains qui hésitent, louvoient, saisissent l’insaisissable. Mains-griffes-de-sorcière, ce qu’elles happent, sitôt se disloque. Yeux pareils à des braises avec, tout autour, l’émail blanc, éblouissant de la sclérotique.

   Embryon-de-nuit. Homme-de-jour. Ne sais plus qui je suis dans le tumulte des termitières humaines. Partout de glaireuses glossolalies. Partout de rugueux borborygmes. Partout des hiatus qui soulèvent mon corps de plein désarroi. Cheveux pareils à des queues de comètes. Pensées de chrome et de platine. Ça y est, ça commence à fuser dans les cerneaux gris de ma tête. Idées-boules-de-chanvre qui n’en finissent de tisser leurs cocons filandreux. Sentiments à la pointe de l’être, amour puis désamour en de sombres guerres intestines. Fusion des sensations dans un convertisseur pourpre. Arcs tendus de la révolte. Teintes boréales de l’optimisme. Jets de soufre de l’hostilité. Torches vives de l’euphorie. Orifice excréteur de la noire inquiétude. Feux de Bengale de la félicité. Tout s’entrecroise. Tout se mêle dans un luxueux maelstrom. Tout se donne dans la perspective d’un pli oxymorique. Visage comme masque. Vérité comme fausseté. Liberté comme aliénation. Cime en tant qu’abysse. Nadir en tant que zénith. Aporie en tant que sens. Oui, la seule vérité : oscillation, flux et reflux, geste syncopé de l’amour, rythme du nycthémère ; été/hiver ; diastole/systole ; instant/durée ; Vie/Mort en leur enlacement tumultueux.

   Mais qui donc se penche au-dessus de mon berceau ? Serait-ce la Nuit ? Serait-ce le Jour ? Mes géniteurs donneurs de bonheur et d’angoisse ? Ou bien un être hybride, une « inquiétante étrangeté » ? De la Mort elle a le teint cireux, les orbites vides, les mains aiguës tels des harpons. Ses cheveux, pareils au Fleuve Léthé, pourquoi s’appliquent-ils au rocher de mon visage avec la volonté d’en effacer la timide figure de proue ? Serait-ce une Femme-Squale au museau fouisseur, à la bouche rose largement ouverte, hérissée de canines pareilles à un vagin denté ?  Lui, le carnivore,  pourrait m’émasculer à la force de ses dures mâchoires, manduquer mon sexe, le renvoyer dans les fosses carolines de l’Histoire et je ne serais plus alors qu’une sorte d’histrion comique ne possédant même plus les clés de sa propre genèse. Et ses yeux, les avez-vous vus, ces deux billes de carbure dont l’une brille (sous l’effet de la malice ?), dont l’autre est maculée de suie (en direction de quelle âme égarée dont le signe même serait aboli ?). Et cette bouche, cette fleur noire, cette « Queen of night », de quel royaume funeste est-elle l’envoyée ? Et à quelle autre fin que de me conduire à trépas ? De me ramener dans mon antre originel, mais dépourvu de destin, privé de figure humaine, simple bactérie flottant dans la soupe primordiale, dense, obtuse, inconnaissable par nature ?

   Mais VOUS, qui m’apercevez tout au fond du boyau de ma détresse, que ne venez-vous à mon secours avec, dans les mains, un bouquet de lotus ou de lys blancs afin que, reconnu, je puisse enfin exister, faire un pied de nez au Néant, dire « merde à Vauban », « Bagnard je suis chaîn' et boulets/ Tout ça pour rien ». Oui, tout ça pour rien !   C’est à peine si le jour fait sa trace bleue dans le continent étrange de ma tête. Va-t-elle durer, cette trace, plus que le tremblant photophore de la luciole dans la savane d’été ? Dites moi une vérité rassurante. Une seule. Par exemple : « Oui, vous êtes » et je vous laisserai en paix pour le reste de vos jours. En paix !

 

Partager cet article
Repost0
29 mai 2025 4 29 /05 /mai /2025 09:47
Du Fauvisme et de la Modenvité

« Femme au chapeau »

1905

Henri Matisse

 

***

 

   « Ces choix de couleurs audacieux s'écartaient de la palette sobre et naturaliste qui prévalait dans l'art traditionnel et marquaient un changement significatif vers l'utilisation de la couleur comme moyen d'expression émotionnelle dans le travail de Matisse. (…) Cette abstraction de la forme humaine et l’accent mis sur la couleur et la forme plutôt que sur une représentation réaliste sont une caractéristique du style fauviste, qui cherchait à exprimer la réponse émotionnelle de l’artiste au sujet plutôt que de viser une représentation fidèle de la réalité. »

 

                                                                                                   (C’est moi qui souligne)

 

 

   Cette citation est extraite de : « Le chef-d'œuvre fauve d'Henri Matisse "La Femme au chapeau" », méditation délivrée par Amelia Singh.   

 

    Ce travail de Matisse, selon la Critique, s’adresse, essentiellement, au côté sensible du Spectateur, ce que soulignent, à plusieurs reprises, des expressions telles que : « moyen d'expression émotionnelle », « réponse émotionnelle ». Or, nous faisons l’hypothèse que cette assertion ne vise que « l’existence » de cette toile, à savoir le fait qu’elle surgit du néant et ne se donne à nous, qu’à la façon d’un objet artistique comme un autre, faisant l’économie d’en faire ressortir la singularité, à savoir nous délivrer son essence propre. Å l’encontre de cette idée mettant en pleine lumière la réception simplement pathique de l’œuvre, nous prétendons que « Femme au chapeau » fait bien plutôt signe en direction d’un concept purement abstrait. Å des fins d’explicitation, nous mettrons en perspective, par rapport à ce portrait, deux autres portraits : « Autoportrait à la pipe » de Gustave Courbet, illustrant l’école Réaliste, et « Jeanne Samary en robe décolletée » de Pierre-Auguste Renoir, représentant de l’école Impressionniste.

Ce que nous voudrions illustrer, ceci énoncé d’une manière synthétique :

 

le Réalisme convoque le seul percept,

l’Impressionnisme s’adresse à l’affect,

enfin le Fauvisme traduit le recours au concept.

 

    Une description de ces œuvres sera le moyen d’en faire paraître les valeurs singulières développées tout au long du cours de l’Histoire de la Peinture.

 

 

Du Fauvisme et de la Modenvité

« Autoportrait à la pipe »

(1847)

Gustave Courbet

 

*

 

   Le constant souci du Réalisme est, comme son nom l’indique, de coller au réel sans distance. Ainsi l’œuvre résulte-t-elle d’une simple mimésis, il faut que l’expression peinte adhère d’aussi près que possible à l’effectivité du Peintre en son exister même. Nulle interprétation particulière, nul décalage qui auraient pour but d’enjoliver, de magnifier la vérité. Cette dernière doit jaillir de la toile sans affectation ni complaisance. Gustave Courbet nous apparaît tel qu’en lui-même, visage reposé méditatif mis en valeur par le ruissellement d’une douce lumière. Ici c’est le Percept qui s’affirme dans toute la force de son évidence. Nulle place pour une projection des sentiments intimes des Voyeurs, la représentation se donne en totalité sans qu’aucune soustraction ou addition de sens ne puissent y être ajoutés. Nul doute dans le Réalisme, tout va de soi, dans la certitude de son être, comme la netteté de la pomme sur la plaine de la toile cirée, comme la précision des points lumineux du Chariot sur le calicot de la nuit, comme la certitude de l’if se découpant sur le ciel de Toscane. Tout est saisi en un unique coup d’œil sans qu’un reste, un inaccompli ne demeurent celés en quelque coin de l’image. Rien à déduire d’un extérieur, d’un hors-cadre. Ni visage, ni pipe, ni pullover ne sont des mystères, ne sont des énigmes, tout est plein d’emblée. Le Percept est net, tranchant tel la lame du silex. 

 

Du Fauvisme et de la Modenvité

« Portrait de Jeanne Samary »

Ou « La Rêverie »

1877

Pierre-Auguste Renoir

 

*

 

   L’Impressionnisme, maintenant. « Jeanne Samary », illustre parfaitement les tendances de cette école prolifique. Ici, par rapport au Réalisme, l’on voit, d’emblée, combien déjà le réel est distancié, combien il se manifeste dans une manière de douceur irisée qui est sa marque de fabrique, empreinte que l’on retrouve dans la nébulosité des Marines de Turner. Tout y est suggéré, rien ne s’y impose par la force ou la contrainte. En tant que Regardeur, on a « l’impression » de viser l’image au travers d’un verre dépoli ou bien du papier huilé d’une maison de thé. La vision glisse insensiblement de place en place, genre de paisible papillonnement faisant s’envoler le nectar d’une fleur. Touches délicates si proches de la résille souple d’un songe, du grésillement d’une brume au-dessus d’une lagune, du vol éphémère du fragile colibri. Là est bien le lieu de l’affect, de l’émotion à fleur de peau, de la psyché en laquelle se reflètent les mille et un mirages de l’exister. Nulle activité de réflexion sollicitant l’entendement. Juste se laisser aller comme la calebasse sur l’eau dans les douces dérives de l’ukiyo-é, monde flottant, instant fugitif, félicité mouvante, texture si légère propre à l’univers coloré de l’estampe japonaise. Jeanne, posée dans cette espèce de surréalité, nous appartient, en même temps qu’elle se distrait de nous, saillant à peine de ce nuage Rose-Thé se mêlant à la douce allusion de sa chair. Tout est fondu et l’on se croirait en une manière de rêve éveillé poudré des arabesques des chimères les plus intimes. On est si loin, certes des précisions du Réalisme, certes des vigoureux coups de gong du Fauvisme.

 

Du Fauvisme et de la Modenvité

Mais il nous faut reprendre « Femme au chapeau », ainsi contextualisée et en tirer les enseignements qui s’imposent. Au premier regard, à peine sortis du réel de Courbet, tout juste issus du surréel de Renoir, nous voici soudain plongés en un irréel qui nous étonne par l’étrangeté de son être. Si « Autoportrait à la pipe » nous semblait vraisemblable, si « Jeanne Samary en robe décolletée », nous pouvions, d’une manière « naturelle », nous en approprier l’image, voici que « Femme au chapeau » nous déconcerte au motif qu’elle paraît totalement s’inscrire en un univers qui n’est nullement le nôtre. Comme si, à partir du Réalisme, puis de l’Impressionnisme, un retournement en chiasme avait eu lieu, non seulement topologique, non seulement esthétique, mais nous assistons là, médusés, à un changement de mode du connaître, lequel nécessite le recours à un paradigme de vision renouvelé. Tout est en métamorphoses, tout est en surprises. L’épiphanie humaine ne se donne plus sous les traits de la douceur, de la carnation identique à un corail. « Femme au chapeau » est le lieu d’une pure violence picturale, d’une manière de chromatisme fou.

   Le traitement plastique du chapeau est hyperbolique, semblable au violent entremêlement des queues de comète de quelque feu d’artifice, rien n’y est au repos, tout y subit une étrange poussée volcanique, tout y sourd depuis les entrailles d’illisibles et confus abysses. La vêture est parcourue de vigoureux sillons de pâte, genres de soulèvements d’argiles, de convulsions de glaise. La matière, en sa texture, est traversée de bizarres puissances dont nous ne voyons que la lame superficielle à défaut de percevoir le sourd engrenage d’un mécanisme dément. Les supposées fleurs qui ornent la cape sont bien plus la résultante de distorsions internes que de simples motifs artistiques portés au-devant de nos yeux. Tout est contractures, crispations, contrariétés résultant d’une mystérieuse mouvementation semblable à celle d’un primitif chaos.

   Quant au traitement du visage, il est le point d’orgue de ce déchainement de valeurs tonales qui n’ont plus rien à voir avec les formes antécédentes sur lesquelles cette représentation s’est historiquement fondée. Bien loin d’être le visage d’une simple Bourgeoise parvenue à l’acmé de son exposition, ce visage est un masque identique à ceux, polychromes, anguleux, expressionnistes, des cérémonies africaines, symboles du déchaînement intérieur de quelque Chaman honorant, par de surprenants rituels, la mémoire des ancêtres.

   Quant au style coloré, un étonnant Vert de Jade joue en mode dialectique avec sa teinte complémentaire, ce Rouge Garance, conflit s’il en est, porté au plus haut de son expression. Lutte intestine qui, bien évidemment, interroge vivement les Voyeurs que nous sommes.

   S’il s’agissait d’émotion, il ne pourrait être question que d’un genre de commotion pathétique comme le réel ordinaire nous en donne peu d’exemples, sans doute à la limite de quelque folie. Laquelle : celle du Modèle ? Celle du Spectateur ? Les deux, par simple phénomène d’osmose ? Non, nous ne croyons pas que cette hypothèse soit tenable.

 

L’émotion en soi est amplement dépassée

par la dramaturgie formelle

qui s’annonce déjà sous les traits

d’un expressionnisme naissant,

 

 mais aussi, par simple effet d’écho, de réflexion, se laisse également deviner, dans un horizon pas si éloigné, le profil même de l’Abstraction. Déjà, regardant « Femme au chapeau », nous apercevons, dans les coulisses, la vigoureuse manière d’un Kees Van Dongen dans « Femme au grand chapeau » de 1906, déjà, dans un arrière-plan « logique », transparaît « Jeune fille au corsage violet » d’Alexej von Jawlensky en 1912. Comme une projection en abîme, comme un emboîtement d’œufs-gigognes, la dernière œuvre contenant en soi l’antécédente, laquelle antécédente contient en soi celle qui lui est immédiatement antérieure.

Du Fauvisme et de la Modenvité

   Dans le triptyque d’oeuvres exposées ci-dessus, on notera d’évidentes conjugaisons formelles (audace du trait et de la couleur, liberté de traitement du portrait humain, radicalité de la palette de couleurs), mais toutes ces indications sont « positionnelles », « topologiques » si l’on peut dire,

 

leur véritable signification

et le motif de leur appariement

est bien plus d’ordre conceptuel,

 

   nous voulons exprimer par-là que c’est bien un nouveau lexique des valeurs qui se met en place, une façon de renouveler foncièrement le geste artistique, de lui donner un surcroît de sens, ce mouvement s’inscrivant en un champ plus large, diachronique, lequel fait apparaître une nette métonymie, un assuré glissement de sens qui s’opère à partir du Réalisme, s’approfondissant dans l’Impressionnisme, s’augmentant de façon significative dans le traitement Fauve pour aboutir, enfin, à l’Expressionnisme et à l’Abstraction. Et si nous accroissons la focale de notre regard, bientôt se montreront les interprétations cubistes du réel, peut-être les portraits Futuristes d’une Lioubov Sergueïevna Popova, puis ceux, transgressifs, iconoclastes d’une Dora Maar chez Picasso, d’une Marie-Thérèse Walter à l’équivoque silhouette, d’une Jacqueline à l’étrange posture de figurine égyptienne.

   Toutes ces variations, tous ces motifs géométriques, tous ces emboîtements, toutes ces mutineries et séditions picturales ne se comprendront plus, dès lors, qu’à l’aune d’une cérébralité, d’une intellection à l’évidence fort éloignées de la convention Réaliste, de l’entente Impressionniste. Notre entendement, substantiellement bousculé par le nouveau régime narratif, ne résultera plus alors de la mise en marche de nos percepts primaires, pas plus qu’il ne relèvera d’une impulsion émotionnelle, il ne consistera plus  qu’en déductions logico-rationnelles, qu’en compréhension en profondeur de ce qui se joue là, dans cette pure effusion pathético-gestuelle, qui est l’infléchissement du Destin de l’Art, lequel, d’une manière entièrement homologue, est infléchissement du Destin de l’Homme.

   C’est en ceci, ce hiatus, cette césure introduite au plein du motif génétique du mode d’expression, que se détermine cette optique conceptuelle qui deviendra le mode le plus courant utilisé pour décrire les situations existentielles, quelles qu’elles soient. Sur ce point précis, le XX° siècle se fera le fossoyeur des représentations du XIX° siècle, la Modernité se tournant délibérément vers des formes épurées, géométriques, consistant, si l’on veut, en une mathématisation du réel bien éloignée de la posture académique et des normes rigides de l’ancienne mimèsis.

 

L’Axiome se substitue au fait pur et simple.

L’Idée arrive en lieu et place de l’évidence existentielle.

La Pensée supplante le seul ressenti subjectif.

La Raison éclipse toute velléité d’impulsion sensible.

 

   Bien évidemment, ceci n’infirme en rien la valeur singulière des œuvres du passé. Ce que nous croyons, c’est que l’Art en son ensemble est Langage, que les mots qu’il fait paraître, réalistes, impressionnistes, abstraits, tout comme dans une phrase, jouent les uns avec les autres, naissent les uns des autres, signifient par rapport à une altérité, la dimension sémantique résultat de toutes ces riches interactions, de ces relations, de ces co-appartenances sans lesquelles les œuvres ne profèreraient que dans un désert nu et vide.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
23 mai 2025 5 23 /05 /mai /2025 07:32
Énigme contre énigme

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

L’Homme est une énigme

L’Art est une énigme

 

   Ce qui vaut à ce texte le titre étrange « d’Énigme contre énigme ». Mais quelle autorité, quelle logique, quelle détermination nous permettent d’affirmer ceci ?

   Homme-Énigme en ce qu’il ne se connaît lui-même, lui qui est sans distance par rapport à son propre Soi, désemparé qu’il est de cette proximité qui sonne tel un définitif éloignement.

   Art-Énigme, dont les œuvres, le plus souvent, ne se laissent nullement dévoiler, dont l’essence profonde nous demeure invisible.

   Å cette affirmation, au même titre pourrait-on dire que les Autres, le Monde sont aussi des invisibles. Si ce n’est qu’avec les Autres, avec le Monde, nous sommes en dialogue, nous obtenons des réponses qui, pour partielles, décevantes parfois, existent tout de même en tant que face à face productif de quelque signification.

   Avec Soi, le colloque singulier tourne vite court, aporétique qu’il nous paraît au motif que les réponses qu’il apporte à nos questions sont complaisantes, biaisées, destinées à une unique réassurance narcissique. Quant à la position de l’Art par rapport à ce que nous en attendons, l’écho qu’il nous adresse, teinté de pur mystère, nous laisse sur notre faim, s’il ne se résout même par une longue mélancolie qui s’empare de Nous. Lorsque les œuvres nous délaissent,  nous sommes abandonnés sur un champ de ruines qui est le nôtre, rien que le nôtre. C’est notre amour propre qui est touché à vif car nous voudrions comprendre l’œuvre, condition de possibilité de notre propre compréhension. Toujours nous sommes des déshérités, des orphelins de l’Art, témoins les tristes épiphanies de Ceux, Celles qui, sortant d’un Musée, portent en eux les stigmates d’une mésintelligence de ceci qui vient d’avoir lieu : écroulement d’un espoir qu’ils portaient au-devant d’eux, tout comme un Officiant apporte des offrandes à son dieu, déjà remercié du geste même du don.

   C’est en effet, en termes de donation que le problème se pose, qui part du Voyeur en direction de ce qui l’aimante, qui le fascine, dont il attend un juste retour. En réalité

 

c’est une partie de Soi

qu’on destine à la peinture,

à la sculpture,

 

   ne leur demandant qu’une restitution qui accroisse notre Être, le comble en partie du moins, en réalise une manière d’accroissement versé au titre de nos minces joies. Combien de déceptions, parfois, succédant aux félicités espérées. Tout comme, prenant des œuvres pour modèles, les portant en Soi à la façon d’irrémissibles révélations, nous croyant soudain investis d’un réel pouvoir démiurgique, nous essayant à la simple reproduction, sans autre projet que d’imiter le Maître, nous n’obtenons que formes et couleurs sans signification, pire peut-être, c’est nous-mêmes que nous défigurons par simple effet projectif :

 

nous sommes êtres

du manque et

de l’insignifié

   

   Cette esquisse de Barbara Kroll, sur laquelle nous méditons, se donne bien comme l’illustration du motif de l’énigme en sa plus verticale dimension. Cette Artiste est habile à nous entraîner, nous les Voyeurs consentants, en des sites d’allure totalement métaphysiques d’où, toujours, nous revenons désorientés, car il n’est nullement facile de rejoindre la terre ferme après avoir vécu dans les parages de ce qui, sans lieu ni temps, sans visage, nous place dans la pure abstraction de ce qui ne se montre que sous les traits du paradoxe, de l’ambiguïté et, en définitive de cette impalpable angoisse adhérant aux questions sans réponse.

   Alors, visant cette œuvre que nous avons nommée « Énigme », il se pourrait bien, qu’entourés des brumes du songe, nous ne tardions guère à nous projeter en cet étrange Personnage dont nous ne savons rien, dont nous ne saurons rien, pour la simple raison que sa forme nous demeurera définitivement étrangère. C’est un peu comme si nous devenions nous-mêmes, pure étrangeté. Donc nous reprenons l’énoncé de notre proposition,

 

« Énigme contre énigme ».

 

Énigme du personnage

en lequel nous nous fondons

en quelque manière,

énigme de l’Œuvre ici représentée

à l’initiale de sa genèse.

   

Tout se donne à même

une possible naissance :

 

bouton de rose avant son dépliement,

lumière d’aube avant sa suffisante clarté,

clair-obscur de la chambre avant

que les volets ne s’ouvrent au jour.

 

   Plafond, mur ne sont que de vagues lueurs d’aquarium, couleur de Menthe et d’Eau qui glissent en elles, en leur propre matière, sans pour autant bourgeonner, se révéler. Pure réserve de soi en son naturel mystère. Le sol est gris, un gris léger de Cendre, simple pulvérulence dans le long sommeil de la pièce. Le mur de gauche sonne, mais dans la discrétion, genre de Dragée à la délicate carnation. Toutes ces choses de l’environnement quotidien ne sont que

 

des touches aériennes,

un souffle avant la parole,

un soupir précédant un désir,

une simple latence avant un

possible envol de l’imaginaire.

 

  Tout est recueil en soi que vient confirmer la présence/absence « d’Énigme », que vient étayer l’amorce de peinture plaquée au mur. Tout paraît et rayonne de l’intérieur à même un motif analogique cherchant à nous dire l’équivalence des choses en leur dépouillée teneur métaphysique :

 

Sujet = Œuvre = Murs = Plafond

 

et l’on sent bien la hauteur

de néantisation de chaque objet

porté sous notre regard.

 

Mais reprenons :

 

en soi, tout Sujet est énigme

En soi, tout Art est énigme

 

   La seule chose possible : la mise en relation de l’Énigme avec l’Énigme. Si nous utilisons les majuscules pour Énigmes, ce n’est que pour affirmer leur équivalence

 

avec ces sortes d’Universaux

que sont l’Être,

le Néant,

l’Abîme

 

   Tout, ici, est de cet ordre de l’à-peine visible, du compréhensible a minima, du dicible retenu en soi. Rien ne surgit, rien ne fait sens, rien ne profère de valeur, tout demeure en son plus profond célement. Et, de ceci, rien ne sortira dont nous pourrions créer une narration, rien ne sera support de méditation, ressort d’une possible parole, efflorescence d’un langage, fût-il énoncé dans la prose la plus modeste, même la plus archaïque. Mais, sans volonté expresse de le faire, nous venons d’émettre le mot essentiel selon lequel envisager la matière même de cette œuvre : « archaïque ». comme si, soudain, par rapport au contemporain, nous étions propulsés vers quelque germe originaire se perdant dans la nuit des temps, essentiel moteur, du reste, d’une méditation métaphysique, laquelle a besoin

 

du retrait, de l’ombre,

de l’irisation, du moirage du réel,

 

   elle, la métaphysique qui en est l’antécédence, l’annonce car, à l’évidence, tout exister provient de l’Être en sa plus abyssale posture.  Å nous immerger dans cette ébauche, dans cette aquarelle aurorale, la seule certitude qui puisse nous rencontrer (ce qui fait le charme et l’attrait de ce rapide travail) c’est bien évidemment

 

l’incertitude de la lisière,

le tremblement du trait,

l’hésitation de la teinte,

l’amorce de figuration,

l’indice d’une situation,

le linéament de ce qui

pourrait advenir.

 

   Nous sommes à l’orée des choses, sur leur seuil, à l’avant-poste d’une scène à venir. Et c’est cette incertitude, ce suspens, cette vacillation qui nous retiennent là, tout au bord de l’image, en réalité, plus images nous-mêmes, qu’êtres incarnés, toujours en vertu de ce principe d’homologie qui nous relie aux objets que vise notre inlassable regard.

  

Ce qui justifie l’énigme,

c’est la condition homologue

de l’être-œuvre,

de l’Être-homme :

 

   deux entités métaphysiques portant irrémédiablement en elles la mesure néantisante, nocturne dont ils sont affectés en leur fond. Tous deux : Homme, Œuvre s’annulent à même leur charge de lourde négativité. Ils relèvent du préfixe « in » qui se décline sous les espèces d’un lexique privatif : « in-dicible », « in-effable », « in-visible », « in-audible », « in-ouï », « in-sondable », « in-imaginable », « in-intelligible », et l’on n’en finirait de citer la liste des prédicats ouvrant sur leur abyssale finitude, la seule du reste, finitude, qui ne puisse revendiquer le préfixe qui retranche, à savoir le « in » qui l’accomplirait dans la forme même de « l’in-finitude ».

   En effet, connaîtraient-ils l’infinitude et ils déboucheraient aussitôt sur l’absolue effectivité d’être sous toutes les esquisses possibles et imaginables, infiniment présents à eux-mêmes et aux Autres, infiniment lisibles, infiniment visibles, au motif que ce temps dilaté, quintessencié, aurait porté leur être à l’acmé de leurs propres et inouïes possibilités. Si bien que leur charge commune énigmatique s’effaçant, ils se donneraient dans la pure évidence d’être, leur ouverte signification ne poserait nul problème de compréhension, d’interprétation et ils apparaîtraient telles de simples et immédiates vérités dont nulle ombre n’affecterait l’immense limpidité. En eux, contrairement à l’assertion d’Héraclite

 

« Nature aime à se cacher »,

 

la formulation se métamorphoserait en

 

« Nature aime à paraître »,

 

sans affectation ni rétention,

mais selon la pente naturelle de leur être.

   

 

   Sublimes étrangetés que ce face à face d’une véritable dramaturgie existentielle : le Sujet est d’illisible posture. De Lui, ou d’Elle, nous ne savons que cette folle ambiguïté en laquelle ce personnage dissout sa propre identité.

 

Homme tourné vers la faible lueur Rose-thé du mur ?

Femme dont la longue chevelure noire occulterait le visage ?

Toile : début de tracé d’une épiphanie humaine avec le double cerne noir des yeux ?

Simple étang vert sur lequel flotterait quelque allusion à des « Nymphéas » ?

Touches uniquement abstraites dont nulle signification n’émergerait ?

 

   Réellement nous ne pouvons rien savoir de ce lexique formel encore situé dans ses premiers balbutiements.

   Serait-ce ici l’angoisse d’anticipation créatrice de l’Artiste qui se manifesterait ?

   Ou bien plus vraisemblablement, serait-ce la nôtre qui se lèverait devant toute cette lourde chape d’incompréhension ?

   Ou bien encore, serait-ce la conjugaison des deux, laquelle énoncerait en un seul et unique mouvement, l’hésitation de l’Art à paraître, liée à l’hésitation, la nôtre, sous le mode de l’analogie, du mimétisme, dimension pathique attachée au surgissement même des choses en leur plus saisissante éclosion ?

  

Toujours nous sommes

au bord des choses :

au bord de l’être,

au bord du temps,

au bord de l’espace,

au bord de l’Art,

au bord de nous-mêmes

 

Où donc le centre ?

Où donc le centre

qui serait baume,

qui serait onction à poser

sur la meurtrissure de l’être ?

 

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mai 2025 2 20 /05 /mai /2025 09:26
Être et Signifié

Source : Wynguits

 

 

   [Remarque préliminaire – Ce texte est difficile à lire au motif du sujet dont il traite : de l’Être, du Signifié, de l’étant, de la signification. Ici la nature des choses, à mi-distance de la physique dont nous avons la familiarité, de la métaphysique dont nous ne savons à peu près rien, la nature des choses donc est fuyante, toujours sujette à caution, jouant de constantes ambiguïtés, d’étranges paradoxes. L’on passe, incessamment,

 

de l’Être-Nu qui est l’Être-véritable

à l’être-vêtu lorsque cet Être

 

   est métamorphosé en existence. Å l’évidence, il y a césure entre les deux états et entreprendre d’en comprendre le fond, c’est un peu comme de décrire une invisible image sur l’écran blanc du cinéma. Alors il faut consentir à se défaire de ses assurances logiques, de rétrocéder à partir de la Raison en direction de touches légères, de simples effleurements imaginatifs, intuitifs, se laisser flotter, en quelque sorte et accepter sans réserve que s’ouvrent à nous d’autres représentations que celles qui nous sont familières. Métaphoriquement, c’est un peu comme si l’on accordait aux ombres chinoises (métaphysiques) projetées sur la pellicule transparente, autant de valeur et de réalité qu’on en attribue, généralement au Manipulateur (le Physique).

   La question posée par Christine Raison portait avec justesse sur le concept de l’Être tel qu’envisagé par Martin Heidegger. Outre que l’œuvre de ce Philosophe (dont Emmanuel Lévinas disait qu’il était « le philosophe du millénaire »), est redoutablement complexe, que sa conception de l’Être, bien plutôt que d’être monolithique a varié tout au long de sa carrière philosophique, n’étant moi-même en rien « heideggérien », pas plus du reste « qu’hégélien », pas plus « qu’husserlien », prenant la liberté, en fonction de mes affinités et centres d’intérêt, d’emprunter ici telle notion, d’infirmer là une idée à laquelle je suis rebelle, de modifier au gré des jours et de mes humeurs certaines notions philosophiques afin de les faire miennes, ceci me dispensant de quelque dogmatisme que ce soit. Bien évidemment, « l’envers de la médaille » se traduit par une méditation de type syncrétique, d’éclectisme dont cependant je récuse qu’il puisse s’agir de simple « amateurisme » au vu d’une réflexion au long cours argumentée en raison.

   Qu’il s’agisse de « subjectivisme », certes et ce qui vaut pour moi vaut aussi pour les Autres : nous ne sommes pas des objets. Vous l’aurez compris, je ne suis nullement un genre d’Épigone reproduisant en une manière de constant euphémisme les propos d’un « Maître ». Penser est penser par Soi-même, toute autre entreprise est vouée aux facéties d’un psittacisme dont rien n’est à attendre que du « mécanique plaqué sur du vivant », définition que le distingué Henri Bergson attribuait au phénomène du rire. Toute imitation est de cet ordre. Il ne faut nullement reproduire, produire seulement avec suffisamment de rigueur et l’on aura la satisfaction de la singularité, ce qui, en notre moutonnière époque, n’est déjà pas si mal ! Ceci n’est nulle justification, juste une petite précision à l’endroit de mes Lectrices et Lecteurs habituels. Courage à eux s’ils sautent dans le « grand bain » !

 

*

 

Ci-dessous le texte qui a suscité la question

De Christine Raison :

 

 

« Il y a beaucoup de choses dissimulées,

occultées dans le Monde.

 

L’Amour en cage,

sa baie enfermée

dans son calice rouge,

le cerneau de noix muré

dans sa coque de bois,

le corail serré

dans sa bogue d’épines.

 

De manière symbolique,

 

L’Amour est Vérité, le calice fausseté

Le Cerneau est Vérité, la coque est artifice

Le Corail est Vérité, la bogue est mensonge

 

   La Vérité se décline sur un seul mode, si bien que le mot pour en exprimer l’essence demeure identique à qui il est, unique, quelles que soient les circonstances ; l’erreur se décline sous des modes divers, polyphoniques, si bien que les mots pour témoigner de ses accidents successifs se donnent sous le signe de la multiplicité, du chatoiement trompeur, de l’illusion polychrome.

 

La Vérité est nue, la fausseté est vêtue.

Être en Vérité c’est être Nu.

Fausseté : masque du dés-être.

  

Être, c’est Être-NU.

 

Toute vêture soustrait au regard la belle

et irremplaçable signifiance du corps.

Nulle vêture et c’est le saut immédiat

dans le réel plus que réel des Choses,

leur authenticité accomplie.

 

Il n’y a d’Être,

donc de possible ontologie,

que du Nu.

 

   Le vêtu, se dispensant d’être, existe a minima, fragile aura à distance de ce qui est seulement à considérer, l’Être en son essentielle vigueur. Certes la Nudité n’est nullement l’Être en sa plénière valeur, il n’en est que la manifestation,

 

tout comme la brume

manifeste l’eau de la lagune,

tout comme la vapeur

manifeste le nuage,

tout comme le rose aux joues

manifeste la présence de l’Amour.

 

   Certes, parler de l’Être est toujours prendre le risque de nommer ce qui, dépourvu de quelque apparence, ne fait sens qu’en tant que phénomène de la pensée.

   Si l’on assemble « fausseté »« artifice »« mensonge », on ne fait que produire une chaîne de signifiants.

   Si l’on recueille, en un seul et unique endroit, « Amour »« Cerneau »« Corail » on ne fait qu’énoncer trois fois le même et unique Signifié.

 

L’étant est signifiant,

seul l’Être est Signifié,

seul Il peut recevoir

une Majuscule à l’Initiale.

 

   Ceci n’est ni opération magique, ni mysticisme, ceci est la simple mise en exergue de la différence ontologique :

 

l’Être est le versant

caché de l’étant. »

 

 

*

 

La question de Christine Raison :

 

« Heidegger a -t-il l'a même définition de l'Être ? »

 

   Ma réponse : Dans ce bref extrait, je ne vise nullement à définir l’Être, ce qui ne serait rien moins que présomptueux. D’une manière générale, telle la théologie négative définissant Dieu en ce qu’il n’est pas, l’ontologie se veut également négative, disant l’Être en ce qu’il n’est pas. Ce que je souhaite, c’est simplement faire apparaître quelques nervures en lesquelles l’Être pourrait s’inscrire si, d’aventure, il pouvait faire phénomène en un certain lieu, en un certain temps. L’Être étant toujours en réserve de Soi, tel un halo qui indiquerait le lieu de sa provenance sans en désigner le site, nous sommes condamnés à le faire « paraître » au gré d’ellipses conceptuelles, et, surtout à l’aune des analogies dont nous espérons qu’elles seront suffisamment signifiantes. Au travers de plus d’un de mes écrits,

 

l’Être se définit en tant que Langage

et, dans celui qui nous occupe,

en tant que Signifié.

 

   Or, dans le vaste corpus heideggérien consacré à l’étude de cette épineuse question, il n’est jamais dit, à ma connaissance, que l’Être est Langage, que l’Être est Signifié. Si, nécessairement, l’Être se prononce en mots, se décline en signifiés, il n’est ni mot, ni signifié au sens strict. Å ces brusques assertions je ne doute guère que les Heideggériens avertis ne manqueraient de sursauter. Eh bien qu’ils sursautent, ce ne sera, en eux, que l’une des manifestations de l’Être, lequel, le plus souvent, réclame un Saut pour passer de l’ontique à l’ontologique !

   Lorsque je dis l’Être en tant que Langage, en tant que Signifié, je tâche de rendre visible l’invisible, je tente de prélever dans la Métaphysique ce qui pourrait se donner dans le physique pur et simple. Mon évocation de l’Être, bien plutôt que d’être logique ou ontologique est analogique : l’Être serait de telle ou de telle manière, en une certaine façon, l’Être comme si…

Toujours cet exercice d’essai de visibilité se déroule sur la corde raide de l’illogique et de l’à- peu-près, de l’effleuré, du pressenti, plutôt que du clairement exprimé. Si Heidegger annonce

 « Le langage est la maison de l’Être », il ne dit nullement que l’Être est langage, il détermine, tout au plus le site de sa possible émergence. Le Deus absconditus au même titre que l’Être-dérobé sont de dangereuses entités qui vibrent en-deçà, au-delà des strictes apparences, ne coïncident jamais avec un hic et nunc qui nous les livrerait telles des choses : cette chose-ci, cette chose-là avec leurs prédicats clairement établis.

   Tout ce qui se dérobe à notre perception, l’Infini, Dieu, l’Absolu, l’Être nous posent la difficulté insurmontable d’en préciser les exacts contours. Il n’y a que la stricte tautologie qui pourrait rendre compte de leur énigme :

 

L’Infini = l’Infini

Dieu = Dieu

l’Absolu = l’Absolu

l’Être = l’Être

 

   Mais à cette énonciation en boucle notre esprit rationnel regimbe. Nous voulons de plus évidentes explications, nous ne voulons demeurer en échec au seuil de questions dont la résolution, pensons-nous, pourrait nous sauver. De quoi ? D’un naufrage ? Non, de nous et seulement de nous. Aussi, le recours aux synonymes est-il un pis-aller,

 

l’Être en tant que substance ;

l’Infini en tant qu’inconditionné,

l’Absolu en tant que summum,

Dieu en tant qu’Éternel

 

   ne sont que de simples hypostases en lieu et place de ces transcendances dont, un seul instant il nous eût été agréable de tutoyer l’invisible matière.  Dans un souci classique d’éviter des répétitions lexicales, il nous plaît, par exemple, de remplacer le mot « Vrai » par « Authentique » et nous nous croyons quittes de la tâche à accomplir. Mais, en réalité, et nous le savons, le

« Vrai » est irremplaçable que « l’authentique » hypostasie, un vassal en lieu et place d’un Suzerain.  Nous interrogeons les définitions telles que fournies par le dictionnaire :

 

   Vrai : « Qui est conforme à la réalité, à la vérité ou qui lui correspond ; à quoi ou à qui on peut légitimement donner son assentiment. »

 

   Authentique : « Qui fait foi, qui fait autorité ; dont la forme et le contenu ne peuvent être mis en doute. »

 

Si le Vrai est correspondance à la réalité-vérité, l’authentique, lui, se détermine à partir d’un possible doute, dont il efface certes la trace, mais celle-ci n’en est pas moins présente sur l’arrière-fond de la conscience.

   Mais alors, puisqu’en toutes ces interrogations, il s’agit de faire se confronter métaphysique et physique, où donc se trouve la limite, où le lieu de passage du sensible à l’Intelligible ? Nous voyons bien combien nos énonciations sont courtes, combien le pouvoir du langage, que nous pensions illimité, est cerné de bornes, enclos dans d’étroites frontières. Alors, plutôt que de rester au pied du mur, nos propres pieds dans le physique, nous nous résolvons à prendre notre élan, à franchir l’invisible lisière, à nous poser en cette abstraite métaphysique, en ces sables mouvants au risque de nous enliser. Alors nous disons

 

l’Être est langage

l’Être est signifié

 

   sachant très bien que s’il était l’un ou l’autre, Langage ou bien Signifié, nulle raison n’existerait quant à poser le terme même « d’Être », peut-être même à en envisager la « réalité ». Toujours nous sommes en dette de ce que nous ne voyons pas, ne touchons pas, n’entendons pas au motif qu’êtres de désir, nous sommes bâtis autour d’un vide constitutif dont la pure béance nous effraie, un vertige nous gagne qui, jamais, ne nous quittera.

   Afin de cerner la notable difficulté qu’il y a à disserter sur l’Être, reportons-nous aux remarques émises à son sujet par Pascal David dans le « Dictionnaire Martin Heidegger » :

  

   « L’être est ce qu’il y a de plus général, transgénérique (Aristote), ce qui rend d’autant plus problématique l’élaboration d’une ontologie, ou science de l’être.

   Il est par là indéfinissable (Pascal).

   Il relève du « cela va de soi », du bien connu au sens hégélien, de ce qui, parce que « bien connu », n’est précisément pas connu, et encore moins reconnu.

   Tout le monde sait bien ce que être veut dire, et en même temps, nul ne le sait au juste. »

  

   Autant dire que nos certitudes en la matière ne peuvent reposer que sur de soudaines et insuffisamment étayées intuitions, parfois sur des opinions toutes faites qui substituent à une réelle réflexion une lourde paresse intellectuelle, laquelle se donne pour un savoir juste. D’une manière analogique, encore une fois, les propos de saint Augustin concernant la nature même du temps, pourraient s’appliquer à la supposée connaissance que nous pensons avoir de l’Être :

 

   « Si personne ne me demande ce qu'est le temps, je sais ce qu'il est ; et si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus ».

  

   Aussi bien dirons-nous, sans risque de nous tromper, que nul ne saurait définir l’Être sauf à asséner quelque évidence émise à peu de frais. Alors, conscients de la difficulté, puisant dans l ’analogie les ressources qui s’y abritent, pouvons-nous poursuivre notre propos de la manière suivante :

 

L’Être est à l’étant

Ce que le Signifié est au signifiant :

 

La position de surplomb

d’une Transcendance

Par rapport

A une pure immanence

un Dévoilement

Par rapport à

Un voilement

 

Un Sans-Visage

Par rapport à

Une épiphanie

 

Une Essence

Par rapport à

Une existence

 

 

   De manière à ne nullement demeurer dans l’orbe d’une abstraction, nous poserons l’Être-Signifié dans une manière de jeu métaphorique, le recours à la métaphore rendant visible, en quelque manière, l’invisible. Le noumène appelant le phénomène et, inversement, comme une chambre d’écho les révélant l’un par l’autre. Le long cours de la pensée heideggérienne nous livre donc métaphoriquement l’Être selon les figures suivantes :

 

L’Éclaircie

L’Illumination ou Lichtung

La Fulguration

La Source : Ur-grund ou Fondement

« Pur Trait de Clarté »

Logos

L’Ouvert

L’Éclair

Le Point Central

ou Singulare tantum,

le Singulier

 

Et l’infinité de ses prédicats

 

Sa Générosité

Sa Libéralité,

Sa Gracieuseté,

Sa Grâce,

Source de joie,

Béatitude,

Sérénité,

Trésor,

Richesse inestimable,

Plénitude cachée

Il est le Tout,

Le Seul et Unique,

La Grande Origine,

L’Inexhaustible,

L’Ineffable,

Le Mystère caché et oublié,

Le Léthé,

La Primordiale Obscurité.

 

   Cette pluralité lexicale, outre sa valeur symbolique et poétique, nomme en réalité l’embarras de la pensée quant à définir l’Indéfinissable.  Certes cette litanie lexicale a des connotations quasiment théologiques, ce qui, abordant l’ordre de la Métaphysique, ne présente rien d’étonnant, c’est même une sorte de « passage obligé ».  L’Être, n’ayant nulle attache concrète, il est bien normal que sa nomination varie, que son profil fluctue, que sa silhouette oscille. L’on notera cependant la cohérence des appellations qui se conjuguent autour de trois axes :

 

l’Ouverture,

le Surgissement,

la Fulguration.

 

   Pas simple principe dialectique, l’étant que nous avons qualifié de signifiant, ne signifie, pour sa part, qu’à l’aune d’une fermeture, d’un repli, d’une obscurité. Si, par exemple, je prends l’étant-signifiant « arbre », tant que je n’en aurai prononcé l’essence, tant qu’il demeurera dans sa forme écrite ou bien son énonciation orale, alors frappé de surdi-cécité, il demeura enclos dans son aire matérielle sans possibilité aucune d’en sortir, de rayonner au dehors. Seul le Signifié-Concept le projettera en pleine lumière, lui conférant cet esprit, cette ouverture consciente au gré desquelles il se donnera en tant que charge d’un sens accompli, effaçant les ombres qui le retenaient dans son étroite geôle in-signifiante, ce qui, bien sûr, est un comble pour un signifiant. Que le signifiant ait besoin du signifié et, corrélativement, ceci est la simple loi qui gouverne tout signe et le révèle lumière parmi les ténèbres de la mondéité ordinaire.

   Sans entrer dans le régime des évidences de première main, il va de soi que la notion d’être s’alimente à une double source sémantique : l’être est la copule au gré de laquelle un signifiant relié à son prédicat, signifie.  Ensuite, et peut-être d’une façon tout aussi essentielle, être désigne l’être de l’Homme, « l’être-le-là » qui a lieu comme émetteur et médiateur de sens de tout ce qui vient à l’exister. Ce Da-sein dont on nous dit :

 

« La préoccupation du Dasein,

pour qui

il y va en son être

de cet être même. »

 

  Pourrait-on oser formule plus explicite du rôle éminent joué par la signification chez l’Homme confronté à son propre monde ? Selon les concepts mêmes de la phénoménologie, le Da-sein est une manière de signifié ultime car c’est lui et seulement lui qui pose la question métaphysique de son exister :

 

« Pourquoi donc y a-t-il l'étant

et non pas plutôt rien ? »

 

   question initiale dont découle l’ensemble de la métaphysique, singulièrement la position fondamentale de l’ontologie.

   Et, pour demeurer dans l’orbe infiniment Métaphysique dont l’Homme, non seulement relève, mais dont il est le seul et unique Initiateur, écoutons les mots du Poète Hölderlin dans « Mnémosyne » :

 « Un signe nous sommes, privé de sens … »

 

   Ce qui veut dire que le Da-sein, s’il a conservé son Da (son lieu) a perdu son Sein (son être) et l’avertissement du Poète, non seulement doit nous interroger, mais nous mettre en quête afin de retrouver l’Essence même au biais de laquelle recouvrer l’entièreté de notre « signe » humain. La question que nous abordons ici, complexe s’il en est, du rapport de l’Être et du Signifié, si elle peut trouver quelque éclaircie dans une confrontation avec la pensée heideggérienne, s’illuminera d’autant mieux à être considérée à l’aune de la réflexion de l’Auteur d’Hypérion. Il nous faut donc en revenir au « signe » que « nous sommes », nous les Hommes. Or tout signe est un visage de Janus à double face dont le dictionnaire précise qu’il s’agit d’une « unité linguistique constituée d'une partie physique, matérielle, le signifiant, et d'une partie abstraite, conceptuelle, le signifié. » Et c’est la conjonction des deux qui délivre le sens.

   Or si nous regardons la réalité des choses, c’est bien le signifié qui porte le poids le plus lourd de la signification, le signifiant ne lui servant que de prétexte, de fondation si l’on veut, de point de départ. Ce qui veut dire que

 

le Da-Sein en son Être

est d’abord signifié,

ensuite qu’il signifie

 lui-même,

 

   au plus haut degré, puisque c’est par lui que le Monde s’ouvre et délivre sa charge de sens. Quant à anticiper un sens qui précéderait l’interprétation humaine, y compris avant même son apparition, telle la théorie du « réalisme objectif », est, à nos yeux, pure affabulation. Il n’y a, en effet, ni réalisme, ni objectivité ou, autrement exprimé, il y a autant de figures du réalisme et de l’objectivité que de consciences incluses en des Sujets intentionnels. En conclusion :

 

Être-Homme,

c’est être-signifié,

c’est signifier,

 

   c’est même l’Essence la plus effective et la plus noble qui puisse lui être attribuée. Et cette formule implique en contrepoint ontologique :

 

Être, c’est être-signifié,

c’est signifier.

 

   De cette manière l’appui de l’Essence sur la forme princeps du Langage, lui fournit de sérieux points d’effectivité, rendant en quelque manière l’Invisible, visible.  

   Mais revenons maintenant, au terme de la première occurrence, au verbe-copule (mot qui, dans la phrase, relie le sujet à son attribut) en sa pure transitivité, en son effectuation du réel au titre de sa naturelle efficience, produisons les énoncés suivants, de forme volontairement rudimentaire :

 

« La montagne est haute

Le ciel est bleu

La mer est immense »

 

   Si nous jouons sur l’axe paradigmatique, faisant varier à l’infini le lexique, « montagne », « ciel », « mer » et nous pourrions ajouter « chaise », « tableau », « arbre », nous nous apercevons bien que ce motif interchangeable dit la relativité de ces glossaires successifs. De même en est-il pour les prédicats « haute », « bleu », « immense » et nous pourrions rajouter « beau », « large », « heureux » sans autre conséquence qu’une légère modification qualitative de l’objet prédiqué. Seule la copule « est » est inamovible, irremplaçable, elle est le motif à partir duquel une réalité amorphe, disons la morne étendue de la montagne, gagne, si l’on peut dire, toute sa hauteur signifiante : augmentée de cette qualité en raison même de l’activité copulatrice de ce « est » si énigmatique. C’est le « est » et simplement lui qui initie la possibilité d’une genèse, ouvre une éclaircie dans la texture opaque et têtue du Monde. Ce minuscule mot, cette infinie modestie est l’opérateur, le convertisseur d’une virtualité infinie en un possible actualisé, une hypothèse se faisant thèse, un doute se faisant réalité-vérité.

 

Ici, la valeur de « être »

est ce qui, d’abord

et toujours signifie,

et rien en dehors de lui,

si ce n’est à titre de simple adjuvant.

  

   Si nous jouons à supprimer l’article et la copule, nous obtenons la phrase suivante : « Montagne haute », autrement dit nous obtenons deux blocs lexicaux atteints d’une étrange catatonie, lesquels demeurent en leur native occlusion. C’est seulement l’introduction de la copule « est », à savoir « La Montagne est haute » qui accomplit le réel des choses en leur pure présence.

 

Ici, d’une façon évidente,

Être est Signifier.

 

Être, en tant que copule, transcende l’immobile latence des signifiants

Être en tant qu’Être-de-l’Homme, en tant que Da-sein est pure transcendance

Qui donne présence et signification au réel

 

Être est signifier

Être c’est être-signifié

 

Tout ce qui, en dehors de ceci, existe,

n’existe qu’à titre de signifiants

c’est à dire de positions dormantes

n’attendant que d’être fécondées

et ouvertes par

ce qui les surplombe et les justifie

ces formes verbales dont l’Homme

est l’infini et absolu Producteur.

 

   Mais revenons, un instant, sur le principe de l’analogie dont l’efficace consiste à substituer à une énigme une périphrase métaphorique censée en résoudre la teneur. Ainsi Heidegger nous propose-t-il les formules suivantes :

 

« Le langage est la Maison de l’Être »

« L’homme est le Gardien de l’Être »

 

   Énonçant ceci, cependant, il n’éclaircit nullement la « léthé », le secret de l’Être,

 

il nomme la relation du langage à l’Être,

il nomme la relation de l’Homme à l’Être.

 

   Or, si nous en croyons Maurice Corvez dans son article « L’Être et l’étant chez Heidegger », cette fonction de relation est essentielle en l’Être, peut-être même coïncide-t-elle avec son Essence :

 

« [La différence de l’Être et du Da-sein] est à penser dynamiquement comme un passage de l’Être au Da, et aussi comme le jet du Da à l’Être. (…) Bien que l’Être ne soit pas un terme de relation, lui-même est la relation. »  « est » souligné par l’Auteur.

  

   Or, relation, passage sont, à l’intérieur du signe même, les médiateurs qui, unissant le signifiant au signifié, ouvrent la dimension du sens.

 

Si l’Être est sens,

 

   ce que nous percevons comme une évidence, alors, notre proposition initiale qui a subi une légère modification pour se synthétiser sous la formule de nouveau énoncée :

 

Être est signifier

Être c’est être-signifié

 

   trouve ici le lieu de sa confirmation. Être, c’est signifier les étants-signifiants que nous rencontrons dans le Monde. Être, en retour, c’est être-signifié par ces altérités qui nous déterminent comme nous les déterminons. Nous voici parvenus en terrain stable. Nous voici pourvus de la clarté d’un orient, lequel nous assure d’une position fixe à partir de laquelle, toute transitivité (fonction essentielle de la copule) trouve une réponse.

 

   Montagne, Ciel, Mer ne se déterminent selon hauteur, couleur, immensité qu’au motif de la relation que j’entretiens avec leur présence (la fameuse « corrélation »). Nous sommes co-donnés les uns aux autres. L’Être de la Montagne, du Ciel, de la Mer, ce mystérieux Être ne se donne en tant qu’Être qu’au principe de la relation que j’entretiens avec sa manifestation.

 

Être, c’est manifester

Être, c’est être manifesté

 

Ainsi le phénomène rejoint-il le noumène

Autant de présence, autant d’Être.

 

L’Essentiel de la relation se résume en la copule,

dont le dictionnaire nous précise :

 

« Mot qui lie deux termes,

en particulier le sujet et le prédicat. »

Valeur étymologique :

 « accouplement charnel »

 

Ici, il nous faut partir

de nouveau de notre sol initial :

Il n’y a d’Être,

donc de possible ontologie,

que du Nu.

 

Le Nu est le Point Zéro

Le nul signifiant

Le nul signifié

Ne prenant sens

Qu’à partir

de leur mutuelle

relation

 

Être est copulation

relation charnelle

Entre signifiant

et signifié

 

Être c’est être nu

Avant même que

d’être incarné.

 

Être est passage

 En ceci

Il est

Eminemment

Temporel.

 

« Sein und Zeit »

 

« Être et Temps »

 

Originairement, l’Être est Nu

en tant que pur Néant.

Revêtu de sa parure de prédicats,

il devient Existence.

 

Être/exister

Toujours le basculement

de l’Ontologique à l’ontique,

De l’ontique à l’Ontologique.

 

C’est pour cette unique raison

Que nous sommes

Dans le dénuement

De l’Entre-Deux.

 

Être, c’est Être-NU.

 

 

   Épilogue - Nous citons ici quelques notes préliminaires telles que délivrées par Michel Haar dans « Heidegger et l’essence de l’homme » :

  

   « Par convention, nous écrivons désormais Être avec une majuscule lorsqu’il s’agit de l’étant en totalité, ou de l’être de l’étant, ou encore de l’étantité de l’étant, c’est à-dire de l’Être traditionnellement conçu comme l’Étant premier ou essentiel ou fondamental, tel que Idée, Substance, Sujet, Volonté, etc. La capitale renvoie donc aux grands noms métaphysiques de l’Histoire de l’Être dans ses époques successives.

   Nous écrivons être avec une minuscule pour indiquer l’être au sens actif du déploiement de ce qui est dans l’horizon du temps. L’être doit s’entendre comme verbe, et non comme substantif, ou concept abstrait. Inséparable de l’étant, il diffère cependant de tout étant. »

 

Donc l’Être, de nature métaphysique jouant

avec l’être de nature phénoménologique.

 

   Il découle donc des avertissements antécédents que ce concept double d’Être/être, faute de faire signe en direction d’une quelconque ontothéologie dissimulant en ses envers quelque figure divine, christique ou bien mystique, veut simplement montrer qu’au centre du dispositif de l’Être/être il s’agit toujours et de manière définitive

 

de l’Homme en tant qu’Homme,

du Da-sein aux prises avec lui-même,

 

    ce même Homme qui émet aussi bien les concepts d’Idée, de Substance, de Sujet, de Volonté ; de cet Homme qui est celui qui parle, donc qui manie le verbe et fait usage de ceci afin de se connaître, de connaître les Autres, le Monde.

 

   C’est en ce sens strictement philosophique-anthropologique que notre article doit être lu. Aucune arrière-pensée dissimulant un arrière-monde ne s’y trouve en quelque manière que ce soit envisagée.

 

 

Encore une fois

 

Être est signifier

Être c’est être-signifié

 

Performativité

VERBALE

S’il en est !

 

Nulle autre clarté que celle-ci

signifiée de la manière suivante

par le Philosophe Heidegger :

 

« L’être lui-même ne pourrait être éprouvé

sans une expérience plus originaire

de l’essence de l’homme et réciproquement. »

 

L’Essence de l’Être/être

ne serait-elle,

tout simplement,

expérience de

L’Essence de l’Homme ?

 

Nous sommes

La Source

Et

L’Estuaire

 

Hors ceci

Simples fumées

Qui se dissipent

Dans l’air diaphane.

Partager cet article
Repost0
18 mai 2025 7 18 /05 /mai /2025 08:15
Et l’or de leur corps

Paul Gauguin

« Et l'or de leur corps »

Source : Musée d’Orsay

 

***

 

« Il y a, en somme, en peinture plus à chercher

la suggestion que la description. »

 

Paul Gauguin

 

*

 

   Sans préjuger du contenu explicite que Gauguin voulait attribuer à la citation ci-dessus, nous la ferons nôtre selon l’interprétation qui suit : nous affecterons « la description » au travail de la Perception, alors que nous rapporterons « la suggestion » au Senti en lequel tout Observateur se destine quant à la réception du motif d’une œuvre. Depuis fort longtemps, et sans doute depuis toujours, nous avons volontairement inversé les valeurs respectives relatives à la Perception et au Senti. Une longue tradition, renforcée en ceci par les différentes approches phénoménologiques ont fait de la Perception le motif princeps quant au paradigme de la connaissance d’une chose. Voyons ici « La phénoménologie de la perception » de Merleau-Ponty, mais aussi la Perception en tant que cible de la conscience intentionnelle et de l’ouverture au Monde chez Husserl. Quand nous parlons « d’inversion », nous voulons signifier, qu’à notre avis, et ceci résulte d’une longue et ancienne méditation,

 

c’est le Senti, et lui prioritairement,

qui constitue le paradigme selon lequel

se construit le sol de nos affects

en tant que saisie immédiate du Monde

 

   Ceci singulièrement, lorsque cette naturelle disposition s’applique au domaine de la réceptivité du champ esthétique. Pour nous, le Senti est ce sol originaire à partir duquel tout se met à signifier dès l’instant où la conscience en a exploré l’infinie richesse. Ce qui veut dire que, vis-à-vis d’une œuvre peinte, par exemple celle de Gauguin placée à l’incipit de cet article, d’abord notre Senti en saisit immédiatement la forme selon une tâche synthétique, laquelle, ensuite, livre à la Perception, de type analytique, la charge d’inventorier et de comprendre chaque partie de l’œuvre en sa singularité.

 

Chronologiquement,

le Senti a la priorité sur la Perception.

Senti en tant qu’intuition du sensible,

Perception en tant que décryptage de l’entendement.

Senti en tant que passivité originaire,

Perçu en tant qu’activité secondaire.

  

   En ce domaine notre position rejoint celle du Philosophe Henry Maldiney. Nous citons ici quelques phrases extraites de « Métaphysique du sentiment » de Renaud Barbaras :

  

   « Quoi qu’il en soit, penser le sentir en sa singularité, c’est-à-dire sa différence avec la perception, c’est faire une théorie rigoureuse de la réceptivité, ou encore de la passivité. (…) Une authentique théorie du sentir devra commencer par le délier de toute dimension intentionnelle. Il s’ensuit bien sûr que le sentir ne peut être compris comme enveloppant un rapport à un objet, qu’il n’ouvre donc à rien de déterminé. »

  

   Regardant la toile de Gauguin (aussi bien que toute autre œuvre d’art), nous nous situons, par rapport à elle, dans une manière de neutralité, d’indétermination, de passivité au terme desquelles, ce n’est nullement notre intention qui se projettera sur la toile et en décrétera le sens. Bien au contraire, c’est l’œuvre elle-même, en tant qu’événement survenant, qui envahira le champ entier de notre conscience,

 

irrépressible flux de l’art,

manifestation de sa transcendance,

de sa surpuissance.

 

   Un peu comme si, ayant été réduits un instant au statut de simple objet, l’initiative signifiante revenait à l’œuvre et seulement à elle. Ceci se comprend aisément pour qui, pénétrant dans la salle d’un Musée, rencontrant pour la première fois tel chef-d’œuvre, fait la brusque expérience de la surprise, de la sidération même déployée à partir de la forme esthétique. Il n’y a alors plus la place pour une activité constituante de la raison, nulle idée ne jaillit de la rencontre, nul concept n’en dessine les contours. Ceci veut dire, qu’en une première estimation, l’intellect se dessaisit de son autorité,

 

qu’il laisse toute la place libre

à l’effusion du sentiment,

au rayonnement du désir du Voyeur.

  

   Ici, le terme même de « Voyeur » n’est nullement choisi au hasard, du fait qu’il recèle en lui une stupéfiante spontanéité d’ordre instinctuel, que couve en lui une secrète jouissance érotique, qu’une vague de sensualité le submerge. Bien évidemment, en la matière, nous sommes bien plus près d’un sensualisme que d’un empirisme pouvant se définir de manière réaliste-logique. Nous pensons même que la passivité originaire du sentir est la condition de possibilité du comprendre qui, nécessairement, doit lui succéder comme sa suite simplement rationnelle. Cette « démonstration » nous paraît si simple que, prétendre en un premier temps, comprendre l’œuvre, pour ensuite en ressentir les effets affectifs, émotionnels, ceci serait contraire au rythme naturel de venue en présence d’un objet quel qu’il soit et, bien évidemment, de l’objet esthétique. Ramenée à une expérience du quotidien le plus contingent, croquer la chair savoureuse, acidulée d’une pomme se traduit par un immédiat contentement gustatif qu’ensuite et ensuite seulement, le jugement viendra cerner de prédicats plus précis.

   Que la sensation précède les motifs de la raison ne pourra étonner personne. Au sortir de chez soi, l’air frais d’hiver s’adresse d’abord à la texture sensitive de mon épiderme, à ma naturelle émotivité que, bientôt, viendra tempérer quelque explication tout droit venue de mon intellect. Bien évidemment, parfois, perception et senti sont imbriqués de telle manière qu’il devient difficile de démêler ce qui provient de l’un ou de l’autre dans la spontanéité de mon existence. En tout cas, ce qui nous paraît évident dans la manière de s’approprier une œuvre d’art, c’est bien que cette dernière fasse surgir en nous, au plus profond, ces flamboiements, ces germinations, ces scintillements qui sont de l’ordre de l’émotionnel, du pathique, bien plus que résultant d’une approche qui serait essentiellement ordonnée, systématique, cartésienne.

   Mais il est grand temps, maintenant, d’étayer notre théorie du sentir au travers de l’approche de cette belle œuvre de Gauguin intitulée « Et l’or de leurs corps ». Ce que nous voudrions montrer, en première intention, c’est la dimension purement pathique/affective de cette œuvre. Et fonder le pathique sur le symbolisme féminin qui en autorise la venue. Pour ceci, il nous est demandé de faire un détour par la mythologie, singulièrement la gréco-latine, relative aux deux figures primordiales de Gaïa et d’Ouranos. Gaïa, première dans l’ordre des déesses, est surgissement en tant que matière première. Bientôt elle engendre le Ciel sous le nom d’Ouranos, fera de ce fils son époux.  De leur union naîtront les monstres, puis les Titans, les Cyclopes, les Hétaconchires. Autrement dit la génération en son effrayante puissance. Cependant Ouranos se comporte en mauvais père qui n’a de cesse de se débarrasser de ses progénitures. Gaïa demande qu’on châtie ce mari indigne, ce que fera son fils Cronos émasculant son géniteur à l’aide d’une faucille en silex. L’histoire est certes cruelle mais le monde des dieux et déesses, loin d’être « un long fleuve tranquille » était un torrent traversé des premiers sursauts de l’exister en leur originelle démesure.

   Munis de ces quelques points de repère, examinons en quoi ils nous permettent de jeter quelque clarté sur la toile de Gauguin. Si les deux Polynésiennes, motifs essentiels de la peinture, dont nul ne pourra douter qu’elles sont l’image même de la Féminité, c’est-à-dire de Gaïa, si donc cette féminité-polynésienne nous apparaît dans une manière d’évidence, Gaïas rayonnantes en quelque manière, l’on se posera légitiment la question de savoir en quel endroit secret de la toile se trouvera Ouranos puisque aussi bien, évoquer Gaïa ne se peut qu’à la reporter immédiatement à Ouranos. Eh bien, d’une façon évidente, Ouranos est absent de la scène à la simple constatation que le Ciel n’est nullement représenté, que nulle part dans le paysage il ne fait signe, que sa non-représentation, loin de constituer un détail, ne saurait être passée sous silence. Donc c’est bien l’essence de la féminité en sa plus essentielle valeur qui est ici désignée, certes dans la modestie, certes dans la réserve, au motif que les deux Figures qui en illustrent le rare, ne le font que dans une confidence tout droit adressée à notre sentiment. Sans doute, cette féminité eût pu s’entourer de qualités bien plus voyantes, montrer ces Polynésiennes dans le genre d’une carte postale, se détachant sur le fond émeraude d’un lagon, couronne de fleurs auréolant leurs têtes, tatouages bleus décorant leurs épaules, vif paréo orné du luxe des flamboyants. Bien évidemment, une telle représentation, bien loin de s’adresser à notre senti intime, ne se serait donnée qu’en tant que pure perception analytique d’une réalité aux contours nets, définis. Le geste n’eût été nullement artistique, une simple photographie constatant des présences féminines en un décor insolite qu’on eût volontiers qualifié « d’ethnique ».

   Mais puisque nous avons mis en exergue, de manière vigoureuse, le primat du senti, convient-il d’en préciser le contenu. Que ressent donc le Peintre Gauguin installé devant son chevalet, travaillant à l’exécution de cette toile ? Puisqu’il s’agit de la représentation de deux corps de femme et en raison d’homologies signifiantes, c’est son propre corps qui est en question. Car c’est bien à partir de lui, ce corps, en tant que mesure originaire que nous percevons l’Autre, que nous envisageons le Monde. Mais qu’en est-il de cette relation de corps à corps ? Bien évidemment, loin d’être réelle, elle est symbolique, elle est esthétique. Mais esthétique au sens premier, tel le sens de ce mot « dérivé du grec αίσθησιs / aisthesis signifiant beauté/sensation », selon la définition du dictionnaire. Une émotion, une vibration, une pulsation corporelle partant de l’Artiste, appelant, comme en écho, d’autres frémissements, d’autres palpitations initiées chez ces Destinataires que constituent ses personnages dignes d’une réelle mythologie. Mais, nécessairement pris dans la résille des lourdes contingences, des contraintes de tous ordres, les corps, aussi bien celui du Peintre que celui des Modèles sont soumis à la loi de la pesanteur existentielle, comme si ces anatomies, lestées de plomb, devenaient plomb elles-mêmes, matière seulement reconduite à sa têtue facticité.

   Si l’Art peut se manifester comme le processus alchimique métamorphosant le plomb en or, alors cette vertu se donne ici pour essentielle. C’est donc à une véritable assomption des corps dont il va être maintenant question, aussi bien de celui du Peintre, aussi bien celui de ses Modèles. Et tout le travail pictural ne sera rien de moins que ceci, pur acte alchimique au gré duquel le réel distancié, médiatisé par le geste artistique, deviendra ce que toute esthétique attend des choses, qu’elles manifestent une radiance, un rayonnement, un éblouissement les déportant, ces choses, de qui elles sont, les libérant d’une sourde immanence pour les ouvrir à un langage quintessencié.

   Sans doute convient-il, en cet endroit de notre réflexion, d’entreprendre ce que nous pourrions nommer une « description suggestive » du tableau, avec le souci constant d’y laisser transparaître cette passivité affective, cette sensibilité à fleur de peau qui, à notre avis, en constituent la trame la plus secrète. Le fond de la toile, en tant que fondement du sens qui y est inscrit, le fond donc est constitué d’une sourde et lointaine présence. Un genre de paysage songeur tel que celui élaboré au cours d’un rêve. Certes de la végétation, certes des arbres, certes un massif de fleurs mais qui ne paraissent être là qu’à titre de léger commentaire, comme s’ils s’excusaient d’être présents, comme si leur originelle nature était de s’occulter, de laisser place à ce qui (ici la féminité, il faut encore le préciser), doit s’affirmer en tant que foyer pictural.

 

Des couleurs plutôt que des formes.

De pures sensations plutôt que des principes logiques.

 

   Mousse, Avocat, Bouteille, tout se dissout à même l’ombre des couleurs. Un rouge à peine Nacarat, pareil à une faible incarnation. Et cette teinte du sol, entre Lilas et Glycine. Comme une volonté de non effraction, comme un reflet de la prudente présence féminine. Et, au centre exact de la toile, en son plus haut coefficient visuel, quoi donc ? Mais « l’or de leurs corps », assurément, qui donc aurait pu attendre autre chose que ce luxe modeste, que cette évidence heureuse qui, nous renvoie à l’aurore des temps,

 

comme si nous avions affaire

à Gaïa en personne

sous ses atours de Terre de Sienne,

à cette Terracotta primitive,

à cette ombre génitrice se levant de corps

en attente d’être pris pour

ce qu’il y a de plus précieux.

 

   Et, ce qui, au premier regard, peut sembler paradoxal, c’est que cet or, bien plutôt que d’être le ruissellement doré de cette « sueur des Incas », ce pur étincellement, en paraît être la face inversée,

 

une simple matière relevant de la glaise,

de la veine enténébrée d’argile,

de la motte d’humus dissimulée

dans le mystère de son être.

 

   Sans doute plus d’un Regardeur de ce tableau s’est-il interrogé sur la raison du titre, relativement à cette teinte sourde supposée être le métal précieux dont les Hommes, depuis toujours sont en quête, y compris au péril de leur vie.

   Ce qui est à comprendre, selon nous, de cette discrétion du métal tant convoité, c’est qu’il est avant tout symbolique, qu’il fait signe en direction de cet or intérieur, profondément intime, sourd éclat des entrailles de la Femme, là ou prend naissance, dans une manière de chaos nocturne, ce qui deviendra Être, ce qui deviendra Lumière Naissante, ce qui deviendra Homme ayant puisé à la source originaire ce qui le constitue et le porte au-devant de lui. Si Gauguin avait pris le risque d’enluminer ces corps à la manière d’icônes byzantines, il n’aurait contribué qu’à recouvrir la féminité d’une fine couche de vermeil, laquelle aurait soustrait à nos yeux la part de nuit de toute féminité en laquelle repose une grande part de sa nature propre.

 

Toute Femme n’est Femme

qu’à porter en elle,

au plus profond,

cette matière aveugle

en laquelle se déroule

la sombre alchimie du vivant,

lieu de pure germination,

lieu d’attente patiente de la vie

à l’œuvre dans son essentielle genèse.

 

Il y a là de l’énigme,

il y a là de l’archaïque,

il y a là du crypté

 

   et c’est en ceci que nous pouvons nous hasarder à parler d’un or intime, comme si, avant d’être brillante feuille ornementale, il était, d’abord et avant tout,

 

cette mesure inaperçue

sans doute bien plus précieuse

que ce minéral auquel les Hommes

vouent un culte inconsidéré.

 

« Et l’or de leurs corps »

Partager cet article
Repost0
13 mai 2025 2 13 /05 /mai /2025 07:51
Ontologie de la nudité

La Loire,

Bois Levé

 

Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

   [Petite précaution oratoire – Ce texte, dont la forme pourrait faire croire à un poème, n’en est nullement un. Sa présentation graphique, ses soulignements, sa typographie parfois différente du texte de fond, tout ceci ne concourt qu’à faire émerger du sens là où, selon nous, il mérite de l’être. Comme si le fond était pure mise en abyme de signifiants, au-dessus desquels, d’une manière simplement conceptuelle, certains signifiés émergeraient telle une figure de proue dont ils signaleraient la présence. Dès l’instant où le discours devient abstrait, un peu à la façon des calligrammes de Guillaume Apollinaire, dessinant dans l’espace le trajet intérieur de l’intellect, ces artifices graphiques viendraient en préciser les points les plus saillants. Parfois, devient-il nécessaire de forcer le trait, de désigner l’essentiel au détriment du factuel inessentiel. Ainsi la Vérité se signalera au titre d’une Majuscule, son opposé, la fausseté se contentant d’une minuscule.

   Quant à l’Être, maintes fois mis en exergue, il ne fait signe, ni en direction d’un dieu caché, ni ne dissimule une mystique, pas plus n’il ne relève de quelque magie, tel qu’il est précisé dans les lignes ci-dessous.

 

L’Être est le Signifié qui nous livre

l’étant comme signifiant.

 

   Il n’y a guère d’autre mystère ! Sur ce, que votre lecture, tel ce « Bois levé », puisse gagner le sens plein des significations, c’est tout le « mal » que vous souhaite l’Auteur que je suis, en son essentielle modestie.]

 

*

 

Il y a beaucoup de choses dissimulées,

occultées dans le Monde.

 

L’Amour en cage,

sa baie enfermée

dans son calice rouge,

le cerneau de noix muré

dans sa coque de bois,

le corail serré

dans sa bogue d’épines.

 

De manière symbolique,

 

L’Amour est Vérité, le calice fausseté

Le Cerneau est Vérité, la coque est artifice

Le Corail est Vérité, la bogue est mensonge

 

   La Vérité se décline sur un seul mode, si bien que le mot pour en exprimer l’essence demeure identique à qui il est, unique, quelles que soient les circonstances ; l’erreur se décline sous des modes divers, polyphoniques, si bien que les mots pour témoigner de ses accidents successifs se donnent sous le signe de la multiplicité, du chatoiement trompeur, de l’illusion polychrome.

 

La Vérité est nue, la fausseté est vêtue.

Être en Vérité c’est être Nu.

Fausseté : masque du dés-être.

  

Être, c’est Être-NU.

 

Toute vêture soustrait au regard la belle

et irremplaçable signifiance du corps.

Nulle vêture et c’est le saut immédiat

dans le réel plus que réel des Choses,

leur authenticité accomplie.

 

Il n’y a d’Être,

donc de possible ontologie,

que du Nu.

 

   Le vêtu, se dispensant d’être, existe a minima, fragile aura à distance de ce qui est seulement à considérer, l’Être en son essentielle vigueur. Certes la Nudité n’est nullement l’Être en sa plénière valeur, il n’en est que la manifestation,

 

tout comme la brume manifeste l’eau de la lagune,

tout comme la vapeur manifeste le nuage,

tout comme le rose aux joues manifeste la présence de l’Amour.

 

   Certes, parler de l’Être est toujours prendre le risque de nommer ce qui, dépourvu de quelque apparence, ne fait sens qu’en tant que phénomène de la pensée.

   Si l’on assemble « fausseté », « artifice », « mensonge », on ne fait que produire une chaîne de signifiants.

   Si l’on recueille, en un seul et unique endroit, « Amour », « Cerneau », « Corail » on ne fait qu’énoncer trois fois le même et unique Signifié.

 

L’étant est signifiant,

seul l’Être est Signifié,

seul Il peut recevoir

une Majuscule à l’Initiale.

 

   Ceci n’est ni opération magique, ni mysticisme, ceci est la simple mise en exergue de la différence ontologique :

 

l’Être est le versant

caché de l’étant.

 

   L’utilité de ce préambule se donne à la manière d’un abord propédeutique. Qu’en est-il de cette belle photographie de Thierry Cardon au regard des méditations antécédentes ? Eh bien ceci consiste simplement

 

en ce que la Nudité

s’y présente en tant que

surgissement de la Vérité.

 

   Et, ici encore, il nous faut créer une incise signifiante en nous reportant au concept de la Vérité tel qu’envisagé chez les Anciens Grecs sous la forme de « l’alètheia », forme selon laquelle cette Vérité ne serait que dévoilement de choses occultées. Donc la Vérité serait recouverte de milliers de voiles qui la soustrairaient au regard de la conscience. Aller droit au Signifié de la Vérité, consisterait à progressivement soustraire toutes les strates signifiantes (in-signifiantes, devrait-on dire) qui en obturent l’accès. Autrement dit, substituer à la doxa, aux opinions toutes faites, la rigueur d’une connaissance fondée en ses plus effectifs principes. Trouver l’Amour, non ce qui lui sert d’abri, de dissimulation, ce calice mensonger qui, tout aussi bien peut revêtir n’importe quel autre aspect, l’important étant de mettre la Vérité en lieu sûr. Et, ici, d’un seul coup se dévoile l’ambiguïté, le paradoxe étonnant qui postulent la dissimulation comme condition de possibilité du Vrai. L’exister n’est nullement à ceci près, qu’il use le plus souvent de la « ruse de la raison » afin de parvenir à ses fins. La Raison ne prospère jamais mieux que sur le brasier des passions humaines.

   Maintenant il nous faut décrire l’image, conservant en arrière-fond, ce motif alèthéiologique qui en constitue, en une certaine façon, la nervure inaperçue. Le ciel est gris perle qui s’élève haut (Être), sur lequel repose le peuple blanc des nuages : un peuple efface (des-être) l’autre tout en le révélant. L’horizon médian est une ligne d’arbres aux noires silhouettes qui s’incline et plonge de l’orient à l’occident de l’image. L’orient comme Vérité qui joue en mode dialectique avec son opposé, cet occident où s’abîme la clarté-vérité solaire, où la nuit dissimulatrice des révélations du jour se dispose à jeter son immense cape noire sur les rêves des Hommes, ils sont des fragments d’évidence qui ne subsistent que dans l’étrange clignotement qui est celui, étonnant, de l’Être.  Une plage de sable clair (Être) rejoint le massif ténébreux (dés-être) des arbres, comme si la clarté le disputait au nocturne partout envahissant.

   Une mare d’eau grise, immobile, que détoure une grève de graviers de couleur anthracite, sert de fond au déploiement de ce remarquable « bois levé », dépouillé, nu, (Être) débarrassé de sa vêture d’écorce (des-être), laquelle aurait dissimulé toute cette beauté infiniment vacante qui, la plupart du temps, occultée, ne s’imprime ni sur notre rétine, ni sur la lame curieuse de notre intellect.

 

Cette forme se donne,

dans une pure évidence,

en tant que Forme-Archétype

dont un originaire universel est tissé,

dont notre originaire singulier est l’exact reflet.

 

   Si cet entrelacement de tiges de bois est bien de l’ordre du signifiant, comment du reste pourrait-il s’en excepter ?, sa souple harmonie, son mince cosmos répondant à quelque loi d’organisation, son architecture aérienne, sa présence pleine et entière  font signe, d’une façon lumineuse, en direction d’un Signifié cardinal en lequel, bien sûr, nous reconnaissant le signe de l’Être à nous adressé, à nous Hommes de Langage et de Raison dont l’aiguille de la boussole ne saurait être aimantée que par un pôle éminent de signification.  

   Car ce « bois levé », sa désignation le destine à quelque transcendance vouée à gommer le sombre réduit des immanences plurielles, ce « bois levé » donc est pur langage, « voix levée » parmi le silence de cette Nature prodigue, de cette inépuisable génitrice, de cette admirable

 

Phusis qui est un autre nom pour l’Être,

un autre nom pour la Vérité.

 

Être Artiste c’est Être-en-Vérité,

 

   toute occultation de cette exigence et les voiles retombent qui obombrent les pratiques humaines, les reconduisent à n’être que de pathétiques colifichets posés sur l’immense beauté d’un corps, celui de l’Art. On ne le dira jamais assez :

 

l’Art est Beauté,

la Beauté est Vérité,

la Vérité est Être

 

   en son exceptionnelle venue à nous, les Distraits, les Curieux de futilités et de biens vite acquis, vite métabolisés, l’urgence de vivre talonne que n’anime nul repos, que ne tient en suspens nulle patience. Cette œuvre est œuvre de longue haleine, exercice scrutateur d’un regard exercé à mettre dans les coulisses ce qui mérite de l’être, à placer sur la vive lumière de la scène

 

ce qui nous fait Humains

 

   parmi le vaste chaos mondain des approximations, des reniements, des infidélités, des hypostases qui arasent le réel rendu méconnaissable à la mesure des mouvements aporétiques qui s’y inscrivent quotidiennement et menacent de le réduire à néant.

 

De telles images rayonnent de la vertu du Simple

qui est leur mode d’Être essentiel.

 

   Non seulement elles s’adressent à notre sensibilité, à notre émotion esthétique, mais elles constituent une vivante et efficiente prophylaxie dont nous souhaiterions que, touchant Chacune, Chacun, ces images puissent inscrire, en notre vision du Monde, un peu de ce qui en fait l’exception :

 

une Lumière se lève,

les ombres rétrocèdent,

le Sens surgit du sein

du sombre labyrinthe existentiel.

 

Nous, les Erratiques Figures,

avons besoin

de « Bois Levés »,

 de Bois infiniment Levés.

 

   Merci Thierry Cardon d’allumer en nous ces comètes, leur sillage brillera longtemps, comme fulgurent les Étoiles dans le champ occulte de la vaste nuit.

 

Nous le pressentons,

un Bois va se lever,

il sera l’Orient de la Terre !

 

 

 

Partager cet article
Repost0
10 mai 2025 6 10 /05 /mai /2025 09:42
 L’indétermination en tant que telle

« Objet indéterminé »

 

***

 

                                          Depuis mon Causse (indéterminé), ce Mardi 6 Mai 2025

            

 

               Très chère Sol,

 

   Ma missive, une fois n’est pas coutume, va commencer par ce genre de mystérieuse formule de l’inventaire d’un « objet indéterminé », tel que trouvé, au hasard de mes recherches, parfois aussi vaines que stériles, parmi la jungle des signes du Net. Tu en comprendras bientôt le symbolisme crypté. Donc le mince document ci-après relatif à l’objet représenté à l’en-tête de mon courrier :

 

« objet indéterminé

Numéro d'inventaire :

A.1461

Autre(s) Numero(s) :

Inv. Asie : A.1461 ; Trocadéro : 18174 ;

Guimet : 133 ; Autre N° : 431

Domaine :

ethnologie

Asie

Dénomination :

objet indéterminé

 

Musée d'ethnographie de l'Université de Bordeaux »

 

*

   De si longs mois sans nouvelles et, cependant, ta présence à mes côtés ne saurait mieux s’illustrer qu’à la hauteur du manque dont tu es « l’objet déterminé », lequel me visite bien plus qu’en songe. L’immense distance qui nous sépare est inversement proportionnelle à l’affection que nous avons en commun, du moins en puis-je faire l’hypothèse. Mais plutôt que de décrire mes inclinations particulières (elles ne manqueront de venir en leur temps, et de quelle manière !), il me faut avoir recours aux précieuses définitions du dictionnaire relatives à « l’indétermination » :

 

   « État d'esprit d'une personne qui ne parvient pas à prendre une décision, à se déterminer :

    ‘’Laure se leva, se regarda, arrangea une mèche de cheveux échappée au chignon. Elle ne pensait à rien. C'est dans cet état de suspens et d'indétermination qu'elle entendit un murmure de voix. » - Daniel-Rops, Mort,1934, p. 203.

  « P. ext. Caractère irrésolu, faisant preuve d'hésitation. » ‘’Tu pèches toujours par indétermination et laisser-aller. Ta lacune est dans le caractère, c'est la netteté du vouloir. » (Amiel, Journal,1866, p. 109).

 

   Mais, à la « sècheresse » de la définition canonique, je préfère le geste littéraire des Auteurs, leur style, leur façon singulière de voir les choses, perçant ainsi bien plus avant la nature de ces « états d’âme », la formule fût-elle « datée » et ô combien conventionnelle. Je relèverai, dans la manière d’être des Protagonistes, ce qui me semble essentiel, en leur naturelle disposition, à l’instant même de leur ressenti :

 

« Elle ne pensait à rien »,

« dans cet état de suspens »,

« laisser-aller »,

« ta lacune est dans le caractère. »

 

   Aussi bien chez Daniel Rops que chez Amiel, l’essence de l’indétermination repose dans une manière de vacuité, de catatonie qui affectent en propre les Personnages, si ce n’est dans un coupable manque à être du comportement, nous laissant penser que « l’indécision », « l’hésitation » sont coalescentes à une intime couleur personnelle qui teinterait les choses dans un genre d’affection mélancolique native dont les Existants seraient les victimes, faut-il dire « à leurs corps consentants », pointant par-là une intime disposition à créer et à éprouver quelque irréparable malheur. En quelque sorte une tristesse constitutionnelle engluant ses Hôtes en un indépassable et funeste destin. Tu noteras, comme moi, que seule l’intériorité des Sujets est mise en cause, nullement les causes extérieures qui pourraient en expliquer la brusque survenue. Si tu veux, un genre de salutation au chagrin dont Françoise Sagan, en son temps, se faisait le chantre, « Bonjour tristesse » se donnant pour le cri de ralliement de Ceux et surtout de Celles qui en éprouvaient la douloureuse joie. Ici, seul l’oxymore peut en dépeindre l’ambivalence, l’ambiguïté d’une conduite qui, à cette époque, se faisait mode, se faisait manière d’exister. Mais je crois qu’aujourd’hui, si le mystérieux « état d’âme » existe encore (comment ne le pourrait-il ?), il prend des allures bien plus addictives à toutes sortes de drogues censées en endiguer les subits raz-de-marée. « Autres temps, autres mœurs » nous dit le dicton populaire. Le Peuple a parfois des « sagesses » dont il faut écouter la « profondeur », la tenir pour un avertissement, pour une sombre prédiction qui, le plus souvent, badigeonne d’ombre le parcours de tout destin, ce dernier fût-il des plus « remarquables ».

   Je crains que la lecture de ces quelques lignes ne t’installent, par simple mimétisme, en ce genre de mangrove (oui, j’use souvent de cette métaphore), de mangrove existentielle, là est le sens qu’il faut lui attribuer, donc en cette zone mi-aquatique, mi-terrestre où tout se donne sous un jour déconcertant, où l’ambigu paraît en lieu et place des choses nettes et évidentes, où la vérité est une fois hors de l’eau, une fois au sein même de la mare liquide opaque, trouble, dans ce milieu étonnement racinaire, chaotique, où le périophtalme (ce poisson se déplaçant sur ses nageoires) se confond avec la bizarre translation de guingois  du crabe violoniste, où le singe nasique s’essaie habilement à la nage, où tout se mêle à tout dans l’indistinction la plus confondante qui se puisse imaginer. En réalité, un genre de monde imaginaire tissé de glauques filaments, cerné de lueurs étranges d’émeraude artificielle, comme au fond d’aquariums plongés dans la pénombre d’un mince réduit.

   Eh bien, Sol, c’est ce genre d’enchevêtrement qui m’étreint ces temps-ci, ce genre d’imbroglio semblable à ces fils de pelotes si intimement emmêlés qu’on ne sait plus en désigner ni l’extrémité, ni le milieu et c’est un peu comme si, Soi-même, ayant régressé à cet illisible motif, l’on ne parvenait plus à situer son origine, à tracer les limites de son propre présent, à faire de ses projets la matière de quelque possible. Sans doute, écrivant ceci, suis-je en train de « remuer le couteau dans la plaie », de t’en communiquer la sanglante blessure, mais je te sais assez forte pour prendre le recul nécessaire, ramener avec philosophie ces événements à leur importance minimale, simples contingences se dissolvant à même leur inanité, leur insignifiance. Mais il nous faut avancer dans ce brouillard si dense, blanc comme le frimas hivernal, épais et résistant comme la glu.

   Décrire le pathique est toujours épreuve pour Soi, pour l’Autre qui, nécessairement, est extérieur à cette scène, aux raisons et irraisons qui s’y dissimulent, ourdissent la trame d’un trajet soumis aux délibérations d’un sinueux et ténébreux labyrinthe. Mais je vais cesser là le recours à ces métaphores oiseuses qui ne font que nous égarer, que reporter le problème là où il n’est pas. Je crois que je pourrais résumer ce qui me visite au gré de cette seule citation extraite de « Brise marine » de Mallarmé :

 

« La chair est triste, hélas !

et j'ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir ! »

  

   Tu sais, tout comme moi, combien cette plainte est tragique, combien elle résonne à la manière d’un signe avant-courrier de notre finitude en ces instants maudits où plus rien ne fait signe

 

qu’un horizon vide,

qu’un soleil voilé,

qu’un peuple de larmes suspendues

à la démesure du ciel.

 

   Si, dans cet instant déchiré qui est mien, « la chair est triste », c’est bien au motif que « tous les livres » ont été lus et, qu’hors les livres, rien ne s’éprouve

 

que de l’ordinaire dépouillé de ses attraits,

que du commun accablé d’affliction,

que du quotidien affecté

d’une exténuante banalité.

 

   Mais, Solveig, comment peut-on vivre sans le recours au livre, sans la chanson du langage, sans la dilatation imaginaire qui en est l’armature la plus exaltante qui soit ? Comment ? Certes il y a bien d’autres occupations, une foule en réalité, mais le problème tient tout entier en ce caractère « d’occupation », en une vocation utilitaire, ustensilaire pourrait-on dire, qui ôte à l’entreprise toute dimension de recherche fiévreuse d’une possible joie.

   Certes un Jardinier qui, sa vie durant, n’a feuilleté aucun livre, existe au même titre que moi et, peut-être, d’une façon plus intense, lui qui sait se contenter du contact simple avec la terre, de la cueillette des fruits, de leur consommation dans l’intimité d’une pièce rustique. Souvent, dans mes écrits, ai-je évoqué cette qualité hors du commun du Simple en tant que Simple, mais tu auras compris que ma posture est théorique, uniquement théorique. J’aime la poésie de la terre, j’aime son contact de douce et accueillante matière, cependant j’ai bien plus de mal à m’accorder aux soins qu’elle exige, que j’accomplis en pensée, lisant, par exemple, quelques pages admirables sur le labour dans les passages lyriques de « La mare au diable ». Je ne sais si, en dehors de son activité d’écriture, Georges Sand cultivait son jardin, si Zola se penchait sur les sillons de glaise après avoir noirci de signes les pages relatives aux semailles en Beauce dans son livre « La terre ». Il me faut de la distance. Il me faut du rêve.

   Å l’époque de mes études, lorsqu’Anne, ma meilleure Amie, avec laquelle j’échangeais bien des passions communes, me signalait une tristesse qu’elle pensait déceler dans mon air pensif, ma justification, toujours la même, je la traduisais par ces mots sibyllins : « J’ai lu Mallarmé. » Mots qui ne trompaient ni mon Amie ni moi-même. Anne ne voulait pas m’inquiéter plus avant. Je ne souhaitais nullement mettre à jour ce que j’estimais être une « faiblesse ». Parfois, sinon toujours, l’orgueil, la fierté sont d’utiles remparts derrière lesquels on s’abrite afin qu’une lézarde jugée mortelle ne vînt faire s’écrouler notre fragile citadelle. Mais je reviens aux livres qui, en réalité, ne m’ont jamais quitté. Cependant, depuis quelque temps ils ne m’adressent plus les généreux gestes d’amitié d’antan, ils gisent, par centaines, parmi la nuée de poussière des étagères. Oh, parfois m’arrive-t-il encore d’en saisir un exemplaire, d’en relire les passages soulignés avec tant d’ardeur dans les jours d’autrefois. L’autrefois subsiste à titre de mémoire, l’ardeur s’est absentée, mais où est donc passée la félicité qui s’immisçait parmi le peuple des mots, où donc ce subtil bonheur de découvrir, selon la progression infinie des signes une identique progression en Soi, une montée en direction de quelque faveur depuis toujours promise ? Oui, Solveig tu auras saisi à distance cette résineuse nostalgie qui s’attache à mes regrets, tout comme se lie à la branche cette larme de sève sèche qui semble être un reflet de sa plainte intérieure.

   Å l’instant je viens d’évoquer ces souvenirs de lecture, ils crépitent encore du plus loin du temps et de l’espace, ils viennent à moi tels de tremblants mirages se levant de l’illisible et multiple sable des jours. Sans doute, Toi la Littéraire, penseras-tu que je pourrais trouver le plus vif intérêt à cultiver ces réminiscences, à en déployer la charge de sens heureux qui ne peut manquer de s’y dissimuler. Certes ceci pourrait avoir lieu, mais à la façon d’une réplique proustienne bien décolorée, ayant perdu, en quelque sorte, la plupart des chatoiements dont elle était censée constituer le lieu d’actualisation. Si l’événement ancien de « La Recherche » se magnifiait au seul mérite du retour positif dans le présent, sais-tu, c’est cette belle et étonnante énergie mentale qui métamorphose l’ordinaire en exceptionnel, lequel fait défaut à mes actuelles investigations. Å peine un motif de satisfaction se lève-t-il de quelques lignes lues à la hâte, qu’une ombre vient en recouvrir le frais bourgeonnement, comme si un plaisir ancien de lecture n’avait été que gratuite délibération d’un désir en quête de son vain remplissement. Il faut, au travail de réminiscence, une foi suffisante quant aux vertus mémorielles de réaménagement manifeste du présent à partir de ce qui fut.

   Le sentiment que j’éprouve aujourd’hui, en ce sens, est celui d’une fuite à jamais ou alors d’une réitération simplement artificielle, d’un jeu tournant à vide, d’un manège déserté de ses chevaux de bois, de cartes à jouer usées où les anciennes figures s’épuiseraient à paraître. Si, au travers de ma restitution de cette terne climatique, tu en déduis l’existence, chez moi, d’un foncier pessimisme, tu auras raison et cette tendance qui m’est naturelle se trouve bien évidemment renforcée au motif des égarements de notre époque dont j’éviterai de citer le tissu serré des apories qui en constitue l’étique texture. Tout ceci est si affligeant !

   L’existence, toute existence, ne crois-tu, doit reposer sur un sol de croyance suffisamment fondé en ses attentes, suffisamment étayé quant à ses projets, or rien ne peut se bâtir sur un sol qui se dérobe et menace de vous engloutir. Pour que les choses aient un sens, il leur faut un socle de détermination, sans quoi les choses retournent à leur état natif avant même d’avoir pu produire leurs effets bénéfiques. Dans « L’extase matérielle », Le Clézio parlant des enfants qui jouent, des hommes mûrs qui devisent de tout et de rien, des vieilles femmes en deuil, l’Écrivain donc fait la constatation désabusée qui suit :

   « C’étaient des mouvements passants, de simples mouvements passants mis en rapport et séparés les uns des autres par l’étendue du vide. Ils glissaient, tous, obscurs, chacun dans sa voie autonome, sans jamais se rencontrer. Ils étaient venus de l’indéterminé, et ils allaient vers l’indéterminé. »   (C’est moi qui souligne)

   Oui, ceci est excellement dit et rien ne servirait de commenter le « vide », « l’obscur », la rencontre impossible. Les mots parlent d’eux-mêmes et sèment en nous leur longue et lourde traînée métaphysique, si bien que lisant, nous avons l’impression que ces mots s’effacent à mesure de leur énonciation, qu’un néant est étendu là, devant nous, dans l’incoercible manifestation de ce qui ne saurait l’être, à savoir la certitude de l’exister en sa pure évidence. « Des mouvements passants » réduits à leur motif de passage sans que quiconque ne puisse en arrêter le cours, en fixer l’irrémédiable flux. Mais ceci doit nous amener à réfléchir sur l’essence de l’indéterminé.

 

Ou bien, en son caractère antéprédicatif

où rien n’est décidé de rien,

il sonne à la manière d’une liberté absolue.

 

Ou bien cette décision de rien,

au titre de sa vacuité,

sonne à la manière d’une aliénation absolue.

 

   L’on voit, ici, combien la vérité est difficile à établir, combien elle repose sur une simple postulation du Sujet, une simple croyance en réalité. C’est bien là la fausseté des évidences immédiates qui ne reposent que sur les sables mouvants ouverts par l’urgence de donner une réponse à la récurrente et obsessionnelle question de notre présence/absence parmi la pullulation des confluences mondaines.

 

Est-on Vraiment là où nous croyons être ?

Ne sommes-nous les touchants jouets

d’une commedia dell’arte

qui se jouerait à notre insu ?

Ou bien est-ce notre possible imaginaire

qui nous a fait nous lever à l’encontre du jour,

de ses promesses, de ses enchantements ?

 

   Tu le sais mieux que moi, Sol, nous oscillons tels de risibles culbutos et nulle position de repos n’est la bonne. Campe-t-on dans l’Eden de l’Idéalisme et l’on n’est guère assuré de s’y maintenir longtemps faute de prises effectives. S’arrime-t-on aux basques du Réalisme et bientôt l’on demandera à quelque transcendance de nous libérer de nos entraves.

   Toujours le choix est cornélien qui nous oblige à avoir recours à la puissance d’effectuation de la dialectique.

 

Passage incessant du Noir au Blanc,

de l’Ombre à la Lumière,

de la Tristesse à la Joie.

 

   C’est bien là l’une des caractéristiques majeures de l’exister que de nous projeter une fois dans la clarté éblouissante de la Scène, une fois dans l’obscurité dense des Coulisses. Souvent l’ai-je exprimé dans mes écrits, notre grandeur, tout comme notre intime faiblesse consistent à nous situer comme des êtres de l’Entre-Deux, grand écart s’il en est qui ne postule l’Infinitude que pour lui substituer, aussitôt, le mur têtu de notre Finitude. Mais rien ici ne doit être lu dans la totale négativité comme si notre condition mortelle ne pouvait que nous précipiter de Charybde en Scylla.

 

C’est parce qu’il y a du chagrin

qu’il y a de l’ivresse.

C’est parce qu’il y a de l’ennui

qu’il y a de l’allégresse.

C’est bien parce qu’il y a de l’inquiétude

qu’il y a de l’ataraxie.

 

   Si tout ne faisait fond que sur du Même, rien ne se détacherait de rien et alors plus aucune visibilité ne se donnerait à notre conscience. Tout ne peut faire fond que sur de l’Autre,

 

ainsi le Personnage sur le paysage,

la ride d’un visage sur une joue lisse,

la joie d’une rencontre sur le vide d’une absence.

 

   Seuls les ridicules Marchands de Bonheur actuels, les camelots et autres amuseurs publics qui vendent à l’encan leurs risibles cricris, leurs magiques colifichets, ceux qui se disent « optimistes naïfs », la naïveté l’emportant du reste sur l’optimisme, les gourous qui vantent les pouvoirs magiques de la marche sur les braises, les thuriféraires qui disent les vertus des bains glacés, ceux qui préconisent la nécessité de méditations en regardant la Lune, ceux qui conseillent l’immobilité des longues contemplations narcissiques ne sont que des imposteurs, des semeurs d’idées creuses qui abusent leurs adeptes et les conduisent dans une irrémissible impasse. Et dire que certains de ces Camelots d’une facile joie sont des psychiatres en titre : la Faculté doit en rougir !

    Ces pratiques ne sont rien moins que mensongères, bien pires que le mal qu’elles sont censées endiguer. Tout comme moi, Solveig, je le sais, tu conseillerais à ces « blessés de l’âme » de se détourner de ces pratiques occultes qui frisent le chamanisme, de confier leurs peines aux méditations belles et profondes qui traversent le champ de la Philosophie. Certes sa fréquentation est aride mais, au moins, elle ne promet plus qu’elle ne peut tenir. Ceux, Celles qui s’y plongent sont bien placés pour connaître le genre d’ascétisme qu’il est nécessaire de convoquer afin de découvrir en Soi, mais aussi hors de Soi, de vraies et inestimables valeurs. Mais mon plaidoyer en faveur des « disciplines sérieuses » s’arrêtera ici, qui aurait très bien pu se déployer en direction de l’Histoire, de la Littérature, de l’Art, des Sciences Humaines, les domaines à explorer sont si vastes, tellement générateurs d’acquisitions vraies parce que méritées, gagnées de haute lutte jusqu’en leur essence même.

   Mais je dois me livrer maintenant à quelque digression sur la Philosophie. Tu sais combien cette matière me tient à cœur. Terminant un essai, je n’ai de cesse d’en commencer un autre alors même que la substance du précédent n’est nullement encore métabolisée. Å la fin de chaque livre, toujours je postule l’indispensable relecture, sinon de la totalité, du moins de ces « morceaux d’anthologie » dont je souligne, avec vigueur, au stylo, l’inestimable valeur. C’est, malheureusement, toujours ma passion de nouveauté qui l’emporte, sans doute curieux de découvrir, dans un nouvel ouvrage, une facette de la Vérité s’assemblant à d’autres facettes, une perspective neuve jusqu’ici inaperçue, une évidence surgissant soudain de la marée de signes noirs. Bien que mettant souvent en exergue la précieuse portée des affinités dont je pense qu’elles constituent la matière même d’un orient, une façon essentielle de s’y retrouver parmi le dense maquis des idées et des thèmes, un guide pour la pensée, je m’aperçois, souvent dans une manière de désarroi, de leur constante instabilité, je dirais presque de leur « fantaisie », mes centres d’intérêt oscillant d’une visée réaliste à une visée idéaliste, privilégiant ici le concept de Nature que vient recouvrir celui de Culture, me passionnant, à tour de rôle, pour la problématique des Essences, puis pour celui de la Transcendance que la perspective de l’Immanence vient remplacer sans, qu’en aucune manière, un motif demeure stable, acquis une fois pour toutes. Et je te fais grâce de mes climats successifs en lesquels s’illustrent l’existentialisme, la phénoménologie, l’ontologie, l’épistémologie, mais cette énumération ne présente guère d’intérêt si ce n’est qu’elle constitue le miroir d’une instabilité fonctionnelle dont, malgré mes efforts, je n’arrive nullement à bout, quand bien même une âme charitable m’aiderait à y voir plus clair.

   Parvenu, à ce qui me paraît être un point de non-retour, je n’arrive guère à me consoler sous le point de vue qui considèrerait, chez les Autres, des afflictions plus profondes que la mienne. Du reste ceci ne serait rien moins que détestable, le malheur des Quidams qui passent dans la rue est le leur, le chagrin que j’éprouve est le mien et, en la matière, nul vase communiquant ne pourrait en assembler les formes aussi diverses qu’incompatibles. Je crois qu’il me faut, à ce point de ma « confession »,

 

garder pour moi

ce qui est en moi,

pour moi,

 

   en cette dimension impartageable qui fait notre singularité. Malgré la saison qui avance, les pierres du Causse sont grises, ce matin, nimbées d’un fin grésil et la vue échoue à voir d’autre horizon que ces cayroux monotones rythmant, dans la retenue, la vie intime du Causse. Au-delà du nimbe brumeux, se font parfois deviner les bêlements des moutons qui broutent consciencieusement les touffes d’herbe maigre. Je ne sais s’ils trouvent leur contentement à cette rumination quotidiennement réitérée, à cette activité ne vivant que de sa propre constance.

 

Le mouton est-il heureux ?

Le sait-il lui-même ?

Et nous, comment pourrions-nous le savoir ?

Au prix d’une délibération gratuite ?

Å la hauteur d’une hypothèse

nécessairement fausse ?

Å la mesure d’une projection

de nos propres sentiments sur

ce qui n’est nullement nous ?

  

  Chère Solveig, bien plutôt que d’allonger le catalogue des questions vides, voici le temps venu de mettre un terme à notre échange. Je me doute qu’en ta lointaine et si belle Suède, le temps traîne encore avec lui, quelque frimas hivernal. Je t’imagine sans peine, dans ton chalet de bois rouge, tout au bord du Lac Roxen, emmitouflée dans une chaude pélerine, lisant un de ces Romantiques dont, depuis toujours, tu fais ton miel.

 

Il te reste donc le Romantisme.

Il me reste donc le souvenir.

Il est la mesure dernière

avant le total dénuement.

 

Je t’embrasse affectueusement.

Le Solitaire du Causse.

 

PS - Si, au hasard de tes découvertes,

tu tombes sur un « objet indéterminé »,

 

empresse-toi de

lui trouver un sens,

n’importe lequel,

léger ou profond,

par-là même,

c’est un sens

que tu attribueras

à ton destin.

 

Ceci est précieux !

Partager cet article
Repost0
7 mai 2025 3 07 /05 /mai /2025 16:40

 

J'ai vu l'Amour.

 

 

phy 


 Source : fotocommunity.

 

 

  Le physalis. Mais qui donc a bien pu nommer, métaphoriquement, cette fragile et gracieuse plante "L'Amour en cage" ? Faut-il ne rien connaître à l'Amour pour le circonscrire à des limites, celles-ci fussent-elles immatérielles !

 

  D'ailleurs, l'Amour, je l'ai vu, de mes yeux vus, il a des ailes diaphanes, un corps d'éphémère, une tunique de soie, des pattes de cristal, un grésillement d'insecte, le vol du colibri, les yeux-caméléon, la grâce du jour, l'impalpable de la nuit, le velouté de la brume, l'irisation de la goutte, la courbure du poème, la consistance de la dune, la fuite de la lumière, le toucher de la nacre, une langue de corail, des lèvres de silence, des idées de vent, des clartés de lagune, la douceur du galet, l'insistance légère de l'aube, l'impalpable du crépuscule, l'arrondi de la crique, le balancement du palmier, le teint rose-thé, le vol bleu du céladon, la transparence du parchemin, le fluide de l'aquarelle, l'à-peine esquisse du temps, le glissement de l'estompe, le tournis du flocon, la blancheur du magnolia, le grisé de la cendre, les joues-porcelaine, la hanche-lyre, le bassin-amphore, la chute d'une plume, le vol du sterne, la pliure d'écume, l'hésitation du grésil, les nervures de la feuille, le fil d'horizon, le clignotement des étoiles, la couleur des voyelles, un son d'outre-ciel, un goût de nectar, le balancement de la phrase, la souplesse de l'alexandrin, le flou de la peau-chagrin, l'ellipse de l'espoir, la confidence de l'édelweiss, la marche piquetée de l'aigrette, la touffeur de la tourbe, le balancement de la canopée, la rumeur du sommeil, les pieds de Mercure, le fil d'Ariane, la mutité du Sphinx, l'impermanence de l'uranie, la calebasse de l'ukiyo-e, l'harmonie du taijitu, le toucher de la pluie, les doigts de gemme, la saveur de la madeleine, la pureté de la source, la confidence de la banquise, le col du cygne, l'allure de l'alezan, le trot du yearling, la caresse de l'argile, l'éclat de la chambre noire, la fuite de l'étincelle, la rumeur de la lave, le calice du lys, un susurrement de fontaine, l'énigme du puits, le scellé de la jarre, la glaçure de l'émail, l'ondoiement du ruisseau, le sinueux du chemin, la plénitude du cercle, l'étoffe de l'étoupe, la vibration inaperçue du cristal, la fuite de l'écluse, l'éclat sourd de la falaise, le rythme auroral, la nuit féconde, l'approximation du dire, la jetée souple de la parole, le mouvement des astres, la langueur lunaire, la patience des étangs, le frais des ombrages, la marée fluide, l'inclinaison de l'étrave, la modestie de la ligne, l'absence du pointillé, la suspension du souffle, le nuage de la lampe, l'élégance du noir, le parti-pris du blanc, la griserie des médiations, les affinités électives, l'adret incliné de l'heure, la permission de minuit, la collation frugale, le battement des yeux, le limaçon de la langue, le sanglot étouffé, le râle du courlis, la tête de linotte, le seuil permissif, la métaphore plurielle, le rêve alambiqué, la douleur de l'absinthe, l'ivresse du peyotl, les pointillés de la mescaline, les éblouissements du jade, l'ennui des ancolies, la retenue du névé, la fraîcheur menthe poivrée, l'abstraction diagonale, la déclivité des humeurs, l'ambroisie glacée, la meringue étoilée, le précieux du velours, la rigueur du lin, le diamant de l'herbe, la tunique du scarabée, la lueur du café, la suavité du thé, tremblement de chrysalide, giration de douce obsidienne, repli de calmar, grains célestes, pierres levées, œuf gigogne, oscillation de balancelle, effluve de musc, perte d'eau dans l'acequia, odeur sourde de limaille, impulsions aimantées, nords magnétiques, effusions boréales, dérive des continents, faille sismique, glèbe versée luisante, feuillée sous le vent, dentelle arborée, lente chenille processionnaire, coulure de zinc au bord du toit, levure gonflant le pain, dragées fondantes, élixir en pluie de muqueuse, mouillure palatale, supinations digitales, frottis de glénoïdes, pavé lustré petit jour, lucarne sur le toit, facétie cerf-volant, songe aquatique, page à peine maculée, ébruitement de courlis, phosphorescence d'ivoire, aile bleue sous les alizés, marécages d'eaux oblongs, palimpseste illisible, mappemonde bercée azur, escalier montant colimaçon, mystique corps fluet, magie charbonneuse du soir, musique rimbaldienne, nostalgie proustienne, spleen baudelairien, mue imaginale, dépliement métamorphique, mémoire oubliée oublieuse, emmêlement de tulle, languissement ombilical, chair ferrugineuse, clapotis alambiqué, peau arche tendue, paume douce soudée, digitalités pianotées, fleurements arboricoles, miroir sans tain, avancée racinaire, paupières allumées khôl, temple ouvert au silence, vertige effilé de la lame, rideau soufflé griserie, signes ployés roseaux, sources claires à contre-nuit, lourde salive marine, félin aux yeux verts, baies mauves dans haie écartelée, route à l'assaut des nuages, collines naissantes, coquillage habité de rumeurs, rêves de sable, chaînes libres du temps, ténèbres percées braises vives, solitude horlogère, clairière neuve, sein forestier, toits ardoises bleues, flammes à l'assaut du ciel, encre diluée dans espace agrandi, pétales exubérants, calices éployés, étamines dressées, pollen fusant éther; mais qui donc a encagé l'Amour, cette libre disposition de Soi en direction de l'Autre, qui donc a osé cette métaphore morte ? L'Amour n'est pas la cage. L'Amour est l'Oiseau vermeil, hors la cage, plumage polychrome ouvrant son éventail, ailes gonflées de vent, rémiges infiniment mobiles, dépliement de soi, pur bondissement. L'Amour jamais ne tutoie la geôle. L'Amour est l'autre nom de la LIBERTÉ.  Sinon il n'en est que le Fou commis à perdre son âme !

Partager cet article
Repost0
6 mai 2025 2 06 /05 /mai /2025 07:37
De l’élémental à l’élémentaire

Rivages...

Étang de Thau…

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Ici, comme en de nombreuses autres images d’Hervé Baïs, faut-il partir de l’élémental, lequel constitue le socle de l’énonciation iconique. Par « élémental », il faut entendre, selon les termes du dictionnaire :

 

« Qui participe de la nature des éléments, des forces naturelles. »

« Qui participe de la nature originelle de l'élément premier.

Retour à la confusion élémentale. »

 

   Et, bien entendu, cette notion « d’originaire » à laquelle se réfèrent nombre de mes textes, fait tout d’abord signe en direction des quatre principes, terre, air, eau, feu, selon lesquels, et depuis au moins « Le Timée » de Platon, la Nature est tissée en ses plus initiales valeurs. Au-delà de ces « briques élémentaires », plus aucune réduction de la matière n’est possible sauf à inventer une substance originelle qui en soutiendrait la venue. Mais ici l’on bute sur une régression à l’infini d’un substrat supposant un substrat antérieur, à moins que l’on n’envisage un « Éternel Retour du Même » s’alimentant à quelque mythologie personnelle tournant en cercle sur ses propres méditations. Nous disposant à inventorier ce qui nervure cette photographie, force nous est imposée de la décrire à l’aune de ses éléments.

   Terre - Certes, elle est présente, bien qu’il soit nécessaire d’en chercher l’émergence en ce paysage lacustre qui fait à l’eau, la part belle.  Terre que nous imaginons consistante, Terre de Sienne calcinée versant à Terre d’Ombre, à Terre de Cassel, mesure ténébreuse du sol inclinant vers une nuit génitrice dont elle serait le pur accomplissement. Longue bande de terre de l’horizon qui paraît scinder l’image en deux parties d’égale dimension, un peu comme si elle était un genre d’étalon à partir duquel percevoir et comprendre le motif premier du paysage. Terre encore, pareille à une confluence fluviale, à la partie inférieure de l’image, nous l’imaginons toute de sable entrelacée, avec ses belles nuances de Blanc de Meudon, d’Ardoise, de Cendre, avec des rehauts d’Ocre Jaune, toute une palette douce aux yeux qu’obombre le lourd couvercle des nuées cachant la boule étincelante du Soleil.

   Air - Air partout car rien ne saurait l’arrêter, il est ce fluide discret qui gonfle la poitrine des Hommes, il est ce courant sur lequel glissent infiniment les caravanes limpides d’oiseaux, parfois il est vent, cette Tramontane venue de la terre, dont l’haleine froide soude les éléments entre eux, parfois Vent Marin chargé d’humidité, il mêle tout, il est union, il est osmose comme si les choses, encore encloses en une manière de tunique native, se rassemblaient au sein d’un unique et rassurant cocon. C’est sans doute lui, l’air, qui relie tout en une manière d’harmonie, lui qui synthétise le divers, lui qui assure la cohésion du ciel, des nuages, de l’eau, du sable et des Voyeurs que nous sommes qui respirons au rythme de la Nature, nous n’en représentons que le naturel prolongement. L’air lisse notre peau, l’invite au voyage hors de soi, là, dans cette manière d’Eden promis à une sorte de silence éternel, à une félicité que rien ne pourrait entamer.

   Eau - Oui, Eau, c’est elle qui est l’élément générateur du paysage, sa raison d’être, sa silencieuse oraison tout au bord de l’agitation du monde. Elle est présente, ô combien, dans le ventre gris et lourd des nuages, elle est simple vapeur, elle est promesse de pluie, elle qui abreuvera le Peuple des Assoifés. Eau dans sa plénitude, eau dans sa sublime réverbération, eau-miroir qui recueille la silencieuse supplique du Ciel, qui abrite en son sein les paroles usées des Existants, leurs prières le plus souvent inexaucées, eau lustrale qui attend l’immersion en son sein de Ceux, de Celles qui espèrent d’elle leur régénération, leur ressourcement au contact du fluide purificateur. Eau, elle est de même nature que celle de nos cellules en lesquelles, depuis toujours, vit en nous, l’immensité de l’Océan primitif. Eau dont la subtile agitation, telle un inaperçu ruisellement, supporte l’aventure nautique de cette barque de pêche, immobile pour l’éternité. Eu métallique, pareille à une brillante plaque d’acier, elle recueille les doléances célestes, ces signes noirs-blancs-gris des nuages, ils sont une silencieuse parole dont, jamais, on ne perçoit la « bouche d’ombre » qui en articule les paroles, en distille les sons. Eau matricielle, en elle nous venons au Monde, en elle nous voudrions, en une manière de dernier saut, la rejoindre pour des épousailles sans lieu ni temps.

   Feu - Disant le feu, c’est un peu comme si nous inventions une histoire pour enfants naïfs. Nul, ici, ne voit le feu, nul ne peut en tracer la subite et illusoire ignition. Mais, à être attentifs, nous en apercevons quelques rapides accents, quelques témoignages comme au travers du verre d’une lampe magique. Feu du Soleil, il sourd de derrière les nuages, il nous adresse la volonté de sa présence à l’encontre même de ces masses de vapeur qui tapissent les allées du ciel. Feu qui se réverbère sous la forme des belles écailles de lumière qui animent les eaux du lac, y dessinent de rapides courants, y écrivent l’immémoriale puissance de toute lumière. Feu encore sous la forme d’une lame étincelante qui traverse l’image en sa partie médiane. Feu de notre esprit qui veut trouver dans le Feu naturel son équivalent symbolique, son frère combattant les ténèbres, écartant les voiles de la fausseté.

   C’est bien la force de ces photographies que de nous reconduire au lieu même du surgissement des choses. Dans le clignotement en clair-obscur des photographies, dans la douce phosphorescence des grains de lumière, dans les intervalles ménagés par la médiation du gris, dans le lexique simple et immédiat du bi-chromatisme, ce n’est rien de moins que le jeu des « particules élémentaires » qui vient à nous, non seulement à la manière d’une esthétique, mais bien plutôt à la façon d’un questionnement sur qui-nous-sommes, nous-mêmes, en notre principielle venue sur les rivages de l’exister. Précieuses sont ces images qui contiennent en elles, nullement à la façon d’êtres visibles, mais symboliques, la mesure initiale du simple. Nous en pénétrant, ce sont de minces choses originaires qui nous cernent de leur évidence inaperçue, cryptée parce que hautement désirables. En elles, ces déclinaisons paysagères, se donnent à penser, et surtout à sentir,

 

aussi bien la modestie des mousses étoilées

sur leurs motifs de pierres blanches,

aussi bien la lumière grise du galet

réverbérée par le mur des falaises,

aussi bien l’empreinte

vert-de-grisée

du délicat lichen,

aussi bien le lueur d’étain

des plaines lacustres,

aussi bien les cairns

de pierre ponce

levés contre la

paroi du ciel,

aussi bien la racine

de blanche porcelaine

illuminant le peuple du limon,

aussi bien la coulée de lave

fossilisée au flanc du volcan,

aussi bien la belle clarté nocturne

de la pierre d’obsidienne,

aussi bien la nacre immaculée

du coquillage ouverte

à la présence du jour,

aussi bien le fin liseré d’argent

qui entoure la fragile diatomée,

aussi bien le bouton de rose

poudré de pluie,

aussi bien la discrétion

des veines d’argile

 s’effaçant à même

 leur immatérielle

 empreinte.

  

   Que nul n’aille s’étonner de cette litanie lexicale, elle est le simple reflet du lyrisme au contact de la beauté paysagère en direction de laquelle pointe, toujours, à la façon d’un interminable quête, de sens,  le travail assidu du Photographe. Une fois encore, nous faut-il citer la célèbre assertion de Paul Klee :

 

« L’art ne reproduit pas le visible,

il rend visible. »

 

    Ce que cette photographie « Rivages - Étang de Thau », rend visible, c’est la beauté des choses dans leur venue à l’être en leur immédiateté, leur spontanéité, la pureté dont elles témoignent à l’envi. Ce paysage vient juste de naître, dans l’étonnement d’être au Monde. Il est première lettre de l’alphabet dont les autres lettres, plus tard, viendront confirmer la diction, l’écriture initiales. Du motif central de la barque de pêche, rien n’a été dit, sans doute pour la simple raison que son inscription ne se justifiait nullement à titre d’élémental. En réalité, elle n’est ni terre,  ni air, ni eau, ni, feu et, cependant elle a sa place ici, au titre de l’élémentaire rencontrant l’élémental.

 

Deux commencements,

deux origines fusionnent

en une identique coïncidence

spatio-temporelle.

 

   La barque  se déduit des éléments de la Nature comme si elle était le langage premier ouvrant l’histoire et surtout l’évement à nul autre pareil de l’exister.  Manière, si l’on veut, d’Arche de Noé primitive traçant une possible genèse de l’Homme parmi la belle confluence

 

d’une terre non encore modelée ;

d’un air avant même qu’il ne devienne vent ;

d’une eau ne se sachant encore ni fleuve, ni océan ;

d’un feu non encore parvenu à son solaire déploiement.

 

   Mais ce qui fait l’essentiel de l’élément c’est qu’il porte en lui, au plus dissimulé de son être, toutes ces virualités qui, un jour se manifesteront, toutes ces épiphanies en réserve qui se désocculteront. Alors sera venu le temps des choses élémentaires. Nul n’en pourra prédire ni l’avenir, ni les formes, ni les actions.

 

Élémental ; Élémentaire,

les deux puissances tutélaires

dont nous ne connaissaons jamais

que les contours, les frontières, les lisières.

C’est leur vérité la plus apparente.

Peut-être faudrait-il leur accorder,

 suffisamment longtemps,

la mesure d’un libre espace,

seul moyen de les installer

en leur essence.

Sans doute faudrait-il !

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher