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21 mars 2025 5 21 /03 /mars /2025 18:21

 

De Moi à l'Autre, de l'Autre à Moi.

 

pigeon 


 

 

Source : Stéphane Dufour.

 

... De moi à l'Autre, de l'Autre à moi, c'est toujours et seulement une forme de passage qui ne peut jamais recevoir la marque et la frappe du réel. Le "voyage" est de l'ordre du non-dit, de la mutité, du secret; de l'ordre du phosphène, de la vibration, de l'onde; genre de dialectique qui opère en continu notre transition, notre conversion, notre mutabilité, nous disposant à ce que notre humaine condition a d'essentiel et dont l'Autre est l'illustration et la condition de possibilité.

  Bellonte et moi, on essayait de deviner l'heure. On n'osait pas regarder nos montres. On écoutait le tic-tac régulier derrière les vitres de l'Horloger. A vue de nez il pouvait être quelque chose comme huit heures.

... Car pour autant que NOUSsommes NOUS-MÊMES le foyer à partir duquel l'Autre rayonne, nous n'infirmons pas ce dernier, nous ne l'hypostasions nullement, nous ne faisons là qu'énoncer une loi existentielle au sein de laquelle il évolue, tout aussi bien que nous, en TANDEM.

 

   Bellonte et moi, on était muets devant le sens de l'à-propos dont faisait preuve Aristote. En effet, nous n'étions plus, lui et moi, que l'unique "tandem" qui prêtait ses oreilles aux paroles du Stagirite. Nous en éprouvions des sentiments mêlés de fierté et de confusion. Force nous était de reconnaître que "Les Copains d'abord" avaient fait une entorse au règlement du "Club des 7" et avaient un peu tordu le cou à la fraternité et à la solidarité. Mais aux Copains, on leur trouvait toujours des circonstances atténuantes, ce qui était bien normal, sauf que nos estomacs commençaient à crier famine et que nos Conjugales devaient présentement tourner comme des fauves en cage, derrière leurs fourneaux. Finalement on préférait penser à rien. Somme toute c'était bien plus confortable. S'apercevant de notre visible égarement, Aristote, en conférencier avisé, reprit le cours de ses explications.

 

  ... Donc, pour résumer, l'Autre et Nous, fonctionnons en couple intimement articulé et cette réalité même d'une inévitable jointure ne peut que nous incliner à assumer la nécessaire transcendance de Celui qui nous fait face, nous révèle à nous-mêmes, en même temps qu'il se révèle à lui-même, constituant l'irremplaçable miroir où seule notre conscience peut s'ouvrir et prendre son essor. Nous pouvons résumer ceci en une formule lapidaire : "L'Autre que JE est un miroir pour ma conscience"

 

  Aristote profitait de son mince auditoire comme s'il avait été au centre de l'agora à Athènes et, à cause des premiers assauts de la fraîcheur, ébouriffa ses plumes qu'il disposa à la façon d'un col montant. Son discours ne paraissait cependant guère souffrir des effluves vespérales. Puis il amorça un virage à 180 degrés, chutant subitement des hauteurs de la transcendance sur lesquelles il semblait planer comme un aigle sur les tourbillons d'air chaud, pour se retrouver dans l'immanence la plus pure, le "prosaïque terre-à-terre", lequel ne pouvait trouver de meilleure assises que la condition corporelle, charnelle de tout un chacun.

 

 

L'inévitable condition corporelle.

 

... Mais notre conscience n'est pas seule à la tâche, liée qu'elle est au corps qui lui sert d'abri et de tremplin. Le corps, lieu de notre réalité la plus pure, parfois la plus dure, sous la forme de la souffrance, du vieillissement, du délitement, de la craquelure, de la fêlure, de la perte osseuse, de l'écroulement cartilagineux; sol de muscles et de sang, terre d'humeurs et de desquamations, refuge ultime de notre existence, seule possession dont nous sommes vraiment assurés et qui semble tellement aller de soi qu'on ne se pose même plus la question de nos propres flux intérieurs, de nos fonctions, nos métabolismes, la composition de nos cellules. Sortes de dépouilles qui se sont progressivement éloignées de leur sens et chacun vit à côté de son corps comme s'il était quelqu'un d'autre, situé dans une zone d'ombre et qu'on aurait pu l'oublier là, comme on laisse son parapluie chez le coiffeur après que le soleil a succédé à la pluie.

 

 

 

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19 mars 2025 3 19 /03 /mars /2025 09:02
Sur le bord ultime des choses

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Nous inscrivant toujours dans une logique, du moins ce que nous considérons comme tel, les choses que nous visons, nous leur demandons, sans délai, de tenir pour nous un langage clair dont nous pourrons faire usage à des fins de jugement. Telle toile de Maître sur laquelle nous posons notre regard, nous rencontrant dans sa pure évidence, notre satisfaction est grande et nous continuons notre chemin en direction d’une nouvelle œuvre dont nous attendons qu’elle nous adresse un identique profit. Notre insouciance est à ce prix. Cependant, les choses, parfois, se refusent à nous avec une telle obstination que nous ne sommes guère loin de crier à l’injustice, sinon d’évoquer quelque complot qui nous tiendrait à l’écart d’une compréhension. Comme bien des œuvres de Barbara Kroll qui nous sont communiquées à l’état de simples esquisses lors d’un travail en cours, lesquelles en leur singularité, en leur mystère, nous mettent au défi de les saisir adéquatement.  Que, face à elles, notre attitude soit décontenancée au motif d’une énigme qui en traverse la matière, nul ne pourra s’en étonner. Å cette toile sur laquelle nous nous penchons aujourd’hui, nous donnerons donc le titre de « Énigme », ce que la suite du texte tentera de montrer, sinon de manière totalement explicite, du moins en une approche qui ne soit trop inexacte.

   Un simple regard anticipateur des figurations à venir nous informe, au premier abord, que notre désir de connaissance s’échouera peut-être tout au bord du cadre car ce qu’il délimite, cette figure partielle, ces vigoureux coups de brosse sans intention bien déterminée, nous font perdre notre orient, si bien que nous progressons dans une sorte de jungle sans bien savoir où nous entraînent nos pas. Donc c’est au gré de ce doute constitutif d’une certaine angoisse que nous tâcherons d’y voir plus clair si, toutefois, ceci peut se constituer en pure réalité.

   Si, en un premier temps, nous faisons abstraction d’un sens immédiat qui pourrait se lever de ces formes, si nous focalisons notre vision sur leur soudaine exposition à la lumière (plus d’une ombre s’y dissimule encore !), nous serons vite gagnés par l’impression d’une formulation native de la peinture, par l’hésitation qui semble avoir suspendu la main de l’Artiste comme si cette dernière, avant de pouvoir affirmer quoi que ce soit de réel, de concret, était demeurée sur une sorte de seuil depuis lequel elle aurait observé le Monde. Bien évidemment, nullement un savoir assuré de lui-même, une simple retenue à l’orée de la visibilité, un laisser-en-soi des linéaments de sens non encore venus suffisamment à leur être avec la clarté nécessaire à une franche exposition de qui-ils-sont. D’une manière évidente nous sommes ici, dans cette zone interlope, cette semi clarté d’un clair-obscur où le dernier terme recouvre le premier de toute la portée de sa capacité à dissimuler, à biffer ce qui, de soi, voudrait bien paraître. Par rapport à ce qui ferait phénomène dans l’évidence, la certitude, la valeur de soi offerte aux yeux des Connaissants, les apparitions, ici, se dissimulent dans une dimension antéprédicative.

   Ce qui veut signifier que l’on ne peut leur attribuer nulle position logique, que leur radiance est simplement interne, que le cèlement est complet qui leur ôte toute possibilité de recevoir quelque qualificatif d’aucune sorte. La matière lourde du fond, l’esquisse végétale aussi bien qu’humaine ont de simples reflets de marais complexes, d’étangs aux eaux fuyantes, si bien que nul n’en pourrait décrire la forme précise, l’utilité, la couleur existentielle. La substance est refermée sur elle-même, étrangement opaque et un entendement exercé s’y appliquerait-il sans que nul résultat n’en pourrait couronner le travail de prospection : un vide consécutif à la recherche.

   Ce qui est à remarquer sans délai, la mutité de cette hylé primitive, cette indifférenciation qui fait signe en direction de la chôra platonicienne, cet aporétique « troisième genre », cette empreinte, cette matrice du devenir qui demeure impensable au motif que son caractère amorphe la donne comme strictement insaisissable. Donc, ici, matière peinte nullement réductible à une forme concrète précise ; hylé perdue dans le vague de sa parution ; chôra aux fluctuations illisibles, tout se dissout en ce genre d’incomplétude foncière ne pouvant recevoir ni nom, ni attributs, sauf celui d’une proche banlieue du Néant lui-même. Cependant ceci ne veut nullement signifier que cette esquisse n’existe pas, qu’elle est simple hallucination, buée de notre imaginaire. Si le sens global du Monde et les chiffres de valeurs qu’on peut y repérer sont à même de figurer un vaste livre en lequel s’inscrivent les signes de la langue, a contrario, les emblèmes picturaux flous de cette peinture relèvent bien plutôt de la complexité ténébreuse des hiéroglyphes.

   Ce que nous pouvons avancer en guise d’hypothèse, ceci : les traces noires et rouges, les ébauches de formes, les giclures et bavures, les coulures, les nervures, les griffures constituent un lexique de l’ordre du pulsionnel, de l’instinctif, ces brusques incisions dans l’ordre du réel  sont des manières de convulsion de la Nature, ses brusques syncopes, ses violents tellurismes, la disjonction de ses diaclases, ses éructations volcaniques, ses bombes ignées, ses jets de lapillis, ses jaillissements de geyser, les spasmes de ses laves, les sourds borborygmes de ses mécanismes géologiques, l’entaille de ses rifts, ses contorsions de glaise, ses reptations d’argile. Ici l’on est au plus près d’une dimension « animale », archaïque de la Phusis, telle que nommée par les Anciens Grecs, avec son caractère obscur et caché, ses éclosions et brusques retraits, son constant va-et-vient cyclique qui est son âme même.

   Donc ces traces et empreintes, ces coups de spalter, ces projections de la matière apparaissent comme un lexique primordial, un symbolisme originaire, indigent, faisant penser aux premiers jets pariétaux des Hommes de la Préhistoire. Bien plutôt que de constituer des positions étayées en raison, ce sont de simples gisements corporels qui trouvent à s’exprimer de manière primaire sur tout support venant à leur encontre. En eux, dans l’éparpillement de leur être qui les isole, les prive de communication, nulle logicisation, nulle relation pouvant aboutir à une synthèse d’ordre sémantique, tout reste en soi, rivé à soi, dans un genre de lexique mutique, simples blocs atones immergés au sein d’une pesante passivité. C’est là, croyons-nous, la valeur insigne quoique dissimulée, de ces graffitis qui ne peuvent nullement prétendre à occuper une position stable, à harmoniser le divers, à tracer des limites, à organiser le chaos, étant, en eux-mêmes, de la façon la plus évidente, chaos.  

   Å l’opposé de cette posture strictement léthargique, de cette atonie constitutionnelle, le tableau parvenu à son terme, avec son graphisme précis, ses teintes affirmées, ses lieux et places bien délimités, le tableau donc, en sa finalité, accomplit totalement ce que l’impuissance de l’esquisse avait laissé sur le bord  de la toile, à savoir porter à la signification du catégorial, de l’entièrement déterminé ce qui, pour lors, n’en était que la simple posture prépositionnelle à défaut d’en pouvoir mobiliser la force de synthèse.  Ce que, en sa native désolation, « Énigme » ne pouvait qu’avoir en vue, « Toile finie » le porte à la totalité de son être. Ce qui veut signifier qu’il n’y a nulle franche rupture entre les prémisses antéprédicatives (ces traits mourant de n’être nullement accomplis) et la valeur catégoriale de ces anticipations qui ouvrent le champ exact de la Logique (ce tableau avec ses riches relations, la qualité de ses déductions, le jeu dialectique de ses causes et conséquences, l’entière possibilité de conceptualisation dont ses figurations sont l’inépuisable et fascinant support.)

   Et maintenant convient-il de mettre en place la fonction ludique de l’écriture au travers des hypothèses imaginatives toujours mobilisables pour qui veut élargir l’horizon des choses. Ici, la description d’une possible genèse de l’œuvre, depuis ses traits quasi archaïques jusqu’à l’exposition de son être totalement réalisé, nous permettra de donner un change plus léger aux considérations antécédentes.  Donc le passage de « Esquisse » à « Toile finie ». non seulement nous rassurera par la clôture d’un infini qui nous désespérait au titre de son « in-signifiance »,  mais donnera à notre sentiment de Voyeurs exigeants la seule dimension dont nous  étions  en attente, à savoir disposer devant nos yeux, nullement un illisible fourmillement, mais la consistance d’une forme achevée, seule capable de donner à nos angoisses le nutriment dont, depuis toujours, elles étaient en attente.  Mais plutôt que de partir en de vagues considérations songeuses, nous allons donner aux errances de notre rêve une figure plus étayée en ayant recours à une autre œuvre de l’Artiste allemande que nous désignerons par « Femme assise », cherchant en elle, nullement ses signes antéprédicatifs noyés dans l’inconscient mais, d’une façon bien plus claire et rassurante, les contours d’un être nouveau ayant totalement réduit à néant les intentions erratiques dont la première figure était la désolante illustration.

   De « Esquisse » à « Modèle assis », ce n’est rien de moins qu’une révolution copernicienne qui a trouvé le lieu exact de sa manifestation. Cette révolution est le passage de l’inconscient au conscient, de l’informel au formel, de l’illisible au lisible, du douteux au certain, de l’illogique au logique, si bien que les attendus sans fondement du premier jet de l’esquisse trouvent ici, leur confirmation de sens. L’éparpillement du lexique antécédent devient organisation des sèmes en leur plus nette fonction : dire le réel tel qu’il est, non ce qu’il pourrait être au titre des multiples fantaisies des Voyeurs. C’est bien un saut qui s’est accompli, ce saut exhumant de l’irrationnel natif les seuls traits qui méritaient d’être sauvés, en proposant de nouveaux, « vierges » si l’on peut dire, en un renouveau pictural qui, en son fond, est effacement de ce qui, primitif, derniers sursauts instinctifs du limbico-reptilien, se trouve remplacé par la mesure juste et équilibrée du concept totalement assuré de sa validité. Et ceci, à un tel point d’inouïe actualité en un présent vivant, que ce dernier paraît avoir oublié jusqu’à la moindre trace de son exubérance première, jusqu’à la perte du moindre souvenir, jusqu’à l’amnésie complète.

   Ce que nous disons-là n’a rien d’étrange pas plus que de nouveau, ceci indique seulement le fonctionnement psychologique de tout individu qui n’a de cesse d’enfouir, au plus profond de son inconscient, toutes les taches, bavures et souillures qui voilent son regard et obscurcissent l’horizon de son monde propre. Nous sommes à ce point bâtis sur du préconscient, de l’irrésolu, de l’instable, de l’antéprédicatif que, si nous en prenions soudain conscience, notre existence même serait dans le plus grand danger car nul ne peut vivre lesté de l’immarcescible poids de l’absurde, de l’irrésolu, des vacillations et indécisions de tous genres qui auraient tôt fait d’avoir raison de nous, nous reconduisant en ces marges du néant que nous quittons à peine à l’orée de notre naissance.

 

Sur le bord ultime des choses

                                                      « Femme assise sur un tabouret »

                                                    SAATCHI ART

  

   Mais il nous faut ici en venir à la confrontation des deux œuvres, privilégiant cependant la clarté de la dernière, de l’aboutie qui, en quelque manière, en son aspect de nécessité et de simple actualité semble avoir totalement phagocyté ses nervures préliminaires, celles que nous attribuons à « Énigme » en tant que supposée origine. Le fond de tellurisme agité, le fond marécageux, le fond hiéroglyphique s’est muté en cette eau calme, en cette aquatique nuance dont les harmoniques inclinent à Vert-de-gris, à Menthe, à Véronèse, toutes teintes apaisées, véritables applications balsamiques censées apporter à l’âme les soins et douceurs dont elle est légitimement en attente. Combien les violentes biffures du motif de la préfiguration prennent ici valeur de régénérescence, de re-naissance, de quiétude, toutes dimensions affectives au gré desquelles entreprendre, au sein de Soi, la démarche d’un voyage initiatique porteur de bien des espérances, de bien des joies ! La fleur initiale, cette solide et farouche hampe de suie aux pétales mortifères, la voici métamorphose, cette fleur, en pur épanouissement de soi, pareille à des doigts humains palpant la douceur d’écume de l’exister.

   Quant au lexique agressif, violent qui se manifestait à la manière d’un alphabet chargé de lourdes menaces, il n’en reste à peu près rien, sinon ces quelques motifs épars pareils à des papillons virevoltant au large de la tête du Modèle. Mais ce qui est le plus étonnant, étonnement positif s’il en est : cette transfiguration du corps comme si, en lui, au plus profond, rien ne subsistait de sa laborieuse genèse. Le blanc de titane indifférencié, l’inintelligible plâtre, la matière amorphe du début du geste pictural, le douloureux cerne noir qui en définissait le contour, la tragique et incompréhensible biffure du visage humain, tout a changé de nature si profondément que nous penserons avoir affaire à une œuvre sans rapport avec sa propre source.

   « Femme  assise », telle qu’en elle-même apparaissant, constitue l’image même de la sérénité, du repos, de l’application à simplement être Soi au plein de qui-elle-est. Se détachant avec légèreté et distinction de la pellicule aquatique, elle se donne telle cette sage figure recueillie en Soi : nappe noire des cheveux ruisselant calmement de chaque côté du visage, certes visage ayant conservé des traces de la blancheur ancienne mais ici, empreinte de page sur laquelle laisser s’imprimer le chiffre heureux du jour. Le noir des yeux veut signifier bien plus le regard tourné vers l’intérieur à défaut de signifier quelque affliction venue du dehors. Lèvres rouge-Grenadine qui s’ourlent sur les signes avant-coureurs de la volupté, de la gourmandise qui, dès lors, est gourmandise de la vie, nullement stigmate de quelque vice rédhibitoire. Le calme de l’épiphanie témoigne de cette liberté de Soi à Soi qui est la marque des esprits éveillés et bienveillants. Quant à elle, la vêture est modeste, « sage » pourrait-on dire, voyageant sereinement du Gomme-gutte clair à Poil de chameau plus soutenu. Deux minces bretelles remontent sur les épaules et les bras disposés en arceaux encadrent cette nature si vraie, ce motif si généreux en même temps que réservé. L’assise verte couleur de Lichen offre à « Femme assise » le lieu même d’un gratifiant repos. Les jambes doucement croisées se terminent par des mules de teinte Pervenche que recueille un sol armorié de quelques lignes noires. On aura donc compris que plus rien ne reste de la rapide ébauche de la naissance de l’œuvre. Tout a transité d’un sombre désespoir en direction d’un épanouissement, d’une ouverture, d’une possibilité d’être dans la découverte heureuse de Soi.

   Et, bien sûr, au terme de cette description, la Lectrice, le Lecteur ne manqueront de poser la question de la valeur réelle de cette interprétation. Ils seront amplement légitimés à le faire puisque, entre les deux œuvres, non seulement il n’y a nulle solution de continuité mais simple relation justifiée à l’aune d’un choix théorique de mise en relation de deux réalités totalement disjointes, totalement éloignées dans l’espace, le temps, et, sans doute, dans l’esprit de l’Artiste qui a réalisé ces deux oeuvres sans réel souci de les faire dialoguer.  Certes, tout ceci est exact et ne saurait être contesté. Cependant, et ceci n’est nulle justification, ces deux propositions plastiques ne sont nullement à considérer selon une perspective ontologique, à savoir ce qu’est chaque  être en sa réalité respective la plus effective, mais dans un horizon simplement logique dont le but essentiel, ici, était de mettre en opposition le caractère irrationnel, instinctuel, jaillissant de soi sans que quelque précaution oratoire n’ait précédé leur mise en paroles, de faire donc se rencontrer sous la regard de l’interprétation  ces deux images dont nul travail n’avait fait apparaître leurs confluences aussi bien que leurs divergences.

   Et, pour aller plus avant, si la vie a une logique, si l’exister peut se définir sous quelques formes cohérentes, si la psychologie peut présenter quelque schéma ordonné, fût-il invisible, alors ce qu’il faut croire c’est que, dans la psyché de l’Artiste, ces formes totalement confiées à la rectitude du réel, n’en conservaient pour autant de réelles affinités, manifestaient, sous la ligne de flottaison de la conscience, des confluences qui autorisaient leur rapprochement, bien évidemment, au risque d’erreurs ou de mésinterprétations, mais le « risque » était mesuré et au motif que « qui ne risque rien n’a rien », il nous fallait, d’une façon simplement archéologique, sortir ces objets de leur sommeil, leur donner une nouvelle vie au gré de leurs significations internes. Du moins croyons-nous, en toute rationalité du reste, à la valeur insigne de ces accords, associations et adhérences. Toujours, nous semble-t-il, faut-il soulever le voile et tenter de percevoir ce qui s’y dissimule qui, pour nous, pourrait avoir sens.

 

Le réel indécrypté est non-sens,

le réel décrypté est sens.

 

Comment pourrions hésiter dès lors

A nous immerger dans le sens

Avec la joie entière qui s’y lève ?

 

 

 

 

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18 mars 2025 2 18 /03 /mars /2025 18:02
Ces nuées qui viennent à nous

 Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

          Chère Solveig,

 

 

   Sais-tu, aujourd’hui, si je t’envoie cette photographie en noir et blanc, ceci n’est nullement fortuit. J’aurais pu te faire parvenir l’original en couleurs mais, alors, combien mon message aurait été atténué, noyé dans une mare multicolore qui lui aurait ôté tout son sens. Noir -Blanc : deux valeurs seulement pour proférer la nuit, le jour, pour dire le bonheur, le malheur, faire surgir la violence et la paix. Tu te doutes combien ma retraite, sur ce beau et sauvage pays du Causse, retiré du monde et du bruit, combien donc ma solitude doit m’apporter de contentement. Certes, j’y gagne une équanimité d’âme sans pareille, la joie immédiate du simple, une inépuisable dimension de ressourcement. Et, cependant, mes nuits sont traversées d’insomnies, mes jours, parfois, ne s’annoncent qu’à la manière d’un long cheminement attisé d’incessantes questions. Et bien que la tâche d’écrire me soit d’un grand secours, je suis assez souvent tel le naufragé tendant désespérément ses bras en direction de l’écueil qui voudra bien le sauver de l’abîme.

   De ma fenêtre, c’est ce paysage si calme, si doux dont j’aperçois le beau moutonnement. La prairie est tachée d’ombre en ce lumineux automne. Une lame de clarté avance qui éclaire les frondaisons. Les nuages sont légers, aériens, ils voguent très loin vers d’infinies altitudes. Au-dessus, comme s’il venait de l’impensable cosmos, le ciel est une taie noire, impénétrable dont, parfois, je pense qu’elle est hostile aux hommes, qu’elle constitue le premier signe d’une alerte, d’une mise en garde. Vois-tu, de regarder ce lac si sombre, fuligineux, c’est comme si venait à ma rencontre une tragédie antique, peut-être « Prométhée enchaîné », d’Eschyle avec ses personnages divins en un lieu désert, quelque part à l’extrémité du monde. Et tout ce noir qui envahit l’azur ne serait que la malédiction de Zeus, trompé par Prométhée, lequel à son tour a trompé les hommes, ne leur offrant que ce feu spoliateur de leurs âmes trop naïves, inclinant, toujours, à quelque compromission. Car le feu a, comme bien d’autres choses, un double visage : celui qui réchauffe et réconforte, mais aussi celui qui brûle et ronge les corps de ceux qui s’en approchent trop. Le feu comme connaissance brille au plus haut mais, souvent, l’humanité en pervertit la fonction et alors ne courent sur la Terre que les feux éteints d’une sourde imprécation. Je sais que tu m’accorderas ton indulgence d’avoir brossé un tableau si inquiet de notre condition. A contrario, en peindre la seule face étincelante serait manquer de la plus élémentaire objectivité. Le Paradis s’obombre toujours du soufre de l’Enfer !

   Tout le jour, depuis l’ascension du soleil en direction du zénith jusqu’à sa chute au nadir, toutes les heures semblent la mise en scène de cette aporie constitutive de notre présence au monde. Lorsque, le matin, nos paupières tout juste entrouvertes perçoivent le bleu de l’aube, combien elles se projettent dans un avenir radieux. La paix est partout qui tresse à nos fronts ses couronnes de lauriers. Puis la lumière monte dans le ciel vertical. Puis la lumière éblouit et fait cligner des yeux que des larmes, soudain, envahissent. Puis l’astre décline, la clarté devient une toile maculée de sanguine à l’horizon, puis la nuit éteint tout qui plonge nature et hommes dans une identique confusion. Comprends-tu, tout est toujours à recommencer. Ce paysage dont nous pensions qu’il dispenserait jusqu’à l’éternité son beau rayonnement, voici qu’il se soustrait à notre regard et fomente, peut-être, à notre encontre, les plus funestes desseins. Ce qui, dans la plénitude du jour, nous était donné en tant que sublime vérité, ceci s’estompe brusquement qui confine à la plus désolante des faussetés.

   Constamment nous sommes pris en tenaille entre nos désirs et nos peines, entre nos souhaits et nos craintes, nos amours et nos haines. Le drame de l’humain est ceci, cette tension qui nous écartèle, cette brusque énergie des contraires qui nous tire à hue et à dia. Lorsque notre visage illuminé de clarté, nous nous croyons atteints d’abondance, voici que nos pieds s’embourbent dans un maléfique limon. Nous sommes des êtres de la déchirure et ne consentons à exister qu’à en transgresser l’aliénante dimension. Seulement le tragique a toujours une coudée d’avance et la grimace de l’insoutenable finitude vient lézarder notre fragile édifice. Colosses aux pieds d’argile, nous feignons d’en sentir le constant tellurisme à l’œuvre et nous tentons de porter notre regard sur tel ou tel objet de désir afin qu’il puisse nous extraire des mors de la lucidité.

   De mon refuge à l’abri des arbres centenaires, ces chênes tors qui poussent au milieu des pierres, il me semble entendre comme un sourd grondement. Je ne sais si la terre tremble ou bien les cieux se partagent sous l’étrave d’un coutre tranchant. A tout instant la glaise pourrait s’ouvrir en tombeau. A chaque seconde les nuages déverser une pluie acide qui ravagerait jusqu’à la proue de notre esprit. Non, je ne divague pas, Sol et tu sais combien je suis attaché à décrire au plus près mes états d’âme. Sans doute sont-ils renforcés par cet inévitable pathos qu’engendre tout exil. Mais les hommes, tous les hommes, sont des exilés que ne sauvent ni leur instinct grégaire, ni leurs divertissements multiples, pas plus que leur quête effrénée de bonheur. S’ils étaient heureux, ils ne chercheraient pas des motifs d’évasion. Ils seraient à l’aise dans leur enceinte de chair et se suffiraient à eux-mêmes, non dans une manière de satisfaction béate, seulement dans l’atteinte d’un sentiment de maturité. Vois la dimension d’aliénation de tous ceux qui se précipitent dans des voyages qui, jamais, ne les satisfont. Vois le désarroi de ceux dont le consumérisme est la seule pierre de touche dont ils ornent leur singulière aventure. Vois ces « foules solitaires » qui se ruent au même spectacle dans l’espoir de grandir, ils ne connaissent que le vertige immédiat du multiple, de la soif  trop rapidement étanchée. Leurs icônes sont en carton et ils ne sont que les spectateurs de leur propre désarroi.

   Sol, nous vivons une société de l’abondance qui ne laisse que trop d’égarés parmi la confluence des peuples. L’homme est ainsi fait que son naturel égoïsme le sauve toujours du désastre. « Ce qui est bon pour moi est bon pour le monde », voici ce que clament, à longueur de journée, les solipsismes de tous ordres qui sont légion. Beaucoup se pensent uniques dont la seule religion s’abîme dans leur propre ego, tout ce qui leur est extérieur ne semble ressortir qu’au monde des représentations et des artefacts. Ce que j’énonce là n’est nullement le motif d’une simple plainte, laquelle se dissoudrait bien vite parmi les allées et venues mondaines. Ce n’est pas davantage un appel. Comment se faire entendre de la surdité partout régnante qui condamne les simples à demeurer au sein de leur invisible caverne ? « Indignez-vous », lançait en son temps la conscience éclairée d’un Stéphane Hessel. Cette exhortation à l’indignation se déclinait selon cinq figures.

   * Trouver un motif d’indignation. Nous pourrions en trouver mille, c’est sans doute pourquoi nous n’en choisissons aucun.

   * Changer de système économique. Quoi donc ?  Le capitalisme aussi bien que le collectivisme asservissent les peuples. Le corporatisme divise les individus en castes. Le socialisme entraîne une déresponsabilisation des acteurs. Le libéralisme implique la loi sans partage des plus forts.

   * Mettre fin au conflit israélo-palestinien. A-t-on jamais mis fin à un conflit ? La violence est enracinée en l’homme depuis la nuit des temps. Notre système limbico-reptilien témoigne encore en nous de la puissance de ces marées d’équinoxe dont, a priori, nous avons bien du mal à canaliser la brusque survenue.

   * Choisir la non-violence. Qui, à part Gandhi luttant contre les lois raciales ? A part Lanza del Vasto entreprenant un jeûne pour sauver les paysans du Larzac ? A part Nelson Mandela luttant contre la ségrégation raciale en Afrique du Sud ?

   La non-violence est violence faite à nos propres indifférences. La tâche est rude qui se doit de remettre en question le fond sur lequel l’humanité s’est bâtie, dont la devise semble être, le plus souvent : « L’homme, un loup pour l’homme ».

   * Eradiquer le déclin de notre société. Est-il né ou encore à naître le Grand Homme qui, prenant entre ses mains le Destin de la Terre, métamorphosera la manière d’être de l’homme, à savoir considérer toute altérité -, l’animal, le rocher, le fleuve, l’océan, la montagne, la terre, le pauvre, le sans-grade, le démuni -, leur accordant la toute première place, s’effaçant afin que, de ce retrait,  résulte une possibilité d’être pour tout ce qui est, croît, espère ?

   Sol, tu le sais tout comme moi, ceci ne serait envisageable qu’au terme d’une éthique véritable qui prendrait le pas sur toute esthétique. Autrement dit le fond primant la forme. Il n’est d’autre générosité que celle-ci, faire que tout ce qui vient à notre rencontre ait la faveur d’un accueil véritable. Aussi bien la goutte de pluie, l’arbre en sa floraison, l’Autre en sa polyphonique présence.

   Mais comment, ici, ne pas laisser la parole au prophétique et immensément poétique Paul Valéry qui proclamait dans « La Crise de l'Esprit », en 1919, entre deux guerres mondiales immensément dévastatrices pour le corps et l’esprit, ces pensées sublimes qui honorent tout intellectuel digne de ce nom. (Ils ne sont guère légion en ces temps de disette.) : 

  

   « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

   Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les oeuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux ».

  

   Parfois, le long des  nuits d’hiver, lorsque dans l’aube bleue de givre, les pierres craquent sous la poussée du gel, il me semble entendre ces voix perdues  - Valéry, Ninive, Babylone -, qui résonnent jusqu’à nous pour nous dire le bonheur d’être Hommes sur Terre, ceci que trop souvent nous oublions, creusant, en quelque manière, les tombes qui recevront nos propres insuffisances. Une seule fois, Sol, dis-moi que je ne rêve éveillé. Alors je pourrai dormir en paix pour l’éternité !

 

Sois assurée de mes pensées les meilleures.

 

 

  

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9 mars 2025 7 09 /03 /mars /2025 08:10
Buraglio : « materia prima »

Agrafage -1966

Source : Centre Pompidou

 

***

 

   Lecture selon l’Objet Déchu

 

   Si l’on considère l’œuvre de Pierre Buraglio déjà ancienne, prenant essentiellement en compte ses « agrafages », les caviardages de ses « carnets »,  ses « Gauloises bleues », ses « Plaques de Métro della robbia », ses « portes », « paravents », « cadres de fenêtres », l’on s’apercevra bien vite que la relation au thème de l’Objet Déchu, non seulement doit être établie, mais que ces divers objets constituent le vocabulaire premier de l’objet déclassé, abandonné, placé, le plus souvent hors de l’attention des Existants, tel que cet Artiste les met en perspective. Comme si la Chose, subitement privée de tous ses attributs fonctionnels, n’existait plus que par défaut, sinon remise à quelque néant qui l’ôterait du champ de la visibilité. Mais bien évidemment, c’est cette non-visibilité, cette quasi-disparition, cette pauvreté qui, sous l’œil esthétique de l’Artiste en font l’essentielle valeur. De ces objets en quelque sorte reniés, de ce dénuement foncier, de cette manière de retour au statut d’une primitivité, Buraglio saura tirer toute la quintessence. Alors naîtra de ces « simples » de ces « modestes » une singulière « esthétique » qui fera de l’indigence, de la pénurie, de la privation, les ressources mêmes au gré desquelles faire surgir, dans le cadre d’une beauté simple, immédiate (pensons à la grâce juvénile du tout jeune enfant, au bourgeon en son éclosion native), l’image qui, par sa spontanéité, comblera ceux parmi les Voyeurs des œuvres qui seront touchés par cette émergence du modeste à fleur de peau de la Chose. Il suffira alors que le Peintre (ne nommait-on à cette époque de son parcours, cet Artiste « le peintre sans pinceau » ?), s’inscrive dans une démarche d’économie picturale, laquelle, n’offensant nullement l’Objet, ne le dissimulant sous quelque fard qui viendrait en altérer la vérité, le restitue telle  la rare et méritante apparition d’une prose du quotidien qui, la plupart du temps, échappe à nos yeux citadins bien trop recouverts d’un vernis culturel biffant les vertus rayonnantes du Simple. L’erreur eût consisté à « embellir » ces Objets, à les recouvrir d’une touche « beaux-arts », à convoquer quelque virtuosité picturale qui en eût détruit le caractère foncièrement « naturel », au sens d’un « retour à la nature ». L’erreur eût été d’inscrire ces riens usés, écaillés, poncés dans une sorte de pseudo-poésie, de lyrisme inadéquat, de passion inutile qui n’eût concouru qu’à leur perte pour le champ de l’art.

Buraglio : « materia prima »

« Assemblage de Gauloises Bleues

et chutes de toiles » - 1982,

Source : Auction.fr

 

***

 

   « Assemblage de Gauloises Bleues et chutes de toiles » de 1982 résume assez bien, à lui seul, la philosophie de l’Artiste. Les choses sont laissées en leur état de choses. Les Gauloises sont des Gauloises. Les Chutes sont des Chutes. Nul débord hors d’elles, nul appel à un principe d’esthétisation obérant leur être. La chose se donne en tant qu’elle-même, dans son évidence première. La chose ne fait appel à rien, elle demeure en soi, en sa pleine autarcie. Elle est chose en tant que chose et seule cette tautologie confirme son être en sa plus effective réalité-vérité. Les choses abandonnées à elles-mêmes sont au plein de leur signification interne, c’est nous les hommes au regard biaisé qui y introduisons valeurs et prédicats dont elles n’ont nulle connaissance pour la simple raison que rien ne s’élève d’elles qui ne serait pas elles. Ici, il s’agit de pure immanence et notre présence est tellement loin de leur « préoccupation » que la transcendance que nous leur offrons à la manière d’un présent ne les affecte guère. Elles ont seulement à être, pour le temps des temps, ces choses remises à une quasi-nullité dont elles tirent tout leur « mérite » et la modestie heureuse de leur étendue circonscrite au cercle de leur propre aura. Leur liberté est à ce prix, la nôtre à la hauteur du regard juste que nous leur adressons, chacun demeurant en soi dans le territoire qui est le sien. Jamais cette Forme ne nous rejoindra que, corrélativement, nous ne pourrons réellement rencontrer. C’est dans le geste d’une réserve vis-à-vis d’elles, d’une pudeur élémentaire que se situera notre conduite qui ne sera vraiment éthique qu’aux prix de cette sincérité de la vision. C’est bien pour cette essentielle raison que Pierre Buraglio se tient à distance, ne modifiant qu’à la marge ces objets, agissant avec parcimonie sur leurs limites, leur aspect, le caractère qui les détermine en propre.  

Buraglio : « materia prima »

Plaque de métro

Source : Galerie Hélène Trintignan

 

***

  

   Regardez donc cette « Plaque de métro ». Belle en sa nature. Déjà arrivée au lieu recueilli de son être. Forme d’emblée présente parmi les formes artistiques. La couleur bleu émail est déjà parvenue « à sa richesse », pour employer la célèbre formule cézanienne. Et sa « richesse » c’est bien ce qu’elle est en son fond : cette couleur inimitable, cette ligne blanche en « L » qui la parcourt et dit le chiffre de sa géométrie, ces écailles qui énoncent la souffrance, l’âge de la matière. Comment, ici, ne nullement faire le rapprochement, mais dans la nécessaire distance, mais dans l’inévitable altérité, avec les rides de la personne âgée, les tavelures qui tachent sa peau ? Il y a une émotion « existentielle » à constater ceci, cependant nul pathos qui inclinerait tout dans la dimension ego-anthropologique. L’art de l’objet déchu doit demeurer art de la distance, touche à « fleurets mouchetés », vol de colibri devant le nectar, démarche de caméléon dont chaque nouveau pas annule le précédent. Faute de cette réserve, nous n’instillerions en l’objet des attributs qu’il ne possède pas, nous en altérerions l’exacte mesure et donc nous le ferions sortir du site de l’art.

 

Buraglio : « materia prima »

Source : pierreburaglio.com

 

C’est à l’ensemble des œuvres incluses dans ce motif de l’objet pauvre (pensez au mouvement de « l’Arte povera »), que l’Artiste appliquera ce que nous pourrions nommer une « morale de l’indigence ». Ainsi les portes récupérées sur des chantiers de démolition, les paravents sauvés de la destruction et de l’oubli, les châssis de fenêtres se verront appliquer d’identiques procédures minimales, seules à même de sauver ce qui peut l’être, à savoir l’authentique en sa singulière donation. Exemple des « cadres de fenêtres » : l’ascétisme y est si présent que n’en pas percevoir la dimension serait geste de pure inconscience ou bien d’un réel désintérêt. Le bois y apparaît naturellement décapé, poncé à vif par l’âge et l’usure. Les chevilles sont apparentes ainsi que les trous laissés par celles qui sont absentes. Ici, nul procédé de « réhabilitation », nul embellissement de ce qui, par nature, confirme sa beauté. Quelque ajout n’apporterait que confusion et ferait ricocher le langage de l’objet en direction d’un verbe qui n’est nullement le sien. Parole au plus près d’une parole devenue originaire par l’intermédiaire des stigmates du temps. La fenêtre usée, du reste son fragment suffit à évoquer sa totalité, demeure en elle-même, il s’agit d’un Objet « tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change » en énonciation mallarméenne. La chose en soi au centre même de son autonome effectuation.

   Chacun comprendra, au motif de cette rigueur, qu’il ne s’agit de rien de moins que d’une recherche d’absoluité, de réduction d’une présence à sa forme la plus épurée, la plus radicale. Immense beauté de ce geste qui, par essence, devient geste originel. Originarité du geste artistique coïncidant avec l’originarité de l’objet limité à son propre soi. C’est seulement de cette correspondance entre la chose oeuvrée et l’acte qui en détermine la venue que ce qui est à voir se donne en tant que ceci, une Forme et non en tant que cela, une forme parmi les formes de l’ustensilité ou de l’usage. Donc « l’intervention » de l’Artiste, bien plutôt que d’une volonté appliquée à même l’objet, constitue une aide à sa montée dans le visible artistique. Une simple bordure de mastic non peint, l’odeur d’huile, pour un peu, parviendrait à nos narines. La découpe d’une vitre noire légèrement arquée vient se positionner tout en haut du cadre, dont l’autre vitre claire s’inscrit à titre de complément à l’intérieur du châssis.

   Devant une telle profération sur le bout des lèvres, l’on demeure soi-même silencieux, comme si l’on se trouvait devant un vitrail de Soulages dans l’Abbatiale de Conques, ce lieu de hautes significations, cette surrection spirituelle au sein du sanctuaire sacré. Ces deux types de démarches s’inscrivent dans le cadre d’un même concept des formes artistiques : laisser les formes venir au paraître depuis l’intime creuset qui est le leur, d’où elles trouveront le site de leur déploiement. Ceci est la marque insigne de l’Artiste au service de l’Art et non l’inverse. Une brève citation de Pierre Buraglio : « C’est la peinture qui fait le peintre, non le peintre qui fait la peinture ». Cette phrase est suffisamment admirable pour qu’elle ouvre l’espace d’une méditation où chacun trouvera sa place à sa juste mesure. Elle appellera un écho significatif dans cette autre phrase énonçant : « C’est le Langage qui fait l’Homme, non l’Homme qui fait le Langage ». Biffer la subjectivité d’un trait de crayon et lui substituer ce caractère d’objectivité qui, seul, peut témoigner de sa vérité.

   Toujours dans ce champ de l’objet déchu ou bien de l’objet passant inaperçu à force de quotidienneté, il convient de relever, avec une attention particulière, le travail effectué sur « deux feuilles de journal "Le Monde", assemblées bord à bord par une bande de papier et collées sur carton », telle est la description que nous en propose Beaubourg. Ce qui est à noter ici, qui saute aux yeux d’une manière très visible, c’est que l’Artiste qui jusqu’alors, dans les œuvres précédemment évoquées, n’avait procédé qu’à de rares ajouts, « Les très riches heures » paraissent s’exonérer de cette dette due à l’objet initial : en maintenir l’être avec des moyens si pauvres qu’ils finissent par disparaître à même le cadre de fenêtre, la porte ou bien le paravent. Mais ceci n’est qu’apparent car l’intention demeure identique, laisser la chose « en son état de nature ». Si, par essence, fenêtre, porte, paravent se donnaient sous la forme d’un lexique minimal, le bois, le verre ne parlent guère, par contre la feuille de journal est le lieu éminent où le langage apparaît comme le vecteur essentiel de ce qui nous rencontre. Alors, pour l’Artiste, comment résoudre le paradoxe qui énonce : « plus de langage, moins de chose » ? Comme si en effet le verbe du journal constituait une strate sous laquelle la chose même disparaîtrait. Et certes, il en est bien ainsi. Or, si l’objet veut demeurer objet avant tout, quoi de plus logique que de réaliser ces nombreux caviardages, ces camouflages au gré d’un ruban noir, tous gestes qui reconduisent la chose à son état de chose. Dès lors, le regard ne cherche plus à lire le texte, dès lors, le regard se focalise en son entier sur ces graphismes, lesquels à défaut de créer une esthétique, s’inscrivent entièrement dans cette belle démarche de reconduire l’objet à sa mutité originelle, à sa passivité, à la part nocturne qu’il diffuse par sa seule présence. Cet habile procédé doit moins être interprété comme un ajout, mais bien plutôt en tant qu’annulation, que régression en direction de quelque site d’origine. C’est en quelque sorte la cible directrice, l’injonction radicale de l’intention husserlienne qui est ici affirmée : « retour aux choses mêmes ».

Buraglio : « materia prima »

Caviardage : "Les très riches heures de P.B." – 1982

Source : Centre Pompidou

 

***

 

   Enfin, nous essaierons de suivre le fil rouge de la Chose en citant une œuvre bien plus récente, « Sans titre » de 2019, laquelle met en scène un mur de briques rouges qu’entoure, à la façon d’un cadre, une bordure constituée d’une simple variation de gris, d’argent à ardoise. A l’évidence, le motif est minimal. Les teintes sont si assourdies qu’elles n’entraînent nulle narration, qu’elles sont l’opposé du bavardage. La Chose-mur vient à nous dans sa plus manifeste nudité. Plus la dépouiller reviendrait à obtenir son effacement même. Ce que le bois de la fenêtre, la transparence de la vitre, nous présentaient, ce que le monochrome de la plaque de métro nous livrait, ce que le rythme répétitif et unitaire des Gauloises nous offrait, voici que tout ceci trouve confirmation dans cette peinture qui est bien plus esquisse que le produit final d’une œuvre qui se fût voulue exigeante sur le plan de sa réalisation plastique. C’est une grande beauté dont il nous est fait le don au travers de ces picturalités élémentaires.

 

Buraglio : « materia prima »

"Sans-Titre" Encre et gouache

sur papier 39.5x30cm,2019

Source : pierreburaglio.com

 

***

 

   En quelque manière, le Peintre procède à son propre sacrifice. Il se retire, s’efface derrière la toile, il réalise une « épochè », (qu’on traduit par « arrêt, interruption, cessation », suspension de la thèse du monde, concept phénoménologique s’il en est !), donc une mise entre parenthèses de son propre ego, il recule d’un pas devant ses œuvres, leur laisse la parole mais sur le mode restreint, à la limite d’un silence ou bien d’une profération qui se voudrait première, si proche d’une origine qu’elle se confondrait avec elle. L’Artiste est renoncement, pure humilité. Bien plus que ce soit lui qui porte témoignage d’un événement, c’est l’œuvre qui s’en charge, qui décline son identité avec des noms qui seraient des fondements, des assises, tels « chose », « objet », « matière » « forme », dans la retenue, car faire venir d’autres prédicats conduirait à une sortie de sa propre essence, ce que ne saurait accepter une toile, une proposition plastique accomplies du sein même de leur propre vérité. La Chose artistique n’a rien à justifier, n’explique nullement le monde qui l’entoure, vit parce qu’elle vit, à la manière de la Rose d’Angelus Silesius qui ne croît que pour croître, dont la réalité est entièrement contenue dans le déploiement de sa corolle, tout essai de profération hors ceci n’est que pure gratuité, geste d’affabulation.

   Il y a, entre les œuvres, comme une complicité, un dialogue feutré, un lien d’amitié, peut-être quelques amours clandestines. Ceci est heureux au motif que, nous les hommes, nous les femmes, sommes hors-jeu, simples témoins d’une phénoménalité qui conserve en soi tous ses secrets. Et c’est bien là leur richesse que de nous étonner, de nous questionner, nous qui sommes des êtres-de-l’abîme, des êtres qui pensons pouvoir nous sauver en ôtant du réel le vernis qui en recouvre l’admirable présence. Mais c’est bien en demeurant au bord de l’abîme de la finitude que nous octroyons aux Choses leur essentielle valeur. Nous sachant Mortels, nous interrogeons, nous nous étonnons, c’est-à-dire que nous dressons le lit sur lequel l’Art peut éclore en ses plus authentiques figures.

 

   Lecture selon la « materia prima »

 

   Si, à nouveau, nous parcourons les œuvres aperçues, nous nous apercevrons que seule une énonciation strictement circonscrite à l’Objet sera conforme à sa nature. De cette manière nous obtiendrons une série de couples analogiques indissociables

 

Agrafages = Toile

Gauloises = Papier

Plaque de métro = Métal

Cadre de fenêtre = Bois/Vitre

Journal = Papier/Encre

Mur = Brique

 

   Ici, ce lexique extrêmement serré est en tous points remarquable au simple motif qu’à sa seule lecture, c’est l’essence même des choses qui se laisse dévoiler et se présente à nous dans cette merveilleuse nudité sans fard. Ce qui se donne en entier, avant tout, se décline sous les auspices d’une évidente et prégnante matérialité. Tout est Matière qui nous livre son être de Toile, de Papier, de Métal, de Bois/Vitre, de Papier/Encre, de Brique. Tout ce qui n’est pas matière est, d’emblée, mis hors circuit. Notre vision de ces œuvres devient elle-même matérielle, saisissant la matière en tant que matière en quelque sorte. Et la nature de cette matière est dense, opaque, condensée. Elle ne laisse passer en soi, de la quaternaire élémentale, ni l’eau qui en est absente, ni l’air qui n’y trouve nulle place, ni la combustion de quelque feu, elle est arrimée à l’élément-Terre dont elle émerge à peine tellement son mode de parution est racinaire, lié à l’humus, attaché à la densité de la glaise. Agrafes, Fenêtres, Portes, Paravents, Mur sont totalement terrestres, terriens, de l’ordre du sillon, de la consistance du pli d’argile au sein même de son silence. Bien évidemment, affirmer que Bois, Papier, Toile sont Matière paraît un simple truisme. Mais il faut conduire plus avant notre méditation afin de lui donner des assises plus affirmées.

   Et, pour ce faire, il est nécessaire de se référer à deux éléments de la biographie de Pierre Buraglio qui seront éclairants à plus d’un titre. Première citation : le père de l’Artiste était architecte. Seconde citation : Pierre Buraglio, au cours d’une interview, confie son appartenance étroite à son terroir, son enracinement dans ce Val de Marne qu’il compare à l’attachement de son ami Vincent Bioulès à son Languedoc. Alors, si l’on évoque cette symbiose avec son milieu de vie, il faut bien que ce dernier ressorte en quelque endroit, montre les nervures de son être.

   Donc, afin de bien pénétrer l’esprit de cette œuvre raffinée, il faut partir du sol, d’une Terre donatrice de présence. Les premières intuitions artistiques sont des radicelles, de fins rhizomes qui cherchent à l’aveugle leur être dans la densité profuse de la matière. Tout est charnel, corporel, en quelque manière, une corporéité de glèbe dont l’Artiste, à la façon dont un papillon s’extrait de sa tunique de fibre, procède à son propre déploiement. C’est un lent travail d’extraction dont le mur de brique est l’élément premier, à la fois fondation de l’édifice architecturé, à la fois fondement de l’œuvre en ses assises les plus matérielles. Pour Buraglio,  créer en peinture est un geste de nature profondément architectonique, artisanal, il s’agit d’assembler, d’agrafer, d’ajuster des cadres, de faire naître des espaces selon la limite d’un ruban, d’organiser la distribution des lieux selon le rythme des Gauloises Bleues. Ne nullement percevoir cette tâche structurelle conduit nécessairement à passer à côté de l’œuvre, à n’en repérer que la figuration « esthétique. » Mais il y a bien plus, avant même de « faire style » (comme il le précise lui-même, mais style non intentionnel, style seulement par l’accumulation de motifs identiques dans un travail au long cours), la façon d’être de ses œuvres se présente sur un mode que, sans doute, il convient de qualifier « d’existentiel » ! Il y va du salut de l’Artiste, il y va du salut de l’Homme. Ce qui, ici, se montre avec le plus d’acuité, c’est l’urgence à habiter la Terre avec le sentiment d’un geste éthique. Jamais l’on ne peut habiter en toute innocence. C’est à l’édification patiente de notre Maison même que nous devons consacrer une partie de notre énergie. L’on ne se construit soi-même qu’en façonnant, pièce à pièce, son immédiat milieu de vie. Forme éminemment osmotique de l’Homme-Maison, de la Maison-Homme. C’est à ce prix, et seulement à ce prix d’une juste habitation que l’Existant peut connaître son propre cosmos et rayonner à partir de lui.

   Donc travail d’Architecte-Bâtisseur. Partir du Mur, de la densité rouge de la brique, édifier une Porte (elle sera refuge en même temps que communication avec l’extérieur de la tâche artistique), poser un Paravent (symboliquement il abrite d’une nudité et l’agir de l’Artiste est une mise à nu des choses qu’il convient de dissimuler avant que les regards des Voyeurs n’en explorent les esquisses), ouvrir une Fenêtre (car l’Art ne peut nullement vivre en autarcie, il a besoin d’une altérité, d’une conscience extérieure qui le vise afin de faire sens). Là, dans la Tour babélienne-picturale, là au sein même du bâti architecturé, la réalité buraglienne trouvera les ressources singulières qui amèneront ses formes au paraître. Là pourront vivre les Toiles Agrafées (un chaos, une fois encore, se lève selon un cosmos), là pourront trouver le lieu de leur expansion ces Gauloises Bleues, ces effigies de papier ramassées un jour au hasard des trottoirs, donc comme des prolongements de la Terre qui en supporte la présence.

   Là se montre le soubassement des œuvres que nous avons synthétisé sous le prédicat de « materia prima ». Cette « materia prima », est la première étape du processus alchimique qui se détermine telle l’épreuve de la Terre. Ce que nous avons voulu montrer, à l’aune de ces termes, une manière de retour aux sources (une « terreité » si ce néologisme peut en saisir l’essence), un naturel attachement, une évidente liaison de tout Homme avec le sol qui l’a porté, matière singulière avec laquelle l’Artiste est en constant débat, parfois en polémique, toujours situé au sein d’une tension. Sous le lexique nécessairement polyphonique de « Terre », il convient d’entendre les divers médiums auxquels celui-qui-crée a recours, aussi bien la Toile, mais aussi le Bois, le Métal, le Verre, le Papier qui constituent les briques élémentaires du jeu pictural dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les motifs de surface, telle couleur, telle harmonie, tel rythme, confondant en ceci la Forme et le Fond.

   Notre psyché est fondamentalement enracinée dans cette tonalité binaire dont la perception privilégie toujours la strate de surface, cette forme qui nous éblouit et dissimule à nos yeux les fondements de toutes choses, leur Terre primitive, leur Glaise ductile qui renferme en elle tous les sens de la manifestation des phénomènes. Si l’œuvre de cet Artiste peut se définir en tant que « radicale » (et sans doute l’est-elle en son exigence sans rupture), alors il nous faut privilégier dans ce mot sa valeur étymologique « de la racine, appartenant à la racine ». Or le destin de la racine est de tracer son blanc chemin parmi les sentiers nocturnes de la Terre. Pierre Buraglio est l’un de ces guides qui nous invite à une découverte rhizomatique du monde. Peut-être n’existe-t-il d’autre voie que celle d’une immersion au profond des choses, geste précédant toute mise à jour d’un langage qui nous soit accessible.

 

 

 

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8 mars 2025 6 08 /03 /mars /2025 10:35
Là, dans l’invisible et silencieuse  présence des choses

Esquisse

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Quiconque prendrait le temps de regarder et d’interroger cette image en son fond ne manquerait d’être étonné. En notre siècle de vitesse, en notre siècle de déflagration continue des icônes virtuelles, en notre siècle où l’immédiat se donne en lieu et place du différé, de l’attente, du lent mûrissement des choses et des êtres, il y va de notre disposition même à comprendre le monde qui nous entoure et d’en saisir les subtiles nuances, en même temps que l’insondable profondeur. Car la hâte, en quelque domaine que ce soit, n’a jamais été synonyme d’une juste vision de ce qui vient à nous, bien plutôt cette confondante impatience est simple empressement en direction de l’abîme du non-sens. En effet, il y a quelque absurdité à se précipiter sur le premier spectacle venu, le premier voyage, la première vitrine où brillent les multiples artefacts qui métamorphosent les Existants en Polichinelles seulement occupés à admirer leurs  vêtures bariolées, ne percevant nullement leur propre difformité, ces deux bosses, l’une ventrale, l’autre dorsale qui, métaphoriquement interprétées, ne sont jamais que les creux, les lacunes, les trous qu’ils portent en eux, qui ont retourné leurs calottes.  L’art de vivre mérite bien mieux que ces sauts sur place, ces continuels saltos, ces figures chorégraphiques agitées d’un mouvement continu qui n’offrent guère d’autre signification qu’un vertige en tant que vertige, qu’une agitation en tant qu’agitation.

    Nous parlions, il y a peu, d’étonnement quant à la vision de cette esquisse. Or cette surprise se lève simplement à l’aune de cette immobilité, de cette insoutenable latence en lesquelles le Modèle semble devoir se figer pour l’éternité, manière de momie égyptienne dormant dans le sombre anonymat de ses bandelettes de tissu. Pour nombre de nos Contemporains ceci est la figure de l’affliction même, du renoncement à vivre, de la perte de Soi en d’innommables et dissimulées oubliettes. Une manière de geôle en quelque sorte, de refuge monacal, d’ascétique posture semblable à celle du Mystique retiré en sa grotte perdue en plein Désert. Mais bien évidemment une telle perception ne s’auréole de nulle vérité, elle n’est que le point focal d’une subjectivité portée parfois à quelque excès, une facile représentation derrière laquelle on abrite et justifie tous les actes liés à une irrépressible fièvre de vivre. Mais porter un jugement critique au-delà de ces quelques observations liminaires ne se donnerait que sous le sceau d’une pure perte.

 

Face à ce négatif,

il convient de dresser

du positif, du libre,

du déploiement.

  

   Alors, beaucoup se demanderont comment tirer du positif d’une telle attitude de retrait. Mais seulement en percevant, sous la surface des choses, une profondeur qui s’y inscrit en filigrane. « Abandonnée-à-Soi » est libre, infiniment libre.

 

Et paradoxalement libre

à l’aune du Silence,

de l’Immobile,

du Retrait.

 

   Toutes ces positions de Repos, loin de les envisager tels des renoncements à être, en sont les moteurs les plus effectifs.  Toutes ces attitudes d’hypothétique Absentement sont originaires et c’est cette belle dimension de Source, de Fondement, de Sol initial qui leur confère la puissance ontologique qui s’ouvre sur l’exister et les déclinaisons infinies qui en tissent l’irremplaçable essence. Silence, Immobile, Retrait sont les conditions de possibilité de ce qui, paraissant sous la forme de l’antagonisme, Parole, Mouvement, Présence ne sont en réalité que leur face cachée, leur revers, nullement une polémique infinie qui annulerait leur accomplissement.

   En l’exister ne reposent nullement des choses qui, par le simple fait d’être co-présentes, et en raison d’une nature radicalement polémique, se détruiraient mutuellement, s’aboliraient, se supprimeraient. Ceci n’est qu’une vue de l’esprit, qu’une facile doxa qui, « raisonnant » selon une fausse logique,

 

décréteraient l’effacement de la Lumière

sous les coups de boutoir de l’Ombre,

la disparition du Langage

sous le gommage du Silence ;

la dissolution de la Présence

au motif d’une Absence

qui en saperait les assises.

 

   Cet étrange point de vue relèverait, tout au plus, d’un manichéisme sans réel fondement, comme si chaque événement surgissant au monde portait en lui sa propre négation (certes cette conception est hégélienne, mais hégélienne au sens d’une posture théorique, nullement d’une réalité ontologique), comme si le Mal s’opposait toujours au Bien, comme si, en l’essence même de l’Arbre, couvait un Feu acharné à le détruire. Bien des Arbres sont vivants, aux larges ramures, aux puissantes racines, à l’écorce protectrice que nul Feu ne viendra réduire en cendres. Ce manichéisme ne résulte que d’une généralisation abusive de l’expérience humaine, un incendie détruit-il quelques futaies et l’on en déduit que le sort de toute futaie est de connaître son propre autodafé. Nous concevons, ici, combien cette posture croyant à la coexistence de deux principes opposés ne complotant que leur perte réciproque est de nature instinctuelle, sans lien réel avec quelque concept fondé en raison.

   Bien plutôt que de postuler une primitive division des choses en leur existence foncière, attribuons-leur la possibilité insigne de figurer chacune selon son mode d’être et faisons l’hypothèse d’une belle liaison, d’une belle unité, d’une harmonie présidant à ce qui, devenu Cosmos au long du temps ne porte plu en soi que de lointaines traces de ce Chaos qui fut un jour puis, selon un décret mystérieux, trouva le chiffre de son ordre propre.

 

Nul antagonisme

entre Nuit et Jour.

Pas plus qu’entre Proche et Lointain,

qu’entre Joie et Tristesse,

qu’entre Dispensation et Retrait,

 tous ces visages à la Janus

ne possèdent ni césure,

ni ne peuvent se regarder

à l’aune de la division,

de la séparation.

  

 

Le Jour naît de la Nuit.

La Lumière est une simple effusion,

un éclaircissement de l’Ombre.

Le Lointain n’est qu’un Proche

qui a pris de la distance.

La Tristesse est un moindre

rayonnement d’une Joie.

La Dispensation, l’ouverture

du calice de la fleur n’est que

 sortie du Retrait, dépliement

du bouton germinal,

nullement son opposé.

 

   Il y a une naturelle « conversion » des éléments entre eux, une alchimie des substances, un naturel métabolisme des êtres qui se donnent de telle ou de telle manière selon leur position dans l’espace et le temps. Certes il paraît troublant que la Métaphysique ait éprouvé le besoin de créer deux mondes distincts,

 

le Monde Sensible et

 le Monde Intelligible.

 

   Mais comme chacun le sait, il y a participation du Sensible à l’Intelligible et ainsi, la filiation, l’affinité, le point de rencontre des deux réalités fusionnent en une seule et même Unité.  La Division, si division il y a, est dans les esprits, bien plus que dans le réel. Afin de trouver les outils nécessaires à son élaboration, le Concept, nécessairement divise, réduit en fragments élémentaires, en briques séparées ce que le travail de synthétisation final assemble en une réalité cohérente, accessible à tout esprit en quête d’un savoir.

 

Avant tout, nous sommes Unité.

 

   Cette assertion choquerait-elle ? Et en quoi choquerait-elle ?  Vaudrait-il mieux décréter que nous ne sommes que des objets partagés par une irréparable schize, que notre réalité flotte « decà, delà … au vent mauvais », tel le sanglot verlainien perdu au milieu des bourrasques d’automne ? Mais il ne s’agit nullement de transformer la Poésie en ce que, jamais, elle ne sera, une configuration géométrique soumise à la rigueur d’une science exacte. Cependant, là non plus, il n’existe de coupure entre Poésie et Mathématiques, les travaux des Pythagoriciens sur les œuvres d’Homère et d’Hésiode (ces immenses Poèmes fondateurs de notre culture) attestent le sens d’un rapprochement étroit entre Poésie et Philosophie, entre rectitude du Nombre et liberté de la Lettre.

   Et nous voici parvenus au pied d’Esquisse. L’avons-nous mieux comprise à l’aune d’une approche théorique ? Son Esseulement, signifie-t-il au moins le reflet d’une Plénitude intérieure ? Son Retrait, sa Dissimulation sont-ils la source secrète d’une ineffable Joie ? C’est ce Don cette Grâce que nous souhaiterions trouver en elle à même cette blanche signature de la vêture, à même ces lianes rouges des bras (cette fragilité !), à même cette sanguine à peine posée des jambes sur le sol qui l’accueille. Nous avons pris soin d’orthographier quelques mots avec une majuscule à l’initiale :

 

Esseulement

Plénitude

Retrait

Dissimulation

Joie

Don

Grâce

 

   Ceci signifie, que loin d’être de simples marqueurs d’une réalité ordinaire, ils recèlent en eux

 

le Précieux,

l’Essentialité,

la Pure Dimension

 

   de ce qui toujours nous effleure, se donne sous d’allusives présences, ces manières de linéaments qui traversent notre corps, ces flagelles longs et mobiles, ces effluves discrets, ces subtils attouchements, ces légères opalescences, ces filaments de lumière, ces impalpables fils d’Ariane, ces chatoiements d’étoiles, ces perles de pluie, ces minces herbes qui ondulent à l’entour de notre chair, lui donnent onctuosité, éclat, pur rayonnement d’Être. Car, toujours il s’agit de cet Être au nom pareil à une Ode, à une Poésie, à un Sens, cet Être dont nous sentons les fils tisser qui-nous-sommes, cette mesure à peine affirmée, la touche d’un clair-obscur, la fluidité d’une lisière, le voilement d’une voix.

   Pour cette raison d’une marche de Gerridae sur le miroir de l’eau, d’une empreinte à peine visible, telle Esquisse nous ne pouvons lui donner visage qu’à partir de notre propre Absentement. Trop de présence et tout s’effacerait dans l’entier mystère des ténèbres et tout disparaîtrait, simple nuage de cendre s’effaçant à même

 

le gris d’une Ardoise Magique.

 

 

 

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4 mars 2025 2 04 /03 /mars /2025 08:13
Existe-t-il un lieu pour notre essence ?

                     La "pile de Charlemagne",

l'étalon royal de poids avant la Révolution française.

               Source : Musée des Arts et Métiers

 

***

 

 

      D’un néant l’autre. Nous naissons. Nous mourrons. Dans l’intervalle nous vivons, c’est-à-dire nous respirons, mangeons, dormons. Dans l’intervalle nous existons ou bien tentons de le faire. Nous travaillons, créons, aimons, nous distrayons du spectacle du monde. Cependant, jamais nous n’oublions. Jamais nous ne biffons le néant d’une manière définitive. Il fait son bruit de bourdon en sourdine, pareil à son homonyme le « Bourdon » de Notre-Dame qui résonne uniquement lors des grands événements. Scansion de l’humain sous le lourd ciel d’airain.

   D’un néant l’autre comme si écartelés, les pieds sur chaque rive d’un large fleuve nous regardions l’écoulement continu du temps, tel Héraclite, scrutant chaque goutte d’eau, cette condensation d’une éternité en train de se dérouler sans que nous n’y puissions rien changer. Le problème est métaphysique car le temps fuit hors de nous, avant nous, après notre présence et même pendant et nous n’en saisissons jamais que quelques pampres ; les fruits font leur signe dans le lointain et leur subtile ambroisie clignote pareille à l’étincelle du désir. Parfois scellé avant que d’être consommé.

   Conscient de notre inaptitude fondamentale à être, nous pagayons sur le fleuve existentiel, cherchant à apercevoir, sur les rives, l’image de notre possible destinée. Mais la jungle est dense et les arbres de la forêt pluviale font un sombre dais qui ne nous renvoie rien d’autre que notre nullité. Nous continuons à plonger nos spatules de bois dans l’eau, évitant les remous, de peur qu’ils ne nous engloutissement et ne nous invitent à trépas. Chaque jour qui passe, nous nous posons mille questions plus inopportunes les unes que les autres : « Pourquoi vivons-nous ; l’existence a-t-elle un but, l’univers une finalité ; nos descendants sont-ils notre seul futur, une façon de faire un pied de nez au temps ; y a-t-il une vie après la mort ? »

   Bien entendu, toutes ces interrogations sont inutiles pour la simple raison que, jamais quiconque ne pourra leur apporter de réponse. La seule question qui vaille : « Existe-t-il un lieu pour notre essence ? » Puisque, chacun en convient, y compris dans ce monde contingent, nous ne sommes uniquement forme de chair mais avons un esprit, mais  entretenons ce souffle vital que d’aucuns nomment « âme ». Et, s’il en est ainsi, il faut bien se mettre en quête de quelque entité qui existerait en soi, cette « réalité plus réelle que les formes », cette substance  dont nous voudrions qu’elle nous annonçât autre chose que plaies et malheur aussi bien que les tristes joies humaines. Nous souhaiterions, quelque part au-dessus de nous, à côté de nous, telle une aura diffusant son brillant magnétisme, une mystérieuse et confondante présence qui serait le chiffre par lequel nous reconnaître et nous donner site parmi les hommes. Une manière d’étalon, une inaltérable mesure semblable à ces beaux objets de bronze qui figurent dans les salles exactes des Arts et Métiers. Et si nous souhaitons ceci, cette permanence, cette fidélité à nous-mêmes, cette sublime injonction nous disant « Sois  au plus haut de toi dans cette inaltérable matière », c’est seulement parce que, du matin au soir de notre vie, nous errons, nous fluctuons et ne trouvons jamais le séjour qui pourrait immobiliser le fléau de la balance.

   Alors nous questionnons. Toujours et toujours. « Si un genre de lieu de mon essence se laisse apercevoir comme possible, quel est-il ? Quel est l’âge de ma vérité ? Quand suis-je « le plus moi », conforme à la certitude de mon être ? Enfant dans la grâce de l’heure ? Adolescent livré aux affres des premiers tourments amoureux ? Mûr avec le fardeau des responsabilités ? Âgé et déjà m’absentant de moi ? Ou bien avant ma naissance ? Ou bien après ma mort ? »

   Le temps, cet autre nom pour l’être, ne nous attend pas, la substance toujours nous échappe qui est avant, après notre existence. La substance, l’être, sont au néant tout comme notre essence qui réside dans ce lieu incommunicable des Formes Premières. Entre deux néants nous existons. Dans le néant est notre essence. Elle est comme le point-origine par lequel nous déterminons tous nos actes et gestes. Longuement nous pagayons. « Est-ce que ce sont les rives qui filent ou bien nous qui filons entre elles ? A quoi donc se raccrocher ? Les secondes crépitent dont nos mains ne retiennent que l’ultime vibration. Le lieu de notre essence serait-il le vide ? »

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mars 2025 1 03 /03 /mars /2025 17:12
Exactitude blanche

‘Pado-Modular 7’

bronze patiné

Pietrasanta 2016

 

Marcel Dupertuis

 

***

 

   ‘Exactitude blanche’. Comment donner un autre titre à cette œuvre, infiniment présente, de Marcel Dupertuis ? ‘Exactitude’ en direction de cette Vérité qui l’habite. ‘Blanche’ au motif que la blancheur est le seul degré qui puisse, d’emblée, se porter vers une origine, tracer le signe d’une virginité, imprimer le chiffre d’une pureté. Nulle utilité de commenter l’exactitude-vérité, le sujet est trop ample, cette notion un absolu que le langage ne saurait atteindre qu’au gré de l’intuition. Mais la blancheur, ne la voyons-nous ruisseler depuis la crète enneigée des montagnes, surgir du miroir des rizières, venir à nous depuis les collines étincelantes des salins ? Certes, nous la voyons mais nous ne pouvons guère en fixer l’essence car, montagnes, rizières, salins nous échappent au moment même où nous les regardons. Déjà l’ombre les recouvre que la nuit enveloppe de son étole noire. Parlant de ‘Pado-Modular 7’, nous pouvons, par un simple jeu de métaphores, la dire de neige, d’écume, pareille aux plumes du cygne. Pour autant nous serons-nous approchés d’un iota de son être ? En connaîtrons-nous mieux la nature ? Apprendrons-nous les motifs au gré desquels cette œuvre vient à nous dans le tissu infiniment soyeux des affinités ? Certes non. Nous aurons raisonné par analogies, c'est-à-dire que nous serons restés à la périphérie de son être, sans parvenir à déceler le caractère qui la fonde et nous la présente en tant que remarquable. Il nous faut aller résolument du côté de sa signification interne, de sa plénitude. Là seulement est une possibilité de l’approcher.

   Alors il nous est demandé de procéder à une inversion du regard, de réaliser une manière de torsion de la perception, de passer par l’expérience du chiasme, ce retournement des choses qui n’est rien moins qu’une nouvelle optique, une nouvelle ouverture à ce qui se dit de l’être lorsque, exactement abordé, il consent, non à nous apparaître dans sa totale nudité (toujours l’être se voile derrière l’étant, disparaît derrière le phénomène), mais à nous livrer quelques lignes de son architecture secrète. Nous dirons ici, que, d’emblée, « Pado » parvient à sa forme idéale, accomplie, sans qu’il soit utile de chercher une complétude en un ailleurs du soi-de-l’oeuvre. Ce que nous voulons exprimer, c’est que cette forme est immédiatement douée d’autonomie, qu’elle manifeste, à même sa présence, ce qu’il ne faut pas hésiter à nommer sa ‘conscience’, cette marge d’illimitée liberté dont nul ne pourrait la déposséder. Affirmant ceci, nous ne voulons pas signifier l’existence d’une pensée magique, naïve, qui métamorphoserait chaque chose du réel, la pure matière devenant douée de vie, habitée des processus qui y sont associés, un métabolisme, une croissance.  Mais, afin de mieux comprendre ce dont il s’agit dans cette remise d’une conscience à la chose, il est nécessaire de passer par un nécessaire détour. Et de considérer deux strates différenciées. A savoir, première strate, les choses ustensilaires à visée pratique : la table, la chaise, le bol. Nulle trace d’âme en leur simple et refermée contingence. Leur rôle est d’usage, non de représenter une idée, de servir de support à une pensée. La chose ainsi faite demeure dans l’opacité de sa matière. Elle est une réalité amorphe, un adjuvant des activités humaines. Elle n’en est nullement le moteur.

   La seconde classe d’objets, ceux en qui a été insufflé le motif de l’art, possèdent d’une façon évidente un statut totalement différent. Ils portent en eux, de manière d’abord morphologique (ils ont été informés, soumis à une volonté, inscrits dans un dessein porteur de sens), puis de manière symbolique, une intention, la trace du geste humain, l’empreinte d’une sensibilité, le signe d’une existence qui se projette dans la matière, terre puis bronze. Ces nœuds de ‘Pado’, ses creux, ses oscillations formelles sont le pur recueil d’une conscience à l’œuvre, celle de l’Artiste lequel, à l’instant de la création (ce geste éminemment démiurgique), a transmis un fragment de sa propre substance à celle qu’il modèle et remet au soin de montrer la vérité profonde d’une stance temporelle maintenant écoulée mais qui, si nous l’entendons bien, témoigne de cette fusion, de cette osmose, de cette rencontre singulière, rare.

   Observant ‘Pado’, nous sommes invités à instiller en nos consciences le geste primitif, fondateur, qui fut accompli, c'est-à-dire à nous livrer, nous-mêmes, à une sorte de ‘re-création’ car nous sommes les témoins de cette belle temporalité qui fut qui, ici, se présentifie à nouveau. Rien de l’esquisse originelle ne s’efface jamais. En elle se sont créées des tensions, se sont levées des énergies, se sont constituées des lignes de force. Elles ne pourraient être abolies qu’à la destruction physique de l’œuvre qui, en même temps, serait son annihilation ontologique. De l’être s’était dévoilé, s’était donné dont nous déciderions, par un quelconque caprice, la simple annulation. Mais même dans ce cas de figure extrême, rien n’aurait été dissous de la subtile alchimie, elle poursuivrait son chemin dans l’inapparent, elle aurait eu lieu et temps, elle témoignerait encore dans l’esprit de l’Artiste à titre de réminiscence. Mais aussi dans l’esprit des Voyeurs qui en auraient pris acte.

   Rien ne peut être gommé de ce qui, étendue simplement facticielle, hasard des apparitions/disparitions a été porté au-delà de sa propre occlusion, pour rayonner, se déployer, surgir de soi dans le domaine des objets transcendants. Peut-être faudrait-il préciser un contenu de pensée qui risquerait de demeurer flou. Le concept développé par Le Clézio dans son essai ‘L’Extase matérielle’, de « conscience nerveuse de la matière » nous paraît suffisamment explicatif de l’enjeu à proprement parler existentiel de ce qui nous questionne. L’objet d’art se met à exister, tout comme existe l’homme qui lui a donné naissance. Nécessaire coalescence du créateur et du créé. Fluence de l’un à l’autre. Réversibilité des systèmes, des forces en présence. Si l’œuvre s’est trouvée grandie du geste de l’Artiste, l’Artiste, identiquement, a puisé, dans son geste de création, la pâte même de l’œuvre, sa chair, ce par quoi il se fait Artiste. L’oeuvre vient à paraître et sera connue en tant que ce qu’elle est : le prolongement de la belle geste humaine, la parution d’un mot signifiant parmi l’inépuisable lexique du monde. Dans cet horizon de la signifiance ne peut se manifester aucun état de déshérence, comme si, une fois l’objet créé, nous pouvions le laisser à son sort et il retournerait aux choses purement matérielles, s’abîmant dans les rets de son propre dénuement.

   Les modules de cette série font toujours intervenir une forme qui est le tenseur entre un espace qui se développe autour d’elle, la forme, et un vide qui en constitue la figure opposée, en quelque manière la sensation d’un vertige néantisant jouant en contrepoint des cercles de signification. Il existe, ici, une réelle homologie du processus plastique avec le fonctionnement situé à l’intérieur d’un écrit. La forme (si tendanciellement proche de la ‘ligne flexueuse’ à la Léonard) constitue le motif d’une énonciation où elle tient lieu de relation entre mots (dilatations et contractions comme autant de valeurs lexicales différenciées), que sépare, tout  en les assemblant, le vide, l’espace, la césure, tous éléments constitutifs du sens total qui en résulte. Sans doute, dans ‘Pado-Modular 7’, l’écart supposé entre les mots (la forme et le champ spatial en lequel elle s’inscrit) se trouve-t-il augmenté de la blancheur comme silence, de la blancheur comme intervalle. Cette œuvre foncièrement ascétique s’élève de sa propre terre, de son socle de matérialité à l’aune de cette limpidité d’une vision pouvant, aussi bien, recevoir le prédicat de ‘hiératique’. Tout Voyeur de ‘Pado’ est conduit au recueillement, à la méditation, à la plongée en soi, tout comme le lecteur attentif d’un beau poème se retient sur le bord de l’hémistiche qui scinde en deux parties, devenant soudain abyssales, le désir dont il est envahi de connaître enfin la dimension d’une complétude, sinon d’une joie. C’est toujours l’attente de, le sur-le-point-d’arriver, la presqu’immédiate livraison des choses élues qui crée ce vide anticipateur autour duquel gravite la spirale du bonheur. Tout sens exacerbé s’organise, précisément autour d’un exil, d’une faille, d’une lézarde qui traverse notre psyché tout comme les raphés médians réunissent les deux parties complémentaires de notre anatomie, les suturent.

   Si nous faisons une lecture plus concrète de ‘Pado’, incontestablement nous lui trouverons de fermes correspondances avec le réel, puisque ce large pied qui le précède et semble en annoncer la forme à sa suite, nous dit quelques préoccupations terrestres, sinon terriennes. Ce pied dont la figure prosaïque n’est pas sans évoquer le destin irrévocable des lourdes attaches qui nous rivent, telles des racines, à la glaise donatrice de vie, ce pied donc ne s’en développe pas moins selon des arabesques, une spirale dont l’aérienne finesse, l’envol vers de plus satisfaisantes hauteurs nous récompense d’avoir plié la nuque sous le poids des ‘fourches caudines’ des événements ordinaires. Cependant, en Regardeurs conséquents, nous verrons bien là où s’articule ce que nous pourrions nommer ‘l’esprit de la forme’. Il est à la jonction de deux mondes : le chtonien empêtré dans ses contradictions, ses tellurismes, ses lignes de faille ; l’ouranien avec ses ascendances, ses trous d’air parfois, ses horizons bleus ouverts sur l’infini. Nous sommes à cette intersection, entièrement inscrits dans cette pliure même de l’exister. Une spiritualisation de la matière. Une matérialité de l’esprit. Nous ne sommes, en tout état de cause, que cette confluence qui est aussi partage. Nous sommes deux en un et souvent nous ne le savons pas !

   Qu’en serait-il si ce pied était ôté de l’œuvre, que nulle attache ne le reliât à la forme à lui soudée ? Verrions-nous l’esprit même sous sa forme lisible ? Et qu’adviendrait-il de nous, les Regardeurs ? Serions-nous purs esprits pareils au souffle des vents ? Serions-nous ? L’être nous serait-il dévoilé comme le serait le ciel vide de nuages ? Une transparence sans horizon. Un vide occupé de soi. La chute inaperçue d’une feuille sur la margelle du monde. Verrions-nous les belles volutes de l’Art en leur plus ample signification ? Enfin, serions-nous parvenus à la pleine conscience de qui nous sommes ? Aurions-nous troqué nos habits d’Errants pour de plus exactes vêtures ? Il y a tant de questions qui se posent, résonnent contre le socle sourd de la Terre, contre l’immense plaque vide du Ciel. Tant de questions ! Ce que nous voulons, en réalité, l’Exactitude Blanche. Tout le reste est rature, redondance, illusion. Vérité Pure s’énonce ainsi. Qui donc pour nous la révéler ? L’œuvre, elle seule, en sa muette supplication !

 

 

  

 

 

 

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19 février 2025 3 19 /02 /février /2025 09:20
De l’immobilité du temps

Balade hivernale au long du Canal…

Vers le Seuil de Naurouze…

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Apercevoir cette belle image, lire son sous-titre, notamment la mention « Vers le seuil de Naurouze », c’est déjà entreprendre, en soi, la quête de sa propre identité à la façon d’une régression temporelle. Retour vers cette ancienne salle de classe aux vitres blanchies, au poêle de tôle avec, au mur, la Carte Vidal-Lablache, son Détroit du Poitou, ses Causses du Quercy, son Vivarais et le Mont Mézenc, son Sidobre et, bien sûr, ce Seuil du Lauragais ici présent à la seule force de son évocation. Ce seuil dont on nous dit qu’il constitue « la ligne de partage des eaux entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée ». Donc, en premier lieu, c’est sa valeur en tant qu’espace qui est ici désignée. Seuil : lieu de passage d’un point à un autre.

 

D’un côté : le vaste Océan s’ouvrant sur le Monde.

De l’autre côté, la Mer faisant signe

vers cet espace fermé par l’Espagne, les côtes

d’Afrique du nord, la Botte Italienne.

 

   Deux univers opposés, en réalité, comme le seraient deux dimensions « irréconciliables » : la Vastitude faisant face à son contraire, le Limité, l’Étroit. Mais, dans ce texte, bien plutôt que d’aborder le Seuil en tant qu’espace, ce que nous souhaiterions, c’est le considérer du point de vue de la temporalité. Pour la simple et évidente raison que franchir un espace quel qu’il soit, et singulièrement un Seuil, ne saurait demeurer un unique geste spatial au motif que son accomplissement se réalise selon une certaine mesure temporelle.

   Et il nous semble que cette image pourrait se lire d’une manière essentielle en ce caractère de temps qui passe et même, sans doute, qui ne passe guère. Car, ici, et c’est sans doute son caractère le plus marquant, se donne à voir, d’une manière évidente, une certaine césure du temps, un suspens, une immobilité qui paraissent avoir trouvé le lieu même d’une possible éternité.

 

Merveille que ces lieux de repos, de latence,

ces lieux se ressourçant à leur propre exception,

à l’écart des bruits et des agitations mondaines,

à l’écart des postures et des affèteries de toutes sortes,

à l’écart des simagrées et des mensonges.

 

Un lieu donc de Vérité et de pure Présence

 

   Et ceci devient si rare en nos contrées prises frénétiquement des contorsions et convulsions de la danse de Saint Guy, qu’il convient d’y faire halte avec suffisamment d’attention, il y va de l’éveil de notre conscience à l’ordre exact des choses du Monde.

   Cette précaution « éthique » assurée, sans doute convient-il, sans délai, de se reporter auprès de ce temps si singulier qui, ici, fait mine de quotidienneté mais s’en éloigne avec la plus grande énergie.

 

Temps de méditation,

temps de contemplation

 

   qui sont des temps irréversiblement recueillis en eux, à la façon dont une gemme soustrait aux yeux des Curieux et des Pressés, ce qu’elle a, en elle, de plus essentiel, à savoir l’exactitude à soi, la coïncidence de l’être avec lui-même, l’authenticité en tant que seule considération d’une réalité ne pouvant recevoir confirmation que de sa propre manifestation. Certes ce regard sur l’essence des choses est radical (et comment pourrait-il en être autrement vis-à-vis d’une essence ?), mais c’est bien cette rigueur qui, par effet de contraste, relativise le site mondain en lequel ne circulent, la plupart du temps, qu’un affairement brouillon, qu’une hâte invasive, qu’une impatience à elle-même sa propre logique, son alfa et son oméga.

   Rien ne saurait être plus précieux qu’une longue pause, qu’une rémission venant interrompre le flux des désirs multiples, incontrôlés, rien de plus apaisant qu’un répit s’installant au milieu des parcours erratiques, qu’une suspension des heures et des minutes afin que, de cette coupure, quelque chose de l’ordre d’une neuve signification de l’exister puisse se montrer en son effectivité cathartique. Oui, nous les Modernes avons besoin d’une thérapie ; oui, nous les Modernes devons nous retourner sur nos propres destins, les interroger, chercher en eux ce qui, à la lumière d’un recul, d’un repli, d’un reflux pourrait nous installer en qui-nous-sommes, autrement qu’en une façon de commedia dell’arte dont, jusqu’ici, peut-être, nous ne figurions que les risibles Personnages en quête de leur propre célébration. Il nous faut nous résoudre à abandonner nos brusques et itératifs déplacements, à laisser derrière nous le dédale bien trop lumineux des bavardes Métropoles, ignorer la fascination des vitrines, s’exiler de la marée des foules sur les vastes agoras où ne souffle que le vent d’un réel devenu si irréel, la plupart du temps une simple pantomime virtuelle, une simple poudre aux yeux, une effervescence trouvant en elle sa propre justification, une ivresse de la vitesse pour la vitesse.

    Que nos remarques soient inutiles, que notre harangue ne se retourne que contre nous, nous n’en avons cure, ceci est seulement affaire de conscience.  Le Monde peut bien tourner comme il veut, d’ailleurs sait-il ce qu’il veut dans cette manière d’infini vortex, de maelstrom alimenté à sa propre aporie ?  Pris au centre du jeu, dans l’œil du cyclone, le Peuple des Élus de la postmodernité ne mobilise, le plus souvent, dans ce qu’il est convenu de nommer actuellement,  d’une façon récurrente, « intelligence artificielle », tyrannie d’une machination cybernétique ôtant, chez les Pratiquants les plus excessifs de cette Nouvelle Religion, la moindre parcelle d’esprit critique, la plus infinitésimale portion de jugement vrai, tant ces Croyants sont totalement inféodés au réflexe primaire d’un Complot Universel en qui ils perdent le peu de bon sens qui leur restait.

 

En lieu et place d’esprit,

une lame émoussée.

En lieu et place d’âme,

la finesse d’un boulet.

 

   Dès ici, c’est bien le problème de la temporalité qui va nous occuper. D’une temporalité spécifique, celle au gré de laquelle la droiture d’un concept devra se montrer afin que le réel, envisagé selon son authenticité propre, puisse être en mesure de nous donner (à condition, bien entendu, que nous y soyons disposés), cette liberté sans laquelle le mot « Homme » perd son repère et sa valeur.  Tout, ici, est subtilement assemblé de manière à ce que notre regard ne s’égare point au-delà de ce qui se montre comme essentiel. Un temps à lui-même sa propre mesure, un temps hors duquel toute manifestation ne se donnerait qu’en tant que pâle copie des choses considérées en leur être singulier. « Immobile », tel nous semble être le mot d’ordre selon lequel lire cette image et nous y conformer, autant que faire se peut, dans le silence, dans l’attention soutenue portée au foyer de ce-qui-est.

   Au loin, parmi le lacis léger des frondaisons, un ciel gris, si léger, il semble venir du plus loin de l’espace, en une manière de temps invisible ourdi de secondes elles aussi invisibles. Un temps de cristal si l’on veut placer ici une possible métaphore. Peut-être un temps d’avant le temps, un temps antéprédicatif qui ne ferait que méditer sur son propre destin, le réservant encore, au creux le plus intime de Soi.

 

Temps en son essence de temps

 

Temps sans épaisseur ni aspérité,

temps conclusif d’une entente

de Soi avec Soi.

Temps autarcique dont nul

ne pourrait altérer l’être,

le faire différer de qui il est.

  

   Comme si, sur les sillons vertigineux de la Terre, tout s’était cristallisé en une manière minérale, peut-être un simple quartz en attente de sa prochaine vibration. Alors, dans les gorges des rues, sur les aires des vastes places, tout près des parallélépipèdes des hautes tours de verre, les Existants seraient identiques à ces pleurs de résine suspendus, pour l’infini du temps, aux branches vert-de-grisées d’arbres millénaires. Les paroles, elles-mêmes seraient suspendues aux palais figés des Humains, étonnantes hésitations à l’orée du jour. Les mouvements auraient reflué en eux au point d’être de simples catatonies, de simples postures de Mimes ne dépassant nullement leur visage de plâtre. Plus nulle avancée, nulle part, du Peuple des Impatients, seulement un long sursis prédictif, peut-être, de quelque joie future déjà présente en Soi, mais dissimulée dans les plis de son propre devenir.

   De chaque côté des berges (berges du temps ?), de hauts platanes s’inclinent, font une haie d’honneur.

 

Mais à quoi ? Å l’éternité

ici fixée à demeure ?

Mais à qui ? Aux Êtres invisibles,

aux présences diaphanes,

aux Titulaires d’aventures encore

retenues en leur parure originaire ?

 

   Ici, tout près du miroir de l’eau, là où se reflète l’illusion des arbres, leur fantôme, leur simple dimension onirique, ici donc est le lieu inversé des affairements multiples, des désirs désordonnés, un lieu de Source à partir duquel tout pourrait exister, nullement au gré de la volonté de quelque Démiurge,

 

non, exister de Soi, en Soi, pour Soi

 

   Une essence de l’exister à l’exacte mesure d’un temps encore bourgeonnant, replié en sa corolle, poudré d’un riche pollen intérieur.

 

Un temps d’avant la naissance des Choses,

avant la   naissance du Monde.

Un temps d’avant la naissance

des Hommes et des Femmes.

 

Un temps à Soi sa propre mesure :

origine et fin encore confondus

car la Parole du Monde est encore retenue

dans une sorte de néant dont rien n’émerge,

précisément, que du néant.

  

   Tout, ici, sans doute faut-il le redire cent fois, mille fois, tellement ce mystère est insondable, tout ici ne vit que de Soi, en Soi, comme si le Soi du Temps était la seule et unique vérité, l’espoir encore recueilli en son germe, la seule et unique possibilité de connaître encore, avant sa défloration,

 

la dimension de l’authentique, du pur, du sauf, de l’inaccompli, de l’inexécuté,

 

   c’est-à-dire du possible en sa valeur inestimable de Liberté. Ici, le Temps est libre de Soi, libre de s’affecter de telle ou de telle manière en l’instant même de sa désocclusion.

  

   L’irrémédiable roue du Temps, sa mobilité, sa profusion sonneront le tocsin de ce Temps Premier riche de toutes les virtualités. C’est ceci que nous montre cette photographie : le Temps en tant que Temps.

  

Le Temps nullement encore altéré

par l’éternel remuement du Monde.

Le Temps exempt de toute trace.

Le Temps immatériel, transparent à Soi et à

toute altérité qui voudrait en percer le secret.

  

   Le Temps avant que ne surgisse « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui », lequel va « nous déchirer avec un coup d'aile ivre », car, d’une façon irrémédiable, l’aujourd’hui porte déjà en lui, dans sa marée contingente, dans son inclination irréversible à la finitude, toutes les plaies qui l’affecteront

 

ce Temps Originaire,

ce Temps de pure présence à Soi du Temps,

ce Temps qui n’est Temps qu’à l’être

 et à le demeurer.

 

   Oui, nous voudrions le saisir ce Pur Temps, en flatter l’essence, en oindre nos fronts soucieux mais, par nature, il n’est que fuite ou bien réservé en Soi, inaccessible pour le dire brutalement.

   Alors, avisés de cette impossibilité constitutive d’un Temps Premier, nous chargeons notre havresac sur notre dos, nous visitons le premier port fluvial venu, nous embarquons à bord d’une lourde et immémoriale Péniche, sans doute est-elle symbole de ce Temps arrêté. Nous stationnons longuement, possiblement pour une éternité, entre les deux rives de la berge, les deux rives du Temps : l’Originaire, le Destinal, nous nous roulons en boule, nous adoptons la posture douce et rassurante en chien de fusil, nous nous rassemblons autour du germe de notre ombilic, nous prions le Ciel, la Terre, l’Eau, la voûte immémoriale des Grands Arbres, de nous accorder encore quelque répit, de nous installer, encore pour quelques instants, dans cette manière de Monade immaculée, intouchée, de nous confondre avec notre matrice même, ce Lieu à lui-même sa propre origine, en même temps que la nôtre, nous l’apercevons au loin, telle une vacillante flamme menaçant de s’éteindre avant que ne débute notre long voyage initiatique.

   S’initier à l’exister, tel est notre destin qui implique nécessairement de nous détacher de ce qui fut notre site le plus sûr pour connaître cette fuite à jamais, au-devant de nous, de tous ces moments qui, peut-être, ne font que nous distraire d’une Vérité première en laquelle nous pensions pouvoir prospérer pour la suite des temps à venir.

 

  Et soudain, surgies même de notre rêve éveillé, des Formes se mettent à s’agiter : le ciel se zèbre de longs éclairs, la voute des arbres tressaillit, l’eau s’irise de mille lueurs, l’herbe des berges se redresse et rayonne, le moteur de la péniche résonne de sourds battements. Nous sommes conviés, sans délai, à la belle fête de l’exister.

 

Nous troquons un Temps Originaire

pour un Temps Dérivé,

nous passons, sans transition aucune,

de l’être à l’exister.

Nous nous vivons temporels au plus profond

des fibres de notre chair.

 

Nous sommes le Temps lui-même !

 

 

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13 février 2025 4 13 /02 /février /2025 09:56
L’épreuve du Miroir

Photographie : Léa Ciari

 

*

 

   Cette image que nous allons bientôt aborder, comme bien souvent, il faut la mettre en regard avec qui elle n’est pas afin, par cet écart, de pouvoir tracer quelque perspective signifiante. Le thème du « Miroir » est récurrent dans l’œuvre plastique de Léa Ciari, genre de fil rouge mettant le doigt sur cette notion d’identité si importante pour les Sujets que nous sommes. Plusieurs de mes articles reposent sur ce fondement. Celui-ci voudrait, une fois de plus, donner de la profondeur à cette surface du réel qui, le plus souvent, ne nous gratifie que de l’illusion de ses évidences immédiates alors que, sans doute, le problème de leur propre identité est, pour les Existants, le motif le plus difficile à résoudre.  En la matière nous sommes juge et partie et il n’est guère facile, tout à la fois, d’être Acteur et Spectateur. Å ceci il faudrait un don d’ubiquité que nous ne possédons pas

   Mais, d’emblée, convient-il de faire son deuil d’une saisie entière de la vérité, elle qui est toujours parcellaire, tronquée, se dissimulant volontiers sous le premier paradoxe venu, sous des masques de carnaval qui, pour être souriants sous leur voile de carton, sont cependant empreints des plus vives inquiétudes. Nul ne saurait déterminer son propre Soi en mimant la légèreté avec laquelle le papillon butine les fleurs de corolle en corolle, sans même s’apercevoir qu’il butine. IL y faut de l’application, il y faut de la lucidité et quelque persévérance. Voici pour l’entrée en matière. Dès ici il nous faut faire face au réel, celui-ci s’ornerait-il, à notre insu, des scintillements et des réverbérations du miroir ontologique que nous tend en permanence la Vie en sa concrétude la plus exacte. Nous en conviendrons, l’image que Léa soumet à notre sagacité n’est rien moins que sérieuse, et c’est au regard de cette mesure raisonnée que notre première référence à une représentation du Net, prise au hasard, pourra apparaître comme l’effet, sans doute, d’un simple caprice. Å voir !

 

L’épreuve du Miroir

Image du Net

 

 

   Donc l’image du Net. Une Jeune femme, tout sourire, réalise ce qu’il est convenu de nommer « selfie », réalisant d’elle une manière d’accusé de réception pour le moins solipsiste, mais, chacun a un ego et il est bien naturel qu’il en prenne soin, c’est la seule « propriété », le seul bien dont nous soyons assurés. Donc « Rayonnante », tel sera son nom, tire son portrait dans la perspective d’une rue dont on voit quelques bâtiments avec leur enfilade de portes et de fenêtres. Autrement dit le site de la prise de vue est nettement contextualisé et il s’en faudrait de peu que, de cette scène, nous puissions tirer une narration qui ne serait pas vraisemblable, mais réelle au sens de sa pleine réalité. « Rayonnante » est l’expression sans fard, d’une évidente joie de vivre qui présente les assises de ce que les Philosophes nomment « apodicticité », ce sentiment d’un Soi confirmé en son être dans la plus grande assurance qui soit, dans une indubitabilité sans risque d’être prise sur le vif d’un cruel mensonge. En quelque sorte, la vérité en tant que vérité. Mais est-il si sûr, dans notre prise de recul par rapport à cette représentation, que son coefficient de tranquille réalité-vérité nous saisisse de telle manière qu’il serait une affirmation ne souffrant nulle invalidation ? Et, du reste, existe-t-il sur Terre, un lieu magique où les choses allant de soi « dans le meilleur des mondes possibles », rien ne saurait contrevenir au projet de cet espace si assuré de son être, qu’il ne viendrait à l’idée de qui que ce soit d’en remettre la qualité existentielle en question.  

L’épreuve du Miroir

   Si, déjà, nous pouvons prendre quelque recul par rapport aux deux images, il va de soi que leur différence essentielle se situe sur le plan de leur contexte d’énonciation. Si « Rayonnante » fait fond sur un site bien déterminé, si sa présence ne paraît pouvoir s’exonérer des présences contiguës supposées (les Personnes habitant ces immeubles, les Passants de la rue dont on aperçoit l’un des profils au loin), par contre « Autoportrait » (l’œuvre de Léa), ne comporte nulle autre présence que la sienne propre, ce qui est, d’ordinaire, mais pas toujours, la condition même d’apparition du genre de l’autoportrait. Afin de synthétiser, je dirai donc

 

« Rayonnante » adossée à une Altérité,

« Reflétée » (autre nom d’Autoportrait),

face à Soi, rien qu’à Soi.

 

  Et c’est en ceci, me semble-t-il, que se donne, avec quelque amplitude, ce que je pourrai nommer la « sémantique » des deux parutions.

 

L’une « mondaine », avec pour cadre le milieu urbain,

l’autre centrée sur un Soi solitaire qui se fait face

et ne peut, en toute certitude,

que se comprendre se faisant face.

 

Ici, je ne fais que proposer une manière de tautologie croisée :

 

le Soi-en-tant-que-Soi

confronté

à l’Autre-en-tant-qu’Autre,

lieu d’une radicale altérité

 

En une manière condensée :

 

Soi face à Soi

L’Autre face à l’Autre

 

   Mais ne nous y trompons pas, l’analogie n’est que de surface, les situations ontologiques respectives se situent sur des plans opposés, nullement miscibles. En réalité il s’agit bien de l’existence d’un fossé abyssal se creusant du Soi à l’Autre en leur singulier et irréductible destin. Chacun le sien, chacun traçant sa propre et inéchangeable voie.

   Méditant à partir de la belle et énigmatique image de Léa Ciari, l’Autre, celle de « Rayonnante », se déduira directement de cette première et fondamentale prise en compte. On aura deviné que la profondeur se situe, d’emblée, du côté de « Reflétée » ; que la surface (« superficialité » conviendrait lieux), se situe totalement du côté de « Rayonnante ». Sur le plan du sens philosophique à donner aux deux images, nullement sur celui, éthique, qui placerait ici une « Méritante » par rapport » à une « Non-méritante ».  Chacune a le mérite qui lui revient et, à l’évidence, la rue n’offre pas les mêmes conditions de réflexion et de retour à Soi que l’intimité d’une pièce située aux antipodes de l’agitation urbaine.

   « Reflétée » vue de dos, est déjà pur mystère puisque sa possible épiphanie (son identité foncière) ne pourra se révéler à notre regard que dans une manière de réalité microscopique, cette à peine visibilité émergeant du tain incertain des deux miroirs. Et ici, l’étrangeté se renforce de la double vision qui nous revient dont, au juste, nous ne pourrons jamais savoir laquelle des deux est la plus juste, la plus exacte. Comme si l’ubiquité, dont j’ai parlé plus haut, surgissant de l’image même, venait à nous sur le mode de notre propre dédoublement. Alors, c’est bien le dubitatif qui nous traverse, c’est bien l’incertitude qui se donne comme ce qui, surgissant du spéculaire insondable, nous plonge dans une manière de zone floue, pur onirisme frappant notre silhouette des stigmates les plus imprévisibles qui soient.

   De cette image en retour, de cette étonnante réverbération, nous sommes, en quelque sorte, les victimes sacrificielles : notre propre réalité se dissout à son contact même, comme si quelque acide muriatique, échappé du fond de l’exister, venait nous biffer de l’ordre du Monde. Curieuse homologie d’une apparition incertaine qui vient dissoudre la nôtre, sans médiation aucune qui en pourrait atténuer la rigueur : le néant ouvre ses lèvres et nous invite à le rejoindre sans possibilité de réhabilitation aucune. L’on comprendra aisément en quoi l’évocation de « Reflétée », absolument et irrévocablement métaphysique, elle qui peint un horizon invisible, confirmera la divergence irréductible de fond avec le versant qui se donne tel son opposé, de « Rayonnante ». Ce que « Rayonnante » nous donne pour acquis, pour assuré de soi et infiniment stable, « Reflétée », non seulement nous le retire mais nous entraîne nécessairement en de soucieuses contrées :

 

le Souci De Vivre est le seul ingrédient

qui y puisse prospérer.

  

   Et c’est bien en ceci que cette allégorie est douée de la plus grande efficacité : elle nous renvoie de facto à notre insigne factualité, à notre contingence que ne bordent, en toute certitude, que les eaux noires du Léthé, ce fleuve des enfers et de l’oubli dont, jamais, nous ne reviendrons. Clôture définitive de nos illusions, fussent-elles réelles, spéculaires, imaginatives, songeuses. L’irrémédiable coup de scalpel de la finitude. Une œuvre, la plupart du temps, n’est véritablement accomplie, en son sens entier, qu’à intégrer en soi, les deux pôles opposés et cependant coalescents, d’une origine, d’une fin. Dit d’autre manière, le rayonnement ramené à une lentille d’ombre, laquelle est toujours le réel de son épiphanie dissimulée.

   Si l’on ne s’attachait, gommant l’insondable métaphysique, à ne laisser paraître, en ces deux images, qu’une face strictement mondaine, alors il nous serait facile de ranger en deux catégories nettement différenciées,

 

du côté de « Rayonnante »,

l’espace de la joie,

du bonheur simple,

de l’enchantement quotidien ;

alors que du côté de « Reflétée »,

seulement la tristesse,

l’inquiétude,

la retenue broderaient

sur son corps les dentelles

d’une cruelle nécessité.

 

   Mais les choses ne sont jamais si simples et c’est bien leur envers qui doit être interrogé, ce que le beau travail de Léa fait, depuis de longues années, avec une remarquable assiduité. Si son œuvre, et singulièrement celle que nous visons aujourd’hui, s’affilie au temps long de la maturation, de la métabolisation, de la patiente généalogie esthétique, a contrario « Rayonnante » en est l’exacte inversion : l’exultation dans le temps court de l’instant, une étincelle.

   Afin de saisir ce qui, possiblement est insaisissable, force nous est imposée d’aller plus avant dans l’investigation symbolique que « Reflétée » nous offre, en une étrange « donation », au motif que seulement son envers vient nous rencontrer, dissimulant à nos yeux cette face humaine si expressive, si entièrement signifiante de la singulière mise en musique d’une vie à nulle autre pareille. Alors, invités à adopter une position analogue à celle de « Révélée », nous serons réduits à la considérer au titre de l’image réverbérée par ces surfaces aussi polies qu’énigmatiques, en lesquelles elle apparaît à la manière d’un rêve, bien plutôt que d’une réalité, je veux dire « palpable », « incarnée », ce qui, du réel, se donne toujours selon la forme d’une résistance, d’une tension, d’une opacité.

 

Ici, c’est uniquement irisation,

trouble, déformation pareille

à celle des eaux parcourues de rides

semées par quelque vent subit.

  

   Ce qui, chez « Rayonnante », se donnait à la manière d’une évidente présence et, conséquemment, d’une hypothétique vérité, devient, en cette visée spéculaire, sinon son envers qui serait mensonge, du moins une authenticité différée, une identité supposée à surprendre au détour de l’image. Mais, soudain, à nos yeux, surgit un paradoxe : la vérité de « Rayonnante », simple vérité de surface en raison de l’évidente économie d’un travail sur son propre Soi, se retourne en une manière de légèreté, sinon de frivolité qui la soustrait à une attention assidue qui en éluderait le sens. Å ne point creuser sa nature propre, à faire seulement confiance à la spontanéité lumineuse du jour, à simplement se situer à la pointe de l’instant, du tôt venu, elle annule, en quelque sorte, une recherche de son identité plus essentielle, la seule qui convienne à une exacte mesure des choses.

   Par simple effet de contraste, « Réverbérée » s’accroît du bénéfice d’une méditation étendue, d’une contemplation lente et assurée de qui-elle-est en son fond. Certes une énigme, mais ici le « but est le chemin », nullement le but lui-même, au motif que nul ne peut explorer son identité jusqu’au bout : bien trop de zones d’ombre, de spectres inconscients, de secrets dissimulés en des douves d’insondable profondeur.  Cependant, à ce qu’il me semble, c’est avec une sereine obstination (oxymore !) que « Réverbérée » plonge en elle, avec le secret espoir qu’au terme de l’immersion, quelque chose de l’ordre d’une netteté, d’une possible certitude, du profil d’une évidence puissent se montrer et donner sens à qui-elle-est, d’une manière autre que la simple confirmation des faits quotidiens. C’est bien son propre Soi qu’il faut analyser, nullement dans la manière d’une enquête solipsiste dont on tirerait quelque vanité.

 

Non, uniquement dans

le souci de son être 

 

   Et ici c’est bien la notion du « sentir » qui sépare foncièrement « Rayonnante » et « Réverbérée », les plaçant en des situations totalement contradictoires. Alors comment éviter de citer les profondes médiations de Michel Henry dans « Philosophie et phénoménologie du corps » Je cite :

  

   « C’est parce que ma manière de sentir le monde est l’expérience même que j’ai de ma subjectivité, qu’elle m’est donnée à moi seul, dans l’expérience interne de mon corps. Je suis l’unique, non parce que j’ai décidé de l’être, (…) mais tout simplement parce que je sens. (…) Sentir, c’est faire l’épreuve, dans l’individualité de sa vie unique, de la vie universelle de l’univers, c’est déjà être ‘’le plus irremplaçable des êtres’’ »  (Je souligne)

  

  Oui, « Réverbérée » se sent, s’éprouve tel un être à part entière, un être unitaire toujours en voie de constitution. Sa posture, face à la double psyché, tel le Jeune Enfant prenant conscience de son corps, lequel n’était perçu par lui, jusqu’ici, qu’en tant que fragmentaire et qui devient, par la magie spéculaire, un seul et unique territoire, c’est bien la répétition de cette expérience primitive fondatrice de l’identité humaine qui se joue devant nous, manière de visuelle catharsis appliquée à nos corps parfois souffrants, toujours en quête de leur propre accomplissement. Regard réparateur des corps et, par voie de conséquence, réhabilitation de nos âmes puisqu’il ne saurait y avoir de dualité en la matière, seulement une belle et presqu’éternelle liaison.

 

Ainsi de « Rayonnante »

à « Réverbérée »,

de l’ouvert d’une certitude

à l’intuition d’une autre certitude

plus fondée dans le sentir,

se décline,

une fois l’expression de la joie de vivre,

une autre fois la félicité d’exister.

 

Vivre est l’irruption spontanée et irrépressible

d’une efflorescence naturelle, pur mouvement biologique.

 

Exister est la manifestation

de ce Pour-Soi dont la méditation

sur la dimension affective de son propre ego

est la voie la plus sûre de faire de sa conscience

ce foyer de sens sans lequel rien ne se rendrait visible

qu’à l’aune d’une irréductible confusion.

 

C’est ainsi qu’au fil des jours et des œuvres

(cette belle projection du Soi sur la toile),

Léa Ciari a tracé, pour nous, mais aussi pour elle,

cette trace infinitésimale du Soi

qui n’attend que d’être

reconnue et fécondée.

 

 

 

 

 

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6 février 2025 4 06 /02 /février /2025 17:50

   Il faut dire, en ce début de III° millénaire, les choses n’étaient guère brillantes, tout allait de mal en pis, toute navigation hauturière ne rencontrait que Charybde et Scylla et le petit peuple qui restait après les ravages de la pandémie se posait de troublantes et irrésolues questions sur son avenir. On prêchait un ‘Nouveau Monde’ dont nul ne savait de quoi il serait fait et il y avait fort à craindre que l’essence humaine, une nouvelle fois, ne chute dans quelque aporie qui ferait de ce fameux ‘Nouveau Monde’ un monde bien pire que l’ancien. C’était comme les résolutions de la Nouvelle Année, elles ne duraient guère que le temps de leur profération et le 2 Janvier ne trouvait que des gens amnésiques qui ne se souvenaient même plus de leurs fermes résolutions de la veille. Mais il ne servirait à rien de se lamenter au sujet de notre condition, au simple fait que c’est elle qui nous détermine bien plus que nous ne pourrions prétendre le faire. Jusqu’ici et de longue date, l’humanité n’avait guère fait que bégayer, reproduisant à l’infini ses erreurs bien plutôt que ses coups de génie. C’est ainsi, nous avons la propension à fêter la dimension exacte de la lumière et, la plupart du temps, nous vivons à l’ombre dans un cocon dont nous croyons qu’il nous protège, mais en réalité nous aliène et tresse autour de nos corps de momies les chaînes qui nous conduisent à la folie puis, bientôt, au trépas !

   A vrai dire c’était l’inclination de l’homme à tout classer dans des catégories arbitraires qui avait faussé la vue des Existants, leur avait fait perdre leur orient et ils progressaient tels des totons fous, dans d’itératives et usantes girations dont ils ne comprenaient nullement le sens. En quelque sorte, ils tournaient pour tourner, non à la manière des Derviches à la recherche d’une spiritualité induite par une sorte d’ivresse, d’extase, mais plutôt comme des Voyageurs aveugles embarqués sur des Montagnes Russes qui paraissaient être sans début ni fin, un genre de mouvement perpétuel auto-engendré, un genre d’ouroboros, de serpent mythique se mordant la queue comme s’il voulait s’ingérer, retourner dans une manière d’unité primordiale dont il aurait perdu toute trace.

   Mais revenons aux catégories. Si l’homme avait été sage il en aurait fait un usage modéré si l’on peut dire, se défiant de ses excès, se confiant à sa sagesse, tâchant de trouver le juste milieu. Eh bien non, l’histoire existentielle des hommes les avait portés à vouloir connaître uniquement ce qu’il y avait de plus haut ou de plus bas, de plus lumineux ou de plus ténébreux, de plus riche ou de plus pauvre, de plus comique ou de plus tragique. Mais cette façon de faire, cet unique privilège uniquement reconnu aux valeurs extrêmes était un fruit qui portait un ver en sa chair. Ce ver consistait en ceci : il ne restait plus à l’homme, en termes de possibilité, qu’à tutoyer le génie ou bien à sombrer dans la folie. Or chacun sait bien, en son for intérieur, que le génie est rare, la folie courante qui se cache sous les traits rassurants du sourire, de la convivialité, de la politesse, de la ‘moraline’ bourgeoise, dans le lexique nietzschéen.  Mais personne ne s’y trompe, toutes ces attitudes ne sont jamais que des faux-fuyants, des genres de simagrées sociales, de ‘faire semblant’ qui font inévitablement penser aux décors de carton-pâte des plateaux de cinéma. L’endroit est brillant, coloré, léché, l’envers n’est que roupie de sansonnet, nul ne saurait prendre ceci pour argent comptant.  

    Afin de ne pas égarer le Lecteur, nous donnerons ici quelques exemples concrets de cette dérive de la Raison qui aurait pu constituer un ‘Eloge de la Folie’, selon le titre de l’ouvrage de l’excellent Erasme de Rotterdam. On n’avait donc pesé les choses, jusqu’ici, qu’au trébuchet de l’irraison, à savoir n’apercevoir en elles que leur degré supérieur ou bien inférieur, leurs moyens termes s’effaçant ainsi au profit de ce qui faisait Jour ou Nuit, négligeant les belles heures de l’Aube et du Crépuscule. On avait laissé s’affronter en une sorte de pugilat les couples d’opposés :

 

Noir/Blanc

Diable/BonDieu 

Immanence/Transcendance 

Bien/Mal 

Beau/Laid 

Microcosme/Macrocosme 

Matière/Esprit 

Dionysiaque/Apollinien

 

   et la liste serait longue de ces affrontements du réel. On avait donné quitus au Noir, au Blanc, on avait négligé le Gris, cette belle teinte médiatrice qui contient à la fois sa propre nature mais aussi celle de ses coreligionnaires, ils sont les Proches dont aucune dissociation ne saurait être opérée sauf par l’opération d’abstraction du concept. C’est un peu comme si, sur un planisphère, on ne considérait que Pôles et Equateur, rayant du globe Tropiques et régions tempérées.

   Pour autant certaines personnes, plus lucides que les autres, sans doute plus rationnelles, postulaient un changement radical d’existence au motif que la pâte humaine ne pouvait se contenter, vitam aeternam, de reproduire ces schémas anciens, usés jusqu’à la corde. Celle-ci menaçait de rompre et il fallait songer à la remplacer par une autre, plus solide, plus qualitative, qui servirait l’humain en sa plus noble dimension. On avait donc échangé la Terre pour la Vénusie, ce lieu de ressourcement, d’idéalité, de félicité pour les cœurs simples et les âmes bien trempées. Mais, ici, il convient d’expliquer ce terme étrange de ‘Vénusie’. Il est forgé sur Vénus, la Déesse de la mer, de la beauté et de l'amour, cette Merveilleuse née d’une vague de l’océan. Elle qui ne peut vivre sans beauté, elle pour qui la Terre se couvre de fleurs à sa seule venue. En elle tous les motifs étaient dessinés qui abattaient d’un coup les dogmes étriqués, les projets politiques sournois, en elle l’égoïsme se dissolvait, lui  qui faisait des ravages, en elle tout s’allégeait du poids éthéré de l’amour, les religions abandonnaient leurs croisades, les sectes leurs conditionnements, les confréries leurs cercles fermés, les sociétés ésotériques leurs rituels abscons. Ce que les hommes avaient mis en exergue de leur vie, avant tout, la BEAUTE, dont ils pensaient que le rayonnement abolirait toute espèce de vice, de trucage, d’attitude malsaine, chacun se sentant appelé par la vérité, la simplicité, l’immédiate jouissance des choses dans une manière de Jardin des Hespérides, doué d’immortalité, réservé aux Dieux mais où, d’après eux, ils pourraient accéder s’ils consentaient à être beaux et droits eux-mêmes. Parfois ils rêvaient aux sources d’ambroisie, à l’arbre fabuleux qui donne les pommes d’or. Mais cependant ils savaient qu’il s’agissait là d’un songe et ne tombaient jamais dans l’utopie qui les aurait aliénés au même titre que l’avaient fait tous les spectacles et commedia dell’arte d’un monde devenu maintenant ancien, obsolète, il ne figurait plus dans les mémoires qu’au titre d’une archéologie se perdant dans les brumes de jadis.

   Alors, l’on se demandera, à juste titre, comment vivait cette Société Nouvelle dont on espérait qu’elle ferait se lever de nouveaux horizons, ouvrirait des perspectives inconnues, livrerait des histoires réelles, tangibles, incarnées que, jusqu’ici, l’on pensait être de pures fictions. Il y en avait assez des perpétuels recommencements, de ces modes cent fois remises sur le métier dont on nous disait qu’elles nous sauveraient du péril de l’anonymat, de la perte dans des zones grises où nous deviendrions fatalement invisibles, inaudibles, des riens en quelque sorte. Eh bien, il faut croire qu’un miracle s’était accompli ou, à tout le moins qu’une métamorphose avait eu lieu qui avait chamboulé le monde, nous le présentant sous des formes dont, jamais, nous n’aurions pu soupçonner qu’elles pussent exister. La Nouvelle Société, pour l’essentiel, était constituée de communautés aisément reconnaissables, non en raison de quelque uniforme dont elle se serait vêtue, c’eût été s’aliéner une fois encore, mais dans la simple apparence qui lui convenait, celle d’une affinité évidente existant entre ses membres. Cependant, que le mot de ‘communauté’ n’aille nullement induire en erreur, faisant signe vers l’ancien ‘communautarisme’, lequel voulait imposer sa culture, ses valeurs aux groupes qui possédaient des amers différents. Non, la communauté était communauté d’intérêts, de points de vue, de ressentis et n’oublions pas que la BEAUTE était le pivot essentiel autour duquel tout tournait et faisait sens.

   D’une manière approximative, les Communautés étaient calquées sur les étapes du développement de l’art en ses principales manifestations. Ainsi trouvait-on la ‘Communauté des Paléolithiciens’, à savoir des amateurs de ce bel art paléolithique qui avait marqué de manière originale la naissance des œuvres picturales. Ils admiraient les propulseurs sculptés, les mains négatives pariétales accompagnées de leurs ponctuations, tout le bestiaire gravé ou peint sur les parois, cerfs, félins, mammouths aux formes trapues, bisons, bouquetins et aussi les Vénus aux lignes pléthoriques. Leur emblème était la ‘Vénus de Laussel’, cette pierre ambrée, couleur de chair rayonnante. Pour autant ils ne pratiquaient aucun culte à son égard car cela aurait consisté à retomber dans les ornières de l’idolâtrie qui, en certaines époques, avait fait tant de mal à l’humanité. Ils en réalisaient des croquis, des esquisses qu’ils traçaient à même les parois de leurs grottes car ils voulaient être en harmonie avec leurs goûts, ne différer en rien des œuvres qu’ils admiraient.

   Il y avait les ‘Primo-Renaissants’. La plupart vivaient dans des palais vénitiens ou florentins aux riches apparats. Toutefois ils ne se laissaient nullement aveugler par ce luxe patricien. Il n’était qu’un écrin pour les œuvres rares qui y figuraient. Bien évidemment, une beauté jouait en écho avec une autre, une beauté était renforcée de la présence d’une toile contiguë. Une de leurs œuvres favorites était le ‘Portrait de Simonetta Vespucci’ de Piero di Cosimo. Ce tableau était un monde à lui seul. Ils voyageaient à l’intérieur de la toile comme ils l’auraient fait dans un paysage réel. En songe, ils parcouraient le beau corps dénudé de Simonetta, un doux albâtre rehaussé d’ivoire aux parties les plus troublantes de la féminité, ils contournaient la parure du cou, un serpent sans doute synonyme de tentation. Ils montaient jusqu’à la chevelure blonde enserrée dans un bandeau semé de pierres précieuses, de soies chatoyantes. Ils parcouraient la noble argile couleur de bonheur, s’allongeaient sous les ramures des arbres agitées de vent, escaladaient la colline d’où se laissait embrasser une vaste vue sur une mer couleur d’opale. S’ils étaient amateurs de culture, pour autant ils n’avaient nullement déserté la Nature, celle archaïque, primordiale, traversée de remous et de contradictions, celle que les Anciens Grecs nommaient ‘phusis’ dont ils ressentaient les tremblements dans les vibrations mêmes de la toile et jusqu’au centre de leurs corps.

   Il y avait les ‘Sublimes’, ceux que le Romantisme chamboulait au point d’opérer en eux un genre de retournement. Ceux-là vivaient sur les rivages nordiques pris de brume, traversés des aiguilles piquantes du Noroît. Bien entendu ils avaient dressé des tentes en peau de renne, les avaient doublées d’une laine épaisse qui sentait le suint mais protégeait du froid. Quel que soit le temps, ils installaient leurs chevalets sur la plage, l’assujettissaient au sol mouvant à l’aide de grosses pierres. De leurs longs pinceaux aux poils de martre ils léchaient consciencieusement la peau de la toile qui devenait, l’instant d’une création, leur Maîtresse. De la nasse de leur subconscient ils extrayaient images et sensations, ces dernières empruntées à la belle œuvre de Caspar David Friedrich, ‘Mer de glace’. Ils ressentaient le tranchant des fragments à même leur chair, non comme une morsure mutilante, plutôt à la manière d’un aiguillon qui fouettait leur sens esthétique et leur enjoignait de réaliser ce chef-d’œuvre qui était l’aboutissement de toute une vie. Nul esprit de compétition, seulement une juste émulation, la confluence d’affinités mystérieuses qui les dépassaient mais les accomplissait au-delà de toute espérance.

   Il y avait encore ‘Paysage avec une rivière et une baie dans le lointain’ de Joseph Mallord William Turner. Ceux qui avaient élu ce Peintre logeaient également en limite de mer mais dans des conditions moins rigoureuses que celles exigées par ‘Mer de glace’. Ici, tout se donnait dans un genre d’astigmatisme, de flou irréel de la vision. Les Romantiques, du reste, semblaient apprécier ce décalage du réel, certainement au motif que ce tremblement était, en quelque manière, appel de la rêverie, perte de soi en des terres imaginaires tout entières voués à l’exercice d’une pure liberté. Ici, dans ce généreux espace sans contours précis, aux abords de l’illimité, beaucoup se prenaient à espérer en des jours infinis, lumineux, que rien ne viendrait contrarier, chacun s’orientant à sa guise sans cependant renoncer à voir toujours émerger de cette brume diaphane la Déesse aux mille attraits, celle qui avait décidé, à leur insu, d’infléchir de manière significative, la ligne de leur destin. Oui, leur destin qui, maintenant, ressemblait à ce trajet lumineux d’une rivière frayant son chemin parmi la blondeur des sables, le miroitement de la mer au loin figurant cette félicité que les hommes avaient longtemps attendue sans en voir la fuyante silhouette.

   Il y avait le ‘Club’ des ‘Post-Impressionnistes’, ceux dont l’existence entière se référait aux oeuvres inimitables du génial Vincent Van Gogh. Ils avaient élu domicile près d’Arles, dans cette campagne provençale certes abrupte, solaire en diable, mais Van Gogh lui-même, l’exilé de Hollande, n’en était-il le pur produit, celui qui en avait saisi l’essence jusqu’en son plus intime ? On ne pouvait évoquer cette région et laisser son peintre fétiche dans l’ombre. Chaque année, sans que cela atteigne la force aveugle d’un rituel, ils se livraient à ce que l’on pourrait nommer une ‘commémoration’, à la mémoire de Vincent. Ils s’habillaient d’habits rustiques, des toiles bleues délavées le plus souvent, se rendaient dans un champ de blé qu’ils coupaient à la faucille, dressaient à la fin une gerbière, ces tiges assemblées pareilles à un soleil. Puis, par petits groupes, dans la tache d’ombre fraîche, ils s’adonnaient à une longue pause méridienne, cette sieste que Van Gogh avait si bien peinte fin 1889, début 1890, à Saint-Rémy de Provence, alors qu’il était interné dans un asile. Une de ses dernières œuvres avant sa mort. Un ultime repos avant le long et définitif. Les ‘Post-Impressionnistes’ en connaissaient la valeur et, peignant ou tâchant de peindre à leur tour ‘La Méridienne’, il s’agissait en fait d’un hommage rendu à ce génie solaire trop tôt disparu, une brusque apparition dans le domaine des beaux-arts puis une éclipse et puis plus rien. C’est bien cette sauvage beauté vangoghienne que ses ‘héritiers’, en quelque sorte, essayaient de retrouver à la mesure de leurs modestes moyens.

   Il y avait enfin, mais l’énumération pourrait durer ce que durent les œuvres belles, à savoir une éternité, il y avait les ‘Imaginatifs’, ceux qui témoignaient de l’œuvre singulière du Douanier Rousseau. On aura compris que ses admirateurs n’aimaient rien tant que la nature, son exubérance tropicale, la beauté infinie de sa prodigieuse corne d’abondance. Ils séjournaient, d’un commun accord, au profond d’une jungle où tout se donnait selon une inépuisable prodigalité. En quelque manière ils avaient reconstitué la scène théâtrale dressée par le Douanier, avaient façonné une femme nue aux tresses pareilles à deux cordes d’eau. Le corps était d’écume qui reposait sur un sofa bordeaux. Partout croissaient, dans une manière de confusion ordonnée, de hautes fleurs aux pétales bleus, chair, parme. D’immenses fougères montaient vers le ciel. Des fruits jaunes faisaient éclater leurs soleils dans le vert-bouteille des feuillages. Des oiseaux aux larges rémiges caudales, au plumage sombre se tenaient, silencieux, dans ce qui ressemblait fort à un Paradis. La lune blanche teintait doucement le ciel d’une touche lactescente. On imagine combien la vie des Communautaires devait être somptueuse, ici, bordée de perles et cousue de brandebourgs rehaussés d’or. Mais nulle ostentation, beauté seulement.

   EPILOGUE - Certes on pourra développer nombre d’arguties, prétendre que de telles existences ne se peuvent trouver que dans des livres imaginaires ou bien dans quelque grimoire d’alchimiste, dans les pages glacées d’un album pour enfants. Cependant, nous pouvons vous l’assurer, ce monde existe, non seulement dans des œuvres peintes mais dans le réel le plus concret qui se puisse imaginer. Non, il ne s’agit ni d’une fable, ni d’une comptine surgissant de la tête d’un Illuminé. Mais ce monde, il faut le vouloir, donc renoncer à ses habitudes anciennes, sans doute se dépouiller de son confort, surseoir à la douceur d’une vie bourgeoise enrubannée et poudrée comme une Marquise du XVIII° siècle évoluant dans un salon d’apparat.

   L’on pourrait penser ces Communautés autarciques, coupées du monde, à l’écart des autres Communautés. Mais ceci n’est qu’illusion de gens cultivés, mieux même, ‘formatés’ par les conditionnements de tous ordres dont notre Ancien Monde n’est guère avare. Ces Communautés forment un tout uni. Mais unies par quoi ? Par leurs AFFINITES, par la BEAUTE qui est leur mot d’ordre fédérateur. Certes, chaque Communauté visée à la loupe, semble se donner à l’aune d’un microcosme fermé, sinon d’une ‘monade sans portes ni fenêtres’. Mais ceci n’est qu’une illusion, comme le serait le fait de croire, à leur sujet, à une existence purement utopique. Ici, chacun se détermine en soi et pour soi mais aussi pour les autres pour la simple raison que l’Art est un Universel, qu’il appartient à tout le monde et à personne en particulier. Il en est de même des affinités, elles nous relient inconsciemment - l’inconscient est aussi un universel -, à l’ensemble des archétypes du monde qui nous modèlent et que nous avons en partage avec Ceux, Celles de la Terre. Le problème avec la terre traditionnelle, celle de ‘l’Ancien Monde’, c’est qu’elle ne fonctionne que sur le mode de la propriété, de l’avoir, de la division, de la lutte et, en définitive, de la guerre. L’Art est une si haute figure, une si haute valeur que nous ne pouvons que nous incliner devant sa transcendance, nous réfugier dans notre immanence mais à condition de nous en extraire pour donner lieu et temps à cette divine Beauté sans laquelle nous ne serions que des orphelins aux mains vides. Or ce que nous voulons, c’est d’un seul et même geste, donner et recevoir. Donner à l’ami qui donne en retour. Quoi donc ? Mais de la beauté !

 

 

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