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19 mars 2026 4 19 /03 /mars /2026 08:12
Au Pays de mes Affinités

Source : french.peopel.cn

 

***

 

   Le Monde d’Aval est comme ceci : des créatures à l’invisible identité, des formes fuyantes que nul ne saurait reconnaître, des fac-similés noyant en une même image des milliers d’êtres devenus indistincts à force d’habitudes mille fois renouvelées, des destins soudés à leur terre, des avancées illisibles dans les gorges étroites de l’exister. En sont-ils conscients ? Oui mais leur chemin est tracé avec autorité, comme si une main les tenait en son pouvoir, comme si, d’une manière irréversible, ils étaient joués sur le Grand Echiquier du Monde sans condition aucune d’en pouvoir sortir. En sont-ils atterrés ? Non, contrariés seulement car leur lucidité, cependant, n’est pas complètement éteinte et ils savent que leur révolte ne servirait à rien, à seulement les renforcer dans leur conviction de l’inéluctable qui les domine, les enchaîne et les conduit à trépas avec la régularité infaillible de rouages d’horlogerie.

   Le Monde d’Amont existe malgré les dénégations et les moqueries de Ceux-d’en-Bas, malgré leur incroyance quant aux pouvoirs de l’esprit, quant aux puissances de l’imaginaire, aux gemmes précieuses du monde du rêve. Nul ne sait si ce Monde présente quelque réalité, s’il n’est inventé par quelque Alchimiste en manque de ses cornues, s’il n’est nuée inventive sortie de la tête d’un enfant. Mais peu importe, ce Pays des Affinités multiples je vais le poser devant moi et attendre qu’il fasse ses somptueux trajets dans le site ébloui de mon corps, qu’il ouvre ce qui est habituellement fermé, qu’il illumine ce qui, à l’accoutumée, ne se nourrit que de ténèbres. Peut-être ne s’agit-il que de postuler les choses pour qu’elles se présentent à nous avec suffisamment de présence et de lustre ? Peut-être faut-il faire droit au rêve éveillé, s’immerger dans une longue méditation, s’immoler dans la pure joie de la contemplation.

 

LE MONDE D’AMONT

 

   Parti de la ville, tout en bas, cela fait une bonne heure que je marche. Parfois, je me retourne afin de voir ce que j’ai vu pendant quelques siècles, toutes ces contingences qui ont alourdi ma vue, l’ont amenée au bord de quelque cécité. J’aperçois des hommes ou ce qui leur ressemble, milliers de trajets d’insectes, marée immarcescible à la recherche du tout et du rien, sauts de carpe hasardeux, saltos syncopés, doubles cabrioles et chassés qui ne sont jamais que le vertige d’être ici-bas, dans les ornières fangeuses d’un peuple égaré. Cela fait comme une étrange mélopée dans la nacelle de ma tête, j’entends des voix qui ricochent, des cris étouffés, d’étiques objurgations, de fanatiques prophéties, mais jamais je ne perçois de paroles de liberté. J’ai bien fait de partir, de laisser cette vie de carton-pâte, de m’exiler des méandres de cette constante commedia dell’arte, de m’extirper de ces étranges et souterrains boyaux au sein desquels végètent des Désorientés à la recherche de l’impossible. Leurs mains se tendent, crochètent des haillons d’espoir mais leurs doigts sont en deuil qui ne retiennent que quelques pellicules d’air, ne récoltent que vent et tempête. Laisser tout ceci derrière soi est paradoxale douleur. Ce que je quitte m’attachait. Ceux dont je m’éloigne lancent leurs grappins et j’en sens le geste de rappel tout contre la face nue de mes omoplates. Toujours on est plus attaché à ce qui nous aliène que libre de le renier, de le mettre à distance. Mais il me faut cesser d’argumenter, ceci est une fâcheuse tendance des humains. Non seulement l’inestimable don de vivre leur a été accordé, mais en plus, ils veulent l’expliquer, le justifier, s’amender de tout ce qui pourrait être émis comme un reproche, tout ce qui les remettrait en question et les conduirait aux rives inconcevables de leur propre disparition.

   Maintenant le chemin s’élève sensiblement. Il longe de Hautes Falaises de Marbre éblouissant, leurs arêtes pareilles au tranchant du canif. Tout ici est subtilement et esthétiquement architecturé, si bien que sont conjointement sollicités le Principe de Raison et son contraire, le Principe d’Imagination. Je suis à la rencontre des deux, ce qui m’autorise à voir aussi bien l’envers des choses que leur endroit. Cette façade de pierres nues, j’en saisis le revers de chair, j’en éprouve les douces fragrances, j’en dissèque tous les sucs jusqu’à la prolifération exacte de la sensation la plus insoupçonnée, la plus celée. Un monde est là qui en contient un autre, emboîtement gigogne des sens multiples toujours finement armoriés du visible dont la doublure d’invisible est le secret, la découverte la récompense. Se laisser aller dans la confiance à la brindille d’air, au gonflement du nuage, à la dérive souple du ciel.

   Je suis arrivé à un endroit où le chemin palpite, frissonne, ne semble plus connaître le lieu de son être. C’est toujours cette manière d’hésitation, de confusion qui se produisent à l’orée du surgissement de toute merveille. Je sais, en moi, au fond le plus intime de mon ressenti, que quelque chose va avoir lieu du genre d’un éblouissement, que quelque chose d’inouï va enfin dire son nom, que ce nom va se déployer selon tous les horizons, que je serai moi-même tous ces horizons, toutes ces perspectives flamboyantes, que le ravissement s’emparera de mon âme infiniment dilatée au bord du retournement de soi, autrement dit sur le seuil de la connaissance ultime de ce qu’il y a à connaître, un paysage dans la grandeur de son poème, un être dans le luxe de sa polyphonie, un sentiment parvenu à son acmé, cette infinie brillance qui habite l’homme dès qu’il se sent relié à la généreuse amplitude du cosmos.

   Les roches qui, jusqu’ici, étaient taillées à angles vifs, voici qu’elles se mettent à bourgeonner étrangement, manières de tubercules emmêlés les uns aux autres, chaos de pierres basaltiques criblées de trous en maints endroits. Il n’y a plus de chemin, seulement un genre de sentier tracé au vif de la conscience, pétri d’ineffables intuitions. Le chemin s’ouvre à mesure que j’en découvre la nécessité au plein de qui je suis. Et, présentement, je suis le chemin qui est moi dans une étonnante réversibilité des phénomènes. Je ne suis moi qu’à être la roche, elle n’est roche qu’à me rejoindre en ma feuillée la plus secrète. Mes pieds nus se posent amoureusement sur le lit de pierres ponces. Parfois de lisses obsidiennes tracent en moi la douce empreinte de l’accueil. Mystérieuses analogies, surprenantes correspondances, camaïeu accompli des sources confluentes, merveilleuse indistinction des ressources originaires. Je ne suis ici, en mon être, qu’à rencontrer cet autre en qui je deviens l’Unique, cet autre qui me visite dans l’abîme de ma propre nature. Combien alors l’ardeur à vivre devient facile, alimentée à toutes les genèses qui m’ont constitué et restituent, en ce temps, en ce lieu, les multiples efflorescences du passé, l’étendard des projets futurs, la lame incisive de l’instant dans son évidence de feuille de silex tranchant. Tranchant, oui, mais dans l’exactitude de l’être à coïncider avec lui-même, sans épaisseur, sans distance, avec la précision de ce qui est beau, de ce qui est vrai.

    Je sors tout juste du boyau qui avait accueilli mon corps dans le même amour que met une mère à porter en sa chair la graine neuve de son enfant. Une naissance qui est ‘re-naissance’. Un rite de passage avec ses lourdeurs laissées aux ombres, avec ses essors confiés au ruissellement de la belle lumière. Tout s’espacie avec grâce. Tout se donne dans la corne d’abondance de la joie. De part et d’autre du champ de ma vision s’élèvent de Hautes Montagnes ciselées par la pureté neuve de l’air. Leurs faces tournées vers le ciel sont des miroirs de haute destinée qui ne communiquent qu’avec l’Infini, dialoguent avec l’Absolu. L’Infini, l’Absolu : la Beauté au sommet de qui elle est, la Raison et ses pierres aiguisées, l’Art en ses splendides donations. Une vallée s’ouvre infiniment entre les lèvres brunes des versants. Elle s’évase en allant vers le lointain. Un lac immense miroite, fait battre ses eaux, tantôt cendrées, tantôt de la teinte de l’émeraude selon les variations de la clarté. Des flocons d’ombre, parfois, courent au ras de l’eau, y dessinent des remous, y impriment des lignes de fuite. Des grappes de maisons habitent une anse, des coques de bateaux azuréennes flottent dans de minuscules criques, une île tout en longueur porte en son centre un château de pierres blanches entouré d’un jardin luxuriant. Des palmiers s’ébrouent au vent, de larges sycomores y étalent leurs ramures, des ifs-chandelles dressent leurs frêles flèches pareilles à des dagues célestes.

   Maintenant j’avance au bord du lac sur le sentier circulaire qui en fait le tour. Sur de hautes tiges les grappes des digitales, bleues et roses, s’agitent doucement dans le vent qui chante et musarde. Le silence est partout, parfois traversé des trilles joyeux d’oiseaux invisibles. Au loin est un fin brouillard qui enveloppe toutes choses dans un cocon de soie. Une barque de bois usé, d’un outremer délavé, est attachée au rivage par une corde. Il me semble, soudain, qu’elle m’attend, m’invite au plaisir infini d’une traversée. Je monte à bord. De minces vagues clapotent le long de la poupe, font osciller l’esquif, identiquement à ces gondoles de Venise qu’animent d’étranges mouvements de balancement à contre-jour des eaux plombées de la lagune. Je saisis les avirons et commence à me diriger vers le large. J’ai l’impression d’être seul dans cette immensité liquide que coiffe un ciel uniformément gris, pareil à une étoffe précieuse. Au loin, mais aisément reconnaissables, d’élégantes silhouettes se découpent sur le fond de l’air. Ce sont des femmes vêtues d’étincelantes tuniques blanches. Elles tiennent à la main des ombrelles de couleur parme. Un signe de distinction bien plutôt qu’une protection contre la lumière. J’entends parfois, selon la direction du vent, leur joyeux babil, on dirait une colonie de jeunes enfants s’égayant parmi les coulisses heureuses de la Nature.

   J’ai posé les avirons au fond de l’embarcation et je me laisse aller à la plus apaisante des rêveries. Un peu comme le bon Jean-Jacques sur le lac de Bienne. L’existence coule avec facilité de la même façon que le font les filets d’eau qui cascadent des montagnes et rejoignent la nappe immobile du lac. Puis la barque se dirige, sans que j’aie fait quelque mouvement que ce soit, en direction du sud. De grands cygnes au plumage d’écume, deux à l’arrière de mon navire improvisé, deux sur les flancs, un en tête, escortent le convoi avec toute la grâce due à leur rang. Ils agitent doucement leurs palmes noires, inclinent leur bec orange vers l’eau, leur œil de jais aiguisé comme le canif. Ils semblent conscients d’accomplir un genre de rite conforme à leur essence. Accompagner un Inconnu vers l’indicible contrée des mirages et des hallucinations diverses. Si bien que je m’attends, à tout moment, à voir surgir sur la plaine d’eau, la couronne des palmiers qu’agite l’Harmattan, une oasis émeraude, des grappes de dattes brunes couvrant le sol de sable. Parfois ces nuages de plumes poussent mon embarcation avec plus de vivacité, parfois ils ralentissent le rythme, souhaitant sans doute, me laisser tout le loisir d’admirer ce paysage aussi romantique que sublime.

    Et voici que des grèbes huppés se mêlent au convoi. Leur tête est vive et un brin espiègle, l’œil traversé d’une rapide flamme, des plumes orange qui flamboient, huppe de suie, ils sont un enchantement pour les yeux, des manières d’oiseaux oniriques, si irréels qu’on pourrait en traverser le massif de plumes sans même les toucher. Cette immense surface d’eau est le lieu de tels prodiges ! Puis les grands oiseaux s’écartent, les grèbes plongent pour ne ressortir que bien plus loin dans un arc-en-ciel de pluie. Le lac s’étrécit, semble parvenir à son terme. Un mince panneau de bois sur la rive droite porte l’inscription :

 

Les 6 Ecluses

Ici commence le merveilleux chemin

Des Métamorphoses

 

   Bien entendu ma curiosité est piquée au vif. Métamorphoses, certes, mais lesquelles ? La barque s’engage sur un étroit canal que recouvre un arceau de lianes, bougainvillées d’un rose soutenu. Je dois légèrement incliner ma tête, frôlé par les doux pétales, environné d’une fragrance suave, un genre de miel. Une eau miroitante clapote dans le clair-obscur du tunnel. Première écluse dans un tourbillon d’eau et de bulles cristallines. Etrangement, je sens mon corps animé de mouvements inhabituels, des courants s’y déploient, des métabolismes y sont à l’œuvre, des résurgences y trouvent à s’exprimer. Parallèlement, des images surgissent, tapissent les parois de ma tête. Un village blanc perché sur un promontoire. Des ruelles tortueuses pavées de schiste. Une large baie ouverte sur la mer. La façade uniforme de la Sociedad La Amistad’, ses joueurs de cartes, ses buveurs de bières, la Promenade envahie de touristes. Me voici, rajeuni de quelques années, en Pays Catalan, au centre de Cadaquès-la-Belle, ce genre de double paysager dans lequel, autrefois, je m’immergeais avec un si évident plaisir.

   Troisième écluse qui cascade vers l’aval géographique mais aussi vers ces temps qui furent, aujourd’hui nimbés d’une brume diaphane. Matin. Soleil radieux. Cousin Jo et moi remontons la Rivière Hérault, laissons derrière nous Agde-la-Noire, ses maisons de lave amassées autour de son vieux marché. Des lignes suivent l’embarcation, des mulets s’y prennent que nous déposons sur un lit d’algues et de mousses. Nous arrivons au grau d’Agde, dépassons le phare blanc couronné de rouge de La Tamarissière. La mer, vers le Fort de Brescou est une nappe d’huile étincelante. Les yeux rieurs de Jo s’emplissent de larmes sous la poussée de la lumière. Au large, nous relevons des filets habités par des rascasses, des maquereaux, des herbes marines aussi. Nous faisons une collation : tranches de saucisson, généreux vin rosé dans la bouteille qui sue et se couvre d’un fin brouillard. Dans mon anatomie adolescente, cette partie de pêche matinale fait son joyeux tumulte. Immense plaisir d’exister, ici, sous le ciel illimité, sur le champ d’eau bleue qui fait penser à l’infini, aux songes bien au-delà des choses qui résistent et se cabrent, parfois.

   Sixième écluse. Je continue à descendre les degrés qui ne sont qu’un retour amont, qu’une retrouvaille de lieux et d’amis ensevelis dans le lit profond du souvenir. De bois quelle était, la barque est devenue de tôle noire, munie de lourds avirons. Je suis sur la rivière de mon enfance, cette Leyre si plaisante, si rustique, bordée du rideau des aulnes, regardée de haut par les torches des peupliers. Je godille entre les touffes des roseaux, je franchis les minces détroits semés de cailloux, je serpente parmi le peuple des nénuphars. J’ai dans les dix ans et toute la vie devant moi pour explorer ce site qui m’appartient, avec lequel j’entretiens une filiale union. Sur la haute falaise, les premières maisons de Beaulieu, les touffes de lilas odorants, les jardins potagers où court l’eau fraîche qui abreuve les légumes. Le bruit des avirons qui heurtent la feuille d’eau à intervalles réguliers est le métronome de cette vie paisible, presque immobile, sauf les trajets syncopés des libellules, le cri parfois d’un pic-vert dérangé dans son labeur têtu, obstiné, devenu presque immémorial. La barque glisse parmi les noisetiers de la rive qui sèment leurs chatons à la volée. Elle dépasse la Grève de Talbert, là où le courant s’accentue, laissant la place à de rapides tourbillons.

    Des craquements dans la coque, des sortes de torsions, comme si le métal convulsait pris par une étrange danse de saint Guy. La tôle semble s’enrouler sur elle-même, donnant naissance à des volutes. La traverse de bois sur laquelle je suis assis devient plus souple. L’embarcation étrécit, si bien que je sens tout contre mon corps palpiter ses flancs légers, ses flancs de roseaux. Oui, de roseaux, il me faut me rendre à l’évidence. Ma barque est devenue ce genre de périssoire à la poupe relevée, à la proue animalière, pareille à celles qui flottent en Bolivie sur les eaux limpides du Lac Titicaca. Ma tête de jeune enfant s’est vêtue du ‘chullo’, ce couvre-chef tricoté pourvu de cache-oreilles, prolongé par une tresse de couleur foncée. En diagonale, autour de ma poitrine, un ample châle tricoté, retenu par un nœud sur le devant, un poncho fleuri armorié de broderies aux couleurs vives, large pantalon de toile beige.

   Mes mains sont tannées, colorées par la vive lueur du soleil, l’air vif de l’altitude de l’Altiplano, les éclats qui proviennent des miroitements intenses du Salar de Uyuni, là-bas au loin, mais infiniment présents dans ma neuve conscience. C’est comme si je naissais dans un nouvel ordre du Monde, façonné à la seule force de mon imaginaire, bâti au regard de mes affinités, élaboré selon la pliure de mes plus vifs désirs. Juste un Monde pour moi, un microcosme intime, un jeu de construction tissé des dentelles du rêve. Suis-je heureux ? Nul n’est besoin de poser la question, certaines évidences se lèvent d’elles-mêmes sans qu’il soit besoin de les solliciter, de les obliger à sortir d’une coquille qui les enclorait dans un vain mystère.

   Y aurait-il quelque chose qui soit plus empreint d’une juste félicité que de vivre au plein de ce que l’on aime, sans effort, juste un regard et ce que vous attendez vous sourit à portée de la main, à l’horizon des sentiments, dans l’exacte pliure de l’amour de ce qui est ? Voici la vie en sa plus belle donation. Je suis moi et le monde qui m’entoure en une seule et unique effusion de ma singulière présence. Plus même, c’est moi qui donne existence à ce paysage, qui l’apporte sur cette scène à chaque fois neuve, une certitude au plein de la chair, celle de connaître l’arbre, la terre, le flocon de brume comme l’on connaît la réalité de ses bras, les lignes de ses mains, les sensations de ses pieds lorsqu’ils foulent un sol connu, aimé entre tous.

   Après avoir franchi l’escalier d’écluses, me voici au-dessus d’un paysage qui s’étend largement devant mes yeux agrandis par une bien naturelle curiosité. C’est l’heure crépusculaire, l’heure du repos qui précède la préparation de la nuit. Tout est calme qui retourne à une sorte d’état premier, d’innocence originelle. Je dois mettre mes mains en visière tout contre mon front afin de m’habituer à cette lumière d’or et de corail qui tapisse la totalité de la scène. Tout, ici, se donne dans la pure beauté. Je crois reconnaître ces fameuses Rizières du Yunnan dont j’avais vu les images sur les pages colorées d’une revue. Des plans d’eau en escalier dévalent la pente avec des reflets de cuivre. Les lignes noires des digues les cloisonnent en des myriades de parcelles étincelantes. Mon esquif de roseaux se fraie un chemin parmi le peuple liquide, emprunte les minces chutes qui font communiquer les bassins entre eux. L’air est pur, fécondé par la surabondance de lumière, il monte jusqu’au ciel où il s’épanouit en gerbes qui me font penser à la couleur des pains au sortir du four.

    Je rencontre quelques paysans et paysannes. Tous coiffés de larges chapeaux de paille. Les hommes sont en habits vert-bouteille avec une tunique au col Mao. Les femmes sont vêtues d’étonnants saris noirs que traverse un bandeau de tissu clair cintrant leur taille. Leurs gestes sont aussi sûrs qu’élégants. Sans s’arrêter une seule minute, ils façonnent la boue des digues qu’ils travaillent avec de larges houes. Parfois ils sculptent de leurs mains de minces canaux chargés d’évacuer le trop-plein. D’autres fois, se baissant vivement, ils saisissent des carpes aux ventres lourds, lesquelles constitueront, avec du riz, leur repas quotidien. L’eau cascade de terrasse en terrasse avec un bruit léger, on dirait une clepsydre qui compte les heures de ce peuple heureux des rizières.

    Des gestes amicaux saluent mon passage. Des sourires éclairent les visages pareils à des terres cuites. La fin de journée progresse lentement. La lumière se teinte d’indigo. Mon esquif de roseaux navigue lentement. Je trouve un abri dans l’anse d’un bassin. Je me sustente de quelques fruits cueillis sur un pommier dressé sur une butte de terre. Petit à petit le ciel devient d’encre, quelques étoiles s’allument à l’orient. Elles font leurs traits lumineux pareils à des jeux d’enfants, des sortes de marelles tracées sur la dalle immense du firmament. Tout au fond de mon esquif, je me dispose en chien de fusil, couvert du long souffle des constellations. Les rêves en longs cortèges traversent le berceau de ma tête. Il n’en demeure, au réveil, que quelques fragments illisibles, quelques images qui fusent et s’étoilent en arrière de mes yeux.

   Le jour est levé. L’aube bleue est encore teintée de fraîcheur. Ma barque flotte doucement, avec de lentes oscillations sur une étendue d’eau que cerne un long rivage habité de cabanes de roseaux. J’aperçois quelques enfants vêtus de riches tenues colorées, chapeau de laine sur la tête, ils paraissent occupés à pêcher, une longue gaule de bambou au bout de leurs bras. Je pose pied à terre et j’entreprends de marcher en direction du levant, là où la clarté ruisselle, pareille à l’eau vive d’un torrent. Petit à petit je gravis les flancs d’une colline semée de gros coussins d’herbe jaune avec, dans la perspective du paysage, de drôles de vapeurs blanches qui fusent du sol, entourées d’une boue qui gonfle sans doute sous l’effet d’une lave terrestre remontant des grands fonds, lâchant ses bulles soufrées à la surface. Le point de vue est sublime.

   Dans un lac aux eaux translucides se reflète une montagne de couleur parme. De hautes graminées s’agitent sous la poussée d’un vent léger. Vers l’ouest une immense steppe court jusqu’à l’horizon. Des mares d’eau bleue en rythment la surface. Des troupeaux libres de camélidés broutent paisiblement. Des alpacas à l’épaisse toison lisse et soyeuse ; des vigognes au beau pelage orangé ; de grands lamas bicolores, gris et blancs, noirs ; d’autres couleur de café, certains avec des nœuds de laine rouge fixés à l’extrémité de leurs oreilles par des bergers. Eux, les bergers, je les vois bien plus loin qui viennent rejoindre leur troupeau. Je m’amuse à suivre leur trajet parmi les herbes folles de la steppe un long moment.

    Puis je me retourne et fais face à la pure merveille. Un Large Plateau est semé d’une eau claire, écumeuse, une neige par endroits, un soudain éblouissement. Mais qui ne blesse nullement, au contraire enchante. Plus loin la nappe d’eau est d’un rose soutenu, belle couleur florale, capiteuse et libre de soi, calmement étendue sous le dôme du ciel que traversent de gros nuages de coton. J’en sens la splendeur jusqu’au centre de mon corps. C’est si rassurant d’être là, au milieu de ce qui se donne avec une telle générosité. Pas de plus beau spectacle au monde que celui-ci en cette heure si singulière qui n’aura nul équivalent. Accomplie jusqu’à l’excès dans la figure inventive de l’instant.

    Au premier plan une immense colonie de flamants roses. J’entends le claquement de leurs becs, leurs cris, ces étonnants bruits de gorge pareils à celui des râpes sur l’écorce des fruits. Je vois leurs ballets incessants, le fourmillement de leurs longues pattes, chorégraphie de minces bâtons enchevêtrés. Je vois le dessin harmonieux de leur long col de cygne, la tache noire de leurs becs. Je vois leur envol, cette ligne infiniment tendue, le charbon de leurs ailes, le corail vif aussi, les rémiges largement dépliées, le cou étalé, l’éperon de la tête qui fend la masse d’air, les pattes dans le prolongement du corps qui semblent d’inutiles attributs. J’emplis mes yeux d’autant d’images qu’ils peuvent en contenir, je les engrange dans le musée de ma mémoire, j’en ressortirai des essaims de sensations lorsque l’hiver sera venu, que les journées seront longues, poudrées de suie, cernées de gel.

   Quelque chose encore rutile là-bas au pays des prodiges. Oui, c’est cela, je reconnais la vaste étendue entièrement blanche du Salar d’Uyuni, les polygones cristallisés qui animent sa surface, l’intense lumière prise au piège qui ricoche entre ciel et sel. L’horizon semble sans limite, se perdant à l’infini. Impression saisissante de solitude et pourtant je ne me sens nullement orphelin, habité de l’intérieur par toute cette magie qui ruisselle, fascine, appelle à la rejoindre. Pays des mirages certes mais qui ne saurait s’inscrire en pure perte. Ces vagues de clarté, je les sens en moi dont ma chair est fécondée, ma peau illuminée. On n’est jamais perdu lorsque la lumière est présente. Elle est ce message de paix intérieure, cet espoir qui chemine et ouvre la voie en direction d’un futur qui sourit de sa belle bouche étincelante.

   Des tas de sel s’impriment dans leur régularité de pyramides exactes, genres de cônes gris qui sont les signes du désert, sa conscience à peine soulignée. Ces tas, dans leur apparente stupeur sont, en réalité, fertilisés, ensemencés par le rude travail des hommes. A simplement les regarder et c’est tout un Peuple de l’immensité blanche qui surgit et ce sont des faces laborieuses tannées, usées par le soleil. Mais combien de symboles positifs y sont inclus : persévérance, foi en la matière simple, minérale qui est leur lot commun, la provende au gré de laquelle leur existence est assurée sur ce bout de terre à l’écart du monde.

   Le soleil a lentement poursuivi sa longue course arquée. Il est à présent à son acmé, intense boule blanche roulant sa couronne de flammes au zénith. Tout, sur le sol de sel demeure figé. Plus rien ne bouge et les insectes sont tapis quelque part dans une mince lunule d’ombre. Je marche sur la croûte de sel qui craque sous mes pas. Je sens la chaleur intense qui traverse mes semelles, irradie mon corps à la façon d’un rutilant feu de Bengale. En cet instant, je ne dois guère être différent d’une statue de sel connaissant le moment de sa gloire, un geste suspendu à l’éternité. Cependant je m’abaisse vers le sol. Une ouverture s’est faite dans le lac minéral, une anse d’eau turquoise que limite une montagne nue, pelée, aux flancs rabotés par l’aridité ici présente. Je saisis de larges dalles de pierre à la géométrie aigüe. Je les entasse avec une grande attention afin de réaliser un cairn en tous points semblable à la montagne qui me fait face.

    En quelque manière un microcosme dialoguant avec le macrocosme dont il n’est que le reflet, la modeste réplique. Un monde miniature imitant le Monde réel à l’illisible typologie, la courbure de la Terre est immense et, nous les hommes, sommes si petits, infinitésimaux, genres d’insectes amassant leurs brindilles au hasard des chemins. Mais me voici pourvu d’inestimables dons. Entre autres ils se nomment Hautes Falaises de Marbre, Rizières du Yunnan, Altiplano. Ils se nomment beauté et font leurs trajets dans le corridor des souvenirs. Comment pourrais-je les oublier ? Comment pourrais-je m’éloigner de cette si accueillante Nature, notre Mère à Tous que nous devons protéger et fêter à la hauteur de sa grâce, de son exception ? Tous ces paysages sont beaux, géologiquement façonnés par une longue patience, immensément étendus sous le ciel, ils requièrent notre conscience attentive, nous devons en avoir la garde, les protéger. Ils sont nos génies tutélaires. Nous sommes leurs fils et leurs filles aimants. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mars 2026 3 18 /03 /mars /2026 08:34
L’envers du monde.

                           Photographie : Ela Suzan.

 

 

***

 

Comment saisir le monde

En sa fuite rapide

Comment happer

La première parcelle

Et demeurer en soi

Intangible

Entier

Seul

Mais si accordé

Au tumulte inouï

Du monde

Si intimement lié

À sa vaste demeure

 

***

 

On est là au bord des choses

Dans le pli du temps

S’écoulant

On est là

En soi

Et déjà

Hors de soi

Et déjà au loin de toute mesure

Au large de tout horizon

A l’infini de l’être

 

***

 

C’est comme un tremblement

Une troublante irisation

La perte de la vue

Dans l’illisible

D’une eau

 

***

 

Ça bouge

Dans la citadelle de chair

Ça fait sa rivière pourpre

Dans les canaux du corps

Ça stridule et cymbalise

Dans le golfe des oreilles

Ça s’impatiente

Dans le chapiteau de la tête

Ça fourmille dans l’étrave des pieds

 

***

 

Nul ne sait d’où ça vient

Où cela se dirige

C’est une troublante magie

Qui fait ses flux et ses reflux

Ses ondoiements

Pareils à la combustion de l’âme

Dès l’approche de l’Aimée

A l’hésitation du sol

Dès le lever du soleil

Au crépitement des étoiles

Dès le gonflement de la Lune

Lactescence de la Nuit

Où se lève

La sombre voile du songe

 

***

 

Tout est précieux qui vient à nous

Dans la confiance

Le grésillement de l’abeille

Le vol du colibri

Son scintillement de lumière

La brume sur la lagune

Son insistance

De doux poème

Qui jamais ne retombe

Sauf dans la distraction

Des marches muettes

Des oublis de soi

Des reniements

Des perditions

Des chutes

 

***

 

Mais entendez donc

Ce clapotis

Mais voyez donc

Cette flaque de couleurs

Tout y est présent

Depuis les ors Renaissants

Les plis secrets des vêtures

La nacre souple de la peau

Le rose aux joues de la Courtisane

Les paysages aux falaises de marbre

La flèche verte du campanile

L’arabesque d’une gondole

Sous le pont qui enjambe

Et jamais ne se lasse

De compter le temps

De mesurer

La ténuité

De la seconde

Le vol

De l’instant

 

***

 

On ouvre les yeux

Sur l’immédiat

 Destin du monde

On titube

Au bord

Du peuple polychrome

On veut connaître

La pliure de chaque chose

Le plus intime reflet

Le moindre clapotis

On veut y voir

Sa propre image

L’esquisse ouverte

De Soi

Le dépliement qui nous dirait

Notre être

Et l’on demeure pris de doute

Dans le somptueux colloque

Du jour

 

***

 

C’est comme une hébétude

La révélation d’une incomplétude

On fore le réel

Qui toujours est en fuite

En avant de soi

En arrière de la présence

Au mitan d’une joie

Si éphémère

Qu’elle ondoie à même

L’éblouissement

De notre conscience

Tout ceci

Qui vient à nous

Annonce-t-il un sens

Que jamais nous n’atteindrions

Ou bien est-ce nous

Qui sommes absents

Au monde

Qui n’en percevons

Que l’envers

Le poudroiement

Puis tout s’éteint

Et ne demeure

Que cette trace

Ce remuement

Ce sillage

Puis plus

Rien

Rien

Rien

Rien

Rien

*

 

 

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17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 08:26
Floriane

Barbara Kroll

 

***

 

 

   « Floriane », quel étrange nom, n’est-ce pas en ces contrées d’habitudes natives, en ces lieux où rien ne bouge que le tremblement des feuilles, les coulées d’air dans les rues désertes. Non, ne cherchez nullement, vous ne me connaissez pas. D’ailleurs comment le pourriez-vous au regard de cette absence que je suis aux yeux du monde, parfois à mes propres yeux. Je crois bien que je suis en fuite de moi-même, que je ne supporte ni mon image dans le miroir ni les conciliabules étroits en vis-à-vis avec ceux qui voudraient me cerner mais qui n’y parviennent jamais. Croient-ils me saisir, ces naïfs, que déjà je suis loin, au large d’eux, abrité de leur regard inquisiteur, soustrait à leur récurrente curiosité. Mon imaginaire est là qui me sauve de bien des déboires.

   Je ne suis donc pas connu de vous mais, de vous, je porte plus qu’une empreinte en moi, laquelle serait vite effacée au gré du temps qui passe. De vous, c’est la brûlure que je retiens, celle de votre regard que je n’ai jamais croisé et c’est pour ceci qu’il enfonce sa vrille au plein de ma chair, qu’il attise mon esprit toujours éruptif, une lave, un jet de soufre au plus haut du ciel. Vos yeux, pour moi, demeurent un mystère, aussi fulgurent-ils, aussi enflamment-ils mon esprit qui, jamais, ne connaît de repos. De vous, seul ce nom de Floriane qui fait ses boucles, jette ses anneaux dans l’espace, ils reviennent à moi et je les saisis dans la conque de mes mains tel le don le plus précieux qui m’ait été un jour octroyé.

   Voyez-vous combien il est rassurant de nommer quelqu’un, une Inconnue telle que vous, de lui attribuer un lieu sur cette Terre où la rejoindre, fût-ce en rêve. Tout le long du jour, écrivant ou lisant ou buvant une absinthe - ô son vert aquatique, sa touffeur de profonde alcôve, son goût de péché -, je susurre dans l’arc de mes lèvres, dans l’interstice blanc des dents, comme on le ferait dégustant un mets délicat, je chante donc en sourdine votre bel attribut, ainsi « Floriane », puis détachant une à une les syllabes « Flo-Ria-Ne », accentuant les consonnes initiales afin que, de leur énergie, naisse quelque chose comme un vertige, parfois une simple épellation, chaque lettre isolée de la précédente ou de la suivante, mille petits coups de gong reçus par mon cœur, mille percussions hérissant la toile de ma peau.

   Mais, Floriane, savez-vous au moins que vous m’appartenez, malgré l’infinie distance qui nous sépare, que nul emplissement ne comblera, savez-vous que vous êtes à moi bien mieux que l’Amante à son Amant ? En quelque sorte, plus que mon double, ma réverbération, mon simple écho, vous êtes une partie de qui je suis, indissolublement liée, votre sentiment de juste liberté se rebellât-il, manière de doublure, de seconde peau, vous respirez en moi, souffrez en moi, vous enthousiasmez en moi et il s’en faudrait de peu que nos deux natures n’en fassent plus qu’une en un genre de merveilleuse métamorphose dont ni vous, ne pourriez revenir, ni moi l’annuler, ma motivation fût-elle grande, ma volonté farouche.

   Mais que je vous rassure, Floriane, cette fusion de deux en un nous dépasse comme un acte transcendant s’exhausse bien au-dessus de celui qui en a favorisé l’apparition. Croyez-vous vraiment que l’Artiste ait créé, LUI-MEME, cette oeuvre sublime qui le toise de haut et menacerait de le réduire à sa merci si le soudain désir se manifestait en elle de commettre un geste définitif. Certes l’Artiste a prêté son bras, a mis en branle son intelligence, a œuvré longuement, patiemment afin qu’une forme voie le jour et rayonne ainsi à l’infini du temps, à l’infini de l’espace.

   Tout Artiste est un médiateur, un passant, un prête-nom. L’Artiste n’est que l’exécutant de l’Art, sa main, son œil, son geste. C’est seulement en ceci qu’il peut y avoir transcendance car il faut toujours recevoir de plus haut ce qui nous est adressé telle une faveur, un don des dieux, un éclair qui ne brille, une foudre qui ne tonne qu’à être les correspondants d’un mystérieux « Être », laissons-le en son anonymat, dans sa belle indétermination qui est peut-être, d’une façon purement logique, la totalité du réel trouvant en un foyer singulier, un lieu de pure félicité,  la possibilité de son effectuation.

   Mais je ne veux point m’égarer, Floriane, ne point me perdre dans des divagations de songe-creux. Je veux simplement vous avoir en moi comme j’ai mon souffle, ma sueur, mes larmes, mes rires, mes sautes d’humeur, mes cataractes de joie, mes effusions les plus soudaines et les plus vives. Il est nécessaire que vous m’apparteniez sans essai de diversion, sans que la moindre esquive ne traverse votre belle tête. Devenez-donc cet être sans épaisseur, ce pur joyau de transparence, cette vibration de cristal ou de diapason s’animant dans la cathédrale de glace d’un lointain et boréal iceberg.

   Oui, je crois que vous commencez à sentir là où, exactement, ma plus verticale inclination veut vous amener : à être moi plus que je ne puis l’être moi-même. En quelque sorte à procéder à mon « egocide », à vous laisser glisser dans la faille de mon Moi, tel le spéléologue s’enfonçant dans les lèvres grasses de la terre, gagnant, mètre par mètre, au gré de ses reptations, la crypte d’amour dont il est en quête, devenant en sa sourde avancée cette matrice dont il ne veut plus être que la forme indistincte, manière de chrysalide invaginée dans le luxe de son cocon. Oui, Floriane, devenez cette chrysalide, le cocon de mon désir vous est entièrement acquis, il ne laissera nulle place à qui ne serait nullement vous.

   Disparaîtriez-vous au hasard des jours et des heures, les caprices de l’exister sont si confondants, si atterrants, et je crois bien que je serais au bord de l’abîme, mains crochetées au rebord de poussière, visant cet Enfer dantesque dont j’ai toujours eu la présence plaquée dans mon dos. L’avers de ma pièce de monnaie, face brillante qui sourit au monde des Vivants. Mon revers, figure d’ombre qui s’ouvre au chant lugubre des Morts. Où donc mon lieu, si ce n’est sur cette fragile tranche, sur cette étroite carnèle qui reflète, tout à la fois, le feu de l’adret, la nuit de l’ubac ? Le savez-vous, au moins Ma Floriane - oui, vous aves remarqué ma possession subite de vous, cette emprise qui, peut-être, ne vous lâchera plus, pas plus qu’elle ne se distraira de moi -, nous ne sommes que cet étrange clignotement entre deux réalités également aporétiques. Trop de lumière, pas de lumière, c’est toujours l’aveuglement qui résulte des deux principes opposés, ce qui veut tout naturellement dire que, d’avance et pour la suite des temps, nous sommes condamnés, Floriane.

   Alors nous ne serons nullement de trop, deux-en-un pour faire face à cette vérité qui nous étreint, que nul ne veut voir, qui nous donne l’illusion d’être debout alors que nous ne sommes que des gisants couchés dans la nuit d’une crypte. Oui, la nuit d’une crypte. Non, ne me quittez pas Floriane, sinon, amputé de vous, comment donc pourrais-je ne pas vaciller, ne pas m’éteindre dans le crépuscule qui point et hésite ? « Floriane, Flo-Ria-Ne, Flo-Ria, Flo… », voici que je demeure sans voix à la limite du précipice. Que ne sautez-vous avec moi, Floriane. Ah, oui, j’oubliais, c’est bien étrange ces bords du rêve qui se rapprochent. Le cube blanc de la chambre étrécit soudain. Y aura-t-il suffisamment de place pour deux, pour Moi, pour vous Floriane, ma Douce-Folie ? Pour deux ? De la place !

  

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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 09:09
Vous, dans le noir

(Laetitia, détail, huile sur toile)

 Œuvre : Assunta Genovesio

 

 

***

 

 

   De votre présence je ne possédais que les trois syllabes, ainsi, « Lae » - « Ti » - « Tia », pareilles à trois notes claires frappées sur les cordes d’un clavecin. Que peut-on faire avec de si minces indices, sinon divaguer en quelque endroit pas même connu de soi et attendre que la longue dérive s’arrête, délivrant de soi, précisément, cette utopie qui vole haut  dans le ciel de l’imaginaire ? J’avais beau m’arrêter sur la syllabe à l’initiale qu’aussitôt, j’étais déporté vers la finale, que la médiane reprenait en son sein sans apporter d’apaisement à mon inquiétude. Ainsi, ballotté, je risquais le pire des égarements. Ne plus me reconnaître que dans ces trois voix anonymes dont, bientôt, la décroissance me réduirait au silence.

   Savez-vous combien la solitude est pesante lorsque l’on se met en tête de résoudre une énigme qui toujours échappe, ne veut nullement déflorer le mystère de son être ? Avez-vous au moins connu de tels états qui, inévitablement, conduisent au vertige, puis à l’évanouissement ? Comme si, soudain, ce beau bouton de rose perlé de gouttes d’eau dans le jour qui éclot, s’épanouissait puis se fanait, ne laissant sur le sol que les figures exténuées de feuilles mortes. Alors on n’a plus la force de se baisser, de cueillir la manière de tristesse qui tache la poussière, de faire le deuil de ce vif amour que, déjà, on lui portait.

   Votre belle image, je l’ai aperçue dans une galerie au hasard d’une promenade à Sassari, petite ville de Sardaigne, Via Luigi Luzzatti - sur une place bordée de maisons au crépi ocre, aux palmiers en bouquets -, un peu en retrait, des reflets sur la vitrine en donnaient un aperçu plus troublant que ne l’aurait sans doute fait la réalité. Mais, rassurez-moi, vous n’êtes pas une illusion, un modèle fantasmé dans la tête d’un Artiste hors du temps ? La décision de quelque magicien fou qui aurait égaré la formule permettant de vous rendre à la vie ? Vous êtes bien réelle, n’est-ce pas ? Située quelque part dans la rue étroite d’une ville, ou bien au sommet d’une colline regardant la mer ou bien encore sur un large plateau calcaire que trouent grottes et avens, que vous parcourez chaussée de sandales légères, chemisier clair, les yeux ouverts sur le monde ? Je ne saurais vous envisager autrement !

   Je me suis approché, ai longuement regardé, mettant mes mains en visière afin d’atténuer les ombres et les lumières mouvantes qui animaient votre portrait. Dans le demi-jour de la boutique - ou la demi-nuit avec ses retraits, ses golfes d’obscurité -, vous étiez cette Fille solaire à la santé vigoureuse, sûre de son sillage dans l’existence, au casque de cheveux auburn, au front lissé de lumière, au teint soutenu - étiez-vous Sarde ? Montagnarde ? Maritime ? - je crois que les trois vous eussent convenu à égalité et mes yeux ne se lassaient de glisser le long de vos pommettes pareilles à la grenade, d’épouser la courbe de votre menton, de gagner l’enclave de votre gorge qu’un sérieux chandail soustrayait à mes yeux trop fertiles. Je crois que j’aurais pu demeurer des heures ainsi, à faire votre inventaire, à ne nullement différer du généreux paysage que vous m’offriez à l’insu de votre conscience. Le crépuscule me surprit qui m’obligea à rentrer à mon hôtel, bien seul, quelque peu désemparé.

   Matin. De ma chambre, Via Savona, j’aperçois « La Villa Mimosa », sa curieuse architecture baroque, le rythme enjoué de ses balustres, le faîtage ouvragé du toit, sa grande croisée aux multiples vantaux. Je vous imagine dans le clair-obscur du  grand salon, assise sur une bergère de velours, parmi le luxe des tapis et l’acajou des boiseries, sous les pendeloques de cristal de Bohème des grands lustres. La lumière y étincelle à la façon de vives bougies dans le sombre d’une crypte. Vous feuilletez un livre avec un air de méditation qui convient à votre humeur de Méridionale abritée des brumes solaires, trouvant un peu de repos et de fraîcheur, ici, dans ce palais à la mesure de qui vous êtes, simple manifestation dans l’ouverture du jour. Combien votre image est troublante ! Multiple. A la fois d’hier dans la petite galerie, à la fois d’aujourd’hui dans cette villa atteinte de démesure. Mon esprit ne cesse d’aller d’un lieu à l’autre dans la tentative de vous cerner, vous, la fuyante dont il ne demeure jamais qu’une belle climatique à défaut de traits précis qui auraient comblé mon attente.

   Mais, quel que soit l’espace de votre apparition, il existe une constante. Toujours vous êtes la résultante d’une triple confluence existentielle qui s’auréole des trois registres de la lumière, du rouge, du noir. Autrement dit votre image ne fait signe qu’en direction de la clarté d’une vérité, de la pourpre du désir, de la nuit de la mort. Mais de quoi donc êtes-vous la plus proche ? Cette peinture vous assigne une place qui n’est nullement paisible, malgré l’apparence de sérénité qui semble émaner de votre présence. La vitre par laquelle arrive la lueur de l’extérieur, le divan couvert de rouge, sont comme des fonds sur lesquels vous vous détachez. Indiquent-ils le passé de leur symbole ? Une perte d’évidence, l’atténuation d’une passion ? Alors, en définitive, il ne resterait que le spectre de la mort dont votre chandail inventerait la cynique réalité ? Pourtant vous paraissez si jeune, tellement pleine d’allant. Certes votre regard semble se détourner d’une vision exacte des choses. Mais, peut-être, n’est-ce qu’une naturelle pudeur qui fait baisser vos yeux, se tourner votre visage ? Votre teint de terre cuite, d’amphore ancienne est si beau qu’il ne saurait dissimuler quelque tristesse au long cours, quelque affliction dont votre âme serait atteinte.

   Mais combien toutes ces questions paraissent déplacées dont, sans doute, nulle n’atteint sa cible. Bientôt je m’éloignerai de Sassari, emportant avec moi la brûlure d’un souvenir qui n’aura été prétexte qu’à me torturer, à me faire vivre à côté de ma propre existence. Je vous fais un aveu, vous que je ne rencontrerai jamais, je suis empli d’images comme la vôtre et, parfois, au décours de nuits sans sommeil, je rencontre une galerie de visions emmêlées, une manière de palais des glaces où vibrent à l’unisson une infinité de simulacres dont je ne sais plus si j’en ai été l’auteur, s’ils sont attachés à quelque rencontre, s’ils se produisent eux-mêmes dans la brume drue de ma tête. Le parc de la « Villa Mimosa » commence à prendre des teintes de rouille en cet été qui agonise. Si j’étais  peintre, je ne doute un seul instant, que j’en aurais brossé les grands traits sur une toile dont vous auriez occupé le centre, dans ce salon d’apparat à la si belle lumière couleur d’ambre. Quelques touches de gris à peine appuyées. Un rouge cerise ou bien rubis. Un noir profond. Oui, un noir profond ! Le bonheur aurait eu cette tonalité-là !

 

 

  

 

 

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15 mars 2026 7 15 /03 /mars /2026 08:10
Quoi donc face à Soi ?

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   La pièce est vide, nue, blanche. La pièce est silence et, corrélativement, interrogation. Nul encore n’est entré dans le Musée. Les Autres sont hors la lourde porte d’airain, celle qui trace le partage entre l’Exister toujours contingent, et l’Art qui ne connaît que les cimaises. Une frontière est dressée qui délimite les aires, l’étrangeté de la Rue opposée à l’étrangeté du Lieu où sont les œuvres. Qui est dehors, ne perçoit nullement les œuvres. Qui est dedans ne perçoit nullement les Esquisses plurielles qui longent les trottoirs de ciment. Un fil invisible, mais ténu, pareil à la corde de l’arc sépare les deux Mondes, les rend non-miscibles, les porte au-devant d’une étrange polémique, nous voulons dire d’un combat pluriséculaire, l’immanence et la transcendance n’ont jamais fait bon ménage. Il y a entre elles, le vertige d’un abîme. Cependant une étonnante similitude. Être à la Rue, suppose une appartenance totale à qui-elle-est, au motif qu’on est totalement phagocytés par elle.  Être au Lieu de l’Art implique une totale présence à qui il est, au motif qu’on est happés, par lui, en son entier.

   C’est la nature de la dépendance qui est différente. La Rue demande l’adoubement au Réel. La Cimaise exige l’osmose, la fusion dans l’Irréel. La Rue est le signe qui sollicite l’exercice de la Conscience. La Cimaise est l’écho de ce qui appelle depuis ce qu’il faut nommer « L’In-Conscience ». C’est une opposition terme à terme, une lutte pied à pied. Il n’existe aucune passerelle possible, aucun fil qui relierait le Sujet-de-la Rue et le Sujet-de-la-Cimaise. En réalité deux présences monadiques qui ne vivent qu’à l’intérieur de leur monde propre. Être Homme-de-la-Rue, c’est renoncer à l’Art. Être Homme-de-l’œuvre, c’est oublier la Rue et poursuivre en Soi, uniquement en Soi. Nous posons donc la question « Qui donc face à Soi ? » et nous nous trouvons d’emblée dans l’embarras car, le vis-à-vis est toujours une question. Qu’en est-il du Réel ? Qu’en est-il de l’Irréel ? Y a-t-il au moins quelque chose de fondé en Raison qui justifie le Réel et suppose, de facto, que l’Irréel lui soit le miroir inversé ? Toujours les Choses demandent leur contraire, le Jour la Nuit, l’Amour la Haine, la Beauté la Laideur.

   Mais il nous faut avancer dans la connaissance de cette confrontation et, faute de pouvoir l’expliquer, du moins en décrire la double facette. Donc l’Homme-de-la-Rue suppose et demande l’Homme-de-l’Art, et réciproquement. L’Homme ou la Femme. Regardons la Femme. Celle-de-la Rue, nommons-là l’Inconnue ; celle-de-la-Cimaise, nommons-là Silhouette. Bien évidement cette personne est unique, indissociable de qui elle est, une Unité nécessaire la porte au-devant d’elle. Ce qui, ici, est essentiellement à comprendre, c’est comment Inconnue va devenir Silhouette, quelle mystérieuse métamorphose en explique la possibilité. Car passer sans transition de la Rue à la Cimaise ne trouve nul appui dans une explication logique. Si une prémisse pouvait en tracer la venue, alors nous parlerions plutôt d’un Principe de l’Illogique, manifestant au gré de cette étrange formule, que le passage de la Rue à la Cimaise, bien plutôt que de résulter d’une décision en toute clarté, serait de l’ordre de l’impulsion, sinon de la pulsion. Il y a comme un chamboulement, un retournement soudain, comme si le Conscient qui se situait au-dessus de la ligne de flottaison du Réel, se trouvait soudain requis par l’appel de l’Inconscient, par l’exploration des grands fonds, là où gît l’inaccessible site de l’Irréel.

   Inconnue est dans la Rue, toute aux mouvements, aux diapreries de cette dernière. Dans un angle de son champ de vision, une affiche qui porte une Œuvre et le nom d’une Artiste Inconnue, tout autant qu’Elle-qui-passe est Inconnue. Une soudaine lumière s’est allumée dans le fanal de sa Conscience. Des pas s’en sont immédiatement suivis qui conduisent à la lourde porte du Musée. C’est un peu une avancée à l’aveugle, à l’estime et Inconnue se sent irrésistiblement attirée par ce rectangle noir du seuil qui, bientôt, va être le lieu de sa disparition. Disparition de la Rue, disparition à Elle-même. Le langage qui parlait haut et clair il y a peu, voici qu’il devient bientôt murmure, évocation et plutôt songe que mots et plutôt images que concepts. En Elle, au plus profond, en des lieux indéterminés, hors d’atteinte, Inconnue a senti une étrange pliure, sinon une brisure. C’est le moment, à proprement parler magique, où sous l’effet d’un curieux chiasme, Inconnue est devenue Silhouette. Le Réel s’est subitement inversé, un peu à la manière d’un gant dont on retourne la peau, qui ne laisse plus voir que les coutures de l’Irréel et ceci est pure fascination. Comme une étonnante pièce de monnaie dont Elle était l’avers, connaissant en un éclair son revers après que la limite, la carnèle a été franchie. Un nouveau paysage se donne à voir, tels ceux, oniriques, qui se posent à la cimaise des couches nocturnes et papillonnent tout juste au-dessus de la falaise du front. Un oiseau de proie passe qui étend largement ses ailes, on entend le son de ses rémiges dépliées, on en devine la sublime transparence.

    C’est donc bien d’une inversion du quotidien dont il s’agit, d’une immersion dans une manière d’eau de lagune où le corps flotte et connaît l’ivresse de se sustenter sans qu’il soit nécessaire de produire quelque effort que ce soit. Dans la salle claire et spacieuse du Musée, deux seules présences qui, en réalité n’en font qu’une. La Toile, nous la nommerons  « Illusion », en raison même de son flou, du jeu indécis de ses formes. La Toile et Silhouette émergeant tout juste de leur posture nocturne. Un Noir appelle l’Autre. Un Mystère en suppose un Autre. Seul ce Face à Face est possible. Nul Tiers ne pourrait être admis qui fausserait la relation, la rendrait bancale, sinon en détruirait la fragile texture. Nous voulons signifier ici la Face de l’œuvre en relation directe avec la Face de Celle-qui-regarde. Épiphanies certes adverses sur le plan spatial mais uniment assemblées dans leurs temporalités réciproques. Le temps d’Illusion est le temps exact de Silhouette. L'un se nourrit de l'autre, l'un s'accroît de l'autre. Chacun, en sa singulière posture parvient à son propre accomplissement au motif d’une coalescence des regards. Silhouette regarde Illusion qui, à son tour, la regarde. Nulle césure, nul clivage qui placeraient ici la Toile, là le Sujet. Fusion, quintessence alchimique, transsubstantiation des êtres, connaissance de l’Autre par Soi, connaissance de Soi par l’Autre. Une Conscience-Inconscience vise un Réel-Irréel. Pour quiconque viserait la Scène (Primitive ? Un Amour reliant l’Amant et l’Aimée ?), la « perdition » heureuse de l’Un en l’Autre serait évidente, posant la subtile équation :

 

L’Autre = Le Même.

  

   Peut-être y a-t-il à tenter ici de rendre les choses visibles à l’aune d’une description phénoménologique, dernier recours pour faire apparaître le phénomène à défaut de ne jamais pouvoir saisir l’essence ? Le Langage, par nature illimité, puisque totalité, atteint ici ses limites et le descriptif demeure la pointe la plus avancée pour tenter de faire que les mots, ouvrant l’intuition, se libèrent de leur enveloppe charnelle, phono-graphique, pour atteindre ce qui, sous le discours, le sous-tend, à savoir l’être-des-Choses, nous en sentons, tout autour de nous, l’aura invisible. Silhouette. Silhouette telle qu’en elle-même l’Art l’effectue en sa plus belle promesse : coïncider avec Soi, fût-ce dans l’éclair d’une jouissance. Intellectuelle-charnelle. Ça bouge à l’intérieur du Corps. Ça allume ses feux dans la coursive de l’Esprit. Ça fait sa belle chorégraphie dans la chambre intime de l’Âme. Triade Corps-Esprit-Âme, une seule et même fluence dans la face immobile du Temps, un seul point fixe dans la quadrature de l’Espace.

   Des formes libres d’Illusion se détache un chant subtil, les mots d’un poème déplient leur corolle. Tout essaime en Tout, les spores de la beauté. Plus d’extérieur, plus de portes d’airain, plus de Salle douées de dimensions, plus de coordonnées, d’abscisses et d’ordonnées, plus de géométrie, seule une libre pensée esthéticienne qui façonne le jour, agrandit le motif du Rare, pose l’Essentiel comme la seule chose qui, sur cette lointaine Terre, possède encore un Sens. Ici est la Clairière largement ouverte où tout conflue. Sauf les soucis des Hommes, leur naturelle vindicte, l’hubris dévastatrice dont ils sont les porteurs le sachant ou à leur insu. C’est ainsi, c’est une vérité indépassable, il faut parfois se dévêtir de la Rue, de ses mensonges, de ses faux-semblants, se revêtir d’habits légers, de simples voiles, exposer son corps à la pluie douce, bienfaisante de l’Oeuvre, percevoir en Soi, le songe de l’Art et y demeurer le plus longtemps car c’est au contact des Choses authentiques et simples que nous pouvons devenir Hommes, Femmes libres d’eux traçant leur chemin dans l’orbe d’une possible Joie. Oui, ceci est possible. Que les œuvres soient notre viatique, la voie selon laquelle, aussi souvent que possible, nous ressourcer et ne point désespérer du Monde. Il y a tant de chemin à parcourir ! Tant de chemin !

 

 

   

 

 

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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 08:55
Sortir de sa nuit

***

 

« L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde.

Il nous invite à suivre son regard, à participer à son aventure.

Et c’est uniquement lorsque nos yeux se portent vers l’objet

que nous sommes soulagés d’une partie de notre nuit. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   La photographie-titre nous parle du Monde, nous parle de son réveil, nous invite à nous pencher sur la lumière naissante après que les dernières ombres de la nuit se sont évanouies dans un néant sans épaisseur ni écho. Certes, nos yeux s’abreuvent à cette source lumineuse sans quoi ils ne seraient que des photophores éteints condamnés à errer indéfiniment en des territoires sans nom. Certes, cette frange de clarté rose et bleue nous indique, déjà, une possibilité, pour nous, de nous installer en un univers finalement lisible pour peu que nous lui accordions une attention suffisante. Certes, tout ceci est exact mais il ne nous faut nullement partir de cette aube dans l’instant de sa révélation, il nous faut nous installer dans l’en-deçà de cette représentation de l’univers et en chercher le soubassement, le fondement, dans ce qui précède notre lever. Donc dans ces plis de ténèbres dont nous provenons, hagards, peu assurés de qui nous sommes, en quelque manière étrangers à nous-mêmes, avec un corps dans le genre de l’immatériel, de l’illimité. C’est comme si le roc de notre anatomie pouvait, à tout instant, se confondre avec ce curieux non-moi qui, non seulement le borde mais le déborde au sens strict, ce qui veut dire l’étrange confusion en laquelle notre condition se perdrait, en ceci semblable à ces brillantes comètes qui disparaissent à même le multiple éclat du cosmos.

  

   Dans notre naturelle relation au réel, nous avons la fâcheuse habitude de ne considérer que le temps immédiatement présent, à focaliser notre regard sur cette verte forêt végétale, sur l’oriflamme éployée de l’arbre à l’horizon, sur ces zones discrètement colorées du ciel, pensant en ceci détenir la totalité du sens de ce qui vient à nous. Mais ceci est pure illusion pour la raison que, nous abreuvant seulement à l’écume des choses, nous pêchons par omission, nous rejetons dans d’infructueuses coulisses les nervures de l’actuel et du manifeste. Et ceci à défaut d’en interroger les racines, leurs souterrains et silencieux trajets, leurs arcanes secrets.  En eux se tapissent les motifs de leur plus évidente raison d’être sans quoi nous sommes démunis quant à leur rencontre, laquelle se trouve dépourvue d’une architectonique qui en structurerait la forme. Faire retour, rétrocéder en direction du passé, parcourir notre propre genèse à reculons, curieuse marche inversée, tel le vol du colibri qui s’éloigne du précieux nectar à la force vibratoire de ses rémiges.

  

   Donc l’aurore, donc l’aube, donc l’à-peine clarté encore teintée des dernières vagues nocturnes. Donc la nuit en son abyssale profondeur. Mais la nuit n’est nullement seule, comme si elle n’était qu’un fragment d’un définitif absolu. En elle, au plus intime, au plus nébuleux, quelques mouvements indolents et inaperçus, semblables, métaphoriquement, à la lente chorégraphie des tentacules des poulpes qui sortent à peine de leurs antres cavernicoles, éprouvent la teneur de l’eau, son élasticité, sa nervosité parfois. Toujours dans la retenue, dans l’équivoque posture qui se donne tout en se retirant. Mouvement à double détente qui signe l’indécision de tout individu, quel qu’il soit, à surgir de sa coquille, à faire phénomène dans cette pluie de phosphènes, pure bénédiction, mais aussi pure malédiction.

 

Bénédiction : l’évidence faite pur événement.

Malédiction : le doute d’être et le renvoi sur le bord tranchant de l’abîme.

 

   Voyez la complexité, la densité de la nuit, à la façon d’une coquille de noix renfermée sur le pur mystère de ses cerneaux. Nulle lumière n’y est réellement présente, symbolique seulement pouvant naître, à tout moment, de l’énigme de ses scissures.  Comme si, du plus noir du noir pouvait s’élever son pur contraire, cette limpidité en attente d’elle-même, cette transparence promise à être ce qu’elle doit devenir, à savoir un chiffre limpide se levant du nébuleux, s’exonérant de l’opaque, y imprimant, contre toute attente, le signe patent d’un possible, la griffure incisive d’un projet.  Y gravant aussi la simplicité d’un savoir originaire destiné à être plus qu’il n’est, à éclore au plein jour d’une intelligible faveur, dans l’éclat d’une beauté dont nul ne pouvait soupçonner la capacité à se révéler du plus profond d’une lacune, à se faire fraîcheur sur les cendres d’une lassitude. Mais ici, nécessité pour nous d’orner ces abstractions de plus tangibles figures, si, tout au moins, l’espace onirique peut se donner en tant que palpable-saisissable.

  

   Imaginons un rêve avec son inévitable emmêlement, avec sa confondante dialectique, avec ses inouïs clairs-obscurs, avec ses banlieues interlopes, avec ses brusques fulgurations qui, parfois, se résolvent en de sibyllines dérobades. Le fond du songe, si du moins il existe, se retire dans un noir dense, genre de toile à la Soulages, manière d’Outre-Noir dont on aurait retiré « l’outre », il ne demeurerait que « le Noir en tant que Noir », autrement dit une fermeture qui ne pourrait dire son nom. Avec cette intensité de sourd bitume, notre corps se confond comme s’il ne pouvait exister qu’à se différencier, à s’extraire de cette jungle tragiquement chromatique, à se distancier de ce qui le retient en une geôle pré-existentielle.

   Donc, depuis le massif encore celé de notre anatomie, nous percevons, tout autour de nous, une sorte de décor à la De Chirico, un ciel vert-de-grisé avec des reflets de soufre, un sol de terre brune strié de vagues lignes de fuite, une large bâtisse de briques éclairée d’une immatérielle lueur, de hautes tours aux angles, puis une autre bâtisse teintée d’une ombre pareille aux eaux glauques des aquariums, un Spectre s’en détache à peine, tête oblongue, bras demi levés, plis architecturés d’une vêture ceinturant son corps ; puis une autre bâtisse avec un dôme en forme d’œuf ; puis une autre bâtisse encore, à la façade blanche, surmontée de deux hautes cheminées rouges,  sang de bœuf. Puis, au premier plan, comme surgissant du motif de la toile, un autre Simulacre dont on ne voit que le buste blanc drapé d’un linge, une sorte d’écharpe en résille, enfin et surtout, une tête également oblongue qui « joue » avec la forme homologue du Spectre précédemment évoqué. Les prétextes à exister, donc à se détacher d’un Néant originaire, sont minces, pour ne pas dire illusoires, chimériques. De ce réel quasi irréel, rien ne semble pouvoir paraître qu’à l’aune d’un immédiat retour à l’abîme, à « l’in-signifiance ». L’envers du signifié, l’opposé du sens, la volte-face au regard

 

de tout ce qui sculpte dans l’informe, les mérites de la Parole ;

de tout ce qui dessine dans les massifs d’ombre, des silhouettes de clarté ;

de tout ce qui imprime au cœur même du silence

un chant pareil au geste d’incantation des Sirènes,

celui-ci fût-il suggestif et seulement doué d’intentions maléfiques.

  

   Mais si nous regardons avec toute l’attention nécessaire l’esthétique de ce rêve, nous prenons conscience, qu’en lui, au plus secret de ses apparents abysses, parmi ce décor réifié, parmi ces Mannequins d’osier et de plâtre, ce théâtre d’Ombres en quelque sorte, quelque chose s’élève identique au faible murmure de la source sous le couvert des mousses.

 

Parmi la verte désespérance,

parmi la fermeture Malachite,

parmi l’Olive avare, retenue,

parmi Sarcelle à peine plus affirmée,

une once de nitescence se lève,

certes sur le mode mineur,

des lignes vaguement humaines,

Spectre, Simulacre, Mannequin,

donnent le change, nous touchent au plus près,

une pré-humanité rencontre une humanité, la nôtre,

et cet infime mouvement se suffit à lui-même

pour faire naître en nous,

dans le nœud le plus essentiel qui soit,

 

la lumière d’une chair future avec la plénitude

de son possible accomplissement.

 

C’est comme si de cet étonnant face à face,

épiphanie contre épiphanie,

 altérité contre altérité,

comme si d’un Silence l’Autre,

un Hymne pouvait avoir lieu,

connaître son propre rythme,

épeler son intime cadence,

initier son propre flux-reflux,

animer cette diastole-systole,

phénomène de toute vie en sa force expansive,

en sa puissance potentielle car nous ne sommes

que par cette sublime mouvementation,

par cette palpitation antédiluvienne,

cette syncope universelle qui,

depuis le règne éternel du vivant,

nous font être ce que nous sommes,

d’épisodiques et continus frissons,

de rutilantes et d’obscures palpitations,

de saisissantes et insignifiantes commotions.

  

   Ce qu’il convient de bien apercevoir, en toute chose du règne ontologique, c’est que, de prime abord, toute œuvre, toute manifestation, toute existence sont nécessairement de provenance symboliquement nocturne,

 

au motif que nos yeux ne peuvent

nullement embrasser la totalité de l’univers,

que derrière l’adret lumineux,

toujours se révèle un ubac ténébreux,

au motif que la naturelle limitation

de notre connaissance ne perçoit

jamais du Monde observable

qu’un infime fragment,

au motif que ce qui se donne

sous la figure de l’Être

se confronte toujours à l’infinie

vastitude du Néant.

 

   C’est ceci la pesanteur et la grande fatigue de l’humaine condition, grimper la pente de la montagne avec, toujours en ligne de mire, cet énorme rocher de Sisyphe qui, d’un instant à l’autre, peut réduire à néant notre prétention à exister, à créer, à aimer.

 

 Mais dès ici et puisque « L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde », suivons donc cette indication digitale et voyons en quoi quelques œuvres, précisément du monde esthétique, peuvent, adéquatement lues, nous délivrer « d’une partie de notre nuit », et nous conduire ailleurs que dans un paysage qui serait à lui-même sa propre finitude.

 

« Sortir de la nuit » - Première posture : « La Mésentente » - Jean Dubuffet

 

Sortir de sa nuit

   Tout d’abord, penchons-nous sur « La Mésentente » dans « Théâtres de mémoire » de Jean Dubuffet. Au premier regard, ce n’est que du confusionnel, de l’égaré, de l’errance qui se manifestent d’un bord à l’autre de la toile. En un premier geste de la vision donc, c’est un curieux chaos qui nous fait face et nous sommes comme le nouveau-né sortant soudain de sa nuit intra-utérine pour surgir dans le monde éblouissant de la pure blancheur, de la violence des couleurs, de l’intrication incompréhensible des formes qui ont l’air d’une conspiration bien plutôt que d’un accueil. Donc les motifs nocturnes sont nombreux qui nous font perdre nos orients. Nous sautons d’une variété l’autre sans vraiment nous repérer en quelque façon dans cette manière de stupéfiant maelstrom. Un peu comme si, débarquant sur une planète inconnue, ce serait un pur lexique hiéroglyphique qui nous rencontrerait. En nous serions un Champollion aux mains vides. Mais, l’instant de la surprise passé, nous accommodons, nous décillons notre regard et alors quelques faibles lumignons se mettent à clignoter ici et là. Bientôt, nous serons en terrain de connaissance, une fratrie s’annoncera, une amitié se lèvera, une liaison prendra racine. Et d’où viendra le « miracle » ? Mais bien évidemment, des présences humaines contiguës qui tisseront tout autour de nous un cocon de joie. Reconnaissant ces sublimes Altérités, du même coup c’est notre identité qui sera confirmée, c’est notre possibilité d’être qui recevra un magistral accusé de réception.

  

   Certes ces mises en scène de l’anthropos se révéleront en tant que théâtrales (« Théâtre de mémoire »), mais aussi en tant, peut-être que pures réminiscences (mémoire d’un théâtre) d’un passé se dissolvant dans la résille floue de jours qui, aussi bien, peut-être, n’ont jamais existé que dans les entrelacs de l’imaginaire. Mais peu importe qu’il s’agisse d’une représentation, d’une métaphore, d’une esthétique, du début d’un concept : seule la Présence compte. Elle confirme la nôtre, lui confère ses assises les plus sûres. Car, à l’évidence, ces étranges Personnages de la « Mésentente », l’Artiste nous en a fait le don de la même manière qu’il aurait confié le soin de nos propres existences à la disponibilité de l’Ami, à la générosité du Compagnon de route.

   Ces minces Effigies prêtent tout à la fois à sourire, comme le feraient d’aimables Marionnettes, prêtent tout à la fois à prendre en compte le tragique faisant effusion de ces visages barbouillés, balafrés, presque biffés. Tous ces traits de pinceaux, toute cette confusion de lignes, ces effets de transparence des corps nous disent le fragile de notre Condition et, partant, le prêt qui nous a été consenti, qu’un jour il nous faudra solder. Obscur du Destin sur qui fait phénomène l’esquisse d’un sourire, l’efflorescence d’une possible félicité. La force picturale de « La mésentente » consiste à se figurer sous la forme du puzzle, avec ses fragments vivement colorés, teintes chaudes, solaires, que viennent rabaisser d’autres fragments crépusculaires, nuiteux, couleurs froides qui versent en direction du noir et de sa fermeture. Mais quoi qu’il en soit de ces contrariétés, un premier lambeau de nuit aura été effacé. Certes l’aube est encore loin qui grésille depuis l’impatience de son futur. Attendre est la seule posture qui, ici, soit possible.

 

« Sortir de la nuit » - Seconde posture : « Danseurs du désert » - Karel Appel

 

Sortir de sa nuit

   Si nous mettons en relation « La mésentente » de Jean Dubuffet et « « Danseurs du désert »  de  Karel Appel, nous trouvons un certain degré de familiarité. La valeur formelle du dessin, dans une oeuvre comme dans l’autre, se fonde sur un flou, un brouillage de l’acte perceptif. Si bien que chez Appel, les formes, à la fois humaines et animales, ne sont nullement clairement déterminées, comme si l’Artiste, mêlant les lignes, voulait nous priver de points de repère, au point que ses « Personnages » ne sont, de prime abord, que des gribouillis semblables à ceux que produisent de tout jeunes enfants. Ce n’est qu’à l’aune d’une attention soutenue que nous pouvons décrypter les signes les plus évidents de ce que l’on pourrait nommer une « fantaisie graphique ». Un peu à la manière dont nous interprétons, parmi la complexité des nuages, tel visage, tel corps, telle silhouette. L’impression visuelle se dégageant de cette seconde œuvre est, de façon convaincante, plus ouverte, plus rayonnante que la précédente, les desseins nocturnes y sont moins affirmés, presque inapparents, parvenus à leur étiage. Du reste le titre de cette peinture ne nous laisse nul doute sur le fait que le Peintre du mouvement Cobra ait joué sur la tension jouant nécessairement entre un « Désert » de nature sauvage aussi illisible que peut l’être le retirement de la Nuit, tension donc avec la figure des « Danseurs », teintée d’allégresse et de bien-être. Si l’Ombre n’est pas totalement vaincue, elle ne paraît que dans un léger filigrane annonciateur d’une aurore à venir.

 

« Sortir de la nuit » - Troisième posture : « Convergence » - Jackson Pollock

 

Sortir de sa nuit

   Si, jusqu’ici, notre argumentation de l’effacement nocturne a consisté à mettre en évidence la Posture Humaine en tant que sémantique chargée de sens et de vie, l’on se questionnera à bon droit sur le choix de la peinture de Pollock, « Convergence ». En une première approche, l’illisible se donnant en tant que seul mode de compréhension de l’œuvre, cette dernière paraît être rapportée au sujet traité de manière purement décalée. Et pourtant, loin s’en faut que cette image ne soit hors-champ. En serait-il ainsi que, de toute manière, la trace humaine y serait inscrite au titre du geste de l’Artiste dont ce dripping est le vivant témoignage. L’on peut aisément affirmer que c’est le corps même du Peintre qui est ici projeté, sorte de vivant Test de Rorschach faisant apparaître l’énergie pulsionnelle attachée à ce type de graphisme spontané, instinctif. Au prix d’un simple effort de l’imagination, l’on pourrait apercevoir, arc-bouté sur sa tâche, Pollock, pinceau en main, laissant s’égoutter la peinture, longs filaments imprimant sur la toile l’étonnante aventure de l’art en train de se faire.

Sortir de sa nuit

Mais il y a plus que cette évocation de l’énergie créatrice clairement visible, il y a, de toute évidence, chorégraphie et, essentiellement dans les trajets initiés par la peinture blanche, nous pouvons deviner des formes strictement humaines, un genre de farandole à l’œuvre, ceci faisant écho aux « Danseurs du désert » de Karel Appel. Ici, la nuit originaire consent à régresser, à laisser la place à cette large effusion cosmologique, à ce brouillage céleste tel qu’il résulte d’une vision panoptique qui se laisserait aller à prendre en compte, dans une manière de glissement temporel, la totalité du firmament en sa lente dérivation, pullulation de la Voie Lactée au travers de l’emmêlé tapis des constellations.  

 

Mais, en guise de conclusion, reprenons une partie de l’énoncé leclézien :

 

« L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde »

 

   Et tâchons de voir en quoi ces parcelles mondaines-humaines nous aident à y voir plus clair dans le versant nocturne-métaphysique qui est notre lot le plus réel, celui du destin qui nous est alloué avec l’itératif clignotement de ses marges en clair-obscur.

 

Ou bien le clair domine et c’est la joie.

Ou bien l’obscur domine et c’est l’affliction.

  

    Le Monde de Jean Dubuffet se présente à la manière d’un champ mêlant, tout à la fois, ses zones unies, vivement colorées, ces rouges Ponceau, ces bleus profonds, ces Terres de Sienne.  Tout un « Paris Circus » au milieu duquel le peuple finalement triste, immobile, affligé de vivre de ses Effigies paraît être à la recherche, de son propre Soi.  Quête d’un peu de lumière qui viendrait rehausser les parages contingents d’une existence aux prises avec les affres du quotidien. Sorte de fresque ironique affairée à sa propre dialectique, geste d’infini clignotement qui, en un même mouvement, donne et retire, offre et soustrait, rend grâce et ignore.

 

   Le Monde de Karel Appel, contrairement à l’impression première produite par la vision de l’œuvre de Dubuffet, se montre immédiatement à la façon d’une puissante irradiation solaire dont on tirera la logique déduction que la lumière étant d’emblée présente, nul n’est besoin d’en chercher ailleurs la confirmation. Tout y paraît sous le signe d’une pure béatitude Mais ce jugement trop hâtif ne retient que le lumineux, à défaut de percevoir l’ombre qui s’y dissimule intérieurement. Chez l’Artiste de Cobra, la représentation de la figure humaine est presque toujours contrariée par la violence du trait, son constant éparpillement, l’émergence de ses formes toujours remises en question par la force d’une biffure paraissant vouloir constamment détruire ce qui vient tout juste d’être construit. Manière de félicité qu’obombre la décision d’une Moire dissimulée, dont on ne perçoit que le geste castrateur, l’intention dévastatrice. Ce qui existe est, par définition, en même temps, ce qui, déjà, n’existe plus.

 

   Le Monde de Jackson Pollock inonde le Voyeur d’un tel fourmillement, d’un tel foisonnement, que la sensation qui émane de ses toiles semble se résumer à cet étrange vertige illisible, identique à l’écriture d’un texte dont les mots sans séparation confineraient au pur non- sens, savane colorée où le mélange, la confusion, l’emmêlement constituent le seul et unique motif d’être. Ce n’est qu’avec du recul et une volonté inquiète de trouver quelque fil rouge que l’Observateur se sort provisoirement de l’embarras qui l’assaille. Ici, la lumière n’est nullement unie et aisément repérable, elle est une sorte de figure en pointillés, un genre de crépitement d’étoiles dans le sombre d’un ciel si éloigné de Soi qu’on le penserait au-delà de la conscience humaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 08:47
De Vous, sinon Rien ?

« Sans titre »

Barbara Kroll

Source : SINGULART

 

***

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

   Le temps est à la brume ce matin. Les automobiles glissent sur la route avec un bruit de feutre. Parfois, venu du lacis des branches, un faible pépiement et tout retourne au silence. Il n’y aurait guère que le vol des oiseaux pour rayer le ciel, l’égayer, mais ils sont encore au nid, logés dans leurs boules de plumes. M’éveillant ce matin de bonne heure, me rasant devant le miroir, l’esprit encore envahi de la nébulosité du songe, c’est votre image qui s’est levée du tain d’argent sans que ma volonté puisse, en quoi que ce soit, en différer la venue, l’atténuer. Vous, la Chorégraphe (c’est ainsi que vous m’apparaissez dans le premier empan de mon regard), avez surgi d’un Rien qui confine au Néant et j’aurais presque maudit mon imaginaire de vous donner telle une fuyante esquisse dont je supputais qu’elle pouvait se retirer sitôt qu’entrevue. Mais, voyez-vous, c’est une manière de grâce qui m’a été allouée, qui tient à votre étrange persistance. Continûment, votre effigie clignotait entre deux attouchements de blaireau, entre deux vagues de mousse posées sur ma peau. Certes je n’aurais su m’en plaindre. Est-on contrarié d’admirer un beau paysage, de contempler une œuvre d’art dans la pièce claire d’un Musée ?

   Maintenant, me voici livré à une tâche qui ne manquera de vous étonner, puisque je vais vous décrire et vous désigner telle la Destinataire de mes mots. Ainsi ce sera à votre tour de vous découvrir dans le miroir que je vous tends. Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? Ne soyez nullement étonnée de la complainte qui fait son bruit de source et coule à la manière d’une eau claire de Vous à moi, un genre de fil d’Ariane, si vous voulez. Ou de fil de la Vierge. D’Ariane ou bien de Vierge, c’est sa ténuité que vous retiendrez, sa fragilité, ceci en fait tout son prix. La minceur est toujours affectée du privilège de la beauté. Sans doute en avez-vous déjà éprouvé la touche de talc en l’intime de votre corps ? Il y a des choses illisibles, indicibles, cela frôle les yeux, cela poudre la chair, cela fait son doux bruit de flûte tout contre le pli de l’âme et l’on ne ressort de tout ceci qu’avec une manière de vertige qui dure longtemps, nous égare parfois, nous porte à la limite de notre être.

   Chorégraphe vous êtes en votre essence la plus accomplie. Vous n’êtes qu’une forme fragmentaire, ce dont je ne saurais me plaindre. Ce qui m’est ôté, je le reconstruirai à la force de mon invention. Sans doute ne serez-vous, au sein de ma fiction, qu’une sorte de revers de-qui-vous-êtes. Mais si, à l’évidence, nous manifestons un endroit, en toute logique notre envers doit bien pouvoir être rejoint en quelque lieu.

Dans celui de l’imaginaire ?

Dans celui d’une fable ?

Dans la conque d’une douce volupté ?

Ou bien au centre igné d’un irrépressible désir ?

   Nous sommes des êtres si complexes que le portrait que nous pouvons tracer de nous n’est jamais qu’une suite d’intervalles, de pointillés, de rythmes qui paraissent pour s’évanouir bientôt.

   La salle dans laquelle vous faites le geste de la danse est silencieuse, claire. A votre expression il faut cet écrin où rien ne bouge, où vous êtes la seule à pouvoir proférer du sein même de votre corps. Cependant vous n’êtes nullement une Ballerine professionnelle, votre vêture en témoigne qui est de ville, non de scène. Si bien que je pourrais me poser la question de cette esquisse, le motif qui vous porte à la danse :

 

Joie éphémère ou bien durable ?

Quelque fête à souhaiter ?

Une soudaine félicité dont vous ne

Connaissez le lieu de sa venue ?

  

Lorsque le plaisir rosit vos joues, quelle est la figure qui signe le mieux votre climatique interne :

La rapidité d’un entrechat ?

La souplesse d’un fondu ?

La légèreté d’un glissé ?

  

   Vous apercevez-vous au moins que je vous ménage, que je déplie votre corolle avec le plus grand soin, que je ne saurais brusquer la délicatesse de votre apparition. Vous êtes identique à un mot posé sur une feuille : tel convient dont tel autre détruirait l’éphémère équilibre.

   Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ? J’ai quitté le miroir de ma salle de toilette. J’ai pris un petit déjeuner frugal. Je marche sur le chemin blanc du Causse avec votre Silhouette qui m’escorte. Toujours je vous vois. Je vous vois de dos, la masse gris-bleue de vos cheveux est pareille à la fuite du nuage dans le ciel. Vos bras sont levés en arceaux, ils dessinent la forme régulière d’une jarre antique. Votre corps est doucement incliné vers la droite, il me fait penser au flottement d’une algue dans une eau alanguie. « Luxe, calme et volupté », si vous préférez. Je crois que ces trois mots vous définissent bien mieux que ne le ferait une longue histoire. C’est étonnant, la force de radiation du langage lorsque le lexique juste est trouvé, lorsque la pure vérité exsude de son irremplaçable présence. Certes, « luxe » pourrait faire signe en direction de « luxure » mais il y a, ici, une telle sagesse, une telle exactitude du mouvement que rien de fâcheux ne pourrait s’y imprimer. « Calme » énonce lui-même l’atmosphère de repos, de sérénité. Quant à « volupté », ce mot chargé de sensualité charnelle, il n’est synonyme que d’une plénitude qui vous visite avec la même pudeur que met l’Argus à butiner les pétales de soie de la fleur.

   Votre robe, elle suit les belles lignes de votre corps, votre robe est une eau semée de feuilles que, peut-être, un saule pleureur a laissé chuter du haut de ses frêles ramures. C’est à peine si le motif y paraît dans la qualité de la lumière, elle me fait penser aux glaces du Grand Nord, aux flancs d’une banquise flottant à mi-eau. Les lames du parquet qui accueillent vos pieds (je les suppose nus), est d’une belle couleur jaune avec des touches de vert, juste un effleurement, une à peine insistance. Et le plus troublant, je crois, cette silhouette fugitive, en partance pour quelque contrée mystérieuse, Un gris Souris se diluant dans le ciel du miroir, comme si votre image reflétée était la simple et insoutenable allégorie d’une disparition. Je dois vous avouer que cette parution à la limite d’un spectre a longuement hanté ma conscience. J’en éprouvais l’inconsistance existentielle, j’en apercevais le tissage éthéré, comme si votre figure me parvenait depuis les rives étranges de quelque outre-monde, de quelque pays utopique qui m’ôteraient tout espoir de pouvoir vous rejoindre un jour, fût-il lointain, fût-il hypothétique. Vous savez, Chorégraphe, combien l’espoir est une force vive qui sert à progresser dans la vie, à tracer le sillon de son chemin.

   Le chemin du reste, le voici parcouru pour la millième fois, conduit à la frontière d’une possible usure. Tout le long vous y avez été présente : l’air que je respirais, l’eau qui mouillait mes yeux, les mots qui hantaient mon esprit. Un soleil pâle commence à trouer la brume. Quelques corneilles criaillent autours des touffes épineuses des genévriers. Dans quelques minutes je serai assis à ma table de travail, devant la neige de mes feuilles. Elles attendront ces petits signes noirs que j’y dépose le jour durant. Sans doute serez-vous l’un d’entre eux, disséminé au gré des pages. Sans doute y danserez-vous un ballet dont il me reviendra de traduire le sens.  

 

Que connaitrais-je de vous, sinon Rien ?

 

Juste une suite de phrases

Dans le blanc des pages.

Dans le blanc.

 

 

 

  

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13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 08:10
Aux sources de la Liberté

  Source de la Loue

      Source : Voyageuse Comtoise

 

***

 

 

   « Liberté », combien ce nom est doux à prononcer. Oui, mais aussi combien redoutable lorsqu’en son fond se laisse deviner, parfois, une part d’asservissement, de possible restriction. La liberté est un tel concept, si précieux, si essentiel que, jamais, nous ne sommes disposés à l’entendre selon une atténuation de sa valeur. Car il ne saurait y avoir de liberté tronquée qu’en raison même de la perte de son essence. Souvent il nous plaît de rêver à elle, d’en tracer les subtils contours sur la toile de nos nuits. Elle est alors telle une fiancée, une promise qui nous destinerait toutes ses faveurs et, de simplement la connaître, nous vivrions nos plus belles heures. Le luxueux, le rare sont toujours ces formes mouvantes, ces sortes de linéaments se fondant dans le bleu du ciel que nos mains ne peuvent étreindre. La liberté est de cette nature, fière, sauvage, parfois si indomptable que nous renoncerions à l’appeler, craignant, à tout instant, que sa fuite ne soit sa seule réponse à notre turbulent désir. Alors, désemparés, nous sommes près de penser qu’elle n’est qu’une invention, une buée s’élevant de notre imaginaire et nous continuons à vaquer à nos tâches, tête basse et la nuque raidie d’angoisse.

   Liberté au plus haut de son ciel. Libre de soi, c’est une tautologie mais bien des tautologies posent les premières pierres d’une vérité. Liberté, nous la voulons idéelle, sans lien avec une cause terrestre, sans attache matérielle qui en entraverait la course. Devrions-nous lui affecter un référent symbolique, ce serait sans doute celui d’une LICORNE, cette créature légendaire libre d’avoir corps de cheval, barbiche de bouc, sabots fendus, corne spiralée au milieu du front et, surtout, libre de posséder une étonnante et singulière beauté. Libre comme une légende qui n’a rien à faire du principe de raison ni du questionnement des curieux et des apothicaires. Car apparaît comme libre ce qui s’investit de fantaisie et ne rend compte à personne de ses propres choix. Licorne libre d’être telle qu’elle est tout comme la rose d’Angelus Silesisus est « sans pourquoi », autrement dit belle parce qu’elle est belle. Toute justification au-delà ne serait que pur bavardage.

   Mais si la Licorne, d’essence essentiellement spirituelle, peut flotter dans nos têtes sans autre forme de procès, il n’en saurait aller de même pour nous, « frères humains » qui devons arrimer à la pesanteur de la terre nos actes les plus simples jusqu’aux plus compliqués. C'est-à-dire leur donner des assises concrètes. Aussi bien continuer à deviser de la liberté ne pourra avoir lieu qu’à l’aune des expériences existentielles qui constituent notre propre alphabet. Donc nous allons l’habiller des vêtures de l’humain et continuer à nous interroger à son sujet. C’est essentiellement dans les activités de nos semblables que se donne à voir la relation plus ou moins grande avec cette licence ontologique dont ils pensent user alors que parfois ils n’en sont que les usufruitiers par défaut ou les jouisseurs occasionnels. Ne s’abreuvent à la source des plus grandes latitudes que de rares élus.

   En prélude aux quelques remarques qui vont suivre, posons comme la dimension la plus exacte, l’assertion suivante : ‘Le maître qui se sent esclave est moins libre que l’esclave qui se sent maître ‘ et affectons-lui, provisoirement, la signification suivante : Être libre est s’éprouver libre, accentuant le « s’éprouver » qui fait de la liberté le lieu d’une perception-sensation, autrement dit la pose, cette liberté, comme perçue par cette irremplaçable subjectivité douée de jugement dont le foyer irradie toute chose venant à nous. La liberté est celle que je fais mienne, laquelle m’inonde de sa puissance au seul motif que je la reconnais comme l’une de mes plus singulières propriétés, que je la situe au fondement de mon être. Ici se fait jour, bien évidemment, la notion de libre-arbitre et l’action de la volonté qui en sous-tend l’armature.

 

    Quelques situations où quelque chose comme une liberté peut éclore.

 

   * Des enfants, autrefois, dans une cour d’école. Il est midi et l’heure de la cantine a sonné. Assis sur des bancs de bois, des écoliers s’apprêtent à prendre leur collation. L’un d’entre eux a oublié d’emporter son repas. Il regarde les autres avec quelque gêne et un peu d’envie. Un garçon, nommé Pierre, sentant le désarroi de son camarade, partage son en-cas et en offre la moitié au petit étourdi dont le dénuement cesse enfin à la seule grâce de ce geste.    

 

   Pierre est libre selon le Bien.

 

   * Un laboureur dans ses champs en automne. Il trace ses sillons bien droits. Les mottes luisent au revers du soc. A chaque extrémité il s’arrête, boit l’eau exacte et pure de la source. Il flatte de la main l’échine de ses bêtes. Il leur donne le contenu d’un seau afin de les désaltérer. Il fait corps avec sa terre, il halète au rythme de ses entailles dans le sol gras, lourd, qui le nourrit. Il remercie. Offrande du jour dont l’homme puisera sa quantité de suffisant bonheur.

  

   Le Laboureur est libre selon le Vrai.

 

   * Un luthier dans le clair-obscur de son atelier. Son instrument est terminé. Il en lustre le bois à la chaude teinte d’épicéa, il en caresse la volute amoureusement, en effleure le chevalet. Il serre doucement les chevilles, met les cordes en tension, en éprouve, du gras du pouce, la sonorité. Il saisit l’archet. Les premières notes, les premiers vibratos pareils à la voix de l’aimée. Puis le  tout début du concerto des « Quatre saisons » de Vivaldi. La musique est pleine, entière qui se répand dans l’atelier. Luthier, instrument, une seule et même harmonie dans le jour qui commence.

 

   Le Luthier est libre selon le Beau.

 

      C’est le sentiment interne de leur liberté qui infuse et se répand en eux à la manière d’une chose distante de tout calcul, de toute mesure, ceci qui en atténuerait la valeur. Geste pour le geste, pourrait-on dire.

Le geste du don pour Pierre.

Le geste de l’exact pour le Laboureur.

Le geste du beau pour le Luthier.

 

   Ces gestes, et uniquement eux sont configurateurs de cette liberté qui les accomplit en tant qu’appelés par l’essence humaine. A témoigner. D’eux d’abord. De ce qui grandit l’homme ensuite. Beau, Bien, Vrai, ces transcendantaux ne peuvent s’exclure d’un acte de liberté. Bien au contraire ils sont les conditions de sa possibilité. Ils en fondent l’exécution et le rayonnement. La liberté est liberté pour soi. Liberté est gratuité. Libre est celui qui se reconnaît en tant que tel et s’octroie cet état tout le temps que dure l’épreuve qu’il en fait, dont il ne pourrait sortir que par la contrainte ou la puissance d’une volonté extérieure qui proférerait les ordres de son aliénation. Ces existants qui demeurent dans le sillon de leur propre nature sans en altérer le juste tracé  sont hors de danger car ils s’assurent de la seule forme qu’il leur soit demandé de tenir : celle de la flèche qui vise sa cible et, jamais, ne s’en détourne. Tous nous sommes assoiffés de cette source fondatrice mais ne savons pas toujours quel chemin emprunter pour en trouver la limpide donation. Assurément nous voulons boire et étancher notre soif. Pas de plus grand danger que d’être privés d’eau. Pas de plus grand danger !

  

 

 

 

 

 

 

 

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11 mars 2026 3 11 /03 /mars /2026 08:03
« Et ton pas rapide… »

Georges Braque.

Source : Panorama de l’art.

Un bref commentaire

Sur une poésie de

Nathalie Bardou.

   *

« Et ton pas rapide

Dans la foule,

Cette foule comme oiseaux à terre,

Ton pas

Et

Cette main de silence

Déchirant

Le langage.

Sur ce contre nous

La parole du ciel

Le mot sans contour

Lente glissade

Alors qu’alentour

Bruissaient les transparences.

Ce temps

Dévoilé

Ce temps-éclair

Dont je sais l’empreinte

Aux ravines d’un regard.

Ce temps qui dit

Qu’il n’est d’autre recours

Qu’un aller vers

Ce qui n’a pas de murs

Ni d’expression

Vers

Qui n’existe

Que dans ta voix

Posée sur mon visage. »

Nathalie BARDOU 29 avril 2015.

***

Voici une poésie infiniment précieuse. Entendez « à laquelle nous sommes attachés », non à une quelconque « préciosité » qui en affadirait le sens. Les métaphores y sont belles, empreintes d’une étonnante sensibilité. Nous lisons et, soudain, nous sommes ailleurs. Comme « oiseaux à terre » médusés d’y être, en même temps que ravis. Maîtriser ciel et terre. Même les dieux ne peuvent y prétendre qui vivent dans le seul empyrée. Et, à cette subtile maîtrise, la poétesse s’entend avec un rare bonheur. Bonheur du verbe qui porte en lui une pluralité de sèmes ouverts et nos yeux se décillent et nous voyons au loin. Nous sommes alors « aux ravines du regard », tout au bord de l’abîme, tout près du rien par lequel s’ouvre toute poésie. Car celle-ci ne saurait naître que du silence, cette « main de silence » qui nous modèle au rythme de la parole, de « la parole du ciel ». Y aurait-il plus belle image pour dire l’arche immensément déployées du langage, l’appel à la transcendance qu’est tout dire essentiel ?

Il faut reprendre : « Et cette main de silence déchirant le langage ». Combien l’expression est heureuse pour nous arracher à nous-mêmes, êtres de langage qui, habituellement, déchirons les mots à l’aune de perditions mondaines. Alors qu’ici, c’est de l’exact opposé dont il s’agit. Nous sommes conviés à ôter le voile, à le déchirer afin que la vérité de la poésie soit atteinte, le seul lieu où elle puisse résider. C’est lorsqu’il est débarrassé des compromissions et des faux-semblants, que le langage peut faire son bruissement et nous livrer ses « transparences », car le mot du poète ne peut être que cela, pur cristal qui vibre à l’unisson de l’âme. Faute de cette sublime oscillation, il tombe dans la prose et bientôt le bavardage. Et, alors même que le poème avance vers son royaume, ces gemmes qui illuminent l’esprit et le portent à l’incandescence, voici que se dévoile « ce temps-éclair » tout entier pénétré du feu de la révélation et le dire est l’égal de Zeus, le dieu du ciel. « L’œil de Zeus voit tout, connaît tout », disait Hésiode. Omniscience de Zeus, omniscience du langage par lequel l’homme connaît et assure son destin parmi les créatures terrestres. Il est le seul à posséder le langage. Il doit être celui qui chante le poème en direction du ciel.

Non, nous n’avons pas quitté le poème, ce poème, nous l’avons installé dans les seules assises dont il peut être doté, à savoir de magnifier les mots aussi bien que les idées afin de les amener à parution dans le dire exact qui dit l’être et seulement l’être. La poésie est le lieu de l’être, mais ce lieu est sans lieu, sinon il tomberait dans l’existence et ne serait que chose parmi les choses. C’est pour cette raison essentielle « qu’il n’est d’autre recours qu’un aller vers ce qui n’a pas de murs », à savoir ce « là qui n’existe que dans ta voix ». Cette voix n’est sûrement pas « humaine trop humaine » encore qu’un existant puisse porter la voix, cette marque insigne de l’homme, la faire briller à son acmé. Cependant, il nous plaît de penser que ce « là » est le lieu d’une infinie présence : celle de l’être qui nous porte au-devant de nous, nous disposant au-devant de lui. La Poésie avec une Majuscule est ceci même qui nous ôte à nous-mêmes et nous remet au monde dans la plus belle justesse qui soit. Cette poésie disant l’essentiel dans une langue quasiment originaire - silence, langage, parole, ciel, transparence, dévoilé, temps-éclair, regard, aller vers, ta voix, mon visage -, cette poésie, donc, porte en elle l’empreinte d’un vide, d’un souffle, d’un rythme qui la met au diapason de l’univers. A nous de boire l’ambroisie tant que nos langues peuvent s’y abreuver. Ainsi naît toute joie !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 08:15
Aube.

Heure matinale

Appelle

Heure sans nom

Personne encore

Sur bords monde

Hommes sont gîte

Femmes dorment pliées

Grands voiles blancs

Bruits font sourdine

Quelque part

Dans ventre terre

Près fleuves magma

Où bouillonne vie

Sourde densité

 

Personne longe

Bleu glacial

Fente boréale

Par laquelle dit

Unique beauté choses

Tremblement divin

Feu sacré

Emblème lequel

Annonce parution jour

 

Ombres noires

Bitumeuses

Gagnées intérieur

Longue mutité

Reflets seulement

Brillances seulement

Rutilances seulement

Comme incantation

Triplement proférée

Chant outre-tombe

Lueur outre-vie

Fugue inaperçue

Fuite temps

Fil éternité déroule

Insu consciences

 

Quelqu’un né

Offrande heure

Sur point s’ouvrir

Quelqu’un respire

Quelqu’un avance

Quelqu’un parle

Immobile

Se met mouvoir

Voix lance volutes

Corps tumultes chair

Yeux sont phares

Balaient espace

Feux questionnants

 

 

Plus rien repos

Foules envahiront agoras

Rires éclateront fente lèvres

Rides déplieront cimaises fronts

Pieds martèleront  sol assiduité

Partout seront clameurs

Partout seront gestes

Partout seront décisions

Entamant pellicule heure

 

Plus rien lieu maintenant

Girations

Pullulations

Gravitations

Monde né lui-même

Douleur parturition

Infinis seront mots promesses

Décisions enfanteront

Marche harassée humains

 

Entend plus

Susurrement aube

Venue saturée millions voix

Etranges Babel

Milliers confluences

Etranges estuaires

Centaines babils

Etranges éploiements

Nécessité mondaine

Oui Mondaine

Attend Soi

A venir Présence

Oui Présence

 

 

 

 

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