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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 08:04
Blanche, la poésie

« L’enterrement de Verlaine 

Œuvre : André Maynet

 

 

 

  

Clé de lecture ou un regard  possible.

 

En une seule ouverture

Cette image nous donne

Le Blanc et le Noir

La Vie et la Mort

La Parole et le Silence

La Poésie et le Néant

 

A l’origine continent Blanc

Poétique 

Gloire de Verlaine

 

Puis les Nihilistes sont arrivés

Et n’ont eu de cesse

De détruire la beauté

De s’en prendre à la poésie

Continent Noir  

Enterrement de Verlaine

 

***

 

L'Enterrement De Verlaine

 

 

« Le revois-tu mon âme, ce Boul’ Mich’ d’autrefois

Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :

Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure

Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ?

 

Tous les grognards - petits - de Verlaine étaient là,

Toussotant, Frissonnant, Glissant sur le verglas,

Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,

Morte enfin, du Premier Rossignol de la France.

 

Ou plutôt du second (François de Montcorbier,

Voici belle lurette en fut le vrai premier)

N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours !

Premier ? Second ? Vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! Je suivrai toujours, l’âme enivrée

Ah ! Folle d’une espérance désespérée

Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-Purée

Vos deux gardes du corps, - entre tous moi dernier. »

 

Georges Brassens

 

 

   Commentaires.

 

« Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure »

 

   Comment mieux dire l’adoubement du Poète Georges Brassens à cet autre Poète Paul Verlaine qu’en en appelant à Dieu lui-même ? On ne saurait s’élancer plus haut dans l’ordre d’une « foi », peut-être d’une « mystique » (ces mots entre parenthèse. On n’oubliera pas le scepticisme foncier de Brassens et son agnosticisme actif), donc s’élever dans la voie pure qui semble faire signe vers celle du Tao, cette essentialité qui assigne à l’être une présence singulière au-delà de la pensée, du ressenti, dans un territoire sans doute proche de l’Absolu.

   Or il n’est nullement indifférent que Brassens convoque Dieu face à la Poésie dans un rapport d’homologie. Poétiser, en un certain sens, possède la vertu d’un tel accroissement ontologique que se montre, aussitôt, la sphère de la Déité en son ultime rayonnement.

 

« Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ? »

 

   Tout Poète disparu est un « grand mort » pour la simple raison qu’il est ce Mortel dépassant la condition des autres hommes, ces « miniatures » qui suivent le convoi, tête basse, sans doute contraints par le poids du génie à ne voir de la réalité que sa contingence, le sol qui semble lui être échu tel son incontournable destin.

La Terre pour les Hommes. Le Ciel pour le Poète.

 

« Tous les grognards - petits »

 

mais a-t-on seulement la possibilité de relever le front, de devenir grand lorsque l’œuvre poétique nous domine de toute sa hauteur ?

 

« Premier Rossignol de la France.

Ou plutôt du second »

 

   Quel oiseau pourrait donc se porter à la hauteur du chant mélodieux du Rossignol ? Alors sont évoqués, dans l’œuvre de Brassens,  d’une manière plus on moins détournée, les noms de ceux qui ont compté au titre de la Poésie : Ronsard ,Villon, Rutebeuf, Musset, Vigny , Hugo, enfin tous ceux qui « rossignolaient », dont la trace est constante dans l’œuvre de l’Auteur de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». Et cet enterrement « dans l'encre bleue du golfe du Lion », à l’ombre tutélaire de Paul Valéry, rejoint symboliquement « ce Boul’ Mich’ d’autrefois », lien indéfectible par delà l’espace et le temps des grands faiseurs de rimes.

 

« N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours ! »

 

   PAUVRE LELIAN, une anagramme de PAUL VERLAINE que cet autre grand Poète,  Arthur Rimbaud lui avait attribuée sous couvert d’une gentille moquerie.

   Bref, la Poésie de Georges Brassens est l’hommage appuyé d’un saltimbanque amoureux des mots à ses frères versificateurs, une manière d’éprouver envers la Poésie non seulement une dette mais une reconnaissance éternelle.

   « L’enterrement de Verlaine » est la disparition d’un corps, non celui de la Poésie, Poésie seul rempart, seul antidote pour résister au nihilisme contemporain qui, partout, répand « le bruit et la fureur ». Poétiser est la meilleure façon d’échapper aux couleuvrines du Néant, de s’exonérer du désespoir dont tout homme est affecté en son propre comme son essence la plus visible. Nul espoir de liberté en dehors du Langage.

 

    Continent blanc ou le lieu du Poème. La Gloire de Verlaine. (Paradis).

 

Blanche, la poésie

   D’abord il faut partir du visage, explorer son continent blanc, y découvrir les affleurements d’un langage essentiel, autrement dit y trouver la présence d’une subtile poésie. Encadré par le maquis brun des cheveux, c’est d’un pur ovale dont il est question, d’une neige immaculée, d’un frimas à peine visible qui surgit dans le gris tout comme le cône blanc du Mont Fuji-Yama plonge dans les eaux bleues du ciel la pointe paisible de son être. Sans doute en son intérieur les bouillonnements du magma, les trajets veineux de la lave, le soufre jaune qui s’impatiente de trouver sa fuite dans l’espace sidéré. Sans doute, mais ceci, cette vie inapparente ne modifie en rien l’aspect qu’il présente à nos yeux, de calme, de sérénité. En lui l’Enfer est contenu, mis à distance ce qui ne nous empêche nullement d’en percevoir la redoutable énergie, d’en ressentir les flux, d’en deviner la toujours possible éruption, ces filaments de sanguine qui s’écouleraient sur les flancs, traçant à même leur peau les vergetures de la Mort.

   Oui, combien il paraît étrange, soudain, de faire se lever la dague de la tragédie, de convoquer la disparition, la fin dernière des choses comme si, inéluctablement le Destin s’apprêtait à commettre ses basses œuvres, à lancer ses morsures définitives. Certes ceci peut bien inquiéter, désarçonner, instiller un doute muriatique dans l’esprit. Cependant se voiler la face ne servirait à rien. Toujours nous savons que l’autre côté du jour est la nuit, que le blanc abrite le noir, que toute joie est le masque d’une probable tristesse. Si le visage à peine encore parcouru d’Eurydice semble bien doué de vertus poétiques, il ne l’est qu’à repousser dans l’abîme les sournoises attaques de ce qui, à bas bruit, rampe et se dissimule afin de mieux préparer ses assauts.

   Nous ne sommes que de fragiles funambules marchant au dessus d’un volcan. Poétiser, parler, créer, ce n’est que maintenir en suspens l’antique menace d’un Enfer qui pourrait bien ouvrir ses portes d’airain pour que nous puissions goûter aux « joies » de la damnation. Ceci nous le savons, mais, à la façon d’un secret, nous le dissimulons dans quelque recoin de notre esprit de peur qu’éveillé, le savoir d’une telle présence ne nous saute au visage et ne nous conduise dans les limbes obscurs parcourus des flammes de l’aporie humaine. Et, sans nous interroger plus avant, nous sentons bien que toute chose belle  (l’amour, une peinture, des vers harmonieux), toute beauté donc recèle en ses plis inaperçus de redoutables oubliettes qui menaceraient, à tout instant, de réduire en cendres notre légitime désir d’exister. Nier ceci, en dissimuler la réalité et c’est alors un bonheur factice qui s’installe, et c’est un confort illusoire qui nous fait croire qu’habiter sur Terre ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une cécité. Bien au contraire, toute œuvre vraie, à commencer par la Poésie, est marquée au fer rouge d’une angoisse, à l’encre indélébile du questionnement de la Vérité.

   Mais poursuivons notre chemin qui se veut poétique et disons ce visage en son exception. Le front est doucement bombé, il est un haut plateau où court le vent de l’altitude, où des oiseaux ivres basculent dans la lumière du jour. Le front est incantation, demande de pureté, disposition à l’ouverture d’une clairière dans la suie épaisse de l’ombre. Sous le linge de la peau les idées s’y devinent qui tressent leur résille de cristal, pétillent à la manière de bulles claires, évitent les pièges et contournent les ténébreux marigots  de l’inconscient.

 

Un pas dans le Blanc. Un évitement du Noir.

 

   Une marche en avant qui réclame l’étoile allumée au bout du sentier, un regard qui cherche dans la nuit l’éclat vert, phosphorescent, de la luciole, un témoignage de vie dans les mortelles avenues du temps.

   Et ces deux traits des sourcils, cette lueur de cendre, cette inflexion du visage qu’un signe vient barrer comme si, de toute éternité, la géographie faciale devenait la figure lisible d’une biffure, ces parenthèses ouvertes qui se manifestent sous la forme d’un abri inquiétant, bourrelet qui, parfois, se fronce sous la tension de l’angoisse. Les deux verres clairs des yeux viennent s’y loger avec leur ressource de fontaine vive, avec leur densité si aérienne qu’ils pourraient aussi bien être une simple bogue de silence, peut-être une veinule d’eau dans le secret de la terre. Combien ces yeux - portes de l’âme -, ont inspiré de poètes. Combien de vers en ont chanté les louanges. Combien de larmes poétiques ont été versées dans des milliers d’alexandrins pour dire l’infini du regard, son luxe sans repos, la profondeur de sa sémantique.

 

Yeux de joie : Gloire de Verlaine - Yeux de tristesse : Enterrement de Verlaine.

  

   Toujours cette infinie oscillation, ce battement de la Vie au Trépas, de l’Amour à la Haine, de la Clarté à la Ténèbre. Ecartèlement de l’Homme aux deux polarités : Naissance-Mort que relie la ligne brisée de l’existence. La Poésie, en tant qu’objet fondamental, ne saurait en montrer la seule face de joie sans évoquer celle de tristesse qui lui correspond, lui est coalescente. Face de Janus à deux têtes, infernale dualité qui nous tire vers l’amplitude du Ciel puis, sans crier gare, dans la fosse illisible du Limon.  Sachant ceci, et tout le monde en est averti, quoi de plus logique que de retrouver dans tout acte humain, le plus frustre, aussi bien que le plus noble ces lignes de force qui en sous-tendent la cruelle réalité ? Oui, cruelle puisque notre sort est tragique, frappé au coin de la finitude. Alors comment le poème pourrait-il s’exonérer de la tâche de nous initier à la perte, au gain, à toutes les perspectives selon lesquelles se déroule l’aventure de notre hasardeuse marche ?

   Et cette barre droite du nez, cette équerre qui vient jouer avec les  traits des sourcils, ne nous dit-elle les belles fragrances de la fleur, de la peau de l’Aimée, de la feuille morte d’automne, du nectar éblouissant au printemps, de l’arôme subtil d’un thé, et parfois du pestilentiel se manifestant sous les traits d’un fruit en décomposition. Bien évidemment il est toujours difficile, sinon impossible, langagièrement parlant, d’évoquer la corruption, sauf à convoquer un irrépressible sentiment de malaise. Et pourtant l’art de la peinture - ce Poème plastique -,  nous en livre, à vif, les plus urgentes expressions. Que l’on songe seulement aux écorchés vifs tels que dépouillés par le pinceau de Soutine. Ou bien aux faciès métamorphiques, empreints d’une folie vacante des portraits d’un Francis Bacon. Ou encore aux insoutenables scènes d’apocalypse dans la peinture de Picasso, Guernica au premier chef. Oui l’empreinte pathétique est toujours là qui affute ses griffes dans l’ombre et ne rêve que de capturer sa proie. Mais rien ne sert d’épiloguer, le constat existentiel est si visible qu’il en devient aveuglant.

   Et cette plaine des joues que viennent rehausser les deux touches discrètes d’une terre un peu plus colorée. Une à peine insistance, une vibration de l’air au dessus des herbes et des graminées, une teinte de ciel à l’aurore, l’attouchement tout en subtilité de la Nature, sublime attention à ce qui est et toujours mérite de s’affirmer, d’accéder à la beauté. Ici est un cosmos qui s’ordonne autour d’une palpitation. Rose-thé et blanc poudreux jouent la mélodie des choses justes, celles qui n’ont nul besoin d’une oriflamme dressée dans l’éther, juste une discrète manifestation, un fanal dans la brume, une lumière filtrée par un voile, une sourdine dans le jour qui décline. Mais parfois les joues rougissent sous les coups de canif de l’affliction. Une mauvaise nouvelle, une trop vive émotion éprouvée à l’annonce de quelque drame, la vision d’un dénuement. Le même rouge estompé pour dire à la fois le plaisir, le contentement, les griffures de la détresse.

   Et cette bouche si discrètement purpurine, et le seuil des lèvres pour dire les mots d’amour, réciter des Poèmes, conter une histoire, s’extasier, jouir, prononcer des anathèmes, critiquer, réprimander, stigmatiser. Il serait si heureux de destiner à ces délicieux bourrelets l’émission de paroles de paix, de réconfort, manières d’onctions qui feraient de la vie une douceur, des événements le siège d’une constante félicité. Mais ce serait oublier la possibilité d’un état de siège, la violente polémique, les assauts sophistiques, les calomnies, les brimades.

   Le plus souvent, l’entente du poème se limite à lire une gentille bluette, à éprouver quelque sentiment romancé, à ne « souffrir » de la parole qui nous est adressée que sa marge de bienfaisance, à déguster un miel, à nous abreuver d’une ambroisie. Mais l’on comprendra combien cette conception demeure insuffisante, confondant l’acte poétique avec ce qu’il ne saurait être, à savoir un arrangement, une compromission, la pente en direction de la facilité. Croire ceci serait simplement rejoindre le bavardage des cours d’école et n’en retenir que l’incompréhensible bourdonnement.

   Toute poésie véritable (mais ceci est un pléonasme), fore profondément la chair humaine, le tissu des choses afin d’en extraire la seule chose qui vaille, cette vérité qui se dissimule, que le vers rythmé, harmonieux, souplement intentionnel conduit au seul lieu possible : la production d’un sens qui « donne à penser ». C’est là, sans doute l’une des « missions » les plus profondes qui puisse échoir au langage, mettre son propre être en question tout en plaçant en exergue celui des Autres, du Monde. A ce seul empan est reconnaissable l’œuvre exacte qui ne se perd ni en fausses conjectures, ni en hypothèses hasardeuses. Grande est toute Poésie qui signifie et marque au fer rouge celui qui en a sondé l’inestimable profondeur.

   Nul ne peut entrer dans le vif du Poème s’il ne prend acte des racines orphiques, donc toujours en tension, inquiètes,  qui en constituent le fondement originel.

 

      Les racines orphiques de la poésie.

 

   De manière à ce que l’entente de la Poésie se fasse avec suffisamment de justesse, il convient de dire, successivement, qui est Orphée, de rappeler le mythe attaché à son nom, de déduire du mythe les fonctions essentielles du Poème, de préciser l’originarité de ce mythe pour toute Poésie qui n’en constitue que la répétition symbolique.

 

   Orphée selon le Dictionnaire des Mythologies.

 

   « Après les dieux, avec lesquels nul mortel ne saurait rivaliser, Orphée, fils d’une Muse, peut se targuer d’être le plus grand musicien et poète de tous les temps. Il joue divinement de la harpe, l’instrument qu’Hermès a offert à Apollon (…). Les tempêtes s’apaisent, la mer se calme, les bêtes fauves, les rochers même, les arbres le suivent, et tous demeurent sous le charme magique de son art. »

 

   Le mythe d’Orphée.

 

   « A son retour, il (Orphée) épousa la très belle hamadryade, Eurydice et il s'installa en Thrace. (…). Le couple vécut très heureux (…) Mais ce bonheur idyllique et cet amour parfait allaient être troublés par un drame atroce. Un jour, près de Tempé, dans la vallée du fleuve Pénée, Eurydice (…) posa malencontreusement son pied nu sur un serpent venimeux qui la mordit à la cheville.

   Terrassée par le poison foudroyant la malheureuse Eurydice s'écroula sur l'herbe tendre. En vain Orphée employa le suc bienfaisant des plantes pour détruire l'effet du poison mais rien n'y fit et Eurydice mourut. Quand Orphée vit le corps inanimé d'Eurydice, blanche comme un lys, il comprit que Thanatos avait fait son oeuvre et il laissa échapper son chagrin en de longs sanglots.

  Alors Orphée, inconsolable, vit que tout était perdu, il prit la terrible décision d'aller chercher Eurydice dans le royaume d'Hadès. Il se rendit à Ténare (…) et descendit courageusement au Tartare dans l'espoir de ramener son épouse. A son arrivée, non seulement il charma le passeur Charon, le chien Cerbère et les trois Juges des Morts par sa musique, mais il interrompit momentanément les supplices des damnés : il adoucit à tel point l'insensible Hadès et son épouse Perséphone qu'il obtint la permission de ramener Eurydice dans le monde des vivants.

   Hadès n'y mit qu'une seule condition : Orphée ne devait pas se retourner jusqu'à ce qu'Eurydice soit revenue sous la lumière du soleil. Eurydice suivit Orphée dans le sombre passage, guidée par la musique de sa lyre; tous deux remontaient le chemin de l'Averne. Aux portes du Ténare, lorsqu'il revit poindre à nouveau la lumière du jour, n'entendant aucun bruit et se méfiant un peu des promesses d'Hadès, il se retourna pour voir si son épouse était toujours derrière lui. Un seul coup d'oeil et il la perdit pour toujours. » 

 

                                                       (Source : Le grenier de Clio)

 

   Fonctions du Poème.

 

   Ce que le Mythe délivre et permet de comprendre c’est essentiellement en quoi consiste l’essence de la Poésie.

  

   * Enchanter le monde en jouant de la lyre et en chantant.

   * Exprimer les sentiments en évoquant l’amour.

   * Exprimer la douleur (Mort d’Eurydice).

   * Tenter de retrouver qui a été perdue (la Bien-aimée).

   * Ouvrir le site d’une inconsolable mélancolie.

   * Célébrer la beauté grâce à un chant immortel.

 

   Ainsi est tracée la voie par laquelle le poème lyrique se donnera comme la forme à reconduire plus tard dans l’Histoire afin que le mythe puisse trouver son accomplissement et remplir sa fonction, laquelle est ainsi définie par Mircea Eliade dans « Aspects du mythe » :

 

    « C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui. Plus encore : c’est à la suite des interventions des Etres Surnaturels (Orphée pour ce qui nous occupe, c’est moi qui souligne) que l’homme est ce qu’il est aujourd’hui, un être mortel, sexué et culturel.» Nous pourrions ajouter à cette définition : « un être de Parole reproduisant les Paroles primordiales. »

 

   Tout Poète est Orphée.

 

« Que mon Orphée, hautement anobli,

Malgré la Mort, tire son Eurydice

Hors des enfers de l’éternel oubli ! »

 

Maurice Scève (dizain 445)

 

***

     

   Voici ce qu’en dit Fabrice Midal dans « Pourquoi la poésie ? » :

 

   « Tout poète est Orphée, car tout poète est le porteur de la parole originaire. Il la surprend. La tient à bout de bras, dans le risque le plus vif.

Orphée est le poète premier, celui qui, par son chant, charma non seulement les hommes et les animaux, mais aussi les cœurs de pierre et le cœur des pierres !

De cette étincelle soutenue, Orphée est l’origine de la poésie. L’origine, comme le souligne le philosophe Hadrien France-Lanord, loin d’être dépassée par ce qui la suit est « toujours au-devant de nous, à venir, et dispense la primeur d’un nouveau jaillissement à chaque fois que nous allons à elle. » Tout poète fait en ce sens jaillir, à neuf, l’origine et par là nous fait exister dans un vrai jour. (…) Quand cela chante, c’est, pour tout poète d’Occident, Orphée qui revit. Tout poète est Orphée miraculé. »    -           (C’est moi qui souligne).

   Magnifique méditation qui, en peu de mots, donc en l’essentiel, pose devant nous, à la fois la valeur initiatique du mythe, cette destination envers les humains d’une parole fondatrice, à la fois ce risque qui est toujours à tutoyer puisque, poétisant, on longe l’Enfer, on en subit la tragique brûlure. Dimension véritative de l’art du poète qui nous place dans le jour même de ce qui est à saisir de plus profond, notre propre essence s’accordant à la parole première. Enfin cette sustentation au-dessus du vide. Lisant des vers nous assistons à notre propre miracle qui n’est que l’écho de l’initiale présence d’Orphée dans le sidérant tumulte du monde.

 

   Être Poète : connaître l’enfer.

 

« Il faut avoir connu le gouffre de l’enfer

Si tu n’y vas vivant, tu y entreras mort. »

 

Angelus Silesius.

 

   Citons encore une fois les belles références données par Fabrice Midal en préambule de son article intitulé : « Traverser l’enfer » :

 

   « La légende nous raconte qu’Orphée descendit aux enfers et y enchanta les dieux qui y habitent. Dans la Nekya au chant XI de l’épopée homérique, l’Enéide de Virgile, La Divine Comédie de Dante jusqu’à Une saison en enfer de Rimbaud ou les Carnets de Malte Laurrids Brigge de Rainer Maria Rilke, un même fil court. Tout homme devient poète en refaisant le voyage d’Orphée. »

 

   Sans doute est-ce pour cette raison d’une descente en Enfer qu’il devient si difficile pour tout Existant sur Terre de reprendre à son compte la belle formule de Hölderlin « L'homme habite en poète ». Car, si habiter est habiter le langage et de manière essentielle, tout Vivant n’en acceptera la charge qu’à la seule condition que son chemin d’énonciation ne soit nullement pavé des braises  du Tartare. Pour la plupart, force est de le reconnaître que le registre du bavardage se substitue, le plus souvent,  à celui, plus élevé, d’une exigence de formulation, de nomination poétique. A l’aune de cette aimable distraction, rien d’exigeant ne s’institue, rien de fâcheux ne s’annonce qui ressemblerait à quelque malédiction.

   Que tout Sujet veuille éviter les plaies de l’existence n’est que justice. Seulement le Poète n’est nullement un homme comme les autres. Touché par l’éclair du génie, il ne sera jamais en paix qu’il n’ait créé ce monde symbolique qui l’arrache aux rets étroits de la réalité. Être Poète est le résultat d’une exigence de tous les instants. On n’accède à la Beauté qu’aiguillonné par un vibrant désir de s’arracher à soi, aux autres, au monde. Être Poète, connaître l’étincelle, frôler la flamme, faire se déployer le luxueux étendard des mots, ceci n’a jamais lieu qu’au terme d’une épreuve initiatique, d’un rituel parfois, toujours d’une ascèse qui ne laisse jamais de place pour la moindre compromission. On ne saurait être Poète par intermittences (mêmes si elles viennent du cœur), seulement en ce lieu et non ailleurs, selon l’humeur ou une certaine climatique.

   Entrer en poésie équivaut au fait d’entrer en religion et bien des vies poétiques sont des puretés quasiment monacales, des sacerdoces, des parcours de saints ne se laissant jamais divertir par le bruit de fond du Monde. On n’est poète qu’à l’entretenir, tout comme on veille sur un feu, qu’à accepter une part de retrait de soi des préoccupations quotidiennes, qu’à s’engager dans cette souffrance fondamentalement humaine qui ne trouve jamais la vérité qu’à sa propre combustion, à son éternel ressourcement, à son jaillissement dans l’antre révulsé du corps, dans le chaudron mutilé de la tête, dans la cage d’os qui vibre de son propre effroi. Création est douleur ou bien n’est pas. Se mêler d’art et l’on se confie à la totalité de l’effectivité du paraître sans distinction, dans l’aire souple du Bien, mais aussi, mais surtout, dans le cachot du Mal, dans les oubliettes de l’affliction. Il n’y a pas de création heureuse. Il n’y a qu’une esquive du piège, une échappatoire à la Mort, une jonglerie avec le tragique. On ne saurait cueillir la rose sans en sentir les vénéneuses épines : ainsi sont « Les Fleurs du Mal ». Elles seules conduisent à la pure beauté.

   Revendiquer, tel Rimbaud, le statut ou plutôt le pouvoir d’être Voyant implique la confrontation à la nuit. Toutefois ceci ne suppose nullement que seules les ombres se rendent visibles et entourent le corps de création des étroites et aliénantes bandelettes de momies. Pour que le poème ait lieu, qu’il trouve site pour rayonner, il lui faut le ciel noir cependant traversé par la course des étoiles, animé par la lactescence des astres, la fusion des comètes, l’éblouissement sidéral d’une pluie de lumière. C’est seulement parce qu’il y a le blanc, la clarté, que le noir, l’obscur, l’impénétrable sont convoqués. Quels mots pourraient donc surgir du ventre aveugle de la nuit, si ce ne sont des mots de néant, de non-sens, des mots tellement refermés sur eux-mêmes que, jamais, ils ne parviendraient à leur éclosion. Sans doute le mot porte-t-il en soi sa marge d’obscurité, mais seulement quand il est regardé dans sa densité purement matérielle, son corps phonétique, son repli natif que nul jour ne vient éclairer de sa partition musicale, ne vient ouvrir à la manière d’un chant.

   Prononcez, par exemple, le mot « rocher », plusieurs fois de suite, à la manière d’une litanie, ainsi « rocher », « rocher », « rocher » et vous n’obtiendrez qu’une sorte de chaos, de bruit ne dépassant nullement son aire pour s’ouvrir au monde, mais une récurrence de hoquets insignifiants, de borborygmes frôlant le vent d’une folie. Le mot est immobile, il résiste et, pareil au « rocher » de Sisyphe il ne roulera avec lui qu’une charge aussi confuse qu’absurde de vacuités sans fin. Le mot est demeuré nocturne qui s’enferme dans cette autarcie dont on ne pourra rien tirer. Mais, maintenant, incluons ce même mot dans une phrase. Ecoutons Camus parler du destin de Sisyphe qui lui appartient en propre : « Son rocher est sa chose ». Et voici que ce mot s’éclaire de multiples significations qui en délivrent le sens. Et comment ceci a-t-il lieu ? Mais uniquement grâce au fait qu’une lumière (au double sens  d’énergie lumineuse et d’ouverture d’un orifice permettant à un fluide de s’échapper), une lumière donc  s’est glissée dans les intervalles entre les mots leur apportant la respiration, le jour qui manquait précisément à ce  lexème isolé pour pouvoir se faire entendre.

 

    Continent noir ou le lieu du Nihilisme L’enterrement de Verlaine.  (Plus noir que l’Enfer).

 

  

Blanche, la poésie

   Que reste-t-il de l’être d’Eurydice sinon cette sombre vêture qui n’en révèle rien, même pas l’ombre du corps ?  Le corps s’est absenté, est devenu mutique, bouche scellée, oblitérée par une lourde aphasie. Le visage, ce marqueur essentiel de la personne, cette disposition à l’Autre, cette infinie et toujours renouvelée inclination à l’ouverture d’un sens, la face donc s’est éclipsé et, avec elle, tous les possibles qui y sont attachés. Il n’y a plus ni passé, ni présent, ni futur. Temps aboli, espace sans jeu pour se déployer. Le noir et seulement le noir est cette aporie à laquelle l’on ne peut se rapporter puisque dépourvue de parole, puisque n’émettant aucun langage. L’essence humaine s’est dissipée et corrélativement tout essai de compréhension. Le rocher est rocher, enfermé dans sa matière obscure. Plus de place pour Sisyphe. Plus de lieu pour une fiction, une mythologie, une philosophie. L’absurde lui-même s’est évanoui, autrement dit il y a comme un redoublement de son illisible énigme. Absurde au second degré. Absurde de l’absurde.

   Et la place du poète, où est-elle, lui qui ne peut faire surgir que la lumière des mots ? Toute tentative de poésie échoue sur les rivages mêmes où le ténébreux a posé son linceul nocturne. Ce qui se montrait comme la gloire de Verlaine, que le visage blanc d’Eurydice, fût-il mélancolique, rendait à une claire nomination, donc à la mesure du surgissement du poème, voici que l’ombre sans éclat, l’obscur sans présence devient le lieu de l’aliénation, de l’inhumation, du froid caveau dont l’enterrement de Verlaine est la tragique illustration.

   Mais, ici, il est nécessaire d’étayer notre propos par la genèse de ce sommet de la poésie qu’est « La Divine Comédie » de Dante. Il ne s’agira nullement de lui donner une interprétation mystique ou religieuse mais simplement spirituelle puisque, aussi bien, telle est la quête de tout grand Poète. En définitive tous les chemins, aussi divergents fussent-ils en apparence, convergent vers un même but qui se résume dans la figure symbolique de la Lumière. Ici il convient de l’écrire avec une Majuscule à l’initiale, tout comme on pourrait le faire pour le Langage et la Poésie, indiquant en ceci une identique ascension en direction de l’Art, de l’Esprit, de l’Infini, de l’Absolu toutes notions fusionnant en un même invisible silencieux mais non moins empreint du mystère d’une transcendance. Aussi bien le saint que l’artiste ou le poète cherchent à dépasser leur propre réalité pour en connaître une autre qui renforcera les assises terrestres de celle dont souvent ils souffrent de ne pouvoir suffisamment s’exonérer. Pour cette raison le saint se confond en prières et en extases, l’artiste en infinies recherches, le poète en un fleuve de mots dont il espère que l’étincellement contribuera à l’amener dans l’orbe de la gloire de Verlaine, dépassant en ceci le mortel enterrement par lequel la finitude s’annonce en ses redoutables atours.

 

   Sens général de La Divine Comédie : 

 

   « Le cœur du grand projet, c'est Le Paradis. Le long poème que nous nommons Divine Comédie a été conçu en fonction du Paradis, lui-même composé à la louange d'une femme, Béatrice, ici transfigurée dans une plus haute plénitude. Le Paradis de Dante, comme L'Enfer ou Le Purgatoire, surprennent : aucun repos placide, mais le mouvement incessant, le vol des lumières. Le Paradis, danse de flammes, est éblouissant et dangereux. Le voyageur céleste, guidé enfin par Béatrice, y parcourt des ciels multiples, il y connaît des épreuves, il y éprouve l'éblouissement dans la tension abstraite d'un espace merveilleux et irreprésentable. Il est impossible d'écrire le Paradis, et pourtant le Poème poursuit sa course. La langue de Dante affronte l'impossible, franchit les limites, invente une autre langue, réussit ce que la poésie universelle aura achevé de plus beau. Et l'aventure se termine lorsque, au plus haut terme de la vision, le héros s'absorbe dans l'enfance. Dans " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ". »

 

(Source : 4° de couverture de La Divine Comédie.)

 

  

   Commentaires.

 

      Les parties du texte ci-dessus ont été accentuées en tant que polarités majeures du sens. Sur elles porteront quelques hypothèses compréhensives.

  

   * transfigurée  Tout poème est d’abord transfiguration de la langue ordinaire afin de la porter sur des fonts baptismaux qui lui donneront d’autres ressources que le parler vernaculaire ou le bavardage mondain. Ce n’est pas seulement la langue, (autre nom pour Béatrice), qui est métamorphosée, mais aussi l’intime présence du poète qui connaît la fulguration de l’âme. C’est ceci que nous dit Albert Béguin dans « Âme romantique et le rêve » :

  

   « Une magie poétique transfigure tout, dans une extase qui s'accroît jusqu'à l'éclosion des suprêmes clartés. »

  

   * plénitude. Imaginerait-on l’espace d’un instant une plénitude qui serait obscure, fermée en soi, recluse dans son domaine, seulement occupée de son propre retrait ? Evidemment non. Plénitude fait sens en direction du plein, non du vide. Plénitude est gonflement, dilatation, éclosion, telle la rose qui déploie son être au contact de la lumière. Plénitude est lumière. Plénitude est l’irrésistible croissance du mot poétique sous la pulsation de la métaphore, la tension vers le dehors d’une sève qui déborde, s’impatiente de se dire, de paraître aux yeux de ceux qui en attendent la sublime révélation. Pur jaillissement de soi dans la contrée sans mesure d’une félicité, d’une joie immensément renouvelée. Mot amenant un autre mot dans une gerbe signifiante et ainsi de suite jusqu’à la phrase définitive qui clôture la dimension d’infini.

  * le vol des lumières. Purgatoire et  Paradis ne vivent que sous la haute bannière de la lumière. Oui, « Vol des Lumières ». Vol d’abord. Les vers volent chargés de miel, les vers voltigent haut dans le ciel d’azur. Ils sont cette dentelle inaperçue que croisent les oiseaux silencieux dans leurs dérives hauturières. Ils sont le vent, la voile que gonfle la clarté de l’heure. Ils sont la pluie qui féconde la terre, la fait fleurir parce que les larmes célestes sont pures, cristallines, chargées du don infini des espaces interstellaires. Ils sont la pure lumière qui brille aux fronts des enfants, dans les yeux des amants, dans la confiance réciproque de la montagne, de la cime et de ce qui l’éclaire qui toujours se manifeste dans la merveille mais aussi dans l’étonnement. Comment la lumière est-elle donc possible ? Regardez le soleil à l’aurore, le capitule rayonnant du tournesol, lisez Rimbaud ou Rilke et vous serez éblouis parce que rien n’éclaire plus que le fanal magique de l’esprit.

   * danse de flammes ; éblouissement. Comment dire plus haut, porter plus loin le rutilement, le flamboiement du Paradis ? Faut-il s’agenouiller et se réfugier dans la prière ? Faut-il exposer son corps aux rayons de l’étoile blanche et se laisser percer par les flèches d’argent jusqu’à ce que notre intérieur apparaisse comme unique transparence ? Ne faut-il pas seulement, tel Dante, suivre Béatrice-La-Muse, dans l’éclair des « ciels multiples », dans toute joie approchée qui se fait profusion ? De cette nature est l’exaltation du Poète dont le cœur se consume au contact de son Inspiratrice, dans le creuset alchimique de ses vers où, dans l’athanor, se donne à voir l’or incandescent de la pierre philosophale. Toute poésie est alchimie dans la mesure où elle opère la transmutation du langage, où elle substitue aux mots vils la pureté de la matière travaillée, façonnée par l’esprit qui veut savoir, qui vent ouvrir. Or toute ouverture est clarté, est déjà annonce du poème.

   Danser, être ébloui. Danser avec Béatrice. Être ébloui par l’anneau multiple qui se déroule tout autour du monde, immense ode à l’être des choses. Poésie en son incomparable parure. Métamorphose du chaos en son contraire, ce cosmos lumineux qui nous fascine tant. Mais comment le poète pourrait-il renoncer à son amour ? A Béatrice la souffleuse de mots ? Aux mots qui débordent certes le réel et le rendent manifeste ? Immensément manifeste. Le langage, peut-être la seule réalité dont l’homme puisse être assuré, comment pourrait-il apparaître aux seuls caprices des flux et reflux du temps, aux mobilités de l’espace ? En ces temps de nihilisme et de mesure quantitative du vivant, nous avons un immense besoin des poètes, eux seuls peuvent nous sauver de la désespérance et nous soustraire à la prose indigente du monde. Si le Poète nous est indispensable, alors sa Muse l’est tout autant de façon que la source des mots ne tarisse point. Perdre l’inspiration - ce souffle quasiment divin -, revient à connaître la mort, à provoquer, pour soi, « l’enterrement de Verlaine ». Pour le poète, ne plus pouvoir nommer Eurydice, ne plus avoir accès à ce qu’elle fut en tant que Muse, alors le sombre des jours ouvre sa geôle. Alors une suie envahit le ciel olympien d’où les dieux parlaient le langage de la pure grâce. Soudain les dieux se sont enfuis et l’homme de Parole est totalement démuni, privé des attaches grâce auxquelles il se reliait, en tant qu’être d’écriture, à la seule forme qui, pour lui, n’était que la face invisible de son corps de chair, l’écho transsubstantié de l’âme où s’attache toute poésie.  Chair symbolique d’Eurydice qui s’ajointe à la chair du Poète, à la chair de ses mots. Triple incarnation par laquelle quelque chose de vrai se donne et justifie le simple fait de vivre.

   Le Poète est toujours - et nous à sa suite -, en quête d’un être en fuite (Eurydice), indéfinissable, insaisissable que le poème cherche à se réapproprier au plus près de l’expérience qu’autorise le medium symbolique. Ecoutons ce que nous dit René Char dans la belle entente qu’il a de l’épreuve créative :

 

« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. » - (Sur la poésie).

 

   Désir demeuré désir d’Eurydice restée aux Enfers. Désir d’Orphée dont les mains ne peuvent plus toucher que les cordes de la lyre afin que, du chant, de la musique, puisse se faire jour le Verbe qui est réminiscence de l’Autre en sa douloureuse absence. Pour cette raison la nature du poème est le reflet de cette infinie tristesse qui aiguillonne et penche, au sein de la nuit, la tête d’un Stéphane Mallarmé dans le rond de lumière de l’opaline au cas où Eurydice en personne apparaîtrait :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend »

 

   Deux vers suffisent à dire la détresse nocturne du Poète dans cette infinie vacuité qui, jamais, ne semble devoir trouver son accomplissement, la condition de sa plénitude. « Clarté déserte - vide papier - blancheur - défend » -, autant de barrières dressées entre son Enfer et son Présent, cette suspension de l’écriture qui entaille l’âme et ravive le souvenir des pages anciennes que l’encre bleuissait, empreinte de la Muse, de l’Aimée dans la chair disponible du papier. Ici, en seulement deux vers, l’essence de l’amour, de la poésie assemblées dans un creuset hautement signifiant. A la force de la métaphore qui, substituant au réel la puissance incantatoire  et de fascination de l’image, fait apparaître au centuple Celle qui était demandée et ne répondait plus que du creux de son silence, cette blancheur d’où tout se montre, où tout meurt. Comme si le cruel destin de toute poésie n’était que de briller à la cimaise de l’art, le temps de son écriture, de sa lecture, de sa diction. Ensuite est le long sommeil dans quoi tout repose lorsque plus aucun regard, plus aucune oreille ne viennent en capter l’urgent message.

   * au plus haut terme de la vision - " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ".  L’ultime du voyage poétique - mystique pour certains ou religieux, mais ceci ne modifie en rien la valeur symbolique de tout l’itinéraire -, le dernier point accessible, le « plus haut de la vision » se laisse apercevoir, pareil à un sillage dans l’immensité du ciel, dans la lumière solaire, dans le crépitement des étoiles, les dernières visions boréales, les dernières écharpes magnétiques au-delà desquelles aucun regard humain ne pourra porter son feu. Sauf dans l’étincellement poétique. Immense parole décrivant sa révolution depuis la Gloire de Verlaine jusqu’à son Enterrement. Ainsi sont les limites humaines, tout Poète pût-il toujours prétendre, par son art, à l’immortalité !

 

Blanche, la poésie

Rosa celeste : Dante et Béatrice

contemplant l'Empyrée.

Illustration de Gustave Doré

pour le Paradis.

 

***

Ne s’agirait-il pas de Dante et Béatrice

admirant

le soleil de la poésie ?

Toute Poésie est Empyrée.

  

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 février 2026 3 25 /02 /février /2026 08:22
Une confusion de lignes

Peinture : Barbara Kroll

 

*

 

                                                             Ce Jeudi 29 Décembre

 

                                                Très chère Sol,

 

 

   Décidemment, « les jours se suivent et se ressemblent », selon la formule idoine. Depuis plusieurs mois je t’avais laissée sans nouvelles et voici, que deux jours de suite, je viens vers toi, sans doute pour me réfugier dans le creux de ta bienveillante épaule. Tu connais mon tempérament cyclothymique, aussi ne t’étonneras-tu point de ce nouveau message. Tu sais combien je suis sensible aux images, photographies, peintures et autres documents filmés dont notre société est prodigue. Aujourd’hui, pour thème de méditation, cette peinture ou plutôt ce croquis de Barbara Kroll, Artiste Allemande dont, ensemble, nous nous sommes déjà entretenus. J’aime beaucoup sa façon impulsive, spontanée, de travailler, jetant sur la toile ou le papier ce qui, en somme, paraît ou bien la ravir ou bien l’inquiéter, la concerner en toute hypothèse. Je joins à ma lettre une photographie de l’œuvre, de manière à ce que mon discours, plutôt que d’être abstrait, trace devant tes yeux un contenu que je qualifierai de « métaphysique ». Tu connais aussi mon attrait pour les choses invisibles, les idées, parfois les ruminations, les utopies, les libres méditations qui, souvent, m’entraînent loin au-delà du sujet de mon énonciation.

   Apercevant cette belle esquisse, les aplats sont grossièrement peints, les formes à peine esquissées, le support froissé, immédiatement m’est venue à l’esprit la pensée d’un genre de genèse de l’être en voie d’accomplissement, une manière de chrysalide, si tu préfères, qui n’aurait encore déchiré la tunique fibreuse qui la corsète et la maintient aux lisières de la vie. Je crois que pour comprendre cette œuvre (peut-être demeurera-t-elle à l’état d’esquisse ?), il nous faut envisager une rétrocession temporelle qui aille jusqu’au socle originaire avant toute émergence lisible qui tracerait les contours de la personne, qui brosserait les traits de son caractère et de sa socialité.

   Alors il faut imaginer ceci : cette forme vaguement humaine, qui tient encore du végétal, du racinaire, est en proie à des convulsions internes que l’on pourrait dire simplement reliées à un métabolisme basal, un difficile équilibre entre ce qui ressort au néant et ce qui ressort à l’exister. Une léthargie, une atonie, une catalepsie dont rien ne pourrait s’élever qui pourrait ressembler à l’activité d’une conscience, fût-elle réduite à l’état d’un faible lumignon. C’est si peu animé, si peu vital, un brandon sur le point de s’éteindre. Ne trouves-tu, Sol, qu’il s’agit là d’une vision tragique de ce qui est censé venir à l’être, n’éprouves-tu quelque frisson à t’apercevoir combien l’humain en son socle premier pourrait sans peine se confondre avec un bout de bois calciné, une savane jaunie et dépeuplée, un marécage qu’un faible crépuscule reconduirait à sa nuit, peut-être la promesse d’une disparition ?

   La touffe des cheveux a la tonalité éteinte d’une étoupe. Le visage est comme gommé, épiphanie d’une entité ne parvenant nullement à connaître sa possible venue au monde. Les mains, bien plutôt que d’être des motifs humains, font signe vers des moignons pourvus de doigts racornis, rétractés, inutilisables pour des tâches communes fussent-elles élémentaires. Oui, vraiment, cette posture du futur Homme, de la future Femme (rien n’est encore bien différencié), met nécessairement mal à l’aise comme si notre propre genèse était ce maintien archaïque, insoutenable, si proche de l’animalité qu’elle nous interrogerait sur notre propre présent, toujours inquiets d’y trouver à l’état pur, en quelque endroit insoupçonné, ce trivial limbique, ce consternant reptilien qui se manifesteraient à l’occasion de nos plus fortes régressions, de nos plus impétueuses passions.

   Eh bien, vois-tu, Solveig, et je me doute que ceci te surprendra au plus haut point, j’énonce le paradoxe suivant : de l’Homme Primitif situé dans sa gangue de limon à l’Homme Moderne hantant les avenues de nos plus belles cités, il n’y a guère plus d’écart qu’entre deux jumeaux dont seulement quelques détails mineurs permettraient de les nommer sans risque de se tromper. Ce que je dis ici, c’est que la distance qui sépare l’Australopithèque du Civilisé est infime, que sous l’épiderme raffiné du Moderne, vit cette lueur primaire qui ne demande qu’à resurgir selon des formes dont l’on pensait qu’elles n’appartenaient plus qu’à la lointaine Préhistoire.  Le paradoxe, nous pourrions le nommer « paradoxe de la Ligne ou du Trait », au motif que l’imbroglio des lignes, la confusion, le trouble qui affectent cette image, reflets d’une réalité surgie de la nuit des temps, nous la retrouvons à l’identique chez les humains éduqués, policés que nous sommes devenus à force d’éducation et de préceptes moraux. Mais pour autant rien n’est changé. L’Homme inculte, sauvage ; l’Homme façonné, poli, de notre époque contemporaine, quoiqu’il nous en coûte de le reconnaître, sont identiquement constitués de ces empilements de lignes, de traits, de ces tumultes initiaux sur lesquels reposent les fondements de notre essence. Je sais, Sol, que mon propos va te sembler aussi abscons que les lignes que j’essaie, ici, de définir, mais le réel est parfois si complexe que les plus efficaces métaphores échouent parfois à en dresser le portrait.

   Pour tenter d’entrer plus avant dans le sujet, c’est toujours d’un retour aux sources dont il faut faire l’expérience. Supposons que le Sujet de la peinture, grâce aux motifs d’une progression maîtrisée, soit parvenu à présenter, dans la réalité qui est la sienne, une face lisse, des traits réguliers, une certaine harmonie et même une évidente beauté. Oui, l’éducation parvient à des résultats admirables. Pour autant, l’Homme, la Femme (puisque maintenant le Sujet aura gagné sa vraie identité), auront-ils effacé tous ces traits désordonnés qui en obéraient l’exacte vision ? Au risque de te décevoir, j’affirmerai que si ces traits ne sont plus visibles, ils n’en demeurent pas moins en une sorte d’état de latence dont la puissance, certes symbolique, peut à chaque instant jeter le trouble dans une existence au demeurant bien conduite. Remontons donc aux sources et postulons, avant même que le Sujet ne vienne au monde, des Qualités n’attendant, en tant que prédicats, qu’à venir poser leur empreinte sur une Ligne Vierge (le Sujet en voie de devenir), de manière à ce que son exister se colore de telle ou de telle manière. En un mot que la vie, pour lui, devienne possible sous tel et tel aspect.

   Et, maintenant, tu conviendras avec moi que si nous voulons remonter au fondement même du Sujet, découvrir sa racine première, nous serons dans la nécessité, au moins sur un plan strictement symbolique, de lui attribuer le minimum dont son essence puisse se réclamer en tant que sédiment originaire, Ainsi conviendrons-nous de le définir à l’aune d’un Trait ou d’une simple Ligne, sans que quelque autre attribut vienne lui ôter ce dénuement, ce dépouillement qui en font un être situé à l’initiale de son événement.

 

Une virginité donc,

une blancheur,

un silence.

 

Tout se doit d’être au repos

avant même que de se manifester,

c’est la loi de toute dialectique.

  

   Donc, primitivement, le Sujet est Ligne, Ligne claire dont aucun artefact ne vient assombrir l’exemplaire destin. Puis, à mesure que l’existence déploie ses orbes, tisse ses auras, fait rayonner ses mandorles, multiplie franges et lisières, instille au sein du corps même mille détails qui étaient au départ inapparents, le Sujet-Ligne, délaissant en quelque manière sa simplicité native, se met à croître, à lancer dans l’espace de qui-il-est, quantité de signes, de pullulations, d’indices, de figures, d’emblèmes qui sont autant de sèmes qui concourent à le définir tel qu’il est, lui le Singulier par excellence, lui l’Exception faite l’ordinaire dont il tisse ses jours, araignée qui déplie sa toile dans tous les horizons possibles. Å son insu, tout comme il dort, respire ou bien vaque à ses occupations quotidiennes, le Sujet-Ligne est devenu, comme chez Léonard de Vinci, « Ligne flexueuse », à propos de laquelle je vais citer les propos d’Henri Bergson dans « La pensée et le mouvant » :

     « Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M. Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel. Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

   Bien évidemment cet extrait concerne la façon dont le dessin repère et met en œuvre cette désormais fameuse « ligne flexueuse », dont il est dit qu’elle n’est pas seulement un trait caractéristique de la pratique artistique, mais qu’elle dénote, en quelque sorte, le caractère intime de la psyché d’un individu, sa nature profonde, laquelle trouve son admirable traduction dans l’expression « serpentement individuel ». Donc, Solveig, si tu as bien suivi ma méditation, il ne t’aura nullement échappé que tout Existant peut être reconduit à cette « ligne onduleuse ou serpentine », qui est sa façon, sur un plan formel, de tracer le sillon de sa vie. Nous ne serions jamais, Toi, Moi, les Autres, que d’incroyables enchevêtrements, d’étonnantes liaisons de cordes et de lacets, des imbroglios de boucles et de chaînes, autrement dit des tissages complexes de qualités multiples dont plus aucune ne serait reconnaissable, si bien que la figure que nous tendrions au Monde serait identique à un chaos originel dont, constamment nous jouerions l’éternelle partition, Heure après heure, Ligne après Ligne. Vois-tu, cette idée de représenter une biographie sous la métaphore de la Ligne me réjouit de façon exemplaire, et je ne veux pour preuve de mon choix, pour en justifier l’emploi en ce qui concerne tout cheminement du destin individuel, que ces quelques valeurs étymologiques qui l’inscrivent dans l’existentiel le plus évident :

« sillons de la peau »

« avoir un profil pur, des formes harmonieuses »

« direction continue dans un sens déterminé »

« direction, sens dans lequel on agit »

« rang assigné à quelqu’un selon sa valeur »

 

   Tous ces différents sens disent : l’inscription de la Ligne dans l’épiderme, la présence de la Ligne dans la beauté, la détermination de la Ligne à s’engager selon la volonté, le choix de la Ligne quant aux valeurs morales, la position de la Ligne quant à la qualité du Sujet. Cependant, et c’est bien là l’écueil de tout jugement subjectif, les évidences pour moi seront peut-être des réfutations pour toi. Mais ceci, tu en conviendras, a une importance toute relative. Que la Vie m’apparaisse sous la figure de la Ligne, que cette même Vie se manifeste pour toi selon l’emblème de la Fleur ou de l’Eau qui s’écoule, tout n’est que contingence. Ce que je crois avec force c’est que pour nous y retrouver avec l’existence, nous ne pouvons nullement faire l’économie de quelque Signe qui s’adresse à nous du plus loin de l’espace et du temps. Des manières de guides, de sentiers éclairant la lande, de traces dans le sable qui indiquent le passage du Nomade, de clartés stellaires auxquelles confier le vertige de notre vision.

   De la confusion initiale des Lignes à leur dissolution finale dans d’inextricables apories, toujours nous sommes des êtres reliés entre eux par des Lignes de force invisibles. Elles sont ce qui fait des Hommes, dispersés au hasard des continents, l’imprescriptible lien de leur commune humanité.

 

Voici pour ces méditations de fin d’année.

Seulement quelques LIGNES aussi vite effacées que tracées.

Par la pensée avec toi dans ton beau chalet rouge au bord du Lac Vättern.

 

Celui qui aime les « lignes flexueuses ».

 

 

 

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24 février 2026 2 24 /02 /février /2026 07:54
L'éternelle fuite du différent

Source : edensky.net.

 

*

 

    "Beau temps, mais à la façon d’août finissant.. le froid du matin est piquant.. la chaleur de l'après-midi mauvaise et sèche.. maladive.. Lumière du soir riche, colorée aux nuances vieillies.. au fond de la vallée, les panaches des peupliers ont commencé à jaunir.. parfois même à se dépouiller de leur masse foliaire.. et je les regarde frissonner sous le vent.. Chacun de nous est pareil à l’une quelconque de leurs feuilles.. Jeunesse.. ardeur pour conquérir un surcroît de sève et de lumière.. vie brève secouée par les tempêtes.. et puis, soudain, le détachement et la mort.."

                                                                         

Texte de Pierre-Henry Sander

  

 

     Pour consoner avec le texte

 

   La chaleur de l'été peu à peu se décolore, le feu s'assourdit, les tempes se libèrent d'une pression continue, la peau s'étoile de brume, le matin dès l'aurore, le soir au crépuscule. Les étoiles, la nuit, sont à nouveau visibles, faisant leur picotement d'insectes. On les entend chanter jusque sous les toits, au creux des mansardes. Tout décline lentement vers une silencieuse parole, tout s'amenuise vers la clarté d'une source. Les crues de l'été sont loin déjà, qui noyaient paysages et hommes dans une même indistinction. Dans les chambres alanguies les corps sont livrés à l'opalescence des nuits claires. Partout les ruissellements, les filets souples, les longues translations de l'air et les plaines des corps s'abandonnent comme les champs de blé agités sous de lentes ondulations. On dérive parmi le temps sans même s'en apercevoir.

  Le glissement vers l'hiver a ceci de particulier qu'il dispose les Existants à un abandon, une confiance, à la recherche attentive d'une vérité. Ce que la chaleur décuple, amplifie, dilate, l'apparition de l'automne le ramène à de plus modestes proportions, les choses deviennent assurées d'elles-mêmes, moins tentées de disparaître sous les masques habituels du doute, de l'ambiguïté. Les lignes s'éclairent, les nervures apparaissent, les formes se détourent de dessins exacts, alors que les corps repus de clarté se réfugient dans l'ombre souveraine. Il y a tant de choses à voir, de menus événements à comprendre. 

  Au plein de l'été, alors que l'étoile blanche diffuse dans l'éther ses millions de phosphènes éblouissants, que la garrigue brûle sous les assauts des rayons ignés, que les pierres de calcaire se dilatent et éclatent, que les pignes libèrent leurs milliers de graines huileuses, que l'écorce des pins se distend, que les élytres des cigales poussent devant elles leurs cymbalisations aiguës, les hommes se terrent dans leurs étroites termitières, replient leurs mandibules, éploient leurs pattes étiques afin de trouver un peu de repos. Les huttes de terre blanche, serrées en grappes compactes sur les collines de pierres, au-dessus de la mer, renvoient les éclats mortifères et les criques s'allument de sourdes réverbérations, et les galets des grèves se gonflent de chaleur. C'est l'heure de la pause méridienne, du bleu décoloré du ciel, de l'élongation des fissures de terre, du bouillonnement de l'eau, de l'abandon de toutes choses à leur destin cloué, scellé. Alors les consciences s'abîment dans le gel compact du temps, les pensées végètent, pareilles à des gemmes, des perles de résine soudées à leur propre viscosité, engluées dans les mailles serrées du sec et du tendu, espace étréci voué à la mesure étroite.

  C'est ainsi, plus le corps se dilate, plus l'esprit étrécit ; plus le soleil s'affirme, plus les pensées s'étiolent, peau de chagrin, cortex pareil à une noix antique, synapses soudées, sidérées, myéline en lambeaux. Idées de luciole à la lueur indécise avant que l'étincelle ne s'éteigne. Le déchaînement de Dionysos est de telle nature, que les bacchanales qui s'ensuivent vendangent les grappes de lucidité avant qu'elles ne soient arrivées à pleine maturité. Car alors, poussé par le Dieu viticole, il y a urgence à boire la vie jusqu'à la lie, à orner son front des pampres de la vigne, à lutiner les Nymphes à même le tonneau, à dégorger tout son jus afin de dire au monde, de sa voix mâle, l'impérieux amour sacrificiel, la nécessite de fouetter le sang des passions, d'éjaculer sa puissance parmi les égarements de la nature.

   C'est cela, l'été, cette folie qui s'empare de l'homme et, le privant de son libre arbitre - on peut le perdre pour si peu, le vol d'un papillon, la corolle blanche d'une jupe, la courbe prometteuse d'un sein -, donc, cette folie bienheureuse, avec ses vêtures de couleur, son bonnet à clochettes, sa gigue polyphonique, le place, l'homme, dans sa condition archaïque, primitive, manière d'épicurisme heureux, dont, plus tard, lorsque la fête ne battra plus son plein, il se remettra. Mais, d'abord, il faut cette ivresse, ce laisser-aller au profane, à l'immédiatement perceptible, cette manducation de la chair à pleine dents afin que tout s'inscrive dans une fastueuse arche de plaisir, de désir sans entraves.

  Puis voilà l'automne et alors, soudain, tout semble basculer dans le calme, la mesure, la tempérance apollinienne. Partout les feuilles mortes qui semblent témoigner d'un repliement de la nature sur son germe initial. Temps de repos, de ressourcement, d'intériorité. Temps de nostalgie et de réminiscence. Si le printemps était naissance, l'été maturité, voici venus les jours où la sève regagne l'enclos des branches, la lumière rentre dans de mystérieuses cryptes, les mouvements rétrocèdent vers une perte racinaire, un enfouissement. Métaphore facile, évidente, de l'âge dernier avant que les choses ne s'effacent du champ de vision. Cependant, ces feux ultimes brillent d'un singulier éclat. La pensée se pose, l'esprit s'ouvre en conque devant la connaissance, les affects se déplient, les percepts s'ordonnent à ce qui voudrait bien se montrer avant que la rétine devienne opaque, la méditation fait ses efflorescences, la contemplation s'ouvre à l'aune d'une longue patience.

  Les couleurs de l'automne sont si belles, chatoyantes, genre d'ode de la nature à la vie, appel de "l'éternel retour du même" dont le balancement du nycthémère, le rythme des saisons, l'enchaînement des années sont les déclinaisons les plus visibles. L'Existant, inclus dans ce rythme cosmique qui le traverse de part en part, microcosme inséré dans le macrocosme, fait avancer ses pas comme le font les laborieuses fourmis, poussant leurs brindilles devant elles sans bien connaître la finalité de leur longue procession. En prendraient-elles conscience avec acuité que les innocentes brindilles se métamorphoseraient aussitôt en rocher poussé par Sisyphe. Autrement dit la figure de l'absurde. Heureusement, pour nous, Marcheurs de l'infini, la beauté de cette saison finissante soustrait à nos yeux cette image tragique dont toute existence, par essence, est affectée.

  Car, en définitive, "l'éternel retour du même", s'il est avant tout un concept philosophique, nous le soupçonnons de cultiver, en sourdine, une singulière et confondante rhapsodie que nous pourrions nommer ainsi : "L'éternelle fuite du différent." Car tout procède de cette fuite en avant, mortifère, impérieuse, sans faille et l'on a beau tendre ses mains sur le silence, essayer de saisir les ombres, d'agripper les derniers feux de lumière, rien n'y fait, rien ne s'ouvre plus en définitive, rien ne parle plus. Mutité, cécité, morphologie tubéreuse, racinaire, rhizomatique, comme la tentation d'une ramure, d'une feuillaison voulant dire au monde des Vivants sa sève ultime, son bourgeonnement, sa possible éclosion et déjà l'écorce cède et déjà les termites et les insectes xylophages commencent leur patient travail de nettoyage. Car tout retourne à l'origine. Inéluctablement. Ceci, nous le savons, mais cette route fuyant dans la brume, alors que les arbres effeuillent leurs corolles de rouille et de feu, nous la poursuivons, tout entourés d'une ineffable beauté. Mais le silence s'impose car nous ne saurions mieux dire que la nature elle-même dans l'éblouissant spectacle dont elle nous fait constamment l'offrande. Nous sommes au monde comme le monde est à nous, le temps d'une parenthèse. Entre ses rives en forme de révérence, il est toujours temps d'exister. Cela nous le pouvons, fût-ce dans une dernière gloire de lumière. 

 

Car l'automne est une belle métaphore existentielle

qui s'habille de couleurs chatoyantes

avant que l'hiver ne vienne

la dépouiller.

Il est encore

temps.

 

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22 février 2026 7 22 /02 /février /2026 08:04
Seule et le Soleil

 

Edward Hopper

« Une femme au soleil »

Source : Edward Hopper -

Peintures, biographie et citations.

 

 

***

 

 

 

 

   Savez-vous combien il est indécent d’observer une femme nue qui ne se sait ni nue, ni vue. Savez-vous combien il est troublant depuis sa propre sculpture de chair, tendue à la manière d’un arc, de pénétrer l’intimité d’une Abandonnée. Oui, Vous la Droite, dans cette venue à vous de la lumière mon regard a croisé toute la surface de votre anatomie sans même que vous en ressentiez la pointe de braise. J’avais fort mal dormi il faut dire et mon métier de journaliste inquiet offrait à mes nuits de belles perspectives d’insomnie. J’avais plus d’une énigme à résoudre dont, sans doute, je ne viendrais nullement à bout. Peut-être même eût-il été plus sage de renoncer à entrer dans les arcanes d’une vie complexe, tumultueuse, cette existence d’un Ecrivain dont on n’avait découvert les manuscrits qu’après sa mort. En quelque sorte il ouvrait de nouvelles voies à la littérature, raison pour laquelle on voulait connaître les moindres détails de sa biographie, les motifs qui l’avaient conduit à ne rien publier de son vivant. Les plus curieux et les moins avertis des conditions de la création pensaient pouvoir trouver dans un événement ou bien un autre la clé de compréhension de cette œuvre si singulière. Sans doute étaient-ils naïfs, cependant ils avaient le droit de l’être.

   L’été dévoile tout juste le bout de son nez. Après un printemps maussade, le soleil consent enfin à donner de ses nouvelles. Tôt levé, dès cinq heures du matin, nullement sorti du sommeil dans lequel je n’étais entré, sans doute hirsute, au milieu d’un fatras de notes et le cendrier plein de mégots, j’ouvre la fenêtre sur une campagne riante où des collines courent jusqu’à l’horizon. Un moutonnement vert propice à la méditation, une ouverture à la sérénité. Nul bruit si ce n’est une persistante rumeur qui m’est familière, mon sang bat dans mes oreilles au rythme d’un tamtam : ma journée sera certainement tout sauf apaisée. Les collines n’y pourront rien.

   Je reste longtemps sur le balcon de bois à sentir les derniers effluves de la nuit. Rien ne m’aurait alerté de votre discrète présence si la fumée de cigarette à l’odeur de miel n’était venue frapper mon visage à la façon d’un vent léger. Tournant légèrement la tête vers la gauche, me voici ébloui par tant de généreuse lumière. Derrière un rideau que l’air fait à peine flotter, VOUS dans la clandestinité de la pure nudité. Immobile telle la cariatide qui soutiendrait des volutes d’absolu. Voudrais-je me soustraire à cette vue qu’aucune volonté ne m’aiderait à le faire. Telle est la fascination que mon corps entier devient une étrange banquise à la dérive. Que faire d’autre que vous dévisager, autrement dit vous ôter tout visage, annuler votre épiphanie humaine, porter  votre image sur des fonts lapidaires. Vous ne pouvez être qu’une concrétion minérale, une émanation du sol, un genre de glaise qui aurait durci au contact de l’air.

   Diariste dans l’âme que me reste-t-il donc si ce n’est de tracer les contours de votre apparence ? Dire le lieu que vous êtes, en inventorier les formes, en préciser la nature. VOUS êtes tel l’insecte cloué sur la planche du taxidermiste, offerte à tous les supplices, immolée dans votre être même. Peut-on connaître sort plus tragique ? Mais ici, sur ce balcon qui s’allume des premières ardeurs solaires, en regard de l’Inconnu (e), que me reste-t-il d’autre que ce face à face silencieux dans un temps qui se fige, ne divulgue rien de son essence ? VOUS êtres offerte dans le même mouvement qui vous tient en réserve et m’ôte toute possibilité de vous connaître sauf dans la distance, l’approche, jamais l’intime au bout duquel pourrait s’offrir une relation. Ô douleur plurielle. De vous voir et de demeurer en moi. D’être vue et de ne pouvoir infléchir, vous-même, votre destin. Il est entièrement placé sous l’acte de ma vision qui, malgré les précautions dont je l’entoure, ne peut que vous aliéner, c'est-à-dire vous dépouiller de votre seul bien, à savoir cette nudité qui semble être ce par quoi vous figurez au monde.

   L’ombre vert sombre des murs dessine comme un infranchissable dais, presqu’un décor de théâtre aux personnages absents. Tout à la fois vous êtes l’actrice, la costumière, la maquilleuse, le souffleur à la voix aphone, le régisseur assis sur son fauteuil de pourpre, sans doute l’auteur qui a écrit la pièce, qui vous confie son âme corps et bien le temps d’une représentation (d’une existence ?). VOUS êtes si mystérieuse dans votre drapé hiératique. On dirait la volupté d’un Rubens que les morsures du temps auraient affaiblie, que les griffes de l’amour aurait entamée, que les lignes de la vie aurait prise au piège ne laissant percevoir que cette effigie dépouillée de ses principaux attributs : joie de vivre, exultation du corps, rayonnement de la chair hors de son enceinte de peau. Parfois même je me demande si vous êtes un être réellement matériel ou bien une hallucination qui serait venue visiter un esprit bien embrumé, cette enquête littéraire est si éprouvante qui ne dit son mot qu’en énigme, en clignotements, en vacillement si près de s’éteindre.

   Vous prendre en mon enceinte pourrait-il seulement consister à demeurer derrière une vitre et faire silence ? Mon intérieur est si agité, des paroles y font leur sabbat, des pensées s’y emmêlent tels les longs filaments des poulpes, mouvement océanique que rien ne pourrait arrêter. La raison de mes questions, leur incessant tournoiement, je n’en connais même pas les fondements (un tellurisme intime, l’enquête à poursuivre en direction de ce ténébreux Ecrivain qui habite dans la mansarde de ma tête depuis au moins ma naissance), ces interrogations donc, j’en ignore la destination, je les vis comme par procuration à défaut d’en connaître leur sombre commanditaire. Ceci s’appelle selon toute vraisemblance, angoisse, confrontation à l’absurde, pulsion et propulsion de soi en direction de ce monde si lointain qu’il pourrait se donner selon les caprices d’une fantasmagorie.

   En quelque sorte je VOUS rejoins en votre solitude qui pourrait aussi bien rimer avec hébétude. Il y a tant d’invraisemblance à être parmi les hommes, dans le sillage de leur seule folie. Car vous en conviendrez, Être des lointains, Parution de brume, Oscillations du rêve au-dessus d’une méridienne lagunaire, vous êtes sertie du plomb dont on fabrique les vitraux. Sans doute ductile à chaud, dans le vif du vivre, mais rigide, à la limite de la cassure lorsque dépossédée de vous-même vous flottez quelque part alentour de votre corps, aura, cercle magnétique cherchant son Nord, ne trouvant qu’une giration de boussole et nulle direction à emprunter que celle d’une éternelle divagation. Pourtant il ne tiendrait qu’à vous de vous saisir du cadre de cette fenêtre grand ouverte sur le libre accueil de l’espace. Quelle invisible main vous retient donc en arrière de vous ? Auriez-vous peur de l’épreuve de la liberté ? C’est vrai, je vous rejoindrai si tel était le cas, être libre est courir le danger en permanence de la perdre cette liberté, de lui substituer cette aliénation aux semelles de mercure qui nous réduit, le plus souvent, à la posture d’étranges culbutos. Nulle progression. Ni vers l’avant, ni vers l’arrière. Nulle propension à surgir dans le passé, nul bond vers le futur qui appelle et incendie la meute de foin de nos esprits.

   Faut-il, tout de même que votre condamnation au surplace ait été prononcée par d’implacables juges. Vous êtes là, dans la posture d’une jeune femme nubile avant qu’elle n’entre dans la case de boue sociale, qu’elle n’en colmate toute fissure afin que, promise, elle ne puisse point faillir à sa tâche. Voyez-vous, vous n’échapperez pas plus au grappin de votre servitude que moi au boulet qui me lie à cet Ecrivain fantoche qui ne brille guère plus maintenant que par ces feuillets tachés d’encre qu’un Editeur cupide a décidé de faire imprimer, non en raison d’une gloire posthume agissant tel un baume, simplement l’occasion d’arrondir une bourse et d’inviter au vernissage quelques Importants de son cercle d’intimes. Quant à ce cadre accroché au mur (êtes-vous chez vous ou bien dans un meublé quelconque, une chambre d’hôtel, le réduit d’une maison de passe ?), ce cadre parle-t-il de vous ? Y êtes-vous photographiée (ce piège qui vous métamorphose en animal de laboratoire !), toute petite fille aux tresses facétieuses, adolescente avec le rouge du désir aux joues, femme mûre avec l’aplomb de cet âge qui paraît éternel mais déjà les premières rides, déjà les premières fatigues des amours consommées en pure perte), ou bien est-ce l’image d’un ancien amant, la mise en scène d’un riant paysage avec lequel vous vous sentez en affinité ? Il y a tant de fine vapeur qui s’exhale de ce décor de cinéma. Ce rectangle de lumière dans lequel vous surgissez en tant que possible offrande à la lumière, que nous dit-il en termes scéniques ? La verticalité de votre solitude ? La proie en attente de son prédateur ? La dévotion à quelque divinité ? L’accueil d’une vérité qui ne pourrait se dire que selon la belle métaphore de la lumière ? Toutes ces ficelles sont si usées qu’elles ne tiennent, sans doute, que par défaut, par une faillite de l’imaginaire, une absence d’énergie à produire de la vraie pensée !

   Cependant que j’échafaudais mes creuses hypothèses, voici que je m’identifiais à ce Songe que vous êtes car il y a en vous cette prémonition du sommeil, cette disposition à glisser dans les mailles serrées du deuil nocturne, à vous confondre avec la tache bleutée de la Lune, les points évanescents des étoiles. Alors si ma divagation a quelque chance de tutoyer le réel, qu’apercevez-vous donc à titre de symbole dans ce Soleil présent à titre d’allusion ? L’archétype du Père, une brillante icône rayonnant du haut de son empyrée, la promesse d’un éblouissement amoureux, le visage aveuglant d’un dieu antique, votre propre présence qu’une pure joie dilaterait de l’intérieur ? Si plurielles sont les pistes de l’inconnaissance ! Car vous ne m’offrez que cela. L’amande de votre sexe dont j’aurais pu faire une ambroisie, même à distance, vous la dissimulez dans le golfe de votre fière féminité.

   J’ai quitté le balcon le temps d’aller chercher une cigarette, de craquer une allumette, de revenir sur les planches disjointes, de souffler dans l’air qui crépite deux ou trois volutes pareilles à une écume marine. Et voici que la scène est vide, que ne demeurent du spectacle que des murs de carton-pâte, des enfilades en trompe-l’œil, des décors que l’on démonte, des bruits de voix qui ordonnent, des cliquetis, des chuintements mécaniques, des rotations de treuils, des glissements de poulies. Toute une distribution de Comédie Humaine qui replie ses tréteaux, tire sa révérence. Le soleil est maintenant tout près du zénith. Sa goutte blanche gonfle et jette son fin nectar qui partout retombe. Il n’y a plus que lui qui soit réel dans tout ce chaos du monde. Je m’assois à ma table de travail, à ma table de crucifixion. Les pages blanches sont éparses comme après un orage et son vent agité, tourbillonnant. Mes notes dansent devant mes yeux tels des phalènes dans un cône de lumière. Les pleins percutent les déliés. Les mots jouent à saute-moutons. Les [S] sifflent, les [R] roulent comme des galets dans le lit d’un torrent. Les [L] bouillonnent, on dirait des feuilles liquides dans l’œil d’un cyclone. Les (T - D - N] font leur souffle court, les [G] leurs gutturales profondes. Plus rien n’est guère en pays de connaissance. Et l’Ecrivain, ou est-il l’Ecrivain, moi qui suis à sa recherche depuis presque la nuit des temps ? Voici qu’il m’échappe. Voici que je m’échappe, que je ne saisis même plus les bords de mon être. Peut-être l’Ecrivain, la Fille dans le pli du soleil, Moi dans cette chambre au balcon de bois qui donne sur le VIDE ! Peut-être ne sommes-nous que des spectres à peine issus du NEANT ? A peine issus. A peine …

  

  

 

 

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21 février 2026 6 21 /02 /février /2026 10:03
Cristal de l’Instant

***

 

« J’ai cet infini jouissable

De l’instant présent,

Durci en moi,

Un vrai diamant

Qui flamboie

Dans mon corps. »

 

*

 

« L’Extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Ce « diamant » dont parle l’Auteur, nous ne saurions l’aborder directement qu’au risque de l’éblouissement, peut-être même d’une stupeur dont nous mettrions longtemps à nous remettre. Comment, en effet, nous approcher de cet « infini jouissable », autrement qu’à tourner longuement tout autour, à tirer de ces multiples orbes quelque chose comme un chiffre secret qui nous en donnerait l’accès ? Il en est ainsi, des choses précieuses, des choses rares, qu’il faut hanter leurs contours avec patience, tutoyer leu pellicule lisse, se confondre en quelque manière avec qui elles sont, ces choses, tirant de notre soudaine analogie, de notre étonnante ressemblance, un laisser-passer, un pouvoir de franchir cette barrière que nous estimions négative alors qu’elle recèle, en sa présence même, les ressources nécessaires à notre plus intime joie. Se frotter à leur enveloppe extérieure, c’est déjà anticiper notre propre surgissement en cette douce et pulpeuse chair qui est comme leur essence plénière, la plus accomplie.

  

   Donc ce « diamant » ne se laissera percevoir qu’à la suite d’une méditation approfondie à son sujet. Ce qui, d’emblée, est à souligner et à soumettre à la lame de notre curiosité, cet « instant présent » qui recèle en soi nombre de significations discrètes dont nous devons nous faire les patients et obstinés Explorateurs si, du moins, nous souhaitons participer à sa juste efflorescence. « L’instant présent », nous proférons à bas bruit, en nous, cette formule qui, bien vite s’ourlera des teintes d’une haute magie. Et puisqu’il s’agit du TEMPS en son abstraite figure, il ne nous sera guère autorisé de faire l’économie des mots célèbres de saint Augustin :

 

« Qu’est-ce donc que le temps ?

Si personne ne m’interroge, je le sais ;

si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. »

 

   Cette « ignorance » que nous pourrions qualifier de « docte ignorance » tant Celui qui l’émet est un haut Penseur, force nous est donnée de la tourner et de la retourner sans cesse au sein même de notre massif de chair. C’est en notre essence matérielle que les choses auront lieu sous la forme du « ou bien ou bien ».

   Ou bien ce Temps ne creusera rien en nous, s’invaginant à même notre derme, y faisant son lit, y mourant de « sa belle mort ».

  Ou bien une cavité se creusera, une lumière se lèvera de l’obscur, un dépli s’accomplira qui nous offrira une vue sur ce mystérieux Temps, le rendant concret en quelque façon, le rendant palpable, au moins au bout de la pulpe de notre esprit qui lui attribuera forme et sens. Oh, certes, cette connaissance sera bien superficielle, d’abord de l’ordre de l’intuition sensible qu’il nous appartiendra de métamorphoser en intuition intellectuelle si cette pure grâce nous est donnée de forer le réel jusqu’en ses plus dissimulés abysses.

  

  Cependant Chacun comprendre que, méditer sur le Temps à l’aune de subtiles abstractions, ne nous conduira nullement à en éprouver la secrète architecture. Seulement une suite de vols grâcieux se limitant à leur invisible empreinte dans une atmosphère guère plus saisissable que le motif qui y a imprimé, temporairement, (dans l’instant) son évanescente forme. Comme bien souvent au cours de nos écrits, et ceci n’est nulle fuite, nulle pirouette, nous aurons recours à la force expressive de la métaphore, uniquement dans le souci de donner de tangibles vêtures aux Idées. Idées qui, si elles sont sublimes, pour autant se refusent à se donner en une pure évidence, c’est bien là, du reste, ce retrait, cette réserve, qui constituent leurs motifs les plus raffinés. Donc nous prendrons comme fondement, cette Idée devenue concrète sous la forme d’une métaphore au gré de laquelle nous tâcherons de donner quelques appuis à ces trop rapides et brèves intuitions s’évanouissant, la plupart du temps, dans le songe vaporeux de notre inconscient. Cette allégorie de la temporalité, affectons-lui un nom, « Strokkur », attribuons-lui une image telle que figurée ci-dessous, laquelle correspond à l’éruption de ce Geyser dans le champ géothermique de Geysir en cette Islande volcano-géologique à la stupéfiante beauté.

Cristal de l’Instant

   Certes, il peut paraître étonnant que le phénomène si complexe du Temps, avec son aspect trinitaire emmêlé des stances du Passé, de l’Avenir, du Présent, donc que ce pur concept se puisse résumer à ce modeste nom, à cette géographie strictement localisée. Alors, dès maintenant, il nous faut bâtir une narration et lui donner quelque consistance, escomptant de cette dernière pouvoir tirer autre chose que les nuées d’un « songe-creux ». Å propos de la toponymie de « Geysir », retenons ce que nous en dit Wikipédia :

 

   « Il est l'éponyme de ce type de source chaude jaillissante et intermittente, et dont le terme vient du verbe islandais gjósa signifiant « jaillir »

 

   Ce qui doit retenir notre attention avec le plus grand intérêt, ce « jaillir » dont le sens joue avec le sens synonyme de « l’Instant » auquel nous reviendrons bientôt comme à l’un des moments forts de cette narration qui vous est promise. 

  

Si nous décomposons le Temps en

deux visages concomitants, nous obtenons

 

la Durée qui se développe selon un axe horizontal, linéaire, continu ;

alors que l’Instant émerge de cette linéarité à la manière d’un plan orthogonal,

lequel se dresse à la verticale,

pur surgissement de soi à partir d’une Durée

qui se vit telle une matière inerte, amorphe, à l’illisible texture.

 

   Donc au gré d’un travail de notre imaginaire, plongeons dans les profondeurs mêmes de ce mystérieux « Strokkur », de cet antre alchimique en qui se déroulent de bien étranges processus. Imaginons ces nappes de liquide en fusion, ces rivières magmatiques sans fin, ces deltas ignés, ces confluences de gaz et de lave, leur complexité, leur illisibilité, leur emmêlement même sont le visage de ce Temps-Durée qui se dissout et cache son visage dans ce qu’il a été, dans ce qu’il est, dans ce qu’il sera. Temps-Mystère, Temps retiré en soi comme un hiéroglyphe qui ne voudrait nullement que son secret ne fût mis à jour, révélé. Temps d’effacement, de dissolution, de fusion en soi dont rien, ni personne, ne pourrait transgresser le tumultueux océan avec ses profonds abysses, ses cavités dissimulées, ses anfractuosités où la Raison se perd à l’aune de ses inutiles prospections. Du Temps tel qu’il a été, nous nous accommoderions volontiers de faire le deuil, du Temps tel qu’il sera nous pourrions effacer la fuyante silhouette sans que quelque remords ne soit attaché à ce renoncement. Par contre, le Temps tel qu’il est, toujours nous nous plaignons de ne pouvoir l’enfermer en une lanterne magique d’où son rayonnement nous atteindrait dans une manière de grâce dont il nous serait fait le don à la seule puissance de son magnétisme. Ceci veut dire que l’Instant, ce point fixe parmi la sidérante vitesse du cosmos, nous voudrions nous en rendre maîtres, le fixer comme l’Entomologiste crucifie la cuirasse de son insecte mordoré sur le lit de liège qui devient, en quelque façon, son éternité.

  

   Mais, cette possible éternité, nous allons lui donner corps, au seul motif métamorphique de notre rêverie. Donc le Magma-Durée remonte dans la cheminée qui est son propre destin, sa naturelle viscosité diminue, devient lave infiniment liquide, devient gaz aérien, devient nuées ardentes, devient ce jet bouillonnant, jaillissant qu’est le Geiser « Strokkur », image soudain fixe de cet Instant qui se symbolise sous la forme de ce mince bourgeon blanc fusant, de ce flux érectile pareil à de la glace, de cette éclosion de ce surgeon quasi minéral en lequel se cristallise, sous la puissance de l’exister, tout ce qui, jusqu’ici était fuite, était perte de soi, était absence. Donc cristallisation des basaltes qui se donnent sous la forme

 

des éclats vitreux et adamantins du Corindon,

sous les modalités de l’argenté Zircon,

sous la braise du rouge Grenat,

sous l’ombre verte de la Kimberline,

sous la dense nit de l’Obsidienne.

 

   Bien évidemment, Chacun aura reconnu, au travers de l’énumération de ces différentes gemmes, la multiple déclinaison du « vrai diamant qui flamboie dans mon corps », selon la belle expression de Le Clézio. Énoncer, à la suite, que l’Instant adéquatement contextualisé ne peut être que « cristallisation », c’est-à-dire « conceptualisation » de la Durée, ceci sonne comme un simple lieu commun qu’il convient d’abandonner à son insuffisance native.

 

Donc cet « infini jouissable »,

dont il convient de mentionner

la cruauté oxymorique au motif

 

que le « jouissable » ne saurait,

en aucune manière,

s’éployer de l’Instant,

lequel est le signe, s’il était besoin

d’en confirmer l’essence,

du soulignement de notre finitude,

 

alors que, au moins d’une

manière contemplative,

l’Éternité, l’Infini ne se

peuvent concevoir

qu’à l’aune de la Durée.

 

   Mais c’est bien là licence d’Écrivain que de transformer un mensonge en vérité, que de médiatiser avec le sublime véhicule de la Langue, que d’assurer le passage, au seul rythme des mots, d’une Clôture de qui-nous-sommes, effigies de la Finitude, en une Ouverture Infinie au gré de laquelle nous sauverions, au moins provisoirement, la situation toujours en détresse de notre Humanité.

 

   Et, si nous ne souhaitons demeurer sur ce rivage d’incertitude qui nous condamnerait à trépas, suggérons cependant la possibilité d’une alternative, sinon joyeuse, du moins suffisamment claire, afin que notre vision ne s’obscurcisse nullement des ombres funestes d’un effectif nihilisme. Cet Instant que l’on vient de relier à la Finitude, attribuons-lui un plus vaste horizon au titre de l’événement heureux qui, parfois, se dissimule en ses plis et ne demande qu’à faire florès.  L’événement majeur qui sculpte dans le réel cet « infini jouissable » se trouve entièrement contenu dans la belle et inépuisable idée du « Sublime ».

 

Le sublime en tant que

surgissement, jaillissement

de ce sur quoi il fait fond,

la contingence ordinaire,

le prosaïque sans élan,

le factuel en sa plus étique parure.

 

   Et, si nous revenons à notre métaphore antécédente, nous verrons immédiatement que cette lave amorphe, adynamique, inconsistante, cette sorte de guimauve élastique portant en elle, comme sa famélique et chétive parure, les stases indifférenciées d’une temporalité passée-présente-future, autrement dit de sa Durée se perdant dans les rives floues de ses lentes fluences,

 

nous apercevrons donc, par contraste,

 

le clair faisceau,

le panache éblouissement

du Geyser « Strokkur »,

nous livrant, dans le

prodige du Pur Instant,

ce que, depuis toujours

nous attendions,

notre propre révélation

à qui-nous-sommes

face à une Réalité Transcendante,

laquelle mobilise notre Être

bien-au-delà de tout

ce qui est concevable,

infini transport de Soi

hors de ses frontières,

à savoir rutilance de

son infinie liberté.

 

  Être face au Sublime et se laisser transporter en lui, voici le secret de son propre dépassement, de son propre accomplissement. Nos méditations, reportons-les à la belle toile de Caspar David Friedrich, « Le Watzmann » qui représente ce massif vu depuis Berchtesgaden

Cristal de l’Instant

Imaginons-nous

face à ce haut pic neigeux

éblouissant de blancheur,

face à cette pyramide vert sombre

qui en dissimule une partie,

face à ces chaos re rochers

organisés selon un étonnant cosmos,

face aux sombres amoncellements

sombres du premier plan.

 

   De prime abord, nous ne pouvons nullement dire que le « Sublime » soit logé de manière évidente en nous, pas plus qu’il ne s’élève « naturellement » du massif minéral. Car le Sublime n’est pas une propriété du Sujet, pas plus que celle de l’objet qui vient à notre encontre.

 

La Montagne n’est pas Sublime,

je ne suis pas Sublime.

 

   Ce qui veut dire qu’il n’y a pas d’autonomie du Sublime déposé dans les choses à la façon d’un simple prédicat logique. Il ne va nullement de soi qu’un pic soit immédiatement admirable, suréminent, grandiose, héroïque. Pas plus que ces qualificatifs ne pourraient d’emblée s’appliquer au Sujet que je suis. Donc le sentiment du Sublime n’est pas dans les choses, il est porté en elles par un acte de volition et d’amour du Sujet, lequel, se focalisant entièrement sur le paysage qui lui est offert au titre de sa vision, le place dans la situation favorable d’une effective transcendance.

   Ce faisant, et par le simple jeu d’une rétroaction spontanée, le Sublime rejaillit en moi et me métamorphose au point que ma propre esquisse se confond avec la prestigieuse silhouette qui m’accueille et me transit. Ce jeu d’écho, de réverbération qui fait de deux réalités au départ adverses, une seule et même chose, pourrait se résumer au titre, pour Qui-je-suis, d’une auto-hétéro-affection.

  

Affecté par la Haute Altérité

qui me toise du haut de son immensité,

une égale qualité naît en moi

qui me touche au plus vif,

me bouleverse au sens strict,

m’émeut au point que mon ego,

d’habitude si visible, si exigeant,

se perd dans le mouvement même

de cette sublimation inattendue

autant qu’énergiquement souhaitée,

surgissement à même le potentiel

le plus effectif de ma conscience.

 

   Avant l’événement sublime, la Durée s’éternisait dans une manière de flux et reflux sans relief, de monotonie proche d’une possible catatonie. Puis le féérique survient avec la rapidité et la fascination de l’éclair, le temps, de dilaté qu’il était à l’infini, se contracte, se condense si bien qu’il devient cette pointe, ce dard, ce point sans ombre ni projection, ce point à lui-même son propre rayonnement, sa propre effectuation.

   Lorsque le sublime s’efface, autrement dit lorsque l’Idée, car c’était bien l’Idée et elle seule en sa pure transcendance

 

qui faisait signe depuis le pic blanc,

depuis la pyramide d’ombre,

depuis le chaos de rochers,

depuis le sombre du premier plan,

 

   lorsque donc cette Idée rétrocède, des Essences précitées du Pic, de la Pyramide, du Chaos, du premier plan, il ne demeure que leur dolent exister, à savoir cette durée en laquelle ils s‘abîment faute qu’un Regard Fécondateur ne vienne les tirer de leur immémorial somme, de leur longue et confondante léthargie.

 

Et le médiateur de ce processus complexe

qui fait sortir les choses de leur

bogue naturelle, sourde,

celée aux purs mystères du Monde,

c’est bien la pure effectivité

de notre Conscience Intentionnelle,

de notre Puissance Constituante

qui se manifeste en tant qu’instituant

ce Monde-intimement-pour-nous

du sublime éprouvé du fond

 même de notre Être.

 

Ceci signifie que

l’épreuve de la Vérité

ne se lève nullement

du contingent

et de l’ordinaire,

qu’il faut perforer la croûte

résistante du réel en vue

qu’il apparaisse, ce réel,

 comme l’exception,

comme cette Vérité,

laquelle ne peut être que la nôtre

à l’Instant de la rencontre décisive.

  

  Et ce « décisif » fait signe en direction du concept « d’exaiphnès », tel qu’utilisé par Platon, à travers quelques 36 occurrences dans ses Dialogues. Donc « exaiphnès » tel que cité par le Fondateur de l’Académie dans la « Lettre VII » :

 

« C'est quand on a longtemps fréquenté ces problèmes […],

que la vérité jaillit soudain (exaiphnès) dans l'âme,

comme la lumière (φῶς) jaillit de l'étincelle,

et ensuite croît d'elle-même. »

 

   « Il [Platon] ajoute, donc, l’article neutre τὸ à l’adverbe ‘’exaiphnès’’ pour décrire et indiquer non plus le « soudainement », mais « l’instant ». Cet « instant », dont Platon dit qu’il est simultanément dans et hors du temps, désigne ici le moment du passage, où une réalité devient tout à fait autre. »  (« Exaiphnès en tant qu’apex de la dynamique qui nous amène au « Beau » chez Platon » - Stanislao Allegretti )

 

« Le moment du passage, où une réalité

devient tout à fait autre » :

 

   pourrait-on donner meilleure définition du Sublime comme hétéro-affection de ce Paysage romantique, de la Nature en son fond d’obscure mais lumineuse « Phusis », mais aussi du Sublime comme auto-affection du Sujet qui s’y abîme au double titre,

 

d’une fascination en même temps que,

d’une crainte et, parfois même d’un effroi

constitutifs de la soudaineté

d’apparition du Sublime :

 

cette déchirure de la toile du Réel,

cette incision comme nulle autre

de la Beauté en Soi,

cette vive inquiétude.

 

Sitôt qu’apparue, cette Beauté

pourrait nous être soustraite,

laissant grand ouvertes les portes

de la Finitude au gré desquelles

 

la Durée ne serait plus Durée,

ni l’Instant, Instant,

 

seulement la radicale vacuité

en notre saisissement le plus propre.

 

« J’ai cet infini jouissable

De l’instant présent,

Durci en moi,

Un vrai diamant

Qui flamboie

Dans mon corps. »

 

 

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21 février 2026 6 21 /02 /février /2026 08:34

 

La chambre du milieu ou du Levant.

 

 

lcdmocdl.JPG 

 Photographie : Blanc-Seing.

 

 Toute chambre est, par définition, fondatrice d'une assise dans le monde. Mais, inévitablement l'une d'entre elles, sans doute celle qui a reçu le plus d'investissement affectif, s'illustre comme chambre-archétype, recevant l'empreinte des chambres précédentes et préfigurant celles qui la suivront dans le cours de la temporalité. La chambre qui consone avec mon adolescence est celle qui me vient à l'esprit dès que j'évoque un lieu d'intimité et de recueillement. De ma première chambre, l'originelle, je ne conserve qu'un vague souvenir du temps de mon enfance, lorsque le jeudi, j'allais passer la journée chez mes grands-parents paternels. Matelas rembourré de crin, moine semblable à une luge avec sa cassolette de braise qu'on enfournait entre les draps, l'hiver, afin d'atténuer la rigueur de la toile sibérienne. Quant à celle qui suivit, à Beaulieu, dans la "Petite Maison", ne reste guère que l'idée de la fiction que j'avais écrite, laquelle avait été publiée dans "Paroles d'enfance", chez "Les Arènes" pour Radio-France.

  Mais revenons à cette fameuse chambre dont il faut expliciter les sous-titres. Chambre du "milieu", appellation simplement spatiale car située sur le milieu de la façade, entre la chambre de mes Parents et de ma Grand-Mère maternelle Marilou. Ensuite, du "Levant", en raison de son orientation vers l'est. Or cette position convenait parfaitement à mon inclination naturelle à être un Existant de l'aube, plutôt que du crépuscule. Exister avant le déploiement des choses, sur la nervure où s'ouvre le jour, fleurissent les projets. Le crépuscule, bien qu'il soit une heure allouée au repos et à l'attente de la si belle nuit, m'a toujours paru plus sombrement métaphysique, descendant vers une prochaine clôture des choses, une fermeture. Donc chambre du "Levant". Quel bonheur alors, me levant dès l'aube, que de pousser les volets sur la première lueur du jour, de descendre rejoindre Grand-Père William (GPW), lequel, à la manière d'un rituel enfoui au fin fond de l'âme, prenait sa première collation de la journée, invariablement quelques anchois allongés dans de l'huile d'olive, anchois qu'il disposait sur une tranche de pain qui lui tenait lieu d'assiette, mastiquant avec application, chaque bouchée -le repas était toujours une fête chez cette âme simple-, buvant avec la même énergie de longues gorgées "d'Artaban", un rouge fort en caractère, mais sans doute indigent en matière de goût. Je déjeunais avec lui, possiblement d'un fruit ou bien d'une tasse de chocolat, avant de remonter dans ma chambre me pencher sur mes classeurs. Bientôt le car passerait qui  m'emmenait au Lycée de Neuville.

  Mais ce lieu, bien loin de se limiter à ce que pourrait en évoquer une simple image d'Épinal, était davantage formatrice de mes futures passions. Lecture surtout, écriture aussi, pour les besoins de la scolarité. Évoquer ce temps ancien consiste , toujours, à le situer par rapport à des rencontres littéraires, des découvertes d'écrivains. Bien évidemment il serait fastidieux d'en dresser une liste exhaustive, ce dont je serais bien en peine aujourd'hui, une mémoire capricieuse ne pouvant restituer l'intégralité d'un vécu déjà lointain. Cependant quelques éclairages permettront de retracer certains parcours saillants. A une certaine période, disons à celle qu'il est convenu de nommer "l'âge mûr", je me suis livré à la recherche passionnée d'un petit "Carnet bleu" à spirales sur lequel je consignais tous les titres de mes lectures. Jamais je n'ai pu le retrouver, persuadé pourtant que je le découvrirais dans le tiroir d'une commode dans laquelle je rangeais des choses utiles, sinon "précieuses", ces notes étaient de cet ordre. En vain. Plus de trace de cette fièvre de lire, sinon quelques livres de Poche qui en portent encore témoignage. Je ferai tout de même la place à quelques ouvrages qui, tels des phares, émergent au-dessus des autres.

  J'avais à peine 7 ans - l'âge de raison -, lorsque Le livre de Poche fit son apparition sur les étalages des librairies. Non le foisonnement d'aujourd'hui, mais la modestie de la présentation, la typographie serrée, la couverture polychrome pelliculée. Amateur de livres depuis toujours, l'occasion se faisait jour de commencer à collectionner les précieux ouvrages et ceci dans la modestie du budget. A ce jour, nombreux encore les témoins jaunis aux feuillets tachés de points de rouille qui dorment sur les étagères de ma bibliothèque et toujours le même plaisir à les feuilleter à y redécouvrir des passages soulignés au crayon, traces d'une lecture ancienne. Mais il y avait un autre pourvoyeur d'ouvrages dont j'avais découvert l'existence au hasard d'une "réclame" - on n'était pas encore parvenu au concept de publicité -, auquel je passais des commandes régulières de livres d'occasion, surveillant avec impatience l'arrivée du Facteur. Il s'agissait de la Librairie Lardanchet  qui existe toujours à Paris, 100 Rue du Faubourg Saint-Honoré, près de l'Élysée. Librairie spécialisée dans la vente d'ouvrages destinés à des bibliophiles, œuvres rares dont j'admirais la reproduction sur de très précieux catalogues. J'y faisais l'acquisition régulière de titres classiques ou modernes dont certains, du reste, - le théâtre de Plaute par exemple - trouva sa destination derrière les vitres d'un petit meuble, la lecture en ayant toujours été différée. D'autres ouvrages de cette époque reçurent le même sort, devinrent des objets, manières de fétiches destinés à créer une ambiance studieuse dont j'ai toujours aimé à m'entourer.

  Les ouvrages qui, lors de l'adolescence et l'arrivée dans l'âge adulte, m'enthousiasmèrent sont bien trop nombreux pour les évoquer tous. Seulement un rapide inventaire, lequel se fera selon les caprices et les subites intuitions de la mémoire sans qu'une logique préalable en établisse les fondements. Donc, une présentation pêle-mêle. Rousseauiste avant l'heure, je lisais avidement "Les Confessions" et "l'Emile", faisant un rapide détour par les "Rêveries du promeneur solitaire""Existentialiste" - pouvait-on faire l'économie de cette philosophie, certes "à la mode", portée par le charismatique Sartre- ?, je m'initiais à une pensée exigeante, faisant de "La nausée" l'un de mes livres favoris que je considérais comme un des ouvrages majeurs du XX° siècle (et qui le demeure, au moins pour moi); m'engageai avec délice dans les nouvelles du "Mur". Les aphorismes de Nietzsche, je les survolais, notant au hasard des pages quelques citations significatives dans l'édition "Poètes d'aujourd'hui", chez Seghers. Montaigne et "Les essais" constituaient un précieux viatique pour commencer à penser et "apprendre à mourir". Le très génial Rabelais faisait l'objet de lectures proches du ravissement. Quelques "Pensées" de Pascal trop rapidement parcourues : magnifique philosophie mais grande rigueur intellectuelle souvent difficile à percer si l'on n'en fait qu'une lecture "distraite""La peste" de Camus : on ne pouvait guère faire l'impasse de cette écriture aussi brillante qu'exigeante, serrée. Et puis ce concept de nihilisme, cette approche de l'absurde me plaisait, surtout son traitement dans "Le mythe de Sisyphe". Quelques ouvrages de Malraux, dont "La voie royale""L'espoir""Les conquérants" : une entrée dans le thème de l'engagement, un premier pas fait en direction de l'esthétique. Puis Kafka et "La métamorphose", thème qui m'a toujours profondément interrogé. Puis il faudrait citer François Mauriac, Gide, Jacques Prévert, Jacques Cazotte ("Le diable amoureux"); Gérard de Nerval, Mallarmé, Simone de Beauvoir, Steinbeck, Hemingway, Tourgueniev, Tolstoï, le très volumineux ouvrage de Norman Mailer, "Les nus et les morts", "Les Thibault" de Roger Martin du Gard en 5 volumes, Pierre Benoît et "L'Atlantide" et encore quantité de titres qui mériteraient d'être évoqués.

 

  Mais, plus que d'une énumération, laquelle ne sert que de points de repères, c'est d'une certaine"ambiance" dont toute chambre est investie. Parlant de la chambre, en réalité, je n'ai parlé que de littérature, d'œuvres, d'auteurs. Est-ce si étrange ? Y aurait-il une distance, un écart qui installeraient une tension entre ce lieu de vie et l'objet qu'est la littérature ? Pourquoi la chambre ferait-elle d'abord signe en direction du livre, de la lecture, de l'écriture ? Ne serait-elle d'abord commise au sommeil, au repos, à la rencontre, à l'arche somptueuse de l'amour ? Certes, elle est tout cela à la fois. Dans un seul empan de la pensée, dans un même élan des affects, dans une identique quête de soi en direction du monde. Si les autres pièces de la maison - cuisine, salle de séjour, diverses pièces à vivre -, sont des "lieux communs", la chambre, par contraste, est le lieu unique, singulier, celui du refuge, du ressourcement, de la méditation.  Les murs y dessinent cette géométrie souple et rassurante, cette courbe intime dans laquelle laisser s'éployer ce qui, en soi, se révèle être le plus précieux, à savoir cette sublime affinité que l'on entretient d'abord, par nécessité, avec soi, ensuite avec l'altérité du monde mais en mode différé, éloigné, cette distance n'étant en rien une restriction du percevoir, un écart de la relation, mais le recul nécessaire à une juste appréhension des choses.

  L'intime, le chaud, le disposé-à-soi du lieu en font le tremplin d'un surgissement, la voie d'accomplissement de l'être-là parmi les Existants, alors que ces derniers ne sont perçus qu'à titre d'hypothèse, comme au travers d'une onde, d'un remuement aquatique, d'une pluie dispensatrice de présence, mais dans l'atténuation, le doute fondateur d'une future rencontre. Espace de liberté, essor à partir d'un flottement, vérité du proche et du disponible, toute chambre nous renvoie à cette demeure primitive, à cette symphonie amniotique à laquelle nous appartenons toujours, croyant lui échapper. Thème récurent de mes écrits, tellement cette "vérité amniotique" nous constitue de fond en comble; thème hautement révélateur des significations du monde. Nous ne figurons jamais nous-mêmes en tant que possibilité existentielle qu'à projeter notre image contre la paroi originelle, la condition de possibilité de tout paraître. Nous ne sommes que spécularité - au titre de spéculation intellectuelle, aussi bien qu'image prenant racine dans notre propre genèse -, spécularité nous assurant de notre propre sémantique et de celle que nous offrons aux Autres. Notre naissance, lorsque nous sommes expulsés de la chambre amniotique maternelle est inaugurée par un cri - lequel fut nommé "cri primal"-, cri par lequel nous nous signalons en tant que vivant doué de langage. Le cri est le premier geste de la parole, il contient, en germe, tout le lexique que nous déploierons au cours de notre vie, il est ce dire dont nous ferons notre essence.

  Et maintenant, si nous inversons  le regard, depuis notre sortie au plein jour, rétrocédant vers notre abri primitif, nous pouvons le considérer, cet abri, cette "chambre", comme investis du premier écho que nous porterons hors de nous afin de nous affirmer en tant qu'être porteur de langage. Les racines de notre être-Lecteur, de notre être-Écriveur, de notre être-Parlant proviennent de ce sol fondateur, de cette Babel intra-utérine dont nous élèverons l'architecture toute notre vie durant. Dans cette hypothèse, toute chambre est le lieu ombilical du surgissement du verbe. C'est pour cette seule et unique raison que nous nous y lovons à la façon d'un chiot nouveau-né, les yeux scellés, les babines perlées de ce lait, cette essentielle nourriture dont notre métabolisme parlant-lisant-écrivant, sera le plus précieux témoin. Avant même d'être cette pièce anonyme à laquelle nous confions notre corps afin qu'il repose, la chambre est l'initiatrice de tout mot proféré. Ainsi lui sommes-nous attachés comme la racine peut l'être à son sol nourricier. 

 

 

 

 

 

   

 

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20 février 2026 5 20 /02 /février /2026 08:09
Å la mémoire du songe

***

 

[Du Poème et de la Métaphysique dont, ici,

il se veut le porte-parole ou, plutôt,

le porte-silence.

  

   Y a-t-il grand sens à confier au Poème le soin de parler de la Métaphysique ? Et puis, au reste, peut-on parler de la Métaphysique ? Étymologiquement parlant, celle-ci, située « en dehors de la Physique » comment pouvons-nous l’atteindre ? Par des mots, des idées, des concepts, de l’intuition, de l’imagination ? Le problème est vaste, nous le percevons d’emblée. Cependant, nous prendrons ici « Métaphysique » au sens défini par l’existentialisme de « Recherche du sens, des fins de l'existence. » Ainsi, pourrait-on dire, cette notion prendra du « corps » et nous n’aurons plus guère à nous interroger afin de savoir si l’esprit est du corps subtil, si le corps est de l’esprit réifié. Comme toujours la « vérité » est le plus souvent à mi-chemin, nullement statique cependant, bien plutôt dynamique car le Sens est toujours relation, trajet d’un signifiant à un autre.

   Ici, le signifiant est, sinon la Poésie, du moins le « poétiser » dont la forme verbale indique le motif mouvant, la mobilité continue du champ de la Métaphysique (cet inaccessible) en direction de cet accessible, la Physique, autrement dit la Nature en sa composante que j’ai souhaitée florale puisque c’est une Fleur qui la symbolise, en même temps qu’elle fait signe vers un indicible dont ses pétales de soie sont l’illustration la plus patente. Est-ce la pure fragrance de la fleur, ce vecteur si près d’une note de musique, d’une émotion esthétique qui autorise qu’il soit recouru à sa forme pour en faire la médiatrice de l’être au non-être ? Sans doute. Il y a bien des significations qui courent en filigrane sous le couvert des choses, dont nous supputons la réalité à défaut d’en appréhender la subtile texture. C’est toujours le recours à l’intuition qui nous permet d’en poser l’approche comme un possible.

   Si la Métaphysique en sa définition la plus verticale est bien cet intervalle qui se creuse entre la Vie et la Mort, alors je crois que l’essence florale en son principe quintessentiel la désigne telle « l’absente de tous les bouquets », assertion mallarméenne au plus proche de ce que l’inconcevable peut surgir à la conscience au motif du Langage, cet autre nom de la Métaphysique. Nous ne sommes des êtres de Chair qu’à posséder le Verbe. Et ceci n’est nullement antinomique. Une Chair sans Verbe ne saurait être une Chair, simplement un égarement parmi la multitude des choses mondaines. Il ne pourrait y avoir, selon moi, d’autre vérité, autrement dit de moyen de croire que nous existons avec un peu plus d’insistance que la course du vent. Les mots ci-après se voudraient telle la mise en paroles de ce doute qui toujours nous assaille, nous tenaille et nous fait Hommes, Femmes, bien plus haut que nous ne pourrions jamais le penser. Merci à Celles et Ceux qui liront. Ils tiendront, à leur insu ou de manière consciente le « Langage de la Fleur ». Et ceci se nommera « pure beauté ».]

 

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Partout, dans le vaste monde

Les hiatus, les hoquets

Les failles et les abîmes.

Rien n’est décidé

Qui serait définitif.

Tout passe et les yeux

 Ont du mal à voir

Å distinguer le vrai du faux.

Alors je ferme les yeux.

Alors je teinte

Mon chiasma de suie.

Alors je flotte dans les

Coursives de ma cécité.

 

Il y a, tout au fond de moi

Comme un tohu-bohu

Originaire.

Le Noir habille les

Murs d’une grotte.

Le Noir rayonne

Et phagocyte

La moindre flamme

Éteint la velléité

De toute étincelle.

 

Le Noir dit l’absence

De toute chose

« l’Absente de tous les bouquets »

Mais y a-t-il

 Au moins une Idée ?

Au moins un Sens

Qui nous soient donnés ?

Le Noir est le signe

D’avant la Parole.

Mais le Noir n’est

Nullement silence.

Il rugit du plus profond

De son mystère.

Le Noir est la forme même

De mon Inconscient.

En ses plis s’abrite

 Plus d’un monstre

En ses nœuds

Plus d’une couleuvrine

 Tendue sur un

Possible meurtre.

De qui ?

Du Jour.

De la Beauté.

Ceci est le plus tragique

Qui se puisse imaginer.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Dans les lianes

D’ombre se meut

Å la façon d’une pieuvre

L’Absence Majuscule

Souffle le froid à nul

Autre pareil du Néant.

Ô, la Vie serait-elle

Cette dentelle identique

Å un bitume ?

 Les fils sont Noirs.

Les intervalles entre

Les fils sont Noirs.

Noir sur Noir ne dit rien :

Mille fois en ai-je tracé

De la plume

La cruelle vérité

Dans la pulpe de la feuille

Et la feuille pleurait

Des larmes de papier.

Pourquoi faut-il que

Nous les Hommes

Émergions à peine

De cette Nuit ?

Pourquoi ce chaudron

Et sa visqueuse poix ?

Nous vivons ou plutôt

Nous mourrons

D’y être englués.

 Nous ne paraissons qu’au titre

De mouches prises au piège

Nous agitons faiblement nos ailes

Mais la colle du ruban est plus forte

Mais la Mort sourit et

Déjà, nous manduque.

 Il ne demeure, ici et là

Que des fragments d’une vie

 Une à peine palpitation

La roideur des pattes

Le buccinateur en proie

Å son dernier souffle

Au dernier mot articulé

Tout juste quelques

Lettres éparses qui

Jamais plus ne trouveront

Le lieu de leur exhalaison.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Mais qui est-elle cette fleur

Dont je ne reconnais ni la forme

Ni ne perçois l’odeur ?

Existe-t-elle au moins ?

L’ai-je déjà rencontrée ?

Dissimule-t-elle sous

Ses pétales de soie

Le visage aimable

D’une ancienne Amante ?

Ou plutôt, ne tracerait-elle

 Les contours

D’une Veuve Noire ?

Ce venin qui s’amasse

Dans l’obscur et pourrait

M’atteindre en pleine face

Volonté purement arachnide

 De me détruire, de me reconduire

Dans ce Rien dont je proviens

Dont je ne suis, visiblement

Que le faible, le pâle écho.

Mais, un seul Vivant

Sur Terre a-t-il déjà éprouvé

Dans le tissu ajouré de sa chair

- cette illusion -,

 Le sentiment que

Quelque chose se passait

Qu’exister n'est seulement

L’invention d’un démiurge fou ?

A moins que ce soit Nous

                                           -Tissages du Rien -

 Dont la folle hubris

Nous aurait trompés

Au point de nous faire accroire

Qu’il y a des choses, des gens

Enfin une réalité palpable

Enfin des Êtres en quelque manière.

 

Non, voyez-vous,

Depuis ma réserve d’invisibilité

Je lance mon regard vers l’avant

Certes privé du fol espoir

Que ne s’inscrive dans son champ

Quelque représentation que ce soit.

Alors, imaginez ceci.

 Les lianes de mon regard s’agitent

Pareilles à des fouets

Les longs flagelles de mes yeux sondent

Le soi-disant Univers avec insistance

Mais rien ne se donne

Qu’un confondant éther

Semé de Noir et les lianes de mes yeux

Je les ramène au centre

Du Vide que je suis

- Ou de qui je crois être -

Et de leurs filaments ne s’écoulent

Guère que des larmes de poussière

Témoins d’un temps absent

D’un espace ôté.

Car, pouvez-vous en faire l’épreuve

Il n’y a Rien que le Rien

Pas même Vous qui pourriez

 Le regarder

Le donner comme réel.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Ce présent qui n’a guère

Plus de consistance

Que le souffle qui pourrait

Le porter au-devant du monde.

Ce monde sans Visage.

Ce monde sans Parole.

 Ce monde sans Âme.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

 

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19 février 2026 4 19 /02 /février /2026 08:28
La chaise en ton absence.

Septembre 2014© Nadège Costa

Tous droits réservés

***

   "Elle te dira certainement En murmures du soir L’affolement de ses yeux Soudain d’être sans miroir Puis te confiera bien fragile Que si son homme est au loin Demain en aube naissante Elle sait qu’il lui reviendra Et la nuit se pose si belle En ses épaules nues encore Et le temps s’émeut du soir Qui l’emporte songeuse au loin" "La femme assise".

Thierry Crépin-Leblond

*

   La chaise est là, au contre-jour du voile, la chaise est là en ton absence. C'est à peine le jour et pourtant déjà la nuit. Il fait si froid soudain et les ombres tressaillent et les ombres se blottissent. Qui donc a prononcé les lèvres du jour ? Qui donc a posté le doute à l'angle de ton front ? Les pierres dérivent dans le silence. Les rues sont éteintes. Les réverbères pleurent. Auras-tu au moins une larme à poser sur le seuil de la porte ? Car, je le sais, tu vas revenir, comme les nuages glissent dans le ciel, comme l'eau coule de la source.

   La chaise est là, au contre-jour du voile, en attente de toi. De tes jambes longues, de ton assise de reine. De ta cambrure d'acier. Oui, d'acier car tu dures plus que le temps lui-même. Tes cheveux sont des vrilles qui disent la beauté. Tes hanches le reposoir où accueillir ma tête. Ton bassin le recueil de la volupté. Ton ombilic une perle. Mais qui donc pourrait, mieux que moi, dire ton poème ? Qui mieux, dire l'azur de ton souffle ? Qui, dire les lianes de tes mains ? Et la musique qui coule de ton sexe, et le rythme souple de tes reins ? Qui ? La chaise est seule qui dit ton absence. De toi, d'abord. De moi, du monde. Car ton assise est ici, au plein de la lumière, dans les plis de l'aube. Cela tu le sais, mais tu t'obstines. Ta volonté est une boule de mercure. Qui, incessamment roule ses billes. Qui rutilent sur ton front de princesse. Tu le sais, mais tu t'obstines. A faire l'enfant. A déplier le rouleau des caprices. A faire attendre la nuit.

   La chaise est là, au contre-jour du voile. La vois-tu depuis ta retraite ? Depuis le calice ouvert de ta chair. Car, je le sais, tu es épanouie, vacante, disponible à la caresse du vent. Le zéphyr a bien de la chance. De te visiter en cet antre des plaisirs. Des douleurs aussi. Tu enfantes toujours l'isthme de tes douleurs. Tu fécondes la souffrance. Tu en plantes le pieu chauffé à blanc. En ton centre. Oui, en ton centre rubescent. C'est le volcan qui t'habite, cette rouge passion, le cerne de tes yeux, la pliure de ton sexe. La chaise est là, absente de toi, attendant ta braise. Au moins, as-tu vu son désarroi ? Son inclination à la mélancolie. Elle est désertée de toi. Son assise orpheline. Ses barreaux et ses pieds. Sans toi. Qu'ont-ils à dire sinon à proférer dans le silence ? A endurer leur peine de bois.

   Mais le voile a bougé. Mais le jour arrive. Sur la pointe des pieds. Mais tu le précèdes et le feu de ta cigarette brille dans le gris. Je savais l'heure de ton retour. C'est toujours ainsi, tes longues escapades. Puis la lassitude. Puis la chute. Toujours en chute de toi. Oui, je te vois. Ta tête est encore dans l'ombre. Ton buste incliné comme pour une prière. Tes bras bien droits. Tes poignets en col de cygne. Tes doigts ruisselant vers le sol. A peine une cendre sur l'assise et tes jambes qui coulent vers l'aval de la pièce. C'est si émouvant de te deviner dans l'approche du jour. De te savoir si proche, alors que tu demeures sur un mont éloigné. Y a-t-il du brouillard, là-haut ? Y a-t-il le vol d'écume des oiseaux ? Le chant d'amour des libellules ? C'est si troublant. Non, ne bouge pas. Reste là dans la demi-présence. Dans le cerne de l'exister. C'est ainsi que tu es la plus belle. Insaisissable. Hors de portée. Mon simple contact te brûlerait. Tu serais pluie, puis brume, puis … plus rien ! Demeure là, collée contre ton ombre. Tu n'as pas d'autre lieu où naître à toi.

   La chaise est là, au contre-jour du voile et je t'attend … La chaise est là, au contre-jour du voile.

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18 février 2026 3 18 /02 /février /2026 07:57
Lire : une lumière parmi les ombres

***

 

“Chaque lecture est un acte de résistance.

Une lecture bien menée sauve de tout,

y compris de soi-même.”

 

Edmond Jabès - Le livre des questions

 

*

 

   Oui, combien Edmond Jabès a raison. Lire est un acte de résistance. Contre le monde d’abord, ce monde pris de vertige dont le seul viatique est la vitesse, le tout à portée de la main, la frénésie consumériste, l’inféodation au régime matérialiste qui présuppose, menée à son terme,  la disparition de la culture, la réification de la poésie en tant que simple objet, la mise au ban de la littérature, le renoncement à toute vie de l’esprit. Le ludique l’emporte sur tout travail en profondeur, l’iconique et la déferlante des images se substituent progressivement à toute méditation, le vite acquis tient lieu de contemplation. Nomadisme existentiel dont, sans doute, nous sommes les victimes consentantes. Je crois que la sédentarité, l’application supposée pour toute tâche de lecture vraie ne sont plus au goût du jour. Question de mode aussi. Le livre devient le parent pauvre de la toute puissante fièvre médiatique. Le livre lui-même, en tant qu’objet de passion, est supplanté par la liseuse numérique, le support papier s’en trouvant dévalorisé, seul témoin de la galaxie imprimée se diluant dans les lointaines coursives du temps.

   Lire est un acte de résistance contre les Autres. La force irrésistible des mass-médias nivelle les comportements. Il semble qu’il y ait une logique des usages qu’impose le mouvement en avant de la civilisation. Ce qui, hier, faisait le contentement de tous, feuilleter un livre et en lire les pages, est aujourd’hui considéré comme un acte étonnant, sinon héroïque. La fascination pour les écrans est de telle nature que tout ce qui se situe hors de leur périmètre est périmé, obsolète, ne témoignant plus que d’un attachement sentimental à une figure ancienne, dévalorisée. Lire donc, est œuvre de solitaire perdu au milieu d’une foule qui, consciemment ou non, se livre à un genre d’autodafé.

   Lire est un acte de résistance contre soi-même. Oui, car s’il ‘sauve de tout’, c’est bien parce que l’on aura lutté contre ses propres tendances primaires, à savoir une naturelle facilité qui nous eût portés en direction de quelque spectacle immédiatement investi de plaisir. Oui, lire est une exigence. Oui, lire implique le recours à une volonté. Oui, lire n’a parfois rien d’une évidence et ce caractère lui confère toute sa valeur.

 

   Quelques étapes sur un chemin de lecture

 

   Matin très tôt, fin d’automne. Adolescence. Le jour se montrera, bien plus tard. Dehors un fin brouillard poudre les réverbères du village. Personne n’est encore levé dans la maison. Nul bruit, comme si un silencieux tapis de neige recouvrait le paysage. Je suis descendu dans la cuisine, ai croqué une pomme pour faire la transition entre sommeil et veille. Un peu d’eau fraîche sur le visage. Sur la table, les trois tomes des ‘Confessions’ de Rousseau. Classiques Plon. Couverture grise, austère. En page de garde la reproduction d’une peinture de Latour représentant l’Auteur. A cette époque les pages réunies en cahiers ne sont pas massicotées, si bien qu’il faut se munir d’un coupe-papier avant de pouvoir lire. Plaisir renforcé que de se savoir le lecteur d’un ouvrage vierge. Mes livres d’alors je les commande d’occasion à la ‘Librairie Lardanchet’ à Paris. Toujours une belle émotion lorsque le facteur apporte un colis dont, par avance, je savoure le contenu.

   Cet amour des livres remonte à l’école primaire. Mon livre de lecture du Cours Moyen 2° année, ‘La lecture littéraire et le français’ est, objectivement, ce qui a assuré ce mouvement en direction des textes. Le niveau de langage était élevé qui nous proposait des extraits en version intégrale de Victor Hugo, Flaubert, Chateaubriand. Morceaux d’anthologie, en réalité, qui tracent, dans une jeune psychologie, les lignes ineffaçables des affinités, creusent le sillon des intérêts. Tout ceci est encore présent, quelque soixante ans après, avec une étonnante vivacité, eau de fontaine claire à laquelle se régénérer, retrouver ce ‘musée imaginaire’ fécond, plein de ressources infinies.

   Mail il me faut citer les premières lignes des ‘Confessions’, de ce qui devait constituer la matrice future du genre autobiographique dont l’héritage aujourd’hui est un bien pâle reflet, prétexte, le plus souvent, à des considérations solipsistes sans grand intérêt :

   « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. »

   D’emblée j’avais aimé le ton de sincérité de Jean-Jacques, je m’étais senti son proche, en une certaine manière, son confident. Pénétrer ainsi la sensibilité d’un Ecrivain, connaître les événements singuliers qui l’ont façonné, y deviner les empreintes formatrices de l’œuvre, tout ceci me convenait au plus haut point, si bien que poser le livre pour entreprendre une autre tâche équivalait à quitter un Ami cher, consentir à ne pas le revoir durant de longues et interminables journées. La lecture de Rousseau, son ton si singulier, ses idées sur l’éducation, la société, la nature ont imprimé en moi des flux qui, jamais, n’ont connu quelque étiage. Bien au contraire, ils m’habitent avec encore plus de force qu’ils ne le faisaient lors de mes découvertes adolescentes.

   Tout début de l’âge adulte. Je suis confortablement installé dans le bureau de mon Grand- Cousin, fin lettré, spécialiste d’histoire et littérature anciennes, pratiquant assidu des langues mortes, grec, latin et langues sémitiques, féru d’histoire des religions. Une large fenêtre donne sur la vallée. Une lumière douce glisse le long des reliures et des maroquins disposés sur les rayonnages de la bibliothèque. Milliers de livres courant du sol au plafond, étonnante Babel qui me fascine comme rien d’autre ne pourrait le faire. Avant de s’absenter pour la journée - mon Cousin donne des cours à l’Université -, il me conseille la lecture d’un livre qu’il vient tout juste de recevoir, dont il apprécie tout particulièrement la densité, l’anthologie de textes relatifs à la modernité, les commentaires riches qui relient les textes entre eux dans un souci rationnel d’unité. Parlant de cet ouvrage I.... est intarissable. Il le considère comme un livre majeur pour comprendre l’histoire des idées de notre temps. Stimulé par ce vibrant éloge, je ne tarde guère à feuilleter les quelques 800 pages d’écriture serrée de ‘Panorama des idées contemporaines’, textes rassemblés et commentés par Gaëtan Picon. Je me livre à un ‘jeu’ qui consiste à picorer, ici où là, quelques phrases, quelques mots, à butiner quelque étonnant concept, à engranger une subtile métaphore, activité qui ne m’abandonnera plus désormais, plaisir avant-coureur de la lecture proprement dite. Bien évidemment cette broderie autour du texte n’est pas sans faire penser au prélude amoureux, lequel en son temps, portait le nom de ‘flirt’, terme qui sans doute aujourd’hui prêterait à sourire en raison même de sa touchante naïveté.

Pioché au hasard dans ‘Panorama’, cet extrait de ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson dont, sans doute, j’avais dû faire le rapide inventaire :

   « L’existence dont nous sommes le plus assurés et que nous connaissons le mieux est incontestablement la nôtre, car de tous les autres objets nous avons des notions qu’on pourra juger extérieures et superficielles, tandis que nous nous percevons nous-mêmes intérieurement, profondément. Que constatons-nous alors ? Quel est, dans ce cas privilégié, le sens précis du mot « exister » ? Rappelons ici, en deux mots, les conclusions d’un travail antérieur. Je constate d’abord que je passe d’état en état. J’ai chaud ou j’ai froid, je suis gai ou je suis triste, je travaille ou je ne fais rien, je regarde ce qui m’entoure ou je pense à autre chose. Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n’est pas assez dire. Le changement est bien plus radical qu’on ne le croirait d’abord. »

   Maintenant, avec le recul de l’âge, j’essaie de remonter le temps, de trouver ces motivations qui me poussaient à lire ceci plutôt que cela, tâchant de repérer en chaque idée la source d’un développement futur. Sans doute puis-je faire les hypothèses suivantes : ce qui devait me plaire au premier chef, cette belle notion d’un subjectivisme teinté d’une profonde intériorité. Oui, j’éprouvais en mon jeune âge tout le degré abyssal qui était contenu dans une simple perception, une sensation, une idée. En effet, comment ne pas être bouleversé par des mots lumineux lorsqu’ils énoncent clairement ce qui, pour vous, se donne en tant que vérité ? Je dirais plus, il y a jouissance à ceci. Jouissance langagière, esthétique, conceptuelle. Votre vie s’éclaire d’un nouveau jour. Votre propre et intime intériorité rejoignant celle, charismatique, d’un grand penseur. Bien évidemment ceci ne veut nullement dire qu’il y avait homologie entre ma balbutiante pensée et celle du Philosophe. Ceci serait pure vanité.

   Non, confluence des affinités, convergence des ressentis. C’est cela même qui est précieux dans l’acte de lecture, partir de son propre ego et faire la rencontre d’une altérité, certes abstraite, éloignée, mais qui vous donne des clés de compréhension personnelles. Premiers jalons sur un chemin de la connaissance intime de qui on est, de la connaissance universelle de qui est le monde. Puis c’était la dimension existentielle qui prenait corps d’une manière à s’insérer dans le flux de la vie quotidienne. Bergson parlait du changement, il en faisait le centre de sa réflexion. A preuve cette phrase donnée plus loin dans le texte : ‘A ce moment précis, on trouve qu’on a changé d’état. La vérité est qu’on change sans cesse et que l’état lui-même est déjà du changement.’ J’étais alors un adolescent confronté à l’épreuve même du changement, période de toutes les métamorphoses, de toutes les expérimentations, de toutes les découvertes. Je présume qu’en moi se menait le bal des multiples oscillations. Je m’inscrivais, sans le savoir, de façon purement intuitive, dans ce beau flux héraclitéen qui était celui-là même de la vie. L’avantage de côtoyer de telles œuvres, fût-ce de de façon fragmentaire, permettait de sculpter en soi une manière d’esthétique de la pensée, l’un des biens les plus précieux qui soient.

   Âge adulte. Je suis dans la salle de lecture du rayon ‘Philosophie’ à la BNF François Mitterrand. Il est tôt et le public des lecteurs est clairsemé. Quelques étudiants studieux parcourent des livres, prennent des notes manuscrites, entrent du texte dans leur ordinateur. Ici, l’ambiance est chaleureuse, feutrée. Présence rassurante du bois blond, du tapis rouge éteint, de la douce lumière diffusée par les lampes. Comme à mon habitude, je parcours les rayons avec quelques titres de livres en tête et ne peux me retenir d’ajouter à ma liste, d’autres titres glanés ici ou là. Gourmandise de lecteur si l’on veut, que Valéry Larbaud avait si bien définie dans le titre de l’un de ses livres ‘La lecture, ce vice impuni’. Si bien que je regagne ma place avec une pile très honorable dont je vais parcourir les pages, espérant trouver une idée à retenir, une bibliographie à noter, un extrait à relever en vue d’une future méditation.

   C’est un grand bonheur que d’être ici présent, centré sur ce qui irradie et illumine la tâche de vivre. C’est un aliment, un nutriment que l’on confie à son métabolisme intellectuel, qui se modifiera - pensons à la leçon bergsonienne -, trouvera son fleurissement ou bien se fanera sur les contours oublieux de la mémoire. Ce qui est très motivant, dans cette recherche constante, c’est l’espoir de trouver une pépite qui, au sein de soi, deviendra un motif de plaisir toujours renouvelé. Ce matin-là, je parcours quelques ouvrages, m’arrêtant sur l’un d’entre eux qui me questionne depuis longtemps, dont je retarde la lecture de crainte que sa nouveauté, sa hauteur de vue, ne me tiennent à distance. Il s’agit de la ‘Phénoménologie de l’Esprit’ de Hegel. Le texte est ardu, presque impénétrable pour celui qui n’a pas étudié la philosophie de façon universitaire. Cependant rien n’est perdu. J’aborderai ce monumental ouvrage de la pensée contemporaine par l’intermédiaire du livre de Kojève ‘Introduction à la lecture de Hegel’ dont le propos est majoritairement centré sur la ‘Phénoménologie’. Mais ici, je donnerai simplement le ‘Texte de présentation aux libraires’, rédigé par Hegel lui-même en 1807 :

   « Ce volume présente le savoir devenant. La Phénoménologie de l’Esprit doit venir en place des explications psychologiques, ou encore des discussions abstraites sur la fondation du savoir. Elle considère la préparation à la Science à partir d’un point de vue par quoi elle est une nouvelle, intéressante et la première Science de la Philosophie. Elle saisit dans soi les diverses figures de l’Esprit comme des stations du chemin par lequel elle devient savoir pur ou Esprit absolu. Elle se décompose en conséquence dans les divisions capitales de cette Science, la Conscience, l’Autoconscience, la Raison observante et opérante, l’Esprit lui-même, comme Esprit éthique, cultivé et moral, et finalement comme [Esprit] religieux dans ses formes diverses. La richesse des phénomènes de l’Esprit, qui au premier coup d’œil se propose comme chaos, est amenée à un ordre scientifique qui les présente selon leur nécessité, dans laquelle les imparfaits se dissolvent et passent dans de plus hauts, qui sont leur plus proche vérité. La vérité dernière, ils la trouvent d’abord dans la Religion, et ensuite dans la Science, comme le résultat du tout. »   (Les accentuations sont de Hegel).

A cette Préface, j’ajouterai le point de vue synthétique tiré des ‘Philosophes.fr’ :

   « Cet ouvrage présente les figures successives que prend l'esprit dans son auto-déploiement vers le savoir absolu : certitude sensible, perception, entendement... et le processus dialectique qui mène d'une figure à l'autre. Il s'agit du premier ouvrage majeur de Hegel, qui a eu un retentissement très important dans l'histoire de la philosophie. » 

   Sans doute cet ouvrage trouvait-il sa place nécessaire après ‘Les Confessions’ de Rousseau, après ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson. Si, jusqu’ici, c’est essentiellement du Sujet dont il était question du sein même de sa propre constitution, il devenait nécessaire de dépasser cette notion, donc de se doter du particulier pour aller vers l’universel. C’est ce que faisait Hegel  avec une sublime hauteur de vues dans sa ‘Phénoménologie’, livre pratiquement illisible selon l’opinion des Philosophes les plus éclairés, mais livre reconnu comme l’une des œuvres majeures de la philosophie des temps modernes.

   Ce que je saluais ici, c’était surtout la mise en ordre d’un chaos de l’Esprit qui se métamorphosait en cosmos à la seule puissance d’une pensée fondatrice des concepts les plus élevés. C’était aussi ce chemin semé de stations au cours duquel la Conscience, depuis son expression la plus naïve, gagnait degré par degré, les stades de la Raison pour aboutir au couronnement de l’Esprit absolu, Soleil qui illuminait le parcours humain jusqu’en ses plus hautes altitudes. J’étais fasciné par cette ascension incessante qui, petit à petit, abandonnait sa vêture matérielle pour se doter d’une autre vêture, diaphane, impalpable, limpide énergie spirituelle offerte au sans-limite, débouchant sur un possible Infini. Ce trajet était éblouissant qui faisait de la contingence, de l’immanence, de simples banlieues d’un lieu transcendant qui les accomplissait au gré d’un geste dialectique qui les reconduisait à une ombre native. Ce qui me plaisait aussi, cette idée de Science Philosophique qui, couronnant le tout, occultait une Religion dont je trouvais que, la plupart du temps, elle constituait une explication facile en ce qui concerne l’origine du Monde aussi bien qu’une interprétation trop dogmatique de ses vices et de ses vertus. La foi cédait la place à la Raison et tout était bien ainsi. Il y avait de quoi fonder de nouvelles perspectives. De quoi augmenter son coefficient de liberté.

   Âge adulte, suite. Grande salle de lecture de la BPI du Centre Pompidou. Ici, ce qui est à remarquer, c’est l’esprit différent de ce lieu par rapport à celui de la BNF. Plutôt que l’intime et le confort ‘douillet’, la BPI a privilégié un aspect de ruche livrée au plein jour par l’intermédiaire de ses larges baies vitrées. Le vaste espace n’est nullement cloisonné, tous les genres sont regroupés au même niveau. Impression d’agora, mais d’agora silencieuse, studieuse. Ce que j’aime bien, en réalité, cette alternance du ‘boudoir’ BNF et de ‘l’atrium’ PBI. Ce sont les contrastes qui, toujours, font apparaître les différences de nature, suscitent l’envie, un jour, de retrouver une ambiance feutrée que remplace, un autre jour, une atmosphère plus ouverte, davantage orientée sur la ville, ses mouvements. Comme à mon habitude, nombreux ouvrages que je compulse les uns après les autres, procédant par éliminations successives. Aujourd’hui, le titre que j’ai retenu : ‘Perpetuum mobile - Métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, œuvre de Michel Jeanneret, universitaire genevois. Livre d’assez grand format, abondamment illustré des figures métamorphiques que l’Auteur tente d’expliquer, d’interpréter. Ainsi y trouve-t-on des ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, une ‘Carte de l’Amérique dans le Ptolemaeus’, ‘La Nymphe endormie’ et la liste serait longue encore de cette précieuse iconographie.

   Dès le début du livre, je suis attiré par ce récit mythologique que propose Du Bartas (1544 -1590), faisant de la création divine un poème de 6494 vers, donnant libre cours à sa fantaisie et à ce que l’on nommerait aujourd’hui ‘activité fantastique’. En effet, combien il est tentant de se substituer à Dieu, de se transformer en démiurge parfois facétieux, faisant le monde à sa main ! Ainsi son humeur joueuse invente-t-elle de nouvelles formes dont la Nature n’a pas eu l’idée, par exemple faire de corps inanimés des créatures animales. Mais écoutons Jeanneret :    

   « L’eau produit la salamandre, du feu sort un insecte, le pyrauste, et la liste des transformations, dans une nature où la matière est une matrice, s’étend aux enfantements les plus insolites » :

 

« Ainsi le vieil fragment d’une barque se change

En des Canars volans : ô changement estrange !

Mesme corps fut jadis arbre verd : puis vaisseau

N’aguère champignon, et maintenant oiseau. »

 

   On remarquera avec intérêt, non seulement que les mutations peuvent exister entre différentes espèces, les végétales devenir animales, les animales devenir humaines mais que ces changements affectent également la morphologie lexicale : ‘estrange’ devenant ‘étrange’ au fil du temps. Que le langage, essence de l’homme, soit sujette à de telles variations ne peut que nous interroger. Les mots attestent en leur forme même les constantes variations qui nous affectent, en même temps qu’elles modèlent les successifs visages du monde. Ainsi, à bien y regarder, si un fil rouge peut lier les différents ouvrages qui ont constitué la trame de cet article, l’on s’apercevra aisément qu’il s’agit du thème unique de la métamorphose :

 

Rousseau : métamorphose interne du Sujet

Bergson : métamorphose de la sensation

Hegel : métamorphose de l’Esprit

Du Bartas : métamorphose de la Nature

 

   Quant à supposer qu’il y ait une ‘logique personnelle’ réalisant l’agrégat de ces éléments divers, ceci me paraît évident et doit, selon moi, s’analyser selon les points de convergence de mes propres affinités. Immanquablement nous portons en nous une manière de boussole qui nous guide vers notre orient personnel. La plupart du temps nous n’en sommes nullement conscients, tout comme le nuage glisse dans l’éther sans connaître la cause de son déplacement. Parvenu à ce point du texte, il me semble opportun de reporter cette manifestation du changement, du passage d’un état à un autre, de la conversion, de la mutabilité d’un être en un autre qui le modifie et l’accomplit à la belle intuition hegelienne de ‘l’aufhebung’ (terme intraduisible en français), , laquelle, reposant sur le conflit dialectique inhérent au système du vivant, s’accroit d’un gain au bénéfice d’une perte, ce qui constitue en définitive le moteur essentiel de l’histoire personnelle au regard de l’Histoire universelle.

   Comme si chaque chose en soi portait, tout à la fois, le germe de son expansion et de son retrait, de son ombre et de sa lumière, de son passé et de son futur dont le présent serait la manifestation la plus apparente. Ainsi le Sujet Rousseau progresse-t-il par sauts et rebonds qui sont les certitudes d’aujourd’hui opposées à celles d’hier ; ainsi la conscience bergsonienne mettant en perspective monde intérieur de la subjectivité et monde extérieur de l’objectivité ; ainsi Hegel plaçant l’Esprit aliéné, sourd et aveugle face à l’Esprit absolu qui se sait lui-même ; ainsi Du Bartas qui libère les formes de leur carcan premier, les faisant passer d’une simple léthargie objectale à une préconscience animale ou à une conscience humaine.

   Prise dans cet ensemble compréhensif, la lecture ne serait que ce constant réaménagement d’elle-même en direction de son être toujours en mouvement. Ceci nous pouvons le comprendre aisément au simple motif que la lecture que nous faisions hier d’un Auteur comme Rousseau par exemple, sera aujourd’hui, dans notre âge adulte, bien différente de ce qu’elle était dans notre enthousiasme adolescent. En témoignent parfois quelques notes prises dans les marges du livre qui, à l’instant d’une relecture, ne coïncident guère avec notre perception actuelle des choses. Le temps qui passe est un extraordinaire convertisseur des sentiments, des opinions, des points de vue. Et c’est heureux ainsi. C’est le seul moyen dont nous disposons pour élargir la palette de nos sensations et éviter de chuter dans le moule d’une pensée monolithique. Si le réel n’était qu’un ‘éternel retour du même’, une reproduction à l’identique de ce qui a été, comment pourrions-nous  prendre plaisir à rencontrer à nouveau l’Ami, à relire le livre élu, à parcourir un lieu dont nous aimons le paysage ?

   Ce cheminement à travers quelques livres, quelques textes, je ne saurais le terminer sans citer une nouvelle fois l’Auteur de ‘Julie ou la Nouvelle Héloïse’, en le rejoignant dans l’une des plus célèbres ‘Rêveries du Promeneur solitaire’, celle où, parlant du temps en sa forme mouvante, il célèbre à la fois le prodige de la Nature, la richesse des sensations, la beauté de l’écriture lorsque, mêlant forme et fond accomplis, elle nous pénètre du sentiment d’une étrange beauté :

   « Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante & arrêtée, & nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent & changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : je voudrais que cet instant durât toujours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet & vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? »

 

  La lecture est un monde merveilleux dont, jamais, nous ne pourrons épuiser le sens. Pour cette raison, nous lisons et lisons encore !

 

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17 février 2026 2 17 /02 /février /2026 09:17
Du Fragile à l’Assuré

Ligne de Vie

 

***

 

« Notre fragilité est abstraite.

Mais quel roc que nos fondements ! »

 

« L’extase matérielle »

 

J.G.M. Le Clézio

 

*

 

     On marche sur sa propre Ligne de Vie, comme l’on progresserait sur une ligne de crête avec, de chaque côté, le vertigineux abîme de versants quasiment illisibles, leur socle se perd dans une manière de brume vaporeuse, diaphane. On avance, peu assuré de Soi. Comment le serait-on, puisque notre vue si basse foule l’espace de notre procession dans le sans-distance, dans l’égarement de Soi qui est le prix à payer de tout Vivant sur cette Terre aux contours flous, elle est trop grande, elle est trop lointaine. Si bien que l’on n’en sent que l’éthérée percussion, à la manière de boules de laine qui viendraient dérouler, sous la plante de nos pieds, cette façon de tissage mou, sans réelle texture. Cependant, comme poussé par quelque mystérieux mouvement interne, peut-être un simple mécanisme d’horlogerie, nous progressons et chaque pas en entraîne un autre, chaque pas se déduit du précédent et accomplit le suivant, sorte d’immémorial principe dont on ne saisit que l’effet terminal à défaut d’en surprendre la cause. Avançant, se pencherait-on d’un côté ou de l’autre que l’on percevrait, certes confusément, nullement quelque objet chargé de nous apaiser, de donner quelque gage à nos interrogations sans réponse. Avançant donc, osant regarder en-dehors de nous,

 

ce qui vient à nous sous l’horizon de notre Ligne de vie,

 

deux tons fondamentaux :

 

le Noir avec sa complexité ombreuse,

le Blanc avec son intensité lumineuse.

 

   Et n’allez nullement croire que ces deux tentatives de figuration de ce qui vient juste au-dessous de notre présence « en chair et en os », ne parvienne à se revêtir de quelque sens pour nous. Nullement.

 

Chaque site de couleur porte en soi

la même charge de pure négativité.

 

Le Noir regardé et c’est chute

 immédiate dans la faille d’Ombre.

 

Le Blanc regardé et c’est soudaine

exposition à la blessure d’une trop vive Clarté.

 

Alors on se résout à poser ses pieds

sur cette Ligne Grisée, cendrée,

poudreux et déconcertant caractère

qui nous reconduit

à nos natives interrogations

résonnant dans le Vide,

s’abîmant dans le Rien,

se perdant dans le Néant.

 

    Blanc, Noir, Néant sont des Absolus qui diffèrent de nous tout comme la vivacité de l’éclair fait contraste sur le fond ténébreux du nuage dont il surgit. Des Absolus donc, sur lesquels les Humains que nous sommes faisons fond dans le genre de purs Relatifs. Et si nous sommes Relatifs, nous le sommes par rapport à l’Absolu, tout comme le mensonge s’enlève de la netteté de la Vérité. Mais l’on est en droit de s’interroger sur l’intérêt de ces méditations totalement métaphysiques, sur la valeur dont elles seraient investies, peut-être à notre insu, dans une manière de langage crypté trouvant en soi sa justification en même temps que sa fin. Certes, mais il n’en faut nullement demeurer à ce cercle d’illusions dont nous ne pourrions sortir. Il faut franchir la paroi comme le ferait le Méditant d’un Salon de Thé, corps éthéré transgressant la mince pellicule huilée et se retrouver hors-de-Soi afin, paradoxalement, (mais le paradoxe n’est qu’apparent !) de mieux être Soi. Toute distance est la condition de possibilité de capture de son propre Soi, afin de le placer sous la lumière de la Conscience, de le mettre à sa disposition et d’en déterminer l’être.

  

   Tout ce long préambule n’avait d’intérêt qu’à amener progressivement dans la clarté cette « fragilité abstraite » que l’Auteur nous signale comme faisant fond sur « le roc de nos fondements ». L’hypothèse que nous bâtissons, à charge de pouvoir la vérifier plus tard, consiste en ceci :

 

Le Fragile, c’est la Vie-même

en son essence quasi biologique

contre laquelle nous ne pouvons rien

au motif que nous ne disposons nullement

du pouvoir d’en infléchir le cours.

 

Le Roc, l’Assuré c’est l’Existence

en son essence même,

en son essentielle Liberté puisque,

aussi bien, nous en énonçons le postulat,

cette Existence n’a de sens qu’à la condition

de cette suprême autonomie au travers de laquelle

notre Moi peut s’énoncer en tant que Réel,

nullement cette conjecture creuse qui n’en ferait

que le sillage d’une évanescente fumée.

 

 

   Si, de cette méditation nécessairement abstraite (qu’est-ce que la Vie, qu’est-ce que l’Exister ? interrogations abyssales que celles-ci !), nous tâchons de nous exonérer en vue de lui donner des assises plus concrètes, afin de lui attribuer quelque valeur métaphorique, nous pourrions dire ceci. Imaginons un Personnage dont l’étrange nom sonnerait de cette manière : « Eachtránaí », ce qui, en Irlandais, signifie « Aventurier », imaginons-le en ce beau et mystérieux pays d‘Irlance, peuplé d‘eau et de pierres, invitons-le, tout d‘abord, à se risquer au bord de quelque lac, par exemple au bord du « Loch Garman », de grosses congères flottent à l‘horizon mais le proche n‘est qu‘un friselis de givre ayant une à peine consistance.  Faisons-le s‘avancer sur ce miroir bleuté aussi fascinant que fragile. La suite n‘est guère difficile à concevoir, Eachtránaí éprouvera jusqu‘à sa disparition proche cette fragilité consubstantielle à la Vie en son essence la plus réelle.

   

   Et, maintenant, changeons radicalement de cadre. Transportons Eachtránaí dans le comté d'Antrim, sur cette large dalle d’orgues basaltiques nommée « Chaussée des Géants », par opposition à la situation précaire précédente, nous voyons Aventurier fouler le sol de pierre avec l’assurance de quelqu’un qui sait où il va, de quelqu’un qui a pris la ferme résolution de progresser dans son destin, marche après marche, bloc après bloc, jusqu’au sommet de cette pyramide où l’Exister se donne comme cette exemplaire sortie du Néant, puisque, aussi bien, l’étymologie « d’exister » signifie  « ek-sister », sortie de Soi en direction du Monde, un se donner en tant que cette authenticité qui est singulière et unique Présence de l’Existant, certitude inentamable en quelque sorte.  Certitude comme gage de sa propre Liberté.

 

   Et, maintenant, si nous reprenons à nouveaux frais la proposition leclézienne, nous pouvons la formuler avec l‘ajout d‘un sens qui en approfondit l‘initiale valeur :

 

« VIE : Notre fragilité est abstraite.

EXISTER : Mais quel roc que nos fondements ! »

 

  

   Alors qu’en est-il de la Vie, de notre Vie, dont le concept métaphysique nous dit qu’elle est pure fragilité ? Il nous faut donc lui donner un cadre symbolique, attacher à son illusoire puissance, les motifs au gré desquels son versant abstrait se métamorphosera en pure concrétude. Mais en concrétude qu’il nous faut porter cependant au concept car, autrement, nous n’énoncerions qu’un chapelet d’évidences qui ne pourraient nous soustraire à la vive inquiétude de vivre. Car vivre est ceci qui, déjà, a été évoqué, glisser le long de Soi sans que quelque certitude ne nous effleure jamais de réintégrer la citadelle même de notre corps. Des constations antécédentes nous pouvons tirer ceci :

 

le Néant, le Vide, le Rien s’insinuent

à même notre anatomie à bas bruit,

 

   si bien que nous n’en sentons nullement les sourdes reptations. C’est une manière d’invisible, inaudible, inodorant gaz faisant ses orbes au sein de notre chair, la boulottant de l’intérieur en quelque sorte, creusant ses sombres cavités si bien qu’au terme de ce long travail de sape, le négatif a tellement envahi notre dedans que, de notre site somatique réduit à la portion congrue, il ne demeure guère qu’une outre de peau dilatée à l’extrême, genre de ballon captif dont nous occuperions à peine la niche de la nacelle, balancés que nous serions par le Noroît glacé de la Finitude.

  

   La Vie, en son étrange générosité ne nous promet que ceci, l’espace d’une obstinée corruption ayant maille à partir avec la moindre de nos cellules, la moindre flaque de sang, la plus illisible éclisse d’os. C’est à partir de ceci, de cet appauvrissement, de cette dégénérescence somatique que notre individualité ne paraît que sous la forme de l’illusion, identiquement à ces étranges feu-follets dont on aperçoit le faible scintillement, jamais la cause qui en anime l’étonnante ignition. Considérés sous le seul angle de la vie, nous ne différons guère du mouvement strictement amorphe de l’amibe ou de la paramécie, pulsations réitérées à l’infini-moins-le-quart de mouvements à eux-mêmes leur propre entente, succession pathétique de diastoles en lesquelles s’inscrit la possibilité de quelque espoir que vient aussitôt ruiner la percussion de systoles acharnées à défaire ce qui vient tout juste d’être fait, écroulement d’une Tour de Babel dont la glaise se dissout sous les coups de boutoir d’un Déluge universel. Le processus vital souffre de sa trop grande vassalité par rapport à la matière dont nul esprit ne vient féconder l’inertie, relancer les stases mortelles, réanimer les processus parvenus au faible clignotement d’un irrémissible étiage.

  

Le problème de la Matière en tant que Matière, c’est que nul élan ne peut se lever d’un contenu purement amorphe, que chaque grain qui en compose la structure est réduit à sa propre stupeur, manière de poulpe blotti, transi au fond de son antre dont nulle lumière ne pourrait venir mobiliser la sourde catatonie. C’est pour cette unique raison que les purs Vivants, Ceux et Celles qui ne fonctionnent qu’au rythme de leurs flux et reflux internes, ne peuvent nourrir nul dessein d’échapper à leur congénitale aliénation, confondus qu’ils sont avec leur geôle corporelle, corset en lequel ils s’enferment, ne connaissant d’un possible progrès que cette occlusion en forme de renoncement à ce qui bourgeonne, se lève de Soi et fait efflorescence sous la pure grâce de la pluie de photons, cet hors-de-Soi qui confirme et accomplit le Soi. Sans doute n’y a-t-il d’autre alternative d’une hypothétique félicité que de percer au travers des parois de sa monade ces meurtrières, lesquelles, tout comme l’espace entre les mots, sont configuratrices d’une brillante sémantique. La Vie est à elle-même son propre essoufflement, sa mesure exsangue, son inévitable syncope.

  

   Si le fragile trouve son site dans la Vie, il faut, à ce fragile, attribuer quelques prédicats qui en précisent la forme. D’abord sur le plan de nos sens. La Vie-Fragile se décline sous la nature de l’ouïe qui ne perçoit des sons qu’à distance, sons bien vite noyés dans l’environnement immédiat, lui aussi tissé d’un constant bruit de fond. C’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé, ces sons, que les ondes acoustiques n’aient été que pures inventions de notre esprit. Égale déclinaison sous la figure de l’odorat qui ne retient presque rien des fragrances qui en visitent l’oublieuse mémoire. Quant à la vue, elle qui porte au loin, elle que le multiple, le divers, le bigarré assaillent en permanence, identiquement à un essaim de piqûres percutant la pupille, chaque impulsion visuelle recouvrant l’autre, il ne reste à la fin, en manière de conclusion ophtalmique, qu’une impression de trouble et d’égarement, de confusion. En guise de sensations, pour ce qui est de l’élémental, l’altérable, le fugace, l’inconsistant se donnent au travers de cet air qui n’a de cesse de s’effacer à mesure que Noroît ou Mistral disparaissent à même leur folle course spatiale qui ne semble n’avoir nul but. De même pour le feu dont la pure consomption s’épuise sous la forme d’étincelles puis, sous celle d’une définitive extinction. De tout ceci, de tous ces phénomènes purement disparaissants, nous pouvons déduire cette labilité vitale qui est l’empreinte même de ce qui s’abrite sous le sceau instable de la biologie.

 

   Par opposition à ceci, par simple contraste par rapport au fragile, combien la force du roc est rassurante. Les sens qui la concernent, cette existence, le goût d’abord, au motif que ce dernier, fût-il sucré, salé, acide, amer, rien ne saurait mettre en doute son exister, les mécanismes qu’il déclenche en nous, de l’ordre du plaisir, parfois du non-plaisir, cependant jamais l’installation dans un genre d’indifférenciation qui en détruirait la réelle effectivité. Et le toucher, le sublime toucher, le contact étroit de la peau avec ce qui vient la visiter, le tressaillement de la pulpe des doigts, le frisson parcourant la plaine de notre dos, les mille picotements qui, parfois, grêlent notre visage d’une nuée de sensations légères, irremplaçable toucher, à l’évidence le sens inscrit le plus intimement dans la texture du réel, ce fameux réel dont l’essence la plus immédiate est de résister, de lever, à notre encontre, les infinies barrières et limites au-delà desquelles ne se diffuse plus, dans une sorte d’insaisissable imaginal, que les orbes d’un songe qui, toujours, se dérobe à nos essais de préhension, fussent-ils intuitifs, conceptuels.  L’élémental, lui, se résume à l’eau qui, elle aussi, peut servir de recueil à notre corps et singulièrement à la terre, cette substance à nulle autre pareille, cette déclinaison du roc dont, nécessairement, nous sentons la dure, abrupte et souvent rebelle matière. Sorte d’immémorial combat au terme duquel, elle, la terre (le Corps), s’oppose le feu (l’Esprit) comme, tout à la fois, son opposé et sa révélation même au motif qu’à son apparente inertie s’affronte la plus vive ignition, cette fuite à jamais, cette fulgurance illuminant le tout de l’Être, le révélant comme l’Unique qu’il est, l’Incompréhensible, le Distant, l’Inapprochable. Cependant que nul n’aille s’imaginer que les Majuscules à l’Initiale de ces mots ne feraient que dissimuler, habilement, la figure de dieux antiques ou du Dien de la religion monothéiste. Ces Majuscules ne manifestent le souci que de faire apparaître des Essences, de porter à la clarté de la compréhension ces significations qui, le plus souvent, se vêtent d’inaperçu, se soldent par de l’inapparent.

  

   Et maintenant il faut parler du couple Homme-Terre, de leur nécessaire cooriginarité, de leur indispensable liaison. Et, d’abord il faut sonder l’étymologie du mot « Homme », la rapporter donc à sa signification initiale, là où réside son sens complet avant que de nombreuses altérations n’en viennent amoindrir er modifier l’usage :

  

   « Le mot latin humus désignant la « terre » est cité par Curtius (Ier siècle) comme provenant d'un mot grec signifiant « à terre », locatif d'un substantif hors d'usage.

   Le mot latin humus, comme d'ailleurs le mot homo « homme », provient de la racine indo-européenne *dh(e)ghyōm- qui signifie terre. » (Wikipédia)

 

   Nous sommes donc avertis, nous ne sommes qu’une provenance de la Terre, autrement dit de la Nature, une simple origine qu’il serait simpliste de nier pour des raisons de fierté, d’autonomie, sinon d’orgueil. Souvent nous retranchons-nous derrière notre Esprit pour justifier notre juste éloignement de ce sol élémentaire, prosaïque dont, sans doute, sa position si basse signifie, pour nous, une rusticité, une roture qui nous font ombre, nous réduisent à la figure d’une simple concrétion de glèbe. Mais d’où vient donc que nous revendiquions cet Esprit, un peu comme si, étant nous-mêmes nos propres démiurges, nous en avions forgé l’être de nos propres outils, le désignant en tant que mérite strictement anthropologique ? Mais ceci est une position aussi naïve qu’illogique. Provenant en droite ligne de ce fondement matériellement terrestre qui nous désigne tel l’œuvre de la Nature, si l’Esprit existe, il est, tout simplement, Esprit de la Nature, nullement Esprit d’une Surnature dont notre fantaisie aurait brodé le concept. Esprits de la Nature, voici ce que nous sommes au plus près de qui-nous-sommes et nul Panthéisme ne nous sauvera de nous car, sauf à rencontrer pleinement ladite Nature, cette dernière ne dissimule nullement en quelque pli mystérieux une Figure Divine qui guiderait en secret notre Destin. Bien plutôt que de Panthéisme, cette illusion d’un Dieu présent en toutes choses, préférons-lui la vision certes totale, certes holiste d’une Panlogisme, d’un Panrationnalisme, énonçant en ceci l’emblème hégélien :

 

« Ce qui est rationnel est réel,

et ce qui est réel est rationnel »,

 

édictant en cette formule en chiasme une pensée

 

« dont l'ambition aura été de surmonter

la déchirure entre l'esprit et le monde

et de réconcilier définitivement la raison et le réel. »

 

(Philosophie Magazine)

  

   Donc humblement, modestement nous sommes invités à nous inscrire dans la travée étroite mais intimement fondatrice de ces sillons de Terre qui nous ont portés en germe jusqu’au site de notre éclosion, de notre ouverture au Monde.

 

Sorte de Terre-Miroir

en nous,

reflétant

la Terre-Matricielle

en tant que proche

et promise altérité.

 

   Aussi convient-il, qu’afin de faire s’élever l’hymne Humain, nous puissions largement déployer les vertus signifiantes de la Langue, sondant, ici et là, la plongée de nos racines dans cet univers chtonien qui cache en sa native obscurité une lumière, celle du Monde, la nôtre, au gré desquelles clartés un signifié pourra se lever de la masse indistincte et pourtant hautement productive des signifiants. Ainsi, nommons donc, dans la perspective humaine, ces mots d’argile qui résonnent en nous et nous intiment l’ordre de devenir Humains totalement Humains. De ce beau mot de « Terre », nous ferons l’inventaire de quelques synonymes, déclinaisons plurielles d’une même unité matérielle, tâchant de les regrouper par familles constitutives d’un sens pour nous.

 

Monde - Globe -Pays - Région :

 

Nous en tant que placés face à la vastitude universelle

d’une présence hautement réelle, tactile, palpable.

 

Champ -Terroir - Sol - Humus - Glèbe - Terreau - Limon :

 

Nous en tant que limités par

cette perspective située au nadir de notre vision,

mais aussi au zénith de notre pouvoir désirant.

Car, ce que de l’Autre nous désirons,

c’est seulement

cette Chair-Glèbe,

cette Chair-Terreau,

cette Chair-Limon.

 

Domaine - Propriété - Fonds - Bien :

 

Nous en tant que Possesseurs symboliques

de cet élémental dont nos pieds foulent la matière

sans jamais la réduire à une ultime jouissance.

Nous sommes des Possédants dépossédés,

des manières d’Usufruitiers qui se délectent

de ce qu’ils voient,

de ce qui leur appartient en tant qu’horizon,

en tant que possible, nullement

 en tant que pure effectivité.

 

Territoire -Terrain - Parcelle :

 

Nous en tant que catégorisant

un réel sans limite, le portant à l’unité

d’un lieu enfin saisissable.

Perdus dans l’immensité du Cosmos,

nous sommes requis à tracer,

tout autour de nous,

un cercle, de nous inscrire en un clos

qui soit notre rassurante habitation.

 

    Å ce point de notre méditation, nécessité se fait sentir de reprendre l’exclamative de l’Écrivain :

 

« Mais quel roc que nos fondements ! ».

 

   Énoncé si pleinement assertorique qu’il semblerait qu’on ne puisse lui opposer quelque jugement contraire. Et pourtant, les plus vives assertions portent en elle un « défaut de la cuirasse » par où peut s’introduire la plus vive des polémiques. Si nos fondements peuvent, sans motif négatif apparent, accepter le prédicat de « roc » donc, par allusion de sens, se donner en tant que « certitude », manière de conviction inattaquable, loin s’en faut que cette énonciation puisse recevoir un accusé de réception sans reste.  Ce qui devient indispensable, aussitôt après l’énoncé enthousiaste, c’est bien d’en modérer le cours en se reportant au simple fait « d’exister ».

   Certes, nous existons à partir de nos propres fondements. Mais s’arrêter à cette constatation et la laisser prospérer en « rase campagne » ne nous avancerait guère qu’à ignorer l’aporie constitutive qui en tresse la fragile structure. En demeurer au fondement est synonyme de s’enclore en une matière dont la lourde passivité aurait vite fait d’abolir nos prétentions à Être. Le fondement en tant que fondement est une vision aveugle si nous pouvons nous autoriser l’usage de ce surprenant oxymore. « L’en-tant-que », autrement dit « l’essence » ne peut simplement être reportée à qui-elle-est, à savoir sa propre nature, sauf à sombrer dans la pure vacuité.

  

Il y a, bien évidemment,

condition nécessaire pour l’essence

de se réinscrire en qui elle n’est pas,

cette existence qui la hèle

comme son complément,

son visage adverse

 constitutif de sens.

 

   Le réel incarné, le phénomène en son entière visibilité, ne figure ni dans l’essence pure, ni dans l’existence pure, uniquement dans le passage de l’une à l’autre au titre de cette confrontation dialectique qui est la nature même du procès ontologique.

 

   Donc sonder « l’exister » en le décomposant en ses deux significations essentielles : « ex + sistere », chaque palier, « ex » + « sisterer » se reflétant l’un en l’autre, se synthétisant en une réalité qui est supérieure à leur position séparée. Recours, comme toujours, au dictionnaire :

 

« ex- \ɛks\ », marque la sortie, la séparation, le point de départ

« sistere » : « Faire se tenir debout : poser, établir, placer, mettre, fixer, déposer. »

 

Donc le « sistere » positionnel, stable, fixé en tant que le fondement,

se voit dépassé et accompli par le mouvement du « ex » qui,

opérant la séparation, transcende le pur immanent du fondement

en l’amenant à l’ouverture du paraître, au déploiement lumineux du phénomène.

 

« Notre fragilité est abstraite.

Mais quel roc que nos fondements ! »

 

L’abstrait, le fragile, c’est le mouvement inaperçu du « ex »,

lequel s’exonérant du « roc du fondement »

se rend semblable à la nuée d’eau invisible qui monte,

à l’aube, de la plaque liquide

immobile de la lagune.

 

   Tout ce qui, pour nous, se décrète au motif d’une simple évidence, comme si une logique immémoriale des choses avait depuis toujours présidé à leur venue est une simple vue de l’esprit. Placés face à l’eau de la lagune comme le « Voyageur contemplant une mer de nuages » dans le célèbre tableau de Caspar David Friedrich,

 

nous sommes, le « Voyageur » et nous

dans la posture de ceux qui,

au gré du pouvoir constituant

de leurs consciences (que symbolise le « ex »)

tirent du fondement de la Nature,

ce pur esprit qu’est la signification totale

de leurs présences réunies.

 

La soi-disant division ontologique du réel n’est qu’une vue biaisée de notre irraison qui n’a d’autre alternative sensée que de s’arrimer à la claire et assurée structure de la Raison. Hors ceci, pure dérive dans les sentiers bourbeux qui ne sont que des « miroirs aux alouettes », des terres que l’esprit n’a encore nullement fécondées.

 

Toujours est-il temps de faire se tendre le ressort du « ex »,

ceci est en notre pouvoir bien plus que nous ne le supputons !

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