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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 08:46
Aux confins du désêtre

« Archive »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Archive » nous dit le titre. Le dictionnaire, guère disert en la matière, ne nous est pratiquement d’aucun secours :

 

« Recueillir, déposer, classer dans une collection d'archives ».

 

   Cependant, si l’on ramène à Soi, à sa propre genèse, cette définition, voici qu’elle s’éclaire d’une singulière lumière, laquelle mettant en exergue « le recueillir », « le déposer », « le classer », commence à projeter, en notre esprit, les ombres du Passé. Oui, du « Passé » car l’archive a ceci de particulier que son actuelle vision, que la recherche de quelque document, sentent le vieux papier, la feuille parcheminée ensevelie parmi les feuillets sans mémoire d’un livre qui, aussi bien, pourrait n’être constitué que de l’éclat sourd de pages vierges. Le Blanc en tant que Blanc selon une formule récurrente tout au long de mes écrits. L’archive est sans mémoire et c’est à nous de lui en attribuer une, de donner sens à chaque strate qui se dévoile à mesure que nous avançons dans la collecte d’informations. Le registre de notre exister est si vaste, le fourmillement factuel si dense, que nous ne percevons, la plupart du temps, qu’un confus galimatias qui, en première approximation, nous laisse sur notre faim.

  

   De manière à combler notre curiosité, à satisfaire notre vital besoin de satiété, il n’est nullement rare que nous ne bouchions les lacunes de l’information en ayant recours à la fonction balsamique de la fiction. Autrement dit

 

le Présent nous désespère

dont le Passé ne comble

quelque lacune que ce soit,

dont le Futur n’annonce rien en son

éternelle forme d’énigme.

 

   Nous voyons bien ici, qu’au centre de notre méditation sur l’archive, c’est bien le problème central de toute position d’existence qui se pose, à savoir celui de cette temporalité qui nous enlace, tel le chèvrefeuille la branche du coudrier dans le lai du même nom, où ni Tristan, ni Iseult ne peuvent vivre l’un sans l’autre, sauf à chuter dans l’abîme sans fond du non-sens.

  

   Et si nous nous disons Tristan, ne découvrant rien en l’archive qui évoque Iseult, sans motif donc sur lequel faire fond, sans écho, sans retour, notre propre parole s’épuisera vite, tel le mince filet d’eau bu par le sable du Désert. Cette allégorie veut dire

 

la nécessité d’installer

entre deux Signifiants :

Nous et notre Passé,

une immédiate et

significative passerelle,

le Signifié,

 

faute de quoi notre capacité existentielle

se réduira à son ombre.

L’archive n’aura « accouché que d’une souris ».

 

 

   Mais ces considérations très générales, nous allons les appliquer à Celle qu’en l’occurrence, nous nommerons « Iseult », une Iseult provisoirement dépeuplée au motif que Tristan, sans voix, ni corps, ni présence, se donne telle la vision d’un indescriptible Néant. Sur cette condition d’une Iseult sans repères, il faudrait inventer le néologisme de « néantitude », celui-ci indiquant une irremplaçable nécessité d’essence de Celle-qui-désertée-d’Amour, ne peut que végéter dans des marais d’illisible irrésolution.

  

   Si nous fixons, suffisamment de temps, notre regard sur cette œuvre ancienne de Barbara Kroll, un sens se fait vite jour : « Iseult », dans sa pose énigmatiquement dubitative, nous questionne au plus profond, sur la lisière métaphysique de notre être, et du sien, bien évidemment. Nous pourrions, condensant la pensée que nous avons d’elle, affirmer

 

« qu’elle est sans

être réellement. »

 

   Mais que veut donc signifier cette existence biffée à même sa représentation ? Il n’y a guère que son inventaire qui nous livrera les motifs selon lesquels nous procéderons à l’annulation de-qui-elle-est, la décrétant, en quelque façon, « nulle et non avenue ». Oui, c’est bien ce retrait, cet effacement, cette claustration à l’angle de l’image qui paraissent le mieux faire signe en direction de ce conflit, de ce combat qui se livrent en elle. Si le titre annonçait « aux confins du désêtre », cet étrange « désêtre », il nous faut le cerner de plus près. Ce sont les caractères formels de cette œuvre, son esthétique « contrariée » qui l’installèrent, Elle, Iseult, en cette possible présence qui, en réalité, n’est qu’une non-présence, un évident absentement à Soi. Il faut commencer par Elle dans notre tâche de recensement d’une ontologie se dessinant, mais ne perdurant guère au-delà de ces quelques coups de pinceau : des griffures, des assombrissements, des giclures de sanguine dont nous parlerons bientôt.

   

   La forêt des cheveux est un inquiétant emmêlement de nocturnes futaies. Dans l’intervalle de ces dernières, du clair apparaît que remet aussitôt en question la tonalité tragique de la peinture.

   Le visage en son entier, quant à lui, est un plâtre blanc, une impénétrable façade de Blanc d’Espagne, d’Albâtre, de Lunaire, de Céruse, de Saturne, toutes ces variations infinies d’un unique Néant qui semble n’avoir pour dessein que de boulotter Celle-qui-prétend-à-l’exister sans guère avoir les moyens d’y parvenir. En réalité, une tentative pathétique d’épiphanie que vient constamment contrarier la neige d’une palette éteinte, morne, excluant toute possibilité de recours à la richesse des couleurs, cette effusion de la vie en son bel éploiement.

   Les yeux, cet éclat de la conscience au plein du jour, les yeux, ce fondement de la mydriase-lucidité, les voici condamnés à être vitreux, à ne nullement permettre à la lumière d’éclairer le continent intérieur, de le déterminer en ce qu’il a de plus précieux, lui, au contact de-ce-qui-n’est-nullement-lui.

   Le double bourrelet des lèvres est fermé, en signe d’éternel silence.

   Le menton repose lourdement sur la fourche des mains. Nullement des mains qui caresseraient, rassureraient, mais des mains inaptes à sculpter la chair du Monde, à commencer par celle d’Iseult.

  

   La partie gauche de l’image, parcourue dans la douleur, dans le possible deuil affectant Iseult en sa solitude essentielle, ne le cède à la partie droite, qu’en un fond d’identique nature, un vide s’y lève que vient obturer, mais dans une souffrance supplémentaire, un noir profond, quelques empreintes de sanguine. Ce noir de Suie enserre le visage, lui affectant la place étroite d’une geôle, donc d’une privation de liberté. Visage acculé à n’être que la figure d’une absence à toute altérité, qu’il s’agisse du Monde, de l’Autre et, par un simple effet de retournement, de réflexivité, fugue de Soi comme si avait été proférée, à l’origine de cet être, l’imprécation d’un destin défavorable ne trouvant nulle possibilité d’accueil, de diffusion en cet espace de rémission, de pure perte. Sur le fond gris de congère, comme la projection nocturne d’un cruel déficit, l’ombre spoliatrice d’une possibilité minimale d’être-à-Soi, rien-que-pour-Soi. Et ce n’est nullement la suite de notre exploration de ce paysage figuratif qui nous rassurera. Les graffitis de sanguine, bien plutôt que de constituer un art mural doué de quelque positivité, se donnent comme une lèpre, un ensauvagement du représenté, le conduisant hors-visage, c’est-à-dire hors-signification-humaine.

  

   Sans doute notre parcours sur le chemin du drame, se fera de plus en plus subjectif, privilégiant la noirceur à la clarté, lorsque nous désignerons les quatre lignes du motif rouge en tant qu’illustration des jambes du Modèle, des jambes inversées comme chez les Personnages peints par Georg Baselitz, cet Artiste néo-expressionniste souhaitant, par ce subterfuge, créer un sentiment de malaise et d’angoisse chez les Spectateurs. Or, dans le cadre de notre méditation totalement ténébreuse-métaphysique, cette inversion du type Humain signifierait rien de moins que la fonte du motif anthropologique et, à terme, la nullité complète, l’impossibilité de faire présence, d’agiter ses bras, inutile et pathétique sémaphore à l’illisible, incompréhensible gesticulation privée de quelque arrière-plan que ce soit.  

  

   Iseult, privée du regard d’une conscience lucide, libre de ses mouvements, ne parvient jamais à coïncider avec l’Être-Soi dont elle diffère toujours, comme le soleil diffère de l’ombre qu’il projette sur la terre. Son Être-Soi ne possède nul fondement stable.

 

Son Passé lui échappe au titre

d’une mémoire trouée,

insuffisante à réorganiser les événements

qui ont eu lieu jadis,

dont il ne demeure guère de trace signifiante.

Son Présent en lequel elle eût voulu

inscrire sa propre présence se limite

à un point extrêmement étroit,

sans amarre possible ni dans l’Hier évanoui,

ni dans le Demain pas encore né.

Le Futur ne saurait prendre profil satisfaisant,

ne pouvant prendre appui

sur un Passé amorphe, pâteux,

ni sur un Présent qui se dérobe

constamment sous ses pieds.

 

   Iseult n’est Iseult que par défaut, eu égard à ce cruel absentement de Tristan, sa ligne de mire, laquelle n’est plus qu’illusion, un genre de brasillement se perdant dans la rumeur solaire, comme si son Amant n’avait été

 

qu’un simple jouet,

la fumée d’une hallucination,

le brouillard d’un songe.

 

Iseult telle qu’en elle-même

nul temps ne la portera

à-qui-elle-est.

Ou plutôt à-qui-elle-n’est-pas

car, pour être,

il faut au Signifiant-Iseult,

l’autre Signifiant-Tristan,

la relation des deux créant

la seule chose possible, espérée,

ce précieux Signifié sans quoi

le zénith lumineux rejoint

le nadir ténébreux.

 

Alors Être = Désêtre.

 

   

 

 

 

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14 décembre 2025 7 14 /12 /décembre /2025 10:37
L’à peine venue sur  la lisière du Monde

Photographie et suivante : Léa Ciari

 

***

 

Il en est ainsi du destin de la Nuit,

de demeurer dans l’ombre,

de ne faire fond que sur de

l’invisible-impréhensible,

de se dissimuler au sein de qui elle est

 en une manière d’autarcie monadique

qui la soustrait aux rudes épreuves du Jour.

 

Il en est ainsi du destin de la Nuit,

 d’être Nuit et nulle autre chose qui pourrait

en pervertir l’essence,

en dégrader l’intime nature,

 cette réserve de soi dans

 les marges du venir-à-l’être.

 

    Car l’on n’est Nuit qu’à se refuser aux Hommes, à leur regard en forme de lame de couteau. Les Hommes sont curieux qui veulent forer le réel jusqu’en ses plus abyssaux fragments, désir de domination de toute altérité, désir du Soi qui veut régner sur la totalité du visible, mais aussi sur son envers invisible. Or, lorsque l’invisibilité vous habite, elle devient le bien le plus précieux au motif que tout égalant tout,

 

le Noir valant le Noir,

le Gris valant le Gris,

le Blanc valant le Blanc,

 

  rien ne servirait d’en franchir les limites, d’opérer un tremblement, une infinie variation de ces notes fondamentales pour en faire des visibilités, autrement dit des objets mondains dont tout un chacun pourrait se rendre maître, profiter à l’excès. Et tout alors, ce dissimulé-en-so,i perdrait sa vérité, se trouverait propulsé hors de-qui-il-est, devenant

 

cette banalité-ci,

cette contingence-là,

cette aporie en voie de constitution

qui s’effondrerait à même

son immense et irrémissible vacuité.

 

  Mais alors, comment sortir de l’ornière de l’improféré si, Tout égalant Tout, Rien ne ferait Sens au titre d’une différence de ce-qui-est, fût-ce de manière microscopique ?  

 

Demeurer au sein de la Nuit

dans l’ouate de suie,

s’y lover et rien

ne se dira des choses

sauf leur infinie occlusion.

 

Demeurer dans l’éclat du Jour,

dans son rayonnement blanc

et le risque sera grand

d’une cécité qui

biffera tout horizon,

le réduisant à néant.

 

Ici l’on voit bien que, de la Nuit,

en son essence la plus repliée,

l’on ne tirera rien qu’une

infinie et troublante mutité.

 

Ici l’on voit bien que du Jour

en son essence plénière,

l’on ne tirera rien qu’une

haute parole mutilante de Soi.

 

Quel autre recours nous reste-t-il que de nous situer

 

sur cette fragile ligne de crête

entre l’Adret rutilant,

l’Ubac obscur,

de cheminer sur ces fins tropismes,

de nous immerger dans cet océan

des qualia innommables,

non symbolisables,

 

ces feux-follets, ces rayons-X,

ces rayons-gamma, ces rayonnements

de la conscience phénoménale,

ces ineffables, ces irisations d’une ontologie

qui peine à dire son nom

tellement ces discrètes nutations,

chair invisible de la lucidité,

grésillent telles de transparentes phalènes

à contre-jour du lumineux Esprit.

 

   Pris dans les remous d’une méditation purement conscientielle, sans fondements stables, de quelle autre alternative disposons-nous que de nous en remettre à ce réel - s’il existe, s’il n’est pure affabulation de notre esprit, manigance de quelque « malin génie » ? -, à ce réel donc qui nous provoque comme notre naturel et indispensable vis-à-vis,

 

certes sur les franges indistinctes,

certes sur les liserés flous,

les lanières vaporeuses,

les seuils indécis,

 

   comme si nous flottions longuement entre deux signifiants, dans l’intervalle entre deux mots, pour en mieux saisir le signifié, cette fuite à jamais dont nous ne faisons que grappiller, ici et là, quelques valeurs, baumes immédiats nous sauvant, au moins temporairement, d’une toujours possible et active désespérance.  Donc le réel, nullement en sa pâte compacte, nullement en cette glaise qui enserre la Noire Racine, dans le jardin de Bouville, sous le banc amorphe où est assis Roquentin, cette noueuse racine existentielle de laquelle naît l’idée d’une irrémédiable contingence, de laquelle naît « La Nausée » en sa plus effective performativité.

    

Non, le réel qui folâtre,

le réel qui s’ébroue,

le réel qui flâne et papillonne

tout le temps qu’il n’a pas encore

pris conscience,

au-dedans de-qui-il-est,

de cette irrémédiable faille,

de cette cassure,

de cette déchirure

 

   qui métamorphosent tout destin en son envers, à savoir ce retour en direction du Néant qui est le chemin qui lui a été octroyé, à ce destin, ce « fatum », cette fatalité, bien avant même que notre naissance ne s’annonce sur la lisière du Monde. En conséquence de quoi, les descriptions des belles photographies qui suivent,  se dérouleront sur arrière-fond de tragique, cette nécessité humaine, le laissant, ce tragique, momentanément en repos, ne prélevant que les bourgeons de surface, les lianes aériennes, les hautes ramures de la canopée, à défaut d’apercevoir cet horizon grouillant d’une indéchiffrable mangrove, tout en bas, dans la fange en laquelle l’être se débat dans le but de connaître de plus consistantes et heureuses séquences  du risque de vivre, mais de vivre au-dessus de ce marigot dont nous voulons oublier jusqu’à la moindre parcelle d’existence.

Donc ce réel-ci en sa transposition iconique

 

   Noir le ciel en son énigme la plus résolue. Noir plus que Noir comme s’il voulait, le ciel, demeurer ce territoire inconnu lourdement arrimé à nos pensées les plus abyssales. Noir de Rien et de Tout qui profère sans proférer, qui prospère sans prospérer. Un pur mystère lesté au-dessus des quatre horizons du Monde. Un refuge en soi comme si l’Empyrée, définitivement nous demeurait celé, lourdement invisible, questionnement dont nulle réponse ne pourrait jaillir.

   Plus bas, se rapprochant du territoire où sommeille la pesante condition des Hommes et des Femmes, une amorce de clarté, un fin liseré de cendre comme pour nous annoncer, à Nous-les-Distraits, une inaccessible dimension dont nos têtes trop étroites ne pourraient contenir la belle et unique émergence. Fermée est la Porte des Secrets. Bâillonnée est la parole qui vient de loin, part loin, n’ayant cure de nous délivrer un message que, de toute façon, nous ne comprendrions pas. Le Langage des dieux est crypté et seuls quelques rares Mages pourraient y avoir accès au terme du déchiffrage de longs et laborieux hiéroglyphes.

   Noire aussi la Montagne qui gagne le Ciel, s’adosse à sa confiance. Son contenu, identiquement au Céleste, est inaccessible. Nul ne pourrait deviner ce qui se trame dans la clandestinité, dans le dédale minéral de son essence.

   Puis, à mi-distance du Ciel et de la Terre, l’on devine la silhouette d’un village, les cubes gris de ses maisons drossées les unes contre les autres. On y suppose des corps alanguis pliés sur des nattes strictement métaphysiques : un bout de conscience tutoyant le Réel, un autre bout s’immergeant dans l’Irréel, arcanes de l’Inconscient, là où végètent mille formes souveraines, mille halos, mille nimbes, mille auras dont les Dormeurs font leur lit, comme le torrent le fait de sa meute de cailloux, dans l’aveuglement le plus complet, placés qu’ils sont sous la haute juridiction des Archétypes, ils volent trop haut, les Archétypes, à la vitesse des Comètes. Cependant, sortie à peine de la torpeur ambiante, une Maison est là qui ouvre sa forme aux exigences du Réel, mais dans l’approximation, l’approche seulement :

 

s’agit-il de la mystérieuse « Maison de l’Être » ?

Et si oui, l’Être, qui est-il ?

de la « Maison de Charbonnier », Maître chez lui ?

Mais est-on jamais Maître de quoi que ce soit ?

de la « Maison du Père », céleste, éternelle ?

Et le Père, où est-il, existe-t-il au moins ?

de la « Maison de Prière » ? Et nous serions exaucés

et nous gagnerions notre part de Paradis ?

de la « Maison-Foyer », maternelle,

giron absolu, douce et voluptueuse matrice

dont jamais nous ne nous détachons vraiment ?

 

Serait-ce simplement la « Maison en tant que Maison »,

Le recueil en soi de toutes les significations du monde

A commencer par la nôtre ?

 

      Certes, en position centrale cette Habitation fait figure d’Orient et elle nous fait inévitablement penser aux paroles extatiques du Poète Hölderlin dans la poésie « En bleu adorable » :  

 

« Telle est la mesure de l’homme.

Riche en mérites, mais poétiquement toujours,

Sur terre habite l’homme »

 

   « Extatique », oui car Poète accompli, peut-être le plus Haut des Poètes, Hölderlin vivait en un état d’extase quasi permanent, si bien qu’en lieu et place de la lourde factualité humaine, il pouvait lui substituer cette diaphane transcendance qui lui faisait soupeser la dignité de ses Commensaux au trébuchet d’une poétique habitation. Il la leur attribuait, au terme d’une Idéalité inaccessible aux Distraits qu’ils étaient, ces Hommes, eux qui visaient bien plutôt la pesante Terre, les reliefs contingents, alors qu’ils auraient dû, à la pure grâce d’une allégie, flotter indéfiniment en direction de cet Éther porteur des plus effectives et méritantes joies.

  

   Cette image, que nous pourrions volontiers interpréter en tant qu’allégorie, pourrait nous dire la très visible absence de l’Homme réfugié en son abri, sourd et muet aux mouvements syncopés et aux impératifs légitimes du Monde. Plié en son cocon, à la façon de la chrysalide qui ne connaît encore nullement la force de la lumière, son haut coefficient de révélation d’une Vérité inscrite partout où l’on veut bien la voir. Or, en lieu et place de la dimension anthropologique c’est le végétal, cette touffe de quenouilles claires, ces herbes folles de savane qui endossent la symbolisation d’une éclaircie, d’une clairière en lesquelles trouver un peu de l’exactitude du Monde, de son évidence, à l’endroit même où les essences affleurent pour nous dévoiler la justesse des choses, la nécessité qu’il y a à les reconnaître urgemment. Cette soudaine luminescence du sol de la photographie est belle au double titre,

 

de son symbole,

de son esthétique

 

   Nécessairement, les regards des Voyeurs se focaliseront sur l’émergence de cette singulière manifestation-signification, ici tout faisant présence sous le régime d’une compréhension interne de ce-qui-vient-à-nous sur le mode, certes du questionnement, mais déjà le voile obscur commence à se lever au gré duquel la noirceur archaïque originaire fend son armure pour exposer, en ce clair-obscur, un peu de son être-vrai.

  

   Or, en nos contemporaines latitudes nous manquons dramatiquement de cet « être-vrai », lequel se terre au profit d’opinions aussi vite nées qu’elles sont frappées d’une lourde inanité. Notre époque indigente se complaît à faire fleurir le mensonge en des lieux qui, pourtant, exigeraient la rigueur, la netteté d’une conscience éclairée. « Les Lumières » sont loin qui brasillent depuis ces invisibles siècles, le dix-septième, le dix-huitième, on penserait qu’ils n’ont jamais existé.

 

Où sont les Descartes, Spinoza, Locke, Bayle ?

 

   Ce siècle, le nôtre, est si obscur, si entaché d’erreurs, de constants fourvoiements qu’on le penserait à l’agonie. Le cri du Poète Paul Valéry, alors, résonne si fort sur la scène mondiale : 

 

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »,

 

  dans le livre bien nommé « La crise de l’esprit ». Où est-il l’esprit, dans cet immense capharnaüm, dans cette immense commedia dell’arte, peuplée de bouffons, de Zannis incultes, de Polichinelles masqués, d’Arlequins superficiels, de Mezzetins habiles en fourberies, de Pantalons lubriques, de Capitaines matamores ? Où est-il l’esprit ? Ne vaudrait-il pas mieux parler d’affligeant prosaïsme, de consternante naïveté. Certes, de Beaux Esprits existent encore qui nous font croire en l’Homme, mais leur voix est si faible, à la limite de l’extinction !

    Mais ici, dans le souci du titre, « L’à peine venue sur la lisière du Monde », nous faut-il convoquer une autre belle image de Léa Ciari.

L’à peine venue sur  la lisière du Monde

   Certes, sauf à ne nullement vouloir voir le sens du réel, « l’à-peine venue », loin d’être une lointaine brume, l’effet d’une simple métonymie, surgit paradoxalement comme s’il s’agissait d’une haute déclamation. Comme quoi le mystère phénoménal contient en lui, au motif de sa toujours fuyante silhouette,

 

une fois sa positivité,

une fois sa négativité.

 

   Autrement dit « l’à-peine-venue » se donne sous les espèces d’une Pleine Venue dont nous ne pourrions soustraire quoi que ce fût qu’au prix d’une conscience aveuglée.

 

C’est bien là le Destin de toute Vérité

en son Voilement-Dévoilement

 

d’enfiler les vêtures du paradoxe,

de se dissimuler aux yeux des Distraits

tout le temps qu’ils n’auront reconnu,

 

sous la pluie le Nuage,

sous le rocher la Montagne,

sous la Source la pluralité

bienveillante de l’Eau.

 

Alors, comment dire cette image sans en trahir le sens interne ?

 

Avancer sur le mode léger du tropisme,

de son étrange clignotement,

un Noir, une faible lueur, un Gris,

une encore faible lueur, un Blanc

 

et ainsi de suite jusqu’à ce que

la Parole devenue Silence

puisse proférer bien plus haut

que n’importe quelle voix,

fût-elle douée d’une infinie puissance.

 

   C’est Gris dans le Ciel, mais un Gris hauturier qui renonce presque à être pour être une simple nuance pareille au flottement du sentiment.

 

Puis Gris se décolore, s’éclaircit en sa touche d’aube

et nous pensons à la belle inclination mélancolique hugolienne,

cette irisation romantique cueillie

 du bout des lèvres,

encensée du bout du cœur :

 

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne… »

 

Ici, nous avons la pâleur de l’aube.

Ici, nous avons l’heure blanchie du doute.

Doute de Soi.

Doute du Monde.

Ici, nous avons le mouvement du partir,

mais du partir sédentaire,

cette belle immersion au plein

de sa conscience intime, indévoilée.

Ici, nous avons la Forêt

en la guise de ces deux arbres

à la limite d’une parution.

 

Le « partir » est plus un songe qu’une réalité.

 

Ici, nous avons la Montagne,

cette élévation noire qui part

de l’Hespérie déclinante

pour gagner l’Orient acquiesçant,

celui qui consent à s’ouvrir,

à dire « OUI » à la Vie,

à dire « OUI » à l’Exister sous

ses formes les plus réelles,

incarnées, matérielles.

 

Eh bien, oui, singulièrement

« l’à-peine-venue »,

 

cet infime tressaillement,

cette indiscernable palpitation,

ce long et invisible frisson,

« l’à-peine-venue » donc

a gagné en amplitude,

s’est étoffée au contact

du Paysage Sublime,

s’est accrue du signe vacant des choses

dont le monde est habité à profusion.

 

   Car le Réel est un Tout indissociable en lequel nous rangeons, comme en des boîtes, cette Maison, ces Quenouilles, ces Arbres, ce Ciel, cette Terre, les Autres et Soi, alors qu’en vérité toute ce bavardage du Multiple, c’est Nous qui lui donnons acte et consistance au motif que, Vivants sur Terre, nous devons donner voix à nos entours.

   Seulement de cette manière nous rendons le Monde visible, y compris ce Soi que nous jetons en avant de nous sans bien savoir quel sera son destin ! La gémellité iconique ci-dessous voudrait, de manière simplement formelle,

 

donner Sens à cette insécable Unité,

 

contraire à cet éparpillement continu

en lequel nous jette la tâche de la temporalité.

 

Ici-nous-sommes-indubitablement.

 

Ce qui veut signifier

que notre présence,

la conscience que nous en avons

sont une Nécessité,

un Absolu.

L’à peine venue sur  la lisière du Monde
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10 décembre 2025 3 10 /12 /décembre /2025 08:57
Penser, telle est la question

« Le Penseur »

 

Auguste Rodin

 

***

 

« To be, or not to be,

that is the question »

 

William Shakespeare, Hamlet

 

*

 

   [Remarque préliminaire – Dès l’instant où l’on évoque aussi bien le Langage que la Pensée, c’est l’événement total résumé sous l’intitulé Homme-Conscience-Langage-Pensée qui vient à nous sur le mode unitaire, indivisible. Que ces essences, Homme, Conscience, Langage, Pensée  se présentent à nous en une manière de fragmentation, de parcellisation, ceci résulte de notre vision strictement humaine et mondaine pour qui le temps se présente à la façon d’un éternel et long clignotement. Ainsi, dans cette « optique », ces essences s’invitent-elles dans la successivité, l’Homme précédent la Conscience, celle-ci le Langage, celui-ci la Pensée. Et ceci n’est nullement faux, compte tenu de notre position existentielle que nous parcourons pas à pas, au prétexte de nombreuses haltes.

  Il en va tout autrement si, abandonnant cette visée strictement anthropologique, nous la situons maintenant en une large vision cosmique totalisatrice de tous les espaces-temps. Telle l’explosion de matière surgissant une seconde après le Big-Bang, il y a comme une déflagration du motif Homme-Conscience-Langage-Pensée, cette simultanéité effaçant toute succession temporelle quant au temps de leur survenue. Ce que je souhaite exprimer par cette métaphore cosmique, c’est la nécessité d’essence de l’indivise présence de ces événements ontologiques qui impliquent, à chaque fois qu’ils sont « envisagés » (qu’ils prennent visage) l’indispensable gémellité de tous les autres. Ne le seraient-ils, qu’une scissure interviendrait au sein de leur unité et que ce serait l’essence même de l’Humaine Condition qui, non seulement serait remise en question, mais se dissoudrait à l’horizon d’un visible et confondant non-sens.

   C’est pourquoi les quelques méditations ci-après, si elles prennent en compte la dimension ontogénétique des destins singuliers des Hommes, elles ne le réalisent que sur fond phylogénétique de l’évolution de l’espèce, d’où le recours aux strates évolutives de la dimension Homo (Australopithèque, Habilis, Erectus, Sapiens, Sapiens sapiens), seules capables de rendre visible, au moins d’une façon théorique s’entend, l’événement fondateur de l’Aventure Humaine dont seule la Monade Homme-Conscience-Langage-Pensée, en sa signification d’Unité Primordiale, Originaire, peut rendre compte de manière satisfaisante. C’est de l’intérieur même de cette Monade que nous devons éprouver la pure validité de ces essences, y incluant nécessairement la nôtre, enfants que nous sommes, de la Conscience, du Langage, de la Pensée.]

 

Les remarques de Joël Moutel :

 

 

   « comment ça pense la pensée à quoi tu penses  qu'elle te demande et tu réponds à rien c'est normal que veut dire penser à quelqu'un ou à quelque chose  tu dis ou t'écris en me promenant j'ai vu un arbre magnifique et  t'essaies de dire de trouver les mots pour décrire cet arbre et préciser ce qu'il avait de magnifique mais quand tu l'as vu cet arbre tu ne t'es pas parlé à toi-même t'as pas réfléchi avec des mots des phrases tu t'es pas dit  réellement dit dans ta tête oh cet arbre est magnifique il est impressionnant etc non t'as pas parlé dans ta tête et pour en parler t'as pas cherché dans ta pensée parce que la  pensée cherche pas  donne pas les mots ce sont les mots qui cherchent dans la pensée qui la fouillent la traquent t'es pas du tout écrivain et pas du tout poète mais tu sais t'es sûr de ça tu cherches pas tes mots tu les trouves pas dans la pensée tu ne parles pas tu n'écris pas avec ta pensée mais avec les mots qui te viennent mais d'où viennent-ils tu sais pas mais t'es sûr que la pensée n'est pas un réservoir de mots la pensée pense pas avec des mots alors comment elle pense la pensée  c'est pas elle qui dit qui te souffle qui te dicte les mots que t'écris en ce moment c'est compliqué tout ça trop pour toi mais tant pis t'en as marre de te taire peur de dire ou d'écrire des conneries et pourquoi ce seraient toujours les autres qu'auraient raison tu sais pas comment ça pense la pensée y en a qui savent mais c'est pas sûr ça y est tu divagues encore oui et tu écris avec des mots mais y a au moins deux façons d'écrire tu peux écrire ou dire ce que tu vois un arbre un crayon l'eau l'oiseau etc tu mets un signifiant sur un référent tu nommes comme fait dieu dans la genèse et ce faisant tu prends possession du réel tes mots font exister les choses les êtres en les nommant tes mots  font exister les choses et les êtres  et dans le même temps les font disparaître et  tu peux donc aussi écrire sans référent juste avec les signifiants et leurs signifiés  c'est la littérature bon maintenant te voilà bien avancé tout ça te dit pas comment pense la pensée ça te dit pas d'où viennent les mots qu'écrit le poète et surtout d'où viennent les mots que tu prononces quand tu parles ou que t'écris où ils sont les mots qu'est-ce qu'ils sont les mots avant que tu les prononces avant de passer la frontière de tes lèvres pas dans la pensée dans la mémoire peut-être avec tes souvenirs des visages des paysages des objets  divers oh là là quel bordel .» (C’est moi qui souligne)

 

fragment (suite)

 

J'M

 

***

 

Mes commentaires à partir de quelques mots

de Joël Moutel mis en relief, lesquels posent

la vertigineuse question de la relation

du Langage et de la Pensée.

 

*

 

   Un peu comme si cette question hautement métaphysique rejoignait le fameux « To be, or not to be » du monologue d’Hamlet. Car, vis-à-vis du langage, aussi bien que de la pensée, pour ces deux motifs foncièrement humains qui nous déterminent en propre, il ne s’agit de rien de moins que « d’être ou de n’être pas » puisque, sans langage ni pensée, nous n’existerions simplement pas. Interrogation ontologique liminaire dont découlent toutes les autres, qu’il s’agisse d’art, de littérature, mais aussi bien du déroulement de la vie quotidienne. Tous ces domaines, fussent-ils transcendants, fussent-ils contingents, ne peuvent que s’abreuver à la source commune des mots et des idées. Mais sonder l’origine de ces deux essences me semble devoir se confondre avec la naissance et la genèse de l’humanité, depuis ses premiers balbutiements jusqu’aux concepts finement déployés (en principe), chez les Sapiens que nous sommes. Bien évidemment, nous nous situons, dans cette recherche, sur le rail flou de simples hypothèses mais comment pourrait-il en être autrement ?

   Tracer, à grands traits, le parcours de l’humain en direction de ce qui l’accomplit en son entier, voici, me semble-t-il, la tâche nécessaire à poursuivre.

   Au tout début, à l’origine du cosmos, le son est celui attribué à la « Musique des sphères », conception harmonique et musicale de l’Univers aperçu depuis les théories pythagoriciennes. Son entièrement matériel ne portant encore nulle trace de message en direction des Humains qui viendront plus tard.

   Puis lui succèdera le son articulé, la parole, recueil en l’humain des premières rumeurs, des premiers borborygmes encore aliénés, encore fondés sur une pure objectalité.

   Puis viendra le premier nom prononcé en secret, parce que sacré, proféré par quelques rares « élus ». Émettre le premier nom, c’est déjà avoir rapport à l’être, lui donner contour et forme, autrement dit privilégier l’émergence, sur le mode économique, de ce qui, ultérieurement, deviendra le sens, ce sublime médiateur entre mot et idée.

   Puis l’association des mots aboutira au langage, un langage encore très proche de ses fondements racinaires, matériels. Mais tout de même, Langage en tant que verbe, soudaine allégie, logos portant en lui l’insigne capacité à nommer le réel, à se distancier de lui, donc premier et important signe de la symbolisation. Dès ici le verbe s’autonomise, crée son propre espace en lequel viennent faire efflorescence les linéaments essentiels de la pensée. Certes, il faudra la lignée complète des Sapiens pour que ce couple Langage-Pensée parvienne à son statut le plus élevé, le plus digne d’être regardé comme la plus haute conquête de la longue et éprouvante geste humaine.

   Dans les remarques qui suivent, je voudrais montrer de quelle manière, au cours de la Préhistoire, le Langage-Pensée peut être interprété comme une lente et progressive libération de la Matière afin de gagner les hautes sphères de l’Esprit.  Au début, langage et pensée sont uniment agglutinés, inertes blocs de matière versant dans une manière d’in-signifiance absolue, indifférenciation radicale que le cycle continu de l’évolution portera à une fusion de l’un, le Langage en l’autre, la Pensée et réciproquement. Fusion ne veut pas dire perte de l’un au profit de l’autre, mais constant rapport dialectique dont chacun s’accroîtra d’un commerce ourlé des plus hautes valeurs. Si, en tant qu’essence, le Langage conserve encore quelque lien avec le réel, du moins en apparence, la Pensée, elle, sera identifiée au titre de la substance la plus libre, la plus éloignée des contraintes mondaines.  Donc si l’on considère la perspective humaine préhistorique, puis historique, l’on percevra facilement le passage d’un destin que je qualifierai de « pierreux », confusion primitive des sons et de ce qui pourrait constituer les prémisses d’une pensée, à un destin essentialisé au motif d’une libération de la pierre pour se consacrer au poudroiement de ce qui fait signe en direction d’une élaboration théorique de ce qui, jusqu’ici, végétait dans les ornières d’une pesante matérialité.

  

Les strates successives de l’apparition du Langage-Pensée

 

  

Première étape d’acquisition du sens selon l’axe génétique

 

 

   L’Australopithèque ou « singe du sud », se confond entièrement avec ses déplacements uniquement motivés par la recherche de nourriture, une posture instinctive, un intérêt primaire qui le font proche d’une aliénation quasi animale.

   Puis l’Homo habilis qui se socialise, vit en groupe mais ne sait pas encore parler. Il commence à fabriquer des outils et cette activité créatrice est, pourrait-on dire son premier « langage » qui l’éloigne de la matière, agissant sur elle par l’intermédiaire de l’artifice qu’il a inventé. « Premier langage » qui est aussi, au motif de l’invention, ébauche d’une pensée certes archaïque, mais ce geste est décisif.

   Puis l’Homo erectus accomplit un évident saut qualitatif, s’étant redressé, inventant le feu, commençant à parler, sans doute de façon élémentaire.

   Puis survient l’Homo sapiens ou « homme sage » qui domestique son environnement immédiat, y découpant des outils en pierre et en os. Le progrès de la fonction artisanale laisse deviner, sous le prosaïsme des réalisations, la naissance d’un brandon intellectuel qui couve sous la cendre.

   Et, tout au bout du processus, l’Homo sapiens sapiens (l’homme doublement sage), celui qui peint les signes élémentaires de la culture sur les parois des grottes, invente les premières formes d’art. Si l’on focalise son attention sur l’évolution générale des techniques et habiletés, l’on ne tardera guère à découvrir

 

qu’il y a une évidente homologie signifiante

entre les étapes du façonnage des pierres

(galet aménagé, nucléus, bifaces, pierre polie),

celles du langage

(sons, onomatopées, parole)

et celles de la pensée sous sa forme manuelle

(artisanat brut, techniques plus fines, formes élémentaires de l’art).

 

Toute signification est toujours relation,

relation d’une chose à une autre,

relation d’une forme à une autre,

relation d’un concept à un autre.

 

   C’est la raison pour laquelle, se mettre en quête de cette signification-relation, c’est, avant tout, la situer dans un rapport, une situation, une distance, une convergence, une différence de ce qui n’est nullement elle, mais en détermine la singulière position. Position historique, géographique, position au regard d’un système, d’une constellation de signes et de règles. Å cette fin, je procèderai à sa situation selon les deux axes classiques définis par tout énoncé langagier : l’axe paradigmatique et l’axe syntagmatique, le premier visant la chronologie du langage, le second son ordre par rapport à tout élément contextuel dans le cadre de la contemporanéité.

 

C’est cette double empreinte

de la signification conceptuelo-langagière,

qui nous orientera dans notre recherche de sens.

 

   Et, ici, faut-il partir de l’exemple que vous donnez, Joël, afin d’en tirer quelques enseignements :

 

« j'ai vu un arbre magnifique »

Seconde étape d’acquisition du sens selon l’axe paradigmatique

 

   « arbre », cette simple énonciation, au premier abord, nous n’en retenons guère que sa stricte forme phonétique, pur assemblage de sons, matérialité de sa forme externe. Mais, bien évidemment, en arrière-plan, commencent à se dessiner, dans une manière d’estompe, aussi bien le référent, l’arbre en sa matérialité ; aussi bien le signifié, l’arbre en tant que concept. Mais l’acquisition du sens ne s’opère nullement immédiatement, seulement médiatisée par des strates antérieures essentiellement reliées à la position de ce mot « arbre » par rapport à certains préliminaires.

    « arbre » s’inscrit dans la longue lignée, d’abord proximale, et apparaissent ainsi, comme par un phénomène d’écho, d’autres formes qui lui sont langagièrement et sémantiquement reliées : « chêne », « bouleau » ; « olivier », « aulne », etc…

   Puis vient à lui, l’arbre, une dimension distale, plus éloignée, une manière de modulation du sens dans laquelle font présence, aussi bien « ramure », « mousse », « résine », « sous-bois », « futaies », « forêts », « clairières, « lisières », « canopée » et, le champ lexical étant infini, nous pourrions rajouter « plaines », « collines, « vallons », « nature », étendant ainsi, par cercles concentriques successifs, la dimension herméneutique aussi loin que l’imaginaire peut la concevoir. Et, dans un nouvel élargissement, une extension signifiante du mot, nous découvririons aussi bien des valeurs métaphoriques, telles « Les arbres cachent la forêt » ; « C'est au fruit qu'on connaît l'arbre ». Mais déjà, ici, l’on sort du cadre strictement paradigmatique et annonçons, en une manière de transition, l’aube du syntagmatique.

 

Troisième étape d’acquisition du sens selon l’axe syntagmatique

 

    Mais cette indication topologique s’inscrivant dans le chronologique historique ne suffit pas à remplir la totalité du sens, il est nécessaire d’aller le chercher, ce sens, dans son contexte d’énonciation présent, contemporanéité oblige, en sa dimension horizontale, géographique si l’on peut dire.

 

Si le paradigmatique,

en sa représentation métaphorique,

se donnait pour une investigation verticale,

depuis les racines jusqu’à son étage sommital ;

la dimension syntagmatique travaille selon l’axe horizontal,

parcourant le vaste champ des ramures qui essaiment, au loin,

les significations internes de l’arbre.

 

Pour ce faire, nous passons du lexique simple, du mot isolé, à sa forme synthétique que seule la phase peut contenir. Nous reprenons votre formulation, Joël :

 

« j'ai vu un arbre magnifique »

 

   Nous sentons ici, de façon immédiate, l’évident accroissement du sens s’actualisant sous la forme qualitative, à la fois d’un Sujet, d’un Actant se positionnant comme orient, comme signe premier constituant de la signification, que le prédicat « magnifique » vient porter à son acmé.

 

Si l’arbre paradigmatique réclamait,

afin d’être situé dans l’énonciation,

et partant dans le réel,

d’autres présences adjacentes telles que

« bouleau », « clairière », « vallon », « nature »,

l’arbre syntagmatique, quant à lui,

reçoit son contenu de cet acte de totalisation

dont la phrase constitue le processus actif.

 

   Le « j'ai vu un arbre magnifique » n’a besoin de rien d’autre que ces six mots pour signifier l’expérience de l’arbre en son définitif accomplissement. Autonomie de l’acte d’annonce du réel en sa pure complétude. Liberté totale de ce qui est proféré qui ne nécessite nulle intervention externe, nul appel à quelque entité située hors d’elle. Bien évidemment, dans le souci de tracer un possible horizon à cette signification, nous envisagerions d’autres périphéries signifiantes, telles « on a admiré un arbre séculaire », mais alors ce serait simplement déborder, excéder la forme initiale, la projeter en un contenu n’ayant plus rien à voir avec son intention de signifier originaire.

  

Le paradigmatique, en son essence,

s’inscrit dans la dimension temporelle

qui suppose que le présent de l’énonciation

ne puisse avoir lieu

qu’à l’aune du passé,

qu’à la mesure d’une genèse langagière,

donc d’une hétéronomie,

d’une dépendance de ce qui n’est nullement lui.

 

A contrario, le syntagmatique

totalement contenu

dans l’instant de son énonciation,

dans la pure présence de son présent,

ne nécessite quelque déport que ce soit

qui le porterait à sa réalité même.

« j'ai vu un arbre magnifique » constitue

une énonciation unitaire

ourlée de sa propre évidence,

donc de sa vérité.

 

« Arbre »,

en son originel dénuement,

appelle des formes proximales

afin que, convenablement étayé,

il puisse se doter des motifs indispensables

à la compréhension dont un Auditeur attend

qu’elle se manifeste de manière suffisamment claire.

 

   Donc, le sens adéquatement envisagé me semble devoir s’abreuver à ces multiples sources que constituent, tout à la fois,

 

l’histoire de sa genèse aussi bien préhistorique qu’historique,

mais aussi sa dimension paradigmatique temporelle,

elle aussi, regroupement de toute une constellation lexicale,

mais aussi sa valeur topologique inscrite

en un point singulier de l’énonciation d’un Locuteur,

vous en l’occurrence, Joël,

 

   pour qui la vérité de l’arbre rencontré focalisait la totalité de son essence dans ce « magnifique » qui était, face à vous, la seule parole que l’arbre pouvait vous adresser, en ce lieu, en ce temps de la rencontre.

 

Donc, ce qu’il faudrait préciser au terme de ce court « essai »,

 

lorsque l’on dit « Langage »,

l’on dit aussi « Pensée »,

 

qu’il y a foncièrement coalescence de ces deux réalités qui,

au final, se résument à une seule et même chose.

 

Jamais de pensée sans langage

au motif que c’est bien le langage

qui fournit les briques élémentaires du concept.

 

Jamais de langage sans pensée

car si ce n’était le cas,

le langage tournerait à vide,

n’émettant que d’incompréhensibles

salmigondis dépourvus de sens.

 

  Mais la métaphore de « briques élémentaires », laquelle ferait penser à la précellence et à l’antériorité du langage sur la pensée, est simplement indicative. Dès l’émission du premier son (de la première éructation, motif plus organique que langagier), il ne s’agit pas encore de langage mais bien plutôt de l’une des formes de somatisation qui en précède la venue.

 

C’est seulement dès l’instant

où le processus expressif entre

dans le cycle de la symbolisation,

 

  dès que le cri exprime, en dehors de sa pulsion élémentaire et sous la visée d’une claire conscience, exprime donc le sentiment onéreux d’une souffrance, l’impatience d’une joie, la surprise d’un ravissement, que la signification s’installe au centre même de l’expression devient son principal opérateur. Il en va de même lorsque l’Homo sapiens sapiens découvre, dans les signes, leurs valeurs symboliques. Les grottes sont pleines de ces bourgeonnements significatifs qui sont, non seulement les prémisses de la symbolisation, les origines du langage, l’aurore de la pensée, mais aussi, et de manière bien plus décisive, la révélation à soi de la conscience humaine, autrement dit sa pure transcendance, son pur détachement de tout ce qui grouille et végète dans les strates complexes du processus de l’hominisation. Pour preuve de cet accès à « l’Homme-plus-qu’Homme », autrement dit « L’Homme-Symbolisant-Parlant-Écrivant », je citerai les propos très éclairants de Myriam Philibert, Archéologue, dans « La naissance du symbole » :

 

   « Le trait peut être prolongé par deux traits obliques en forme de flèche. Comme la flèche n’est pas encore inventée au début du paléolithique supérieur, il faut lui attribuer une valeur uniquement symbolique. Il a, comme le simple trait, un sens masculin avec une connotation de pénétration. C’est l’organe créateur qui ouvre pour féconder. Mais c’est aussi l’éclair de l’intuition. Il peut devenir un axe du monde, le moyen de l’ascension du chaman. C’est l’un des sens du bâton-oiseau de la scène du puits à Lascaux. Enfin, il a une relation avec le feu : il est la tige mâle que l’on frotte dans le bois tendre pour obtenir le feu par friction, qui est la reproduction de l’acte sexuel. »

 

   Cette brillante démonstration puise aussi loin que possible les motifs de son inspiration, en réalité dans l’immémorial des ressources de l’Humanité. Là, devient évidente la coalescence Langage/Pensée (que seule dissocie en deux domaines étrangers notre goût pour les catégories, pour les scissions, les partages, les divisions).  

 

Là, le symbolisme, mettant en relation

une Flèche en tant que Signifiant

et l’Acte Sexuel Fécondant en tant que Signifié,

le symbolisme donc,

cette fonction qui dote l’Homme

de pouvoirs aussi étranges que performatifs,

accomplit l’exploit de métamorphoser

une simple matière inerte,

à la limite de l’invisibilité,

en cette déflagration,

cet éclair de l’Esprit,

cette Sublime Intuition

caractérisant la transcendance du « JE »,

son immense pouvoir de saisir le réel,

mais aussi le symbolique,

mais aussi l’imaginaire

et de leur donner sens,

ce que confirme l’assertion suivante :

 

« En phénoménologie, l'intuition nomme les actes remplissant le sens : « en effet l'intuition donne l'objet lui-même, elle ne se contente pas de le viser elle l'atteint. »

  

   « Atteindre l’objet », c’est simplement le couronner de sens, l’amener au pur rayonnement de son être. Que la représentation d’une simple Flèche, au milieu du fourmillement des motifs rupestres, fasse signe en direction de la « scène primitive » (pour employer les termes de la psychanalyse), mais aussi de l’éclair intuitif en tant qu’horizon du concept, mais aussi de l’ascension du chaman vers le Sacré, cette inouïe démultiplication du champ signifiant spatio-temporel, orient primitif de l’Homme, tout ceci est aussi confondant qu’admirable.  Si la conscience humaine pouvait être métaphorisée (symbolisée) par la forme de la Jarre Antique, nous pourrions dire que les éléments qui étaient épars sur le sol, objets divers, bouts de tessons, fragments de parchemin semés dans l’in-signifiant, le nul et non avenu, hors-champ si l’on veut, ces divers éparpillements se mettent à traverser la paroi, soudain éclairés par la lumière de la conscience.  Celle-ci en fait des Signifiés dotés d’un sens jusqu’ici inaperçu et inapercevable par essence. Seule la force constituante de la conscience est capable d’un tel prodige. Å l’intérieur de la Jarre Humaine, tout devient transparent, diaphane, la simple pierre muette devient cristal vibrant à l’unisson de tous les autres objets transcendés en paroles fécondantes, en voix plurielles qui sont autant d’indications de chemins possibles pour qui veut s’extraire de la contingence et faire de l’unité Langage/Pensée, le mode selon lequel remplir sa propre condition humaine de reliefs exhaussant les paysages quotidiennement traversés à défaut d’être rencontrés.

   Ce qui est à percevoir, c’est que le couple binaire formé par Langage-Pensée doit tenir compte, à titre d’unité, d’un « tiers inclus » vaguement apparu au cours de mes remarques précédentes, à savoir ce Référent toujours présent au titre du visible-préhensible-audible, cet Arbre qui, loin d’être un universel abstrait, se décline en une infinité d’arbres singuliers, chênes, oliviers, érables, indéracinable réel qui sert de fondement à la plupart, sinon à toutes nos interrogations.

 

Prononçant, écrivant,

lisant le mot « arbre »,

c’est le Signifiant qui m’apparaît,

mais aussi bien et sans ordre prédéterminé,

le Signifié, le Référent « arbre » en « chair et en os »

 

   pour employer un lexique cher à Husserl, cet infatigable chercheur du fondement, de l’originaire, jusqu’en ses plus ultimes ressources, c’est-à-dire le sens des choses pour nous. Aussi longtemps que l’osmose Signifiant/Signifié/Référent ne sera pas réalisée, ceci indiquera que la genèse du sens n'en est encore qu’à ses strates préliminaires, que le rassemblement, la fusion seront pour plus tard, que la compréhension totale d’une chose, d’un système, d’un principe n’arriveront à échéance que lorsque la tripartition interrompra sa scission sous la forme de l’Unité.  Assertion véritative indépassable, certitude que le clair, le manifeste, sont posés là, devant nous, dans la pure épiphanie de l’arbre avec toute la profondeur de ses échos et réverbérations sémantiques.

  

   C’est, en quelque manière, la saisie strictement intuitive de l’essence « arbre » dont nous interrogeons le mystère, qui surgit et s’éploie dans toutes les directions du temps et de l’espace. Comme quoi dans le domaine des interrogations fondamentales, autrement dit métaphysiques, nous en revenons toujours au même point, au foyer strictement déterminé de la chose en tant que chose, de l’arbre en tant qu’arbre : évidence tautologique que « l’arbre pluriel » porte en lui, laquelle évidence le livre sans reste, l’arbre, aux yeux des infatigables chercheurs de trésors de Ceux, Celles qui méditent et contemplent. Or, Joël, je vous sais de cette race-ci, celle qui, sans relâche, remet sans cesse l’ouvrage sur le métier. Or, ici, comment ne pas conclure sur ces mots d’anthologie de « L’art poétique » de Boileau, lequel, je présume, fait partie de vos Classiques :

 

« Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

 

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

 

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

 

« Écrire », « penser »,

Langage, Pensée,

une seule et même tension de l’esprit

en direction de ce qui le fonde :

se signifier en signifiant le Monde.

 

Plus de face à face,

plus d’affrontement du Sujet et de l’Objet,

une seule manifestation qui coule de source.

L’interrogation muée en affirmation.

Pour un temps, au moins.

 

« Hâtez-vous lentement ».

 

 

 

 

 

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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 09:30
La chair veut sa part

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

[L’on donnera sens et espace aux réflexions

concernant cette peinture de Barbara Kroll

en faisant l’hypothèse que cette œuvre

met en opposition les contraires suivants :

Physique/Métaphysique – Chair/Esprit.]

 

*

 

   Barbara Kroll nous a habitués, de longue date, à multiplier esquisses et œuvres terminées à un rythme qui force l’admiration. Ces œuvres ont fait l’objet, de notre part, de très nombreuses publications. Depuis toujours, nous leur avons accolé le prédicat de « métaphysiques », ces peintures concernant, à notre avis, bien plus l’invisible que le visible.  Ces décisives projections sur la toile, le plus souvent, fortement expressionnistes, nous exposant à la question existentielle en sa plus grande profondeur. Nous sommes littéralement secoués, extraits de notre naturelle torpeur, cherchant, sous les strates successives de couleur, quelque sujet philosophique (problème de la Liberté, de la Vérité) dont nous pourrions faire la cible de notre méditation. Et il semble bien, qu’en ce domaine des ressources pour la pensée, les motifs soient quasiment inépuisables. Ce que nous souhaiterions mettre en lumière, aujourd’hui, le surgissement, sous la pellicule Métaphysique,

 

de la densité Physique,

visiblement

et voluptueusement

charnelle,

 

   rugissement de la matière corporelle en quelque sorte, revendication à paraître sous la lourde chape spéculative qui, d’habitude, en constitue le sens essentiel. Comme le plus souvent, nous nous bornerons à une pure description phénoménologique, laquelle, en son fond, ne pourra que déboucher sur des concepts dont nous pensons qu’ils sont inclus en l’œuvre à titre de fondements, mais de fondements cryptés. En faire l’économie reviendrait, simplement, à biffer le contenu du projet artistique, le réduire à une simple gestuelle gratuite, laquelle, serait, dans ce cas, dénuée de tout intérêt.

  

   Une préalable indication de lecture consistera à montrer, en l’œuvre, deux faces opposées, lesquelles se déclineront de la manière suivante (que nous argumenterons chemin faisant),

 

Visage totalement inclus en sa

puissance « physique », matérielle ;

tout le reste de l’image (chevelure, vêture, main)

ressortissant d’une saisie purement « métaphysique ».

 

   La chevelure, premier pli métaphysique, son long écoulement de suie, dessine selon une façon tragique, le territoire des ombres, celui où grouillent tout un peuple racinaire, tout un fouillis de fins rhizomes, toute une horde de radicelles sibyllines, toute une meute brumeuse, indéterminable, nous faisant penser à l’exotique faune des mangroves (métaphore récurrente dans nos écrits), étranges crabes à barbe pinces haut levées, mollusques et crustacés se différenciant à peine les uns des autres, curieux périophtalmes, poissons hissés tout au bout de leurs nageoires en une épileptique progression parmi la vase et autres entremêlements ligneux. Bien évidemment, comment ne pas penser, ici, au bizarre bestiaire traversant les coursives de l’inconscient humain ? Cette zone interlope que nous n’atteignons jamais réellement, mais qui pour autant n’est nullement muette, nous en percevons le constant bruit de fond, la ritournelle, si l’on veut, jamais le contenu précis des paroles.

  

La chair veut sa part

   La vêture, second pli métaphysique, non seulement ne prête à nos corps (par phénomène de simple mimétisme) quelque artifice pour le recouvrir, mais, bien au contraire, le dévêt, le met à nu, le cloue au pilori car sa projection en nous, est projection d’une abstraction dont nous ne pourrons rien tirer, si ce n’est la longue désespérance de qui attend de l’exister quelque signe positif, des armatures selon lesquelles conduire son chemin, des esquisses, des amers, des orients sur qui faire fond de manière à ce qu’un sens pût s’inscrire en nous, nous devançant en quelque sorte, allumant une lumière au bout du tunnel en lequel nous sommes engagés.

 

Le Blanc ne dit rien, si ce n’est

l’ample mesure du vide.

Le Jaune ne dit rien, si ce n’est

décrire la teinte blafarde d’une Lune gibbeuse.

Le Noir ne dit rien, si ce n’est

ouvrir la dimension d’un vertigineux gouffre.

 

Donc la vêture est bien plus

dépouillement

que développement, accroissement, décuplement.

Découvrement en lieu et place du recouvrement.

  

La chair veut sa part

   La main, troisième pli métaphysique. La main, cette naturelle disposition à saisir, flatter, caresser, la main en son artisanale mesure, la main habile virevoltant en tous lieux de l’espace, la voici reconduite à la portion congrue, genre de sculpture marmoréenne rigide, froideur minérale, dimension étique sépulcrale faisant davantage signe en direction d’une décisive finitude plutôt que d’ouvrir un horizon, d’y inscrire une perspective polychrome, multi-sémantique, plurielle activité commise à être l’éclaireur de pointe du génie humain.

  

   Donc, considérées de façon synthétique, chevelure, vêture, main, non seulement ne se donnent nullement, mais se retirent en une manière de zone originaire où ne peuvent régner que la confusion massive, l’emmêlement primitif, la lourde passivité dont nul effort humain ne pourrait arriver à bout, le chaos étant son ordre, le mutisme sa parole, l’immobile sa loi. Assurément, ici, nous sommes bien dans l’étrange domaine du « métaphysique », du « méta » excédant toute venue à l’être en sa dimension « physique ». Et si l’on pouvait oser, afin de décrire la situation de ces trois absences, le mot de « réalité », nous pourrions dire que cette dernière est raclée jusqu’à l’os, que plus aucune adhérence du genre de l’anatomie ne s’y laisse dévoiler, que la blancheur ne peut qu’être éclatante en termes de signification, ce qui veut dire que l’on atteint ce mystérieux « après », ce non moins énigmatique « au-delà », domaine des objets totalement abstraits situés hors de toute expérience.  

   Et nous pensons, de façon spontanée

 

à l’Être, à l’Essence,

à la Substance, à l’Âme,

à Dieu-l’inévitable

 

   et nous pensons à plein de « choses » dont la nature même est d’être angélique, chaste, idéaliste, immatérielle, platonique spirituelle, surnaturelle, tous les synonymes que l’on veut dont nous retiendrons essentiellement le prédicat de « désincarnée », puisque l’objet de notre méditation tourne, avant tout, autour de la chair.

 

De la chair en sa négation : la Métaphysique.

De la chair en sa présence : la Physique.

 

    Et maintenant, après cette digression nécessaire de façon à faire apparaître les deux régions irréconciliables de l’exister tout juste citées, nous pourrons affirmer que la peinture de l’Artiste allemande est d’inclination « métaphysique », nous donnant « à ne pas voir » (comment pourrait-il en être autrement ? donc « à ne pas voir » cet invisible qui nous taraude, à ne pas repérer cette absence qui nous déstabilise, à ne pas toucher cet insaisissable qui nous déconcerte. Certes, tout se conjugue sur le mode du « ne pas », mais avec une forte intention dialectique, laquelle nous offre, en lieu et place du non-être, l’infinie plénitude de qui-se-sent-exister depuis la racine de ses nerfs jusqu’à la plaine immense de sa peau, cet écho de la lumière, ce diapason des sons, ce réceptacle de la caresse et de l’effleurement amoureux.

  

   Or, nous prétendons qu’ici et là, parfois à la façon d’un éclair dans le sombre du ciel, à la manière d’une exclamation se levant de la foule, dans le genre d’un frisson soudain picotant la surface de la peau, une pincée matérielle vient s’immiscer dans la trame du tissu immatériel, ouvrant un horizon insoupçonné dont la moelle intime n’est rien moins que charnelle, voluptueuse, promise au luxe de la jouissance, à l’élégance d’un épiderme touché de la marée heureuse d’un pur désir. Ici, dans l’œuvre envisagée, c’est la surprenante et totalement  

La chair veut sa part

surgissante épiphanie du visage qui vient s’incruster au plein d’un désert métaphysique dont nous désespérions, un jour, de ne pouvoir trouer la têtue compacité. Oui, ce visage surgit, se révèle à la façon d’un coup de fouet, s’impose au plein de la vie avec une belle assurance qui est, de prime abord, sa revendication singulière à foncièrement exister et, en seconde instance, renforce et accomplit notre propre venue au Monde, au motif précieux, pour la connaissance intime de notre destin,

 

que ce qui, pour l’Autre,

Celle-de-l’image,

se donne comme possible

nous affecte en propre

de manière identique.

 

Prodige ontologique de la Rencontre :

Je m’accomplis en Moi

grâce à Toi qui me donnes acte

et raison d’espérer.

 

 Et, bien évidemment, la réciproque serait également vraie si, au lieu d’être image, Celle-qui-est-là, s’incarnait comme mon naturel Vis-à-vis, présence gémellaire si l’on préfère.

 

Chair contre chair

 

   Cette peinture conceptuelle, qui fait la part belle à l’esprit, alors que la chair meurt de n’avoir que sa part congrue, force lui est imposée de devenir, par endroits, sous la forme du clignotement sémantique, ce subtil sémaphore dont les bras mobiles ne s’agitent que pour Ceux et Celles qui,

 

sous l’activité de la chair,

perçoivent, à l’œuvre,

la vitale et infinie pulsation de l’Être.

  

   Sous la lourde armature de la noire chevelure, sous son poids « métaphysique », lequel nous désoriente, comme il dérange, interloque, déboussole Celle-sur-qui-nous-dissertons, donc sous la pesante chape nocturne, à la jonction aliénante du col de la vêture identique à une camisole de cuir blanc, Celle-que-nous-visons cherche à s’extraire des mors métaphoriques de cet irréel qui toujours dérape, toujours échappe,

 

se disposant à accueillir une liberté

strictement matérielle,

 

   concrète, facilement identifiable, que n’annulerait nulle ombre fomentant de ténébreux desseins, puissance intentionnelle du Sujet s’affirmant sous les traits infiniment visibles, infiniment présents, infiniment pigmentés, d’une unique et performatrice couleur : le Rose.

 

Ce rose à peine insistant,

pareil au rose éclatant et licencieux

des joues de la Courtisane,

ce rose-signe-de-Vie,

signe-de-Bonheur,

signe-d’Amour.

 

Ce rose aux subtiles gradations qui,

du rose-Dragée léger,

se mue en rose-Saumon plus soutenu,

se métamorphose en rose-Pompadour

plus affirmé, plus épicé,

se diapre de ce rose-Incarnat,

qui, son nom l’indique,

est l’inimitable teinte de Ceux et Celles

qui s’adonnent, sans arrière-pensée,

à l’existence immédiate

aux jouissances multiples,

manière d’arc-en-ciel irisé

diffusant la pure Joie,

la Félicité d’être présents ici,

en ce temps, sur ce coin de Terre.

 

Surgissante présence à Soi

qui constitue l’exact contretype

des ruminations, ressassements

et retranchements métaphysiques.

 

Cette dernière partie de notre exposé fait la part belle

 

au Physique sublimement incarné,

 

   comme si la Chair avait précellence, dans toutes les situations, sur cet invisible « Méta », cet « Après », cet « Au-delà » qui font le champ mystérieux et plein d’attraits de la métaphysique. Cependant, déduire cette supposée précellence, serait aller trop vite en besogne. Si, dans l’œuvre de Barbara Kroll quelque chose vient à nous sous les auspices d’une Vérité, c’est bien au motif du saisissement, de la tension interne de l’œuvre que l’on pourrait dire « écartelée », mais dans un sens positif, entre ses deux pôles opposés. Tout comme l’existence qui est la nôtre ne prend sens qu’à être reliée à l’Infini de notre origine, à la Finitude de notre crépuscule.

 

C’est ainsi, tout sens ne se donne

pour ce qu’il est

 

qu’à mettre en vive opposition les contraires

que sont Joie et Peine,

Heur et Malheur,

Retrait et Ouverture.

 

   Nous souhaiterions conclure cet article en publiant une autre image de cette Artiste allant dans un sens identique, à savoir d’une revendication de l’exister face au non-exister qui est toujours son risque, sa possibilité d’annulation.

 

La chair veut sa part

   Les attendus sont les mêmes, certes sous des traits différents, du moins en apparence. La « Métaphysique » s’y illustre dans cette zone nocturne partout répandue qui nous plonge en pleine énigme. Le « Physique » quant à lui est revendiqué par ce visage certes blafard, laiteux, anonyme en quelque sorte, lunaire, aspect que vient « sauver », en dernier ressort, cette balafre sanguine du bourrelet des lèvres.

 

Si la Chair, indéniablement, est signe de vie,

le Sang en son invisible trajet physiologique

en constitue l’évident fondement.

 

Chair-Sang faisant fond

sur du pur Nocturne,

 

voici ce qu’il fallait que la brosse

s’enquît de saisir au plus vif

de ses applications.

Et, à l’évidence, ceci est saisi

avec la plus inflexible autorité.

On ne pourrait guère être plus affirmatif

dans le geste esthétique,

sauf à aller

« après »,

« au-delà » !

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 08:26
Elle, face à Soi, face au Rien

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Certes, nous pouvons prendre le parti de décrire cette image selon la pente d’une évidence qui en serait le naturel fondement. Tout en haut, la découpe claire, un bleu délavé, de deux panneaux vitrés anonymes qui ne nous renseignent guère sur le lieu de leur manifestation. Panneaux que prolonge dans une teinte Ivoire, un pan de mur de faible intérêt. Faisant saillie sur ce fond neutre, une Femme est assise sur une chaise aux montants noirs. On n’y prête guère attention pour la simple raison que son attitude, strictement banale, monotonement quotidienne, n’énonce rien en nous qui pourrait faire florès. Ample vêture blanche. Visage posé sur la fourche des doigts en une inclinaison songeuse. Devant elle, une table recouverte d’une nappe rouge Sang, ses rabats pliés en direction d’un invisible sol. Nous avons pris soin de décrire au plus près de l’image, de n’y introduire nul motif subjectif qui aurait pu en pervertir le sens. Pour autant, sommes-nous satisfaits de ce qui se montre sous la terne épiphanie d’un fragment mondain sans relief ni couture, un simple constant de ce-qui-vient-à-l’encontre ? Et, si nous avons pris soin de relier les derniers mots à l’aune de tirets, loin d’être pure gratuité, ce geste graphique veut indiquer la compacité de ce réel, sa face obstinée, sa volonté de tenir en réserve, sans doute, quelque signification cachée.

   Car, de ce fameux réel il en est comme de l’iceberg : le visible est de peu d’intérêt, c’est dans l’invisible, sous le miroir de l’eau, que sommeille ce qui a à être vu et, étant vu, mobilise, de facto, la nécessité d’une interprétation. Que cette dernière soit toute personnelle, subjective, fondée en irraison, voici la perspective qu’il faut lui destiner à la manière d’une nécessité interne, une nécessité d’essence.  Le but : faire coïncider sa propre essence, avec celle, somme toute hypothétique (mais peu importe) de l’apparition qui-vient-à-nous avec toute la puissance de son crypté tellurisme. Oui, c’est bien une secousse qu’il faut imprimer à la représentation muette, afin que, de cette succussion, de cet ébranlement, quelque chose de vraisemblable, au moins pour nous-qui-regardons, puisse se dire, ensemencer notre esprit de la levure au gré de laquelle l’amorphe se métamorphosera en énergique, l’inactuel en actuel, l’irréel en réel.

   Ce qui importe, en cette mince herméneutique de l’image, mettre en exergue l’excès qui, toujours, s’y dissimule, faire paraître ce débordement auquel elle aspire, favoriser ce rayonnement de ce qui croît en silence et mérite d’être dévoilé, tout comme la Vérité surgissant, soudain, de ses voiles d’ombre. Donc, présentement, nous est-il demandé de nous focaliser sur certaines zones de la représentation, visage, table, d’en extraire quelque suc possible, d’émettre des hypothèses qui, à l’évidence, ne seront reconnues et validées que par nous qui écrivons et, écrivant, prenons le « parti des choses » de telle manière qu’un Autre porterait au jour, sous des couleurs inévitablement différentes, peut-être totalement opposées. Il est au pouvoir de notre conscience, en son horizon de pure constitution d’un monde-pour-nous, de décréter un nombre infini d’esquisses qui, en toute objectivité, n’auraient de valeur que leur singulière désocclusion de ce-qui-fait-face et nous intime l’ordre d’en forer, autant que faire se peut, le derme compact, incompréhensible au premier abord. Il en est toujours ainsi, de toute nouvelle vérité se montrant en sa pure ingénuité, qu’elle ne nous propose qu’un visage de naturelle innocence, parfois même de simple puérilité avec lequel, cependant, il nous faut composer, tâchant de trouver du sens là où, pour nous, il s’atteste en cette façon dont nous ne saurions contrarier la venue.

    Dès l’instant de l’agrandissement de l’image, cette belle et inattendue surrection du visage, nous prenons conscience d’une dimension qui nous avait échappé. C’est bien l’énigme du visage qui nous interpelle et nous met en demeure d’en happer, comme au vol, quelque bribe nous informant, aussi bien sur l’étrangeté de toute Altérité et, partant de la nôtre. De la nôtre puisque, de façon corrélative, toujours sommes-nous un Autre pour Celui, Celle qui nous rencontrent, dans l’étonnement, bien évidemment au motif que

 

toute jonction de deux Êtres,

ne saurait être que déflagration,

onde se propageant à l’infini

avec ses intimes modulations,

ses inouïes réverbérations,

ses phénomènes d’échos

purement imprévisibles.

 

Être, entre autre considération,

c’est rencontrer :

rencontrer l’Autre ;

se rencontrer Soi

 

   puisque, si nous sommes attentifs aux fins tropismes de notre exister, parfois, sinon toujours, sommes-nous un Autre-pour-nous,

 

tellement de zones dissimulées en nous,

tellement de districts inconnus en nous,

tellement de projets en nous,

disparus de notre horizon.

 

Nous sommes, indéniablement

des Explorateurs de l’Infini !

 

Elle, face à Soi, face au Rien

Mais il devient urgent, pour nous, que nous donnions sens à ce visage dont, il y a encore un instant, nous ignorions la trace, simple possibilité d’être au large de qui-nous-sommes, simple ris de vent parmi les incessants et complexes tourbillons du Noroit et autres Tramontanes. Un détail, somme toute, qui ne nous aurait nullement inquiétés, fixés que nous sommes sur notre intime trajet existentiel.

 

Ce visage, c’est la loi de tout visage,

me saisit au plus vif,

me surprend,

me place en porte-à-faux,

 

lui qui n’est réductible à rien de connu,

lui qui est toute-puissance de l’altérité,

son signe le plus évident, le plus marquant.

 

   Le visage, en lui sinue une empreinte de l’Infini, donc instille en nous cette sublime déchirure dont les bords ne seront jamais suturés. L’Autre ne peut être que l’Autre en son essence, motif pour lequel, toujours il nous échappe, excès d’un sens qui nous devient purement illisible.

 

Nous devrions dire,

si nous n’avions peur de

la force de toute négation : non-sens,

nous devrions dire : néant,

nous devrions dire : sans-fond.

 

L’on voit bien ici combien ce qui,

par rapport à nous est non-Être,

nous installe dans la plus tragique

des incertitudes puisque,

en un évident motif de retournement

de la question, pour tout Autre,

sommes-nous, nous-mêmes, un Néant.

  

   « Elle », que nous avons volontairement nommée dans le vague d’un pur pronom, dans l’anonymat le plus complet, comment tracer une esquisse de qui-elle-est sans dessiner une esthétique du vide qui ne profère plus rien de compréhensible ? Il faut tâcher, car se refuser à nommer, reviendrait à créer une manière d’ontologie négative dont, nous-mêmes, nous ne pourrions nous relever. Sur fond blanc Livide, sur fond blanc Ivoire, se précise, mais dans l’indistinction, mais dans le tremblement, une forme possiblement humaine, possiblement féminine. Nous pourrions facilement l’énoncer sous les pointillés d’un morse, sous les étrangetés de quelque hiéroglyphe, sous les signes baroques de langues très anciennes, dont ne viendraient plus jusqu’à nous que quelques bizarres résonances, quelques échos affaiblis, quelque mutique parole au destin contrarié.

 

Les cheveux, mais s’agit-il vraiment de cheveux,

cette boule laineuse noire à l’approximative venue ?

Le front, les joues, le nez, mais s’agit-il de ceci,

en cet aspect de pâte plâtreuse,

on dirait une terre ancienne patinée

par la longue patience du temps ?

Les yeux, mais est-ce des yeux,

ces deux franges noires pareilles

à des abdomens d’insectes ?

La main, est-ce une main

cette griffe recourbée sur laquelle,

comme pour un ultime sacrifice,

le visage est posé en attente de succomber ?

 

    Certes un détail a été mis de côté, confié au sourd bitume de la chevelure, est-ce une fleur, mais alors une fleur de sang qui ne parviendrait à nulle éclosion ? Voyez-vous, ici, tout sombre dans les fosses du drame sans possibilité aucune de retour à un réel supportable.

  

Elle, face à Soi, face au Rien

Et puisque le sentiment qui nous étreint au terme de ce parcours labyrinthique n’est rien moins qu’attristé ; puisque, par simple association d’idées, la possible fleur rouge se donne en direction de cet autre rouge sombre de la nappe, n’y aurait-il possibilité d’oser une interprétation, certes n’allant nullement de soi,

 

une simple vision symbolique

de cette nappe en tant

que figure du destin d’Elle ?

 

   Un destin visiblement contrarié, un destin ne charriant que des « nappes » de sang, un sang obscur ayant parcouru la totalité du territoire « d’Elle » sans y trouver quelque repos, terrible stagnation, devant qui-elle-est, ou plutôt qui-elle-n’est-pas. Comme si ce rouge touché de nuit, ce rouge Falun, ce Bordeaux, ces teintes virant à Grenat, si ces rouges donc signaient la pure perte « d’Elle », lui ôtant jusqu’à son étique Prénom-Pronom. Ne pourrait-on lire ceci dans cet événement sur le point de se conclure ? Ou bien est-ce nous que le non-sens affecte au prix de notre possible disparition ? Tout semble sur un tel point de bascule, comme au bord d’un vertigineux précipice.

 

Interprétant ainsi,

avec cette visible inclination

au tragique,

ne sommes-nous pas,

nous-mêmes,

sur la dernière lèvre

avant l’abîme ?

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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 09:28
Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Rochelongue

« La plage aux coquillages »

 

Photographie et suivantes : Hervé Baïs

 

***

 

   Nous commencerons sur le mode ludique, lequel, nous l’espérons, ne manquera d’être, aussi, méditatif. « Effeuiller la marguerite » sera notre point de départ sous la visée d’une légère modification de sa ritournelle. Parlant de l’Aimée, comme nous parlerions d’une œuvre d’art, de littérature, de philosophie, d’une image photographique, nous fredonnerons l’air bien connu :

 

« je l'aime, un peu, beaucoup,

passionnément, à la folie,

plus que tout, pas du tout »,

 

   chaque pétale de la marguerite correspondant à une stance de la vérité nécessairement relative au motif que cette vérité ne se donne qu’en tant qu’infiniment variable selon la saison, la lumière du jour, le temps qu’il fait et qui passe, l’inclination de notre âme, l’humeur de l’instant et le hasard des rencontres. On aura compris le généreux empan d’indécision manifeste que constitue le jugement quant à une œuvre visée nécessairement subjectivement, laquelle oeuvre, en l’aura diffuse qu’elle émet, se montre sous quantité d’esquisses fluctuantes, déployant tantôt telle faible lueur, tantôt ce vif éclat s’enfonçant au plus vif de nos yeux, partant, de nos intimes sentiments.

 

       Si, dès ici, nous mettons en relation ces deux belles photographies en noir et blanc aujourd’hui proposées par Hervé Baïs, nul ne manquera de saisir, en arrière-fond de son regard, et surtout au travers du motif de son audition, cette petite musique murmurant, en une manière de facétie, les grains de cette litanie lexicale passant, par degrés successifs, du « peu » à la « folie », s’abandonnant un instant au feu de « la passion ».

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

 

L’image de gauche est sous-titrée « Rochelongue - La plage aux coquillages » ;

celle de droite « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

   En réalité, des « coquillages » à « Fleur de sel », toute la gamme des émotions esthétiques, toute la complexité de la saisie du réel lorsqu’il se manifeste avec une si évidente générosité. L’itinéraire interprétatif que nous proposons ici, dont tout le monde s’attend qu’il soit entièrement esthétique (une position par rapport à la beauté), nous l’infléchirons davantage dans le sens d’une présence à Soi de ces deux paysages qui, à notre sens, présentent des valeurs différentes quant à leur essence. Présence à soi du paysage en lequel s’enchâsse, d’une manière intimement co-existentielle, notre Soi, cette pure nécessité d’être face aux choses du monde en leurs plurielles manifestations. Le titre de l’article « Du dispersé à l’Uniment rassemblé » laisse déjà nettement transparaître l’intention fondatrice de ce texte qui mettra

 

en une sorte d’opposition formelle,

le Multiple

et l’Unique.

 

    Quiconque aura suivi nos méditations sur les photographies d’Hervé Baïs ne sera nullement étonné, ce thème est redondant avec une belle insistance tout au long de nos commentaires.

  

   Mais il faut voir en quoi Multiple et Unité nous rencontrent selon des manières divergentes, lesquelles, à l’évidence, ne peuvent que s’imprimer avec de notables distinctions en ce qui concerne notre propre ressenti, notre vécu intérieur, notre singulière sensibilité.

 

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

Commençons par l’évocation de « Rochelongue - La plage aux coquillages »

 

   Au premier plan, le sol est complexe, constitué de possibles graviers noirs et blancs sur lesquels s’enlève le bel éventail d’une coquille Saint-Jacques (mise en scène du Photographe ou bien simple résultat d’un flux joueur ?), de graviers donc mêlés aux brisures multiples des pectens et autres bivalves. Impression simplement chaotique comme si, encore, la Nature cherchait le chiffre de son organisation. Puis, dans le prolongement de cette originelle confusion, le vaste tapis blanc écumeux d’une eau pareille à la consistance de légers cumulus. Cette plaine neigeuse est parsemée d’une jonchée de tufs gris, pierres ponces volcaniques tout droit venues du Mont Saint-Loup tout proche. Ce rythme noir joue avec les gris atténués, le blanc cendré, à peine la touche d’une fugue sur la ligne incertaine du jour.

   Puis, vers l’horizon, une lanière de lumière blanche, peut-être l’effet de quelque natif rayon de soleil ? Au-dessus, le ciel est une zone anthracite indistincte où se perdent, on l’imagine, les fines voilures blanches des goélands et des mouettes. Ce paysage est saisissant, fascinant comme le serait un paysage lunaire, nullement en sa face visible, mais plutôt sur son revers, cette face que nul ne peut apercevoir depuis notre lointaine Terre. Pour terminer, il nous viendrait la tentation de dissocier le beau nom de « Rochelongue », de le scinder en deux parties « Roches », « Longues » afin de demeurer fidèle à l’esprit protéiforme qui émerge du constat photographique : un réel morcelé, fragmenté en voie d’accomplissement, infini si l’on peut dire.

  

Et maintenant, « Rochelongue - Fleur de sel…entre mer et ciel… »

 

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

    Quiconque aura lu jusqu’ici s’apercevra immédiatement que cette image est de l’ordre du pur contraste par rapport à la précédente, laquelle était touchée d’éparpillement et de nuit, alors que celle que nous observons ici en est la forme antonyme : pur luxe d’un jour uni parvenu à l’acmé, au zénith de son être. Ce qui, d’abord vient à nous, cette manière de doux renflement gris que constitue le rivage. Puis, d’une façon évidente, à la manière d’une soie tissée par un habile Artisan, le dépliement sans heurt d’un drapé qui paraît touché de l’intérieur par la grâce de quelque baume producteur d’une intime joie.

   Certes, il y a, dans le développement de l’onde, des glissements d’une zone à une autre, mais d’infimes variations,

 

lumière d’aube,

puis lumière aurorale,

puis lumière native,

 

   à peine levées, on dirait l’émergence à la vie d’une insouciance d’enfant, pur émerveillement face à ce-qui-paraît sur le mode assemblé de ce qui est sûr de soi, de ce qui ouvre son chemin dans l’heureuse certitude que la voie est bonne, que la voie est la seule qui, du Soi révélé conduise à cet autre Soi, le Soi-du-Monde, deux Soi en partage ou, plutôt en alliance, en affinité, en intime liaison.  

   

   Que l’on soit Photographe ou bien simple Observateur de l’image, en Soi cela diffuse, cela rayonne, cela se donne à la façon du chant des étoiles sur la lisière attentive du jour qui bourgeonne et rêve de s’éployer dans la douceur et le silence. Nous n’avons encore rien dit du Ciel et, pourtant, nous avons tout dit au motif que l’unitif est sa parole essentielle comme l’est celle de l’onde, cette efflorescence qui est plus « essence » que « fleur » en sa corolle  entièrement et définitivement déterminée. Ce qui est beau, ceci : ce signe avant-coureur des Choses qui est leur liberté même. Tout, ici, est encore possible : le retour à la matière méditative du rêve, le flottement infini dans le médium souple de l’imaginaire, l’à-peine venue sur la lèvre ourlée, disponible du Monde.  

   Et ce qui se place au foyer de l’image, lui donne sens et direction, cette sorte de cétacé libre de lui, on pense irrésistiblement aux bonds joyeux, facétieux d’un dauphin se confondant avec l’élément même dont il est issu, sa « Haute Note Grise » (pour paraphraser l’obsession unique de Van Gogh avec sa « Haute Note Jaune »), cette façon de ne plus faire qu’un avec ce qui accueille, d’effacer la division, de gommer les différences, de faire de l’Objet et du Sujet, (ces farouches et traditionnelles

Du dispersé à l’Uniment rassemblé

   oppositions), cette subtile alliance, cette passion commune, cette jonction insécable, toutes conditions réunies afin que l’Idée deviennent forme accomplie, ici, au milieu de l’onde propice, sous ce ciel infiniment généreux, sous l’horizon aimable d’un bord à l’autre de la Terre, d’un bord à l’autre de l’âme en son effusive félicité.

  

   Si, dans le motif précédent, « Plage aux coquillages », nous proposions de ramener le titre aux deux mots séparés de « Roches », et de « Longues », marquant en ceci l’action séparatrice du divers, cette infinie distance entre les choses, nous sentons bien ici, sous  la diffusion unitaire de la clarté, sous son empreinte diaphane, que le mot « Rochelongue », non seulement ne saurait être dissocié, mais qu’il est nécessaire de l’envisager s’enlevant de la face des choses avec un seul et même geste, une manière de chorégraphie sans heurts, un genre de giration de Derviche Tourneur dans l’éblouissement blanc de sa vaste et lumineuse corolle. Par opposition à l’infini de « Roches », « Longues », « Rochelongue » connaîtrait les limites exactes de son être, cette sublime centration de ce-qui-est en son point le plus exact, le plus décisif. 

  

   Avons-nous seulement fait le tour de la question, interrogé « Rochelongue » selon les mille façons qu’il conviendrait de mettre en œuvre dans le but d’épuiser l’infinie perspective de sa nature ? Bien évidemment, non, le réel est un abîme en lequel nous ne percevons guère que la croûte de surface, la totalité de son histoire est sédimentée dans les strates d’une fiction qui ne peut que remonter à l’origine des temps. Et maintenant, Ceux, Celles qui parcourent mes méditations, n’auront guère à hésiter sur la couleur du choix qui aura été le mien quant à ces deux images, plaçant en une manière de mesure hauturière « Rochelongue-Fleur-de-Sel », attendu que cette dernière porte en soi, à la manière d’une sublime donation,

 

ce sentiment unitaire beau entre tous :

en lui de l’Intelligible,

en lui du Transcendant.

 

   Certes leur intuition n’aura commis nulle erreur. Cependant, leur point de vue, tout comme le mien, points de vue assurément fondés en raison, suffisent-ils à cerner la notion toujours diffuse de « beauté », à délimiter l’entente singulière que nous entretenons avec telle ou telle œuvre, peinture, sculpture, photographie ?  Nous pensons qu’ici, le temps est venu d’apporter quelque modération aux évidences trop facilement surgies d’une connaissance du réel et des attitudes que nous entretenons à son égard. La question est la suivante : ici, une image est-elle « supérieure » à l’autre, ici, une image s’enlève-t-elle du fond contingent qui serait attribué à « Rochelongue - plage aux coquillages », pour s’exhausser en gloire à la hauteur sublime de « Rochelongue - Fleur de sel » ? Penserions-nous ainsi et nous opposerions d’une façon somme toute gratuite, une sorte d’absolu face à un relatif.

 

Absolu de « Fleur de sel » ;

relatif de « Coquillages ».

 

   Ce point de vue boîte, n’avance que de guingois, touché qu’il est d’une vérité subjective, comme toujours, sujette à caution. La Beauté, l’Un l’attribuera à telle image selon son inclination, que l’Autre destinera à l’image opposée. Une fois encore Pascal vient à notre secours

 

« Plaisante justice qu’une rivière borne !

Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà. »

 

   Et cette « rivière », entendue sous sa forme métaphorique, c’est bien le jugement que notre propre nature porte sur les choses. Or, chaque nature humaine étant différente en soi, truisme si facile à énoncer, comment ne pas percevoir l’immense marge d’erreur qui obère nos singulières prises de position, prédications et autres discernements ? Ces derniers que nous tenons pour fermes et assurés, cartésiens que nous sommes, répétant après le Philosophe à propos des opinions qui sont les nôtres « comme très vraies et très certaines », alors que, la plupart du temps, elles ne reposent que sur du sable mouvant.

  

   Finalement tout est question de regard, de situation à partir de laquelle nous affirmons telle ou telle chose. Choisir entre deux beautés est la projection sur le divers du sensible d’un évident non-sens. Viendrait-il à l’esprit de quelqu’un

 

de préférer le Ciel à la Terre,

un Cézanne à un Monet,

une cantate de Bach à

 une sonate de Mozart ?

 

   Nous voyons bien que ramenées à l’essentiel, nos intimes projections conceptuelles s’épuiseraient à fournir des justifications vraisemblables, seulement quelque chancelante certitude visant l’objet aimé. « Aimé », oui, car, toujours, il s’agit d’Amour

 

dans le regard visant l’Amante,

visant l’œuvre,

visant la Beauté.

 

   « Viser juste », voici le point névralgique. Et « viser juste » n’est-il pas « viser selon Soi » ? Voyez-vous, le mouvement de la pensée est toujours circulaire, lorsqu’on le juge éloigné, le plus souvent, il n’est que retour à son point de départ. Il y a peu, nous souhaitions une vision universelle portée aux Choses, qu’une subite inversion du regard semble vouloir attribuer, maintenant, au seul Ego en sa solipsiste tournure.

 

Qui, le Juge Suprême :

 

le Soi,

 

le Non-Soi ?

   

   En tant qu’épilogue nous dirons que de « Rochelongue - plage aux coquillages » à « Rochelongue - Fleur de sel », il n’y a nul intervalle. Que s’il y a intervalle, c’est nous-mêmes qui sommes la mesure intervallaire, les émetteurs de la césure, les producteurs du hiatus. Il y a nécessairement égalité d’une image à l’autre, d’une « image l’autre » devrions-nous dire afin d’ôter cette préposition qui crée de l’écart, de la différence. Le réel, lui, qu’il soit Paysage, qu’il soit Photographie n’installe nulle coupure, nulle déchirure en qui-il-est. En-qui-il-est, il est totalisation, il est unité, tout comme nous-les-Hommes, qui en sommes les vivants miroirs. C’est bien notre naturelle complexion narcissique qui nous fait voir, en l’onde qui nous fait face, cette apparence, ce mirage, cette illusion, alors que réellement incarnés nous ne pouvons douter du fait que nous existons, il est vrai, au risque de l’erreur.  « Rochelongue », ramené à son ultime point de chute : une géologie à la mémoire diluvienne dont le sens se confond et se perd à même son énonciation. De même, lorsque nous sommes-nous-mêmes nommés selon tel ou tel prénom qui nous détermine pour la vie, nous en percevons la nécessité alors que l’origine en demeure mystérieuse.

 

Et la Beauté est ce Mystère.

 

Et la Beauté est cet Inaccessible.

 

 

 

 

 

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23 novembre 2025 7 23 /11 /novembre /2025 08:53
ONIRIA

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   « Oniria », parfois un genre d’étonnement naît d’un titre, d’un mot qui semblent contenir en eux la vibration d’une énigme. Nul dictionnaire ne comportera une entrée vous conduisant à ce nom inventé de toutes pièces. Par simple souci de paronymie, vous trouverez « onirisme » en tant « qu’activité mentale automatique faite de visions et de scènes animées » ; « onirologie » ou étude des rêves ; « oniromancie » ou art divinatoire. Quant à la proxémie de cette forme, vous surprendrez ses affinités avec des notions telles que « fable », « invention », « mensonge », « mythe », « imagination », et pour élargir notre recherche, concluons par cette citation de Bachelard extraite de « Poétique de l’espace » :

  

   « Baudelaire, cette fois tout entier à l'onirisme de la musique, connaît, dit-il, « une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont connues, par le rêve, dans le sommeil (...) »     (C’est nous qui soulignons)

  

   De l’assertion bachelardienne nous retiendrons les trois mots suivants « imaginatif », « rêve », « sommeil » dont nous souhaiterions, comme par magie, ou en raison d’une stricte nécessité, qu’ils puissent s’accorder avec l’essence même d’un regard porté sur une œuvre d’art. Il résulte de tout ceci que, par simple hypothèse,

 

l’art serait identique

aux manifestations de l’imaginaire,

aux productions du rêve,

aux glissements éthérés

et inconscients du sommeil

 

   Donc, celle que nous nommons « ONIRIA», ce superbe autoportrait inversé de Léa Ciari, situé dans une manière de brume native, serait la douce et progressive effervescence

 

d’une phantasia,

la dentelle ouvragée d’un songe,

la lente léthargie montant d’une

hibernation nocturne au long cours

 

   « ONIRIA» n’aurait donc de possible équivalence que dans des morphologies distendues du réel, des genres d’anamorphoses dont l’art constituerait la synthèse. Et ceci selon deux modifications essentielles du-Monde-pour-nous,

 

se donnant alors

 

sous le mode du supra-réel (hyperbole du réel)

ou de l’infra-réel (façon de litote qui en dirait peu

 afin d’en apercevoir beaucoup).

 

   L’Artiste Léa Ciari a, de longue date, choisi (est-ce un choix, est-ce une détermination qui outrepasseraient les limites de la volonté ?), de donner lieu et temps à cette dimension de l’infra-réel visible tout au long de son œuvre. Cet infra-réel, en tant que mode de description de ce-qui-se-présente, suppose qu’une hyperesthésie soit abandonnée au profit d’une hypoesthésie, laquelle chercherait les motifs de son inspiration sous la ligne du visible, de l’immédiatement préhensible.

  

   De cette inclination qui est entièrement contenue dans la singularité d’un mouvement pathique, d’un « tropisme » de l’âme (voir Nathalie Sarraute), de cette vision médiatrice du réel émerge, comme à la surface nébuleuse d’un étang,  

 

ce sentiment

d’incertitude,

de flottement,

d’oscillation,

de vacillation,

 

  toutes manifestations  égales à ces ambiances d’automne participant, tout à la fois, d’un été finissant (le passé), d’un hiver naissant (le futur) dont un point fixe (le présent) serait l’évanescente figure car jamais lui, le présent, ne fait halte, lui dont l’être est toujours repris par son intime métamorphose. Nous pourrions simplement condenser le geste artistique de Léa sous

 

la formule synthétique

de « vertige »,

 

    comme si ses Personnages, à commencer par qui-Elle-est, se situaient dans l’œil d’un cyclone cependant bienveillant, dont l’essentiel procès consisterait à placer le réel à distance, ce qui aurait pour naturel effet de le recentrer, de le ressentir ce réel, en Soi, à la manière d’une source fondatrice de ces « impressions heureuses » dont parle Bachelard à propos de Baudelaire.

  

ONIRIA

    Nous ne voulons pour preuve que cette image de la Personne de l’Artiste démultipliée en de multiples sosies chorégraphiques, comme si ce genre de dissociation, de fragmentation, d’éparpillement, devaient participer à cette impression de tournis, d’enivrement en lesquels nous pourrions facilement projeter la figure des Derviches Tourneurs. Eux qui, au sein de la giration de leurs corolles blanches, jettent au loin de qui-ils-sont, toute mesure exotérique du Monde en tant qu’étranger,

 

fondant ésotériquement ce monde intérieur

 

   comme objet du culte soufi. « Samā‘ », mystique danse rituelle, tournoiement de toupie, mouvement de déréalisation de la matière, transfiguration en une spiritualité se confondant avec l’ellipse même de la danse, cette manifestation négative de ce qui tombe sous le sens, de ce qui, de leur point de vue, n’est que le Théâtre infini des Illusions. Il y a une grande beauté à énoncer ceci, ce trouble intérieur, cette irisation spéculaire sous la forme toujours recommencée du cercle qui n’est nullement sans nous faire penser au cercle herméneutique des Linguistes et autres Philosophes qui, sans cesse, girent autour de l’objet de leur quête, une signification appelant une autre signification, appelant une autre signification… L’Illimité en tant qu’Illimité, l’Illimité en son essence la plus pure.

 

   Poursuivons notre investigation « vertigineuse » sur une autre œuvre de ténébreuse facture.

ONIRIA

   Ici, le réel, encagé, grillagé, est ramené à la figure spectrale d’un Être quasi « inexistentiel », d’un Être ayant franchi les limites de notre compréhension, ombre, simulacre, farfadet faisant ses étranges circonvolutions au large de qui-nous-sommes, tout comme les œuvres d’art, parfois nous surprennent, nous arrachent à notre Être pour nous jeter dans des manières d’hallucinations dont, toujours, il est bien difficile de revenir. Le « Sujet », de vague appellation, paraît à la façon d’une Repentante, d’une Pénitente placée derrière le quadrillage d’un confessionnal, soumettant son âme à une étonnante radiographie d’un Directeur de conscience invisible et, de ce fait, craint, redouté. Ici, nous vient, par une étrange association d’idées, le titre « Vertigo » :

 

« mouvement de rotation,

tournoiement ;

vertige,

étourdissement »

 

   Nous n'en saurons pas plus, ni du Sujet lui-même pris dans les mailles complexes d’une inextricable situation, ni du Vis-à-vis à l’origine de son trouble. En quelque façon, Léa Ciari, tel Hitchcock dans « Sueurs froides » (traduction de « Vertigo »), est passée maître dans l’art d’installer une énigme labyrinthique que nul ne pourrait rencontrer qu’au risque de se perdre.

 

Prolongements et échos picturaux de la manière Léa Ciari

 

   Turner - « Lever de soleil avec monstres marins »

 

   Ce qu’il est d’ordinaire convenu de nommer « Marine » en peinture, reçoit ici un traitement radical, si bien que, ni le Soleil ne paraît, ni les Monstres ne nous présentent leur hideuse anatomie. Le sujet de cette peinture, bien plutôt que d’être une simple et fidèle annotation du réel en est une pure défiguration. Le sujet, à proprement parler, c’est l’écho, c’est la

 

ONIRIA

Lever de soleil avec monstres marins

 

réverbération, c’est le poudroiement de la lumière sous les coups de boutoir desquelles le médium artistique s’efface, ne laissant place à nulle abstraction (ce serait une erreur de le croire), seulement à cette étonnante vision infra-réelle dont nous sommes les inconditionnels Chercheurs.

 

    Claude Monet - « Les Nymphéas » - 1903

ONIRIA

   Identique souci chez Monet de substituer à l’exactitude de la vue, ce fourmillement des choses si près d’un reniement du concret. N’oublions pas que Monet, à cette période, est affecté d’une cataracte invalidante, son œil droit étant devenu quasiment aveugle. Aussi pouvons-nous dire de ces « Nymphéas » qu’ils sont une projection, sur la toile, d’une dimension aveuglante du réel.  L’eau n’est eau qu’à être hallucinée tel cet élément vibratile toujours en avant ou en arrière de qui-il-est, cette infinie mouvementation dont l’onde est la figuration la plus instable qui soit. Quant au végétal, quant aux célèbres nymphéas (leur beau nom est déjà énigme, est déjà invite à la souplesse imaginative), les nymphéas donc ne se disent nullement sous la forme d’un énoncé clair et limpide, ils font plutôt parution sur le mode du ruissellement, de l’égouttement, de la brume native présidant au surgissement de tous les matins du Monde, ces manières de floculations encore chargées des fragrances nocturnes. Tout, ici, concourt savamment à égarer les dispositions optiques des Regardeurs, et le paysage aquatique, loin d’être la reproduction exacte et photographique des choses n’en est qu’une vague pastellisation, une suite de touches aquarellées (évidemment !), un lavis (évidence derechef), une source à elle-même sa propre profération, comme si les Hommes étaient portés au plus loin de ceci même qui, ici, fait figure, seule condition d’une auto-donation des fleurs en leur être même. Cette peinture est tout de même suffisamment admirable pour qu’elle n’ait nul besoin d’un plus long commentaire.

 

   Marc Rothko - « Number 12 »

 

   « Number 12 », titre évoquant la présence presqu’inaperçue dans la liste d’une infinie numération, d’une œuvre pouvant, en toute tranquillité se fondre dans l’ensemble de ses co-figurations, sans faire tache, sans émettre de bruit, un réel amené dans la plus grande des humilités qui se puisse imaginer.

 

ONIRIA

 

Number 12

 

 

  C’est peut-être avec l’œuvre de Marc Rothko « Number 12 », que l’infra-réel atteint sa plus grande dimension expressive. Comme dans le pur événement spectral de l’Image-titre de Léa, comme dans la circularité estompée de sa Chorégraphie, comme dans l’épiphanie biffée de la « Pénitente », tout ici se fond et se confond dans un genre de camaïeu diapré, iridescent, opalin, cette diaprure installant une perception si floue, que nul sémantème ne semble pouvoir y être identifié. Régime confusionnel où ne se donne plus nul objet, seulement surgissement du pathos humain universel, lequel ne peut faire face, en dernier ressort,

 

qu’à ce frisson,

à ce tournis,

à cet enivrement

qui sont consubstantiels

à la « dette » de vivre

 

   Progressivement, au cours de sa carrière de Peintre, Rothko est passé maître dans l’art de l’évocation, qu’aussi bien nous pourrions nommer de la « dissimulation ». Chaque couleur, selon la technique du glacis, recouvre la couleur précédente, ne l’annulant nullement cependant, laissant tout juste paraître le flou calculé d’une nuance, travail méticuleux d’Archéologue laissant percevoir, au travers des strates successives de son travail, la genèse à l’œuvre dans chaque geste, une extrême minutie, une radicale attention à déconstruire ce qui aurait pu l’être, ce réel en sa trop visible incarnation dont il faut à tout prix réduire la prétention à paraître. Juste un effleurement, juste une caresse afin que le subjectile lissé telle la peau de l’Amante se revête des frissons sans lesquels, ni l’Amour, ni l’Art ne peuvent avoir lieu.

 

Prolongements et écho poétique de la manière Léa Ciari

 

   Si le motif de la peinture en ses esquisses les plus remarquables, Turner, Monet, Rothko, semble être un passage obligé, rien ne serait totalement réalisé qui ferait l’économie du geste poétique, geste lui aussi infra-réel, notamment dans l’œuvre poétique d’André du Bouchet. Nous citons ci-dessous un extrait tiré de l’ouvrage de Michel Collot, « André du Bouchet : une écriture en marche » :

 

   « L’une des modalités de cette adhésion toute physique au dehors est une certaine façon de regarder le monde. Il ne s’agit pas d’une distinction claire et distincte ; mais de se ‘’servir des yeux des choses’’, afin de voir ‘’hors de l’homme’’. La vision poétique rejoint le niveau élémentaire de la sensation, qui ne livre du monde qu’une présence indifférenciée (« un grand objet où je sors ») ; vision « myope », qui s’apparente au toucher, à la limite de l’aveuglement : ‘’paume aveugle, je copie la terre, la sensation’’. »

                                                                                    

                                                                                                (C’est nous qui soulignons)

 

   Commentaire - Ce superbe écrit pourrait se donner en tant que synthèse des travaux des Grands Peintres cités plus haut, s’appliquer aussi à la tâche de représentation singulière poursuivie par Léa Ciari. Le « clair et distinct » cartésien est délaissé au profit de cette vision « myope », si proche d’un aveuglement du corps, si près d’une illumination de l’esprit, d’une phosphorescence de l’âme. Car voir le réel et tâcher de le peindre (le réel est toujours en question, y compris dans les toiles les plus abstraites au motif qu’il est adhérent à l’Humaine Condition comme son signe le plus élémentaire), le peindre donc, ce réel, ne veut nullement dire s’en remettre à une simple tâche mimétique dont la ressemblance avec le modèle serait le parangon à convoquer en toute circonstance.

   Bien loin de ceci, plus la distance est grande vis-à-vis de cette adhérence au motif matériel, plus artistique se définit l’œuvre qui n’en définit les contours qu’au titre d’une « infidélité » manifeste. Car dire la terre de l’œuvre, c’est dans la pure manifestation de la sensation, cet antéprédicatif qui précède toute venue à la visibilité, qui anticipe toute hypothèse noétique, toute aventure de la pensée, c’est dans cet antéprédicatif nécessairement infra-réel que réside l’attitude la plus performatrice de ce qui est à montrer, destin apophantique de tout ce qui fait figure et vient à nous dans la belle grâce d’être.

  

Paradoxe de l’art

dont la monstration s’affilie

à la condition étrange

 

de l’aveuglement,

du trouble de la vision,

du tremblement ontologique,

de l’irisation métaphysique.

 

   C’est dans ce genre de vertige d’astigmate que se construisent les plus grandes et les plus belles œuvres, les exemples cités plus haut en témoignent avec éloquence.  

 

    Alors, comment ne pas donner le dernier mot au Poète dont le destin est d’être Visionnaire, songeons aux mots pleins de lumière (« Les Illuminations »), dans la Lettre de Rimbaud à Paul Demeny :

 

« Le Poète se fait voyant par un long,

immense et raisonné

dérèglement de tous les sens. […]

Il épuise en lui tous les poisons

pour n’en garder que les quintessences. »

 

(C’est nous qui soulignons)

 

Donc voyons André du Bouchet dans « Dehors »

 

 

« Trop de simplicité fait peur. Quand les mots collent

                                  de trop près à la réalité, ils font peur.

 

Je voudrais que les mots fassent peur

                         qu’ils deviennent un

                                             gouffre. »

 

 

  C’est cet ultime mot « gouffre » qui signera l’épilogue de cet article. « Gouffre » cet autre mot pour l’infra-réel, l’antéprédicatif au-delà de toute tentative d’annexion, il est trop loin, il est trop flou, il se perd dans les brumes du temps. « Gouffre » nous convoque immédiatement auprès d’Henri Michaux dans « Connaissance par les gouffres » dont la quatrième de couverture nous dit :

  

   « Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets mêmes, perdant leur masse et leur raideur, cessent d'opposer une résistance sérieuse à l'omniprésente mobilité transformatrice. »

 

  Lisant ceci, nous nous abîmons (au sens propre de se « jeter dans l’abîme ») dans cet étrange réel privé de sa « masse », de sa « raideur », nous en touchons le fond, tutoyons cet infra-réel qui serait comme son premier mot, espérant de ceci,

 

l’action de la mescaline,

la clarté de l’œuvre,

la fulgurance du Poème,

 

   atteindre ce supra-réel, cette « quintessence » dont nous parle l’Auteur du « Bateau ivre », cette « mobilité transformatrice », tout juste citée, comme si, de l’ivresse des grands fonds, une possibilité nous était ouverte de connaître l’exhaussement d’une transcendance, ce « hors-de-nous » que nous voudrions « en-nous », s’en défendît-on avec une rare énergie.

  

Notre existence nécessairement agitée,

sollicitée de Charybde en Scylla, n’a de cesse

 

d’ouvrir et de combler des gouffres,

de créer du sens sur du non-sens.

 

Passivité, léthargie,

amorphe du non-sens,

illisibilité de l’infra-verbal

 

que vient effacer, parfois,

 

l’amorce d’un sens,

activité, création,

 peinture, poème,

lisibilité d’un supra-réel

dont nous sentons la présence,

dont nous espérons

qu’il métamorphosera

notre ténébreuse Nuit

 en un Jour radieux.

 

Mais qui donc pourrait s’inscrire

en faux contre ceci ?

 

Un grand merci à Léa Ciari

de placer tout au bout de ses brosses

de si insistantes et passionnantes

questions !

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2025 3 19 /11 /novembre /2025 08:44
« Lady-Night »

« Lady-Night »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Lady-Night » que nous traduirons par « Mademoiselle-Nuit », combien ce titre est généreux, combien il est inspiré. Citant « Mademoiselle », il la pose dans une manière de virginité originaire : elle vient à Soi dans la plus grande des simplicités, elle-en-tant-qu’elle-est en son essence la plus subtile, une éclaircie, une embrasure. Mais en son essence, elle est aussi « Nuit », elle est ombre, nocturne effacement des choses, retrait de Soi en cette marge d’inconnaissance dont elle voudrait percer le secret, percer dans sa stricte monade, une fenêtre, une porte ouvertes sur le Monde, à commencer par le sien propre.

 

Elle est Nocturne en quête de Visibilité.

Elle est Nocturne à ne faire paraître que le Soi.

Elle est Nocturne dans le souhait

qu’une clairière fasse irruption,

dessine en elle les ellipses multiples du sens,

se donne en tant que lisière à partir de laquelle

imprimer les premiers mots

de son étrange et singulière fiction.

  

   Elle nous surprend au sens propre, au sens étymologique de « prendre, saisir, s'emparer de », c’est-à-dire qu’elle enroule, tout autour de notre Être, les lianes invisibles en lesquelles notre aliénation se donnera sous la figure de la  réserve patiente mais obligée, de l’étrange vassalité à qui-n’est-nullement-Soi, cette Forme Étrangère captatrice de notre conscience, la remettant en cette zone confuse de l’inconscient où, longtemps, elle végétera, n’attendant qu’une improbable libération : notre Soi, quoiqu’en nous, est aussi le résultat de ce regard adverse qui le fascine et le tient sous l’empire du tout autre, du différent, du surgissant, si ce n’est du « différend », du polémos, du combat  à toujours livrer afin de demeurer une coudée au-dessus de la ligne de flottaison de l’exister.

   Mais c’est d’abord sur elle « Lady-Night » que nous méditons, peut-être au prix de notre égarement, de notre folie. Ce qui fait immédiatement évidence, qui saute aux yeux avec la radicalité d’une vérité, ce visage scindé en deux parties, cette épiphanie tirée au trait inflexible d’une schize, comme si une parution annulait l’autre, comme si une négation venait abraser une affirmation. Étrange hémi-visibilité qui nous place, tout à la fois, dans une manière de sidération face à l’Énigme, tout à la fois nous renvoie à notre propre image inversée munie de l’étrange pouvoir de nous faire rétrocéder en des temps et des lieux de consistance floue, genre de fondement racinaire dont nous aurions fait notre oubli en des sépulcres de fuligineuse tournure. On aura beau justifier cette demi-épiphanie au motif de la représentation de la chevelure s’écoulant le long du visage, rien ne fera sens que ce qui, inconsciemment contenu dans la représentation, possède de plus profondes et inquiétantes sources.

« Lady-Night »

   Afin d’aller plus avant, il faut risquer quelque interprétation symbolique dont la nouveauté, nous l’affirmons, pourra surprendre. Le côté droit du visage, (« à droite », pour nous les Voyeurs), présente l’aspect de ces masques rituels africains qui sont tout sauf anodins. De leur fonction liturgique essentielle nous retiendrons leur puissance d’hallucination, leur statut d’actualisation du Mythe de la Création, leur évocation de la figure des Ancêtres, du thème du Sacré, leur convocation des Esprits de Ceux et Celles qui ont rejoint le sombre territoire de l’Invisible. Énumérant « Mythe », « Ancêtres », « Sacré »« Esprits », « Invisible », nous traçons le domaine de ce qui, indicible, ressort du registre singulier des Archétypes de l’Inconscient, de ce qui, ne s’annonçant que sous les traits de l’allégorie, de l’obscurité, de l’irrévélé, des arcanes, des ténèbres, de l’ésotérisme, ne peut que renvoyer de facto l’exotérique aux oubliettes, la connaissance à la pure inconnaissance, le savoir au non-savoir fondamental. C’est bien ceci, cette incisive coupure ontologique, que nous repérons dans cette œuvre encore une fois « métaphysique » au plus haut point car la pensée directrice s’y organise autour de cette confrontation

 

de l’Ombre et de la Lumière,

de l’Inconscient et du Conscient,

de la Physique et, précisément, de son « Méta »,

 

    comme si le tout de l’exister se résumait à cette haute et verticale dialectique dont, du reste, nul n’échappe, ni les Forts, ni les Faibles, loi universelle ne faisant nullement le tri, ne séparant nullement « le bon grain de l’ivraie ».

 

Ce qui, dans cet impénétrable, indéchiffrable,

 indéfinissable portrait (toute la liste des « in » privatifs

pourrait lui convenir) nous saisit au plus vif de notre Être,

cette visualisation de l’apparition-disparition,

cette grammaire de l’acquiescement  et de l’objection,

ce spectacle de la scène et des coulisses,

cette ambiguë métaphore d’une amphore antique

(cet ovale du visage)

dont une moitié délivrerait ses secrets,

que l’autre moitié reprendrait en son sein,

ce sourd hiatus des choses reconduisant

le Tout en sa Partie la plus infinitésimale,

 

   tout ceci émet cet étrangement clignotement d’une Présence/Absence nous reconduisant dans les étroites fosses carolines de notre Condition. Dès ici, nous faut-il avoir recours à la mise en lumière d’une « topophanie », un ou des lieux rendus visibles, dans le but de nous introduire là où boîte l’articulation de sites opposés par essence, le Manifeste, le Caché, là où, aussi bien le portrait de « Lady-Night » que le nôtre, quelque chose gauchit, quelque chose connaît l’intime déchirure, le pli, le dépli, le repli selon lesquels  les tensions existentielles résistent, nous mettant en demeure d’en saisir, sinon l’entièreté, tout au moins le début d’une explication.

 

Chercher à comprendre n’est jamais

qu’assembler les deux bords

de la déchirure,

 

   travail minutieux de Scribe accolant, dans le clair-obscur de sa cellule, les fragments épars d’un ancien palimpseste contenant, en ses lignes flexueuses, la Totalité d’un Savoir dispersé par l’insouciance des Hommes.

 

Notre cheminement interprétatif suivra l’inflexion suivante :

 

saisir la partie droite du visage,

la partie éclairée, tel son Orient.

Saisir (« in-saisir » devrait-on dire)

la partie gauche,

la partie sombre,

tel son versant Hespérique,

Occidental.

 

« Lady-Night »

Donc, à droite est l’Orient en sa lumière levante, commise à éclairer la conscience des Hommes, à leur éviter de se fourvoyer en des zones de toujours possible erreur, à les guider sur un lumineux chemin bordé des lueurs constitutives d’un Être droit, fulgurance d’une éthique, phosphorescence d’une esthétique, rayon clair d’un regard porté sur la justesse des choses.

   Donc, à gauche est l’Occident, le versant hespérique, lequel signe l’entrée des Hommes dans la vaste mare nocturne où leurs rêves les plus étranges, les plus fous, les livrent, pieds et poings liés, aux actes les plus délictueux qui soient.  L’Inconscient est une bête sauvage dès l’instant où, débarrassé de son licol, il ne trouve plus rien qui s’oppose à sa puissance, à sa force exploratrice des catacombes, des oubliettes, des sombres fosses du Mal, fomentant en secret de si funestes desseins que quiconque en serait conscient mettrait sa vie gravement en péril.

   Écrivant ici le fatidique paysage du nuitamment advenu, est-ce notre vision personnelle des choses qui s’obombre de suie, est-ce la description, au tragique, de « Lady-Night », cette manière de Spectre, qui hante les sombres rainures de nos instincts les plus vils ? Car toujours nous sommes en danger de différer d’une existence exacte lorsque, sous la violence de nos pulsions primaires, plus rien ne s’oppose aux attraits de l’irraison, aux fascinations du débordement, de la fougue dionysiaque, au libre cours du fleuve de boue qui coule en nous, dont toujours, il nous faut endiguer le flux impétueux.

  

   Et maintenant, si nous focalisons notre regard sur cette image janusienne à deux faces, que pouvons-nous en conclure synthétiquement si ce n’est que deux grands principes s’y opposent que nous pourrions ramener à ce paradigme de l’exister traversé par deux courants contraires, deux pôles aimantés qui se repoussent violemment et, pourtant, ne peuvent nullement être dissociés,

 

à savoir le Manque et le Désir

 

   Dialectique essentielle dont tout un chacun ressent la tension interne sans toujours pouvoir en expliquer la trouble origine.

 

Résumons selon l’axiome suivant :

 

Ne pas connaître est Manque

Connaître est Désir

 

   Or, si nous ramenons cette vérité-pour-nous à l’image de « Lady-Night », un Manque nous saisit qui est l’Inconnaissance de-qui-elle-est. Et, corrélativement, un Désir s’empare de nous dans la stricte et impérieuse volonté de la Connaître, de la faire nôtre en quelque sorte. Car ce réel exotérique qui nous fait face, nous le voulons soumis, d’une façon entièrement ésotérique, à notre mouvement interne, à notre géographie singulière, nous le voulons seulement éclairé par le lumignon de notre conscience, certes en veilleuse, mais qui ne tardera guère à s’éployer au motif d’une possession d’un territoire étranger devenu soudain familier. Il était muet, ce territoire, et voici qu’il se met à parler, insufflant au plein de notre être une nouvelle félicité compréhensive, la dimension exaltée d’un sens neuf, originel dont la guise en nous n’est rien moins que fabuleuse. Oui, c’est une fable que notre imaginaire pourra féconder à loisir selon les mille esquisses qu’il lui plaira d’attribuer à ces formes toujours en voie de réaménagement pour-nous, oui, rien-que-pour-nous.   

  

   Dissertant à loisir sur la belle et émouvante mouvementation du Manque et du Désir, nous sentons d’une manière absolument intuitive que nous ne faisons que longer une lisière, cheminer sur une ligne de crête, certes les deux versants de la montagne sont visibles, mais si nous nous focalisons sur la face de lumière de l’Adret (cette métaphore de la Raison), nous ignorons, de facto, la face d’ombre de l’Ubac (cette métaphore de l’Irraison). Or, constitutivement, nous ne pouvons choisir une face au détriment de l’autre, de la même manière que nous ne pouvons ignorer le Jour afin de ne connaître que la Nuit.

 

Nous sommes des êtres bifides,

des êtres en partage à l’inquiétant

et pourtant naturel strabisme :

tout à la fois nous visons le lumineux Désir,

tout à la fois nous visons le ténébreux Manque.

 

Et, comme toujours,

la vérité est ce genre à mi-distance

de l’un, le Désir,

de l’autre, ce Manque.

 

   Comme un brasillement en clair-obscur, une zone médiatrice entre Manque inexaucé et Désir accompli. C’est bien pourquoi il est toujours difficile de se décider pour l’exacte beauté d’une chose, pour la justesse d’une idée, pour la pertinence d’un jugement, tellement nous sommes tirés à hue et à dia

 

en raison même

de cette ligne-frontière

qui divise nos corps,

écartèle notre esprit,

distend notre imaginaire.

 

   Å peine sommes-nous arrimés en pleine mer, à cet écueil flottant dont nous espérons qu’il nous sauvera, que la puissance de flots adverses vient compromettre nos espoirs et nous priver d’une liberté que nous pensions nôtre, alors qu’elle est élémentale, vigoureusement et foncièrement océanique, c’est-à-dire captatrice de qui-nous-sommes, destructrice. Ceci dit notre fragilité originaire.

   Et maintenant, si nous observons la physionomie entière de « Lady-Night », son « portrait en pied », nous prenons conscience du fait que toutes ces propositions théoriques, ces méditations touchées d’une trop évidente allégie aux yeux de Certains, reçoit malgré tout, ici, sa confirmation. Tout ici s’installe dans un régime confusionnel qui toujours hésite à se situer ici plutôt que là.

 

Flottement ambigu du Manque et du Désir,

difficile miscibilité de l’un, le Manque,

en l’autre, le Désir.

 

   Le fond de l’image est rouge sombre, rouge nocturne, à la manière d’un Désir qui rougeoierait en silence, comburé à même sa fureur interne. Un Désir qui serait, en même temps, un Manque, une simple possibilité d’inactualisation, c’est-à-dire un genre de lourde aporie. Annulation de soi du Désir, retour au néant de la jouissance. Et ce demi-visage, cette forme nécessairement

« Lady-Night »

innommée, nullement formulée à l’aune d’un possible sens, pourtant sa luisance de soufre jaune dit sa persistance à voir naître et se confirmer un Désir certes latent, mais Désir tout de même qui couve sous la cendre.  Ce demi-visage alloué à espérer quelque Désir, ne se voit-il biffé par le flux charbonneux de la chevelure, cette violente négation qui se dit Manque, privation, absentement de toute joie. Et l’on pourrait penser ici révolu le procès de la signification dans cette épiphanie définitivement barrée. Mais non, la cape jaune solaire, rutilante, vient ranimer un Désir que l’on croyait éteint pareil à une lave refroidie, eh bien le voici, ce Désir-Phénix renaissant de ses cendres, prêt à prendre son envol, donc à enrayer, négativer, réduire à néant tout ce qui a été péniblement proféré par le signe en croix qui condamnait la Figure Humaine de « Lady-Night », à n’être qu’une hallucination de notre esprit, un genre de rêve éveillé arasé par la violence du jour.

  

   Que reste-t-il à dire maintenant que tout semble avoir été dit ? Peut-être nous reste-t-il le recours à quelque métaphore supposée tracer le visage de l’Être en son éternel clignotement, en cette figure étrange mais si fascinante des formes mobiles, incertaines, flexueuses à la Léonard de Vinci. Évoquer « Lady-Night », son étrange posture campée entre son clair Orient et son sombre Occident, ceci pourrait trouver écho à simplement faire venir à nous l’image de la Forêt pluviale dite « Forêt des nuages ».

« Lady-Night »

Tel le dipterocarpe, l’arbre émergent dont le fût s’exhausse de la canopée, sa touffe sommitale largement étalée serait sa clarté, en quelque sorte sa Vérité, alors que son pied immergé dans les complexités de la mangrove serait sa Non-vérité, son approximation existentielle. Toute réalité abordée en son sens le plus étroit la situerait elle, « Lady-Night », en sa phase obscure, ténébreuse tentant de rejoindre sa phase de clarté où son patronyme inversé se donnerait sous la belle appellation de « Lady-Day », « Lady-Jour », cette ouverture sans compromission à la vacante beauté du Monde. Mais vous l’aurez compris, il y a une impossibilité d’essence pour Celle-sur-qui-nous-méditons, à se situer en son entièreté de « Lady-Night », pas plus qu’en son entièreté de « Lady-Day » au motif qu’il n’y a nulle Vérité totalement accomplie selon l’ordre nocturne ou bien diurne. Comme il a déjà été évoqué plus haut,

 

la Vérité se satisfait de n’être point un absolu,

le réel le plus ordinaire,

le plus visible nous situant,

nous les Hommes,

en ces demi-vérités

 

   qui constituent notre ordinaire, la source à demi révélée à laquelle nous nous abreuvons journellement, faisant semblant de croire à sa plénière essence, alors qu’elle n’est qu’existence contingente, pure immanence en notre clair-obscur destin.

  

   Et puisqu’il y a simple évidence à reconnaître ce qui vient à nous tel du relatif, accordons à « Lady-Night-Lady-Day »,

 

cette présence dans une zone intermédiaire

entre brillant adret

et obscur ubac,

 

attribuons-lui cette avancée

en l’exister sous la forme

d’un éternel serpentement,

 

d’une progression sur la lisière

qui fait la part de l’ombreux sous-bois,

de la lumineuse clairière ;

 

sur le rivage

qui fait la part

de la mutique terre,

de l’envolée océanique ;

 

sur le seuil de la maison

qui fait la part de la sourde intimité intérieure,

de la claire exposition extérieure ;

 

sur ces Passages urbains

qui font la part de leur pénétrant éclairage zénithal,

de l’effacement de leurs pavés,

nadir où plus rien de visible ne se donne.

  

Cheminant en compagnie de ce personnage double,

ici sous le reflet atténué, la sourde lueur de « Lady-Night »,

là sous l’embellie lumineuse de « Lady-Day »,

 

 

   nous n’avons fait que dévoiler du non-sens, tâchant de le rendre simple sens à portée de notre vision, laquelle, le plus souvent, échoue à nous restituer la Réalité-Vérité, nous la proposant sous les visages tronqués du strabisme, de la myopie, de l’astigmatisme. Notre visée des choses se vêt d’une parure « ophtalmologique » dont il nous faut apprendre à maîtriser les signes de façon à ce qu’une vision claire touchant notre regard nous puissions donner aux ondulations, ondoiements, irisations de l’exister, sinon une teinte définitive, du moins une esquisse, une ébauche, une touche aquarellée, un lavis, toutes formes approchantes d’une ontologie qui se voudrait au plus près d’une révélation de ce-qui-est, dans la touffeur, la complexité des formes, leur étonnante chorégraphie.

 

De « Lady-Night » à « Lady-Day »,

le naturel écart entre Non-Vérité et Vérité,

l’intervalle ouvert entre les dimensions

de l’Espace et du Temps,

l’abîme qui creuse en nous

ses étonnants vortex,

alors qu’interrogeant le Monde, cette vastitude,

nous ne faisons que nous questionner

sur Nous-mêmes, cette exiguïté

en laquelle nous nous débattons,

en recherche de clarté ;

la nuit, la large nuit, illimitée,

parfois est si oppressante,

en attendant que le jour

ne déchire son voile.

 

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15 novembre 2025 6 15 /11 /novembre /2025 10:20
Éphéméride

Ivo Gomes

 

***

 

   [Avant-propos - Cet article de pure spéculation, ces assertions théoriques, donc « contemplatives » au sens strict, ne sont nullement émises au titre d’une volonté de mystification. Affirmer l’Être comme Mouvementation, s’en remettre, en guise de conclusion de ces méditations, à la tautologie posant l’Être comme Être, pourrait relever de la pure « provocation », ou de la fantaisie, si un long travail préalable au travers de très nombreux textes n’en avait annoncé l’émergence. C’est bien là le danger d’une lecture fragmentaire de ne livrer que d’abruptes conclusions faisant l’économie des fondements qui ont présidé à son surgissement. Le plus souvent, une maturation, une incubation au long cours sont nécessaires en tant que propédeutique indispensable à la saisie des concepts. Le « résumé », la rapide « synthèse », ne sont, en matière de compréhension, que des genres de pis-aller laissant leurs Lecteurs et Lectrices dans l’embarras, l’inconfort, au motif que, se situant dans l’évidence de l’estuaire, ils ne peuvent apercevoir, ni les nombreuses confluences des courants conceptuels antérieurs, pas plus que la source qui en est l’origine.  

   Il va de soi que les Réseaux Sociaux, en vogue en notre contemporaine société, stimulent les rapides et itératifs picorages en lieu et place de plus substantielles nourritures qui supposent, elles, une manducation et une digestion de plus consistante tenue. Qui lira comprendra de telle ou de telle autre manière. Comprendra, en vérité, selon soi, ce qui sera l’essentiel. Observer la Voie Lactée ne suppose nullement la saisie, en un seul empan du regard, de la totalité de la lactescence des étoiles. La simple nitescence d’un ou deux points lumineux peut être racine de pure joie. Mais là, il s’agirait de définir la joie : inévitable cercle herméneutique de toute prétention à connaître. Merci si vous avez lu jusqu’ici !]

 

    Avant d’entrer dans cet article, convient-il de démystifier son titre : « Éphéméride ». Nous nous en tiendrons à la définition étymologique telle qu’indiquée par les dictionnaires classiques :

   

   « journal racontant jour après jour les événements de la vie d'un personnage » ; « calendrier à effeuiller » ; « journal ou registre quotidien »

  

   Autrement dit, la vie comme un journal, dont nous serions les diaristes affairés à consigner, jour après jour, les menus détails de l’exister, mais aussi les événements plus marquants, les joies et les peines, les attentes et les déceptions, les espoirs, les vides et les pleins, en une manière d’éternel clignotement confinant à quelque vertige. Donc une sorte d’ontologie du mouvement où chaque acte, chaque pensée, chaque réalisation s’inscriraient dans une genèse du vivant dont nous aurions du mal à saisir la forme à la simple hauteur qu’étant inclus en eux, ces mouvements, nous n’aurions nullement le recul nécessaire pour les apercevoir, bâtir des hypothèses à leur sujet, avoir pouvoir sur eux.

 

   C’est ici la belle image-titre en noir et blanc qui sera l’assise selon laquelle éclairer quelque peu les travées en clair-obscur de nos destins humains. Le lumineux est au centre de la photographie qui nous dit la clarté des jours, une façon de fanal heureux à hisser devant nous, telle l’arche diffuse d’une joie toujours à venir car, de l’actuelle, toujours nous doutons, exigeants que nous sommes de découvrir, dans l’inactuel, des promesses que notre contingente réalité ne distillerait que sur le mode mineur. La joie est-elle pleine et entière, allant de soi, « naturelle » si l’on peut dire, toujours promise aux Existants comme lui sont délivrés la respiration, la vision, l’audition ? Ou bien, cette joie demande-t-elle plus d’égards, plus de considération mais aussi plus d’efforts mobilisés pour l’atteindre ? Une joie qui ne serait nullement consubstantielle à nos Errantes Silhouettes, une joie qui ne se pourrait conquérir que de haute lutte, manière d’Everest à gravir au prix des gelures, des plaies du corps et de l’âme, puis, enfin,

 

l’infini rayonnement solaire

qui nous dirait l’atteinte du Sommet,

acmé, apogée de notre Être flottant

au plus haut de sa flamboyante bannière.

  

   Si, dès ici, nous insistons sur ce sentiment ineffable, si nous lui donnons site privilégié, c’est au motif de son rayonnement, à la fois dans la composition photographique ici abordée, à la fois dans l’espérance que toujours nous portons au-devant de nous comme nous destinerions une précieuse offrande à quelque idole de notre citadelle intérieure. Mais qui donc, y compris en imaginaire, pourrait faire l’économie de ce sentiment de plénitude qui est l’heureuse mécanique invisible qui nous fait progresser, avec toute la légèreté requise, sur le sentier qui nous est singulièrement destiné ?

 

La joie n’est joie qu’à être entretenue,

à être postulée du fond même de son Être.

  

   Cette hypothèse de félicité aperçue, élargissant notre regard, le portant sur le cadre de l’image, bien vite nous nous rendons compte que les contours de l’exister sont plus sombres, que les pans de murs regorgent de suie, que les pavés sont quadrillés de noir, que la lumière baisse au fur et à mesure que l’on s’approche de l’avant-scène, que ce qui souriait se talque de bien dommageables soucis. Alors que dire de ces deux Présences Humaines, dont l’une est hautement visible, l’autre située dans une longue perspective qui la réduit aux dimensions de l’inaperçu ? Journée de pluie et de tristesse, comme si l’être météorologique diffusait sa mélancolie aux Êtres des Passantes, instillait en leur âme une souveraine blessure dont, peut-être, jamais elles ne pourraient se relever.

 

Deux plans qui se heurtent violemment :

 

la claire perspective de la rue recevant,

telle sa négation,

ce contour infiniment sombre,

infiniment aliénant.

 

Bien évidemment, pour tout regard attentif, c’est cette Silhouette au premier plan que nous nommerons « Passagère Clandestine » qui occupera l’entièreté de notre méditation, elle qui surgit en tant que motif hautement symbolique.

  

   Elle, dont le parcours est simple glissement flou, translation rapide d’un pan de l’espace à un autre, est-elle plus que cette trace évanescente, cette fuite en avant, ce saut dans un inconnu qui semble vouloir la happer, la phagocyter ? Fragile empreinte semblant n’avoir de conscience d’elle-même qu’à l’aune de cette haute fugue, cette dérobade de Soi, cet impérieux exode que nulle finalité ne semble pouvoir porter à son accomplissement, sauf à chuter dans l’abîme du non-être.

   Alors, en quête de qui-elle-est, comment pouvons-nous apercevoir le profil de son essence ? User d’une infaillible méthode, celle de la réduction phénoménologique, laquelle, éliminant progressivement le superflu, l’inutile, le surcroît, nous mettra en contact avec l’essentiel, l’infinitésimal de l’Être au-delà duquel plus rien ne paraîtra que de l’innommable, de l’indicible, de l’intouchable.

 

Réduisons donc ces hautes et austères façades,

réduisons les pierres de parement des habitations,

réduisons portes et fenêtre qui survivraient

à notre tâche d’effacement,

réduisons les pavés et leur luisance,

réduisons la plaque métallique circulaire,

réduisons la flaque de clarté centrale.

 

    Que reste-t-il, sinon ce Soi pur, nullement l’être de chair et de sang, nullement l’être de joies et de soucis (ce serait trop encore que de conserver ces compromettantes inclinations de l’âme, cette lourde « Stimmung » opératoire pareille à la chaîne et au boulet entravant la progression du Bagnard sur une terre balafrée de non-sens).  

   Ce Soi-pur ne diffère en rien en son essence de l’essence du mouvement, l’Être est mouvement, devrions-nous dire d’une façon encore plus signifiante, l’Être est mouvementation et rien d’autre qui lui serait extérieur, étranger, sorte d’altérité adhérente en tant que motif d’aliénation de « Passante Clandestine » en sa fugue éternelle.

 

Fuite du Monde.

Fuite des Autres.

Fuite de Soi en une manière

d’éreintant et inutile effort.

 

Peut-on se défaire de Soi ? Vraiment se défaire, tant que la Vie distille à nos oreilles, son entêtant murmure ? Une brève remarque s’impose quant au choix de « mouvementation » par rapport au simple mot de « mouvement ». Voici ce que précise le dictionnaire à propos du suffixe « tion » :

 

« Suff. issu du lat. -tionem, entrant dans la constr. de nombreux subst. fém. qui expriment une action ou le résultat de cette action. »  (c’est nous qui soulignons)

 

   Donc « mouvement » serait simplement situé dans un genre d’inertie, de point fixe, alors que « mouvementation » s’installerait dans une dynamique effectivement gestuelle, un processus animé de l’intérieur, une sorte de vacillation, de chorégraphie ininterrompues, toutes choses par ailleurs étant égales à la physiologie de la Vie, laquelle n’a nul repos. Le repos surviendrait-il en elle, il ne ferait que signer l’épilogue de la manifestation, autrement dit la rigidité de la mort pour l’exprimer de façon plus incisive. Il y a donc une stricte égalité à établir sous l’axiome suivant :

 

Être = Mouvementation

Non-être = Non-mouvementation

  

   Or énoncer l’Être comme mouvementation ou mouvement sonne à la manière d’une claire évidence. Mais, précisément, ce sont les évidences qui sont les plus têtues dans la mesure où, étant immergées en elles, nous n’en percevons plus ni le langage énoncé à haute voix, ni les murmures, ni les signes.  Telle l’étonnante agitation des bras d’un sémaphore dont nous pensons qu’il s’agit d’une simple pantomime, nullement d’une signification essentielle, celle adressée à notre présence ici et maintenant. Et cette radicalité sémantique du mouvement est bien mise en exergue dans le bel essai de Renaud Barbaras « L’appartenance - Vers une cosmologie phénoménologique ».

 

   Lisons :

  

   « Le mouvement est une forme de culmination de l’événement : celle en laquelle c’est un monde qui a lieu, en laquelle un lieu advient comme monde. Mais cet événement n’est autre, à chaque fois, que celui d’un apparaître. En ce sens, il y a autant d’événements qu’il y a d’étants, ou de modes de l’étant (qui sont toujours des modes d’appartenance) mais tous renvoient à un seul événement qui est celui de l’apparaître même : l’événement est toujours synonyme d’un avénement. »

  

   Commentaire - Si « le mouvement est une forme de culmination de l’événement », ceci veut bien signifier que, l’événement majeur étant l’Être et lui seul, le mouvement est donc la forme apparitionnelle de l’Être, ce que l’on peut exprimer de nouveau, à la façon d’un mantra conceptuel, sous la forme synthétique :

 

Être = Mouvement.

Mouvement = Être

 

   Or, munis de ce viatique, retournant auprès de la photographie, nous comprenons sans délai ce que veut dire « instantané photographique » : celui, dans le geste vif d’un « kairos » (ce moment décisif des Anciens Grecs), ce « sublime instant », de fixer sur les grains d’argent de la pellicule,

 

l’essence même de l’invisible,

ce visible fugitif qui,

en un éclair, déchire la toile du réel

pour laisser transparaitre

le Mouvement en tant qu’Être,

l’Être en tant que Mouvement.

 

   Tout énoncé selon la Vérité se réduit, le plus souvent, à la forme itérative, en écho, retour sur soi d’une chose en tant que chose, tautologie qui se cristallise en une reprise ponctuelle, focale, de tous les mouvements épars, dispersés, en une manière d’optique microscopique, laquelle se réduirait, au titre d’une condensation du sens, à l’unique énoncé de la logique formelle,

 

Sujet et prédicats confondus

en un seul et unique concept :

 

Être = Être

 

Et si nous poussions plus avant le procédé de réduction,

 

nous serions face à ÊTRE,

donc face à l’Énigme

 

car toute position théorique, toute hypothèse au sujet de ce qui, par nature est pure transcendance, différence radicale, échouent sur les lisières muettes de l’Indicible.

Ce qui ne peut être dit doit être tu.

 

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire »,

pour reprendre la célèbre assertion de Ludwig Wittgenstein.

 

Silence ou les limites du langage.

Faisons silence !

 

« Éphéméride »

tel le glissement silencieux

de l’Être.

 

 

 

 

 

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13 novembre 2025 4 13 /11 /novembre /2025 08:29
Écrire le peu de la langue

***

 

   [Il s’agit ici d’un long texte, réponse aux remarques de Joël Moutel. On notera l’aspect formel de ce texte qui présente l’allure générale du poème avec ses vers courts, ses retours à la ligne. En réalité, la formulation n’est nullement poétique, bien plutôt « sémantique », elle qui a pour souci, au motif du détachement, de la mise en lumière de certaines de ses parties, de faire paraître de façon clairement visible le procès de la pensée, les étagements conceptuels, les enchaînements logiques, les oppositions binaires, enfin tout artefact contribuant à l’exhaussement de ce qu’il y a à comprendre et risquerait la dilution dans une présentation graphique canonique, longue suite de signifiants dont le flux étouffe, parfois, le cours de la réflexion, manière de plaine monotone d’où nul relief ne s’élève. Il s’agit donc de topographie intellectuelle et de rien d’autre dont la langue dissimulerait la parution.]

 

Les remarques de Joël Moutel (fragment, suite) :

 

   « tu voudrais écrire avec beaucoup d'espace autour de peu de mots tu hais l'excès de mots tu voudrais n'écrire qu'avec des mots rares insérés dans un grand silence tu ne veux pas de mots qui déchirent le silence le vide autour d'eux mais des mots qui fassent parler ces vides et ces silences car c'est en  eux que git le sens les mots doivent accentuer le silence  le vide ou plutôt un espace inspiré pourquoi tant de mots il en faut si peu pour dire les quelques grandes choses qui comptent dans la vie se contenter de tracer juste quelques mots sur un grand fond de silence mais trouver ces mots ces mots capables de représenter ce silence d'animer ce blanc en fait il s'agit de trouver un juste dosage entre le dit et le non-dit un non-dit plus gros de sens que tous les mots que l'on peut tisser ensemble. »  (C’est nous qui accentuons)

 

Mon commentaire :

 

   Tout au long de ces « conciliabules avec lui-même » (on est toujours seul dans la tâche de l’écriture), Joël Moutel nous a habitués à faire alterner les mots du commun le plus prosaïque avec des mots de réflexion sur des sujets bien plus profonds que ceux abordés par le langage mondain. Aujourd’hui, placés sous la bannière du Silence et du Vide, ces mots nous nous proposons de leur donner un écho, de les amplifier à l’aune d’une singularité évidemment totalement subjective. Du texte de Joël, nous prélèverons quelques extraits qui nous paraissent les plus signifiants, les ouvrant en quelque sorte à un avenir dont il se pourrait qu’ils puissent tracer un hypothétique chemin de pensée. Ces éclairages particuliers, les voici résumés au travers de quelques assertions bien senties qu’il serait dommageable de laisser en repos :

 

des mots rares insérés dans un grand silence

des mots qui fassent parler ces vides et ces silences

les mots doivent accentuer le silence le vide

ces mots capables de représenter ce silence d’animer ce blanc

un non-dit plus gros de sens que tous les mots que l’on peut tisser ensemble

 

   Et, à l’intérieur même de ces réflexions, tâchons de tirer l’essentiel qui, pour nous, se résume en ces mots-phares, en ces mots-orient d’un sens à immédiatement proférer :

 

« Parler, accentuer, animer

Donner sens

A ces Vides

A ces Silences »

 

*

 

   Le silence, le silence existe-t-il vraiment ou bien est-il un simple dessin, un trou que notre imaginaire ménagerait au sein de la marée invasive du langage afin d’instaurer une pause, de faire halte, de nous ressourcer en quelque manière, en tant qu’Existant, à l’aune de cette parenthèse productrice de calme et de joie ? Autrement dit, le silence n’est-il une simple invention que l’Homme aurait trouvée afin de reprendre haleine au milieu de cette course éprouvante nommée « Vie » ? Si nous prêtons l’oreille à ce qui nous est extérieur, nous faisons l’amer constat que tout est plein, que nul hiatus ne s’introduit parmi les mailles enchevêtrées du réel, que le compact domine, que le pluriel foisonne, que le temps se précipite, que l’espace ne présente nulle faille mais un irréel continuum au centre duquel, comme en un vortex, nous tournoyons à l’infini de qui-nous-sommes, sans même pouvoir prendre quelque distance que ce soit par rapport à l’étroite mesure de notre corps, par rapport à la coursive en forme de meurtrière de notre esprit. Il y aurait comme une camisole de force en laquelle notre soi-disant liberté se métamorphoserait en définitive aliénation.

  

   Å l’évidence, c’est d’un bruit de fond permanent dont nous devons, à nos corps défendants, établir le constat.

   Bruit de fond de l’Univers, glissement rapide des étoiles dans le lointain cosmos, assourdissante musique des sphères, expansion continue de la matière qui se dilate, se déchire, feule à la manière d’un animal sauvage.

   Bruit de fond du Monde, mugissement de la gueule rubescente des volcans, craquement des failles telluriques et, surtout, bruit des paroles des colloques pluriels qui émaillent les couloirs de la Terre en tous sens. La Condition Humaine est terriblement bavarde, faisant, souvent, le plus mauvais usage de cette essence des mots qui la détermine cette Condition, la désigne en tant que l’évidence première parmi le grouillement animal, la luxuriance végétale.

   Bruit de fond de l’Homme qui s’enlève sur celui du Monde, sur celui de l’Univers. Comme si une étrange spirale venait de la nuit des temps, de l’abîme de l’espace, portant en ses basques la totalité de ces sons assemblés dont l’étrange dessein serait de nous enserrer, nous-les-Humains en cette sorte de toile abrasive dont le constant travail ne pourrait se solder que par une présence réduite à la portion congrue. Ce qu’il faut entendre, en cette métaphore strictement mécanique, que tout est partout à l’œuvre pour nous tromper, nous abuser, nous conduire à la déshérence. Il nous faut donc

 

desserrer les mors du réel,

nous exonérer du Plein

à la force du Vide,

nous dispenser des Bruits

à la mesure du Silence.

  

    Il nous faut dilater ce qui peut l’être, ouvrir ce qui est occlus, éclairer ce qui est ombreux. Il nous faut sortir de ce pessimisme ambiant, trouver du sens, y compris dans les vertus microscopiques de ce qui-vient-à-nous sur le mode du presque absentement, de la nullité productrice d’une active et bien dommageable mélancolie.

 

Ce dont il nous faire le postulat :

 

que l’ordre naturel des choses

peut être inversé par la nature

de notre conscience intentionnelle,

 

que nous pouvons, à tout instant,

prendre en considération

le Blanc en lieu et place du Noir,

décréter le Jour afin de repousser la Nuit,

substituer le Poème à la Prose,

tirer le Chant du pur Silence.

 

Ces vives oppositions,

 

ces contrariétés naturelles,

 

Blanc/Noir,

Jour/Nuit,

Poème/Prose,

Chant/Silence

 

   ne sont nullement des exigences logiques mais des nécessités d’essence ontologique, ce-qui-est, comme Janus, est nécessairement à deux faces et, en tant qu’Hommes vigilants, il nous est demandé d’en inventorier les esquisses plurielles.

  

   Ainsi, si nous reprenons les propositions de Joël Moutel, à savoir « ces Vides », « ces Silences », si nous prenons le soin de les faire « Parler », de les « Accentuer », de les « Animer », de leur « donner Sens », nous aurons tout simplement ouvert la voie au plus vif de cette dialectique existentielle dont nous sommes, parfois, les heureux Médiateurs. Pôles de médiation mais aussi Forces de résilience d’où le-tout-des-choses peut venir à la forme, s’épanouir, s’éployer au large de qui-l’on-est,

se donner pour ces signes qui,

se faisant, nous font

au plein de notre Être.

 

Au constat de ce Plein qui sature nos existences,

nous opposerons sans cesse ce Vide,

cette lumière en tant que jeu entre les choses,

au Bruit nous substituerons le Silence.

 

   Vide, Silence, nous tâcherons de les mettre en exergue au travers de quelques simples modalités que nous trouverons aussi bien

 

dans la mise en perspective des Paysages,

mais aussi dans le concept des « souffles vitaux »

tels qu’évoqués par François Cheng,

dans le geste poétique d’André du Bouchet,

dans la méditation philosophique d’Henri Maldiney

sur la signification de la « Montagne Sainte-Victoire »

telle que vue par la peinture de Cézanne.

 

   Perspective des Paysages

 

   Tous, nous connaissons ces paysages saturés de présences multiples telles que produites par le fourmillement de la jungle, l’enchevêtrement des mangroves, la profusion matérielle des chaos rocheux et autres sites volcaniques, tous se donnant pour des formes originaires de la Nature en ses premiers et effectifs essais de parution mondaine. Encore convulsive, encore habitée des soubresauts primitifs de la matière en fusion.

 

 

Écrire le peu de la langue

La Jungle avec le lion d'Henri Rousseau

 

*

 

   Prenons pour thème de méditation « La jungle avec le lion », d’Henri Rousseau, en tant que forme-archétype qui, tout aussi bien, pourrait servir de modèle à l’abord et à la compréhension des mangroves et autres sites volcaniques qui nous posent problème à la seule vision de leur illisibilité. Imaginons le Lion sous une forme Humaine, présence évidente au centre du tableau. Partout règne le plein, la luxuriance végétale qui colonisent l’espace, ne laissent nulle échappatoire au gré de laquelle recouvrer une liberté perdue. Donc, l’Homme-Lion est entièrement cerné de ces larges feuilles d’herbe, de ces palmes semblables aux éventails des fougères, des hautes et invasives ramures des arbres qui colonisent l’espace et ne laissent nul intervalle par où s’exonérer du poids d’un incontournable réel. Il y a comme une action conjuguée des choses qui fomentent, dans l’ombre, de bien étranges projets, sans doute réduire l’Homme à néant, le phagocyter en quelque sorte, le réduire à la seule et unique valeur d’un Plein muet, atone, aussi bien insondable qu’indépassable.

   Certes, les Observateurs attentifs pointeront la sourde nitescence de la Lune, la lactescence du ciel, trouveront en leur évocation la possibilité de créer une ouverture, d’instaurer un sentiment de possible liberté. Ceci n’est nullement faux, mais ceci s’inscrivant hors la conscience Humaine, demeure un argument périphérique, de surcroît, dont le sens ne peut que chuter sitôt abordé, au motif qu’il ne possède nulle raison d’être. Les choses de la Nature sont nécessairement amorphes dès l’instant où elles sont délaissées par le rayon d’un regard qui les féconde intérieurement, les porte à l’évidence d’une manifestation lucide, pensante, judicieuse.

 

Installer un Vide,

faire naître un Silence,

ceci avec toute la charge de sens

qui leur est nécessairement associée,

seule une Conscience vigilante le peut.

 

   Si, de la touffeur ambiante, quelques mots peuvent se lever de façon à désobstruer l’horizon, ce seront bien des énonciations strictement humaines (léonines en l’occurrence) qui en constitueront les fondements. Des mots, mais également des postures imaginaires, des météores oniriques, des méditations poétiques.

    Si l’Homme-Lion se situe au point focal de l’image, cela suppose qu’il s’agit là d’un foyer, d’un point d’irradiation autour de qui tout s’ordonnera sous le signe éminent d’une signification. Tous les oculi percés dans le derme de l’exister ne le sont qu’à la mesure d’une intention qui en anime la sourde substance. Attendre de la Matière, attendre de la Nature, attendre de la feuille et du tronc l’émission d’un signifié actif, « performatif » pourrait-on dire, est attitude naïve, la même que celle qui se manifeste chez le tout jeune Enfant projetant sur son environnement le surgissement toujours possible d’une magie, d’une surréalité à portée de la main. C’est bien l’activité conceptuelle, la disposition noétique de l’Homme qui clament sa puissance, identique à la force léonine, si calme, si posée dans le tableau, mais tellement pleine de promesses, d’incisions dans le tissu ténu du vivant :

 

Être Soi, malgré

ce qui enserre et contrait,

cette jungle symbolique

qui ne demande qu’à éclore,

à devenir simple clairière

sous la poussée bienfaisante

et productrice

du regard humain.

 

   Jusqu’ici, Vide et Silence n’ont trouvé que leurs natives prérogatives, à la manière d’une lente buée émergeant de la pellicule d’eau d’un étang. Lui donner une ampleur nouvelle sera l’objet des réflexions qui suivent.

 

« Souffles vitaux », selon François Cheng

 

On prendra soin de noter ici cette remarque essentielle :

 

Vide, Silence, Souffle,

sont à interpréter

en tant qu’Intervalles,

espace de sens inséré

entre deux signifiants :

 

intervalle

entre deux mots,

entre deux sons musicaux,

entre deux traits de pinceaux,

entre deux respirations,

 

   tous ces signes renvoyant le microcosme Humain à la dimension macroscopique hyper-spatiale de la Nature. Mais écoutons les propos de François Cheng dans « Vide et plein, le langage pictural chinois » :

  

   « Wang Wei : ‘’Au moyen du menu pinceau, recréer le corps immense du Vide.

   ’’ Tsung Ping : ‘’Le contact spirituel une fois établi, les formes essentielles seront réalisées ; de même sera capté l’Esprit de l’univers. (…) D’où la primauté accordée à la notion de souffle. Si l’univers procède du Souffle primordial et ne se meut que grâce aux souffles vitaux, il faut que ces mêmes souffles animent la peinture. » 

  

      Et, encore :

  

   « Dans la peinture comme dans l’univers, sans le Vide, les souffles ne circuleraient pas, le Yin-Yang n’opérerait pas. Sans lui, le Trait, qui implique volume et lumière, rythme et couleur, ne saurait manifester toutes ses virtualités. Ainsi, dans les réalisations d’un tableau, le Vide intervient à tous les niveaux, depuis les traits de base jusqu’à la composition d’ensemble. Il est signe parmi les signes, assurant au système pictural son efficace et son unité. »

  

   « Cascade sur le mont Lu » de Shih-T’ao nous donnera le prétexte de repérer, dans la figuration, ces souffles de l’Homme, aussi bien de la Nature qui valent au titre de leur écart, de leur différence.  

 

C’est ceci qu’il nous faut garder en vue :

 

ce sens n’émergeant que

des distances entre les choses,

ne se levant que des interstices

qui creusent la permanence visible du réel,

du battement constant des formes,

 

   lesquelles sont la respiration interne de la scène qui s’offre à nous, le plus souvent inaperçus ces frissons, ces invisibles et lentes exhalaisons, tous phénomènes passés sous silence du fond de leur évidente modestie.

 

Souffle à valeur éminemment allégorique existentielle :

inspir dit la positivité de l’être,

expir dit sa négativité.

 

La tension, la divergence, le raidissement

entre les deux manifestant

la vie en son balancement,

en sa pulsation, en son intermittence,

lesquels sont l’emblème même

de sa signification cryptée.

 

   Rien ne vit que sous l’empire de la polémique, rien ne paraît qu’à l’aune de cet étrange clignotement du Soi, du Hors-de-Soi, lexique du devenir des choses qui ne sont que cet affrontement dont chacun vit les effets à défaut d’en comprendre l’origine.

  

   Identique à la position de l’Homme-Lion de la toile du Douanier Rousseau, les deux Hommes minuscules situés au bas de la représentation sont les principes fondateurs du régime entier de l’œuvre. C’est par eux, ces microcosmes, que le Tout du paysage signifie et se révèle à nous selon l’interrogation inquiète d’une lente et profonde métaphysique.

 

Quelle est donc la place de l’Homme dans le Monde ?

Est-il simple matière se découpant sur une autre matière ?

Est-il pur Esprit à peine incarné,

si bien qu’il semble flotter à mi-distance

entre qui-il-est-en-son-essence

et qui-il-pourrait-devenir ?

Est-il un simple détail de l’histoire ?

Est-ce sa conscience qui gouverne

et donne possibilité à l’univers

ou bien n’en est-il que cette minuscule diatomée

se perdant à même sa transparence ?

  

   Et, si nous serrons de plus près les motifs de la représentation de Shih-T’ao, quelles formes d’intuition se présenteront à nous ? Cette peinture aquarellée est frappée, saisie d’une pure beauté. Tout y est lié en une manière d’osmose si bien que le motif de la dyade pourrait se fondre dans le chiffre d’une indivisible et absolue unité. Chaque coup de pinceau, dans le genre d’un lavis, se donne pour geste de suppression des scissions, pour réalisation d’une harmonie au sein de laquelle nulle séparation, nul hiatus ne pourraient venir troubler l’ordre parfait. Tout ici coïncide avec force, tout ici fait figure de camaïeu, de douce argile en laquelle nulle fissure ne pourrait produire son négatif effet.

  

Pourtant diront les Sceptiques,

il y a du Plein cependant visible,

il y a du Vide cependant visible.

 

   Certes mais le métier du Maître japonais a rassemblé ce qui menaçait de se séparer, de se fragmenter en mille morceaux dont personne n’eût pu souder les fragments afin d’en donner une image vraisemblable. Ici, dans la plus belle des esthétiques possibles, les Souffles Vitaux s’accordent : celui de la vaste et insaisissable Nature, ceux des Lettrés qui contemplent le beau spectacle qui leur est offert sans qu’ils aient quelque effort à fournir.  Tout coule de source et poursuit le chemin de son destin sous l’étoile la plus favorable qui soit. Tous les éléments du tableau concordent, rien ne sonne faux, rien ne distrait qui pourrait inquiéter, mettre en danger.

 

Tout repose en soi au motif

de l’indissociable lien

qui unit Plein et Vide

dans une dimension qui

n’a même pas l’épaisseur d’un fil.

  

   Bien que le concept de « sfumato » ne soit nullement japonais mais plutôt Léonardien, il semble bien, ici, que nous puissions le donner en tant que médiateur des formes supposées se différencier au titre de leur nature.

 

Sfumato du genre du clair-obscur

qui illumine le sombre,

qui atténue le trop lumineux.

 

   Si l’on peut « Donner sens à ces Vides à ces Silences », c’est bien au motif que, se fondant avec les Pleins, non seulement ils ne posent plus le problème de la signification, donc de l’écart, mais que la Signification est à elle-même son propre objet, qu’une manière d’Absolu de la représentation a été atteint. Loin que la signification ne soit extérieure à son objet, qu’elle soit hors-champ, voici qu’elle a migré en soi, à l’intérieur même de son être, auto-manifestation de sa présence plénière, titre on ne peut plus exact de la Vérité interne qui l’anime et la définit comme telle. Tout ce qui, en nous, scinde notre regard, nous place en position schizoïde, comme si un invisible raphé mental divisait note anatomie, et ceci tient à notre position de Mortels traversés du motif de la finitude, une fois un pied dans l’Être, une fois le pied dans le Non-Être. Nous sommes des Ravaillac démembrés par la nature même de notre condition existentielle. Mais refermons la parenthèse du « sentiment tragique de la vie », selon le beau titre du livre de Miguel de Unanumo.

   

   Si dans un esprit analytique l’on décompose l’image selon ses plans apparents, voici ce qui se manifeste :

Écrire le peu de la langue

   Les Pleins : le rocher, tout en bas avec la présence des arbres, la présence des Lettrés. Plus haut, une ligne de végétation. Å droite des rochers, l’amorce d’une forêt. Tout en haut, deux sortes de tabulas minérales qui sont comme le point d’aboutissement matériel de la composition.   

   Les Vides : les espaces lisses, vaporeux qui entourent, telle une île, les rochers où sont les Hommes. La forme nuageuse-écumeuse crée par la nébulosité, l’irisation des milliers de gouttes d’eau provenant de la cascade. La cascade elle-même. L’amont de la cascade, comme s’il s’agissait d’une nappe de neige dont elle proviendrait. Enfin le ciel diffus qui ne semble avoir nulle limite.

  

Ce qui est tout à fait remarquable, ceci a été noté plus haut de façon théorique,

 

cette fusion intime des opposés

qui unifie en une unique proposition

toute la teneur du couple Homme-Paysage,

du couple Plein-Vide,

du couple naturellement distinct des Souffles Vitaux.

 

   Tout ici conflue, tout fait sens au « sens » fort du terme, sens à lui-même sa propre profération. Ultime manifestation de ce-qui-est, qui fait image sous la clarté de sa propre évidence. Si les oppositions, les contradictions sont utiles et inévitables, elles ne se justifient qu’à l’aune de notre regard divergent, « bifide », simplement lié aux contingences de tous ordres,

 

alors que la vraie Réalité-Vérité

est d’un autre ordre,

de l’ordre des Essences

qui ne se peuvent aborder

que sous l’angle d’une vision

purement eidétique.

 

   Ceci s’apprend, ceci se cultive, ceci demande un long et laborieux apprentissage, lequel ne peut qu’être récompensé au centuple dès l’instant où l’ombre se désobstruant, c’est la vive et scintillante Lumière qui apparaît comme le seul motif d’intérêt dont nous sommes, tout à la fois,

 

le Centre et la Périphérie,

les Ordonnateurs et les Receveurs.

 

   Dans cette œuvre de Shih-T’ao qui n’énonce rien moins que le Sublime, Vide et Silence ont été les convertisseurs discrets, anonymes, non seulement de l’œuvre peinte, ce qui serait déjà en soi une prouesse, mais plus encore, convertisseurs de-qui-nous-sommes, nous Les Voyeurs qui ne nous attachons guère qu’aux évidences du Plein, aux certitudes du bavardage et du bruissement.

 

André du Bouchet - Les marques typographiques du Vide

 

   Continuer à disserter sur les couples Plein/Vide, Silence/Mot, ne saurait faire l’économie des admirables et conceptuels poèmes d’André du Bouchet, lesquels sont assortis de subtils commentaires, dans l’article « Marcher entre les mots : Les territoires du blanc chez André du Bouchet et Kenneth White », commis par Christine Durif-Bruckert et Marc-Henri Arfeux. Nous commenterons à notre tour ces commentaires dans le souci de les placer en écho des remarques précédentes au sujet du tableau de Shih-T’ao.

 

   « Autrement dit, c’est dans les espaces blancs, les ponctuations elliptiques de toutes sortes que passent les pas des deux poètes marcheurs, (André du Bouchet et Kenneth White) c’est-à-dire par les vides, par ce qui excède le langage ou ne se dit que par l’intervalle et l’espacement entre les mots. »    

  

Et encore :

 

   « Voilà ce qui fait l’allure (dans le double sens de la temporalité et de la forme) d’un poème de André du Bouchet : la présence massive des blancs, l’agencement aéré des espaces que l’on regarde comme autant d’éclats, de fragments, de blocs qui se réduisent à un simple groupe nominal. Ces séquences verbales semblent flotter, perdues, déliées d’elle-même. »

 

                                                                                             (C’est nous qui soulignons)

 

   Si, dans notre abord de la signification de « Cascade sur le mont Lu », nous avons surtout insisté sur l’essentielle liaison des éléments de la peinture, sur l’unité qui se dégage de l’ensemble, ici, chez du Bouchet, c’est l’ordre inverse qui se trouve mis en valeur,

 

à savoir les vives oppositions

creusant leurs abîmes

au travers des « espaces »,

de « l’intervalle », « des blancs »,

« des éclats », des « fragments », des « blocs »,

ainsi que dans la mise en scène typographique

 

   dont la spatialisation spécifique accentue le motif divisé, fracturé, dissocié de la langue dont on peut légitimement penser qu’elle n’est que le reflet allégorique d’une existence toujours déchirée, toujours à recommencer.

 

Et les Auteurs de l’article d’ajouter :

 

   « L’origine n’est-elle pas cette dimension perdue, cet autre versant des choses qui se réfléchit dans la masse du poème, et que spatialise et temporalise la composition des espaces et ponctuations » :

 

  

 

                                   « Cette contradiction chatoyante,

                                   Cette clef

 

                                               dans l’espace blanc                                             

 

 

 

                                               entrer, sortir

 

                                   — c’est le même pas »

 

 

(Une lampe dans la lumière aride,

 Carnets 1949–1956,

Le bruit du Temps, 2011, 222)

 

 

   La remarque : « L’origine n’est-elle pas cette dimension perdue », n’est nullement fortuite. Ce qui, ici, est à retrouver, ce sentiment de l’originaire, obsession canonique de tous les Poètes, Philosophes, Savants de tous les temps, de tous les pays. Comme la recherche d’une étoile perdue au sein du fourmillant et énigmatique Cosmos.

 

Si cette Étoile, le poète Shih-T’ao la perçoit

dans  la chute neigeuse de la cascade,

dans l’écumeuse présence qui entoure

les rochers où sont les Hommes,

la perçoit comme une promesse,

un possible avoir,

 

c’est bien la version diamétralement opposée

qui affecte les remarques de du Bouchet

sous la forme de la « contradiction »,

fût-elle « chatoyante »,

de la « clef » dont on ne sait

si elle sert à « entrer »

ou bien à « sortir »

(de la vie ?),

« c’est le même pas »,

c’est la même chose,

c’est un régime

strictement confusionnel.

  

L’Unité chez Shih-T’ao,

devient coupure, dissociation, schisme

chez du Bouchet.

 

   Mais ce chiasme infiniment visible dont l’on penserait volontiers qu’il crée deux régimes irréconciliables, n’est que la face bifide de l’exister, « le même pas » qui anime les deux Marcheurs sur l’unique et irréfragable ligne de leur propre destin.

 

Ce qui, en définitive, veut dire

qu’entre Plein et Vide,

entre Silence et Parole,

 

la ligne de crête est une détermination simplement humaine,

une ligne de partage des eaux selon des ruissellements opposés

dont, cependant, l’origine est identique, la provenance gémellaire.

 

C’est la disposition quasi rationnelle de l’Homme

qui lui fait configurer le réel selon

des catégories, des classes, des genres

 

alors que le vrai est dans

la pure coalescence de

toutes ces dispersions,

de toutes ces disséminations.

 

  

Henri Maldiney - Cézanne et la Montagne Sainte Victoire

 

Écrire le peu de la langue

La Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves

 

  

   Abordant l’œuvre de Cézanne, nous partirons de l’une de ses figures essentielles entièrement contenue dans l’expression « peindre sur le motif ». Si cet impératif délivre, au premier degré, l’obligation d’avoir en vue directe le sujet à peindre, portant sur lui ce regard mondain uniquement contingent, il faut ouvrir l’interprétation à la signification étymologique de « motif ». Voici la version simplifiée qu’en donne le dictionnaire :

  

   « tiré de l'anc. adj. motif « qui donne le mouvement, moteur » (…) empr. au b. lat. motivus « relatif au mouvement, mobile » (...), dér. du supin motum de movere « mouvoir. »

  

   Donc « peindre sur le motif », c’est peindre le mouvement, peindre ce qui, dans le tableau, se meut. Et ce « mouvoir », quel est-il ? C’est celui qui résulte de la mise en tension des valeurs antinomiques de la figuration,

 

incessantes et fascinantes

variations

du Sombre au Clair,

du Vide au Plein,

du Silence à la Parole.

 

Sombre des habitations,

Clair des prairies.

Vide-Silence des blancs,

Plein-Parole des noirs profonds,

des mauves-glycine,

des gris-bleus célestes.

 

   Pour qui y prête attention, pour qui substitue au regard mondain la vision intuitive des essences, « Wesenschau », le « se mouvoir » se donne en tant que se mouvoir de l’Être en sa plus grande abstraction, mais aussi de l’être-Montagne de la Montagne dans l’apparitionnel le plus émouvant. L’on objectera avec raison que l’Être n’est nullement visible, que seul le phénomène, le paraître, le « Schein » se donnent à voir, que tout voir au-delà du visible est pure mystique, simple plan sur la comète, onirisme sans fond. Certes, mais il nous faut dépasser le cadre des évidences ordinaires. Il nous faut donner acte à la célèbre formulation de Paul Klee, ce visionnaire :

 

« L'art ne reproduit pas le visible,

il rend visible. »

 

Cette assertion reportée au traitement cézanien de la « Sainte-Victoire »,

 

ce qu’est le « visible » :

le cône de la Montagne,

le paysage en ses multiples esquisses,

ces couleurs en leur subtil rayonnement.

 

Le « rendu visible » :

l’être intime de la Nature mis à nu

par le mode opératoire des Blancs,

ces générateurs inépuisables de sens

pour qui s’inquiète de dévoiler

la lumière dissimulée sous le pan d’ombre.

 

Ce que fait ce Blanc-Silence :

substituer à l’aspect monadique

« sans portes ni fenêtres » de l’œuvre,

l’ouverture de la clairière,

le surgissement lumineux de la « Lichtung »,

le halo de l’Être transparaissant

dans les esquisses têtues

de la représentation.

 

Ici l’on n’est plus dans la rude

et sourde présence ontique,

on a accompli le pas, on a procédé au saut

qui laisse place à la clarté ontologique,

on a biffé l’apparence

afin de lui commuer

la quasi visibilité

de l’invisible.

 

   Bien évidemment, ici, le langage devient éthéré, diaphane, si léger qu’il pourrait soudain éclater à la façon d’une bulle de savon. C’est bien là le prodige du regard eidétique-phénoménologique que de nous faire transiter du domaine spectral des manifestations immédiates à celui, bien plus assuré, de Vérité de ce qui, toujours, nous interroge et nous place  face à notre esquisse foncièrement humaine : déchirer le voile des choses, telle est notre mission la plus impérative si l’on veut donner droit à cette franchise, à cette droiture, à cette netteté qui s’obombrent, dans les travées multiples du contemporain, de Noir de Fumée, de Noir de Mars, du Noir de Carbone, du Noir de Jais, donc de Noir synonyme de non-sens. Ayant évoqué, en titre, le Philosophe Henri Maldiney, nous ne saurions faire l’économie de ce regard phénoménologique incandescent qu’il a porté sur les choses, singulièrement sur ce motif de la « Sainte Victoire » avec une acuité que peu ont atteint. Les deux longues citations qui suivent sont tirées de l’ouvrage « L’art, l’Éclair de l’Être » :

  

Parlant de la Sainte-Victoire :

  

   « Elle ouvre l’espace du regard en ouvrant le sien propre. Suspendu à elle, dans sa proximité absolue, le regard se meut de foyer en foyer ou d’éclat en éclat. Notre vision est mise en mouvement par une sorte d’appel et de réponse qu’elle nous fait d’accueillir ce que nous n’attendons pas. »          (C’est nous qui soulignons)

  

   Commentaire -  Comme une itération absolue, une manière de dette obsessionnelle à ce qui mérite d’être vu, le « regard » ou la « vision » sont cités trois fois dans une manière de jet prédicatif de ce qui, en l’Homme, doit se manifester au contact de l’art. Il en est de même pour le geste « d’ouverture » convoqué par deux fois, allusion à cette clairière de l’Être sans le rayon lumineux duquel rien ne se donnerait pour présent, pour visible. Persistance insistante aussi du « se meut », du « mouvement » dont l’appel se situe au plein même de la Montagne , dont la réponse est le regard du Voyeur, cette plongée dans l’essence faute de laquelle ne se donnerait le sujet qu’en tant qu’artefact, nullement en son essentielle valeur. « Ce que nous n’attendons pas », c’est le « rendu visible » de Paul Klee, à savoir ce bourgeonnement de l’Être qu’il nous appartient de dévoiler et de partager en une sorte de communion avec nos Commensaux.

 

Et, forant plus loin encore le sens des Blancs, des Vides :

 

   « Peindre un tableau, écrit Huang Pin-hung, c’est comme jouer au jeu de Go. On s’efforce de disposer sur l’échiquier des « points disponibles ». Plus il y en a, plus on est sûr de gagner. Dans un tableau ces points disponibles ce sont les vides. »

  

   « Chaque blanc est un point-source que seule la genèse de l’espace, mis en demeure, dans ce vide, ou de s’anéantir ou de s’ouvrir à lui-même à travers les déchirures de sa trame, relie à tous les autres vides. (…) Dans un tableau de Cézanne le regard se meut, sans préméditation ni hasard, d’amer en amer. Un amer dressé dans sa solitude au péril de l’espace. »

                                                                                                  (C’est nous qui soulignons)

 

   Commentaires -  Le « blanc » tel « un point-source », dit le site originaire du Rien, du Néant d’où tout provient, où tout retourne. Tel le regard du Voyeur qui, délaissant l’œuvre, la reconduit à ses limbes fondateurs. Ne serait-ce ceci le « péril de l’espace », que de n’être habité que de Vides, de Blancs qui ne formulent rien en dehors du regard du Dasein, lequel lui octoie forme et existence, sens aussi et surtout,  selon ces « amers », ces orients que sont les « points disponibles ».  Nous sommes  mis en demeure de les ouvrir, de les faire se déployer. Ne le ferait-on que nous disparaîtrions nous-mêmes à l’aune de leur effacement.

 

On en arrive à l’étonnant paradoxe

de la façon picturale cézanienne,

laquelle postule

 

l’émergence d’une ontologie positive,

cette imposante masse minérale,

ces silhouettes d’habitations,

ces champs, ces boqueteaux

qui viennent à nous à l’aune

 

d’une ontologie négative,

ce Néant, ce Rien, ce Vide,

ce Blanc, ce Silence

qui espacient les formes,

les portent étrangement

à leur accomplissement comme

par une opération magique.

 

Autrement dit

du non-être surgit

purement l’Être,

de l’Informulé, le Formulé,

de l’Indicible le Dicible,

du Non-pictural, le Pictural.

En un mot, du Non-sens, le Sens.

 

 

Pour en revenir aux belles remarques de Joël Moutel

 

Il y a bien plus de Vide hors-babélien,

de l’Innommé, du Secret, du Retenu

que de Plein babélien et jamais

le fourmillement des langues

n’égalera toutes les paroles inarticulées,

toutes les voix tissées de pur imaginaire.

 

Le visible est cerné de toutes parts

de limites, de barrières, d’interdits.

L’invisible, le silencieux, le dissimulé

présentent la liberté et l’infinie mouvementation

de ce qui, n’ayant encore reçu nul prédicat,

les peut tous rencontrer ou au moins

les tenir à disposition pour

de futures actualisations.

 

Écrire le peu de la langue

K2

 

 

La langue, par essence

est une universalité qui puise

ses ressources à l’infini.

 

Sous le « peu » de la langue

en transparence,

se laisse deviner

le « beaucoup » de la langue.

 

Si nous disons « pierre », nous disons « montagne »,

si nous disons « montagne », nous disons Himalaya

et disant ceci nous disons « Everest »

qui se dit aussi Sagarmatha ou Chomolangma,

selon que l’on est en Chine ou au Népal,

nous disons aussi K2 ou Mont Godwin-Austen

ou Chogori ou Dapsang,

disant K2, nous disons aussi Karakoram,

nous disons aussi Thomas George Montgomerie, qui nomma le K2,

puis aussi, en une manière de queue de cerf-volant

qui déploierait ses ellipses fascinantes, ses arcs-en-ciel,

nous dirions aussi le prince italien Louis-Amédée de Savoie,

atteignant le col qui porte son nom à 6666 mètres,

nous dirions l’altitude, le sommet élevé,

nous dirions ce constant Idéal dont les Hommes

 sont silencieusement en quête (leurs vides filigranés),

dont le K2 est la vibrante et fascinante allégorie,

nous dirions en réalité ce Tout de l’Être en lequel,

Chacun, Chacune inscrit ses pas,

cette ontologie fondamentale

dont nous ne saisissons jamais

que des bribes existentielles,

notre vision est trop au nadir,

 il la faudrait au zénith !

 

    Énumérant tout ceci à la façon d’une litanie sémantico-lexicale, nous entamons le long cercle herméneutique qui, tel le fameux Ruban de Moebius, ne semble avoir ni début ni fin, nous touchons à l’origine en même temps qu’à l’infini du temps qui se perd, loin, bien au-delà des Hommes.

 

Autrement dit le « peu »

n’est rien sans le « beaucoup »,

le « beaucoup »

n'est rien sans le « peu ».

 

Il n’y a nul réel silence,

sauf à le considérer tel un harmonique du Bruit.

Il n’y a nul réel Vide,

sauf à l’estimer en tant qu’hypostase du Plein.

 

Toutes choses sont étroitement liées

et c’est pour ceci, bien qu’étant Hommes-Errants,

nous pouvons poursuivre notre marche,

guidés par ces orients silencieux,

ces amers vides,

 

   ce sont des Alphas auxquels, par-delà l’espace et le temps, répondent d’invisibles Omégas.  Les liens, nous ne pouvons les voir, aveuglés que nous sommes par nos regards strictement mondains. Encore une fois, il nous faut nous déshabituer de cette vision étique, de cette myose pupillaire,

 

élargir le cadre,

ouvrir ce qui peut l’être,

se confier à cette mydriase,

autre nom du regard eidétique

qui intuitionne le réel,

le perçoit jusqu’en ses plus profonds abîmes.

Là seulement sont nos assises les plus sûres.

 

En conclusion convient-il de dire

que toute formulation quant

aux « Vides », aux « Silences »,

porte ontologiquement en son revers,

comme l’ombre portée souligne

la présence de la lumière,

ce « Parler », cet « Accentuer », cet « Animer »

dont Joël Moutel a proféré l’existence,

se doutant, cependant, que seule

une partie du réel se donnait,

que l’entière Vérité de cette pensée

ne pouvait appeler, comme en écho,

que sa partie manquante mettant un terme

à l’ensemble du procès de signification.

Et, ne sommes-nous,

nous-les-Hommes atteints de finitude,

cette « partie manquante » que nous cherchons

à débusquer dans l’art, la musique,

le paysage, la relation amoureuse ?

 

Ne sommes-nous… ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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