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5 mai 2025 1 05 /05 /mai /2025 16:57

 

[Préambule - Cette fable moderne met en exergue la beauté du monde à laquelle s’oppose sa souveraine et illimitée laideur. Chaque jour nous faisons l’amer constat que des choses ne vont pas bien, que la terre se réchauffe, que les maladies gagnent du terrain, que la misère pullule, que les injustices de tous ordres courent dans la société qui devient de plus en plus inhumaine. Le texte ci-après, de coloration globalement ‘écologiste’ au sens large, plus précisément ‘humaniste’, décrit les grands travers qui affectent le cours du monde. Nous massacrons les biens les plus précieux, nous dilapidons les richesses que la Nature a mises à notre portée sans même que notre conscience se révolte, qu’elle soit simplement dérangée à l’annonce de tel tsunami, de telle inondation. Nous accusons le coup, certes, mais nous demeurons figés, incapables, le plus souvent, de produire le moindre geste qui permettrait, au moins à titre individuel, d’enrayer une parcelle du mal. Nous nous habituons à tout, voilà le pire !

   Nous comptons sur la générosité du temps qui passe, sur sa capacité à panser les plaies infligées par l’humanité, sur la providence, sur la rotation des astres, la course des comètes et que sais-je encore, comme si nous étions les acteurs désintéressés de notre propre désastre. Mais que faut-il donc pour que nous sortions de notre léthargie ? De nouveaux holocaustes, des séismes meurtriers, la fin d’une civilisation, la nôtre que nous avons portée devant l’Histoire avec une légèreté exemplaire ? Que faut-il ? Sans doute les développements ci-après seront-ils jugés majoritairement ‘moralisateurs’. En réalité le rapport à la Nature, bien plus que d’être moral est ontologique, c'est-à-dire qu’il y va de la question de l’être. Du nôtre, de tous ceux et celles qui nous font face, les rivières, les océans, les montagnes les glaciers. Seule une levée des consciences pourrait inverser des horizons bien sombres. Ce modeste article n’a d’autre but que de montrer ce qui apparaît et nous adresse un message urgent. C’est la Terre que nous avons à sauver. Espérons qu’il soit encore temps !]

 

*

 

   Olivier habite au sommet d’une colline. Il aime cette nature qui s’ouvre à lui dans la générosité. Jamais il n’aurait pu vivre au fond d’une vallée étroite, là où la vue est limitée, où la conscience n’a nul tremplin pour s’envoler. Olivier est une âme simple qui n’aime rien tant que le spontané, l’immédiatement donné, cette feuille livrée par le vent, ce nuage léger qui brode l’azur, cette pluie fécondant le sol de poussière, lui donnant cette belle teinte d’argile ou d’ébène. Olivier lit beaucoup, surtout de la poésie, compose quelques textes, se distrait de longues promenades solitaires, s’emplit des visions du monde. Soit qu’il voie le monde à sa portée, soit qu’il le recompose dans un rêve éveillé. Il n’a de cesse d’inventorier tout ce qui fait sens à l’horizon des yeux, autrement dit, il n’est jamais en repos, plutôt en embuscade, cœur disponible, mains grand ouvertes, imaginaire déployé afin de recevoir une myriade d’images qu’il prend soin d’archiver sur les rayons de sa mémoire.

   Ce matin le temps est au beau calme. La grande chaleur a laissé la place à un temps brumeux, signe avant-coureur d’un automne qui s’annonce déjà. De cette rémission de la chaleur, le corps se trouve heureux. La canicule est éprouvante qui tend ses pièges, enserre, contraint et, en définitive, ôte toute liberté. On est cloués dans des pièces d’ombre, on évite de bouger, le moindre mouvement est une épreuve. Olivier sent en lui ces grandes ondes de liberté qui nagent dans sa poitrine, ses membres, jusqu’au bout de ses pieds qui effleurent le sol dans une manière de vol léger. Tout ce qui s’étend devant lui, ce paysage immense, sans limite, il en ressent les bienfaits sur la nappe lisse de sa peau, il en apprécie la faculté de régénération comme si une source s’était levée en lui qui le désaltérait, l’accordait au rythme immémorial du monde.

   Du haut de sa colline de calcaire qu’il nomme indifféremment ‘mon promontoire’, ‘mon belvédère’, Olivier embrasse une sorte de totalité dont il est le réceptacle privilégié. Tout, soudain signifie jusqu’à l’excès. La moindre herbe poussée par le vent est un genre d’embarcation sur laquelle connaître les verts océans des prés. La feuille suspendue à l’arbre est pareille à un fin nuage qui ouvrirait le voyage d’une infinie méditation. La pierre sur le sol ressemble à un dolmen dressé par ces très lointains ancêtres dont encore, sans doute, un fragment nous habite qui nous dit la primitivité d’une vie minérale, l’Homo faber et la pierre étaient confondus en une identique mutité, le monde, encore, ne parlait pas. Seulement le langage de l’éclair, de la foudre, du tonnerre, le langage de la grotte qui était comme un ventre maternel.

   Mais nous sommes sortis de la longue nuit de la Préhistoire, mais nos âmes sont éclairées, mais nous avons le principe de raison pour guider nos actes, donner droit à nos jugements les plus sûrs, les plus exacts. Nous avons des yeux exercés par l’éducation, habitués à la rencontre du beau, mais aussi du laid, entraînés à la contemplation de ce qui, pour nous, est utile, indispensable même à notre vie, à notre passage sur terre. Des mains de la Nature nous avons reçu d’infinies offrandes que nous pensions inépuisables, toujours renouvelées, mais nous avons trahi notre ‘Mère’, puisqu’aussi bien la Nature est celle par qui nous figurons au monde et tâchons de frayer notre voie parmi les richesses, les dons, mais aussi les écueils qui jonchent notre route, des barricades s’y lèvent, des herses surgissent du sol avec leurs pointes acérées pour obstruer la voie, faire plier nos têtes et nos fronts sous l’imparable joug des fourches caudines. Car, nous les Hommes, nous pensions immortels, doués de toute puissance, pareils à ces dieux de l’Olympe dont les noms magiques résonnaient sous la voute d’airain du ciel.

   Il n’y avait nulle limite à notre expansion. Nous croyions pouvoir piocher à l’infini dans la corne d’abondance du réel. Nous avons inventé la métallurgie, dans de sombres forges nous avons élaboré les outils que nous destinions aux ‘travaux et aux jours’. Seulement, créant le coutre et la charrue, nous aurions pu nous limiter à ouvrir la terre à l’aune de nos seuls besoins : manger, nous vêtir. Mais nous n’avons su nous contenter des miettes, nous voulions la flûte dorée, mais nous voulions la miche à la miette grasse, mais nous voulions tous les fournils du monde pour y faire cuire les pâtes levées de nos envies illimitées, de nos désirs incandescents. Plus le feu lançait haut ses flammes, plus nos yeux brillaient des étincelles sourdes de la convoitise. Nous avons eu, constamment, au cours de l’Histoire ‘les yeux plus gros que le ventre’. Nous mangions une croûte de pain et nous regardions, avec des yeux hallucinés, de grosses tourtes emplies de mille friandises. Nous, les hommes, avons surtout pêché par gourmandise car c’est bien l’un des traits déterminants de notre condition, nous sommes des êtres insatiables qui, jamais, n’épuisons l’outre immensément ouverte de nos désirs.

   C’est ceci que pense Olivier du haut de sa colline de falaises blanches, semée de chênes rabougris, de genévriers à la maigre végétation. Ici, tout semble plaider la cause du simple, du modeste, de la réserve en toutes choses qui est bien préférable à la précipitation, à la décision tranchée qui bouscule le monde, parfois le renverse et il faudra des siècles de dur labeur pour regagner ce qui a été perdu au seul motif d’une hâte à combler ce qui, jamais, ne peut l’être, à savoir cette immense vertige de la jouissance qui, une fois éprouvé, demande, dans un ‘éternel retour du même’, à être comblé. Nous sommes des êtres du manque et c’est une faille permanente qui creuse en nous la profondeur de l’abîme. Nous emplissons continuellement nos seaux de provendes multiples, nous les destinons à la boulimie sans fin de nos envies, seulement, pareils à des tonneaux des Danaïdes, nous n’avons nul fond et ce que nous pensions pouvoir thésauriser se dissipe comme une brume sous la poussée du soleil. Toujours nos mains sont vides qui éraflent l’air et se désolent de n’y rien trouver que des lambeaux de choses inconnaissables.

  

   Rêve éveillé d’Olivier

 

   Mes yeux portent au loin, ma vue est illimitée. Tout comme le rapace de haut vol dont la vision est panoptique en même temps qu’incisive, je n’oublie rien du monde en sa naturelle et resplendissante beauté. Je ne veux rien dissimuler, je ne veux rien gommer de ce qui vient à moi, prononce à mon oreille les mots doux comme la comptine du pur émerveillement. La Terre est belle, la Terre est infinie. Elle court d’un horizon à l’autre portant avec elle ses immenses richesses dont nul ne pourrait faire l’inventaire. Il suffit de prendre du recul et d’exercer sa conscience à décrypter tout ce qu’il y a d’exception à vivre en ce lieu, en ce temps d’immense profusion. Ce qu’il faut voir, c’est ceci :

   Voir l’élément-terre en sa parfaite parution. C’est l’automne. Quelques brumes flottent au ras du sol. Les terres viennent d’être labourées. Les mottes luisent dans le premier jour, on les penserait d’acier rouillé avec des reflets luisants que le soc a poncés. Les sillons font de grandes lignes qui se jettent vers le ciel, loin là-bas à l’horizon encore semé d’ombres violettes, traces infimes d’une nuit en train de basculer de l’autre côté des choses visibles. Il y a une colonie de garde-bœufs qui parcourent les prairies attenantes où paissent des vaches à la robe claire, elles font comme des taches solaires tout contre les champs à la teinte plus soutenue. Parfois des ilots à la couleur de feuilles, parfois de vastes étendues de poussière inclinant vers la soie, la toile de lin, les infinies variations du beige, on dirait des empiècements de cuir plaqués sur une vêture souple, parcourue de plis et de remous, une sorte de lac avec ses reflets, ses ondes troubles, ses moirures variables selon l’endroit d’où on les observe.

   Voir le dos gonflé de l’océan. Il semble ne jamais devoir en finir avec son histoire bleu-clair brodée de golfes et longée des touffes légères des tamaris, avec ses contes à la lueur bleu-marine coulant au profond des abysses, avec ses lames turquoise battant les récifs coraliens, avec ses transparences de cristal sous le froid boréal tissé de hautes glaces. Oui l’océan est image de l’infini, ses eaux jamais ne cessent de s’agiter, de se soulever en gerbes d’écume blanche, de retomber en plis qui prennent parfois l’accent impénétrable, mystérieux des ténèbres. De grandes voiles immaculées le traversent de long en large, focs gonflés que le Noroît pousse au-dessus des fonds de sable, des poissons aux yeux aveugles y vivent dans la discrétion de leur tenue invisible. Le bruit continuel de l’océan est un baume qui adoucit les mœurs, lime les angles de la violence, arase les dents aigues des destins belliqueux. C’est un bruit doucement maternel, une langue qui vient lisser notre peau, lui dire la simple joie qu’il y a à vivre ici, dans l’échancrure du rocher, là près de la lagune aux reflets d’argent, plus loin tout près de l’isthme que longent les vagues au destin millénaire, elles ne cessent jamais d’être et ne se posent nullement de question. Ne sont que parce qu’elles sont.

   Olivier rêve yeux grand ouverts car ce qu’il voit, là devant lui, ces collines de terre blanche, ce ciel limpide, la ligne d’horizon et son cercle doucement incliné, tout ce qu’il voit joue en écho avec le vaste monde. Voit-il la frêle robe noire d’un chêne et il voit en même temps le balancement du palmier dans la marée verte de l’oasis, la haute stature du baobab, son image d’arbre inversé lacérant de ses racines la pulpe des nuages, les hauts fûts des cèdres rouges s’élevant aux hauteurs inimaginables de la canopée, ce territoire traversé des flamboyantes couleurs du toucan à bec rouge, illuminé de la tunique verte du caïque à tête noire, surpris de la braise presque éteinte du cotinga Pompadour. Les forêts sont précieuses, elles sont des mers où se déverse la houle pressée des vents, des flux incessants. Les grands arbres se balancent et chantent en frottant leurs écorces usées les unes contre les autres. Peut-être est-ce leur façon de faire l’amour, d’initier le geste infini de la génération, de donner aux hommes l’oxygène dont ils ont besoin pour vivre et tracer leur sillon sur la dalle immense des continents. L’arbre est ce génie tutélaire devant lequel, à défaut de nous prosterner, nous devrions nous incliner, remercier sa présence, l’ombre qu’il nous prodigue sans compter, les fruits qu’il destine à notre bouche, les écorces que nous brûlons dans l’âtre, les bûches qui flamboient dans nos cheminées, les planches de nos meubles, les racines dont nous faisons des décoctions, elles soignent nos maux, guérissent nos âmes.

   Olivier rêve, avec son beau prénom d’arbre, aux fleuves majestueux auxquels il doit son existence. Ils surgissent des glaciers, sautent des verrous de moraines, cascadent sur des tables de granit ou de schiste, creusent des canyons aux parois vertigineuses, se faufilent dans des détroits, deviennent torrents, lacs, mortes eaux qu’arrêtent les barrages de ciment des hommes. Ils sont le peuple joyeux de l’eau, le chant qu’ils adressent à la terre, ils font se lever les graines, ils sont les divinités des moissons, ils fabriquent le pain dont nous agrémentons nos repas. Ils sont si discrets que, souvent, dans l’épi de maïs, la verte tige de blé, la graine de froment, la croûte blonde du pain, nous ne savons nullement reconnaître leur présence.

   C’est un problème humain que d’avoir la mémoire courte, que de renier les dieux qui nous portent dès que les présents qu’ils nous ont adressés, déjà devenus anciens, ne sont plus guère honorés, pris qu’ils sont pour de logiques gratifications dont la source ne nous est plus apparente. Ainsi les fleuves coulent-ils vers l’aval de l’espace, le long corridor du temps, à bas bruit, une goutte poussant l’autre, une eau se substituant à la précédente, jusqu’au vaste estuaire, jusqu’à l’immense mer qui les accueille comme leurs pères, sans eux, elle n’existerait pas la mer, elle ne serait qu’une immense cuvette à ciel ouvert parcourue de crevasses et de bois fossiles pareils à ceux qui gisent, tels des minéraux, dans l’aride ‘Désert de la Mort’ dans cette Californie exténuée de chaleur.

   Olivier rêve aux hautes et inaccessibles montagnes, ces Princesses des fières altitudes, ces têtes altières couronnées des diamants aigus du soleil. L’air y est pur. L’air y vibre comme s’il était animé par quelque diapason céleste. Grimpant à leurs sommets, soudain, la tête devient légère, comme si elle se détachait du corps, pareille à ces étonnantes montgolfières qui flottent à mi-ciel, légères, on croirait avoir affaire à des ballons de baudruche. C’est bientôt un vertige qui survient et l’on se prend à penser que l’on a été bien audacieux de comparer sa taille de ciron à ces géantes de pierre qui n’ont peur ni de l’éclat de la grande étoile blanche, ni des chutes de neige, ni des coups cinglants du blizzard. C’est ainsi, tutoyer l’absolu rend invulnérable. On ne redoute plus rien, ni l’éclat du gel, ni les bourrasques de vent. On s’érode seulement. On perd un peu de matière, une simple poussière au regard de l’éternelle géologie. Le temps des roches n’est nullement celui des hommes. Les hommes sont infiniment corruptibles, le temps de quelques saisons seulement, alors que les pics ne s’useraient guère qu’aux yeux de géants à la prodigieuse longévité, des Mathusalem ayant résolu l’énigme de la mort.

   Montagnes des alpages, combien vous êtes admirables avec vos vaches à la robe grise, écumeuse, aux pis gonflés de lait, ce délicat breuvage que boivent les Existants dans leurs appartements climatisés sans même savoir ce qu’est une sonnaille, quel bruit elle fait contre les falaises de roches, ce qu’est une transhumance, la joie sereine d’appartenir à la nature, entièrement, sans aucune dette à la culture, à la civilisation. Connaître la montagne une fois dans la pure dimension de sa vérité, c’est être poinçonné au creux de son âme de la nécessité de la retrouver, de l’honorer telle qu’elle est, une merveilleuse puissance qui repose en elle-même et n’attend rien d’autre que l’éternité.

   Olivier, depuis le haut de son ‘belvédère’, rêve aux glaciers, à ces hauts murs de cristal aux mystérieuses galeries bleutées qui montent et descendent dans le ventre fécond de ces dieux du froid. Ici, tout est exact. Tout est rigoureux. On ne joue nullement avec les murailles de glace, on les respecte, on les vénère. Les Inuits, plus que tout autre, savent du fond même de leur instinct que l’on ne part pas impunément à la chasse au phoque ou au morse à n’importe quelle heure du jour, par n’importe quel temps. Ici, selon le choix, il s’agit de vie ou de mort. Le froid, la neige, la glace, les congères ne connaissent pas les demi-mesures. Une mauvaise décision peut être irréversible, le chasseur ne jamais revenir de sa chasse. C’est pourquoi l’on est prudents. C’est pourquoi l’on jauge longuement une situation et que l’on ne décide d’un acte qu’en toute connaissance de cause. Les pôles sont aussi beaux que ses terres sont hostiles. Du reste il y a une évidente relation entre le paysage sublime et la désolation qui en est l’habituel fondement. Déserts, toundras, steppes, salins, lacs asséchés fascinent les humains sans doute pour l’unique raison qu’ils mettent en exergue une mort maintenue à distance dans l’espace et le temps.

  

   Pensées d’Olivier pour le monde qui vient

  

   On ne tient jamais mieux à l’existence qu’à en mesurer la fragilité, qu’à être exposé au danger, à tutoyer la tragédie. Face aux immenses étendues blanches de l’Arctique, aux sables brûlants du Désert de Gobi, du Kalahari, face à l’immense plateau érodé du Colorado, nous mesurons, à sa juste valeur, le cadeau immense de la vie, la dette qu’elle devrait nous imposer, le respect que nous devrions manifester en direction de la Nature en son irremplaçable présence. Nous ne sommes que grâce à elle, elle n’est que grâce à nous. Nos destins sont coalescents, tissés des mêmes fibres. Si la Nature va bien, alors nous aussi nous allons bien. Il semble que cette règle élémentaire du rapport à notre ‘Mère-nourricière’ ait été oublié. Mais il ne s’agit pas seulement d’amnésie. Certains comportements irresponsables semblent prendre un malin plaisir à détruire ce que des millions d’années ont mis à édifier, patiemment, pierre à pierre, cette immense Tour de Babel dont, aujourd’hui, nous habitons les cellules sans bien savoir quels en sont les fondatios, quelles sont les lois qui en régissent le fonctionnement, sans nous interroger sur la fragilité d’un édifice, sa construction fût-elle édifiée en des époques reposant sous les strates illisibles de l’Histoire.

  Oui, les glaciers nous scrutent de toute la hauteur de leur édifice majestueux, mais cette majesté est aussi magique que précaire. Chaque jour voit s’effondrer ces génies de glace  comme des châteaux de cartes, des pièces de bois que les enfants assemblent avec soin afin de les faire tenir en équilibre, de réaliser la plus haute tour possible. Immanquablement, la fin du jeu voit l’écroulement de l’audacieuse structure, laquelle défiant la loi de la logique a dépassé ses propres possibilités. Oui, mais les lois de la physique ne sont pas les lois humaines. Ce qui correspondrait à la ‘logique’, ci-dessus évoquée, dans l’espace matériel, trouverait son pendant dans la ‘raison’ en matière de décisions humaines. Tout est en effet question de raison. Nous avons connu le ‘Siècle des Lumières’, la puissance presque illimitée de la Raison, parfois jusqu’à l’excès.

   Il ne s’agit nullement de refaire l’Histoire. De toute manière l’homme ne semble jamais rien retenir des leçons qu’elle nous adresse. Les génocides succèdent aux holocaustes, la barbarie à l’inquisition, le racisme à la xénophobie. Piètre constat, certes, mais constat réaliste malheureusement. Il ne faut nullement sombrer dans un pessimisme qui ne serait que la face cachée du nihilisme, donc de l’absurde qui enlèverait tout sens à notre existence. Il faut lutter, il faut résister et ne pas donner droit aux Cassandre de la désolation, ne pas céder aux sirènes nous convoquant au mépris de la vie. Oui la Terre, notre Terre est en grand danger. Ceci, nous le savons tous mais feignons de l’ignorer ou reportons le poids de nos actes sur les générations futures. Curieuse conception de l’héritage, tout de même. Héritage de cendres et de ruines.

   Terre en tant que notre planète ; terre en tant que matière, glaise, limon, humus que nous foulons chaque jour ; océans et mers que nous parcourons sur nos ferries hauts comme des immeubles ; forêts que nous survolons, dans ces fuselages d’acier étincelants ; arbres que nous arrachons, comme si nous procédions à l’ablation de nos poumons ; fleuves que nous martyrisons et asséchons ; montagnes que nous déplaçons afin d’y dérober gemmes précieuses et minerais ; glaciers que nous regardons fondre comme nous verrions les chutes du Niagara, sans pouvoir aucun d’en freiner l’irrémédiable fuite.

   Terre, que faisons-nous donc pour remédier à ton abandon, à ta faillite qui ne paraît inéluctable qu’à la mesure de notre impéritie, de notre insuffisance ? Que faisons-nous sinon observer le navire qui coule avec ses précieuses cargaisons ? Qui donc se jettera à l’eau ? Qui donc osera être un Homme ? « Indignez-vous », disait en son temps le diplomate et humaniste Stéphane Hessel. Certes il convient de s’indigner, c’est certainement le tremplin à partir duquel bâtir une audace et cingler vers le grand large. N’attendons nullement un élan collectif qui, sans doute, ne viendra jamais. Agissons à notre mesure. A chacun sa part.

   Ainsi naissent les grands changements. Il n’est que temps d’agir. Le langage ne suffit pas, pas plus que les grandes déclarations d’intentions, les tables rondes et autres colloques. Avons-nous besoin d’une pédagogie, d’une éducation particulière pour savoir quelle est notre responsabilité face à ce qui nous fait vivre ? Avons-nous besoin d’un modèle pour économiser l’eau, modérer nos déplacements, baisser notre chauffage, consommer sain, limiter notre ration de viande, pratiquer des loisirs modestes en besoins énergétiques ? Avons-nous besoin d’un modèle pour être Hommes sur la Terre ? Non, la bonne volonté suffit. Non, le bon sens suffit. Qui donc se déclarerait démuni de volonté, privé de bon sens ? Qui donc ? Soyons des Hommes au regard de l’Histoire ! Soyons des hommes face à la Conscience ! Il n’y a guère d’autre lieu où exister.

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3 mai 2025 6 03 /05 /mai /2025 08:48
Du rien d’étant au quelque chose

Crayon : Barbara Kroll

 

***

 

[Petite note liminaire - Ce texte, malgré sa présentation qui pourrait le donner pour un poème n’en est nullement un. Bien plutôt s’agit-il d’une méditation métaphysique qui ne peut qu’égarer la Lectrice, troubler le Lecteur. Si le « physique » est toujours aisément perceptible à l’aune de sa simple réalité, le « méta », au contraire, ne se donne qu’en se retirant, dévoilement-voilement. Pour cette raison d’une pénurie infiniment renouvelée du sens, Chacune, Chacun  peut facilement y « perdre son latin », à commencer par l’Auteur. Comment dire ce qui toujours échappe, fuit, se dissimule et nous provoque au motif que les questions fondatrices de l’exister se perdent dans la nuit des temps et des arguties de divers ordres ? Alléguant cette difficulté de cerner l’indicible, les mots qui suivent ont la texture floue des dentelles oniriques, des aurores nébuleuses, des crépuscules flottants. Ici, le Principe de Raison et de Réalité doit nécessairement céder le pas à ces Fantaisies de l’Imaginaire dont, toujours, la fonction « méta » s’entoure, comme Isis de son voile. Mais argumenter plus avant serait contredire ce que nous venons d’énoncer. Lisez si vous en avez le courage !]

 

*

 

   Parfois, au sortir d’un rêve, comme un éclair traversant la nuit, comme le surgissement d’une immédiate intuition découlant de quelque concept depuis longtemps interrogé, quelques lignes simples s’imposent à vous dont vous pensez qu’elles étaient en attente de se manifester depuis toujours. Qu’elles vous étaient destinées en quelque manière.

 

Un destin de ligne croisant

un destin d’existence.

 

   Mais, au vrai, ces lignes vous questionnent-elles ou bien, d’une manière bien plus « naturelle », ont-elles toujours fait partie de vous à ce point qu’elles ne vous inquiètent nullement, qu’au contraire, vous vous sentez en affinité avec elles ? C’est tout de même étrange la plurielle foison des formes, tellement liées à l’exercice d’une quotidienneté qu’elles finissent par y sombrer sans même que quiconque n’y prête attention. Formes nous-mêmes que des formes d’altérité viennent rencontrer, le réel se donnant à nous selon ces modestes figures, ces subtils arrangements architecturaux, ces modes de venue à l’être dont nous sommes nécessairement parties prenantes, le plus souvent à notre insu. Autrement dit nous vivons au milieu d’agencements qui nous sont coalescents, dans la pure distraction de leur impérieuse présence.

   Mais s’arrêter sur le motif des formes consiste à tenter d’en saisir la fuyante essence. L’on penserait pouvoir les faire siennes à la hauteur de leur plénitude, de leur total accomplissement, genres de géométries aux abscisses et aux ordonnées précises, matières aux composés exacts, textures créées grâce au va-et-vient d’une navette aux desseins purement logiques, d’un jet de dés ne laissant rien au hasard car, tout, d’avance, était déterminé. Mais accorder autant d’importance à une intention prédictive qui en aurait produit la venue, est non seulement excessif, mais totalement faux. Rien, des formes, ne se donne de manière à ce qu’elles soient rencontrées dans leur profondeur, dans un genre de saturation qui nous les offrirait en leur entièreté, sans restes. Bien loin que la donation des formes ne s’accomplisse de façon évidente au seul titre de leur intégrité, assurées une fois pour toutes de l’exactitude de leur choséité, c’est par bribes, par fragments, par parcelles successives qu’elles nous apparaissent, si bien que la réalisation de leur synthèse est pure possibilité, approximation hypothétique, nullement ce don que nous voudrions entier, dénué de quelque mystère que ce soit. Énonçant ceci, nous voulons exprimer que toute forme se constitue à partir

 

de ses propres entours,

de ses intimes lisières,

de ses singuliers rivages,

de ses bordures,

frontières et délimitations.

 

   Toute forme n’est forme qu’à être enclose à l’intérieur d’une ligne à partir de laquelle elle signifie, rayonne, diffuse les propriétés imprescriptibles de son contenu.

   Et après ces quelques considérations générales, ce que nous voudrions poser en tant que thème de réflexion, ceci :

 

Tout début de forme est

lexique minimal d’un désir

 

Ainsi, tout rivage est-il désir de la mer.

Ainsi toute berge est-elle désir du fleuve.

Ainsi toute crête est-elle désir de la montagne.

Ainsi toute lisière est-elle désir de la forêt.

Ainsi toute enceinte est-elle désir du fortin.

Ainsi tout contour est-il désir de l’île.

Ainsi toute silhouette est-elle désir d’un corps.

Ainsi la ligne flexueuse du désir

est-elle désir de soi, désir du désir,

désir se confondant avec son propre objet.

 

   car tout désir est autarcique, car tout désir ne vit qu’au plein de qui-il-est, sans césure, sans faille qui en altèrerait le caractère d’absoluité. Tout désir est impartageable, jamais il ne peut être scindé, il se donne en l’entièreté de son être, mais comme il a déjà été dit, par esquisses successives, raison pour laquelle il paraît, tout à la fois, si proche et si lointain. L’amenant à rougeoyer juste devant le globe de vos yeux, vous pensez qu’il vous appartient ou, à défaut, qu’il appartient à cet objet de votre désir (cette Amante que vous convoitez en secret), mais en réalité il n’est ni à Vous, ni à l’Autre,

 

il est seulement tension

de Vous à l’Autre,

de l’Autre à Vous,

 

   raison pour laquelle il est si précieux au motif que tout objet possédé est déjà perdu d’avance, remplacé qu’il est par un nouvel objet effacé avant même que d’être né.

 

Tout désir,

à défaut de posséder

une incarnation

est simple turgescence,

efflorescence,

déhiscence,

éclosion de soi en un

espace sans espace,

un temps sans temps.

 

   Aurait-il temps et espace qu’il ne diffèrerait, ni du livre sur l’étagère, ni de l’écorce de l’arbre, ni du nuage glissant dans le ciel. Ce qui fait la puissance du désir c’est la mesure illimitée de son « méta », c’est-à-dire de son « après », de son « au-delà », du pur dimensionnel sans dimension du métaphysique dont il est, l’espace d’un bref instant, la brusque actualisation, la brève illumination, le rapide embrasement. Une phosphorescence irréductible à sa manifestation, une inconsistante consistance de phosphène. C’est pour cet aspect de fugace allégie, d’aérienne dilution, de sibylline fuite, qu’il ne peut appeler,

 

sur ses entours,

que la discrétion de la ligne,

l’inaperçu du lacet,

l’imperceptible contour,

la souple ondulation,

le fuyant linéament.

 

   La pluralité des prédicats ici convoqués dit, à l’envi, son caractère intangible, son indéfinissable nature.

    Tout ce long préambule, toutes ces approches, ces tutoiements, afin de donner lieu à ces quelques lignes du dessin de Barbara Kroll qui, en lexique pictural synthétique résume, en quelques rapides traits de sanguine et de graphite, ce que l’énonciation langagière s’épuise à faire paraître. Sauf en un lexique fourni, attestant en ceci les limites (le désir inexaucé ?) des mots, leur incapacité à proférer l’indicible qui, partout exsude du réel comme un excédent seulement de l’ordre du senti, de l’appréhension de ce qui vient à nous à défaut de paraître, seulement une manière d’alizé dont nous sentons les effluves sans bien en pouvoir déterminer le caractère essentiellement dissimulé.

   Et c’est bien cette insatisfaction, cette frustration élémentaire, cette faim jamais comblée, cette soif jamais étanchée qui nous font nous pencher, tels d’inquiets Narcisses, sur l’onde désirante qui n’est que la projection de notre propre reflet.

 

Peut-être ne sommes-nous désirs

que de nous-mêmes,

 

   en cette infinie recherche de complétude qui gire en nous, au plus intime, dont nous voudrions qu’elle pût enfin nous dire

 

qui nous sommes,

qui nous avons été,

qui nous serons

 

   car ce n’est qu’au prix de ces trois extases temporelles que nous pourrons nous rejoindre en notre entièreté. Tâche certes exténuante mais à laquelle nous sommes tous attelés, le sachant ou à notre insu.

  

Donc l’image et ses possibles attendus

 

   Noir escarpin du désir, de quels trajets est-il la résultante, de quelle longue marche est-il l’incipit ? Tout à l’extrémité du corps, il en souligne la présence alors que, déjà, de ce corps il est en fuite pour quelque aventure non encore inscrite à l’ordre signifiant du jour.

   Donc la jambe droite, dont l’escarpin est la conclusion, deux saillies de sanguine, une rouge modulation, on soupçonne le désir qui la porte devant nos yeux, cette jambe, tel un fruit défendu et, pour ceci, convoité à l’extrême, à la limite d’une douleur.

   Jambe gauche dont on ne fait que deviner la nature de jambe tellement le dessin en est sommaire, partie terminale non menée à son terme, se dissolvant à même l’ivoire du sol. Serait-ce le feu d’un désir s’épuisant dans sa quête à trouver une gémellité, n’abondant qu’en lui-même comme si toute altérité du désir n’était que pur fantasme ?  Ce que semble confirmer cette exténuation du dessin, désir qui échoue à trouver, hors de lui, quelque exutoire que ce soit.

 

Désir en tant que désir, et le

vaste et nu désert tout autour.

  

   Mais à quoi donc aurait servi la représentation totale du corps, alors que son paysage partiel en dit bien plus que sa supposée unité ? La partie manquante, la partie soustraite au burin de nos yeux, c’est bien celle-ci en laquelle le désir exulte comme tenseur de la forme espérée, comme son arc-boutant et l’édifice érotico-gothique, archaïque, se déduit de cette absence, s’en nourrit, comme s’il y avait volupté à gommer toute sensualité, à la réduire, sinon à un pur néant, du moins à ce genre de vide constitutif de nos êtres mortels, de nos êtres saturés de lourde finitude. Car tout désir prospère sur ce sol de la finitude dont il essaie, pathétiquement, de se faire le contre-poison, l’élixir adjuvant au terme duquel, en un genre d’extase somatique, l’éclatante lumière de l’immortalité brillerait au bout du tunnel, nous sauvant définitivement de qui-nous-sommes (ou plutôt de qui-nous-ne-sommes-pas !).

   Bien évidemment, cette impression de vacuité se multiplie à l’infini, réverbérée par le total dénuement de la pièce (une chambre ?  un salon, ? un boudoir ?) cette pièce qu’on dirait sans désir au terme d’un regard superficiel, car c’est bien du contraire dont il est question.

 

Tout ce qui, ici, ne s’énonce pas,

ne paraît pas, dont la figure

est plus hallucinée que réelle,

tout donc concourt, par la négative,

à en appeler à ce qui, par omission,

nous cloue au pilori,

car c’est de nous et uniquement de nous

dont il s’agit dans la persistance

têtue de cette éclipse,

dans cette intolérable privation

qui, de nos êtres, ne retient

que l’approximative esquisse,

ce trait jamais accompli

qui, cependant, nous désigne

humains plus qu’humains.

 

Des nombreuses œuvres de Barbara Kroll, dont la signature se donne comme la mise en abyme fragmentée, torturée de la figure humaine, nous pourrions les ranger, ces essais, sous la rubrique d’une « phénoménologie de la pénurie ». Et ceci n’est nullement péjoratif.

 

Seule la pénurie peut nous donner accès,

au motif de l’impérieux désir qu’elle soulève,

à l’abondance, au surexcédent

dont elle est la condition de parution.

 

L’agape suppose le jeûne.

 

   Merci à l’Artiste de nous condamner à cette diète sans laquelle rien ne ferait sens que la reconduction, à l’infini, d’une manducation de provendes dont nous finirions par ne plus apprécier ni la saveur, ni la prodigalité.

  

« Du rien d’étant au quelque chose »,

toujours est-ce le Rien

qui convoque la Chose,

Toujours est-ce la Chose

qui copule avec le Rien.

Êtres métaphysiques par essence,

ce sont ces cruelles abstractions,

Rien-Chose ; Chose-Rien,

Qui s’annoncent comme

Nos Interlocuteurs ordinaires.

Narcisses, nous interrogeons l’Eau

Nous interrogeons notre Reflet

Nous interrogeons

qui-nous-sommes

Ou croyons être

Chose ?

Rien ?

Pour quoi se décider ?

Tellement de vacuité

En-soi, hors-de-Soi

Nous voguons en silence

Et tremble notre orient

D’être dévisagé

D’être porté au jour.

 

Fragments

Esquisses

Brisures

 

Du DÉSIR

Seulement

du DÉSIR

 

 

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1 mai 2025 4 01 /05 /mai /2025 17:37

 

F1 

 

Aux sources du Fleuve Alphée

 

  Ce matin-là était un matin de printemps semblable à bien d’autres. Des gouttes de rosée brillaient à la pointe des herbes, la sève courait sous les écorces, les bourgeons s’apprêtaient à éclore. Le ciel était rosé du côté du Levant, avec encore quelques teintes grises et des écharpes de brume tapissaient les rives de la Leyre. Odin mit le sac de toile sur son dos après y avoir rangé La Géographie par l’Image et la Carte, livre qui ne s’éloignait jamais de lui à plus de deux coudées. Odin se passionnait aussi bien pour les atolls des îles Touamotou que pour les fjords de Norvège ou les polders des Pays-Bas, mais ce qui l’attirait le plus c’était la grande carte Vidal-Lablache qui trônait dans la salle de classe, tout près du pupitre de Monsieur Chaliès.

  Elle était magique cette carte de France avec ses montagnes qui faisaient des taches semblables à du pain brûlé, ses plaines d’herbe couleur de menthe, ses océans si clairs qu’on aurait pu y deviner les piquants des oursins et les filaments des étoiles de mer. Mais ce qui le fascinait le plus, c’était la carte avec les fleuves, les rivières. Ça le faisait penser à un grand corps d’argile qu’auraient parcouru des faisceaux de veines, d’artères, de capillaires et il ne doutait point que cette carte fût douée de vie et qu’au profond de la nuit elle rejoignît les réseaux souterrains, les lacs, les océans à la courbure immense et ainsi jusqu’à la voûte des étoiles.

  Lorsqu’il entra en classe il eut la prémonition que cette journée serait marquée d’une pierre blanche, la Vidal-Lablache éclaboussait le mur de ses teintes pastel et le tableau maculé de craie portait en son milieu, calligraphié à la manière d’un savant et appliqué calame :          

 

Leçon du jour : Fleuves et Rivières de France.

 

  Chacun gagna sa place et Charles Chaliès, de sa belle voix grave qui faisait rouler les cailloux du gave :

 

« Mes enfants, aujourd’hui nous allons naviguer, tels des radeaux, sur nos belles rivières ; alors ouvrez grand vos oreilles et vos yeux que je vois encore bien pris de sommeil. »

 

  Ce brave Chaliès ne craignait ni l’emphase ni la solennité de sa mission et tous savaient alors qu’un voyage allait commencer qui, longtemps encore, habiterait leurs mémoires. Chacun embarqua donc sur son radeau et commença la longue dérive qui le conduirait, de canaux en écluses, d’écluses en affluents jusqu’à la royauté du grand peuple des eaux. Odin, quant à lui, émerveillé par cette ode fluviale, se laissait aller à la symphonie des mots que Charles Chaliès égrenait avec ferveur, comme si de précieuses gemmes se fussent échappées de ses académiques lèvres.

  Odin savait qu’il lui fallait cueillir ces offrandes comme la lumière du jour et les mots le traversaient à la façon d’une brise subtile, et les lieux magiques habitaient sa peau, résonnaient dans les conques de ses oreilles, le parcouraient du dedans en de longues vibrations semblables à de l’écume. Il y avait en lui La Seine, le vent chargé de calcaire du Plateau de Langres, Paris, l’Ile de la Cité, l’Ile Saint-Louis, le Marché aux fleurs, l’estuaire à Honfleur large comme une mer ; il y avait le long cheminement de La Loire, la brise du Mont Gerbier des Joncs, la ligne grise et blanche du Forez, les Cévennes bleues aux entailles profondes, les îles de sable et de saules à Orléans, les châteaux majestueux des Rois, l’Océan aux flots immenses ; il y avait Le Fleuve Garonne, les roches sauvages du Val d’Aran, la chute dans le mystérieux Trou du Toro, le Port de la Bonaigua où couraient les chevaux, les briques rouges de Toulouse, les quais de pierre de Bordeaux, l’estuaire de La Gironde pareil à un lac de boue, l’Ile Verte, l’Ile Margaux, le grand peuple des oiseaux, les hérons, les aigrettes, les mouettes rieuses, les cabanes à carrelets, leurs hauts piquets plantés dans la vase, puis l’Océan, le grand large, l’obélisque blanc du phare de Cordouan, sa lanterne traversée d’air et de soleil ; il y avait Le Rhône surgi des glaces bleues du Saint-Gothard, le miroir du Léman pareil à une grande faucille couchée sous le ciel, Lyon et La Croix-Rousse, Le Mont-Blanc et son cône de neige, puis la coulée rapide vers le sud, la steppe de la Crau semée de galets usés, hérissée d’asphodèles et de bouquets de thym, la Camargue, ses galops de crinières blanches sous le vent, les robes luisantes des taureaux, la grande montagne de sel de Giraud, Port Saint-Louis et ses vols de flamants roses comme un  nuage à l’horizon. Il y avait en lui tous ces trajets lents ou rapides, ces chutes brusques, ces méandres, ces clapotis, ces îlots de sable aux flancs paresseux, ces barres rocheuses, ces hauts plateaux cernés de vent, les rideaux des peupliers, les larmes des saules, le coassement des grenouilles, la fuite argentée des truites, la procession oblique des écrevisses, les pertes d’eau dans les failles, les résurgences, les rives de mousse et de lichen, les parois de sable hautes comme des dunes, les vasières, les sols de tourbe, les calices blancs des nénuphars, la lame aiguë des flèches d’eau, les plumets roses des renouées, les quenouilles brunes des massettes avec leur doigt dirigé vers le ciel, il y avait les mosaïques de lumière des marais salants, les petits promontoires de sel, leur couleur de neige, leur crépitement sous le soleil entre les griffes de râteaux des paludiers ; il y avait tout cela et Odin savait depuis toujours qu’il devait garder comme un secret ces images, ces bruits, ces sensations. Un jour il les raconterait à ses enfants, à ses petits-enfants comme le faisait Monsieur Chaliès aux élèves émerveillés de la classe etOdin pensait que ses camarades, eux aussi, sans en laisser rien paraître, dissimulaient dans quelque cachette minuscule, ces trésors aussi indispensables que la vue, le toucher et l’émerveillement qui habite si bien le monde des rêves.

  Et ce qui rassurait Odin plus que tout, c’est qu’il savait que ces fleuves étaient éternels, et qu’ils couleraient encore bien après que les hommes auraient déserté la Terre. La leçon de géographie terminée, on dessina sur de grandes feuilles blanches, la carte de France, les taches brunes des reliefs, les lacs verts des plaines, les eaux à peine bleutées des océans et d’un trait d’outre-mer foncé, les sinueux parcours des fleuves qui irriguaient la terre comme la pluie féconde les semailles.

  On rangea les feuilles sous les abattants de bois, on sortit en récréation, on joua à pousser des calots et des agates sur des chemins de poussière, on lut quelques vers de Sully Prud’homme, on rentra à la maison, on fit ses devoirs et on s’assit sur des bancs pour profiter des caresses douces du printemps. On fit tout cela, sauf Odin qui prit un panier d’osier, y mit quelques provisions et après en avoir averti sa Mère, se dirigea vers le bas du village où coulait la Leyre, petite rivière sans ambition qui faisait avancer son destin, goutte à goutte, entre champs et falaises sans que nul y prêtât attention.

  Cependant la Leyre cachait en de subtils contours quelques vrais coins de paradis que Grand-père William avait fait découvrir à son petit-fils, les jours de pêche, alors que l’aube coloriait à peine la cime des aulnes et que les villageois sommeillaient dans leurs couettes de plume. La Grève de Talbert était un de ces lieux remarquables quoique serti de silence et de modeste apparence. Dans un coude de la rivière se trouvait une plage de gravier que le courant venait lécher de ses bulles claires et irisées comme des ballons de fête. Près de la berge opposée, un grand trou qui abritait gardons, ablettes et autres goujons. Odin en avait ferré plus d’un de sa gaule de bambou mais aujourd’hui il s’était seulement muni de son panier, ayant l’intention de réserver la grève à une collation et à quelques rêveries aquatiques.    

  Car Odin, s’il était bon élève et appliqué à la tâche, n’en était pas moins un éternel rêveur que le vol d’une libellule pouvait entraîner à des lieues, jusqu’au faîte des nuages et parfois au-delà.Odin fit basculer le couvercle d’osier, prit une pomme qu’il croqua à belles dents - le suc cascadait dans sa gorge-, grignota quelques galettes de sarrasin et se coucha à même les galets encore chauds du soleil qui les avait abreuvés. La Leyre chantait tout doucement et cela faisait un bruit de vent comme les flûtes indiennes au sommet des Andes.  L’air était si doux, la nature si encline à l’imagination, qu’Odin s’endormit alors que le jour commençait à sombrer, éclairant d’un dernier feu les chatons des noisetiers. L’air battait alentour de ses palmes légères, disposant le corps de l’enfant au repos. Bientôt un croissant de lune apparut à l’orient alors que la rivière murmurait à l’oreille d’Odin 

 

« Viens donc me rejoindre, Odin et faisons tous les deux le merveilleux voyage aux sources de l’Alphée. »

 

  La Leyre n’avait pas fini de murmurer qu’Odin abandonna son lit de gravier pour la douceur des eaux. Il les sentit entourer ses jambes comme des lianes qui, sans tarder, s’insinuèrent en lui et son corps devint alors diaphane et aérien, à la manière des cirrus qui habillent les ciels légers de Bretagne. Il se sentit investi de mille gouttes pressées  qui cascadaient vers l’aval, de tourbillons, de nuées, de longs filaments mêlés à l’humus, aux racines noires pareilles à des anguilles, aux tapis gorgés d’eau des mousses, aux balais aquatiques qui le faisaient songer à la caresse de doux éventails de plumes.

  Il passa sous des ponts, tourna sur des roues d’eau, longea des moulins, franchit des écluses, glissa le long de barques à l’étrave de goudron, puis son corps se divisa en de longues ramures, laissant la place à des îlots que peuplaient de grands oiseaux gris et blancs, des sternes au vol rapide, des aigrettes aux becs jaunes, leurs longues pattes semblables à des tiges de bois. Longtemps il rôda parmi les roselières, se frayant un passage au milieu des joncs, frôlant les feuilles vertes des guimauves, leurs pétales blancs comme du talc ; il entendit les busards fendre l’air de leur voilure blanche et fauve ; il entendit le mugissement du butor étoilé ; il entendit les lames aiguës des faucheurs  claquer dans les chaumes ; il sentit les plumets neiger sur sa peau humide, flotter au gré des courants que lui, Odin, dirigeait maintenant avec la science et la sagesse immémoriale des fleuves au long cours.

  Rien ne lui paraissait plus naturel que sa condition aquatique, au milieu des balais des roseaux, entouré des cris et des vols planés des oiseaux, leurs ailes gonflées pareilles aux voiles des goélettes. Depuis toujours Odin savait cela, cette grande sagesse des eaux, cette sorte de vérité liquide qui parcourait le monde des étangs, des lacs et des océans jusqu’au socle profond de la Terre. C’était comme si les milliers de petites vagues, les milliers d’écailles brillantes qui hérissaient la face des mers avaient voulu dire aux hommes quelque chose de mystérieux et de profond mais il n’y avait pas de mot, pas de phrase qui pût seulement approcher d’un souffle toute la richesse qui vivait, à leur insu, sous le miroir des eaux.

  Il y avait l’infini savoir des carpes des étangs aux ventres gonflés d’œufs ; il y avait toute la beauté des étoiles réfugiée dans les yeux aveugles des poissons-lanternes, les chants de la terre résonnant dans les conques marines. Il y avait la nage rapide des ragondins qui poussaient l’eau de leurs pattes palmées et cela voulait dire l’impatience de la vie ; il y avait le long glissement des loutres dans les eaux vertes, tout à l’intérieur d’Odin, et cette fuite voulait parler du temps qui passe ; il y avait le sautillement des araignées d’eau sur la glace polie des étangs et l’on savait alors la fragilité des choses, leur texture si fine, semblable aux dômes des baudruches.

  Puis Odin sentit qu’il quittait le delta et ses marais gorgés d’eau et de vie, que son propre courant l’entraînait, malgré lui, vers l’amont. Il fut une large rivière verte et bleue que les barques des pêcheurs sillonnaient en tous sens ; il franchit des filets piquetés de poissons d’argent ; il frotta ses flancs à des quais de lave brune que des promeneurs longeaient en riant ; il passa sous un pont aux arches en ogive, des enfants y pêchaient éperlans et civettes au bout de tiges de sureau ; il franchit une écluse, devint un canal paresseux sous l’ombrage des platanes aux troncs vert-de-gris, à l’écorce ophidienne ; il prêta son dos à l’étrave des péniches, regarda sur le chemin de halage les allées et venues des robes estivales ; vit des peintres du dimanche avec leurs minces chevalets, des familles en chemise qui pique-niquaient ; il croisa des croisières, des rires, des éclats de voix ; il traversa une écluse de billots de bois, haute comme une tour qui cachait une eau basse entre des galets, une nature sauvage, bientôt des rives escarpées puis des torrents aux larges tourbillons que remontaient des saumons aux minces ocelles.

  Dans un méandre de la rivière il lui sembla reconnaître Monsieur Chaliès lui-même, un carnet de croquis à la main, occupé à faire des esquisses, à noircir des pages au fusain, à y dessiner sans doute les grands arbres qu’il aimait tant : peupliers, aulnes aux troncs blancs, saules cendrés, bouleaux aux écorces luisantes, coudriers aux tiges droites parsemées de chatons. MaisOdin ne pouvait s’attarder et il crut entendre la voix où couraient des galets, lui dire :

 

 « Dépêche-toi Odin, ton voyage n’est pas encore arrivé à son terme. La patience d’Alphée est grande et sa demeure toujours ouverte à ceux qui veulent, comme toi, percer ses secrets, mais il n’est jamais de bon augure de faire attendre les dieux, leur bonté fût-elle immense comme la voûte des cieux ! »

 

  Alors de son corps d’eau qui maintenant s’amenuisait, se contractait, Odin fit sortir une caravane d’ondes pressées qui se mirent à franchir d’étranges gorges, des roches escarpées, des verrous de pierre qui se dressaient contre le ciel. Le chemin s’inclinait brusquement à la verticale, sorte de  gradin de basalte qui se lançait à l’assaut des nuages. Odin cambra ses reins dans un ultime effort pour franchir les degrés de la roche. L’eau jaillissait en écume d’une bouche d’ombre et il sut alors que cette épreuve serait la dernière, comme s’il se fût confronté à sa propre énigme.

  Il fut soudain au milieu d’une immense conque qui secrétait une lumière verdâtre, phosphorescente, se réverbérant sur des parois blanches de calcite. An centre d’un vaste amphithéâtre se dressait une fontaine. Une blonde Néréide répondant au doux nom d’Aréthuse, drapée dans des voiles bleus, s’y tenait dans une pose hiératique qu’on eût dite éternelle. De ses cheveux blonds tombait une pluie fine. A ses pieds de minces ruisselets parcouraient le sol en de longs fils cendrés. Odin ne pouvait détacher ses yeux des Filles de la Néréide qui s’égaillaient sur le basalte nu.

  Alors, du plus profond de la pierre, se fit entendre une voix qui emplit la caverne :

 

 « Odin ; mon fils, je suis Alphée, le dieu des Fleuves et des Rivières. N’as-tu donc point reconnu tes Sœurs, La Seine aux pieds légers ; La Loire aux hanches sinueuses ; La Garonne et sa taille menue, Rhône et sa danse rapide ? Odin, mon Fils, danse donc toi aussi et rejoins ensuite les tiens qui dorment les yeux ouverts au bord de la Rivière. Enseigne leur les secrets de l’eau et, eux aussi, viendront un jour puiser aux sources de la sagesse ! ».

 

Puis la voix regagna le silence lourd du basalte. Le soleil au travers des saules jouait sur les cailloux de la grève. Un rayon se posa sur la joue d’Odin, illumina ses cheveux. Il frotta ses yeux, s’étira. Il lui semblait revenir d’un long voyage, d’un très long voyage que sa mémoire avait oublié. Les maisons du village s’éclairaient sur la falaise. Il pensa qu’il était grand temps de rentrer. Avant d’aller en classe il ferait un dessin pour Monsieur Chaliès. Il y aurait des prés et des collines, des saules et des aulnes, de grandes plaines d’eau, de verts marécages, de blondesNéréidesle Fleuve Alphée aux doigts multiples, et au milieu, Grand-Père William et son panier de pêche, Odin et ses rêves comme des nuages tout autour de la tête. Oui, assurément, le dessin plairait à son Maître. De cela il était sûr, comme du ciel si bleu, si pur qui courait d’un bout à l’autre de l’horizon à la manière d’un grand arc-en-ciel traversé de pluie.

 

 

 

 

                          

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29 avril 2025 2 29 /04 /avril /2025 07:58
 Du monde invisible

Acryl papier

 

Léa Ciari

 

***

 

   Posant devant nous cette image, nous pourrions nous essayer au jeu des dénominations, partant d’un regard objectif pour finir en une énonciation purement subjective. Par exemple nous donnerions pour titre : « Femme et enfant », demeurant dans la plus grande neutralité qui soit, puis nous dirions « Mère et fils », précisant en ceci la nature de la relation , puis nous dirions « Mère et enfant se donnant la main », introduisant ici, une manière d’affection, puis nous dirions « Deux sans-visage », avançant en une forme d’énigme, puis, enfin, nous dirions « Deux du monde invisible » et c’est à partir de cette formulation que percerait en nous, venant de cette singulière étrangeté, le dard diffus d’une sourde inquiétude qui n’aurait pour équivalent que l’inimaginable perte du sens à même notre existence. De l’objectif somme toute rassurant, sûr de soi, au subjectif nué de sourdes menaces, tout l’itinéraire, tout le dépliement inouï de la gamme des états d’âme. Mais sans doute, en guise d’interprétation, à défaut d’en émettre une qui soit exempte de toute fausseté, la première qui vient à nous, la mesurons-nous à l’aune de nos propres inclinations. Aujourd’hui, en ce printemps qui se traîne au ras du sol, dans le jour sale qui cogne à la vitre, vraisemblablement ne me sera-t-il donné que de produire ces idées tristes, simples émanations d’une sorte de désarroi intérieur.  Mais peu importe, le sens des choses n’est nullement inscrit au fronton de pierre de quelque Temple qui énoncerait une vérité définitive. Juste en Soi, au plus secret.

   Et puisque vient tout juste d’être évoqué le maussade d’un temps climatique rejaillissant sur la qualité du temps existentiel, autant poursuivre dans cette voie qui ne paraît sans issue qu’à demeurer sans parole. Le fond du papier, badigeonné d’une teinte neutre, un de ces mélanges ne semblant se décider pour rien de précis, le fond donc ressemble à la saison présente, éclats de corolles blanches se perdant dans l’à peine perdurance du jour. Un virginal et délicat pétale se hasarde-t-il à s’immiscer dans le colloque du Monde et le voici, déjà, promis à son irrémédiable perte. Un pollen commence-t-il à talquer l’air, à célébrer la saison nouvelle, qu’un frimas hivernal, réclamant son dû, vient en compromettre le court destin, le reconduisant au néant. Cette époque est époque du doute, époque des remous et des convulsions. Le Temps lui-même, semble avoir perdu son orient.

   L’avoir si bien perdu que tout ce qu’il touche se voile et paraît disparaître dans une immémoriale confusion. Ces deux formes, qui semblent ne pouvoir demeurer que formes, esquisses, vagues tracés sur la surface anonyme du subjectile, nommons-les, d’une manière aussi floue que possible, « Elle » pour la figure féminine, « Lui » pour l’image enfantine. Comme si, peinant à parvenir au contenu total de leur être, ils ne pouvaient que demeurer en chemin, à mi-distance de ce néant de leur naissance qui les fascine, de cet autre néant de leur perte future qui clignote à l’horizon et les cloue à demeure. « Elle » paraît ne nullement percevoir l’étrange motif de sa présence, ici, dans ces travées de carton-pâte en forme de labyrinthe, « Lui », depuis sa neuve venue sur la lisière de l’exister, confie sa main à une autre main. Aveugles, les deux mains.  Assemblées au hasard des destins d’égarement et de sourdes errances. Petite main qui ne sait rien de la grande. Grande qui ignore tout du futur de la petite.

   Les vêtures, frappées d’une bizarre catatonie, paraissent aussi mutiques qu’intangibles, genre de drapeaux de prière faseyant dans les lames d’air glacé de quelque mythique Népal perdu au milieu de son cortège de blancs nuages. Certes, « Lui » tient bien en sa main gauche un colifichet bleu dont on devine qu’il pourrait s’agir d’un lapin en peluche. Seul élément vraiment réaliste que l’ensemble de la scène vient atténuer comme s’il s’agissait d’un simple amusement. Car à être si peu visible, si peu préhensible, le jouet y perd son âme, peut-être même la retourne-t-il en objet maléfique qui pourrait bien pervertir la prétention à vivre de ces deux illusions, de ces deux fictions qui, dans le dessin, sembleraient dissoudre la possibilité même d’une venue parmi la foule dense des Existants.

    Oui, ceci qui se donne à nous au travers d’un verre dépoli, au travers d’une paroi de papier huilé d’une maison de thé, nous ne pouvons qu’en éprouver l’irrémédiable fuite, l’apparence de nymphe parvenue au seuil de sa proche disparition. Et cette représentation, se cèlant elle-même, elle ne fait que concourir à nous interroger sur la réalité même dont nous pensons qu’elle nous appartient en propre comme le bien le plus précieux, l’impartageable possession, l’indivisible propriété. Il nous faut l’assurance de l’Autre, son indubitable matérialité, sa foncière assise sur un sol de croyance. Å défaut de ceci, c’est notre propre territoire qui menace de se lézarder, d’être précipité à trépas sans possibilité aucune de s’en exiler jamais.

 

Ta silhouette tremble à la hauteur

de mon propre effacement.

 

   C’est bien la puissance de cette image que de dresser, devant nous, tout contre la falaise de notre visage, cette autre falaise de craie qui a pour nom « Métaphysique », dont la Physique recule et ne laisse plus place qu’à ce « Méta » à l’invisible motif puisqu’il ne désigne, avec ses valeurs « d’après », « d’au-delà de », « d’avec », que des abstractions sans étendue ni limites : un Vide sans bords, un Rien sans nervures. Cette peinture de Léa Ciari, aussi bien pourrions-nous la nommer « Méta-image » et, d’elle nous aurions tout dit, n’en disant rien cependant. C’est ceci la force du « Méta », à la hauteur d’un nul prédicat, les contenir tous en puissance, les garder en réserve en vue d’une possible effectuation. Et c’est bien cette effectuation qui « rompt le charme » qui brise le fol espoir de mettre, sous l’anonyme visage du « Méta », toutes les libertés, toutes les essences dont nous rêvons, qu’effacent continûment, l’écoulement du sable dans le sablier, le mécanisme horloger de nos existences, la combustion de la passion. En réalité, nous sommes des manières de « Méta-intelligibles » que vient constamment réaménager la mesure toujours opérante du « Méso-sensible ».

 

Nous sommes toujours

au milieu des choses,

ni avant, ni après.

Sauf notre Naissance.

Sauf notre Mort.

 

   Nous pensons avoir porté en pleine lumière les raisons de notre désarroi face à cette peinture. Mais notre rapide intuition est-elle suffisante ? Ne pêche-t-elle par défaut d’investigation de plus grande profondeur ? Certes, c’est bien de ceci dont il s’agit. Le flou nous égare, l’anonymat des Personnages nous situe en une manière de désert, la non-figuration des visages nous met à l’épreuve, sinon de la Mort, du moins de l’Absence. Visages de nulle apparence, Visages dont les sens sont inapparents. Ni son, ni odeur, ni goût, ni vision, seul un hypothétique toucher pourrait affirmer quelque prétention à paraître. Mais l’on sent bien que, de tous ces sens livrés au couperet du non-sens, c’est la vision, cet événement cardinal, qui fait le plus défaut. Tragédie de Celui, Celle qui entendent, goûtent, touchent, mais NE VOIENT PAS ! Abîme infini de la terrible cécité. Tout s’agite et brille autour de vous et vous n’en percevez ni l’éclat, ni le mouvement de roue polychrome, ni son rythme, ni l’horizon sur lequel tous ces merveilleux modes de l’exister se détachent. Mais, ici, quelle est la plus grande malédiction ? Être né aveugle et n’avoir jamais rien vu du Monde ou bien avoir été Voyant puis avoir perdu subitement la vue ? Å nos yeux, c’est bien la seconde hypothèse qui est la plus cruelle au motif que, ne voyant plus, vous savez la nature exacte de la sublime manifestation des choses que vous n’apercevrez plus que sur l’écran infidèle et trouble de votre mémoire.

   Ce que semblent mettre en exergue ces deux visages privés d’yeux est de cette nature, d’une irrémissible perte, d’un deuil à tout jamais dont rien, jamais, n’en pourra dépasser le caractère abyssal. Mais voici qu’il nous faut bâtir une narration vraisemblable afin de donner quelque étoffe à notre écriture. Elle, Lui, qui avaient vécu des années somme toute normales à l’instar de tout Quidam, eux donc avaient assisté au vaste spectacle du Monde, parfois doublé de quelque splendeur, parfois écho d’une sorte de mal invisible qui flottait aux abords de la Condition Humaine. Avant même que la cécité ne les visitât, et par un étrange phénomène d’accélération des us et coutumes de la société des Hommes, le Monde avait connu une étrange et soudaine mutation. Un basculement. Une chute.

   On courrait partout dans les villes au milieu des confluences multiples et désordonnées de toutes sortes de véhicules. Dans les rues, il fallait frayer son chemin parmi la lourde masse des Hagards, en jouant des coudes.  Les vastes magasins étaient pris d’assaut et, bien souvent, l’objet convoité n’existait plus à l’approche du rayon qui aurait dû l’exhiber. Mers et Océans étaient continûment sillonnés de gigantesques ferries qui charroyaient leurs grappes de Chalands. Le ciel, mais il n’y avait plus de ciel, n’était qu’une mare grise sur laquelle glissaient les coques d’acier des puissants aéronefs.  Dans les forêts pluviales, de lourdes et anonymes masses d’arbres s’effondraient en silence sous les voûtes des hautes canopées. Les Curieux, casqués, les yeux rivés sur leurs étranges boîtes (on appelait ceci des « box ») paraissaient n’apercevoir personne, obsédés qu’ils étaient par la luminescence bleue des écrans, par les sons syncopés qui s’engouffraient dans le vortex de leurs oreilles. Trop occupé de Soi, nul ne saluait plus quiconque. Se hasardait-on à ôter le casque de sa tête, à distraire ses yeux de sa « box », et l’on entendait, partout, le sifflement sinistre des obus, le claquement des armes automatiques, les cris de détresse des Blessés et l’on imaginait le long murmure des Morts. Les dialogues entre les Vivants, bien plutôt que d’utiliser les mots du langage, consistaient en de rapides duels où seul l’éclat des lames décidait du sort des Impétrants. Partout on trichait, pillait, volait, violait, exploitait, fouillait la moindre parcelle de sol et la Terre était devenue cet immense marigot taché de sang, envahi de larmes, maculé des désirs sulfureux, polymorphes d’un Peuple simplement voué aux gémonies.

   Enfin, vous l’aurez compris, Elle, Lui, n’étaient nullement devenus aveugles à la suite d’une maladie. Elle, Lui, tel l’infortuné Œdipe se crevant les yeux suite à la révélation de son crime, Elle, Lui donc avaient volontairement oblitéré leurs yeux, effacé du Monde leurs visages sur lesquels, sans doute, les traces de quelque infamie se fussent devinées s’ils avaient continué à être les Spectateurs « consentants » de cette immense parodie humaine qui paraissait n’avoir nulle limite, n’avoir nulle fin.

   Beaucoup s’insurgeront, sans doute à raison, de cette interprétation par trop pessimiste de l’œuvre de Léa Ciari. Cependant nous la croyons surtout réaliste, certes amplifiée sous la loupe d’un regard critique. Parfois est-il utile de « grossir le trait », de diagnostiquer la tumeur maligne avant que n’intervienne le collapsus final. Ce texte ne prétend qu’à se donner en tant qu’allégorie, préfiguration de phénomènes à venir si le Monde continue à demeurer sourd à ses borborygmes internes, à ses convulsions, à ses hoquets qui risquent de le faire chuter dans une irrémédiable syncope. Le visage, signe s’il en est de l’identité humaine, du motif en lequel l’Autre se reconnaît et vous reconnaît, le visage donc est, assurément, la figure en laquelle projeter, tout à la fois, ses plus belles espérances, à la fois ses plus vives inquiétudes. Alors, par le biais de notre imaginaire, dotons ces visages des signes éminents de l’humain, investissons-les des projets les plus hauts qui se puissent imaginer.

 

Une Lumière remplace une Ombre.

Le jour vient effacer les incertitudes de la Nuit.

Une Joie se substitue à un Chagrin.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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26 avril 2025 6 26 /04 /avril /2025 16:45
Joie, uniquement joie

      Mesures de l'Hymne à la joie de Beethoven

 

***

 

 

  «joie », on prononce le mot, seulement, on le prononce avec une minuscule et rien ne nous parle et ce mot, tel un autre, se fond déjà au milieu des turbulences du lexique humain. Puis on dit « Joie » et alors tout s’éclaire et cette simple énonciation nous porte en dehors de nous, en des espaces qui nous sont inconnus, dont nous soupçonnons qu’ils ont une inestimable valeur. Alors nous nous enhardissons, gonflons notre poitrine et proférons le mot « JOIE », tout en Majuscules et c’est comme un vaste horizon solaire qui nous enveloppe et nous dit la radiance du jour, son coefficient d’inépuisable ressourcement. Ce mot est si ample, si majestueux, que nous clignons des yeux, ne pouvant soutenir, en un seul empan du regard, sa totale plénitude. C’est ainsi, parfois le langage, fût-il constitué d’un vocable simple, nous questionne infiniment et nous invite à la fête indicible de la compréhension. Alors il nous faut creuser, interpréter et donner ainsi des gages à notre éternelle soif de connaissance. Ne le ferions-nous point et nous serions semblable à l’animal en quête de sa seule proie, à la plante demandant sa terre et son eau.

   Donc nous disons « JOIE » et déjà nous savons que nous ne sommes  plus dans la coursive étroite du quotidien. Une autre dimension s’est ouverte à laquelle nous sommes conviés, sans possibilité aucune de nous y soustraire. C’est la loi de notre essence que de nous constituer en tant que pensants, ce dont nous devons assurer la charge. Ce mot est habité d’une telle phosphorescence que, de partout, il déborde le cadre de notre sensation. Il se dilate et se donne tel un oiseau des cimes qui flotterait haut, gorge blanche épanouie tout contre le dôme d’azur. Un vol si hauturier que nous serions saisis de vertige à la seule pensée de l’envisager, c'est-à-dire de lui donner visage. Car donner sens est toujours donner visage. Que serait, en effet, quelque réalité - pierre, feuille, fleuve -, sans qu’un visage, une face, puissent leur être accordés comme le fanal par où les reconnaître ? Oui, les choses ont un visage, grâce auquel nous les reconnaissons et les plaçons à l’endroit exact de leur vérité.

   Mais la « JOIE », qu’en est-il de la « JOIE », si ce n’est chercher à se saisir d’un fantôme qui, partout recule, et dissimule les contours de son être ? Car toute JOIE est abstraite, n’est-ce pas ? Qui donc, un jour, pourrait se vanter de posséder la JOIE, tout comme l’on possède une pierre précieuse ou bien une automobile ? JOIE est pure abstraction. Ce faisant il nous est demandé de lui attribuer une présence identique à un objet. Donc nous disons : «Cette pomme est JOIE » ; « Cette Belle est JOIE » ; « Ce tableau est JOIE ». Nous, en tant que Sujets, visons l’objet JOIE à la mesure de notre conscience intentionnelle. Nous lui conférons site, présence et l’amenons sur le plan d’une possible réalité. Et le sens qui résulte de notre confrontation à la JOIE est simple passage de nous à elle, passage qui nous détermine tous les deux comme deux vis-à-vis dont les êtres coïncident l’espace d’un instant. Toujours fugace car il est dans la nature de la JOIE de ne point durer. En serait-il autrement que son essence hypostasiée se confondrait avec l’arbre ou la racine ce, qu’évidemment, jamais elle ne consentirait à être. Car la JOIE a une volonté, celle de rencontrer un étant afin que, conduit à son ultime accomplissement, ce dernier puisse découvrir l’être qui lui est consubstantiel et le fait tenir debout parmi la multitude des phénomènes terrestres.

   Disant la JOIE, nous disons toujours en dehors de nous pour la simple raison que nous ne nous croyons nullement éligibles au titre d’une telle félicité. La visant, nous croyons parler de Pascal et de son Mémorial « Joie, joie, joie, pleurs de joie », paroles surhumaines adressées à son Dieu. Nous croyons parler de Zarathoustra, de son chant au sein duquel  « TOUTE JOIE VEUT L’ÉTERNITÉ ». Nous croyons encore parler de Spinoza pour qui « la joie est le passage de l’homme d’une perfection moindre à une plus grande ». Nous croyons parler de Beethoven transcrivant en symphonie le poème de Schiller. Mais qu’en est-il de l’homme ordinaire qui, lui aussi, voudrait approcher cette expérience de la JOIE ?

   Alors nous pensons à l’humble, au simple. Nous pensons au jardinier qui abrite amoureusement ses semences du vent et du froid, les flatte du creux de la paume et sent le végétal rayonner en lui, déployer ses ramures de chlorophylle à l’intérieur de son corps : JOIE.

   Alors nous pensons au potier qui façonne un vase. Ses mains sont si intimement liées à la matière qu’il fait corps avec elle, comme si aucune division ne s’instaurait entre la chair et la chose produite : JOIE.

   Alors nous pensons à l’enfant qui caracole et s’envole en imaginaire avec son cerf-volant bariolé : JOIE.

   Bien des penseurs prétendent que la JOIE est immanente à sa propre essence, qu’elle n’a nul besoin d’un objet en vis-à-vis afin de paraître. Clément Rosset abonde dans ce sens en affirmant que : «…la joie est un plein qui se suffit à lui-même et qui n’a besoin pour apparaître d’aucun apport extérieur». Ainsi, un homme dans le secret de sa chambre connaîtrait cette sublime ascension-expansion sans que quelque objet que ce soit n’en ait déterminé l’apparition et le cours. Mais, ici, c’est faire abstraction de toute l’empirie humaine, postuler l’existence d’une conscience vierge du monde, de toute forme préalable, sur laquelle soudain s’imprimerait l’ineffable et sourdrait, à la manière d’une eau fossile mise au jour, délice et volupté, sans raison, en quelque sorte simple phénomène dépourvu d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Mais cette abondance, ce soudain excès ontologique ne naissent pas d’une façon spontanée car, alors, il faudrait supposer la brusque émergence d’une « crise mystique » ou bien d’un acte de piété qui en révéleraient la prodigieuse apparition. Bien plutôt il semble toujours s’agir d’expériences intériorisées qui n’attendaient que l’instant de leur résurgence. Une sorte de « Petite Madeleine » faisant sa belle éclosion au plein d’une profondeur bouleversée. C’est parce que, dans le pli de notre être, subitement, le processus des affinités avec le monde a trouvé sa correspondance, son union, que le sentiment de cet envahissement heureux peut se produire et nous ébranler. Nous ne pouvons donc écrire, simplement, toute Joie, Joie dans le genre d’un pur jaillissement dont jamais on ne pourrait connaître le lieu de la provenance. Tout au plus pourrions-nous écrire Toute JOIE ne survient qu’à la condition d’y avoir été préparée. Toujours nous sommes disponibles pour son accueil. Toujours les mains de l’homme sont ouvertes qui attendent les offrandes. Toujours !

  

 

 

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24 avril 2025 4 24 /04 /avril /2025 08:18
D’une forme née du Rien

"Bois levé" Loire valley.

Technika Linhof 4x5 inch,

Schneider 90mm, FP4 Ilford

Thierry Cardon

 

***

 

   Parfois, au lever du jour, dans la lumière qui hésite à se donner pour réelle, on en vient à douter de la présence du Monde, à s’interroger sur l’effectivité de l’Autre, à ne percevoir son propre Soi que dans la clarté tremblante d’une idée si peu assurée de son intime consistance. Å l’horizon des choses, au loin, là-bas, où tout pourrait se confondre avec son écho, où tout risquerait de disparaître à même sa douloureuse et tremblante hésitation, il y a comme une césure du temps, une longue fêlure incisant la terre, puis, surgies de cette lourde glaise, des lueurs ossuaires, de blêmes phosphorescences, des gouttes de résine laiteuse imitant quelque sanglot venu d’on ne sait où. Comme si le Monde n’était que la précession de qui il est, de qui il pourrait être, comme si l’Humaine Condition était encore en germe, pareille à un indistinct grouillement de rhizomes parmi la touffeur de l’argile. Tout ce qui, dans la perspective du paysage, fait mine de paraître, procède à son immédiate extinction avant même que le premier signe ne soit posé sur la feuille vierge du jour.

   Les pierres du Causse bleuissent sous les premiers assauts du gel. Les sentiers ne tracent leurs sinueux trajets qu’en de bien mystérieuses lignes flexueuses : elles avancent à l’estime, ne sachant quelle direction prendre car tout choix les installerait trop avant dans le corridor étroit des certitudes. C’est étrange, les choses veulent à présent paraître dont l’instant d’après gommera la présence comme si, jamais, elles n’avaient existé. Comme si elles n’avaient été que les songes d’elles-mêmes. Tout est en lisière de soi et ce qui se manifeste ou tâche de le faire prend le risque de se soustraire à son propre projet. Depuis la fenêtre de ma termitière de pierres, j’ai bien l’impression, ce matin, que ma conscience a rejoint cette densité, cette opacité pierreuse, que mon corps gît dans un espace sans bords, que mon destin ne s’élève guère au-dessus de ces rognons de calcaire, que mon entendement prend l’allure d’un silex, mais brut, mais nullement poli, simple éclat minéral sous la meute têtue, obstinée de la matière. Est-ce ceci se confondre avec ce Rien originaire dont nous ne sommes que le bourgeon stupidement turgescent le temps que dure la vie de la nymphe ? Est-ce ceci, cette manière de flottement, de vertige où s’arrimer à Soi devient métier quasiment illusoire, où les outils pour l’œuvre sont usés jusqu’au manche, où toute lame, bien plutôt que d’enfoncer son coutre tranchant dans la vassalité des choses, ne lève dans l’espace que son profil émoussé, son inutilité à tirer du réel autre chose que l’illisible rébus dont il est sournoisement tissé ?

   Voyez-vous, là, dans la texture onirique de ce matin de printemps, je viens de faire l’épreuve douloureuse du Rien en tant que Rien moi-même, à peine un murmure dans les illisibles travées des objets mondains. Est-ce la belle image de Thierry Cardon qui m’a plongé dans ce marécage privé d’eau, seule la vase en tapisse le fond, à savoir le fond du non-sens ? Non, je crois que j’accuse à tort les puissances de cette photographie, que mes propres insuffisances, je les projette dans les sèmes de la représentation afin de m’exonérer moi-même de me connaître en une plus exacte mesure. Mais plutôt que de demeurer en cette manière d’enlisement métaphysique, voici ce qu’il faut faire. Sortir du sombre corridor du Soi, se transporter tout près de ce fleuve majestueux qui porte le beau nom de « Loire », dont les racines linguistiques font signe en direction du limon, de l’argile, du sable, du galet, dont nous retiendrons la qualité strictement fondatrice, comme s’ils étaient les premiers éléments, les initiales configurations d’un Rien qui, soudain, se voulait Tout. Ces matériaux sont de cette nature qu’ils sont les fondements de toute architecture.

   Mais regardons. Le ciel est de texture légère. Quelques fins nuages courent d’est en ouest. Des arbres aux feuilles tendres, d’un vert Tilleul, sans doute des aulnes bruissent doucement sous la poussée d’un vent amical. De longs bancs de sable troués d’eau s’étalent paresseusement le long de cette belle eau semée des filaments des algues, flux de la Loire en son lent et majestueux écoulement. Dire ceci n’était que préambule, rhétorique initiatrice, anticipatrice de ce que l’image du Photographe nous donne à voir. Car, en son dépouillement même et sans doute grâce à lui, cette manifestation plastique toute de noirs légers, de gris à peine affirmés, de blancs atténués réalise la synthèse de ce qui vient à nous. C’est bien là le mystère total de l’esprit du lieu qui s’affirme en sa valeur d’essence. Mais il nous faut reprendre le titre « D’une forme née du Rien » et procéder de ce Rien vers le motif dont il est l’abstrait fondement. C’est un peu à un travail de « réduction phénoménologique » que nous devons nous atteler. Donc réduire : biffer l’air du ciel, user les ramures des aulnes, disséminer le peuple serré du sable, faire s’éparpiller les fins lacets des algues, épuiser les lames d’eau jusqu’à n’en conserver que la diaphane trace dans la tulle du souvenir. Que reste-t-il alors de ce Rien, sinon un presque rien qui, en son mystère, tutoie le Tout, le Tout de la signification ? Un ciel poncé de gris, un horizon blanc hérissé des lignes de quelques herbes, une forêt végétale qu’on dirait de joncs emmêlés, de noires fluences y dessinent leurs destins d’ombre, puis, émergeant de ceci à l’aune d’une inattendue parution, d’une soudaine épiphanie dont nul sur Terre n’eût pu soupçonner la surrection,

   Cet étrange et non moins insistant en sa réalité « Bois levé » dont les deux frappes bien distinctes des deux mots : « Bois » en sa primitive et immémoriale texture, « Levé » en son geste de pure transcendance et les Voyeurs que nous sommes, moins décontenancés que ravis d’une telle présence, nous donc allons, sur-le-champ, nous exercer au jeu infini et sans doute gratuit des interprétations. Cette forme à elle seule (bien sûr son analogie avec la forme d’un oiseau est évidente), cette forme est, en son exacte mesure, mesure de toutes choses du Peuple des présences des bords de Loire.

 

En elle, la vastitude du ciel

que désigne cette tête levée,

en elle ces ilots de sable,

leur teinte se confond

avec la blancheur du bois,

en elle les milliers de confluences aquatiques

que déterminent l’enchevêtrement des branches,

en elle, dans les intervalles de la matière,

ces zones libres qui font inévitablement penser

aux habitats troglodytes trouant les falaises

en elle cette sourde clarté

qui ruisselle à fleur d’eau

en elle, à même ce fragment de sylve

un clin d’oeil adressé aux gabarres

leurs planches mal équarries

ont une identique fraîcheur

une naturelle évidence fluviale,

en elle la foule indistincte

de tous ces autres « Bois levés »

qui sont un peu l’âme

de ce parcours sauvage et paresseux

qui, depuis mont Gerbier-de-Jonc

jusqu’à son estuaire océanique

trace l’une des plus belles

aventures humaines

 

   Alors, apercevez combien, malgré le peu de lisibilité des confluences sémantiques, mais ô combien réelles, ô combien incarnées, qui font se rencontrer, au motif d’une dérive songeuse, le Rien des cailloux blancs du Causse du Quercy, cet autre Rien d’un « Bois levé » de Loire, apercevez combien ce si peu de choses, ces muettes existences ( elles seraient bien plutôt des essences), viennent à nous pour nous tirer de notre ambiante léthargie, pour nous dire l’immédiate et inaperçue beauté des choses secrètes, humbles, dissimulées. Et ici nous vient, en tant que naturel prolongement de notre méditation, ces mots précieux de Maurice Vanhoutte dans le commentaire qu’il produit à propos de l’œuvre de Vladimir Jankélévitch, intitulée

 

« Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien » :

 

« Au nom d'une intuition ineffable,

d’une intelligence

surfine de la réalité,

il veut nous ouvrir

au mystère, au surnaturel,

au pneumatique, au spirituel. »

 

   Ces remarques sont admirables pour la simple raison qu’elles placent, au foyer de l’expression, cette vérité pure et simple de ce qui vient à nous à bas bruit et nous montre la toute-puissance performatrice de la modestie, elle qui accomplit bien plus que la désordonnée gestualité contemporaine qui, le plus souvent, échoue à produire autre chose qu’un bruit de fond assourdissant, sans autre conséquence que sa propre et risible démesure. Aussi, cette fragilité des choses, mise en perspective avec la paranoïa mondaine, fait immédiatement référence à cette merveilleuse réflexion de Friedrich Nietzsche dans « Le gai savoir » :

 

« Ce sont les paroles les moins tapageuses

qui suscitent la tempête et

les pensées qui mènent le monde

viennent sur des pattes de colombe. »

 

   De cette citation, maintes fois évoquée au cours de notre prose, nous ne retiendrons, les accentuant à leur juste valeur, que ce qui s’exile du tapage, finit par y renoncer, pour ne garder que la légèreté, la blancheur immaculée de la Colombe, ce symbole de la Paix dont notre Monde a tant besoin.

   Pour avoir un peu fréquenté les belles œuvres de Thierry Cardon, pour y avoir maintes fois décelé, sinon toujours, cette économie de moyens, cette naturelle réserve du Noir et Blanc, cette exigence photographique dont presque plus rien ne subsiste aujourd’hui, chez nos Commensaux, sinon la tentation permanente de se donner en spectacle, nous croyons pouvoir affirmer que son travail nous initie, à l’exact niveau qui est le sien, « au mystère, au surnaturel, au pneumatique, au spirituel. »

  

Cette dimension d’une possible transcendance

accordée au Simple, au Frugal,

à l’Élémentaire, au Tempéré,

parfois à l’Ascétique,

 

   nous demande un recueil en nous qui ne soit de pure forme. La mode contemporaine des attitudes conduisant au « lâcher prise », à « l’énergie positive », au « courage d’être heureux », aux « sagesses » de tous ordres et autres rituels de « bien-être » sont, bien évidemment, l’exact opposé de cette quête d’authenticité. Rien ne vient de l’extérieur, tout est en Soi, comme le germe nourrit le fruit qu’il deviendra. Merci à Thierry Cardon de nous « donner à penser » avec cette exigence sans laquelle toute œuvre ne pourrait qu’être clouée au pilori.

 

Pourtant il y a

tant à voir.

Tant à aimer !

Ceci ne dépend

Que de NOUS !

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 08:48
Banyuls-sur-Songe

 

Vue sur les Albères…

Banyuls sur Mer…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Afin de donner corps et chair à la séquence Nostalgie, c’est aujourd’hui Banyuls qui va être le lieu de mes réminiscences à partir de cette belle photographie d’Hervé Baïs. Banyuls a longtemps été, pour moi, un lieu de pause pascale et estivale entre deux périodes d’activité. Pourquoi Banyuls ? Parce que Banyuls serait la réponse la plus simple à moins de me lancer dans l’infini carrousel des motivations et justifications de tous ordres dont l’intérêt ne pourrait qu’être limité. Si, par la simple magie de l’imaginaire, je m’appropriais cette photographie comme étant le symbole d’un de mes espaces électifs, je ne pourrais éviter de me poser la question suivante :

 

« comment rendre compte du réel

en son multiple fourmillement ? »

 

   Bien évidemment, si cette interrogation, je la fais mienne, c’est à l’ombre de cette gémellaire interrogation du Photographe dont je suppute qu’elle se profile de manière itérative au seuil de chaque proposition d’image dont il est l’habituel et inspiré Créateur.

  

   En effet, et cette question, loin d’être sibylline, est majeure quant au traitement de l’image, laquelle doit se donner comme essentielle, au motif que son sens en dépend entièrement. Comment parler de Banyuls afin d’en déterminer l’essence ?

 

Dire la plage de galets gris que surveille la silhouette

de ses trois palmiers agités par la Tramontane ?

Dire l’essaim de ses hautes maisons blanches,

elles s’étagent au-dessus du motif de la route

posée sur un lourd bâti à arcades ?

Dire les terrasses de ses cafés aux parasols

multicolores et leurs chalands bavards ?

Dire ses barques catalanes vertes et bleues

avec leurs voiles blanches entourant leurs mâts ?

Dire la grande bâtisse de craie de

 l’Observatoire Océanographique,

l’hippocampe bleu qui en orne la façade ?

Dire la cohorte pressée des Touristes

venus de Collioures et Port-Vendres

n’ayant de cesse de visiter les caves

et d’en déguster le délicieux nectar ?

Dire la vue éloignée depuis la Tour Madeloc,

le village n’est alors qu’un mince flocon

touché par les réverbérations

 bleues de la Méditerranée ?

  

   Que dire de ce réel qui est toujours en fuite de lui-même, toujours en avant de qui il est, son futur luit au loin, tel un mirage ?

   De ce réel toujours en arrière de lui, à peine rencontré et, déjà, il n’est plus que vague pliure onirique dans un passé sans consistance ?

   De ce réel du présent qui glisse entre les doigts, pareil aux cheveux des algues à la texture de rien ?

   Oui, ce réel que nous pensons saisir à chaque instant de notre existence, dont nous pourrions facilement, pensons-nous, tracer les contours avec assurance, eh bien ce réel, en effet, existe aussi bien que vous qui lisez, que moi qui écris, c’est-à-dire que, lui aussi, poinçonné de lourde finitude, n’a guère pour tâche que de disparaître à mesure qu’il s’accomplit. Alors l’essai d’en saisir quelque bribe signifiante semble voué à l’échec. Certes. Sauf à faire sienne cette belle invention de l’Idée Platonicienne, laquelle dépassant l’impatience du sensible, sa récurrente inscription en des formes hiéroglyphiques constamment renouvelées, trouve son repos et son ultime manifestation en cette Forme unique qui est analogique à ce bloc de platine que nous imaginons, en lequel pourrait gésir, pour notre plus grand bonheur, une part d’éternité.

   Je crois que c’est cette part habituellement insaisissable, simplement théorique, seulement conceptuelle que les Photographies d’Hervé Baïs nous donnent à voir

 

car, en elles, au sein même de leur longue présence,

tous les temps se donnent à la fois ;

car, en elles, au sein de la condensation-cristallisation de l’espace,

se donnent tous les espaces en un unique lieu rassemblés.

  

C’est ceci la force réelle d’une image :

 

contenir en soi bien plus qu’elle ne semble

suggérer à l’aune d’un regard distrait ;

contenir en soi quantité de significations

qui en excèdent les signes visibles,

ouvrent le champ des possibles ;

contenir en soi un élargissement

de l’être-des-choses tel que se déploie,

pour notre regard, la dimension

d’une puissance imaginative

demeurée, jusque-là,

non seulement inaperçue,

mais dont nous doutions qu’elle pût un jour

nous visiter et dilater notre perception-sensation.

  

   Si nous regardons avec suffisamment d’attention « Vue sur les Albères », à moins d’être sourd à l’intime beauté des choses, nous sentons bien, d’une manière sensible-intuitive (nul besoin d’entendement qui en déporterait le sens en direction de quelque argument édifié en raison), nous sentons cette étrange climatique, cette « Stimmung », cette notion si riche dont le génie de la langue allemande signale l’exception en un seul mot, alors que notre propre langue exhibe au moins les quatre valeurs de « sentiment », « climat », « atmosphère », « ambiance », pour exprimer quoi ?

   Mais, l’inexprimable bien sûr, ce qui, ne se disant point, exprime bien plus que ce qu’il aurait pu manifester à l’air libre. Ce mot que nous voudrions forger de toute pièce, qui tarde à venir, que nous ne pouvons guère produire qu’au travers de vaines périphrases,

 

cette radiance qui nous gagne,

ce Soi-hors-de-Soi qui est

étrangement surgissement,

déclosion-éclosion de qui-l’on-est

en une dimension d’abyssale venue

et c’est comme le tremblement

d’une lave intérieure,

un bouillonnement d’impressions intangibles,

une manière de résurgence d’énergies

dont nous ignorions qu’elles

nous habitaient depuis toujours,

qu’elles s’impatientaient de paraître,

de défroisser notre nuit,

d’allumer d’aurorales clartés,

de porter notre conscience bien au-delà

de ses vertus intentionnelles,

de créer les conditions de notre propre dépli,

de connaître, en un geste d’immédiate beauté,

cet ouvert selon lequel cette muette

incantation grise du ciel vient à nous

avec la pure grâce d’un maintien dans le temps ;

de connaître ce long et balsamique

destin de nuages tout d’écume,

ils sont les signes de ce qui jamais ne s’absente,

 de ce qui, de Soi, possède la sourde

et inaltérable perdurance ;

 oui, c’est bien ceci qui vient à nous

dans la juste clairière de nos espoirs,

 ce mince fil de cristal de la montagne,

il est ce poème porté au plus haut,

nous en percevons le rythme inouï

qui lisse notre peau comme le ferait

l’air échappé d’un luth,

la vibration délicieuse d’un diapason,

le vol libre du colibri dans l’ivresse du nectar ;

connaître dans cette impalpable lueur d’aube

(ce qui reste de nos songes),

ces profils légers, ces successions souples  

de montagnes unies en

un unique sentiment de paix

qu’une brume diffuse dans un air tissé

de ces riens, de ces touches si délicates,

nous penserions les avoir créées de toutes pièces ;

connaître le bas-fond en sa sombre parution

geste avant-courrier de nos rêves infinis

en leur opaque texture une lueur apparaît

semblable à ce vif éclair d’un lacet

de montagne dont, jamais,

le secret ne sera percé.

 

   Si ma méditation sur Banyuls est soudain devenue songeuse, si l’imaginaire s’en est emparé comme de sa possibilité la plus propre, c’est seulement en l’image que reposait cette disponible effusion dont je n’ai jamais été que le rapide et distrait Interprète. Toujours, dans la belle image, gisent les multiples et chatoyantes significations qui, le plus souvent, échouent à venir jusqu’à nous, trop occupés que nous sommes à la lourde et harassante tâche du quotidien. C’est ceci la vraie difficulté pour toute Beauté, se frayer un chemin

 

parmi les écueils de tous ordres,

parmi le bruit de fond des foules,

parmi les vifs éclats des vitrines,

parmi la marche pressée des Existants

simplement occupés à vivre

douloureusement,

parfois à exister, du moins

en font-ils l’hasardeuse hypothèse.

 

    Il y a peu de place pour la Beauté et nulle terrasse de café, nulle façade d’Observatoire, nulle coque de bateau ne pourvoiront à sa manifestation. Il y a là, trop de matière dense, trop de mouvement, trop d’artisanale préoccupation, trop de fermeture, trop de cèlement têtu.  Ce que requiert la Beauté, et rien que ceci, la mise entre parenthèse des soucis du Monde, la souple disposition de notre esprit à la manifestation initiale des essences et des formes archétypes.

   Le domestique, l’utilitaire, l’ouvrage, le labeur ne font pas bon ménage avec ce qui ne demande que l’élection librement consentie, la saveur des choses finement accordées, l’exercice maîtrisé d’un « clavier bien tempéré », prélude à d’effectives joies, parfois à de sublimes extases, toujours à des ravissements de l’être en sa plénitude accordée au rythme immémorial du Monde.  

 

   Chacun, Chacune l’aura compris, pour moi, Banyuls, mais aussi bien le vaste plateau du Causse Blanc, la steppe mongole livrée à tous les vents, la haute montagne avec ses pics d’argent, les banquises aux arêtes bleues n’ont de réelle existence qu’à être reconduites à leur simple halo conceptuel, à leur aura dispensatrice de clarté, à leu entour tel que posé sur la lisière de l’imaginaire : là est le seul lieu de ce qui irradie, étincelle, rayonne au plus haut de l’éther, au plus refermé de la terre, au plus secret des racines. Arbres il nous faut être, dont les larges ramures balaient le ciel, dont le tronc s’use à tous les noroits, dont les rhizomes explorent ce qui, toujours interroge, mais jamais ne se montre :

 

le pli d’une félicité,

 le revers d’un bonheur,

l’ombrée d’une quête

toujours en recherche de soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 19:46
Vertige d’être.

Photographie : Adèle Nègre.

 

   Nous sommes posés là, sur la pointe des pieds. Nous voulons voir et nous ne voyons pas. Nous voulons saisir et nous ne saisissons pas. Nous espérons mais nos mains restent désespérément vides. Nous cambrons les reins et s’y inscrit un creux étonnant, une manière d’abîme dont nous sentons l’immense vacuité. C’est soudain comme si l’espace qui nous est familier se dissolvait, ne laissant plus paraître qu’une approximation de brume, la texture d’un songe au-delà du songe. Nous sommes si absents à nous-mêmes, si exilés de notre propre monde que nous nous tournons vers toute chose qui pourrait témoigner de notre présence, nous parler le langage de l’abri, du nid douillet dans lequel se pelotonner, de la crique dans laquelle nous nous enroulerions pareils à l’écume arrivée au port qui, depuis toujours, l’attendait. Alors on se fait tout petits, on aiguise la pupille de ses yeux, on écartèle la paume de ses mains afin qu’une offrande s’y puisse déposer dont nous ferons un chemin humain en direction de notre destin. Il nous faut de la vraisemblance, il nous faut du possible, il nous faut de la densité, de la matière, quelque chose qui nous parle enfin de notre réalité, que des fils tissent la trame de Celui, Celle dont nous percevons les traits, mais si estompés, si ténus qu’ils ne sont qu’un murmure, une à peine profération dans la couleur vacante de l’aube. Nous sommes si étonnés d’être dans cette résille de silence qui fait son bourdonnement d’outre-jour.

Maintenant, dans la lumière qui blanchit le ciel, dans le temps qui déplie ses rémiges, dans le carrefour de l’exister qui lance ses anneaux, nous essayons d’être en écho, en correspondance, nous tâchons d’établir des convergences, de jeter des ponts, d’enjamber le doute, de passer outre à l’indistinction, de projeter bien au-delà de notre propre sculpture de chair les grappins qui nous relieront à ce qui fait phénomène, ce sable, cette nuée pulvérulente qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, à mieux nous confondre avec ce rien dont nous sentons les ailes frôler notre visage, le recouvrant du talc du mime, de l’enduit épais qui nous incline à l’immobilité, nous réduit à n’être que de simples témoins de cela qui s’écoule et fait, au loin, ses lacs incompréhensibles, ses mortelles mares d’ennui. Pourtant ce n’est pas faute d’écarquiller les yeux, de dilater la lame de l’esprit, de faire surgir de notre intellect tout ce qui voudrait s’y inscrire à titre de signe, de signification, tout serait bienvenu qui nous dirait la nature de notre architecture, nos coordonnées sur ce carré de terre, les traces de nos pas dans l’argile ductile, comme celles laissées par l’oiseau sur le bord instable de quelque marais. Laisser fût-ce un mince hiéroglyphe, inscrire dans le palimpseste du jour la complexité d’une pensée, la turgescence d’une émotion, le vibrato d’une mélancolie, l’arpège d’un romantisme et tant pis si ce dernier est désuet, à l’odeur de poussière, à la couleur d’absinthe, aux hachures de tracés mescaliniens d’un Michaux, aux milliers de ponctuations, de ratures d’un Cy Twombly ou bien aux graphismes d’un Roland Barthes. Au moins, si nous avions sur nous, au fond des yeux, sur le revers des doigts, comme des taches de henné, sur l’humus de la peau les stigmates et les révolutions des mille griffures qui traversent le monde avec leur bruit de comète et leurs gerbes de feux de Bengale. Oui, témoigner à l’aune d’un simple grésillement, laisser derrière soi son abdomen de mante que l’Aimée aurait boulotté consciencieusement afin qu’une génération pût voir le jour, donc une continuation de soi-même, mince strie dans le sol de poussière. Puis le vent, puis la dispersion mais l’incision est là qui vibre dans les mémoires et fait son chemin inaperçu parmi les consciences humaines. Vivre, c’est simplement cela, faire son gonflement de baudruche, briller un instant dans la rumeur solaire puis procéder à sa propre extinction, bulle de savon irisée que l’éternité reprend comme son bien le plus précieux. Mais alors, direz-vous, pourquoi l’amitié, l’amour, « les travaux et les jours » si la phrase que nous avons écrite se clôt sur ce point final qui ne fait sens qu’à être une aporie, comme la fin d’une farce, le rideau cramoisi qui se referme sur la scène du théâtre, sur l’immense comédie humaine ? Pourquoi ? Parce que l’irisation de la bulle, parce que la parole dont la voix résonne encore dans quelque cochlée attentive, parce que le fruit de nos amours, parce que la poterie qui, un jour, fut le signe patent de notre désir de façonner et de poser notre empreinte sur la fuite immémoriale des choses. Parce que …

Et voici, qu’à peine sortis de ce rêve éveillé, nous nous précipitons dans un autre qui sera une manière de baume, de consolation posée sur de trop vives brûlures. Mais nous demeurerons dans cette marge d’incertitude, dans ce flou dont nous ferons notre prédicat le plus exact. Jamais nous ne nous apercevons, nous qui cherchons l’impossible, autrement qu’à la hauteur d’un reflet dans une vitrine, à la lumière d’un regard, au halo faisant sa tache dans le tain du miroir. Terrible destinée narcissique qui nous soustrait à notre propre conscience d’être autrement que par le faux-semblant, l’artefact, la représentation, la comédie, sans doute le burlesque. Ce que nous voyons de notre présence, une image, une représentation si muable, si fuyante que nous n’en pouvons saisir l’une des esquisses qu’au prix d’un insoutenable effort d’intellection. Car, à vouloir être envers et contre tout, ceci se paie d’épuisement, ceci se solde par une blessure métaphysique si profonde qu’elle tutoie le néant et nous reconduit bien avant notre naissance dans des limbes gris comme la cendre, aussi impalpables, aussi évanescents que la fine brume sur l’air à peine né de la lagune. Alors le temps est venu de regarder cette belle photographie, d’y déceler la trame de ce qui a amené cette pensée, d’y lire peut être la trace d’une simple question venue aux lèvres depuis la naissance du monde, qui se résume à ceci ; qu’est-ce qu’être ? Quelle part y avons-nous ? Pouvons-nous nous assurer d’autre chose que de cette immense vacance dont l’ennui tisse aussi bien la périphérie que le centre ? Vertige d’être est cette interrogation, cette cambrure, cette tension que l’image figée reproduit si bien dans ce suspens qu’elle ordonne et affecte à toute chose présente. Infinie réverbération d’une présence inquiète qui se dit au travers du symbole de miroirs superposés, jouant en mode dialectique, chacun renvoyant à l’autre sa propre effigie questionnante. Tout paraît si irréel dans cette teinte médiatrice, cette approche du gris dans quoi tout naît et meurt à la fois, dans quoi s’inscrit toute origine à même son irréfragable disparition. Nous voyons bien qu’à observer ce qui nous est proposé, nous ne pouvons guère aller au-delà du constat d’une apparition qui, en même temps, pose les fondements de son absence. Alors nous demeurons cois, tout comme des enfants étonnés par le surgissement du monde, ces enfants qui interrogent à vide et auxquels nous ne savons jamais répondre qu’à la hauteur d’une stupeur : pourquoi elle tourne la Terre ? Pourquoi il y a des hommes ? Que devient-on après qu’on est morts ? Ça veut dire quoi le néant ? Pourquoi je suis né ici et pas ailleurs ? Pourquoi je suis un humain et pas une pierre ou un oiseau ? Toute parole d’enfant dessine le contour d’une vérité. Le problème, le seul qui vaille : comment s’en saisir et qu’en faire ? Peut-être, simplement, prendre la pose et se confier à cet œil photographique, symbole évident de la conscience, à cette chambre noire, image d’un clair-obscur à partir duquel faire balancer notre questionnement éternel, entre ombre et lumière. Entre ombre et lumière …

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16 avril 2025 3 16 /04 /avril /2025 07:46
Rétrocéder au lieu de ses affinités

Fort de Brescou…

Cap d’Agde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La question est somme toute très simple. Ne parler que de Soi n’est que pure complaisance, n’en pas parler est oubli de Soi. C’est, comme toujours, la position médiane qui fait signe, non en direction d’une vérité, ce serait trop simple, indication seulement d’être Soi dans une manière de pudeur, de retenue. L’on s’expose au jour, puis l’on se retire en Soi, dans cette zone de clair-obscur qui est l’espace même qui est sien, que, peut-être l’on est seul à comprendre, tellement l’implicite s’y déploie, tellement l’intuition y est reine, le sentiment d’immédiateté à Soi, souverain. Alors l’on se dispose à tenir un langage sans doute ambigu, à dévoiler quelque zone d’une clarté imaginaire, à mêler réel et irréel, tant cette mixité est le reflet des existences qui sont les nôtres. Le cheminement de tout être humain est, par nature, croyons-nous, foncièrement circulaire : l’on sort du néant au titre de sa naissance, on godille ici et là, au hasard des courants marins, puis l’on revient au néant à l’aune de sa propre mort. C’est assurément comme si, issus d’une conque matricielle, nous nous en exonérions pour un temps pour y mieux retourner ensuite. Tout, en définitive, est toujours Soi par rapport à Soi, ellipses autour du Soi, retour à Soi en son germe initial, en sa grotte originaire.

   Son propre monde, on le construit petit à petit, à la manière d’un jeu de cubes d’autrefois dont on empile les motifs colorés. Il y a de brillantes architectures, suivies de chutes et, parmi le fatras du divers, seuls certains fragments colorés frappent notre rétine, s’impriment en notre mémoire, y font leurs traces persistantes : en énonciation purement réelle, ces cubes dont on privilégie la manifestation, nous les nommons « affinités », nous les disons en tant qu’orients pour délimiter notre singulière essence. Ce que, du Monde, nous retenons, ce sont les choses qui s’y sont inscrites dans une manière d’étrange configuration personnelle, un genre de talisman dont on pourrait tracer les signes et symboles magiques, empreintes de nos propres motivations existentielles, manières de doux sortilèges dont tresser notre parcours afin de le rendre lumineux. Si vivre n’est nullement choisir son itinéraire (il y a trop de biologie, trop de logique génétique), exister, a contrario, au titre de notre liberté, fût-elle relative, consiste à choisir, choisir, avant tout, ce qui nous plaît, ce qui nous parle, ce qui nous détermine à agir. Ainsi certains lieux sont-ils élus dont, en nous, la trace est si forte, que les oublier revendrait à réaliser sa propre et confondante amnésie.

   Les deux belles photographies que nous propose aujourd’hui Hervé Baïs, cet infatigable Archiviste du réel, constituent, pour nous, des points de repères que nous pourrions dire « géodésiques », ces points remarquables qui nous accompagnent toute notre vie durant, si bien que nous pourrions établir, à partir d’eux, une carte de nos émotions intimes. Ainsi le « Fort de Brescou », ainsi « La Conque du Cap d’Agde » déterminent-ils, pour nous, ces coordonnées électives au gré desquelles notre existence adolescente a connu ses enchantements les plus sûrs et notre âge adulte ses plus effectives et heureuses réminiscences. Maurice Barrès, en son temps, nommait la Colline de Sion, « Colline inspirée », titre de l’un de ses romans. Lieu spirituel s’il en est ! Sans nul doute, « Brescou », « La Conque » sont-ils, pour nous, des « lieux inspirés », au simple motif qu’un enthousiasme, une poésie, une sorte d’effervescence s’y trouvent associés au regard de leur simple évocation.

  Mais c’est de Brescou selon l’image dont il me faut d’abord parler. Le ciel infiniment gris est de haute tenue, une manière de discrète élégance que rehausse la ponctuation légère des nuages. C’est un peu un Monde inversé, comme si la texture animée du ciel était une glaise se reflétant dans son vis-à-vis, ce miroir de l’eau se donnant pour l’horizon terrestre. L’eau est immense qui semble n’avoir jamais commencé, ne devoir jamais finir. Ourlée de noir sur les bords, frangée de minces reflets en son centre. Le jeu de l’eau et du ciel sont subtils que la ligne d’horizon vient assembler selon la juste mesure de l’unité. Tout, depuis la lointaine périphérie de l’image, vient trouver sa cible en cette forme noire qui fait inévitablement penser à la silhouette de quelque antique cargo échoué au large des hommes. C’est bien sûr du Fort de Brescou dont je parle, cet inaperçu qui pourrait passer pour le simple tissu d’un songe, son intérêt, loin de constituer en une visite, réside dans son pouvoir d’incantation. C’est bien là la force des lieux chargés de mystère que de nous convier à ces longs périples oniriques qui sont comme notre aura, un peu de notre ombre projetée sur la nervure têtue des choses.  

   Mais c’est de Brescou selon le souvenir dont il me faut ensuite parler. Été. Les journées sont longues qui semblent ne jamais vouloir trouver leur point de chute. Le crépuscule traîne derrière lui de longues écharpes mêlées de rouge et d’orange et la mer est incendiée de ces vives colorations. Jo, mon Grand-Cousin, un pêcheur à la retraite, m’invite à le suivre sur sa barque : c’est l’heure d’aller poser les filets du côté de Brescou, là où pullulent loups, daurades et murènes. Nous remontons les eaux jaunes de l’Hérault. Peu de monde à cette heure-ci sur les rives et hormis notre barque de pêche et la présence de quelques mouettes dans les haies de roseaux, la solitude est étendue qui court d’un horizon à l’autre. Nous traversons la jetée entre la Tamarissière et le Grau. La mer est d’huile, pareille à un chaume lissé des lueurs du couchant. Je ne sais comment Jo s’y prend pour repérer parmi la multitude, ce point singulier auquel, bientôt, il confie la longue résille de ses filets. Sans doute le travail de l’instinct plutôt que le résultat d’une longue réflexion. Puis nous faisons demi-tour. Ne demeurent plus visibles, sur le large champ aquatique, que les flotteurs de liège qui relient les fils de nylon, ils brillent tels des fils d’Ariane.

   Lendemain matin de bonne heure. Cinq heures viennent tout juste de sonner au clocher de la Cathédrale. Le centre de la ville d’Agde est encore endormi. Nous descendons le long de la rue Jean Roger, longeons le grand bâtiment de lave noire de la Mairie, arrivons au quai où sont amarrées les barques de pêche. Bientôt les coups sourds du moteur résonnent le long des façades grises. Le soleil commence tout juste sa lente ascension. J’aime voir, derrière nous, tel un éventail d’argent, se déployer le sillage qu’ouvre notre embarcation. Jo a armé ses lignes d’appâts. Parfois les fils se tendent et quelques beaux mulets viennent rejoindre leurs compagnons sur un lit d’algues fraîches. Nous dépassons le fanal rouge et blanc de La Tamarissière. Le soleil fait son large disque orangé au-dessus du Brescou qui prend maintenant des allures quasiment mythologiques. Rêve absolu pour le garçon de 14 ans que je suis en cette lointaine époque. Jo est visiblement content de deviner cette joie intérieure qui m’envahit à la façon d’une eau claire chantant sur le peuple luisant des galets. Les filets ruisselant de gouttes claires, on dirait des perles de cristal, sont remontés avec vivacité par Jo dont les mains ont gardé en leur souvenir les gestes immémoriaux de la pêche. La récolte est bonne. Loups et daurades : vifs éclats de leurs écailles sous le jour maintenant hautement visible. Å notre retour au Port, c’est Hervée, la femme de Jo, ma Grand-Cousine, qui ira vendre les poissons au Marché du centre-ville. Sur le retour nous mangeons quelques tranches de jambon arrosées d’un généreux vin rosé de la région. Nous croisons quelques embarcations qui remontent le cours de l’Hérault que nous saluons d’un geste amical. Ici, Jo est connu « comme le loup blanc ». Lorsque nous accostons au quai, déjà la lumière est plus vive, les Promeneurs plus nombreux, et le jour claque et faseye à la manière de la queue d’un cerf-volant pris dans les remous de la Tramontane. Voilà, pour moi, ce qu’était Brescou, ce qu’il est resté, à la façon d’une inamovible réminiscence. Toute autre image que celle-ci me paraîtrait plaquée gratuitement, irréelle, sans consistance, si l’on veut.

  

   Mais c’est de La Conque selon l’image dont il me faut d’abord parler.

 

Rétrocéder au lieu de ses affinités

La Conque…

Cap d’Agde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

  De Brescou à la Conque du Cap, la distance est infinitésimale, aussi bien dans le réel que dans les coursives de ma mémoire. Et la distance est d’autant moins grande qu’une immédiateté logique les réunit : ces deux sites, du moins pour moi, jadis et, symboliquement encore aujourd’hui, sont des lieux uniques de méditation, de ressourcement, des lieux intimes à ne partager qu’avec soi en une manière de singulière connivence. Il en est ainsi de quelques endroits posés en leur propre vérité, qu’ils n’admettent ni la foule, ni le bruit, ni le mouvement. Recueillis en eux au sein même de leur essence, ils n’admettent ni défloration, ni partage et loin que leur caractère un brin farouche ne les isole en une manière d’orgueil, ils sont les témoins éternels d’un sentiment particulier qui les affecte et prononce leur singulier retirement du Monde. Dire mon affinité pour ces sites isolés serait pur truisme, mes Lecteurs et Lectrices habituels reconnaîtront-là mon caractère sauvage, mon inclination élective pour ces belles et inimitables insularités.

   Donc l’image - Deux limites, deux limites noires afin d’enclore en soi un paysage unique. Certes, tout paysage est unique, mais certains plus que d’autres. Haute bande noire du ciel qu’un gris médiatise afin qu’un réel puisse s’éclairer et faire sens. Un blanc bourrelet de nuages sert d’arrière-fond à ces deux massifs de roches qui sont les sentinelles du Cap. Comme une défense au large, de manière à conserver à ce site la particularité de son être. Puis, au-devant de ces gardiens, la nappe d’écume qui semble bouillonner de l’intérieur comme si une lave incandescente en parcourait les veines secrètes. Là-dessous, il doit y avoir beaucoup de mystère, peut-être des chambres intimes, des chambres d’amour. Des chambres où renaître à Soi, où renaître à la vie. La plaine blanche est plaine de neige identique au tapis des boréales latitudes. Image du froid qui assemble les idées, en cristallise les subtiles efflorescences. Le blanc qui va du plus ou moins selon d’internes remuements. Tout Observateur posé là-devant ne peut que s’immerger en cette cotonneuse ambiance, y découvrir quelque lointaine vérité. La force, ici, vient en droite ligne du sauvage, de l’archaïque, de l’immaîtrisé, comme si la Nature procédait à ses premiers pas avant que n’arrivent les Hommes aux sourds et parfois violents desseins. Toujours, dans le pur, guette l’œil du mal-être, de la décision castratrice de joie.  De l’intention qui ôte aux Hommes le sillage libre de leur propre destin. Abandonner l’image, en quelque sorte c’est s’abandonner soi-même. La vie attend qui n’aime ni les pauses, ni les atermoiements.

  

   Mais c’est du Cap selon le souvenir dont il me faut ensuite parler.

 

Rétrocéder au lieu de ses affinités

C’est autour des années 1960. Les déferlantes de Touristes sont encore loin. Le Cap d’alors est bien plus Nature que Culture ou, plutôt, que consumérisme effréné. Tout est encore à taille humaine. Tout repose en une vérité facile à saisir. La plateforme du Cap est semée, ici et là, de cabanes de pêcheurs, toutes de bois mal équarri, où les Locaux et les « Estivants » venus d’ailleurs déposent leurs filets de pêche, une table et des chaises pour les repas, un jeu de boules pour la Pétanque qui, ici, est sacrée, autant dire qu’elle mérite une Majuscule, tout comme le verre de Casanis qui précède, accompagne et suit les parties pour le moins animées. Loin de vouloir dresser une image d’Épinal de cette époque lointaine, il suffira d’en imaginer les contours comme quelque chose de vrai, d’évident, où les rencontres sont aussi simples que les loisirs qui émaillent le cours des journées. On mesurera, par rapport au Cap d’aujourd’hui, l’immense distance qui en sépare les enjeux. Dans la partie haute, à gauche de la photographie ci-dessus, on reconnaît la silhouette des rochers jumeaux des « Deux Frères » saisis par l’objectif d’Hervé Baïs, ainsi que la trace noire du Fort de Brescou.

   Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Rien. Certes les lieux existent encore, comment ne le pourraient-ils, mais ils ont été livrés à la totale sauvagerie des promoteurs et financiers de toutes sortes qui en ont fait un Cap de pacotille avec son incontournable Village Naturiste, son prétentieux Palais des Congrès, son port envahi de la forêt des mats des voiliers de plaisance et, « cerise sur le gâteau », si l’on peut dire, son stupide Luna Park, degré zéro de l’humaine condition lorsqu’elle chute en ses plus pitoyables apories. Ce monde de carton-pâte et de joyeusetés polychromes est si affligeant, que dire plus serait indécent. Voilà pour le ressenti qui est blessure bien plus que simple constat.  La vieille ville d’Agde est si belle avec ses rues étroites, ses maisons noires de pierre ponce, son imposante Cathédrale, ses remparts à arcades, son célèbre Éphèbe du IV° siècle avant J.C. exposé au Musée de la ville, si belle cette ville antique qu’on ne comprend pas très bien l’intérêt de cette laide excroissance qui la tire vers le bas, elle qui a pour surnom « la perle noire de la Méditerranée », il ne demeure que le noir, la perle est partie !

    En guise de fin, laquelle souhaiterait remonter à l’origine. Chacun, Chacune aura compris, l’impérieuse nécessité, pour l’Écriveur que je suis, de retrouver, au travers de ces belles images d’Hervé Baïs, des lieux de mon passé qui font sens. Bien évidemment, le texte est lyrique-nostalgique comme l’est, nécessairement, tout retour affectif en direction du passé, cet essai sidérant de se relier à ceci qui n’est plus qu’un simple ris de vent à l’horizon du souvenir. Épilogue en forme de Conque et, singulièrement de « conque amniotique », ce retour à son germe initial, ce thème traverse de manière récurrente bon nombre de mes textes. Oui, je crois qu’en chacun de nous veille une manière d’étincelle qui voudrait rejoindre cette première margelle de l’exister en sa réalité-vérité. Que la flèche du temps n’aille qu’en sens unique, que notre motivation d’en inverser le cours ne soit que théorique, notre disposition logico-rationnelle en saisit la rigide et inamovible architecture. Cependant, sous la ligne de flottaison de notre conscience, bien des mouvements irrationnels, bien des linéaments oniriques s’agitent en tous sens dont on peut supputer qu’ils sont dotés d’une réelle puissance archéologique faisant retour, plus loin, toujours plus loin que ne l’autorise notre posture actuellement existentielle.

   Dans l’un de ses écrits, Jean-Marie Le Clézio, en quête de lieux autrefois élus, et face à la déception dont ils creusent le lit, poursuit l’amère réflexion qui lui fait dire : « Rien, jamais, ne devrait changer ! ». Certes, rien, pas plus les lieux, pas plus qui-nous-sommes et ici surgit le vœu naïf, mais combien fondé en notre psychisme profond, de connaître un destin d’Immortels. Mais à défaut de cet inatteignable, combien il est heureux de se confier à l’incroyable effectivité de l’expérience du rêve éveillé, de projeter sur l’écran de son imaginaire, SON Fort de Brescou, SON Cap d’Agde et ceci est imprenable, impartageable au motif que les dentelles de nos songes nous appartiennent en propre, que, toujours nous sommes à même d’en renouveler la complexe et merveilleuse fluence.

   Cela fait une éternité et quelques jours que je n’ai plus rendu visite à ces lieux chargés de souvenirs précieux et plus jamais je n’en rencontrerai de nouveau ce qu’il me faut bien nommer « la sombre réalité ». Extrait de mes images adolescentes, la Plage de Rochelongue d’antan : une route étroite y conduit, une zone peuplée du désordre naturel des tamaris, d’infinis chemins de sable sur lesquels mon Père me confie le volant de son « Ariane » afin que je fourbisse mes premières armes de conducteur. L’espace de la plage est immense qui s’ouvre en direction de la mer, du Brescou. Nulle habitation à l’horizon. Ce paradis est maintenant devenu, sous le nom de « Mail de Rochelongue », une ruche discontinue d’habitation de l’ancienne plage jusqu’au Grau d’Agde. « Un mail est une large voie plantée d'arbres souvent réservée aux piétons », nous précise le dictionnaire. Le Journal « L’Agathois » ajoute : « Cette grande allée, bordée de résidences en forme de bateaux, abrite une multitude de commerces variés menant jusqu'à une plage magnifique. » Ne doutant guère que cette urbanisation galopante soit « magnifique », j’en laisse le libre usage à Ceux et Celles qui, à la Nature, préfèrent les actuels artifices et autres agoras bruyantes et colorées. Sur ce, je rejoins ma Conque d’Écriture, il fait si bon y vivre et rêver. Merci à Ceux et Celles qui m’auront accompagné jusqu’ici !

 

 

 

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8 avril 2025 2 08 /04 /avril /2025 17:02

 

L’Île Muséale.

 

l-im1.JPG 

Photographie : Christopher Broadbent. 

 

 

(Libre méditation sur un propos de

Milou Margot).

 

 

 « Avant toi, tout était sans couleur.

Soleil ! Soleil ! Fleur sans ombre dans cet ailleurs immobile, lumière de frissons, fluide gravité transparente, lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne, braise du jour consumé. Dans cette fine pénombre tiède, tu es la stupeur de cet espace solitaire que nous portions sans espoir.
Au musée, nous reviendrons ! »          

                                                                                                           MM.

                                          

 

  Franchir le seuil, c’est toujours aller au-devant de soi, comme si une clarté naissait des choses pour venir à notre encontre. C’est-à-dire pour que nous puissions surgir dans un espace de révélation. Lumière fécondée par le territoire singulier qui nous ouvre son site, lumière nous atteignant au plein même de l’intériorité. Dans la densité de la  chair, les ombres s’espacent, jouent dans une manière de demi-jour, les tissus relâchent leur maille, les fibres libèrent leur tropisme étroit, le sang se charge de bulles cristallines. Tout se rassemble, tout se médiatise dans un avant-langage, dans un pressentiment de l’œuvre à paraître. Il y a un silence accordé aux choses, à l’air, au sol où s’atténue la couleur, Gris dominant tout de sa stature permissive - le blanc est à venir, le noir est repoussé jusqu’à la limite de sa disparition -, Gris intimement immergé dans un silence fondateur. Métaphore du Gris, ce Médiateur - jamais on ne le dira assez -, qui tient dans l’espacement de son signe, aussi bien la lumière bourgeonnante que l’obscurité régnante. C’est de cette tension que naît tout dialogue, donc toute œuvre. Donc tout signe. La couleur est toujours de surcroît, identique à une aberration de la vision. Les couleurs mentent toujours qui magnifient le réel, le portant à sa parution dans un genre de gloire. Trois valeurs seulement jouant dans l’espace dialogique. Le Noir disant la fermeture, l’encre néantisante de la ténèbre. Le Blanc ouvrant les rémiges d’ombre afin de les porter à la claire lecture de ce qui veut bien proférer. Le Gris s’installant dans l’abîme entre les deux parois tendant toujours à se rejoindre dans une confondante occlusion.

  S’il n’y avait le Gris, alors tout s’effacerait et nous n’aurions plus de territoire où dresser nos urticantes questions, où faire bourdonner la scansion de la vie. Rien de lisible sans la discrète présence d’une pénombre, sans le clair-obscur vibrant dans les toiles de Rembrandt, sans le sfumato brumeux de Léonard - ce qui rend énigmatique le troublant sourire de La Joconde -, sans cette glaçure d’outre-noir qui sourd des bitumes de Soulages avec une étrange persistance à être. Que l’on comprenne ceci : le Gris est la respiration de l’œuvre. C’est par lui que le vase en raku obtient le gonflement qui le fait s’arquer autour de son vide, lequel est son expansion, son rayonnement, sa courbure contre le visage du monde. Le Gris est le souffle du poème, cette même absence entre les mots qui les installe dans la signification. Supprimez, par la pensée, ce rythme du noir et du blanc des signes et vous n’obtiendrez que le vertige de « l’in-signifié », autrement dit vous aurez remplacé un cosmos par un chaos. Le Gris est le rythme de la musique, le pas de deux ménageant la rencontre des danseurs, la distance ouverte par la flèche de l’archer en direction de la cible.

  Une fréquente perception des choses prête allégeance d’abord au réel, ensuite au temps. Comme si ces deux principes suffisaient à accorder à la totalité de l’existence les deux seules jambes requises pour la marche. Mais aussi bien le réel que le temps ne sauraient parvenir à leur être sans le recours à cet espace qui d’abord les sépare, ensuite les relie dans une indispensable sémantique. Le réel est toujours spatialisé, faute de quoi sa densité naturelle finirait par se confondre dans une nuit infinie. Le temps est, lui aussi, criblé d’espace, sinon il n’apparaîtrait qu’à la manière d’un jour sans limite, d’une clarté jamais refermée et l’on ne peut longtemps regarder une trop vive clarté. Donc, l’ayant reconnu pour sa valeur fondatrice, nous sommes dans ce Gris qui fait reculer aussi bien le temps que la réalité bien au-delà de l’enceinte des murs, du seuil que nous n’avons franchi que pour mieux nous en affranchir. Nous sommes dans le lieu à lui-même alloué comme sa signification ultime. Rien n’existe hors de cela qui nous  fascine et nous exonère de notre corps en même temps qu’il nous y ramène comme dans le premier espace, la conque originelle faisant sens avant même que notre cri primal n’ait surgi dans la densité mondaine. Le cri est un espace, de même que l’œuvre qui nous intime l’ordre d’une révolte intérieure. Révolte qui, bien évidemment peut aussi bien s’annoncer sous l’espèce d’une plénitude. Car toute plénitude est, par définition, excès. Mais ici n’est pas le lieu pour l’exercice d’un quelconque pathos. Il suffit seulement de se laisser aller à cette primordiale affinité qui nous attache à la nomination d’un site chargé de sens.

  Mais délaissons ce discours abstrait pour gagner les rives de la photographie et tâchons de voir ce qui y fait phénomène. Observant l’immense toile qui fait fond et aussitôt nous sommes dans l’évidence du gris. La religiosité qui s’y dévoile est éminent espace de médiation. Du séculier en direction du Transcendant. Les Pénitents blancs sont en prière alors que les ombres alentour - ce sont des personnes, mais qui ont valeur allégorique -, disent la toujours possible perte dans les séductions de l’exister. Cendres peccamineuses qui, souvent, entraînent l’homme dans l’aventure d’une chair oublieuse de sa dette. Car la chair, son impérieuse densité font oublier la lumière divine qui, seule, doit indiquer le chemin. Ici, dans le lexique de l’œuvre, dans ce site de recueillement, a lieu la confrontation de deux arts : celui en direction du Divin, celui dédié aux œuvres des Hommes. Vérité contre vérité. Car jamais nous ne saurons quel chemin conduit à un éclairement.

  Ici, dans la toile, tout joue en s’opposant, en se différenciant : l’Exil et la Grâce ; l’Angélique et le Démoniaque. Violente dialectique du Blanc et du Noir. Rythme immémorial du nycthémère, balancement du jour et de la nuit dont l’aube et le crépuscule - ces « griseries » - sont les points d’équilibre, les clés ouvrant la compréhension, les symboles portant bien plus de sens que leur caractère éphémère ne voudrait le laisser supposer. Mais l’affrontement est également de l’ordre d’une altercation entre vie intérieure et vie mondaine, entre essentiel et inessentiel. Mais la fable ne s’arrête pas là. Elle a son contrepoint dans les Voyeurs de l’œuvre. Qu’indique donc ce Magister que ses disciples  ne veulent pas voir ? Le geste est identique à celui de Platon dans le tableau de Raphaël et c’est pourquoi il faut procéder par analogie sémantique.

 

lilm2.JPG 

Raphaël.

La vérité rationnelle ou l’école d’Athènes.

Source : transmettre et réfléchirO. Jullien.

 

  Dans la fresque, Platon tient dans sa main gauche le « Timée », lequel met en scène le mythe cosmique exposant l’origine de l’univers, alors que son index de la main droite fait signe vers le ciel, tandis qu’Aristote portant « L’éthique » indique la direction d’une voie terrestre.  Voie qu’à l’évidence semblent préférer les Petits Canotiers, ainsi que les deux Visiteuses qui préfèrent  emprunter d’autres voies que celles du Seigneur. Les regards, clairement orientés vers la lumière, s’excluent de la scène religieuse par l’effet d’une pure délibération. Mais, l’objet de leur distraction étant hors-champ, le jeu des supputations demeure ouvert. Nous pouvons supposer des préoccupations rien moins que contingentes alors que tout incline à la piété, au recueillement et, à tout le moins, à une observation attentive de ce qui se donne à voir. Ici se manifeste, d’une manière métaphorique, ce que le concept laissait entrevoir, à savoir cette spatialité en bascule qui tantôt appelle la lumière, tantôt l’ombre alors que le juste point d’équilibre du fléau est cet équilibre du Gris, de la médiation, du passage d’une réalité à une autre, d’une vérité à une autre si l’on veut situer le débat dans le champ philosophique. C’est en tout cas toujours d’espace dont il a été question, de cet espace singulier auquel nous avons affecté le prédicat « d’Île Muséale », tant il est vrai que, l’habitant, nous sommes des Îliens entourés d’infini alors que la terre sur laquelle nous marchons nous relie au siècle, l’éloignant seulement le temps d’un ravissement. Pour cette raison, nous pouvons faire nôtre la parole du Poète qui dit en poésie ce que nous disons en prose, le Poète,  cette « lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne » avant que n’arrive la Nuit, son domaine, celui où, s’accouplant à la Muse, il nous délivre de notre sort inquiet. Nous buvons ses paroles !  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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