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16 août 2025 6 16 /08 /août /2025 08:05
Où l’Être en son ultime présence ?

« Dialogue »

 

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   Cette œuvre n’est rien moins que fascinante, ce que la suite de cet article s’essaiera, modestement, de rendre apparent. D’autant plus fascinante que, visant cette image depuis la lumière issue de notre conscience, nous sommes d’emblée confrontés à cette insolite luminescence, à cette étonnante phosphorescence émanant des deux Personnages. Comme si ces derniers, venus du plus loin d’une outre-vie, se signalaient à la manière paradoxale de spectres, ces êtres fantastiques tissés d’une clarté entièrement métaphysique qui viennent à nous sur le mode de l’offrande, tout en se retirant en un lieu de bien étrange texture. Don d’une main que l’autre vient biffer au titre d’une incompréhensible volonté. Donation/retrait qui ne font que faire croître cette ambiance de mystère, laquelle nous plonge dans une manière de contemplation heureuse faisant fond sur une bien légitime source d’inquiétude. « Chimères », tel sera le prédicat que nous leur attribuerons, assez flou, assez indéfini, lequel nous donnera la liberté d’y inclure toutes les qualités possibles selon les variations de notre naturelle fantaisie. Mais aussi les vacuités, les indéterminations, les inconsistances d’une condition que nous dirons « surhumaine » au motif d’une évidente « surréalité » dont ils constituent le vacillant foyer.

   Sur un plan strictement formel, qui donc ne serait nullement étonné d’apercevoir ces deux Formes en des postures si insolites qu’elles sembleraient venues d’un indéfinissable ailleurs. Gestes à proprement parler strictement statuaires, positions existentielles frappées de pur onirisme, attitudes troublantes, à la limite d’une catatonie, telle qu’identifiée chez des Schizophrènes lors de leurs périodes de prostration. Et si nous parlons de cette zone d’inquiétante fluctuation, de cette lisière flottante entre normalité et folie, ceci résulte entièrement de ce sentiment de malaise qui résulte de notre propre confrontation à ces abyssaux paradoxes que sont, pour nous, ces états seconds, ces sortes de somnambulismes venant percuter de manière troublante l’équilibre de notre psychisme. En quelque manière nous sommes happés par ces figurations d’un Autre Monde, nous sommes phagocytés et il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions spectres nous-mêmes. C’est ceci, la fascination, ne plus s’appartenir, devenir la simple proie consentante sous l’invincible puissance du Prédateur.

   Mais il nous faut préciser, autant que faire se peut, l’imprécisable, car c’est bien ce sentiment de flottement, d’incertitude qui habitent ces spectrales images. Et pourtant il nous faut nous décider sur leur sort, à défaut de quoi nous demeurerions dans l’expectative qui est la position la plus inconfortable qui soit.

  

Le Personnage de gauche, nous le dirons

Moine-Shaolin pratiquant le kung-fu.

Le Personnage de droite, nous le désignerons

telle Philophrosyne, « déesse de la bienveillance, de la bonté,

de l'amitié, de la bienvenue et de la gentillesse ».

 

   Et ce partage des tâches ne sera l’effet de nulle gratuité mais le résultat d’une intuition venant en droite source des poses « suggestives », et des sèmes imprononcés qui y résident telles d’irrécusables essences.  Une évidence nous gagne à mesure que notre observation s’ouvre à la profondeur, s’autorise d’une possible vérité.

  

   Et, dès ici, ce sera une litanie de surprenants paradoxes qui sera énoncée, litanie jouant en tant que cette vérité sous-jacente à la surface de l’image, à son aspect purement illusoire, frappé, si l’on veut, d’une empreinte d’allégorie. Allégories que ces raideurs d’airain (les Chimères sont comme dans une glu, comme incluses en un bloc de résine translucide), ces raideurs, ces tensions donc qui nous mettent au défi de tirer, de la réalité faisant face, des principes moraux dont cette dernière, la réalité, doit être, le vivant reflet. Notre « morale », en la matière, consistera à dévoiler, sous le masque des apparences, ce qui s’y dissimule et nous provoque d’autant mieux au gré de cette fuite, de cette lacune, de cette fissure ouverte dans le flux régulier des jours, dans la chorégraphie continue des secondes.

  

   Paradoxe que cette rencontre improbable d’un Moine Shaolin et d’une Déesse antique. Double improbabilité au motif d’un nécessaire anachronisme des présences, au motif, de surcroît, qu’un Moine-Guerrier pratiquant le kung-fu ne saurait séduire une Déesse à l’immense douceur : improbabilité de classe et d’inclinations affectives. Et pourtant une rencontre est possible au moins sur le plan esthétique :

 

hauteur de la Figure Guerrière

dont la Hauteur Divine

revendique une égale possession.

 

   La Guerre rejoint l’altitude de l’Empyrée et ce geste singulier suffit à sceller une union par-delà le temps, par-delà les conventions sociales et les imprescriptibles chartes divines. Coalescence des impossibles au terme de laquelle peut s’opérer la fusion des contraires, vieux mythe de la coïncidence des opposés, « coincidentia oppositorum », selon laquelle les contraires s’attirent et finissent par s’assembler. Voir le philosophe Théon de Smyrne :

 

« Les pythagoriciens affirment

que la musique est une combinaison

harmonique des contraires,

une unification des multiples

et un accord des opposés. »

 

    Ici, une harmonie nait-elle de l’immédiate proximité de Chimère I, de Chimère II, comme si un unique corps originel avait été scindé en deux, cette scission gardant encore en elle le souvenir d’une indéfectible et fondatrice alliance ?

  

   Paradoxe que la mise en relation de l’achromatisme affectant le spectre guerrier (il est une simple variation de gris-blancs-noirs) et du chromatisme sépia soulignant les nervures de la Déesse. Et puisque nous osons les couleurs, que dire de cette bande Bordeaux-Falun, de ce rouge éteint, de cette coagulation sanguine qui départage les deux territoires, on croirait à un violent combat initial qui aurait fait s’affronter, en une manière de sombre dramaturgie humaine, l’Énergie Guerrière, la douceur teintée de réceptivité de la Figure Divine.

 

Immémorial combat

des dieux et des Hommes.

 

    Et il est devenu inévitable que nous reprenions cette Bande Rouge à titre de symbole, tâchant d’y deviner quelque signification souterraine. Paradoxe que l’assemblage de ces deux images qu’une barrière, une frontière paraissent placer en une adversité, une antinomie inconciliables, créant deux univers parallèles incapables, à jamais, de se rejoindre. Et pourtant le regard de la Déesse, évidemment doué de pouvoirs divins, traverse la Rouge Compacité, peut-être même est-ce lui, ce regard,  qui crée ce halo de lumière subtile en lieu et place de la tête du Moine-Shaolin, jaillissante spiritualité nullement étonnante de la part d’un Religieux dont l’attitude guerrière, en toute hypothèse, se donne en tant que combat contre le Mal et les forces obscures de l’âme. Cette Bande Falun est à point venue et, bien plutôt que d’être séparation, elle est homologie de deux facultés à poser sur un identique plan :

 

le Spirituel rejoignant

le Divin.

 

   Donc le paradoxe ne serait que de surface et nous ne le percevrions tel qu’au prix de l’insuffisance de notre regard humain. Peut-être la perception des choses n’est-elle que la résultante d’une qualité de la vision : celle qui, loin de viser la multitude des prédicats du réel, essaie d’en percer l’essence, la nature secrète.

  

   Paradoxe, enfin, (mais l’est-il vraiment ?), du sous-titre de la photographie : « Dialogue ». Certes, l’on ne peut qu’être décontenancé par cette désignation qui paraît dire le contraire de ce que l’image propose. Å première vue, l’impossibilité du dialogue se résumerait sous les traits simples et évidents de signes que tout semble contraindre à ne nullement fusionner en une unique parole :

 

achromatisme vs chromatisme,

Guerrier vs Déesse,

divergence des regards des Protagonistes

destinés à se fuir plutôt que de s’assembler.

 

Et la Bande Falun vient renforcer cette impression de deux domaines antagonistes, sinon définitivement inamicaux. Certes, l’impressionnel de premier niveau est de cet ordre de la division qui surgit telle une incontestable réalité-vérité. Mais notre intention, loin de se faire « l’avocat du Diable », posera un second niveau à partir duquel faire s’inverser la logique apparente des choses. Si le pari de Léa Ciari est osé (et il l’est de pure évidence, ceci étant simple condition de possibilité de donner site à une œuvre véritable), si les contrastes sont vifs, si les oppositions sont tranchées, si la perspective dialectique est abrupte, c’est seulement afin de nous tirer de notre léthargie de Voyeurs indolents, rassasiés dès notre premier regard. Le motif sous-jacent à l’œuvre (la thèse d’une causerie amicale, d’un colloque unitaire des deux Présences, d’un naturel conciliabule transitant de conscience à conscience), tout ceci se serait-il affirmé avec la plus claire évidence que, saturés d’emblée d’une signification en forme de truisme, il y a fort à parier que nous nous serions vite détournés de l’image, cette dernière ayant épuisé les possibilités de son être en un seul empan d’une donation sans reste.

  

Car il faut de l’énigme,

il faut de la surprise,

il faut de possibles lignes de fuite,

d’hypothétiques perspectives

 

   pour donner le change à notre inextinguible soif de nous abreuver aux sources plurielles et infinies du sens. Cette belle image recèle en elle tous les ingrédients constitutifs d’une quête intellectuelle nous portant au-delà même de sa généreuse apparence. Et ce sont bien tous les motifs de « contrariété » qui nous aiguillonnent à vif, qui lacèrent notre chair avide d’être comblée, qui créent des points de suture en lieu et place de ces larges fissures en lesquelles se dissimule une inquiétude quasi constitutionnelle de l’humain en chemin vers-qui-il-est.  C’est bien là le moteur du dessein esthétique que de nous extraire de notre bogue, de nous ouvrir à la multiple beauté du Monde.

  

   L’incomplétude du premier niveau, ou supposée telle, se voit comblée par toutes ces décisions artistiques qui se donnent en tant qu’inversion des valeurs :

 

tout en effet dialogue et ceci tient

à la magie des mises en relation,

le Gris appelle le Rouge,

le Rouge appelle le Sépia de la Déesse,

la Déesse appelle l’esprit du Moine,

le Moine appelle la bande Falun,

le Falun appelle  le Gris de la bande

sur laquelle les Protagonistes prennent appui

 

et c’est à la manière d’un cercle herméneutique

que le lexique, en des ondes concentriques,

fait naître une sémantique unitaire

où tout est en écho,

en correspondances,

en liaisons.

 

   La déliaison initiale s’est retournée à la manière de la calotte d’un poulpe et, au lieu du chaos des viscères, c’est bien un cosmos qui nous est donné avec sa douce et harmonieuse « Musique des Sphères ». Existerait-il en matière d’évocation de la Totalité, plus belle icone que la Sphère qui contient en elle le tout de son Être ? C’est cette plénitude et le sentiment de félicité qui lui est attaché dont Léa Ciari nous fait le don dans cette œuvre singulière. Elle, l’œuvre, que l’on pensait, au titre de son mystère, devoir nous vouer aux gémonies, voici qu’elle brille d’un étonnant éclat constitutif de notre être en mouvement, lui qui, le jour durant et ceux qui suivent, ne cherche que la possible réassurance de qui-il-est en son fond. Or nous voici rassurés, bien plutôt que cette image n’éclate selon les fragments d’une douloureuse diaspora, elle assemble ses sèmes qui semblaient épars, en une unique sémantique, laquelle, par effet de simple rebond, est le miroir de la nôtre.

 

Le Monde signifie,

en nous, pour nous,

le Monde est une graine dont

nous sommes le germe,

tout comme le Moine, la Déesse,

sont une unique source d’où tout jaillit

dans la même effervescence heureuse.

 

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10 août 2025 7 10 /08 /août /2025 08:12
Désir et Vacuité

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Parfois, au lever, on vacille, on avance dans l’exister pas très sûr de Soi, on fait ses premiers pas dans le monde comme au milieu d’un songe, on a quelque peine à dessiner ses propres contours, à savoir où l’on commence, où l’on finit. On est aux choses dans la distraction, dans l’égarement de Soi, on est pareil à la feuille d’automne portée par le vent sans que l’on sente sa provenance, que l’on estime sa direction et son but. La conscience est encore dans les limbes, les perceptions sont floues, les sensations s’évanouissent, les jugements et concepts ont si peu de présence, juste une faible lueur à l’orée de ce qui, vacillant, paradoxal, ne paraît avoir de réalité que par défaut, peut-être en raison d’un excès de notre propre imaginaire. On est déporté de Soi, situé sur une lisière nullement fixée, une sorte d’anneau de Moebius s’enlaçant et retournant sur soi, si bien que l’on douterait de son intime existence, de sa présence raisonnée parmi les confluences d’une innommable multitude. Si, à l’évidence, l’on ne manifeste nulle intention vis-à-vis de quoi que ce soit, ce qui du moins est assuré, c’est que la puissance de notre désir est identique à l’évanescence d’un follet, d’un farfadet, un filet d’eau glissant entre les doigts, disparu avant même qu’on n’en perçoive la lustrale fraîcheur.

   

   Mais puisqu’on a un corps, un semblant d’âme, il faut bien vivre, s’abreuver à la source du jour, fût-elle étique, se confier à l’instant qui vient, nullement avec certitude, seulement faire semblant d’y croire, le postuler, en quelque sorte, à la manière d’un possible. Donc on marche sur le bord de Soi, donc on voit à défaut de regarder, donc on se laisse approcher par les choses plutôt que d’en anticiper la venue. Et, dans cette hésitation de Soi, des Autres, du Monde, dans cette multiple confluence des significations voilées, non encore parvenues à maturité, on découvre, à l’angle de sa vision, une Forme si Subtile, si peu présente à soi, elle s’imprime à peine sur la toile de fond du jour, une forme qu’il faudrait dire « in-forme », comme si elle procédait de quelque néant en attente de la reprendre, de la diluer, de l’effacer parmi les hasards du destin. D’en faire un véritable non-être, sans doute une simple hallucination, une fantasmagorie à elle-même sa provenance et sa destination. De la Forme que-je-suis, à l’In-forme-qu’elle-est (en réalité deux In-formes se faisant face), nulle épaisseur, nulle distance, comme si je fondais en elle qui fondait en moi. Une annulation réciproque, si l’on veut. En ma qualité de factualité informelle, en sa qualité strictement homologue à la mienne, ce sont exactement deux carences qui se reflètent l’une en l’autre, deux fugues qui se répondent, deux disettes qui se nourrissent à un identique rien.

  

    Nous sommes pareils à deux cercles qui se tangenteraient par leur périphérie, parfois se superposant au point de se confondre, de s’annuler. Mais, ici, de manière à s’extraire des trop vives complexités d’une abstraction, il faut incarner le débat, il faut envisager de se correspondre peau à peau, bouche à bouche, sexe à sexe, autrement dit donner lieu et contour au désir sans lequel, non seulement une vie n’est pas une vie, mais elle n’est même pas envisageable à titre de simple hypothèse. Il s’agit donc de mon propre désir face à ce supposé désir de Celle-qui-me-pose-énigme (nommons-là « Énigme », pour la commodité de la nomination), donc Énigme demande à être extraite de son cocon, sortie de sa nature de chrysalide afin qu’une possible imago d’elle puisse trouver le temps et l’espace de son effectuation. Une sorte de Paon du Jour aux ocelles colorées, une forme humaine presque humaine, enfin la lisière en laquelle poser les qualités d’une substance élémentaire.

  

   Si nous tentons de décrire les esquisses selon lesquelles Énigme se donne (ou plutôt ne se donne pas !), nous nous apercevons vite que notre désir de la faire venir au langage se heurte vite à l’écueil d’une réelle inconsistance. C’est un peu comme si Énigme, possédée d’un simple désir blanc, presque incolore, en faisait une dimension performative affectant mon propre désir, le réduisant à une quai inexistence. Un désir annulant l’autre, ce qui revient à constater la rencontre de deux chimères nullement adverses, de deux consomptions nullement opposées, bien au contraire, deux non-désirs gommant tout relief existentiel.

 

Ton propre mirage venant

percuter ma propre fiction

 

   Comment pourrait-on mieux définir la confondante et insoluble « quadrature du cercle » de l’être-en-vie, qu’en faisant se rencontrer

 

deux désirs inexaucés,

deux désirs atrophiés,

deux désirs pliés sous le faix

de leur propre néantité ?

  

   Il me faut donc me résoudre à évoquer Énigme dans la forme la moins atone qui soit, à tirer de sa naturelle opacité quelque prédicat ne sombrant par avance dans l’illisible marigot de l’insignifiance. Passer, en quelque sorte, de la théorie à la pratique et jongler de l’une à l’autre car il n’existe pas d’étanchéité entre les catégories, sinon au prix des gratuites hypothèses que nous formulons à longueur de temps, les prenant pour des vérités définitives. L’existence, toujours, fait son étonnante jonglerie, allant du rêve à la réalité sans césure aucune, allant du pur imaginaire à la plus compacte concrétude, sans interruption. Donc Voyons Énigme en sa supposée authenticité, ou, du moins, dans une approche de ce qu’elle pourrait être. Å partir d’ici, c’est du symbole qu’il faut manier, de l’interprétation qu’il faut convoquer sur la seule pente qui soit nôtre, celle de la subjectivité au motif que l’objectif est un artifice, un simple et risible « miroir aux alouettes ».

  

   C’est du haut de la peinture qu’il nous faut partir, de son ciel si vous voulez, là où les significations se font les plus urgentes, les plus dignes d’intérêt. Le domaine d’une idéalité, toute matière jouant par rapport à son essence, le rôle d’une simple hypostase, d’une euphémisation du sens. Donc la tête. Donc les cheveux. La chevelure, son lent écoulement est rouge. De Rosso Corsa à Ponceau avec des touches d’Andrinople. Une manière de Sanguine, peut-être même de rivière de sang dégoulinant le long du cou, sur l’épaule de Celle qui pourrait figurer en tant que Parturiente, s’extrayant de Soi pour donner site à une destinée parmi d’autres, une destinée de douleur et de souffrance. On ne s’extirpe nullement du Néant avec facilité. Ce lacis de sève Purpurine est rien moins qu’étonnant.

 

Il est figure du DÉSIR

 

en sa fluence la plus extrême,

en son impudique résurgence,

en sa monstration la plus vitale.

 

C’est ceci, le Désir,

la pure rubescence mettant

la crudité de ses viscères à jour

 

   Comme un caillot sacrificiel qui viendrait dire l’innommable se faisant signe, se faisant hiéroglyphe en voie de déchiffrement. Nul désir ne saurait être exposé, placé sur l’étal du vivant comme on le ferait d’une marchandise, d’un pur article de consommation.

 

Nécessaire secret du Désir.

Nécessaire cèlement du Désir.

Nécessaire dilution du Désir

 

   en des mouvements serpentins qui le dissimulent aux yeux des Curieux avides de sensations, des Thaumaturges qui pensent traduire l’affect en miracle, des Thuriféraires qui croient encenser l’Amour à en seulement montrer la pudique résille.

 

Car le Désir, jamais ne se montre.

S’évoque parfois.

Se mentionne sous l’allusion.

Se figure sous le voile de l’infigurable.

 

   Or ici, vous en conviendrez, ce qui se donne à la vue, est bien plus qu’un simple filet d’eau fossile brillant au creux de l’humus, il est exposition triviale de soi, tracé pourpre d’une libido qui déborde Celle-qui-l’abrite, fait saillie dans le cru du temps, mêlé aux multiples contingences mondaines.

  

   L’habileté de la peinture est de créer deux domaines contigus situés en radicale opposition, deux milieux irréductibles l’un à l’autre,

 

le Rouge Désir s’affrontant

à ce qui, toujours l’alimente

et se décrit tel son envers,

 

cette Vacuité Blanche dont le corps

est ici le rayonnant emblème.

 

   S’il y a désir, et il y a visiblement désir, ceci se laisse clairement lire dans cette vive polémique d’une chevelure désirante faisant face à ce qui l’anime souterrainement, cette vacuité sans laquelle le désir ne serait nullement désir, seulement une envie de luciole, une faible phosphorescence dans l’herbe nocturne semée du reflet des étoiles d’un lointain amour. Et, si ce Désir se donne en tant que réellement tangible, c’est parce qu’il se montre sous les deux sources de sa manifestation :

 

la Sanguine du visage,

la Sanguine des mains.

 

Le Désir, avant d’être manuel, corporel, concret,

est bien plus idéel, intellectif,

logé au creux même de ce qui réfléchit,

anticipe, fomente des projets,

échafaude des plans ;

 

   la chair est seconde, sa brûlure consécutive à la braise conceptuelle qui jamais ne s’éteint, entretenue qu’elle est par cette immuable volonté de l’Existant, de l’Existante, de parvenir à leurs fins qui, toujours et prioritairement, sont des satisfactions, des plénitudes du corps, cette matière brute livrée à la sauvagerie des instincts, cette effervescence liée au problème même de la survie, autrement dit

 

le Désir en lieu et place

de cette finitude

 

   qui martèle de ses coups sournois l’architecture de nos anatomies depuis le jour de notre naissance.

 

Le Désir comme palliatif

provisoire de la mort.

 

   C’est bien évidemment en ces termes crus que doit s’énoncer cette question dont nous connaissons l’issue sans bien en vouloir tracer les limites, en figurer le portrait. Si Énigme est au repos, mains sagement croisées devant la bannière pliée de son sexe, si son visage est presque celui d’une Madone, cependant que nul n’aille se fier à cette eau qui dort, les eaux de lagunes, parfois, sous l’effet du vent (du Désir), se muent en violente tempête, semant la désolation sur leur passage.

 

Cette image tire toute sa force de l’intensité

dialectique de sa représentation :

 

le Désir attend, campé à l’adret du corps,

cette zone hautement solaire, éruptive, foisonnante,

avant de fondre sur l’ubac, cette dissimulation,

cette neutralité blanche, cette longue patience

en attente d’être fécondée par qui

la justifie et l’accomplit en totalité,

la Vie en sa lumineuse expansion.

 

Toujours le désir naît de la vacuité

et s’y rapporte comme l’Être

à sa pliure originaire.

 

Pour qu’il y ait cri,

il faut le silence.

Pour qu’il y ait lumière,

il faut l’ombre.

Pour qu’il y ait amour,

il faut le désamour.

Pour qu’il y ait joie,

il faut le danger.

 

POUR QU’IL

Y AIT DÉSIT

IL FAUT…

 

 

 

 

 

 

     

 

 

  

 

 

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7 août 2025 4 07 /08 /août /2025 07:35
La photographie comme accomplissement

" Sous un si doux nuage... "

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

   Le Photographe Alain Beauvois place en sous-titre modeste de sa photographie, presque invisible à l’œil nu, cette discrète mention : " Sous un si doux nuage... " Certes nous pourrions en rester là, jeter un rapide coup d’œil à l’image et poursuivre notre chemin alors que, déjà, le ciel, la mer, le sable ne subsisteraient qu’à titre de vagues souvenirs bientôt effacés. Ce à quoi nous devons être attentifs, en lieu et place de cette énonciation, attentifs donc aux points de suspension (…) dont l’évidente valeur est symbolique, ils désignent l’implicite, ils font signe vers le non-dit qui habite toute chose, implique le lieu même de son essence. Car, le plus souvent, le sens est inapparent à l’aune d’un premier regard distrait, dissimulé qu’il est sous des couches mondaines qui, faute de l’annuler totalement nous le livrent « en seconde main », si nous pouvons dire, sous la figure d’une altération qui n’est que le voile de son intime vérité. C’est comme si nous regardions le vaste plateau de la mer, éblouis de ses réverbérations, de ses rayonnements, fascinés par l’écorce, la surface, alors que l’authentique se dissimulerait au-dessous, à mesure que l’on descendrait dans les abysses, site d’expression des réalités en leur plus effective profondeur, autrement dit leur puissance.

   Après avoir brièvement commenté l’assertion du Photographe, il faut maintenant voir de plus près le titre de cet article :

 

« La photographie comme accomplissement »,

 

   ne retenir que ce mot « accomplissement » et s’interroger sur l’utilisation de ce prédicat. Le dictionnaire étymologique nous éclaire aussitôt :

   « satisfaction (d'un désir, d'un sentiment) » ; « action de mener à terme (une œuvre) ». Analysons ces deux valeurs conjointes, elles nous placeront d’emblée au centre même de la signification de cette représentation.

   « satisfaction (d'un désir, d'un sentiment) ». Si cette condition de possibilité de l’œuvre nous paraît sans délai évidente, parfois certaines propositions photographiques nous font inévitablement penser au contenu de cette expression « il y a loin de la coupe aux lèvres », où « la coupe » symboliserait le désir, les « lèvres » son accomplissement en l’oeuvre, ce qui, dans le contexte de cette énonciation, nous laisse supposer que certaines images portées au jour par une lacune du désir, ne se donnent que dans la retenue, dans l’approximation. Å leur contact nous sentons cette conviction initiale qui a fait défaut, dont la conséquence la plus visible, est de nous offrir une effigie tronquée de ce qui aurait dû être, sinon pure merveille, du moins une forme portée à son effectivité. Dans la trame secrète de l’image nullement parvenue à son terme, se laisse deviner cette incomplétude liée à une mesure intentionnelle située hors de son objet. Regardant, il nous vient comme un sentiment d’insatisfaction peut-être même une frustration consécutive à notre propre désir, en tant que Voyeur, de découvrir une œuvre ne laissant rien dans l’ombre, éclairant bien au contraire notre souhait de nous réaliser en elle. Car il y a toujours, de l’œuvre à nous, cette relation paradoxale, humus de l’œuvre sur lequel se fonde une grande part de notre complétude.

   Ici, « l’œuvre menée à terme » est saisissable immédiatement, au motif de la maîtrise de l’acte créatif, de l’exigence qui en a sous-tendu la réalisation. Donc nous ne résisterons guère à notre désir de l’envisager en tant que photographie « parfaite », car, pour nous, rien ne lui manque, si bien qu’elle fait signe vers une sorte de totalité, identique à la figure du cercle en lequel est enclose l’entièreté de son sens. Rien ne l’excède qui pourrait prétendre, en tant qu’élément nécessaire, porter son être à sa totale complétude. De ce fait elle gagne sa pleine autonomie et, partant, sa liberté. Nul besoin de la référer, hors d’elle, au paysage réel qui a présidé à sa mise en œuvre, nulle nécessité de la situer sur une cimaise qui la mettrait en regard d’autres images dont elle constituerait le naturel prolongement. Un peu plus avant dans l’article, nous la placerons en une manière d’écho, en parallèle avec une œuvre peinte mais, pour l’instant, contentons-nous d’en décrire la belle et unique manifestation.

   Le ciel est le ciel en tant que ciel, ce qui revient à dire qu’il repose entièrement en son essence et nous pourrions en dire tout autant de la mer, de la digue, du sable. Le ciel est de haute et pleine venue, il est cet immémorial qui vient rencontrer le mémorial humain, cette carence, cet inachèvement de l’oublieuse stature anthropologique. Le plus souvent, la réalité humaine se définit prioritairement par son infinitude bien plutôt que par sa « finitude », celle-ci nullement entendue comme sa fin mortelle, mais comme ce qui, « fini », n’attend plus rien de décisif de quelque altérité que ce soit. La finité en tant que finité, autrement dit le  « caractère de ce qui est fini dans le temps », l’entité à elle-même la totalité de son être. Bien entendu, nous sommes ici en régime d’idéalité philosophique, ce que l’existentiel est le plus souvent incapable de porter à l’effectivité, mais il n’est nullement interdit de procéder par analogie, une réalité immanente s’inspirant d’un principe qui lui est évidemment supérieur en fait et en droit.

   Le nuage, le long bandeau d’ouate du nuage, l’efflorescence du nuage, sa consistance doucement onirique, sa matière entièrement imaginaire nous l’offrent à la manière d’un Intelligible dont tous les nuages sensibles ne seraient jamais que les terrestres hypostases. En un tel nuage tressé de rien et de si peu, en cette Immense Liberté, nous les Hommes pouvons déposer nos rêves les plus fous : rêve d’un pays magique, rêve d’un calice aux mille parfums, rêve d’une île loin du souci des Hommes, rêve d’une Amante aimée pour elle uniquement en sa chair éthérée, dentelle au large de notre vibrante et désirante utopie.

   Puis, sous le nuage, à nouveau le ciel en son unique teinte, ce Céleste, ce Givré, notes harmoniques sans doute de plus hautes faveurs, peut-être un Poème Universel, peut-être un chant souple aux confins du Monde, peut-être la coloration de l’Amour lorsqu’il rassemble les Hommes, les unit en une seule et unique fraternité. Peut-être le signe d’une lointaine origine dont nous ne percevons plus que les signes affaiblis, vibration de cristal à la pointe de l’herbe. Et la Ligne d’Horizon, ce mince fil tendu d’un bord à l’autre de la Terre, cette pureté en soi, cette minceur du dire qui est, peut-être, l’initiale de l’Être, le point-source de la Nature en son destin le plus secret. Et l’index de la digue noire, il porte en son extrémité, à la façon d’un jeu dialectique, répétition du Jour et de la Nuit, écho de l’Ombre et de la Lumière, projection du Silence et de la Parole, en son extrémité donc ce Phare blanc est l’élément central, l’amer disant aux Hommes le lieu même de leur Être, disant l’Orient de Vérité dont, jamais, ils ne doivent se distraire, obligés qu’ils sont par leur Condition, d’en être les Gardiens les plus vigilants, les Serviteurs les plus fidèles. Et la plaine de la Mer, on dirait une simple déclinaison minimale du bleu Céleste, du Safran du sable, genre de médiatrice de l’aérien et du terrestre, union indéfectible de la Terre et de l’Air, et elle l’Eau qui vient tout féconder de sa lustrale floraison.

   En termes esthétiques, nous dirons simplement que cette photographie est le lieu unitaire où viennent s’assembler les éléments, où viennent s’assagir les Puissances Primordiales, où le Silence est l’opérateur certes discret mais ô combien performatif de ces paroles imprononcées de l’univers qui, sans doute, constituent une immense réserve de sens en lesquelles, nous les Humains, viendrions puiser cette infinie Sagesse qui devrait constituer notre nervure essentielle car, sans cette mesure pudique et intelligente des choses, nous ne sommes que des êtres à la dérive, que des navigateurs sans boussole, que des chercheurs d’or aux mains vides, que des Voyants atteints d’une cruelle cécité.

   Et maintenant l’analogie entre deux représentations : l’image du Photographe de la Côte d’Opale mise en perspective avec une Marine de Nicolas de Staël. Non qu’il y ait stricte homologie, correspondance de terme à terme, mais c’est plutôt l’esprit, la climatique, la simplicité et l’exactitude formelles qui sont à mettre en parallèle. Une image demandant l’autre, une image éclairant l’autre comme si la sémantique de l’une s’accroissait de la sémantique de l’autre.

La photographie comme accomplissement

   L’évidence est celle d’une géométrie exacte : identique travail de composition qui s’ordonne à partir de l’index du phare en sa céleste surrection. Le phare comme amer, comme orient à destination des Hommes afin qu’ils ne dérivent point dans l’exister, qu’ils puissent confier leur navigation à cette mer si lisse, si calme on la dirait là de toute éternité. Unité des tons qui, chez Nicolas de Staël n’est qu’une douce variation de gris, Plomb-Ardoise soutenu, puis Souris moins affirmée, puis éclaircissement en gris Acier, puis Argile, à peine un effleurement de la peau du Monde. Harmonie concordante chez Alain Beauvois, certes dans un chromatisme un peu plus soutenu, mais le clavier des couleurs se nuance selon la touche d’une osmose, toute une mince variation pastel, un genre de touche légère que l’on aurait estompée du bout des  doigts. Nulle teinte n’empiète sur sa voisine et le thème de la contiguïté s’allège de cette manière aurorale de faire venir à Soi un réel dans sa manifestation la plus pondérée, la plus furtive, sorte de fugue musicale qui fait aux oreilles son efflorescence de mousse et d’invisibles embruns.    Nous croyons ces images productrices de sérénité sinon de positive léthargie au motif même de la simple suggestion, de la légère invite, juste une insinuation, juste un frisson irisant la pulpe de la chair. Nulle entaille qui se dissimulerait sous un angle vif, nulle césure qui surgirait de plans divisés par quelque dialectique, nulle rupture dans le naturel et la logique des enchaînements iconiques. Le sentiment unitaire est tel que tout commentaire au-delà, bien plutôt que de verser à la source de la plénitude, n’en pourrait que compromettre la délicate existence. Ici, à proprement parler, il n’y a nulle différence entre le geste pictural et le geste photographique : les deux s’alimentent à une semblable racine tissée de nostalgie bucolique, idyllique dont tirer, plus tard, au plein du souvenir, d’heureuses réminiscences, le passé se fondant au présent en une manière d’exacte authenticité.

      Aussi, nous séparant de l’image, nous n’installons nulle coupure entre elle et nous, nous la laissons prospérer dans la nuit de notre inconscient, nous la sentons pousser ses lianes à la lisière de notre conscience, nous l’apercevons, parfois, depuis la plaine de notre couche, faire son invisible clignotement, ciel, nuage, mer, sable, phare, digue, lexique initial d’une félicité que, toujours nous gagnons à nous confier à la beauté vacante des choses. Ciel, nuage, mer, il y a tant, encore, à espérer de l’éclosion des choses à portée de notre regard, tout contre le signal de notre index, il montre le possible, or celui-ci est illimité.

 

C’est nous qui fixons les limites

et disons l’impossible.

Abandonnons le cèlement,

disposons-nous à l’Ouvert.

Ces deux créations nous y invitent

à leur manière qui est belle,

qui pointe l’urgence qui est la nôtre

de percevoir, dans la gangue d’humus,

la gemme délicate qui y trouve abri.

 

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2 août 2025 6 02 /08 /août /2025 17:18
Génie : folie par destination

Marc Alpozzo (Ouvroir de réflexions potentielles)

 

***

 

De Christine Raison :

 

« Merci, Jean-paul d'avancer l'idée de la folie de Nietzsche.

Certains la réfutent en parlant des effets de la syphilis.

Comme vous, je pense qu’une relation sincère

et intime l’aurait protégé de son enfermement .… »

 

*

 

   Le problème de la folie est si redoutable à affronter, si difficile à cerner que le recours imageant à la métaphore (ici une pièce de monnaie), un pied dans le sensible, un pied déjà dans l’intelligible, nous la rendra plus « familière » si l’on peut s’exprimer ainsi. Le Génie m’apparaissant, par essence, un être du partage, du milieu, mais aussi et surtout un être de l’entre-deux (avant même de basculer hors de toute dimension humaine), c’est dans la figure étrange du Funambule, du Fildefériste, qu’il donnera le plein de sa réalité, scintillant parfois dans le pur rayonnement solaire, parfois chutant dans le cul-de-basse-fosse ténébreux du Néant.

Donc, métaphoriquement, plaçons l’activité du Génie (la pièce de monnaie en est le lieu) sur cette lisière étroite qui porte le joli nom de « carnèle », cette limite s’instaurant entre l’avers portant l’effigie (l’apparence sensible), et le revers portant la valeur (chiffre intelligible ou essence déterminant sa vraie nature).

   Car ce qui est paradoxal au plus haut point, c’est bien la destination tragique du Génie qui n’accomplira son essence qu’au prix d’un saut dans cette folie dont il redoute les assauts mais dont il espère qu’elle tiendra allumée la vive étincelle de sa passion. Nul n’est un Génie au titre de sa propre volonté, c’est tout simplement la Nature qui a posé les conditions de son accomplissement. Par « Nature », il faut entendre le socle infrangible, le fondement à partir desquels un individu trace sa route, exception faite des déterminismes sociaux et autres influences sous le sceau desquelles il se trouverait placé. Ce que je veux exprimer par-là, c’est le caractère de nécessité qui fait du Génie un Génie.

   Ayant posé ceci tel un incontournable postulat, l’on comprendra aisément que tout événement survenant dans la vie du Génie (rencontre fortuite, attrait amoureux, culte passager d’une passion adventice), tout événement donc n’agira qu’à titre de pure contingence, c’est-à-dire qu’il ne fera dévier en rien la flèche existentielle dont l’atteinte de la cible se trouve, par vocation, entièrement déterminée. Ces méditations, reportées au cas de Nietzsche, veulent dire que, ni les effets négatifs de la syphilis, ni l’impossibilité en laquelle se tiennent ses sentiments intimes de pouvoir rejoindre en quelque manière une Lou-Andrés Salomé ne peuvent justifier son basculement dans la démence. De la même façon, la perte de Suzette Gontard (la Diotima de son roman « Hypérion ») à elle seule, fût-elle douloureuse, ne peut suffire à expliquer la chute de Hölderlin, son refuge terminal dans l’enfermement de la tour du Menuisier Zimmer, à Tübingen, là où plus aucun sens ne vient entretenir un esprit en totale déroute. Pas plus que les succès on insuccès d’Artaud dans « Les Censi », sa pièce retirée de l’affiche, son « demi ratage », ne suffisent à bâtir les fondations de son internement à l’asile des Quatre-Mares ou à l’hôpital de Rodez. Et, en ce qui concerne Van Gogh, ni ses soucis financiers, ni son échec du projet d'établir un atelier à Arles, ne peuvent être les motifs suffisants qui le conduisent au geste irréversible de ce coup de révolver dans la poitrine qui signera l’épilogue de son destin.

   Tous ces événements, aussi décisifs soient-ils, sont des actes de pure immanence, s’adressant bien plutôt à la personne humaine de l’Artiste en proie aux multiples soucis de l’existence, ils ne sont nullement des motifs du Génie, des fragments de son inatteignable essence. Ils témoignent de l’Homme, nullement de ses dons hors du commun, de ses facultés suressentielles, de son commerce avec ce qu’il nous faut bien nommer une transcendance, à savoir le plus haut de Soi aimanté par le Hors-de-Soi, ce danger, mais cette fascination, mais cet attrait de la brûlure, cette netteté scintillante de la Blancheur, cet orbe assourdissant du Silence, cet appel d’une absolue Solitude.

   Et ici, il me faut citer la célèbre assertion hégélienne selon laquelle : « La philosophie est idéaliste, ou elle n'est pas. », que l’on pourrait aisément paraphraser selon la formule : « Le Génie est idéaliste, ou il n’est pas ». Car tous ceux cités jusqu’ici, aussi bien Nietzsche, qu’Hölderlin, qu’Artaud, que Van Gogh sont des Idéalistes, autrement dit leur esprit précède et justifie leurs corps, ces lourdeurs, ces boulets, ces empêchements à être.  Le geste immanent ne prend sens qu’à la lumière du motif transcendant qui en a dicté la forme, a présidé à sa mise au jour. Il y a donc, chez l’homme de Génie, un constant jeu pervers qui met en tension son existence perpétuellement tiraillée entre les gestes du quotidien (ces entraves, cette aliénation) et cet essai de pure Liberté que constitue l’effectuation, au plus haut degré, du geste artistique, philosophique, philologique, tous domaines dans lesquels l’Esprit est à l’œuvre (au sens de l’œuvre se faisant), le corps étant au repos, en une certaine manière répudié, comme pourrait l’être une chose inutile et gênante, une servitude à proprement parler. Car il faut, au phénomène intellectif, imaginatif, inventif, la vitesse de la comète, le scintillement de l’éclair, l’éclat de la foudre. Il faut s’extraire du réel, telle l’indigente chrysalide qui s’arrache à sa tunique de fibre pour donner lieu au brillant imago.

   Seulement, tout geste d’arrachement, d’effraction, de fracture est, de facto, geste de séparation, d’éloignement de Soi, geste schizoïde, unité se brisant en mille fragments qui, dès lors, ayant atteint un point de non-retour, signeront l’éparpillement d’une personnalité livrée au feu même de la disjonction, de l’écartèlement, de la diaspora sans fin.  Sillage de la folie faisant ses mille brisures, beauté insoutenable, tel un miroir étincelant ; mariage antithétique de la Raison et de la déraison, laquelle déraison se donnera comme le signe irréversible d’une méta-réalité dont nul ne pourra percevoir que les contours externes, les feux de Bengale, les diaprures, à défaut d’en pouvoir connaître la subtile et non-reproductible genèse. Le Génie sait bien qu’il vit sur l’étroite margelle de la carnèle, cet espace si étroit, ce lieu innommable, ce fin liseré qui s’insinue entre le Corps et l’Esprit, la Physique et la Métaphysique, la Matière et le Néant, ce fléau oscillant en permanence d’une réalité à l’autre, le « juste milieu » constituant le seul site habitable pour l’homme. Mais ces Hautes Figures de la Pensée, de l’Art, ne sauraient accepter de se vêtir d’un corset si étroit au sein duquel leur puissance même échouerait à se donner pour ce qu’elle est : un nécessaire rayonnement à offrir au Monde, la délivrance de pures gemmes en lieu et place de substances viles, l’aboutissement, en quelque sorte, de l’entreprise alchimique, là où le réel quintessencié, devient diaphane, où l’opaque devient transparent, où la prose devient poésie.

   Certes, tout ceci se déroule au risque de leur Folie, et ceci est gravé en eux, d’une façon infiniment visible, rubescente, braise illuminant la nuit de son regard magnétique. Observant la danse du feu, se fondant en son irrémissible beauté, qui donc est capable, sur cette Terre, de se soustraire à la fascination de ces mystérieux rayons de lumière paraissant se ressourcer à leur propre jaillissement ? Quidam, l’on n’échappe pas plus au sortilège du feu que le Génie ne peut se soustraire à l’efflorescence sans fin de ses étonnants pouvoirs. Question de vie ou de mort. Ou bien le Génie est pur Génie, ou bien il s’écroule sur lui-même, telles les murailles de Jéricho s’effondrant sous le souffle des trompettes. On l’aura compris, par « vocation », le Génie est condamné à la folie. On ne tutoie impunément ni les excès de Dionysos, ni la grandeur prophétique d’un Zarathoustra, pas plus que l’on n’affronte la redoutable Volonté de Puissance (autant de manifestations de la transcendance) sans courir le risque de Soi. Nietzsche, tout comme Hölderlin qui vit « sous les orages du dieu » ; tout comme Lautréamont parfois métamorphosé en son propre bestiaire ; tout comme Artaud qui se perd dans la fumée du peyotl des Indiens Tarahumaras ; tout comme Vincent qui succombe sous les assauts des faucilles noires des corbeaux sous le ciel incendié d’été, tous ces Génies donc ont connu « La traversée des apparences » (pour utiliser le beau titre de Virginia Woolf qui, elle aussi, connaîtra la fin tragique du suicide). Car, aux « apparences », à cette lourde réalité matérielle, au principe de la « pesanteur », ils préfèrent le principe de la « grâce » (allusion au beau titre de Simone Veil), au divers du sensible, ils substituent l’unité de l’intelligible ; à la gaucherie de l’acte, ils substituent la finesse de l’Idée ; aux mailles étroites de la raison, ils privilégient la désinvolture, l’élégance, le brio de la Folie. Seulement ce brio clôture définitivement un itinéraire qui, pour avoir été chaotique, parfois à la limite d’une visibilité, n’en a pas moins ouvert d’immenses clairières aux hommes du commun, clairières au sein desquelles un Soleil s’est levé qui, jamais ne s’éteindra, pareil à ces Tournesols d’un jaune lumineux qu’un Vincent a légués aux hommes de Provence comme le signe d’un destin hors du commun.

   On ne conclut jamais quant aux quelques estimations que l’on destine aux Génies. Par définition ils sont hors de portée. Ils sont Universels, nous ne sommes que particuliers. Ici j’en reviens, Christine, à votre assertion : « je pense qu’une relation sincère et intime l’aurait protégé de son enfermement », ce que semblent contredire les thèses rapidement évoquées au cours de cet article. Nul, en effet, ne peut savoir, au motif que l’on ne refait pas l’Histoire, ce qu’eurent été les existences d’un Nietzsche ou d’un Rilke en compagnie de leur égérie, Lou-Andréas Salomé ; en quoi le destin d’un Hölderlin eût été métamorphosé si sa vie s’était déroulée dans la proximité étroite de Suzanne Gontard, le seul Amour qu’il ait connu. Au prix immense de leur désarroi, ces immenses Créateurs nous ont transmis les diamants de leurs pensées. Pouvaient-ils faire mieux ? Merci en tout cas pour vos belles remarques. Tout Génie est Génie malgré soi et, pourtant, paradoxe encore, sa volonté est infiniment tendue vers ce but qui est sa propre néantisation. De là la beauté infinie du Génie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 juillet 2025 4 31 /07 /juillet /2025 08:16
VERTIGO

***

 

« Si je me retourne sur moi,

le vertige me saisit. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

« Si je me retourne sur moi, le vertige me saisit. »

 

   Sans doute faut-il énoncer ceci, ce vertige du retournement sur Soi qui est vertige du passé, vertige d’avoir été, vertige de n’être plus que ce lieu sans mémoire, ce pouvoir réduit à la portion congrue d’une effectivité qui se cherche mais ne se trouve point. Alors, on s’installe sur la toile d’une chaise-longue, on s’installe en Soi, rien que pour Soi, pensant tirer de cette condensation de qui-l’on-est, bien plus qu’un simple et étique filet d’eau, peut-être une ampleur de Soi jusqu’ici encore non éprouvée. On fait confiance à son imaginaire, on se campe sur le versant de quelque fantaisie, on s’arcboute sur la moindre irisation du souvenir dont on espère que, par un miracle de son propre destin, il ne se métamorphose en un brillant, en un somptueux arc-en-ciel. Par la vertu d’une pensée prodigue on se réjouit d’avance de trouver en chaque couleur la richesse d’un symbole, escomptant en tirer bien plus qu’une connaissance, un accroissement de son être porté au-delà de son site habituel, un déploiement sans fin, suppute-t-on, et l’on accorde déjà son corps à un mouvement anticipateur d’une joie future.

  

Les couleurs ?

 

   On convoque le Rouge, autrement dit la passion, l’amour, l’énergie. Il n’en demeure qu’une sorte de lueur éteinte, à peine Capucine, tout juste l’insistance d’un Nacarat, une usure des sens, une décoloration des sentiments.

   On se confie à l’Orange, en espérant la mesure d’une joie, l’aventure d’une créativité. La Tangerine aux vives teintes est devenue Safran usé, le vif Corail s’est mué en pâle Aurore, si bien que ne se donnent plus qu’une lumière presque éteinte, le reflux d’une inventivité dont le solde est presque imperceptible sous la vive clarté du jour.

   De ces rayonnements qui s’absentent, l’on fait vite le deuil, puis l’on se contente d’appeler le Jaune solaire, on cherche à y débusquer l’optimisme, à s’y vivifier à l’aune de son potentiel d’énergie. Mais l’Or s’est transmué en Topaze sourd, en Soufre discret. On n’en reconnaît plus la palette vide, anonyme.

   On se réfugie dans le Vert rassurant, dans cette touche de Nature à laquelle l’on pense devoir se ressourcer sans délai. La pesanteur réconfortante de Malachite a laissé place à un Tilleul inconsistant dont on désespère qu’il ne puisse nous régénérer, nous disposer à quelque nouvelle ouverture, nous offrir une possible éclaircie.

 

Et ainsi de toutes les couleurs qui s’affadissent, perdent de leur éclat.

  

   Le Bleu est délavé, comme dilué par des tornades de pluie.

   L’Indigo a abandonné la profondeur de la méditation pour n’être plus que songe léger se perdant en d’immatérielles contrées.

   Le Violet royal, mystérieux, magique s’est effondré sous sa propre vanité, une exsangue Glycine s’est substituée à la belle certitude d’Améthyste.

  

   Immergée dans le bain des couleurs, mon énonciation est soudain devenue universelle, le « On » de l’esquive, de la dérobade, de la dissimulation s’est vite offert en lieu et place de ce « Je » qui devrait être la seule mesure de ma propre identité, de ma singulière ipséité. Mais c’est ceci, ce moirage, cette diaprure du vertige qui m’arrachent à moi-même pour me remettre au « confort » anonyme des foules, à leur obscure banalité, à leur fausse certitude, à la supposée assurance des assemblées plurielles en lesquelles je pense pouvoir échapper à la rudesse de ma propre condition, à l’inhospitalité d’un abri qui, bien plutôt que de me protéger, me propulse sans ménagement au sein même de la polémique insistante du Monde. Seul le faire-face est la solution qui convient à ma propre exposition à l’altérité. Tout le reste n’est que fausseté. Mais le faire-face est toujours risque de Soi, danger de Soi, dissolution en une extériorité dont je ne ne peux rien contrôler, disposition de Soi à ce qui, inconnu, opaque, ténébreux, prend vite le visage d’une menace constante. Alors, pris entre le « On » anonyme et le « Je » égoïque, mes certitudes tremblent à la manière d’un vacillant château de cartes.

  

   Alors, pensant pouvoir échapper au trouble, à l’égarement, à l’indéterminé, je me réfugie en quelque site d’un souvenir heureux dont j’espère que le baume me soustraira aux divagations actuelles, effacera quelques rides, fardera de jeunesse des propos qui se perdent dans la platitude du quotidien. Une image vient de loin comme au travers d’une brume, d’un voilage qui ne laisserait à la figure que la possibilité de ses propres contours, nullement la profondeur de son essence. La représentation est floue que mes sens ne parviennent nullement à fixer. Il me faudra donc me contenter de cette approche, de cette approximation. Sur le grisé d’une photographie ancienne, deux visages se détachent, certes familiers puisqu’il s’agit de celui de Maman et du mien, mais leur distance, leur étrangeté me feraient presque douter de la réalité ancienne de cette situation. Nous sommes devant la fenêtre de la pièce à vivre de « La petite maison » à Beaulieu, premier pied à terre dans ce village de mon enfance avant que « La grande maison » ne soit construite.

  

   Sur la photographie, Maman est à droite, tout sourire, visage entouré d’un casque de cheveux fournis, ondulés. Ce visage de la « force de l’âge » (elle a un peu plus que la trentaine), je l’avais oublié, recouvert qu’il était par les strates du temps, revient à moi avec toute sa force tranquille, son auréole rassurante. Je suis à gauche sur l’image, appuyé contre Maman. J’ai aux alentours de quatre ans, visage rond, encore marqué de l’empreinte de la petite enfance. Je suis vêtu d’une barboteuse aux carreaux de Vichy que Maman a confectionnée elle-même. Elle porte un tablier également de fabrication maison. Je ne sais qui a pris la photographie, sans doute mon Père, en tout cas nous offrons au Preneur de vue le bonheur qu’il attend de notre attitude tendre, toute faite d’enlacement réciproque. Rien n’est forcé, tout coule de source. L’amour filial s’alimente à la source maternelle qui, à son tour, vit de cette présence fidèle à ses côtés. Que dire aujourd’hui de ce témoin d’un temps ancien qui paraît avoir pris la valeur de ces illustrations anciennes que l’on trouvait dans les magazines d’antan, si ce n’est que mes sentiments n’ont pas varié, que l’amour est toujours présent, regrettant l’absence de son objet ?

  

   Cette séquence, je la nommerai simplement ma « petite madeleine » au motif qu’elle recompose un passé disparu au travers d’un regard actuel cherchant à s’accroître de ce souvenir. Mais ceci sitôt formulé, je prends immédiatement conscience que ne se présente à moi nulle amplification, nulle majoration de ce qui fut, ces événements anciens qui rejailliraient, par une sorte de miracle, atténuant le maussade, le fade du quotidien. Comme si le simple fait de la remémoration pouvait insuffler, en ma chair présente, une dimension méliorative, un espace d’accomplissement. Nullement. Mon regard lucide sur les choses ne les installe guère dans une manière de prodige qui les dilaterait de l’intérieur, genres de baudruches portant en elles, au terme de leur réactivation, les motifs mêmes de leur expansion, de leur félicité. Il me faut le reconnaître, le pouvoir magique de la réminiscence est usé, perdu en ce labyrinthe temporel dont la mémoire ne parvient nullement à démêler l’écheveau embrouillé. Trop de choses ont eu lieu depuis la petite enfance, trop de confluences, de divergences, de parcours annulés, trop de volte-face, trop de retournements, trop de reniements. Il ne demeure qu’une trame usée, laquelle ourdit les fils lâches d’un âge qui n’espère plus rien des nouveautés, sinon ce vertige infini sur lequel j’essaie, laborieusement, de tresser quelques mots.

  

« Si je me retourne sur moi, le vertige me saisit. »

 

   Antienne qu’il me faut réactualiser à chaque instant afin de ne perdre nullement le fil de ma méditation, lequel n’est que la mise en mot d’un état d’âme sans réelle nervure. Vertige de l’espace, vertige du temps comme s’il y avait conflagration de ces points de repère, confusion de ces amers. L’espace se cristallise, devient une sorte de clepsydre minérale, de concrétion têtue. Le temps s’amenuise au point qu’il paraît devenir une simple portion d’espace privée de contours. Espace/temps à eux-mêmes leur propre confusion. Temps/espace sidérés, l’un effaçant l’autre. C’est ceci, le vertige, ne plus savoir où l’on est, ne plus savoir qui l‘on est. Alors on confie au tain du miroir le blême de son visage, on projette sa face de Pierrot Triste dans un vide sidéral. Nulle Colombine à l’horizon. Nulle présence sauf la sienne propre qui pourrait se comparer à ces filets de fumée grise qui, en automne, montent d’un frais vallon, se perdent dans l’immensité du désert céleste. On n’en peut deviner ni l’origine ni anticiper la fin. Nulle altérité mais aussi, mais surtout, nulle présence à Soi dont la conscience délimiterait la pure et indiscutable réalité. Identique, le Soi, à une boule d’ouate jetée en plein ciel, laquelle ne rencontrerait ni une forme homologue, ni un écran sur lequel faire écho, recevoir l’accusé de réception de sa propre existence. L’errance en tant qu’errance qui pourrait trouver sa gémellité dans l’erreur en tant qu’erreur. Une vie s’élance selon le trajet déterminé de sa flèche mais ce trajet n’a nulle finalité, ce trajet est simple mouvement sans loi ni justification, une perte du sens que tout s’ingénie à confirmer à la hauteur d’un silence qui hurle et s’assourdit lui-même.

  

   Certes, quiconque lira, prendra acte de mon écriture décousue, pareille à une girouette tourmentée, tirée à hue et à dia, une fois selon la volonté du Noroît, une autre fois selon la furie de l’Harmattan, une fois encore selon les morsures des vents Catabatiques, ceux qui érodent les calottes glaciaires élevées de l'Antarctique et du Groenland. Pris dans les remous de cet incroyable vortex, quelle alternative me reste-t-il afin de me recentrer sur moi-même, afin de produire un discours logique qui me placera à nouveau dans les travées rassurantes des occupations mondaines, peut-être même, l’esprit redevenu serein, une marguerite, une naïve pâquerette décideraient-elles d’orner ma bouche, de m’attribuer une légèreté depuis longtemps perdue ?  

  

   Je saisis le dictionnaire qui dort sur la plaine de mon bureau. Je l’ouvre à la page qui mentionne le beau mot de « Vertige » (je pourrais même m’amuser à le métamorphoser d’une manière paronymique en « Verte Tige », ce qui aurait pour effet de réduire mon affliction à ce cher « état de Nature » chanté par ce bon Jean-Jacques !), mais rien n’y fera et, peut-être, sous la poussée d’un simple mais impérieux désir d’Inconscient, je déciderai de demeurer dans cette « Stimmung », cette étrange humeur, cet état émotionnel vivant de sa propre consomption, comme si, de cette indécision, ne pouvait naître rien moins qu’une félicité, sans doute inapparente aux yeux des Curieux et en ceci, douée d’une infinie valeur, celle de la confidence à Soi.  

  

   J’irai directement à l’étymologie, pensant tirer de la source nourricière bien plus qu’une connaissance, peut-être un dévoilement de qui-je-suis, une perspective inaperçue, un nouveau mode d’emploi à partir duquel me réorienter dans l’existence. Donc j’avance dans la forêt des mots, j’explore leurs hautes canopées, je m’abreuve à leurs ruissellements, je goûte leurs douceurs pluviales, je m’enveloppe de leurs lentes mélopées. J’interroge le VERTIGE en sa native venue. Je l’écoute faire ses fins ébruitements, j’essaie d’en surprendre le mystère caché dont je suppute qu’il est la face à peine visible du mien, cette énigme qui bourdonne tout autour, jamais ne se résout. Peut-être est-ce là sa plus grande richesse ?

  

Vertige : « étourdissement passager où l'on croit voir les objets tourner autour de soi ».

  

   Oui, tout tourne, le passé s’enlace au présent, lequel gire de conserve avec le futur. Tout glisse, échappe à même son propre vertige. Oui, car les Choses aussi éprouvent cet « étourdissement », elles qui, tout comme nous les Hommes, sont mortelles, sont de passage et se hâtent de vivre leurs vies de Choses du mieux qu’elles le peuvent. Je regarde à nouveau la photographie ancienne, cette signature de qui était Maman, de qui j’étais en un temps devenu sans attache, une rapide nuée que le ciel a effacée. Je tourne autour de Maman qui tourne tout autour de moi. Nous sommes tous deux pareils à de gros bourdons tachés de pollen qui ne vivent qu’à récolter la provende qui, à la fin, les réduira à n’être qu’une infime trace jaune perdue dans les tourbillons de l’air. C’est bien nous qui sommes les « Objets » supposés tourner en une sorte de gigue dont nul ne peut comprendre la signification. Sorte de Danse de saint Guy à elle-même sa propre obscurité. Mais ce qui me pose problème au plus haut point, c’est la mention fallacieuse de « passager ». En quoi donc l’étourdissement pourrait-il prétendre à ce prédicat, lui l’étourdissement qui est synonyme d’existence ?  Nul parcours existentiel sans ébranlement continu, délire permanent, griserie quotidienne, égarement chronique, évanouissement constant, faiblesse rémanente, syncope pérenne, choc perpétuel, trouble incessant. Est-il né ou bien encore à naître Celui qui, exempt de toutes ces affections, se donnerait comme l’équivalent d’une présence quasi divine ?

  

Poursuivons notre inventaire : « esprit de vertige » : « folie passagère d'inspiration divine »

  

   Ces mots, nous les devons à Bossuet. On ne pouvait guère attendre autre chose de la part d’un Évêque, Prédicateur de talent de surcroît. Ce qu’il faut dire, surtout venant de l’athée que je suis, c’est qu’en matière de création d’un vertige radical, indissoluble, infrangible, l’Homme ne pouvait faire mieux que d’inventer Dieu. Acte de supposée liberté qui se transmue en aliénation définitive. Comment, après ce constat d’un « Dieu unique, éternel, immuable, immatériel, tout-puissant, souverainement juste et bon, infini dans toutes ses perfections », l’Homme pouvait-il encore exister sereinement, envisager son destin autrement que poinçonné d’une dette irrémissible qui le condamnait à n’être qu’un vulgaire « ciron » à l’égard de ce Transcendant qui le contraint et le dépasse de toutes parts à l’aune de sa dimension incommensurable ? Oser se mesurer à Dieu c’est, d’emblée, en être l’Obligé, condamné à végéter, sa vie durant, sous les fourches caudines d’une irréfragable Puissance. Alors être Homme devient la simple synonymie d’être lui-même vertige et rien que ceci.

  

   Mais redescendons à des strates plus terrestres avec Rousseau qui nous dit dans les « Confessions », à propos du vertige : « Impression de chute qu'éprouvent certaines personnes au-dessus du vide ».

   

   Certes, Rousseau, lui qui se définit comme « Seul, étranger, isolé, sans appui, sans famille … » ne pouvait éprouver à l’encontre de ce qu’il considérait comme une véritable cabale sociale que le plus inquiet des sentiments, la plus vive des réprobations. On ne peut énoncer sans révolte « Lʼhomme est né libre, & partout il est dans les fers » sans ressentir en soi, au plus profond, un long et dommageable frisson, une impression de total égarement, un véritable et préoccupant tournis qui confine, parfois, à une authentique  détestation de vivre. Nul plus que Rousseau n’en a éprouvé, au vif de sa chair, l’intime déchirure.

 

   Ce que jusqu’ici nous avons exploré au travers de ces citations célèbres : le Vertige réduit à ce qu’il est par essence, un non-sens absolu qui ne rencontre jamais que son propre vide. On a ôté, de ce vertige, tout ce qui était extérieur à sa nature, petits soucis, vagues inquiétudes, passagères contrariétés, espoirs déçus, si bien qu’il ne reste, à la manière d’un fascinant diamant allumant ses feux maléfiques dans une nuit fermée, incompréhensible, que le Pur Vertige, autrement dit l’angoisse manifeste qui ne connaît nulle hétéronomie, qui gire tout autour d’elle-même avec l’insistance d’un gros frelon animé des plus funestes intentions. L’angoisse en tant qu’angoisse, l’amie fidèle d’un vertige qui ne trouve plus nulle ligne capable d’en définir les contours, d’en préciser l’insondable aporie.

  

   Conclure ce texte guidé par le sentiment étrange d’une existence qui se dérobe à chaque pas, ne pourra avoir lieu qu’à citer, pêle-mêle, dans une manière d’infernal vortex, la liste de ses valeurs lexicales, lesquelles se télescopant à la façon d’un perturbant charivari, nous conduiront à la limite d’un ébranlement de tout l’être, avancée à l’aveugle sur la voie étroite d’un destin de Fildefériste :

  

   « Empr. au lat.vertigo « mouvement de rotation, tournoiement », « vertige, étourdissement, éblouissement » de vertere « tourner », « retourner, renverser », « changer, convertir, transformer ».

  

   Et puisque, à l’initiale de notre méditation, nous avions placé une remarque de J.M.G. Le Clézio, autant clore ce rapide débat par une citation tirée également de « L’extase matérielle », réflexion désabusée, mais ô combien lucide, sur le contenu le plus souvent tragique de la Condition Humaine :

« …tout cela n’est que désert,

nudité, glace, bloc de marbre

qui cerne et ferme !

Comment est-ce possible ?

Que faire ?

Je n’ai même plus un débris,

même plus un mot

sur quoi prendre appui

pour provoquer,

pour tenter de me révolter,

pour briser les murs.

Rien.

Rien. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 juillet 2025 4 31 /07 /juillet /2025 08:16
VERTIGO

***

 

« Si je me retourne sur moi,

le vertige me saisit. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

« Si je me retourne sur moi, le vertige me saisit. »

 

   Sans doute faut-il énoncer ceci, ce vertige du retournement sur Soi qui est vertige du passé, vertige d’avoir été, vertige de n’être plus que ce lieu sans mémoire, ce pouvoir réduit à la portion congrue d’une effectivité qui se cherche mais ne se trouve point. Alors, on s’installe sur la toile d’une chaise-longue, on s’installe en Soi, rien que pour Soi, pensant tirer de cette condensation de qui-l’on-est, bien plus qu’un simple et étique filet d’eau, peut-être une ampleur de Soi jusqu’ici encore non éprouvée. On fait confiance à son imaginaire, on se campe sur le versant de quelque fantaisie, on s’arcboute sur la moindre irisation du souvenir dont on espère que, par un miracle de son propre destin, il ne se métamorphose en un brillant, en un somptueux arc-en-ciel. Par la vertu d’une pensée prodigue on se réjouit d’avance de trouver en chaque couleur la richesse d’un symbole, escomptant en tirer bien plus qu’une connaissance, un accroissement de son être porté au-delà de son site habituel, un déploiement sans fin, suppute-t-on, et l’on accorde déjà son corps à un mouvement anticipateur d’une joie future.

  

Les couleurs ?

 

   On convoque le Rouge, autrement dit la passion, l’amour, l’énergie. Il n’en demeure qu’une sorte de lueur éteinte, à peine Capucine, tout juste l’insistance d’un Nacarat, une usure des sens, une décoloration des sentiments.

   On se confie à l’Orange, en espérant la mesure d’une joie, l’aventure d’une créativité. La Tangerine aux vives teintes est devenue Safran usé, le vif Corail s’est mué en pâle Aurore, si bien que ne se donnent plus qu’une lumière presque éteinte, le reflux d’une inventivité dont le solde est presque imperceptible sous la vive clarté du jour.

   De ces rayonnements qui s’absentent, l’on fait vite le deuil, puis l’on se contente d’appeler le Jaune solaire, on cherche à y débusquer l’optimisme, à s’y vivifier à l’aune de son potentiel d’énergie. Mais l’Or s’est transmué en Topaze sourd, en Soufre discret. On n’en reconnaît plus la palette vide, anonyme.

   On se réfugie dans le Vert rassurant, dans cette touche de Nature à laquelle l’on pense devoir se ressourcer sans délai. La pesanteur réconfortante de Malachite a laissé place à un Tilleul inconsistant dont on désespère qu’il ne puisse nous régénérer, nous disposer à quelque nouvelle ouverture, nous offrir une possible éclaircie.

 

Et ainsi de toutes les couleurs qui s’affadissent, perdent de leur éclat.

  

   Le Bleu est délavé, comme dilué par des tornades de pluie.

   L’Indigo a abandonné la profondeur de la méditation pour n’être plus que songe léger se perdant en d’immatérielles contrées.

   Le Violet royal, mystérieux, magique s’est effondré sous sa propre vanité, une exsangue Glycine s’est substituée à la belle certitude d’Améthyste.

  

   Immergée dans le bain des couleurs, mon énonciation est soudain devenue universelle, le « On » de l’esquive, de la dérobade, de la dissimulation s’est vite offert en lieu et place de ce « Je » qui devrait être la seule mesure de ma propre identité, de ma singulière ipséité. Mais c’est ceci, ce moirage, cette diaprure du vertige qui m’arrachent à moi-même pour me remettre au « confort » anonyme des foules, à leur obscure banalité, à leur fausse certitude, à la supposée assurance des assemblées plurielles en lesquelles je pense pouvoir échapper à la rudesse de ma propre condition, à l’inhospitalité d’un abri qui, bien plutôt que de me protéger, me propulse sans ménagement au sein même de la polémique insistante du Monde. Seul le faire-face est la solution qui convient à ma propre exposition à l’altérité. Tout le reste n’est que fausseté. Mais le faire-face est toujours risque de Soi, danger de Soi, dissolution en une extériorité dont je ne ne peux rien contrôler, disposition de Soi à ce qui, inconnu, opaque, ténébreux, prend vite le visage d’une menace constante. Alors, pris entre le « On » anonyme et le « Je » égoïque, mes certitudes tremblent à la manière d’un vacillant château de cartes.

  

   Alors, pensant pouvoir échapper au trouble, à l’égarement, à l’indéterminé, je me réfugie en quelque site d’un souvenir heureux dont j’espère que le baume me soustraira aux divagations actuelles, effacera quelques rides, fardera de jeunesse des propos qui se perdent dans la platitude du quotidien. Une image vient de loin comme au travers d’une brume, d’un voilage qui ne laisserait à la figure que la possibilité de ses propres contours, nullement la profondeur de son essence. La représentation est floue que mes sens ne parviennent nullement à fixer. Il me faudra donc me contenter de cette approche, de cette approximation. Sur le grisé d’une photographie ancienne, deux visages se détachent, certes familiers puisqu’il s’agit de celui de Maman et du mien, mais leur distance, leur étrangeté me feraient presque douter de la réalité ancienne de cette situation. Nous sommes devant la fenêtre de la pièce à vivre de « La petite maison » à Beaulieu, premier pied à terre dans ce village de mon enfance avant que « La grande maison » ne soit construite.

  

   Sur la photographie, Maman est à droite, tout sourire, visage entouré d’un casque de cheveux fournis, ondulés. Ce visage de la « force de l’âge » (elle a un peu plus que la trentaine), je l’avais oublié, recouvert qu’il était par les strates du temps, revient à moi avec toute sa force tranquille, son auréole rassurante. Je suis à gauche sur l’image, appuyé contre Maman. J’ai aux alentours de quatre ans, visage rond, encore marqué de l’empreinte de la petite enfance. Je suis vêtu d’une barboteuse aux carreaux de Vichy que Maman a confectionnée elle-même. Elle porte un tablier également de fabrication maison. Je ne sais qui a pris la photographie, sans doute mon Père, en tout cas nous offrons au Preneur de vue le bonheur qu’il attend de notre attitude tendre, toute faite d’enlacement réciproque. Rien n’est forcé, tout coule de source. L’amour filial s’alimente à la source maternelle qui, à son tour, vit de cette présence fidèle à ses côtés. Que dire aujourd’hui de ce témoin d’un temps ancien qui paraît avoir pris la valeur de ces illustrations anciennes que l’on trouvait dans les magazines d’antan, si ce n’est que mes sentiments n’ont pas varié, que l’amour est toujours présent, regrettant l’absence de son objet ?

  

   Cette séquence, je la nommerai simplement ma « petite madeleine » au motif qu’elle recompose un passé disparu au travers d’un regard actuel cherchant à s’accroître de ce souvenir. Mais ceci sitôt formulé, je prends immédiatement conscience que ne se présente à moi nulle amplification, nulle majoration de ce qui fut, ces événements anciens qui rejailliraient, par une sorte de miracle, atténuant le maussade, le fade du quotidien. Comme si le simple fait de la remémoration pouvait insuffler, en ma chair présente, une dimension méliorative, un espace d’accomplissement. Nullement. Mon regard lucide sur les choses ne les installe guère dans une manière de prodige qui les dilaterait de l’intérieur, genres de baudruches portant en elles, au terme de leur réactivation, les motifs mêmes de leur expansion, de leur félicité. Il me faut le reconnaître, le pouvoir magique de la réminiscence est usé, perdu en ce labyrinthe temporel dont la mémoire ne parvient nullement à démêler l’écheveau embrouillé. Trop de choses ont eu lieu depuis la petite enfance, trop de confluences, de divergences, de parcours annulés, trop de volte-face, trop de retournements, trop de reniements. Il ne demeure qu’une trame usée, laquelle ourdit les fils lâches d’un âge qui n’espère plus rien des nouveautés, sinon ce vertige infini sur lequel j’essaie, laborieusement, de tresser quelques mots.

  

« Si je me retourne sur moi, le vertige me saisit. »

 

   Antienne qu’il me faut réactualiser à chaque instant afin de ne perdre nullement le fil de ma méditation, lequel n’est que la mise en mot d’un état d’âme sans réelle nervure. Vertige de l’espace, vertige du temps comme s’il y avait conflagration de ces points de repère, confusion de ces amers. L’espace se cristallise, devient une sorte de clepsydre minérale, de concrétion têtue. Le temps s’amenuise au point qu’il paraît devenir une simple portion d’espace privée de contours. Espace/temps à eux-mêmes leur propre confusion. Temps/espace sidérés, l’un effaçant l’autre. C’est ceci, le vertige, ne plus savoir où l’on est, ne plus savoir qui l‘on est. Alors on confie au tain du miroir le blême de son visage, on projette sa face de Pierrot Triste dans un vide sidéral. Nulle Colombine à l’horizon. Nulle présence sauf la sienne propre qui pourrait se comparer à ces filets de fumée grise qui, en automne, montent d’un frais vallon, se perdent dans l’immensité du désert céleste. On n’en peut deviner ni l’origine ni anticiper la fin. Nulle altérité mais aussi, mais surtout, nulle présence à Soi dont la conscience délimiterait la pure et indiscutable réalité. Identique, le Soi, à une boule d’ouate jetée en plein ciel, laquelle ne rencontrerait ni une forme homologue, ni un écran sur lequel faire écho, recevoir l’accusé de réception de sa propre existence. L’errance en tant qu’errance qui pourrait trouver sa gémellité dans l’erreur en tant qu’erreur. Une vie s’élance selon le trajet déterminé de sa flèche mais ce trajet n’a nulle finalité, ce trajet est simple mouvement sans loi ni justification, une perte du sens que tout s’ingénie à confirmer à la hauteur d’un silence qui hurle et s’assourdit lui-même.

  

   Certes, quiconque lira, prendra acte de mon écriture décousue, pareille à une girouette tourmentée, tirée à hue et à dia, une fois selon la volonté du Noroît, une autre fois selon la furie de l’Harmattan, une fois encore selon les morsures des vents Catabatiques, ceux qui érodent les calottes glaciaires élevées de l'Antarctique et du Groenland. Pris dans les remous de cet incroyable vortex, quelle alternative me reste-t-il afin de me recentrer sur moi-même, afin de produire un discours logique qui me placera à nouveau dans les travées rassurantes des occupations mondaines, peut-être même, l’esprit redevenu serein, une marguerite, une naïve pâquerette décideraient-elles d’orner ma bouche, de m’attribuer une légèreté depuis longtemps perdue ?  

  

   Je saisis le dictionnaire qui dort sur la plaine de mon bureau. Je l’ouvre à la page qui mentionne le beau mot de « Vertige » (je pourrais même m’amuser à le métamorphoser d’une manière paronymique en « Verte Tige », ce qui aurait pour effet de réduire mon affliction à ce cher « état de Nature » chanté par ce bon Jean-Jacques !), mais rien n’y fera et, peut-être, sous la poussée d’un simple mais impérieux désir d’Inconscient, je déciderai de demeurer dans cette « Stimmung », cette étrange humeur, cet état émotionnel vivant de sa propre consomption, comme si, de cette indécision, ne pouvait naître rien moins qu’une félicité, sans doute inapparente aux yeux des Curieux et en ceci, douée d’une infinie valeur, celle de la confidence à Soi.  

  

   J’irai directement à l’étymologie, pensant tirer de la source nourricière bien plus qu’une connaissance, peut-être un dévoilement de qui-je-suis, une perspective inaperçue, un nouveau mode d’emploi à partir duquel me réorienter dans l’existence. Donc j’avance dans la forêt des mots, j’explore leurs hautes canopées, je m’abreuve à leurs ruissellements, je goûte leurs douceurs pluviales, je m’enveloppe de leurs lentes mélopées. J’interroge le VERTIGE en sa native venue. Je l’écoute faire ses fins ébruitements, j’essaie d’en surprendre le mystère caché dont je suppute qu’il est la face à peine visible du mien, cette énigme qui bourdonne tout autour, jamais ne se résout. Peut-être est-ce là sa plus grande richesse ?

  

Vertige : « étourdissement passager où l'on croit voir les objets tourner autour de soi ».

  

   Oui, tout tourne, le passé s’enlace au présent, lequel gire de conserve avec le futur. Tout glisse, échappe à même son propre vertige. Oui, car les Choses aussi éprouvent cet « étourdissement », elles qui, tout comme nous les Hommes, sont mortelles, sont de passage et se hâtent de vivre leurs vies de Choses du mieux qu’elles le peuvent. Je regarde à nouveau la photographie ancienne, cette signature de qui était Maman, de qui j’étais en un temps devenu sans attache, une rapide nuée que le ciel a effacée. Je tourne autour de Maman qui tourne tout autour de moi. Nous sommes tous deux pareils à de gros bourdons tachés de pollen qui ne vivent qu’à récolter la provende qui, à la fin, les réduira à n’être qu’une infime trace jaune perdue dans les tourbillons de l’air. C’est bien nous qui sommes les « Objets » supposés tourner en une sorte de gigue dont nul ne peut comprendre la signification. Sorte de Danse de saint Guy à elle-même sa propre obscurité. Mais ce qui me pose problème au plus haut point, c’est la mention fallacieuse de « passager ». En quoi donc l’étourdissement pourrait-il prétendre à ce prédicat, lui l’étourdissement qui est synonyme d’existence ?  Nul parcours existentiel sans ébranlement continu, délire permanent, griserie quotidienne, égarement chronique, évanouissement constant, faiblesse rémanente, syncope pérenne, choc perpétuel, trouble incessant. Est-il né ou bien encore à naître Celui qui, exempt de toutes ces affections, se donnerait comme l’équivalent d’une présence quasi divine ?

  

Poursuivons notre inventaire : « esprit de vertige » : « folie passagère d'inspiration divine »

  

   Ces mots, nous les devons à Bossuet. On ne pouvait guère attendre autre chose de la part d’un Évêque, Prédicateur de talent de surcroît. Ce qu’il faut dire, surtout venant de l’athée que je suis, c’est qu’en matière de création d’un vertige radical, indissoluble, infrangible, l’Homme ne pouvait faire mieux que d’inventer Dieu. Acte de supposée liberté qui se transmue en aliénation définitive. Comment, après ce constat d’un « Dieu unique, éternel, immuable, immatériel, tout-puissant, souverainement juste et bon, infini dans toutes ses perfections », l’Homme pouvait-il encore exister sereinement, envisager son destin autrement que poinçonné d’une dette irrémissible qui le condamnait à n’être qu’un vulgaire « ciron » à l’égard de ce Transcendant qui le contraint et le dépasse de toutes parts à l’aune de sa dimension incommensurable ? Oser se mesurer à Dieu c’est, d’emblée, en être l’Obligé, condamné à végéter, sa vie durant, sous les fourches caudines d’une irréfragable Puissance. Alors être Homme devient la simple synonymie d’être lui-même vertige et rien que ceci.

  

   Mais redescendons à des strates plus terrestres avec Rousseau qui nous dit dans les « Confessions », à propos du vertige : « Impression de chute qu'éprouvent certaines personnes au-dessus du vide ».

   

   Certes, Rousseau, lui qui se définit comme « Seul, étranger, isolé, sans appui, sans famille … » ne pouvait éprouver à l’encontre de ce qu’il considérait comme une véritable cabale sociale que le plus inquiet des sentiments, la plus vive des réprobations. On ne peut énoncer sans révolte « Lʼhomme est né libre, & partout il est dans les fers » sans ressentir en soi, au plus profond, un long et dommageable frisson, une impression de total égarement, un véritable et préoccupant tournis qui confine, parfois, à une authentique  détestation de vivre. Nul plus que Rousseau n’en a éprouvé, au vif de sa chair, l’intime déchirure.

 

   Ce que jusqu’ici nous avons exploré au travers de ces citations célèbres : le Vertige réduit à ce qu’il est par essence, un non-sens absolu qui ne rencontre jamais que son propre vide. On a ôté, de ce vertige, tout ce qui était extérieur à sa nature, petits soucis, vagues inquiétudes, passagères contrariétés, espoirs déçus, si bien qu’il ne reste, à la manière d’un fascinant diamant allumant ses feux maléfiques dans une nuit fermée, incompréhensible, que le Pur Vertige, autrement dit l’angoisse manifeste qui ne connaît nulle hétéronomie, qui gire tout autour d’elle-même avec l’insistance d’un gros frelon animé des plus funestes intentions. L’angoisse en tant qu’angoisse, l’amie fidèle d’un vertige qui ne trouve plus nulle ligne capable d’en définir les contours, d’en préciser l’insondable aporie.

  

   Conclure ce texte guidé par le sentiment étrange d’une existence qui se dérobe à chaque pas, ne pourra avoir lieu qu’à citer, pêle-mêle, dans une manière d’infernal vortex, la liste de ses valeurs lexicales, lesquelles se télescopant à la façon d’un perturbant charivari, nous conduiront à la limite d’un ébranlement de tout l’être, avancée à l’aveugle sur la voie étroite d’un destin de Fildefériste :

  

   « Empr. au lat.vertigo « mouvement de rotation, tournoiement », « vertige, étourdissement, éblouissement » de vertere « tourner », « retourner, renverser », « changer, convertir, transformer ».

  

   Et puisque, à l’initiale de notre méditation, nous avions placé une remarque de J.M.G. Le Clézio, autant clore ce rapide débat par une citation tirée également de « L’extase matérielle », réflexion désabusée, mais ô combien lucide, sur le contenu le plus souvent tragique de la Condition Humaine :

« …tout cela n’est que désert,

nudité, glace, bloc de marbre

qui cerne et ferme !

Comment est-ce possible ?

Que faire ?

Je n’ai même plus un débris,

même plus un mot

sur quoi prendre appui

pour provoquer,

pour tenter de me révolter,

pour briser les murs.

Rien.

Rien. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 juillet 2025 6 26 /07 /juillet /2025 09:25
Les Égarés

Crayon : Barbara Kroll

 

*** 

 

    « Si notre corps est la matière à laquelle la conscience s’applique, il est coextensif à notre conscience, il comprend tout ce que nous percevons, il va jusqu’aux étoiles. »

 

Henri Bergson - « Les deux sources de la morale et de la religion »

 

*

 

   [Å l’incipit de cette méditation sur le crayonné de Barbara Kroll, le titre « Les Égarés » orthographie au masculin, doit se lire en tant que notation générique de l’Humain en sa multiple représentation. Å l’évidence, le dessin nous livre deux silhouettes féminines, lesquelles, vous en conviendrez, peuvent se ranger, sans privilégier un sexe par rapport à l’autre, sous la catégorie « Hommes ». Et, en arrière-plan, non seulement l’Humain est appelé à paraître, mais aussi bien l’espèce animale, tant elle est concernée, certes à des degrés différents, par la genèse de la vie en sa contingence la plus étroite.]

 

   La réflexion à laquelle nous invite Bergson est celle-ci même qui fait émerger, chez tout Vivant, singulièrement chez l’Humain, la coprésence de deux corps, dont l’un, le corps-matière est hautement palpable, identifiable, clairement déterminé, alors que l’autre, le corps-cosmique, est projection de notre lieu humain hors de son territoire propre, infigurable. Bien évidemment, corps éthéré, qu’à la rigueur nous pourrions rendre intelligible sous la figure de « l’aura » dont les synonymes « émanation », « ambiance », « halo », « nimbe », « phosphorescence » pourraient rendre compte, certes d’une façon troublante-étonnante, manière d’épiphanie venant en excès de notre être. Débordement que nous pourrions nommer « cosmophanie », toute cette réalité floue, indiscernable que nous ne pouvons guère évoquer que de manière allusive-intuitive, tant son être nous échappe dont, pourtant, nous sentons les effluves subtils sur le bord irisé, la périphérie nébuleuse de notre conscience.

   C’est, pourrait-on dire, ‘’la part surnuméraire’’ qui nous est accordée, celle au titre de laquelle seuls les prédicats de « joie », « d’ineffable », « d’indicible » peuvent être convoqués, tous ces moirages, ces diaprures, ces chatoiements dont la présence effective ne paraît qu’en creux, en tant qu’envers de ce qui est, à savoir sombres conjectures, troublantes péripéties, événements existentiels incompréhensibles, eux qui nous traversent continûment, eux dont nous ne saisissons jamais, qu’à grand peine, les rapides contours, dont nous n’éprouvons que les membranes translucides, dont nous ressentons, au plus profond, l’onction proprement déconcertante de ces vents noroît évanouis dès l’instant même où ils nous ont affectés.

   De manière incisive, Chacun, Chacune aura saisi combien, ici, nous sommes en Territoire Métaphysique, combien l’invisible se donne en lieu et place du visible. Mais c’est ceci, tous ces tremblants mirages, ces illusions douteuses, ces utopies flottantes, ces songes de dentelle, cet imaginaire subtil, qui tressent le coutil de la pure merveille d’être selon qui-nous-sommes, d’absolus hasards disséminés parmi la luxuriance, l’abondance, le foisonnement infinis du Monde. C’est ceci, et rien que ceci qui nous porte au jour, nous offre la clarté, nous fait don de la lumière lorsque le frimas appuie sur nos tempes, que la froidure vêt nos corps d’une gangue de glace, d’une tunique d’hébétude.

   C’est alors qu’il faut puiser à la source métaphysique, ce qu’en elle, elle contient de ressources inépuisables, nous n’en utilisons qu’une infime partie, inféodés que nous sommes à nos possessions matérielles, soudés à nos biens terrestres, aliénés à toute manifestation concrète exténuée de pesanteur. Dans la vaste polémique du Vivre, c’est toujours notre corps minime, notre corps-matière qui prend le pas sur notre corps-cosmique, lequel est si loin, si haut, flottement si hauturier que ses sublimes scintillements se dispersent au hasard des courants fluviaux, océaniques, célestes. Il n’en demeure qu’une faible et inaudible comptine pareille à une universelle et vaste épopée qui aurait usé ses superbes incantations à force d’être chantée par des Aèdes devenus aphones.

   Et maintenant, il nous faut interroger ce corps bergsonien qui « va jusqu’aux étoiles », et ceci, Êtres de chair et de perception, nous ne le pourrons qu’à héler les cinq sens qui nous font êtres voyant, entendant, sentant, goûtant, touchant, tous ces participes présents qui, de manière quasiment homonymique, nous font Présences participant au Monde, retirant de sa manifestation, Chacun, Chacune, selon ses propres affinités, cette part impartageable qui définit notre identité, trace les frontières de notre singularité, désigne notre indéfectible « ipséité ». D’une façon immédiate, nous sentons bien que tous ces canaux perceptifs au gré desquels la réalité s’annonce à nous, ne sont nullement à égalité de traitement, que certains d’entre eux, privilégiés, reconduisent les autres en des zones marginales en lesquelles ils ne peuvent que s’abîmer ou du moins végéter comme des significations subsidiaires.

   Donc il nous faut tenir la thèse selon laquelle une naturelle ligne de partage traverserait notre corps global, affectant au corps minime la récolte perceptive de l’odorat, du goût, du toucher, alors qu’à notre corps cosmique, d’une manière bien plus large, bien plus ouverte, seraient remises les moissons perceptives résultant de l’activité de la vue et de l’ouïe. Comme si, à cette division anatomo-physiologique, se superposait, en une certaine manière, une dualité plus profonde, métaphysique, donnant lieu à deux territoires distincts, celui du corps-matière affecté de simple contingence, celui du corps-cosmique promis aux hautes allées d’une pure transcendance. Bien plutôt que de nous limiter à la description de la première catégorie des effets accidentels, indéterminés du corps-mondain, nous orienterons la visée de notre conscience en direction des événements hors du commun de ce corps-sidéral qui tutoie « les étoiles », pour reprendre la finale de l’assertion bergsonienne.

    Nous dirons que les attributions perceptives résultant de l’activité de l’odorat, du goût, du toucher, liées de près à notre réalité corporelle concrète, s’en détachant à peine (sentir le parfum d’une fleur proche, goûter les saveurs d’une friandise, toucher la rudesse ou bien l’onctuosité d’une glaise), toutes ces préhensions du réel, commises au proximal, demeurent dans la simple approximation de ce qui vient à nous sans, qu’en quelque manière, notre volonté, notre intentionnalité en aient suggéré l’apparition. Ce proche, cet immédiatement accessible, ces présences mitoyennes s’imposent à nous à la manière d’un destin depuis longtemps déterminé sur lequel notre liberté n’aurait eu nulle prise. Autrement dit, ces levées de ceci qui se présente à nous sur le mode du circuit court, sont de la nature du non-événement, ce qui revient à affirmer que le sens de notre vécu n’en est affecté que de manière infinitésimale, qu’aussi bien nous aurions pu substituer à la fleur, l’odeur d’une cendre ; au goût d’une friandise, celui d’une baie sauvage ; à l’onctuosité d’une glaise, la froidure d’un métal. Tout ici est donc interchangeable sans que le sens global que nous avons du Monde n’en soit affaibli ou bien augmenté : une sorte ‘’d’in-signifiance’’ en acte.

   Il en va autrement de l’empan significatif atteint, d’emblée, par la prise en compte de notre environnement au gré de la vue ou de l’ouïe. Que l’on perçoive, au travers de nos yeux, la dimension infinie du Monde, la lisière de la montagne à l’horizon, la courbe du dôme océanique, le flottement sans limite des herbes de la savane et, à plus forte raison, la voûte du ciel criblé d’étoiles, alors nous nous déportons de nous, nous excédons notre propre dimension, nous nous dilatons jusqu’aux confins de l’univers. Nous sommes là où notre conscience nous porte, en des sites d’immense éclaircie, et, bien que notre corps ne s’absente nullement de nous, il devient cette matière touchée d’allégie, cette substance flottante pareille au monde étrange de « L'ukiyo-e », cette  « image du monde flottant ») qui, à  l'époque d'Edo, voulait traduire un peu de ce mystère enveloppant les estampes et peintures japonaises, cette impermanence du Monde, laquelle induit, chez le Voyeur, ce paradoxal sentiment d’être-du-Monde-hors-du-Monde, en une manière de grâce dont l’envers serait l’exil de toutes choses au terme duquel une ambiance étrange se donnerait, située à mi-cheval entre appartenance et non-appartenance à ce qui est soudain devenu un réel inqualifiable.

   Afin de consoner, selon nous, de façon exacte avec la pensée de Bergson, d’un corps qui « va jusqu’aux étoiles », installons-le, ce corps, au centre de la méditation d’Asai Ryōi qui écrit dans une préface, en 1665, les admirables vers suivants, lesquels, bien plus que d’être simple poésie, sont le reflet d’une pure métaphysique :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo. »

 

   Certes, à lire rapidement ces quelques mots l’on pourrait leur attribuer la valeur cardinale d’un éloge des sens au nombre desquels figurerait en bonne place l’odorat (la fleur de cerisier), ainsi que le toucher (la feuille d’érable), mais ce serait bien vite oublier « la lune » (la dimension céleste bergsonienne), mettre entre parenthèse la « contemplation » en son essentielle valeur étymologique de « profonde application de l'esprit » (nullement du corps ordinaire, mais du corps-cosmique dont la dimension « spirituelle » n’est rien moins qu’évidente), ce serait aussi exclure toute l’action d’allègement du lexique au gré duquel « neige », « fleur de cerisier », « feuille d’érable », bien plutôt que de se livrer sous leurs vêtures de simples choses contingentes, têtues, opaques, se placent sous la vertu poétique qui désubstantialise les formes, les conduisant à de’’ l’in-formel ‘’, c’est-à-dire à l’esprit même de la poésie dont la nervure la plus apparente est abstraction, lexique excipant du réel, sémantique trouvant en son lieu-même, ce rythme, cette couleur à nulle autre pareils, et dans cette inimitable « petite musique », la source de son être. Ces quelques vers inspirés sont animés d’une pure énergie visuelle, laquelle installée dans le distal-plus-que-distal, est la seule qui puisse accomplir le prodige de la mydriase conscientielle, cette dilatation à l’extrême de l’Être-Homme qui pourrait bien s’approcher des parages de l’Être, sans doute cette Phusys, cette Nature surpuissante d’où proviennent, depuis un fond chaotique indéterminé, tous les événements que nous rencontrons, toutes les structures énigmatiques dont nous cherchons continûment à percer les secrets.

   Si le phénomène de la vision semble bénéficier d’une précellence sur la totalité des autres sens au motif du large empan perceptif dont il est l’opérateur effectif, l’ouïe n’est guère en reste, elle qui ouvre l’espace illimité des sons. Qui donc, écoutant par exemple le prodige d’interprétation d’un Glen Gould dans « Les variations Goldberg » de Bach, n’a éprouvé une sensation proche d’un vertige comme si son corps-mondain-minime, soudain emporté par la puissance immense des formes, harmonies, rythmes et raffinements divers se métamorphosait en autre chose que ce qu’il est, en ce cors-cosmique, précisément, cette indéfinissable émotion allant jusqu’à la passion : passion de la musique, passion de soi, possession de Soi-hors-de-Soi dans un genre d’exaltation que les mots ont bien du mal à circonscrire, limite souvent infranchissable au gré de laquelle ces mots sont sur un versant, le vivre sur un autre, comme l’adret faisant face à l’ubac sans que ces deux réalités ne puissent jamais pouvoir se rejoindre.

   Cette longue digression n’a en réalité pour but, que de préparer le terrain à l’interprétation du dessin de Barbara Kroll, au regard de la thèse suivante que nous donnons en tant que vraisemblable. Une impression, d’emblée nous submerge, à la manière de l’évidence suivante :

 

ces deux figures féminines auxquelles

nous attribuons le prédicat « d’Égarées »,

nous paraissent l’être au motif que,

dans l’exister,

elles paraissent n’avoir recours

qu’à leur corps-mondain-minime,

oubliant de le porter au-delà,

en cette mesure cosmique qui, seule,

autoriserait de les accomplir

totalement en leur être.

 

   Elles vivent, selon nous, sur le mode de la scission, de la dissociation, de la disjonction, une ligne invisible mais de haute efficacité les plaçant de part et d’autre d’une vérité car, ayant occulté ce qui pouvait les arracher à leur propre contingence, elles s’y abîment avec l’image de la douleur qu’aucun baume extérieur ne viendrait amoindrir. Elles sont, dans le cadre de ce graphisme inquiet, de simples excroissances du sol, des sortes de stalagmites cavernicoles, des concrétions de pierre élevant dans l’espace les effigies de gemmes étroites au titre de leur déracinement, de leur caricaturale incomplétude. Afin de les qualifier de manière précise, nous aurons recours, une fois de plus au terme « d’aporie », lequel joue en écho avec « absurde » et « nihilisme ». Bien évidemment ce constat purement affligeant naît spontanément de la radicalité du geste esthétique.

   Voici le moment venu de mettre en scène le thème de ce dessin, au seul moyen dont nous disposons, ces mots qui parfois en disent trop, parfois pas assez.

   Tout surgit d’un vaste champ de neige gris-blanc, couleur s’il en est du néant même de la provenance, de ces Formes, de l’empreinte mélancolique dont elles conservent la mémoire, leur volonté cherchât-elle à en atténuer les ombres portées. Il y a comme une pesante fatalité qui monte de ce graphisme sans doute violemment projeté sur l’aire du papier. Violence du geste coalescente à une autre violence, celle de l’exister dont les jalons, le plus souvent, sont ressentis à raison en tant qu’une restriction du champ de notre liberté.

   Le soleil, cette image traditionnelle symbolique du Souverain Bien platonicien, voici que sa sphère ne se traduit qu’au motif illisible d’un rapide gribouillis noir dont rien ne semble pouvoir sortir qu’un visage de malheur. La ligne d’horizon, qui trace d’une manière visible la séparation de la Terre et du Ciel, autrement dit qui reproduit allégoriquement la césure entre le corps-mondain et le corps-cosmique, la voici si peu assurée d’elle, cette ligne, qu’elle pourrait tout aussi bien indiquer le danger permanent d’une confusion des deux registres dont la conséquence la plus palpable serait l’effacement du spirituel sous les coups de boutoir répétés du matériel, du charnel, du sensible. Le prosaïque phagocytant l’idéal, le morne abrasant le lyrique, l’insipide abaissant le noble et le merveilleux, les assignant à ce que, jamais, ils ne devraient être, à savoir de purs accidents, de simples indéterminations ne trouvant en nul endroit, en nulle temporalité, en nulle raison la justification de leur présence.

   Et, bien évidemment, le caractère d’absentement des formes féminines, leur sensible dénuement, leur versement au compte de quelque désastre ne vient nullement rehausser, parer de quelque éclat satisfaisant l’ensemble du paysage mental qui nous est adressé, peut-être à la manière d’une silencieuse supplique : plutôt que de tutoyer les bas-fonds, de se compromettre dans des actes sans grandeur, combien l’Humain gagnerait à se sentir pleinement Humain, à quitter son sol de désolation, à sortir de Soi, à s’élever pour de plus altières et exaltantes altitudes. C’est peut-être ce message subliminal qui nous est adressé, à nous, Voyeurs indolents, irréfléchis, oublieux de principes plus consistants au gré desquels nous connaîtrions, tout à la fois la perspective d’une possible vérité et, conséquemment, la dimension d’une immersive joie en laquelle donner assise à nos Êtres et les confirmer en leur essence intime.

    Dire de ces deux Silhouettes qu’elles sont « Égarées », c’est encore trop peu dire et, finalement, substituer aux mots l’espace glacé d’une sidération. Oui, ces Personnages sont égarés, perdus qu’ils sont à Eux-mêmes, aux Autres, au Monde. Façons d’emboîtements gigognes de banqueroutes, de cataclysmes qui ne font que chuter de Charybde en Scylla. Les vêtures sont exténuées de blancheur. Le buisson des cheveux est hérissé de peur. Å l’extrémité de l’angle aigu formé par la jonction des avant-bras et des bras, le large battoir des mains occultant le visage en totalité. Épiphanie barrée qui en dit long sur la chute d’une existence qui ne semble commise à nulle rémission. Chute et tant que chute que rien, jamais, ne pourra relever. Figure occluse d’un désespoir à lui-même sa propre finalité. Qui, ici, face à ce néant, ne reconnaîtrait le Visage de l’Absurde, serait ou bien aveugle ou bien inconscient, peut-être même les deux. Souvent avons-nous exprimé, au cours de nos nombreux articles sur les travaux de l’Artiste d’Outre-Rhin, notre profond sentiment de toujours déboucher sur l’étrange lumière en clair-obscur d’un champ totalement Métaphysique. Ici, la Physique est consommée. Il ne demeure que le ‘’Méta’’, curieux préfixe sans contours bien délimités, dont le dictionnaire précise le vague contenu : « le fait d'aller au-delà, à côté de, entre ou avec ».

   Nous demandons alors :

 

« Aller au-delà » : de quoi ?

« Aller à côté » : de quoi, de qui ?

« Aller entre » : quoi et quoi ?

« Aller avec » : qui ou quoi ?

 

   L’image semble nous orienter vers cette considération totalement paradoxale, sans doute incompréhensible, que nous pourrions résumer sous l’étrange formule suivante :

 

« aller au-delà de Soi,

à côté de Soi,

entre Soi ou avec Soi »,

 

   certes, formule aussi alambiquée que contradictoire qui place toujours le Soi au centre du jeu, qu’il soit question d’extériorité avec « aller au-delà de Soi » ou bien d’intériorité avec « à côté de Soi », « entre Soi » ou « avec Soi ».  Quoi qu’il en soit de ce fameux Soi, il semble définitivement cloué au pilori en tant, sans doute, qu’impossibilité à se situer, aussi bien en-Soi qu’hors-de-Soi. C’est en tout cas, nous semble-t-il, l’index que pointe l’Artiste dans son dessin qui ne pose le Soi que pour mieux l’annuler !

  

Pour conclure, afin de faire écho au titre :

 

l’Égarement ?

Flotter en-Soi-hors-de-Soi,

ou Être-à-l’Impossible.

 

Ne rejoint-on jamais son propre Soi ?

Ne nous excède-t-il de toutes parts ?

Pouvons-nous cerner la figure de ce Soi-Infigurable ?

 

   Toujours le Soi nous plonge dans l’embarras au motif que son corps semble flotter en un insituable espace, en un impréhensible temps comme si ce corps d’exotique constitution, jamais ne se décidait entre le corps-matière et le corps-cosmique. Manière d’absence, de disette, de fugue, trois motifs à partir desquels traduire la substance sans substance de la Métaphysique.  Alors, Barbara Kroll, Artiste de l’Égarement ?

 

Ses représentations récurrentes du corps féminin,

soit esquissé, soit violenté de couleurs,

soit lacéré de griffures,

soit enchevêtrement complexe de lignes,

soit représentation perdue

dans l’irisation de son lavis,

 

   tout ceci pose la question verticale, jamais résolue, de la nature réelle du corps (notre identité ou bien seulement une attestation physique, visuelle, de qui-nous-sommes ?), la question de sa relation au Soi, de nos existences fuyantes, apparitions clignotantes dont nul crayon ne saurait exprimer la Forme, autrement dit, tracer les limites de notre Destin.

 

Au terme de cette médiation, sommes-nous plus avancés ?

Oui, si nous avons sondé un peu plus avant le mystère d’être-au-Monde.

Non si nous pensions aboutir à une vérité sans faille, à une certitude.

 

   Bien évidemment, exister, c’est toujours prendre le risque de l’incertitude. En la matière le travail de Barbara Kroll est exemplaire dont une esquisse s’impose à peine, que vient recouvrir aussitôt une pâte consistante, que viennent à nouveau remettre en question une griffure, une lacération, un gribouillis. Oui, nous sommes des Êtres d’un infini vertige, ce que ces œuvres foisonnantes indiquent à leur façon si spontanée qu’elles se donnent comme des fragments de Vérité. Il ne nous reste plus qu’à regarder et à nous interroger !

 

 

 

 

                                                                                                                                                                    

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20 juillet 2025 7 20 /07 /juillet /2025 07:11
Uni-Totalité

Anse de Paulilles

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Cette Photographie d’Hervé Baïs, nous l’avons placée sous le signe de l’Uni-Totalité. Autant préciser, d’entrée de jeu, que cette image exemplaire présente tous les signes d’une valeur essentielle quant à sa signification d’Image (vous n’ignorez nullement le sens des Majuscules), et ceci, non seulement n’est nullement rare dans les représentations exactes du réel que nous présente ce Photographe exigeant, nous pouvons même affirmer qu’elles sont une « marque de fabrique », un sceau singulier apposé à l’incipit de l’Image. Ce qui, ici, est tout à fait caractéristique et en ceci admirable, c’est donc cette « Uni-Totalité », le rassemblement entier de la signification à l’intérieur même de ses propres limites. Nul besoin, pour la connaître de l’intérieur, cette belle Photographie, de s’expatrier, de quitter le sol de l’Image pour en trouver un exemple similaire ailleurs, de compléter la vertu figurative au motif d’une métaphore ou d’un augmentatif. Ici, Tout est contenu en Tout. Le centre se suffit à lui-même à titre de justesse de son être, nul besoin de chercher à le découvrir dans l’aire floue d’une vague périphérie.

 

Tout conflue, tout rayonne,

tout se focalise en cette fine pointe

du sens esthétique qui est à elle-même

sa propre et juste confirmation.

 

   Donc place, maintenant, au contenu sémantique de l’image Photographique qui, seule, nous intéresse. Déjà sa sûre inscription dans la figure du carré, bien loin d’être simple fantaisie, nous introduit d’emblée au sein même de sa symbolique : mise en ordre de l’Univers, donc notion de Cosmos, donc Harmonie des Contraires. Et, loin de s’arrêter là, ses vertus sont aussi plurielles qu’indispensables au motif de l’unité, de l’intégralité et du juste équilibre des quatre fonctions psychiques élémentaires : pensée, sensation, intuition, sentiment. Ce qui veut indiquer qu’aucune de ces fonctions ne demeurera dans une ombre native, qu’aucune n’empiètera sur l’autre mais qu’elles joueront à titre complémentaire. Si ma découverte originaire de cette Image se fait d’abord sous la loi prioritaire de la sensation, elle ne saurait s’y limiter, augmentée qu’elle est, aussitôt, de l’intuition d’avoir affaire à une figuration intégralement accomplie, d’en ressentir les effets positifs, aussi bien en termes d’affects valorisés que de concepts clairement déterminés.

 

C’est ceci, l’idée de « Totalité » :

embrasser le réel d’une forme

sous l’ensemble de ses prédicats

à la manière dont un cercle

rassemble en son centre

les éléments épars de sa périphérie

ainsi que ceux disséminés en son aire.

 

   Cette Unité-Totalité de l’Image est la condition de possibilité d’une équivalence, en nous, de ce sentiment d’affinité avec les choses, d’osmose avec ce qui n’est nullement nous.

  

   Si tout, ici, se donne dans l’Uni-Totalité, c’est que le geste du Photographe rejoignant celui de la Nature, n’en diffère nullement, qu’en une certaine manière il crée une façon « d’Harmonie ou Musique des Sphères », laquelle conception nous semble devoir s’appliquer, à la virgule près, à cette composition Photographique qui nous occupe.  Car cette fameuse « Harmonie », loin de se limiter à une histoire de rapports mathématiques ou astronomiques entre des Objets Célestes, cherche à pointer sa haute valeur Métaphysique, à savoir la notion cardinale d’un Tout harmonieux, lequel désigne, dans l’esprit des Anciens Grecs, « les bonnes proportions, la convenance entre parties, d'une part, et entre parties et tout, d'autre part. » (Wikipédia).

  

   Autrement dit, le réel devenu pure Idée à laquelle rien ne pourrait être ajouté ou retranché qui obèrerait son Essence. Ce dont il faut bien convenir, si l’on consent à prendre quelque hauteur, c’est que cette Image présente les qualités correspondant à un ordre supérieur, à un arrangement du divers en une Figure si juste que nulle chose au Monde n’en saurait égaler l’exacte dimension :  souffle purement producteur d’un sentiment d’appartenance et d’immédiate ataraxie  de Celui-qui-regarde.  

  

   Tout ceci, ce Poème du paysage unique est de l’ordre de l’évidence, si bien que devenant le paradigme absolu de toute manifestation « naturelle », il s’ingénie à laisser dans l’ombre tout ce qui n’est nullement lui, il devient l’Unique en comparaison duquel toute formulation représentative ne devient qu’une pâle imitation, une insuffisante mimèsis. Bien évidemment, aux yeux des Sceptiques, cette interprétation leur paraîtra excessive, de l’ordre d’un lyrisme exacerbé.

 

Soit. Lyrisme : oui.

Exacerbé : oui.

 

   Sans doute faut-il concevoir, au moins une fois au cours de sa vie, qu’une soudaine vision du Beau et de son caractère exceptionnel puissent, un temps, nous soustraire aux us et coutumes d’un usage prosaïque du Monde et qu’un genre de « profession de foi » relatif à l’admirable, au suréminent, à l’ineffable puisse nous visiter, manière d’échapper provisoirement à notre geôle existentielle, de placer devant nos yeux éblouis cette soudaine phosphorescence qui troue la nuit de la puissance de son dard lumineux. Une clairière s’ouvre. Un éclair illumine la conscience.

  

   Il ne nous reste plus, maintenant, qu’à décrire, si la possibilité nous en est donnée, dans le genre d’une prose poétique, une partie de ce que cette Image recèle en elle de Beauté.

 

Le ciel est immense qui glisse

d’un horizon à l’autre.

Le ciel est de pure venue en

son immatérielle présence.

Présence si discrète, si silencieuse,

qu’on la croirait issue d’elle-même,

sans intervalle qui puisse en affecter

la fine et souple texture.

Un genre de soie flottant au plus haut,

l’esquisse transparente d’une aile de papillon,

la vibration imperceptible d’un cristal tissant l’air

de son être de verre et d’immédiate solitude.

De l’inespéré émergeant de sa propre et illisible teneur.

De la promesse sortant de son imaginative nature,

se donnant pour un réel en voie d’accomplissement.

 

Ciel sans limite, sans césure,

qui court d’un bord à l’autre du Monde,

 inaperçu ;

les Hommes, sur Terre, sont inclinés

sur le sillon pierreux de leur destin.

Ciel d’infinie courbure,

nul ne sait où il commence,

nul ne sait où il finit.

 

 

Des nuages ?

Ces fins filins de vapeur n’ont de réalité

que leur définitive évanescence.

Quiconque tendrait les mains

pour en accueillir la faveur,

n’en recevrait que le fuyant souvenir,

une illusion, un mirage s’estompant

à même sa rapide évocation.

Un simple grésil s’abîmant

dans l’éther gris, hivernal,

la vue se perd dans les

indiscernables

remous du frimas.

 

Faisant saillie,

mais dans l’harmonie,

dans la continuité,

la masse sombre d’une

Rive coiffée d’arbres.

Elle ne paraît être là qu’à jouer

dans cette économie chromatique

faite de modestes nuances de gris :

douceur d’Argile,

retenue d’Étain,

à peine insistance de Perle.

Et cette masse sombre

n’est nullement solitaire

qui trouve son accord parfait

dans l’étendue noire du sable du rivage,

on dirait un poudroiement de lave,

un pli d’obsidienne,

une pierre de basalte habitée

de la nuit de ses alvéoles.

En quelque manière un noir poncé,

un noir qui se tient en retrait,

un noir qui se dispose à devenir

cette touche blanc-gris qui est

celle de l’eau en ses subtiles variations.

  

Tout, ici, se dit dans le murmure.

Tout ici, s’énonce dans la pudeur.

Tout ici, s’exhale de soi dans le recel.

Donation/privation qui est

la respiration exacte de l’Être,

sa mesure la plus perceptible,

un œil s’ouvre que recouvre

le voile d’une paupière ;

une gorge se porte au jour,

qu’une dentelle dissimule ;

un pollen se lève qu’une

brise reconduit au néant.

 

Et l’eau, que pourrait-on dire

de cette présence terrestre d’infini

dont nul ne peut percer le chiffre ?

Eau native, matricielle,

eau lustrale qui porte

l’être des choses au-devant de nous

dans sa liquide splendeur.

Dans l’eau, le lointain battement amniotique.

Dans l’eau le souvenir d’une larme émue.

Dans l’eau, la mémoire d’une souveraine libation.

L’eau vient de loin, de la racine du Monde,

va loin au gré de son cycle immuable,

pluie, filet de vapeur, mince ruisseau,

large rivière, fleuve étincelant,

océan aux rivages infinis,

puis l’œil ardent du Soleil,

puis l’éternel retour du même

métamorphose l’eau telle

« qu’en elle-même l’éternité la change »,

l’eau semblable, toujours à l’eau,

pure équivalence,

immense tautologie qui est

sa vérité même :

 

EAU = EAU

  

   C’est cette indivisible unité qui assure la belle tenue de cette Image. Elle est l’élément médiateur qui capte l’invisible du Ciel, tresse la résille du Nuage, appelle la ligne d’Horizon, hèle le Rocher planté d’arbres, demande l’ombre du Rivage comme sa supposée limite alors qu’elle n’en a nullement. Les graviers, tout en bas, tout à leur sombre dénuement, sont traversés d’eau comme leur intime ponctuation, leur respiration, le lien qui les réunit, ici, dans ce noir profond qui est la mesure dialogale de toute cette marge de blancheur, un rêve d’écume et de bulles claires.

  

Le large tapis d’eau est au centre,

il est le cœur battant du Monde,

le fondement natif sur lequel il repose,

l’élément premier dont il tire sa substance.

Blanc duveteux,

puis gris moiré aux reflets d’argent,

puis une simple tache blanche

d’où émerge la modestie d’une roche,

puis une irisation métallique,

au loin, où l’œil se perd dans

le mystère de ses propres pleurs.

 

   Pleurs ? Oui, c’est la Beauté qui nous convoque, nous les Pleureurs et les Pleureuses, au sein même de son être-Eau en lequel le nôtre s’abîme car rien ne saurait excéder la pure Beauté, tracer devant elle la barrière du doute, dresser la herse de la suspicion. Voyeurs, nous sommes totalement immergés au cœur de ce qui vient à nous avec l’assurance des choses exactes, avec la maîtrise de ce qui, indépassable, demande qu’on s’incline et demeure dans la méditation longue d’une joie à elle-même son aube et son crépuscule, son initiale et sa finale.

  

   Dans la réalité la plus profonde qui se puisse deviner, jamais l’on ne ressort de cette Photographie. Elle nous capture définitivement, elle nous retient Prisonniers dans sa « geôle de bonheur », comme si, soudain, le paysage d’une Arcadie s’était ouvert devant nous avec ses collines bucoliques, ses verts pâturages, la laine blanche de ses moutons, son ciel de dragée, ses rivières chatoyantes et, de toute cette féérie, nous ne pourrions sortir que fourbus, l’échine basse pareille à celle de l’hyène courant au ras du sol avec des airs de voleuse.

 

Observant cette promesse

d’ouverture,

de dilatation du réel,

c’est son propre Soi

qui s’excède,

devient Ciel,

devient Nuage,

devient Rocher,

devient Eau,

devient Rivage,

Uni-Totalité dont l’empreinte

ineffaçable reviendra,

ici et là,

faisant émergence en des

instants purement inattendus,

y compris au sein de

l’abyssale angoisse,

une étincelle s’y allumera

dont la nuit sera atteinte

 en son fond.

 

La nuit

atteinte

en son fond.

 

Il faut regarder

et être Soi,

plus que Soi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 juillet 2025 7 13 /07 /juillet /2025 07:24
Air, respiration du Monde

Contis-Plage

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

     Å l’initiale de cet article, nous donnons cet extrait tiré de : « Les aspects de la relation homme animal », d’André Stanguennec dans le beau livre « Arts et science du romantisme allemand » :

 

   « Schubert affirme que la tension bipolaire s’exprime comme un rapport entre la tendance à l’élévation vers le ciel astral et la tendance opposée, gravitationnelle, vers le centre de gravité terrestre, en d’autres termes entre la lumière et la pesanteur. Hegel usera lui-même de cette métaphore pour distinguer la liberté qui s’élève de tout centre pesant et la pesanteur de la matière terrestre tendant vers le point central inférieur : ‘’de même que la substance de la matière est la pesanteur, nous devons dire que la substance, l’essence de l’esprit, est la liberté…La matière est pesante en tant qu’elle se dirige vers un centre […] L’esprit au contraire a justement en lui-même son centre’’, ‘’et même l’homme ; qui est esprit – ce qui est absolument léger – est encore pesant’’.

 

   Le thème du texte ci-après joue sur les substances alternées des éléments Terre/Eau/Air, afin que de ces différences, de ces présences respectives, puissent être tirées, symboliquement, quelques conditions de l’apparition de l’Être. Ce dernier, inaccessible, tout comme l’Esprit invisible, se laisse simplement deviner au gré d’une réalité élémentale qui postule la possibilité de l’Être au prix d’une singulière allégie. Ce qui veut dire que l’Être consentirait à sa dévoiler davantage à mesure qu’on laisse la pesanteur relative de la Terre et de l’Eau, pour aboutir au principe éthéré, subtil de l’Air avec lequel il pourrait bien se confondre si, d’aventure, son destin était de se rendre visible/préhensible. Il en va du Destin de l’Être comme il en va du destin de l’Esprit dont les essentiels prédicats ne peuvent jamais se décliner qu’à la mesure d’une Lumière, d’une Légèreté, d’un Principe Subtil, d’une Liberté. Proférer au-delà serait pure affabulation, projection fantasmatique puisque, aussi bien, la Rose en sa substance peut s’épanouir et se laisser percevoir, nullement l’essence voilée de son dépliement. Dans le domaine incertain et volatil de l’évocation de l’Être, peut-être ne peut-on guère aller plus loin, sur le plan rhétorique-conceptuel, que ce qui s’énonce, d’une façon assez floue pour être satisfaisante, dans cette énigmatique formule :

 

‘’essence voilée du dépliement’’.

 

   Ici, c’est l’Air qui est en question, l’Air qui nous interroge, l’Air en nous hors de nous, l’Air si l’on veut, en tant que prima materia, elle qui préside au Grand Œuvre alchimique dont le destin est d’accomplir la métamorphose de la matière en un principe subtil dont la Pierre Philosophale est la finalité, le dernier terme. Cette Pierre, bien davantage espace spirituel, cosmos imaginaire, plutôt que substance clairement délimitée. Posons comme fondement à notre recherche que, Tous, Toutes, sommes en quête de cette « Pierre d’Éther » (ici il nous faut faire usage d’un néologisme), que nous pourrions nommer « Ponce », au motif de sa porosité, de sa structure aérienne, elle qui a le curieux pouvoir de flotter sur l’eau. Elle constitue un étrange intermédiaire entre des éléments que tout semble opposer. De la roche réelle elle a l’aspect, on la croirait dense, invulnérable en quelque sorte, elle a l’apparente compacité alors qu’en vérité,

 

A la Terre elle emprunte sa belle robe d’argile

au Feu son pouvoir de trouer,

à l’Eau le principe de son flottement,

à l’Air la mesure presque impalpable de son allégie.

 

   En quelque manière elle est une synthèse des quatre éléments, elle en conserve la longue mémoire, elle en fête les attributs opposés, elle joue sur le paradoxe, elle est, à la fois, qui elle était, qui elle est devenue, qui elle pourrait figurer dans la tête d’un Poète livré à l’écume de ses rêves. Tel le papillon, elle figure le cycle des transformations, depuis l’éclosion de l’œuf jusqu’à la mue imaginale en passant par le stade de la chenille et de la chrysalide. Å elle seule elle contient l’ensemble des significations de la genèse du Monde. Elle est une image condensée de l’histoire de la Terre, de son immémorial et étrange voyage aux confins de l’Univers.

Air, respiration du Monde

Mais si c’est bien son caractère de Totalité qui retient notre attention, il semble entièrement tributaire de ces vides, de ces cavités, de ces alvéoles, de ces minuscules cryptes qui forent la matière et lui octroient le statut irremplaçable de son Essence. Or cette tension immergée dans le résistant, le compact, le dense, c’est bien l’Air en son invisible présence qui en est l’opérateur principal, genre d’intervalles entre les mots qui signifient pour cette raison même, genre de blancs dispersés au hasard de la toile peinte, comme dans la « Montagne Sainte-Victoire » qui ne gagne son Être authentique qu’à être ainsi traversée de ces rapides illuminations, de ces éclats soudains. La force invincible de l’Air se déduit presque entièrement de cette invisibilité qui tisse son Être de bien étonnante manière. Plus il devient ineffable, plus sa puissance croît. Comme le ciel des Idées d’où l’Intelligible rayonne sur le sensible, le féconde, imprime en lui les valeurs qui le situent, ici et maintenant, dans cette forme qui est sienne mais, reliée, infiniment reliée à une Source qui l’excède et le rend manifeste.  

   Volontiers l’on glose sur la nature de l’Être, cet indéfinissable par principe dont on s’accommode au gré de l’usage de métaphores censées en tracer le fuyant portrait. Si, effectivement, l’on ne peut rien dire de l’Être, force est de penser que, d’une façon intuitivement orientée, nous attribuerions aisément ce prédicat d’Être, plus aisément à l’Air, qu’au Feu, qu’à l’Eau, à la Terre, pour la simple raison que son faible coefficient d’attribution ontologique le prédestine, cet Être, à ne pouvoir être évoqué qu’à la mesure de quelque chose qui se dérobe, qui se voile, en tout cas de la nature d’une légèreté native, d’une consistance de duvet. Bien entendu cette façon de l’envisager peut paraître totalement paradoxale puisque, si l’on parle de l’Être-de-la-pierre ou de l’Être-de-la-Montagne, la première pensée qui s’impose à nous est celle de la pesanteur. Certes, sauf que nommant l’Être, nous sommes séparés de la Montagne par l’abîme de la « différence ontologique » et, qu’en voie de conséquence nous savons bien ce qu’est l’adret et l’ubac, ce qu’est un éboulis, un cône de déjection, un mur de moraines mais sommes dans l’incapacité de désigner leur Essence autrement qu’à porter notre index sur ce réel concret, stable, effectif, qui nous rassure en nous plaçant au milieu des choses d’une façon indubitable.

   Donc, si notre approche est juste, dans un souci de rendre réel cet aspect fuyant de l’Essence, nous cheminerons en compagnie de trois photographies d’Hervé Baïs, depuis la Pierre de l’Abbaye de Caunes-Minervois, jusqu’à la touffe végétale d’oyats de Contis-Plage, en passant par l’étendue liquide du  Grau de Mateille, traçant ainsi la voie, du moins le suppute-t-on, d’une réalité manifeste à une autre en laquelle, comme au travers d’une trame, du filigrane d’un billet, se laissera deviner l’ombre heureuse de

 

la « Dissimulation »,

de « l’Esquive »,

du « Voilement »,

autres noms pour l’Être

 

   car, en la matière, nous ne pouvons vivre que d’analogies, de métaphores, de substituts.  Une découverte « par défaut » si l’on peut dire.

   Cependant, il est une manière, sinon de saisir l’Être, du moins d’en approcher l’énigme au travers d’une démarche régressive allant du plus de matière au moins de matière pour, enfin, sentir en nous, au plus secret de notre intuition, cette brise légère, ce vent à peine né, cette façon d’alizé qui nous mettra au plus près de notre recherche.

Air, respiration du Monde

   Notre entrée en matière (c’est le cas de le dire) se fera par l’entremise de l’Abbaye de Caunes-Minervois. Tout, ici, se fait architectonique, motif essentiel de la pierre déclinée selon l’abside carolingienne du VIIIe siècle, le chevet roman du XIe siècle, le portail sculpté avec chapiteaux du XIIIe siècle, tout est dans la puissance du matériau, dans sa visibilité extrême. Rien ne demeure dissimulé, l’ensemble nous est donné avec un luxe de détails. Gloire du concret, aspect solide du marbre qui, certes cachent des symboles religieux, mais ces derniers n’interviennent qu’à la suite, comme une dentelle surgissant ultérieurement de la pierre.  Éclat du minéral des voussures du portail reposant sur des chapiteaux ornés de feuillages ; coloration du minéral entre les colonnes du chevet, un ocre-rouge rehausse la ligne des joints ; solidité des chapiteaux des tours construits en marbre blanc. Il y a peu de respiration au sein de cette architecture massive, nulle lumière qui espacierait les divers éléments de l’édifice : pure massivité en son assise mondaine plus que mondaine. (Bien évidement notre approche évacue ici toute interprétation de symboles religieux quels qu’ils soient). En un premier geste de la vision, même un Visiteur en quête de spiritualité n’apercevrait que la dimension ramassée, compacte, organique de ceci qui vient à l’encontre sans souci aucun de délivrer le secret d’un archétype, de désoperculer le cèlement de quelque mystère, si bien que le corps de chair du Visiteur, trouverait son équivalence, son écho dans le corps de pierre de l’Abbaye. La tonalité grise de l’ensemble, sa simple valeur bi-tonale, le reflet d’un blanc-cendré rehaussent cette impression de clôture sur du bâti, du solide, de l’inaltérable.

   Maintenant, dans un constant souci d’éclaircie d’une substance qui résiste à notre investigation au sujet de l’Être, il nous faut nous arrêter sur cette autre image qui met en scène le paysage du Grau de Mateille.

Air, respiration du Monde

D’emblée, si nous rapprochons les deux images, nous nous apercevons, sans délai, qu’ici est intervenu un changement de registre, que le lexique s’est allégé, que la sémantique s’ouvre sur un genre de clairière lumineuse. L’ancien gris dominant a cédé la place à un blanc modulé en des teintes si proches, Albâtre, Neige, Saturne, enfin des tonalités qui, bien plutôt que de se situer sur un bavard cercle chromatique déterminé, semblent l’annuler ce cercle, lui substituant l’éphémère, la caducité d’un pur esprit, d’un principe à lui-même invisible.

 

C’est cette ambiance de flottement infini,

cette touche de glissement d’écume,

cette translation de subtil poudroiement

qui viennent se substituer

à la solidité, à la dureté

de l’architecture,

comme si la virginité,

l’aérien de l’empreinte

provenaient d’une Essence native

dont la pierre, les moellons,

les colonnes ne seraient que l’une

des possibles valeurs existentielles

subsumées sous l’arche fondatrice

qui les justifie et les fait paraître

sur la scène du Monde.

 

   Si l’on y est attentif, l’on sent bien ici, ce genre de métonymie qui, en une certaine manière, use la pierre, la ponce, la troue afin de dégager de sa nature

 

un élément qui se donne

comme plus éthéré, discret,

plus fin, un élément en marche

vers une parole presque silencieuse,

un genre d’illisible méditation.

 

   Ce que la Pierre en son insoumission n’avait pu révéler, ce que l’Eau en sa plus effective fluidité avait approché, l’Air, que symbolise l’inclinaison de la touffe d’oyats l’accomplit, sinon en totalité (nul Être n’est visible), du moins persuade-t-elle les Sceptiques que nous sommes à abandonner nos doutes les plus patents

 

pour nous ouvrir à cette dimension

sans dimension,

à ce fond

sans fond,

à cette sourde lutte immobile qui agite

la partie immergée de l’iceberg,

à défaut de se rendre visible à ce que nos yeux

rencontrent au-dessus de la

ligne de flottaison des choses.

 

   Et si l’on avance la symbolique de l’iceberg, sa vérité, peut-être est à chercher dans ces bulles transparentes qui en traversent la virginale glace bleue, cette teinte céleste qui paraît n’avoir ni commencement, ni fin.

 

Air, respiration du Monde

   Comme si, sur la portion aérienne de la Plage de Contis, face au large du grand vent venu de l’Océan, se levait, pour nos yeux incrédules, la manifestation de l’Être en son réel le plus effectif : autrement dit

 

une simple allusion,

la passée d’une invisible atmosphère,

la souplesse infinie d’une suggestion,

à peine une onction sur la

face anonyme des choses.

 

   Prenant acte de l’image, nous sentons bien qu’elle nous possède de manière infiniment souple, qu’elle s’invagine en notre intérieur, qu’elle gonfle nos alvéoles, lesquels tentent de reproduire, d’une façon infinitésimale, l’élévation de baudruche que des enfants lâchent dans la mare liquide du ciel et c’est un peu comme si leur jeune âge, leur insouciance, se confondaient avec cette minceur de leur être soudain devenu diaphane.

 

On imagine l’air, l’air subtil,

l’air intimement confondu

avec qui-il-est,

avec sa propre essence,

 

  et c’est soudain une douce suite lexicale qui tutoie notre esprit, se confondant avec sa trame essentielle, s’enroulant tout autour de son centre virtuel, attouchement de soie et de fil de la Vierge, et l’on tend sa peau à l’harmonie venteuse, n’en retenant que les prédicats les plus aériens,

 

Brise,

Alizé,

Zéphyr,

Risée,

 

   éliminant par avance tout ce qui, affecté de trop de puissance, d’impétuosité, Mistral, Tramontane, Autan, Simoun, Sirocco, Aquilon, Blizzard, tout ce qui, donc, viendrait en quelque manière détruire le fragile édifice au terme duquel une possible texture de l’Être se laissait entr’apercevoir. Oui, nous concédons, à tous ceux qui professent un naturel criticisme, que le fait de faire paraître la dimension ontologique sous la figure des vents n’est qu’un habile tour de passe-passe, une simple procédure magique, une astuce de prestidigitateur. Mais comment rendre compte de l’invisible autrement que par le détour à l’analogie, et nous connaissons tous l’incapacité des mots à décrire ce qui les déborde, les excède, les rend muets si l’on peut dire.  

 

Car, parfois, seul le hors-langage,

seuls un instinct de nature animale,

une sorte de préscience indéterminée,

une façon de divination obscure

se présentent comme les seuls paradigmes

d’une possible connaissance de ceci

qui nous demeure éloigné, étranger, opaque.

  

   Parfois, bien plutôt que de s’obstiner à savoir de manière strictement rationnelle, s’agit-il se laisser aller à rencontrer le réel sous la forme d’une simple description, espérant, de cette flânerie au fil des mots, découvrir bien plus que ce que notre vision en peut prélever de sens véritable, de certitude estampillée au motif indubitable de la conscience.

 

   Le jour est un simple friselis à l’horizon, un simple attouchement des choses en sa modestie la plus apparente. Le ciel, ou plutôt son halo, est un genre de mare grise dont les points, distants les uns des autres, paraissent la perdurance même d’un irréel aux limites infiniment floues. Une zone plus claire se laisse apercevoir, là, en laquelle s’enchâsse la partie sommitale d’une touffe d’oyats. Comme si les graminées, agitées par le Vent, créaient alentour, l’espace d’un énigmatique silence.  Union indéfectible d’un Vent-Silence nous ramenant, nous-les-Voyeurs, à notre presqu’invisibilité dans l’illisible pullulation du Monde. Les Autres sont là, oui, mais à la manière de ces étranges touffes d’oyats qui se confondent avec la blonde vêture du sable, son muet poudroiement.

   Perdus dans notre errance imaginaire, nous ne faisons plus la moindre différence entre les contours de notre Être et ceux, nébuleux, équivoques, indistincts, vagues de ces Êtres venus se placer devant notre conscience, dont nous pourrions, d’un seul geste de notre volonté, décrypter l’intime substance.

 

La touffe inclinée de brise,

courbée de l’orient vers l’occident,

est-elle pure manifestation de temps,

est-elle notre propre reflet,

la posture dialogique des Autres,

du Monde en leur plus étrange parution ?

 

   Là, à mi-pente de la dune, car nous y sommes effectivement, « en chair et en os », quelle est donc la couleur de notre Destin, la teinte de nos états d’âme, l’inclinaison de cette « Stimmung », cette irisation de qui-nous-sommes dont l’essence se traduit indifféremment par des mots aux notions aussi floues que celles qui émanent de « sentiment », « climat », « atmosphère », « ambiance » ? Quelle est la nature profonde de toutes ces choses, ne sont-elles présentes qu’à nous interroger, à solliciter notre angoisse, à nous donner des répondants, à nous distraire parmi le fourmillement, la multitude, la pluralité de ce qui vient à nous qui, toujours est énigme au motif que nul ne délivre gratuitement son essence, que cette dernière nous provoque, nous met au défi de la dévoiler, donc de la comprendre.

   Ne serions-nous que des « Stimmungen », c’est-à-dire

 

de vagues impressions,

des sujets d’étonnement éprouvés

par d’autres Sujets que nous ;

des sortes de saisissements passagers

de consciences étrangères ;

des genres de pressentiments fleurissant

sur le terreau d’autres pensées dans une aube

bien incapable de dire son nom,

d’entraîner, à sa suite, une lumière,

d’ouvrir une brèche dans le mur obscur de l’exister ?

  

   Et ces ombres longues des oyats qui se couchent parmi les creux et les bosses du sable, nous indiquent-elles leur perte prochaine, leur extinction dans la profonde ténèbre nocturne, lequel coucher, laquelle chute ne seraient que la nôtre propre en tant que frise terminale de notre Destin ?

 

L’Être, où est l’Être,

lui qui se dissimule à même

la brûlure de notre curiosité ?

 

Où l’ÊTRE ?

 

 

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4 juillet 2025 5 04 /07 /juillet /2025 17:36

 

En guise d'avertissement au lecteur.

 

 

  Avant d'entrer dans cet écrit  particulier, très particulier, - on voudra bien excuser la redondance - il est fortement conseillé de se reporter, soit à l'article "Alchimie textuelle" parmi les articles du Journal ou bien de lire ce même titre sur la Page d'accueil du Site.

  Il existe parfois des situations tellement confondantes, tellement cernées de tragédie que l'écriture ordinaire ne suffit plus à en rendre compte. Alors il faut inventer une autre langue. Sans doute abstraite, cryptée, pareille à un sabir, difficile à pénétrer et pourtant ce texte dit quelque chose d'une réalité. Mais il le dit dans une manière d'absence à soi de l'écriture, comme si cette dernière avait été contaminée par la constante déréliction du sujet qui l'a inspirée. Parfois faut-il s'exonérer d'une façon quotidienne de dire les événements afin d'en faire ressortir, non seulement la complexité, mais la dimension de limite, tout près d'une ahurissante finitude.

  Dans ce texte, il est parlé de LUI, sans qu'aucune autre identité que celle liée à ce pronom personnel soit convoquée. En effet, certaines existences en forme d'outre vide tutoient constamment cette manière de non-présence, comme si, par avance, un funeste destin s'était attaché à biffer les traces d'une vie ne parvenant pas à trouver son rythme, à s'éployer.

  Alors, il n'y a plus de fiction possible, plus d'histoire qui tienne debout, - la transcendance vers une quelconque liberté étant, par avance, congédiée - et l'écrit se résume à une sorte de "storyboard" désincarné, mécanique, faisant son bruit de rouages et ses frottements ossuaires. L'existence tellement réduite à une peau de chagrin que le langage ne peut témoigner qu'à se perdre lui-même. Mais se perd-il vraiment, ou bien est-il parvenu à la seule issue qui lui reste afin de décrire cet inconcevable qui toujours a lieu alors que nous cherchons simplement à fuir, à nous voiler la face. Il faut seulement lire et se laisser pénétrer par cet étrange cantilène métaphysique. D'ailleurs, le sachant ou à notre insu, que faisons-nous d'autre en marchant parmi les sentiers égarés du monde ?

 

 

 

LE CORPS LE SAIT

 

 le corps

 

Sur un thème "chiriquien".

 

 

 

 

Lui. Sans âge, il est.

A mi-chemin de la vie.

Peut-être plus, peut être moins.

Indéfinissable.

Lui. La cinquantaine. On dirait.

Le teint basané. Criblé de vent.

Des rides barrent le front.

Calvitie bien avancée,

ménageant deux golfes clairsemés

autour d’une presqu’île de cheveux.

Les yeux : vagues, lointains.

Des yeux qui ne vous voient pas.

Qui sont dans l’errance même.

Dans la non-connaissance des choses.

 

Maigre.

Un trench-coat bleu marine. Cintré. Comme autrefois.

Pantalon noir.

Chaussures noires. Usées.

Les talons surtout.

Les pointes aussi.

Les yeux dans le vague.

Toujours. Ne voient personne.

Vous êtes invisible dans le croisement de lui que vous effectuez.

Les choses non plus. Ne les voit pas.

Sauf les voitures parfois. Dans l’approche du détail.

Se penche. Regarde dessous. Curieusement. Les pneus surtout.

Geste un peu obscène. Peu lui importe votre regard.

Ne le voit pas. Le sent peut-être.

Comme un souffle dans les cheveux.

Seuls les pneus sont vus.

Dans leur réalité de caoutchouc. Noirs.

Seules les gravures des roues sont retenues.

 

Se relève.

Le regard dérivé.

Au-delà de l’horizon.

Au-delà de toute forme humaine. Autre qu’humaine, aussi.

Noir, le regard.

Comme le caoutchouc.

Comme l’ombre.

 

Poursuit le bitume.

Ruban noir.

Passe dans l’impasse.

Nul ne le voit.

Il ne voit nullement qui ne le voit pas.

Pas plus que ceux qui le verraient incidemment.

Jours de soleil parfois.

L’ombre marche devant lui.

Marche sur son ombre qui le précède.

Son ombre derrière lui, parfois.

Selon la position du soleil.

 

Passe sur la passerelle. Sur la rivière. L’eau sur les galets.

Croise des ombres qui s’écartent.

Passerelle étroite.

La cascade de l’eau sur les galets.

Ne l’entend pas.

Longe la haie. Palmes brillantes des feuilles.

 

Tourne l’angle de la haie.

Froid venu du nord. Ne le sent pas.

Impression de ses pas dans la poussière.

Qui ne retient pas son empreinte.

 

Evite le refuge à l’angle des deux rues.

 

Voitures.

Cyclomoteurs.

Vélos.

Passants.

Lui, seul.

Au milieu des trajets.

Les Vivants le dépassent.

 

Rue en pente.

Ses jambes le savent.

Ses pieds aussi.

Ne le sait pas, lui, vraiment.

 

Cabine téléphonique.

On téléphone.

On parle fort.

On rit parfois.

Fort, aussi.

Le rire ne l’atteint pas.

Les pleurs non plus.

Parfois des pleurs mêlés de rire. Venus de la cabine de verre.

Ne sait pas l’origine.

Des pleurs.

Du rire.

 

Nuages du nord. Gris. Poussés par le vent.

Des ombres glissent. Sur le visage. Basané. Tuilé.

Peu lui importe.

 

Bâtiment jaune.

Haut.

Désuet.

Cube de ciment.

Escalier de ciment aux arêtes de fer. Qui brillent.

Dans l’atténuation.

Ciel gris sur les arêtes de fer.

Des fenêtres avec des grilles.

Les devine.

Ne les voit pas.

Trois fenêtres. Devinées seulement.

Des fentes dans le mur.

Deux fentes. Horizontales.

Avec des inscriptions.

Peintes en jaune.

Fentes recouvertes de plaques de métal.

De chrome.

Ne le sait pas.

Le métal brille. Plus que le fer des marches.

Seulement la succession, il connaît.

 

Cabine de verre.

Marches aux angles de fer.

Fenêtres avec grilles.

Fentes de chrome.

Porte bleue. Repeinte.

Ne sait pas la nouvelle couche de bleu outremer.

Bloc de ciment jaune.

Plaque de bois bleu. Complémentaire, la couleur.

Ne sait pas la complémentarité.

 

Ne connaît que quelques points de l’espace.

Repères.

Non, ses jambes savent, elles.

La pente du trottoir.

Le quadrillage de ciment du trottoir.

Ses semelles savent.

Cinq quadrillages après l’éclair du métal.

Ne voit pas l’éclair.

Sait seulement les fentes de chrome, avant les encoches du ciment.

 

Porte bleue. Poignée de métal.

Non de chrome. De métal mat.

Appuie dessus.

Grincement.

Ne l’entend pas.

Sait seulement le tapis à terre. Rectangle sombre sur le sol clair.

Sol lisse. Bruit du caoutchouc sur le lisse du sol.

Six pas.

Il le sait.

Non, ne le sait pas.

Les articulations de ses pieds seulement le savent.

Mouvement de bascule des pieds.

Six pas.

 

Une planche. Bois clair.

Cloison de grillage.

Deux trous dans le grillage.

Poche droite du trench-coat.

Rectangle de carton. Dans le creux de la poche.

Il le sait.

Ses doigts plutôt le savent.

Carton foncé. Posé sur la planche.

Bois clair de la planche.

La main s’y pose. Aussi.

 

Fraîcheur du bois. Ne la sent pas.

Ses doigts la savent, la fraîcheur.

Comme pour le carton.

Il est parlé dans le trou du grillage.

Le carton est tendu à ce qui a parlé.

Disparaît dans le trou.

Bruit coulissant d’un tiroir.

Métallique.

Ne l’entend pas.

Feuille blanche. Avec des signes dessus.

Tendue par le trou du grillage, là où il a été parlé.

Tube de plastique noir.

Sur la planche.

Ne le voit pas. Le devine seulement.

 

Il est à nouveau parlé dans le trou du grillage.

Voix creuse. Sans écho.

Une croix noire.

Sur la feuille.

Ne la voit pas.

Sait le crissement de la bille.

Sur la feuille.

Rectangle de papier bleu.

Lui est tendu.

Par le trou dans le grillage.

Bruit sec de froissement.

Bruit métallique, ensuite, sur la planche.

De bois clair.

Deux fois le bruit métallique.

Les deux fois, il les sait.

Le papier bleu aussi.

 

Dans la poche du trench-coat.

Au fond.

Dans le décousu des coutures.

Les deux ronds de métal.

Le papier bleu. Est plié en quatre.

Sait la pliure en quatre au fond de la poche.

Du trench-coat, bleu, lui aussi.

Doigts refermés. Sur la pliure. Sur les ronds de métal.

 

Des bruits autour.

Pas entendus.

Devinés.

Caoutchouc sur le sol lisse.

Six pas.

Il le sait.

Ses pieds le savent.

Rectangle marron.

Porte bleue.

Avant la porte, la poignée.

Grince un peu.

Il le sait. Ses doigts le savent.

 

Marche à l’angle de fer.

Une seule marche.

Il le sait.

Rainures dans le ciment.

 

Des rires.

Des pleurs.

Dans la cabine. Dans le verre de la cabine.

Passe.

Ne sachant rien des pleurs.

Des rires non plus.

 

Grilles des fenêtres.

Escalier aux cinq marches. Aux bordures de fer.

Loin déjà.

Peut être.

Ne la sait pas, la distance de lui aux choses.

 

Le refuge aux dalles de ciment. Inclinées. Avec des encoches.

Ses pieds le savent.

Ses articulations le savent.

Le trottoir de ciment. Le bord arrondi.

Les chaussures savent le creux dans la semelle. Incurvée.

Dans le franchissement du bord.

Le bitume noir. Les nuages gris. Le trottoir taché de feuilles jaunes.

 

Comme le cube de ciment aux trois fenêtres.

Ne les voit pas, les feuilles.

Ses semelles savent le glissement.

Les orteils aussi. Se recroquevillent.

Les feuilles sont dépassées.

Les muscles le savent. Qui se relâchent.

 

A gauche, des façades.

Blanches.

Des jardins.

Verts.

Des arbres.

Avec feuilles.

D’autres sans feuilles.

Ne voit pas les yeux. Ni les feuilles. Ni les arbres. Ni les façades.

Le vent. Le froid. Ne les sent pas.

 

Les mains savent.

La doublure du trench-coat sait.

Les mains au fond de la doublure.

La droite, la main avec la pliure bleue.

Avec les ronds de métal aussi.

Métal blanc. Brillant au fond de la doublure.

Les fils de la doublure le savent. L’appui du métal. Le brillant aussi.

 

Gravillon sur le trottoir.

Le caoutchouc le sait.

Le tronc à gauche. Brun. Rugueux.

Le coude le sait.

Passe au plus près.

 

La rue à gauche. Etroite.

 

La haie verte à gauche.

 

La grande bâtisse jaune à droite.

 

Le garage derrière la bâtisse.

 

Les yeux ne savent pas.

Les genoux le savent. Les articulations.

 

L’air frais de la rivière.

Le froid sur le front.

Les gouttes d’eau le savent.

Le long des rides.

Les joues aussi. Creusées. Dans l’air coupant.

 

Trois tiges de métal. Peintes en vert.

De chaque côté de la rue étroite.

Les passants les savent. Lui ne les sait pas.

Le passage des gens.

Sur la passerelle.

Les épaules le savent. Qui obliquent.

Le bassin aussi. Qui oscille.

Le courant d’air des passants.

Rien d’autre ne passe que les passants qui passent.

Continûment.

Un frôlement.

 

Des bruits.

On tousse.

On éternue.

On parle.

Les bouches le savent.

Lui ne le sait pas.

 

Une bâtisse haute.

De ciment gris.

Ne sait rien d'elle.

Lui ne sait pas la bâtisse proche.

Le tas de détritus.

L’odeur.

Ne la sent pas.

Les passants, oui. Qui s’écartent.

 

Le portique de ciment.

Au milieu, un portail blanc.

En fer peint.

Ne le sait pas.

 

 

Le bitume tourne. A gauche.

Les pieds le savent.

Le bitume tourne.

A droite.

Container vert.

A droite.

Avec des roues noires.

Ne voit pas les roues.

Le caoutchouc. Les gravures dans le caoutchouc.

Les contours du container.

 

L’impasse.

Au nord.

Le froid. Ne le sent pas.

Au milieu de l’impasse.

A droite, trottoir.

A gauche, trottoir.

Ne les voit pas.

 

Voitures. Ne les voit pas.

Klaxon.

Ne l’entend pas.

 

Avenue.

Circulation.

Flot de circulation.

Ne le voit pas.

Le trottoir non plus.

Les pieds le savent. Les orteils, surtout.

La cambrure.

Les articulations.

Le bitume avec des trous.

 

Le croisement. Traversé.

Klaxons.

Ne les entend pas.

Cris.

Ne sait pas les cris.

Des chiens aboient.

Ne sait pas les aboiements.

 

Trottoir. Les pieds le savent.

Les orteils surtout.

Les articulations.

La cambrure.

 

Grande bâtisse grise.

Grande ouverture dans la façade.

Comme déchirée, la façade. Violée.

Les yeux ne savent pas.

Le corps sait l’ouverture. La béance.

L’air à peine plus chaud à l’intérieur.

Dans le cube de ciment. Un tourniquet de métal.

Brillant.

Comme le chrome des fentes.

 

Cliquetis du tourniquet.

Le tourniquet le sait.

A droite des choses claires.

Ne les sait pas.

A gauche des cylindres verts.

Foncés.

Ne les voit pas.

Au fond de la bâtisse. Des angles de métal.

Verts.

Ne les voit pas.

Le corps sait. S’y frotte dans l’avancement.

Les hanches savent. Rotation des hanches.

Du bassin aussi.

Les jambes savent.

Angle de métal à gauche.

Le corps sait, les chevilles savent. 

Les tendons aussi.

Long couloir jaune.

Rives métalliques.

Boîtes jaunes.

Boîtes vertes.

Boîtes bleues.

Les yeux ne savent pas.

A droite. Longue caisse.

Métal blanc.

Du froid.

Beaucoup de froid.

Les mains ne savent pas.

Feuille bleue dans la jointure des doigts.

Pliure au creux de la jointure.

Les doigts savent.

Articulations bleues.

Cercles de métal serrés.

Les mains savent.

Le pouce sait.

L’index sait.

Le majeur sait.

L’annulaire sait.

L’auriculaire sait.

L’auriculaire ne sait pas. Dans son absence.

Les articulations savent.

La pliure du papier bleu. Dans la jointure des doigts.

Les ronds de métal savent. Dans la pliure des articulations.

A droite. Des lignes de métal.

Entre les lignes, des boîtes rondes.

De métal. Rouges. Bleues. Vertes.

Les mains savent.

Les pliures savent.

Les doigts savent.

La langue sait.

La bouche sait.

Les yeux savent.

Les doigts savent.

Le froid de la boîte.

Le lisse de la boîte.

La saisie de la boîte.

La main sait.

Le corps sait.

Le souffle sait. Le cœur aussi.

Les mains savent. Moites.

La pliure bleue sait. Se délie, la pliure.

De la doublure.

Les ronds de métal. Sortis de la doublure.

Exposés. La pliure. Le métal blanc.

A gauche, longue plaque de métal.

Gris, le métal.

Long ruban de caoutchouc. Noir.

Absent d’échancrure. Lisse.

Qui roule entre deux rives de métal. Sombres.

On parle.

Les mains savent.

Les doigts savent.

Le papier bleu est pris.

Entre majeur et annulaire.

Les ronds de métal sont pris.

Entre pouce et index.

Bruit de tiroir. Métallique.

Glissement.

Bruit à nouveau.

Ronds de métal. Sur la plaque de métal gris.

Cuivrés, les ronds.

Entre pouce et index.

 

Dans la doublure du trench-coat.

Les mains savent le froid de la boîte. Verte la boîte.

Les pas savent le franchissement. De l’ouverture.

De l’éclatement de la façade. Sur la rue.

Le corps sait l’autre côté.

De la façade.

Les pieds savent le trottoir. Les aspérités. Les rainures.

Par cœur les savent.

Les articulations savent.

Les orteils savent.

Tous. Sauf les majeurs.

A gauche et à droite. Absents.

La cambrure aussi sait.

 

A gauche, des planches. Vertes.

Des planches verticales.

Horizontales aussi.

Le corps sait.

Sous les planches, des tiges.

Lourdes. De métal gris. Ouvragées. Plantées dans le sol.

Le corps sait. Les planches. La lourdeur des tiges de fer.

Les reins savent.

Le dos aussi.

Les fesses.

Les mollets.

Les planches, les tiges de fer, savent aussi le corps.

Les reins, le dos, les cuisses.

 

La boîte de métal.

Verte, la boîte.

La boîte le sait.

Sur le dessus, l’anneau de métal.

Sur les flancs, des inscriptions.

Les doigts le savent, l’anneau.

L’index le sait. Le détache.

Claquement. La langue le sait.

Les bulles le savent.

Le liquide ambré le sait.

Le sait dans la cascade de la gorge.

La langue le sait.

La glotte le sait. Dans son ouverture.

Les papilles le savent. Le tube salivaire aussi.

La déglutition aussi.

La pomme d’Adam sait l’avalement.

Monte.

Descend.

Monte.

Descend.

Le corps sait le glissement. Du liquide.

Tout le corps parcouru. Secoué le corps.

Spasme de la déglutition.

Le banc le sait. Aussi les planches.

Dans le mouvement. De chute.

Les soubresauts du liquide.

La grande dalle de ciment. Sous les pieds.

 

Une fente. Dans le sol de ciment.

De ciment gris.

Une lézarde.

En zigzag. La fente.

Les chaussures noires savent la faille.

Noire au centre. Dans le sol de ciment..

Le corps déglutit.

En son entier.

Ondulation du corps.

Liquide dans la gangue du corps.

De la tête aux pieds.

Le corps le sait.

Liquide, le corps. Fluide.

La colonne vertébrale aussi.

Vêtements soudés au corps. Mouillés aussi.

Sueur au creux des reins.

Sur les planches vertes.

Les verticales d’abord.

Puis les horizontales.

 

Le corps sait le mouvement descendant.

La liquidité.

Le déclin.

Les cellules savent. La fente de ciment. Liquide aussi.

Pluie.

Ne la sent pas.

Le corps non plus, dans sa liquidité.

Pluie battante.

Les filets d’eau savent la pente du corps.

Savent la fente près des pieds de métal. Lourds. Gris. Ouvragés.

Bulles d’eau. Dans la lézarde.

Ne sait pas le bruit.

Ne sait pas le mouvement.

La perte d’eau dans la fente.

Le ciment gris sait la lézarde.

Les gouttes s’égouttent. Dans la fente d’eau.

Le liquide ambré suit l’inclinaison. Vers le sol.

Le corps la sait, la déclinaison.

Les membres aussi.

Les veines aussi. Le trajet du sang. L’écoulement de la lymphe.

Déluge de pluie.

Qui connaît le chemin. De la chute. Vers la lézarde.

La peau sait sa consistance. Molle. D’outre.

De peau flasque. Son dépouillement aussi.

Les muscles, les nerfs, les os savent.

La liquidité de la peau.

Savent leur inconsistance propre.

Au contact de l’outre de peau. Qui déglutit les muscles, les nerfs, les os.

Ouverture de la lézarde. Qui boit le liquide ambré.

Ses bulles aussi.

Qui boit l’eau de la peau.

Qui boit le corps.

Ses fragments,

de peau,

de muscles,

d’os.

 

Pluie moins forte.

Goutte à goutte.

Bords peu à peu jointifs de la lézarde.

Sur ses rives, des bribes.

De peau.

De cheveux. Mouillés. Epars. Pellicules aussi. Rares.

Lézarde refermée.

Bruits internes de succion.

 

Le corps le sait.

De l’intérieur.

Dans son désordre liquide.

Lui ne sait pas.

Les planches vertes verticales savent le trench-coat.

Comme une peau usée.

Les planches horizontales savent le pantalon.

Noir.

Collé.

Les chaussures aussi.

Molles.

 

Le trottoir sait la boîte.

Verte.

Vide.

Verte.

Vide.

Mangée par le sol gris.

 

Sans âge, il était.

A mi chemin de la vie.

Peut être plus, peut être moins.

A mi chemin de la mort aussi.

Indéfinissable…

 

 

 

 

 

 

 

 

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