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19 janvier 2023 4 19 /01 /janvier /2023 08:36
 Sommes-nous plus et autres  que de simples esquisses ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

[Incise : une écriture du flottement – Parfois, les choses sont-elles stables, notre avancée sur les chemins de glaise, assurée de ses pas. Nos assises sont concrètes, notre profonde nature amarrée au socle de la terre. Nous sommes semblables à ces rochers diluviens qui n’ont cure ni des ans, ni des siècles et vivent leur vie de rocher à l’abri de quelque servitude que ce soit. Parfois, au contraire, nos pas sont-ils fragiles, légers, à la limite d’être dénués de sens. Nous devenons alors ces êtres de l’incertitude, de l’irisation, livrés pieds et poings liés au caprice du Noroît, aux sombres humeurs de l’Harmattan, aux coups de boutoir du Ponant. Mais si nous devenons diaphanes, ceci n’incline guère en direction d’une ataraxie qui nous indiquerait le lieu atteint de quelque sérénité. Nous devenons, à notre grand désespoir, de célestes courants, certes, mais infiniment ballotés, livrés aux mouvements divers, perdus en quelque sorte à eux-mêmes, manières de ballons captifs dont les amarres soudain rompues, les livreraient aux affres d’une errance sans fin. C’est toujours un sentiment de perte, l’écueil qui nous livre, hagards au vertige d’un abandonnisme. Notre être est fragmenté, notre esprit délié de lui-même, notre intellect aux abois et nos percepts deviennent si flous que rien ne nous rencontre plus qu'un "vide sidéral" comme il est dit dans le texte qui suit.

   Alors, comment continuer à se dire alors que l’œil du cyclone se rapproche et menace de nous engloutir ? Les pouvoirs du langage, par essence, sont immenses mais il arrive que les mots s’effraient, se retirent sur la pointe des pieds et nous laissent en plein Désert, les yeux vides, les mains ne traçant plus, sur le papier, que des pleins et des déliés sans réelle consistance. Malgré tout on veut écrire à l’aune de ce fourmillement intérieur qui nous étreint et menacerait de métamorphoser notre horizon en un simple raz-de-marée lexical dont nous aurions bien du mal à émerger encore, n’assemblant des phrases que de pur hasard, convoquant les mots d’une armée en déroute. Et cependant nous ne nous résolvons nullement à demeurer en silence. Nous écrivons, tantôt en prose, tantôt sur le mode poétique. Nous sentons bien qu’il y a un flottement, que la « logique » du langage est malmenée, que bien plutôt que de s’enchaîner selon une naturelle inclination, les mots glissent, sortent de leurs coques, poudroient l’espace en une manière d’illisible frimas. Mais renoncer serait pire et les phrases, peu à peu, titubant et claudicant, sortent de leur étui d’étoupe afin de témoigner. Mais témoigner de quoi ? Non du langage mais de la torsion que nous lui faisons subir, des contraintes et des déformations que nous lui imposons. Certes, en arrière-plan de notre pensée, nous savons qu’il faudrait avoir recours à un paralangage, à un métalangage mais alors nous serions seul à nous comprendre et nos essais se solderaient par des énonciations surréalistes sans signification pertinente.

   Tout langage structuré repose sur les principes indépassables de la dialectique dont le fondement ultime est la Raison et seulement la Raison. Sans doute, lors des périodes de plus grand tangage, conviendrait-il de créer la catégorie de « l’ir-raison » afin que le langage, coïncidant enfin avec notre état d’âme, les mots que nous jetons sur le clavier soient autre chose que des coquilles vides, bien plutôt des sécrétions immédiates de notre esprit dont la Folie, un instant maîtrisée, se donnerait de telle ou de telle manière, sans doute un sabir pour le Lecteur, mais une jouissance intime pour nous, Écriveur. Dès lors, pourrait-il y avoir liaison Lecteur/Écriveur au travers de phrases qui tanguent et oscillent ? Ceci pose le redoutable problème de la compréhension/interprétation d’un texte, ce processus n’étant jamais doté d’une naturelle évidence, loin s’en faut.

   Ce que je dis là, dans mon texte, comme dirait Marguerite Duras en substance : « ce que j’écris là, j’ai mis vingt ans à l’écrire ». Oui, nous ne sommes jamais que des Insulaires qui tâchent de rencontrer d’autres Insulaires et le projet est aussi périlleux qu’incertain. Quand bien même, adeptes de l’introspection, nous nous connaîtrions « sur le bout des doigts », comment l’Autre, l’Étranger, par définition, pourrait-il sculpter notre propre statue autrement qu’au prix d’hypothèses nécessairement fallacieuses, dentelles infinies d’approximations, plans sur la comète dont le palimpseste usé ne révèlerait plus que quelques traces diluées aux confins du temps ?

 

Ce dont il faut convenir,

c’est que toute Écriture

demeure un mystère,

que le Lecteur lui-même

est mystère,

que l’Écriveur

est mystère

 

   et que cette abrupte tautologie ne saurait trouver d’explication hors d’elle-même. Tout langage, par destination, décrit toujours un large cercle herméneutique, éparpillant, ici et là, quantité de sèmes dont même l’analyse scrupuleuse du plus habile Investigateur d’une antique Babel ne parviendrait nullement à traduire le hiéroglyphe. Il nous faut nous l’avouer, et je crois déjà avoir écrit ceci quelque part, nous sommes des Champollion aux mains vides.  Chers Lecteurs, Lectrices, les hiéroglyphes vous attendent ! ]

 

*

 

Cela vient du fond des âges.

Cela vient du fond du temps.

C’est au plus loin de l’espace,

en quelque endroit qui ne dit

nullement son nom.

C’est une simple lueur.

C’est un signe

avant-coureur

de la lumière.

Cela n’a pas de parole.

Cela se vêt de silence.

Et c’est précieux ainsi,

de se retenir

au bord des choses,

de ne nullement

en offenser la forme.

Et c’est ce qui confirme

le tragique de notre condition.

Sa possible joie aussi

qui en est le revers.

 

Nous, les Vivants sur Terre,

que faisons-nous,

sinon attendre un signe

qui nous dise le lieu

de notre être ?

Il y a tellement de brume

 au large des yeux !

Il y a tellement d’étoupe

au large du corps !

Il y a tellement de doute

quant au fait d’exister !

Du Néant nous sentons

 le souffle livide,

du Néant nous dessinons

les contours à même

le tissu sidéré de notre peau.

Mais nulle réponse.

Ni de ce qui vient de loin,

ni de ce qui n’a nul visage,

ne saurait en avoir.

Car exister est ceci

qui nous fixe à la toile de la vie

sans qu’il ne nous soit possible

d’en évoquer la mesure.

Tout est toujours en fuite de soi.

Tout est toujours ce nuage léger,

ce vent qui se distrait de lui-même,

ce flocon perdu parmi les lames du blizzard.

  

   Alors, afin de ne nullement désespérer, nous tressons, tout au creux de notre imaginaire, des images qui toujours se dissolvent comme sur la cendre des ardoises magiques. Tantôt, sur cette nappe de gris infini, nous sommes de Blancs Pierrot, d’impalpables Colombine mais le jour nous rattrape qui efface nos songes, les reconduit à l’abîme, dans un gouffre si profond qu’il semble privé de fond, que ses parois flottent dans quelque infini dont nous ne possédons nullement le chiffre, seulement la vibration d’une fugue quelque part bien au-delà de nos pathétiques figures.

Ce que nous aurions voulu :

déborder de nos êtres,

posséder un corps léger

doué d’ubiquité,

ici sur les sillons de glaise,

là-bas en de célestes altitudes,

là-bas encore avec notre

corps démultiplié,

dédoublé en écho,

amarré à Soi avec l’ardeur

de quelque certitude.

 

   Nous aurions voulu, au terme d’une profonde méditation, nous révéler tels qu’en nous-mêmes nous nous éprouvions depuis la margelle luxueuse de notre espoir. Mais, rêvant les yeux ouverts, nous savions, depuis la nuit des temps, que nous ne serions jamais qu’un flottement, un esquif sur des flots tumultueux, une simple girouette avec laquelle le Noroît jouerait, en réalité nous serions sans attache réelle, livré à qui-nous-sommes, sans que nous ne puissions tracer le premier mot de notre propre histoire. Un genre de mutité, de parole sourde à ses propres incantations, de formule alchimique creuse, infiniment creuse.

   Alors, parfois, depuis l’événement indicible qui nous étreint, à défaut de parole, en l’absence de tout geste qui en évoquerait le galbe, nous nous livrons, sans délai, à quelque fantasmagorie dont nous sommes, tout à la fois, le centre et la périphérie. Appuyé sur le vide, c’est à peine si nous émergeons de l’indistinct, c’est tout juste si notre image se maintient au-dessus des grands fonds, si un flux aussi soudain que violent ne nous enjoindrait de rejoindre l’obscurité des abysses. Cette forme humaine plus qu’humaine, dont nous eussions souhaité qu’elle fût notre emblème, voici qu’elle paraît se dissoudre en une manière d’étrange gémellité sans consistance.     

   Nous nous hallucinions entiers, finis en quelque sorte, même doubles si c’était le prix à payer, mais d’un double logique, possédant ses abscisses et ses ordonnées, sa position dans l’espace, son caractère aisément déterminable, son objectité en quelque sorte et nous n’étions jamais que le résultat provisoire d’une genèse douloureuse, un corps glauque non encore séparé de la blanche résine qui le portait au jour. Cette existence que nous projetions unique, singulière, insolite à plusieurs titres, elle ne faisait que se confondre en un bien étrange maelstrom avec une Forme Homologue, véritable bégaiement du vivant cherchant à s’extraire de sa douloureuse tunique.

Tout à la fois, nous étions

et n’étions pas.

Tout à la fois nous pensions

et ne pensions pas.

 

   Nous étions en dehors de toute syntaxe, absents d’une sémantique qui eût pu traduire en nous les sentiments que nous ne pouvions exprimer. Quelqu’un au Monde imagine-t-il plus grande aberration, mal plus incurable que le fait de ne nullement s’appartenir,

 

d’être une simple Esquisse,

une Forme double,

 une Aberration,

un Être nullement

parvenu à l’Être ?

 

   Mais comment donc exister sous les fourches caudines d’une Réalité Siamoise : être, en un seul et même mouvement, Soi et l’Autre ; l’Autre et Soi, l’Unité et le Multiple, le Multiple et l’Unité sans même qu’il y ait de césure, de virgule pour séparer les Deux Mots de cette phrase elliptique ? Une manière d’énonciation aphasique girant tout autour du Verbe sans en reconnaître la riche texture, le tissu sans pareil.

   Décrire suffirait-il à donner du sens ? Un sens peut-il émerger du non-sens ? Mais qui donc pourrait le savoir ? Il faut plonger au cœur de l’événement et attendre que ce dernier, de lui-même, vienne jusqu’à nous et nous tienne quelque langage qui nous placerait au cœur de qui-nous-sommes, cette Étrangeté d’Être dont nul, jamais, ne parviendra à décrypter le secret. Alors, parlant de cette image qui a servi de prétexte (pré-texte), à mon texte, je ne sais de qui je parle vraiment.

Si c’est de Vous.

Si c’est d’un Homme

abstrait en son essence.

Si c’est de moi, du pli

dolent de ma conscience.

  

   Le Réel est si multiforme, si imprécis parfois que l’on ne sait plus si c’est lui qui nous visite, si c’est nous qui le visons à l’aune d’une vision trouble, si même il possède une substance tangible, si l’on peut l’étreindre et le placer dans l’écrin de quelque certitude. Alors, il n’est pas rare que l’on progresse à l’estime, que l’on se place sur le mât du Hunier, tout en haut de la goélette, que l’on visse la lunette au bout de ses yeux et que l’on décrive, dans une sorte de vertige, ce qui nous provoque et nous met au défi, sinon de le comprendre, du moins de le dire selon essais et approximations, selon tâtonnements et hypothèses hasardeuses. Parfois, le langage, le subtil langage hésite-t-il à se prononcer tellement la tâche de décrire le Réel semble être une entreprise sans fin, nul mot ne coïncidant avec ce qu’il souhaiterait évoquer. Et même le langage intérieur tourne à vide et les mots sont de grosses boules d’ouate qui, faute d’être entendus, s’abîment dans une illisible parole, coups de gong inaperçus qui se dissolvent à même leur chute dans la citadelle étroite du corps. Mais il faut bien proférer, n’est-ce pas ? Ne le ferait-on et les mots retourneraient contre nous leurs salves soudain devenues meurtrières et nous pourrions mourir de n’avoir point reconnu notre essence, de l’avoir conduite dans une voie sans issue.

Forme blanche

contre Forme blanche.

Deux opalescences en miroir,

deux reflets l’un en l’autre confondus.

 C’est la Blancheur qui domine

en tant que nature même

de l’effacement.

Mais qui sont donc

ces mystérieuses Formes ?

Est-ce simplement NOUS,

notre statuaire autistique,

un redoublement de Soi,

un enfermement cellulaire,

une prison sans murs,

ni barreaux, ni fenêtres ?

Le Vide est absolument sidéral.

Le Vide meurt de

n’être point nommé.

Le Vide réclame sa part

et voudrait nous manduquer,

afin que de cette appropriation

naisse, en lui,

l’amorce d’une plénitude.

Car, savez-vous,

rien n’est pire,

pour le Vide,

pour Soi,

que d’éprouver,

dans l’espace libre

de son corps, une faille,

l’immense vacuité

que rien n’habite si ce n’est

 la rigueur de quelque vent hivernal

avec ses breloques de givre,

avec ses boules de gel

 et alors on est réduit

au moins que Rien,

alors on connaît

l’effroi de ne plus vivre,

de hanter de sombres coursives

où hurle un infini silence.

  

   Mais Qui est Qui dans cette approximation visuelle ? Dans cette mare de Blanc qui nous égare et nous ne sentons plus ni les contours de notre corps, ni la consistance de notre esprit ni la légèreté de cristal de notre âme.  Partout est la nappe sourde de neige qui nous ensevelit. Partout sont les congères qui obturent nos oreilles, emplissent la libre cavité de nos yeux, scellent notre bouche comme si nous étions de simples Gisants dans la lumière avare d’une crypte. Certes, il y a bien l’ébauche d’yeux. Mais que peuvent donc voir des yeux qui ne sont pas finis, qui n’ont ni cristallin, ni pupille, des yeux aveugles qui ne verraient même plus l’intérieur du corps, cet impénétrable cachot livré aux seules rumeurs du sang, aux déflagrations ossuaires ?

   Certes, il y a une amorce de bouche. Mais c’est bien d’une longue balafre dont il s’agit, d’un meurtre, d’une fête sanguinaire et barbare. Mais que pourraient donc articuler ces lèvres, si ce ne sont de terribles imprécations, sinon proférer des condamnations à mort ? Et l’épiphanie de ces visages, n’est-elle qu’une représentation minimaliste du Néant, lequel toujours rôde et nous menace continûment du meurtre auquel ses couleuvrines sont, par essence, destinées ? Et les deux corps soudés, sont-ils encore des corps ? Ne seraient-ils plutôt de simples linges fantomatiques qui auraient pour seul but de nous immoler dans leurs rets, d’annuler notre incompréhensible prétention à vivre ? Certes, au bas de ce qui pourrait être des corps, comme des jambes repliées qu’enserre un étroit fourreau de laine noire. Mais ce n’est pas la « laine » qui nous interroge, mais c’est le « noire », cette dimension d’un deuil à peine avoué, chuchoté du bout des lèvres.

 

Le Blanc est Néant.

Le Noir est Deuil.

 

   Comment sortir de cette aporie, sauf à s’y précipiter tête la première et renoncer enfin à Être, puisque, cette image nous le dit,

 

nous ne sommes qu’un Zéro

avant  la suite des nombres,

qu’un silence avant la parole,

qu’une blanche méditation

avant la pensée,

qu’un souffle avant

le saut dans l’amour.

Nous ne sommes,

et ceci pour l’infini

des temps à venir,

de bien Étranges Esquisses

et notre Être supposé se dissout

 dans cette mare de blanc,

dans ce marigot de cendre,

seul espace possible pour

une impossible présence.

 

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16 janvier 2023 1 16 /01 /janvier /2023 09:47
En l’absence de Soi, de l’Autre, du Monde

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   [Incise avant lecture - Chacun, chacune qui me lit s’apercevra de thèmes récurrents qui hantent mes textes. Souvent c’est la dimension du Tragique qui, ici et là, soit de manière hautement visible, soit de façon latente, circule à bas bruit sous la ligne de flottaison des mots. Bien plutôt que d’incliner à une « sombritude » (pardonnez le néologisme), ceci n’est que le revers bien naturel d’une exigence de perfection, le rêve éveillé de quelqu’un qui se définit volontiers tel un Idéaliste. Déjà le mot « d’Idée » en soi est tellement beau qu’il pourrait, à lui seul, effacer, sinon la totalité du Réel, du moins en gommer les saillies qui, pour être « normales », n’en sont pas moins dérangeantes au plus haut degré. Une sorte de prurit qui gâche la vie et empoisonne à ce point notre cheminement que, parfois, l’on se demande quel lien nous relie à elle, la vie, s’il ne s’agit simplement d’un fragile fil d’Ariane qui, à tout moment, pourrait biffer notre nom de l’existence. Ce qui est heureux au plus haut (peut-être histoire de se faire peur et de se rassurer à la suite), placer au firmament le luxe des Idées justes et claires, puis, dans un geste qui lui est naturellement corrélatif, dissimuler en quelque sombre réduit les ombres mortifères qui en animent les mystérieux mouvements.

   En cette époque si troublée par les guerres, par les aberrations climatiques, par les comportements ego-narcissiques, par l’amoindrissement de la figure de l’altérité, convient-il, simultanément et dans un esprit de simple ouverture à ce qui pourrait se manifester sous la forme d’événements heureux, de placer en abîme, la peur, l’angoisse, les actions négatrices de l’exister sur Terre, de manière à ce que, grâce à un jeu de simple réverbération, du négatif puisse se lever du positif, que du dénuement puisse sortir une manière de plénitude à laquelle, silencieusement, nous vouons un culte secret à défaut d’en lire clairement le signe dans les plis complexes de notre inconscient ou bien de notre conscient. Si vous préférez, faire s’exhausser du Principe de Réalité, ce souverain Principe de Plaisir qui est la seule architectonique qui soit capable de tracer la voie lumineuse en direction d’un au-delà de Soi et nous mettre en mesure  de nous excepter, sinon de toute situation fâcheuse, au moins tracer l’esquisse d’un avenir un peu plus radieux ! Ceci est un « péché » humain, entièrement humain.]

 

*

Les lunettes sont noires.

Noires de nuit.

Noires de suie.

Rien ne bouge à l’horizon

du Monde.

 Rien ne frémit.

Immense est la solitude

qui fait ses résineux vortex.

Immense est le vide

qui fait sa lumineuse absence.

On croirait la Terre dévastée.

On croirait les Hommes

bien au-delà d’eux-mêmes

en de profondes et inimaginables coursives,

peut-être n’en pourraient-ils jamais revenir.

 

Les lunettes sont noires

sur lesquelles ricoche la clarté,

sur lesquelles convergent

les multiples rayons de l’angoisse,

sur lesquelles s’abîment les griffes de l’aporie.

 

Y a-t-il au moins un regard

derrière ces vitres compactes,

une conscience brille-t-elle,

une âme s’anime-t-elle

de son feu intérieur ?

Les cheveux sont verts,

vert-de-gris peut-être,

semblables à des guirlandes de lichen,

à des guirlandes éteintes

après que l’heure festive est passée.

 

Le visage est blafard,

entre plâtre et chaux mourante.

Les lèvres sont violemment purpurines,

signe de sang dont la trace est ineffaçable.

Elle survivra même à Elle qui la porte

tel un emblème vengeur.

Elle est l’illisible figure de l’Humain

en son ordinaire détresse.

La robe est entre Rose et Mauve,

pareille à un désir éteint,

à une gloire non encore atteinte,

à une puissance qui tarde à venir,

pourrait bien se retourner

en son contraire,

une immense faiblesse

qui serait la macula,

 l’ombre portée

de la vénéneuse Finitude.

 

La Mort rôde en ces parages

avec son haleine acide,

avec ses os qui claquent,

on dirait les assauts du Noroit

contre la sombre mutité de la pierre.

Bras soudés le long du corps.

Marque de soumission ?

Reflux de la Vie ?

Perte de Soi en

de ténébreuses douves ?

 

 Le mur est Bleu Pervenche.

Le mur est Jaune avec

des éclaboussures Orange.

Le mur est Noir que Nul,

 jamais ne saurait habiter.

Le mur est Parme,

comme un signe avant-coureur

d’une imminente disparition.

 

   Puis, là, sur le fond du mur anonyme, l’Étrangeté en son visage le plus énigmatique, le plus effrayant aussi. Mais Qui donc se présente ici avec si peu d’empreinte sur les Choses ? Qui donc arrive ainsi, surgit du Néant, ne fait phénomène que dans un genre d’abstraction puisque, dans un premier geste de la vision, nous n’apercevons guère que son foulard, comme si ce dernier signait la forme la plus confondante d'apparition : une venue sur le point de s'absenter définitivement. C’est comme si, soudain, tirés brusquement d’un rêve, nous surgissions au milieu du réel dans la complexité d’une savane dont nous ne reconnaitrions rien, sauf cette immense vacuité qui nous reconduirait dès avant notre naissance.  Oui, cet Être au premier plan nous cloue au pilori et nous devenons identiques à ces chauve-souris qu’on fixait, antan, sur les portes des granges pour effrayer les Braves Gens, peut-être les placer sous le boisseau, les contraindre à accepter les fourches caudines d’une puissance qui les dépassait et leur enjoignait de n’être que des Vassaux sous la tyrannie d’un invisible Suzerain. « Détruire ! », disaient-ils et leur condamnation s’accroissait de cette insaisissable menace.

   Mais revenons à Qui nous interroge et nous met au défi d’en dévoiler la native noirceur. De rapides et menaçantes corneilles criaillent dans le ciel livide du Causse et l’on n’en perçoit que cette clameur qui déchire l’éther et l’on demeure pliés au sein de qui l’on est, pareils à ces tas de chiffons qui rêvent l’Éternité dans leurs sarcophages richement armoriés.

 

La plaque des cheveux est Verte,

d’un Vert Bouteille qui ne dévoilerait

que le sinistre de son chiffre.

Le visage est de terre cuite

et l’on penserait

à ces visages mayas

qui dorment dans leur

immémoral linceul.

L’arc des sourcils,

l’arète aiguë du nez,

 le trait Rouge des lèvres,

 autant de formes qui chantent

l’hymne funèbre de qui est déjà

au-delà de sa propre vie.

Et les lunettes d’écaille noire,

et les verres fumés,

et les yeux par défaut

qui ne semblent

qu’attendre l’occasion

de lancer

leurs éclairs venimeux

contre Quiconque

oserait en croiser l’étrange

et mortifère destinée.

Et cette chemise informe

venue de la nuit des temps.

Et cette dentelle

qui feint de s’ouvrir

sur une poitrine malingre,

tout le chétif résumé

en un seul mot de l’image.

 

Seule une frise végétale,

bien qu’immobile,

bien que frêle,

vient à notre rencontre

afin de nous persuader que

nous sommes encore vivants,

que nous pouvons chanter

lors des matins de claire venue,

que nous pouvons écrire des poèmes

sous le regard de la Lune gibbeuse,

que nous pouvons encore accomplir

le geste d’amour en une étreinte ultime

avant même que notre souffle,

pris à rebours,

n’entame son chemin

 en direction du Néant

dont nous ne chantons

jamais le refrain

qu’à le tenir éloigné,

qu’à le tenir pour une légende,

une antienne ancienne

faite pour endormir les enfants

dans leurs berceaux ornés

des dentelles de l’espoir.

 

Oui, cette peinture est sombre.

Oui cette peinture est tragique.

 

   Elle est la face inversée de ceci même que toujours nous attendons faute d’en émettre le vœu à haute voix, cette claire félicité que nous nous octroyons en silence comme si un simple songe pouvait nous sauver de qui nous sommes, de simples fétus de paille que la première crue livrera à l’abîme. Pour autant, y a-t-il motif à désespérer ? Nullement car selon la loi des contrastes, selon la logique des contraires, la Tristesse, fût-elle infinie, n’est que la face cachée de la Joie.

 

Oui, toujours la Joie est à portée.

Décillons notre regard.

Tout au bout sont des braises

 qui brillent dans la nuit.

Brillent dans la Nuit !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 janvier 2023 4 12 /01 /janvier /2023 10:43
Le parti pris du rêve

Photographie : JPV

*

   De prime abord nous demandons toujours au réel qu'il s'adresse à nous avec simplicité, dans une manière d'évidence. Avec les choses, nous voulons être dans un rapport direct, nous souhaitons qu'elles nous saisissent selon une manière d'immédiateté, nous les désirons cernées de lumière, nous évitons d'en percevoir les lignes de fuite, les ombres portées, les clartés qui s'occulteraient à notre regard désirant. De telle sorte que nous soyons rassurés, installés dans une familiarité nous conduisant à faire l'économie d'une réflexion allant plus avant. Car persister à vouloir comprendre à tout prix nous obligerait à tutoyer, sinon quelque abîme, du moins à longer de nébuleuses cryptes. Les cryptes, nous ne les aimons pas, nous redoutons leurs dalles de pierre froide, leur mutisme, nous sommes envahis d'effroi à la seule idée d'en déchiffrer les mystérieux hiéroglyphes. Nous le sentons bien, le réel est pourvu d'une infinité d'arêtes, d'une multiplicité de fragments dont nous ne saurions rendre compte qu'à l'aune d'une méticuleuse recherche. Alors, par facilité ou bien inclination naturelle de l'humain à cueillir les fruits à portée de la main, nous nous arrêtons à la surface des choses, à leur brillant, nous refusons de les dépouiller de leurs vêtures illusoires, le phénomène dont elles veulent bien nous faire l'offrande se suffisant à lui-même. Plutôt que de le déflorer afin d'en saisir la substance intime, la chair prolixe, nous  demandons au monde qu'il figure la première esquisse disponible, qu'il nous offre un visage serein, nous livre sa pellicule apaisante.

 

Le parti pris du rêve

Photographie : JPV

*

   Mais regardons donc cette image telle qu'elle nous apparaît avant même que l'on instruise un procès à son sujet. L'arbre nous le voyons s'élevant dans l'air à la façon d'un menhir de pierre. Nous pouvons en compter les écailles, en percevoir la forme proche d'une peau de reptile, nous pouvons apercevoir l'éventail des feuilles, en déduire, grâce à la couleur, la saison automnale, deviner le lieu de sa croissance, sans doute quelque Causse parcouru d'air et de vagues minérales. Les pierres, nous les ressentons dans leur texture même, nous en touchons les excroissances, nous en palpons la rudesse en même temps que la souplesse du calcaire. Nous nous réjouissons des coussins de mousse, de la limpidité de l'air, de l'atmosphère pastorale dans sa simplicité. Nous sommes, d'emblée, dans la contrée des certitudes absolues, dans le quotidien nous faisant le présent d'une conque douillette, nous sommes dans un nid. D'un seul empan du regard notre raison est comblée, nos affects en lieu sûr. Nous n'éprouvons nul besoin d'un ailleurs. Tout est posé là devant nous dont nous nous satisfaisons. Nous n'avons guère d'effort à fournir, seulement un léger décalage de la conscience, pour apercevoir ce qui déborde tout juste du cadre de la photographie, à savoir l'aventure d'un possible pouvant advenir que nous pourrons inscrire dans le cadre d'une fiction. Nous voyons les moutons, le berger, nous voyons le chien, nous apercevons le cercle des dolines où brille l'eau claire, les longues processions de murs de pierres sèches, les maisons pareilles à la cendre du volcan, leur auvent de tuiles brunes, les chemins blancs qui se perdent parmi les touffes de buis, les coussins de lichen, les grappes d'orpins. Tout cela nous le voyons sans effort tellement l'évidence est là, dans le proche, le directement palpable, et nous n'aurions guère d'efforts à engager pour construire une histoire dont cet arbre, ces pierres entassées, ce maigre sous-bois en arrière-plan seraient les faciles protagonistes. Mais nous ne serions alors que dans une anecdote si peu détachée du réel qui lui a donné naissance, qu'il s'agirait d'une simple concrétion de ce dernier, comme la bulle s'élève de la tourbière qui l'a générée. En fait, croyant nous échapper vers une autre dimension dont les métaphores semblaient constituer le véhicule, nous n'avons fait que du surplace, retombant dans les empreintes dont, un instant, nous pensions nous être exonérés. Voilà ce qui résulte donc du net en photographie, de la création au plus près, duplication fidèle du réel, précision des détails, lexique précis, horloger, nous installant dans une manière de vision pointilliste de l'univers. Certes, l'on objectera que tel portrait d'une vieille Chinoise dont le visage parcheminé, parcouru des milliers de sillons que l'existence a gravés comme au burin, signifie en direction d'un humanisme incarné, mobilise l'affect en même temps que l'émotion esthétique. Et l'on aura raison, de telles œuvres sont tout simplement admirables. Ce que nous voulons simplement affirmer quant au cliché net, à son souci de rigueur, de duplication proche de la réalité, c'est l'occultation de certains signifiants subliminaux dont l'image est porteuse, sèmes qui disparaissent sous la fascination exercée par la profusion des détails. La photographie de l'arbre et du mur de pierres sur le Causse dresse devant nous un écran qu'il devient difficile de contourner. Le réel, compact, dense, inévitable, amène notre regard à ricocher sur cette paroi de verre, à se diffracter et donc à demeurer en-deçà du phénomène qui lui fait face. Or il n'y a pas de vraie compréhension qui n'entraîne de subversion. Toujours l'image doit créer un trouble dont nous ne nous délivrerons jamais qu'à percer l'opercule derrière lequel elle s'abrite. Ce réel sur qui nous butons nous met en demeure d'engager, à son endroit, une polémique. Ne pas se satisfaire du carrousel dont il use avec habileté. Mais le transfigurer, le métamorphoser afin qu'en ses retranchements il consente à nous livrer quelques-uns de ses ultimes fondements. Alors, par l'échancrure ainsi ménagée, advient la polysémie, la profusion, le ressourcement du multiple.

  Le flou en photographie nous permettra de mieux pénétrer la sphère des contenus latents, toujours prêts à éclore, à condition que nous nous y disposions. Mais, avant d'explorer d'autres pistes nous permettant d'approfondir la réflexion sur l'image, il nous faut faire un détour par cette même idée de flou, de vision décalée de son objet, de perception approximative, toutes conditions amenant les Voyeurs des œuvres dans un domaine cerné d'énigme, sinon de mystère. Et, d'abord, commençons par les œuvres d'art, singulièrement la peinture, laquelle, par les multiples effets qu'elle autorise entre de plain-pied dans cette charge perceptive avec laquelle nous n'en aurons jamais fini. Ainsi en est-il du tremblement, de l'irisation, des vibrations qui nous mettent en demeure de les interpréter à l'aune de nos propres oscillations mentales, intellectuelles, affectives. C'est dans une manière de maelstrom que nous nous confronterons aux parcellisations multiples de l'image. De la vision précautionneuse que mobilise tout objet posé devant nous avec netteté, nous serons passés à une perception d'astigmate, tout se dédoublant, tout s'emboîtant en abyme, fragments reflétant les fragments à l'infini alors qu'en tant que Regardants, nous aurons été conduits, à notre insu, dans un état proche de l'ivresse où rien d'autre que la giration ne s'accomplira.  

Donc la peinture avec, en premier lieu, la station auprès de figures du clair-obscur

    "Le philosophe en méditation" de Rembrandt (1632). Le personnage du philosophe est nimbé d'une lumière dorée, toute spirituelle, semblable au rayonnement de la mandorle qui entoure la tête des saints. Sa barbe est floconneuse, poudreuse, baignée d'une clarté irréelle. Pose méditative, contemplative, attitude livrée à une intense introspection sinon à une rêverie éthérée. Tout flotte alentour, tout gire infiniment, cintre de la fenêtre, sol incliné, spirale de l'escalier finissant sa course parmi les touffeurs obscures du haut plafond. Quant à la figure féminine, elle ne présente guère plus de présence qu'un fugitif feu follet, visage et main dans l'orbe du rougeoiement de l'âtre, corps confondu avec les ténèbres dont il semble à peine émerger. Ici se révèle l'image d'un "monde flottant" qui semblerait entretenir quelques correspondances sémantiques avec l'univers de l'ukiyo-e, art japonais de l'estampe (1603 - 1868), essai de représentation de l'irreprésentable, temporalité éphémère, sustentation des choses, invite du Sujet regardant à  "dériver comme une calebasse sur la rivière."

  Une telle œuvre n'est pas sans jouer en écho avec une autre représentation du clair-obscur, celle de "Saint Joseph charpentier" de Georges de La Tour (1643). Les personnages y apparaissent avec un même souci de conférer à la scène un caractère sacré. Le sujet s'y prête, il est vrai, mais pas seulement. L'homologie entre les images proposées (Rembrandt et De La Tour) tient essentiellement à la facture des œuvres, à la façon de les aborder, à l'effacement des personnages qui témoignent de leur présence grâce au rapport qu'ils entretiennent avec l'ombre et la lumière. Ils ne sont pas physiquement, organiquement incarnés. Ils se dissolvent dans une réalité qui les dépasse. La transcendance est là qui veille : dans la méditation du Philosophe, dans l'apparition de la figure de Jésus. Joseph, dont le corps se noie dans des teintes nocturnes, Jésus identiquement dissimulé aux yeux, ces figures ne sont apparentes qu'à mieux nous orienter vers une spiritualité qui irradie, transfigurant les traits des personnages, les éclairant de l'intérieur. Il y a comme une fascination qui permet aux protagonistes de la scène de prendre congé de nous alors même qu'une songerie nous saisit. Non religieuse, seulement esthétique.

    Enfin, comment pourrait-on faire l'impasse de la célèbre "Joconde" de Léonard de Vinci (entre 1503 et 1519), de son inatteignable sfumato vénitien (beaucoup de peintres s'y sont essayé sans succès). Tout dans ce chef-d'œuvre concourt à nous égarer. Nous sommes transportés en un autre temps, un autre lieu, sans qu'il nous soit possible de poser le moindre prédicat sur ces fugaces apparitions. L'Insaisissable nous fait face en son insondable énigme. Nous demeurons interdits devant la trilogie platonicienne du Beau, du Bien, du Vrai tant ce tableau semble la mise en œuvre des sublimes Idées, plus réelles que toute matière. Ce qui nous saisit, nous ravit en même temps que nous sommes privés de voix, de perception ordinaire, n'est rien de moins que le surgissement de l'éthique, le déploiement d'une ontologie. De l'être à profusion, de l’être soudain disponible dont notre regard bientôt saturé se trouble à la mesure de l'événement. Car sans une vague perception de l'être (nous parlons seulement de l'exister en son incroyable éclosion, non d'une entité qui dépasserait l'homme du haut de sa toute- puissance), même dans son esquisse fuyante, nous sommes abandonnés, mais nous le sommes tout autant quand la corne d'abondance nous comble de sa brusque démesure. "La Joconde" s'éloigne de nous à mesure que nous nous appliquons à la mieux regarder, son sourire "énigmatique", sa bouche scellée nous ôtent tout langage ; sa poitrine, albâtre chastement voilé nous prive de tout désir à son endroit; le recueil de ses mains en une pose hiératique nous fige dans l'absence de mouvements. Quant au paysage, lequel n'en est pas un, seulement l'Idée dont il pourrait nous faire l'offrande, nous intimant à de plus profondes considérations en direction du sublime, de l'incomparable dimension de l'art, nous ne le voyons même pas, nous sommes en pleine cécité. Les génies, tel Léonard de Vinci, sont les médiateurs par lesquels nous atteignons les rives escarpées d'un Absolu qui, par essence, identiquement à Mona Lisa, s'efface à mesure qu'il consent à se dévoiler.

    Enfin, nous ne pouvons nous inscrire dans cette perspective onirique, imaginaire, fantastique à l'orée desquelles nous conduisent les œuvres vite qualifiées de "floues", sans tenter une approche rapide de la littérature, évoquant seulement cette comète, ce scintillement dont le "Rivage des Syrtes" de Julien Gracq est la magnifique illustration. Mais laissons la parole à Henri Mitterrand dans "Grandes œuvres de la littérature française" :

    "Construit autour du thème de l'attente, exalté ailleurs par Breton, le roman témoigne de son affinité profonde avec le surréalisme et la définition que Gracq donne de l'œuvre comme "rêve éveillé» est fidèle aux options du "second Manifeste du surréalisme". Personnages et intrigue flottent dans une sorte de flou et d'inachèvement (c'est nous qui soulignons) qui contribuent à déconstruire et à créer ce climat proprement surréel qui caractérise le monde de Gracq." 

  Mais nul ne saurait mieux que l'Auteur lui-même dire cet espace où le réel devient si flou, si aléatoire, semblant soumis à quelque caprice mystérieux, qu'il ne nous apparaît  plus qu'à la manière d'une fantasmagorie, d'une "phantaisie", l'usage de cette orthographe ancienne, aujourd'hui tombée en désuétude, voulant exprimer ce que l'inexprimable, l'indicible, ne disent jamais mieux que dans la surréalité d'une fiction où plus rien ne tient que l'imaginaire de l'Auteur fécondé par le nôtre en une sorte de fusion :

   "La province des Syrtes, perdue aux confins du Sud, est comme l’Ultima Thulé des territoires d’Orsenna. Des routes rares et mal entretenues la relient à la capitale au travers d’une région à demi désertique. La côte qui la borde, plate et festonnée de haut-fonds dangereux, n’a jamais permis l’établissement d’un port utilisable. La mer qui la longe est vide : des vestiges et des ruines antiques rendent plus sensible la désolation de ses abords. Ces sables stériles ont porté en effet une civilisation riche, au temps où les Arabes envahirent la région et la fertilisèrent par leur irrigation ingénieuse, mais la vie s’est retirée depuis de ces extrémités lointaines, comme si le sang trop avare d’un corps politique momifié n’arrivait plus jusqu’à elles; on dit aussi que le climat progressivement s’y assèche, et que les rares taches de végétation d’année en année s’y amenuisent d’elles-mêmes, comme rongées par les vents qui viennent du désert. Les fonctionnaires de l’Etat considèrent ordinairement les Syrtes comme un purgatoire où l’on expie quelque faute de service dans des années d’ennui interminables ; à ceux qui s’y maintiennent par goût, on attribue à Orsenna des manières rustiques et à demi sauvages — le voyage «au fond des Syrtes», quand on est contraint de l’entreprendre, s’accompagne d’un cortège de plaisanteries infini." 

  Ici confluent l'étrange, le merveilleux, le fantastique dans une profusion d'images, de métaphores qui agrandissent notre champ de vision ou plutôt l'amènent à de nouvelles configurations jusque-là inconnues. Là est le poème où la prose ordinaire, quotidienne, amorce son mouvement de reflux. Là est la littérature qui magnifie le langage, le portant à l'extrême limite de sa propre disparition. L'art est au prix de ce vertige, de cette hallucination.

    Mais nous ne nous sommes éloignés de la photographie qu'à mieux y revenir. Et, d'abord, observons cette belle image de la corrida.

Le parti pris du rêve

(Source : JDD du 1° Août 2010

"Dans le flou (c’est nous qui soulignons) de l'action

"Corrida de Séville Crédit photographique : Reuters)

*

   Cette photographie est doublement belle : d'abord par son parti pris esthétique qui la situe d'emblée dans la contrée de l'art, ensuite par la riche sémiologie qui la sous-tend, l'anime et la maintient comme en sustentation, l'amenant à transcender notre regard, à aiguillonner notre intellect. Or, si cette proposition de l'acte tauromachique n'est pas banale, si elle peut nous émouvoir, si nous manifestons intérêt et curiosité à son endroit, c'est tout juste par la grâce dont le flou la pare. La même mise en scène, nette, précise, sensible au détail n'aurait, tout au plus, constitué qu'un genre de document que notre mémoire aurait archivé sans plus attendre. Or, ici, la persistance rétinienne dont nous sommes affectés témoigne que nous avons été touchés au vif, là où s'ouvre toute signification. Devant nous, sur le sable d'or de l'arène, nous n'avons pas simplement un toréador face à un taureau, un combat à inscrire dans l'événementiel, nous assistons à un changement de registre, à une dilatation de l'espace, à une suspension du temps et, dans cette parenthèse ménagée par le Photographe, nous sommes remis à notre propre condition mortelle, nous plongeons en pleine métaphysique, nous convoquons en un seul et même endroit, en un instant ponctuel, la multiplicité de l'être-animal, de l'être-homme, de l'être-Voyeur dans une manière d'allégorie venue dire en une économie de moyens, en une essentialité langagière, la déréliction constitutive dont tous, Existants sur Terre nous avons à rendre compte, que nous devons  assumer.

  Cette écume noire jaillissant du sol devient l'archétype du néant lui-même alors que la concrétion humaine qui s'élève au-devant d'elle, la masse ténébreuse, semble signifier en même temps une volonté de puissance exacerbée et une fragilité temporelle. Nous sommes installés dans cette "attente" dont parlait Breton, nous baignons dans les eaux douces et prolixes du surréel, nous sommes remis à d'étranges visions comme au travers des brumes du Farghestan, peut-être même à des hallucinations et c'est tant mieux si nous ressentons comme une vibration des choses portées à leur incandescence. L'art n'a pas d'autre lieu, la littérature pas d'autre langage, le poème pas d'autre amplitude que cette dissolution de ce qui, d'ordinaire, s'érige devant nous avec une évidence absolue dont nous ne cherchons même pas à faire l'économie.

  Ces considérations sur l'événement transcendant qu’implique toute création, reportées à la physiologie de la vision, ne peuvent donc se traduire que par des défauts ayant pour nom : myopie, strabisme, astigmatisme, presbytie, hypermétropie. Comme si, pour devenir œuvre véritable, une nécessaire distorsion de la réalité devait se produire, une démesure amenant le Regardeur à se projeter dans un possible au-delà de la vitre compacte des choses, dans le lieu même où s'opèrent transsubstantiations, métamorphoses et autres paraphénomènes dont la Renaissance, en son temps, multiplia les images fécondes, notamment dans les encres et pierres noires diluviennes, les entrelacs fuligineux des ouragans de Léonard de Vinci ou bien les grotesques et corps monstrueux surgissant du sol dans les peintures de Piero di Cosimo, vers 1515. Il semble nécessaire, parfois, de bousculer, de transgresser cette réalité qui nous assigne à une vue bien trop logico-rationnelle alors que nos affects bouillonnent, nous travaillent au corps, sourdent de notre épiderme afin qu'une liberté leur soit accordée qui les mette en rapport avec ce qui parle VRAIMENT, à savoir les œuvres humaines dont le sublime, trop souvent, s'occulte à nos yeux distraits.

  Mais portons-nous, maintenant, vers de plus modestes œuvres procédant davantage d'une manifestation ludique de la photographie que de la mise en acte d'une pure esthétique. Les images dont il sera parlé ci-dessous auront surtout valeur propédeutique souhaitant illustrer l'actuel propos.

Le parti pris du rêve

Photographie : JPV

*    

  Ces arbres que nous voyons comme au travers une vitre embuée et qui paraissent émaner d'une élémentaire vibration de la lumière, notre subjectivité s'en empare, notre fantaisie s'y déploie, notre liberté s'en saisit comme d'un objet que nous pourrions, à notre gré, modeler infiniment, selon la tonalité de notre humeur, la couleur de nos caprices. Car les choses, ici, ne sont pas fixées. Elles sont infiniment mobiles, pourvues de plasticité, disponibles aux distorsions que voudrait bien lui imprimer la conscience. Les colonnes s'élèvent dans l'air comme aspirées par une théorie verte, fusion des éléments entre eux. Nous sommes alors livrés à l'effet similaire à celui qu'aurait pu produire l'absorption d'une drogue, notre vision se dédouble, se fragmente, irradiant ce qui, devant elle, fait ses milliers de fourmillements. Il y a comme une fascination, l'ouverture d'une nouvelle dimension par laquelle voir le réel autrement qu'en son habituelle occlusion, il y a le lieu d'une étrange contrée tellement semblable à l'espace de nos rêves.

Le parti pris du rêve

Photographie : JPV     

*

 Ces boucles, ces crochets, ces parenthèses, ces arcs de lumière, nous ne les inventons pas, nous ne les créons pas à la seule force de notre imaginaire. Les apercevant enfin, nous ne sommes pas sous l'emprise d'une démence passagère, laquelle obèrerait notre perception des choses, altèrerait la qualité de ce qui fait phénomène et vient à notre encontre. C'est bien du contraire dont il faut être convaincu. Les événements du quotidien s'abritent derrière l'irrésolution des contingences, disparaissent sous les sédiments serrés des habitudes. C'est à une démultiplication du factuel, à un approfondissement du sensible, à une transgression du visible qu'il nous faut nous préparer. Faute de cette disponibilité, c'est tout le revers des choses qui nous échappe, ne restant entre nos doigts, que quelques lambeaux de leur luxuriante peau.

   Placés en regard de ce fragment du quotidien, nous sommes requis à en extraire plus de sens que n'en exige une vision rapide et superficielle du monde. C'est à l'intérieur même de l'existant qu'il nous faut nous immerger, de telle façon qu'avec lui nous ne fassions plus qu'un, que nos rythmes respectifs s'accordent, que nos respirations suivent le même souffle. Il y a une manière d'urgence à métamorphoser notre regard, à l'accorder à une "phénoménologie de l'inapparent", la meilleure voie pour que s'ouvrent toutes les apparences dont nous sommes constamment entourés. Voir cette image exige une fusion : devenir soi-même le banc exposé à l'étrange lumière qui semblerait venue d'un autre monde ; devenir le chemin à l'empreinte fragile, l'herbe mousseuse et onirique, l'arbre surpris de clartés, le ciel nocturne contenant et fécondant tous les possibles. Le Poème du monde ne s'écrit pas autrement !

 

 

 

 

 

 

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10 janvier 2023 2 10 /01 /janvier /2023 08:42

Voyez-vous, parfois

l’on ne sait

si l’on est éveillés,

si l’on est au bord d’un rêve,

si la réalité a quelque consistance,

si l’on peut faire confiance

à ce que voient nos yeux.

 

   Et, ceci, bien loin d’être une affliction, est peut-être le lieu, non seulement d’un contentement de soi (la piètre consolation !), le lieu d’une félicité dont, le plus souvent l’on s’absente bien avant que d’en avoir sondé la profondeur, bien avant que d’en avoir éprouvé le rare, bien avant que de s’être persuadés que la vie est pure offrande et qu’en conséquence, il nous reviendrait, à nous humains, d’en ressentir la texture inimitable, la chair douce et somptueuse. Et moi qui décline ceci sur une manière de ton prophétique, je vous en fais l’aveu, je suis l’être le moins assuré du Monde.

Un rien m’effraie,

un vide m’effarouche,

une absence creuse en moi

de si profonds sillons que

 

   mon existence ne se pourrait guère comparer qu’à celle, végétative de la chrysalide, cet état intermédiaire qui, une fois penche vers la Vie, une autre fois vers la Mort. Je sais, je n’énonce que des truismes puisque, aussi bien, vous l’Étrangère, vous la Pure Illusion, posée sur la plaine de votre couche, dans cette pose alanguie qui ne saurait recevoir nul autre prédicat que celui de « retrait », de « fuite », de « néant », en quelque sorte, Vous, tout comme Moi sommes les acteurs d’une scène qui nous dépasse, sans doute « primitive », sans doute archaïque et il s’en faudrait d’un rien que nos corps, à même le sombre écho de nos paroles, ne parte à trépas, ne se dissolve dans les plis complexes du jour.

  

Ceci mérite-t-il que nous

ne connaissions plus, désormais,

qu’une lourde exténuation,

que notre horizon se voile de cendres,

que nos bouches se scellent,

que nos yeux semés de cataracte

 n’aperçoivent même plus

leur trace dans le miroir ?

 

   Mais quel est donc, aujourd’hui, sous la glaçure hivernale qui point, la forme de notre Destin ? En avons-nous encore un ? Les doigts de la Moïra nous guident-ils sur l’étroit chemin d’un lumineux adret ?  Nous précipitent-ils, au contraire, dans l’humide labyrinthe d’un ubac dont nous pressentions la présence sans jamais pouvoir en estimer le tracé si proche, le piège tendu comme celui qui va clouer la sauvagine à son propre effroi ? Certes, Vous que je ne connais qu’à l’aune d’un reflet, surgissant auprès de vous à la façon d’un voleur, sans doute me trouverez-vous bien audacieux, bien téméraire en même temps que lesté du souci de vivre jusqu’en ses plus extrêmes conséquences. En ceci, je vous donne mille fois raison, en ceci je reconnais à mon erratique discours des allures de rapt. Je m’empare de vous sans qu’une quelconque permission m’autorise à le faire. Peut-être est-ce même une relation de Maître à Esclave qu’inconsciemment j'établis comme si, de mon pouvoir, pouvait se lever quelque prestige qui me sauverait de moi-même ? En cet instant de ma méditation, une image de moi s’impose à ma conscience.

 

Je suis au milieu du vaste Océan,

tout entouré de brumes,

balloté par des flots d’écume,

tiré à hue et à dia si bien

que je ne sais plus

où commence mon corps,

où il finit.

 

Å la lisière de mes yeux,

une masse noire flotte à la dérive.

Un tronc d’arbre ?

Le mât d’une antique goélette ?

 Ou bien une hallucination

devenue, soudain, réalité ?

 

 Je ne sais et peu m’importe que les choses soient de telle ou de telle manière. Cet écueil qui me fait signe et promet de me sauver, n’est-ce Vous, n’est-ce votre haute et belle image à laquelle je m’accroche, moi le promis à une proche disparition ?

  

    Savez-vous, dans la vie ordinaire, nous sommes, les uns pour les autres, tantôt des Désespérés sur le point de s’effacer, tantôt des Écueils auxquels viennent s’amarrer Ceux, Celles dont le désarroi est bien proche de la Mort. Je ne parle guère de choses plaisantes. Mais l’existence est-elle une chose de cette nature ? Est-elle si fardée de multiples faveurs qu’à sa lumière tout s’éclairerait et se donnerait dans la joie, dans l’insouciance, dans le trajet clair que nul incident ne troublerait ? Si vous voulez, au point où nous en sommes, je veux bien troquer mon Principe de Réalité contre celui qui lui est logiquement opposé, le Principe de Plaisir et dire votre vie telle une fête et dire ma vie telle une pure félicité. Mais vous avez assez de lucidité pour ne nullement vous laisser prendre au jeu de ce tour de passe-passe, à ce geste de prestidigitateur. La magie n’a guère de valeur qu’au-dessus des berceaux des nouveau-nés ou bien dans la tête éthérée des fous, ils vivent à une autre altitude que nous et, peut-être sont-ils dans une forme de Vérité que jamais nous ne pourrons rejoindre puisque, guidés par le souverain Principe de Raison, nous n’accordons guère d’intérêt qu’aux choses tangibles, démontrables, aux enchaînements de causes et de conséquences.  

  

   C’est bien là notre naturelle surdi-mutité, à nous les Hommes, à vous les Femmes, que de croire que la Raison viendra à bout de tous nos doutes, qu’elle nous octroiera une place stable et fixe dans l’Univers. Je crois, du plus profond de mon pessimisme, qu’il faudrait créer, de toutes pièces, un Principe de Déraison afin que, mettant à mal nos habituelles certitudes, une lueur pût poindre à l’horizon, tissée des plus belles interrogations dont notre actuelle vision est désertée puisqu’elle ne cherche guère à s’assujettir qu’aux pierres angulaires qu’elle a façonnées, tout au long de son histoire existentielle, pour la rendre vraisemblable, pour la rendre simplement vivable.

 

C’est ainsi, malgré

l’accumulation de nos biens

(et ils sont nombreux !),

nous ne sommes que

des individus aux mains vides,

des genres de mendiants,

de chemineaux qui de route en route,

de chemin en chemin,

de sentier en sentier,

dévidons les graines

d’un chapelet dont,

depuis longtemps,

nous avons perdu le sens.

  

   Vous, ma « Chimère », Vous mon « Mirage » (combien ces noms sont beaux alors qu’ils ne sont censés dépeindre qu’une triste réalité !), vous êtes un fanal au large de qui-je-suis, une étincelle brillant au fond du diamant de la nuit. C’est seulement de vous apercevoir au loin, de me heurter à votre invisibilité, de ne pouvoir vous effleurer que vous devenez infiniment Réelle, infiniment Précieuse. Seriez-vous en mon logis à me côtoyer et, bien plutôt que d’en éprouver une immense gratitude, chose parmi les choses (excusez ma brusquerie), vous vous seriez fondue dans la contingence dont nul ne ressort qu’au prix de son absence définitive. Que reste-t-il pour moi de plus urgent et de plus délicieux que de vous décrire.

 

Logée au sein même

de mon langage,

portée au cœur même des mots,

vous devenez pur Poème

auquel je peux m’abreuver

 lorsque mes lèvres brûlent,

que mon esprit divague,

que mon âme menace

de me quitter et de prendre

son envol définitif.

  

   Dans le bleu indéfini, sans doute celui qui précède la levée du jour, vous reposez dans le calme et la douceur. Sous le dais de votre corps, que je présume souple et léger, je vois le plissement de vos draps, ils me font penser à ces rides de sable que les ris de vent ont sculptées aux hanches voluptueuses des rivages. Alanguie sur cette mesure de bleu, c’est le dessin de votre épaule qui s’imprime à la manière d’un fin et élégant liseré. Combien cette ligne me rassure, combien cette ligne m’apaise. Elle est semblable aux mouvements premiers d’une origine, elle naît à peine de soi et semble se sustenter à cette immobile supplique.

 

Et votre visage, cette unité

qui me fait penser

à la beauté d’un céladon

dans la demi-ombre d’une étagère.

La rivière de vos cheveux.

La pommette discrètement saillante.

La fugue presqu’inaperçue de votre joue.

Tout ceci dessine l’esquisse

la plus heureuse,

le motif le plus simple

qui vous portent au jour

dans l’heure silencieuse

de la venue des

choses essentielles.

 

   Inévitablement, cela me fait penser aux premiers pas d’une Danseuse, aux touches tout en effleurement de chaussons de soie qu’une musique lointaine appelle et rend possible alors que les Hommes, pliés dans leur nasse de chair, ne sont vivants qu’au rythme, au halètement de leur poitrine, ils reposent en eux comme l’alizé dans une conque marine.

  

   Face à vous, dans un illisible miroir, votre Reflet. Est-il vous plus que vous ? Est-il la figure de votre avenir, lorsque levée au jour, vous rejoindrez le tumulte du multiple, que des voix napperont votre corps, que des gestes traceront votre profil, que des yeux vous détermineront en votre Être, bien plus que vous n’auriez jamais pu le faire, fixant pour toujours celle-que-vous-êtes dans une manière de tunique existentielle à laquelle, peut-être, vous n’adhèrerez nullement, un genre de cocon qui vous ôtera toute liberté d’être Vous, jusqu’au faîte de Vous-même. Avez-vous déjà éprouvé cette remise à l’Autre, cette douce aliénation (l’oxymore, je le souhaite, atténuera votre douleur),

 

et, soudain, vous êtes l’insecte

au centre de la toile d’araignée,

et soudain, vos mouvements

ne vous appartiennent plus,

et soudain votre propre image

se dissout sur l’onde lisse du miroir

et, soudain, il ne reste plus que

Vous en voie de disparaître,

il ne reste plus que Moi

dans le vortex de mon esseulement.

Puissiez-vous,

Pur Mirage

me visiter

et me visiter encore !

 

 

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2 janvier 2023 1 02 /01 /janvier /2023 10:59
L’ardoise magique

« Entre sel et ciel…

Première neige…

Le Canigó… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   C’est pour Noël qu’Antoni avait reçu en cadeau cette merveilleuse ardoise magique dont il ne se lassait pas, traçant à l’infini lignes et traits, déterminant cercles et angles, posant sur la fragile cendre ce que sa jeune imagination lui suggérait avec une belle générosité. Au début, au tout début, sous l’éclairage scintillant des étoiles de givre du sapin, il traçait, un peu au hasard, des formes qui ne manquaient de l’étonner en un premier temps, qu’il effaçait ensuite avec un réel plaisir, comme s’il se fût agi du caprice d’un Démiurge annulant avec entrain ce qu’il venait tout juste de créer. Il y avait, dans cette activité apparemment ludique et gratuite, un brin de fantaisie qui en colorait les gestes : dessiner/effacer, effacer/dessiner, une manière d’étrange clignotement, lequel n’était, après tout, que le vaste et hasardeux destin du Monde, son empreinte dialectique.

  

   Rien n’était jamais porté à jour qu’à être immédiatement reconduit dans un éternel anonymat, comme si l’acte de fabrication avait été entaché, depuis l’origine, du péché de paraître. Et Antoni, s’il ne pouvait l’exprimer aussi clairement, sentait poindre en lui ce sentiment délicieux du pouvoir sans limite de tout reconduire au néant, en une seule décision de sa volonté. En réalité, cette sensation de toute puissance, il la cultivait malgré lui, l’éprouvait, tout à la fois, comme un bien et comme une menace. Parfois, sous le régime d’une irrépressible pulsion, lui arrivait-il de conduire à la trappe quelque croquis dont il eut pu tirer un beau dessin. Mais il était trop tard. Les traits annulés, jamais ne reparaissaient. Dessinant et effaçant, il faisait l’expérience de la temporalité, de sa flèche toujours orientée vers le futur, jamais vers le passé.

  

   C’est un matin aussitôt après noël. Antoni s’est levé de bonne heure. Il s’est assis, jambes en tailleur, ardoise magique posée sur la plaine de ses cuisses. Parfois, sous un léger courant d’air, quelques aiguilles du sapin chutent, tels de légers flocons sur la piste cendrée de l’ardoise qu’Antoni chasse d’un geste rapide de la main. En cette heure matinale, ses parents dorment encore, il est bien décidé à faire parler cette ardoise, à tirer de sa surface lisse autre chose que ces confus gribouillis des jours derniers. Si Antoni aime l’improvisation, il éprouve encore bien plus de plaisir à faire surgir du chaos du vivant, quelques lignes signifiantes, autrement dit un cosmos rassurant, un tracé clair qui lui dise, en quelque sorte, le chemin qu’il doit emprunter pour aller vers demain.

  

   Son dessin, car c’est de ceci dont il va être question maintenant, il le situe tout en haut de son ardoise, dans son ciel infiniment disponible. Le stylet court et glisse sur la glace lisse qui ressemble à celle d’un étang. Vraiment, Antoni ne sait pas quel va être le sujet qui va s’imprimer sur la surface libre, seulement une vague prémonition qui pourrait se comparer aux arabesques d’affinités singulières. Le stylet crisse, pareil aux chaussures d’Antoni lorsqu’il s’amuse à se mouvoir sur la première neige qui poudre le sol de son jardin. La partie supérieure est teintée de nuit, parcourue d’ombres longues. Par petites touches successives, Antoni y trace un fin réseau de lignes blanches : ce seront des nuages, des cirrus si légers qu’ils évoquent ces voiles des bateaux qui cinglent vers le grand large, dont il observe la courbe qui dérive vers le cercle de l’horizon.

  

   Puis, après avoir éprouvé le vertige du haut, le Jeune Garçon explore la profondeur du bas. Il ombre toute la partie inférieure si bien que cette dernière n’est plus qu’une surface unie de Noir de Fumée. Dans le silence ouaté de la maison matinale, tout paraît simple, tout se donne dans l’irréfléchi du geste, tout dans l’intuition première qui dresse la carte d’un Nouveau Jour. Toujours le stylet court au bout des doigts du Jeune Artiste, traçant ici une ligne presque invisible qui tutoie la vitre de l’eau (sans doute s’agit-il d’un lac ou bien d’une lagune ?), édifiant ailleurs des traits plus consistants qui ressemblent aux deux arcs de cercle d’une parenthèse. Parfois, de la pulpe des doigts, Antoni adoucit des ombres qu’il juge trop denses, c’est alors un pur glacis de blanc, une manière de névé qui brille sous la lumière de son regard. L’enfant ne sait pas vraiment ce qu’il dessine, ce qui constitue le motif de ses tracés, c’est tout simplement un jeu, des esquisses plurielles dont il ressortira bien quelque chose.

  

   Maintenant son attention se porte sur le tiers supérieur de son dessin. La pointe du stylet dépose des notes d’un noir soutenu, on dirait une guirlande qui traverse le paysage sur tout son travers, car c’est bien d’un paysage dont il s’agit, d’une plaine d’eau dans laquelle se reflète le ciel. La guirlande foncée est la ligne d’horizon, sans doute une végétation rase qui borde l’eau, peut-être quelques arbres postés en sentinelles. Antoni s’est pris au jeu. Antoni s’applique et, de cette application, nait une sorte de brume évanescente qui ne semble connaître ni son origine, ni sa fin. Antoni dessine un cône très évasé que surmonte une dentelle de blancheur. Antoni tient son ardoise magique au bout de ses bras tendus afin que, de sa prise de recul, naisse une signification. Oui, c’est bien ce qu’il lui semblait.

 

Tout est venu au jour

dans un volètement de colombe.

Tout s’est imposé à lui avec

la force des choses essentielles.

Tout a tenu le langage

de ce qu’il attendait.

 

   Là, sur la toile brumeuse de l’ardoise, à n’en pas douter, c’est l’eau étale de l’Étang de Saint-Nazaire, cet étang dont il longe si souvent le rivage. La parenthèse qui soutient un fil incurvé, c’est sans doute le signal d’un filet de pêche. La montagne largement évasée c’est le « Pica del Canigó » comme on le nomme ici en langue catalane. C’est la « Montagne sacrée des Pyrénées », celle dont, parfois, il parcourt les sentiers escarpés avec ses parents, en direction de son haut sommet que survolent les grands vautours à têtes chauves. Å l’instant même où ses parents se sont levés, Antoni a posé son dessin au pied du sapin en un genre d’offrande. Sans doute ses Parents seront-ils surpris d’y découvrir le dessin ! Au moins, sauront-ils y reconnaître ce superbe « Pica del Canigó », C’est le vœu aussi fervent qu’étrange que formule Antoni au seuil de cette Nouvelle Année.

 

  

 

 

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22 décembre 2022 4 22 /12 /décembre /2022 08:57
Inclinée à la tristesse

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Vraiment, je ne sais où je vous ai aperçue. Peut-être sur le quai d’une gare, dans un couloir d’hôtel, parmi les rayons d’un Grand Magasin, au hasard d’une rue. Mais qu’importe ! L’essentiel est bien ce qui reste de vous, comme lorsque, au détour d’un chemin de printemps, après avoir dépassé un bouquet de lilas, la fragrance généreuse vous suit longtemps sans que vous puissiez connaître, dans l’instant de votre souvenir, la cause qui en a produit la subtile efflorescence. Sans doute n’existe-t-il pas de plus grande joie que d’éprouver quelque gratitude face à la vie, que de sentir, en soi, ce bourgeonnement dont nul dessin ne pourrait tracer les contours. Il y a comme une divine excitation à situer son plaisir dans le flou, à obombrer son désir de quelque obscurité qui en accroît indéfiniment le charme. Alors on se croit sur le rivage lumineux d’un rêve avec, cependant, suffisamment de zones indistinctes pour qu’il n’apparaisse nullement à titre de facsimilé de la réalité, mais bien en son essence dont vous conviendrez avec moi, combien elle est fugitive, combien cette eau limpide qui s’écoule de vos doigts est le lieu d’un ineffable sentiment de Soi. Parfois faut-il instaurer quelque distance avec sa propre chair pour en sentir la texture nacrée, y deviner de larges rivières de sang qui charrient, en un seul flot pourpre, nos souhaits les plus intimes, nos secrets les plus anciens, ils dormaient dans la nuit d’une crypte, voici qu’ils brasillent dans le bleu de l’aube à la façon d’étoiles nocturnes mourant au seuil du jour. On est ébloui, on se sait plus quel est le lieu de son être, l’ubac dans lequel notre repos se dissolvait, l’adret qui nous convoquait à la fête des sens.

   Ce qui m’apparaît, ici et maintenant, à la façon du plus grand mystère, la précision quasi-chirurgicale avec laquelle votre portrait se donne à moi, il pourrait être une toile posée sur le mur de ma chambre, qu’un premier rayon de soleil viendrait visiter de sa douce insistance, à la manière de ces lames de palmier qu’un harmattan discret fait osciller sans que nul n’en perçoive l’invisible flux. Ce qui, sans délai, s’imprime dans le creuset de ma volonté, restituer votre image telle que mon imaginaire la reçoit, un don infini que nul temps ne pourrait faire se dissoudre. C’est sur un fond Bleu de Nuit avec quelques traînées d’Azur et d’Électrique, un genre de marée océanique venue du plus loin du temps, une sorte de chaos liquide, de naissance vénusienne étonnée de surgir à même la peau agitée du Monde. Et je ne cite le chaos nullement en un sens de pure gratuité. Du chaos, en effet, vous semblez être l’effusion simple, votre visage témoignant à l’évidence d’un tumulte intérieur dont votre air sérieux ne parvient guère à dissimuler le charivari. 

   Savez-vous l’amplitude du trouble qui s’instille en mon âme lorsque je me mets en quête de découvrir la VRAIE nature d’un Être, que ce dernier fasse partie de mon horizon habituel, qu’il s’illustre à la manière d’une fiction, qu’il se lève des images d’un songe. C’est toujours un grand bouleversement, c’est identique au fait de pénétrer dans la « Cité Interdite », d’en franchir les multiples portes, d’en contourner les tours, de parvenir enfin au « Pavillon de la Pureté Céleste », d’y déchiffrer, dans d’énigmatiques sinogrammes, les Mystères du Monde. Mais je ne filerai davantage la métaphore car c’est de Vous dont il est question, uniquement de Vous.

   Donc, sur ce bleu qui est votre nuit, vous émergez mais à presque vous y confondre tellement le nocturne parait vous habiter tout comme il définit la dame blanche, cet oiseau maléfique, funèbre, qui passait jadis pour le messager de la Mort, cette chouette effraie que l’on clouait sur les portes des granges pour se protéger du mauvais sort.

   Oui, je dois bien l’avouer, ma description est noire, pessimiste, semée des flèches du plus pur effroi. Mais comment pourrait-il en être autrement, votre visage est si blafard, si lunaire, effigie de Colombine triste livrée aux affres d’un destin dont on suppute qu’il ne peut que vous être funeste, vous poinçonner à l’aune d’un irrémissible chagrin. Cet air penché que vous affectez, est-il le signe de quelque irrémédiable affliction dont vous seriez atteinte, dont, comme au fond d’un puits, il vous serait impossible de remonter au grand jour ? Et vos yeux, ces immenses soucoupes, cette aire dévastée que de violents cernes reconduisent à une mélancolie sans fond, à une perdition en voie de s’accomplir, peut-être de parvenir à son terme, autrement dit sur le point de vous conduire à trépas ou, à tout le moins, à vous précipiter dans de bien étranges et douloureuses douves. Rien en vous qui manifesterait le signe d’une possible joie. Face à la lumière de l’existence, vous êtes une braise qui gît sous la cendre, dont jamais vous ne pourrez ressortir.

   

  

Inclinée à la tristesse

   La femme à la cravate noire »

Source : Le Spirituel dans l’art

  

   Å vous observer depuis la meurtrière de mon imaginaire, voici que surgit en moi une pure évidence. Ne seriez-vous pas la réincarnation de cette « femme à la cravate noire » peinte par Modigliani ? Tellement d’analogies de Vous à Elle, si ce n’est que le Modèle du Peintre est bien plus coloré, rose aux joues, pulpe carmin des lèvres. Mais c’est moins de couleurs dont il s’agit que de cet incoercible penchant à se réfugier dans les fondrières d’une introspection ne tutoyant que le vide. Ceci, cette insondable incomplétude, est-elle liée à la perte d’un être cher ? A un chagrin d’amour inconsolable ? Ou, tout simplement, est-ce la tonalité de votre caractère qui vous place ainsi dans des rets dont il semble que nous ne puissiez vous en exonérer ? Peut-être même, est-ce vous qui en fixez les conditions d’apparition, liée que vous êtes par une manière de serment personnel à la dimension d’une angoisse, d’une inquiétude permanentes ? Comme si l’abîme de la tristesse était à jamais le seul endroit dont vous puissiez quotidiennement faire l’épreuve. Étincelle s’abreuvant à sa propre condition, en réalité un feu brasillant avant de s’éteindre définitivement, de connaître les rives étroites d’une ombre éternelle.

    Il m’aurait été bien plus agréable de vous situer dans ces zones d’immédiate beauté, là où vivent les Êtres élus par le destin à la manière de brillantes comètes. Mais, la cruelle évidence est celle-ci, même un unique fil de cheveu lumineux ne vient nullement rehausser le portrait que j’ai tracé de Vous. Mais je crois qu’il ne vous faut nullement désespérer. Vous n’êtes pas la seule à être dans ce cas, à tutoyer ravins ombreux et combes humides, tout un peuple de Quidams y grouille et y persévère, tout comme moi, l’Écriveur de votre étrange dérive. Et si j’ai pris quelque plaisir à vous décrire, certes altéré par tant de tristesse vacante, c’est bien au motif de vous rejoindre en qui vous êtes, Vous l’Exilée, moi l’Apatride car nul sur Terre ne l’habite vraiment en sa forme pleine et entière. Tous, nous tâchons de plaquer notre territoire mouvant, selon les limites de tel Pays, de tel Continent, tous nous sommes à la recherche de nos propres tropiques, de méridiens clairs qui nous fixeraient de façon indubitable dans les limites de notre Humaine Condition.

   Mais loin s’en faut que notre propre silhouette ne coïncide avec ce qu’elle devrait être, une ligne sûre d’elle, de son tracé, une ligne qui nous déterminerait selon nos vœux les plus chers. Condamnés nous sommes à errer dans de sinueux chemins longés de fondrières, assurant l’un de nos pieds sur un sol ferme, alors que l’autre ne connaît que la boue en son illisible retrait. Mais, si cela peut en quelque manière vous rassurer, le fait que j’ai pu me glisser en vous quelques instants, je suis moi-même un peu plus rasséréné de vous avoir connue aussi bien que je pouvais le faire à partir de cette image flottant parmi tant d’autres. Et s’il existe une possible réversibilité des situations, ce que je crois au plus profond de moi, sans doute pourrez-vous à votre tour disserter sur qui je suis, m’inclure dans vos rêves, me modeler au gré de votre imagination. Je ne doute guère alors que nous serons deux sosies, deux destinées communes naviguant de concert sur la même chaloupe pour une destination inconnue. N’est-ce pas là l’une des plus belles tâches qui incombe aux « Voyageurs de l’inutile » que, par définition, nous sommes Tous et Toutes ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 décembre 2022 6 17 /12 /décembre /2022 09:46

   Il est parfois des heures de grande perdition où l’on se rattacherait au premier écueil venu : une lointaine réminiscence, la face jaunie d’une ancienne photographie, un air de musique qui folâtrerait tout autour de soi avec sa neuve insistance. Toujours il est besoin d’un sémaphore, quelque part au monde, qui agite ses bras de métal et vous dise le lieu de votre être ou, tout au moins, ce qu’il pourrait être parmi les soubresauts du divers, les collisions du multiple. Car c’est de Soi dont il s’agit, de cette chair infiniment vacante qui ne sautait trouver le sens de son existence qu’à bivouaquer, ici au plein du désert, derrière la parenthèse des barkhanes à l’abri de l’harmattan ; là au revers de la colline semée d’une toison accueillante, un repos pour l’âme.  Mais le bucolique n’est le plus souvent qu’une vision de l’esprit et l’ouverture d’un paysage romantique, la survivance de quelque songe de jadis, il n’est plus qu’un fin cirrus se confondant avec la vaste plaine du ciel.

   Les choses du réel sont parfois, sinon toujours, si évidemment tranchantes qu’il ne servirait à rien de s’illusionner à leur sujet, autant faire face et prier les dieux que la fâcheuse, l’irrémédiable aporie se dissimule encore un instant et n’atteigne nullement la cible de notre conscience. Voyez-vous, vous dont encore je ne puis saisir l’être, c’est avec un cruel vague à l’âme que je progresse en direction de votre territoire sans le connaître vraiment pas plus que je ne saurais procéder à mon propre inventaire sous ce jour si gris qui confine à la blancheur du vide. Me sera-t-il jamais donné de dresser de vous plus qu’une esquisse se dissolvant dans les plis irrémédiables du temps ? Certes, ma plainte ne pourrait, aux yeux d’un Étranger, d’une Etrangère (c’est bien ceci que vous êtes jusqu’en votre plus troublante réalité), ne passer que pour risible, simple caprice d’enfant auquel un camarade indélicat viendrait de lui subtiliser son précieux jouet. Mais le voile de mon affliction, j’en pressens la noirceur, vous amputera de tout ce qui, de vous, aurait pu rayonner, s’exalter et dire la dimension de la joie. Votre aura, si vous en possédez une, rejoindra, sous le scalpel de mon regard, le massif ténébreux aussi bien qu’impénétrable de votre chair mortifiée, sa teinte d’argile grise en dit l’irrémédiable fermeture.

   Dès ici, je vais parler de vous et, sans doute, ne vous reconnaîtrez-vous nullement dans l’image qui en résultera. C’est égal, il faut qu’à mes yeux vous deveniez quelqu’un de vraisemblable, par exemple une personne que je pourrais croiser au hasard de mes erratiques voyages. Je crois, en définitive, qu’ils ne sont que périples tout autour de moi. Å la vérité nous sommes nos propres esclaves et si nos mains sont liées, c’est nous qui avons tenu le lacet, l’avons serré autour de nos poignets sans même savoir que nous étions les auteurs de ce cruel forfait. Mais assez disserté. Que je vous dise telle que je vous perçois.

   L’atmosphère qui vous entoure est toute de bleu-nuit, ce bleu indéfinissable qui ne connaissent que les yeux des étoiles. C’est un air de mystère sur lequel vous vous détachez un peu comme si votre âme, votre lieu intime avaient débordé de vous, teintant les choses alentour de vos pensées nocturnes. Car c’est bien nuitamment que vous pensez, c’est bien de l’obscur que naissent vos impressions. Vos pensées si discrètes, si dissimulées, voici que je me plais à les concevoir à la manière de ces beaux tissages des tissus africains, simple emmêlement de fils de chaîne et de fils de trame dont votre esprit est la navette qui en assemble les étranges nappes colorées. Métaphores si puissantes, si utiles à décrire votre écho.

 

Trame de votre destin.

Chaînes de vos relations,

peut-être de vos amours

anciennes ou actuelles.

Imaginez donc combien

le langage est précieux à peindre

 les caractères des individus.

Deux mots, deux simples mots

TRAME, CHAÎNE

et vous voici livrée corps et âme

à l’Inquisiteur que je suis,

lequel ne trouvera nul repos qu’il n’ait

 déchiffré votre rébus, trouvé la réponse

à votre charade existentielle.

   

   Je sais qu’à vous observer ainsi avec quelque curiosité avide, je dois l’avouer, constitue un geste de la plus grande impudeur. Cependant vous ne serez nullement atteinte en qui vous êtes puisque votre existence n’est que de papier. Mais enfin, une photographie témoigne bien d’un Modèle. D’un Modèle vivant « en chair et en os » pour employer la cruelle expression canonique. Mais je ne franchirai nullement le pas et demeurerai sur le seuil de l’Icone que vous me tendez, il est vrai dans une attitude bien sacrificielle. Votre visage, qui paraît boire l’air au-devant de lui, possède une curieuse coloration de Parme atténué dont l’on ne saurait pencher pour quelque interprétation que ce soit, reflet d’une profonde contemplation intérieure, jouissance à venir ou, bien plus tragique encore, dernier regard avant qu’un sommeil éternel ne vienne vous ravir aux yeux de vos coreligionnaires ?

 

Vos yeux sont clos.

Vos lèvres sont closes.

 

   Vous semblez bien au-delà de vous, peut-être dans un univers supra-céleste, une terre suressentielle qui vous ôterait au monde des Vivants, cette longue procession allant à sa perte, tout comme le gros du troupeau de Panurge se précipite dans l’abîme, chaque individu suivant le geste de celui qui le précède, vers cet irrémissible destin qui, toujours, se solde par une perte.

   Et vos cheveux de cuivre, cette longue flammèche qui vous poursuit comme si vous étiez une Damnée en proie à ses démons, condamnée aux plus vives flammes de l’Enfer. Est-ce ceci, ce feu qui vous ronge déjà, qui vous rend si énigmatique, si ambiguë aussi, cette figure que vous tendez au monde, faite d’une douloureuse jouissance. Être Pécheresse, ce que, possiblement vous avez été votre vie durant, un genre de Marie-Madeleine, peut-être repentie mais d’une repentance qui vient trop tard, au seuil même de votre condamnation, être cet événement singulier, cela, au moins vous a-t-il comblée alors même que votre gloire nimbait le visage de vos Adorateurs de cette auréole d’inimitable plaisir, de confession faite à eux-mêmes de vivre une extase hors du commun ?

   Oui, je crois avoir trouvé le bon vocable, le prédicat qui définit au plus près la tournure de votre âme. Vous êtes une Contemplative confinée à n’être qu’en vous-même. Sans doute êtes-vous, en votre plus effective intériorité, cette Déesse à laquelle vous vouez un culte dithyrambique dont nul autre ne pourrait partager l’exception. Vous êtes à vous-même votre interrogation et la réponse que vous y apportez avec cette certitude qu’ont les Explorateurs de découvrir le lieu absolu du Pôle qu’ils recherchent de toute éternité, en vérité cette étincelle qui les anime, les fait se tenir debout à même l’aiguille aimantée de leur boussole. Certes, la totalité de votre anatomie est une énigme, mais ce qui est le plus frappant, cette sorte de liane qui part de votre tête et ceinture petit à petit votre buste. Son point d’acmé, le point le plus haut de sa signification est cette tresse d’épines, résille qui enserre vos cheveux roux dans une bien étroite geôle. Il s’agit bien là, sans qu’une autre hypothèse soit possible, de la Couronne d’épines du Christ, cet instrument de la Passion avant l’épreuve de la Crucifixion. Tragique en sa plus terrifiante épiphanie.

   Ce qui, cependant, démure obscurité au plus haut point, ce voile de sérénité, de douce acceptation, tel Socrate devisant avec ses amis peu de temps avant de boire la cigüe qui va le conduire au Royaume des Morts. Est-ce votre vie de Pêcheresse, les sacrifices que votre corps et votre âme ont consentis dans les moments les plus cruels du don de votre personne qui vous ont porté au faîte de qui vous êtes dans une sorte de stoïcisme indépassable qui force le respect ? Ou bien, au contraire, s’agit-il de l’effet d’un renoncement à tout qui vous placerait dans l’attitude d’une inentamable quasi-sainteté ? Vous apercevez-vous au moins combien votre attitude héroïque me plonge dans l’embarras le plus profond ? Par le regard que je porte à votre sacrifice, me voici contaminé à mon tour et de manière que je crois irréversible. Que me reste-t-il à faire pour me racheter d’une vie que je crois pourtant bien ordinaire ? Me crever les yeux, tel Œdipe et errer dans les Rues de Colone ? Vos yeux clos, sont-ils de même nature que ceux de l’infortuné Œdipe ? Et pourrais-je vous regarder longtemps, vous qui ne voyez plus, c’est du moins ce qui m’apparaît au terme de votre sacrifice ? Je crains bien devoir vous rejoindre dans ce monde opaque. Le jour est si triste qui pleure des larmes blanches. Un sang qui n'est plus qu'une inutile lymphe !

 

 

 

 

  

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15 décembre 2022 4 15 /12 /décembre /2022 10:05

[NB - Ce commentaire d'une photographie se fera sans que l'image soit montrée. Simple posture intellectuelle abstraite dont nous espérons qu'elle suppléera une absence, par mots interposés. Ici, c'est le concept qui importe dont la photographie se déduira peut-être si le motif en apparaît avec suffisamment de clarté, ce que nous souhaitons.]

***

 

   [Quelques mots sur la Métaphysique et le Sens dans mon écriture.

 

   Nul n’aura lu mes textes sans y repérer aussitôt, cette dimension de vertige et d’abîme qui en parcourt les multiples séquences. Or ceci ne pourrait paraître étonnant qu’aux yeux des naïfs ou de ceux et celles qui pêchent au motif d’un optimisme excessif. Si la vie est parsemée de fins bonheurs, de joies soudaines, et ceci en fait l’attrait sans pareil, on ne pourrait s’inscrire en faux sur ce qui en fait son revers d’ombre et de nuit, toujours le Blanc se double de Noir. Toujours la félicité appelle la tristesse. S’il y a, en ce domaine, une évidence, elle s’énonce sous l’hypothèse que le bonheur n’existe nullement à l’état pur, comme s’il était une manière d’étalon brillant sous sa cloche de verre, bien au contraire, s’il est doué de quelque éclat c’est bien en raison d’une confrontation à ses naturels opposés, l’affliction, la peine. Cent fois déjà j’ai convoqué la loi de la dialectique, laquelle, si elle est le fer de lance de la Raison, ne l’est jamais qu’à coïncider avec une certitude, une Vérité. Le sens ne se lève d’une façon exacte qu’à faire s’affronter l’Ombre et la Lumière, L’Esprit et la Matière, la Plénitude et le Manque. Ceci est d’une telle évidence que tout commentaire au-delà serait superficiel.

 

 Couleurs versus Noir et Blanc

 

   L’opposition de ces tons est constante au cours de mes textes lors de la description de paysages essentiellement. Voir, par exemple, mes commentaires des belles œuvres en Noir et Blanc d’Hervé Baïs. D’une façon systématique, dans nombre de mes écrits, la Couleur le cède au Noir et Blanc. Ceci n’est nullement le fait d’un choix esthétique quoique le Noir, singulièrement dans les sublimes polyptiques de Pierre Soulages, exerce sur mon esprit une réelle fascination. Le texte qui vous est proposé ci-après fait mention de ce souci, sous la formule radicale qui est la suivante : « Effacer les couleurs ». Non seulement je n’ai aucun préjugé en ce qui concerne la polychromie que, la plupart du temps, je trouve habile à restituer quelque ambiance. Si mes préférences se portent sur les teintes chaudes, automnales et terriennes, c’est pour de simples questions d’affinités et de ressentis personnels. Mais revenons à ce triptyque NOIR/BLANC/GRIS qui hante mon écriture de troublante façon. Ce choix d’un « minimalisme », bien plus qu’une simple bizarrerie, possède des fondements bien plus profonds. Ces teintes sont tout d’abord métaphysiques, ce qui s’explique par leur symbolisme respectif et les analogies auxquelles elles donnent lieu. Le Noir s’associe à la ténèbre, à la tristesse, à la Mort. Le Blanc appelle la lumière, la joie, la pureté, la Vie. Le Gris, en sa position de nuance intermédiaire, apparaît en tant qu’élément de liaison, médiateur si l’on veut entre les deux extrêmes du Blanc er du Noir. Mais en plus de ces notions élémentaires, la mise en relation de ces trois tonalités a valeur sémantique et fonctionne à la manière de l’assemblage de trois mots desquels naît, invariablement, une sémantique. Soit la phrase simple et essentiellement « métaphysique », du reste :

 

VIVRE est DOULEUR

 

VIVRE est la mesure du BLANC

DOULEUR est la mesure du NOIR

est joue en tant que copule,

mesure du GRIS

qui assemble les deux mots

et leur octroie leur signification

 

   Or, quelle que soit la situation d’énonciation, phrase, entités représentées, cette architectonique primaire constitue le paradigme selon lequel fonctionne toute proposition langagière, aussi bien toute représentation exprimée hors les mots. Le socle commun en est symbolique. La phrase du dialogue est symbole. Les éléments iconiques de la photographie sont symboles. C’est-à-dire qu’ils renvoient à des éléments qui leur sont extérieurs (l’idée de paysage évoquée dans un poème ; l’idée de tragique mise en scène par le style de l’image). D’où résulte ce choix d’isoler trois tons fondamentaux afin de disposer d’une clé d’interprétation, ce choix, loin d’être pure fantaisie, trouve sa légitimation dans les structures du réel, qu’il soit Langage, qu’il soit Image. Ainsi, disposerons-nous, vous Lecteurs, vous Lectrices, moi Écriveur, d’un fonds commun sur lequel bâtir d’identiques références et si possible une analogie compréhensive de ceci qui nous est donné à voir, à lire, à éprouver.]

 

*

 

      Nulle autre alternative que d’effacer de ses yeux toute trace de mondanéité.

 

Effacer les couleurs.

Effacer les mouvements.

Effacer les trop vives lumières.

Effacer les mensonges.

Effacer les faux-semblants.

 

   Partir du Tout du Monde et n’en conserver qu’un fragment, une parcelle, ce qui convient juste au cercle de la pupille, à la mesure de la conscience, à la pointe extrême de la lucidité. C’est dans le corridor le plus étroit de l’âme que les choses se donnent dans le rare, le précieux mais aussi le simple, cet événement-là, qui a lieu dans toute la mesure de sa singularité qui, jamais, ne se reproduira, merveilleuse étincelle de l’instant, elle brille au plus intime de l’esprit et, parfois, souvent, la réminiscence en ranimera le vif souvenir.

 

Alors, une pluie de bonheur.

 Alors, l’effervescence d’une joie.

Alors l’opalescence d’un plaisir inégalé.

  

   De la palette infiniment polychrome des choses, seules ont été retenues, à la manière d’une native eau de source, trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS. Ce sont les trois tons fondamentaux, ceux qui s’approchent de l’être du divers avec le plus d’exactitude, de précision et, bien évidemment de SENS.  Le SENS, cette déclinaison de la Vérité qui, en réalité, en est le Point Focal, le Centre de Rayonnement. C’est bien parce que le SENS vient à moi avec sa force de conviction, sa qualité de désabritement de ce qui est, sa hauteur, sa plénitude, que je peux regarder le réel et lui attribuer quelque coefficient d’authenticité. NOIR/BLANC/GRIS, comme une antienne si ancienne, elle dirait, par-delà l’espace et le temps, la faveur de ce qui a toujours existé depuis le centre même de sa Nécessité. Oui, au motif éthique que les choses de Haute Venue ne se peuvent donner que dans le naturel, l’immédiatement compréhensible, le surgissement d’une forme à laquelle rien ne manque. Une manière d’Absolu. Mais d’Absolu dépouillé de toutes ses perspectives religieuses, de ses affectations mystiques, un Absolu si exilé de ses possibles artefacts qu'il paraîtrait dans l’aspect même de son dénuement, le Pur en tant que Pur et nulle ombre qui pourrait en contester le caractère infrangible, en atténuer la belle et inépuisable effusion.

   Ici, il ne s’agit nullement de la survivance de quelque Romantisme qui renverrait à d’hypothétiques paysages bucoliques, à d’inaccessibles Terres d’Arcadie. Ici, il faut se situer dans le Pur Donné, autrement dit dans ce qui n’est nullement débordé par quoi que ce soit mais qui vit sa vie autonome à l’écart de ce qui pourrait en atténuer la justesse, en altérer le bien-fondé. Certes, ces expériences sont rares, labiles, elles n’ont guère commencé à se donner au regard que, déjà, elles disparaissent, recouvertes d’une lourde gangue de stupeur. Ces quelques lignes théoriques sont les prémisses nécessaires qui doivent exister en tant qu’a priori de ceci même qui va apparaître en son évidence la plus haute. L’abstrait ne saurait avoir de valeur qu’à rejoindre le concret, à poser devant soi une Chose qui sera le point seul et unique avec lequel dialoguer, entretenir un rapport étroit, donner lieu à l’irremplaçable mesure des affinités sans lesquelles le Monde ne serait qu’une coquille vide, un haut plateau parcouru des vents de la solitude.

   Maintenant, c’est d’une image dont il va être question. D’une photographie qui porte en elle, d’une façon exemplaire, tout ce qu’une icône est en mesure de donner au regard curieux qui sait en saisir la substance, y deviner les forces internes, y percevoir le genre de logique qui la porte au-devant de nous avec son caractère entièrement déterminé, un peu comme si l’Essence qui en anime le lieu subtil déployait ses nervures et nous assurait d’une possession de qui elle est, sans reste, sans quelque critère extérieur qui se situerait comme manque, comme inachèvement. C’est ceci le SENS, la chose parvenant au plein de son Essence, vivant en soi et pour soi, au faîte même de son immense liberté. Il en est ainsi du Beau qui existe à sa manière qui est Totalité, que des regards humains s’y rapportent ou bien l’ignorent. Rien n’est jamais entamé de ce qu’elle EST, la Beauté,  puisque son Être est entière complétude, puisque son présent est éternité. Il suffit que la Chose ait été ensemencée de ses prédicats les plus vifs pour qu’elle connaisse avec certitude qui elle est, assurance de Soi qui ferait pâlir d’envie les esprits les plus conquérants, les chercheurs de gloire et d’honneur.

    Donc la Photographie. Le ciel est noir, partiellement recouvert de fins nuages blancs. Temps d’automne et de de pluie qui instilleraient volontiers dans l’âme du Regardeur cette « langueur monotone » rimbaldienne, cet impalpable poudroiement qui talque le jour de bien étranges temporalités, une fuite devant Soi, de qui l’on est. Une haute maison occupe la partie supérieure de l’image à la manière d’un décor de cinéma. Le pignon triangulaire supporte le ciel. Des fenêtres multiples dont on ne perçoit guère que le faux-jour, la presque obscurité, image de désolation où nulle vie ne paraît qui pourrait en assouplir la sombre rigueur, la haute austérité. A l’opposé, sur la droite, à l’angle de l’image, un haut mur ténébreux ne dit nullement son nom, il monte en direction du ciel avec obstination, mission qui semble lui avoir été conférée depuis la nuit des temps. Oui, la « nuit des temps », autre titre que n’eût nullement usurpé cette Photographie venue des abysses, on la penserait si irréelle, clouée à même son indigence, immolée pour le reste des jours à venir à cette étonnante immuabilité. Une rue pavée monte en pente prononcée vers le haut de l’image, bordée sur sa gauche d’un muret dont une arête s’éclaire tout le long avec la qualité d’une teinte cendrée, animée d’une sourde clarté. Rue pavée et muret sont les lignes directrices qui structurent l’image, lui donnent sa profondeur et le caractère de son étrange singularité. Le décor est de pur expressionnisme, on penserait avec quelque effroi au « Cabinet du Docteur Caligari », à ses ombres denses, à ses lignes obliques, à ses paysages aux angles insolites.

    Des trois tons appelés à soutenir le rythme esthétique, c’est le NOIR qui domine, un noir profond, étrangement brillant, avivé qu’il est par la belle alchimie de la lumière. En réalité, le Noir a hypostasié les autres valeurs du Blanc et du Gris, le Noir s’est donné en tant que dominante tragique essentielle. Cette dimension ténébreuse fait inévitablement penser à la scène d’un théâtre antique sur laquelle aurait à se dérouler le destin de Héros promis aux mors et aux fers de l’existence. Mais ici, la scène est vide et cette vacuité multiplie sa force, décuple sa poignante puissance, fait planer en quelque sorte l’image de la Mort, dont chaque chose serait le symbole, aussi bien la maison, le parapet, le mur qui ferme la représentation à droite de l’image. Nous plaçant dans l’optique d’hypothétiques Spectateurs, ou bien le jeu des Acteurs n’a pas encore commencé ou bien il est terminé, nous laissant, quel que soit le cas de figure dans la position freudienne de « l’inquiétante étrangeté ». Celle qui nous fait face depuis l’espace nu du proscenium ou peut-être, surtout, la nôtre confrontée à ce monde fantastique, seulement envisageable depuis le puits sans fond de quelque cauchemar. 

   Cette image est une évidente réussite sur le plan de sa maîtrise plastique, cette dimension se trouvant immédiatement renforcée par son caractère dramatique. Et si toute tragédie suppose la présence de Personnages sur scène ici, leur absence, ne fait qu’accroître un sentiment de malaise qui confine à l’angoisse existentielle que certains Philosophes ont traduite sous l’appellation « d’être-pour-la-mort. » Il semblerait bien que l’horizon privé d’autre téléologie que celle d’une fin sans espoir puisse nous déraciner jusqu’en notre tréfonds le plus caché. Si, tels nos ancêtres de l’Antiquité Grecque, nous sommes atteints en plein cœur, rivés à nos sièges tels des insectes pris au piège, c’est tout simplement à la hauteur de ce motif qui surgit devant nos yeux avec l’aridité d’une Vérité incontournable. Nous sommes des Êtres que la Mort attend et c’est bien en ceci que notre existence livrée à la déréliction est belle, ne prenant sens que sur cette dimension vertigineuse qui est le chemin le plus exact sur lequel nous cheminons chaque jour qui passe, horloges bien huilées dont le mécanisme est d’une précision mathématique, quasi-obsessionnelle. Le Noir, s’il est symbole de bien des afflictions est tout autant magie, il nous ouvre l’espace du Blanc dont la belle médiation du Gris nous fait l’inestimable don. NOIR/BLANC/GRIS, à la manière d’une ritournelle, d’une comptine pour enfants, d’une corolle dépliée qui nous dit le Tout du Monde selon trois frappes singulières. « Pas de trois » existentiel. Chorégraphie du Vivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 décembre 2022 1 12 /12 /décembre /2022 09:54
Noir, Blanc, l’esprit du lieu

 

Entre sel et ciel…

Salins d’Aigues-Mortes

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Observant ce long ciel voilé de fins cirrus, portant notre regard sur cette bande de terre noire, le focalisant sur la blanche pyramide de sel, nous nous croirions dans un pays d’Outre-Terre, loin parmi les caravanes d’étoiles ou bien au sommet de quelque Himalaya, c’est-à-dire hors du Monde, à d’altières et inaccessibles altitudes. C’est là la magie de tous les lieux poinçonnés d’originaire que de nous emporter sur les hauteurs de l’imagination et de nous y laisser avec l’attitude contemplative qui sied aux Poètes, aux Ascètes, aux Artistes en quête de quelque inspiration. La vue est ici si abstraite qu’elle nous détache du réel, instille en notre âme un chant si doux qu’elle pourrait se croire, notre âme, revenue au plein même de son Empyrée, ivre de fréquenter les choses pures et belles qui sont les reflets de la Vérité la plus haute. Ainsi la réminiscence aurait-elle trouvé le site de son éternel repos. Ainsi il n’y aurait plus que l’Infini du Ciel, les choses seraient loin, les Hommes de minuscules points invisibles dont on pourrait se questionner sur le fait qu’ils n’aient jamais existé. Tout le temps que durera notre méditation, rien ne comptera plus que cette fluence au large de Soi, que cette soudaine embellie dont, peut-être, nous pourrions constituer le centre, toute périphérie se donnant à la manière de vagues et illisibles illusions, une sorte d’éther si léger qu’il ne s’apparaîtrait plus à lui-même qu’à l’aune d’une fuite illimitée.

   Mais l’altitude n’exonère nullement de considérer le réel terrestre avec attention, de le relier à quelque symbole, de lui trouver des explications qui le fassent sortir, précisément de cette abstraction où lui-même se perdrait jusqu’en des spéculations obscures, pareils à ces hiéroglyphes qui se fondent dans l’ombre de la pierre. De nouveau nous regardons la belle image, sa juste composition en Noir et Blanc. (Oui, cette modulation à deux pôles, bien plus qu’une simple affinité, est obsession permanente, volonté de saisir ce qui se montre jusqu’en ses plus infimes significations), donc cette mesure si simple, si exactement déterminée, ne se limite nullement à Soi, bien plutôt elle le déborde comme dotée d’une force d’irradiation qui attirerait à elle, sur le mode d’une aimantation, ce qui n’est pas elle mais la rejoint nécessairement au titre de l’analogie.

 

Le Blanc n’est pas seulement le Blanc

Le Noir n’est pas seulement le Noir

 

   De leur commune jonction, de leur naturelle porosité, Noir et Blanc appellent leurs plus évidentes ressemblances et s’y confondent comme le grésil rejoint le miroir de son sol. Une unité en résulte qui, en son essence, devient l’image indépassable de la Partie rejoignant le Tout, noble sémantique qui brille tel l’éclat du cristal.

 

Blanc n’est pas simplement Blanc.

Blanc appelle le vol libre, hauturier,

des Oiseaux de Camargue.

Blanc appelle les plumes lisses

des Hérons garde-bœufs,

ces touchants échassiers

que leurs dos voûtés incline

à l’attitude du grand âge.

Blanc appelle le corps fin de l’Aigrette,

cette surveillante discrète des Marais.

Blanc appelle la haute Cigogne

en sa parure de neige

(le noir de ses ailes sera mis

provisoirement entre parenthèses),

les petits Cigogneaux, eux,

sont de pure blancheur.

Blanc appelle l’Échasse Blanche au long bec,

 toujours penchée sur le miroir de l’onde.

 Blanc appelle la Mouette au poitrail clair,

 il illumine la face des eaux.

Blanc appelle la Spatule,

son drôle de bec plat

d’où elle tire son nom.

Blanc appelle le petit Cheval camarguais,

lui qu’on dit « né de l'écume de la mer »,

 ce merveilleux équidé de selle

dont la robe grise éclate de blancheur

 sous les rayons du soleil du Sud,

 celui que l’on nomme,

en cette belle Langue d’Oc, « Lou chivau »,

 l’entièreté de la Camargue,

sa beauté sont contenues

dans ces deux mots qui en résument

la sauvage et authentique nature.

Blanc appelle la superbe Cabane de Gardian,

son revêtement de mortier à la chaux,

sa couverture de sagnes grises n’est, en réalité,

 qu’une déclinaison du blanc,

juste un ton au-dessous.

Blanc appelle enfin cette

étonnante Montagne de Sel,

cette ode à sa Fleur,

la subtile métamorphose du Marais

en sa cristallisation finale,

milliers de petits diamants

 reflétant la course infinie des cirrus.

Blanc appelle Blanc en sa

plus intime manifestation.

Blanc appelle cette

 immense toile vierge sur laquelle

viennent s’inscrire tous les

 signes déposés par l’Homme,

 la Nature, les Éléments.

  

 

Noir n’est pas seulement Noir.

Noir appelle la pointe du bec de l’Aigrette.

 Noir appelle le plastron de la Bergeronnette.

Noir appelle le corps de suie du Choucas.

Noir appelle les longues rémiges de la Cigogne.

Noir appelle la nuit déployée sur

les ailes du Grand Cormoran.

Noir appelle le dos de l’Échasse Blanche.

Noir appelle la tête du Grèbe Huppé.

Et Noir appelle surtout

ce qui totalise l’esprit de la

Camargue et des Camarguais,

cet esprit tutélaire des Marais,

le Roi-Taureau dont la dernière demeure,

face à la mer, s’auréole de stèles  

et de statues dressées à leur effigie,

ce Dieu-Noir qui tisse la raison

de vivre des Razeteurs,

qui attise la passion d’exister des Manadiers.

 

    (Ici n’est nullement le lieu de prendre parti ou de rejeter l’idée même de la course de taureaux, ce culte ancestral voué à cette race sauvage, pleine de puissance, identique à l’inépuisable force de la Nature. Ici, c’est simplement le symbole du Taureau, de sa robe Noire, brillante comme mille soleils, qui sont les éléments pris en considération.)

    

   Le Noir, le Taureau sont l’exact reflet de l’âme du lieu, des âmes des Autochtones dont le cœur bat à l’unisson de ces animaux farouches, fiers, impétueux auxquels l’Homme se confronte au péril de sa vie. Si, de cette belle image, on souhaitait conserver son sens le plus immédiat, l’on choisirait cette pyramide de sel et, comme en son fond inaperçu, la silhouette du Taureau, comme si deux mots, deux symboles suffisaient à résumer le lien indéfectible de l’Homme avec l’espace qui l’accueille et le sculpte en quelque manière. Bien évidemment, au terme de cet article, quiconque pourrait se poser la question de savoir si les sèmes pluriels dégagés par l’analyse de la représentation y figurent ou bien si l’interprétation est pur jeu, simple fantaisie. La réponse à apporter ici est la suivante : « Tout est en Tout », si bien que Rien ne peut jamais être séparé de Rien, sauf à vouloir demeurer dans le domaine des pures abstractions.

 

Par simple phénomène de capillarité,

le Ciel appelle la Terre,

la Terre appelle la Pyramide de sel,

la Pyramide appelle le Taureau,

l’Aigrette, le Cormoran aux ailes ouvertes

comme pour nous dire l’inévitable

liaison des choses entre elles.

 

   Les divisions, les catégories, les classements de tous ordres sont de simples paradigmes conceptuels dont le seul mérite, découpant le réel afin de nos permettre de le mieux saisir, ne sont que des subterfuges de ce réel qui, lui, ne saurait venir à nous que sur le mode qui est le sien, celui d’une impartageable Totalité. Comme toujours, les belles photographies d’Hervé Baïs portent en elles, presque à l’insu des regards, ces multiples sèmes discrets, ils sont les voies qui conduisent à la pure Beauté.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 09:16
Fragment de Vie

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il faut partir de la blancheur. De la pure blancheur. Par exemple du champ de neige immaculé, des pétales duveteux du somptueux édelweiss, de la corolle étincelante du nymphéa. C’est de ceci dont il faut partir, tout comme la parole part du silence, tout comme la lumière sort de l’ombre. Tout ceci, blancheur, neige, édelweiss, nymphéa, ce sont les prédicats de la naissance, de la venue au Monde de l’Être en son unique beauté. Il n’y a guère d’autre événement qui puisse en surpasser la haute valeur, un genre de tutoiement de l’Absolu lui-même. Ici, que l’on ne se méprenne nullement, l’Absolu ne vise aucunement quelque divinité devant laquelle il faudrait se prosterner, c’est du SENS porté à sa surpuissance dont je veux parler, de cette manière d’éblouissement qui envahit le champ entier de la conscience dès l’instant où quelque chose de singulier y surgit et s’y donne en tant qu’indépassable, un rayonnement sans fin.

   Oui, toute Naissance, ne fût-elle point royale, est de cette nature qu’elle modifie en profondeur la scène du Monde. Un Esprit nouveau s’annonce dont il sera nécessaire de tenir compte, peut-être un simple Quidam hantant les sentiers de la Vie à l’aune d’une invisibilité. Peu importe, le plus souvent ce sont les destinées de plus haute modestie qui sont porteuses d’une éthique accomplie. Ceux qui, par les hasards de la naissance, ont dès leur origine le front cerné d’or ne sont pas toujours, et de loin, les plus vertueux. Les biens matériels ont la fâcheuse tendance à répandre sur les sentiments une ténèbre qui en obère la clarté, métamorphose le mouvement de la générosité en son contraire. Mais rien ne servirait d’épiloguer davantage sur la morale humaine, ses projections, la plupart du temps sont visibles sans qu’il soit nécessaire de porter son investigation plus avant.

   

Donc du blanc,

du neutre,

de l’improféré.

 

   Quelque chose qui ne se montrerait que sur le mode de la réserve. Quelque chose qui hésiterait à dire son nom, à figurer autre parmi les Autres. C’est toujours douloureux la Naissance, c’est la venue à Soi dans un Monde qui ne vous attend nullement, il faut s’y faire une place, s’y creuser une niche parmi le tumulte des autres niches. C’est une conquête de haute lutte, une sourde reptation au milieu des hautes herbes de la savane, une position gagnée pouce à pouce, on progresse un peu dans le genre des Commandos, sur le ventre, au ras du sol, on entend passer au-dessus de Soi, dans un sinistre claquement, les balles qui déchirent l’air. Alors, pour l’Artiste comment donner Naissance à ce qui n’a nullement de réalité, qui s’expose au danger, dès la première touche de couleur posée sur la toile ? Comment ?

   On fait dans la plus grande douceur, sinon dans l’hésitation à la limite d’une douleur. On trempe la pointe de son pinceau dans une tache de Noir de Fumée, on la fait progresser, mais dans la délicatesse, on fait sortir une ligne du blanc. La ligne est hésitante, elle se cherche, elle renoncerait presque à paraître tellement il y a de souffrance à sortir de Soi, à projeter son propre corps dans l’arène de talc où tout se joue, de sa propre existence, de sa propre vérité. Cette ligne qui ondule et fraie sa voie, c’est un peu Soi qu’on sacrifie à la lumière du Jour, qu’on livre au regard des Autres, à leur Verbe qui, parfois coupe et tranche, entaille la chair et son souffle est déjà loin, occupé à d’autres champs de bataille, à d’autres proférations, tantôt élogieuses, tantôt mortifères, toujours dans la possibilité de modifier le réel, de lui affecter telle ou telle tournure.

   Mais si le corps de l’Artiste est en jeu, le nôtre, en tant que Regardeurs de l’œuvre, l’est tout autant, tout comme le corps du Monde qui n’est jamais que la totalité de nos corps assemblés en une étrange ruche bourdonnante. Ce que je veux dire, c’est que nul ne sort indemne du geste artistique, ni l’Artiste, ni le Voyeur, ni le Monde puisque, aussi bien, un invisible fil de la Vierge relie ce que nous sommes en une indéfectible unité. Vivant, nous ne pouvons pas plus ignorer l’Art que le Monde, tout ceci est notre commune mesure, notre univers en partage. Et maintenant il devient nécessaire que nous visions avec plus d’attention cette Esquisse. Tout est dans l’ébauche, tout est en partance de Soi. Seuls quelques contours pour dire la Destinée Humaine. La tête est vide. L’œil est transparent. Le buste est une plaine lisse. L’unique bras cherche le chemin de son être. Å laisser nos yeux flotter sur cette ligne si peu assurée d’elle-même, nous sommes désorientés. Le graphisme, nous le vivons comme un manque, nous le vivons comme une absence, c'est à dire que notre désir est insatisfait, que notre soif de complétude ne sera nullement étanchée, que notre insatiable faim des nourritures terrestres demeurera en suspens, que notre frustration sera grande de ne nullement parvenir à notre être au motif que, bien évidemment, nous nous serons identifiés à l’œuvre en cours.

   L’œuvre, en conséquence, nous ne la vivrons nullement dans la perspective d’une création plastique, seulement en Nous, au plus profond, mutilation de qui-nous-sommes en notre exister, des arbres trop vite poussés, dépourvus de frondaisons, à l’écorce entaillée par les morsures du temps et c’est tout juste si, encore, nous percevrons le socle de nos racines, leur avancée dans la terre nocturne. Nous sommes des êtres en partage, nous sommes des êtres fragmentés, un genre de presqu’île qui ne connaît plus le continent auquel elle n’est plus rattachée que par la minceur d’un simple fil. (Ce thème court à la manière d’un leitmotiv dans le déroulé de mon écriture. C’est un motif métaphysique qui imprègne jusqu’au moindre de mes tissus, plaque sur le globe de mes yeux une vision nécessairement diffractée du Monde. C’est égal, je préfère un excès de lucidité à une passivité existentielle dont l’apparente sagesse est bien pire que le mal qui court à bas bruit sous la ligne d’horizon. Ne le perçoit uniquement qui le cherche.)

   Cette vision partielle de la physionomie somatique des Existants est belle d’économie de moyens et de profondeur mêlés. Tout s’y dévoile selon l’angoisse fondatrice, constitutionnelle de nos multiples errances. Et, maintenant, ce qu’il est nécessaire de mettre en lumière, de confronter à la manière dont deux ennemis s’affrontent sur un champ de bataille : cette partie émergée de l’iceberg, visible, ce buste qui se dit dans la simplicité et son contraire, cette anatomie ôtée à notre vue, cette partie immergée, mystérieuse, au sujet de laquelle nous ne pouvons jamais émettre que quelques hypothèses hasardeuses. Le Visible est notre vie ordinaire, notre Présent dans lequel s’inscrit la haute trame des « travaux et des jours », cette existence concrète tissée d’actes, de rencontres, d’étonnements, de surprises mais aussi de déceptions, de fausses joies. Le « mérite » de ceci : sa non-dissimulation, son évidence en quelque sorte. Nous sommes les Découvreurs sans gloire de ce qui vient à nous sur des chemins balisés qui courent tout en haut de la crête, illuminés des rayons venus de l’adret.

   Mais nous ne fonctionnons nullement au seul régime des évidences. Loin s’en faut et dans notre cheminement de lumière, comme en son naturel revers, les ombres de l’ubac, celles dont la fantasmagorie, le spectre, courent à bas bruit sans que nous en soyons directement alertés, sauf parfois dans nos moments d’inexplicable tristesse, de poids de l’âme qui ne connait plus de son envol qu’une sorte de lourdeur, et un paysage terrestre infiniment bas, confinant à quelque songe si confus que rien ne nous en parviendrait qu’un carrousel d’images contradictoires, diffuses, nous laissant dans la stupeur la plus verticale, comme si, soudain, nous étions en lisière de notre être, incapable d’y retourner jamais. C’est cet invisible territoire que Barbara Kroll laisse vacant en ne traçant de son Modèle que les quelques lignes du buste qui sont censées, à elles seules, évoquer la totalité du réel, de notre réel.

   Et c’est sans doute la force de cette œuvre que de nous montrer bien plus que ce que nos yeux perçoivent. Car, si nous visons bien cet œil, cette tête, ce nez, cette épaule et ce bras, nous nous appliquons avec, peut-être plus d’acuité, à percevoir la dimension absente, comme si un inévitable écho partait du roc du buste pour nous immerger, immédiatement, dans cette zone d’invisibilité qui se donne à la façon d’une interrogation métaphysique. Et qu’en est-il de cette zone de pure indéterminité, de lieu qui serait simplement « utopique » au sens de « non-lieu » ? Nous pouvons seulement l’halluciner, tâcher d’en évoquer quelques perspectives à défaut d’en saisir le visage que nous pourrions décrire avec exactitude. Là, comme dans une espèce de marécage, d’étendue lagunaire aux teintes sourdes d’étain ou de plomb, quelques effusions se détachent, pareilles à la brume qui monte d’une eau. Qu’y voyons-nous que nous pourrions approcher, sinon à la hauteur d’une certitude, du moins dans une rassurante approximation ? Parfois préfère-t-on l’ombre portée de la chose à la chose elle-même. Nous y voyons, pêle-mêle, dans un clignotement de clair-obscur, quelques esquisses, quelques formes imprécises qui pour n’être nullement interprétables rigoureusement, nous disent un peu de notre être dissimulé que nul autre que nous ne saurait voir, même dans le genre de l’approche.

   Cette Terra Incognita : les souvenirs anciens qui gravitent tout autour de nous, à la façon d’étranges satellites dont nous percevons les révolutions sans pouvoir leur attribuer un prédicat suffisant, de simples lueurs qui glissent sur la vitre de notre conscience.

   Cette Terra Incognita : d’antiques et vénérables amours qui n’ont plus ni figure, ni forme, simplement un genre d’illisible aura qui frôle notre corps de ses palmes de soie.

   Cette Terra Incognita : une luxuriance de projets avortés, morts avant même d’avoir vu le jour, il n’en demeure que de vagues et incertains feu-follets dont les ombres se projettent sur les parois de nos désirs sans s’y jamais fixer.

   Cette Terra Incognita : des notes sur des feuilles blanches, une foultitude de notes avec des biffures, des ratures des encadrés, des renvois à la ligne dont notre œil ne saisit plus que l’étrangeté hiéroglyphique.

   Cette Terra Incognita : des lectures plurielles, nous aurions voulu en retracer sans délai l’histoire, y évoquer la belle résille des pensées mais c’est comme un faux-jour qui hante le langage, le rend méconnaissable, presque une langue étrangère.

   Cette Terra Incognita : ce que nous avons été, que nous ne sommes plus, une image floue sur le miroir d’une photographie jaunie.

   Cette Terra Incognita : ce moment de pure joie, ce moment d’extase lié à la rencontre de l’Aimée ou bien de l’œuvre d’Art dans la salle silencieuse du Musée, c’est un chant ancien, un murmure qui ne dit plu son nom que sur le mode de la complainte.

   Cette Terra Incognita : cette libre insouciance de la jeunesse, cette liberté sans entrave, cette course effrénée à travers collines, champs et bois et, aujourd’hui, juste une clairière autour de soi avec le cercle fermé de son horizon.

   Cette Terra Incognita : la saveur d’une « Petite Madeleine », ces délicieuses gaufres concoctées par une Aïeule aimante, un fer noir avec un long manche, seule subsistance de ce qui fut.

   Cette Terra Incognita : ce long poème commencé depuis toujours qui fait ses circonvolutions au centre de la matière grise et s’y ensevelit telle une cendre dispersée au vent.

   Cette Terra Incognita, notre Terre seconde où, à la manière de formes moirées, irisées, notre Inconscient va et vient à sa guise, détaché de nous, de notre présence actuelle, animé de mouvements dont nous ne sommes plus les maîtres.

   Cette Terra Incognita : les fleurs de notre imaginaire, tressées à la puissance infinie des Archétypes, ces forces occultes qui nous dirigent bien plus que notre natif orgueil ne pourrait en admettre la plurielle effectivité.

 

Cette Terra Incognita = Cette Terra Incognita

 

   redoublement de la formulation qui ne peut se conclure que sous la figure de la tautologie, cette Totalité qui, à elle seule, contient une Vérité qui ne nous est pas accessible, pas plus qu’elle ne pourrait l’être pour les modernes Sondeurs de Conscience, ils sont des Sourciers aux mains vides. Ils ne peuvent jamais nous atteindre qu’à la hauteur de leur grille interprétative, de leur dogme dont ils ne pourraient s’abstraire qu’à procéder à leur propre annulation.

   Cette Terre Incognita, bien loin de nos aliéner est le gage de notre Liberté entière et imprescriptible, car elle est le signe de notre singularité, l’empreinte de notre Essence, laquelle n’est ni divisible, ni partageable.

   Un grand merci à l’Artiste Allemande de nous permettre de voyager en ces terres qui, faute de pouvoir être conquises de haute lutte, sont les territoires, les fondements sur lesquels nous existons. Dangereusement sans doute, toute vie étant au risque de n’être plus qu’un souvenir de vie. Les Morts conservent-ils une mémoire de leur passé ? Ont-ils, en quelque tiroir du Néant, des documents d’archéologie clairement visibles que les feraient plus Vivants que les Vivants ?  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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