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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:32
Addiction à la vie (1° Partie)

Lever de soleil

 Baie de Cadaqués

 

Source : Wikipédia

 

***

 

« Accepter d'autrui qu'il subvienne

à des besoins nombreux et même superflus,

et aussi parfaitement que possible,

finit par vous réduire à un état de dépendance. »

 

Friedrich Nietzsche

‘Humain, trop humain’

 

**

 

[Propos liminaire - Le texte qui suit ne doit pas être lu tel une subversion de la texture du réel ou bien en tant que proposition simplement utopique. Son objet vise le problème général de l’addiction, ce phénomène jugé comme une aliénation de celui qui se livre à la consommation de quelque narcotique. Et sans doute se fourvoie-t-on gravement dès l’instant où l’on devient dépendant d’une substance qui, en quelque sorte, se substitue à la conscience, annihilant toute volonté. Cependant l’on s’accordera à penser que certaines addictions sont moins graves que d’autres, qu’elles laissent à l’individu une part appréciable de liberté. Ainsi, fumer modérément, boire avec retenue, jouer de temps en temps, se livrer au sexe sans que ceci ne devienne une obsession, toutes ces conduites sont plus liées à un épicurisme éclairé qu’à un vice rédhibitoire qui conduirait aux portes de l’Enfer.  Mon propos, loin de vouloir légitimer l’usage de la drogue

qui entraîne, de facto, une véritable dépendance, voudrait considérer certaines conduites telles des ‘addictions positives’ - le goût prononcé de la rêverie solitaire (Rousseau nous en a fourni l’admirable exemple) ; l’attachement à tel lieu brodé d’affinités ; le recours récurrent au mode de fonctionnement imaginaire ; un intérêt passionné pour les œuvres d’art ; addictions qui se donneraient bien plutôt à la façon d’un art de vivre, de la poursuite d’un but esthétique. Une question se glisse d’une manière inconsciente dans cette volonté de modeler le réel à notre main : ne serions-nous, hommes et femmes de désir, des toxicomanes de l’existence ? Pouvons-nous vivre vraiment sans recourir à quelque excès, sans entretenir certaines ‘manies’ qui, loin d’être des péchés, constituent notre part de Paradis sur Terre ?]

  

*

 

   Oui, Nietzsche a raison de placer l’addiction, la dépendance, dans son livre ‘Humain, trop humain’. Car c’est bien dans l’essence même de l’homme, dans sa tendance la plus foncière à chercher hors de soi, dans une altérité, le fragment dont il pense être dépossédé. Mais comment s’explique donc ce curieux phénomène de la dépendance à ce qui n’est pas nous, dont nous attendons d’être comblés, de posséder l’unique joie de vivre, de métamorphoser la mélancolie en bonheur, la perte en gain, la solitude en une terre seulement peuplée d’élus « selon notre coeur » pour employer une formule chère à Rousseau ? Il faut que nous nous sentions infiniment déshérités pour confier au tabac, à l’alcool, au sexe, la mission de nous sauver corps et âme. C’est pourtant ce motif inconscient qui hante le corridor sombre de notre psyché, y allumant cette lumière que nous désespérons de pouvoir connaître un jour. Car nous nous sentons orphelins, dépossédés de nous-mêmes, livrés aux mors de la finitude dès l’instant où notre esprit vacant vogue à la dérive et ne trouve nul écueil auquel raccrocher sa peine. Car, et c’est bien là la tragédie humaine, nous ne sommes qu’une réalité tendue entre deux néants : l’en-deçà de notre existence, l’au-delà. Cette position de funambule, nous nous ingénions à en vouloir rétablir l’équilibre, nous nous saisissons d’une longue perche au bout de laquelle nous assujettissons quelque colifichet - une rencontre, une ivresse, une fumée -, artifice supposé nous tirer d’affaire, nous doter d’une possible éternité.

   Mais notre songe est bien vite rattrapé par cette factualité têtue qui nous consigne ‘aux fers‘. Nous nous éprouvons non libres, aliénés par toutes sortes d’événements ou de choses qui, opposant leur résistance, font ployer notre nuque sous le poids des fourches caudines. Notre recours aux ‘drogues’ de toutes sortes, non seulement nous le savons vain, mais générateur de liens mortifères. Nul n’a jamais été sauvé par la pratique d’un jeu. Nul n’a échappé à un triste sort à avoir eu recours à un opium quelconque. Face à ces substituts d’une nécessaire harmonie, nous nous situons dans une ‘servitude volontaire ‘ qui n’est que privation de liberté, renoncement à faire face à ce qui nous rencontre dans les mailles ordinaires de la quotidienneté.     

   Bien évidemment, l’usage de drogues ‘douces’ n’a pas le même impact que le recours aux drogues dures qui sont autrement aliénantes. Le but de cet article n’est aucunement de se placer dans une perspective morale ou religieuse, seulement de considérer l’addiction dans le cadre d’une esthétique du comportement humain. Simple méditation sur ce qui pourrait être positif au sein même de ce qui est habituellement conçu comme pure négativité, esprit du mal. Certes, si l’addiction n’est pas l’image la plus parfaite du bien, cependant, replacée dans une visée plus ouverte, ‘créatrice’ en quelque sorte, parfois artistique (nombreuses les œuvres qui en témoignent), Satan pourrait bien reconnaître en sa noirceur quelque tache blanche qui annoncerait l’ange plutôt que l’enfer. Sans doute y a-t-il un constat réel à faire de l’attrait, parfois de la fascination qu’exercent sur notre esprit toutes ces substances dont nous pensons qu’elles peuvent nous dévoiler leur part de paradis sur terre. Mais allons voir de plus près !

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   SOLITUDE - Parcourir les chemins blancs et ne plus voir que leur trace parfois devenant illisible parmi les sentes sauvages du Causse. N’être plus que chemin soi-même. Se livrer entièrement à ce silence sur lequel à peine faire ligne, faire trait, genre de pointillé à la face des choses. C’est un réel bonheur que de se sentir exister au contact du simple, être cette feuille morte qui, certes, ne connaît son destin, qui n’a de mémoire de son passé, de projet de son avenir mais que l’on croit heureuse d’être là dans son extrême nudité, son émouvant dénuement. Ëtre soi en soi dans l’immédiate satisfaction de ce qui se lève de la terre, cette infime poussière sans but, dans la proximité de ce qui glisse au ciel avec la discrétion du fin nuage, on dirait une écume, une mousse, le tintement d’un cristal. Oui, la Nature en son immédiate donation est pure joie, affinité infinie avec ce qui entoure et se donne comme la seule chose qui ne puisse jamais être connue. De soi à la branche : rien qui sépare. De soi à la butte de calcaire : liaison uniquement.

   Parfois le vent glisse parmi les épines des genévriers, entre les bouquets verts des euphorbes, parmi les troncs torturés des chênes. L’air me rencontre et chante à mes oreilles cette manière d’élégie, ce sentiment amoureux qui s’enlace aux herbes, se noue aux lianes, pénètre le cœur de celui qui écoute du murmure discret du monde, là en cette ile terrestre où ne se rencontre que la pure beauté. ‘Dépendre’ de la beauté, oxymore voulu au seul motif d’éloigner la beauté de toute dépendance, d’en faire la liberté choisie au sein du merveilleux paysage. Addiction non seulement assumée mais désirée. Quiconque a goûté à la source d’ivresse de la Nature n’en saurait se détacher. Poser le pied sur la trace du lièvre, sur l’empreinte du chevreuil, sur le sillon solitaire qui s’est imprimé dans la couche d’argile souple, c’est être en contact avec la poésie, c’est imprimer une touche aquarellée sur les choses, poudrer d’un juste frimas ce qui ne peut se dire que dans la confiance et le retrait. L’on pourra se demander si, flâner sur un sentier, peut être assimilé à l’usage de quelque drogue. Oui, ceci se peut car la privation du chemin, le dépouillement des sensations qui y sont attachées, entraîneraient un cruel sentiment de perte identique à celui que peut éprouver le toxicomane sevré de sa substance élue. L’idée d’addiction n’est pas uniquement attachée au recours à un stupéfiant, à un principe toxique. Aussi bien un élément noble peut procurer les mêmes effets, à savoir un détachement du réel, une modification de l’espace/temps sous la forme de la durée, une exaltation de la sensorialité.

    Voyez ‘Le Voyageur contemplant une mer de nuages’ de Caspar David Friedrich, il est emporté hors de lui par le sublime, cette belle catégorie du Romantisme qui n’a nul besoin d’un narcotique pour s’éprouver au seuil même d’une extase. Pour ce qui est de la notion d’accoutumance, je crois qu’il faut sortir du schéma tout fait d’une sorte de venin qui en réaliserait la condition d’apparition. Cette vision négative détruit, par sa seule signification, ce qu’elle serait censée porter de rare et donc de recherché, telle une provende accroissant le potentiel de la conscience. Certes, il faut bien reconnaître que le paysage est une toxine douce, l’inoculation dans la chair d’un baume, bien plutôt que d’un élément jugé dangereux ou, à tout le moins, nocif. Mais tout ici est question de totale subjectivité. Ce qui paraîtra à l’un objet dérisoire sera, pour l’autre, investi des plus hautes valeurs.

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

     IMAGINAIRE - Déambuler en ville, flâner sans but bien précis. C’est la fin de l’hiver, les premiers rayons de soleil se posent sur les peaux fragiles, les hâlent doucement, genre de papillon qui butinerait la peau. On est heureux de cette survenue du printemps, l’air est embaumé d’une fragrance souple, les visages sont rieurs. Déjà les hommes sont en chemise aux terrasses des cafés. Déjà ils devisent joyeusement, font des projets, s’imaginent allongés au soleil sur quelque plage d’Andalousie, là-bas au loin où les filles ont le charme du Sud, où leurs yeux pétillent d’une touche maure, sombre, douloureuse et capiteuse tout à la fois. Les femmes sont gaies qui portent autour d’elles les corolles de leurs robes claires. C’est comme un poudroiement qui monte d’elles, un nuage d’immédiat bonheur, une tresse de volupté qui fait briller la pulpe de leurs lèvres. Celles-ci sont claires, incarnat ou bien plus soutenues dans le genre de la cerise, parfois brunes, à la limite de l’amarante. Ces apparitions sont sensuelles, inclinant presque à une touche libertine. Les Promeneuses savent ce rayonnement, cette aura que leur marche légère diffuse à la manière d’un pollen. Elles sont heureuses de vivre, d’être reconnues, d’être appelées à la grande fête de la séduction. Mais elles font mine de n’en rien savoir, ce qui ne fait que renforcer leur étrange pouvoir d’aimantation, de fascination.

     On voit une Belle ondoyer sur un trottoir, consciente de son étrange beauté. Elle voudrait être suivie, mais de loin, comme lorsqu’on se tient à distance d’une Princesse ou bien d’une Reine. Juste dans son sillage, non dans son orbe de lumineuse présence. C’est ainsi, les choses belles tracent, tout autour d’elles, des cercles qui les protègent en même temps qu’ils les désignent à l’attention de ceux qui passent dont le regard est comblé, étrange profusion de ce qui ne saurait se dire, la fulguration d’un amour, l’éclair d’une passion. Ce qu’il faut faire donc, s’inscrire dans la ligne de fuite de l’une de ces Belles, la suivre à distance respectable, jouir de sa présence sans qu’elle ne le sache ou bien le saurait-elle, elle n’en profiterait que mieux au motif de cette zone d’ombre dans laquelle elle se dissimule, qui contribue à la rendre infiniment précieuse. Eve - c’est le prénom qu’on lui attribue instinctivement - entre dans un salon de thé, s’assoit à une table dans le clair-obscur d’une pièce intime, des abat-jours diffusent une douce lueur. On entre à sa suite, on choisit une table d’où on peut l’apercevoir de profil, manière de biscuit délicat, de porcelaine blanche posée sur la feuille du jour.

   Eve sort une longue cigarette d’un paquet argenté. Elle fume amoureusement, par petites goulées gourmandes, par minces lapées songeuses. Entre deux ronds de fumée, elle trempe l’amarante de ses lèvres dans la tasse de Darjeeling. On la sent placée au centre de sa sensation, on la sent éprise d’elle-même, entièrement livrée à son propre désir. Soi-même, on se livre au plaisir de l’addiction imaginaire, sans doute la plus effervescente, la plus capiteuse qui soit. Certes l’image que nous offre Eve est délicieuse, mais il faut la doter d’autres attributs au terme desquels un monde pour nous se livrera dans son étrange alchimie avec le pouvoir illimité de ses cornues magiques. La pierre Philosophale sera-t-elle au bout ? Cependant on le souhaite sans jamais pouvoir en prévoir le subtil surgissement. Ce à quoi l’on songe, ceci : de son sac à main Eve a sorti un livre de petite taille orné d’un écusson dans lequel se laisse deviner l’emblème du dieu Eros. On aperçoit l’écume de ses ailes, son carquois et ses flèches brillantes. Entre deux gorgées, entre deux ronds de fumée, Eve lit avec une application rêveuse, on la sent infiniment présente en même temps qu’immergée dans un étonnant continent noir. Parfois, de son index qu’elle a humecté, elle tourne délicatement les pages, on entend le parchemin qui s’étire charnellement, pareil à une chrysalide qui connaîtrait enfin l’heure de sa délivrance. Alors, du fond le plus secret de l’Enfer de sa bibliothèque, l’on extrait ces quelques lignes de ‘Thérèse philosophe’ de Boyer d’Argens, ce roman de formation à l’usage des Filles de bonne famille. Mais écoutons la confidence, sinon la confession de Thérèse : 

   « Que de combats, mon cher Comte, il m'a fallu rendre jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, temps auquel ma mère me retira de ce maudit couvent ! J'en avais à peine seize lorsque je tombai dans un état de langueur qui était le fruit de mes méditations. Elles m'avaient fait apercevoir sensiblement deux passions dans moi, qu'il m'était impossible de concilier. D'un côté j'aimais Dieu de bonne foi, je désirais de tout mon coeur de le servir de la manière dont on m'assurait qu'il voulait être servi ; d'autre côté, je sentais des désirs violents dont je ne pouvais démêler le but. Ce serpent charmant se peignait sans cesse dans mon âme et s'y arrêtait malgré soi, soit en veillant ou en dormant. Quelquefois, tout émue, je croyais y porter la main, je le caressais, j'admirais son air noble, altier, sa fermeté, quoique j'en ignorasse encore l'usage. Mon coeur battait avec une vitesse étonnante et, dans le fort de mon extase ou de mon rêve, toujours marqué par un frémissement de volupté, je ne me connaissais presque plus : ma main se trouvait saisie de la pomme, mon doigt remplaçait le serpent. Excitée par les avant-coureurs du plaisir, j'étais incapable d'aucune autre réflexion.  L'enfer entrouvert sous mes yeux n'aurait pas eu le pouvoir de m'arrêter : remords impuissants ! Je mettais le comble à la volupté ! »

    Certes, tout le temps qu’on a passé à relire dans sa tête les belles phrases du Marquis d’Argens, Eve buvait et fumait sans se douter le moins du monde qu’elle était au centre du luxueux boudoir où on l’a installée, dont elle est l’Officiante la plus précieuse qui soit. On se sait dépendant de l’imaginaire mais avec la plus épicurienne des joies. Une liberté qui en appelle une autre. On est soi, et l’autre, en sa plus étourdissante passion. On regarde Eve occupée à son propre plaisir. On voit les lianes longues de ses jambes se soulever en cadence au rythme d’une singulière multitude. On voit son bassin animé des plus souples convulsions. On voit sa forêt pluviale s’inonder doucement. On voit le feu de son ombilic d’où partent mille rayons lumineux. On voit ses lèvres happer la fumée comme s’il s’agissait d’une pulpe venue de son plus intime, de cet univers qui est sien, lequel n’est jamais en partage et c’est pourquoi nous ne pouvons ressentir d’ivresse à son sujet qu’à en faire l’objet d’une fiction qui sera tout aussi personnelle. Jonction de deux désirs qui ne connaîtront jamais que la forme de la chimère, le tissu de l’illusion, les mailles complexes de la fantasmagorie.

    Mais alors l’on peut légitimement se poser la question de savoir si une telle activité mythique est bien morale, si elle ne transgresse les limites de l’autre et, en quelque sorte, puisse être en mesure de l’aliéner. Certes, mais la question est aussi mal posée que de nature oiseuse. L’on peut arrêter un geste, le dévier de son but, contraindre un filet d’eau à emprunter une autre pente que celle qu’il a choisie, mais on ne peut immobiliser une idée, contenir une pensée en quelque sombre cachot, cloîtrer l’inconscient, canaliser ou contenir un fantasme puisque sa nature est bien de voguer librement où bon lui semble. Au contraire, merveille que cette invention, ce voyage en plein ciel, fût-il inspiré par quelque séjour dans un sombre marécage. Nous ne sommes nullement maîtres de toutes nos conduites, seulement des conscientes, celles qui, tels les fiers icebergs, ne livrent aux regards des curieux que leur partie émergée. Etonnante morale de l’histoire : c’est ce qui est dissimulé qui occupe la majeure partie de l’espace de son être !

*

[Incise - Quelle que soit la forme d’addiction à laquelle on ait recours - Solitude, Imaginaire -, toujours cette forme, étant donnée son caractère d’altérité radicalement hétérodoxe, joue en écho avec d’autres formes que l’on peut qualifier d’archétypales, logées au sein même de notre subconscient. Chaque mince drogue dont on attend qu’elle nous sauve d’un désespoir quotidien, n’est que la correspondante de substances princeps dont l’usage, au cours de l’Histoire, a constitué, parfois, l’univers des créateurs, poètes et autres artistes.

    Voyez Francis Picabia demandant aux opiacés de lui procurer ce dédoublement du réel au terme duquel nait une œuvre étrange, telle ‘Héra’ en 1929. Ne déclarait-il pas : « Je ne peins pas ce que voient mes yeux, je peins ce que voit mon esprit, ce que voit mon âme. » Voilà où l’ont conduit les thèses dada et surréalistes.

   Voyez Henri Michaux sous l’influence de la mescaline, il en décrit les effets aussi bien doués de prestige que nocifs pour la psyché. Ses tracés mescaliniens à la plume témoignent de cette étrange imagination qui se dilate au contact de la substance ‘magique’. C’est tout le corps qui est ébranlé comme au passage de quelque typhon ou à la suite d’un violent séisme. Bien évidemment, les réveils sont parfois douloureux mais l’artiste a voulu cette hallucination dont il attendait qu’elle lui communiquât les clés d’un autre monde, celui d’une création sans fin, toujours renouvelée, obsession permanente des démiurges que sont les poètes et autres saltimbanques. 

   Voyez Antonin Artaud aux prises avec le pandémonium auquel le livre l’usage du peyotl des chamans mexicains. Les autoportraits qui en résultent témoignent d’un profond et irréversible chamboulement de tout son être. Là se dessinent les premiers signes d’une folie qui, bientôt, deviendra envahissante dont ‘Les Cahiers de Rodez’ sont l’émouvante résurgence. Alain et Odette Virmaux précisent : « Artaud dessinant ou écrivant, c’est un univers en pleine ébullition. Il chantonne, il crie, il bouge sans cesse, il frappe et déchire le papier, il pilonne à coups redoublés ce qui se trouve là, billot, table ou lit : vingt témoins ont décrit ces scènes, cette mise en jeu de tout l’être, ce « théâtre total ». Certes « théâtre total » sur la scène duquel se joue la chorégraphie épileptique du corps de l’écrivain, du moins ce qu’il en reste après le raz-de-marée psychique qui l’a traversé.

    Voyez Oscar Wilde, Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Hemingway, Edgar Poe vouant un culte à ‘La Fée Verte’. Elle est leur Muse, celle par laquelle ils pensent que son envoûtement fouettera leur génie. Wilde remarque : « L’absinthe apporte l’oubli, mais se fait payer en migraines. Le premier verre vous montre les choses comme vous voulez les voir, le second vous les montre comme elles ne sont pas ; après le troisième, vous les voyez comme elles sont vraiment. »    

   Etrange formulation qui suggère que la consommation de breuvage vert aurait dû se limiter au premier verre, le seul qui puisse créer un univers conforme à l’exigence de l’artiste, à sa fantaisie, à sa singularité. Le troisième et au-delà ne font que confirmer l’exiguïté du réel, alors à quoi bon ? Charles Cros, dont on dit l’importante addiction au breuvage, lui dédie ce mince poème :

« Comme bercée en un hamac,

La pensée oscille et tournoie,

A cette heure ou tout estomac

Dans un flot d’absinthe se noie, … »

 

   C’est bien cette oscillation, ce tournoiement, ce vertige existentiel dont sont en quête ces chercheurs d’impossible, ces cueilleurs d’absolu. Mais voici, la parenthèse se referme. Les succédanés aux puissants psychostimulants que sont le recours à l’imaginaire ou au voyage en solitaire dans la nature ne pouvaient faire l’économie de leurs ombres tutélaires, ces peyotls, opiums, mescalines qui se dressent à l’arrière-plan, dont nous aurions aimé éprouver les étranges pouvoirs sans pour autant subir leur puissance cataclysmique. C’est la peur seulement qui nous retient tout au bord de leurs attirants maléfices. Un ange nous immobilise devant le  gouffre où veille le ténébreux Satan. Nous souhaiterions son étreinte, non le baiser de la Mort dont il est la redoutable figure !]

*

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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 17:28
Climatique de l’être

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Vois-tu combien l’automne est cette saison à nulle autre pareille. Une fin qui s’annonce, un renouveau qui prépare son approche. Tout est dans la juste mesure de soi. Nulle clameur qui ferait dans l’âme ses tourbillons d’ennui. Nulle offense de la nature. Seulement une douce tempérance qui, ici et là, déplie ses ors, déroule ses verts pastellisés, à peine venus, ses teintes qui sont des esquisses en attente de leur effacement.

   Tu sais tout le bonheur qu’il y a à marcher sur la pointe des pieds, tel un enfant, à se poster à l’angle du crépuscule, à voir venir ces argiles sombres qui sont le signe avant-coureur de la nuit. Cependant nulle ombre n’est violente qui serait captatrice de soi. Seulement un effeuillement des choses, le dépliement d’un clair-obscur, un bruit de source dans le creux d’un frais vallon.

   Ce que j’aime, ceci : me déchausser, avancer nu-pieds - Ô sublime vagabondage -, emprunter un sentier, le premier venu, faire sur le tapis de feuilles se lever un mince bruissement pareil au grésillement d’un insecte contre le verre de la lampe. Alors, vois-tu, je ne suis plus à moi. Je suis au chemin solitaire qui s’enfonce dans le peuple de la forêt. Je suis à la terre qui fait le don de son humus. Je suis au bonheur simple d’exister dans ce temps qui me frôle et ne m’inquiète nullement puisque je suis en lui, puisqu’il est en moi. Il n’y a pas de différence. C’est, je crois, ce qu’on appelle « plénitude », ce sentiment d’accord avec la bogue souple des choses. On est là en toute innocence, identique au bourgeon qui va éclore, ne sait rien de son destin, attend l’heure de son déploiement.

   Mais laisse-moi te raconter la levée de cette symphonie. La terre est déserte et peut-être nul homme n’y imprime plus l’empreinte de ses pas. Une libre parution de ce qui vient à l’abri des regards curieux, de la pensée raisonnante, des jugements qui ne sont toujours que des approximations de la vérité.

   Le ciel est de cendre et de brume. Une palette si peu affirmée qu’on croirait l’avoir rêvée. C’est si heureux cette vision floue du réel - mais qu’en est-il de ceci qui fuit devant soi sans jamais aucune halte ? -, c’est si étrange cette manière d’astigmatisme qui dit une fois la présence, une fois l’absence. Qui dit une fois la pourpre de la passion puis, dans le même instant, le vermillon d’un désir naissant.

    Et les arbres, leur éclosion presque miraculeuse sur le dépoli d’une vitre, les voilà qui se mettent à vibrer et l’on entend leur voix cristalline faire ses trilles de notes tout contre la voûte du diaphragme, s’iriser de mille teintes dans le nœud du plexus, agiter leurs feuilles de papier tout contre le dessin des hanches. Oh ils n’insistent nullement, ils suggèrent seulement. Ils disent le pli de l’âge qui avance, qui fait ses vergetures à bas bruit, qui trace ses sillons sur la plaine de la peau. Il n’y a pas de souffrance à ceci. Chaque jour le miroir nous renvoie la même image avec des variations tellement infinitésimales qu’on n’en perçoit nullement l’irrémédiable sceau existentiel. C’est comme un ruissellement d’eau dans le frais d’une grotte parmi les tapis de mousse et le papillotement blanc de la calcite. A peine un battement dans la fuite de l’heure. Alors on vit sans le savoir. Peut-être n’y a-t-il que peu de mérite à être homme, à placer chacun de ses pas dans l’ornière des jours ?

   Au loin, là-bas, entre les fûts bistre des troncs, une frondaison de paille fait sa belle éclaboussure. Que nous dit-elle, sinon la joie d’être-arbre, ici, dans la chute de la saison alors que, bientôt, toute cette résille de franc bonheur s’éparpillera au gré du premier vent ? Seul le souvenir, ces branches dépouillées qui battront l’air de leurs griffes noires, pourra témoigner de ce qui fut et attend le cycle de sa renaissance.

   Puis ces deux taches, si proches de la garance, ne sont-elles la persistance de jeux d’enfants - une balançoire, un toboggan, une cabane -, des vies en éruption, des ébats pleins de cris joyeux, des sauts, des cabrioles, une neuve insouciance -, ces deux feux assourdis qui nous parlent comme si, un jour, ils devaient nous rejoindre dans cette force de l’âge dont le déclin s’annonce déjà dans l’épuisement du divertissement parfois, son extinction alors que les grilles du parc sont fermées, les volets clos, les feux allumés dans l’âtre pris de froid ? Ils sont pareils à des fanaux allumés dans le crépuscule qui flamboie de sa dernière lumière.

   Puis ce genre de tapis d’eau, à mi-chemin de l’amande et de la malachite, cette couleur inimitable de l’herbe en sa dernière fenaison - bientôt seront les frimas qui la couvriront d’un dais de silence -, cette étendue nous fait inévitablement penser au lac immobile des jours, à sa précipitation, parfois, comme si toute cette tendre félicité pouvait soudain refluer en quelque coin d’un passé dont le souvenir nous aurait échappé et il ne demeurerait, entre nos doigts  surpris, qu’un peu de poussière et les traces évanescentes de la mélancolie.

   Oui, je te disais, il y a peu, l’automne en son exception, ses lueurs de sable, ses clignotements entre la croûte de pain et la glèbe retournée dans sa vêture fauve que ponctuent les nervures de sillons plus sombres. Oui, tout est joie qui éclaire les yeux de cette infinie donation qui semblerait n’avoir jamais de fin. Seulement on confie sa chair au profond du sommeil, on se laisse bercer par une douce rêverie, on se réveille un matin entre chien et loup, on écarte le givre de la paume des mains, l’hiver est là qui, sans crier gare, a jeté sur la nature son linceul d’infinie tristesse. Automne n’est déjà plus qu’une lointaine blessure de la mémoire. En elle nos souhaits les plus vifs, les entailles de la lumière estivale, les prémices du printemps en son fleurissement de cristal.

   Sans doute la sais-tu, toi, l’Inépuisable, cette climatique de l’être, cette arrière-saison d’une venue au monde qui paraîtrait ne jamais s’épuiser cependant que tout s’évanouit dans les limbes du passé ? Sans doute en est-tu la gardienne, toi l’Insaisissable, toi dont on ne pourrait proférer le nom qu’au risque de te perdre. Automne s’est enfuie qui, peut-être, jamais ne reviendra ! Jamais !

  

 

 

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20 février 2021 6 20 /02 /février /2021 18:06
En quel lieu la vérité ?

" Paysage d'outre-mémoire "

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

« Il ne peut pas y avoir de belle surface

sans une terrible profondeur »

Friedrich Nietzsche

 

***

 

    Toujours notre regard est convoqué par les formes. Telle ligne qui fuit à l’horizon, tel cercle refermé sur son étrange mystère, telle enceinte où se loge la figure humaine. Comme si les formes, schémas directeurs pour notre vision, contenaient à elles seules l’entièreté du réel. Sans doute le contiennent-elles, en une certaine manière, pour la simple raison que le regard s’égare dès qu’il ne peut plus en repérer la subtile géométrie. Certes les teintes viennent à l’appui mais, pourrait-on dire, de façon secondaire, dérivée, comme l’ombre qui n’est que le halo de la lumière, son tremblement, sa projection. Les formes sont belles car elles nous indiquent la voie à suivre afin que nous ne nous égarions sur des chemins de hasard. Les enlèverait-on de la représentation et il ne demeurerait que des glacis de couleurs, des irisations, des zones ambiguës dont nous ne pourrions rien faire, sinon les inclure dans la climatique de notre âme dont nous savons bien, empiriquement, qu’elle est sujette aux plus grandes variations. Nous l’attendons ici, alors qu’elle est déjà là, en fuite d’elle-même si cependant il est permis de penser qu’elle puisse sortir de son site afin d’en connaître d’autres.

   Lorsque les formes s’absentent, quittent le domaine habituel de nos perceptions dont notre sensibilité est le réceptacle, il ne demeure qu’une abstraction, une simple touche intellectuelle qui s’affilie à la nature même du concept. Toujours nous sommes désemparés lorsque notre conscience, en quête de repères, ne rencontre que ces surfaces colorées qui sont pareilles à un langage auquel nous n’aurions accès. C’est cette impression de flottement, d’absence de limites, de contours qui nous désespère et nous fait douter que, face à cette belle œuvre monochrome, un noir de Soulages, un bleu d’Yves Klein, nous puissions trouver quelque signification qui nous restituerait notre position d’être-au-monde. Si les formes assemblent, créent un foyer, une convergence, les teintes agissent a contrario, dispersent, se diffusent dans l’espace et font signe vers une sorte d’évanouissement. Si les formes se conjuguent pour créer de l’être, les couleurs s’annulent pour aboutir à du non-être. C’est pour cette raison que nous sommes toujours décontenancés par les propositions plastiques minimales qui jouent sur le registre d’une tonalité unique.

   Alors, ce " Paysage d'outre-mémoire " nous rassure, qui se donne sur les deux claviers complémentaires des figures et des coloris. Si, comme le suggère le titre, nous sommes hors la mémoire, ceci veut dire que nous nous situons entièrement dans la présence du présent, dans cette singulière et rassurante touche de l’instant qui nous reconduit au foyer de notre essence. Autrement dit, nous ne sommes nullement dispersés, nous sommes ramenés à un genre de position originaire où tout coule de soi, où tout se dit dans la clarté. Ainsi ce ciel au noir profond est le nôtre, tout comme ces flocons aériens subtilement colorés qui mobilisent la gamme de nos sensations immédiates. Cette terre qui porte des formes connues, nous pouvons aisément en appréhender la texture, en connaître le doux, en estimer le rugueux, en un mot l’annexer à notre propre territoire avec le bonheur que connaît celui qui retrouve un ami depuis longtemps perdu de vue ou bien un objet logé au creux de sa propre histoire.

   Les bouleaux, ces bouleaux aux troncs blancs telle une porcelaine, ces rameaux légers qui s’appuient sur le ciel, déjà nous en avons apprécié mille fois la souple densité, vécu le tremblement lorsque le vent se lève et en traverse la fine architecture. La colline au loin, le lac qui la jouxte, le rivage semé de sable clair, toutes ces visions sont pour nous habituelles et tissent la toile de notre quotidien. Les couleurs, ces camaïeux qui mêlent leurs visages dans la confiance, nous les portons déjà au-dedans de nous et ils ne font que se réactualiser à la mesure de notre présente vision. Un chemin est tracé dont nous suivons la trace parmi le peuple des bouleaux. Certes, il est déjà une échappée, sans doute vers notre avenir, mais il ne diffère en rien de notre nature, il en prolonge seulement l’instant qu’il métamorphose en durée. En une certaine façon nous nous vivons comme entièrement contenus dans ce paysage, nous nous l’approprions et, dans une sorte de panthéisme aussi naïf que spontané, nous n’avons guère de mal à nous voir figurer sous les espèces de l’arbre, de l’eau, de l’air teinté de poésie, de la colline noyée dans sa brume.

   A regarder cette image, ce que nous avons trouvé, bien plus qu’une simple réalité somme toute commune, c’est le surgissement d’une vérité, laquelle nous place à l’intersection précise d’un espace, ce paysage saisi de beauté, d’un temps, celui, essentiel, où nous avons coïncidé avec ce fragment de nature. Ce que veut signifier le bel aphorisme de Nietzsche offert comme commentaire de cette œuvre : « Il ne peut pas y avoir de belle surface sans une terrible profondeur », est sans doute à interpréter dans le sens suivant : sous les apparences, les faux-semblants, les approximations dont tout réel est affecté en sa manifestation, toujours se trouve la profondeur d’une vérité qui en constitue la saillie la plus éclatante. Quant au prédicat « terrible », n’indique-t-il le précieux de toute vérité dont jamais, nous les hommes, ne pouvons nous exonérer qu’au risque de notre propre altération ? Si une œuvre nous émeut et nous comble au seul gré de sa manifestation, ce n’est simplement pour des motifs de composition, des harmonies de tonalités, de belles symétries, mais au regard de cette authenticité sans quoi elle ne serait que pure affabulation. Regarder en vérité est remercier du don de la vision qui nous a été alloué afin que, nous connaissant mieux, nous puissions aussi connaître le monde et sa toujours étonnante apparition.

 

 

 

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 18:08
Lieu d’une pure présence

« Vision du Salagou »

 

  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Voir le monde. On ne peut être ici et là en même temps, avoir la falaise au bord de la Manche, les hautes steppes du Kazakhstan et cette nappe d’eau du Salagou qui fait sa lumière plombée, on dirait un métal,  sa lueur d’aube si étrange qu’on serait tout au bord d’une fable antique ou bien d’un conte fantastique, en tout cas dans une manière d’étrangeté. On ne peut avoir le tout du monde, procéder par sommations et posséder ce qui, toujours, se fond dans l’universelle profusion. Bien au contraire il faut effacer tout ce qui pourrait distraire notre attention, tout ce qui pourrait atténuer les phénomènes présents. Les paysages de ce type, les bords de l’océan lorsque baisse la lumière, la plaque sourde des lagunes, les rivages de la Mer d’Irlande avec ses amoncellements de granit gris, ces paysages, donc, sont de purs foyers de fascination. Ce qui veut dire que, lorsque le regard s’est posé sur ses grappes de lourds nuages, sur ses collines au loin pareilles à l’échine d’un squale, sur le bouquet d’arbres au sein de son ilot minuscule, sur la nappe d’eau parcourue de frissons de lumière, sur le rivage découpé à la diable, plus rien ne compte que cette intime liaison de soi à ceci qui n’est nullement soi mais ne saurait tarder à le devenir.

   C’est la force mystérieuse de ces lieux d’infinie solitude dont la présence rime avec beauté que de happer notre vision, gommant tout ce qui, du divers, du multiple, pourrait venir éparpiller notre intérêt. Soudain la totalité du monde est là recueillie dans cet étroit microcosme. Nulle autre signification extérieure ne saurait en amoindrir le caractère singulier, hors du commun. Par définition, ce qui reçoit ce prédicat étonnant de « hors du commun », nous entraîne inévitablement à sa suite, nous ôte toute référence qui ne serait celle de ce lieu, nous exile de tous les temps, de tous les espaces qui ne deviennent que de pures virtualités à l’horizon de l’être. Voir le monde est voir ce monde-ci que mon regard crée, dont il renouvelle sans cesse l’infini mystère.

   Mes yeux sont aimantés, ils lancent leurs rayons en direction de tout ce qui, ici, crée les conditions d’un fabuleux biotope. Un havre de paix pour celui qui entretient un dialogue avec la nature, parle à l’oreille des arbres, communique avec le poisson, vit dans la nacelle des nuages, glisse le long des racines jusqu’au socle de la Terre. Alors, devant ceci, que reste-t-il d’autre à faire qu’un genre d’inventaire à la Prévert, autrement dit de faire se lever une poésie écologique, peut-être même donner site, l’espace d’un instant, à une vision panthéiste de la Nature, ce prodige qui n’a nul égal, que nulle mimèsis ne saurait approcher d’un iota. Nous, les hommes, sommes entourés de dieux et ne le savons pas. Notre marche est trop hasardeuse, notre regard trop voilé, nos motivations trop matérielles.

   Mes yeux, regardez donc ces fiers peupliers, les pièces d’or de leurs feuilles, leurs écorces rugueuses parfois couvertes de blanc, ils ressemblent aux majestueux bouleaux, leurs souples racines qui plongent dans le limon humide, courent au fond de l’eau pareilles à de longues lianes. Regardez les saules aux feuilles argentées, les frênes, l’or de leurs parures en automne. Voyez les touffes d’iris des marais, leur forme d’animal exotique, leur jaune éclatant qui se reflète dans le miroir de l’eau. Mes mains, enlacez-vous au tapis des herbiers, glissez-vous parmi les tiges sèches des roselières, éprouvez le rugueux têtu des lichens, cueillez l’arôme généreux des coussins de thym. Mes jambes, frottez-vous aux étoiles piquantes des chardons, avancez parmi les panicules blondes des avoines, éprouvez le piquant des aiguilles vertes des genêts d’Espagne, laissez-vous illuminer par leur efflorescence solaire. Mes pieds, sentez la douceur de la fleur du coquelicot, son tissu si soyeux, on croirait une peau humaine.

   On est là, au bord du lac, on en est une manière d’hôte privilégié. Il s’en faudrait de peu que l’on ne se métamorphose en ses habitants anonymes. Alors on serait cette mante religieuse issue d’un bestiaire fabuleux, yeux globuleux en triangle, longues antennes flexibles, pattes ravisseuses repliées en crochet.  On serait scorpion au corps translucide semblable à un albâtre, au dard prêt à piquer.  On serait couleuvre de Montpellier faisant onduler ses ocelles brun-verdâtre dans le labyrinthe des pierres.  On serait brochet à la livrée irisée en embuscade au milieu des herbes aquatiques.  On serait grèbe huppé coiffé de ses plumes roux orangé, œil semblable à un rubis, bec fin pareil à la pointe du fleuret. On serait cormoran aux ailes étendues faisant sécher sa voilure,  goéland au poitrail blanc, aux ailes cendrées se confondant avec les eaux du lac.

    On serait au bord du lac mais aussi dans ses environs immédiats pour la simple raison qu’il ne faut jamais rompre l’unité d’un biotope. Immergé ici, au plein de la généreuse Nature, on n’en diffère pas. On est l’un de ses fils, on est de la famille des roches rouges, ces belles et insolites « ruffes » que l’érosion a ravinées, les transformant en falaises abruptes, en canyons, en gorges sèches que vient effleurer la Méditerranée si proche. Une immense mer intérieure venant jouer en écho avec une autre, plus modeste mais ô combien estimable ! Alors comment ne pas être cette vigne qui donne le vin aux saveurs de « pierre à feu » ? Comment ne pas appeler ces oliviers aux troncs centenaires travaillés par le vent, le soleil, ces arbres majestueux qui produisent les « lucques », ces fruits savoureux lorsqu’ils sont confits et cette huile aux vertus multiples, à l’inimitable couleur entre le vert anisé et le jaune canari ? Et l’amandier, cet arbre si modeste, ses fleurs roses au printemps, ses coques à la peau veloutée, ses fruits si généreux qui craquent sous la dent, on n’en pourrait faire l’économie qu’à ignorer cette terre qui l’accueille telle l’une de ses plus évidentes ressources.

   Et puis, nul besoin d’aller bien loin, demeurer seulement aux alentours du lac avec ses ilots de terre rouge, ses blocs de roches dressées vers le ciel et parcourir la garrigue proche, connaître ses sentes (ici on les nomme des « drailles ») où paissent les moutons, s’initier à une « immobile transhumance ». Pourquoi aller plus loin, en effet, lorsque le tout du monde nous est donné ici et maintenant dans un paysage qui, à lui seul, pourrait résumer l’ensemble des beautés de la Terre ? C’est à ce voyage dans le proche et la survenue du modeste que nous devons confier nos pas. Cheminer dans cette Nature riche de sa nudité, de son authenticité, voilà de quoi réjouir l’âme au plus fort des syncopes qui agitent le monde et font perdre aux hommes les repères dont leur conscience a besoin afin qu’un sens soit possible qui les écarte de l’abîme. « Lieu d’une pure présence » nous dit le titre. Oui, être présent, c'est-à-dire être infiniment disponible à ce qui nous requiert comme le sol où pouvoir affermir nos pas. Ici est le lieu apaisé au gré duquel la longue déambulation humaine trouve image et site à sa mesure. C’est bien parce que la violence de l’érosion s’est éloignée que nous admirons ces tapis de roches rouges, ces touffes végétales qui habillent la garrigue, cette eau si variable selon la lumière du jour, ces rives découpées qui sont comme le rythme du temps.

   Là, voyez-vous, au centre de ce florilège de la Nature rien n’a plus lieu que ce face à face d’elle à nous qui regardons, cette confluence des formes, cette osmose qui pourrait bien être le genre d’une symphonie intérieure, la sienne rejoignant la nôtre. C’est un grand bonheur que d’être là, à l’écart des agitations, de puiser à même l’arbre, la glaise, la pliure d’eau, le frémissement de l’air, l’intime pulsation des choses.  

   La belle image à l’incipit de cet article est traitée en noir et blanc. Peut-être certains s’étonneront-ils de ce parti pris alors que le Salagou est une fête des couleurs. Mais, ici, ce n’est nullement en termes de chromatisme qu’il faut raisonner, mais en termes d’essence. Le noir et blanc, en raison de son économie, va directement à l’essentiel, évite les inutiles bavardages, focalise la vision sur ce qui fait de ce lieu une exception : les lourds nuages traversés de rais de lumière, la colline qui décroît à l’horizon, le bouquet d’arbres, l’ilot presque illisible, la plaine d’eau que travaillent les remous d’air, le rivage qui fuit au-delà des yeux et ouvre les portes de l’imaginaire. Que dire de plus qui accomplirait l’image ? Tout, toujours, s’abîme dans le silence !

 

 

 

 

 

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17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 17:49
Glaive de sang

  Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Longtemps les hommes avaient marché dans la grande plaine blanche. De la neige, infiniment. Un concept immaculé avant qu’il ne vienne à sa formulation, qu’il ne déplie les rémiges du sens. C’était bien de marcher ainsi face au paysage lactescent, d’entendre le silence faire ses étranges circonvolutions. On avançait dans la radiance du jour, on dépliait ses doigts, une pluie de flocons pâles y trouvait le lieu de son repos. On posait les palmes de ses pieds sur des coussins d’albe et d’écume. Ô toute douceur qui gisait là dans son manteau brodé de lys, rehaussé d’hermine ! Assurément une royauté. Assurément l’élection d’un destin qui ouvrait ses eaux cristallines.

   Nul ne sait comment les choses sont arrivées, de quelle manière la surface livide, un jour, s’est déchirée, entraînant avec elle une teinte de sang dont personne n’aurait pu supputer la présence, ici, dans la dalle infiniment étendue de la paix. La plaine, l’admirable surface seulement agitée de la lente ondulation des herbes et des graminées portait en son sein les stigmates d’une douleur patente. Mais,  piège parmi les pièges, la souffrance affichait en son envers les insignes rubescents du plaisir, les marques singulières de l’immédiate joie. L’homme qui, le premier, avait découvert la faille, la ravine tachée de rouge, avait ouvert la voie à la marche chaotique de l’humain. Le glaive de sang, on ne voulait le voir et cependant on tendait son cou en manière d’offrande, on faisait de son corps un lieu de félicité-supplice, tout-en-un, la graine du bonheur portant en elle les germes de sa propre fin. Le problème, lorsque l’on avait découvert la faille était celui d’une immolation de soi dans un geste de généreuse présence, de donation jusqu’à l’impossible de sa chair, de turgescence sacrificielle de son sexe.

   Et ce saut du sexe dans le néant, pouvait-on l’éviter, lui substituer une aimable activité, la pêche à la ligne, la chasse aux papillons, l’occupation à un jeu de société ? On avait tout essayé cependant pour demeurer sur la grande falaise blanche da la poitrine, sur la colline des épaules, on s’était même arrimés au mince pertuis de l’ombilic, mais rien n’y avait fait. Il y avait comme une furieuse aimantation, un vortex qui appelait, une spirale qui hélait, invitait aux agapes festives, aux noces dionysiaques. La vendange était faite, le raisin pressé, le nectar carmin, tout à sa combustion, créait un doux vertige, diffusait une fragrance intimement narcotique. Alors, comment ne pas sombrer dans le jeu qui faisait briller ses milliers de facettes, lançait ses éclairs, projetait ses feux d’artifice ?

   Au début, ce n’avait été que de simples efflorescences du désir, quelques attouchements, un genre d’activité gratuite. On butinait, picorait, grappillait. Puis, bien vite, selon la pente exactement humaine on avait pris goût au festin, varié le menu, inventé toutes sortes de déclinaisons qui avaient grand ouvert les portes de la gourmandise, bientôt de la volupté. A tout ceci il n’y avait rien à redire pour la simple raison que la poursuite de l’espèce ne pouvait s’abreuver qu’à ce divin élixir. Ce qu’on ne savait pas toutefois c’est que l’eau de cette fontaine pour savoureuse qu’elle était n’en portait pas moins, en ses plis, les verts effluves de Léthé.

 

« Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué ». JMG Le Clézio - L’extase matérielle.

 

   Ainsi la douceur d’Albion cache en ses falaises une porte de sang. Comme si existait un cogito génésique pouvant s’énoncer selon le couperet suivant : « Je nais, je meurs ». Glaive vermeil suspendu au-dessus de notre condition afin qu’avertis nous ne puissions nous exonérer de l’idée de la mort. Comme pour l’avisé Montaigne elle doit être notre éternel souci, le gage de notre liberté. Nul ne saurait s’affranchir de cette dualité liberté-vérité, l’une étant la condition de possibilité de l’autre. Seuls les pleutres se dissimulent dans les ombres de la caverne platonicienne. A l’aune de cette contemplation lucide, que reste-t-il à dire, sinon que l’acte d’amour est le premier crime que l’homme commet ? Cependant certains crimes sont délicieux ! Aimons la bouche d’ombre, elle est notre seul refuge. En attendant.

 

« L’homme en songeant descend au gouffre universel. »

 

Victor Hugo - Les Contemplations.

 

 

 

 

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16 février 2021 2 16 /02 /février /2021 18:08
A ciel ouvert

 « A Ciel -.ouvert »

      Photographie : François Jorge

 

***

 

 

   Toi l’Inconnue, que j’avais découverte sur le rivage, tu m’avais dit, spontanément, avant même que nous ne nous connaissions : « A ciel … ouvert », prenant bien soin de laisser, au centre de ta parole, s’introduire une césure où tout pouvait être dit, aussi bien les regrets, aussi bien un cœur vacant, le vol d’une tristesse, le sanglot d’une mélancolie, la rouge passion quand elle déborde le cœur et s’en vient moissonner l’amant de passage ou bien le livre et ses poèmes, la fleur et ses blancs pétales - on dirait une neige immaculée -, les grains écarlates de la grenade, on y planterait l’émail de ses dents et le jus descendrait dans la gorge avec son bruit de minuscule crécelle. 

   Combien il était heureux, pour l’éternel solitaire que je suis, d’entendre cette voix douce telle une mousse, d’écouter cette longue rumeur qui sortait de toi, telle une plainte ou bien un souhait, peut-être un regret armorié qui dessinait sur ton corps de sirène les subtils tatouages de ta présence. Sais-tu, au moins, la gerbe de glace que tu avais instillée en mon âme, ce froid souverain qui m’eût métamorphosé en pur stalagmite si, soudain, absente de mon horizon, je m’étais retrouvé transi, avec, au loin, les échos de ton souffle répercutés par le peuple sombre des rochers ? Oui, je sais, tu vas trouver ma tirade par trop lyrique, affublée d’un désuet romantisme. Oui, je sais, Hypérion est si loin, son Aimée la belle Diotima si fragile dans le temps qui frissonne, Hölderlin isolé dans son empyrée poétique.

   Mais qui donc encore se soucie donc de ces bluettes venues du fin fond des siècles avec la nostalgie des terres antiques : Le Péloponnèse, nommé « Argos » par Homère le plus grand des poètes de tous les temps ; l’Arcadie, patrie du dieu Pan ; l’Attique et ses sublimes céramiques ; des villes célèbres, Lacédémone, mentionnée déjà dans l’Iliade ; Olympie et son temple d’Héra ; Delphes où parle l’oracle d’Apollon à travers la Pythie ? Qui se soucie encore de l’Acropole, de l’Académie de Platon, de ses jardins, ses portiques, de la belle philosophie grecque aujourd’hui disparue ? Qui  de la statuaire parfaitement apollinienne ? Qui donc ? Oh, certes, à Toi l’Inconnue, ma plainte paraîtra bien futile, abstraite du réel, un genre de nostalgie antiquaire dont notre monde, aujourd’hui si friand de compacte matérialité, se gaussera comme l’on se moque du nain ou du bossu. Vois-tu combien mon âme vogue au large d’elle-même à seulement invoquer les sophismes dont notre présent est accablé !

   Car, vois-tu, parmi le labyrinthe et les complexités de l’existence, il est une immédiate consolation dont nos yeux sont abreuvés à simplement prendre acte de cette Nature si belle, elle, la seule qui puisse prétendre à une possible immortalité. Mais laisse-moi donc te donner quelque morceau d’anthologie tirés de la bouche  d’Hypérion :

 

« Ô toi, pensai-je, avec tes dieux,

Nature !

moi qui ai rêvé jusqu’au bout

le rêve des choses humaines,

je dis que tu es seule vivante ;

et tout ce que les âmes inquiètes

ont inventé ou conquis

 fond comme perles de cire

à la chaleur de tes flammes ! »

 

    Pourrait-on mieux dire que le Poète en direction de cette Nature, nous les hommes de faible constitution, nous les fragiles qu’un simple ris de vent disperserait à la face de la terre et il ne demeurerait, de nous, que des papiers épars dont même de savants archéologues ne pourraient rien tirer, sauf un vibrant désarroi de n’avoir nullement compris qui nous étions, nous les incrédules, nous les fossoyeurs des arbres, nous les assassins des mers, nous les démolisseurs de montagnes. Mais, parvenu à ce point dont je ne saurais jamais revenir, accablé par tant de lassitude à considérer les travaux d’Attila de l’humaine condition et ne voulant davantage t’affliger et t’infliger de plus lourd fardeau, tous deux nous allons nous pencher sur ce qui nous entoure avec sollicitude et bienveillance afin que nos âmes rassérénées puissent s’abreuver à de plus nobles pensées, se réjouir de plus délicieuses sensations.

   Toi l’Inconnue qui déjà m’es chère, à peine aperçue, regardons ensemble ce paysage. Il nous dit la singularité qu’il y a à être face à lui dans cet instant qui, déjà, est en fuite de sa propre présence. Regarde ce beau ciel  couleur de platine que de sombres nuages, bleu-gris, recouvrent d’une taie pareille à une promesse de félicité. Regarde les sillons qui le parcourent, les volutes qu’il abrite, les modulations qui en traversent  la fluide substance. Cette diversité, cette belle multiplicité ne nous disent-elles, en écho, les images multiples, bigarrées, des peuples de la terre ?  Car, vois-tu, cette polyphonie est aussi  belle que réjouissante. On en sent les courants fluides, aériens, jusqu’en son intime et, ce que nous savons, c’est que bientôt ils nous appartiendront, tout comme notre respiration est la nôtre, les battements de notre cœur nous sont intimes que nous abritons des soucis et des mouvements du monde.

   As-tu perçu, tout comme moi, le précieux de cette basse ligne d’horizon, cette « ouverture du ciel », pour reprendre ton expression si juste, elle est promesse d’avenir par où notre vie bondit et s’écoule vers son lumineux destin. Ce destin dont on dit souvent qu’il est lourd, difficile à porter, éprouves-tu, ici, sa légèreté de tulle, la souplesse de son satin, la richesse de ses projets ? Oui, il faut consentir à secouer nos habituels états d’âme - ces mortels poisons pour romantiques décadents -, et déceler dans la lourdeur des ombres, la clarté qui s’y dissimule et ne demande qu’à jaillir. En ceci, je crois, nous rejoignons les beaux tropismes des anciens Grecs, nous sommes entièrement auprès des choses, nous donnons essor à l’art, nous nous prosternons devant ces dieux qui ornent notre propre mythologie et dessinent l’histoire qui sera la nôtre, ce bien si précieux que, jamais, nous ne pouvons en faire le don, sauf à renoncer à notre propre existence. Tu auras perçu, j’en suis sûr, ta connaissance de ma personne fût-elle infinitésimale, combien un lyrisme débridé - oui, c’est un pléonasme voulu -, traverse l’outre de ma peau, la gonfle tel le foc qui cingle vers le large. Car tu le sais, la passion est le seul antidote à la misère, le seul contrepoison qui nous autorise à maintenir notre tête au-dessus de l’eau. Il est si affligeant de se laisser aller au morne, au rampant, à la langueur qui mine nos fondations et menace, à tout instant, de concourir à notre perte.

   Oui, ce paysage est beau au-delà de toute parole et il suffirait de faire silence et de contempler. Mais nous sommes essentiellement des êtres de langage et grande est notre impatience d’habiller notre bouche des mots qui la féconderont, tout comme ils contribueront, précisément, à ouvrir, à entailler ce réel sourd et muet qui s’obstine à vibrionner tout contre notre visage sans que nous puissions en rien en pénétrer l’étrange secret. Alors il nous faut parler, il nous faut écrire, inciser la toile muette des choses des milliers de signes  qui feront sens et nous installeront au sein même de la compréhension de l’altérité, au sein de la perception de qui nous sommes. Le paysage est un extraordinaire révélateur de notre propre conscience.

    Si tu demeures sans voix face au sublime, à ces chaos de rochers, à cette flaque sombre de la mer qui se devine à mi-distance, au triangle de la montagne, aux habitats des hommes à perte de vue, c’est que tu n’es nullement parvenue à inscrire dans les capacités de ton intuition les schèmes originaires par lesquels tu t’apparais à toi-même comme le prodige sans pareil qu’est l’étant en son surgissement, dont tu constitues l’indispensable et inamovible fragment car la Nature est un TOUT que tu habites quand bien même tu voudrais t’en exonérer. De ta propre personne à la Nature, de la Nature à ta propre personne, non seulement il n’y a nulle rupture, mais bien au contraire osmose, parfaite coalescence et c’est pourquoi il est si dommageable pour l’homme - et conséquemment pour la Nature - qu’une possible scission s’immisçât, entre deux êtres du monde à part égale. Il y a équivalence partout où il y a présence. Si bien que nous pourrions écrire l’équation suivante : un homme = un arbre = une terre = un amour et ceci pourrait se poursuivre à l’infini, la partie ayant besoin du Tout ; le Tout ayant besoin de la partie.

   Toi, qui dans l’instant qui précédait, étais une Parfaite Inconnue, te voici donc maintenant faisant partie de mon univers. Je suis en charge de toi comme tu l’es de moi, en une corrélation qui découle par simple logique, par simple humanité, de l’éthique au gré de laquelle tout Sujet est redevable de l’Autre et l’Autre redevable de Soi. SOI, L’AUTRE : une seule et même cause. C’est une règle commune qui existait de toute éternité, que les hommes ont continûment bafouée, si bien qu’en nos contemporains usages « l’homme étant devenu un loup pour l’homme », plus rien n’a d’importance que gloire et richesse avec, pour prête-nom, cet EGO qui ne brille jamais tant que par les vices qu’il initie bien plus que par les vertus qu’il porte au jour. Nul pessimisme dans l’énoncé de cette sombre assertion, bien plutôt la lumière crue d’une réalité qui, toujours, se confond avec la vérité dès qu’elle est dite en l’essentiel de ce qu’elle donne à voir.

 

Oui, toute vie juste est exercice de la vision.

Tout exercice de la vision est activité de la conscience.

Toute conscience est à la source de l’éthique.

 

   Belle Inconnue, par laquelle ce monde-ci du paysage est venu à moi, tu en fus l’une des parties les plus lumineuses, demeure en ma vue, demeure telle cette mer - à une lettre près cette Mère -, qui m’accueillis un jour dans le silence de ma profonde méditation. Tu es une vague qui toujours lèvera au creux du mystère, face à cet Orient où nait le Soleil qui, jamais, ne s’éteint !

   

 

 

  

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:37

   Le cas de Hölderlin

 

   L’histoire des génies nous apprend que la folie est nécessairement liée à leur acte créatif et, même plus, à leur existence même. C’est l’extrême tension, la constante dialectique qui se lève de l’une à l’autre qui autorise ce flux continu de poèmes, de textes, de peintures, de sculptures, de musiques. Tant que dure la coalescence de ces deux versants de leur personnalité, tant que le génie crée sous la férule de sa folie, tout est possible et nulle limite ne saurait venir entraver ce fleuve étincelant qui les traverse et les porte loin des hommes ordinaires. La doublure du génie est donc cette folie qu’il faut bien qualifier de pure transcendance, de folie-d’en-haut, elle est un aiguillon qui, à la fois sublime le génie et le met au risque de créer sans fin.  Un étiage des œuvres étant synonyme d’une invasion de la folie qui devient folie-d’en-bas, immanence, démence ordinaire qui relève de l’asile et non plus d’un palais de cristal où brille l’exceptionnelle lumière du don inouï, de l’inspiration sans limite. Sans doute Hölderlin est-il, parmi les génies, celui chez qui l’abîme de la folie a creusé ses plus profonds sillons dès l’instant où, chez lui, le réel a amputé la fluence de sa poésie. Ce réel, sous la forme de Susette Gontard, l’inatteignable amour qui précipitera l’auteur ‘d’Hypérion’ dans la folie.

   Lisons le bel article de Patrick Corneau, ‘Susette Gontard, la Diatoma de Hölderlin’, publié dans ‘Le lorgnon mélancolique’ :

   « Revenons sur cet épisode sentimental, noyau d’opacité où s’origine pour partie ce destin fulgurant et tragique.

   Le 28 décembre 1795, le jeune poète Friedrich Hölderlin devient le précepteur des enfants de Jacob Friedrich Gontard, un riche banquier de Francfort. Très vite, Hölderlin tombe amoureux de l’épouse de son employeur, Susette Gontard. Friedrich a 25 ans, Susette 26.

L’idylle naissante entre le poète et la jeune femme sera favorisée par des circonstances exceptionnelles : pendant l’été 1796, les Français assiègent Francfort. Le banquier envoie sa femme, ses enfants et ses serviteurs près de Kassel pour les mettre à l’abri. Dès lors, Hölderlin et Susette Gontard nouent des liens d’une intensité exceptionnelle. Dans le roman qu’il est en train d’écrire, ‘Hypérion’, elle devient Diotima, du nom de la prêtresse de Mantinée dont Socrate rapporte l’enseignement sur l’amour dans ‘Le Banquet’ de Platon.

   En septembre 1798, une dispute éclate entre Hölderlin et Jacob Gontard, qui ne supporte plus les assiduités du jeune précepteur auprès de sa femme. Le poète quitte brusquement son emploi, mais reste secrètement en relation avec Diotima. Lorsqu’il apprendra sa mort, en 1802, des suites d’une rubéole mal soignée, son deuil insurmontable lui inspirera quelques-uns de ses plus beaux poèmes avant de contribuer au déclin de ses facultés mentales, jusqu’à la crise qui le conduit en clinique psychiatrique en 1806, avant son installation chez le menuisier Zimmer à Tübingen. »

   Ici, il est nécessaire de reconnaître l’existence de cette singulière triade Génie/Folie/Amour qui semble le paradigme selon lequel fonctionne l’entièreté du destin des génies. Tant que le génie demeure celui qui vit par et pour ses poèmes, la folie se tapit en quelque coin secret à partir d’où elle sert d’aiguillon permanent. Car c’est bien là le rôle de la folie, de se dissimuler, de fomenter dans l’ombre quelque plan démoniaque dont le Faust-Créateur est habité, sans doute le sachant (la lucidité du génie), mais aussi en redoutant toujours la possible survenue. Il sait, d’une manière raisonnée ou bien à la grâce d’une simple intuition, que son don est pur miracle flottant au-dessus du monde, qu’à chaque instant la chute est possible, l’abîme sur le point de lui tendre l’écart de ses funestes lèvres. Et si le génie témoigne d’un haut savoir des choses, et c’est bien là son paradoxe, il est naïf, ingénu, livré aux actes les plus puérils dès qu’il s’agit de s’engager dans la vie ordinaire, d’en suivre les accidentelles prescriptions.

   Il convient de se poser la question du statut de Susette Gontard-la-réelle par rapport à Diotima-la-fictionnelle. L’une est dans le réel ordinaire, le présent le plus concert qui soit, l’autre est dans l’absolu de la création, logée au sein de cette sphère parménidienne dont il a été parlé au début de ce texte, là ou rien de triste ne pourrait l’atteindre.  Alors, pour le Poète, est-il si aisé de passer d’une forme absolue à une forme relative ? Car tout amour, fût-il grand et noble, ne peut s’exonérer des habituelles conditions existentielles et, au demeurant, plus il est plein et passionnel, plus il risque de subir les atteintes d’un mal interne, d’un tragique qui, toujours, le menace. Sans doute faut-il faire l’hypothèse que le jeune Friedrich ne voyait en Susette que Diotima et en Diotima l’essence de la Poésie en sa plus haute valeur.

    Dès lors, comment concilier ces exigences contradictoires, comment projeter sur la vie réelle la lumière éblouissante des Figures Essentielles sans en euphémiser les contours, sans risquer de porter à l’abîme et les sentiments et celle en qui ils vivent en une étrange manière, sans se jeter soi-même, Hölderlin, dans les mors de sa propre folie ? Car il y a une aporie. Vivre sans Susette est inenvisageable, vivre avec elle procède de la même impossibilité : il n’y a nulle place pour le génie sur une terre ordinaire, seulement dans un ciel dont il ne peut descendre qu’au risque de sa propre existence. La figure féminine, en l’occurrence Susette Gontard, constitue l’altérité abyssale dont le surgissement dans le cercle du génie, le fracture et fait s’épancher la folie qui, jusqu’ici, était endiguée par la mare sans fin d’une sublime poésie. L’espace-temps du Poète se trouve métamorphosé à tel point que l’homme ne possède plus nul amer pour se diriger : seule la démence ordinaire le visitera maintenant. Afin de bien mesurer l’état de dénuement, de misère humaine dans lequel il se trouvait à la fin de sa vie, il n’est que de litre ces quelques notes émouvantes de Samuel-Henry Berthoud, journaliste et écrivain contemporain du pensionnaire du menuisier Zimmer :

   « Frédéric resta deux années dans l’hospice de Tubingen. Ce temps écoulé, quand sa guérison fut reconnue impossible, on le plaça chez un menuisier, qui, moyennant un léger salaire, le prit en pension. Là, pendant vingt années entières, dans un coin de la boutique et parmi les déchets de bois, on vit accroupi et vêtu de mauvais haillons le poète à qui Schiller avait promis tant de gloire ! Les enfants du menuisier s’étaient fait une sorte de jouet de l’insensé : il fallait qu’il leur chantât des chansons, qu’il dansât, qu’il fit des cabrioles… et il ne refusait rien de tout cela pour un peu d’eau-de-vie !

   Enfin, Dieu prit pitié de ce pauvre corps sans âme, et vers la fin de 1836, on trouva l’idiot doucement endormi sur les rognures de bois qui lui servaient de lit. Quand on ôta ses habits pour l’envelopper du suaire, on découvrit cachées sur sa poitrine, dans un sachet de soie, deux  boucles de cheveux et deux lettres. Ces lettres et ces cheveux étaient de chacune des deux Diotima. »

   Il n’est nul besoin d’un long commentaire pour saisir la nature même d’une démence se situant à l’exacte jonction des « deux Diotima », l’une charnelle, l’autre spirituelle pour parler en termes qui ne sont guère éloignés d’une mystique. L’une, charnelle, serait la figure de la prose, l’autre, la spirituelle, celle de la poésie comme ce qui dépasse tout et dont tout dépend. Une manière de Parole Universelle dont chaque discours serait la pâle et évanescente représentation. Transcendance s’abîmant en immanence. Nécessité se transformant en simple hasard. Quelques considérations essentielles peuvent être tirées de l’article ‘Hölderlin dans l’absolu romantique hors de lui’ de Marc Goldschmit :

    « Notre modernité est d’ailleurs sans doute insaisissable et peu compréhensible si on fait abstraction de ce projet d’absolutisation littéraire, qui a participé à tracer la limite de notre modernité, limite qu’Hölderlin a aperçue, et dont il a révélé la béance. (…) Et de citer Roland Barthes dans ‘La préparation du roman’ : « Écrire absolu devient une essence, l’essence à laquelle l’écrivain se brûle et s’identifie, dans une sorte de mystique de la Pureté de l’Écrire, que ne vient corrompre aucune finalité. »

   Oui, Hölderlin s’identifie à l’essence de l’écriture, autrement dit il devient écriture lui-même et, dès lors, tout ce qui se situe autour de cette quête quasi-religieuse est entaché d’une trop grande relativité. Sortir de son essence est se précipiter dans l’existence avec tous les aléas que cela comporte pour le Poète. L’Ecriture pour l’Ecriture, voici la règle dont l’on ne saurait s’affranchir. Pour cette raison et grâce à un saut métaphorique, nous pourrions dire que Susette, malgré ses brillants attraits, ne représente aux yeux du génie, que ce soit conscient ou non, qu’une ‘écriture’ adventice, à laquelle ne pourrait être attachée aucune ‘finalité’ car elle est hors du cercle des préoccupations de l’acte créatif. Penser à Susette c’est quitter les hauteurs de l’Idéal pour ouvrir la « béance » dans laquelle tout s’abolit, à commencer par la propre existence du Poète.

    Dans l’ouvrage ‘Derniers poèmes’ de Hölderlin, une rapide synthèse en trace le portrait :

   « Cet ouvrage rassemble une cinquantaine de poèmes de Hölderlin, poèmes dits " de la folie ", écrits entre 1807 et sa mort en 1843. Retiré dans la tour de Tübingen après que le monde se fut accordé à dire qu'il avait perdu la raison, il ne fait plus que regarder autour de lui et tente de rendre, poétiquement, le passage du temps sur le paysage qui l'entoure. Ces Derniers Poèmes sont d'une écriture limpide et d'un lyrisme extrême. »

   C’est par quelques événements de ces ‘Derniers Poèmes’ que nous allons débuter, attendant d’étudier de plus près un extrait tiré de son roman ‘Hypérion’. Mais, auparavant, nous lirons un texte éclairant de Bettina Von Arnim :

   « Simplement parce qu’il a aimé une femme pour écrire son ‘Hypérion’ et que, pour les gens d’ici, aimer, c’est se marier. Mais un si grand poète, sa vision illumine et transfigure tout : il s’empare de l’univers et le porte, dans l’éternelle fermentation de la poésie agissante, au lieu même où il devrait se dresser ; sinon, nous ne saurions jamais avoir conscience ou connaissance des mystères qui regardent l’esprit. Croyez-moi, toute la folie de Hölderlin vient de sa constitution trop exquise : pareille à cet oiseau indien couvé dans une fleur, telle est son âme ; mais à présent c’est la rude et grossière paroi peinte à la chaux qui l’enserre où on l’a enfermé avec les hiboux ; comment pourrait-il jamais recouvrer la santé ? Ce piano dont il a arraché les cordes, c’est en vérité l’image même de son âme, et j’ai voulu attirer sur cela l’attention du médecin ; mais on peut moins encore se faire entendre par un sot que par un fou. »

   

   Quelques commentaires

  

   L’amour réduit au mariage, autrement dit l’amour de convention auquel le Poète, en son exception, ne saurait envisager de saisir l’obole. Il lui faut un amour bien plus essentiel, celui des mots, qui se confond partiellement avec celui de Susette Gontard et, plus fondamentalment, avec celui de Diotima, cette pure essence d’une Parole si haute que seuls un Hölderlin, un Rilke, un Novalis peuvent contempler à la mesure de leur génie. Et le génie, c’est à la fois sa gloire et son drame, est tissé d’une laine si aérienne que le premier vent venu peut en déchirer la substance. Autre métaphore opérante, le génie est cet oiseau « couvé dans une fleur », là au plein du calice où il butine le pollen et nous livre le nectar qu’a produit son étonnante « fermentation ». Bettina von Arnim parle-t-elle du merveilleux colibri, cette pure vibration qui nous fait penser, aussi bien à la consistance éthérée de l’âme qu’à l’irisation toujours en fuite de l’être ? En tout cas elle parle, peu après, des hiboux enfermés avec le Poète dans une geôle de « chaux ». Il y a, du colibri au hibou, la même distance que celle qui sépare le génie de la folie. Celle-ci est immanante à sa forme, privée de liberté, alors que celui-là est figure même de la transcendance à laquelle s’abreuve la haute destinée du Poète.

    Et comment ne pas être émus par ce geste iconoclaste de l’écrivain maudit qui arrache les cordes du piano, geste hautement symbolique par quoi se dit, aussi bien le profond désarroi, la perte d’une harmonie du monde qui, jusqu’ici, guidait le Poète sur la voie ‘illuminante’ et ‘transfigurante’, que la perte d’un être précipite dans le sombre gouffre de la démence ? Ici l’on sent bien que nous sommes parevenus à la prise de conscience de la tragédie dans laquelle a basculé un sublime chercheur d’absolu.

   Donc les mots ultimes de Hölderlin.

 

« L’agréable de ce monde, je l’ai goûté

Depuis longtemps, longtemps !

Les heures de jeunesse

Sont écoulées.

Avril et mai et juin sont déjà loin

Je ne vis plus de bon cœur et ne suis plus rien. »

 

(Le Poète acculé au néant, autrement dit à l’impossibilité définitive de créer. Pourrait-il y avoir plus grand sacrifice pour qui ne vivait que par et pour la Poésie portée à sa plus belle expression ?)

 

« Lorsque, inaperçues, s’enfuient maintenant les images

De la saison, alors vient la durée de l’hiver,

Le champ est vide… »

« Les ombres des bois sont étendues alentour… »

 

(Métaphore de la période hivernale en sa plus étique parure. Ne subsistent plus des clameurs solaires, de l’étincellement azuréen dont la création était ceinte, que ce vide infini habité d’ombres, que cette perdition à jamais : un gouffre s’est levé par lequel connaître son atterrante finitude.)

 

« Quand l’homme vit de lui-même et qu’apparaît son reste,

C’est alors comme un jour qui diffère des autres jours,

Que distingué, l’homme se penche vers ce qui demeure,

Séparé de la nature et envié de personne.

Comme un solitaire, il se meut dans l’autre vaste vie… »

 

« Les poètes aussi s’endeuillent, ils paraissent

Abandonnés, et pourtant pressentent le futur… »

 

(« Séparé de la Nature », la donatrice de vie pour le romantique qu’est Hölderlin, comment n’en porterait-il les lourds stigmates, comment pourrait-il échapper à « l’autre vaste vie », celle qui, s’écrivant au travers des griffes de la Mort, absolutise dans la finitude le destin du génie ? Seule la disparition signe ce futur mille fois halluciné par le verbe poétique qui, maintenant, devient la seule réalité possible.)

 

« La Divinité nous guide, amicale,

Avec du bleu pour commencer,

Puis des nuages qu’elle arrange,

D’une forme arrondie et grise,

Avec les feux d’éclairs, les coups

De tonnerre, les champs, leur charme,

Et la beauté qui sourd aux sources

De l’image toute première. »

 

(La Divinité, celle qui surgit au travers de ses attributs flamboyants, tonnants, « éclairs », « tonnerre », c’est elle qui inspire le Poète, s’insinue en son âme, y dépose ces mots tissés de pure « beauté ». Mais c’est seulement « aux sources », dans l’origine « de l’image toute première » que s’accomplit le miracle de la donation. La Divinité est pur don de soi au génie qui l’accueille et la fait rutiler dans ses mots. Seulement le travail de la temporalité s’accomplit irrémédiablement que viennent renforcer les événements strictement existentiels, l’Amour par exemple qui surgit, puis soudain, s’éclipse. Alors les « feux célestes », la lumière fécondante s’amenuisent pour devenir ces « nuages » teintés de gris. Ils annoncent l’orage définitif qui abolira toute clarté, faisant naître, de ses membranes de suie, cette folie submergeant le Poète, le réduisant à n’être plus qu’un simple détail dans le chaos universel.)

 

« Quand il fait sombre dans mon âme :

Que depuis toujours art et pensée

Ont pris pour salaire de la douleur. »

 

(Dissolution de la pensée, perte de l’art disent bien le profond désarroi dans lequel a sombré ce brillant Poète. Certes le poème est beau. Certes le poème brille dans sa forme achevée. Mais il n’est que la partie visible d’un immense travail qui est l’homologue d’une éprouvante parturition. Mais ne nullement créer est une punition infiniment plus grande, elle est dévastation de l’âme au terme de laquelle plus rien de compréhensible n’apparaît que les orbes de l’absurde.)

 

« Chose donnée comme un bien aux plus dignes

Quand d’autres dans la misère et le chagrin se consument »

 

(Que veut donc exprimer le Poète par cette mystérieuse évocation des « plus dignes ». ?  Seraient-ils les autres Poètes dont il aurait été évincé de la brillante constellation ? Il ne demeurerait qu’une lourde et indépassable affliction.)

 

« Oh ! quel silence au long de la grise muraille

Par-dessus quoi se penche un arbre avec des fruits,

Des noirs, pleins de rosée, et son feuillage est lourd,

De deuil, mais les fruits sont si joliment pressés. »

 

(Plus rien ne parle dans la tour de Tübingen et seul un immense silence règne aussi bien à l’extérieur, dans la nature, qu’à l’intérieur de l’âme de Friedrich. « L’arbre avec des fruits » évoque sans doute les anciennes fructifications du poème dont ne subsistent plus que des fruits « noirs », ceux du deuil de l’œuvre passée. Une longue et accablante mélancolie fait signe en direction de ces « fruits joliment pressés ». Un rai de lumiére au loin dans l’actuelle grisaille des jours !)

 

    Lumière pour finir

 

   Ces poésies « d'une écriture limpide et d'un lyrisme extrême » comme il a été cité précédemment, sont d’une belle exactitude formelle, c’est seulement le fond qui porte en lui le mal dont est atteint le Poète, ce mal irréversible qui le transforme en ‘Fou du Roi’, amusant de ses pitreries les enfants du menuisier Zimmer. Pour clore cet article, nous souhaiterions mettre en perspective ces écrits du désastre avec ceux, tissés de lumière, tirés du livre ‘Hypérion’, dans une ‘Lettre à Bellarmin’ :

 

   « Alors — dans ce douloureux sentiment de ma solitude, avec ce cœur saignant, vidé de toute joie — Elle m'apparut ; gracieuse et sacrée comme une prêtresse de l'amour ; tissée de lumière et de parfum, délicate, immatérielle ; au-dessus d'un sourire empreint de calme et de céleste bonté, de grands yeux inspirés trônant avec une majesté divine et, comme les nuages autour du soleil levant, des boucles dorées, soulevées par le vent printanier, auréolant son front.

   Ô Bellarmin ! que ne puis-je te transmettre vivant, intact, cet événement inexprimable ! Où étaient dès lors les douleurs de ma vie, la nuit et la pauvreté de ma vie ? son affreuse précarité ?  Sans doute le moment où une pareille libération s'accomplit est-il ce que la Nature inépuisable peut donner de plus sublime et de plus pur ! Il compense des éons de vie végétative ! Mon existence terrestre était morte, le temps n'était plus ; délivré de ses chaînes, proprement ressuscité, mon esprit pressentait sa race et son origine. »

 

    Cet extrait, véritable pièce d’anthologie, dit en un seul élan lyrique de l’écriture toute la beauté dont le geste romantique est porteur. Le sentiment de la solitude y est exacerbé comme si, soudain, Hypérion était seul au monde, mais seul dans l’unité insécable avec Diotima, autrement dit réalisant la fusion de Hölderlin et de Susette Gontard. Susette-Diotima devient aérienne, pur être de lumière diffusant sa douce fragrance aux espaces infinis où ne vivent que les chérubins et les présences archangéliques à la vêture d’écume. « Prêtresse », Diotima est au cœur d’une liturgie dont le Poète est non seulement le témoin mais le grand ordonnateur. Sa matière est ce langage quintessencié qui métamorphose les choses en leur immédiate invisibilité, ce rien à partir de quoi donner sens à tout ce qui vient, aussi bien la nature en son « inépuisable » et « sublime » figuration. La « majesté divine » signe ici la royauté du sacré auquel s’abreuvent pensée et inspiration du Poète.

   Certes, entre les lignes, entre les mots, perce encore la lame d’une douleur ancienne. Mais celle-ci s’efface à la seule grâce de la rencontre. C’est ainsi, il est des êtres de pur cristal qui répandent autour d’eux les flammes de la joie, déploient les vrilles de la passion. Dès lors le réel avec ses mors aigus, ses dents aiguisées, rétrocède et disparaissent peu à peu les tristesses, les chagrins pour ne céder la place qu’aux effluves printaniers, qu’aux frondaisons du bonheur simple et entier. La nuit était partout répandue qui affligeait le Poète, la voici devenue jour lumineux s’affranchissant de toutes les ombres, s’exhaussant bien au-dessus des doutes, planant à une hauteur infinie qui semble ne connaître nulle limite. Ceci se nomme territoire transcendant de la Poésie, ce lieu simplement tissé d’imaginaire, traversé des éclairs de la somptueuse intuition.

   « Mon esprit pressentait sa race et son origine. » L’altitude la plus élevée est ici atteinte. La race est celle des dieux, l’origine est cette haute Babel dont le Poète supporte les parois, faisant, grâce à ses mots aussi uniques qu’inattendus, s’élever les volées de marches en direction du Ciel, le seul lieu qui, pour son génie, lui soit une habitation possible. Alors on conçoit aisément quel désarroi s’empare d’Hypérion de ne plus voir Diotima, quelle détresse envahit Hölderlin d’avoir perdu Susette. Car Diotima-Susette était cet être double, en un unique site assemblé, par lequel la Poésie trouvait sa source et son parcours.  Qu’un événement fâcheux survienne et c’est la Poésie qui s’effondre et c’est le Poète qui sombre dans la folie la plus noire qui se puisse concevoir. Ainsi sont les destins fulgurants des génies, lesquels ne vivant que d’exception, jamais ne peuvent supporter la chute dans l’ordinaire, le prosaïque, le commun qui sied à l’ensemble des Mortels.

    Par vocation et nécessité, le Poète est de la race des Immortels. Il est Olympien à défaut d’être terrestre. Il nous enchante au gré de sa pure Déité. C’est de cette manière que nous voulons le voir, pareil à ces mots rares qu’il nous offre identiques à une subtile ambroisie. Jamais nous ne pouvons étancher notre soif de beauté. Ce sont eux, les Poètes, sur terre, qui nous ravissent et nous font connaître le Ciel. En nous ils demeurent, telles des étoiles gravées au cœur de la nuit.

 

    Epilogue

 

   « Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais ». Cette assertion d’Oscar Wilde prend un sens nouveau après qu’ont été aperçues les perspectives de haute lignée dont les Poètes sont les emblèmes. Souvent, nous sommes tentés de transpercer ce ‘plafond de verre’ qui glisse au-dessus de nos têtes et nous contraint à de terrestres et harassants cheminements. Alors nous usons de soudaines transgressions du réel, nous l’incisons au scalpel de ce que nous nommons ‘folie’. Certes, folie mais si ordinaire que, toujours, nous retrouvons nos empreintes et reprenons notre hasardeuse pérégrination sur les sentiers de l’habitude et du morne enchaînement des actes coutumiers. Cependant, lors d’une brève durée, nous aurons connu quelque ‘illumination’ qui nous aura portés à l’orée du sublime et de l’extraordinaire en son sens premier, à savoir, métaphoriquement, ‘ce qui sort des sentiers battus’. Ces événements que nous jugeons prodigieux, au motif qu’ils nous arrachent temporairement à notre destinée, nous en mesurons certes la valeur mais nous en connaissons la consternante brièveté. Cependant ils auront eu le mérite d’exister sous la forme d’un voyage, d’un amour de passage, d’une lecture souveraine, d’une fragrance inoubliable.

    Alors nous n’aurons de cesse d’en vouloir reconduire le prestige. Seulement il ne dépend nullement de nous d’orienter notre existence à notre guise. Nous sommes, toujours, les jouets de notre destin. Ceci nous le savons mais nous le rangeons sagement dans notre ‘cabinet de curiosités’ dans lequel, au gré de notre mémoire, nous réactualisons le merveilleux, le fabuleux. Un instant seulement nous serons montés sur les pieds de ces Titans que sont les Génies. Leurs fronts étaient trop hauts, que nous ne pouvions atteindre. Un instant nous avons éprouvé l’ivresse de la pure Poésie, mais nous sommes restés sur sa margelle, regardant l’eau miroiter au fond du puits. Sa troublante fascination menaçait de nous jeter dans l’abîme. Alors nous avons pris congé rapidement, nous extrayant d’un charme qui menaçait de devenir funeste. Le tragique de toute condition tutoyant les Célestes, nous l’avons ressenti dans la fibre même de notre chair. C’était ce ‘mysterium tremendum’, ce tremblement face au numineux, la terreur qu’instillait en nous l’image du divin. Ceci, nous le savions, entrer en poésie se joue au risque même de notre brûlure. Celle-ci est un délice funeste, c’est pourquoi il convient d’y tremper les lèvres avec circonspection et respect. Les grandes choses ne se donnent que dans le rare dont le geste fragile est la condition même de leur émergence.

 

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:33

   Le cas de Nerval

 

   C’est peut-être chez Gérard de Nerval qu’apparaît avec le plus d’évidence (exception faite de Hölderlin dont nous reparlerons bientôt) la relation du Poète à sa Muse, la perte de cette dernière étant le facteur déclenchant le saut abyssal du génie (Nerval) en direction de la folie (Labrunie), la chute de l’imagination pure dans le réel pur. Pour qui est habitué au contact avec les chimères, au luxe des visions utopiques, aux dentelles infinies et diaprées du songe, le réel en sa dureté, en son irrémédiable présence, ne se donne qu’au prix de la folie. Car les chimères ne sont négatives, dangereuses qu’aux communs des mortels, alors que leur substance quasi-divine est le lieu habituel dans lequel le génie évolue, se sustentant à leurs sublimes ambroisies. Car ce qui est essentiel au cours de cet article, c’est de toujours établir une ligne de partage entre l’humain en sa contingence la plus effective et l’essence divine de laquelle le génie tire sa puissance et sa singularité.

    Evoquer la démence de Labrunie implique le recours à deux de ses œuvres. ‘Aurélia’, d’abord en sa qualité de roman autobiographique, le poème ‘El Desdichado’ ensuite en son éminente valeur symbolique. L’histoire d’Aurélia est l’histoire d’amour de l’Ecrivain pour Jenny Colon, cette actrice qu’il adula, qu’il disputa à quelque rival, qu’il perdit à deux reprises, lors du mariage de cette dernière avec un acteur anglais et, définitivement, lors de sa mort. Puis le poème qui est le signe le plus profondément empreint d’un romantisme mélancolique, poinçonné à l’aune d’une longue et funeste plainte orphique. Nerval endosse la vêture d’Orphée, Jenny celle d’Eurydice. Incision de l’indépassable destin dans le corps d’une morte, dans l’âme d’un demi-vivant. Labrunie survivra de peu à cet événement mortifère. Il convient de donner ce poème en son entier, dans un double souci : d’abord celui de faire apparaître la pure beauté, ensuite d’en tirer quelques rapides interprétations.

 

EL DESDICHADO

 

« Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

 

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

 

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. »

 

   Le titre, qui signifie ‘le déshérité’, donc l’absence de possession de ce à quoi l’on destinait sa vie, prend les couleurs sombres du drame. « Ma seule Etoile est morte », le ciel du Poète était habité d’étoiles dont une seule les valait toutes, dont une seule était la Muse qui alimentait le génie de l’Artiste. La mort de l’étoile équivaut à la mort du génie, à sa précipitation dans la terre la plus lourde, muette, du réel. Ciel de la poésie se métamorphosant soudain en une prose incompréhensible. « Le Pausilippe » est le souvenir d’un voyage en Italie à Naples, à la suite d’un « amour contrarié », infinie mélancolie qui oppresse le cœur à la hauteur d’un impossible retour au passé. Il n’est pas indifférent de connaître la valeur de ce Pausilippe dont ‘Temporel’, Revue littéraire et Artistique, nous dit : « Le Pausilippe, cette longue colline qui surplombe à l’ouest de la ville le golfe de Naples, tient son nom du grec pausilypos, signifiant « qui apaise le chagrin ». Mais suffit-il d’essayer d’abolir la tristesse pour qu’elle disparaisse ? Ne l’amplifie-t-on au contraire à seulement vouloir l’étouffer ?

   Dès lors un problème se pose. Nerval eût-il eu Jenny Colon pour épouse ou maîtresse, son génie aurait-il davantage résisté aux ravages de l’amour ? ‘Ravages’, oui, si l’on considère l’histoire de ces génies auxquels il est fait allusion dans la Note Liminaire. Il faut faire le douloureux constat suivant : sans l’amour que réclame son cœur, le génie sombre dans la folie. Avec l’amour qu’il poursuit et réclame, le génie, tout autant, est perdu à lui-même car il ne saurait supporter cette différence introduite entre soi et soi. L’égotisme du créateur absolu ne peut trouver de place à d’autre qu’à lui-même.

 

   Le cas de Nietzsche

 

   Parler de Nietzsche est nécessairement évoquer l’illumination que Lou Andreas-Salomé a provoquée en lui, en même temps que le séisme dont elle a été le soudain surgissement. Certes, la thèse qui pose comme vraie l’origine de tous les maux de ce génie qu’est Nietzsche (comme tous les autres du reste) au travers de ses relations féminines peut paraître osée et, certainement, l’est-elle. La démence du Philosophe trouve aussi sa source dans cette syphilis qu’il a contractée, qui l’épuise physiquement. Mais sur le plan psychologique, nul doute que ses successifs échecs avec les femmes n’aient constitué pour lui une des épreuves les plus terribles qui soit.

    Eléments biographiques tirés de Wikipédia - « Lou a une santé fragile ; sa mère l'emmène faire un séjour au soleil, en Italie. Elle y fait la rencontre de Friedrich Nietzsche, elle a vingt-et-un ans, lui trente-huit. Avec elle, durant l’année 1882, le philosophe vit sa seule véritable histoire d’amour. Mais c'est une relation à trois, incluant Paul Rée, un riche philosophe allemand qui demande en vain Lou en mariage. La jeune femme propose de « constituer une sorte de « trinité » intellectuelle », et « pour sceller le pacte », ils se font photographier en mai 1882 dans une mise en scène qui fera scandale : « Nietzsche et Rée attelés à une charrette dont Lou tient les rênes », ce qui fera écrire à Nietzsche dans Zarathoustra : « Vous allez voir les femmes ? N'oubliez pas le fouet. » 

   Nietzsche, à propos de Lou : « Par la force de sa volonté et son intelligence absolument originale, elle était prédestinée à quelque chose de grand ; par sa moralité, la prison ou l’asile lui iraient mieux. »

   Citation extraite d’un livre sur le Philosophe, « Frédéric Nietzsche, ma vénérée lettre d’amour » :

   « De la quasi-épouse d’un jour Mathilde Trampedach à la relation platonique avec Louise Ott, du triangle amoureux avec Lou Salomé et Paul Rée à la passion pour Cosima Wagner : les amours que Nietzsche décrit dans ses lettres sont à la fois improbables et tragiques, décousues et légendaires. Le théoricien de la volonté de puissance s’abandonne à des élans de tendresse qui laissent entrevoir l’irréductible innocence de l’homme qui a fait exploser la pensée occidentale. »

    Pour mieux cerner la dialectique du génie et de la folie chez Nietzsche, il faut partir de ces divers documents et tâcher de comprendre ce qui s’y dissimule en filigrane. On comprendra aisément que les relations du Philosophe avec les femmes ait dépassé la seule difficulté de la rencontre et de la possible union. En réalité, de manière bien plus profonde, c’est l’intégralité même de sa personne qui est atteinte en son essence. Si son génie trouvait à se déployer dans la sublimité de ses œuvres, voici que le surgissement des femmes dans sa vie prend un caractère essentiellement cataclysmique. Elles sont des ‘Muses inquiétantes’ pour reprendre le titre célèbre d’une toile métaphysique de Giorgio de Chirico. ‘Muses’, certes car elles peuvent fouetter son esprit, le pousser à la création. ‘Inquiétantes’, surtout, car elles apparaissent tel un étrange continent noir antithétique de celui, lumineux, solaire qui est le lieu même du génie. Métaphoriquement pensée cette césure profonde, cette faille, cet abîme situent Nietzsche sur le versant de l’adret qui exulte et flamboie, alors que ses ‘Muses’ se perdent dans un ubac ombreux, fuligineux, d’où rien ne peut sortir que de « l’improbable », du « tragique ». Ici se laisse bien percevoir en quoi l’image féminine vient troubler l’égotisme du génie qui, à chaque instant, menace de s’effondrer sur lui-même, identique à une Tour de Babel qui, par un étonnant sortilège, se serait vidée soudain des paroles qui la faisaient tenir debout.

    Alors, s’étonnera-t-on encore que Friedrich menace du « fouet » ses amantes théoriques, qu’il condamne sans appel la « moralité » de Lou qu’il destine au cachot ou bien à l’asile ? Un génie ne peut consentir, fût-ce au prix de l’amour, à sacrifier l’univers qui le porte et le projette au plein du cosmos telle une brillante comète. Le génie est totalité ou bien n’est rien. Imaginerait-on, un seul instant, Léonard figeant son pinceau pour recevoir une ‘courtisane’ alors qu’il brosse à grands traits l’Art lui-même en son exception ? Imaginerait-on Victor Hugo suspendant sa plume au cours de l’écriture des ‘Contemplations’ pour se rendre à un rendez-vous galant ? Imaginerait-on davantage Chateaubriand perturbé par quelque aventure amoureuse pendant qu’il écrit fiévreusement les milliers de pages admirables de ses ‘Mémoires d’Outre-tombe’ ? Non, ceci est impensable au simple motif que le monde du génie n’est nullement le monde prosaïque où tout se justifie, où tout s’explique, où tout se lie invariablement à la chose connexe, à l’espace proche, au temps qui précède ou suit l’action de celui qui l’a entreprise. Temps et lieu du génie sont à ce point particuliers que, seul, il lui est possible d’accéder à ces hautes intuitions, à cet imaginaire qui vit de sa propre substance et jamais ne s’épuise.

    Maintenant, il faut apercevoir Nietzsche depuis la vue qu’en propose Lou dans son ‘Journal pour Paule Rée’, daté du Vendredi 18 août 1882 :

   « Il est étrange que nos conversations nous mènent involontairement vers les gouffres, vers ces endroits vertigineux que l’on a sans doute déjà escaladés seul pour plonger son regard dans l’abîme. Nous avons toujours choisi les sentiers de chamois et si quelqu’un nous avait entendus, il aurait cru surprendre la conversation de deux diables.

   Sommes-nous très proches l’un de l’autre ? Non, malgré tout ce que je viens d’évoquer, les idées que N. se faisait sur mes sentiments et qui le rendaient si heureux il y a encore quelques semaines, jettent comme une ombre qui nous sépare, qui se glisse entre nous. Et dans quelqu’une des profondeurs cachées de notre être nous sommes immensément loin l’un de l’autre —. Il y a dans le caractère de N., comme dans un vieux château fort, maints cachots obscurs & maintes oubliettes secrètes qui échappent à l’observation superficielle et constituent pourtant sa véritable nature. C’est étrange, l’idée que nous pourrions même un jour nous opposer comme des ennemis m’est venue récemment à l’esprit avec une force soudaine… »

    Cette lettre, plus qu’une simple missive, est une confession, le constat de l’abîme qui sépare deux êtres : un génie et celle qui en est éblouie, qui l’a sollicité, peut-être pour en comprendre l’ombrageuse nature, peut-être pour que, le côtoyant, il rejaillisse en elle et la porte à cette immense brûlure qui est la signature des âmes que semble toucher le divin. Lou, dans son étonnant parcours, a rencontré bon nombre de génies du siècle. Rencontres avec Rainer Maria Rilke, Sigmund Freud. Lisons la définition qu’en donne François Guery dans ‘Lou Salomé, génie de la vie’ : « elle est un génie de la sensualité, qui répand l’amour sans l’éprouver… »

   « Génie de la sensualité », certes mais un génie qui se restreint aux choses sensibles, immanentes, de la vie ordinaire, alors que le génie, en son acception plénière, ne connaît que la transcendance et l’amour absolus qu’il témoigne vis-à-vis de ses créations. Nietzsche eût-il connu la passion avec Lou que cette dernière eût été entachée de relativisme, d’incomplétude dont son génie, nul n’en doute, eût souffert jusqu’au sentiment tragique d’une cruelle dépossession. Là est bien le drame du génie dès qu’il sort de son orbe, il est voué à la chute, au « gouffre », à « l’abîme ».

    Nietzsche n’a-t-il déclaré dans ‘Ecce homo’ : « — Hélas ! mon Zarathoustra cherche encore cet auditoire [capable de le comprendre], il le cherchera longtemps ! »

   Là est l’enfermement du génie dans un cercle si étroit que nul ne pourrait l’y rejoindre qu’au risque de sa propre perte. Car si le Génie ne peut accéder à l’homme, par simple valeur de réciprocité, l’homme ne peut accéder au génie.

 

   Le cas d’Isidore Ducasse

 

   La vie d’Isidore Ducasse est une énigme et le demeure encore malgré les investigations multiples des chercheurs. Nous en sommes donc réduits à des conjectures, à plaquer sur Ducasse les propos du Narrateur des ‘Chants de Maldoror’. Il semble, en effet, qu’il y ait homologie entre Ducasse et Maldoror, ce qui n’est nullement étonnant en soi puisqu’aussi bien le personnage créé dans la fiction n’est, le plus souvent, que la projection de son Auteur dans le cadre d’une fable. ‘Les Chants’ tournent singulièrement autour de l’idée du péché lié aux débordements d’une sexualité subversive (ses rapports homosexuels réels ou fantasmés avec son camarade Dazet par exemple).

   La folie de Ducasse-Lautréamont-Maldoror semble s’originer à cette confusion identificatoire qui n’est pas seulement onomastique mais plus profondément psycho-sexuelle, intimement associée à un trouble général de la personnalité supposément d’ordre schizophrénique. Le lieu de cette faille interne est ainsi défini par Dominique Séjalon dans ‘Signe & Sens’ :

   « Tout ce qui concerne la sexualité est pour Ducasse voué au mal, au péché. Il y a donc d'un côté l'ange-enfant et de l'autre le diable-adolescent. Isidore Ducasse semble avoir arrêté le temps. Les portraits que nous avons de lui montrent un jeune adolescent aux traits féminins qui semble ne pas vouloir choisir sa sexualité, ni s'être inscrit dans la réalité temporelle. » (…)

   « Ainsi Isidore Ducasse s'est-il identifié à une sorte d'éternel enfant asexué proche d'un hermaphrodisme psychique. Il vit son adolescence comme un impossible passage à l'état adulte. Dès lors, il pose un déni et une forme de dégoût pour ce corps en mutation. »

    On ne pourrait mieux décrire cette psychose latente qui est la contrepartie de son génie, le prix à payer pour créer une œuvre inouïe dont nul ne pourra dire si elle s’affilie au surréalisme, dépassant de beaucoup les plus grandes audaces du romantisme, clouant sur place les descriptions naturalistes. Cette œuvre foisonnante de métaphores hardies, regorgeant des symboles les plus étonnants est tout sauf conventionnelle, elle déborde le langage de toutes parts, elle tire sur les coutures du verbe et déchire, pareil à un éclair, le ciel de la littérature. Sans doute la folie n’a-t-elle jamais trouvé interprète plus téméraire, plus impertinent, plus iconoclaste. Avec Ducasse ce sont les catégories canoniques qui cèdent de toutes parts sous les coups de boutoirs infiniment répétés des inventions lexicales étonnantes, feux d’artifice rhétoriques permanents, surprise à chaque page, à chaque paragraphe, à chaque mot.

   Si la biographie de Ducasse est trouée d’absences en maints endroits, il est cependant un événement important de sa toute jeune existence dont on ne peut faire l’économie si, du moins, nous cherchons des causes à son désarroi, des prétextes à une sexualité aussi troublée qu’imprécise, une manière de continent sombre que semblent ne visiter que les impertinences, les insolences de l’écriture qui en font aussi la surprenante magie, la fascination. Jacquette Célestine Davezac, sa mère, meurt dans des circonstances mystérieuses (on a évoqué le suicide) alors qu’Isidore a vingt mois. Ceci est bien évidemment une tragédie. Ceci, peut-être, ce décès prématuré explique-t-il cela, une difficile et impossible sexualité en raison du processus oedipien qui n’a pu être entamé et, par voie de conséquence, n’a pu être résolu, laissant plus tard le jeune adolescent en rase campagne, ne sachant que faire d’une sexualité qui l’encombre bien plutôt qu’elle ne participerait à son possible épanouissement. Elle est même un problème irrésolu qui hantera nombre de pages du texte maldororien. Au départ, c’est toute l’économie psychique du jeune Ducasse qui sera amputée de ses valeurs identificatoires formatrices du sentiment de soi en tant qu’être sexué. Dès lors ce ne peut être qu’un rapport ambivalent, une relation de type morbide qui réunit l’Ecrivain à l’image de la femme : « Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et mélodieuses, à l’audition de cette harmonie humaine, mes yeux se remplissent d’une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses, tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade. »

   Expression oxymorique dont le choix n’est qu’une mordante ironie, le surgissement du plus pur désarroi lorsque le thème de l’amour se profile qui ébranle les soubassements fragiles de l’être. Ce thème d’une sexualité inaccomplie ressortira avec une étonnante vigueur incestueuse au cours du bestiaire sauvage auquel a souvent recours Ducasse-Maldoror. L’insoutenable accouplement de Maldoror et de la femme de requin est ce cri lancé aux étoiles dont Ducasse voudrait qu’elles lui soient bénéfiques, au moins une fois dans sa misérable vie :

   « Alors, d’un commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l’un vers l’autre, avec une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l’eau de ses nageoires, Maldoror battant l’onde avec ses bras ; et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant (…) au milieu de la tempête qui continuait de sévir ; à la lueur des éclairs ; ayant pour lit d’hyménée la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant, sur eux-mêmes, vers les profondeurs inconnues de l’abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux !… Enfin, je venais de trouver quelqu’un qui me ressemblât !… Désormais, je n’étais plus seul dans la vie !… Elle avait les mêmes idées que moi !… J’étais en face de mon premier amour ! »

    Aucun commentaire ne pourrait dépasser cette violente mise en scène, cette pure dramaturgie qui, à des années de distance, vient réparer un accroc du destin, faisant l’offrande à Isidore de la mère qu’il n’a guère connue, possibilisant au gré de l’écriture la résolution définitive, orageuse, de l’acte inceste par lequel, symboliquement il aurait dû, par la grâce de l’amour maternel, procéder au ‘meurtre du père’ et gagner ainsi son accession à la Loi, condition essentielle pour échapper à la folie et réaliser les conditions de son insertion harmonieuse dans la société. Mais le destin en a décidé autrement : Isidore serait un corps totalement sacrifié à accomplir le culte du langage, à le porter à son point d’incandescence, là même ou le réel s’évanouit sous les coups de boutoir des mots pareils à des armes, à des projectiles lancés contre les apories définitives de la condition humaine.

   Ce qui, pour le génie lautréamo-maldororien se donne sous la forme du possible (l’homosexualité avec Dazet, l’ancien camarade de classe ; le statut d’hermaphrodite ; l’amour incestueux avec la Mère sous la figure de la femelle de requin), tout ceci s’inverse donc au sein de la folie isidoro-ducassienne (l’impossibilité de rejoindre l’Autre, la perte de soi dans un univers concentrationnaire dépourvu de toute correspondance, privé de quelque analogie que ce soit.) Du reste, ce monde infiniment clos, cette geôle existentielle n’est nullement le propre de Ducasse mais le bien commun à tous ces génies qui comburent en leur intérieur et ne connaissent que congères et glaciations funestes dès l’instant où un événement, une personne (le plus souvent figurée dans le visage d’un amour inexaucé) viennent perturber le fragile équilibre qui était le leur. Leur puissance n’est que l’envers de cette vulnérabilité qui les habite à la manière d’un Enfer tutoyant le Paradis. Pour eux et seulement pour eux, génie rime avec Paradis, tout ce qui existe autour est Enfer, folie-d’en-bas qui est à leurs yeux l’emblème même de la perte, du non-sens en sa plus totale absurdité. Beaucoup se réfugient dans la mort plutôt que de subir cette épreuve qui se situe au-dessus de leurs moyens.

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:31
Folie : Enfer ou Paradis ? (1° Partie)

Friedrich Hölderlin

Source : Biografie

 

***

 

« Les folies sont les seules choses

qu’on ne regrette jamais »

 

Oscar Wilde

 

*

 

 [Note liminaire - On n’entrera adéquatement dans le long texte ci-dessous proposé qu’à se référer à la thèse suivante : Tout génie, en son essence, se donne  nécessairement sous la figure de la schizophrénie. Le génie est à lui-même son propre monde, sa justification, nulle autre détermination extérieure ne pourrait accomplir sa propre réalité. C’est d’absolu dont il est atteint, toute autre forme en altérerait la superbe autonomie. Mais, au sein de cette apparente unité, comme tout symptôme schizophrénique, la faille est latente qui n’attend que de s’actualiser. Parfois l’unité primitive se fissure à l’aune d’une altérité qui, surgissant brusquement dans l’univers autistique, le déséquilibre et entraîne sa chute dans la folie. La cloison est mince qui sépare le génie de son double, cette folie qui toujours menace, telle une destinale épée de Damoclès faucheuse de têtes. L’histoire des génies nous montre que leur citadelle, le plus souvent, s’est écroulée au motif d’une histoire amoureuse contrariée, laquelle présente à leurs yeux le motif d’une réelle tragédie.

   Ici, bien évidemment, le statut de la femme en soi n’est nullement à considérer sous un angle moral qui les désignerait comme des Muses dangereuses. C’est l’Amour qu’elles symbolisent qui met en péril l’intégrité du génie. Habitué à tutoyer l’absolu et les œuvres qui en sont les visages essentiels, ce dernier, le génie, est soudain confronté aux aléas de tout amour terrestre en sa figure toute relative. Or c’est bien cette chute de l’absolu dans le relatif qui moissonne la vie du génie. Il n’a plus de rapport à la transcendance, aux brillantes lumières de la création, son horizon s’obscurcissant des nuages des contingences sentimentales. Le passage du génie à la folie n’est rien d’autre que cette perte d’un radical égotisme qui se métamorphose en la factualité la plus désespérante qui soit. Au départ, pour user d’une métaphore aussi facile que prosaïque : ‘le ver est dans le fruit’. Le fruit est le génie solaire, le ver la folie lunaire. C’est pour cette raison d’une verticale dialectique qui porte en elle le sens de la vie et son antonyme, celui de la mort, que l’épiphanie du génie nous fascine, nous questionne si fort !]

 

*

 

    Mille fois par jour nous sommes tentés de commettre quelque acte qui pourrait s’apparenter à la folie. Oh, certes une folie bien ordinaire, une folie de ‘pacotille’ si l’on veut. Tel jour nous trempons notre doigt gourmand dans le pot de confiture. Tel autre nous donnons chair à nos fantasmes en regardant par le trou d’une serrure. Nous faisons aujourd’hui tel voyage lointain dont hier nous n’avions même pas imaginé qu’il pût exister un jour. Nous nous offrons ce bel incunable au prix élevé dont nous rêvions depuis une éternité. Nous adressons un salut discret à cette Belle croisée sur le quai d’une gare. Nous surgissons à l’improviste chez des amis au beau milieu de la nuit pour la leur souhaiter excellente. Nous plaçons sur cette chaise du restaurant un peu de fluide glacial, attendant avec une pure jouissance le sursaut de tel convive. Au moyen d’un cordon, nous nouons deux sacs à main, impatients de connaître la surprise de leurs destinataires. Nous dansons la gigue un jour de tristesse infinie et de longue mélancolie. Bien entendu la liste n’est nullement exhaustive que l’imagination de chacun portera au site qu’il lui plaira. Rien que de fantaisiste, mais rien de fâcheux qui pourrait poinçonner ces événements à l’aune d’un chagrin ou d’un irréversible destin. Folie-d’en-bas, folie qui vêt le quotidien des habits chamarrés de la commedia dell’arte. Folie bigarrée que nul excès ne pourrait, à tout moment, faire basculer dans quelque situation irréversible, parfois tragique.

    Folie du quotidien qui s’abreuve au péché gentil, à la mince subversion, à l’irrespect temporaire de la loi. Tout ceci est si ‘naturel’ que personne n’y prend garde au simple motif que tout un chacun la pratique cette folie, à la manière d’un loisir, d’un délassement. Cependant, par nature, l’homme n’est pas sage qui veut toujours outrepasser ses droits, contraindre le réel par le travail de sa propre volonté. Donc l’Existant tire sur les coutures, espérant que la déchirure subséquente le tirera de l’embarras qui parfois l’assaille, transforme ses journées en de mornes successions d’instants dont il ne sait plus très bien quoi faire, sinon tourner dans le nœud d’un ennui qui le désole et lui fait prendre conscience de l’absurdité de sa condition. Alors, délaissant partiellement le Principe de Réalité, s’adonnant au Principe de Plaisir, il n’a de cesse de se diriger vers cette folie infiniment moyenne qu’il appelle de ses vœux. Là encore il ne se situe nullement hors de ses propres frontières, il tricote une maille à l’endroit, une maille à l’envers sur le bord de soi, une manière de ‘border line’, ce qui veut dire qu’il fait de sa passagère déraison l’objet d’un pur dilettantisme. Il s’agit donc d’un plaisir essentiellement esthétique, d’une façon d’être au monde.

   Que fait-il alors ? Eh bien il ne fait qu’amplifier la folie du quotidien, lui conservant sa note prosaïque, fleurtant ici et là avec les péchés dit ‘capitaux’. Car, pour lui, afin que sa folie ne demeure indigente, sans toutefois frôler les limites au-delà desquelles elle devient incontrôlable, il joue avec les étincelles à défaut de saisir le feu à pleines mains. Les péchés, il les pratique comme un gourmet déguste un mets délicieux, trempant sa langue sur le bord d’une crème flambée, à défaut d’y plonger jusqu’au cou, là où la folie signerait sa perte, bifferait son retour en direction du normal et du rassurant.

    Dans ses prestances successives il apparaît tel le bestiaire médiéval, métamorphosé en paon confit d’orgueil, en sirène ourlée de luxure, en oryx avaricieux, en épervier colérique, en serpent envieux, en singe paresseux, en gourmand chat sauvage. Car, à ses yeux, la folie n’est rien de moins qu’une exacerbation des péchés, leur flamboiement jusqu’à l’incendie définitif qui le clôture dans une manière de somptueux feu d’artifice, de feu de Bengale, de feu de Saint Elme, enfin tout ce qu’on voudra, tous les farfadets  de toutes sortes, les braises de la passion (car la passion a à voir avec la folie, elle en est le moteur, le centre infini d’irradiation), les enthousiasmes pleins, les ardeurs délirantes, les fièvres éruptives, les embrasements soudains, les incandescences solaires, les consomptions sublimes telles celle du mystique qui brûle pour son Dieu.

   Donc, il est au bord de l’abîme, mais s’y retenant sur la margelle étroite qui le borde, ébloui, fasciné mais hésitant encore, tel Empédocle dont nul témoin ne peut nous dire s’il temporisa avant de se précipiter dans la lave de l’Etna, ne laissant en guise de signature de sa folie que ses sandales de bronze sur le cercle du cratère. Certes, les Empédocles sont rares et c’est bien entendu ce qui fait leur prix ! De la race de ces héros mythologiques sont les grands créateurs, les musiciens, les philosophes, les écrivains, les artistes dont le génie n’égale que leur sombre et taciturne folie. Se faire le démiurge transformant le plomb du réel en l’or de la pierre philosophale, ceci ne saurait résulter que d’une alchimie secrète dont seuls les Mages et les Illuminés possèdent le Sésame. Lourd destin que d’en éprouver le vertige, d’en démêler les subtils et dangereux arcanes.

   Maintenant il nous faut considérer les degrés de la folie, ses visages infiniment diaprés, ses postures si étonnantes. La folie d’en-bas, la folie moyenne, est accessible à tous les quidams qui parcourent les sillons de la terre à la recherche d’un bonheur, d’une évasion, plus rarement d’une réelle transcendance. Oui, c’est bien de ceci dont il s’agit, la folie ordinaire est immanente à sa forme, brodée de contingences. Seulement quelques éclairs parfois. Seulement quelques envolées qui, telles celles de l’infortuné Icare, se traduisent par l’inévitable chute dans le drame humain. La folie-d’en-haut, celle tressée des lauriers de la transcendance est si rare, on ne l’aperçoit guère ou bien il faut se mettre à sa recherche, explorer les œuvres qui en témoignent. Si la folie-d’en-bas s’originait à des sources simplement matérielles (le gâteau dérobé dans la pâtisserie et boulotté sans délai), la folie-d’en-haut, en prend l’exact contrepied, elle qui n’aime que les hauteurs de l’Esprit, les altitudes de l’Âme. Oui, ici c’est bien de ‘spirituel’ dont il s’agit en son essence, d’une substantialité qui devient évanescente à force de vols hauturiers.

    Cette folie est admirable au simple motif que ne peuvent en être atteints que des êtres presque invisibles qui tracent leur chemin tels des météores dans la nuit cosmique. Ces Grandes Destinées sont des entités nocturnes, des manières de roussettes ou de rhinolophes douées d’un sixième sens, peut-être même d’un septième, traversant la densité de l’espace avec des cris aigus, seulement perceptibles d’eux, avec des battements d’ailes illisibles pour le commun des Mortels. Ils sont d’une race à part. Tels les fiers aigles royaux, ils volent aussi bien au-dessus de la terre et leur œil panoptique engrange le tout du monde dont ils font leur ordinaire. Ils girent bien au-dessus du connu, à l’altitude boréale dont les festons verts sont agités des vents de l’inconnu, du mystérieux, de l’incompréhensible pour les Nombreux d’entre nous, non pour eux qui ont appris à déchiffrer les hiéroglyphes de l’univers. Ils sont les archéologues du savoir, de la science existentielle, des lettres qui chantent les originelles épopées, de la poésie en sa plus haute teneur, des idées seulement accessibles aux génies qu’ils sont, leur génie n’étant que l’envers de leur prodigieuse folie.

   Oui, Lecteur, Lectrice, vous aurez perçu combien mon propos est devenu de plus en plus sérieux à mesure que, partant de la terre d’une folie triviale, il s’élevait en direction de celle fabuleuse, souvent baroque des folies fastueuses dont seulement quelques Elus peuvent être les heureux et, à la fois, tragiques récipiendaires. Je veux ici convoquer avec la plus grande admiration qui soit ces très inspirés faiseurs de prodiges tels Antonin Artaud, Friedrich Nietzsche, Gérard de Nerval, Lautréamont, Friedrich Hölderlin, tous affiliés au régime de la plus haute poésie, ceci ne vous aura pas échappé.

 

    Du génie à la folie et inversement

 

   L’on ne comprendra jamais mieux les rapports qu’entretient le génie avec la folie-d’en-haut qu’à considérer ces deux entités comme n’en formant qu’une seule. Imaginez la singulière Sphère parménidienne pareille à une boule de mercure ou de platine sur laquelle ricoche la belle lumière, se diffuse une clarté infinie. L’intérieur de la Sphère est le lieu unitaire du génie et de la folie. Nulle césure qui viendrait en entamer la subtile harmonie, nulle faille par où pourrait s’écouler leur confiance réciproque. Là où le génie parle, la folie lui répond. Là où la folie se lève, s’exhausse la dimension incomparable du génie. Il n’y a nulle différence, nul écart, seulement une exemplaire continuité des formes imbriquées l’une en l’autre, déployées à l’aune d’une complémentarité, à la lumière de troublantes affinités. Afin de produire son feu, le génie a besoin du tison de la folie, de sa braise pareille à celle qui brille aux Enfers, qui attise la création de Dante, appelle la présence unique de Virgile. Si le génie est la figure du Paradis, son brillant cosmos, l’Enfer en est sa subtile correspondance, son complément osmotique, certes chaotique mais médiatisé, harmonisé par la puissance sans rupture du génie. Tant que dure cette fusion, rien de dangereux ne viendra compromettre l’équilibre originel, ne pourra altérer son chant de source. Perpétuel ressourcement du fleuve à sa fontaine, immersion du tronc dans la racine qui lui a donné naissance.

   Ce qui est à saisir ici, partant de ce constat d’une évidente unité, c’est que des forces sont à l’œuvre, que des tensions internes existent, que des tellurismes ondoient ici et là, que des laves font leurs ruisseaux dans l’attente d’un surgissement. Ce sont tous ces mouvements qui alimentent le génie, lui procurent cette inépuisable énergie. Songez à un Balzac écrivant son univers infini de ‘La condition humaine’. Songez à Victor Hugo traçant à la force de sa plume les milliers de pages de ‘La légende ses siècles’, des ‘Rayons et des Ombres’, des ‘Chants du crépuscule’. Ceci tient du pur prodige. Ceci est fascinant. L’Artiste, puisqu’en en effet il ne s’agit jamais que de ceci, fait naître de l’illisible continent du réel qui l’entoure, des éléments dont il est environné, eau, air, terre, feu, cette merveilleuse quintessence ou cinquième essence, « ce qu'il y a de meilleur, proprement partie la plus subtile d'une substance » selon les termes de Rabelais dans ‘Pantagruel’, autrement dit le chef-d’œuvre dont seul le génie où perce la folie peut faire apparaître la quasi exception.

    C’est bien dans cette aptitude magistrale à dévoiler l’immense beauté du réel que se devine le don inouï de ces Visionnaires, de ces Mages, de ces Alchimistes aux doigts desquels se donne la capacité d’enchanter le monde, de nous livrer sortilèges et prestiges que nous ne pourrions décrypter nous-mêmes faute de posséder les outils adéquats pour y parvenir. Ce qui, dans nos mains, n’est que terre improductive, glaise compacte et lourde, le génie le métamorphose en ces pures aurores boréales, en ces draperies infinies de l’esprit que sont toute cosmo-poétique, toute cosmo-esthétique, toute cosmo-sémantique, illuminations qui s’élèvent du champ nocturne de l’insignifié, du mutique, du perdu en soi des matières ne connaissant que la geôle des réifications.

   Sous la signification ultime de la coalescence génie/folie, se trouve le processus quasiment miraculeux de la fusion des contraires, de leur union en une seule et même ligne sans rupture. L’éclair rejoint la nuit. La foudre se confond avec l’inertie. Le tonnerre se dilue dans le silence. Eclair, foudre, tonnerre sont les attributs du divin, du sacré, de Zeus lui-même.

   Nuit, inertie, silence sont les attributs du satanique, du profane, du charnel en sa corruption la plus immédiate. Alors on conçoit aisément combien cet équilibre est fragile, combien l’être du génie est constamment menacé de se lézarder, de chuter lourdement dans les ornières d’un quotidien qui n’est nullement fait pour lui. Le génie, c’est la vastitude de l’espace, l’infini du temps, l’absolu en son image la plus efficiente, cette floculation qui flotte au loin avec le poinçon de ses certitudes, le sceau de son immarcescible vérité. Le génie est à la confluence de tout ce qui signifie, il est lui-même sens accompli de ce qui est dans sa vision de ‘Voyant’ (Voyez Rimbaud et sa ‘Lettre du Voyant’). Il voit ce qui ne fait que nous aveugler. Il entend ce qui se dérobe à notre ouïe. Il touche cet ineffable qui toujours fuit entre nos doigts infertiles. Il hume les fragrances souples de l’air, du nuage, du vent qui passe et ne laisse nulle autre trace que son propre effacement. Nous, les hommes ordinaires, vivons dans l’éparpillement des choses, dans leur confusion sans qu’il ne nous soit possible d’en réaliser une synthèse, d’en saisir les invisibles relations. Le génie, lui, se meut dans les majestueuses allées des ‘Correspondances’, dans les sillons semés des fruits éclatants des ‘Analogies Universelles’. Pensez au poème ‘Correspondances’ dans ‘Les Fleurs du mal’ :

 

"Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vastes comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."

 

   Tout, pour lui, fait sens sous l’ordre de la métaphore, du symbole, de l’allégorie. Autrement dit le génie fonctionne sous le régime de l’imagination fondatrice d’un monde intérieur si riche, un genre de miel, de nectar jouissant voluptueusement de sa propre présence. Or créer, sa mission la plus haute, ne peut s’abreuver qu’à cette fontaine riche d’une eau lustrale. ‘Lustrale’ veut dire que le génie procède à son propre baptême, manière de rite d’initiation au gré duquel il se découvre comme le centre et la périphérie du cercle, complétude de facto atteinte au seul énoncé de sa propre forme, totalité assemblant les parties en une unitive conscience des choses et des êtres, à commencer par le sien. 

   Bien évidemment, le Lecteur, la Lectrice auront deviné, sous la physionomie prodige du génie, son envers, cette face d’ombre, cette folie qui, à chaque instant, risque d’envahir son âme, la précipitant hors son univers autarcique. Bien des esprits avisés s’accordent à penser que la structure de la personnalité du génie repose entièrement sur une topique schizoïde. Le génie, à l’image de la monade leibnizienne, vit de sa propre substance, constante rêverie onirique-autistique qui tisse la matière même de ses singulières œuvres. Singularité parfois si verticale que des poèmes tels ceux de Hölderlin, nous paraissent comme des miroirs ineffables à l’usage des dieux, non des hommes :

 

« Vous cheminez là-haut dans la lumière

Sur un sol de douceur, ô génies bienheureux !

Et les brises miroitantes des dieux

Vous caressent, légères

Comme les doigts de la musicienne

La lyre sacrée »

 

(‘Hypérion

Chant du destin’)

 

   Mais quel homme sur terre, pourrait prétendre avancer dans la « lumière », mériter le titre de « bienheureux », se sentir caressé « des dieux », écouter chanter « la lyre sacrée » ? Ces vers sont suffisamment admirables pour nous dissuader, nous les Mortels, d’essayer de tutoyer de telles cimes. A défaut de tracer notre sillage dans le ciel illimité, nous nous contentons de l’approfondir dans cette terre ingrate qui soude nos pieds à la glaise et contraint notre esprit à n’apercevoir qu’un horizon plus modeste. Mettant ici en opposition le règne absolu de l’imaginaire et celui, tout relatif du réel, ceci nous invite à regarder du côté de cette belle assertion nervalienne, elle contient en germe tout le tragique auquel le génie est confronté à chacune de ses respirations. Dans ‘Aurélia’, il nous révèle ce que, jusqu’alors nous avions pressenti tout au long de la lecture de ses œuvres qui, maintenant, éclate au grand jour, à la manière d’une clé nous donnant accès aux plus mystérieux hiéroglyphes de son écriture :

    « Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment tout prenait parfois un aspect double, et cela, sans que le raisonnement manquât  jamais de logique. »

   « L’épanchement du songe dans la vie réelle », qu’est-ce à dire ? Sinon que le songe, ce prédicat princeps du génie, soudain se précipite dans la « vie réelle », ce synonyme, pour le génie, de la folie la plus immanente qui soit, celle qui n’a plus rien à voir avec celle d’en-haut, mais la pure démence de l’homme ordinaire qui le fait cheminer d’asile en asile dans la pure impossibilité d’assembler les pièces d’un puzzle d’une personnalité diasporique, disséminée au hasard des chemins complexes du destin humain.  Et il ne faut mésinterpréter la première partie de la phrase « Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », la considérer comme une condamnation de ce « monde invisible », en faire un lieu de pure perte. C’est bien du contraire dont il est question. Le frémissement nervalien n’est pas de crainte ou de peur mais semblable à ce ‘mysterium tremendum’, à ce sentiment ressenti à l’approche du divin, du sacré. Et, ajoutons, à la confrontation du génie avec son propre génie, cet exhaussement de l’être qui est tout autant abîme que sommet, tout autant illumination qu’obscurcissement, tout autant extase que désespoir. Ce pur mystère de la rencontre avec le Tout Autre se définit de la manière suivante dans les pages de ‘Alchimie interne, la voie des substances’ :

   « Le numineux est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant « d’ailleurs », lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout Autre ». C’est « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. »

   Mais ici, dans cette définition, il est fait référence à l’expérience d’un homme ordinaire parmi les Mortels, qui prend conscience d’une Réalité Supérieure qui le dépasserait et le justifierait quant à sa présence au monde. Ce qu’il est important d’apercevoir c’est que le « Tout Autre » auquel il est fait allusion est de nature bien différente, aussi bien pour le génie de Nerval que pour tout autre de ses pairs. Car le ‘Tout Autre du génie’ n’est ni le Dieu de la religion monothéiste, ni les dieux pluriels des religions polythéistes, pas plus qu’une divinité issue de quelque religion que ce soit. Le ‘Tout Autre ‘du génie est la folie ordinaire dans laquelle il peut s’engloutir corps et âme dès l’instant où sa Sphère lisse et unie se lézardant, il rejoint la contingence et l’absurdité de toute condition humaine. Alors son génie, qui était d’essence solaire, se métamorphose en cette folie lunaire qui l’assaille et le confine aux ombres denses, aux ténèbres qui sont l’antinomie exacte de la création, la chute d’un cosmos dans un illisible chaos.

    Il est assez remarquable de constater que la chute des génies, la plupart du temps, est consécutive à quelque chagrin amoureux qui les a fait tomber de leur piédestal, les précipitant dans une manière de fosse commune dont ils ne pourront guère mieux se soustraire que l’homme prosaïque perdu dans le labyrinthe de ses multiples problèmes et apories irrésolues. Mais reprenons la formule nervalienne « L’épanchement du songe dans la vie réelle » et appliquons-lui, dans un souci de réciprocité, cette manière d’antiphrase : « L’épanchement de la vie réelle dans le songe ». Le « songe » est le génie, la « vie réelle » la femme en tant qu’elle symbolise toutes les tentations (voyez La Genèse), les péchés, les fautes à commettre. Tant que la femme demeurait image, symbole, allégorie, toutes déclinaisons par lesquelles l’Artiste donne vie à son œuvre, le génie ne connaissait nul danger et le fantasme lui-même n’était qu’une image, donc une abstraction capable de s’actualiser sous la forme du poème, de la prose sublime, de la toile esthétique, de la symphonie.

   Et c’est bien par la femme que le génie se distrait, ne fût-ce qu’à titre symbolique, de l’essence qui le détermine et le fait se tenir quelques coudées au-dessus de la mêlée. L’irruption de la femme au sein de son monde l’actualise, le réifie, le ramène au statut de la factualité ordinaire en sa limitation même. Ce qui était musique est devenu simple parole sourde. Ce qui était alexandrin en son rythme exact se retrouve prose indigente. Ce qui était symphonie n’apparaît que comme une bluette pour cœurs meurtris.

 

   Le cas d’Antonin Artaud

 

   Le cheminement chaotique d’Artaud est exemplaire à plus d’un titre. « Ce qui l’a fait passer de l’autre côté », pour employer la formule d’André Breton, ce qui donc l’a fait basculer dans la folie, pour reprendre notre thèse de la figure féminine en tant que médiatrice d’un enfer sur terre, nous en trouvons l’explication en la personne de Cécile Schramme. Elle va être l’épouse du Poète jusqu’à l’inévitable séparation. Voici comment se définit la tragédie de l’auteur du ‘Théatre et son double’, telle que présentée dans les colonnes du Journal ‘L’Humanité’ :   

   « Après la rupture avec Cécile - l'échec de son baptême par l'amour - il considère que ce qu'il doit explorer et assumer, c'est ce vide même, ce lieu où il n'y a pas de " je " pour penser. »

    Problème d’identité. De Cécile il attendait qu’elle lui donnât un nom, qu’elle l’inscrivît dans une possible réalité. Mais, bien évidemment ce souhait n’est que pure gageure. Cécile femme-mère ne peut porter son enfant-poète sur les fonts baptismaux de l’exister. Ce que l’imaginaire du génie possibilise, le réel l’ampute au gré de son obstination à ne rien reconnaître qui se situe hors de lui. Artaud se disait dépourvu de corps, donc privé d’identité. Mais la thèse à poser ici, est la suivante : tant que le poète était privé de corps, son génie était libre d’aller là où il voulait quand il le voulait. La revendication d’un corps, bien plutôt que de constituer un geste salvateur, apparaît comme le don le plus délétère qui soit. Dien chute de son absolu et devient Jésus-Christ (l’une des identifications d’Artaud et non des moindres !), donc un Mortel doté d’un corps, donc un candidat à la souffrance, donc un être voué entièrement à la corruption.

    Si, symboliquement Dieu pouvait être l’homologue du génie, son euphémisation sous la forme du Christ n’appelle rien de moins que la folie, cette plaie, cette gangrène interne qui attaque et dissout la conscience. Qu’Artaud ait eu un corps ou non, peu importe. Dès l’instant où il demande à Cécile Schramme de le doter d’une anatomie identificatoire, il sort des limites de son génie pour chuter dans la plus vive des apories. Ce qui est à rendre visible ici, c’est que le génie ne saurait se compromettre, accepter les demi-mesures, avoir recours aux arrangements. Le génie est un absolu qui ne peut s’exiler de son centre qu’à connaître le vertige, l’abîme de la périphérie. Mais le propre de cet abîme n’est pas d’être humain, mais divin, donc entièrement tissé de transcendance. Le génie est pur égotisme, pure intériorité. Il est une lumière qui ne supporte ni ombre ni clair-obscur. Il est rayonnement de soi dans la radicalité de son être. « Ce vide même, ce lieu où il n'y a pas de " je " pour penser », ne serait-ce là la définition même, précisément, du lieu qu’occupe le génie où la chair se dissout pour laisser place à la multiple profération de l’esprit, à son flamboiement, à son déploiement qui ne connaît guère de limites, à savoir une immense liberté qui est, à elle-même, sa propre condition de possibilité.

    Le rôle féminin que nous prétendons éminent quant à la confrontation du génie avec la réalité, à savoir la perspective d’un abîme fondamentalement humain, le voici clairement affirmé dans ‘Les Cahiers de Rodez’, au moment où le génie d’Artaud se fissure pour laisser la place à un délire obsessionnel :

 

« Creuser des abîmes, Ana,

éclater des abîmes, Cécile,

affirmer des abîmes, Catherine,

lever des abîmes, ah i par-dessus,

plaquer des abîmes, Anie,

planquer des abîmes, Yvonne »

 

   Genre de litanie sans objet autre qu’une dissolution de la femme ‘nommante’, de la femme dispensatrice de vie, de la femme matrice infertile, incapable de porter au jour un génie en puissance.

 

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12 février 2021 5 12 /02 /février /2021 17:46
Une Terre où figurer

Œuvre : Marc Bourlier

 

 

***

 

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés giraient en orbite autour de la Terre. Ils avaient appris le nom qu’on lui donnait, en bas, au loin où vivaient les essaims d’hommes : « La Planète Bleue ». Certes les Boisés n’étaient nullement versés dans la pratique des arts décoratifs mais connaissaient sur « le bout des bois » la palette des couleurs. Or, « bleue » était le dernier qualificatif qu’ils auraient donné à cette boule qui tournait sur elle-même sans bien savoir pourquoi elle tournait. « Jaune », « brune », « couleur de cendre », à la rigueur, telles auraient été les exactes nominations qu’ils lui auraient données à défaut d’en inventer eux-mêmes les contours. Cela faisait plusieurs mois qu’ils étrécissaient le cercle de leurs rotations, entreprenant une descente qui, sans être dangereuse, nécessitait cependant un peu de prudence. Bientôt, ils découvrirent une anse abritée au bord d’une plage dont ils firent leur havre de paix. Ils ne prêtèrent guère attention à tous les débris qui jonchaient le sable, aux gravats, aux boules de goudron, aux bois flottés - leurs frères non encore dégrossis -, et construisirent une cabane de feuilles, de mousse et d’écume où ils passèrent une première nuit habitée de rêves « bleus », ils ne pouvaient moins faire sur la Planète éponyme.

   Le matin, dès le lever du soleil, ils confectionnèrent à la hâte un radeau volant qui tenait du ballon dirigeable et de « L’Eole » d’Ader avec ses ailes en toile et ses membrures en bois. Ils avaient chaussé leurs yeux de lunettes d’aviateurs, équipé leurs têtes de casques de cuir avec des oreillettes ce qui contribuait à les rendre risibles aussi bien que sympathiques.

   Longtemps ils dérivèrent dans le ciel empli de fumées grises. Ils en déduisirent que les hommes avaient fait un feu pour se réchauffer à cette heure matinale.

   Longtemps ils volèrent au-dessus de villes embouteillées, où s’entassait une infinité de véhicules qui dégageaient une étrange vapeur jaune. Ils en conclurent que les Terriens avaient de drôles de jeux, des manières de chahut-cars qui, cependant, leur permettaient une agréable promiscuité.

   Longtemps ils frôlèrent de hautes tours de verre nappées d’une brume grise. Ils en tirèrent la leçon que les habitants d’ici, par une sorte de magie incompréhensible, cherchaient à se dissimuler aux yeux de leurs semblables, sorte de jeu de cache-cache auquel les Boisés auraient volontiers participé mais ils souhaitaient se tenir à distance. On ne voit jamais mieux les choses qu’à en être séparés.

   Néanmoins, comme leur fréquentation des hauteurs célestes leur avait appris la grande sagesse des espaces libres, s’approchant au plus près de la Terre, en prenant le pouls, écoutant la hâte de ses battements cardiaques, ses alertes franchement arythmiques, discernant son possible emphysème, auscultant quelques signes d’arthrose, écoutant des assemblées de nobles savants pérorer sur les dangers permanents auxquels la Planète était soumise par la simple illucidité des hommes, les Petits Boisés se questionnèrent sur le sens de leur présence si près de ce qui ressemblait aux prémisses d’une crise, sinon au piège d’un abîme. Questionnant leurs amis les arbres, ils en conclurent, au regard de leur pondération millénaire, que la Terre était bien malade, atteinte de quelques maux incurables auxquels ils ne pouvaient apporter de solution.

   Ils apprirent le déchaînement de la chaleur en été, les orages dévastateurs au fond des vallées ; ils connurent les tsunamis ravageurs de cultures, de maisons et de gens. Ils furent informés des famines qui sévissaient partout sur le globe, des luttes fratricides, des épidémies, des attaques incessantes de la pauvreté sur des populations démunies. Ils aperçurent les palais de guimauve des Riches, ils entendirent l’imprécation affligeante des tyrans, la plainte des sans-logis, les pleurs des enfants aux ventres ballonnés telles des baudruches. Leur conscience, quoique boisée, savait trier « le bon grain de l’ivraie ». Ils se dirent qu’il était urgent de trouver un refuge, quelque part, en un endroit sûr, loin de la folie des hommes.

   Ils regagnèrent leur golfe qu’un crépuscule laiteux inondait de sa semence uniforme. Dans un coin d’ombre ils avisèrent, entre deux buttes de sable, un genre d’écorce plate dont ils pensèrent qu’elle pouvait convenir à leur souhait d’être accueillis dans la discrétion et l’harmonie. Curieusement, le haut de la dosse était habité d’une tête légèrement inclinée qui paraissait douée des meilleures intentions du monde. Ils surent, alors, qu’ils avaient découvert un genre de Mère qui les adopterait. Son regard était si doux, empreint d’une grande bienveillance. Heureusement la plage recélait quelques trésors, notamment une herminette au manche en partie brisé mais qui n’en interdisait nullement l’usage. A l’unisson, les Petits Boisés la prirent en main et commencèrent à creuser une sorte de doline ovale à l’endroit même où devait se loger la cavité du ventre. La nuit n’était pas encore arrivée que la famille des éclisses  se confia en une boule compacte à ce lieu de pure félicité. Leur Mère d’adoption ne s’était nullement plainte des coups qui avaient été portés en son centre. Ce dernier demeurait vacant depuis longtemps, en attente de ce Petit Peuple si attachant.

   L’ombre venue, ils confièrent leur innocence aux rêves les plus exaltants qu’il leur fût donné de ressentir. Les hommes et les femmes étaient enfin sortis de leur terrible cécité. Ils étaient beaux, le visage ruisselant tel une pièce de monnaie. Les rues de villes étaient astiquées, on y déambulait en longues grappes joyeuses. Il n’y avait plus de voitures mais seulement quelques vélos qui glissaient sans bruit sur les pavés brillants. Les rivières étaient de longues lianes bleues et émeraude qui descendaient joyeusement vers leurs estuaires. Le ciel était lisse, pur, sous lequel planait une théorie d’oiseaux blancs. Le soleil, maintenant sans entrave, rebondissait sur la face des lacs, sur les fronts qui devenaient de claires falaises, sur les bras et les jambes qui prenaient des couleurs ambrées : un miel. Les arbres, verts, drus, lançaient leurs frondaisons partout où un œil pouvait les recevoir. Le ciel était enfin serein que ne maculait plus la moindre trace d’avion. Il n’y avait plus de touristes curieux agglutinés aux bastingages des ferries, envahissant les places médiévales et vénitiennes, mais partout, dans la rareté, de respectueuses visites aux œuvres d’art, des célébrations d’architectures aux exactes proportions, des sentiments ouverts à l’unique beauté du monde.

   Ce que, présentement, vous voyez s’élever, Lecteurs,  au-dessus de la ligne d’horizon, ce ne sont ni montgolfière ni ballon dirigeable, mais ce bois en voyage, cette Mère Céleste, flottant avec ses Petits Passagers vers cet idéal auquel ils ont toujours songé qui, maintenant, s’accomplit comme le plus beau destin des hommes. Sachent-ils regarder !

 

 

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