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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 17:08
Rayons de lumière.

« Tout à l'heure...en Malepère. »

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

  

   Sanguines et ors.

 

   On est là, au bord du paysage. On est là et on a oublié les couleurs, les gens, le vol libre des oiseaux dans le ciel maculé de bleu. Pourtant, à l’horizon de la vision, demeurent quelques flamboiements, quelques éclats comme si une persistance rétinienne allumait encore dans l’antre du corps ses sanguines et ses ors, ses topazes et ses affleurements céruléens. C’est du fond de la peau, dans les rivières du sang, dans le jaune de la bile, dans la blancheur ossuaire, dans la nuit noire des humeurs que nagent les teintes, que se mêlent comme à la fête les déclinaisons d’un arc-en-ciel qui nous habite à voix basse. Cela se dit dans le mouvement, cela ondoie et l’on ne perçoit nullement cette belle agitation polychrome. Les couleurs nous creusent de l’intérieur, c’est pourquoi, la plupart du temps, on ne les voit pas, on les sent seulement faire leur trajet dans l’ombre, on les devine tapies en quelque niche étroite, entre deux failles sismiques, deux tellurismes. A la surface de notre épiderme, juste une irisation, le rose aux joues, la nuit qui vibre au fond du puits des pupilles, le mauve qui serpente le long d’une veine.

 

   Feuillaison d’une palette.

 

   Parfois, dans l’arborescence d’un rêve, on  perçoit l’intime feuillaison d’une palette qu’on avait oubliée. Avec elle se livre un paysage. Tout en haut du ciel c’est un outremer foncé qui se donne au-dessus d’une rumeur plus claire. Puis du blanc. Du blanc immaculé qui suit la crête des montagnes, ses dents de scie, ses gueules de requin que viennent adoucir les céladons des collines, ces nuances oscillant entre le bleu et le vert, ces irrésolutions pareilles aux manquements subtils de la volonté quand elle renonce à son être. Puis le plateau de rouille, de terre, d’herbes jaunes, la dalle parcourue des lignes d’arbres que l’automne illumine de sa radieuse présence. C’est une pure ivresse qui court à la surface de la chair. C’est du dionysiaque qui bondit en nous avant que la nuit d’hiver ne vienne tout éteindre. C’est l’ultime tension d’un mouvement qui nous prend du dedans et nous conduit tout au bord de la sublime parure du monde. Abandonner ceci et la nostalgie fait notre siège et les yeux, déjà, s’embrument des entailles de la rigueur, de la sombritude de l’hiver.

 

   Diapason de la finitude.

 

   Voilà, notre rêve connaît ses derniers feux, ses derniers enchantements. On le sent couler le long de notre corps à la manière d’une lave qui s’éteint, seuls quelques filaments incandescents témoignent d’une contemplation dont notre être est assoiffé, toujours en quête, demandeur d’une ambroisie sonnant comme les rimes d’un poème.  Il est si difficile d’aborder au rivage de la nuit, de se draper dans ses plis de ténèbres, de se fondre dans son anonymat. De mourir à soi en quelque sorte. Ça y est, le songe s’est retiré nous abandonnant au seul flux du temps, le nôtre, limité, scandé par l’étrange diapason de la finitude. Pourtant rien n’est triste qui annoncerait le voyage le long d’un corridor tragique.

  

   En noirs profonds.

 

   Rien n’est fermé qui conduirait à la lourde mutité. Oui, les couleurs se sont évanouies. Oui les meutes d’arbres, le ciel, les collines, les feuilles parlent en noirs profonds, en gris somptueux, en blancs poncés, usés qui semblent témoigner du labeur toujours associé au cours sinueux de toute existence. Ce qui résonnait dans le rouge, montait du vert, surgissait du bleu, tout ceci s’est métamorphosé, s’est accompli sous le signe ternaire des variations de l’ombre et de la lumière : Blanc - Noir - Gris pour dire le monde en son essentialité, son insondable, la limite au-delà de laquelle il pourrait bien sombrer dans une manière de sourde aphasie. Le paysage devant nous ne s’en éclaire que mieux, porté par ce dialogue à trois. On se croirait face au théâtre antique sur la scène duquel se déroule la tragédie qui n’est jamais qu’une communication avec les dieux. Les héros qui jouent mythes et fables sont les projections des spectateurs, donc les nôtres dans notre confrontation à ceci même qui nous dépasse. Comment dire la toute beauté d’un paysage, son espace théâtral dans lequel, en tant qu’hommes, nous sommes nécessairement inclus, confrontés à la démesure de la Nature, à sa puissance, en même temps qu’à son confondant mystère ?

  

   Pot coloré du réel.

 

   Comment dire l’indicible, puisque ce qui nous fait face est toujours en fuite, énigmatique, fermé sur sa prodigieuse apparition-disparition ? On convoque un langage polyphonique, on lui confie les prédicats de la plus haute valeur qui soit, on trempe sa plume, son pinceau dans le pot immensément coloré du réel, on demande aux teintes plus que la simple nuance, on sollicite l’exultation, le cri, le geste radical au terme duquel on pense obtenir la réponse aux interrogations. Mais l’expressionnisme ne révèle rien de plus que le tableau minimal, économe, se donnant comme la simple variation autour d’une forme dépouillée, ramenée à une sorte d’alphabet originaire. NOIR - BLANC et leur jeu réciproque, leur constante dialectique, leur affrontement et alors les distances sont grandes, mais aussi leur fusion et c’est la médiation d’un tiers-inclus (tout est déjà présent dans la racine du Noir, dans la vacance du Blanc), c’est l’ouverture du signe qui jouera sur ces trois notes fondamentales pour dire, dans un empan d’une unique profération, la beauté, la pure dimension des choses, le tragique, le sublime. Tout est déjà en tout, c’est pourquoi la tripartition abstraite Noir-Blanc-Gris suffit à parcourir tout l’ensemble du réel, à en dévoiler la profondeur en même  temps que l’extrême fugacité, la difficulté qu’il y a, toujours, de se saisir des manifestations, d’en estimer la nature de prodigieux événement.

   Outre que la couleur nous visite en son irréductible présence, souvent, elle ne fait que nous noyer dans ce chant polyphonique qui nous égare et nous laisse démunis au regard du fourmillement des choses, de la complexité de l’apparaître, de la confusion inextricable des phénomènes qui viennent à l’encontre. A fixer le poudroiement du réel, à chercher à en débusquer la profusion nous courons le risque de n’y plus rien voir qu’une démesure, un constant chaos se réaménageant lui-même à sa propre source.

 

   De la subtilité d’une vue principielle du monde.

 

   Décrire d’abord pour tenter une approche qui ne soit nullement hasardeuse, fondée sur de simples hypothèses.

   * Le ciel est une lave noire qui, par endroits, s’éclaire du regard plus clair de quelque chose qui paraît chercher notre assentiment, demander notre attention. Aucun phénomène n’est unitaire qui se montrerait à la façon d’un absolu. Toujours des nuances, toujours des vérités qui se montrent de telle ou telle manière selon le jour, l’heure, l’inclination intime de l’observateur.

   * Des barres de nuages, des flottements, des dérives dans l’air chargé d’humeurs et de projets infinis, équivoques, changeants.

   * Puis l’inflexion grise et blanche des nuages, la percée de la lumière, sa herse, sa dispersion, son effusion, son étonnante luminescence qui semblerait si proche des dieux olympiens, de leur regard d’airain, cette conscience qui, divine, sacrée, parle une autre langue que celle des Mortels. C’est pour cette seule et unique raison que l’on emploie l’expression de lumière « spirituelle » et, d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Mais qui donc sur Terre pourrait dire l’essence de la lumière, l’abyssal de sa nature, le glissement en nous des phosphènes avec cette unique grâce, laquelle frappe en plein cœur le saint en sa prière, en sa création l’artiste, en sa stupeur agnostique l’athée ?

  

   Ici l’ombre, là la clarté.

 

    Chacun a « raison » selon soi car rien de sûr ne pourrait s’énoncer dans l’ordre d’une vérité partant d’un phénomène. Celui-ci est contingent, il se précipite sur nous à la manière dont le rapace fond sur sa proie. On est happés, convoqués devant une apparition suressentielle et seul le silence peut répondre à cette mystérieuse parole. Ou bien la donation multiple de la couleur. Ou bien la modalité unique du Jour et de la Nuit, du Blanc et du Noir qui en sont les variations dans l’aire  du chromatisme. Toujours on est soumis à un choix qui est distorsion, écartèlement, décision d’enfoncer dans le réel le coin de notre lucidité qui, pour chaque être, s’actualise ici dans l’ombre, là dans la clarté.

   * Au loin les collines sont ce fourmillent de cendre, ces traits de suie, ces pliures de lignes des arbres, ces points distants, ces dentelles des habitats où demeurent les hommes pris dans leurs rêves d’étoupe.

   Comment approcher d’un iota la survenue de la présence humaine dans le paysage autrement qu’à l’aune de cette rare monstration qui délivre en si peu de notes l’exactitude d’une palette, d’une vision au plus près de ce qu’il y a à voir : la Vie, la Mort, l’Existence, fil d’Ariane qui en est l’invisible tressage ? Car tout langage est de cette nature qu’il institue un clignotement, une pulsation entre les termes extrêmes qu’il nous est donné de connaître. Trois signes suffisent à en dresser l’admirable complexité. Ou bien le regard s’ouvre sur la chose à voir. Ou bien il se ferme. Ou bien encore il est flottement dans cet entre-deux, ce passage, cette transition dont nous témoignons à seulement dresser notre propre effigie sur la scène du théâtre existentiel.

   Noir, Blanc, Gris, trois modalités de la présence. Au-delà est bavardage. En-deçà est silence. Dans l’intervalle est le sens par lequel une durée se donne et témoigne de son être.

   * Au plus proche la guipure de quelques feuilles, leur bourgeonnement de métal, leur interrogation inquiète. Proche le frimas qui va les attaquer, le gel qui va les réduire en d’étiques nervures. Une essentialité hivernale en appelant une autre, esthétique, exacte, seulement disponible aux yeux attentifs, aux chercheurs de pépites sur le sol semé de gravats et d’illisibles brindilles.

   De tout ceci, bientôt, de ce tableau ne demeureront que quelques signes épars se dissolvant dans l’air pris d’une mesure étroite. Alors il ne restera presque plus rien de l’amplitude estivale, du mot igné des feux de l’automne. Toute chose aura repris son site dans une inapparence, une modestie qui sont toujours l’empreinte des choses rares, précieuses. Une sorte de fugue n’osant dire son nom dans la fuite courte des jours. Un à peine balbutiement et, pourtant, combien digne d’intérêt, d’écoute, de regard jusqu’à l’épuisement de ce qui est dans le pli dernier d’une vérité. Vérité est secret ou bien n’est qu’illusion, poudre aux yeux, fantaisie s’abîmant à même sa propre insuffisance.

 

    Dire le Noir, la Lumière,  à partir de Pierre Soulages.

 

Rayons de lumière.

 

Source : Le Blog de peinture abstraite informelle.

 

 

   Ici s’impose d’évoquer l’œuvre de Pierre Soulages tellement cette dernière est belle et riche d’enseignements. On y retrouve ces trois tonalités fondamentales selon lesquelles les choses se donnent à voir dès l’instant où elles sont ramenées à la simplicité de leur être. Citant sa peinture, l’Artiste fait souvent allusion à « l’Outre-noir », le « noir-lumière » pour en synthétiser la valeur en une formule aussi lapidaire qu’éclairante (cela va de soi !). Lire dans « Outre-noir » autre chose qu’une indication à valeur plastique serait pure affabulation. « Outre-noir » ne fait nullement signe en direction d’un éventuel Outre-monde où figureraient l’image de l’ange, le visage de Dieu ou bien la mystique d’un chemineau de quelque Absolu.

   « Outre-noir » veut nommer cette étrange lumière venue du Noir, surgissant à partir d’elle, illuminant la plaine de la toile, ouvrant en elle les sillons de la signification. Tout ce qui, jusqu’à cette sublime découverte, demeurait en retrait, voilé par la densité du réel, voici soudain, que tout se déclot, se déploie, livre son être dans une forme si évidente, lumineuse que la conscience a du mal à en soutenir l’étincelante épreuve.

   Oui, « l’étincelante épreuve » à laquelle tout art porté à son acmé nous convie est ce décillement de nos yeux, cette ouverture, cette meurtrière allumant dans les complexités grises de nos têtes l’avenue de la pure beauté. Or l’erreur, ici, serait de vouloir nommer cette beauté, la parer de qualités, en définir les contours. Toute beauté vraie ne se donne qu’en tant que beauté et il n’y a rien à chercher, ni devant, ni derrière, ni nulle part ailleurs puisque Beauté est Vérité et que cette position unitaire est indépassable. Vouloir y apercevoir autre chose serait pure curiosité, attitude de Béotien, suffisance humaine voulant se mesurer aux dieux, ces soi-disant disparus qui ne le sont jamais qu’aux yeux de ceux qui les ont toujours ignorés.

 

    Pierre Soulages, Hervé Baïs, même humilité combattante.

 

   Oui, le parallèle est frappant qui, partant des rayons lumineux de la photographie, cette percée des  ténèbres par ces nervures de clarté, cette équivalence donc  s’affilie à la même sémantique du clair et de l’obscur qui sous-tend la belle recherche de « l’Outre-noir ». Que les lignes directrices  des deux oeuvres se donnent selon la dimension verticale ou horizontale ne change en rien les communes intentions, à savoir tirer de ce qui se voile, se dissimule dans le retrait, se réfugie dans l’abnégation formelle, la ressource de la lumière qui en est le sublime et le seul opérateur possible.

   En dernière analyse, lorsque toute forme superflue a été dépassée, que toute couleur a été bannie du pinceau (voir la genèse de l’oeuvre de Soulages) ou bien toute polychromie éloignée de l’objectif photographique, il ne demeure que cette griffures de l’obscur qu’est tout langage portant haut l’incomparable de son signe. Signe langagier, donc signe humain. Sans doute n’y a-t-il guère autre chose à porter dans le champ de l’expérience que ce beau clignotement qui, prenant au jour et remettant à la nuit, qui prenant à la nuit et donnant au jour s’annonce comme le mot ultime de l’être des choses dans leur donation mondaine. Oui, donation.  BLANC - NOIR - GRIS et le Poème est dit qui naît de sa propre mort. Vit de sa propre vie. Surgit dans l’entre-deux.

 

 

 

  

 

 

 

 

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30 mars 2021 2 30 /03 /mars /2021 16:44
En-deçà de la rumeur.

La dernière causerie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

Les inattendus du regard.

   

   On avait beau frotter ses yeux, accommoder, aiguiser le diamant de ses pupilles, on ne savait pas vraiment ce qu’était ce qui se montrait, où cela était, quel était l’étonnant destin promis à ces figures venues d’une étrange contrée. Le fond couleur marine que l’on apercevait, était-il la tonalité des eaux des abysses ? Mais si tel était le cas, comment se faisait-il que ces coquilles de surface y fassent leur apparition ? Dans l’éclat d’une porcelaine, qui plus est ? Et puis, plus sidérant encore, de quelle espèce provenaient ces êtres singulièrement hybrides, moitié humains, moitié coquilles ? Ceci était-il le résultat d’une troublante mutation génétique ? De la découverte d’individus que la paléontologie avait ignorés jusqu’alors ? Ou bien étions-nous victimes d’une hallucination ? Notre imaginaire nous déportait-il hors ce monde de réalité dont, chaque jour, nous foulions le sol dense de certitudes ? Le chemin que nous suivions, était-il pavé de bonnes intentions ou alors s’agissait-il d’une chausse-trappe que l’existence nous avait tendue afin que, ne se posant plus de questions, notre âme pût enfin reposer en paix ? C’était une telle aberration d’être là, sur le bord d’une ellipse interrogative et de n’en pouvoir refermer le cercle. Il y a tant de choses du monde qui demeurent énigmes et nous avançons les mains hagardes de n’en avoir pu saisir le sens. Nous sommes toujours des êtres parcellaires, des édifices en voie de constitution auxquels il manque toujours une colonne, un chapiteau, une cimaise refermant le projet et l’accomplissant à la mesure d’un point final. Livrés à cette quête infinie de l’univers qui n’est en définitive que le désir intense de nous mieux connaître, nous progressons de guingois, un œil devant en direction du futur, un œil derrière scrutant le passé, notre ombilic, (cet œil abdominal) labourant les terres du présent, présent dont nous espérons qu’il nous délivrera des rets dont nous sentons qu’ils constituent notre propre temporalité nouée à notre irrésolution native.

   Irrésolution native car nous naissons à nous-mêmes chaque instant qui passe, comme si nous étions ces êtres univalves soudés à la roche-mère sans réel pouvoir d’échapper à sa force d’attraction, de nous soustraire à la fascination qui en émane de la même manière que la brume monte de l’eau sans qu’on en perçoive le point de rupture, le lieu d’une déchirante division. Cruelle prise de conscience, en même temps que chaude nostalgie, début de liberté mais aussi renoncement à en user que cette manière de pas de deux qui nous soude, pour l’éternité, au roc biologique maternel, appartenance primitive ne s’exilant jamais de sa propre décision de nous retenir en son sein.

 

 Du trauma au retrait.

 

   Ce cheminement métaphysique sur le lieu de notre naissance, cette enveloppe amniotique qui, notre vie durant, illumine notre fontanelle, éclaire notre front, en quoi nous permettent-ils de sonder la profondeur de l’œuvre de Dongni Hou ? Mais en ceci, tout simplement que cette Artiste, consciemment ou non, peu importe, a tracé du bout de son pinceau la métaphore dont l’esquisse vient d’être proposée plus haut. A savoir, pour l’homme, l’impossibilité d’être à part entière l’homme qu’il est ou qu’il voudrait être, mais toujours cette esquisse parcellaire reliée à l’invisible continent maternel avec ses flux et ses reflux, ses marées, ses vagues hauturières, ses équinoxes, ses longs repos que frôlent de leurs voilures blanches les grands albatros ou les sternes au vol aigu. Comment interpréter différemment ces formes anthropologiques encore entrelacées au rythme de l’archaïque dont le marais amniotique est la représentation la plus pertinente qui soit ? Comment en effet percevoir adéquatement cet Être-Saint-Jacques, cet Être-Natice pourvus d’attributs humains autrement qu’à l’aune d’une allégorie venant nous dire, en termes picturaux, notre éternelle coappartenance au passé fondateur de qui nous étions, au présent que nous sommes dans cette hésitation même qui nous tient en suspens. Comme si, toujours, nous avions du mal à nous extirper de ces formes enveloppantes, de ces matrices constituantes de notre futur être-au-monde. Parturition longuement retardée, infini processus par lequel réaliser notre propre métamorphose.

   Seulement la position dans laquelle nous installe Dongni est celle d’une chrysalide hésitant à l’étape décisive de la délivrance, sur le seuil de l’imago. La rhétorique en est si abrupte qu’apparaissent, simultanément, le lieu matriciel, à savoir notre enveloppe et notre essai de surgissement dans la condition des hommes. Dans cette perspective, ce qu’il faut comprendre, ceci : Être-Saint-Jacques, Être-Natice, sur le point de surgir dans la clarté existentielle, encore abrités par le dôme liquide, perçoivent par l’ouverture qui attend leur éclosion, l’intense rumeur du monde. Le glissement des plaques tectoniques, l’abrasion des glaciers sur leur socle de moraines, le souffle du vent dans les cannes des bambous, le chuintement des fleuves entre leurs rives, le crépitement des incendies, le crissement de l’air tout contre les arêtes des roches millénaires. Mais ce qu’ils entendent, surtout, la polyphonie des langages humains, les sabirs qui courent d’un bout de l’univers à l’autre. Les incantations, les prières, les cris de joie, ceux de la douleur, les objurgations, les dénégations, les souffles rauques au fond des geôles, les plaintes des peuples humiliés, les rafales d’armes automatiques, les lourds silences des enfants que l’on exploite, les claquements de bottes de la barbarie, les déflagrations partout où règne la puissance et la rage de vaincre, d’imposer son despotisme, de parvenir à l’absolue définition de l’aporie. Tout ceci est la mise en scène sonore de la déréliction qui nous visite dès notre premier souffle. Tout ceci est l’icône douloureuse du nihilisme parvenu à établir son règne dans la moindre cellule de la Terre où vivent les Existants dans l’effroi de paraître. La grotte antique est si accueillante, si éloignée du malheur des Egarés, si disponible à une saisie immédiate de la sensibilité, à l’accueil d’un confort que les candidats nouvellement élus à devenir des silhouettes sur les chemins de poussière de l’exister se prennent au jeu de l’involution. Demeurer là, sur le bord de quelque chose, sans vraiment en cerner le contenu, fût-il heureux, fût-il tragique. Le renoncement à poursuivre le périple, fût-il gage de liberté. Demeurer en son germe, dans la tiédeur du sol, en attente d’une possible floraison. D’une possible, seulement.

 

Du retrait au retrait.

   

   Ainsi s’éprouve La dernière causerie, telle la fin d’un langage à peine esquissé. Un mot mourant au bord des lèvres. Un aveu dans le pli secret de la conscience. Une révélation faisant de sa retenue l’oriflamme d’une joie. Oui, sentiment bien étrange que celui d’une renonciation à être, à confronter l’existence, posture antinomique de celle, sartrienne, de l’engagement. Certes, toute cette mise en scène n’est qu’une fiction et nul humain sur Terre ne saurait renoncer facilement au luxe de vivre. Sauf les exilés, les déshérités, les laissés pour compte d’une marche en avant qui n’aime guère ceux qui piétinent et font mine de vouloir rester en dehors de la représentation. Et encore faudrait-il sonder les âmes de ceux qui souffrent pour en connaître la couleur exacte. Qu’y verrait-on alors ? Le renoncement à la coquille fondatrice, la sortie au plein jour dans la gloire du devenir ? Les choses sont si embrouillées dès qu’il s’agit de pointer l’ordre des sentiments et de tâcher d’y déceler l’ombre d’une hypothétique vérité. Dans le fond, nous sommes tous et toutes des Êtres-Saint-Jacques, des Êtres-Natice sur le bord de quelque errance. Tantôt dissimulés dans la réassurance de leur nacre, tantôt poussant au-dehors ces membres qui veulent fouler le sol à la mesure de leur humanité. Oui, de leur humanité car le venimeux oursin est là qui nous veille avec ses piquants et toujours nous sommes prêtes à rebrousser chemin pour un être du passé que nous reconnaissons, alors que l’être du futur en voie de constitution est cet infini clignotement, blanc-noir, noir-blanc qui nous dit en mode alterné bonheur et douleur de vivre. Jamais nous ne sortons de cette confondante contradiction. Jamais !

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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 17:13
« La Tendresse N° 2 »

« La Tendresse N° 2 » 

Œuvre : Sandrine Blaisot

 

   « Tendresse » était son nom d’arbre-fille - car les arbres, eux aussi, ont un sexe -, un nom qui lui allait si bien qu’il eût même été inutile de la nommer. C’était une évidence cette qualité si rare et elle n’en était que plus visible. Car Tendresse ne savait à peu près rien de son aptitude à attirer sur elle les regards les plus doux, les pensées les plus généreuses. Cependant, si les hommes, les femmes, les enfants qui passaient dans son voisinage en ressentaient les doux effluves, elle, Tendresse en était la dernière informée. Elle n’avait pas l’épaisseur suffisante, le recul nécessaire à une juste appréciation de ses propres inclinations. Mais, est-on seulement alerté de la couleur de ses yeux, de la forme de son arc de Cupidon autrement qu’en observant son image - une illusion - dans le miroir qui nous renvoie en écho celui, celle que nous sommes ?

Donc Tendresse ne savait guère que par la seule grâce de sa nomination, elle faisait référence aussi bien à la « tendreté », ce terme aussi désuet que plaisant, au « jeune âge et à l’enfance », mais aussi à « la faiblesse et à la fragilité » des premières années de la vie. Mais, pour Tendresse, nul besoin de savoir de quoi son nom était constitué, de connaître la justesse des prédicats qui l’installaient dans le monde. C’est avec une félicité toute naturelle que s’épanchaient d’elle, aussi bien de son tronc que de ses branches et réseaux de nœuds complexes, les rameaux de l’affection mais aussi les bourgeons de la relation et de l’amitié, les vrilles de l’attachement et de la délicatesse. Elle éprouvait une véritable dilection pour tout ce qui bougeait et vivait sous l’horizon, les arbres ses amis, la cohorte grise des nuages, le balancement régulier de la mer, les crêtes des montagnes ciselant la rumeur du ciel, le rougeoiement du soleil dès que s’annonce le crépuscule. C’était comme de respirer, il suffisait de se laisser aller au rythme immémorial du monde, au grand balancement du nycthémère, aux oscillations des cœurs tout entiers livrés à la passion. Elle, Tendresse, ne le sachant pas mais l’expérimentant du-dedans d’elle, était une nature ce qu’il y a de plus passionné - n’en filtraient au-dehors que les images floues et amoindries -, que nul n’aurait pu soupçonner, tant son visage était l’épiphanie d’une sensibilité aussi fine que complexe à déchiffrer. C’est ainsi, parfois, nous croisons au hasard des rues une jeune fille au sourire si doux, si angélique que, jamais, nous ne soupçonnerions sous ses atours charmants le bouillonnement d’une Lolita. Jamais le plein jour n’autorise l’ombre dionysiaque, seulement le lisse apollinien et le marbre que la clarté habille d’un blanc virginal.

Allez donc savoir le tumulte qui couve sous l’aspect soyeux d’un arbre-fille, dans le clair-obscur d’une clairière, lorsque, sous la coulée laiteuse d’une Lune gibbeuse, surgit le bel arbre-charmant, celui qui, habituellement, allume dans l’âme de la plus chaste des jeunes filles les flammes d’un coruscant désir. Il en est de nos spéculations comme de la vision de la face cachée de l’astre, seulement le reflet de nos fantasmes et les simagrées de l’imaginaire. Alors il vaut mieux renoncer à tirer des plans sur la comète, ils ne sont révélateurs que de nos propres insuffisances à viser le réel avec justesse. Tendresse, si belle dans sa présence d’arbre où la bifurcation de son tronc bifide dessinait l’image d’un cœur était la simplicité même. Elle pensait et c’était de la tendresse qui coulait comme un miel. Elle dormait et s’effeuillaient dans l’air parfumé de subtiles fragrances les paroles les plus douces, un baume pour ceux qui en étaient atteints. Elle rêvait et c’était comme une pluie, une écume, un fin brouillard qui en émanaient avec la persistance qu’à la chute d’eau à ne jamais finir son voyage vers l’aval du temps, vers la vallée qui en recueille la semence.

La tendresse, c’était le vol de l’oiseau qui s’inscrivait dans la fable ouverte de ses ramures. La tendresse, c’était le fin rideau de gouttes qui la traversaient et paraissaient sortir d’elle, telle une source dans le silence de la roche. La tendresse, c’était le murmure du vent, ses lentes oscillations dans les plis de l’écorce, la touffeur des racines et l’on demeurait longtemps à écouter cette simple et rassurante comptine musarder sous le regard des étoiles. La tendresse, c’était vous, dont le simple trajet dans la clairière faisait naître « Tendresse » à l’aune de votre attention car ne se dévoilent au monde que les choses qui sont confiées à la générosité d’une vision ouverte. Tendresse contre tendresse. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grand bonheur de la rencontre de ceci même qui résulte d’une fusion. L’arbre nous visite comme nous le visitons. Il y a de l’arbre en nous. Il y a de nous dans l’arbre. Ainsi se perçoit le simple qui résulte de la contemplation. Laissons aux choses le temps de se déployer et tout alors s’ordonnera dans une heureuse perception de ce qui est vraiment ! Oui, la tendresse est pour maintenant. Sachons en saisir l’unique instant !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
25 mars 2021 4 25 /03 /mars /2021 17:52
A peine advenus.

" By the water "

10X16 cm

Œuvre : Laure Carré

 

   Cette image, nous la vivons avec quelque appréhension comme si, reflétant celui, celle que nous sommes, nous supputions que notre corps, un jour, puisse être atteint de fragmentation. Terreur insigne des Existants dont la trame du temps, par endroits, laisse voir la lumière crue d’une nudité, la possible dépossession de soi, la remise à une géographie parcellisée, inquiétante diaspora dont nous aurions à habiller notre être alors que, dans l’ombre, le vertige du néant ferait ses sombres nuées. Tout autour de nous sont les meutes de freux criards, tout autour sont les conflits qui déchirent le monde, la violence aveugle qui dépouille les esprits de la fécondité du penser. Alors on se baisse, alors on réduit sa gangue de chair à la taille de l’infime, de l’inaperçu mais, au-dessus de nos têtes, nous entendons le monde faire son bourdonnement d’essaim et nous redoutons une attaque sournoise, nous nous protégeons de ce venin qui, bientôt, fera glisser notre conscience sous les oripeaux d’une incompréhension. Ici et là, on trépane, on mutile, on écartèle, on éviscère et ce sont de longs fleuves de sang qui parcourent la Terre de leurs flots étincelants. Pareils à un feu, à une lave, au fer rougi dans l’antre couleur de suie du forgeron. Une persistance dans la nuit, l’éclat d’une braise qui, tout à la fois, nous dit la vie rubescente, mais aussi la teinte d’une extinction, le visage confondant d’un non-retour. Comme l’épée de Damoclès qui s’apprêterait à moissonner nos têtes et à disperser aux quatre vents la résille de notre présence. Il ne resterait plus que quelques souvenirs faseyant dans le vent, quelques bribes de mémoire, des humeurs vitreuses à contre-jour du ciel, quelques empreintes sur les chemins de poussière, le témoignage d’un passage, la perte d’une fumée dans l’air empli d’amnésie, quelques traces d’une ancienne volonté se dissolvant dans celle, plus prégnante, plus efficiente du Destin dont, jamais, nous ne pouvons estimer la puissance, la force d’accomplissement, mais aussi de destruction, d’éradication de l’humain des contrées du monde.

Alors, en guise de réassurance, nous contemplons à nouveau cette effigie dont nous pensons qu’elle est notre propre projection à même la face vitrée de l’apparaître. Le fond est une eau couleur de ciel et de mer, un glacis de turquoise sur lequel nous posons l’impertinence de notre humanité, genre d’effleurement qui surgirait d’un indéfinissable néant. Car, de notre origine, nous avons perdu le souvenir. Notre cordon ombilical est si loin qui nous reliait au cosmos maternel. Nous sommes d’éternels orphelins, des êtres séparés, des insularités à la dérive, des Radeaux de La Méduse que rien ne viendra sauver d’un naufrage promis mais dont, toujours, nous reculons l’échéance à coups de jeux hasardeux, à force d’amours anonymes, de rêves dont le sillage de comète allume dans nos yeux infertiles la lumière de quelque espoir. Le massif de notre tête, ces quelques traits de sanguine suspendus dans l’espace ; le haut de notre buste, cette lame sans début ni fin, ce coutre labourant le vide, cette lame privée d’appui, comme en sustentation ; cette main qui n’en est pas une, qui ne saisit rien que le Rien, dont la forme inachevée semble signer le début d’une création suspendue entre Charybde et Scylla, ce sémaphore réduit à sa propre figuration aporétique, ce drapeau de prière ensanglanté, tout ceci nous dit le surgissement de l’homme à même sa fin dernière. Terrible eschatologie qui referme la porte avant de l’avoir ouverte. Entrebâillée seulement, avec la levée de quelques feuillets d’espoir puis la scansion définitive de la privation d’être, la lame de massicot apposant la césure mortelle. C’est ceci que nous dit cette figure dans son opposition binaire, dans sa dialectique des valeurs complémentaires. Si le vert atténué de l’amande fait se lever l’aube d’une fable, la possibilité d’une histoire, le rouge carmin, ce symbole du sang répandu, cette couleur se donnant symboliquement tel le mystère vital caché au fond des ténèbres et des océans primordiaux ne fait qu’annoncer l’irruption toujours possible du tragique habitant tout projet, toute progression sur le sentier terrestre.

Ce que nous croyons, c’est qu’en filigrane de cette figure transparaît le mythe de Narcisse tel qu’évoqué par Ovide dans Les Métamorphoses. A-peine-advenu (confions-lui ce prédicat), est cette image du chasseur dont la quête fiévreuse est celle de la découverte de sa propre épiphanie. L’eau, ce miroir dont la présence est ici assurée par le fond bleu turquoise, sera le médiateur par lequel se connaître enfin tel qu’en son apparaître. Seulement contempler sa propre beauté comporte toujours le risque d’une fêlure. La vanité de l’homme est de telle nature que, jamais, sa propre représentation n’est cernée de suffisamment de lauriers. A la beauté il veut substituer une beauté et demie, une beauté absolue telle celle des dieux. Alors son regard se trouble, alors son dépit, son orgueil déçu atteignent une telle démesure que l’onde se brise, se disperse, que sa surface s’irise de mille ondulations, de mille reflets comme si, son essence atteinte par l’inconscience de Narcisse, d’A-peine-advenu, ne pouvait plus se laisser voir que sous le régime de l’éclatement, de la fragmentation. L’onde ne reflète plus de celui qui s’y mire que les signes d’une schizophrénie patente, infini éclatement de soi dans un corps sans attache, sorte de territoire archipélagique indistinct dans le pullulement et l’anonymat des flots.

En cela, cet aventurier d’une image à constituer rejoint, par-delà sa propre évolution, le statut dont il était l’acteur dans sa prime enfance, cette position disjointe d’un corps dont il ne percevait les parties que séparées, destinées à remplir les fonctions élémentaires du mouvement, du nourrissage, de la digestion comme autant d’actes isolés sans aucun lien de subordination que ceux d’une satisfaction immédiate des désirs. Le stade du miroir lacanien l’en avait fait sortir par le biais d’une intériorisation et d’unification de sa propre réalité corporelle. Percevant son reflet à la manière d’un territoire autonome, il annulait par là même le morcellement anatomique dont, jusqu’alors son vécu l’avait assuré a minima, en attente de cette complétude médiatisée par l’image spéculaire. Le miroir accomplissait en la magique « assomption jubilatoire », le passage du divers et du pluriel, du schème purement opérationnel à l’intégration de soi dans une unité plénière dont le statut d’une autonomie et d’une liberté n’étaient pas les moindres acquis, mais la réalisation d’une essence humaine consciente de ses propres enjeux. A ce qu’il nous semble, sous l’apparence et le visible révélé par cet original collage (symbole du rassemblement de ce qui, à l’origine, était dissemblable, épars), se dissimulent, comme autant de clés de lecture, ces sèmes riches en significations dont, le plus souvent, nous sommes parcourus à bas bruit, symptôme d’une « maladie de l’être » qui n’en constitue que sa plus belle révélation. Que sommes-nous, si ce n’est cet éparpillement venu du plus loin d’un illisible chaos, ces éclisses de hasard, dont un jour, en un lieu et un instant déterminés, le Destin nous confia la garde afin que nous puissions nous saisir de notre existence dans l’enceinte même de notre corps ? Sans doute n’avons-nous pas d’espace plus réel que celui-ci. A peine advenus et déjà en partance.

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24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 10:40
Rügen, mon amour

 

‘Falaises de craie sur l'île de Rügen’

Caspar David Friedrich

 

***

 

   Mais par quel étrange événement avais-je atterri sur ce bout de caillou calcaire situé dans les latitudes septentrionales ? Sur l‘invite d’un Ami ? Après avoir découvert l’Île de Rügen dans un catalogue de voyage ? Ou bien sur un pur caprice résultant d’une rencontre médiatique ? En réalité les choses sont bien plus simples et font suite à une manière de rituel dont j’orne le choix de mes voyages. Voici ce dont il s’agit : j’ouvre largement les pages de mon Atlas, m’arrête sur une Carte physique de l’Europe, saisis un crayon, ferme les yeux et pioche au hasard, laissant la pointe de graphite de mon instrument choisir pour moi. En ce jour de Mars, mon cicérone avait désigné cette côte du Mecklembourg-Poméranie occidentale longeant la mer Baltique. Cependant, je ne partais nullement en terre secrète et cette île, souvent je l’avais survolée en avion, n’en apercevant que la forme générale qui, depuis toujours, me faisait penser à l’image d’un manchot flottant heureusement sur les flots bleus. De toute façon je présumais que ces contrées devaient en compter quelque nombreuse colonie. Il me fallait aller voir de plus près !

 

    Paris - Quai aux fleurs en ce Lundi 6 Mars 2000

 

   Sept heures. Le temps est variable comme toutes ces fins d’hiver, il demeure encore accroché aux frimas et tente quelques incursions en direction du Printemps. Je quitte Paris noyé dans une fine brume que teinte le jaune orangé de l’habituelle pollution. Etrange vision de fin du monde, on dirait que cette lueur en est le signe avant-coureur. Je traverse l’Allemagne dans sa diagonale sud-ouest, nord-est. Treize heures, je fais une pause déjeuner à Dortmund. Je mange dans une auberge sur la Place du Vieux marché St. Reinoldi. Longuement je regarde un haut bâtiment imitant un Temple grec, une grande demeure de style médiéval avec sa façade en encorbellement, ses poutres de bois sombre, puis cette église étrange portant à son sommet un clocher bulbe teinté de vert, sa haute flèche tutoie les nuages. Dix-neuf heures. Je viens d’emprunter le pont qui franchit le Strelasund, cet étroit bras de mer qui sépare l’île du continent.  Je traverse l’île pour me rendre à Putgarten, sa pointe la plus avancée en direction du Nord. J’y ai loué, pour une semaine, une petite chaumière isolée que j’ai pu voir sur une photographie envoyée par son propriétaire.

   Après quelques minutes de recherche la chaumière m’apparaît. Ma première émotion est d’ordre esthétique, qui présage de belles futures rencontres. Le logis est modeste, constitué de deux corps de bâtiment accolés. La partie arrière est couverte de tuiles rouges burinées par le vent, usées par le glissement continu du ciel. L’avant, pareil à une proue de navire, est une bâtisse de gros moellons de pierres badigeonnés à la chaux. La paille du chaume est grise avec des marbrures vertes, elle descend vers des fenêtres étroites, une porte basse. Ici, le temps est rigoureux, les embruns venus de la mer fouettent sans cesse la butte d’herbe rase, ricochent sur les murs, entourent la cheminée de sifflements lors des longues soirées d’hiver.

   Depuis mon nouveau logis, je découvre un paysage ample, ouvert sur des confins qu’on penserait être le bout du monde. L’air est gris-bleu, le ciel longuement parcouru du souci léger des nuages. Au loin, derrière la plaque de métal de la mer, une bande de terre ondule qui se perd dans les confluences atmosphériques. Tout est calme et je penserais volontiers être l’heureux découvreur d’un continent encore vierge. Nul habitat à l’horizon. Nulle présence qui pourrait troubler mon refuge de Robinson. Après mes voyages incessants, mes nombreux articles bouclés pour mon Journal, quoi de mieux que ce finistère, genre d’île incluse en une autre île, manière de labyrinthe où ne s’aventurent guère que le vol gris des oiseaux de mer, la pluie des giboulées parfois, les flèches du soleil lorsqu’il s’insinue parmi les flocons de laine des cumulus, couleur acier, bistre plus soutenu ou bien gris de Payne, cette nuance subtile qui en médiatise la belle présence. Ce paysage est si originel, il me donne l’impression d’une terre d’Eden dont les hommes n’auraient plus la souvenance, archipel égaré parmi le tumulte généreux des flots, don de quelque dieu antique retiré dans son Empyrée.

   Soir. J’ai rangé mes quelques effets, les livres que j’ai emportés pour meubler mes soirées. Je suis allé au bûcher récupérer du bois, quelques rondins, un fagot de brindilles. J’ai allumé un grand feu de cheminée. La soirée est fraîche et j’entends le vent mugir, souffler par intermittences en rafale, se déchirer aux angles de la chaumière. Heureux sentiment de confort et de plénitude. Je fume une cigarette longuement, me distrayant à suivre son filet blanchâtre, ses jeux inattendus, capricieux, sa fuite dans la trouée noire de l’âtre. Combien cette chaumière est rassurante, pareille à une mère attentive dont, redevenu enfant, je retrouverais la caresse douce, pleine d’attention. Une confiance mutuelle, une union face aux dangers, un creuset où faire se déplier l’inimitable efflorescence de l’amour.

   Tout en me sustentant d’un repas frugal, je fais l’inventaire de ce lieu magique. C’est la cheminée qui est l’élément central, qui joue le rôle de génie tutélaire du foyer. La plaque de fonte est d’un noir de bitume avec de sourdes brillances qui en distraient la surface. Deux banquettes de paille au dossier de bois encadrent le foyer, genre de sentinelles bienveillantes au seuil mystérieux de la nuit. Un soufflet aux ouïes de cuir fauve fait entendre le son rauque de sa respiration lorsque je l’utilise pour ranimer les flammes. Intense fascination du feu, cet élément si vivant, si mobile, pareil aux rondes enfantines avec leurs rapides voltes, leurs élans primesautiers que suivent de courtes accalmies.

    Parfois, entre deux jets d’étincelles, je perçois les meutes continues du vent qui font, autour de la chaumière, comme un long fleuve aux moirures que je devine étincelantes sous les premiers rayons de la Lune. Tout ceci est tellement traversé par les charmes immédiats du Romantisme : la blancheur de l’astre des nuits, les rêves qu’il autorise, la poésie qu’il fait naître, la beauté qu’il réclame, la langueur de l’âme, la mélancolie en son long et ininterrompu effeuillement dont il crée le lit fastueux, la couche voluptueuse. On dirait que le temps s’éternise, que l’instant se dilate aux dimensions de l’univers, que l’esprit gagne de larges estuaires, là où toujours il devrait être pour connaître l’ivresse de sa propre liberté. C’est un bonheur immense que de se retrouver au plein de soi, sans rien qui partage ou puisse distraire de ce qui vient, portant en son intérieur la teinte soudaine d’une large compréhension des choses. Plus rien ne demeure dissimulé, tout s’ouvre à la manière d’un calice blanc, d’une fleur de lotus qui connaîtrait l’heure plénière de la joie.

   Les minutes s’écoulent sans heurt, avec la même facilité que met un clair ruisseau à se frayer un chemin lumineux parmi les bancs soyeux de sable, les caresses du limon des rives. Une goutte pousse l’autre sans effort, simplement parce que tout va de soi, que l’estuaire appelle le milieu de l’onde, que l’onde appelle la source qui bruit au centre des floraisons du ciel. L’évidence est là qui tresse ses lanières de félicité, dit la pureté de son être, sa disposition aux âmes de ceux qui veulent bien la regarder comme la faveur qu’elle est, un fruit à portée de la main, une couronne de pétales diffusant son précieux pollen, un nectar s’enlevant de chaque chose dans l’inapparent. De lourdes solives brunes courent au plafond, que sépare entre elles la plage claire de la chaux. Une horloge rustique bat la mesure, elle est le cœur discret qui pulse son sang tout au long des jours, tout au long des nuits.

   Présence bienveillante dont je ressens les bienfaits, temps concret, infiniment palpable en même temps que discret ; étalon souple des états d’âme lorsqu’ils consentent à quelque repos. Un lit d’angle en bois fruitier complète ce tableau d’un bonheur simple, à la Rousseau, et rien ne m’étonnerait, demain, de me réveiller aux ‘Charmettes’ sur le flanc d’une belle colline. Une toile ornée de motifs bleus sert de ciel au lit. Comment ne pas rêver d’étoiles et de paysages lointains se perdant dans le mystérieux secret cosmique ? Dernier mobilier de la pièce unique de la chaumière (tout ici existe sur le mode discret, dépouillé), une table de toilette au plateau de marbre porte un broc et une cuvette en faïence blanche. Mon antique rasoir mécanique et mon blaireau fatigué ne dépareront pas dans ce décor que l’on dirait venu du fond des âges. Mais quel meilleur moyen que celui-ci pour se ressourcer, puiser l’eau de son enfance ?

 

    Matin et jours qui suivent

 

   La nuit a été calme. De temps à autre le bruit lointain du ressac contre les rochers, son glissement sur la grève de sable. Variations de la lumière que la Lune projette sur le sol de tomettes de terre cuite. De soudaines clartés succèdent à des taches d’ombre qui poudrent les murs de minces et fuyantes nuées. Depuis le cocon de mon lit, que voile son ciel de toile, je suis des yeux la ronde alentie des constellations au firmament. Leurs yeux sont si modestes mais si rassurants sur la toile infinie qui dérive dans l’immense et le silencieux ! Je crois que je suis pareil au Capitaine du navire qui a regagné sa couchette après une longue journée de navigation, méditant longuement sur la marche des Océans et les longues dérives des Hommes.

    Devant la chaumière, seul le moutonnement de l’herbe jaune, l’étal gris de la mer pareil à une lourde masse d’étain immobile. Venus du large, des goélands planent et poussent leurs cris, relayés par le tumulte des mouettes. Un chemin de graviers blancs se découpe sur le bistre de la lande. Il sinue, évite les buttes de sable, cherche les percées parmi la végétation rare. Des marches sont taillées dans le derme blanc de la falaise. Quelques rafales de vent montent de la mer, lèchent les hauts murs de calcaire, se perdent au sommet dans les touffes végétales aux cheveux hirsutes. Maintenant je suis sur la grève semée de gros graviers. Y figurent aussi des blocs tapissés de mousse, ils sont des géants débonnaires qui veillent à la tranquillité du rivage, l’abritent des plus fortes houles. De courtes vagues s’irisent au sommet des flots, de fines gouttelettes s’en échappent en une scintillante crête de brume. De loin en loin s’illuminent de rapides arcs-en-ciel, ils semblent vouloir dire le précieux de l’heure, montrer son étrange magnétisme.

   Assurément, ici se diffuse une bien belle énergie, portée tout au sommet de sa blancheur, de sa radiance. Tout semble s’originer à l’immense courbure de la mer, s’augmenter de la densité des falaises, se diffuser au plus haut du ciel qui vibre à la manière d’un cristal. Ne serait-ce, en cette pointe extrême de l’île, son âme qui se livrerait en l’entièreté de son être, que ne verraient que les oiseaux et les Promeneurs égarés, emplis d’une juste et fixe solitude ?  Un genre d’offrande infinie dont nul ne pourrait tracer la forme, seulement l’emporter au plein de son cœur, là où bat le rythme du sang secret de la Vie ? Il y a une immense dette de l’Homme en même temps qu’une exacte sidération au simple fait de pouvoir exister en tant que l’observateur d’un tel prodige. Oui, c’est ceci le prodige, l’incommensurable ravissement qui s’empare de soi au contact des belles œuvres d’art, sur le bord du paysage inouï, ce miroir qui ouvre la conscience, en démultiplie la faveur, en illumine les lumineuses coursives.

   J’avance sur le bord du rivage. L’air vibre doucement sous l’eau limpide du ciel. Au loin, de courtes vagues s’écroulent dans un éblouissement d’écume. Parfois, je me baisse, saisis un galet, lui fais faire une série de ricochets. Touchées par le premier soleil, les falaises de craie sont teintées de vermeil. Tout à l’heure, sous la lumière zénithale, elles crépiteront de blancheur et il faudra protéger ses yeux afin de ne pas être ébloui. Ce qui se remarque ici, surtout, c’est ce large silence qui ensevelit tout dans une sorte d’ouate, de neige infinie. Rien ne s’y entend, hormis parfois, au loin, les cris des oies cendrées et des bernaches. Ce lieu est un lieu de repos, de recueillement. On n’est nullement distrait de soi, on est au centre, là où cela murmure, là où cela chante si discrètement.

   On est pareil à un jeune enfant qui s’enchante des premières images que le monde lui adresse, un ravissement se dessine derrière les yeux, envahit avec bonheur la chair disponible, infiniment disponible à l’accueil du vent, de l’oiseau, de l’immense flaque d’eau qui réverbère la touche légère des nuages. Un seul mot alors vient à l’esprit, ‘harmonie’ et tous les soucis s’effacent comme par l’effet d’une généreuse magie. De lourds pieux de bois sont enfoncés parmi le peuple des pierres qui parsèment l’estran. Ils ressemblent à une rangée de gardiens débonnaires chargés de protéger l’île des assauts de la mer lors des marées d’équinoxe. J’imagine la furie des tempêtes, j’en ressens en moi la tonnante énergie, j’en perçois l’écho lointain, il résonne jusque dans les abysses peuplés d’étranges animaux marins aux yeux soudés de cécité. C’est étrange tout de même la force de l’imaginaire, on est ici et ailleurs en même temps. On est dans le calme le plus pur qui se puisse imaginer et l’on est, simultanément auprès de ces étranges dramaturgies qui animent le mystère des océans.

  

   Soir dans la chaumière

 

   J’ai beaucoup marché aujourd’hui, un peu au hasard des chemins. M’éloignant de la côte, parcourant l’espèce d’immense steppe qui constitue le pays intérieur. J’ai longtemps rêvé, assis sur un talus d’herbe entre la haute lumière du ciel et les tourbes noires dont, parfois, j’ai aperçu les briques régulières exposées au vent. Les autochtones les laissent sécher longuement, elles seront le combustible d’hiver, rougeoyant au cœur d’un vieux poêle, réchauffant les mains et donnant au corps quelque vigueur que le froid leur aurait ôtée. Dans ce paysage si paisible, hors du monde et de ses habituelles tracasseries, tout se donne dans une belle simplicité. L’eau du lac est claire, ourlée d’un gris bleuté qui rassure l’âme. Des touffes de roseaux, hésitant entre blé et sable, illuminent les rives. Des cabanes de bois, ici et là, couvertes d’une toile de bitume, le tuyau émergeant du toit indiquant la présence d’un feu, en automne, après la journée de pêche. Comme à l’accoutumée, désormais, j’ai allumé un feu. Les braises sont vives qui réchauffent.

   Je feuillette un livre que j’ai emporté sur les œuvres du peintre romantique Caspar David Friedrich. Des images de rêve dont je ne me lasse jamais. Son ‘Lever de lune sur la mer’ avec ses quatre personnages mystérieux, genres de spectres dont nul ne sait s’ils sont vivants, s’ils se sont cristallisés, tout à la contemplation du paysage qui paraît les fasciner ; sa ‘Mer de glace’, ses blocs tranchants, ses lourdes congères sur laquelle rebondit une étrange clarté et, bien sûr, cette reproduction dont, à l’instant, j’emplis mes yeux avec un plaisir infini, ses ’Falaises de craie sur l’Île de Rügen’. Image accomplie du romantisme en peinture, traduction picturale du sublime que personne, jusqu’à présent, n’a pu ou su égaler. De part et d’autre du tableau, deux personnages, un homme et une femme, sont totalement livrés à une profonde méditation liée à l’étrange beauté de la Nature. Des falaises intensément lumineuses, découpées, des pointes et des dents se détachent sur un fond d’eau à la teinte indéfinissable, légèrement parme au loin, avec des lents dégradés de bleu-gris, de bleus-jaunes au plus près.

   Des arbres majestueux occupent la partie supérieure du tableau mais sans l’alourdir, tellement leur présence est discrète, leurs feuilles un simple poudroiement dans l’air léger. Ramures des arbres et falaises concourent à délimiter un espace pareil à une scène de théâtre, ce qui, bien entendu, accentue la dramaturgie qui est l’un des caractères singuliers de l’art romantique. Il s’agit d’émouvoir et de transporter le spectateur en un lieu de félicité, de créer une tension entre son enchantement et son désespoir supposé si cette scène était ôtée soudain de ses yeux. Les personnages en habits de ville donnent l’impression d’appartenir à une classe bourgeoise ce qui, sans doute, dans l’esprit du Peintre, renforçait cette idée d’un spectacle raffiné, délicat, un luxe en renforçant un autre. 

    Alors, parmi le rougeoiement des bûches, à l’abri du vent qui, parfois rugit, loin du regard et des influences des hommes, seulement inclus dans le territoire de mon intime subjectivité, voici comment m’apparaît cette Île de Rügen, quelle est son essence, comment vient-elle à moi alors que, maintenant, devant moi, je n’ai plus qu’une reproduction idéalisée de sa forme ? Bien évidemment, le paysage vrai, la peinture définissent deux ordres de réalité bien différents. La Nature est une présence palpable, la Peinture une idée considérée par l’esprit. Mais je crois que ces deux modes d’approche, loin d’être distincts, sont infiniment complémentaires. Le Paysage réel s’accroit de cette dimension artistique, tout comme la Peinture gagne son autonomie, affirme son esthétique au gré d’une comparaison avec ces rochers blancs qui surplombent l’immense dalle d’eau, avec ses arbres qui coiffent les collines minérales.

   Ce que je ramènerai, je crois, de mon voyage du Septentrion, ce seront des images multiples, réelles, imaginaires, chacune s’exhaussant de la présence de l’autre. C’est ceci qui est admirable, l’art se reportant au quotidien et l’accomplissant bien au-delà des habituelles conventions, des idées toutes faites, des clichés et autres lieux communs. Si, d’une manière indéfectible, la Nature est première dans l’ordre des apparitions, il est indispensable que l’Art en son essentialité vienne parfaire cette vision originelle, la dotant des mille vertus qu’infuse en son être le génie de l’Artiste. C’est peut-être parce que j’aurai vu la toile de Friedrich, mais aussi les falaises de Rügen, que ma conscience sera habitée de ces deux beautés complémentaires.

   Je crois que le feu a projeté en moi ses propres nécessités internes. Le feu est toujours vif esprit, bourgeonnement, efflorescence, dilatation, effusion de lumière, crépitement, chaleur et passion. Il ne laisse nullement en paix celui dont le regard le traverse comme une flèche trop puissante troue sa cible et poursuit son voyage aérien. Le feu est une brûlure, une intensification de ce qui est, raison pour laquelle il nous entraîne à sa suite, sollicite le songe, libère les énergies, force à dilater sa pupille, à voir au-delà du réel ce qui se donne comme son aura, son écho, sa parole répercutée, ouverte, infiniment disponible aux errances au long cours. Non, le réel n’est nullement séparé du geste de l’Artisan qui modèle une boule de terre, de l’Enfant qui fait tourner son moulin dans l’eau et qui est déjà bien plus loin que son corps nous le laisserait supposer, de l’Artiste qui nous convoque à la fête infinie d’une initiation qui débouche sur la flamme d’une pure joie.

   Oui, il faut couvrir de cendre les braises, laisser reposer son esprit, se disposer au somme tranquille que traverseront les javelots du rêve ou bien le cristal d’une brume légère. Demain attend à la porte avec son aube bleue, ses surprises, parfois ses désagréments. Quoi de plus précieux alors que de faire venir à soi la douceur d’une plage, la caresse du vent, de dresser dans sa propre fantaisie les hautes falaises d’une libre rêverie ? Oui, il est essentiel de rêver. Demain, quand les falaises s’éloigneront de moi, que je ne percevrai plus les cris des bernaches, que me restera-t-il, si ce ne sont ces flocons de présence logés au cœur même de ma mémoire ? Toujours, en soi, l’on emporte un coin de nature, le bleu pâle d’un ciel, le sourire d’une rencontre, le piquant d’une fragrance, une saveur tapissée dans quelque coin du palais.

 

   Veille du départ

 

   Comment occuper l’intervalle de sa journée alors que, déjà, l’on est ailleurs, sur la route qui conduit vers Paris ? Que faire sinon marcher au hasard des collines, regarder le doux moutonnement de la mer à l’horizon, s’absorber dans la première sensation qui vient : la lente ascension du soleil dans un ciel qui gire à l’infini, portant avec lui de légers nuages, sentir le vent sur son visage, deviner la forme de la course du prochain oiseau de mer, sa fuite, soudain, dans le silence du jour. Puis, devant mon indétermination, je décide de quitter l’Île de Rügen, de rejoindre Hiddensee, cette autre île qui ressemble à un hippocampe. Un instant, je souris à cette fable zoologique qui a traversé mon esprit. Rügen était ce genre de manchot débonnaire affalé de toute sa large anatomie sur le bleu de la Baltique, alors que ce bout de terre effilé d’Hiddensee avait la grâce de cet étrange cheval marin qui ondulait paresseusement parmi les flots turquoise.

   A Seehof j’ai pris une barque de pêcheur afin de traverser le Vitter Boden, ce bras de mer compris entre les deux îles. Mon Passeur était aussi bavard qu’une pierre et je pensais qu’ici, le silence était une vertu essentielle. J’ai ensuite gagné la pointe extrême de ce bout du monde, reconnaissant en moi l’empreinte continue de la recherche d’un idéal. Métaphoriquement le Nord le plus extrême figurait la pointe la plus avancée de la conscience, le point d’acmé au-delà de laquelle elle se confondait avec les choses mêmes, pénétrant leur essence jusqu’à une sublime transparence. Sur mon chemin j’ai croisé quelques Natifs d’ici, taciturnes, tête engoncée dans leurs capuches. Il faut dire l’air était vif et n’incitait guère à entretenir une conversation.

    Bientôt, planté au sommet d’une colline d’herbe rase que colorient en jaune les touffes de genêts, j’aperçois le Phare de Dornbusch à la haute silhouette blanche, tour percée de quatre fenêtres étroites, sommet occupé par une galerie et une lanterne coiffée de rouge qui tranche avec le ciel devenu si clair, pareil à une étoffe légère lissée de vent. Je gravis lentement la pente. Le sol est souple sous mes pas, sablonneux, semé de quelques pierres sombres. Une volée de marches de bois permet d’accéder à une porte étroite demeurée ouverte. Elle fait une tache d’ombre au travers de laquelle je pénètre bientôt. Dès le premier abord, je dois accoutumer mes yeux à cette pénombre visitée de blanc, mais en profondeur, la surface reste muette. Je pousse quelques « éhoo, éééhooo » afin d’attirer l’attention du Gardien mais seul l’écho de ma voix me revient ourlé des brumes qui tapissent les murs.

    Je grimpe les très nombreuses marches qui conduisent au sommet. Des éclats de lumière surgissent chaque fois que je franchis un nouveau palier. Parvenu au niveau de la quatrième ouverture, je sais que, bientôt, se découvrira ce panorama dont je souhaite qu’il porte ma vue aussi loin que possible, peut-être dans un pays fictif pareil à celui qui me visite lors de mes rêves éveillés. Je débouche sur la galerie. Le vent souffle fort et tourbillonne, m’oblige un instant à fermer les paupières. Je contourne la lanterne et trouve enfin un abri d’où je peux, à loisir, admirer ce Pays du Bout du Monde. Je ne pense plus au Gardien qui doit sans doute accomplir quelque tâche non loin du phare. J’ai emporté ma longue-vue et je peux découvrir aussi bien ce qui est éloigné que ce qui est rapproché, dont j’agrandis les images à volonté. Face au large, la vue est immense et se devine la courbure de la Terre, ce large arc de cercle où, nous les Hommes, sommes éparpillés tel un peuple de fourmis à l’assaut de quelque inconnu.

   Au premier plan, des boqueteaux, des boules végétales jouant sur la gamme des verts : bouteille, Viride virant au bleu, Véronèse aux touches plus claires, plus étincelantes. Un véritable enchantement pour les yeux, un breuvage pour l’esprit, une nourriture pour le bonheur. Plus loin une bande jaune assourdie, un genre de courte savane court devant le miroir étincelant de la mer. Les bleus, sous cette latitude nordique, touchent à l’évanescence, deviennent translucides, impalpables. On dirait des ailes de libellule, des étoffes de contes de fée, des feuilles traversées de lumière. C’est un arc-en-ciel aérien, ineffable, dont nulle lèvre ne pourrait tracer le contour, dire le nom. Cela a la consistance d’un givre, l’à peine insistance d’un Tiffany, la libre insouciance d’une fumée qui se dissipe dans les plis illisibles d’un sentiment, se réfugie dans les arcanes mystérieux de l’amour. Parfois, là où la flaque de lumière resplendit, j’ai l’impression d’un néant qui pourrait s’ouvrir, déboucher sur l’autre face de la Terre, là où les hommes ne sont jamais allés, le vertige des mots s’absentant d’une phrase.

   En direction de l’intérieur de l’île, c’est un étroit chemin qui trace sa flèche rectiligne sur la butte d’une digue. Lors des équinoxes, lorsque la Baltique se gonfle et déferle, j’imagine cette bande d’étroit bitume recouverte d’eau et les Autochtones obligés de prendre leurs barques afin de vaquer à leurs occupations. Ce paysage est beau à force du dénuement dont la Nature l’affecte grâce à sa toute-puissance. Alors les choses reviennent à leur place : les Hommes demeurent au sein de leurs maisons, blottis contre la cheminée, la Nature règne en maîtresse poussant ses flots d’écume blanche partout ou un morceau de sol veut bien l’accueillir. Des maisons blanches aux toits de tuiles sont disséminées ici et là, parfois solitaires, parfois regroupées en minuscules hameaux. Puis, dans le cercle de ma lunette, se dévoile une belle chaumière aux murs étrangement bleus, réplique, sans doute, de la Baltique si proche. Son toit est recouvert de chaume gris, des lucarnes s’y découpent, un faîtage laisse apparaître une cheminée de briques. Heureux pays qui accorde encore une belle place à la Tradition, elle est l’âme de ce lieu insulaire, la gardienne des impressions premières, celles qui lient à jamais l’homme à son habitat.

   En longeant la côte je découvre ce que la carte, que j’ai eu le soin de consulter, nomme la Balise Gellen-Hiddensee. C’est un phare qui ressemble en tous points à celui sur lequel je me trouve mais qui est de taille bien plus modeste, entouré d’une haie d’ajoncs, situé près de pins qui l’encadrent. Je lui trouve fort belle allure et je sens résonner en moi, à son contact, cette étrange source intérieure qui me guide toujours vers des abris familiers, rassurants et je rêve, un jour, de pouvoir devenir le Gardien temporaire d’un tel refuge. Je sais que sa forme ronde, tout comme celle d’un moulin à vent, est déjà un signe de bien être et de calme assurés.

   Je termine mon inventaire visuel par cette grève de sable blanc qui lance en direction du ciel ses nappes de clarté. Nulle vie sur cette plage. Seulement une barque ancienne chargée de caisses de bois, étrave levée vers une butte de sable couverte d’oyats.  Quelques cabines de bain grises tournent le dos à la mer. J’imagine leur envahissement à la belle saison, les carrés de couleur des serviettes, le rire joyeux des enfants, les peaux profitant des rayons du soleil. Ce peuple d’Îliens est courageux. Comment les gens d’ici peuvent-ils plonger dans une eau à quinze degrés, parmi les rafales de vent ? Je crois bien que je les envie, moi qui ai grand-peine à me réchauffer au cœur de l’été méridional. Oui, il faut être né parmi les embruns, avoir connu les tempêtes d’équinoxe, avoir croisé en mer sur des esquifs de fortune pour affirmer cette audace-là, se confronter à une Nature si rigoureuse, si exigeante. Les Indigènes ont du sang de Vikings dans les veines, ceci est sûr. 

   A peine ai-je archivé toutes ces images dans ma mémoire que je m’apprête à redescendre. Dans l’encadrement de l’étroite ouverture qui conduit à l’escalier, une sorte de Géant se montre, bonnet marin, ample barbe grisonnante, visage rieur, épanoui. Je veux m’excuser de ma visite clandestine et tente de lui expliquer, en mauvais allemand, la raison de ma présence ici, son chez-lui, je présume. Mais le Gardien ne semble nullement choqué de ma visite. Il me serre vigoureusement la main et profère un puissant : « Willkommen in Hiddesee, Fremder, und der Himmel segne dich! », ce que je traduis approximativement par « Bienvenue à Hiddensee, Etranger, et que le ciel te bénisse ! » Sur ce, sans autre forme de procès, le Géant procède à quelques réglages de son feu, comme si j’étais soudain devenu transparent. Descendant les degrés du phare, je me réjouis d’avoir enfin croisé un Autochtone de la plus belle espèce, nullement muet et doué d’une sacrée force, mes phalanges meurtries en témoignent. 

   J’ai regagné ma chaumière. Je passerai cette dernière journée à errer ici et là, sur la grève blanchie de sel, près des lacs aux eaux limpides, sur les hauteurs des falaises, tout près de l’immense forêt de hêtres rouges. Je choisis quelques galets à rapporter à Paris. Toujours un minéral m’accompagne en souvenir d’un lieu, d’une émotion, d’une beauté. Sur sa face polie, j’écris à l’encre de Chine, l’endroit de sa provenance. Chez moi, tout un peuple de pierres témoigne de mes voyages. Le crépuscule teinte de corail l’ensemble de la côte. Les mouettes font leurs dernières chorégraphies, traces grises qui s’effacent dans l’air.

 

   Paris

 

   Voici, j’ai regagné le ‘Quai aux fleurs’. Je suis sur mon balcon. Je regarde distraitement les allées et venues de quelques Passants sur les quais. De lourdes péniches descendent la Seine. Des mouettes filent au ras de l’eau. Ce sont les mêmes que celles de Rügen. Peut-être m’ont-elles suivi depuis les rivages du Septentrion ? Les choses sont si étonnantes, dont parfois, nous n’apercevons nullement la réalité. Si étonnantes !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:12
Saison 3 : Automne

‘La rentrée des troupeaux’

Scène d’Automne

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

 

                                                              Du pays des pierres en ce jour d’Automne

 

 

            Très chère Sol,

 

   Laisse-moi te dire combien j’ai été heureux de découvrir un peu de ton itinéraire adolescent. Cet âge est aussi délicieux que troublé et nous portons tous en nous ces souvenirs paradoxaux d’une histoire qui se cherche et hésite à s’engager sur la voie de l’avenir. Mon tour est aujourd’hui venu de t’entretenir de ce que fut mon âge mûr, ce flamboiement avant que la lumière ne commence à baisser. Sans doute t’étonneras-tu de mon choix. N’eût-il pas été plus exact de mesurer cet âge au plus haut de son être à l’aune de l’été, cette saison qui exulte et semble dire le milieu du parcours de l’homme ? Certes j’aurais pu choisir ce symbole. Mais, il faut bien en convenir, la figure de ce dernier, avant même qu’elle ne paraisse, ne comporte en soi aucune valeur implicite. Rien ne désigne la Colombe comme emblème de la paix et, tout aussi bien, le mouton aurait pu convenir quant à l’évocation d’une image de calme, de sérénité. Je crois que la maturité aurait pu se montrer en effet sous la bannière éclatante de la Volonté de puissance nietzschéenne, tout juste au « Grand Midi ; moment de l’ombre la plus courte », comme il est dit dans ‘Le crépuscule des idoles’. Là où se situe la croisée des chemins, là où, à partir de soi, il faut donner acte à la création, avec détermination, lucidité, effaçant toutes les illusions, les faux-semblants.

   J’aurais pu convoquer Simone de Beauvoir et sa ‘Force de l’âge’, tant cette autobiographie peut passer pour l’emblème de l’atteinte d’un sommet où il est loisible de se retourner sur son chemin, mais aussi d’en saisir la fuite vers l’horizon des jours. Mais je te donne quelques phrases du livre de Simone de Beauvoir où elle fait le récit de sa visite en Grèce, en compagnie de Sartre :

   « Nous sommes montés à dos de mulet au Temple de Bassae ; nous avons gagné en car Sparte où il n’y avait rien à voir, et Mistra, où nous avons dormi sur le sol d’un palais démantelé. Quand nous avons ouvert les yeux, cinq ou six visages, encadrés dans des fichus noirs, se penchaient vers nous avec perplexité. Nous avons visité toutes les églises, regardé toutes les fresques, saisis et ravis par cette massive révélation de l’art byzantin. »

    Aussi, percevras-tu avec moi, combien cette hâte à s’emparer de tout ce qui rencontre les yeux, « toutes les églises », « toutes les fresques » (j’ai pris soin d’accentuer toutes), certes témoigne d’un désir solaire, estival, en même temps qu’il dissimule la sourde angoisse du vieillement automnal. Nous sommes irrémédiablement des êtres en partage, des êtres scindés qui ne progressent qu’à enjamber l’abîme !

   Mais, comme tout âge, comme toute désignation temporelle, la focalisation est arbitraire si bien qu’il ne saurait y avoir quelque exactitude dans le choix de tel moment par rapport à tel autre. Ce que je crois, c’est que cette fameuse ‘croisée des chemins’ n’est qu’une pointe zénithale, que l’acmé de la position des aiguilles du cadran ne se donne que dans l’instant, avant même que le déclin ne se manifeste. Toujours le plus bel été solaire est suivi des ombres de l’automne. C’est bien là la trace de notre finitude que d’apercevoir l’ubac depuis l’adret où nous progressons. Toujours le voilement succède au dévoilé.

    Mais que je te dise quelques événements de cet âge dont le souvenir, aujourd’hui, s’éclaire de bien belles histoires. Mon ‘Grand Midi’ a été celui de mon long séjour parisien. Je logeais ‘Quai aux fleurs’, près de l’Île Saint-Louis. Je travaillais pour le compte de ‘Méridien’ mon Journal et j’écrivais quelques essais et de courts romans. Je voyageais beaucoup et ramenais des pays visités, certes des images, mais surtout des sujets d’écriture liés à mes rencontres, de sublimes paysages que j’archivais précieusement dans ma mémoire. Un été, j’ai fait un saut à Stockholm et, survolant une plaque d’eau brillante que je tenais pour le Lac Roxen, je ne pouvais que penser à toi, Sol, penser à ce rapide été, à cette longue correspondance qui, depuis, unit nos deux destinées.

   Je me plaisais à Paris, en parcourais les rues, passant de longues heures dans les salles des Musées et la quiétude des Bibliothèques. Mais tu connais mon penchant pour les livres, mes rayonnages sont pleins qui ploient sous la charge. Que dire de plus, sinon évoquer le charme d’une vie de célibataire ponctuée de hasards amoureux, de chemin à deux avec des compagnons occupés des mêmes soucis : lire, écrire, méditer sur des œuvres, flâner au hasard des quartiers. Revenu à ma terre d’origine, il m’arrive encore de faire un saut à Paris, j’y ai conservé mon pied à terre, de reproduire à l’identique des trajets qui, jadis, furent les miens, mais aussi de découvrir mille lieux étonnants dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

   Afin d’illustrer symboliquement mon propos, je vais te décrire ce tableau de Brueghel l'Ancien, ‘La rentrée des troupeaux’, qui nous montre une scène d’automne. Tableau, pour moi, de la maturité lorsque, parvenue à son sommet, s’amorce la redescente vers d’autres lieux, vers d’autres temps. Le ciel, gris-bleu, annonciateur d’un futur orage est un temps de nécessité, de destin si tu veux, tout comme l‘âge mûr est celui de nos responsabilités, de nos créations, de nos réalisations les plus significatives. Un fleuve s’écoule, forant son chemin entre de hautes collines de calcaire, une illustration, si tu veux, des ‘travaux et des jours’, ce labeur qui occupe le plus clair de notre temps, y imprime le signe le plus effectif de la réalité.

   Brueghel nous montre, dans un évident réalisme, des hommes occupés à leur tâche, aiguillonnant un troupeau de bêtes (reflet de leur volonté de puissance ?), poursuivant leur route sans se distraire de ce qui est leur existence, de ce qui tisse leur quotidien. Oui, parfois, j’ai éprouvé cette sensation d’avancer dans une étroite ornière, de n’en pouvoir sortir qu’au risque d’une perte, et donc d’éprouver la liberté à la manière du bien le plus précieux. Mais l’on peut être libre dans son travail et esclave dans ses loisirs, ce sentiment est si subjectif, ressenti en chacun de manière fort différente. Pendant cette longue période, je crois avoir éprouvé ma liberté au gré des différences dont ma vie était constituée. L’écriture de mes fictions me reposait de mes articles de journal, mes voyages me distrayaient de mon écriture. Peut-être n’est-ce que cela la liberté, suivre l’inclination de ses désirs, la pente de son imaginaire, trouver la paix à la source alors qu’on se dirige vers l’estuaire, connaître la beauté de l’automne au beau milieu de l’été, penser au froissement des feuilles mortes, au frisson que l’on éprouve à leur contact alors que la sève bourdonne dans les bourgeons. Si tu veux, une joie de la distance, du recul, de l’écho des choses plutôt que de leur simple présence.

    Certains jours, ici, commencent à décliner et quelques gelées montrent parfois leur blanc silence à l’heure indécise de l’aube. Ensuite, les journées sont lumineuses et le Causse joue ses deux teintes alternées : le blanc de la pierre, l’or brun des feuilles. Comment trouver paysage plus subtil et plus simple en même temps ? Je présume qu’en tes scandinaves contrées c’est déjà le froid qui s’annonce et, sans doute, bientôt la neige. Afin de prolonger les mots de ta dernière lettre, je vais citer à mon tour les quatre premiers vers d’Ondine Valmore dans ‘Automne’ :

« Vois ce fruit, chaque jour plus tiède et plus vermeil,

Se gonfler doucement aux regards du soleil !

Sa sève, à chaque instant plus riche et plus féconde

L’emplit, on le dirait, de volupté profonde. »

  

   Je perçois dans ces quelques mots cette ‘force de l’âge’, ce gonflement du jour, cette sève qui parcourt aussi bien le fruit que le corps de celui, celle qui avancent vers leur futur. Pareil à un éclatant bonheur au rivage du monde. Cependant d’autres sucs se déploient dans l’ombre,  d’autres flux gravitent en d’illisibles endroits, d’autres attentes habitent les membres, les disposent déjà à quelque engourdissement. Tu auras compris qu’ici je ménage une transition, que j’appelle ta prochaine lettre à faire état de cet âge qui est le tien, tout comme il est le mien.

De ces signes avant-coureurs de l’Hiver. Non, ils ne sont nullement tragiques, ils dessinent en nous, dans la profondeur de notre être, le trajet de nos lignes de force. Certes elles faiblissent mais n’en ont que plus de valeur. Sache-le, Solveig, toujours nous avons, devant nous, l’entièreté de la Vie. Oui, l’entièreté. 

 

Affectueusement tien

Jacques

 

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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:07
Saison 2 : l’Été

‘La Moisson’

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

                                                            Près du Lac Roxen, ce jour d’Eté 2020

 

 

          Cher Jacques,

 

   Vois-tu, par-delà le temps (il y a un grand intervalle entre ta lettre datant du printemps dernier et la mienne), je te rejoins dans ce long écoulement que sont nos vies. Comme si, depuis la jeunesse que tu évoquais, à mon adolescence dont je vais te parler, existait un pont, une arche qui unissaient nos communes destinées. Oui, tout comme toi, parfois, j’éprouve le besoin de faire une halte, de tenter d’apercevoir ce qui a été, dont aujourd’hui, je ressens les vagues venir jusqu’à moi avec la beauté toute particulière des souvenirs lointains. Certes, ils ont pris, comme sur les vieilles photographies, une teinte sépia, elle n’est jamais que ce voile de rêve que nous posons sur les choses qui nous sont chères ou l’ont été.

   Ici, dans mon ‘Grand Nord’ comme il te plaît de nommer ma Suède natale, l’été vient de surgir sans prévenir. A peine l’hiver terminait-il de blanchir les bouleaux que de grandes lames de clarté ont envahi le ciel, que la longue nuit a laissé la place à un jour qui paraît infini. Dans les rues des villes, aux terrasses des cafés, les tenues sont légères, les teints se hâlent, les sourires illuminent les visages. C’est un vrai bonheur d’être ici, à quelques lieues du Pôle, au milieu des forêts d’épicéas et de sentir toute cette douceur à fleur de peau. Aujourd’hui, en ce jour du solstice, il semblerait que les âmes se soient disposées à quitter les corps pour flotter au plus haut de l’éther où planent les grands oiseaux au vol si libre, si fécondé d’espace.

   Peux-tu au moins imaginer depuis ton ‘Causse’ lointain la félicité qui touche les gens d’ici ? Sortir d’un long hiver est toujours signe d’une belle joie. Ce soir, pour la fête de la ‘Midsommar’, près de grands bûchers dressés aux quatre coins du pays, d’immenses brasiers seront allumés, ils sont censés chasser les mauvais esprits, ramener la lumière sereine, bienveillante. Dans leurs cheveux blonds, les filles auront placé d’éblouissantes couronnes de fleurs, symbole de renaissance et de fertilité. Les yeux des garçons brilleront, pareils à ces braises éclairant la nuit. Je n’ai plus l’âge de me mêler à ces joyeuses farandoles, de marcher de bon matin pieds nus dans la rosée pour donner un gage à une santé que j’espère éclatante joyeuse.

   Mais, maintenant, je dois te parler de mon âge adolescent. Solveig, mon prénom, est-il un genre de prédestination qui aurait porté en lui mes affinités avec la belle saison ? ‘Solveig’, comme tu le sais, signifie ‘chemin de soleil’. Toujours je me suis demandé qui, du chemin ou du soleil, avait le plus d’importance. Je crois savoir qu’il s’agit du chemin pour la simple raison que je crois être plus une fille du passage, de la transition, du voyage qu’une héritière du feu solaire. Tu te souviens, j’ai la peau claire que le moindre rayon de clarté peut contrarier et je dois porter des lunettes si je veux me protéger des trop vives lumières. Toujours j’ai aimé les chemins sauvages qui s’enfoncent dans la forêt boréale, ourlés de mystère. De ma ‘Bicoque rouge’ comme tu l’appelles, je n’ai que quelques pas à faire pour me retrouver au milieu des arbres qui m’ont toujours enchantée, les mélèzes, les sapins aux larges ramures, les saules, les peupliers qui voyagent si haut !

   Adolescente j’avais un ‘petit ami’, il se nommait Nils, oui comme le jeune aventurier de la fable de Selma Lagerlöf qui volait en compagnie d’une bande d’oies sauvages. Il était sauvage à sa manière et amoureux de la jeune fille blonde que j’étais. Oh rien que de bien naïf, quelques baisers volés entre deux cueillettes d’airelles, une caresse discrète tout contre le bleu pâle des eaux du Lac. En vérité, plus une émotion de la découverte de l’Autre que les ramifications d’un sombre désir. Tout ceci est pour plus tard, n’est-ce pas, Jacques, à l’âge adulte lorsqu’un Jeune Français vient visiter les nordiques contrées, y faire la connaissance d’une Sara, d’une Ingrid ou bien d’une Solveig.

   Oui, ces souvenirs sont agréables qui, après bien des années, nous réunissent le temps d’une correspondance. Vers mes 15, 16 ans, j’étais volontiers solitaire, préférant, le plus souvent, aux réunions nombreuses, mes errances infinies dans la nature. Je crois qu’elles apaisaient mes premières angoisses, donnaient un but à mes questionnements qui menaçaient de tourner en rond. Mais tu sais, tout comme moi, combien cet âge d’entre deux âges est le moment du doute, du refuge en soi, de l’impermanence de son propre être, peut-être, du reste, n’en saisit-on jamais que quelques bribes que disperse le vent de l’existence ?

   Tu sais, ton idée de figuration de l’âge au travers d’une toile, j’en ai aussi éprouvé la belle exactitude. Aussi vais-je te parler du beau tableau de Brueghel l'Ancien, ‘La moisson’. Oui, cette profusion de vie est semblable à celle de l’adolescence, une haute lumière plane au zénith qui invite à poursuivre son chemin dans l’arc-en-ciel éblouissant de la joie. Tout se donne comme infiniment disponible, ouvert, telles ces clairières boréales enserrées dans leurs tuniques de bouleaux cendrés. Rien ne contraint. L’horizon est clair, les champs bien délimités sur lesquels se dresse la fière moisson. Pourrait-il y avoir plus belle figure de promesse d’un destin qui appelle et fait signe vers l’avenir ?

   Cette œuvre, je ne la connaissais pas lors de mon adolescence mais je crois que je l’aurais aimée à sa juste valeur. Tout à la fois, je me serais aussi bien retrouvée dans ces moissonneurs occupés à leur tâche que dans ces personnages se sustentant de quelque simple repas, que dans ce dormeur retrouvant ses forces dans le sommeil.  Tout ceci pareil à ce bouillonnement, à cet excès de vie, à cette infinie et toujours renouvelée variété dont tout adolescent a fait l’expérience sans même se rendre compte qu’il s’agissait là de la figure du mouvement humain, de son prodigieux dynamisme. Mais c’est souvent ainsi, l’on ne perçoit l’essence des choses qu’à s’en éloigner dans le temps, qu’à mettre de l’espace entre ce qui est et ce qui a été. Et cet arbre généreux qui se dresse au beau milieu de la scène, n’est-il le symbole de cette sève qui parcourt le corps des éphèbes et des jouvencelles afin de leur révéler la puissance qui est en eux, que le temps ne demandera qu’à faire s’épanouir, fructifier ?

   Je ne terminerais nullement ma correspondance sans me faire l’écho d’une parole poétique, celle d’Ondine Valmore dans ses ‘Cahiers’. Poésie intitulée ‘A Jacques’. Tu y trouveras les allusions que tu voudras. Peut-être une espièglerie venue du plus loin de l’adolescence :

 

« Durant les longs étés, quand la terre altérée

Semble se soulever, blanchie et déchirée,

Pour chercher vainement un souffle de fraîcheur

Qui soulage en passant son inquiète ardeur… »

 

*

 

    « Inquiète ardeur » de l’âge nubile ? Et, maintenant que les moissons ne sont qu’une brume à l’horizon de la mémoire, où donc, sinon en nous, trouverons-nous « un souffle de fraîcheur » ?

 

                                              Ta fidèle Nordique, Solveig.               

 

 

 

 

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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:01
Saison 1 : Printemps

‘Printemps’

Pieter Bruegel le Jeune

Wikimedia Commons

 

***

 

 

                                                                        Depuis mon Causse, Printemps 2020

 

 

                Ma chère Solveig,

 

   Sais-tu les morsures du temps qui passe ?  Elles laissent en nos vies les plus vives douleurs. Mais que nous servirait-il de nous plaindre, sinon d’affadir notre présent, ce tissu fragile qui glisse entre nos doigts sans qu’il ne nous soit jamais possible d’en arrêter la course ? En leur temps, les Romantiques cultivaient la mélancolie et la douleur, en faisaient l’ordinaire de leurs jours teintés d’une longue tristesse. Mais bien loin cette époque qui se réfugie au fin fond du passé, que tu connais si bien, d’ailleurs, et c’est comme si, pour nous, elle n’avait nullement existé. Mais, ma Muse du Grand Nord, je ne veux point disposer ton âme à de grises et funestes pensées. Je veux simplement évoquer le premier âge de mon enfance, cette pépite qui brille mystérieusement dans une veine noire de la terre. Jamais nous ne l’oublions cette gemme qui nous dit notre être dans la plus exacte vérité qui soit.

    Nous étions alors si naïfs, tellement immergés dans le luxe des plaisirs immédiats, la vie nous souriait de ses dents blanches et c’était la couleur de l’émail qui nous rencontrait, non de sombres exhalaisons dont quelque étrange bouche aurait pu être l’émettrice. Tout allait de soi sous la pureté du ciel, le lisse du limon, la souple générosité de l’eau. De soi à ce qui était autre (la nature, le voisinage, les choses du monde), il n’y avait nul partage, nulle ligne qui aurait scindé le réel en de multiples fragments. C’était pur bonheur d’exister à sa propre pointe, d’avancer sur le chemin de la vie avec insouciance. Une manière de bourgeonnement si tu veux bien accepter cette facile métaphore.

   Ici, sur le large Plateau de calcaire, sur le grand moutonnement blanc, le Printemps est long à venir, un genre d’écume portée par le vent qui ne connaîtrait le lieu de son repos. Temps de giboulées. Temps de soleil pâle que traversent les aiguilles glacées de la pluie. Puis un soleil soudain. Puis une nuée grise court sur les collines, elles s’effacent brusquement à la manière d’un antique palimpseste dont, d’un revers de main, l’on aurait annulé les dernières traces qui témoignaient du temps ancien usé jusqu’à ne plus paraître. Oui, ceci est parfois éprouvant et l’on demeure derrière la vitre, balayant du plat de la main la buée qui monte de la pièce. Les bûches craquent dans l’âtre. Parfois une gerbe d’étincelles fuse avec un drôle de chuintement. Ne crois-tu, Sol, que les choses ont une âme, qu’elles parlent leur langage de choses, qu’elles crient parfois, s’insurgent et nous adressent quelque message secret ? Oui, je sais combien nous projetons notre stature d’homme sur ce qui nous environne. Mais pouvons-nous faire autrement ? Pouvons-nous mettre notre subjectivité entre parenthèses, et ne devenir qu’objets parmi les objets ?

   Vois-tu, déjà, à peine avais-je gagné ce qu’il était convenu d’appeler ‘l’âge de raison’, vers les sept ans, que je me posais ces questions qui, pour être vagues, pareilles à un jeu, n’en étaient pas moins métaphysiques. S’étonner devant les choses est déjà une possibilité du tout jeune âge. Beaucoup paraissent l’oublier dont l’enfance se questionnait sur le monde, sa raison d’être, le pourquoi des choses, le comment s’orienter dans l’existence. Ils spéculaient sur leur être, ne le sachant pas, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose à son insu. Le printemps de notre vie est une telle exception qu’il rôde toujours en quelque coin de notre âme avec la même persistance qu’ont les braises à brûler parmi le peuple des cendres.

   Sais-tu, si j’évoque ce moment précieux entre tous, j’aperçois dans une manière de brume songeuse l’altière silhouette de mon Père. Il ‘portait beau’ (selon l’antique formule) dans son costume de velours, il avait l’allure d’un fier cavalier lorsqu’il s’installait derrière le grand volant en bakélite de sa Traction Avant ; j’en entends encore le sombre bourdonnement, la chanson mécanique. Je vois le visage de ma Mère, parsemé de son, ses yeux gris rieurs, la mousse de ses cheveux pareille à l’orbe figurant sur les icônes. Je revois le cours sinueux de la Leyre, cette rivière qui faisait doucement couler son chapelet de gouttes à l’abri de la blanche falaise où est posé Beaulieu, ce village paisible qui, en ce temps-là, semblait à l’écart du monde. Il a bien changé, maintenant, rattrapé par le progrès. Il est devenu une sorte de banlieue anonyme, de dortoir de la Ville proche. Il est devenu insignifiant, fade et sans saveur. Comment ne pas sentir en soi cette manière de trahison de l’enfance ? Je revois la cour de l’école plantée de son antique tilleul, nous en faisions le tour en récitant nos comptines ou en tâchant d’attraper les filles. Déjà !

   Déjà ! Oui, TOUT est écrit en nous dès notre naissance même. L’amour, la Justice, la Vérité, la Beauté, l’Art, la Générosité ou, parfois, son envers, cet égoïsme foncier qui est l’emblème de nos sociétés contemporaines. Mais je ne me ferais nullement le procureur des comportements, ils sont tellement modelés par les Géants cachés que sont la mode, le souci de paraître, les conditionnements médiatiques, politiques, religieux. Comme si, pour être qui nous sommes, il nous fallait nécessairement passer par des volontés étrangères nous façonnant à l’envi. Sommes-nous libres, Solveig, au moins de coïncider avec notre nature intime ? Sommes-nous libres ?

   Méditant simplement sur le printemps, figure de ma jeunesse, voici que se profile, en arrière-plan, le beau tableau de Bruegel le Jeune, ‘Printemps’. En effet, il est la juste allégorie des premiers temps de l’homme, de son empreinte originelle sur les choses. Combien, en lui, je retrouve de sources vives, d’impressions fugitives mais précieuses, de sensations singulières logées au cœur même de ma mémoire. Tu sais, un genre de réminiscence proustienne sur laquelle on a tellement glosé. Il faut dire, c’est devenu un véritable paradigme psycho-littéraire au gré duquel connaître son présent à l’aune du passé. Nous ne sommes qu’un flux, tel celui décrit par Héraclite, une fuite à jamais qui conserve la nostalgie de sa source. Et ceci n’a rien de surprenant. L’arbre pourrait-il, en quelque façon, renier ses racines ? Le génie de Bruegel a peint l’enfance, a mis en scène mon enfance. Tout y est clair, lumineux, rien de fâcheux n’y inscrit sa face d’ombre. Le paysage est édénique, le ciel transparent, l’eau étincelante, la terre neuve et fertile. Les personnages sont authentiques, aux mouvements aussi amples qu’exacts, libres de tout calcul. L’air a une limpidité d’onde cristalline. Les moutons sont neigeux, duveteux, pareils à de grosses boules de sympathie. Les couleurs sont celles de la pure joie.

    J’en conviens, ce tableau, j’en dresse une figure idyllique. Bien sûr, certaines enfances sont marquées au coin du malheur. Il y a des Cosette, nul ne saurait le nier. Mais, au sein même du dénuement, brille une étincelle qui jamais ne s’éteint, au motif qu’un bonheur autrefois vécu, ne s’efface pas, surgit du fond du souvenir, adoucit les peines présentes. Ne le crois-tu, Sol, toi la généreuse, toi la spontanée immédiatement auprès des choses ? N’est-ce pas une inclination du Grand Nord que d’imprimer dans la figure humaine cette candeur, cette ouverture boréales ?

    Midi approche. Le soleil est une vague théorie sur un ciel badigeonné de gris ardoise, avec, de loin en loin, quelques trouées de bleu. Des nuages viennent de l’ouest portant avec eux le souffle océanique indécis, on le croirait adolescent, sis entre deux âges, ne sachant à quel saint se vouer tant les choses sont égales dans cette saison hautement paradoxale. Pour clore ma missive, que t’offrir de mieux que ces quelques vers de Hölderlin, tirés de son poème ‘En bleu adorable’ :

« Voudrais-je être une comète ? je le crois. Parce qu’elles ont

La rapidité de l’oiseau ; elles fleurissent de feu,

Et sont dans leur pureté pareilles à l’enfant. »

 

L’enfant, le Printemps, le sillage de feu de la comète : le Même !

 

Celui qui, encore, est un enfant.

Jacques.

 

 

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17 mars 2021 3 17 /03 /mars /2021 17:58

 

Māyā 

 

MAYA

 Photographie : Marc Lagrange.        

 

 

 Quel est donc ce troublant face à face dont, de prime abord, nous ne pouvons rien dire ? Notre parole est-elle scellée, comme retenue au bord de quelque abîme ? Vers quelle chute se disposerait l'Enigme Noire ? Car c'est bien de cela dont nous sommes d'abord affectés : d'un néant proche cherchant à se dissimuler sous les traits d'une imminente possession. Mais, par définition, l'Enigme, cette Enigme ne s'ouvre nullement à quoi que ce soit de dicible. Les lèvres ajointées ne le sont qu'à être muettes, à entretenir un habile suspens dont le temps lui-même, l'espace paraissent  absents.

  En-deçà du miroir se tient une "inquiétante étrangeté", un mannequin d'albâtre déjà occupé à sa perte. Loin sont les Vivants, derrière des rideaux de brumes. Loin est le langage qui ne fait plus ses vibrations existentielles. Visage blême, teint d'ivoire pareil à celui d'une geisha. Fleur de lys accrochée au zénith, seulement présente pour dire la pureté, le sacrifice, l'ultime cérémonie. Avant la mort ? Après la mort ? L'immobilité est si lourde dans le silence agrandi. Sans doute quelque chose va-t-il surgir que nous n'attendions pas, que nous ne pouvions supputer. Le jais des cheveux, l'arc charbonneux des sourcils, les cils pareils à de sombres éventails, la bouche de violente obsidienne, le colifichet noir attaché à l'oreille, tout cela est-il préfiguration  d'un rituel dont nous ne posséderions pas la clé ? Et ce bras refermant le cadre dans un geste de défense ne nous signifierait-il pas la présence d'un territoire à ne pas franchir ?

  Au-delà du miroir - mais y a-t-il vraiment cette présence-là, du miroir en sa possible réflexion  ? -, au travers de ce qui apparaît à la manière d'une vitre au tain terni, est le surgissement d'une épiphanie ne paraissant en rien le reflet de Celle qui s'y livre. Effet d'une bien étrange métamorphose nous restituant une image vivante de ce qui, déjà, ne serait qu'une trace sur la mémoire. Ou bien notre imaginaire nous suggèrerait-il, déjà, l'image de l'altérité ? Mais alors qui serait cette Inconnue venue de l'ombre, nous regardant comme du fond d'un puits ? De quelle tragédie serait-elle l'annonciatrice ? De quelles rives métaphysiques nous observerait-elle ? Pour nous délivrer quel message ?

  Mais ce qui nous fait face en sa troublante apparition, ne serait-ce pas, simplement, la Māyā, la déité par laquelle l'Illusion est livrée à nos sens assoiffés d'apparitions multiples, à notre curiosité constamment en quête de phénomènes subtils venus nous dire notre évanescente présence au monde ? Ce qui nous fait face avec sa charge de mystère, ne serait-ce pas notre propre esquisse aussi fugace que la trace de la buée dans le miroir ? A être posée la question se suffit à elle-même. Nous sommes toujours en chemin vers plus illisible que nous !

 

 

 

 

                                                                                

                                                                                

 

 

 

 

 

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13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 17:51
Tombe la neige

  Photographie : Patrick Dreux

 

***

 

                                                                         

                                                                                 Le 15 Mai 2018

 

 

     Mon Etoile des Neiges

 

 

   Ne t’offusque donc pas de ce titre au romantisme un brin désuet, il m’est spontanément venu en regardant cette belle image de neige. Vois-tu, il n’y a pas que tes Nordiques Contrées qui aient à souffrir du froid. Sans doute toute beauté est-elle redevable de quelque douleur. La beauté est exigence, sortie hors de soi afin qu’elle soit reconnue. Alors il faut consentir à s’extraire de sa chrysalide de carton, à déplier ses ailes de neuf papillon, peut-être à les voir brûler au contact de ce qui est vérité puisque aucune beauté ne saurait rayonner en dehors du domaine où brille son essence. Combien la laideur, la banalité, le commun sont faciles à tutoyer. On croise leur chemin dans la plus stricte indifférence, autrement dit ces esquisses inabouties du réel ne nous atteignent pas, c’est pourquoi nous ignorons leur existence, c’est pourquoi  nous les annulons à même leur propre insignifiance.

   Combien la beauté nous incline à plus d’égards ! Nous ne sommes quittes de sa présence qu’à tâcher de nous hisser en direction de son être. Nous avons à devenir beaux nous aussi, au moins dans le creuset conscient de notre âme. C’est d’un dialogue d’âme à âme dont il s’agit, dont aucune insuffisance  n’autoriserait le commerce. Tu le sais si bien, toi dont les yeux se posent avec application et reconnaissance, tantôt sur ces forêts de bouleaux argentés et frémissants, tantôt sur les eaux profondes des fjords, enfin souvent sur ces fiers icebergs qui rythment la blancheur virginale des eaux boréales.

   Mais cessons de philosopher pour approcher ce qui, ici et maintenant, se donne comme l’explication que nous avons avec le monde. Directe celle-ci, sans concession, sans dérobade au gré de quelque figure intellectuelle ou d’une parodie qui nous soustrairait au vent, à la neige, au blizzard qui cinglent autant l’être que le visage. Sens-tu combien ce pays de la Haute-Loire (le lieu de cette photographie), accueille avec grâce ce dernier ( ?) manteau hivernal quoique si tardif ? Car ceci, cet immense linceul blanc est signe de beauté. Le blanc est si distingué qui joue avec le noir. Deux notes complémentaires qui ne tolèrent guère que le gris, il est enfant des deux et ne saurait semer le trouble dans cette intime communauté. Sauf dans l’esprit des hommes qui en reçoit le sombre poinçon, le convoque à l’infinie tristesse d’une mélancolie sans horizon. Blanc-Noir-Gris, ces trois notes fondamentales ne parlent plus guère aux Existants de notre temps, lesquels abreuvés d’images hautes en couleur ont fini par associer leur absence à une malédiction, au deuil d’une joie, à la perte du sens dans la grisaille des jours. Cependant tu sais comme moi, d’expérience, la vertu multiple du minimal, la richesse inépuisable du simple, le ressourcement auquel nous sommes conviés par cette manière d’unicité au gré de laquelle les choses nous rencontrent.

   Cette vision unique derrière l’ombre de la croisée nous la recevons telle une offrande faite à nos yeux souvent bien infertiles. Nos mains aussi, dans le même ordre d’idée, sont facilement négatives, ne palpant de l’arbre que sa frondaison, ses grappes de fleurs, le réseau complexe de ses branches. Pourtant il y a tellement à apprendre de l’écorce, de l’âme du bois, des blanches racines qui plongent dans l’humus noir, du tapis de rhizome qui court juste sous nos pieds pour nous dire la continuité de la terre, les empreintes que nous y semons tels des enfants étourdis qui ne prennent même pas la peine de noter la direction des pas dans le secret du paraître, sa belle touffeur, sa densité toujours renouvelée.

   Mais tu sais mon lyrisme à fleur de peau (ces temps-ci je suis totalement fasciné par l’abstraction lyrique en peinture, ce tellurisme, cette explosion de matière, cette effervescence née du sol pictural qui diffuse ses sèmes afin que, possédant une assise ferme, nous n’ayons plus à douter de notre être, de celui de la nature, du paysage qui nous reçoivent tels d’erratiques chemineaux ayant enfin trouvé un sol où prospérer), car vois-tu, Solveig, « Chemin de Soleil », deux fois Majusculement nommée, je me plais tellement à convoquer ce rayonnement, tu n’es jamais aussi solaire qu’à te détacher d’un fond de brume, à émerger du miroir d’un lac, à imprimer ton arabesque sur ce frimas qui poudroie et appelle ton image.

   Imagine ton étrange présence à peine cendrée sur le gris du jour. Tu es attentive derrière le damier noir du bois, les pavés des vitres frissonnent sous la poussée du froid, rien ne parle que le silence. Nul oiseau qui distrairait l’immobile neige. Silence sur silence. Sérénité appelant une autre sérénité. L’être du flocon est si léger, aérien, tellement privé d’ego qu’il flotte tel l’absolu qu’il est. Ne vient-il pas de la patrie des dieux ? Ne vient-il à la rencontre de la demeure des hommes ? Son destin n’est-il de fondre, de se dissiper parmi les aiguilles de cristal de l’herbe, de s’ensommeiller sous la garde de l’humus qui le retient comme sa connaissance du ciel, la seule qui le visitera, lui le taciturne qui jamais ne dit mot mais communique sa douce puissance aux arbres ? Puissent les choses connaître cette vertu de l’immobile, du silencieux à œuvrer au destin du monde ! Les hommes sont si distraits. Ils seront graciés de n’avoir point saisi au bout de leurs doigts le baiser de la diatomée neigeuse, de n’avoir senti la souple insistance de l’air, le feu qui couvait sous le recueil de toute parution.

   Il en est toujours ainsi, nous passons au travers des choses, les choses nous interpellent mais leurs imprécations sont si faibles, à peine un chant de luciole dans l’aube qui vient. C’est bien cela, Solveig, tu es cette Attentive triplement en toi : dans ta nacelle de chair ; dans la grotte accueillante de la maison ; dans la parole concertante de l’univers. Pour cette raison d’une triple enveloppe il est malaisé de percevoir le chant des étoiles, la rumeur de la haie, là-bas au contre-jour de la brume, le poème en soi qui se lève dont, parfois, l’efflorescence tarde à venir. Qu’y a-t-il à faire alors, sinon jouir de tout ce qui se montre en tant qu’amitié, affinité, plénitude ? Nulle autre méthode, nul autre chemin à emprunter qu’une libre disposition à ce qui vient dans la prudence et attend son heure. Car, tu le sais bien, tout est question de temps. Mais comment en sentir l’indicible venue puisque jamais nous ne différons de lui, jamais il ne s’éloigne de nous et même notre mort est le lieu ultime où il nous donne, sans doute, le secret de son nom.

   Toute disparition n’est triste qu’à être exclue du temps.  Elle est un temps certes dernier mais un temps d’accomplissement. Jamais mieux réalisés qu’à en connaître la sublime étreinte, l’accolade de liberté. Comment mieux dire ce qui, en soi, est vérité des vérités ? Nous sommes des êtres de grésil et de congères, des monuments de glace qui vacillent sur eux-mêmes. Oublier ceci n’est nulle réassurance, seulement fuite devant la dette de vivre. Quelle que soit l’origine de la donation : Dieu, une entité métaphysique, la Nature, un démiurge, des complexes d’atomes, l’Esprit créateur, jamais nous ne pouvons nous exonérer de considérer notre finitude comme le dernier mot que nous prononcerons. Pour les croyants, renaissance ; pour les athées, clôture dans l’ordre des choses ; pour les agnostiques, fluence à jamais du relativisme ambiant.

   Oui, je le sais, tu regardes le rien et te laisse pénétrer du bout de sa langue froide. Tu en sens les ramures qui enserrent tes artères, elles bleuissent sous les coups de boutoir d’une saison qui n’en finit pas d’agoniser. Connaît-elle, elle aussi, la problématique de la finitude ? Sans doute une question d’âge, rétorqueras-tu ? Certes, en apparence seulement. L’énigme est si vive qui taraude l’humain depuis son éclosion jusqu’à son terme. Le tout jeune enfant la redoute lorsque celle qui en assure la garde, cette Mère toute puissante s’absente quelques minutes. Puis survient un temps de latence qui n’est sexuel que par accident, nécessaire au regard de la mortalité. Puis la combustion adolescente, le dard du désir semble tenir à distance l’angoisse manifeste. Elle ne s’abrite que derrière le rougeoiement de l’amour. L’âge de la maturité, l’âge milieu du gué installe un répit que, bientôt, les premiers assauts de la vieillesse déconstruisent telle une funeste ambroisie délivrant, jour après jour, son poison, inoculant à même le réseau des veines cette lenteur à être si caractéristique des fleuves parvenus à l’estuaire, leurs milliers de bras témoignent de ce ruissellement tarissant dont nul exutoire ne pourra venir à bout. L’amour a asséché son cours, la boisson a un goût amer, le corps se vêt d’un corset comme les arbres d’une écorce salvatrice. Seulement les xylophages guettent qui ont leur œuvre à accomplir.

   Mais laissons ces divagations métaphysiques au placard des antiquités. Méditant sur cette neige pareille à un trouble de la vision, à un strabisme de la raison, je ne sais par quel hasard une petite ritournelle s’est mêlée à la chute mélancolique des flocons. J’ai bien vite reconnu cette chanson d’antan que fredonnait Salvatore Adamo de sa voix si profondément nostalgique : « Tombe la neige » dont le titre, aussi bien aurait pu être « Tombe le temps ». Parfois cette voix au supplice, proche du cri, non de révolte mais de résignation (que pouvons-nous donc contre le Temps ?), parfois ce refrain semé de lallations, on croirait la voix même de l’enfance cherchant en tâtonnant son chemin, parfois encore cette manière de récitatif triste, cet adagio appelant l’Amante absente, cette « Blanche solitude » qui étreint le cœur de celui, celle qui demeurent sur le seuil de l’être, ce temps immobile qui est ennui, qui est crucifixion. Mais d’où vient cette immense peine qui semble n’avoir pour reposoir que cette plaine livide immensément étendue dont plus rien de lisible ne paraît ?

   Sais-tu, c’est le deuil de l’âge, l’immolation du temps qui sont nos décisives pierres d’achoppement. Ecoutant cette ritournelle de l’absence, une idée m’est venue qui court en sourdine depuis si longtemps derrière le paravent de ma peau. Le vieil homme regrette en lui l’homme mûr qu’il a été. L’homme mûr pense avec douceur à son adolescence. L’adolescent, parfois, tente de faire revivre l’enfant qui existait avec tant de facilité. Mais alors, Solveig, quand sommes-nous VRAIS ? Quand coïncidons-nous entièrement avec notre essence ? Quand s’appelle-t-on Solveig, Philippe, Hélène, David à l’acmé de qui nous sommes, sans reste, sans lacune, sans rien qui manquerait à l’appel de la conscience ? Beaucoup de nos contemporains invoquent le « bel âge » de leurs vingt ans dont ils font le paradigme de toute échelle existentielle, de tout degré dans l’acquiescement à qui nous devons être. Ils parlent de « leur temps » comme si le temps était leur possession. Mais, ici, il en est comme du langage. Ce dernier nous possède tout comme le temps. Nous sommes possédés par ces hautes entités qui consentent à nous confier un instant, ce mot, un autre instant cette heure. Alors « Tombe la neige, impassible manège ». Que dire d’autre qui ne soit superflu ?

                         

Que ton temps soit le mien.

 

Je t’offre la ritournelle du Poète, puisse-t-elle te combler. Peut-être viendras-tu ce soir ? Il y a toujours pour toi une place dans mes rêves ! Ô combien ! Peut-être es-tu la seule réalité que je connaîtrai jamais !

 

 

« Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Et mon cœur s'habille de noir

Ce soyeux cortège

Tout en larmes blanches

L'oiseau sur la branche

Pleure le sortilège

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège

*

Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Tout est blanc de désespoir

Triste certitude

Le froid et l'absence

Cet odieux silence

Blanche solitude

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège »

 

*

 

 

 

 

 

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