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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 08:07
Chaperon Rouge

"Solitude" (1955)

Paul Delvaux

Source : WahooArt.com

 

***

 

   Mon Journal m’avait envoyé en Flandre Occidentale pour y réaliser un reportage sur cette immense étendue sablonneuse qui longe la Mer du Nord, surface constamment battue par le vent du large. Un naturel refuge pour âmes romantiques et promeneurs solitaires. Je logeais dans un hôtel à Ostende avec vue sur l’immensité, vaste horizon blanc traversé du vol gris des mouettes. Ce paysage ouvert convenait parfaitement à mon singulier tropisme : la lumière y était longue, impalpable et le regard se perdait constamment dans la brume. Il n’en fallait pas plus pour fouetter mon penchant au songe éveillé. Certains de mes amis me confiaient que j’étais une simple image sortie d’un rêve. Cette sensation impressionniste comblait mon attente au-delà de toute espérance.

   Bergeret, mon Rédacteur en chef, m’avait dit lorsqu’il m’avait accompagné à la voiture :

    « Si tu as cinq minutes, toi l’amateur de peinture, va donc jeter un œil aux toiles de Delvaux à Saint-Idesbald. Ça vaut amplement le détour ! »

   Et, compte tenu du goût infaillible de mon Collègue, que je savais expert en matière d’esthétique, il ne me restait plus, entre deux séances de photographies et de notes, qu’à me rendre au ‘Paul Delvaux Museum’. J’appréciais les œuvres de ce Peintre mais n’en avais encore jamais vu en réalité, seulement sur les pages glacées des revues consacrées aux Beaux-Arts. Du reste, j’avais emporté avec moi un fascicule avec quelques reproductions de ses œuvres et je dois dire qu’elles me fascinaient plus que de raison. J’aimais beaucoup le ‘Village des Sirènes’, les attitudes hiératiques de ces femmes au regard vide se détachant sur un décor en trompe-l’œil ; j’aimais ‘Ombres’, avec sa déesse blonde au premier plan, la mer venant frapper les vagues de sable, son wagon désaffecté sur des rails qui ne menaient nulle part, j’aimais aussi ‘Phases de Lune’ son air bleu de nuit, ses mystérieux personnages tout droit sortis de quelque antique Musée Grévin, êtres de cire et de chiffon dont l’existence paraissait aussi peu affirmée qu’un rêve d’enfant au sortir de la nuit.

    Paul Delvaux, que certains critiques n’hésitaient pas à classer dans la mouvance surréaliste, me paraissait davantage se rapprocher de la Peinture Métaphysique d’un Giorgio de Chirico et, si l’on m’avait demandé mon avis, je l’aurais volontiers rangé dans la pure singularité du ‘réalisme magique’ selon une vue identique à celle de certains connaisseurs et bien plutôt encore dans le domaine de la ‘Peinture Onirique’, selon les termes mêmes qui me venaient à l’esprit dès l’instant où j’évoquais les toiles du Peintre belge. Je pensais, sans doute à raison, que la vue directe des créations entraînerait une plus vive émotion. Rien, en effet ne saurait remplacer cette saisie du réel.

 

    Journal de bord - Ostende - Mercredi 18 Avril 2018

 

   Ce matin l’air est uniformément gris, parfois semé de quelques nuages d’altitude qui glissent le long de la côte. Des lames de vent à intervalles réguliers, des oiseaux marins y planent indéfiniment. Peu de gens dans les rues. Impression de vide et aussi, corrélativement, de liberté. Je ne sais ce que je vais découvrir dans les salles du Museum. J’espère seulement y trouver, non uniquement de la beauté, c’est bien le moins que l’on puisse demander à l’art, mais surtout du dépaysement, de la magie, de l’émerveillement et comme une altitude autre que celle d’un réel immanent qui nous consigne à la lourdeur de la terre. Cela fait tant de bien à l’âme de prendre son envol, de se confier aux volutes ascendantes de l’air, de planer longuement dans la manière d’un oiseau de proie à la vue panoptique. Alors on voit plein de choses étranges au-delà de l’horizon, des étincelles de temps inconnu, des écharpes d’espace qui faseyent tout contre le zéphyr de l’imaginaire.

   La bâtisse du Musée est haute, blanche, façade sertie de pavés de verre, toit pyramidal de couleur saumon. Je franchis la porte voûtée de l’entrée à l’heure de l’ouverture. Je suis le premier visiteur. C’est une habitude, entrer dans les salles alors que le calme y règne encore, que les œuvres et moi pouvons dialoguer à loisir. Le premier tableau que j’aperçois, ‘Jeune fille devant un temple’, me fait inévitablement penser à l’architecture chiriquienne, même pose olympienne, liturgique, de ses personnages qui semblent de simples scènes antiques scellées dans la pierre. Immobilité, postures de l’au-delà, pensées fixes, êtres si étranges et l’on penserait être dans quelque crypte n’autorisant que des présences marmoréennes, des visages burinés par le long écoulement de l’Eternité.

   Alors voici que surgit, sur le mur blanc criblé de stupeur, ‘SOLITUDE’, œuvre de 1955. Unique en son genre. C’est elle dont j’attendais la venue pareille à un mystère sur le point d’éclore, d’ouvrir sa large corolle. Soudain, de façon hypnotique, magnétique, je me sens happé par ELLE qui me fait face, par cette toile qui ruisselle de pure beauté, par cette Sublime Présence Féminine rendue énigmatique au motif que l’Inconnue qui m’attire m’aliène au sens propre, étymologique, à savoir que je ne peux que constater mon propre éloignement de qui-je-suis, presque une manifestation hostile, comme si, dédoublé, mon être pouvait se défenestrer lui-même, procéder à sa propre extinction.

   Moi contre moi dans l’étroitesse d’un pugilat égologique, auto agression, meurtre au premier degré. Suicide pictural. Voyant l’œuvre je m’enlève à moi-même dans la seule assomption possible, celle de disparaître dans le même moment que se déploie un intime ravissement. C’est ceci la puissance de l’Art, arracher à la triple certitude de Soi, du Temps, de l’Espace. Alors on n’est plus vraiment au centre du Jeu, on est à la périphérie, simple spectateur de la totalité de ce qui vient à soi et l’on s’aperçoit, à l’extérieur de sa propre conscience, tout comme l’on prend acte de ce qui nous entoure. On-est soi-hors-de-soi. On est ici et ailleurs. Dans un Rêve Réel, dans une Réalité-Rêvée, à l’intersection du Jour et de la Nuit, à la jointure de l’Imaginaire et de l’Effectif, à la pliure de la Matière et de l’Esprit.

   Celle qui est devant moi, qui s’est emparée de ma volonté, qui a fixé le globe de mes yeux tout contre sa Rouge Esquisse, celle que je nomme ‘Chaperon Rouge’ en raison de sa couleur irradiante, éblouissante, pareille à une large tache de sang, elle donc sur qui tout se focalise, est le lieu même, désormais et pour la suite des jours qui viennent, de mon unique profération, autrement dit de mon silence, de ma parole clouée, le lieu même de mon Néant. Sur le long quai de pavés gris, elle est le point fixe, l’amer qui attire tout, détruit tout. Prodige d’immobilité que tout ceci. La haute bâtisse de la Gare construite en briques rouges, le long bâtiment qui la prolonge, la passerelle d’acier, les lignes télégraphiques, la locomotive et les wagons, tout ceci paraît venir de si loin, fossiles d’un âge sans nom, de coordonnées sans assises. Le ciel bleu recule au-delà de toute diction, le globe blanc de la Lune est un énigmatique et insondable Pierrot orphelin de sa Colombine.

   Je marche tout juste derrière Chaperon, à son insu, dans le peu d’ombre que son élégante silhouette trace au sol. Je ne fais aucun bruit si bien qu’elle ne peut deviner ma présence. Et, du reste, en apercevrait-elle le léger tremblement, je ne crois pas qu’elle s’en offusquerait le moins du monde. Regarder une œuvre d’art, être fasciné par la scène qui figure sur la toile ne saurait constituer en soi un péché, pas plus que cette inclination ne serait la marque d’une curiosité. Être soi et l’œuvre en même temps, ceci n’est nullement contingent, mais voulu. Par le Voyeur, par la Chose vue car cette dernière n’existe qu’à être contemplée, c'est-à-dire portée au bout de son être.

   Chaperon progresse à pas menus, comme si elle voulait tirer de son propre réel un genre de potion magique, si elle voulait phagocyter tout ce qui vient à elle dans le luxe inouï de l’instant. Être elle en la plus vive impression qui se puisse imaginer, être le Monde tout autour qui n’est présentement là que pour elle et, sans doute grâce à elle. Oui, à mesure que la lumière bouge dans le ciel, que les oiseaux s’éveillent au bord soyeux de leur nid, à mesure que les Hommes battent le pavé dans l’enfer libre des villes, Chaperon crée la toile sur laquelle repose son existence.

Elle avance : et c’est la Lune.

Elle avance encore : et ce sont les rails

qui montent au ciel à perte de vue.

Elle avance toujours : et c’est la porte de la Gare

qui communique avec les quais,

qui s’ouvre et s’efface avec grâce.

 

    Chaperon entre dans la salle d’attente aux sièges de bois revêtus de cuir et, l’espace d’un instant, la rivière blonde de sa chevelure disparaît à mes yeux. C’est comme un coup de canif qui entaille ma conscience, comme si mon âme saignait de ne plus s’apercevoir que mutilée, genre de chiffon inutile flottant au vent mauvais d’une infinie tristesse. Elle, Chaperon, je la veux comme un enfant veut un jouet, comme un amant attend son amante avec la lèvre qui tremble et les yeux perdus dans l’infini du ciel. Je la veux telle une partie de moi-même, infiniment disponible au songe romantique qui se love en moi de la même façon qu’un animal plonge dans le tunnel de sa tanière, le corps moulé par ce qui l’accueille et le détermine en qui il est. Nulle distance entre le blaireau et sa tunique d’argile. Nul écart entre Chaperon et celui que je suis devenu dès l’instant où son image a envahi l’horizon courbe de mes yeux.

   Toujours elle a existé en moi, pliée dans les fibres de ma chair, collée au revers de ma peau, spiralée au sein même de ma graine ombilicale, attachée au môle de mon imaginaire, soudée à la coursive de mon esprit. Elle/Moi, dans le creuset unique d’une identique présence. J’étais hanté par Chaperon, ce qui, souvent, expliquait ma climatique orphique, moi toujours en perte de mon double, moi amputé de quelque membre et claudicant sur la vaste scène du Monde, cherchant, ne sachant que la recherche et non ceci même qui la motivait, cette Lueur Rouge au large de mon immense solitude. Mais qui donc, sur cette Terre, n’est un être solitaire ? Jamais de complétude et la poursuite de fantômes qui ne laissent dans nos mains meurtries que la poudre à jamais consolée de la question. Mais ai-je donc le temps et le loisir de ruminer dès le moment où la joie est à portée de main ? Gamin qui a tiré une pochette-surprise et sent au travers du papier glacé la forme entière de son désir. Ses doigts sont mouillés du plaisir anticipateur de la découverte.

   Maintenant nous sommes sortis de la maison de briques de la Gare. C’est un paysage lunaire qui nous attend dont Chaperon Rouge accepte qu’il soit son immédiat quotidien. Elle avance dans la vie avec un charme pareil au vol inventif de la libellule ou du primesautier Argus s’amusant des plis de l’air, des effluves printaniers, de la brise embaumée qui monte des présences florales accrochées aux épines des buissons. La lumière glisse au ras du sol, lustre la pierre des pavés, se fraie une voie parmi les épaisses frondaisons des arbres, luit sur les rangées de rails, on dirait un chemin attiré par les hautes ramures du Ciel. Un instant, Chaperon Rouge s’immobilise sur le bord du quai. Elle regarde fixement la caisse verte d’une draisine. Sur sa partie arrière la braise d’un feu rouge. Image d’un désir ? Symbole du nécessaire rougeoiement de la vie ? Point de convergence des passions humaines ? Il y a tant et tant de significations qui existent à bas bruit, glissent sous la ligne de flottaison de la conscience ! Tant de savoirs insus, de connaissances inconnues. Consternante vérité oxymorique de tout ce qui nous échappe dont nous aurions voulu éprouver le don mais nos doigts ne saisissent jamais que des pépins à défaut de posséder le fruit. Vacuité immense, vertige universel de qui interroge les étoiles et voyage sur les queues des comètes.

   Devant la draisine est attachée une voiture de cette même teinte vert bouteille, tellement semblable aux rivages englués de la mélancolie. Une vitre éclairée de jaune dit la proximité du départ, le pas à franchir afin de sortir de soi et déboucher dans une fiction différente de la quotidienne, celle qui nous arrime à notre propre destin et nous prive de liberté. Chaperon me précède sur le quai transi de clarté lunaire. Les arbres, de chaque côté de la voie, dessinent une double harmonie, une double rangée dont les feuilles, détourées de lignes brillantes, rythment un temps de nature immémoriale, un genre de poix venu du plus loin d’une illisible contrée. Etrangement, dans cette vision d’aquarium, sur fond de ciel pareil à une encre lourde, tout paraît si léger, si aérien que l’on s’attendrait à voir voler des poissons aux nageoires de cristal, à voir les longs flagelles des poulpes tracer à contre-jour de l’heure les figures d’une subtile chorégraphie.

   Montant dans la voiture, Chaperon retrousse sa robe, laissant découvrir des bottines noires à fins talons, des bas résille losangés, une chair délicate pareille au corail des oursins dormant dans la nacre douce de leur coquille. Chaperon n’a nul souci de moi. Ne m’aperçoit nullement. Seulement tissée du songe intérieur qui tapisse son être, seulement occupée de poursuivre son voyage dont, certes, je suis le Voyeur privilégié, dont nul autre que moi ne saurait troubler la précieuse liberté. Parfois, entre deux touches de brosse, le subjectile vibrant sous la pression, j’aperçois le visage de l’Artiste, concentré mais radieux, soucieux mais libre de créer le Monde à sa guise.

   Je m’assois tout juste derrière la banquette en bois qu’occupe Chaperon. La toile de ses cheveux flotte librement et je suis avec attention et même vénération le mouvement du souffle qui l’anime. Parfois quelque pensée intime s’échappe du massif de sa tête, s’enroule autour des barres d’appui, des porte-bagages. J’en devine le rare, j’en suppute le précieux. En réalité ce ne sont nullement des mots que l’on pourrait déchiffrer, ce sont des genres d’hiéroglyphes, de mystérieux sinogrammes, de signes pareils à ceux gravés sur les bâtons percés de la Préhistoire. Ce sont de minces pullulations, d’amusants tropismes, cela a la consistance aérienne des tuniques des chrysalides, la légère persistance à être des feuilles trouées de vent, dont il ne demeure que les nervures. Elle, Chaperon, paraît identique à ses pensées, un indéfinissable, une trame à peine armoriée, un tissu lâche, la texture de l’ineffable, les mailles d’une chimère. Pour ceci elle se donne comme le rare, l’inaccessible mais on peut la regarder à loisir depuis le territoire libre de son imaginaire. Peut-être n’en est-elle qu’un fragment détaché, un grésil se perdant aux confins de la nuit, mourant sur la margelle bleue de l’aube ?

   Notre convoi s’est arrêté en rase campagne. Voyageuse s’est levée, m’a frôlé de sa robe de satin. Elle a descendu les degrés des marches, ses bottines touchant à peine les lames de fer. Je l’ai suivie, toujours dans la discrétion. Face à nous une large clairière entourée de hauts arbres aux ramures minérales. Poudrés d’émeraude et de blanc. Une féerie de Noël. Au sol, une herbe drue, semée de pâquerettes et des clochettes parme des fritillaires-couronnes. Ici et là des touffes végétales aux feuilles dentelées. Chaperon, arrivée au centre de la clairière, a étalé sa robe en large nappe, s’est assise, a longuement observé des meutes d’oiseaux invisibles, les yeux perdus parmi les joues pommelées des nuages, le front lissé de l’eau claire du ciel.

    Tout autour d’elle c’est la pure joie qui irradie, faisceau polychrome de faveurs qui tressent autour de sa tête l’ode des plaisirs illimités.

 

Chaperon respire et c’est le bonheur.

Chaperon ouvre ses mains

et c’est la plurielle donation du jour.

Chaperon lisse ses cheveux

et c’est pluie de félicité

qui se répand alentour

avec son bruissement de dentelle.

 

   Elle est l’Illimité en sa plus belle énigme. Elle est l’Inattendu qui emplit mes yeux des mirages qui m’habitent et n’éclosent qu’à la mesure de ce qui ouvre et resplendit dans l’aura de mon corps transfiguré. Oui, car alors je deviens transparent à moi-même et je lis en moi comme dans un livre ouvert qui me livrerait quelque secret antique et me déposerait dans la Cité Olympienne, bien plus haut que les soucis des Hommes. Le soleil est à mi-distance du zénith et du nadir, il glisse doucement afin de rejoindre l’Hespérie qui l’accueillera avant que l’encre nocturne n’assombrisse le ciel, ne le conduise à son repos.

   Je suis tout au bord de la clairière, dans cette zone intermédiaire du mélange des eaux claires et sombres du jour. Je ne bouge guère de peur que ma présence ne soit dévoilée à Chaperon. Elle, Chaperon vient de se relever. Sa robe ensemence de pourpre les tiges d’herbe, les troncs des arbres et, sans doute, mon visage dont je ne peux saisir l’épiphanie puisque jamais quiconque n’a pu voir sa physionomie dans sa réalité, seulement un rapide halo dans le tain du miroir. Chaperon avance dans le cercle magique avec une telle légèreté, à peine une onction posée sur la nervure d’une feuille. Fasciné, aimanté par ce prodigieux spectacle, je n’ai même pas songé à me déplacer pour laisser le passage qui conduit au convoi. Chaperon est si proche, maintenant, je pourrais effleurer son visage. Etrange visage qui paraît s’effacer à même sa profération. Je n’en pourrais décrire le pouvoir, n’en pourrais préciser la forme. Beauté de la beauté simplement et nul autre prédicat qui fixerait à jamais l’ineffable faveur d’une vision. Je suis logé en moi, au centre invisible de mon corps. Chaperon progresse à pas lents, comme pour un ultime cérémonial. Chaperon traverse ma propre présence. Elle est au bord de qui je suis, puis elle est en moi, totalement immergée, puis elle est hors de moi et je sens la brise de son être qui se dissipe au moment où elle monte dans la voiture verte.

   J’ai encore, en mon intime, un peu d’elle, nullement une touche matérielle, bien plutôt le souffle d’un esprit et mon âme s’emplit de ce vide, de ce creux qu’elle a dessiné en moi. Je sens, au-dessus de la doline de ma fontanelle, les pulsations d’une absence, le rythme assourdi d’une mélancolie en train d’éclore, de fleurir, qui n’aura nulle fin. Jamais l’on ne revient du phénomène invisible de la présence. Toujours, en soi, une vacuité qui appelle et demande la survenue du poème, sa parole originelle, le déploiement de son quatrain dans la simplicité la plus éloquente qui soit. Cela plane tout là-haut dans les rémiges de l’imaginaire, cela fait son bruit de cerf-volant de papier qu’anime la belle clarté de la conscience, cela se pose parfois sur la pulpe des doigts. On croit à un fourmillement, ce sont en réalité les mots qui viennent à soi et délivrent un peu de leur richesse, un peu de leur nécessité.

   Chaperon a repris sa place de Déesse. J’ai repris ma place de Voyeur. Je regarde qui ne se sait nullement regardée. Sent-elle au moins, sur sa nuque, la brise de ma pensée, l’haleine de mon désir ? Elle semble si totalement à elle, si inclinée à sa propre présence. Derrière nous la draisine a repris sa poussée. Toujours une lumière jaune, une lumière de bougie pareille à un nectar se posant sur toute chose. Une lumière de rêve qui métamorphose les personnages en d’étranges entités surnaturelles. On dirait des statues d’albâtre illuminées de l’intérieur. Leurs yeux sont des mares lunaires, leurs mains d’antiques terres à la couleur ossuaire, leurs corps un bloc de résine où bougent les immobiles pensées, des manières de bourgeonnements, de signes avant-coureurs de ce que pourrait être une existence de veille si elle pouvait avoir lieu en dehors des frontières d’une pseudo-conscience nocturne.

   Les proches rivages de la nuit ont glacé de bleu profond les lointains du ciel. Tout est phosphorescent. Tout brille de soi. Tout exulte dans un silence clos sur lui-même. La double ligne des rails, deux longs traits lumineux qui partent à l’infini. De chaque côté de la voie, de hauts peupliers aux feuilles de métal dressent leur immense solitude. Des éclats de lumière poinçonnent nos corps. Celui de Chaperon s’abandonne sous la meute du plaisir, le mien se rebelle de ne pouvoir rejoindre cette félicité si proche, cette douce anse marine où trouver du repos, où connaître le luxe de l’apaisement. Mais le voyage à distance est déjà une telle faveur. Le convoi entre dans un tunnel fait de hauts palétuviers. Entre les mailles de leurs racines aériennes, j’aperçois la Mer, ses courtes vagues d’émeraude, leur bascule dans une théorie de bulles, une blancheur d’écume crépite à leur sommet. A l’opposé de hautes dunes de sable. Les grains de mica jettent leurs étoiles dans l’air, les oyats balancés par le vent sont des genres de harpes cristallines, des galeries traversent le massif de part en part et l’on aperçoit, au travers, les fanaux des villes, presque imperceptibles, étiques sémaphores disant la lourdeur des destins, leurs anatomies de gisants dans les sépulcres étroits de leurs couches de toile.

   De longues lianes de volubilis, pourpre éteinte, imitent la robe de Chaperon, elle qui plonge dans un corridor de pénombre. Des ruisseaux de bougainvillées aux teintes vives cascadent, effleurent les vitres. J’en sens la douce fragrance se répandre sur les sièges, visiter la plaine lisse de mon visage. Les fleurs blanches des clématites éclatent ici et là dans des sortes de bouquets qui me font penser à la Flore du ‘Printemps’ de Botticelli, à sa riche parure florale, aux robes des élégantes aristocrates florentines, qui évoquent aussi en moi l’ombre proustienne, délicate, des ‘jeunes filles en fleurs’ et je ne peux m’empêcher de réciter l’une des belles phrases de ‘La Recherche’ :

« Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. »

  

   Son visage, je n’en pouvais percevoir que quelques rapides reflets mêlés aux lianes, aux vagues souples de l’eau. Elle était un genre d’Ophélie, mais encore située entre deux ondes, entourée d’une haie de pétales blancs, cernée de plantes aquatiques, tenant dans sa main droite cette rose ou bien ce bleuet aux teintes si vives, image encore de la vie en son effusion. Parfois, il me semblait que Chaperon essayait de deviner mon profil dans le miroir de la vitre mais, sans doute, ne s’agissait-il là que d’une projection de mon désir. J’entendais ronronner le moteur de la draisine à la manière d’un gros bourdon et aussi le grincement des roues sur la voie étroite. Je nous pensais partis pour un voyage tout au bout du monde, là où plus rien n’a lieu que le vertige sans fond d’un périple étrange et sans but.

    A peine avais-je médité ceci, que le convoi s’engouffra dans une sorte de tunnel ténébreux, comme s’il était tapissé d’une couche de suie. Les sons ne me parvenaient plus qu’étouffés comme si l’on descendait dans un gouffre aux parois humides tapissées de mousses et de lichens. Des orifices creusés dans les parois, imitaient des oculus. Une lumière infiniment blanche en traversait toute la longueur. Donc, à intervalles réguliers, pareilles à un clignotement régulier dont un démiurge diabolique aurait mesuré le rythme, de grandes balafres de clarté inondaient la voiture, révélant jusqu’à une sorte d’excès la vêture pourpre de Chaperon, la silhouette de son visage qui se fardait d’étonnantes lueurs cosmiques.

   Je ne pouvais m’empêcher de projeter sur l’écran de mon imaginaire une fin proche, laquelle ôterait toute possibilité de connaître la Voyageuse. Soudain, venant du fond du tunnel, montant de sa gorge étroite, une déflagration blanche envahit la carlingue de fer de la voiture. C’était une onde brillante comme mille soleils, un raz-de-marée qui m’arrachait à moi-même en même temps qu’il soustrayait Chaperon à ma vue. Je m’agrippai au rebord de mon siège mais en vain. La houle avait raison de moi, elle m’enlevait à mon être propre si bien que je me pensais l’innocent jouet de quelque abîme où, bientôt, je disparaîtrai corps et âme. Celle par qui je vivais depuis quelques heures n’était plus qu’une lointaine et illisible éclipse.

   Alors je perçus nettement, tout juste devant l’étrave de ma poitrine, un genre d’opercule fibreux, de membrane visqueuse qui m’attirait à elle par un terrible effet de succion. Bientôt je perdis une claire conscience des choses, n’en ressentais que la forme approximative, percevais des silhouettes fuligineuses disposées çà et là de part et d’autre d’un étroit boyau. Et bien que ma vision ait été altérée par mon saut dans l’inconnu, je parvenais à distinguer assez clairement ce qui venait à moi dans le genre d’une étrange procession. Le sol était tapissé de larges dalles de marbre noires et blanches. Rangées telles des cariatides près d’un temple antique, des femmes en robes longues aux plis amples, larges capelines sur la tête semblaient distraites d’elles-mêmes comme si elles étaient aux portes mêmes du Tartare ou bien sortaient d’une salle de fumeurs d’opium. D’autres femmes entièrement nues, à la carnation entre pêche et abricot s’exposaient tels des fruits sur l’étal d’un marchand des quatre saisons, et toujours cette floculation dont leurs corps émettaient la bizarre matière.

   J’avançais dans le tunnel à la force de ma propre énergie. Loin étaient la draisine avec son falot rouge accroché à ses basques, loin la voiture verte avec sa lumière jaune d’outre-monde, loin Chaperon qui, peut-être, n’était plus qu’une vague fable immergée au fin fond d’un temps sans aspérité ni contours, une simple fuite des choses dans un orient qui s’effondrait, ne parlait plus, n’indiquait plus nulle étoile guidant l’avancée des hommes. C’était pareil à une immersion dans un site muet, aphasique, sourd à toute plainte. Je ne pouvais que débattre avec moi-même dans une manière de destin autistique, une large schize scindant mon corps, des fêlures s’y inscrivant, des lézardes y naissant en un constant tellurisme. A vrai dire la terre de mon corps, je n’en reconnaissais plus la consistance d’argile, le ciel de mon esprit ne percevait plus que le fouet des éclairs et le grondement du feu céleste.

    Puis, comme si elle était venue des confins de l’univers, ce fut l’apparition d’une lumière abyssale aux teintes verdâtres, une lumière à la consistance de poix, une lumière infiniment matérielle qui épousait la forme de mon corps à la manière d’une combinaison de plongeur. J’avais un peu de mal à me mouvoir et je sentais toutes ces masses confuses identiques à la consistance des rêves, peut-être aussi semblables à ces lointaines eaux amniotiques que je connus avant ma naissance et qui viennent, à intervalles réguliers, me rappeler le premier lieu de ma vie. Puis il y a eu un genre d’éclaircie qui m’a fait immédiatement penser à la clairière que nous avions visitée avec Chaperon. Tout autour du cercle de ma vision, quelques festons décolorés, diaphanes, quelques miroitements identiques à ceux qui détourent les astres lors de leurs éclipses. Petit à petit il me semblait reprendre possession d’un corps qui s’était détaché de moi, qui flottait entre deux eaux, qui ne connaissait plus de sa forme qu’une approximation, une idée sans réelle attache terrestre.

    Entre mes doigts le corps de nacre de mon stylo. A l’extrémité de mon stylo une feuille blanche sur laquelle je trace les milliers de petits signes noirs que, Lecteur, Lectrice, vous lisez présentement, sans doute assis dans votre salon où coule une douce lumière. Devant ma table de travail, une large baie ouverte sur l’horizon. Sa surface parfois traversée par le long voyage des oiseaux de mer ou bien par une présence humaine dont je ne sais si elle est masculine ou féminine, une présence qui se confond avec la plaine d’eau, les flocons blancs de la brume. L’Hôtel du ‘Rivage et du Grand Large’ (son nom me fait penser aux étranges pouvoirs de l’imagination) dérive lentement sur les vagues de sable qui viennent lécher les assises de sa grande bâtisse. Je pose sur le papier encore quelques mots puis fais infuser une tasse de thé. Je crois que je vais laisser décanter mes pensées, m’accorder quelque repos avant de clore mon article sur le ‘Paul Delvaux Museum’. Bergeret sera content d’en lire le contenu, je le sais si attentif aux choses de l’art !

 

   Journal de bord - Ostende - Jeudi 19 Avril 2018

 

   Ce matin, je vais faire quelques pas le long de la côte. Je crois bien être le seul habitant de ce bout du monde. Nul autre peuple que mon image réfractée par les infimes gouttelettes de la brume, par la clarté qui arrive par fragments, comme si elle avait franchi les faces d’un prisme. Curieuse impression que celle d’un dédoublement. Je suis à mon exacte jointure de même qu’en avant de moi dans cet intraduisible futur, qu’en arrière de moi dans ce passé immédiat qui encore me retient dans une sorte d’exigence mémorielle. Alors pour confirmer la nécessité d’une touche de réel, pour vérifier son acuité, je cueille une poignée de sable et de graviers que je jette dans la mer. Une gerbe de gouttes me saute au visage et me dit l’effectivité de ma présence, ici et maintenant, dans l’épaisseur de mon derme, dans l’enceinte de ma peau.

   Délicieuse climatique que de ne rien savoir des limites de mon être. Aussi bien je suis le tremblement de cette touffe d’oyats, ce monticule de sable couché sous le gris du ciel, le ciel lui-même en sa fuite plurielle, le nuage que frôle de ses ailes étendues le superbe et sauvage goéland. Je crois que c’est ceci que j’ai à faire, être moi jusque dans l’excès de ma propre présence, en sentir le plein, en éprouver l’immense satiété, l’ultime saturation. Puis, dans le même instant, m’endurer dans un vide orbital, tutoyer les couches d’ouate du rien, sentir le silencieux faire ses orbes de talc. N’est-on jamais plus que ce tremblement, cette irisation à la face de l’étang qui consonne avec le vol grâcieux de la libellule ?

   Dans ma voiture, j’ai rangé mes livres et mes notes, quelques vêtements, des cailloux ramassés sur le rivage, ils seront des souvenirs matériels, des témoins d’un temps qui fut et déjà se terre en quelque endroit mystérieux du monde. Je vais passer à Saint-Idesbald, j’y ferai un saut au ‘Delvaux Museum’. Je veux revoir ces œuvres de l’Artiste, elles coïncident si parfaitement avec le jeu exact de mes affinités. Comme ma visite d’hier (est-ce dû à l’immobilité d’un temps qui se donne en moi avec ce curieux arrêt, cet arrêt sur image ?), je suis seul à pénétrer dans les grandes salles. Le silence vibre d’un étrange murmure. Peut-être n’est-il que le signe apparent de mon émotion ? Cet univers dans lequel, à nouveau, je pénètre avec recueillement, un frisson parcourant la plaine de mon dos n’est pas sans évoquer l’état d’âme nervalien qui s’exprime dans ‘Aurélia’ par cette si belle phrase : 

   « Le rêve est une seconde vie. je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

    Cette pensée, mille fois je l’ai convoquée à l’écrit, mille fois tournée dans le massif de ma tête et invariablement elle produit les mêmes effets d’irréalité, de longue rêverie, de chimère perchée à l’angle d’une tour de Notre-Dame de Paris. Je suis sur le seuil inouï de ces portes, mes yeux s’agrandissent du mystère qui fait son halo tout autour des toiles. Le ‘Village des Sirènes’ est toujours là avec ses personnages-momies, la fixité des regards, ses lumineuses falaises de marbre. ‘Ombres’, toujours présente cette toile, avec le treillis des branches plaquées au sol, la mer d’encre sombre, le personnage féminin pareil à une inatteignable Déesse. ‘Phases de Lune’ laisse toujours apparaître l’œil pâle de l’astre, ses personnages féminins pensifs, son temple grec perché sur son tertre de roches brunes.

   ‘Solitude’ me fait signe du fond de son abyssale splendeur. On dirait une image sortie d’un passé proche mais qui, paradoxalement, prend les couleurs hiéroglyphiques d’un temps si éloigné qu’il pourrait devenir invisible, hors d’atteinte. Ce tableau est ‘mon’ tableau, il ne vit que de me rencontrer et moi, de me fondre en lui. Comme la goutte d’eau du nuage rejoint la source qui lui a donné vie. Le ciel est profond, inquiet de sa propre figuration. La haute passerelle enjambe toujours les voies sur lesquelles semblent dormir d’antiques et funestes wagons. Ils sont noirs avec des reflets bleutés. Les rails luisent faiblement dans la pénombre. Les pavés du quai dessinent toujours leur claire géométrie. La bâtisse qui prolonge la gare resplendit de blancheur. La façade de briques de la gare n’a pas changé, elle demeure dans sa couleur sanguine.

    Mais voici que le plus étrange parmi l’étrange vient à moi avec sa charge de confondante absence. A la place de Chaperon Rouge, comme une forme découpée à l’aide de ciseaux, gît la silhouette blanche, transparente, de Celle que j’attendais, de Celle dont je supputais qu’elle pourrait me donner l’inestimable pure joie dont j’étais en attente, une manière d’écho à ce prodigieux événement qui avait eu lieu hier, comme en un autre monde, en un autre temps. Mais la cruelle évidence est là, inscrite en lettres égarées, abîmées, Chaperon n’est plus. Cependant je ne cherche nulle justification, nulle explication qui parleraient à ma conscience et abreuveraient mon corps de quelque fraîcheur. Je quitte la salle à reculons au prétexte fallacieux, peut-être, d’y découvrir Celle qui devrait y figurer, une trace seulement, un signe, le début d’un mot.

   Je quitte le ‘Museum’, monte dans ma voiture. Il y règne une tiède douceur. Avant de partir, je regarde une dernière fois le ‘Muséum’, le chemin de dalles bordé de haies, les branches d’un grand cèdre qui flottent devant sa façade blanche, les pavés de verre qui illuminent l’entrée, son toit de tuiles rouges. Rien n’a changé depuis ma dernière visite et tout a changé. Je crois que je ne regarde plus les choses de la même manière qu’avant. Une impression d’irréalité embrume ma tête, une sensation de flottement berce la nacelle de mon corps. Je fume une cigarette avec toute la lenteur propice à un rite initiatique. Je crois bien que je pourrais suivre le chemin de la fumée qui passe par la vitre ouverte, visiter la courbe des nuages, glisser dans le vent, devenir oiseau ivre du ciel.

   Je mets le moteur en marche. Il ronronne doucement, à la façon d’un gros chat. Ce matin le temps est couvert qui ménage de grandes zones d’ombre. L’habitacle est plongé dans un gris anthracite que traversent quelques balafres plus claires. La voiture quitte lentement Idesbald, son faubourg et son essaim de maisons disséminées dans la végétation. Je conduis songeusement, encore attaché à ma visite, aux œuvres de Paul Delvaux, aux rêves consécutifs à la rencontre de ces personnages hors du temps. Je ne sais pourquoi, est-ce un tressaillement de l’air, un bruit qui viendrait à moi depuis un ailleurs indescriptible, est-ce seulement une illusion qui broderait sa dentelle à l’intérieur de mon corps ? Je suis soudain envahi du sentiment d’une présence, comme si un être invisible s’était glissé à mon insu sur le siège du passager. Je tourne lentement mon regard vers la droite et, sublime surprise : deux bottines noires finement lacées, des bas de soie sur une chair délicate, une jupe courte d’un rouge écarlate, une blouse blanche au col ouvragé, une cascade de cheveux blonds, un visage juvénile, rieur, à la carnation si fine, une image tout droit sortie d’un rêve romantique.

    Je dois me rendre à l’évidence, c’est bien Chaperon Rouge qui est là, en chair et en os, plus présente qu’elle ne l’a jamais été, merveilleusement extraite de sa toile (ce vide, ce blanc qui trouaient ‘Solitude’), une réalité au plus haut de son rayonnement, l’astre solaire au zénith, le poème en sa flamboyante diction. Nul besoin de l’interroger sur la raison de sa présence à mes côtés. L’évidence a ceci de précieux que, tout comme l’intuition, elle n’a besoin d’aucune explication préalable, qu’elle va de soi, que tout essai de rationalisation en détruirait l’architecture de cristal. Maintenant la voiture file à bonne allure, creusant sa route parmi les lianes des chèvrefeuilles, les bouquets de roses odorantes, les grappes mauves des lilas. Des chênes majestueux s’inclinent à notre passage, des bouleaux font trembler le cuir blanc de leur écorce, des aulnes pleurent doucement leurs larmes de rosée. Chaperon chante doucement un genre de comptine pour enfants, à moins qu’il ne s’agisse d’un refrain venu du fond des âges, qui arrive à nous tout poudré du frimas des ans.

   Je me surprends à fredonner, à suivre par la pensée ces paroles de craie qui blanchissent l’air et montent si haut qu’un silence éteint, pareil à une cendre maculant une braise. Parfois des oiseaux bavards et multicolores, des aras au plumage de feu, des paons faisant la roue, des paille-en-queue rayés de noir, de fins colibris teintés d’émeraude et de gris font leur étonnant vol stationnaire juste devant la vitre qui nous sépare du réel. Parfois, dans les trouées du paysage, surgissent d’adorables scènes, des femmes aux capelines envahies de fleurs, d’autres à la haute silhouette, drapées dans des robes diaphanes qui laissent deviner leur nudité, des naïades au bord d’un canal empli d’eau turquoise, et des temples de marbre et de porphyre au loin, et des collines qui font leurs belles éminences d’obsidienne tout contre le bleu délavé du ciel.

   Chaperon et moi ouvrons nos yeux dans le genre de la mydriase pour ne rien perdre de ce qui se donne à voir avec tant de généreuse beauté. Je me surprends à imaginer une histoire fabuleuse. Des escortes de policiers sont à nos trousses. Des policiers chargés de surveiller le patrimoine artistique, de restituer à leur toile d’origine toutes les Fugueuses que le réel tenterait. On ne peut impunément mélanger ce qui n’est nullement miscible : un être tissé de songe et de rien ne saurait rejoindre la matérialité obtuse du quotidien. C’est une question d’éthique, chacun doit demeurer à sa place. C’est une question d’esthétique, les formes idéales ne peuvent nullement se rapporter à ces autres formes que sont les conditions d’existence. C’est à peu près ceci que je formule dans le cours de mes laborieuses pensées alors que Chaperon et moi fumons et chantons de concert les notes cristallines d’une Fugue, cela va de soi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:08

[Pour résonner avec le bel article de Paul Poule dans

« terre à ciel » - Poésie d’aujourd’hui.]

Un pied de nez au réel.

Œuvre Paul Poule

(dessiné avec Clémentine, 2012)

***

   En réalité, jamais personne ne renonce à son âme d’enfant. C’est l’adulte en nous, ses conditionnements sociaux, sans doute la peur de retomber dans une naïveté foncière, de s’exposer au regard de l’autre qui conduisent à une manière de dessiccation de l’esprit créatif. Dès lors nous nous réfugions dans des comportements stéréotypés, occultés par une règle infrangible qui nous intime l’ordre quasiment biblique d’un « Tu ne dessineras point », ce commandement pouvant, du reste, être assorti d’injonctions identiques « Tu ne poétiseras point » ; « Tu n’écriras point ». Car notre société ne tolère pas les subversifs, les déviants, les marginaux. Qu’est-on d’autre, dessinant, créant un poème, écrivant un texte que cette étrangeté qui tente de s’évader, de se soustraire aux fourches caudines du pouvoir, d’enfreindre les lois médiatiques, enfin de sortir du rang ? Elever sa frêle esquisse à l’aune de quelque art, fût-il modeste, discret, un tantinet « régressif » et voilà que le bon peuple se met à crier, à vitupérer, à proférer des interdits. Et, pourtant, le bon peuple, plutôt que de pousser des cris d’orfraie se devrait d’emboîter le pas du dessinateur, du « poétiseur », de « l’écriveur ». Oui, ces néologismes sont voulus, ils ne sont pas fortuits. De la même façon qu’ils s’exonèrent d’un langage normatif et policé, de même ils indiquent le chemin à emprunter : toute forme d’expression, pour peu qu’elle soit authentique, est nécessairement « révolutionnaire ». Voyez les slogans de Mai 68, les murs recouverts de graffiti, de couleurs au pochoir, d’empreintes de mains à l’instar des premières manifestations pariétales.

   Parlant de ceci, la « pariétalité », il nous faut consentir à retrouver en nous, cette trace de l’homo habilis par laquelle la main devint inventive, commença à dresser le premier lexique de la culture. Oui, les fameuses mains négatives de la grotte du Pech Merle sont la préfiguration des cimaises humaines sur lesquelles le travail de l’esprit allait commencer à déposer ses empreintes. Il nous faut donc revenir à cette sorte de primitivité, gommer les aspects policés de notre moderne néocortex, forer dans les profondeurs, faire resurgir les turgescences du limbique, les érections du reptilien. Ce qui veut dire qu’il est indispensable d’ôter le masque du consentement à être un anonyme parmi un troupeau anonyme, qu’il devient urgent de devenir mouton noir parmi la déferlante de laine blanche lessivée par la grande machine, qu’il s’impose de ne pas bêler à l’unisson des brebis républicaines formatées pour le maintien des classes bourgeoises dans leur écrin de pourpre. Nécessité de dresser, sur les places des villes, cet énorme phallus vert qui défraie tant la chronique, nécessaire fonction chlorophyllienne venant oxygéner les cerveaux anémiés des décideurs urbains et le confort doucereux des soi disant bien-pensants, cet hymne à la liberté, cet exhaussement matériel, formel, du génie humain.       Oui, du génie humain. Seul l’art est capable de réaliser de telles prouesses qui ne sont jugées qu’à l’aune d’une morale castratrice censée sauver les régimes conservateurs et donner du grain à moudre aux extrêmes de tout bord. Tous, nous avons à redevenir ces enfants insouciants, une fleur dans une main, un crayon dans l’autre. Ceci est la meilleure arme anti-consumériste qui soit, ceci est la meilleure façon de ne pas vieillir trop vite, de demeurer dans une forme de vérité dont l’enfant est porteur, que, trop souvent, pour le « bonheur des nations », nous nous hâtons de remiser dans le premier coffre venu. Prenons nos crayons, dressons nos stylos comme des arbres de la liberté et dansons la carmagnole. Il n’y a guère d’autre façon d’être heureux !

Un pied de nez au réel.

Gribouillis : Blanc-Seing

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8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 17:02

La beauté en partage

 

lbep1.JPG 

Aout 2013© Nadège Costa.

Tous droits réservés

***

"Si fragile est l'équilibre de la beauté,

si impalpable et inexplicable,

 elle doutait d'elle bien sûr! "
 

Alice Ferney

"La conversation amoureuse"

*

 De quelle manière pouvait-elle s'apercevoir du cheminement de la beauté en elle ? Quelle était donc la voie qui y donnait accès ? Existait-il un chiffre dans le monde qui en dévoilait le sens caché ? Car l'on avait beau chercher et, toujours, la fuite était là qui disait l'insaisissable. L'événement de la beauté était pareil à un long fil d'Ariane dont on ne voyait aucune des extrémités, seulement le trajet dans l'ombre complexe du labyrinthe. Une question seulement, une inquiétude, une angoisse.

  Le matin, lorsqu'elle se levait dans le doute du jour gris, dans la salle de bains où rôdait le clair-obscur des incertitudes, l'Existante à peine éveillée se dévisageait avec une parcimonie toujours égale à elle-même.  Dans le miroir qui lui faisait face elle cherchait à saisir ce qui, d'elle, voudrait bien se dire : une lueur dans le regard, l'esquisse d'un sourire, la persistance du songe. Parfois cela apparaissait, mais dans la lame de l'instant et, déjà ne restait plus que le silence et ses remous discrets. Comme une cendre qui aurait envahi l'aube de la pièce, fait son voile de perdition. C'était si inexplicable ce retrait de soi en-deçà de ce qui était apparu et regagnait sa mutité. Alors les gestes de la toilette n'étaient plus qu'un rituel sans aspérité, les pensées un écheveau sans fin, les projets une fumée se dissipant dans l'espace. Le souci du temps était en elle, lové dans quelque repli de chair sans doute inatteignable. Un simple battement qui disait l'esquisse de la beauté pareille à un flux que, déjà, un reflux reprenait dans la densité d'une eau lourde, en marche vers l'abîme.

  Pourtant, l'Oublieuse la savait cette force du Beau partout répandue, partout présente. Aussi bien dans le vol rapide de la sterne que dans l'œil aux mille facettes de la mouche; aussi bien dans la lumière courbe du galet que dans la pliure grise du nuage. Partout ruisselait la grâce du jour, partout s'écrivaient les signes qui frôlaient l'âme de leurs minces ébruitements. Une mélodie si aérienne que même la chauve-souris n'en aurait pas été atteinte. C'est pour cela, pour cette subtile mesure d'intemporalité que les nuances faisaient leurs draperies à la manière de ces aurores boréales que toujours l'on croit saisir alors que, sans cesse, elles reculent. Une pure vibration seulement assurée d'elle-même et aux rives de laquelle les yeux parviennent dans la seule réalité qui leur soit échue : celle de l'éblouissement. La beauté est tissée de fils si ténus qu'ils glissent entre les doigts comme les gouttes de rosée se dissipent en brume légère le long des tiges des graminées.

  Alors que le jour se levait, dissipant avec lui les ombres de la toilette, l'Existante prenait pied dans le réel, mais dans l'hésitation, la conscience encore attachée par quelques filaments à l'encre de la nuit. C'était cette heure indécise qui lui paraissait le plus à même de révéler quelque chose de l'ordre de l'indicible. Ce qui, par-dessus tout l'étonnait, c'était cette parution de la beauté si fugace, si circonstanciée. Ici bien réelle, puis si vite disparue. Comme un enchantement s'efface à l'aurore avec le rêve qui l'a amené à paraître. La matière du songe, le fin drapé des réminiscences. Telle Jeune Femme qui était belle, à cet instant-là, dans ce rayon de lumière perdait de son éclat selon l'inclinaison du jour, l'esquisse particulière qu'elle présentait au monde. Telle fleur, une rose en bouton par exemple, demeurait dans son éclat juste avant que ne se déploie la corolle. Le déploiement terminé, ne restait plus que le souvenir d'avant l'efflorescence où l'événement était pure joie du regard. C'est cela qui faisait de la contemplation une œuvre achevée aussitôt que commencée. Ainsi du soleil s'élevant lentement au-dessus de la nappe de brumes. Ainsi du vol de l'aigrette sur la ligne cendrée du marais : le temps que l'aile élève dans l'éther sa voilure d'écume.

  Intangible. Ce mot seulement aurait suffi à dire l'état d'âme dans lequel l'Absente se trouvait face à son miroir, installée dans le doute dont elle espérait qu'il serait, un jour, fondateur d'une manière d'éternité. Le vol stationnaire du colibri devant la corolle aux mille pollen, blanche de lumière : voici ce qu'elle espérait, qui s'imprimait en arrière de son front où se figeaient les idées. Une halte du temps avec, au centre de l'incandescence, la pure beauté. Mais, au moins, s'était-elle regardée une seule fois ? Mais regardé vraiment, avec la dilatation pupillaire adéquate, c'est-à-dire avec la conscience portée à son extrême. Le visible est toujours affecté d'une tel voile de pudeur que, le plus souvent, il ne se donne qu'avec parcimonie, souhaitant sans doute être perçu dans le recueillement. Mais pourquoi donc cette Abandonnée serait-elle contrainte à demeurer dans l'ombre des coulisses, alors que le praticable l'appelle, que la scène s'ouvre sur le jour à paraître ? Mais disons plutôt ce qu'est sa beauté, cette abstraction qu'il nous faut assurer d'une réalité. Arrimons-là à ce qui se donne à voir dans ces teintes de sépia tellement accordées à l'essence de la nostalgie, à ce qui fait signe vers une époque où les choses paraissaient se résoudre à faire le pas, à marquer une pause afin que les hommes pussent se retrouver autrement qu'à vivre l'éclipse insaisissable des jours. 

  Elle, la Fragile qui semble fuir le cadre même de l'image, qui s'inscrit sur le bord d'un possible évanouissement de la scène qui nous fait face, est la beauté qu'alimente l'aiguillon du doute. C'est bien parce qu'elle est dans l'incertitude qu'elle donne essor à la grâce de paraître. Ainsi libérée des pièges des identifications multiples, se soustrayant à l'affairement mondain, elle est tout entière occupée à chercher les fondements qui sont les siens. Et y parvient nécessairement. Ceci est affaire de solitude. Ceci est affaire de quête de l'origine. Seules les certitudes de tous ordres conduisent à une inévitable errance, donc à sombrer dans l'erreur. Mais un discours inévitablement abstrait trouvera sens à laisser place à une métaphore.

  L'Oublieuse est comme la rivière qui cherche sa propre vérité, laquelle s'origine non dans le delta aux eaux mêlées, mais dans la pureté de la source. Or toute source est belle par nature puisque riche de ses principes premiers, assurée de sa vertu. Là, à l'ombre des feuillages, s'écoulant dans la limpidité du jour, la source rayonne de mille feux intérieurs disant son essence singulière, nullement comparable à une autre, vierge de toute main qui l'aurait souillée. Une pure beauté dans l'espace ouvert des significations.

  Ainsi se dit l'aventure esthétique : les eaux fluides des cheveux naissent d'une grotte où se recueille encore la nuit première; un ruissellement vient parcourir la pierre lisse du front; s'étend en deux arcs symétriques où se réfugie l'écorce sombre des yeux, une lunule plus claire pareille à un clapotis y fait son ajour discret; les eaux vives font leur tumulte le long de l'éperon du nez alors que le lac des joues reflète la courbure infinie du ciel, son dôme de lumière; quelques remous autour de l'antre ouvert de la bouche où luit le silex des dents; puis le bouillonnement des flots vers l'aval, dans une cascade infinie de reflets et de bulles dans lesquelles se lit encore le surgissement de la source, son subtil langage portant aux hommes le chant infini de l'eau.

  C'est ainsi que la beauté s'affiche en partage, pareille au cheminement du ruisseau sous les frais ombrages. En nous tous, toutes, le rythme est né un jour qui ne s'effacera pas. Il suffit de se pencher, de mettre ses mains en coupe et de s'abreuver à la source multiple. Les chatoiements sont là qui n'attendent que d'être révélés, portés au plein jour afin de témoigner de la seule  offrande qui nous ait été faite du plus loin de la mémoire, celle du prodige d'exister. Ceci est un tel présent  que les beautés accessoires du monde, ses fastes de carton-pâte s'effacent sous les nuées étoilées qui envahissent notre singulier horizon. Cette Inconnue de l'image porte en elle, dans les mailles serrées de sa chair, dans la texture subtile de sa peau, dans le sombre crépitement de ses yeux la juste mesure de la condition humaine. Il ne saurait y avoir d'autre mystère que celui-ci. A portée de main, comme l'on cueille la pomme suspendue dans la rosée de l'aube. Le festin ne fait que commencer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 10:39
L’imaginaire, amplification et doublure du réel

Source : Lionel Cruzille

 

***

 

    ‘Imaginaire’, ‘Réel’. A seulement évoquer ces deux mots, et déjà nous sommes pris au piège de leur paradoxe pour la simple raison que nous ne percevons pas aisément leur différence, que nous ne savons pas où se situe la ligne de partage qui place ici telle réalité, là telle imagination. Mais si nous poussons davantage notre réflexion à leur sujet, nous apercevons deux entités apparemment non miscibles, deux domaines éloignés l’un de l’autre, comme peuvent l’être deux montagnes, deux vallées que sépare un relief. Du réel, de son mode d’être, nous pouvons prendre conscience à l’évoquer au gré d’une métaphore. Nous dirons que le Mont Cervin est réel en sa belle assise géologique, que ses quatre faces se rejoignant en sa remarquable pyramide sommitale, que les schistes qui le constituent le posent devant nos yeux telle l’évidence qu’il est. Or le réel ne peut qu’avoir ce caractère de forme concrète, cette présence indubitable à laquelle aucun doute d’existence ne saurait être appliqué. Il y a une fatalité du réel, une dimension incontournable que nous illustrerons par les trois citations suivantes :

 

« Le réel, c’est ce qui nous résiste » - Régis Debray

« Le réel, c’est quand on se cogne. » - Jacques Lacan

« Le réel est toujours à sa place. » - Jacques Lacan

 

   Or le Cervin résiste, on peut facilement s’y cogner, sa place est déterminée pour l’éternité. C’est ce caractère têtu, obstiné, indocile qui frappe en premier lieu l’esprit. Il y a, face à nous, s’opposant à nous en quelque façon, cette masse imposante qui emplit l’horizon et lui dicte sa loi. Face au Cervin, rien d’autre n’existe que cette réalité-là qui envahit la conscience et ne lui laisse aucune possibilité de fuite. On est sous le regard de ce Géant, il nous toise et nous consigne à demeure. C’est pour cette raison que nous ressentons à son contact un genre de privation de notre liberté comme si le Massif, par sa nature même, s’imposait à nous et nous plaçait en son étrange pouvoir. Il y a, à le contempler, de l’irrémédiable qui se dégage de sa présence, du nécessaire qui se dit, de l’incontournable qui se montre. Métaphoriquement, si nous voulions illustrer cette puissance existentielle, nous pourrions imaginer une vaste plaine au sol de sable mouvant, il serait le domaine des songes, de la rêverie, toutes choses fluctuantes, mobiles, nullement nécessaires, sorte de paysage lunaire que rythmeraient de hauts cratères, des pics géants qui affirmeraient leur constante, inéluctable et indéfectible factualité, à savoir d’être des réalités indépassables. Au Cervin, tout comme au Mont Kailash nous pouvons attribuer la définition canonique du réel telle que fournie par le Dictionnaire : « Qui existe d'une manière autonome, qui n'est pas un produit de la pensée. » Or, de ceci nous pouvons être assurés, le Cervin n’a nul besoin de nous pour dresser sa haute stature sous la bannière lisse du ciel, pas plus que notre pensée n’en a façonné l’altière figure.

  Mais il nous faut trouver d’autres représentations, dans le domaine pictural, dans les textes de la littérature ensuite. En peinture, nous choisirons le tableau ‘Les Glaneuses’ de Millet, peintre réputé pour son réalisme. Quelques commentaires suivront afin de préciser l’essence du réel inscrit dans cette composition

L’imaginaire, amplification et doublure du réel

‘Les Glaneuses’

Millet – Musée d’Orsay

Source : «’Comprendre la peinture »

 

   Tout, ici, converge en l’endroit singulier de la quotidienneté paysanne. Où trouver, en effet, milieu plus immuable que cette communauté des agriculteurs rivés à leur sol ? Image de la fatalité, du destin avançant dans les rets de son étroit sillon, comme si les gens d’ici étaient de simples émanations de la terre d’où ils semblent provenir. Peut-être la Genèse n’a-t-elle jamais trouvé illustration plus parfaite pour dire l’homme issu de la glaise, façonné par la main de Dieu ? Personnages consignés au réel le plus strict, existences sans épaisseur ni liberté, cloués tels des insectes sur la plaque de liège de l’entomologiste. Ces formes inclinées vers le sol se donnent telles des physionomies immémoriales, des genres de concrétions surgies de la glèbe, en instance d’y retourner prochainement. Etrange impression d’aliénation à la vue de ces gens modestes, de leur peu de liberté. Ils paraissent n’exister qu’à être de simples prolongements du sol, des élévations de poussière dans l’air figé de chaleur. Rien, ici, qui pourrait différer de soi. Tout est inclus dans une pesante immanence. Nulle dérobade hors de sa propre condition.

   On est livré à soi, uniquement à soi sur ce coin de terre, en ce temps, en ce lieu. On ne s’arrachera de son lopin d’argile, ni par son corps, ni par la pensée car le dur labeur n’autorise quelque distraction que ce soit. Il y a même une dette morale à demeurer au plus près de ce chaume, d’en cueillir les épis épars, ce sont de réelles conditions d’existence, non la poursuite de quelque loisir coupable. On est arrimé à son sort. On ne s’exonère nullement du réel. Les vêtures sont des prolongements du corps, non des habits d’apparat. Le paysage est une toile de fond dont ne sort aucune scène idyllique, dont ne montent ni métaphore ni chant poétique. Tout dans le ton uniment serré, sans modulation, teinte d’argile et de terre de Sienne, identique à un symbole chtonien, à une mélopée silencieuse enfouie au sein de l’âme. Lorsque le réel devient trop vertical, pareil au flanc abrupt du Cervin, l’ascension ressemble au geste absurde exécuté mille fois par le malheureux Sisyphe. Il n’y a plus rien à espérer, sinon le fait d’accomplir aveuglément une tâche sans signification ni but.

 

    Le réel dans l’espace de la littérature - ‘La Terre’ - Emile Zola

 

   Sans doute le naturalisme de Zola est-il le lieu où trouver la plus forte empreinte du réel. Mais laissons la parole à ce texte éclairant :

   « La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares à peine, au lieu-dit des Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs. Jean, qui remontait la pièce du midi au nord, avait justement devant lui, à deux kilomètres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.

   C'était des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'étendait. Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trèfles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s'abaissant derrière la ligne d'horizon, nette et ronde comme sur une mer. Du côté de l'Ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une bande roussie. Au milieu, une route, la route de Châteaudun à Orléans, d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant quatre lieues, déroulant le défilé géométrique des poteaux de télégraphe. Et rien d'autre, que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes immobiles. Des villages faisaient des flots de pierre, un clocher au loin émergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vît l'église, dans les molles ondulations de cette terre du blé. »

  

   Quelques brefs commentaires  

  

   A cette terre l’on ne peut se soustraire et ceci d’autant plus qu’elle est située dans l’espace avec précision, on ne peut la confondre avec une autre qui lui ressemblerait en quelque autre endroit du globe. Nous sommes près de Chartres, sur la route de Châteaudun à Orléans et, luxe d’horloger, au lieu-dit des Cornailles. Le lecteur, pris dans les mailles de ce réseau serré, ne saurait être ailleurs que là où la fiction veut le mener. Puis c’est le patronyme du maître de la Borderie qui est nommé, ce Monsieur Hourdequin dont nous pourrions presque toucher la silhouette, tellement elle est vraisemblable. Quant à la pléthore de détails, les « murs bas », les « vieilles ardoises », elle n’est présente qu’à nous ‘faire toucher du doigt’ cette réalité rurale, champêtre qui irrigue l’ensemble du roman. Les métaphores, signature habituelle de l’imaginaire, sont peu nombreuses et circonscrites à une brève description, « la ligne d'horizon, nette et ronde comme sur une mer », « des flots de pierre ». Ici, il faut être entièrement remis à cette pastorale, ne nullement diverger en direction d’inutiles commentaires, de digressions qui dilueraient l’empreinte sociale forte dont l’Auteur veut teinter son histoire.

 

   Quelques variations sur l’imaginaire

 

    Imaginaire, sens étymologique : « qui n'a de réalité qu'en apparence, fictif »

   Tous les jours nous rencontrons nos commensaux. Ils sont bien réels, campés dans leur anatomie, épaisseurs de chair dont s’échappe le flot continu des paroles. Leur chair est provisoirement immuable, leur parole est fluente qui s’échappe d’eux à la manière de filets d’eau s’écoulant en direction de l’estuaire. Ces Hommes, ces Femmes sont bien réels, ils nous font face avec toute la densité de leur belle assurance. Cependant, leur présence manifeste, leur apparente figure de barbacane comporte en ses murs de larges meurtrières au gré desquelles nous nous décalons de ce réel afin que, surgissant en quelque manière en leur intérieur, nous puissions lire en eux, ou à travers eux, autre chose que cette lourde chape de plomb qu’ils nous tendent comme leur vérité la plus accessible qui soit. Vous croisez une connaissance au hasard des rues. Vous bavardez un moment. Parmi la foule des événements, vous retenez cette information délivrée par votre vis-à-vis : « Tiens, l’autre jour j’ai rencontré Dubourg, tu sais le Journaliste de ‘Latitudes’, il partait pour le Grand Nord ».

   Alors voici, vous êtes avec votre Connaissance, cette indéniable existence posée là devant vous et vous êtes ailleurs, bien plus loin que son profil humain, bien plus loin que la rue qui vous sert à l’instant d’écrin. Les mots de votre Ami ne sont pas identiques à des blocs lexicaux qui, à eux seuls, constitueraient une barrière infranchissable. Dans les blancs situés entre les mots se dévoile un pur espace de liberté dont votre imaginaire s’empare comme votre corps s’énivrerait de la boisson d’une douce ambroisie. Car il vous est impossible de rester accroché à ce roc biologique, l’Autre en son effectivité, à cette scène étroite, l’environnement immédiat en sa clôture, il vous faut traverser le réel, l’orner de guirlandes de fleurs, le poudrer de fins nuages, le grimer à l’aune de votre propre sensibilité, de vos goûts d’esthète.

   A peine votre interlocuteur a-t-il prononcé le nom de ‘Dubourg’ que, déjà, votre mémoire collecte une infinité de souvenirs concernant ledit ‘Dubourg’ et se lève, sans délai, un personnage fabuleux, doté d’autant d’esquisses plurielles que vous avez d’événements mémoriels le concernant. Un genre de kaléidoscope mouvant qui n’a plus guère à voir avec l’évocation présente. Identiquement du ‘Grand Nord’ qui n’est plus, pour vous, uniquement une indication topologique, un lieu bien défini en quelque Laponie suédoise ou finnoise, peut-être simplement un voyage à dos d’oie au sein même de la mythologie scandinave si brillamment mise en musique par Selma Lagerlöf dans son merveilleux conte aérien qui vous invite à connaître le monde éthéré des elfes et autres trolls.

    Vous êtes là, dans la nasse étroite de votre corps et vous êtes devenu soudain illimité, au-delà de l’espace et du temps, une sorte de pensée libre aux confins du monde. Belle remise aux êtres humains que nous sommes d’une faculté prodigieuse qui est faculté d’enchantement, multiplication et fécondation de soi, libre disposition en des moments de ‘grâce’ de s’envisager sous les auspices d’extases dont, parfois, l’on revient fourbus, l’ombre est si dense après que la lumière a été visitée au cœur même de son être.

    Maintenant il nous faut rejoindre de grandes pensées (ces inouïes libertés) et les interroger sur la valeur intrinsèque de l’imagination :

 

« L’imagination est la folle du logis. » - Nicolas Malebranche

« Il n’est de plaisir qu’en imagination. » - Paul Léautaud

« L’imagination porte bien plus loin que la vue. » - Gracian y Morales

  

   Tout est dit, ou à peu près de l’essence de l’imaginaire dans ces trois méditations.

   D’abord il est conseillé à l’Existant de ne point demeurer dans un logis qui ne ferait que la part belle au rangement, à l’ordre. Bien plutôt il est indiqué d’introduire du désordre dans le strict ordonnancement des choses, de se départir d’une attitude apollinienne, d’opter pour une conduite dionysiaque, de troubler le divin cosmos en y faisant surgir les agitations du chaos. Et puis, ce fond de folie qui habite tout humain, que chacun rêve de solliciter mais dont chacun se défend d’en posséder quelque parcelle dissimulée dans un sombre cachot, pourquoi le retenir, pourquoi ne pas lui donner cours ? A l’évidence certains états de conscience ne peuvent s’atteindre qu’au gré de cette transgression du réel, tous nous le savons mais n’osons que très rarement franchir le pas, devenir des funambules progressant sur cette limite que les anglo-saxons nomment ‘border line’, qui n’est en définitive, que le désir de sortir de soi, de s’adonner à ces bacchanales antiques où tout était permis jusqu’à l’ivresse absolue. Savoir s’arrêter à temps, avant que l’irréparable ne soit commis, voilà la seule règle qui vaille.

   Quant à la volupté suscitée par l’imaginaire, il est aisé d’en comprendre le sens si l’on met en regard, en concurrence, ces deux principes opposés et fondamentaux que sont ceux de Réalité et de Plaisir. D’une manière entièrement naturelle, au tout début de la vie, le jeune enfant est totalement voué à ses multiples et inassouvissables jouissances réitérées. Apercevoir le visage maternel, se souder au sein nourricier, s’amuser des contentements itératifs du balancement de son corps, sourire aux anges du sein même de sa propre béatitude. Rien de pervers ici, rien qu’un épicurisme au premier degré, le « souverain bien, la recherche des plaisirs », selon la définition canonique. Mais bientôt l’éducation survient afin de limiter les ‘caprices’ enfantins et une nouvelle vie s’instaure, plus rigoureuse, davantage soucieuse des autres, mais, en son fond la nostalgie demeure des émois et satisfactions primitives. Ce que l’éducation lui refusera, l’imaginaire le restituera lorsque l’enfant devenu adulte se conformera aux codes de la morale. Rêver, former en soi des pensées douces, se projeter dans une aire édénique, voici ce qui demeurera du paradis originel.

    Enfin, la portée imaginaire qui outrepasse la fonction exploratrice de la vue, il nous faut la comprendre à la façon d’une métaphore douée de sens. Si vivre c’est, au premier chef, ouvrir les yeux sur le monde afin de nous le rendre disponible, il ne suffit nullement de le constituer en tant que préhensible, de le loger dans le cadre d’une praxis étroite, mais d’en amplifier la puissance dans l’optique ouverte d’une contemplation intellectuelle, spirituelle. Or, à cette fin, nous possédons ce pouvoir fabuleux de créer en notre intériorité même, une foule d’images infiniment plus libres que tout langage formalisé, que tout code social nous plaçant, le plus souvent ‘aux fers’. Peut être est-ce là le seul domaine d’une autonomie dont nul ne saurait nous déposséder. Nos idées, nos pensées, nos sensations intimes n’appartiennent qu’à nous. Liées à nos secrets les plus profonds, nulle loi n’en pourrait restreindre la belle fécondité, le ressourcement infini.

 

   L’imaginaire en peinture : ‘La Persistance de la Mémoire’ - Salvador Dali

 

 

L’imaginaire, amplification et doublure du réel

La Persistance de la Mémoire

Salvador Dali

Source : Kazoart

     

    

   Avant d’aborder, de manière plus précise les significations latentes de cette peinture, il convient d’examiner les conditions de son apparition, telles que décrites par Salvador Dali :

   « Lorsque je fus seul, je restai un moment accoudé à la table, réfléchissant aux problèmes posés par le « super mou » de ce fromage coulant. Je me levai et me rendis dans mon atelier pour donner, selon mon habitude un dernier coup d’œil à mon travail. (…) Il me fallait une image surprenante et je ne la trouvais pas. J’allais éteindre la lumière et sortir, lorsque je « vis » littéralement la solution : deux montres molles dont l’une pendrait lamentablement à la branche de l’olivier. »

   Superbe confidence qui nous dévoile un peu du mystère de la création d’une œuvre. Ici, le réel le plus contingent qui soit, un camembert en voie de perdition, donne vie à une scène imaginaire de la plus haute valeur, ce surréel qui transcende les objets du quotidien et les projette dans le domaine ouvert du rêve. Il nous faut regarder ce tableau et le décrire afin de faire apparaître ses lignes imaginaires les plus apparentes. La scène est l’image certes ‘réelle’ de la Plage de Portlligat, lieu de résidence de l’Artiste, mais idéalisée, genre de terre édénique flottant dans l’espace indéterminé de ces teintes fondues qui ne sont plus terrestres, pas encore célestes mais bâties à la manière d’un intermonde reliant le sensible à l’intelligible. Si le haut de la composition, malgré son aspect éthéré, de mirage, conserve quelques attaches avec l’univers des choses ordinaires, le bas de la toile, elle, a accompli un saut ontologique si décisif que plus rien ne se donne vraiment de ce que nous rencontrons habituellement. Bien évidemment, cette toile n’étant nullement abstraite, un certain de nombres de traits formels se rattachent à nos visions habituelles, l’arbre dépouillé, les quatre montres et une vague apparence d’un fragment d’humanité, un œil fermé nous orientant vers un individu étrange qui aurait trouvé le lieu de son accueil sur un sol totalement inattendu.

   Cependant c’est bien l’imaginaire de l’Artiste qui a imposé la loi de sa ‘voyance’, son don de percevoir du paranormal au travers des phénomènes singuliers que son génie métamorphose. Nous sommes alors en territoire de magie et les figures qui se présentent à nous le font dans le cadre d’une totale liberté. Les objets transfigurés le sont au titre d’une distorsion, d’une pliure imposée au tangible, au manifeste, mutation qui fait de la physique, une métaphysique. Ce qui, ordinairement, se serait donné à notre conscience telle une montre au poignet indiquant l’heure, celle-ci devient le support immédiat et incontournable d’une métaphore du temps en son empreinte irréversible, de l’angoisse qu’il génère en nous, et pour finir de l’allégorie de la finitude en son insoutenable contresens essentiel.

   Le travail de l’imagination a consisté à se saisir du réel le plus prosaïque, le plus immédiat, à lui imposer la puissance d’une volonté quasiment démiurgique, transformant les habituelles sensations humaines en leur contradiction, en leur envers puisque, aussi bien, le néant dont le filigrane apparaît ici est bien l’opposé de l’être en son devenir. L’imaginaire donc, en tant qu’appel de la lucidité la plus vive, en tant que révélation de ce vers quoi tout humain sur terre devrait faire porter son regard dans une manière d’attitude stoïcienne à la Montaigne, car « Philosopher, c’est apprendre à mourir », et vivre c’est philosopher, pouvons-nous rajouter à l’exemplaire sentence.  

 

   L’imaginaire en littérature

 

   Sans doute le Romantisme allemand est-il, parmi les mouvements littéraires, celui qui a donné à l’humanité ses plus belles heures imaginatives. Les créations sont prodigieuses depuis les évocations du jour « baigné du rêve de l’enfance » de Hölderlin, aux éblouissements de la conscience « lorsque la lumière et l’ombre à nouveau se marient en une clarté nouvelle » chez Novalis, jusqu’aux extases de Jean-Paul pour qui le rêve « donne à la fois le ciel, l’enfer et la terre. » Certes, chez ces Poètes, l’inspiration est de nature religieuse et leur chemin semble suivre, la plupart du temps, un orient mystique. Mais peu importe le chemin, c’est la profonde poésie qui en résulte qui est le but. C’est peut-être chez Johann Paul Friedrich Richter (dit Jean-Paul) que l’expression lyrique (cette extase de l’imaginaire) est allée le plus loin dans un lexique hyperbolique et une profusion d’images inouïe. Ci-dessous un extrait de ‘La Loge Invisible’, intitulé : ‘Rêve de Gustave’ :

   « Il se sentait tomber sur une prairie infinie qui couvrait plusieurs belles planètes contiguës. Un arc-en-ciel fait de soleils juxtaposés comme les perles d’un collier embrassait toutes ces terres et tournait autour d’elles. Le soleil couchant baissait à l’horizon et son grand disque rond était environné d’une ceinture de brillants faite de mille soleils rouges, et le ciel amoureux avait ouvert un millier d’yeux pleins de tendresse. Des bosquets et des allées de fleurs gigantesques, hautes comme des arbres, traversaient la plaine en zig-zags transparents ; la rose haute sur sa tige y jetait une ombre rouge et dorée, la jacinthe une ombre bleue et toutes les ombres mêlées givraient le sol d’une teinte argentée. La magie d’une lueur crépusculaire ondulait comme une rougeur de joie parmi les rives ombreuses et les troncs fleuris sur la plaine, et Gustave sentait que c’était là le soir de l’éternité et les délices de l’éternité… »

 

   Quelques commentaires

 

   Un évident paradoxe se pose à l’écrivain lorsqu’il veut faire œuvre imaginaire. Bien évidemment, il doit partir de ce réel têtu, de ce réel qui résiste (comme précisé précédemment), car il ne saurait partir de rien et créer ex nihilo cette fiction qu’il souhaite offrir à ses lecteurs avec quelque aune de ‘vraisemblance’. Dans une œuvre, il y a nécessairement présomption de réalité, cette dernière fût-elle ténue, aussi mince qu’un fil de la Vierge. Car, à défaut de ceci, rien ne serait compréhensible et l’Auteur ne ferait que s’enfermer dans une forteresse autistique. Voyez les essais de mise sur pied d’un langage inusité, telles les glossolalies d’Antonin Artaud dans son essai de traduction de quelques lignes écrites par Lewis Carroll.

 

« NEANT OMO NOTAR NEMO

« Jurigastri – Solargultri

Gabar Uli – Barangoumti

Oltar Ufi – Sarangmumpti

Sofar Ami – Zantar Upti

Momar Uni – Septfar Esti

Gonpar Arak – Alak Eli. »

 

   « On est ici dans le délire au sens étymologique : on a quitté le droit sillon de la langue pour entrer dans le langage privé de la folie. » Ce commentaire de Jean-Jacques Lecercle dans l’article « Qu’est-ce qu’une langue mineure ? », nous éclaire sur les rapports qui existent entre l’imagination et la folie. Bien évidemment il s’agit du cas extrême d’Antonin qui se bat avec ses fantômes dans l’enceinte de l’Hôpital de Rodez. Certes, écrivant, on peut côtoyer le chimérique, le fabuleux mais la marche est étroite qui conciliera l’invention et ce qui, dans l’existence, s’adresse à nous avec son exact coefficient de concevable, d’envisageable. Alors, au sens strict, la soi-disant ‘science-fiction’ n’a nul réel fondement pour la simple raison qu’elle n’est nullement science par manque de rigueur et que la fiction ‘pour tenir debout’ a constamment besoin des béquilles du réel. Ne les aurait-elle, ce serait simplement ouvrir les portes de l’absurdité. Pour nous, humains vivant sur terre, existe une loi infrangible qui s’énonce ainsi : ‘Si le réel veut l’image, l’image veut le réel’ à l’aune d’une simple considération : nous ne pouvons nous affranchir de notre condition qu’à y retourner. ‘Les Paradis artificiels’ évoqués par Baudelaire nous disent notre dette éternelle vis-à-vis de ceci qui nous est le plus familier, cet homme, cette femme, ce bout de terre, ce paysage, cet objet auquel nous sommes ‘naturellement’ attachés, ils sont les amers au gré desquels pouvoir poursuive notre route.

   Mais, après cette longue et utile digression, du moins le croyons-nous, regardons le poème de Jean-Paul. Nul ne pourrait dire qu’il s’agit d’une évocation du réel ordinaire, nul ne pourrait s’inscrire en faux contre la perspective amplement imaginaire qui, ici, irradie tout, envahit tout, à la manière d’un raz-de-marée bousculant notre horizon familier. D’emblée nous sommes de plain-pied avec un univers étrange, irréel, à la limite du fantastique à bien des égards. L’Ecrivain romantique a contourné le paradoxe initialement mentionné, de la coexistence réel/imaginaire par le recours systématique à la métaphore, donc à la puissance d’évocation poétique des images. Le lexique est partout usuel, évitant le piège facile de la sophistication. Ce n’est nullement de l’intérieur des mots que se lève le pouvoir de symbolisation, d’iconicité. C’est bien plutôt de leur relation réciproque, de leur fécondation au titre de leur rapprochement spatio-sémantique. C’est bien parce que les « soleils juxtaposés » jouent en miroir avec « les perles d’un collier » que se montre avec éclat, aussi bien l’osmose des astres que la dimension proprement humaine de leur effusion, car le cou et le sein d’une Belle sont convoqués à la fête de cette pure joie.

   C’est ceci, l’exception de la métaphore, de réunir le possible et l’impossible dans une même unité signifiante. De cette jonction des différences, des disparités, des écarts, sinon des abîmes, résulte la fascination qui nous étreints dans cette représentation du sublime que réalise ce que l’on pourrait nommer, dans ce texte de Jean-paul, la naissance d’une ‘cosmopoétique’. Ces rapprochements, ces correspondances souvent déconcertants, ces annexions d’un mot par un autre qui en est sémantiquement éloigné, ceci trame les fils d’une toile luxueuse, polyphonique, infiniment colorée. Cette représentation ne s’adresse pas uniquement à notre raison mais décuple la chrysalide de nos sentiments, les métamorphosant en ces papillons insoucieux qui butinent, de fleur en fleur, le nectar d’un subtil langage qui, en même temps, est illustration pour notre âme de ce qui peut la troubler et l’enchanter, cette immense liberté qui ouvre l’espace et le temps de nos destinées humaines.

   Le recours pluriel au ‘pathos positif’, la récurrence des mots du vocabulaire amoureux, psycho-affectif « embrassait », « le ciel amoureux », la « tendresse », la « joie », tout conflue en un identique lieu de félicité qui, du point de vue de Jean-Paul, est l’unique chemin en vue de la Divinité. Et cette idée du parcours en direction d’une transcendance est rendu amplement visible par l’usage des mots d’ascension cosmique, « un arc-en-ciel », « planètes contiguës », « mille soleils ». Ceci s’énoncerait, en lexique platonicien, par le truchement de ce fameux ‘Souverain Bien’ qui surplombe toutes les autres essences à la mesure de sa gloire et de son rayonnement. Quant à l’ivresse florale, à la volupté de la rose, de la jacinthe, quant à la qualité de leurs ombres gigantesques quasiment surnaturelles, elles ne font que refléter les beautés d’un ‘autre Monde’ dont tout Romantique digne de ce nom est en quête afin de s’exiler de son étroit statut terrestre. Et l’usage d’un style lyrique, soutenu, vient amplifier toutes ces sensations éthérées dont le Poète est atteint, dont le Lecteur véritable s’emparera comme du bien le plus raffiné.

    Les commentaires sur les œuvres des grands Romantiques pourraient constituer des sortes d’exégèses à l’infini, tellement leurs œuvres sont riches, à la fois sur le plan lexical, mais aussi grâce aux événements sémantiques pluriels qui traversent leurs ouvrages. Si le réel souffre d’une blessure endémique qui est celle de son étroitesse, parfois de son dénuement, dans tous les cas celle de la limitation de son horizon, l’appel à l’imagination est toujours amplification, déploiement de ce qui aurait pu demeurer strictement contingent et qui reçoit, avec le rêve, la pure fiction, la poésie lyrique, ses empreintes les plus décisives. Cet article se terminera sur cet extrait de la présentation par Albert Béguin de son livre ‘Jean-Paul - Choix de rêves’ :

   « L’imagination, à ses yeux (de Jean-Paul), n’est pas, comme on le voulait depuis Helvétius, « le simple écho affaibli des sens ». Elle est en nous l’expression de ce sens de l’infini qui nous habite tous, et sa magie consiste à répondre à notre désir par des évocations (rêve, souvenir, poésie) qui contentent ce besoin de l’illimité, qui nous consolent de ce que la réalité a d’insatisfaisant. « Les bras de l’homme se tendent vers l’Infini ; tous nos désirs ne sont que partie d’un grand vœu illimité. » A cet appel, l’imagination seule peut donner un écho. »

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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 16:50
Sur la natte d’amour

     Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

Comment venir à soi

Comment s’approprier son être

Celui de l’autre

Dans le jour qui point

La plaie est si grande

Qui dit le réveil

L’entrée sans délai

Dans l’entaille de l’heure

La dispersion du songe

Sa fragmentation

En mille figures

En mille visages

Aux facettes de cristal

Javelots  fichés

Dans la mare du corps

 

***

 

Corps doublement proférés

Corps doublement séparés

Corps saisis du mortel ennui

De l’amour épuisé exténué

La chape d’air est si dense

Si abrasive

Et nul ne sait ce qui pourra advenir

Du destin de deux existences

En leur plus sombre avenance

Sourde a été la nuit

Funestes les desseins des anatomies

Livrées au gouffre de la volupté

Jamais nul n’en ressort indemne

La charge est trop lourde à porter

La liberté trop arrimée

A qui n’est pas soi

Chair aliénée de ne point savoir

Parvenir au point ultime

De sa propre jouissance

 

***

 

Equarrissage du corps

Démembrement de l’esprit

La conscience est un brasier

Qui ne perçoit

Au-delà d’elle-même

Que la multitude confusionnelle

La dérive du temps

Nulle amarre à lancer

Qui en retiendrait le cours

En orienterait le sens

 

***

De longs fleuves de gouttes

Tutoient le golfe des hanches

Des faisceaux de flammes brûlent

Dedans les membres

Des pluies de phosphènes

 Percutent le diaphragme

Des bouquets d’étincelles

Allument la hampe du sexe

Cernent la faille de ténèbre

Tout est noir alentour

Qui fait signe

Vers l’accomplissement

D’un deuil

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

Les corps sont livrés

À leurs propres contours

La solitude est grande

Le désarroi profond

Y aura-t-il à l’horizon des jours

Un lien qui les attachera

De nouveau

Les portera à ce qui

Un instant

Se donna à la façon

D’une incandescence

D’une pure joie

A l’éternelle lumière

Jamais on n’en connaît

La saveur achevée

Seulement le puits

Qui se creuse au sein de l’âme

Irréversible faille qui lézarde

Le sentiment d’exister

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

Sont les gestes d’abandon

A quoi bon renouveler

La scène tragique

Dont le désarroi

Est le prix douloureux

Il y a comme un emmêlement disloqué

Simple souvenir d’une étreinte qui fut

L’espace d’un éclair

Flamboiement au plus haut du ciel

Puis la terre s’ouvrit

A laquelle nul bras ne pouvait s’arrimer

Ceci est hors les pouvoirs de l’humain

Seuls les dieux pourraient y prétendre

Mais ils sont si loin

Leurs décisions si mystérieuses

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

La combustion des corps a eu lieu

Il n’en demeure que les traces

Feux éteints

Futur si bitumeux

Qu’il en devient illisible

Image de la finitude

En un seul lieu assemblée

Mort est là qui déjà moissonne les corps

Manduque les reliefs de noces consommées

Il n’y aura nulle renaissance

Car il n’y a nul remède

À la maladie d’amour

Du dedans elle ronge

Ce que nous pensions être

Le plus précieux

 

***

 

Mortels sont les hommes

Mortelles sont les femmes

Dans un geste de désespoir

Ils saisissent l’Autre

Afin de s’assembler

Éprouver leur complétude

Mais ne trouvent jamais

Qu’eux-mêmes

Sur le bord de l’abîme

Grand est l’attrait du vide

Infiniment ouvert

Il n’y a plus que la chute

La chute infinie hors de soi

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 17:08
Rayons de lumière.

« Tout à l'heure...en Malepère. »

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

  

   Sanguines et ors.

 

   On est là, au bord du paysage. On est là et on a oublié les couleurs, les gens, le vol libre des oiseaux dans le ciel maculé de bleu. Pourtant, à l’horizon de la vision, demeurent quelques flamboiements, quelques éclats comme si une persistance rétinienne allumait encore dans l’antre du corps ses sanguines et ses ors, ses topazes et ses affleurements céruléens. C’est du fond de la peau, dans les rivières du sang, dans le jaune de la bile, dans la blancheur ossuaire, dans la nuit noire des humeurs que nagent les teintes, que se mêlent comme à la fête les déclinaisons d’un arc-en-ciel qui nous habite à voix basse. Cela se dit dans le mouvement, cela ondoie et l’on ne perçoit nullement cette belle agitation polychrome. Les couleurs nous creusent de l’intérieur, c’est pourquoi, la plupart du temps, on ne les voit pas, on les sent seulement faire leur trajet dans l’ombre, on les devine tapies en quelque niche étroite, entre deux failles sismiques, deux tellurismes. A la surface de notre épiderme, juste une irisation, le rose aux joues, la nuit qui vibre au fond du puits des pupilles, le mauve qui serpente le long d’une veine.

 

   Feuillaison d’une palette.

 

   Parfois, dans l’arborescence d’un rêve, on  perçoit l’intime feuillaison d’une palette qu’on avait oubliée. Avec elle se livre un paysage. Tout en haut du ciel c’est un outremer foncé qui se donne au-dessus d’une rumeur plus claire. Puis du blanc. Du blanc immaculé qui suit la crête des montagnes, ses dents de scie, ses gueules de requin que viennent adoucir les céladons des collines, ces nuances oscillant entre le bleu et le vert, ces irrésolutions pareilles aux manquements subtils de la volonté quand elle renonce à son être. Puis le plateau de rouille, de terre, d’herbes jaunes, la dalle parcourue des lignes d’arbres que l’automne illumine de sa radieuse présence. C’est une pure ivresse qui court à la surface de la chair. C’est du dionysiaque qui bondit en nous avant que la nuit d’hiver ne vienne tout éteindre. C’est l’ultime tension d’un mouvement qui nous prend du dedans et nous conduit tout au bord de la sublime parure du monde. Abandonner ceci et la nostalgie fait notre siège et les yeux, déjà, s’embrument des entailles de la rigueur, de la sombritude de l’hiver.

 

   Diapason de la finitude.

 

   Voilà, notre rêve connaît ses derniers feux, ses derniers enchantements. On le sent couler le long de notre corps à la manière d’une lave qui s’éteint, seuls quelques filaments incandescents témoignent d’une contemplation dont notre être est assoiffé, toujours en quête, demandeur d’une ambroisie sonnant comme les rimes d’un poème.  Il est si difficile d’aborder au rivage de la nuit, de se draper dans ses plis de ténèbres, de se fondre dans son anonymat. De mourir à soi en quelque sorte. Ça y est, le songe s’est retiré nous abandonnant au seul flux du temps, le nôtre, limité, scandé par l’étrange diapason de la finitude. Pourtant rien n’est triste qui annoncerait le voyage le long d’un corridor tragique.

  

   En noirs profonds.

 

   Rien n’est fermé qui conduirait à la lourde mutité. Oui, les couleurs se sont évanouies. Oui les meutes d’arbres, le ciel, les collines, les feuilles parlent en noirs profonds, en gris somptueux, en blancs poncés, usés qui semblent témoigner du labeur toujours associé au cours sinueux de toute existence. Ce qui résonnait dans le rouge, montait du vert, surgissait du bleu, tout ceci s’est métamorphosé, s’est accompli sous le signe ternaire des variations de l’ombre et de la lumière : Blanc - Noir - Gris pour dire le monde en son essentialité, son insondable, la limite au-delà de laquelle il pourrait bien sombrer dans une manière de sourde aphasie. Le paysage devant nous ne s’en éclaire que mieux, porté par ce dialogue à trois. On se croirait face au théâtre antique sur la scène duquel se déroule la tragédie qui n’est jamais qu’une communication avec les dieux. Les héros qui jouent mythes et fables sont les projections des spectateurs, donc les nôtres dans notre confrontation à ceci même qui nous dépasse. Comment dire la toute beauté d’un paysage, son espace théâtral dans lequel, en tant qu’hommes, nous sommes nécessairement inclus, confrontés à la démesure de la Nature, à sa puissance, en même temps qu’à son confondant mystère ?

  

   Pot coloré du réel.

 

   Comment dire l’indicible, puisque ce qui nous fait face est toujours en fuite, énigmatique, fermé sur sa prodigieuse apparition-disparition ? On convoque un langage polyphonique, on lui confie les prédicats de la plus haute valeur qui soit, on trempe sa plume, son pinceau dans le pot immensément coloré du réel, on demande aux teintes plus que la simple nuance, on sollicite l’exultation, le cri, le geste radical au terme duquel on pense obtenir la réponse aux interrogations. Mais l’expressionnisme ne révèle rien de plus que le tableau minimal, économe, se donnant comme la simple variation autour d’une forme dépouillée, ramenée à une sorte d’alphabet originaire. NOIR - BLANC et leur jeu réciproque, leur constante dialectique, leur affrontement et alors les distances sont grandes, mais aussi leur fusion et c’est la médiation d’un tiers-inclus (tout est déjà présent dans la racine du Noir, dans la vacance du Blanc), c’est l’ouverture du signe qui jouera sur ces trois notes fondamentales pour dire, dans un empan d’une unique profération, la beauté, la pure dimension des choses, le tragique, le sublime. Tout est déjà en tout, c’est pourquoi la tripartition abstraite Noir-Blanc-Gris suffit à parcourir tout l’ensemble du réel, à en dévoiler la profondeur en même  temps que l’extrême fugacité, la difficulté qu’il y a, toujours, de se saisir des manifestations, d’en estimer la nature de prodigieux événement.

   Outre que la couleur nous visite en son irréductible présence, souvent, elle ne fait que nous noyer dans ce chant polyphonique qui nous égare et nous laisse démunis au regard du fourmillement des choses, de la complexité de l’apparaître, de la confusion inextricable des phénomènes qui viennent à l’encontre. A fixer le poudroiement du réel, à chercher à en débusquer la profusion nous courons le risque de n’y plus rien voir qu’une démesure, un constant chaos se réaménageant lui-même à sa propre source.

 

   De la subtilité d’une vue principielle du monde.

 

   Décrire d’abord pour tenter une approche qui ne soit nullement hasardeuse, fondée sur de simples hypothèses.

   * Le ciel est une lave noire qui, par endroits, s’éclaire du regard plus clair de quelque chose qui paraît chercher notre assentiment, demander notre attention. Aucun phénomène n’est unitaire qui se montrerait à la façon d’un absolu. Toujours des nuances, toujours des vérités qui se montrent de telle ou telle manière selon le jour, l’heure, l’inclination intime de l’observateur.

   * Des barres de nuages, des flottements, des dérives dans l’air chargé d’humeurs et de projets infinis, équivoques, changeants.

   * Puis l’inflexion grise et blanche des nuages, la percée de la lumière, sa herse, sa dispersion, son effusion, son étonnante luminescence qui semblerait si proche des dieux olympiens, de leur regard d’airain, cette conscience qui, divine, sacrée, parle une autre langue que celle des Mortels. C’est pour cette seule et unique raison que l’on emploie l’expression de lumière « spirituelle » et, d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Mais qui donc sur Terre pourrait dire l’essence de la lumière, l’abyssal de sa nature, le glissement en nous des phosphènes avec cette unique grâce, laquelle frappe en plein cœur le saint en sa prière, en sa création l’artiste, en sa stupeur agnostique l’athée ?

  

   Ici l’ombre, là la clarté.

 

    Chacun a « raison » selon soi car rien de sûr ne pourrait s’énoncer dans l’ordre d’une vérité partant d’un phénomène. Celui-ci est contingent, il se précipite sur nous à la manière dont le rapace fond sur sa proie. On est happés, convoqués devant une apparition suressentielle et seul le silence peut répondre à cette mystérieuse parole. Ou bien la donation multiple de la couleur. Ou bien la modalité unique du Jour et de la Nuit, du Blanc et du Noir qui en sont les variations dans l’aire  du chromatisme. Toujours on est soumis à un choix qui est distorsion, écartèlement, décision d’enfoncer dans le réel le coin de notre lucidité qui, pour chaque être, s’actualise ici dans l’ombre, là dans la clarté.

   * Au loin les collines sont ce fourmillent de cendre, ces traits de suie, ces pliures de lignes des arbres, ces points distants, ces dentelles des habitats où demeurent les hommes pris dans leurs rêves d’étoupe.

   Comment approcher d’un iota la survenue de la présence humaine dans le paysage autrement qu’à l’aune de cette rare monstration qui délivre en si peu de notes l’exactitude d’une palette, d’une vision au plus près de ce qu’il y a à voir : la Vie, la Mort, l’Existence, fil d’Ariane qui en est l’invisible tressage ? Car tout langage est de cette nature qu’il institue un clignotement, une pulsation entre les termes extrêmes qu’il nous est donné de connaître. Trois signes suffisent à en dresser l’admirable complexité. Ou bien le regard s’ouvre sur la chose à voir. Ou bien il se ferme. Ou bien encore il est flottement dans cet entre-deux, ce passage, cette transition dont nous témoignons à seulement dresser notre propre effigie sur la scène du théâtre existentiel.

   Noir, Blanc, Gris, trois modalités de la présence. Au-delà est bavardage. En-deçà est silence. Dans l’intervalle est le sens par lequel une durée se donne et témoigne de son être.

   * Au plus proche la guipure de quelques feuilles, leur bourgeonnement de métal, leur interrogation inquiète. Proche le frimas qui va les attaquer, le gel qui va les réduire en d’étiques nervures. Une essentialité hivernale en appelant une autre, esthétique, exacte, seulement disponible aux yeux attentifs, aux chercheurs de pépites sur le sol semé de gravats et d’illisibles brindilles.

   De tout ceci, bientôt, de ce tableau ne demeureront que quelques signes épars se dissolvant dans l’air pris d’une mesure étroite. Alors il ne restera presque plus rien de l’amplitude estivale, du mot igné des feux de l’automne. Toute chose aura repris son site dans une inapparence, une modestie qui sont toujours l’empreinte des choses rares, précieuses. Une sorte de fugue n’osant dire son nom dans la fuite courte des jours. Un à peine balbutiement et, pourtant, combien digne d’intérêt, d’écoute, de regard jusqu’à l’épuisement de ce qui est dans le pli dernier d’une vérité. Vérité est secret ou bien n’est qu’illusion, poudre aux yeux, fantaisie s’abîmant à même sa propre insuffisance.

 

    Dire le Noir, la Lumière,  à partir de Pierre Soulages.

 

Rayons de lumière.

 

Source : Le Blog de peinture abstraite informelle.

 

 

   Ici s’impose d’évoquer l’œuvre de Pierre Soulages tellement cette dernière est belle et riche d’enseignements. On y retrouve ces trois tonalités fondamentales selon lesquelles les choses se donnent à voir dès l’instant où elles sont ramenées à la simplicité de leur être. Citant sa peinture, l’Artiste fait souvent allusion à « l’Outre-noir », le « noir-lumière » pour en synthétiser la valeur en une formule aussi lapidaire qu’éclairante (cela va de soi !). Lire dans « Outre-noir » autre chose qu’une indication à valeur plastique serait pure affabulation. « Outre-noir » ne fait nullement signe en direction d’un éventuel Outre-monde où figureraient l’image de l’ange, le visage de Dieu ou bien la mystique d’un chemineau de quelque Absolu.

   « Outre-noir » veut nommer cette étrange lumière venue du Noir, surgissant à partir d’elle, illuminant la plaine de la toile, ouvrant en elle les sillons de la signification. Tout ce qui, jusqu’à cette sublime découverte, demeurait en retrait, voilé par la densité du réel, voici soudain, que tout se déclot, se déploie, livre son être dans une forme si évidente, lumineuse que la conscience a du mal à en soutenir l’étincelante épreuve.

   Oui, « l’étincelante épreuve » à laquelle tout art porté à son acmé nous convie est ce décillement de nos yeux, cette ouverture, cette meurtrière allumant dans les complexités grises de nos têtes l’avenue de la pure beauté. Or l’erreur, ici, serait de vouloir nommer cette beauté, la parer de qualités, en définir les contours. Toute beauté vraie ne se donne qu’en tant que beauté et il n’y a rien à chercher, ni devant, ni derrière, ni nulle part ailleurs puisque Beauté est Vérité et que cette position unitaire est indépassable. Vouloir y apercevoir autre chose serait pure curiosité, attitude de Béotien, suffisance humaine voulant se mesurer aux dieux, ces soi-disant disparus qui ne le sont jamais qu’aux yeux de ceux qui les ont toujours ignorés.

 

    Pierre Soulages, Hervé Baïs, même humilité combattante.

 

   Oui, le parallèle est frappant qui, partant des rayons lumineux de la photographie, cette percée des  ténèbres par ces nervures de clarté, cette équivalence donc  s’affilie à la même sémantique du clair et de l’obscur qui sous-tend la belle recherche de « l’Outre-noir ». Que les lignes directrices  des deux oeuvres se donnent selon la dimension verticale ou horizontale ne change en rien les communes intentions, à savoir tirer de ce qui se voile, se dissimule dans le retrait, se réfugie dans l’abnégation formelle, la ressource de la lumière qui en est le sublime et le seul opérateur possible.

   En dernière analyse, lorsque toute forme superflue a été dépassée, que toute couleur a été bannie du pinceau (voir la genèse de l’oeuvre de Soulages) ou bien toute polychromie éloignée de l’objectif photographique, il ne demeure que cette griffures de l’obscur qu’est tout langage portant haut l’incomparable de son signe. Signe langagier, donc signe humain. Sans doute n’y a-t-il guère autre chose à porter dans le champ de l’expérience que ce beau clignotement qui, prenant au jour et remettant à la nuit, qui prenant à la nuit et donnant au jour s’annonce comme le mot ultime de l’être des choses dans leur donation mondaine. Oui, donation.  BLANC - NOIR - GRIS et le Poème est dit qui naît de sa propre mort. Vit de sa propre vie. Surgit dans l’entre-deux.

 

 

 

  

 

 

 

 

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30 mars 2021 2 30 /03 /mars /2021 16:44
En-deçà de la rumeur.

La dernière causerie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

Les inattendus du regard.

   

   On avait beau frotter ses yeux, accommoder, aiguiser le diamant de ses pupilles, on ne savait pas vraiment ce qu’était ce qui se montrait, où cela était, quel était l’étonnant destin promis à ces figures venues d’une étrange contrée. Le fond couleur marine que l’on apercevait, était-il la tonalité des eaux des abysses ? Mais si tel était le cas, comment se faisait-il que ces coquilles de surface y fassent leur apparition ? Dans l’éclat d’une porcelaine, qui plus est ? Et puis, plus sidérant encore, de quelle espèce provenaient ces êtres singulièrement hybrides, moitié humains, moitié coquilles ? Ceci était-il le résultat d’une troublante mutation génétique ? De la découverte d’individus que la paléontologie avait ignorés jusqu’alors ? Ou bien étions-nous victimes d’une hallucination ? Notre imaginaire nous déportait-il hors ce monde de réalité dont, chaque jour, nous foulions le sol dense de certitudes ? Le chemin que nous suivions, était-il pavé de bonnes intentions ou alors s’agissait-il d’une chausse-trappe que l’existence nous avait tendue afin que, ne se posant plus de questions, notre âme pût enfin reposer en paix ? C’était une telle aberration d’être là, sur le bord d’une ellipse interrogative et de n’en pouvoir refermer le cercle. Il y a tant de choses du monde qui demeurent énigmes et nous avançons les mains hagardes de n’en avoir pu saisir le sens. Nous sommes toujours des êtres parcellaires, des édifices en voie de constitution auxquels il manque toujours une colonne, un chapiteau, une cimaise refermant le projet et l’accomplissant à la mesure d’un point final. Livrés à cette quête infinie de l’univers qui n’est en définitive que le désir intense de nous mieux connaître, nous progressons de guingois, un œil devant en direction du futur, un œil derrière scrutant le passé, notre ombilic, (cet œil abdominal) labourant les terres du présent, présent dont nous espérons qu’il nous délivrera des rets dont nous sentons qu’ils constituent notre propre temporalité nouée à notre irrésolution native.

   Irrésolution native car nous naissons à nous-mêmes chaque instant qui passe, comme si nous étions ces êtres univalves soudés à la roche-mère sans réel pouvoir d’échapper à sa force d’attraction, de nous soustraire à la fascination qui en émane de la même manière que la brume monte de l’eau sans qu’on en perçoive le point de rupture, le lieu d’une déchirante division. Cruelle prise de conscience, en même temps que chaude nostalgie, début de liberté mais aussi renoncement à en user que cette manière de pas de deux qui nous soude, pour l’éternité, au roc biologique maternel, appartenance primitive ne s’exilant jamais de sa propre décision de nous retenir en son sein.

 

 Du trauma au retrait.

 

   Ce cheminement métaphysique sur le lieu de notre naissance, cette enveloppe amniotique qui, notre vie durant, illumine notre fontanelle, éclaire notre front, en quoi nous permettent-ils de sonder la profondeur de l’œuvre de Dongni Hou ? Mais en ceci, tout simplement que cette Artiste, consciemment ou non, peu importe, a tracé du bout de son pinceau la métaphore dont l’esquisse vient d’être proposée plus haut. A savoir, pour l’homme, l’impossibilité d’être à part entière l’homme qu’il est ou qu’il voudrait être, mais toujours cette esquisse parcellaire reliée à l’invisible continent maternel avec ses flux et ses reflux, ses marées, ses vagues hauturières, ses équinoxes, ses longs repos que frôlent de leurs voilures blanches les grands albatros ou les sternes au vol aigu. Comment interpréter différemment ces formes anthropologiques encore entrelacées au rythme de l’archaïque dont le marais amniotique est la représentation la plus pertinente qui soit ? Comment en effet percevoir adéquatement cet Être-Saint-Jacques, cet Être-Natice pourvus d’attributs humains autrement qu’à l’aune d’une allégorie venant nous dire, en termes picturaux, notre éternelle coappartenance au passé fondateur de qui nous étions, au présent que nous sommes dans cette hésitation même qui nous tient en suspens. Comme si, toujours, nous avions du mal à nous extirper de ces formes enveloppantes, de ces matrices constituantes de notre futur être-au-monde. Parturition longuement retardée, infini processus par lequel réaliser notre propre métamorphose.

   Seulement la position dans laquelle nous installe Dongni est celle d’une chrysalide hésitant à l’étape décisive de la délivrance, sur le seuil de l’imago. La rhétorique en est si abrupte qu’apparaissent, simultanément, le lieu matriciel, à savoir notre enveloppe et notre essai de surgissement dans la condition des hommes. Dans cette perspective, ce qu’il faut comprendre, ceci : Être-Saint-Jacques, Être-Natice, sur le point de surgir dans la clarté existentielle, encore abrités par le dôme liquide, perçoivent par l’ouverture qui attend leur éclosion, l’intense rumeur du monde. Le glissement des plaques tectoniques, l’abrasion des glaciers sur leur socle de moraines, le souffle du vent dans les cannes des bambous, le chuintement des fleuves entre leurs rives, le crépitement des incendies, le crissement de l’air tout contre les arêtes des roches millénaires. Mais ce qu’ils entendent, surtout, la polyphonie des langages humains, les sabirs qui courent d’un bout de l’univers à l’autre. Les incantations, les prières, les cris de joie, ceux de la douleur, les objurgations, les dénégations, les souffles rauques au fond des geôles, les plaintes des peuples humiliés, les rafales d’armes automatiques, les lourds silences des enfants que l’on exploite, les claquements de bottes de la barbarie, les déflagrations partout où règne la puissance et la rage de vaincre, d’imposer son despotisme, de parvenir à l’absolue définition de l’aporie. Tout ceci est la mise en scène sonore de la déréliction qui nous visite dès notre premier souffle. Tout ceci est l’icône douloureuse du nihilisme parvenu à établir son règne dans la moindre cellule de la Terre où vivent les Existants dans l’effroi de paraître. La grotte antique est si accueillante, si éloignée du malheur des Egarés, si disponible à une saisie immédiate de la sensibilité, à l’accueil d’un confort que les candidats nouvellement élus à devenir des silhouettes sur les chemins de poussière de l’exister se prennent au jeu de l’involution. Demeurer là, sur le bord de quelque chose, sans vraiment en cerner le contenu, fût-il heureux, fût-il tragique. Le renoncement à poursuivre le périple, fût-il gage de liberté. Demeurer en son germe, dans la tiédeur du sol, en attente d’une possible floraison. D’une possible, seulement.

 

Du retrait au retrait.

   

   Ainsi s’éprouve La dernière causerie, telle la fin d’un langage à peine esquissé. Un mot mourant au bord des lèvres. Un aveu dans le pli secret de la conscience. Une révélation faisant de sa retenue l’oriflamme d’une joie. Oui, sentiment bien étrange que celui d’une renonciation à être, à confronter l’existence, posture antinomique de celle, sartrienne, de l’engagement. Certes, toute cette mise en scène n’est qu’une fiction et nul humain sur Terre ne saurait renoncer facilement au luxe de vivre. Sauf les exilés, les déshérités, les laissés pour compte d’une marche en avant qui n’aime guère ceux qui piétinent et font mine de vouloir rester en dehors de la représentation. Et encore faudrait-il sonder les âmes de ceux qui souffrent pour en connaître la couleur exacte. Qu’y verrait-on alors ? Le renoncement à la coquille fondatrice, la sortie au plein jour dans la gloire du devenir ? Les choses sont si embrouillées dès qu’il s’agit de pointer l’ordre des sentiments et de tâcher d’y déceler l’ombre d’une hypothétique vérité. Dans le fond, nous sommes tous et toutes des Êtres-Saint-Jacques, des Êtres-Natice sur le bord de quelque errance. Tantôt dissimulés dans la réassurance de leur nacre, tantôt poussant au-dehors ces membres qui veulent fouler le sol à la mesure de leur humanité. Oui, de leur humanité car le venimeux oursin est là qui nous veille avec ses piquants et toujours nous sommes prêtes à rebrousser chemin pour un être du passé que nous reconnaissons, alors que l’être du futur en voie de constitution est cet infini clignotement, blanc-noir, noir-blanc qui nous dit en mode alterné bonheur et douleur de vivre. Jamais nous ne sortons de cette confondante contradiction. Jamais !

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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 17:13
« La Tendresse N° 2 »

« La Tendresse N° 2 » 

Œuvre : Sandrine Blaisot

 

   « Tendresse » était son nom d’arbre-fille - car les arbres, eux aussi, ont un sexe -, un nom qui lui allait si bien qu’il eût même été inutile de la nommer. C’était une évidence cette qualité si rare et elle n’en était que plus visible. Car Tendresse ne savait à peu près rien de son aptitude à attirer sur elle les regards les plus doux, les pensées les plus généreuses. Cependant, si les hommes, les femmes, les enfants qui passaient dans son voisinage en ressentaient les doux effluves, elle, Tendresse en était la dernière informée. Elle n’avait pas l’épaisseur suffisante, le recul nécessaire à une juste appréciation de ses propres inclinations. Mais, est-on seulement alerté de la couleur de ses yeux, de la forme de son arc de Cupidon autrement qu’en observant son image - une illusion - dans le miroir qui nous renvoie en écho celui, celle que nous sommes ?

Donc Tendresse ne savait guère que par la seule grâce de sa nomination, elle faisait référence aussi bien à la « tendreté », ce terme aussi désuet que plaisant, au « jeune âge et à l’enfance », mais aussi à « la faiblesse et à la fragilité » des premières années de la vie. Mais, pour Tendresse, nul besoin de savoir de quoi son nom était constitué, de connaître la justesse des prédicats qui l’installaient dans le monde. C’est avec une félicité toute naturelle que s’épanchaient d’elle, aussi bien de son tronc que de ses branches et réseaux de nœuds complexes, les rameaux de l’affection mais aussi les bourgeons de la relation et de l’amitié, les vrilles de l’attachement et de la délicatesse. Elle éprouvait une véritable dilection pour tout ce qui bougeait et vivait sous l’horizon, les arbres ses amis, la cohorte grise des nuages, le balancement régulier de la mer, les crêtes des montagnes ciselant la rumeur du ciel, le rougeoiement du soleil dès que s’annonce le crépuscule. C’était comme de respirer, il suffisait de se laisser aller au rythme immémorial du monde, au grand balancement du nycthémère, aux oscillations des cœurs tout entiers livrés à la passion. Elle, Tendresse, ne le sachant pas mais l’expérimentant du-dedans d’elle, était une nature ce qu’il y a de plus passionné - n’en filtraient au-dehors que les images floues et amoindries -, que nul n’aurait pu soupçonner, tant son visage était l’épiphanie d’une sensibilité aussi fine que complexe à déchiffrer. C’est ainsi, parfois, nous croisons au hasard des rues une jeune fille au sourire si doux, si angélique que, jamais, nous ne soupçonnerions sous ses atours charmants le bouillonnement d’une Lolita. Jamais le plein jour n’autorise l’ombre dionysiaque, seulement le lisse apollinien et le marbre que la clarté habille d’un blanc virginal.

Allez donc savoir le tumulte qui couve sous l’aspect soyeux d’un arbre-fille, dans le clair-obscur d’une clairière, lorsque, sous la coulée laiteuse d’une Lune gibbeuse, surgit le bel arbre-charmant, celui qui, habituellement, allume dans l’âme de la plus chaste des jeunes filles les flammes d’un coruscant désir. Il en est de nos spéculations comme de la vision de la face cachée de l’astre, seulement le reflet de nos fantasmes et les simagrées de l’imaginaire. Alors il vaut mieux renoncer à tirer des plans sur la comète, ils ne sont révélateurs que de nos propres insuffisances à viser le réel avec justesse. Tendresse, si belle dans sa présence d’arbre où la bifurcation de son tronc bifide dessinait l’image d’un cœur était la simplicité même. Elle pensait et c’était de la tendresse qui coulait comme un miel. Elle dormait et s’effeuillaient dans l’air parfumé de subtiles fragrances les paroles les plus douces, un baume pour ceux qui en étaient atteints. Elle rêvait et c’était comme une pluie, une écume, un fin brouillard qui en émanaient avec la persistance qu’à la chute d’eau à ne jamais finir son voyage vers l’aval du temps, vers la vallée qui en recueille la semence.

La tendresse, c’était le vol de l’oiseau qui s’inscrivait dans la fable ouverte de ses ramures. La tendresse, c’était le fin rideau de gouttes qui la traversaient et paraissaient sortir d’elle, telle une source dans le silence de la roche. La tendresse, c’était le murmure du vent, ses lentes oscillations dans les plis de l’écorce, la touffeur des racines et l’on demeurait longtemps à écouter cette simple et rassurante comptine musarder sous le regard des étoiles. La tendresse, c’était vous, dont le simple trajet dans la clairière faisait naître « Tendresse » à l’aune de votre attention car ne se dévoilent au monde que les choses qui sont confiées à la générosité d’une vision ouverte. Tendresse contre tendresse. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grand bonheur de la rencontre de ceci même qui résulte d’une fusion. L’arbre nous visite comme nous le visitons. Il y a de l’arbre en nous. Il y a de nous dans l’arbre. Ainsi se perçoit le simple qui résulte de la contemplation. Laissons aux choses le temps de se déployer et tout alors s’ordonnera dans une heureuse perception de ce qui est vraiment ! Oui, la tendresse est pour maintenant. Sachons en saisir l’unique instant !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
25 mars 2021 4 25 /03 /mars /2021 17:52
A peine advenus.

" By the water "

10X16 cm

Œuvre : Laure Carré

 

   Cette image, nous la vivons avec quelque appréhension comme si, reflétant celui, celle que nous sommes, nous supputions que notre corps, un jour, puisse être atteint de fragmentation. Terreur insigne des Existants dont la trame du temps, par endroits, laisse voir la lumière crue d’une nudité, la possible dépossession de soi, la remise à une géographie parcellisée, inquiétante diaspora dont nous aurions à habiller notre être alors que, dans l’ombre, le vertige du néant ferait ses sombres nuées. Tout autour de nous sont les meutes de freux criards, tout autour sont les conflits qui déchirent le monde, la violence aveugle qui dépouille les esprits de la fécondité du penser. Alors on se baisse, alors on réduit sa gangue de chair à la taille de l’infime, de l’inaperçu mais, au-dessus de nos têtes, nous entendons le monde faire son bourdonnement d’essaim et nous redoutons une attaque sournoise, nous nous protégeons de ce venin qui, bientôt, fera glisser notre conscience sous les oripeaux d’une incompréhension. Ici et là, on trépane, on mutile, on écartèle, on éviscère et ce sont de longs fleuves de sang qui parcourent la Terre de leurs flots étincelants. Pareils à un feu, à une lave, au fer rougi dans l’antre couleur de suie du forgeron. Une persistance dans la nuit, l’éclat d’une braise qui, tout à la fois, nous dit la vie rubescente, mais aussi la teinte d’une extinction, le visage confondant d’un non-retour. Comme l’épée de Damoclès qui s’apprêterait à moissonner nos têtes et à disperser aux quatre vents la résille de notre présence. Il ne resterait plus que quelques souvenirs faseyant dans le vent, quelques bribes de mémoire, des humeurs vitreuses à contre-jour du ciel, quelques empreintes sur les chemins de poussière, le témoignage d’un passage, la perte d’une fumée dans l’air empli d’amnésie, quelques traces d’une ancienne volonté se dissolvant dans celle, plus prégnante, plus efficiente du Destin dont, jamais, nous ne pouvons estimer la puissance, la force d’accomplissement, mais aussi de destruction, d’éradication de l’humain des contrées du monde.

Alors, en guise de réassurance, nous contemplons à nouveau cette effigie dont nous pensons qu’elle est notre propre projection à même la face vitrée de l’apparaître. Le fond est une eau couleur de ciel et de mer, un glacis de turquoise sur lequel nous posons l’impertinence de notre humanité, genre d’effleurement qui surgirait d’un indéfinissable néant. Car, de notre origine, nous avons perdu le souvenir. Notre cordon ombilical est si loin qui nous reliait au cosmos maternel. Nous sommes d’éternels orphelins, des êtres séparés, des insularités à la dérive, des Radeaux de La Méduse que rien ne viendra sauver d’un naufrage promis mais dont, toujours, nous reculons l’échéance à coups de jeux hasardeux, à force d’amours anonymes, de rêves dont le sillage de comète allume dans nos yeux infertiles la lumière de quelque espoir. Le massif de notre tête, ces quelques traits de sanguine suspendus dans l’espace ; le haut de notre buste, cette lame sans début ni fin, ce coutre labourant le vide, cette lame privée d’appui, comme en sustentation ; cette main qui n’en est pas une, qui ne saisit rien que le Rien, dont la forme inachevée semble signer le début d’une création suspendue entre Charybde et Scylla, ce sémaphore réduit à sa propre figuration aporétique, ce drapeau de prière ensanglanté, tout ceci nous dit le surgissement de l’homme à même sa fin dernière. Terrible eschatologie qui referme la porte avant de l’avoir ouverte. Entrebâillée seulement, avec la levée de quelques feuillets d’espoir puis la scansion définitive de la privation d’être, la lame de massicot apposant la césure mortelle. C’est ceci que nous dit cette figure dans son opposition binaire, dans sa dialectique des valeurs complémentaires. Si le vert atténué de l’amande fait se lever l’aube d’une fable, la possibilité d’une histoire, le rouge carmin, ce symbole du sang répandu, cette couleur se donnant symboliquement tel le mystère vital caché au fond des ténèbres et des océans primordiaux ne fait qu’annoncer l’irruption toujours possible du tragique habitant tout projet, toute progression sur le sentier terrestre.

Ce que nous croyons, c’est qu’en filigrane de cette figure transparaît le mythe de Narcisse tel qu’évoqué par Ovide dans Les Métamorphoses. A-peine-advenu (confions-lui ce prédicat), est cette image du chasseur dont la quête fiévreuse est celle de la découverte de sa propre épiphanie. L’eau, ce miroir dont la présence est ici assurée par le fond bleu turquoise, sera le médiateur par lequel se connaître enfin tel qu’en son apparaître. Seulement contempler sa propre beauté comporte toujours le risque d’une fêlure. La vanité de l’homme est de telle nature que, jamais, sa propre représentation n’est cernée de suffisamment de lauriers. A la beauté il veut substituer une beauté et demie, une beauté absolue telle celle des dieux. Alors son regard se trouble, alors son dépit, son orgueil déçu atteignent une telle démesure que l’onde se brise, se disperse, que sa surface s’irise de mille ondulations, de mille reflets comme si, son essence atteinte par l’inconscience de Narcisse, d’A-peine-advenu, ne pouvait plus se laisser voir que sous le régime de l’éclatement, de la fragmentation. L’onde ne reflète plus de celui qui s’y mire que les signes d’une schizophrénie patente, infini éclatement de soi dans un corps sans attache, sorte de territoire archipélagique indistinct dans le pullulement et l’anonymat des flots.

En cela, cet aventurier d’une image à constituer rejoint, par-delà sa propre évolution, le statut dont il était l’acteur dans sa prime enfance, cette position disjointe d’un corps dont il ne percevait les parties que séparées, destinées à remplir les fonctions élémentaires du mouvement, du nourrissage, de la digestion comme autant d’actes isolés sans aucun lien de subordination que ceux d’une satisfaction immédiate des désirs. Le stade du miroir lacanien l’en avait fait sortir par le biais d’une intériorisation et d’unification de sa propre réalité corporelle. Percevant son reflet à la manière d’un territoire autonome, il annulait par là même le morcellement anatomique dont, jusqu’alors son vécu l’avait assuré a minima, en attente de cette complétude médiatisée par l’image spéculaire. Le miroir accomplissait en la magique « assomption jubilatoire », le passage du divers et du pluriel, du schème purement opérationnel à l’intégration de soi dans une unité plénière dont le statut d’une autonomie et d’une liberté n’étaient pas les moindres acquis, mais la réalisation d’une essence humaine consciente de ses propres enjeux. A ce qu’il nous semble, sous l’apparence et le visible révélé par cet original collage (symbole du rassemblement de ce qui, à l’origine, était dissemblable, épars), se dissimulent, comme autant de clés de lecture, ces sèmes riches en significations dont, le plus souvent, nous sommes parcourus à bas bruit, symptôme d’une « maladie de l’être » qui n’en constitue que sa plus belle révélation. Que sommes-nous, si ce n’est cet éparpillement venu du plus loin d’un illisible chaos, ces éclisses de hasard, dont un jour, en un lieu et un instant déterminés, le Destin nous confia la garde afin que nous puissions nous saisir de notre existence dans l’enceinte même de notre corps ? Sans doute n’avons-nous pas d’espace plus réel que celui-ci. A peine advenus et déjà en partance.

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24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 10:40
Rügen, mon amour

 

‘Falaises de craie sur l'île de Rügen’

Caspar David Friedrich

 

***

 

   Mais par quel étrange événement avais-je atterri sur ce bout de caillou calcaire situé dans les latitudes septentrionales ? Sur l‘invite d’un Ami ? Après avoir découvert l’Île de Rügen dans un catalogue de voyage ? Ou bien sur un pur caprice résultant d’une rencontre médiatique ? En réalité les choses sont bien plus simples et font suite à une manière de rituel dont j’orne le choix de mes voyages. Voici ce dont il s’agit : j’ouvre largement les pages de mon Atlas, m’arrête sur une Carte physique de l’Europe, saisis un crayon, ferme les yeux et pioche au hasard, laissant la pointe de graphite de mon instrument choisir pour moi. En ce jour de Mars, mon cicérone avait désigné cette côte du Mecklembourg-Poméranie occidentale longeant la mer Baltique. Cependant, je ne partais nullement en terre secrète et cette île, souvent je l’avais survolée en avion, n’en apercevant que la forme générale qui, depuis toujours, me faisait penser à l’image d’un manchot flottant heureusement sur les flots bleus. De toute façon je présumais que ces contrées devaient en compter quelque nombreuse colonie. Il me fallait aller voir de plus près !

 

    Paris - Quai aux fleurs en ce Lundi 6 Mars 2000

 

   Sept heures. Le temps est variable comme toutes ces fins d’hiver, il demeure encore accroché aux frimas et tente quelques incursions en direction du Printemps. Je quitte Paris noyé dans une fine brume que teinte le jaune orangé de l’habituelle pollution. Etrange vision de fin du monde, on dirait que cette lueur en est le signe avant-coureur. Je traverse l’Allemagne dans sa diagonale sud-ouest, nord-est. Treize heures, je fais une pause déjeuner à Dortmund. Je mange dans une auberge sur la Place du Vieux marché St. Reinoldi. Longuement je regarde un haut bâtiment imitant un Temple grec, une grande demeure de style médiéval avec sa façade en encorbellement, ses poutres de bois sombre, puis cette église étrange portant à son sommet un clocher bulbe teinté de vert, sa haute flèche tutoie les nuages. Dix-neuf heures. Je viens d’emprunter le pont qui franchit le Strelasund, cet étroit bras de mer qui sépare l’île du continent.  Je traverse l’île pour me rendre à Putgarten, sa pointe la plus avancée en direction du Nord. J’y ai loué, pour une semaine, une petite chaumière isolée que j’ai pu voir sur une photographie envoyée par son propriétaire.

   Après quelques minutes de recherche la chaumière m’apparaît. Ma première émotion est d’ordre esthétique, qui présage de belles futures rencontres. Le logis est modeste, constitué de deux corps de bâtiment accolés. La partie arrière est couverte de tuiles rouges burinées par le vent, usées par le glissement continu du ciel. L’avant, pareil à une proue de navire, est une bâtisse de gros moellons de pierres badigeonnés à la chaux. La paille du chaume est grise avec des marbrures vertes, elle descend vers des fenêtres étroites, une porte basse. Ici, le temps est rigoureux, les embruns venus de la mer fouettent sans cesse la butte d’herbe rase, ricochent sur les murs, entourent la cheminée de sifflements lors des longues soirées d’hiver.

   Depuis mon nouveau logis, je découvre un paysage ample, ouvert sur des confins qu’on penserait être le bout du monde. L’air est gris-bleu, le ciel longuement parcouru du souci léger des nuages. Au loin, derrière la plaque de métal de la mer, une bande de terre ondule qui se perd dans les confluences atmosphériques. Tout est calme et je penserais volontiers être l’heureux découvreur d’un continent encore vierge. Nul habitat à l’horizon. Nulle présence qui pourrait troubler mon refuge de Robinson. Après mes voyages incessants, mes nombreux articles bouclés pour mon Journal, quoi de mieux que ce finistère, genre d’île incluse en une autre île, manière de labyrinthe où ne s’aventurent guère que le vol gris des oiseaux de mer, la pluie des giboulées parfois, les flèches du soleil lorsqu’il s’insinue parmi les flocons de laine des cumulus, couleur acier, bistre plus soutenu ou bien gris de Payne, cette nuance subtile qui en médiatise la belle présence. Ce paysage est si originel, il me donne l’impression d’une terre d’Eden dont les hommes n’auraient plus la souvenance, archipel égaré parmi le tumulte généreux des flots, don de quelque dieu antique retiré dans son Empyrée.

   Soir. J’ai rangé mes quelques effets, les livres que j’ai emportés pour meubler mes soirées. Je suis allé au bûcher récupérer du bois, quelques rondins, un fagot de brindilles. J’ai allumé un grand feu de cheminée. La soirée est fraîche et j’entends le vent mugir, souffler par intermittences en rafale, se déchirer aux angles de la chaumière. Heureux sentiment de confort et de plénitude. Je fume une cigarette longuement, me distrayant à suivre son filet blanchâtre, ses jeux inattendus, capricieux, sa fuite dans la trouée noire de l’âtre. Combien cette chaumière est rassurante, pareille à une mère attentive dont, redevenu enfant, je retrouverais la caresse douce, pleine d’attention. Une confiance mutuelle, une union face aux dangers, un creuset où faire se déplier l’inimitable efflorescence de l’amour.

   Tout en me sustentant d’un repas frugal, je fais l’inventaire de ce lieu magique. C’est la cheminée qui est l’élément central, qui joue le rôle de génie tutélaire du foyer. La plaque de fonte est d’un noir de bitume avec de sourdes brillances qui en distraient la surface. Deux banquettes de paille au dossier de bois encadrent le foyer, genre de sentinelles bienveillantes au seuil mystérieux de la nuit. Un soufflet aux ouïes de cuir fauve fait entendre le son rauque de sa respiration lorsque je l’utilise pour ranimer les flammes. Intense fascination du feu, cet élément si vivant, si mobile, pareil aux rondes enfantines avec leurs rapides voltes, leurs élans primesautiers que suivent de courtes accalmies.

    Parfois, entre deux jets d’étincelles, je perçois les meutes continues du vent qui font, autour de la chaumière, comme un long fleuve aux moirures que je devine étincelantes sous les premiers rayons de la Lune. Tout ceci est tellement traversé par les charmes immédiats du Romantisme : la blancheur de l’astre des nuits, les rêves qu’il autorise, la poésie qu’il fait naître, la beauté qu’il réclame, la langueur de l’âme, la mélancolie en son long et ininterrompu effeuillement dont il crée le lit fastueux, la couche voluptueuse. On dirait que le temps s’éternise, que l’instant se dilate aux dimensions de l’univers, que l’esprit gagne de larges estuaires, là où toujours il devrait être pour connaître l’ivresse de sa propre liberté. C’est un bonheur immense que de se retrouver au plein de soi, sans rien qui partage ou puisse distraire de ce qui vient, portant en son intérieur la teinte soudaine d’une large compréhension des choses. Plus rien ne demeure dissimulé, tout s’ouvre à la manière d’un calice blanc, d’une fleur de lotus qui connaîtrait l’heure plénière de la joie.

   Les minutes s’écoulent sans heurt, avec la même facilité que met un clair ruisseau à se frayer un chemin lumineux parmi les bancs soyeux de sable, les caresses du limon des rives. Une goutte pousse l’autre sans effort, simplement parce que tout va de soi, que l’estuaire appelle le milieu de l’onde, que l’onde appelle la source qui bruit au centre des floraisons du ciel. L’évidence est là qui tresse ses lanières de félicité, dit la pureté de son être, sa disposition aux âmes de ceux qui veulent bien la regarder comme la faveur qu’elle est, un fruit à portée de la main, une couronne de pétales diffusant son précieux pollen, un nectar s’enlevant de chaque chose dans l’inapparent. De lourdes solives brunes courent au plafond, que sépare entre elles la plage claire de la chaux. Une horloge rustique bat la mesure, elle est le cœur discret qui pulse son sang tout au long des jours, tout au long des nuits.

   Présence bienveillante dont je ressens les bienfaits, temps concret, infiniment palpable en même temps que discret ; étalon souple des états d’âme lorsqu’ils consentent à quelque repos. Un lit d’angle en bois fruitier complète ce tableau d’un bonheur simple, à la Rousseau, et rien ne m’étonnerait, demain, de me réveiller aux ‘Charmettes’ sur le flanc d’une belle colline. Une toile ornée de motifs bleus sert de ciel au lit. Comment ne pas rêver d’étoiles et de paysages lointains se perdant dans le mystérieux secret cosmique ? Dernier mobilier de la pièce unique de la chaumière (tout ici existe sur le mode discret, dépouillé), une table de toilette au plateau de marbre porte un broc et une cuvette en faïence blanche. Mon antique rasoir mécanique et mon blaireau fatigué ne dépareront pas dans ce décor que l’on dirait venu du fond des âges. Mais quel meilleur moyen que celui-ci pour se ressourcer, puiser l’eau de son enfance ?

 

    Matin et jours qui suivent

 

   La nuit a été calme. De temps à autre le bruit lointain du ressac contre les rochers, son glissement sur la grève de sable. Variations de la lumière que la Lune projette sur le sol de tomettes de terre cuite. De soudaines clartés succèdent à des taches d’ombre qui poudrent les murs de minces et fuyantes nuées. Depuis le cocon de mon lit, que voile son ciel de toile, je suis des yeux la ronde alentie des constellations au firmament. Leurs yeux sont si modestes mais si rassurants sur la toile infinie qui dérive dans l’immense et le silencieux ! Je crois que je suis pareil au Capitaine du navire qui a regagné sa couchette après une longue journée de navigation, méditant longuement sur la marche des Océans et les longues dérives des Hommes.

    Devant la chaumière, seul le moutonnement de l’herbe jaune, l’étal gris de la mer pareil à une lourde masse d’étain immobile. Venus du large, des goélands planent et poussent leurs cris, relayés par le tumulte des mouettes. Un chemin de graviers blancs se découpe sur le bistre de la lande. Il sinue, évite les buttes de sable, cherche les percées parmi la végétation rare. Des marches sont taillées dans le derme blanc de la falaise. Quelques rafales de vent montent de la mer, lèchent les hauts murs de calcaire, se perdent au sommet dans les touffes végétales aux cheveux hirsutes. Maintenant je suis sur la grève semée de gros graviers. Y figurent aussi des blocs tapissés de mousse, ils sont des géants débonnaires qui veillent à la tranquillité du rivage, l’abritent des plus fortes houles. De courtes vagues s’irisent au sommet des flots, de fines gouttelettes s’en échappent en une scintillante crête de brume. De loin en loin s’illuminent de rapides arcs-en-ciel, ils semblent vouloir dire le précieux de l’heure, montrer son étrange magnétisme.

   Assurément, ici se diffuse une bien belle énergie, portée tout au sommet de sa blancheur, de sa radiance. Tout semble s’originer à l’immense courbure de la mer, s’augmenter de la densité des falaises, se diffuser au plus haut du ciel qui vibre à la manière d’un cristal. Ne serait-ce, en cette pointe extrême de l’île, son âme qui se livrerait en l’entièreté de son être, que ne verraient que les oiseaux et les Promeneurs égarés, emplis d’une juste et fixe solitude ?  Un genre d’offrande infinie dont nul ne pourrait tracer la forme, seulement l’emporter au plein de son cœur, là où bat le rythme du sang secret de la Vie ? Il y a une immense dette de l’Homme en même temps qu’une exacte sidération au simple fait de pouvoir exister en tant que l’observateur d’un tel prodige. Oui, c’est ceci le prodige, l’incommensurable ravissement qui s’empare de soi au contact des belles œuvres d’art, sur le bord du paysage inouï, ce miroir qui ouvre la conscience, en démultiplie la faveur, en illumine les lumineuses coursives.

   J’avance sur le bord du rivage. L’air vibre doucement sous l’eau limpide du ciel. Au loin, de courtes vagues s’écroulent dans un éblouissement d’écume. Parfois, je me baisse, saisis un galet, lui fais faire une série de ricochets. Touchées par le premier soleil, les falaises de craie sont teintées de vermeil. Tout à l’heure, sous la lumière zénithale, elles crépiteront de blancheur et il faudra protéger ses yeux afin de ne pas être ébloui. Ce qui se remarque ici, surtout, c’est ce large silence qui ensevelit tout dans une sorte d’ouate, de neige infinie. Rien ne s’y entend, hormis parfois, au loin, les cris des oies cendrées et des bernaches. Ce lieu est un lieu de repos, de recueillement. On n’est nullement distrait de soi, on est au centre, là où cela murmure, là où cela chante si discrètement.

   On est pareil à un jeune enfant qui s’enchante des premières images que le monde lui adresse, un ravissement se dessine derrière les yeux, envahit avec bonheur la chair disponible, infiniment disponible à l’accueil du vent, de l’oiseau, de l’immense flaque d’eau qui réverbère la touche légère des nuages. Un seul mot alors vient à l’esprit, ‘harmonie’ et tous les soucis s’effacent comme par l’effet d’une généreuse magie. De lourds pieux de bois sont enfoncés parmi le peuple des pierres qui parsèment l’estran. Ils ressemblent à une rangée de gardiens débonnaires chargés de protéger l’île des assauts de la mer lors des marées d’équinoxe. J’imagine la furie des tempêtes, j’en ressens en moi la tonnante énergie, j’en perçois l’écho lointain, il résonne jusque dans les abysses peuplés d’étranges animaux marins aux yeux soudés de cécité. C’est étrange tout de même la force de l’imaginaire, on est ici et ailleurs en même temps. On est dans le calme le plus pur qui se puisse imaginer et l’on est, simultanément auprès de ces étranges dramaturgies qui animent le mystère des océans.

  

   Soir dans la chaumière

 

   J’ai beaucoup marché aujourd’hui, un peu au hasard des chemins. M’éloignant de la côte, parcourant l’espèce d’immense steppe qui constitue le pays intérieur. J’ai longtemps rêvé, assis sur un talus d’herbe entre la haute lumière du ciel et les tourbes noires dont, parfois, j’ai aperçu les briques régulières exposées au vent. Les autochtones les laissent sécher longuement, elles seront le combustible d’hiver, rougeoyant au cœur d’un vieux poêle, réchauffant les mains et donnant au corps quelque vigueur que le froid leur aurait ôtée. Dans ce paysage si paisible, hors du monde et de ses habituelles tracasseries, tout se donne dans une belle simplicité. L’eau du lac est claire, ourlée d’un gris bleuté qui rassure l’âme. Des touffes de roseaux, hésitant entre blé et sable, illuminent les rives. Des cabanes de bois, ici et là, couvertes d’une toile de bitume, le tuyau émergeant du toit indiquant la présence d’un feu, en automne, après la journée de pêche. Comme à l’accoutumée, désormais, j’ai allumé un feu. Les braises sont vives qui réchauffent.

   Je feuillette un livre que j’ai emporté sur les œuvres du peintre romantique Caspar David Friedrich. Des images de rêve dont je ne me lasse jamais. Son ‘Lever de lune sur la mer’ avec ses quatre personnages mystérieux, genres de spectres dont nul ne sait s’ils sont vivants, s’ils se sont cristallisés, tout à la contemplation du paysage qui paraît les fasciner ; sa ‘Mer de glace’, ses blocs tranchants, ses lourdes congères sur laquelle rebondit une étrange clarté et, bien sûr, cette reproduction dont, à l’instant, j’emplis mes yeux avec un plaisir infini, ses ’Falaises de craie sur l’Île de Rügen’. Image accomplie du romantisme en peinture, traduction picturale du sublime que personne, jusqu’à présent, n’a pu ou su égaler. De part et d’autre du tableau, deux personnages, un homme et une femme, sont totalement livrés à une profonde méditation liée à l’étrange beauté de la Nature. Des falaises intensément lumineuses, découpées, des pointes et des dents se détachent sur un fond d’eau à la teinte indéfinissable, légèrement parme au loin, avec des lents dégradés de bleu-gris, de bleus-jaunes au plus près.

   Des arbres majestueux occupent la partie supérieure du tableau mais sans l’alourdir, tellement leur présence est discrète, leurs feuilles un simple poudroiement dans l’air léger. Ramures des arbres et falaises concourent à délimiter un espace pareil à une scène de théâtre, ce qui, bien entendu, accentue la dramaturgie qui est l’un des caractères singuliers de l’art romantique. Il s’agit d’émouvoir et de transporter le spectateur en un lieu de félicité, de créer une tension entre son enchantement et son désespoir supposé si cette scène était ôtée soudain de ses yeux. Les personnages en habits de ville donnent l’impression d’appartenir à une classe bourgeoise ce qui, sans doute, dans l’esprit du Peintre, renforçait cette idée d’un spectacle raffiné, délicat, un luxe en renforçant un autre. 

    Alors, parmi le rougeoiement des bûches, à l’abri du vent qui, parfois rugit, loin du regard et des influences des hommes, seulement inclus dans le territoire de mon intime subjectivité, voici comment m’apparaît cette Île de Rügen, quelle est son essence, comment vient-elle à moi alors que, maintenant, devant moi, je n’ai plus qu’une reproduction idéalisée de sa forme ? Bien évidemment, le paysage vrai, la peinture définissent deux ordres de réalité bien différents. La Nature est une présence palpable, la Peinture une idée considérée par l’esprit. Mais je crois que ces deux modes d’approche, loin d’être distincts, sont infiniment complémentaires. Le Paysage réel s’accroit de cette dimension artistique, tout comme la Peinture gagne son autonomie, affirme son esthétique au gré d’une comparaison avec ces rochers blancs qui surplombent l’immense dalle d’eau, avec ses arbres qui coiffent les collines minérales.

   Ce que je ramènerai, je crois, de mon voyage du Septentrion, ce seront des images multiples, réelles, imaginaires, chacune s’exhaussant de la présence de l’autre. C’est ceci qui est admirable, l’art se reportant au quotidien et l’accomplissant bien au-delà des habituelles conventions, des idées toutes faites, des clichés et autres lieux communs. Si, d’une manière indéfectible, la Nature est première dans l’ordre des apparitions, il est indispensable que l’Art en son essentialité vienne parfaire cette vision originelle, la dotant des mille vertus qu’infuse en son être le génie de l’Artiste. C’est peut-être parce que j’aurai vu la toile de Friedrich, mais aussi les falaises de Rügen, que ma conscience sera habitée de ces deux beautés complémentaires.

   Je crois que le feu a projeté en moi ses propres nécessités internes. Le feu est toujours vif esprit, bourgeonnement, efflorescence, dilatation, effusion de lumière, crépitement, chaleur et passion. Il ne laisse nullement en paix celui dont le regard le traverse comme une flèche trop puissante troue sa cible et poursuit son voyage aérien. Le feu est une brûlure, une intensification de ce qui est, raison pour laquelle il nous entraîne à sa suite, sollicite le songe, libère les énergies, force à dilater sa pupille, à voir au-delà du réel ce qui se donne comme son aura, son écho, sa parole répercutée, ouverte, infiniment disponible aux errances au long cours. Non, le réel n’est nullement séparé du geste de l’Artisan qui modèle une boule de terre, de l’Enfant qui fait tourner son moulin dans l’eau et qui est déjà bien plus loin que son corps nous le laisserait supposer, de l’Artiste qui nous convoque à la fête infinie d’une initiation qui débouche sur la flamme d’une pure joie.

   Oui, il faut couvrir de cendre les braises, laisser reposer son esprit, se disposer au somme tranquille que traverseront les javelots du rêve ou bien le cristal d’une brume légère. Demain attend à la porte avec son aube bleue, ses surprises, parfois ses désagréments. Quoi de plus précieux alors que de faire venir à soi la douceur d’une plage, la caresse du vent, de dresser dans sa propre fantaisie les hautes falaises d’une libre rêverie ? Oui, il est essentiel de rêver. Demain, quand les falaises s’éloigneront de moi, que je ne percevrai plus les cris des bernaches, que me restera-t-il, si ce ne sont ces flocons de présence logés au cœur même de ma mémoire ? Toujours, en soi, l’on emporte un coin de nature, le bleu pâle d’un ciel, le sourire d’une rencontre, le piquant d’une fragrance, une saveur tapissée dans quelque coin du palais.

 

   Veille du départ

 

   Comment occuper l’intervalle de sa journée alors que, déjà, l’on est ailleurs, sur la route qui conduit vers Paris ? Que faire sinon marcher au hasard des collines, regarder le doux moutonnement de la mer à l’horizon, s’absorber dans la première sensation qui vient : la lente ascension du soleil dans un ciel qui gire à l’infini, portant avec lui de légers nuages, sentir le vent sur son visage, deviner la forme de la course du prochain oiseau de mer, sa fuite, soudain, dans le silence du jour. Puis, devant mon indétermination, je décide de quitter l’Île de Rügen, de rejoindre Hiddensee, cette autre île qui ressemble à un hippocampe. Un instant, je souris à cette fable zoologique qui a traversé mon esprit. Rügen était ce genre de manchot débonnaire affalé de toute sa large anatomie sur le bleu de la Baltique, alors que ce bout de terre effilé d’Hiddensee avait la grâce de cet étrange cheval marin qui ondulait paresseusement parmi les flots turquoise.

   A Seehof j’ai pris une barque de pêcheur afin de traverser le Vitter Boden, ce bras de mer compris entre les deux îles. Mon Passeur était aussi bavard qu’une pierre et je pensais qu’ici, le silence était une vertu essentielle. J’ai ensuite gagné la pointe extrême de ce bout du monde, reconnaissant en moi l’empreinte continue de la recherche d’un idéal. Métaphoriquement le Nord le plus extrême figurait la pointe la plus avancée de la conscience, le point d’acmé au-delà de laquelle elle se confondait avec les choses mêmes, pénétrant leur essence jusqu’à une sublime transparence. Sur mon chemin j’ai croisé quelques Natifs d’ici, taciturnes, tête engoncée dans leurs capuches. Il faut dire l’air était vif et n’incitait guère à entretenir une conversation.

    Bientôt, planté au sommet d’une colline d’herbe rase que colorient en jaune les touffes de genêts, j’aperçois le Phare de Dornbusch à la haute silhouette blanche, tour percée de quatre fenêtres étroites, sommet occupé par une galerie et une lanterne coiffée de rouge qui tranche avec le ciel devenu si clair, pareil à une étoffe légère lissée de vent. Je gravis lentement la pente. Le sol est souple sous mes pas, sablonneux, semé de quelques pierres sombres. Une volée de marches de bois permet d’accéder à une porte étroite demeurée ouverte. Elle fait une tache d’ombre au travers de laquelle je pénètre bientôt. Dès le premier abord, je dois accoutumer mes yeux à cette pénombre visitée de blanc, mais en profondeur, la surface reste muette. Je pousse quelques « éhoo, éééhooo » afin d’attirer l’attention du Gardien mais seul l’écho de ma voix me revient ourlé des brumes qui tapissent les murs.

    Je grimpe les très nombreuses marches qui conduisent au sommet. Des éclats de lumière surgissent chaque fois que je franchis un nouveau palier. Parvenu au niveau de la quatrième ouverture, je sais que, bientôt, se découvrira ce panorama dont je souhaite qu’il porte ma vue aussi loin que possible, peut-être dans un pays fictif pareil à celui qui me visite lors de mes rêves éveillés. Je débouche sur la galerie. Le vent souffle fort et tourbillonne, m’oblige un instant à fermer les paupières. Je contourne la lanterne et trouve enfin un abri d’où je peux, à loisir, admirer ce Pays du Bout du Monde. Je ne pense plus au Gardien qui doit sans doute accomplir quelque tâche non loin du phare. J’ai emporté ma longue-vue et je peux découvrir aussi bien ce qui est éloigné que ce qui est rapproché, dont j’agrandis les images à volonté. Face au large, la vue est immense et se devine la courbure de la Terre, ce large arc de cercle où, nous les Hommes, sommes éparpillés tel un peuple de fourmis à l’assaut de quelque inconnu.

   Au premier plan, des boqueteaux, des boules végétales jouant sur la gamme des verts : bouteille, Viride virant au bleu, Véronèse aux touches plus claires, plus étincelantes. Un véritable enchantement pour les yeux, un breuvage pour l’esprit, une nourriture pour le bonheur. Plus loin une bande jaune assourdie, un genre de courte savane court devant le miroir étincelant de la mer. Les bleus, sous cette latitude nordique, touchent à l’évanescence, deviennent translucides, impalpables. On dirait des ailes de libellule, des étoffes de contes de fée, des feuilles traversées de lumière. C’est un arc-en-ciel aérien, ineffable, dont nulle lèvre ne pourrait tracer le contour, dire le nom. Cela a la consistance d’un givre, l’à peine insistance d’un Tiffany, la libre insouciance d’une fumée qui se dissipe dans les plis illisibles d’un sentiment, se réfugie dans les arcanes mystérieux de l’amour. Parfois, là où la flaque de lumière resplendit, j’ai l’impression d’un néant qui pourrait s’ouvrir, déboucher sur l’autre face de la Terre, là où les hommes ne sont jamais allés, le vertige des mots s’absentant d’une phrase.

   En direction de l’intérieur de l’île, c’est un étroit chemin qui trace sa flèche rectiligne sur la butte d’une digue. Lors des équinoxes, lorsque la Baltique se gonfle et déferle, j’imagine cette bande d’étroit bitume recouverte d’eau et les Autochtones obligés de prendre leurs barques afin de vaquer à leurs occupations. Ce paysage est beau à force du dénuement dont la Nature l’affecte grâce à sa toute-puissance. Alors les choses reviennent à leur place : les Hommes demeurent au sein de leurs maisons, blottis contre la cheminée, la Nature règne en maîtresse poussant ses flots d’écume blanche partout ou un morceau de sol veut bien l’accueillir. Des maisons blanches aux toits de tuiles sont disséminées ici et là, parfois solitaires, parfois regroupées en minuscules hameaux. Puis, dans le cercle de ma lunette, se dévoile une belle chaumière aux murs étrangement bleus, réplique, sans doute, de la Baltique si proche. Son toit est recouvert de chaume gris, des lucarnes s’y découpent, un faîtage laisse apparaître une cheminée de briques. Heureux pays qui accorde encore une belle place à la Tradition, elle est l’âme de ce lieu insulaire, la gardienne des impressions premières, celles qui lient à jamais l’homme à son habitat.

   En longeant la côte je découvre ce que la carte, que j’ai eu le soin de consulter, nomme la Balise Gellen-Hiddensee. C’est un phare qui ressemble en tous points à celui sur lequel je me trouve mais qui est de taille bien plus modeste, entouré d’une haie d’ajoncs, situé près de pins qui l’encadrent. Je lui trouve fort belle allure et je sens résonner en moi, à son contact, cette étrange source intérieure qui me guide toujours vers des abris familiers, rassurants et je rêve, un jour, de pouvoir devenir le Gardien temporaire d’un tel refuge. Je sais que sa forme ronde, tout comme celle d’un moulin à vent, est déjà un signe de bien être et de calme assurés.

   Je termine mon inventaire visuel par cette grève de sable blanc qui lance en direction du ciel ses nappes de clarté. Nulle vie sur cette plage. Seulement une barque ancienne chargée de caisses de bois, étrave levée vers une butte de sable couverte d’oyats.  Quelques cabines de bain grises tournent le dos à la mer. J’imagine leur envahissement à la belle saison, les carrés de couleur des serviettes, le rire joyeux des enfants, les peaux profitant des rayons du soleil. Ce peuple d’Îliens est courageux. Comment les gens d’ici peuvent-ils plonger dans une eau à quinze degrés, parmi les rafales de vent ? Je crois bien que je les envie, moi qui ai grand-peine à me réchauffer au cœur de l’été méridional. Oui, il faut être né parmi les embruns, avoir connu les tempêtes d’équinoxe, avoir croisé en mer sur des esquifs de fortune pour affirmer cette audace-là, se confronter à une Nature si rigoureuse, si exigeante. Les Indigènes ont du sang de Vikings dans les veines, ceci est sûr. 

   A peine ai-je archivé toutes ces images dans ma mémoire que je m’apprête à redescendre. Dans l’encadrement de l’étroite ouverture qui conduit à l’escalier, une sorte de Géant se montre, bonnet marin, ample barbe grisonnante, visage rieur, épanoui. Je veux m’excuser de ma visite clandestine et tente de lui expliquer, en mauvais allemand, la raison de ma présence ici, son chez-lui, je présume. Mais le Gardien ne semble nullement choqué de ma visite. Il me serre vigoureusement la main et profère un puissant : « Willkommen in Hiddesee, Fremder, und der Himmel segne dich! », ce que je traduis approximativement par « Bienvenue à Hiddensee, Etranger, et que le ciel te bénisse ! » Sur ce, sans autre forme de procès, le Géant procède à quelques réglages de son feu, comme si j’étais soudain devenu transparent. Descendant les degrés du phare, je me réjouis d’avoir enfin croisé un Autochtone de la plus belle espèce, nullement muet et doué d’une sacrée force, mes phalanges meurtries en témoignent. 

   J’ai regagné ma chaumière. Je passerai cette dernière journée à errer ici et là, sur la grève blanchie de sel, près des lacs aux eaux limpides, sur les hauteurs des falaises, tout près de l’immense forêt de hêtres rouges. Je choisis quelques galets à rapporter à Paris. Toujours un minéral m’accompagne en souvenir d’un lieu, d’une émotion, d’une beauté. Sur sa face polie, j’écris à l’encre de Chine, l’endroit de sa provenance. Chez moi, tout un peuple de pierres témoigne de mes voyages. Le crépuscule teinte de corail l’ensemble de la côte. Les mouettes font leurs dernières chorégraphies, traces grises qui s’effacent dans l’air.

 

   Paris

 

   Voici, j’ai regagné le ‘Quai aux fleurs’. Je suis sur mon balcon. Je regarde distraitement les allées et venues de quelques Passants sur les quais. De lourdes péniches descendent la Seine. Des mouettes filent au ras de l’eau. Ce sont les mêmes que celles de Rügen. Peut-être m’ont-elles suivi depuis les rivages du Septentrion ? Les choses sont si étonnantes, dont parfois, nous n’apercevons nullement la réalité. Si étonnantes !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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