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7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 09:17

Le lac est un miroir.

Le lac est un mot originel.

 Le lac est la Nébuleuse-Mère

et nous sommes les Fils des Eaux.

Ce lac est Chaos apaisé.

Ce lac est Cosmos se reflétant

en sa profondeur abyssale.

Ce lac est décoloration

de la Pénombre primitive. 

Ce lac est la Demeure amniotique

qui nous souda au ventre de notre Génitrice,

cette figure de la Genèse

en sa valeur humaine.

Ce lac est la surface réfléchissante

 de la Conscience,

en elle se dissimule

 l’Inconscient,

l’Inconnaissable.

 

C’est pour toutes ces ‘raisons’ que le lac nous émeut

et nous reconduit à notre posture existentielle

 la plus authentique :

 nous naissons et mourrons à Nous

dans le même processus temporel.

Le Temps est illimité,

nous sommes limités.

L’Espace est vaste,

nous ne sommes

que Microcosme.

 

Sans doute souhaiterions-nous être

identiques au Macrocosme,

endosser sa vêture universelle,

voler bien au-delà

de ce que nos yeux peuvent percevoir,

tutoyer l’Infini,

être touché par la palme souveraine

de l’Eternité.

Où nous situons-nous,

nous les Hommes,

dans cette image qui nous met

au risque de comprendre

le rythme de notre avancée,

l’essence qui nous délimite

et nous porte en direction

de notre futur ?

 

Sommes-nous au Ciel

 en sa vastitude,

sur Terre

 en sa lourdeur,

dans l’Eau

en son aquatique effusion ?

 Sommes-nous quelque part,

au moins ?

 

Quand nous visons le Ciel, c’est la Terre

qui se soustrait à notre vue,

l’Eau qui s’éclipse et rejoint son socle obscur.

Quand nous nous interrogeons sur Nous,

 c’est le Monde qui s’absente

et n’est plus qu’un mirage

 parmi les sables du Désert.

Regarder, c’est donner acte.

Regarder c’est attribuer l’épiphanie

à ce que nous visons.

Les phénomènes n’apparaissent jamais

qu’à être visés, à être nommés.

C’est Nous qui nommons le Monde,

lui attribuons un cadre,

des formes, des couleurs

 et encore mille autres attributs.

Le Monde n’est Monde

que parce que Je Suis.

Je ne Suis qui je suis qu’à travers

la visée du Monde à mon égard.

Incroyable jeu de miroir

qui permet, tout à la fois,

l’émergence d’un JE,

 la perdurance d’un TU.

 

Dialectique du JE-TU

comme vibration de l’exister

en son unique déploiement.

Conscience d’une conscience.

Je ne suis MOI que par l’AUTRE

qui me fait être,

il n’est LUI, le Monde,

que par mon JE

qui le fait se manifester.

 

Sublime jeu des Analogies

et des Correspondances.

Je suis un Monde

que le Monde révèle à lui-même

au motif qu’il m’accueille

et me fait une place

parmi la constellation des êtres.

 

Si je ne suis plus,

le Monde n’est plus.

Si le Monde n’est plus,

je ne suis plus.

 

Toute la certitude humaine

repose dans le regard,

 dans sa capacité à voir

le réel du Ciel,

l’étoffe du Nuage,

la nécessité de la bande de Terre,

 la souplesse du reflet de l’Eau.

 

Eau-Air-Terre-Feu,

ceux-ci, les Éléments,

sont les harmoniques

qui nous habitent

comme ils parent le Monde

des plus belles perspectives qui soient.

Que pense le Salin en sa pure immanence ?

Que pensaient les Paludiers

qui récoltaient l’or blanc ?

Que pensent maintenant les Voyeurs

qui rencontrent son beau et infini silence ?

 

Il y a encore beaucoup à penser,

beaucoup à regarder !

 Mais, ne serait-ce pas

un seul et unique geste ?

Nous regardons l’ample mystère

et nous sommes mystères nous-mêmes

car nous ne savons pourquoi nous vivons.

 A cette étonnante interrogation,

existe-t-il une réponse ?

 

Qui nous la donnera ?

La Terre en son manteau d’écorce

si doux à toucher ?

Le Ciel en son lisse apparaître ?

L’Eau qui coule à l’infini ?

Le Feu solaire qui inonde les corps,

les rend pareils à des jarres antiques ?

Mais qui donc hormis Nous

pourrait prononcer

les Paroles Essentielles

au terme desquelles connaître

cette Vérité qui flamboie

depuis la vaste nuit stellaire ?

Qui donc ?

 

 

 

 

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7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 09:11
Aube des temps (1° Partie)

‘Salins de Frontignan’

Hervé Baïs

 

***

 

Il faut partir de rien ou presque,

d’un souffle qui n’a quitté nulle poitrine,

d’une lueur encore dans le vague

de son bourgeonnement,

d’une hésitation d’avant la parole,

d’une latence au rivage du désir,

d’une image précédant la lumière,

d’un corps avant qu’il ne se fasse chair,

autrement dit du vol libre de l’Esprit

 à l’entour de ce qui, encore,

se vêt de Néant,

murmure à l’intérieur de Soi

les prémices d’un futur langage.

 

Grande beauté que ce temps sans temps,

que cet espace sans espace.

Tout demeure en soi

dans l’intervalle fécond du doute.

Tout flamboie du-dedans,

là où le silence bruit de mille promesses.

De Soi l’on n’est guère assuré.

Des supposés Autres l’on ne perçoit

que la possible esquisse.

 Du Monde l’on ne sent

que l’étrange présence,

bien au-delà du tumulte de sa peau.

 

Oui, du ‘tumulte’, puisqu’elle est

en voie d’apparaître, la peau,

et s’impatiente déjà de connaître ce qui,

 hors sa propre toile,

se dira des choses disséminées,

 ici et là,

 au hasard lumineux

des heures du sablier.

Tout est recueilli

en son germe

jusqu’à l’excès.

 

La clarté est une résine

qui sommeille

 au creux de la matière.

Le jour vibre, tout là-haut,

bien au-dessus des allées et venues

futures des hommes.

‘Futures’, ils ne sont pas encore venus à l’être,

assemblent laborieusement leurs fragments,

inventorient leurs hiéroglyphes

dans une pénombre préformatrice

de qui ils seront,

des spectres fuyant

vers le proche horizon.

 

C’est tout juste si le Ciel

 commence à exister,

il est ce halo sombre

 qui dérive lentement

parmi le désert des nuages.

Y aurait-il, quelque part, une oasis

où faire s’abreuver le peuple Céleste ?

Il est si éreintant de venir au Monde,

de tracer sa voie

dans le sillage blanc des Comètes !

Existe-t-il une pierre

où amarrer sa solitude ?

Il y a tant de fuites vers l’horizon

qui bascule loin des yeux,

peut-être n’est-il qu’une illusion ?

  

La suie est encore accrochée à l’Ether,

elle voile son éclat cristallin,

elle use sa transparence adamantine,

elle ponce ce qui, de la Vérité,

pourrait se dire,

qui se dissimule

dans les rets étroits

du mensonge

universellement répandu.

Oui, le mensonge existe

avant même que des consciences

 n’en aient formulé l’étonnant visage.

 Pourquoi mentir puisque le Monde

est Monde dans l’immédiateté de sa présence ?

Pourquoi dissimuler ce qui demande à se montrer,

cette beauté partout sur le point d’éclore,

entièrement donnée

à Ceux qui savent regarder ?

 Comment ne pas dire la douceur,

le blanc soyeux

qui lissent d’infinité le dôme zénithal ?

L’âme s’y ressource,

s’y repose de sa course aérienne,

puise à l’abîme cosmique

la substance de son éternelle durée.

 

Peu à peu cela s’éclaire,

peu à peu cela se met à parler.

Le ciel au nadir commence

à faire resplendir

la croûte virginale de la Terre.

En elle se lèvent des pliures d’argile,

en elle se sculptent des statues de glaise.

Ce sont nos Déesses chtoniennes,

celles qui nous hèlent,

nous invitent à la grande fête de la glèbe,

à la liturgie du sillon,

 au travail du coutre qui l’ensemence

de son glaive ardent.

 

Ô grande beauté de la Terre

que, bien trop souvent,

nous flagellons

de nos actes inconscients.

Sur elle l’arbre est posé,

il est son naturel prolongement,

il est prière adressée au Ciel,

douce invocation des dieux païens

qui firent le lit de la fascinante Mythologie.

 

   Une large bande noire traverse tout le paysage

depuis l’Orient jusqu’à l’Occident.

Elle raconte l’unisson des Hommes,

leur fraternel amour malgré leurs excès parfois,

leurs haines qui allument les guerres,

 leurs désirs de puissance

qui sèment les graines de la Mort,

vendangent têtes et corps,

 mutilent l’humaine destinée.

Mais, ces terribles Guerriers,

que ne voient-ils la faveur de vivre, d’aimer,

de partager son pain avec le Démuni,

de parcourir les sentiers bordés de haies

piquées d’aubépine blanche

avec le Chemineau,

ce Frère que nous croisons

sans même savoir que nous appartenons

 à la même famille,

celle d’êtres livrés à la finitude.

Ceci devrait nous rende sages, modestes,

Nous que la corruption saisit au collet

et nous réduit en poussière.

Il suffit de regarder devant soi

avec la confiance

de ceux qui sont lucides.

Alors ce que nous ignorions

surgit de l’abîme

et se donne avec la rigueur

attachée aux Choses Essentielles

 

  

Cernée de bitume

 - un reste de l’abîme ? –

la plaque d’argent du lac brille

à la manière d’une pièce de monnaie.

Mais la métaphore n’est qu’un pâle substitut du réel,

un genre d’écho de ceci qui est si fulgurant,

devenu presque innommable.

Le langage, parfois, s’essouffle

à vouloir énoncer la colline sur fond de ciel,

l’arête de la montagne aux confins de la vue,

le moutonnement de la mer

avec la caravane de ses vagues

 ourlées d’écume.

 

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6 mars 2021 6 06 /03 /mars /2021 18:04
Forme en Solitude.

Œuvre : Laure Carré

 

   Cette œuvre, nous ne pourrons en cerner le contenu qu’au travers d’un chemin de l’imaginaire. Imaginons donc. La salle est claire, munie de hautes verrières où l’artiste a accroché aux cimaises ses créations récentes. Nous pénétrons dans l’enceinte. Nous sommes entourés de figures qui paraissent communiquer entre elles, tellement leur parenté de style est proche. Nous y apercevons des corps, des fragments de corps aussi, des géométries habitées par des hommes, croisement de pignons et de murs, nous y devinons un univers rassurant, une manière d’ordonnancement, entre elles, des choses, une familiarité, un jeu d’harmoniques composant un univers aves ses lois de fonctionnement, ses rythmes internes, ses logiques propres. Il y a apaisement à simplement regarder, à s’installer, soi-même en tant que corps dans cette géométrie pourvue de compréhension, disposant de points d’accueil, de repères pour l’esprit, de ressourcement pour l’âme. C’est ici, au creux de cette expérience intime, à l’écart du temps chronologique et mondain que nous voudrions nous installer. A demeure. Jusqu’à s’oublier, à faire de son corps une simple diversion de l’espace, un rouage huilé de l’heure, une fluidité allouée à sa propre reconduction. Mais de cela nous savons l’utopie et le risque, ensuite, de retourner dans l’existence. Alors nous mobilisons l’être que nous sommes, alors nous nous livrons aux déplacements, alors nous sommes vacants à toute inquiétude qui voudrait surgir d’un événement inaperçu.

Bientôt, l’événement est là qui s’installe dans la douce courbure du jour, y ouvre une entaille soudaine, un abîme dont la vacance est longue, infinie. « Solitude », tel est le nom qui a surgi, s’est imposée comme une impossibilité à être, là, dans le silence du lieu, là, dans la souple immédiateté des évidences esthétiques. Alors nous marchons autistiquement, sur la pointe des pieds, car le réel s’affirme comme une brûlure à laquelle se soustraire sans délai. Hors-sol, voici ce qu’il advient de nous à nous absorber dans la contemplation d’une image qui nous dépasse et nous intime l’ordre ou bien de rester et d’en assumer le risque, ou bien de nous absenter de la scène qui fait face et d’oublier ce que, parfois, la vision a d’insoutenable. Entre la chose qu’on regarde et soi, il y a nécessaire distance, recul afin qu’aucune confusion ne s’installe, qu’aucune fusion n’ait lieu qui nous aliènerait, nous déposerait de notre propre réalité pour nous remettre à celle de l’autre, ce danger.

Mais il faut parler de « Solitude » et procéder à son inventaire. Emettre du langage de manière à ce que cette médiation établisse des plans séparés, des aires distinctives, des discours autonomes. Si « Solitude » nous inquiète, c’est en raison de son étrangeté. Elle ne joue pas avec les autres images, elle ne fait pas écho, elle est enfermée dans sa surdi-mutité, comme l’est l’enfant dans sa « Forteresse vide », cerné d’ombres maléfiques et de clartés qui n’illuminent rien. Tout autour est le vide blanc du néant. Tout autour est la violente biffure de l’être que de sombres lavis assignent à domicile. Tout autour est le mur d’enceinte, cet épais trait noir qui enclot et délimite. Qui contraint à résidence ce qui, d’aventure, voudrait s’exonérer de la geôle originaire. Car, depuis la première parution sur le bord du monde, il y a perdition et renoncement à pousser sa propre effigie sur l’échiquier du destin. Constante dérobade, éternelle effusion au-dedans de soi, dans la citadelle que rien ne visite jamais. Espace monadique s’alimentant à sa propre source.

Mais regardons, mais détaillons ce qui peut l’être et saisissons-nous des bribes de compréhension qui voudront bien se manifester.

Visage absent, visage privé des sublimes prédicats attachés à son habituelle épiphanie. Nul regard, nulle profération d’une parole fût-elle économe, elliptique, furtive. Repliement sur soi du langage qui ne peut dire l’être-soi pas plus que l’être-autre. Nulle fable à l’horizon qui pourrait naître du mot suivi d’un autre mot. Nulle poésie qui s’élèverait de la puissance de la métaphore : eau des yeux, pupille d’obsidienne, dentelle des cils, pulpe des lèvres pareille à la cerise, plaine des joues que longe la palme du vent.

Visage de pierre, visage gemmatique replié sur son secret, tel le gisant dans la lumière avare de la crypte. Visage fermé aux sons du monde, ce chant venu du cosmos qui nous dit le mythe de l’origine. Visage sans visage s’annulant à même l’informe, l’invisible, énigme hauturière que ne percera ni le vol blanc de l’albatros, ni la dérive du nuage faisant sur le front sa trace de cendre et de sable.

Forme en Solitude.

Poitrine d’éphèbe que n’habite ni la tache sombre de l’aréole, ce signe distinctif de la féminité, ni la courbe du sein, cette image de la plénitude, du don, de la génération. Et ce bras amputé, cette privation du geste, ce rapt de la main qui caresse et salue, qui dessine et écrit, qui sculpte le monde en infinies modulations, en dresse la Carte de Tendre, parfois trace en l’air la forme de l’amour.

Forme en Solitude.

Et cet étrange bassin, ce recueil de la volupté, dont nous ne comprenons pas qu’il nous apparaisse dans sa face postérieure alors que le reste de l’anatomie se présentant de face en supposerait une autre figuration. Y aurait-il, soudain, surgissement de l’image étonnante de l’androgynie et alors notre lecture de ce qui paraît serait brouillée, sujette à de bien étranges errances, comme si l’être dans son irrésolution, tardait à se révéler de telle ou telle manière. Ce sexe que nous attendions comme le prodige qui ouvrirait l’histoire, lui donnerait suite, voici qu’il nous est refusé, tout comme nous est refusé ce pied laissant le personnage en sustentation, alors que l’autre pied, dans son étonnante cambrure, son effleurement à peine ébauché du sol fait signe vers un symptôme quasi-schizophrénique. Sortant du cadre de la peinture, il s’annonce au monde sur le mode de la réserve prudente, sinon sur celui du refus.

Forme en Solitude.

Cette représentation, si elle est esthétiquement belle, n’en pose pas moins la question d’une présence au monde sur un registre d’aliénation, de « folie » pour user d’un mot commun. Oui, sans doute s’agit-il de ceci et c’est pour cette raison que, dans notre choix d’un « musée imaginaire », la figure ici proposée s’isole dans une manière de sublime autarcie. Nu à l’état brut qui semble sortir tout droit d’une cornue alchimique non encore parvenue à séparer l’animus de l’anima, nous livrant cet être hybride qui nous bouleverse, nous interroge et nous place face à notre propre esquisse dans la polyphonie universelle. Comment apparaissons-nous aux yeux des autres ? Comme cette forme inachevée dont la métamorphose toujours opérante ne trouve son achèvement qu’à l’issue de notre aventure sur Terre ? Comme cette forme dont nos contours semblent nous définir avec exactitude, du moins feignons-nous de le croire, alors que le changement, en nous, fait ses continuels remous ?

Le problème, face aux choses du monde, est bien celui de poser la question en termes de « normalité » et de transférer cette vision orthonormée sur l’ensemble de ce qui fait phénomène. Or l’art n’est en rien « normal » et c’est du centre même de sa subversion qu’il nous invite à considérer le réel comme la forme mouvante qu’il est. Comme la forme génétiquement évolutive que nous sommes dont, jamais, nous n’arrêterons le cours qu’à la ramener à la simple abstraction du concept. Oui, nous sommes essentiellement vivants, c'est-à-dire constamment soumis à la remise en question. Parfois à l’intérieur de la citadelle. Parfois à l’extérieur. Et si la seule réalité-vérité était simplement la ligne de partage qui scinde les territoires en deux : forme de passage et rien que ceci ? « Forme en Solitude » puisque est en fuite, toujours, ce que nous approchons.

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Published by Blanc Seing
5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 18:20
Rives de beauté.

« La Paix »

Photographie : Livia Eléna Alessandrini

 

 

 

 

 

    S’éclaire de soi.

  

   Il n’y a nullement à chercher au-dedans de soi, dans quelque pli intime du corps, au sein du fortin de chair. Cela s’éclaire de soi, cela se donne comme signe de pure beauté, cela s’installe ici et là, dans cette efflorescence de brume, dans cette imperceptible montagne, dans cette langue de terre habitée par de fantomatiques arbres, dans l’étendue d’eau parcourue de la sombre ponctuation des canards, dans son friselis rencontré à l’approche souple de l’air. Cela se donne et jamais ne se retire le temps que la conscience en éprouve le moiré d’une soie, ses fils entremêlés dans la joie, le luxe de son étoffe. Cela vit et ne donne pas son nom. C’est à soi d’en reconnaître la discrète présence, d’éprouver l’inestimable don qui nous est fait de percevoir la jouissance dont elle est habitée à seulement être selon une faveur toujours renouvelée.

 

   Innommée.

 

   L’Innommée jusqu’ici, la mystérieuse apparition à la limite d’une visibilité, voici que l’on commence à la sentir, à en éprouver l’inimitable texture. L’Innommée se manifestant, alors  s’institue la nécessaire distance, la mise à l’épreuve, le regard juste. Mais dans la confiance, la disposition à recevoir, la gratitude par rapport à tout ce qui libère et porte l’âme en son habiter, cette plénitude qui jamais ne se dit en mots. Seulement en douces irisations, en effleurements, en palmes intuitives qui flottent dans l’aire libre de l’espace, dans la feuillée inventive du temps. L’Innommée ne pourra recevoir de prédicat qu’à la hauteur de cette exigence de retrait, d’effacement de l’ego (cette raideur, cette tension qui font de note présence une fracture dans le tissu du Monde), qu’à l’aune de cet effort de recul et de juste mesure du regard. Oui car c’est de LA PAIX dont nous parlons, non d’un étant contingent qui se dissoudrait à mesure de sa prétention à exister. Nommer la Paix, c’est nommer l’un des héritages les plus précieux. Comme l’on dirait le Bien, le Soleil, la Vertu, la Liberté.

  

    Abondance en acte.

 

   Mais nul n’est besoin d’approfondir notre quête de sens. Celui-ci apparaît de soi : c’est le destin des belles choses que de n’avoir pas à se dire pour rayonner. Une naturelle inclination à paraître dans la clarté, une adresse, un événement spontané qui ne ressortissent à aucune cause, aucune conséquence. Comme si, de toute éternité, cela planait au dessus de nous à la manière d’une comète d’argent traçant dans le ciel la courbe de sa belle aventure. Comme si la Paix était une évidence, une entente prélogique, un accord entre tous les « hommes de bonne volonté ». Une radiance à l’horizon des choses. Une œuvre accomplie. Une abondance en acte.

 

   Jamais d’emblée.

 

   Seulement cette quiétude ne nous est jamais acquise d’emblée. Il nous faut en apprécier la douceur d’écume, le rare, le précieux. Il nous faut une distance. Il nous faut le passage, la relation. De Nous à la Paix, de la Paix à Nous. C’est pourquoi, depuis la rive, dans une manière d’esseulement, cela commence à se déplier, à vibrer dans le discret, à se déployer telle l’ouverture de la sublime rose. Du paysage à nous, ce n’est alors qu’une seule et unique ligne. Nous lui sommes attachés par un fil invisible, portés par une indicible ferveur, déposés dans cet écrin qui ne semble là destiné qu’à nous accueillir, à nous déposer dans l’orbe d’une contemplation.

  

   Nous sommes ailleurs.

 

   C’est cela le sentiment de paix : être en relation directe avec les choses, sans reste, levé au monde à la faveur d’une harmonie qui devient notre propre calque. L’intervalle qui, de nous au paysage, du paysage à nous, s’installait tel l’infranchissable, voici que tout ceci se dissout, replie ses rayons, abaisse ses antennes, enroule le tapis sur lequel nous n’avancions pas, faisions du surplace. Si nous laissons droit à la vérité de la paix, la conséquence en est immédiate qui nous place en rapport direct avec la personne, la chose, la nature, le paysage qui nous regarde et attend d’être reconnu en tant que ce vis-à-vis qu’il nous tend, ce visage qui ne trouve écho que dans le nôtre. Accords réciproques des présences, fusion en l’unique de deux formes qui tendent l’une vers l’autre afin que deux mots isolés parviennent à s’entendre dans l’assemblée, le familier, la phrase qui synthétise et ouvre la possibilité à chacun, Soi, le Paysage, de se dire à la faveur de l’Unique.

   L’Unique étant le creuset où se fondent les affinités en une seule gemme qui éclaire le sens du donné, de l’immédiat, de la conjonction des différences qui deviennent de simples similitudes. De ce point de contact, de cette complicité amicale, la plus ancienne étymologie du mot « paix » témoigne : «concorde, tranquillité régnant dans les rapports entre deux ou plusieurs personnes». Deux indéterminations qui se côtoyaient pour devenir, d’un simple regard, l’espace d’une décision commune, d’un cheminement de conserve. Ma vision crée le paysage qui, en retour, m’assure de mon être, de la réalité à laquelle il recourt nécessairement pour assurer son fondement. Il est de la nature de la personne humaine de trouver une altérité de manière à ce que, de cet écho à elle renvoyé, quelque chose comme un sentiment d’indéfectible présence puisse surgir. Là seulement l’angoisse est mise en veille, le Néant éloigné.

 

    Sommes ailleurs.

 

   Ce qui est étonnant : nous n’avons pas quitté le lieu de notre présence et pourtant nous ne sommes plus à l’endroit de notre corps, nous sommes ailleurs, ici dans le ciel d’or, sur la pente nostalgique de la montagne, dans les membrures sépia des arbres, allongés sur la face de l’eau qu’habite cette belle fluidité, cette incision entre jour et nuit, cette vacance entre veille et sommeil, ce déjà songe qui n’attend que de nous entraîner dans le domaine d’Hypnos, là où se trouve le sans-limite où règne la paix puisqu’ici il n’y a plus d’aliénation, seulement le libre cours des choses dans la fluence docile des évènements.

 

   Libre entente.

 

   Être dans la paix au regard de la Nature c’est entrer en elle et la laisser s’insinuer en nous, sans contrainte, sans efforts, selon la pente d’une libre entente, selon le mode d’un accord permettant aux affinités de faire leurs confluences, de se reconnaître dans la dimension d’un voisinage immédiat. Dès l’instant où nous commençons à l’éprouver, à en ressentir l’incomparable caresse, la paix est le sans-distance avec les choses, l’amitié réciproque (toujours l’arbre, le chemin, la colline sont libres dans leur être par rapport au  nôtre même), la paix est bienveillance, heureuse concorde. Sérénité. Ce qui veut dire : sans trouble. La vue est claire qui unit dans l’éclat d’une identique conscience l’objet regardé et le sujet qui regarde. Plus de début ni de fin. Plus d’avant ni d’après. Tout se donne à tout dans la confiance, l’estime réciproque, la netteté sans faille. Sans doute l’image de la belle amitié est-elle celle qui, en la matière, résume à elle seule cette harmonie de l’Homme et du Paysage. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne à propos de son inaltérable affection envers Etienne de La Boétie. Plus de condition de possibilité, d’affirmation du principe de Raison, d’argutie des Lumières. Tout ici coule de source et les deux Amis descendent le même fleuve jusqu’à la clarté sans fin de l’estuaire. Indicible qui tisse toute amitié des fils de l’invisible, si ténus qu’on ne les voit ni ne les touche, les estime seulement au gré d’une intuition, les devine à l’aune d’une émotion commune, les rencontre dans une félicité identique à vivre l’épreuve du temps, à confronter l’abîme infini de l’espace.

 

   Libre donation du monde.

 

  Lorsque la paix est rompue c’est entièrement de notre fait, en raison de notre conduite dominatrice, de notre tendance d’appropriement du réel, de notre volonté de puissance qui, le plus souvent, heurte de plein fouet ce qui est ici-devant sans possibilité aucune de résister à nos caprices d’enfants gâtés. Il faut, plus qu’un effort sur soi, plus qu’une mise entre parenthèses de son propre ego, une naturelle inclination à laisser venir et advenir tout ce qui vient à l’encontre avec la douce acceptation de celui qui sait toute la beauté du geste d’empathie, de l’emplissement d’être que constitue tout acte d’oblativité, de l’événement resplendissant qui se trouve nécessairement au lieu d’intersection des attentes, cette libre donation du monde qu’il nous faut accueillir en tant que notre ressource la plus sûre afin de nous situer au plein de l’humaine condition et d’en être dignes. Être n’est pas seulement être soi dans l’attitude naïve, mais ouvrir la clairière qui abritera l’Autre, le brin d’herbe, le rayon de soleil, l’aube bleue, la rive noyée dans la brume, la main de l’enfant qui cherche un guide. Tout ceci : ÊTRE, toute cette sublime polyphonie par laquelle se connaître et porter l’altérité à son plus fort coefficient de vérité.

  

   Figure de paix

  

   Le simple prodige de figurer au monde avec, en toile de fond, l’émergence du paysage ne laisse de nous interroger. Mais la paix, comme la liberté ou bien la beauté sont de si vagues concepts que nous en sentons la dimension proprement admirable sans pouvoir en définir les contours, dire le déploiement de leur essence. Il n’y a jamais simple superposition des états d’être, des sentiments, des sensations et ce qui pourrait leur correspondre dans l’ordre du langage. C’est seulement du fond même de l’intuition que cela s’éclaire et produit son flamboiement. Comment dire son amitié pour le lac, le ciel de cendre, l’aigrette blanche à contre-jour de l’heure sans chuter dans la déclamation lyrique, le facile état d’âme, la romance qui ne ferait que nous éloigner de l’objet de nos faveurs ? Alors, afin de ne nullement dire à côté, dans l’approximation ou bien la parodie, il ne nous reste plus qu’à recourir à l’image, à sa puissance, à l’éventail infini d’analogies dont elle est investie par nature.

 

Rives de beauté.

Photographie : Don Hong-Oai

 

 

   Combien cette sublime photographie de Don Hong-Oai, dans la plus pure tradition de l’art chinois antique nous émeut, nous reconduit au plein d’un sentiment esthétique dont l’homme contemporain, la plupart du temps s’exonère, préférant à cette contemplation la plongée dans l’univers virtuel des images fabriquées et des divertissements sans risques, sans enjeux autres qu’une pure illusion. De soi, des autres, du monde. Pourtant il y a tant à voir, à espérer de ce symbole de paix, de ce retour à une Nature originelle que la lumière touche avec la discrétion qui sied aux révélations, aux ravissements, aux essors qui portent notre esprit bien au-delà du factuel, en cette contrée immensément libre, féconde, où plus rien n’a lieu que la beauté.

Rives de beauté.

   De l’image de Livia à celle du Photographe chinois, la poursuite d’un unique sens : nous faire entrer sans délai dans cet indicible qui nous hante comme notre ombre nous suit sans même que nous en percevions l’ineffable présence. Parfois l’image a cette force d’évocation à laquelle le langage, fût-il subtil, ne pourrait appliquer ses habiletés. La parole est linéaire qui déploie les unes  après les autres les stances de sa démonstration. Parfois la fin de la phrase ne se souvient plus des mots-racines qui en ont fondé l’événement. Alors le sens s’épuise à mesure de son énonciation, raison pour laquelle l’exercice de constante relecture s’impose comme activité de synthétisation. Un mot chasse l’autre qui en appelle un autre et ainsi se déploie cette roue immense de l’interprétation qui est constamment à remettre à neuf, faute de quoi la formulation se dissout dans son propre procès.

   Bien évidement, mettre en rapport langage et image n’implique aucune espèce de hiérarchie. L’un évoque, l’autre montre, même si toute expression verbale est, en soi, geste de monstration. Seulement le pouvoir de l’image est plus immédiat, plus tendu vers une globalité de la désignation du réel. Chacun à sa manière, langage, image comblent le vide d’une connaissance en direction de laquelle tout sujet est tendu.

 

   Littérature, poésie, musique : trois états de la paix en son inépuisable ressource.

 

   * Littérature.

 

   Ecoutant Jean-Jacques Rousseau décrire la pure félicité dont il est envahi dans la « Cinquième Promenade » à la seule évocation du Lac de Bienne et, déjà, nous sommes avec lui, sur ces rives qui enchantent et mettent l’âme au repos :

 

 « …le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »

  

   * Poésie.

  

   Lamartine dans le poème « Le Vallon » nous entraîne également dans le cœur de cette nature « amoureuse » dans le « sein » duquel (combien l’image est maternelle et maternante), nous trouvons réassurance, « silence et paix », ces points d’ancrage sans lesquels nous ne serions pas au monde :

 

« Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;

Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,

Me couvrent tout entier de silence et de paix. »

 

  

   * Musique.

 

  « Retrouve, mon âme, ta sérénité » : voici le bref commentaire que l’on pourrait faire du sublime « Clavier bien tempéré » de Bach, (Prélude et fugue en ut majeur BWV 846), ce chef-d’œuvre dont Schumann goûtait quotidiennement l’inépuisable nourriture. Il écrit : « La musique doit à Jean-Sébastien Bach autant qu'une religion à son fondateur », jugement dont Michel Rusquet précise dans « Le temps de Bach », que  « c'est à coup sûr en pensant avant tout au Clavier bien tempéré qu'il fit cette déclaration de foi ». Or déclarer sa foi est un acte d’une telle piété qu’il ne peut trouver son site que dans le calme, l’apaisement d’une âme libérée de toute contrainte, de toute aliénation. Un acte de foi est libre ou bien il n’est pas.

   Parlant de cette œuvre magistrale, Guy Sacre en fixe les points les plus essentiels : « Peu de musiques comblent si fortement la raison et le cœur ensemble (…) Ces pages qui se proposaient d'explorer le cercle de la tonalité, jusqu'en ses terres inconnues, ont fini par parcourir un atlas plus rare et plus important, celui des émotions humaines. Elles ne sont pas seulement chose de beauté, chose de savoir, mais jalons d'une quête, où le spirituel et le sensible se fondent indissolublement ; elles reflètent notre être dans sa prodigieuse et douloureuse diversité, dans ses ténèbres comme dans sa lumière. »

   Ici semble apparaître une contradiction qui entamerait l’image de paix que nous proposons au regard de cette musique. L’être reflété « dans ses ténèbres » semble faire signe vers le constat affligeant d’une déréliction. Mais penser ceci reviendrait à occulter la part de lumière qui lui est associée. Toujours la clarté possède son revers d’ombre. Une nouvelle fois il faut en appeler à la ressource de l’étymologie qui nous présente la paix comme ces «rapports calmes entre concitoyens, absence de troubles, de violence». Voici qui devient éclairant. Parler de paix c’est, en creux, faire surgir la figure du « trouble », de la « violence ». Aucune réalité ne saurait se donner sous les auspices d’une pureté sans tache, d’un idéal que rien ne pourrait remettre en question. Toujours, au fond du sentiment le plus pacifique, le souvenir d’une tempête, d’un déchaînement, d’une fureur. Il n’y a nul joyau existant au monde qui ne contiendrait en son intime l’empreinte d’une impureté. Ce qui importe c’est que dans le combat, dans l’affrontement dialectique, ressorte en propre avec suffisamment de pertinence la face éclairée, non celle sombre où se préparent de sournoises attaques.

 

   Musique, image, langage.

 

   Demander à la musique de témoigner d’un sentiment nous place dans la même perspective que celle de l’image dont le sujet  a été évoqué plus haut, essentiellement dans sa relation au langage. La musique est une forme qui enveloppe, totalise, synthétise alors que les mots se temporalisent d’une façon séquentielle, un mot chassant l’autre et le recouvrant de sa propre densité, l’occultant en quelque sorte. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de faire le commentaire d’une image, d’une composition musicale. Là où les repères iconiques, les sèmes mélodiques s’annoncent dans la spontanéité, l’immédiateté de leur être, les phrases peinent à en rendre la saveur originelle. Jamais, entre musique, image, langage, d’équivalence formelle, seulement une manière d’écho, un cheminement parallèle, un essai d’approcher le cœur sensible du chromatisme, du polyphonique.

  

   Clavier bien tempéré - Du prélude.

 

   Ecoutant le prélude on est d’emblée saisis par l’inépuisable ressource du clavecin, sa naturelle disposition à nous appeler auprès du primesaut, du caprice, de l’imaginaire, de l’ouvert qui rayonne et s’annonce comme ce qui nous distraira de notre être, seule façon d’être en paix avec notre propre présence. Le clavecin, sa rutilante diction, la fluidité de ses heureux enchaînements ne laisse jamais de vacance où pourrait trouver à se loger la tristesse, fleurir les pétales vénéneux de la mélancolie. Tout si uni, tout si assemblé dans le recueil de soi, une note appelant une autre, une note jouant en écho avec sa voisine, mais aussi avec l’ensemble des autres notes, étonnante constellation par laquelle le sens se trouve accompli jusqu’en sa plus intime manifestation. On est constamment repris par la belle fluence du rythme, cette soie, cette évidente générosité, cette invite à une fusion de toute chose dans ce qui entoure et se donne à la façon d’une sphère, ce visage accompli où tout conflue dans un même ordonnancement. On est soi, on est la note ici, l’autre là-bas, l’étoilement de l’être en sa profusion. Oui car une telle musique dilate qui nous sommes et nous remet dans l’aire d’une liberté. Ecouter, c’est à chaque fois redécouvrir, faire l’expérience à neuf, explorer de nouvelles nuances, éprouver la gamme infinie des sensations. Jamais de rupture qui nous révèlerait notre dimension aporétique, jamais de faille par laquelle connaître la douleur d’une finitude. Pour autant nous ne les oublions nullement, les mettons en repos seulement.

  

   Ce lieu de pure félicité.

 

   Croit-on à un suspens et alors le prélude vient nous enlever notre doute, nous rassurer, nous pacifier. C’est le clair, le lumineux, le blanc, le cristallin qui s’annoncent comme tonalités fondamentales de l’être. Cela ressemble à un susurrement amniotique, reflet de notre habitat originel, liquidien, c’est la mesure pleine de grâce d’un lieu protégé, seulement accessible à la faveur du cœur, disponible à la pointe de l’âme. Nulle plaie, nulle blessure qui viendraient ternir ce lieu de pure félicité. A-t-on jamais mieux décrit la terre d’Utopie à laquelle nous rêvons tous depuis avant même notre naissance ? A l’harmonie qui coule du Ciel et enveloppe la Terre de sa parure si douce qu’elle est l’attouchement d’une joie, un flottement à l’intérieur même de ce qui se comprend sans qu’une souffrance conditionne son apparition : dépliement d’un calice de fleur immaculée dans le jour qui vient. Une fois le prélude entendu, il nous habite de l’intérieur, nous féconde, nous fait l’offrande d’un inépuisable sentiment d’existence, fertile, sans limites.

 

   Clavier bien tempéré - De la fugue.

 

   La fugue dont on dit qu’elle est la forme par excellence. Mais qu’est-ce qu’une forme ? En voici la définition première : « aspect visible de quelque chose, apparence extérieure ». Mais cette définition se heurte vite à un écueil. Cette chose dont il est question demeurera anonyme, insaisissable tant que nous n’aurons pas accès à son intérieur, là où se livre sa chair luxueuse, sa dimension parlante. Ainsi de la fugue qui demeurera sur le seuil de notre conscience tant qu’on ne l’aura pas appréhendée de l’intérieur. Ecouter de la musique n’est nullement se laisser effleurer par une mélodie, côtoyer par ce flux de sons qui fuit à mesure de son émission. Ecouter en son sens plein nécessite d’entrer en rapport direct avec ce qu’elle veut nous dire, éprouver sa pulpe interne, devenir soi-même un élément de cette fugue, être note vibrante, accord, harmonie. Être de la musique et le nôtre étroitement enlacés. L’un se nourrissant de l’autre. Musique et Nous sans partage, sans différence.

  

   Se réveiller de soi.

 

   Alors peut se laisser percevoir l’unique d’une expérience, l’exquis d’une manifestation qui nous concerne tout entier et nous révèle la dimension de l’art en sa force fécondante. Après l’écoute nous avons été augmentés de son mystérieux langage, nous en sentons les ramures mouvantes, en éprouvons le subtil parcours. Ecouter vraiment est ceci qui nous restitue à une cadence intime que nous avons peut-être perdue. Le temps présent est si opaque qui phagocyte notre être et le densifie, le réifie, tant est si bien que son poids métaphysique lesté par les ans ne nous questionne même plus. Ecouter la fugue est se réveiller de soi, entrer en communion avec cela même que nous avions laissé sur le bord du chemin, une juste compréhension des chose que revendique toujours la manière d’exister sur Terre.

  

   Métaphore ouverte.

 

   L’écoute de la fugue est soudain cette réalité tangible, infiniment présente qui s’écoule en nous avec sa persuasion de métaphore ouverte : libre gaieté du ruisseau qui court et bondit sous le frais des ombrages. Sur ses rives on devine des femmes en crinoline dans la mouvance du jour, des hommes en chemise, des enfants joyeux faisant tourner la corolle de leurs ombrelles dans l’air vif, printanier. Longtemps on demeure sous cette voûte criblée de lumière, longtemps on se laisse porter par la fugue enlevée, joyeuse, par ses trilles de notes cuivrées qui s’emmêlent et bondissent, évoquant la farandole enfantine, les rires clairs, les sons de cristal suspendus en grappes dans le ciel qui vibre et attend le prodige qui ne saurait tarder, qui a lieu sans délai entre lui qui s’illumine et nous qui resplendissons à seulement écouter la dimension de la pure beauté. Parfois comme une hésitation, une respiration qui se reprend, une voix sur le bord d’une confidence, une grêle suspendue puis cette pluie qui crépite et appelle à aller la rejoindre dans l’événement gracieux d’une surprise, dans l’indicible qui pourrait s’installer entre deux sons que le rythme emporte avec lui comme son essence la plus précieuse.

 

   Inépuisable ressource.

 

   Ici est le contraire de la stupeur, de l’angoisse fondamentale car tout demeure toujours ouvert, offert, immensément disponible. La mélodie, nous l’attendons, nous la devinons mais sa richesse excède toujours le pouvoir de tout imaginaire. Toujours un monde se présente dans l’inépuisable ressource de son être. Comment alors ne pas être en paix avec soi dès l’instant où toutes les tensions ont été résolues, les conflits écartés, les luttes intestines abolies ? Et puis « fugue » ne voudrait-il pas dire ici « jeu de l’amour et du hasard », cette « impression que chaque voix fuit ou en poursuit une autre », mise en scène subtile de l’attente, du désir vacant, du manque qu’une plénitude vient combler à la seule force de sa bienveillance, de sa délicatesse, de sa suggestion, son évidence plutôt que de son insistance.

  

   Art du contrepoint.

 

   La fugue ou l’art du contrepoint ne peut être qu’une mise en forme du mélodique et du mélodieux puisque son principe repose tout entier sur l’accord, l’alliance, la convergence affinitaire des voix plurielles qui en composent la trame. De ceci ressort un profond sentiment d’unité, de fusion, d’harmonie dont Jankélévitch se fait le messager dans « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien » : « Le contrepoint lui-même a une âme, en ceci que le parallélisme de ses voix a été expressément réglé note pour note par une volonté musicienne qui fait chanter ensemble ou converser plusieurs parties mélodiques également expressives, et pourtant l'une sur l'autre brodées dans le colloque vivant de la polyphonie ». (C’est moi qui souligne).

   Or comment des situations de « chanter ensemble », de « converser », de « colloque » pourraient-elles avoir lieu en dehors d’une réelle et immédiate fusion, d’une entente, d’une coalescence des essences concourant au sentiment aussi rare que précieux d’une paix ouvrant le domaine de tous les possibles, à savoir être auprès des choses sans délai, sans distance, dans la chair féconde de leur paraître ?

   Des « rives de beauté » que nous propose Livia, au « Clavier bien tempéré » de Bach, en passant par la photographie de  Don Hong-Oai, le lac de Bienne de Rousseau, « Le Vallon » de Lamartine, c’est toujours de la même rencontre dont il s’agit, faire de la paix le creuset dans lequel l’humain, trouvant son propre, se révèle comme l’exception qu’il est, une singularité rejoignant un universel. Alors il y a accord. Alors il y a plénitude. Alors il y a SENS.

 

 

 

 

 

 

 

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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 18:09

 

Les ailes peccamineuses du désir.

 

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                                            Photographie de Marc Lagrange

 

 

     Observant cette image, ne serions-nous pas saisis d'un doute ? Non par rapport au réel,  cette mise en scène  l'excluant d'emblée mais seulement au regard d'un imaginaire qui s'imposerait afin de mieux inverser l'ordre des propositions. Des propositions morales, des conventions éthiques. Il y a comme un surgissement peccamineux nous affectant en tant que Voyeurs. Non que le sujet suggère quoi que ce soit nous inclinant à verser dans un facile érotisme. Car, ici, Eros n'a pas sa place. Du moins d'une façon apparente. Il s'agit essentiellement de faute commise, d'abord par nous depuis la clairière d'où nous apparaît ce clair-obscur, à partir duquel nous nous laissons aller à une coupable curiosité.  Ensuite de celui dont on n'aurait pu la supputer, à savoir du Clergyman, engoncé dans sa sombre vêture. Pris en FAUTE.

  Car c'est bien de cela dont il s'agit, de la chute dans le péché, l'image en constituant la vibrante métaphore. De la chute de la vertu en voie de succomber aux supposés délices du vice. Rien n'est encore joué qui maintient la situation dans une manière de dramaturgie. Là est la force hypnotique de l'image. Ici, tout est dit en  un bichromatisme, dans un jeu alterné d'ombre et de lumière, partition minimale où inscrire la flamme du désir en même temps que l'eau virginale, l'essentielle pureté. De n'avoir point péché, l'homme est coupable. Car comment se refuser à tant d'innocence, comment réfugier son orgueil ailleurs que dans le sein de cette efflorescence printanière s'offrant dans un geste purement liturgique ?  Lui : attitude primesautière s'il en est, bien peu disposée à recevoir quelque indulgence.

  Lui, dans son apparente froidure est celui qui porte les stigmates du refus, de l'inconnaissance de l'Autre. Eve est dans le désir qu'Adam tient à distance. Seuls, chez lui, s'épiphanisent deux territoires dont on ne peut presque rien dire, si ce n'est leur réserve, leur immersion dans la ténèbre à l'entour. Visage anonyme au regard illisible, main ouverte en éventail, mais gauche, dans l'hésitation, le retrait. Certes une jambe est tendue mais qu'emprisonne un austère soulier noir, alors que l'autre est réfugiée sous l'assise du banc, comme accablée par la tâche à accomplir. Y aurait-il danger de fusion dans un espace commun ? Comment confronter l'inconnu ? Comment s'aventurer, franchir la limite alors que l'angoisse nue, blanche, fait votre siège ?

  Quant à elle, la Jeune Femme, possiblement vierge, en témoignent le chaste croisement des bras, le doux chevauchement des jambes, l'attitude hiératique que vient souligner la blancheur du chemisier, des mi-bas de communiante, se tient dans une posture semblable à une cariatide, projet avancé mais discret d'un édifice désirant n'osant encore s'ouvrir à l'espace d'une troublante effraction. Mais  il serait illusoire de s'arrêter à ce geste d'innocence. Les jambes longues et amplement dénudées, la très courte vêture enserrant les hanches, le bassin, viennent dire la proximité  de la géographie amoureuse, la luxuriance de ce qui, encore dissimulé, ne demande qu'à surgir au plein  jour. Et le regard, s'il n'a pas le doute, l'interrogation de celui du Presbytérien, n'en procède pas moins d'un certain mystère en même temps que d'une demande muette alors que le jugement de Celui qui lui fait face en son énigme est sur le point d'être révélé. Sans doute la mansuétude ne sera nullement convoquée à son endroit.       

  Comment, en effet, admettre ce retrait, cette absence souveraine, pendant que les battements de la vie se font plus pressants, que l'aiguillon de la connaissance infinie taraude les chairs mieux que ne sauraient le faire l'insistance de l'art à signifier, l'urgence de l'histoire à faire s'emboîter les événements ? Comment rétrocéder dans un mutisme qui refuse de nommer ce dont il procède, qu'il souhaite, feignant de l'ignorer ? Ou bien alors est-ce simplement stratégie, essai de reflux d'une lame de fond afin de mieux la livrer à ce qui s'étoile parmi le réseau complexe des nerfs, à ce qui illumine les cerneaux apatrides du cortex, à ce qui sourd pareillement au geyser longuement contenu parmi les glaises de la terre et qui, se libérant dans l'éther n'en est qu'une sublime turgescence ? L'homme irrésolu, acculé à l'ombre, tassé sur son banc, toisé par le regard qui condamne et réclame en un seul et même empan de la passion, cet homme est-il seulement conscient de l'événement sur le point de surgir ou bien a-t-il le pressentiment de la mort à éviter mais qui surgira dès les braises éteintes ?

  Il semble qu'il n'y ait point d'issue. Ne pas céder à la pulsion est aussi thanatogène que de s'y précipiter dans un genre d'aveuglement souhaitant éviter la profération de la seule question qui vaille : l'existentielle confrontée à la non-existentielle. Car tout désir est toujours amputé avant même d'être entamé, recelant en ses plis la confondante dialectique d'une fiction se refermant sur cela même qu'elle ouvre. L'image nous y convie à la mesure de sa simplicité, de son insoutenable immobilité. Ne serions-nous pas les spectateurs d'une tragédie où les acteurs sont condamnés, par avance, à n'être que des personnages absents d'eux-mêmes, fantomatiques, manières de mimes s'observant en chiens de faïence ? Car aimer, c'est dire et dire c'est ouvrir la parole aux significations multiples ainsi qu'à leur contraire, le néant qui se réserve toujours dans quelque parenthèse, attendant le moment de surgir afin qu'un sens soit rendu à ce qui précède toujours le langage, à savoir l'espace du rien où tout s'abreuve et rayonne. Car alors, comment pourrions-nous donner sens à l'art, à l'écriture, à la poésie, à l'amour si tout était plein, fécond, sphérique jusqu'à l'excès ?

  A tout cela qui vient à notre encontre, il faut toujours l'espace du vide, du nul et non avenu. Alors peuvent apparaître les nervures, les poulies, les coulisses, les tréteaux, le praticable sur lequel, tous, le sachant ou à notre insu, nous jouons une étonnante pantomime, laquelle est tout juste semblable à "la petite mort" à laquelle nous n'échappons qu'à la remettre constamment en scène. Et ce petit pas de deux est une simple concrétion de la métaphysique, un genre de saynète où l'Impalpable nous effleure de son aile forcément et férocement céleste.  Car nul ne saurait mieux dire que ce fugace et fragile au-delà auquel les Amants goûtent comme à la plus mortelle des ciguës qui soit. Il n'y a pas de jouissance qui ne soit travestie en son revers abyssal, pas de conquête ou de gloire aussi minces fussent-elles qui n'attirent dans leurs mouvances la spirale de la chute.

  Etrange comédie, sublime confessionnal avant que l'acte de contrition délivré par l'Aimée ne libère l'Amant de sa coupable prostration. Les quatre prie-Dieu tapis dans l'ombre sont comme une supplique adressée aux Amants, afin que délivrés de l'idée du péché, ils puissent enfin se livrer au plaisir de la chair. Mieux que l'exposé de la faute, la tension de l'image nous maintient dans un suspens qui en sera le seul épilogue possible. Toujours le désir est inscrit dans une attente. Toujours un en-deçà, toujours un au-delà.  

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24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 18:04
Trois cris fondateurs du destin humain

Détail du « Cri »

Edvard Munch

Source : Kazoart

 

***

 

 

    Sous la dictée du « Cri » d’Edvard Munch, nous chercherons, dans cet article, à repérer tout au long du destin humain les moments où, saisi au vif de son existence, l’homme profère cette clameur toujours à double sens, accueil et rejet de l’événement qui se montre à lui aussi bien dans son offrande que dans son retrait.

 

   Ouverture du monde ou la chambre aurorale

 

   C’est de l’intérieur des choses, de l’intérieur du monde, de l’intérieur de l’humain qu’il s’agit de saisir cet univers inconcevable qui précède l’émergence au jour de celui qui n’est encore qu’une simple forme en voie d’être, non encore advenu à l’entièreté de sa présence. La niche est bleue aigue-marine jusqu’au sombre outremer en passant par la valeur moyenne de maya. Celui-qui-devient est une simple boule de chair rose, translucide par endroits. La tête est énorme par rapport au corps. Bras et jambes, quatre brindilles qui flottent dans la rumeur aquatique. Les paupières  sont encore soudées et les yeux sont des pierres sourdes qui, peut-être, ne sondent que le mitan du corps, cette gelée où tout semble encore dans la plus grande indistinction. Puis le temps passe, un temps d’ondoiement et de bienheureuse inconscience. Bienheureuse parce que, sans nul doute, la conscience, fût-elle embryonnaire, dessine déjà les premières traces de la tournure de l’exister. Nul autre bruit que, déjà, les premières pulsations du cœur, cette étonnante minuterie qui compte les pas du  cheminement terrestre.

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri du nouveau-né

Source : Michel Clouscard

 

Puis, bientôt, les premières contractions, l’agitation de cette mer bleue intérieure, les vagues par lesquelles l’expulsion s’annoncera à la façon dont un lieu de repos devra être quitté sans possibilité de retour aucune. Puis l’ouverture d’une porte, la lumière soudain, le tohu-bohu du monde extérieur. Puis un bruit qui se superpose aux autres bruits, les surpasse en puissance, les annihile en quelque sorte. Bruit de la vie en son irrépressible déploiement. Le nouveau-né en son surgissement est cette longue plainte qui semblerait ne pas avoir de limite. L’air est entré violemment dans les alvéoles, sorte de bélier ne respectant rien d’autre que sa volonté d’imprimer dans le dedans la volonté du dehors. Il faut vivre à tout prix, autrement dit expulser le néant, le refouler dans les illisibles fosses où il gît en son essence. Cri qui annule la mort et déchire la toile immensément tendue du monde. Cri paradoxal par où la vie, cet inestimable gain,  se donne dans un indescriptible et douloureux effort. Comme si le nouveau venu s’extrayait de sa fibreuse tunique de chrysalide.

   Déjà se joue le grand écart, l’immense tension métaphysique entre le lieu d’où l’on vient, le lieu où l’on va, identiques mystères, terras incognitas qui encerclent la passée humaine. Le visage du prétendant existentiel dit, en un seul et même rictus, l’étonnement, la souffrance, la perte d’un espace de sérénité, l’angoisse dont l’environnement est saturé comme si, vivre, soudain, devenait cette immarcescible tâche dont il faudrait s’acquitter jusqu’au terme d’une libération. Regardant cette évidente contrariété post-natale, nous ne pouvons nous retenir d’envisager pour cette existence à peine éclose les moments de pure joie qui suivront. Il n’en demeure pas moins que le moment inaugural de la naissance est cette manière d’intense tellurisme dont jamais, sans doute, le récipiendaire n’oublie combien l’arrivée parmi les hommes s’est inscrite sous le signe de la douleur. Heureusement ce rictus s’effacera bientôt laissant la place à la grâce de cet âge nouveau.

 

    Plénitude du monde ou la chambre zénithale

 

   L’été bat son plein. Au loin sont les cigales qui cymbalisent à l’envi. Les pommes des pins craquent sous l’ondée solaire. On se terre dans les maisons aux murs épais, sous l’abri séculaire des grands pins parasols.

 

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la jouissance

Source : Le Digital Pour Vous

 

   Sur les plages de sable blanc, au creux des anses marines où battent les eaux d’émeraude, les corps halés fendent l’eau, plongent jusqu’au fond, là est le seul répit, parmi les poissons bigarrés qui folâtrent et dessinent les arabesques d’un bonheur simple.  On hésite à ressortir tant le ciel est blanc, livré au supplice de la foudre. On boit et mange dans de grandes salles aux plafonds de larges solives blanches. Le vin rosé calme l’irritation de la gorge. La pizza aux anchois et olives inonde le palais d’un suc généreux. Les travaux sont arrêtés pour la pause méridienne. Plus tard on ira faire une sieste salvatrice.

   Quelque part, dans le creux d’une chambre peinte à la chaux, elle fait penser aux cellules des habitats troglodytiques, les amants se sont retrouvés pour célébrer l’été, son chant dionysiaque, ses enroulements de pampre telle l’exubérance qui préside aux cérémonies. L’homme, la femme, ne sentent nullement la chaleur. Ils sont bien au-delà dans un lieu sans attache. Sur leurs corps douloureux, l’amour a déposé les stigmates du désir-plaisir, les sourdes puissances de la volupté. Ils sont occupés à faire de leur tumulte de chair cette incroyable scène où se joue l’espace lyrique de l’effusion en même temps que celui, plus souterrain, de la tragédie. Leurs membres sont emmêlés de manière si étroite qu’on ne sait plus qui est qui et leur rencontre est fascinante fusion. Le monde est loin, très loin dont ils ne perçoivent plus l’incessant bourdonnement. La lumière, ils ne la ressentent qu’à la manière d’un bourgeonnement qui fleurit le dialogue concertant de leur sexe. Il y a une telle harmonie à flotter dans ce lieu de délices. Peut-être, en leur hauturière dérive, quelques images de leur vie intra-utérine viennent-elles les effleurer comme pour leur rappeler leur origine ? D’identiques délices au centre desquelles la conscience ne s’arrime plus à rien d’autre qu’à son propre vertige.

   Des nappes chaudes battent contre les vitres, des mouches bombinent au plafond, leurs ailes vibrent pareilles à des anches d’instruments. La clarté bondit dans la cage peinte à la chaux. Là-bas, sur le linge blanc, se déroule un étrange sabbat qui se dit en termes de peau et de chair, en mots  poétiques, parfois en dialecte aussi violent qu’incompréhensible. Il semble y avoir correspondance entre l’excès de la saison temporelle et celui de la saison des corps. Comme une horde de chaleur avant que l’orage n’éclate, que de grosses gouttes n’envahissent les ruelles, que les premières cataractes ne transforment les modestes rus en fleuves dévastateurs. Il y a soudain atteinte d’un point d’acmé, phosphorescence  des anatomies, soulèvement lyrique dont quelque chose va surgir qui sera un événement aussi brusque que limité dans le temps. Les respirations sont courtes, au bord d’un étourdissement. L’architecture des corps est dans une insoutenable attente, la clef de voûte résiste et ne souhaite que de céder sous son propre poids. Réaliser les conditions d’une anastrophe, inverser l’ordre du lexique, donner un nouveau sens qui aille par delà la naissance, par delà la mort. Les bouches sont ouvertes par lesquelles l’air siffle et râle, les lèvres sont tendues, on dirait des archets de violons et, subitement, c’est un cri continu, entrelacé, qui surgit des gorges et envahit la pièce à la façon d’un raz-de-marée. Sur l’ensemble de la terre il n’y a plus que cette lutte et son insoutenable plainte qui flotte infiniment sur la ligne de partage entre, l’adret et l’ubac, la lumière et l’ombre. la vie et la mort.  Le cri d’amour est toujours chant du cygne. C’est pourquoi, toujours nous voulons le reconduire afin que le destin étant écarté, il ne nous fonde dessus tel l’oiseau sur sa proie.

 

   Fermeture du monde ou la chambre crépusculaire

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la Mort

Momie chachapoya

Source : Kazoart

 

 

   L’homme est vieux, perclus de rhumatismes et la lumière ne franchit la porte de ses yeux qu’avec une infinie lenteur. Le temps qui, autrefois, était celui de l’exultation, de la vitesse, est devenu étrangement étroit, eau morte de lagune à la figure plombée. Temps si lent qu’il semblerait n’avoir nulle fin. Temps qui s’étire et la pâte de guimauve, au loin, n’en finit pas de produire ses atermoiements. L’homme n’a plus de réelles attaches avec l’exister, avec les travaux qui en égaient la longue perspective. Aussi, il occupe ses journées à ne rien faire : feuilleter les pages d’un journal sans vraiment les lire, parcourir les caractères d’un livre sans en bien saisir la portée. La plupart du temps il se confond avec les murs de sa chambre dont il ne quitte guère plus les généreux pans d’ombre. Cet atteint-par-les-ans végète au rythme des secondes qu’il égrène telles les perles d’un chapelet. Parfois quelques brusques réminiscences traversent la banlieue grise de son cerveau. Cela fait de petites flambées, on dirait des hésitations de lucioles dans le soir qui vient. Il pense à la lecture, aux amantes, aux longues promenades sur les plateaux semés de vent. Il pense à quelques anecdotes entre amis. Ils sont si loin maintenant qu’il ne parvient même plus à dessiner les traits de leurs visages sur l’écran dépoli de la mémoire. Il vit dans le flou comme d’autres vivent dans l’agitation. Il attend que le temps fasse son office de mort. Qu’attendrait-il d’autre puisque son corps exténué ne saurait être le réceptacle que de maladies sournoises et de pertes sensorielles qui, de plus en plus, le plongent dans un univers sans couleurs et sans bruits.

   Un jour il s’allonge avec l’intime certitude que sa fin est venue. La mort, il la sent rôder alentour, pareille à un gros frelon noir dont il éprouve le battement pressé des ailes. Cependant il est calme. Cependant il est serein. Enfin il va être délivré de ce temps qui lui pesait, des angoisses fondamentales qui s’agitaient dans son cerveau et le rendaient pareil à une ruche folle. Les lianes de la mort il les sent qui se collètent à ses membres, les ligaturent. Les lianes, il les sent autour de sa poitrine, étrange résille qui, déjà, le métamorphose en momie. Sa respiration est de plus en plus courte, haletante. Il cherche des goulées d’air au-dessus  de son visage mais qui se refusent à lui, girent tel un vent mauvais. Il en perçoit le signe abstrait pareil à des ailes de freux avec leurs rémiges de suie. Soudain, le peu de conscience qui lui reste enregistre l’ultime souffle d’air qu’il lui sera donné de posséder en tant que le bien le plus précieux. Il ne sait combien de minutes le supplice va durer, s’il sera encore conscient au-delà de ceci même qui s’annonce comme la dernière parole de la finitude. Verra-t-il ce grand tunnel blanc immergé de douce lumière tel que prétendent l’avoir vu ceux qui disent être allés jusqu’à la frontière de la mort ? Verra-t-il autre chose que son âme enfin révélée ? Autrefois il lui attribuait la forme d’une vague faucille ou bien d’un boomerang. Peut-être pour la simple raison d’un retour à soi de son principe vital, peut-être ? Qu’entend-il subitement ? Mais que peut-il entendre puisque, déjà, il bascule pour bien plus loin que lui, dans des territoires sans nom où braise et cendre se mêlent dans un bizarre maelstrom ?

   Mais d’où vient ce cri terrifiant qui a empli la cellule de sa chambre et fait écho sur les murs, on le dirait venu d’outre-tombe et sans doute l’est-il ? Ce cri est celui des épousailles avec la mort. Il en a la stridence, le bruit de scie musicale que doublent les bruits de voix spectrales. L’Homme-Cri, la Mort-Cri, une seule et même alliance sépulcrale qui tire tout hors les murs et s’enracine au plus étrange d’une nuit dense. Goélette aux voiles noires que cinglent, que biffent des croisements ossuaires à la folle luminescence. Les voix sont enlacées. Du Mourant, de Celle-qui-l’accueille contre sa poitrine d’os et de sordides clavicules. Les osselets  font leur bruit de claquement de dents. Les dents font leur bruit de claquements d’osselets.

   Mais, vous les vivants, les morts-en-sursis, entendez donc cette complainte pareille au hululement du chat-huant sous l’œil de plâtre de la lune. Il est l’addition du cri du nouveau-né qu’était ce vieil homme et de celui qu’il poussait lors de son accouplement à celle dont il pensait qu’elle le sauverait du désastre, et de celui, enfin, du râle dernier qu’il pousse comme s’il retournait sa peau à la façon d’une guenille. Définitive exuvie au terme de laquelle tirer sa révérence et dire le point final qu’il est devenu parmi le fourmillement des étoiles, l’infinie pluralité du cosmos. Mais ce cri n’est nullement le sien ou bien alors il est repris, dans le genre d’un refrain, par la Mort-Souveraine puisque c’est bien elle qui a toujours le dernier mot, n’est-ce pas mes Frères et Sœurs en existentielle condition ? N’est-ce pas ? Ce rire grimaçant qui est le plus étrange des paradoxes qu’il soit donné de rencontrer : il nous effraie et nous libère à la fois. Est-ce là, sur le seuil infiniment désolé de la disparition, que s’annonce l’essence de la liberté : geôle par laquelle connaître les espaces sans limites ? Aurons-nous encore quelque chose à la manière d’une vision pour témoigner ? Mais à qui, hormis à ce néant qui fut notre mère que nous rejoindrons un jour puisque telle était sa volonté. Telle, était !

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:34

Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   UN LIEU et nul autre

   Souvent, au milieu des brumes de l’hiver, lorsque le Causse se couvre d’un blanc frimas, que les noires faucilles des corbeaux tournoient dans le ciel vide, que les collines à l’horizon dressent leurs tremblantes silhouettes, tu t’évades hors de ton cadre familier qui, pourtant, t’est si cher. Tu t’évades d’une contrée, mais nullement hors de toi. Bien au contraire, tu y plonges avec délectation. Pourquoi ? Mais parce que ton évasion te ramène, grâce à ton imaginaire, au lieu même de tes affinités, en cet endroit qui n’a nul correspondant sur terre, en un site que tu habites comme il t’habite à son tour. De toi à lui, c’est une seule et même onde qui se déploie. C’est le sans-distance qui te prend ici et te situe là-bas, au-delà des belles roches sauvages des Albères, dans ce village blanc, ce village aux mille et un prodiges.

   Le jour lointain où tu le découvris, ouvrit en toi le tremplin d’une réelle addiction. Dès lors, demeurer éloigné de Cadaqués-la-belle, de Cadaqués-la-fascinante n’était pas seulement une épreuve mais une quasi-impossibilité. Il fallait, qu’à intervalles réguliers, tes pas puissent te diriger vers son enclave. Oui, son enclave, son insularité, si vous préférez. Du point de vue de la topologie, Cadaqués est un cul-de-sac, parfois une impasse dont il faut partir à reculons à la saison fanatique du tourisme où les grappes de voitures s’échelonnent depuis les montagnes jusqu’à la baie, flot ininterrompu de curieux qui mettent à mal le calme, la beauté du lieu. Il faut y venir lors des feux déclinants de l’automne, dès que la lumière baisse, répand sa poudre d’or sur les façades chaulées, elles prennent la teinte sublime d’un corail, celui-là même qui tapisse la chair des nacres que leurs valves protègent des assauts meurtriers des vagues. Parfois, des vagues scélérates aux touristes pressés de tout voir, il n’y a guère que l’espace d’un cheveu !

    Donc Cadaqués, déjà ses trois syllabes qui claquent telle une toile au vent, sa consonance catalane, son air de dépaysement sont le signe d’un bonheur que confirment ses ruelles étroites, tortueuses, tracées pour s’abriter du vent, pour éviter que les bourrasques venues de la mer ne viennent altérer la sérénité du village, son image de refuge. Refuge pour les amoureux de beauté, pour les chercheurs de silence, pour ceux qui préfèrent au luxe surfait des villes de villégiature, la vérité simple et inentamable de ce qui se donne dans la pure évidence d’être. Cadaqués, parfois à défaut d’y être physiquement, tu la rendis présente au travers d’un léger décalage du réel, la nommant dans ton travail d’écriture, ‘Caldeya’ ou bien ‘Calentia’, simples appellations mythiques car rien n’est plus exactement addictif que cette légende, cette fable qui prennent sens dans l’imaginaire de celui qui en bâtit la forme souple, infiniment recommencée, ductile, fluctuante au caprice d’un état d’âme, ondoyante selon les flux et reflux de la création. Mais que cherchaient donc les dadas, surréalistes, opiomanes et autres mescalinophiles, sinon la rubescence d’une passion à offrir à leurs humeurs changeantes ?  Sinon à faire venir les lianes d’une folie passagère qui les distrairait d’un réel souvent obtus, scellé à sa propre mutité ?  Sinon ce libre poème à déposer au site de leur sensibilité exacerbée, au seuil de leur inclination à trouver dans la richesse des synesthésies la mouvance qu’ils attendaient du monde onirique dont ils privilégiaient la forme infiniment variable, infiniment gratifiante ? Oui, Calentia-Caldeya t’offrit tout ceci : une présence inestimable alors qu’une longue absence demeurait tapie, loin là-bas, derrière la muraille des Albères.

    Mais, ici, il faut décrire quelques aspects de cette bien étrange addiction, tracer le portrait de ce qui, sans doute, n’était que le reflet des vapeurs soporifiques de la divine absinthe, de la faiseuse de songes verts, de mondes aquatiques dans lesquels se perdaient les visions idéales et utopiques que l’existence ne distillait qu’avec parcimonie, une goutte par-ci, une goutte par-là, mais jamais de flux continu. Or, ce que voulaient les explorateurs de l’invisible, c’était bien ceci, la source à jamais tarie, la fontaine de jouvence synonyme de création éternelle, la Muse fondatrice du poème, du tableau, de la musique, toutes choses qui sont plus éther que matière, qui sont plus combustions célestes que fluide sombre au fond des abysses où la lumière se perd dans d’illisibles oubliettes. Dresser la capiteuse et voluptueuse clarté en lieu et place de ces ténèbres où tout se perd, où le poème devient prose lourde, où la musique n’est plus qu’un vague murmure, où l’écriture devient incompréhensible hiéroglyphe.

   Donc, pour toi, Cadaqués était bien plus qu’une image de carte postale, qu’une légende posée au bas d’une carte. ‘Légende’, oui, mais « récit à caractère merveilleux », tel que précisé dans le dictionnaire. ‘Merveilleux’ qui naît de lui-même, de la rencontre avec ce qui, depuis toujours, attendait d’être connu. Comme si, en quelque sorte, il existait une prédestination dont tel lieu, tel personnage (toi en l’occurrence), devaient actualiser la présence au gré d’une nécessité. Si tu n’avais jamais rencontré ce blanc village de Catalogne, ta vie en aurait-elle été différente ? Seule une réponse affirmative peut refléter la vérité. Nulle alliance n’est gratuite, dépourvue de sens. Et ceci est d’autant plus exact lorsqu’il s’agit d’une conjonction des êtres, ton être rejoignant celui du village qui se donne comme une personne ou, à tout le moins, à la façon d’une entité vivante.

   Oui, ce village a une âme. Oui, cette âme souffre des invasions estivales, des processions des promeneurs, de leurs longs pèlerinages profanes, un glissement contre les choses sans pouvoir jamais les approcher d’un iota. Les regards se posent ici et là, butinent rapidement un pollen frelaté puis partent pour un ailleurs avec la confusion gravée au centre de leur égarement. Mais ce constat ne résout rien, il n’est qu’une écume faisant ses bulles de cristal qui éclatent dans l’air tissé de mondaines apparences. Oui, ta vie en a été changée pour la simple raison que ce lieu s’est insinué au plus profond de toi, y a creusé sa niche, y a semé les spores plurielles des songes, y a répandu les graines qui ont levé en épis, qui se sont métamorphosés à leur tour en froment, qui ont produit ce pain à la mie odorante, à la croûte féconde, inoubliable.

   Octobre est arrivé avec ses matinées fraîches, avec ses brumes bleues qui flottent au ras de l’eau. L’air est limpide, traversé des cris, parfois, des mouettes qui virent dans la baie puis repartent vers le large. Hormis ce murmure de la nature, rien qui dérangerait, troublerait. Depuis la montagne qui domine le village, des écharpes de laine claire descendent vers l’eau, dissimulant en partie la végétation de la garrigue. Il est tôt et les passants sont rares à cette heure. Quelques autochtones vont acheter leur pain au ‘Forn de Pa’. Des chats noirs, ils sont légion ici, glissent au ras des trottoirs. Le grand café ‘L’Amistat’, lieu de rendez-vous de tous les locaux n’est pas encore ouvert. Quel bonheur alors de parcourir lentement ces rues de pavés de schiste noir que relie entre eux une bande de ciment plus clair. Ceci dessine une sorte de marelle où poser l’empreinte de tes pieds vagabonds. Les rues sont en pente, les façades envahies d’une végétation qui fait resplendir le clair-obscur des murs pareils à des falaises. Tu flânes, non seulement dans le corridor des venelles, mais en toi, là où se loge le précieux de la découverte sublime.

   Entre Cadaqués et toi, nul espace qui viendrait s’interposer et pourrait rompre l’harmonie. C’est comme un flux embaumé venu du plus haut du ciel. Il enduit tes joues, taquine ton esprit, pose dans ton âme une belle souplesse balsamique. Lieu pluriel des affinités, espace de ressourcement où tout se dit sur le mode d’une idylle, d’une poésie romantique qui paraît n’avoir ni début, ni fin, une unique parole portant avec elle, telle une nuée d’abeilles dorées, les noms de ces minces rues nimbées d’un fécondant mystère. Tu te plais à énoncer en toi, ces noms qui tapissent ta conscience, la fécondent, l’ourlent de mille faveurs : ‘Calle Bellaire’, ‘Calle Portal d’Amunt’, ‘Calle Llampec’, ‘Plaça de la Creu’, ‘Plaça Arti Joia’. C’est comme si cette litanie lexicale sourdait de toi à la manière d’une sève florale, envahissait non seulement le monde clos de ta chair, mais le portait hors de toi, dans les étranges et fascinantes contrées de l’imaginaire. Impression de flottement radieux à la cime ouverte des choses. Une corolle se déplie et te dit le rare qu’il y a à être ici et nulle part ailleurs. Le lieu de ton être, ô belle et pure addiction, est ICI dans le renouvellement incessant de ceci même qui fait sens à seulement exister, à être là dans la plus claire évidence qui soit.

   Dans la grande Eglise blanche ‘Santa Maria’, ce vaisseau qui fait face à la mer, tu as admiré le grand retable doré. Tu as gravi les degrés de la ‘Carrer des Call’, tu as marché sur son pavage de galets (il est la mémoire de la mer proche), tu as aimé ces jardinières d’où partaient les lianes élégantes des bougainvillées. Et toujours ces façades blanches, rugueuses, grossièrement crépies à la chaux, elles sont l’âme de ce lieu, les génies tutélaires protégeant les habitants des assauts du vent, des brumes du large lorsqu’elles viennent du rivage et nappent d’une fine pellicule toutes les formes, frappent aux portes d’un bleu si profond en même temps que curieusement phosphorescent. En cet instant d’exquis déploiement de qui tu es, y aurait-il un autre événement dont tu serais en attente qui serait affecté de plénitude ? Non, ceci tu le sais en ton intime même, toute union avec le singulier est unique, osmose de la feuille et de l’arbre, fusion de l’eau et de la cruche, emplissement réciproque de ce qui demande et de ce qui lui répond. C’est ainsi, des signes parcourent silencieusement l’univers qui font, ici et là, leurs belles gerbes d’écume, leurs brillants cheveux de comète.

    Longtemps, tu t’étourdis parmi la lumière sourde de la ‘Calle Bellaire’, longtemps tu regardes les grilles de fer forgé des balcons. Parfois un oiseau chante une étrange comptine venue d’une fenêtre, puis le chant cesse, comme recueilli en lui-même, sur le bord ourlé de quelque ravissement. Les portes peintes de bleu électrique sont muettes et c’est comme si personne ne vivait ici, comme si le village ne voulait témoigner que de son passé, effacer le présent, ne nullement penser au futur, il est trop loin, il est trop incertain avec l’oriflamme de son anarchique et illisible progrès. Du haut de la colline sur laquelle repose Cadaqués, tu emplis tes yeux de cette vue imprenable sur la baie. Les toits couleur chair s’inclinent doucement vers le miroir de la mer qui commence à lancer ses reflets vers le ciel. Des barques de pêcheurs dressent fièrement leur proue en direction des sillages qui, bientôt, blanchiront leurs trajets. Au loin, la langue sombre des Albères figure l’anatomie d’un gros animal se rafraîchissant au contact de l’onde si transparente, elle est semblable au vitrail d’une chapelle, une discrétion au creux d’une méditation.

    Cadaqués et son privilège : être le bout d’un sol, un finistère que n’arrêtent nullement les vagues pour la simple raison que la beauté ne saurait avoir de limites, que l’authentique lance ses spirales vers l’infini et se poursuit le long des immenses coursives du rêve. Libre émergence du Cap de Creus, tu admires sans réserve ses immenses roches diluviennes trouées de bulles, elles montent à l’assaut du ciel dans une manière d’envol aussi erratique que monstrueux. Mais, parfois, les monstres sont beaux, doués de pouvoirs illimités. Ici, tu pourrais envisager les exploits d’une mythologie, apercevoir le combat des Titans contre les Olympiens, mais un combat dont il ne demeurerait que les reliefs géologiques dont tout Solitaire apprécierait la puissance tellurique, la confrontation des éléments, l’eau battant la pierre, la pierre se livrant à l’eau. Parfois, tu vas jusqu’au phare, tu emplis tes yeux de sa lanterne à double galerie et tes songes t’emmènent loin, vers la mystérieuse Espagne avec ses corridas, ses femmes au teint d’ébène, ses jardins luxurieux d’Andalousie. Puis tu gagnes, à chacune de tes visites, ce bout de terre utopique, ‘Port Lligat’, minuscule baie abritée de la Méditerranée par ses deux iles, ‘Illa del Correu’ et ‘Sa Farnera ‘

    L’âme artistique de Salvador Dali ne s’était guère trompée en choisissant le lieu où implanter sa maison. N’avait-il exprimé une pensée qui, aussi bien, aurait pu être émise par ta propre bouche ? : « Lié à jamais à ce Portlligat - qui veut dire port lié ‐ où j’ai défini toutes mes vérités crues et mes racines. Je ne suis chez moi qu’en ce lieu ; ailleurs je campe. » Oui, être ailleurs que dans une terre d’élection est un exil, un parcours désordonné de nomade qui n’a nul espace où trouver de repos. Ceci incline en faveur de ce curieux concept ‘d’addiction’ à un village, à une terre, peut-être même à une maison, celle précisément qui recueille toutes tes attentions les plus vives, cette maison simple et blanche ouverte sur le territoire de la mer. Une fois, dans l’une de tes nouvelles, tu lui attribuas le nom de ‘Maison Bleue’ (en raison de la couleur de ses volets, cette nomination simple était la seule possible), située ‘Calle Port de Roses’, lieu d’un possible Paradis. Combien alors, logeant ici, entre ciel et mer, entre terre et soleil, tes fictions se seraient enrichies de tout ce nectar infiniment disponible ! Ce manque-à-être qui, parfois t’habitait, combien il aurait été comblé du vol circulaire des grands goélands, du chant des cigales dans le bouquet de pins proches, de l’odeur des pignes dilatées par la chaleur. Mais, peut-être vaut-il mieux être distant du lieu de son cœur, cette mise au loin attisant les braises de la dépendance. Comment savoir ? C’est quand nous avons faim que la nourriture devient précieuse, la satiété nous ôte tout désir, nous reconduit dans les sillons étroits de l’habitude.

     Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

    L’ART et nulle autre addiction dépassable que celle-ci

   Mais quelle est donc la nature du geste addictif, sinon élire une substance spécifique, la consommer tel un breuvage sacré, attendre avec impatience et bonheur anticipé que l’Olympe soit atteint, que la vie terrestre se mette entre parenthèse, ne laissant subsister rien d’autre que ce lien précieux qui fait du drogué l’égal d’un dieu et du reste du monde un flottement au loin, une irréalité, une poudre se dissolvant dans les bas-fonds des incertitudes ? Donc il faut avoir éliminé tout ce qui n’est pas la substance, faire corps avec elle, ne connaître que ses ténébreuses courbes, ses brusques éclairements, ses scintillements dans le massif sombre de la tête, ses déflagrations dans les fibres armoriées de la chair. Mais ce qui se dit du peyotl, de l’opium, du LSD, peut tout aussi bien se dire d’autres réalités qui, pour être moins connotés péjorativement, n’en sont pas moins des sources de fascination et de jouissance atteintes sans délai. Puisque cet article a pris le parti d’envisager les faits et gestes du quotidien pour sources d’une possible félicité, poursuivons sur cette voie du paradoxe.

   Matin de claire lumière. Une ville dans le monde. Peut-être Paris, Londres, Amsterdam ou bien Sydney. Peu importe le lieu, ‘pourvu que tu aies l’ivresse’. Façade d’un musée. Aspect contemporain. Immenses baies vitrées ouvertes sur l’extérieur. Hauts murs de béton gris. Vastes surfaces blanches qui jouent avec les bandeaux anthracite. Intérieur : éclairage zénithal, salles plongées dans un lumineux clair-obscur. Spots de clarté dirigés sur les œuvres. Tu es un observateur passionné de ces toiles qui viennent à toi sur le mode d’un pur mystère. Tu sais qu’à leur contact, il y a à gagner une zone indistincte entre conscient et inconscient, sur le mince liseré où les choses se donnent sur le mode d’une présence en retrait, dans la banlieue interlope d’une vision fantastique. Tout fulgure et se montre dans une sublime démesure, dans un flamboiement digne de figurer dans les cercles de l’Enfer dantesque. Oui, de l’Enfer. Dans la grande salle vide, il n’y a que toi et le tableau de William Blake, ‘Le Cercle de la luxure’. Nul autre corps, nul autre visage de visiteurs qui t’égareraient, te distrairaient du fascinant spectacle. Tes yeux sont grand ouverts, exorbités comme chez les fous et autres psychopathes pliés sous l’effet d’un violent narcotique, il faudrait leur imposer la camisole de force tellement la démence est plurielle, coruscante, incandescente.

   Sur le fond bleu marine de l’Enfer se détachent les grandes flammes de puissantes torches qu’incline le vent mauvais du Tartare. Ton corps, tu le sens se dissoudre, devenir liane, puis tubercule, puis racine qui plonge loin dans la fosse abyssale de la ‘folle du logis’. Tu n’es plus entièrement à toi. Tu sens tes membres se désolidariser, tu sens la graine de ton ombilic qui te tire vers le haut, de larges ramures s’y déploient, elles font une ombre immense où plus rien de toi ne se rend visible que cet aspect rhizomatique, tellement archaïque. Ça y est, tu es passé de l’autre côté, tu as traversé la vitre opaque des choses, tu en connais le rutilant envers. Ce corps qui, il y a un instant, te gênait en raison de son architecture végétale, voici qu’il vient de se métamorphoser dans cette sorte de gangue souple, infiniment malléable, mi-corps d’argile et de glaise, mi-corps de chair avec sa tunique de peau et ses réseaux infinis de sang pourpre. Tu es toi, autre que toi dans cet étrange présent qui fuit au-devant de toi à la vitesse des comètes dans le vide sidéral. Que redoutes-tu alors ? De connaître une autre terre que celle à laquelle tu es accoutumé ? De demeurer seul dans ce vaste réseau illisible ? Les pages que tu feuillettes au cours de ta singulière déambulation se couvrent de somptueux et attirants hiéroglyphes.  D’être une exception parmi la foule étrangère qui se presse autour de toi ?

    Mais cet étrange grouillement des corps, ces chairs grises qui sentent la Mort (juste un faible souvenir de la vie s’accroche à l’étendard flasque de leur peau), es-tu au large d’elles, es-tu fondamentalement autre ? Non, tu es phagocyté, à moitié boulotté, tu es toi et ces autres qui t’accueillent comme l’un de leurs pairs. Tu es sur cette ligne de crête paradoxale où l’ombre appelle la lumière, où la lumière appelle l’ombre sans que rien de lumineux ou de sombre ne puis être décidé. Tu es en-toi, hors-de-toi, sur cette arête si fine qu’elle ne peut recevoir de nom, être seulement un spectre parmi d’autres spectres à la recherche d’un improbable visage. Es-tu désemparé au motif de cette perte apparente ? Certes, non, ton voyage en cette terre, n’est ni exil douloureux, ni tragique vertical, bien au contraire il est pure félicité, pure liberté d’être là où bon te semble, au passé tissé de luxueuses réminiscences, au futur éclairé de gerbes d’étincelles, au présent arc-en-ciel qui auréole ton front des plus prestigieuses gloires.

   Tu es au centre et à la périphérie du tourbillon. Tu es toi et aussi, en un même empan charnel, Paolo Malatesta baisant fougueusement la joue de son aimée Francesca da Rimini, tu es Lancelot courtisant Guenièvre, tu es l’Amour Courtois en sa tragique destinée. Tu es Brocéliande, sa forêt enchantée, tu es Viviane la Fée et rien ne te trouble de connaître le règne féminin. Rien ne t’arrête. Tu es Dante écrivant ‘La divine Comédie’, tu es Virgile et ‘l’Enéide’, tu es l’épopée dont tu es le héros. Être soi et le monde tout à la fois. C’est de ceci dont tu rêvais avant même d’entrer dans ce musée, de découvrir l’œuvre étrange de Blake, d’y plonger comme l’on se précipite dans le flux d’une eau bienveillante, une eau lustrale dont on renaîtra à neuf avec le carrousel de la vie amplement ouvert devant soi.

    L’espace d’une brève éternité, tu t’es dédoublé, toi autre que toi dans un genre de surconscience qui a peuplé ta tête des météores identiques à ceux qui ornent les têtes des opiomanes et buveurs d’absinthe. En toi, en ton centre irradiant de beauté, tu sens comme une faille ouverte, quelque chose qui demande depuis un lieu auquel tu as eu accès, qui t’attend, dont tu ressens le curieux manque. Tu es pareil à un drogué abstinent qui sent le monde girer autour de lui avec, en son cercle, l’œil inquiétant du vide. Le tableau de Blake, cette immense évasion du réel, est devenu le stupéfiant qui, maintenant, sera ton obsession de tous les jours. Chaque heure qui te séparera de sa fascination, tu ne seras que l’ombre de toi-même, un genre de vibration dans l’éther, de vol hauturier ne pouvant trouver le lieu de son repos. Souvent tu prendras ton envol pour cette altitude où ne volent que les oiseaux de proie, où la lumière coule tel un océan, où les sens se dilatent à l’infini. Ce qui en toi s’imprimera avec la force d’une conviction, c’est que l’œuvre d’art peut être cet opium du quotidien dont tu seras l’obligé satellite. L’art adéquatement abordé est le lieu des plus beaux envoûtements, des magnétiques hypnoses, des extases portées au lieu unique de leur éclat.

   Voici, il est temps de reprendre pied dans ce réel qui, s’il se distend, se métamorphose, ne nous abandonne jamais totalement, sauf pour ceux, dépossédés d’eux-mêmes que sont les aliénés. Ce que j’ai tâché de montrer, tout au long de cette méditation, c’est la possible perspective positive qui pouvait s’attacher à la notion d’addiction, ce terme si négativement stigmatisé. Sans quelque addiction bien sentie l’existence serait trop triste. Fumer une cigarette, boire un alcool fin, demander à l’amour de nous rassurer, méditer sur un chemin de campagne, tresser sa toile imaginaire en suivant le trajet d’une Belle, déambuler poétiquement dans Cadaqués-l’exquise, se perdre oniriquement dans une toile de Blake, ceci se donne à voir à la façon inimitable d’un épicurisme que nulle ombre ne viendrait voiler. Cette liberté-là, cette souple mouvance de notre propre univers, cette efflorescence à portée de l’imaginaire, non seulement nous en sollicitions la venue, la subtile présence, mais elle éclaire d’un jour nouveau tous ceux qui veulent lui confier leur destin. Il n’est que d’essayer ! La vie, en sa confondante profondeur, est addiction ou bien n’est qu’une coquille vide. 

 

 

 

 

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:32
Addiction à la vie (1° Partie)

Lever de soleil

 Baie de Cadaqués

 

Source : Wikipédia

 

***

 

« Accepter d'autrui qu'il subvienne

à des besoins nombreux et même superflus,

et aussi parfaitement que possible,

finit par vous réduire à un état de dépendance. »

 

Friedrich Nietzsche

‘Humain, trop humain’

 

**

 

[Propos liminaire - Le texte qui suit ne doit pas être lu tel une subversion de la texture du réel ou bien en tant que proposition simplement utopique. Son objet vise le problème général de l’addiction, ce phénomène jugé comme une aliénation de celui qui se livre à la consommation de quelque narcotique. Et sans doute se fourvoie-t-on gravement dès l’instant où l’on devient dépendant d’une substance qui, en quelque sorte, se substitue à la conscience, annihilant toute volonté. Cependant l’on s’accordera à penser que certaines addictions sont moins graves que d’autres, qu’elles laissent à l’individu une part appréciable de liberté. Ainsi, fumer modérément, boire avec retenue, jouer de temps en temps, se livrer au sexe sans que ceci ne devienne une obsession, toutes ces conduites sont plus liées à un épicurisme éclairé qu’à un vice rédhibitoire qui conduirait aux portes de l’Enfer.  Mon propos, loin de vouloir légitimer l’usage de la drogue

qui entraîne, de facto, une véritable dépendance, voudrait considérer certaines conduites telles des ‘addictions positives’ - le goût prononcé de la rêverie solitaire (Rousseau nous en a fourni l’admirable exemple) ; l’attachement à tel lieu brodé d’affinités ; le recours récurrent au mode de fonctionnement imaginaire ; un intérêt passionné pour les œuvres d’art ; addictions qui se donneraient bien plutôt à la façon d’un art de vivre, de la poursuite d’un but esthétique. Une question se glisse d’une manière inconsciente dans cette volonté de modeler le réel à notre main : ne serions-nous, hommes et femmes de désir, des toxicomanes de l’existence ? Pouvons-nous vivre vraiment sans recourir à quelque excès, sans entretenir certaines ‘manies’ qui, loin d’être des péchés, constituent notre part de Paradis sur Terre ?]

  

*

 

   Oui, Nietzsche a raison de placer l’addiction, la dépendance, dans son livre ‘Humain, trop humain’. Car c’est bien dans l’essence même de l’homme, dans sa tendance la plus foncière à chercher hors de soi, dans une altérité, le fragment dont il pense être dépossédé. Mais comment s’explique donc ce curieux phénomène de la dépendance à ce qui n’est pas nous, dont nous attendons d’être comblés, de posséder l’unique joie de vivre, de métamorphoser la mélancolie en bonheur, la perte en gain, la solitude en une terre seulement peuplée d’élus « selon notre coeur » pour employer une formule chère à Rousseau ? Il faut que nous nous sentions infiniment déshérités pour confier au tabac, à l’alcool, au sexe, la mission de nous sauver corps et âme. C’est pourtant ce motif inconscient qui hante le corridor sombre de notre psyché, y allumant cette lumière que nous désespérons de pouvoir connaître un jour. Car nous nous sentons orphelins, dépossédés de nous-mêmes, livrés aux mors de la finitude dès l’instant où notre esprit vacant vogue à la dérive et ne trouve nul écueil auquel raccrocher sa peine. Car, et c’est bien là la tragédie humaine, nous ne sommes qu’une réalité tendue entre deux néants : l’en-deçà de notre existence, l’au-delà. Cette position de funambule, nous nous ingénions à en vouloir rétablir l’équilibre, nous nous saisissons d’une longue perche au bout de laquelle nous assujettissons quelque colifichet - une rencontre, une ivresse, une fumée -, artifice supposé nous tirer d’affaire, nous doter d’une possible éternité.

   Mais notre songe est bien vite rattrapé par cette factualité têtue qui nous consigne ‘aux fers‘. Nous nous éprouvons non libres, aliénés par toutes sortes d’événements ou de choses qui, opposant leur résistance, font ployer notre nuque sous le poids des fourches caudines. Notre recours aux ‘drogues’ de toutes sortes, non seulement nous le savons vain, mais générateur de liens mortifères. Nul n’a jamais été sauvé par la pratique d’un jeu. Nul n’a échappé à un triste sort à avoir eu recours à un opium quelconque. Face à ces substituts d’une nécessaire harmonie, nous nous situons dans une ‘servitude volontaire ‘ qui n’est que privation de liberté, renoncement à faire face à ce qui nous rencontre dans les mailles ordinaires de la quotidienneté.     

   Bien évidemment, l’usage de drogues ‘douces’ n’a pas le même impact que le recours aux drogues dures qui sont autrement aliénantes. Le but de cet article n’est aucunement de se placer dans une perspective morale ou religieuse, seulement de considérer l’addiction dans le cadre d’une esthétique du comportement humain. Simple méditation sur ce qui pourrait être positif au sein même de ce qui est habituellement conçu comme pure négativité, esprit du mal. Certes, si l’addiction n’est pas l’image la plus parfaite du bien, cependant, replacée dans une visée plus ouverte, ‘créatrice’ en quelque sorte, parfois artistique (nombreuses les œuvres qui en témoignent), Satan pourrait bien reconnaître en sa noirceur quelque tache blanche qui annoncerait l’ange plutôt que l’enfer. Sans doute y a-t-il un constat réel à faire de l’attrait, parfois de la fascination qu’exercent sur notre esprit toutes ces substances dont nous pensons qu’elles peuvent nous dévoiler leur part de paradis sur terre. Mais allons voir de plus près !

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   SOLITUDE - Parcourir les chemins blancs et ne plus voir que leur trace parfois devenant illisible parmi les sentes sauvages du Causse. N’être plus que chemin soi-même. Se livrer entièrement à ce silence sur lequel à peine faire ligne, faire trait, genre de pointillé à la face des choses. C’est un réel bonheur que de se sentir exister au contact du simple, être cette feuille morte qui, certes, ne connaît son destin, qui n’a de mémoire de son passé, de projet de son avenir mais que l’on croit heureuse d’être là dans son extrême nudité, son émouvant dénuement. Ëtre soi en soi dans l’immédiate satisfaction de ce qui se lève de la terre, cette infime poussière sans but, dans la proximité de ce qui glisse au ciel avec la discrétion du fin nuage, on dirait une écume, une mousse, le tintement d’un cristal. Oui, la Nature en son immédiate donation est pure joie, affinité infinie avec ce qui entoure et se donne comme la seule chose qui ne puisse jamais être connue. De soi à la branche : rien qui sépare. De soi à la butte de calcaire : liaison uniquement.

   Parfois le vent glisse parmi les épines des genévriers, entre les bouquets verts des euphorbes, parmi les troncs torturés des chênes. L’air me rencontre et chante à mes oreilles cette manière d’élégie, ce sentiment amoureux qui s’enlace aux herbes, se noue aux lianes, pénètre le cœur de celui qui écoute du murmure discret du monde, là en cette ile terrestre où ne se rencontre que la pure beauté. ‘Dépendre’ de la beauté, oxymore voulu au seul motif d’éloigner la beauté de toute dépendance, d’en faire la liberté choisie au sein du merveilleux paysage. Addiction non seulement assumée mais désirée. Quiconque a goûté à la source d’ivresse de la Nature n’en saurait se détacher. Poser le pied sur la trace du lièvre, sur l’empreinte du chevreuil, sur le sillon solitaire qui s’est imprimé dans la couche d’argile souple, c’est être en contact avec la poésie, c’est imprimer une touche aquarellée sur les choses, poudrer d’un juste frimas ce qui ne peut se dire que dans la confiance et le retrait. L’on pourra se demander si, flâner sur un sentier, peut être assimilé à l’usage de quelque drogue. Oui, ceci se peut car la privation du chemin, le dépouillement des sensations qui y sont attachées, entraîneraient un cruel sentiment de perte identique à celui que peut éprouver le toxicomane sevré de sa substance élue. L’idée d’addiction n’est pas uniquement attachée au recours à un stupéfiant, à un principe toxique. Aussi bien un élément noble peut procurer les mêmes effets, à savoir un détachement du réel, une modification de l’espace/temps sous la forme de la durée, une exaltation de la sensorialité.

    Voyez ‘Le Voyageur contemplant une mer de nuages’ de Caspar David Friedrich, il est emporté hors de lui par le sublime, cette belle catégorie du Romantisme qui n’a nul besoin d’un narcotique pour s’éprouver au seuil même d’une extase. Pour ce qui est de la notion d’accoutumance, je crois qu’il faut sortir du schéma tout fait d’une sorte de venin qui en réaliserait la condition d’apparition. Cette vision négative détruit, par sa seule signification, ce qu’elle serait censée porter de rare et donc de recherché, telle une provende accroissant le potentiel de la conscience. Certes, il faut bien reconnaître que le paysage est une toxine douce, l’inoculation dans la chair d’un baume, bien plutôt que d’un élément jugé dangereux ou, à tout le moins, nocif. Mais tout ici est question de totale subjectivité. Ce qui paraîtra à l’un objet dérisoire sera, pour l’autre, investi des plus hautes valeurs.

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

     IMAGINAIRE - Déambuler en ville, flâner sans but bien précis. C’est la fin de l’hiver, les premiers rayons de soleil se posent sur les peaux fragiles, les hâlent doucement, genre de papillon qui butinerait la peau. On est heureux de cette survenue du printemps, l’air est embaumé d’une fragrance souple, les visages sont rieurs. Déjà les hommes sont en chemise aux terrasses des cafés. Déjà ils devisent joyeusement, font des projets, s’imaginent allongés au soleil sur quelque plage d’Andalousie, là-bas au loin où les filles ont le charme du Sud, où leurs yeux pétillent d’une touche maure, sombre, douloureuse et capiteuse tout à la fois. Les femmes sont gaies qui portent autour d’elles les corolles de leurs robes claires. C’est comme un poudroiement qui monte d’elles, un nuage d’immédiat bonheur, une tresse de volupté qui fait briller la pulpe de leurs lèvres. Celles-ci sont claires, incarnat ou bien plus soutenues dans le genre de la cerise, parfois brunes, à la limite de l’amarante. Ces apparitions sont sensuelles, inclinant presque à une touche libertine. Les Promeneuses savent ce rayonnement, cette aura que leur marche légère diffuse à la manière d’un pollen. Elles sont heureuses de vivre, d’être reconnues, d’être appelées à la grande fête de la séduction. Mais elles font mine de n’en rien savoir, ce qui ne fait que renforcer leur étrange pouvoir d’aimantation, de fascination.

     On voit une Belle ondoyer sur un trottoir, consciente de son étrange beauté. Elle voudrait être suivie, mais de loin, comme lorsqu’on se tient à distance d’une Princesse ou bien d’une Reine. Juste dans son sillage, non dans son orbe de lumineuse présence. C’est ainsi, les choses belles tracent, tout autour d’elles, des cercles qui les protègent en même temps qu’ils les désignent à l’attention de ceux qui passent dont le regard est comblé, étrange profusion de ce qui ne saurait se dire, la fulguration d’un amour, l’éclair d’une passion. Ce qu’il faut faire donc, s’inscrire dans la ligne de fuite de l’une de ces Belles, la suivre à distance respectable, jouir de sa présence sans qu’elle ne le sache ou bien le saurait-elle, elle n’en profiterait que mieux au motif de cette zone d’ombre dans laquelle elle se dissimule, qui contribue à la rendre infiniment précieuse. Eve - c’est le prénom qu’on lui attribue instinctivement - entre dans un salon de thé, s’assoit à une table dans le clair-obscur d’une pièce intime, des abat-jours diffusent une douce lueur. On entre à sa suite, on choisit une table d’où on peut l’apercevoir de profil, manière de biscuit délicat, de porcelaine blanche posée sur la feuille du jour.

   Eve sort une longue cigarette d’un paquet argenté. Elle fume amoureusement, par petites goulées gourmandes, par minces lapées songeuses. Entre deux ronds de fumée, elle trempe l’amarante de ses lèvres dans la tasse de Darjeeling. On la sent placée au centre de sa sensation, on la sent éprise d’elle-même, entièrement livrée à son propre désir. Soi-même, on se livre au plaisir de l’addiction imaginaire, sans doute la plus effervescente, la plus capiteuse qui soit. Certes l’image que nous offre Eve est délicieuse, mais il faut la doter d’autres attributs au terme desquels un monde pour nous se livrera dans son étrange alchimie avec le pouvoir illimité de ses cornues magiques. La pierre Philosophale sera-t-elle au bout ? Cependant on le souhaite sans jamais pouvoir en prévoir le subtil surgissement. Ce à quoi l’on songe, ceci : de son sac à main Eve a sorti un livre de petite taille orné d’un écusson dans lequel se laisse deviner l’emblème du dieu Eros. On aperçoit l’écume de ses ailes, son carquois et ses flèches brillantes. Entre deux gorgées, entre deux ronds de fumée, Eve lit avec une application rêveuse, on la sent infiniment présente en même temps qu’immergée dans un étonnant continent noir. Parfois, de son index qu’elle a humecté, elle tourne délicatement les pages, on entend le parchemin qui s’étire charnellement, pareil à une chrysalide qui connaîtrait enfin l’heure de sa délivrance. Alors, du fond le plus secret de l’Enfer de sa bibliothèque, l’on extrait ces quelques lignes de ‘Thérèse philosophe’ de Boyer d’Argens, ce roman de formation à l’usage des Filles de bonne famille. Mais écoutons la confidence, sinon la confession de Thérèse : 

   « Que de combats, mon cher Comte, il m'a fallu rendre jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, temps auquel ma mère me retira de ce maudit couvent ! J'en avais à peine seize lorsque je tombai dans un état de langueur qui était le fruit de mes méditations. Elles m'avaient fait apercevoir sensiblement deux passions dans moi, qu'il m'était impossible de concilier. D'un côté j'aimais Dieu de bonne foi, je désirais de tout mon coeur de le servir de la manière dont on m'assurait qu'il voulait être servi ; d'autre côté, je sentais des désirs violents dont je ne pouvais démêler le but. Ce serpent charmant se peignait sans cesse dans mon âme et s'y arrêtait malgré soi, soit en veillant ou en dormant. Quelquefois, tout émue, je croyais y porter la main, je le caressais, j'admirais son air noble, altier, sa fermeté, quoique j'en ignorasse encore l'usage. Mon coeur battait avec une vitesse étonnante et, dans le fort de mon extase ou de mon rêve, toujours marqué par un frémissement de volupté, je ne me connaissais presque plus : ma main se trouvait saisie de la pomme, mon doigt remplaçait le serpent. Excitée par les avant-coureurs du plaisir, j'étais incapable d'aucune autre réflexion.  L'enfer entrouvert sous mes yeux n'aurait pas eu le pouvoir de m'arrêter : remords impuissants ! Je mettais le comble à la volupté ! »

    Certes, tout le temps qu’on a passé à relire dans sa tête les belles phrases du Marquis d’Argens, Eve buvait et fumait sans se douter le moins du monde qu’elle était au centre du luxueux boudoir où on l’a installée, dont elle est l’Officiante la plus précieuse qui soit. On se sait dépendant de l’imaginaire mais avec la plus épicurienne des joies. Une liberté qui en appelle une autre. On est soi, et l’autre, en sa plus étourdissante passion. On regarde Eve occupée à son propre plaisir. On voit les lianes longues de ses jambes se soulever en cadence au rythme d’une singulière multitude. On voit son bassin animé des plus souples convulsions. On voit sa forêt pluviale s’inonder doucement. On voit le feu de son ombilic d’où partent mille rayons lumineux. On voit ses lèvres happer la fumée comme s’il s’agissait d’une pulpe venue de son plus intime, de cet univers qui est sien, lequel n’est jamais en partage et c’est pourquoi nous ne pouvons ressentir d’ivresse à son sujet qu’à en faire l’objet d’une fiction qui sera tout aussi personnelle. Jonction de deux désirs qui ne connaîtront jamais que la forme de la chimère, le tissu de l’illusion, les mailles complexes de la fantasmagorie.

    Mais alors l’on peut légitimement se poser la question de savoir si une telle activité mythique est bien morale, si elle ne transgresse les limites de l’autre et, en quelque sorte, puisse être en mesure de l’aliéner. Certes, mais la question est aussi mal posée que de nature oiseuse. L’on peut arrêter un geste, le dévier de son but, contraindre un filet d’eau à emprunter une autre pente que celle qu’il a choisie, mais on ne peut immobiliser une idée, contenir une pensée en quelque sombre cachot, cloîtrer l’inconscient, canaliser ou contenir un fantasme puisque sa nature est bien de voguer librement où bon lui semble. Au contraire, merveille que cette invention, ce voyage en plein ciel, fût-il inspiré par quelque séjour dans un sombre marécage. Nous ne sommes nullement maîtres de toutes nos conduites, seulement des conscientes, celles qui, tels les fiers icebergs, ne livrent aux regards des curieux que leur partie émergée. Etonnante morale de l’histoire : c’est ce qui est dissimulé qui occupe la majeure partie de l’espace de son être !

*

[Incise - Quelle que soit la forme d’addiction à laquelle on ait recours - Solitude, Imaginaire -, toujours cette forme, étant donnée son caractère d’altérité radicalement hétérodoxe, joue en écho avec d’autres formes que l’on peut qualifier d’archétypales, logées au sein même de notre subconscient. Chaque mince drogue dont on attend qu’elle nous sauve d’un désespoir quotidien, n’est que la correspondante de substances princeps dont l’usage, au cours de l’Histoire, a constitué, parfois, l’univers des créateurs, poètes et autres artistes.

    Voyez Francis Picabia demandant aux opiacés de lui procurer ce dédoublement du réel au terme duquel nait une œuvre étrange, telle ‘Héra’ en 1929. Ne déclarait-il pas : « Je ne peins pas ce que voient mes yeux, je peins ce que voit mon esprit, ce que voit mon âme. » Voilà où l’ont conduit les thèses dada et surréalistes.

   Voyez Henri Michaux sous l’influence de la mescaline, il en décrit les effets aussi bien doués de prestige que nocifs pour la psyché. Ses tracés mescaliniens à la plume témoignent de cette étrange imagination qui se dilate au contact de la substance ‘magique’. C’est tout le corps qui est ébranlé comme au passage de quelque typhon ou à la suite d’un violent séisme. Bien évidemment, les réveils sont parfois douloureux mais l’artiste a voulu cette hallucination dont il attendait qu’elle lui communiquât les clés d’un autre monde, celui d’une création sans fin, toujours renouvelée, obsession permanente des démiurges que sont les poètes et autres saltimbanques. 

   Voyez Antonin Artaud aux prises avec le pandémonium auquel le livre l’usage du peyotl des chamans mexicains. Les autoportraits qui en résultent témoignent d’un profond et irréversible chamboulement de tout son être. Là se dessinent les premiers signes d’une folie qui, bientôt, deviendra envahissante dont ‘Les Cahiers de Rodez’ sont l’émouvante résurgence. Alain et Odette Virmaux précisent : « Artaud dessinant ou écrivant, c’est un univers en pleine ébullition. Il chantonne, il crie, il bouge sans cesse, il frappe et déchire le papier, il pilonne à coups redoublés ce qui se trouve là, billot, table ou lit : vingt témoins ont décrit ces scènes, cette mise en jeu de tout l’être, ce « théâtre total ». Certes « théâtre total » sur la scène duquel se joue la chorégraphie épileptique du corps de l’écrivain, du moins ce qu’il en reste après le raz-de-marée psychique qui l’a traversé.

    Voyez Oscar Wilde, Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Hemingway, Edgar Poe vouant un culte à ‘La Fée Verte’. Elle est leur Muse, celle par laquelle ils pensent que son envoûtement fouettera leur génie. Wilde remarque : « L’absinthe apporte l’oubli, mais se fait payer en migraines. Le premier verre vous montre les choses comme vous voulez les voir, le second vous les montre comme elles ne sont pas ; après le troisième, vous les voyez comme elles sont vraiment. »    

   Etrange formulation qui suggère que la consommation de breuvage vert aurait dû se limiter au premier verre, le seul qui puisse créer un univers conforme à l’exigence de l’artiste, à sa fantaisie, à sa singularité. Le troisième et au-delà ne font que confirmer l’exiguïté du réel, alors à quoi bon ? Charles Cros, dont on dit l’importante addiction au breuvage, lui dédie ce mince poème :

« Comme bercée en un hamac,

La pensée oscille et tournoie,

A cette heure ou tout estomac

Dans un flot d’absinthe se noie, … »

 

   C’est bien cette oscillation, ce tournoiement, ce vertige existentiel dont sont en quête ces chercheurs d’impossible, ces cueilleurs d’absolu. Mais voici, la parenthèse se referme. Les succédanés aux puissants psychostimulants que sont le recours à l’imaginaire ou au voyage en solitaire dans la nature ne pouvaient faire l’économie de leurs ombres tutélaires, ces peyotls, opiums, mescalines qui se dressent à l’arrière-plan, dont nous aurions aimé éprouver les étranges pouvoirs sans pour autant subir leur puissance cataclysmique. C’est la peur seulement qui nous retient tout au bord de leurs attirants maléfices. Un ange nous immobilise devant le  gouffre où veille le ténébreux Satan. Nous souhaiterions son étreinte, non le baiser de la Mort dont il est la redoutable figure !]

*

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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 17:28
Climatique de l’être

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Vois-tu combien l’automne est cette saison à nulle autre pareille. Une fin qui s’annonce, un renouveau qui prépare son approche. Tout est dans la juste mesure de soi. Nulle clameur qui ferait dans l’âme ses tourbillons d’ennui. Nulle offense de la nature. Seulement une douce tempérance qui, ici et là, déplie ses ors, déroule ses verts pastellisés, à peine venus, ses teintes qui sont des esquisses en attente de leur effacement.

   Tu sais tout le bonheur qu’il y a à marcher sur la pointe des pieds, tel un enfant, à se poster à l’angle du crépuscule, à voir venir ces argiles sombres qui sont le signe avant-coureur de la nuit. Cependant nulle ombre n’est violente qui serait captatrice de soi. Seulement un effeuillement des choses, le dépliement d’un clair-obscur, un bruit de source dans le creux d’un frais vallon.

   Ce que j’aime, ceci : me déchausser, avancer nu-pieds - Ô sublime vagabondage -, emprunter un sentier, le premier venu, faire sur le tapis de feuilles se lever un mince bruissement pareil au grésillement d’un insecte contre le verre de la lampe. Alors, vois-tu, je ne suis plus à moi. Je suis au chemin solitaire qui s’enfonce dans le peuple de la forêt. Je suis à la terre qui fait le don de son humus. Je suis au bonheur simple d’exister dans ce temps qui me frôle et ne m’inquiète nullement puisque je suis en lui, puisqu’il est en moi. Il n’y a pas de différence. C’est, je crois, ce qu’on appelle « plénitude », ce sentiment d’accord avec la bogue souple des choses. On est là en toute innocence, identique au bourgeon qui va éclore, ne sait rien de son destin, attend l’heure de son déploiement.

   Mais laisse-moi te raconter la levée de cette symphonie. La terre est déserte et peut-être nul homme n’y imprime plus l’empreinte de ses pas. Une libre parution de ce qui vient à l’abri des regards curieux, de la pensée raisonnante, des jugements qui ne sont toujours que des approximations de la vérité.

   Le ciel est de cendre et de brume. Une palette si peu affirmée qu’on croirait l’avoir rêvée. C’est si heureux cette vision floue du réel - mais qu’en est-il de ceci qui fuit devant soi sans jamais aucune halte ? -, c’est si étrange cette manière d’astigmatisme qui dit une fois la présence, une fois l’absence. Qui dit une fois la pourpre de la passion puis, dans le même instant, le vermillon d’un désir naissant.

    Et les arbres, leur éclosion presque miraculeuse sur le dépoli d’une vitre, les voilà qui se mettent à vibrer et l’on entend leur voix cristalline faire ses trilles de notes tout contre la voûte du diaphragme, s’iriser de mille teintes dans le nœud du plexus, agiter leurs feuilles de papier tout contre le dessin des hanches. Oh ils n’insistent nullement, ils suggèrent seulement. Ils disent le pli de l’âge qui avance, qui fait ses vergetures à bas bruit, qui trace ses sillons sur la plaine de la peau. Il n’y a pas de souffrance à ceci. Chaque jour le miroir nous renvoie la même image avec des variations tellement infinitésimales qu’on n’en perçoit nullement l’irrémédiable sceau existentiel. C’est comme un ruissellement d’eau dans le frais d’une grotte parmi les tapis de mousse et le papillotement blanc de la calcite. A peine un battement dans la fuite de l’heure. Alors on vit sans le savoir. Peut-être n’y a-t-il que peu de mérite à être homme, à placer chacun de ses pas dans l’ornière des jours ?

   Au loin, là-bas, entre les fûts bistre des troncs, une frondaison de paille fait sa belle éclaboussure. Que nous dit-elle, sinon la joie d’être-arbre, ici, dans la chute de la saison alors que, bientôt, toute cette résille de franc bonheur s’éparpillera au gré du premier vent ? Seul le souvenir, ces branches dépouillées qui battront l’air de leurs griffes noires, pourra témoigner de ce qui fut et attend le cycle de sa renaissance.

   Puis ces deux taches, si proches de la garance, ne sont-elles la persistance de jeux d’enfants - une balançoire, un toboggan, une cabane -, des vies en éruption, des ébats pleins de cris joyeux, des sauts, des cabrioles, une neuve insouciance -, ces deux feux assourdis qui nous parlent comme si, un jour, ils devaient nous rejoindre dans cette force de l’âge dont le déclin s’annonce déjà dans l’épuisement du divertissement parfois, son extinction alors que les grilles du parc sont fermées, les volets clos, les feux allumés dans l’âtre pris de froid ? Ils sont pareils à des fanaux allumés dans le crépuscule qui flamboie de sa dernière lumière.

   Puis ce genre de tapis d’eau, à mi-chemin de l’amande et de la malachite, cette couleur inimitable de l’herbe en sa dernière fenaison - bientôt seront les frimas qui la couvriront d’un dais de silence -, cette étendue nous fait inévitablement penser au lac immobile des jours, à sa précipitation, parfois, comme si toute cette tendre félicité pouvait soudain refluer en quelque coin d’un passé dont le souvenir nous aurait échappé et il ne demeurerait, entre nos doigts  surpris, qu’un peu de poussière et les traces évanescentes de la mélancolie.

   Oui, je te disais, il y a peu, l’automne en son exception, ses lueurs de sable, ses clignotements entre la croûte de pain et la glèbe retournée dans sa vêture fauve que ponctuent les nervures de sillons plus sombres. Oui, tout est joie qui éclaire les yeux de cette infinie donation qui semblerait n’avoir jamais de fin. Seulement on confie sa chair au profond du sommeil, on se laisse bercer par une douce rêverie, on se réveille un matin entre chien et loup, on écarte le givre de la paume des mains, l’hiver est là qui, sans crier gare, a jeté sur la nature son linceul d’infinie tristesse. Automne n’est déjà plus qu’une lointaine blessure de la mémoire. En elle nos souhaits les plus vifs, les entailles de la lumière estivale, les prémices du printemps en son fleurissement de cristal.

   Sans doute la sais-tu, toi, l’Inépuisable, cette climatique de l’être, cette arrière-saison d’une venue au monde qui paraîtrait ne jamais s’épuiser cependant que tout s’évanouit dans les limbes du passé ? Sans doute en est-tu la gardienne, toi l’Insaisissable, toi dont on ne pourrait proférer le nom qu’au risque de te perdre. Automne s’est enfuie qui, peut-être, jamais ne reviendra ! Jamais !

  

 

 

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20 février 2021 6 20 /02 /février /2021 18:06
En quel lieu la vérité ?

" Paysage d'outre-mémoire "

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

« Il ne peut pas y avoir de belle surface

sans une terrible profondeur »

Friedrich Nietzsche

 

***

 

    Toujours notre regard est convoqué par les formes. Telle ligne qui fuit à l’horizon, tel cercle refermé sur son étrange mystère, telle enceinte où se loge la figure humaine. Comme si les formes, schémas directeurs pour notre vision, contenaient à elles seules l’entièreté du réel. Sans doute le contiennent-elles, en une certaine manière, pour la simple raison que le regard s’égare dès qu’il ne peut plus en repérer la subtile géométrie. Certes les teintes viennent à l’appui mais, pourrait-on dire, de façon secondaire, dérivée, comme l’ombre qui n’est que le halo de la lumière, son tremblement, sa projection. Les formes sont belles car elles nous indiquent la voie à suivre afin que nous ne nous égarions sur des chemins de hasard. Les enlèverait-on de la représentation et il ne demeurerait que des glacis de couleurs, des irisations, des zones ambiguës dont nous ne pourrions rien faire, sinon les inclure dans la climatique de notre âme dont nous savons bien, empiriquement, qu’elle est sujette aux plus grandes variations. Nous l’attendons ici, alors qu’elle est déjà là, en fuite d’elle-même si cependant il est permis de penser qu’elle puisse sortir de son site afin d’en connaître d’autres.

   Lorsque les formes s’absentent, quittent le domaine habituel de nos perceptions dont notre sensibilité est le réceptacle, il ne demeure qu’une abstraction, une simple touche intellectuelle qui s’affilie à la nature même du concept. Toujours nous sommes désemparés lorsque notre conscience, en quête de repères, ne rencontre que ces surfaces colorées qui sont pareilles à un langage auquel nous n’aurions accès. C’est cette impression de flottement, d’absence de limites, de contours qui nous désespère et nous fait douter que, face à cette belle œuvre monochrome, un noir de Soulages, un bleu d’Yves Klein, nous puissions trouver quelque signification qui nous restituerait notre position d’être-au-monde. Si les formes assemblent, créent un foyer, une convergence, les teintes agissent a contrario, dispersent, se diffusent dans l’espace et font signe vers une sorte d’évanouissement. Si les formes se conjuguent pour créer de l’être, les couleurs s’annulent pour aboutir à du non-être. C’est pour cette raison que nous sommes toujours décontenancés par les propositions plastiques minimales qui jouent sur le registre d’une tonalité unique.

   Alors, ce " Paysage d'outre-mémoire " nous rassure, qui se donne sur les deux claviers complémentaires des figures et des coloris. Si, comme le suggère le titre, nous sommes hors la mémoire, ceci veut dire que nous nous situons entièrement dans la présence du présent, dans cette singulière et rassurante touche de l’instant qui nous reconduit au foyer de notre essence. Autrement dit, nous ne sommes nullement dispersés, nous sommes ramenés à un genre de position originaire où tout coule de soi, où tout se dit dans la clarté. Ainsi ce ciel au noir profond est le nôtre, tout comme ces flocons aériens subtilement colorés qui mobilisent la gamme de nos sensations immédiates. Cette terre qui porte des formes connues, nous pouvons aisément en appréhender la texture, en connaître le doux, en estimer le rugueux, en un mot l’annexer à notre propre territoire avec le bonheur que connaît celui qui retrouve un ami depuis longtemps perdu de vue ou bien un objet logé au creux de sa propre histoire.

   Les bouleaux, ces bouleaux aux troncs blancs telle une porcelaine, ces rameaux légers qui s’appuient sur le ciel, déjà nous en avons apprécié mille fois la souple densité, vécu le tremblement lorsque le vent se lève et en traverse la fine architecture. La colline au loin, le lac qui la jouxte, le rivage semé de sable clair, toutes ces visions sont pour nous habituelles et tissent la toile de notre quotidien. Les couleurs, ces camaïeux qui mêlent leurs visages dans la confiance, nous les portons déjà au-dedans de nous et ils ne font que se réactualiser à la mesure de notre présente vision. Un chemin est tracé dont nous suivons la trace parmi le peuple des bouleaux. Certes, il est déjà une échappée, sans doute vers notre avenir, mais il ne diffère en rien de notre nature, il en prolonge seulement l’instant qu’il métamorphose en durée. En une certaine façon nous nous vivons comme entièrement contenus dans ce paysage, nous nous l’approprions et, dans une sorte de panthéisme aussi naïf que spontané, nous n’avons guère de mal à nous voir figurer sous les espèces de l’arbre, de l’eau, de l’air teinté de poésie, de la colline noyée dans sa brume.

   A regarder cette image, ce que nous avons trouvé, bien plus qu’une simple réalité somme toute commune, c’est le surgissement d’une vérité, laquelle nous place à l’intersection précise d’un espace, ce paysage saisi de beauté, d’un temps, celui, essentiel, où nous avons coïncidé avec ce fragment de nature. Ce que veut signifier le bel aphorisme de Nietzsche offert comme commentaire de cette œuvre : « Il ne peut pas y avoir de belle surface sans une terrible profondeur », est sans doute à interpréter dans le sens suivant : sous les apparences, les faux-semblants, les approximations dont tout réel est affecté en sa manifestation, toujours se trouve la profondeur d’une vérité qui en constitue la saillie la plus éclatante. Quant au prédicat « terrible », n’indique-t-il le précieux de toute vérité dont jamais, nous les hommes, ne pouvons nous exonérer qu’au risque de notre propre altération ? Si une œuvre nous émeut et nous comble au seul gré de sa manifestation, ce n’est simplement pour des motifs de composition, des harmonies de tonalités, de belles symétries, mais au regard de cette authenticité sans quoi elle ne serait que pure affabulation. Regarder en vérité est remercier du don de la vision qui nous a été alloué afin que, nous connaissant mieux, nous puissions aussi connaître le monde et sa toujours étonnante apparition.

 

 

 

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