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26 décembre 2020 6 26 /12 /décembre /2020 11:08

 

Indispensable mydriase.

 

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Photographie : Blanc-Seing.

 

 

« Car c'est de l'homme qu'il s'agit, dans sa présence humaine; et d'un agrandissement de l'œil aux plus hautes mers intérieures.
Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l'homme ! »

 

Saint John-PerseVents.

 

Cité par : Paul Poule.

 

 

 

    Tous les jours nous cheminons, tous les jours nous nous égarons sur des sentiers qui, parfois, ne trouvent pas d’issue, ne débouchent sur nulle clairière. Et, cent fois, mille fois, nous nous obstinons à en parcourir le sol jonché d’aiguilles et de sable sans bien nous demander pourquoi nous le foulons de cette manière, vers où se dirigent nos pas, dans quel but nous effectuons ces incessantes allées et venues. Pourtant nous ne sommes pas dépourvus de lucidité et notre conscience est alertée par quantité de faits microscopiques dont, cependant, nous ne prenons pas la mesure. Souvent, nous nous arrêtons à la superficie des choses, inventoriant la fragile pellicule du réel dont nous supputons qu’elle suffira à notre bonheur, ce bonheur que nous invoquons par facilité ou bien faiblesse, simple euphémisation, seule métaphore visible, palpable, d’une existence plongeant ses racines dans une terre mouvante, spongieuse, semblable à celle gorgée d’eau, des tourbières.

  Sans doute ne pouvons-nous nous abstraire de nos assises et l’on eût été bien inspiré de prendre appui sur un lacis plus conséquent, large plaque rhizomatique diffusant ses milliers de radicelles dans la touffeur de l’inconscient, cette manière d’archétype qui nous attache à l’universelle condition des voyageurs de l’infini, ceux qui titubent, les mains tendues sur l’indéterminé, ceux qui progressent à bas bruit, identiquement à une maladie sournoise, sinon orpheline, tellement c’est consternant de ne jamais savoir où l’on va, de quelle manière, avec quelle finalité. Donc nous sommes d’abord des êtres de la terre, symboliquement attachés à la glaise originelle, à l’argile dont nous fûmes façonnés, peu importe le Démiurge, c’est de pensée dont il s’agit, non d’hypothétiques ontologies façonnant des arrières-mondes, d’outre-destinées, et du reste rien ne serait changé au problème qui nous occupe, car le Poète nous invite à un « agrandissement de l’œil humain », non à la célébration de quelque liturgie ou bien à l’adoration d’une idole.

  Or, ici, l’allégorie poétique est visible, hautement pourvue d’une rhétorique accessible, lumineuse et, soudain, c’est la conscience qui surgit en plein ciel – c’est bien son domaine, tout comme l’âme, et bien malin serait celui, celle, qui irait tracer d’une main de géomètre la ligne de séparation entre psyché et ouverture du regard intérieur -, c’est le ciel qui nous est offert en partage avec ses boucles de nuages, ses vents alizés, ses harmattan, ses confluences oniriques, ses arabesques imaginaires, ses pensées comme du duvet, ses éclairs d’intellection, ses fulgurances, ses mouvances, ses déflagrations, ses cathédrales de mots, ses infinies variations babéliennes. Tout cela, penser, percevoir la poésie, réciter des odes, chanter, moduler la voix, faire résonner dans l’espace les hymnes de la liberté, dresser des arbres destinés aux Muses, aller à la rencontre des dieux, dire la beauté du monde, tous, nous sommes en mesure de nous dresser au sommet de notre concrétion de chair et, menhirs existentiels, nous pouvons entonner la belle polyphonie humaine. Oui, nous le pouvons.

  Mais faisant ceci, parler au ciel, mais faisant cela, nous exhausser à partir de notre socle terrestre, nous oublions notre « mer intérieure », celle par laquelle nous venons à nous, en même temps que nous célébrons l’autre, celle par laquelle nous fécondons ce qui nous a été remis afin de témoigner. Et de quoi devons-nous témoigner, sinon de notre « présence humaine », ce qui veut dire de notre essence, de notre présence au monde. Et qu’avons-nous de plus précieux, de plus immédiat, de plus dicible que notre langage ? C’est par le langage que tout se révèle et fait sens, ce fameux « être » dont nous ne prendrons acte qu’à l’aune de l’injonction socratique du « Connais toi toi-même », puisque, aussi bien, notre alter ego, image en miroir de ce que nous sommes est à connaître par le même mouvement grâce auquel nous nous connaissons. Aussi bien le verbe « être » qui dit toujours, en mots simples, le tout du monde. Aussi pouvons-nous dire, sans peur de nous tromper, « le monde est », « celui que je suis est », « le monde est par ce que je suis », inaugurant ainsi une nouvelle manière de cogito infaillible. En effet, entre le monde et moi, une seule et même pensée, une seule et même conscience. C’est la même vague qui nous porte et nous soutient l’espace d’un destin commun. Je ne suis plus et le monde n’est plus. Le monde n’est plus et je ne suis plus. Manière de réversibilité siamoise, de gémellité existentielle, de cheminement réciproque. J’avance tenant la main du monde qui tient la mienne. C’est dans cette intime coalescence que notre cheminement prend sens, genre de pas de deux portant vers un insondable infini nos dérives hasardeuses.

  Les « hautes mers intérieures » ne sont, en langage poétique que ce que pourrait être en langage philosophique le « poème ontologique de l’être », lequel, parfois a été conjugué sous les auspices de ce fameux « quadriparti » heideggérien faisant s’ajointer en une sublime harmonie « ciel et terre, divins et mortels » dont, bien évidemment on ne peut faire une approche logique, simplement l’affaire d’une intuition, le lieu d’une recherche strictement herméneutique. Mais tâchons de nous approcher de cette « Mer » mystérieuse dont le Poète semble immergé jusqu’en son fond le plus intime et citons, à cet effet, la belle phrase de Saint John-Perse adressée à son ami en poésie, en transcendance, Paul Claudel :

 « Vous seul, sans doute, pouviez saisir, dans mon poème, la portée de cette «Mer au-dessus de la Mer» qui tend toujours au loin ma ligne d'horizon. »

Comment mieux dire cette essence de la Poésiequi, de toute part, déborde le réel, le transfigure, le porte bien au-delà de nos sens étroits abreuvés de matérialité, cernés d’immédiateté ? Car le poème est de cette nature qu’il nous transporte  bien à l’extérieur de nos propres limites, vers cette « Mer au-dessus de la Mer », en direction d’un horizon inaccessible qui, toujours, recule. Les contrées de l’art sont ainsi faites qu’elles se dérobent constamment à notre regard curieux, en quête de destins ordinaires, de connaissances directement préhensibles, de sensations aussi rapides qu’éphémères. Mais le regard du Poète est différent de celui, distrait, du Voyant ordinaire.

  Le Poète est un extra-lucide au regard inquiet qui fore la peau du monde afin d’y inscrire les hiéroglyphes de la beauté. Sans cette ouverture pupillaire constamment affairée à une ultime compréhension des choses, le poème se meurt, s’effrite, devient fragment incapable de rendre compte de la plénitude toujours en puissance dans le recueil des mots. Notre vue étroite les laisse à leur occlusion originelle. Car les mots ne résonnent et ne font écho qu’à être investis d’une mydriase, cette dilatation qui ouvre tout dans un geste d’éclosion infinie. Nous les hommes, les femmes, avons à nous doter d’un tel regard afin de témoigner de notre aventure humaine. « Se hâter ! Se hâter ! », ainsi nous invite le Poète à nous immiscer sans retard dans cette désocclusion en dehors de laquelle toute chose ne vit que de l’intérieur de sa propre réalité, nous faisant l’offrande de son apparente épiphanie alors que l’essence se dissimule dans ses replis internes.

  Et, une fois de plus, il nous faut avoir recours à la dimension explicative de la métaphore, cette puissance vive logée au cœur même de l’image, laquelle, parfois, veut bien consentir à nous accueillir auprès de son  foyer sémantique. Ainsi cette photographie placée à l’incipit de l’article nous invite-t-elle à regarder mieux, à regarder plus. Longeant tous les jours de semblables maisons, nous ne les apercevons pas. Elles se logent au centre d’une nébuleuse si peu accessible, dont nous nous absentons continûment. Nous ne nous questionnons pas à leur sujet. Nous contentant d’en prélever quelques indices, sans plus : taches blanches et bleues coiffées d’une toison verte. Vue de myope circonscrite à son aire étroite, approximative. Jamais nous ne pénétrons plus avant, dans ce qui voudrait se dire comme mince événement. La clarté de la lampe, l’aire accueillante de la cheminée, la disposition des chambres aux pliures oniriques, la table où se délie le langage, où se déploient les gestes de la convivialité, le bureau investi des efflorescences de la lecture, des arabesques de l’écriture venue dire aux hommes l’aire multiple des significations, l’âtre animé de flammes blanches, son destin hestiologique de rassemblement des affinités, d’alchimie s’ouvrant sur la merveilleuse compréhension du monde. Les distraits à la vue en meurtrière objecteront sans doute que toutes ces projections intellectuelles, ces dentelles mentales ne sont que pures fantasmagories, décisions de notre imaginaire. Et, heureusement, ils auront raison, remettant notre être dans la demeure unique et essentielle de la poésie, laquelle ne se révèle qu’à la mesure du regard intérieur. Nous n’atteignons jamais les « plus hautes mers » qu’à cette exigence d’un exhaussement du réel à la pointe extrême du langage. Là est l’incandescence et nulle part ailleurs ! Sans doute faut-il l’avoir expérimentée une fois dans sa vie pour aborder à de tels rivages semés de flux et de reflux qui disent à notre âme, ce Principe d’existence absolu, la belle présence humaine agrandie aux limites de l’indicible !

 

 

 

 

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25 décembre 2020 5 25 /12 /décembre /2020 10:44
Quel voyage t’absente ?

L’été

Son ardeur

Sa violence

Pareille à une écharde

Plantée dans la chair

Rien ne sauve de cela

Pas même

La volonté

Bandée tel un arc

Pas même

L’amour consommé

A la limite

De la Mort

Dans les chambres incendiées

De chaleur

 

Vivre est une angoisse

Mourir ne serait pire

Croire au bonheur

Serait une insulte proférée

Avec inconscience

A la face du ciel

 

Dans les cubes de ciment

Cloués de lumière

Blanche

On se dispose au meurtre

Du Temps

Autrement dit

On fume

De longues cigarettes

En forme de dagues

On boit de longs traits

d’alcool

Qui incendient

la poitrine

On fait l’amour

Sur le bord d’un

Evanouissement

On chante à tue-tête

Des blues noirs

On lacère son corps

Des traits de l’aliénation

 

On dessine sur sa poitrine

Les Fleurs du Mal

Ces vénéneux tatouages

Ces tresses ophidiennes

Qui ligotent les bras

Les jambes

Font du sexe

Une simple flaque

Humide

Sa peau on la traverse

Des clous de cuivre

Des piercings

On l’étire

On en fait un tam-tam

Sur lequel ricochent

Tous les bruits du monde

On danse

Saint Guy

On

Marche sur

Un fil

De funambule

On prend une douche

Froide

On sort de soi

Comme la chrysalide

Sortirait de son cocon.

On est quelque part

Dans le monde

On ne sait

La rue

Le vide

L’air comme

La percussion d’un

Absolu

Vertige des Vertiges

Peur de la Peur

Avancer

Pour ne pas

Reculer

 

Dans le port flottent

D’inutiles esquifs

Des coquilles de noix

En partance pour le

Rien

Les voiles sont affalées

Les cordages enroulés

Les étais vibrent

Dans le Vide

Les bômes

Oscillent

Les safrans

Godillent au-dessus

D’une eau grise

Plombée

Fermée

 

L’air est serré

Enroulé sur lui-même

Nœuds brûlants

Volutes qui étreignent

Goulets par lesquels

Se dit l’impossibilité

D’être

Autrement que dans

La douleur

La souffrance

La perte de soi

Dans les corridors

Etroits

De la

Contingence

 

Le milieu de l’anatomie est

Etique

Dans les tuyaux sanglés

Le sang est à la peine

Les nerfs en pelote

Les aponévroses

De simples linges blancs

Des drapeaux d’inutiles prières

Les os claquent

Dans le gris

La moelle glue

Les cartilages fondent

Les astragales

Hurlent

Les osselets

Claquent

 

Vides les agoras

Désertées les rues

Mornes les quais

Où flottaient

Les étendards de

La gloire humaine

Boutiques esseulées

Bancs sans occupants

Arrêts de bus

Sans passagers

 

Alors

On prend sa lampe

On y fait briller une étincelle

On y allume la flamme

D’une possible

Joie

On parcourt les avenues

On sillonne la moindre venelle

On fouille les recoins

On entre dans les tavernes

On se hisse tout en haut

Des volées d’escaliers

On gonfle l’étrave de sa poitrine

On distend ses veines jugulaires

On dilate ses joues

La voix s’élève

Hésitante d’abord

Puis plus claire

Plus insistante

Pareille à une incantation

A une supplication 

 Je cherche

L’homme 

 Je cherche

L’homme 

 

On est Diogène lui-même

On est sorti de son tonneau

On divague

Dans les rayons de clarté

On s’égare dans les meutes

De son propre esprit

Mais la lanterne ne révèle que

SOI

L’homme n’existe pas

Pas même un Bipède

Sans cornes

Sans plumes

Alors

On renonce à ses

Illusions

On mouche la flamme

On cache la lanterne

Dans une encoignure

Du monde

On revient à

SOI

Comme à sa propre

Condition

De possibilité

On est si bien

Dans le tonneau

Qu’écrase la chaleur

Demain il sera encore

Temps de sortir

 

Quel voyage

T’absente donc de

Toi

L’Homme

Qui prétends dominer

Les choses

Alors que ce sont elles

Qui te dominent

Puisque tu n’es même pas

Assuré de

Ta propre présence

Ceci tu le rumines

En silence depuis ce langage

Qui te fait tenir debout

Peut-être n’y a-t-il que cela

LE LANGAGE

Et rien d’autre autour

Rien d’autre

 

 

 

 

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 14:47
Le Blanc en son esquisse

‘L'atelier blanc’

Pastel crayon/ papier

Léa Ciari

 

***

     Qu’apprenons-nous du blanc en son esquisse ? Cette feuille à peine ombrée d’une discrète présence, comment la ressentons-nous en nous, que vient-elle nous dire que, déjà, nous avions perçu, sans doute intuitionné mais nullement porté à son accomplissement ? Certes, jamais nous ne parachevons quelque être que ce soit en sa posture définitive. Toujours des fragments d’une plus vaste fresque, d’une totalité que nos yeux sont trop courts à décrypter. Nous tentons de viser une chose jusqu’à en épuiser les infinies esquisses, mais l’apparaître est comme l’arbre, il ne nous donne jamais que la face qu’il nous présente, demeurant dans le retrait de sa posture. Nous n’en connaissons ni les racines, ni l’âme logée au plus intime de son exister. En réalité nous sommes orphelins de son être tout comme il l’est du nôtre. Ceci, serait-ce ce qui définit l’humaine tragédie ? Oui, ceci représente bien ce en quoi l’homme fini, tendant vers l’infini est pareil à ces drapeaux de prière tibétains faseyant dans l’air glacial des hauteurs himalayennes, ils sont ivres de leur propre stupeur mais ne perçoivent nullement les contours qui les définissent. Le tragique n’est pas la situation du héros antique écrasé par son propre destin, c’est bien plutôt la position de l’homme face à un univers qui le dépasse dont il ne peut guère deviner les secrets desseins. Ne pas comprendre le monde est la douleur la plus patente qui soit. C’est dans la marge d’incompréhension que le Malin se dissimule, c’est dans le fait qu’il voile l’essentiel auquel nous voudrions faire droit que consiste la confondante aporie. Les détails supposés dissimuler le Diable ne sont que de vulgaires coursives emplies d’ombre, nullement le soleil qui les fait exister.

  

   Ce que notre condition exige de nous en tant que la plus haute valeur : que nous comprenions ceci même qui vient à nous, de manière à cerner notre être, l’emplir de ces kyrielles de significations en attente de figurer au monde. L’écrivain Christian Bobin, intitulant l’un de ses livres ‘La part manquante’, place en celle-ci, la part, une conscience humaine incapable de rejoindre l’image de Dieu et tâchant de s’y reporter afin que, l’âme comblée, puisse advenir totalement à elle, c'est-à-dire connaître sa complétude. Mais, bien évidemment, ce qui s’applique au schéma religieux concerne aussi bien la sécularisation de tout Existant. Toujours nous sommes en dette. De notre enfance, de notre Mère, d’un souvenir, d’un événement classé dans les archives parfois illisibles de la mémoire. Ce qui, fondamentalement, dessine en nous les motifs d’une constante insatisfaction, c’est bien le fait de ne pouvoir nullement accéder à notre propre essence. Nous existons à défaut d’être. Ceci creuse en nous les sillons d’une incurable nostalgie. Ceci explique, tout à la fois, le romantisme, l’amour profond de la Nature, les sentiments exacerbés, les assauts de la grise inquiétude, les nuées sombres de la mélancolie. Comment, en effet, quiconque pourrait-il se satisfaire de n’être qu’une presqu’île, de ne jamais connaître la plénitude d’une vaste terre qui eût été sa justification ?

  

   Nous sommes, que nous en soyons conscients ou non, des chercheurs d’absolu. Mais l’absolu est trop loin, mais l’absolu est trop fort. Il se confond avec la Mort. Il est tissé de Néant. Voyez le héros de Balzac, Balthazar Claës cherchant dans la transmutation chimico-alchimique de la matière sa ‘part manquante’. Son génie en même temps que son geste sacrilège de se prendre pour le Créateur lui-même le conduiront à la folie, à la ruine et à la décomposition de son milieu familial. Mais, ici, il faut revenir à ‘L’atelier blanc’ et interroger ce pastel en sa blancheur native que nous donnerons pour la figuration de l’Absolu. Pourquoi donc ceci ? Eh bien pour le motif que le Blanc, cet autre nom du Silence est une archi-forme, une figure archétypique au travers de laquelle, en filigrane, pourront aussi bien se donner les plus hautes entités métaphysiques, les plus hautes valeurs de l’imaginaire et de l’Esprit. Mais disserter sur le Blanc demeurera pareil au trajet illisible d’une comète tant que nous n’en aurons pas dressé une possible représentation. Si le Blanc est Silence, ils tout autant le Rien à partir de quoi tout existe, passage de cet inaccessible virtuel à l’existentiel qui l’actualise et le rend visible. Mais usons de la métaphore et tâchons de repérer le Blanc dans deux activités humaines qui en sont traversées, qui en sont fécondées : le tissage et la poterie.

   

   Le tissage d’abord. Regardons un métier à tisser africain par exemple, qu’il soit Dogon ou Baoulé, peu importe la tradition. Le tisserand part du rien : quelques bouts de bois pour fabriquer le cadre, du fil rustique provenant du troupeau, quelques gestes simples et le trajet continu et lancinant de la navette construit le monde de la toile. A l’origine, il y a le blanc, le vide, le silence. A la fin il y a l’objet. Entre les deux, le passage du rien au tout de l’œuvre. L’autre nom du blanc ou du rien : l’Idée en sa libre énergie, en son effective puissance. Fils de trame et fils de chaîne qui dessinent le visage d’un monde ne sont que les rejetons de l’Idée, sa mise en acte, sa projection sur la scène de l’exister. L’Idée, le blanc, le vide étaient les virtualités, les linéaments en attente, les sources vives, les eaux de fontaine, les donatrices de vie. Les fils étaient les premiers signifiants dont l’entrecroisement aboutirait au signifié-toile : ce vêtement pour s’abriter du soleil, ce pagne pour danser et honorer les divinités locales.

  

   Ici, il s’est agi de rien moins que de crée du SENS, ce qui, en définitive est la mission pleine et entière de l’homme sur Terre. Tisser est donner du sens à l’aventure de telle peuplade nichée tout en haut des falaises de Bandiagara qui portent les abris de terre du Peuple Dogon, cette civilisation admirable tout entière versée dans les joies de la culture, la noble quintessence de l’art. Les Dogons, dans leurs vêtures, leurs portes sculptées, leurs danses nous donnent à voir leur âme dont le blanc était la forme originaire. C’est ce blanc qui encore témoigne dans leurs créations mais nous, hommes de peu de soucis, nous ne savons nullement le voir. Nous emplissons nos yeux de couleurs à défaut d’y chercher ce silence, ce rien qui en sont les prémisses. Nous arrivons toujours trop tard et nous nous plaignons d’avoir les mains vides ! Qui a connu le blanc, qui a rencontré le silence, qui a fait l’expérience du vide est bien plus chargé en dons précieux que celui qui projette hors de lui, en avant de lui, ses propres désirs, y cherche une matière dont il pourrait féconder sa vie.  Il ne saurait en saisir la fuyante substance puisqu’ils sont toujours au loin, ces biens que nous cherchons, mirages brillant de leur propre vacuité.

  

   Ce qui, ici, a été dit du tissage pourrait trouver son écho dans le geste immémorial du Potier. Tout comme le Tisserand part du rien du fil, le Potier part du rien de la terre. Fil, terre constituent les matrices premières à partir desquelles imprimer dans le monde de ces peuples simples la trace de leur passage. Si les humains sont appelés à disparaître, leur survivra cette vêture de toile, cette céramique cuite au four. C’est de l’extrême dénuement des choses, autrement dit de leur essentialité que peut se construire leur immédiate parure, le vase qui servira à accueillir les aliments. Jamais il n’y a rupture du Rien au Tout, du Silence à la Parole, du Vide au Plein. C’est seulement notre recours au système des catégories qui clive le réel, divise les choses, introduit une césure dans la nappe continue de l’exister. 

 

Le Rien est le tenseur

qui autorise le Tout à paraître.

Le Silence traverse la Parole tout comme

la parole est ourlée de Silence.

Le Vide se projette dans le Plein

qui à son tour l’accueille.

  

   Ceci, de façon ordinaire, se laisse expliquer par le recours à la dialectique, c'est-à-dire par une opposition terme à terme. Comme si chaque élément n’existait qu’à titre de contrariété par rapport à son antonyme. C’est bien plutôt d’amitié, d’affinités dont il faut parler. Le Silence n’est pas le contraire de la Parole au seul motif que, en dehors de sa propre présence, toute parole pourrait trouver le lieu de son effectuation. C’est parce que le Silence existe que la Parole prend sens. N’y aurait-il que la parole et alors le bruit de fond serait assourdissant. N’y aurait-il que le silence et alors nous serions saturés de sa confondante mutité.  Pour percevoir les relations incluses les unes dans les autres, de ces entités fondatrices d’un être-au-monde, sans doute faut-il faire appel à la notion de chiasme, ce subtil entrecroisement du réel qui se donne comme la forme de l’éternel retour, comme la possibilité d’une éternité enfin visible. L’image symbolique de cette pure abstraction (il s’agit d’espace, de temps en leur propre confluence) est réjouissante, lénifiante, elle nous apporte le repos dont chaque chose investie d’une haute valeur est porteuse pour notre existence limitée, clôturée en ses deux extrémités.

 

Le Blanc en son esquisse

   Nous avons toujours en ligne de mire ‘L’atelier blanc’, nous en préparons la venue. Mais revenons d’abord aux multiples significations qui naissent des affinités (bien plus que des oppositions) se révélant à la mesure des catégories que nous avons déterminées en tant qu’essentielles : Rien/Tout ; Vide/Plein ; Néant/Être. C’est le Blanc, sa lumière aurorale originaire qui enclot en soi Rien, Vide, Néant. C’est le Noir qui joue en écho et se détermine comme finalité au travers de Tout, Plein, Vide. Si bien que la totalité obtenue dans l’entrecroisement de ces présences pourrait figurer dans l’orbe d’un cercle parfait. Nous pourrions dire d’un ‘monde’ si l’on ramenait cette figure à ses conditions d’existence. Tous les éléments de cet ensemble sont nécessairement co-présents. Rien, Vide, Néant se donnent comme toiles de fond sur lesquelles reposent leurs homologues signifiants, Tout, Plein, Être. C’est le trajet incessant de la navette (nous rejoignons l’idée de tissage) entre toutes ces parties qui est l’opérateur du SENS à l’intérieur même du chiasme, ce point de fusion, ce foyer osmotique, ce lieu de rassemblement des pulsations énergétiques, vitales, créatrices de formes. De cet équilibre, de cette subtile harmonie, l’on ne peut rien soustraire. Ôterait-on le Rien que le Tout en serait immédiatement affecté, le Tout en lui-même troublant à son tour le Plein et l’Être qui lui sont nécessairement liés, non d’une manière logique, mais dans la perspective d’une ontologie. Tous ces êtres en leur essence même s’appellent et se répondent tout comme l’amphore appelle la Terre, les Mains du Potier, l’Eau qui permet de façonner et de produire une Chose. (Ici, tout le lexique est donné en Majuscules : référence à une Essentialité).

Le Blanc en son esquisse

Donnons place à ‘L’atelier blanc’, tâchons d’y trouver quelques uns des sèmes que nous avons disséminés au hasard de l’écriture. L’atelier est dans sa lumière aurorale, dans son orient natif, dans sa pure germination. Déjà il contient en soi les ferments qui l’actualiseront plus tard, en supposant, bien sûr, qu’une vie le traverse, le dotant des degrés des métamorphoses successives. La vue est encore prise d’approximation, le flou prédomine, se diffuse à l’ensemble de l’œuvre comme si cette dernière était ‘poudrée à frimas’ pour reprendre la belle formulation romantique. Rien ne se détache de rien. Tout est à soi dans la confiance. La plénitude, si elle n’existe réellement, est contenue à même la réserve du papier. Car, de toute éternité, toute chose porte en soi l’entièreté de son être présent, passé, futur. Sur cette Terre, c’est bien le temps qui détermine tout ce qui fait phénomène et l’on ne saurait amputer le temps de son essence qui est durée, passage, glissement, prélèvement en soi des lignes qui feront se lever un destin.

    Ici, toutes ces lignes estompées sont des éminences grises qui veillent dans l’ombre, elles conseillent le Prince qui viendra porter en pleine lumière, à son peuple attentif, les motifs encore cernés des effluves nocturnes, des rumeurs ténébreuses qui ourdissent le tissu du réel. Tout étant en tout, rien ne saurait être dissimulé. Le grand théâtre mondain se nourrit aussi bien du secret des coulisses que des évidences de la scène. C’est ceci qui est pure merveille dans l’orbe amplement ouvert de la compréhension : chaque chose à sa place jouant avec toutes les autres choses du monde. La chaise, le linge plié reposant sur l’assise et le dossier, les châssis des toiles placées selon leur endroit ou leur envers, le miroir au mur porteur de reflets, ceci est intimement relié par une douceur native et rien ne saurait être retiré qui créerait un vide, une dysharmonie. Mais aussi bien les figures se supposent l’une l’autre, aussi bien elles portent en filigrane leur propre avenir et celui du monde qui lui coalescent si la thèse que nous posons de la nécessité de chaque chose est fondée en raison ou bien en déraison car la passion est tout aussi bonne conseillère que l’est la logique formelle de ce qui se montre.

  

   Placés au centre même de l’œuvre, nous sommes portés au centre du monde qu’elle détermine, soit la totalité de ce qui est puisque la retirer du jeu du monde serait amputer ce dernier de l’une de ses esquisses. De celle qui hèle la beauté et veut rejoindre toutes les beautés du monde. Occurrence multiple des mots qui suppose l’occurrence multiple du réel. Nous ne pouvons nous abstraire du concert des choses présentes qu’à priver ces choses du regard que nous leur destinons, donc de les amoindrir en quelque sorte, de les faire autres qu’elles ne sont dans leur primitive assurance de rencontrer la multiplicité des êtres qui donneront consistance à leur être. Liens parmi les liens, ceux-ci dessinent les traits de la figure universelle où chacun parait à l’aune de sa singularité. L’universel n’est jamais que la rencontre des singularités, de TOUTES les singularités.

  

   Ce dessin ne tisse son être qu’à convoquer toutes les ébauches, tous les schémas dont il est porteur en puissance. Ainsi cette chaise est-elle ‘toutes les chaises du monde’ : la cathèdre sur laquelle siège l’évêque ; la caquetoire sise près du feu ; celle de paille peinte par Van Gogh ; celle, rouge, cannée, proposée par Picasso ; celle de Magritte, en pierre, monumentale ; celle de Dubuffet en résine noire et blanche ; celle, fragmentée, de David Hockney et la liste serait longue des métamorphoses de cet objet du quotidien. Et c’est bien parce que la forme du dessin est native, aurorale, qu’elle autorise toutes ces autres chaises, zénithales, crépusculaires, nocturnes qui ne font qu’illustrer la courbure infinie du temps.

  Certes un acte est venu interrompre la libre portée de la puissance primitive. Mais les choses sont-elles aussi simples qu’il y paraît ? Non, les choses sont complexes, aériennes mais aussi racinaires, rhizomateuses, tressant de larges nappes de présence au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Aucune puissance ne saurait trouver le lieu de son propre épuisement. Pas plus que la lumière ne s’arrête, la puissance ne peut connaître son étiage. Identique au rayonnement de l’Idée elle trace son chemin d’immuable évidence et jamais ne retombe. Si, nous les hommes, avons la plus grande peine à concevoir l’éternité, l’absolu, c’est en raison même de notre finitude, de notre pesante relativité. Certes la conscience semble être sécrétée par le corps, engendrée par la chimie cellulaire, perdue en fin de compte au terme de notre terrestre voyage.

  

   De ceci, de l’autonomie de la conscience par rapport à son roc biologique, nul ne peut rien dire au motif que notre connaissance est limitée et que nous ne pouvons faire l’expérience du monde que dans le cadre de notre finitude. Je ne sais pas si l’éternité existe, si l’âme peut voler de ses propres ailes, si Dieu est une fumée se dissipant au large des yeux. Ce que je crois c’est que les manifestations de l’Esprit dépassent de beaucoup les corps qui leur ont donné essor. L’Esprit de Léonard de Vinci, celui de Hegel ou bien de Nietzsche, de Rilke, de Hölderlin habitent le ciel des hommes bien après que leurs corps aient rejoint la poussière. Pourrait-on fossiliser à jamais la dimension de la dialectique, oublier les ‘Sonnets à Orphée’, faire l’impasse sur le ton aussi sublime qu’oraculaire du ‘Zarathoustra’, décréter la fin de ‘L’homme de Vitruve’ ? Non, assurément l’on voit bien que l’Esprit est vivant, j’entends ici un Esprit sécularisé bien éloigné des dogmes de quelque religion que ce soit.

    

   Je regarde ‘L’atelier blanc’ et j’y devine, en transparence, dissimulé dans l’épaisseur même du papier, la pluralité des signes qui, toujours, viennent à nous « sur des pattes de colombe » pour utiliser une fois encore la belle formulation nietzschéenne.

 

J’y devine la pulsation inapparente du Rien,

l’oscillation constante de l’Être,

la dimension pléthorique du Plein,

le souffle imperceptible du Néant,

le rythme inouï du Vide,

la symphonie du Tout qui,

loin d’être achevée,

est l’invite la plus immédiate

à réaliser qui l’on est

en son intime,

la chambre d’écho

de toutes les musiques du monde.

Oui, du MONDE !

 

 

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23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 13:23
Sous la nuit du ciel

"Village dans la nuit qui vient"

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

« Dans un village déserté et sous la voie lactée, les mains levées au ciel, tu prononçais des paroles anciennes. Offrande du dedans pour le dehors si froid... »

 

***

 

 

   Il ne suffit pas de regarder, il faut imaginer. Car le réel, loin de se montrer tel qu’il est, nous appelle à sortir du dedans pour gagner le dehors. Les collines alentour sont arasées, leur argile rouge broyée, leurs buissons carbonisés, leurs arbustes calcinés. Etrange peau de sanguine que traverse, parfois, l’éclair blanc d’un calcaire, l’étrave levée d’une souche, les contorsions d’une diluvienne racine. Et ces arbres près de la rivière, ces fiers peupliers, flammes jaunes jetées dans l’espace, qu’en reste-t-il sinon une mince torche, quelques cheveux épars, quelques feuilles ajourées ? Et la fuite d’eau du ruisseau dans la rigole de glaise et d’humus tend si bien à son étiage que, bientôt, il n’en demeurera qu’un lointain souvenir, un glougloutis, une chute cristalline dans une faille de terre. Et le bosquet aux claires frondaisons, ce balancement sous le vent, voyez donc, soudain, ce dénuement de clairière, cette ronde conduite par des enfants invisibles, cette marelle sans joueur, cette partie échec et mat.

   Rien ne demeure de ce que nous pensions être la matérialité du monde. Tout se brise entre nos mains arbustives et ce sont des moignons que nous tendons aux choses, des supplications si étiques qu’elles ne peuvent franchir la herse de nos dents, seulement tourner en rond dans la grotte de la bouche en produisant des petits bruits semblables aux couinements plaintifs du rat. Eh bien, oui, il nous faut être dépossédés de nous-mêmes, laisser notre nasse de peau quelque part à l’angle d’un talus, nous saisir de notre bâton de pèlerin et gagner le vaste sentier qui, en-deçà, au-delà de nous, nous ouvrira aux infinies richesses du monde.

   Pour corps on n’a plus que cette guenille inconnaissable, cette voile épidermique gonflant sous le vent de l’absurde, ces claquements ossuaires qui disent la géométrie de notre finitude. Pour esprit cette simple absence, cette dilution éthérée, cette fumée se dissolvant dans les mailles soufrées de l’air. Plus de concepts, plus de simagrées intellectuelles, plus de théorèmes mais la sensation pure, ses palmes doucement agitées dans le tube vide de notre anatomie. Pour âme (non la religieuse qui n’est qu’une hypostase de l’autre, la Grande Âme, le Principe Premier par lequel nous sommes présents au monde), pour âme donc, la vitre du Néant sur laquelle, à intervalles indéfinissables, se posera la buée d’un ancien Langage, avant même le Babélien, l’émission originelle, sans doute une simple production de voix, un cri, une onomatopée, un [AAA], un [OOO], étrangement modulés, à la fois voix humaine et glapissement animal, peut-être même surrection minérale, en tout cas quelque chose de primitif, d’originaire, de si archaïque que l’on penserait à l’initial mouvement d’une diatomée dans une eau native, noire, profonde.

   Voilà ce à quoi il fallait nous employer, à régresser suffisamment afin d’accueillir en notre nouveau bourgeonnement la possibilité d’une Nature si résolument élémentaire que nous pourrions nous confier à la Vérité du Paysage qui n’est que sa forme désincarnée, violemment ancestrale par laquelle se dira la valeur première des choses. Convoquer la pauvreté, solliciter la disette, rencontrer le sol de la pénurie, telles sont les voies au détour desquelles un dévoilement consentira à s’offrir. Qui sera si éloigné des habituels mensonges que nous en sentirons la poésie naïve, sans doute grossière, certainement attachée à l’ombilic d’où tout naît et se donne à voir en tant que fondation du paraître. Partir de l’homo sapiens en quelque sorte, puis passer par l’homo erectus, puis l’habilis pour terminer par l’africanus et puis le singe est là qui veille dans sa posture limbico-reptilienne.

   C’est à peine sorti du ventre de la Terre, ça en a les couleurs de caverne, les sombres lueurs de grottes, la sourde densité de l’humus en sa fondatrice position. Les herbes sont courtes, une ligne sombre, une ligne plus claire, elles ne portent nulle graine, elles sont à la limite des plantes, à la limite du minéral, on les penserait fougères arborescentes naines, tubes coraliens, hydres ou anémones des abysses. Oui, des abysses. Ici tout est de l’ordre de l’abyssal, de l’indescriptible masse en sa secrète genèse. Confusion magmatique, croûte pachydermique dissimulant en son sein la violence même du monde. Nuit primitive en attente de sa propre manifestation. Ça bouillonne, ça s’impatiente, ça s’inquiète mais cela ne bouge pas encore car la montée est intérieure, levain poussant la pâte, forces multiples, arborescentes mais contraintes, mais réduites à demeurer en leur état dormant, gisant.

   Et au centre, là, au point de convergence du regard, ces inventions cubistes, ces formes synthétiques, à peine ébauchées, tout juste sorties des limbes du génial Picasso, ce primitivisme tout droit venu des Masques Africains, de leur Magie Noire. Combien de figures ancestrales s’y dissimulent que nous ne voyons pas, intuitionnons seulement, en éprouvons  le ténébreux rituel, fiançailles de la Vie et de la Mort, union du Réel et du Mystère en leur indéchiffrable énigme. 

 

Sous la nuit du ciel

 

Picasso. Maisons sur la colline à Horta de Ebro

  

   A peine maisons, plutôt abris de boue expulsés de la matrice tellurique, peut-être gîtes troglodytiques avec leurs boyaux souterrains affiliés aux flammes de l’Enfer. Ce sont des tubercules non encore détachés du travail de parturition. On suppose les eaux amniotiques, les liquides placentaires, les mares d’hémoglobine parmi le travail de mise au monde de ce qui, bientôt, sera. Alors la naissance se donnera en tant que prolongement de cette aventure nuitamment commencée. Premières collines si semblables aux roches volcaniques criblées de trous, noires par endroits, rouge sombre en d’autres, on y entend encore le bouillonnement de la matière, la dilatation du basalte, le gonflement de la ponce, on y perçoit la circulation des gaz soufrés.

   Tout ceci est si ancien, si soudé à la première généalogie de la matière, on croirait à l’avant-présence du Monde, à la préparation de ses prémices depuis quelque antre secret d’alchimiste. Une autre bande plus haut, encore arrêtée dans des marges d’obscur. Décidément rien ne se donne d’emblée, tout se tient en réserve, tout se distrait de soi à seulement végéter, retarder sa croissance.

   Puis, pour clore ce tableau antédiluvien, l’écharpe bleu-nuit du ciel, ce bleu tellement saturé, cette teinte sublimée du fascinant lapis-lazuli, cette pierre flottant entre l’azur (le Ciel) et l’outremer (l’Océan), comme pour nous dire la relativité de notre position humaine interrogeant toujours les deux pôles dont notre regard est en quête, cet Infini qui toujours nous échappe. De quelle manière mieux poser l’interrogation de notre ici et maintenant qu’à nous confronter, en définitive, à cette couleur qui, peut-être, n’en est pas une, simplement l’appel du spatial, du cosmologique en tant qu’ils sont les seuls vis-à-vis avec lesquels, en définitive, nous puissions avoir commerce. Et cet œil étrange de la Lune qui ne semble posé là qu’à accroître la profondeur de notre incertitude.

 

« Offrande du dedans pour le dehors si froid »

 

   Sans doute nous reste-t-il ceci, à prononcer face au Ciel et à la Mer cette manière d’incantation magique ? Suffira-telle à faire se conjoindre le dedans  et le dehors ? Il fait si froid sous la nuit du ciel. Si froid !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 17:52
Lieux du manque

  Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

   Toujours, dans notre quête narcissique, demandons-nous au miroir de confirmer la totalité de notre être. Ainsi est-il attendu de lui qu’il nous dise l’amplitude de notre beauté, le degré accompli de notre intelligence, le luxe plein de notre corps. Seulement, dans notre face à face avec l’objet réfléchissant, nous excluons l’Autre, autrement dit nous révoquons l’espace de l’objectivité. Notre relation duelle se pare ainsi de la plus radicale des subjectivités et nous nous contentons de la réponse muette de l’objet qui n’est là qu’au titre d’une immédiate complétude. Assurés de notre juste esthétique, de notre accès satisfaisant à l’intellect, de la fidélité de notre anatomie, nous avançons selon la ligne de notre destin avec la certitude qu’en nous, se trouve une manière de vérité absolue : nous sommes dans notre propre entièreté, doués d’une belle autonomie, libres d’aller où bon nous semble puisque dispensés de toute dépendance à quoi et à qui que ce soit. Mais affirmer ceci ne pourrait avoir lieu qu’en présence d’enfants naïfs n’ayant pas encore atteint « l’âge de raison ». Un jugement lucide aurait bien tôt fait de démonter cette auto-complaisance liée à un ego le plus souvent fasciné par sa propre image.

    Car, s’il est bien une vérité facile à établir, c’est celle qui énonce dans la clarté que, jamais, nous ne sommes libres, que nous ressemblons à ce fragile esquif ballotté par les flots, constamment contrarié par des flux océaniques et des vents contraires, que nous ne croisons vers le large qu’à la recherche d’amers qui, le plus souvent, reculent, que nous tutoyons le profond des abysses plutôt  que la crête de la vague où brille la lumière. Ceci n’est nullement tragique. Ceci est l’une des composantes de notre essence, les fondations d’argile sur lesquelles nous avons bâti notre destinée. Ce qui, ici, vient d’être évoqué par des métaphores, peut se dire de manière bien plus elliptique, ainsi : nous sommes, irrémédiablement, des ÊTRES DU MANQUE. Ce qui est à portée de notre main, le plus souvent, nous le négligeons. Ce qui est au loin, dans la brume invisible, hors d’atteinte, c’est ceci que nous voulons et à cette fin nous bandons l’arc de notre volonté afin, qu’un jour parmi les jours de joie, nous puissions accoster au rivage de la Terre Promise.

   Mais parler de Terre Promise, c’est aussi, en un seul et même mouvement, parler d’une « terre perdue ». Car si nous sommes poinçonnés au vif de l’âme d’un sentiment constant de déréliction, c’est bien au motif de quelque chose que nous avons connu, un sentiment de félicité qui a été égaré au cours de notre trajet existentiel. Afin de comprendre ceci, il faut remonter très loin, au-delà de notre petite enfance et déboucher dans cet antre liquide, chaud, souple qui fut notre premier refuge dès après notre conception. Oui, la « conque maternelle » est ceci qui nous a accueilli avec la plus grande faveur qui soit. Or cet accueil n’était nullement déterminé par quelque cause que ce soit, il n’était ni la récompense d’un fait autrefois accompli, ni ne résultait d’une demande que nous aurions faite à des fins d’abritement (nous voulons parler de l’accueil, non de l’acte qui a présidé à la conception effective). L’espace que nous occupions était « naturel » (le culturel viendrait bien plus tard), immensément disponible. Il bougeait et nous bougions avec lui. Il frissonnait et nous frissonnions avec lui. Il était en joie et nous étions en joie avec lui.

   Comment mieux dire le lieu infiniment jouissif de l’unité, le site de la symbiose, la réalisation de la dyade dont les hommes sont en quête depuis l’aube des temps sans jamais y parvenir ? Leur plus patente erreur, de penser que cette fusion peut avoir lieu hors du refuge primitif. Jamais, dans la vie ordinaire, semée de troubles, agitée de chaos divers, prise en étau entre plaisir et déplaisir, les conditions ne peuvent être réunies afin qu’une totale plénitude soit atteinte qui ferait du Sujet un Univers à lui seul, un Monde complet pareil à la substance de la Monade. Toujours une pièce manque au grand mouvement de l’horlogerie existentielle et la comtoise fait osciller son balancier, remonter ses chaines dans un bruit de cliquetis qui est la scansion itérative de notre humaine condition.

   La complétude eût-elle été atteinte en quelque endroit de l’espace et du temps que le balancier se serait immobilisé, les poids figés, l’éternité s’annonçant alors comme le seul chiffre au gré duquel comprendre le destin des hommes. Sur Terre ? Au Ciel ? Va donc savoir, l’éternité n’a cure de ces ratiocinations de voyageurs errants qui ne savent ni où se trouve leur orient, ni où s’annonce leur occident. Tout est perte dans la vie humaine qui débute par la naissance, se clôture par la mort. Seuls les non encore nés ou les anciens vivants pourraient faire l’économie d’une telle réflexion. « Elle est métaphysique et trouble les consciences », diront les jouisseurs et les voluptueux. Et certes ils auront raison, sauf que jouissance et volupté sont des ingrédients aussi métaphysiques que l’Absolu ou l’Infini. Ils brillent tels des photophores dans la nuit des hommes, vacillent et puis s’éteignent alors même que leur souvenir s’est effacé, perdu qu’il est dans les mailles non reproductibles du temps.

    Mais cette relation duelle, privilégiée, unique en sa forme, n’inquièterait-elle les pères qui se trouveraient démunis au titre d’une faveur dont ils auraient été dépourvus ? Certes, il y de quoi désespérer mais seulement si l’on met entre parenthèses les  conditions d’essence relatives aux deux genres. Encore il nous faut recourir à une métaphore, cet inusable véhicule de la pensée imagée sans lequel nous resterions à court de démonstrations. Donc le Père, pour reprendre le slogan de Larousse, « Je sème à tout vent », a pris, à l’évidence, le statut de l’extériorité. Il a bien été celui qui a semé mais il est parti à la rencontre du monde avec une mission sociale : celle de la rencontre, de l’ouverture, celle, éminente, de promulguer la Loi, d’asseoir l’autorité, de répandre le Langage, de fixer les limites de l’aire de jeu. La Mère, quant à elle, s’est vu attribuer, en raison même de sa nature, la grâce de l’intériorité, le don d’illuminer le premier foyer où brille celui qui est une part d’elle-même. Si le Père, dans le cadre de la mondéité, parle en prose, la Mère elle s’exprime en poésie, en images, en intuition. Ces rapides points posés à la manière de quelque sémaphore, ici convient-il de comprendre que le sentiment du manque se vit essentiellement en direction de l’absence de la Mère, laquelle absence se lit comme la suppression du sol premier, la destruction de la demeure primitive en laquelle trouver ses propres fondements et donner impulsion au tremplin d’une vie future.

   Et, maintenant, en quoi la peinture de Barbara Kroll autorise-t-elle un tel commentaire ? Mais seulement eu égard à sa forme symbolique qui fait signe vers ce « partage du monde » dont Père et Mère sont les deux évidents protagonistes. La Mère est simplement suggérée par le motif de jambes croisées émergeant du fourreau d’une courte jupe. Le Père, lui, sa présence est allusive, elliptique, que nous invite à penser cette fenêtre ouverte sur le monde que figurent ces rapides traits de pastel bleu. Et l’Enfant, où est-il ? Absent de la scène ? Nullement, l’Enfant est à la croisée des chemins. Certes il est invisible. Mais à quoi donc servirait le symbole s’il ne rendait compte de cet invisible auquel renvoient les notations du visible : ce Père extérieur, cette Mère ici présente en mode fragmentaire, donc en mode d’incomplétude.

   L’Enfant donc résulte de la tension dialectique qui se crée entre Père-Loi, Mère-Accueil et c’est peut-être même sa présence qui est intuitivement perçue, ce naturel trait d’union entre les deux genres. On s’accordera volontiers à reconnaître que le motif essentiel du manque trouve ici au moins trois sources fondatrices du concept : la forme parcellaire d’un Père évanescent dont rend compte un cadre noir dans lequel s’enchâsse l’esquisse d’une vitre, l’ébauche d’une Mère dont ou peut même douter qu’elle possède un corps complet, enfin le néant de l’Enfant qui, peut-être, se confond avec la note blanche, neutre, abstraite d’un mur chaulé à grands coups de brosse.   

   Objection classique pour ne nullement dire inévitable : « l’Artiste, au moins, a-t-elle eu l’intention, ici, de poser le problème du manque ? » Bien évidemment nous n’en savons rien et il est fort possible que la Créatrice de la toile n’en ait rien su, posant sur le fond de lin quelques possibilités d’existence, quelques « accidents » dont la vie courante est prodigue.  Une telle peinture apparaît tellement sous les traits de l’énigme que la place est vacante, amplement ouverte à toutes les interprétations possibles. Ici se pose le problème de la réception d’une œuvre dont nul ne pourrait fixer les paradigmes exacts. Ici est le domaine de l’aléatoire, ici est le champ des significations multiples. Certes, dans toute visée d’image se glissent toujours deux perspectives selon lesquelles prédominent les éléments de dénotation, tel fragment du réel que viennent aussitôt contrecarrer des connotations de tous ordres, culturelles, spirituelles, des ambiances intimes, des climatiques diverses, des états d’âme réalistes ou bien romantiques, ou bien tragiques, les expériences sont si diverses qui traversent les consciences.

    Les chemins du manque, eux aussi, sont polyphoniques. La plupart du temps ils s’exercent sur les formes canoniques du temps et de l’espace, un temps qui fut que nous ne retrouverons plus, un espace privilégié qui s’est effacé au carrefour des jours. Autre sentier lui aussi fort prégnant, celui des sentiments, de l’amour, cet éternel présent qui, curieusement, ne pointe le plus souvent que les absences, les clairières vides, les îles solitaires, les rendez-vous manqués, précisément, les failles, les abîmes. Et si, par extraordinaire, le manque venait à disparaître, ne serions-nous pas dans la paradoxale situation du « manque du manque » ou du « manque au second degré » ? Peut-être est-ce là l’empreinte caractéristique de tout homme de se vivre tel l’orphelin, l’exilé, le nomade que nulle halte ne satisfait ? N’y aurait-il pas de cela dans notre constante frénésie, dans notre course autour du monde et des choses ?

 

 

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19 décembre 2020 6 19 /12 /décembre /2020 10:10
Alice ou la quête de soi

***

 

 

   4° de couverture

 

   « J’attrapais chacun des mots d’Alice au vol. Pas un n’est retombé sur le sol. Ce qui est normal. Ses mots sont des oiseaux étranges. Et normalement, les oiseaux ne papillonnent pas. Elle attend tellement de la vie, Alice, elle cherche tellement des réponses, Alice…

   Pas seulement l’amour. Ce serait trop simple. L’adolescente comme la femme, et peut-être la petite fille qui sommeille en elles deux, réfléchissent de concert sur la mystique de la vie. Elles font un voyage, dans la petite couronne de leur existence tout d’abord, puis dans sa grande couronne ensuite. Dans un train, l’amour ; devant un écran, la mort ; dans une chambre d’hôtel, la révélation qui fait que la jeune fille laisse place à la femme.

   C’est quoi, cette arme, Alice ?

   Que fait-elle entre tes mains ?

   Quel est ce pari stupide que tu fais, à une contre six ?

   II y aura des balles perdues, Alice, avant que le début des réponses à tes questions n’effleure tes oreilles.

                                                                             Bang ! Bang ! »

 

**

   Commentaire de l’Editeur

 

   « Aurélie Lesage signe ici un livre magnifique, tendre et violent à la fois, mais aussi poétique et amoureux sur l’itinéraire d’une jeune fille bientôt femme, dans un contexte social troublant. Non seulement ce texte évoque les problèmes émotionnels et éducatifs de notre époque, mais en plus, il nous offre un conte urbain moderne d’un style littéraire remarquable. »

 

*

   Ici, la Narratrice nous invite à faire un voyage en nous qui, en même temps, sera voyage hors de nous. Ou, ce qui revient au même, voyage en elle, hors d’elle. Car un nécessaire processus d’identification relie le Voyeur de l’œuvre à celle qui en a été l’initiatrice. De quel roman s’agit-il donc ? D’un roman de formation tel le « Wilhelm Meister » de Goethe où le héros de la narration doit faire l’apprentissage de la vie, évitant autant que faire se peut de chuter dans les ornières, de connaître les culs-de-basses-fosses, autrement dit de cheminer au bord du Néant sans se précipiter dans l’abîme ? Ou bien alors, toujours dans le même sillon goethéen, serait-il question plutôt d’une identique tragédie à laquelle le « Jeune Werther » se heurte dans le roman éponyme, choisissant la mort plutôt que d’endurer un amour malheureux ?

   En réalité je crois qu’il s’agit des deux à la fois, initiation et drame mêlés. Si l’existence paraît aller de soi, lors des jours ordinaires, elle n’en est pas moins entachée d’une lourde empreinte métaphysique. Dans le livre, Schopenhauer, aussi bien que Beckett ou Cioran ne sont nullement cités à titre décoratif. Ils sont le signe de cette tragédie qui traverse la temporalité, que Miguel Unamuno en son temps avait nommé « sens tragique de la vie ». Oui, en filigrane et quoique le ton parfois enjoué du livre, souvent vivace, primesautier en maints endroits, paraisse affirmer le contraire, l’enjeu est bien de se situer sur cette ligne de partage hautement humaine, entre vie et mort. L’abîme n’est guère éloigné dont il faut que l’image nous habite, inconsciemment tout au moins.

   Si la Narratrice paraît avancer dans la vie d’une manière tout à fait conventionnelle, son existence se calquant sur celle de ses semblables, l’on doit cependant discerner une inclination naturelle à l’inquiétude coalescente au sentiment d’une chute toujours promise. Ainsi, ce qui le plus souvent sonne à la porte de la chair, la sensation du Vide, l’intuition du Rien, la palpation d’un Néant qui, à tout moment, pourraient signer ‘la fin de partie’ beckettienne. Il y a toujours, au cours de la narration, comme une ‘petite musique de nuit’, sourde, ourlée d’inquiétude. Il existe, originairement, une faille, une césure constitutives de ce mal être que Baudelaire nomma ‘spleen’, qui n’est nullement la marque d’une époque, mais le signe universel d’un mortel ennui gravé au plus abyssal de la conscience humaine. L’être, qui par essence s’y confronte toujours, cherche une solution à ce motif d’angoisse : soit il fuit et se réfugie dans quelque mensonge, soit il fait face et demande à la vérité de répondre des actes des hommes.

   Chez ‘Alice’, le souci de la recherche d’une vérité est patent, il constitue une manière de fil rouge qui court au long du récit, sans en entraver la marche en avant, mais suffisamment présent pour qu’on en perçoive le constant murmure. Elle (La Narratrice), se moque des apparences et des affèteries, des bals costumés et des visages grimés. Elle se conforme bien davantage à un ‘état de nature’ rousseauiste, négligeant le plus souvent de se conformer à la norme sociale et à ses contraintes qui ne sont que restriction de la liberté individuelle. Quête de liberté qui rime avec celle de l’identité. S’affirmer, certes, mais dans un genre d’autonomie qui ressemble à la maïeutique socratique : Elle veut se connaître en accouchant d’elle, Elle veut SE créer au monde, tout comme une écriture sort de soi et prolonge au dehors les plis d’un éternel mystère dont nul ne pourrait avoir la clé, pas même le Sujet qui est agi par elle, l’écriture, plus qu’il n’agit sur elle.

   Mais, toutes ces précautions d’usage prises en conscience, Elle ne saurait demeurer en retrait du monde. Toujours l’on part de sa propre origine, ce Principe singulier pour aller vers l’Autre, cet autre Principe qui nous fait face en son énigme. Son propre Principe, on le perçoit comme une eau de source limpide, comme une lumière non altérée par quelque nuit, comme une Essence dont il faut garder la virginité le plus loin possible. Oui, car perdre sa virginité, pour Elle, c’est accepter que son propre Principe lumineux s’ourle de l’ombre d’un autre Principe. Il y a toujours danger à transgresser son intime unité pour en connaître une autre qui amènera du différent, du trouble, de l’inaccompli. Aussi, Elle est-elle prudente quant au fait de rencontrer l’Autre dans sa chair, dans son esprit, au plein même du cocon de sa vie.

   Mais rien n’est désespéré, une médiation est possible, elle porte le beau nom d’Amour. Oui, et cet Amour, en sa jeune conscience, en sa neuve innocence, il faut en faire déployer l’oriflamme au plus haut. En faire une « étoile », en faire un « diamant ». Car pour Elle, dans son attente idéale, Amour ne peut que rimer avec Absolu. Deux transcendances qui se rencontrent et jettent aux orties les tribulations de toutes les contingences. Mais, bien évidemment, tout ceci n’est énoncé qu’à la hauteur du Principe de plaisir. Bientôt le souverain et inéluctable Principe de Réalité gommera la fleur de lotus du rêve pour ne laisser subsister que l’eau grise et boueuse du marécage sur lequel elle prend son essor. Que faire alors pour la Narratrice, sinon chuter de l’innocence originelle pour se ruer corps et âme dans le derme existentiel, avec ses clartés et ses ténèbres. Conjuguer l’amour, le désir, le plaisir à l’aune de tout ce qui constitue l’habituel cocktail de la mondanité.

   Expérimenter tout ce qui, en apparence du moins, constitue un possible ilot de bonheur ou du moins une absence de malheur : le sexe, la drogue, la fugue, la rupture, l’alcool. Mais Elle s’apercevra bien vite que tous ces ingrédients sont frelatés, qu’ils ne sont que les piètres faire-valoir d’une joie qui, elle, est bien plus haute, seulement accessible à l’aune d’une peine, sinon d’une souffrance. Car à désirer mollement on récolte mollement. L’Amour, Elle le dessine en elle porteur des plus belles faveurs qui soient. Elle tresse une couronne de lauriers à ses amants successifs, mais rien n’y fera, le réel en son naturel têtu abolira les vertus émollientes du songe. Michael est « là, c’est tout », avec Baptiste « l’amour c’est un peu comme Dieu, c’est une idée, un concept, jamais une sensation », avec Félix, l’étoile avait brillé un instant puis s’était retirée dans la mort, « on est seul avec son silence. »

   L’existence serait-elle cette immense désolation, ce désert sans vie, cette étrangeté dans laquelle on finirait par disparaître comme un nuage poussé par le souffle de l’Harmattan ? Non, une ressource existe en soi. ‘Alice’, derrière sa silhouette, se dessine un ‘Pays des merveilles’. Un pays de magie où réaliser tous ses rêves, oublier les tracas du quotidien. Ce pays est semé d’étoiles qui brillent au firmament, ce pays connaît l’Amour en ses plus beaux atours, ce pays est celui des songes de cristal et des écritures célestes, celui des mystérieux hiéroglyphes qui conduisent à soi tout en montrant le chemin vers l’autre.

   Elle, la Narratrice est sous le charme permanent d’une voix venue du plus loin de l’espace, du plus loin du temps. Elle est une fabuleuse polyphonie, un chant de Sirènes, peut-être la Musique des Sphères issues de l’illisible cosmos, elle est la geste enchantée de Cupidon, elle est le tissu même du songe dont Nerval disait qu’il conduisait à ces « portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », elle est l’irréel en sa douceur de soie, elle est la voix de la conscience de la Narratrice, cet étrange monologue en boucle, ce retour sur Soi jusqu’aux portes de l’ivresse, de l’extase. Oui, car il y a légitime exaltation que de porter le Soi au plein du Soi, de le désigner comme lieu de toute jouissance, aboutissement de tous les désirs, finalité de tous ses actes. La véritable extase n’est jamais que ceci : coïncider parfaitement avec son être et devenir une monade heureuse de Soi, le foyer d’une joie.

   Seulement, un jour ou l’autre, après qu’une dure épreuve a été franchie, qu’un amour a échoué, qu’une peine a été ressentie, il nous faut consentir à marcher sur le chemin de poussière terrestre, à y inscrire la trace mortelle de ses pas. Alors on n’est plus seul. Alors Elle n’est plus seule. Elle est hélée par les autres présences, elle est appelée à témoigner parmi la multitude, à trouver sa place dans le grand carrousel du monde. Ainsi l’ego sera-t-il reconduit à sa plus exacte tâche de devenir un alter ego. Suivre l’assertion rimbaldienne, la métamorphoser en injonction pour soi « Je est un autre ». Si l’autre de Rimbaud était la poésie, pour la Créatrice de cette œuvre-ci, Alice est cette autre qu’il faut rejoindre. Rejoindre de quelle manière ? Mais par le geste de l’écriture qui, seul, peut la sauver (nous sauver) des apories les plus pernicieuses.

« Nous sommes l’autre que nous écrivons », ici se donne sans doute la clé de compréhension la plus efficiente « d’Alice aux petites balles perdues ». Alice est la médiatrice qui, arrachant à elle Celle qui écrit, la reconduit à sa plus propre essence, à savoir à la plénitude d’être sans reste sous la dictée du ciel, sous le recueil de la terre. Toute création est de principe divin qui unit ciel et terre dans une seule et même réalité. Au ciel demeure Alice, sur terre demeurent la Narratrice, Celle qui lui a donné la vie, nous Lecteurs à qui est confiée la tâche redoutable d’interpréter les signes. Nous ne sommes que par eux, suivant en ceci la belle et profonde remarque hölderlinienne tirée de son poème ‘Mnémosyne’ : « Un signe sommes nous, vide de sens… ». A nous de le donner, ce sens. Le faisant, c’est au nôtre que nous accédons sans délai.

 

   Quelques extraits « D’Alice aux petites balles perdues » 

 

   Sur l’amour :

   « J’ignore où il se trouve. Est-ce lorsque mon cœur bat plus fort, qu’il fait mal ? Est-ce dans la solitude d’un champ en fleur que je pourrai enfin te toucher ? La nuit est toujours pâle, mais l’ombre des rayons se fige au-delà de mon corps posé sur le lit noueux d’un lac. Il est une étoile qui dissimule nos espérances, la brume de la nuit naissante recouvre la vérité, nous croyons voir la lumière, mais au moment où je regarde dans le ciel, cette étoile est déjà morte. La lumière éblouit mon regard attardé, déformé, en retard, incapable de se poser sur un véritable amour naissant. »

   Sur l’acte d’écrire :

   « J’aimerais prendre le temps de saisir une main pour y dessiner, sur le revers de la paume ouverte de ma victime, une multiplicité de lignes. Des lignes qui se joignent, se nouent, se défont. Tout un réseau de signes mêlés entre eux, où l’envers des phrases se reflèterait dans un endroit insolite, uniquement connu de moi, et vous seriez là, à mes côtés. Vous m’accompagneriez silencieusement dans chacune de mes actions, les plus belles, les plus spontanées, les plus sincères, celles que j’inventerais. Ma main tremblante fabriquerait cet endroit, elle décrypterait en plein vol la réverbération des lettres contenues dans un simple mot et peut-être que j’écrirais. Oui, peut-être que j’écrirais, enfin, pour de vrai ! Mais je suis ici, seule, emmurée dans mon silence. Ivre, j’irai danser et chanter, ce soir, l’air de rien, comme toujours, l’air de vivre, l’air du temps. »

   Sur la sensation :

   « Quand tout sera léger, vois-tu, je t’écrirai. Je suis comme les oiseaux déchirés par la foudre. Depuis combien de temps n’ai-je pas rencontré le soleil ? Cette jolie boule de feu devait dormir dans mon ventre et se réveiller pour enfanter mille étoiles. Mille et pas une de plus ! Car au-delà, au-delà, il y en aura une infinité, rien ne s’arrête jamais. Les mots viennent sans préavis, ils sont comme la flamme, celle qui nous brûle, la vraie. »

   Sur la création :

   « Ecris et crie le visage de l’autre… le visage de toi. Un jour, ma main viendra effleurer tous tes rêves, alors tu comprendras qu’il est temps de créer. La vie se posera sur ton cœur attendri. Et l’amour infini coulera dans tes veines. Tes désirs produiront des étoiles bleutées, où l’orange n’est amère que pour ceux qui perdent. J’aime intensément, comme la vague ruisselante qui s’enroule à nos pieds. Mon artiste, mon âme, mon art pour t’écrire les mots qui ne viennent pas, je tombe en amour et m’élève jusqu’à nous. Je pétris la chair molle de nos histoires futures. J’avance jusqu’au sommet des montagnes enneigées. Il n’est pas de défi que je refuserai. Alice, tu as été l’étincelle innovante, as-tu appris de tes erreurs ? Deviens l’artiste de ta vie et ne laisse personne étouffer ton désir. »

 

 

 

 

 

 

 

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18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 13:46
Pourquoi ce feu…et puis plus rien ?

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

   C’est un piège, un étau.

 

   Le soleil est cette boule blanche au zénith qui fait couler ses millions de phosphènes étourdissants. Il y a de grandes flammes qui incendient l’horizon et la mer est un lac en fusion, un miroir qui renvoie ses flèches acérées contre le dôme du ciel. C’est un piège, un étau qui resserre ses mâchoires et la respiration est à la peine. Les à-pics des fronts sont d’étincelants glaciers sur lesquels ruisselle la sueur en minces ruisselets et les mentons des surplombs de pierre où s’accrochent les claires stalactites, les gouttes de stupeur. S’essuyer le visage ne sert à rien, la source est continue qui s’alimente à la fontaine caniculaire, au feu exultant, aux étincelles qui raient l’horizon de leurs courses rapides.

    

   Longues cohortes.

 

   On boit de longs traits d’eau glacée, on fait craquer ses membres engourdis, enserrés dans des bandelettes chaudes de momies. On ne pense plus et les réflexions sont des boules de bitume qui font leurs congères dans l’antre du cerveau. Sur la plage sont des milliers de corps allongés dans l’attitude du culte solaire. Les vitres noires des lunettes sont des névés dont la surface est impénétrable, comme désertée de regards, vide d’une ouverture sur la vie alentour. Existences de chrysalides qui s’immolent à même la densité de leur propre peur. Oui, de leur peur. Longues cohortes d’anatomies plongées dans une hébétude sans fin. Car le jour est une douleur, la nuit une souffrance, le réveil le début d’un sacrifice consenti mais si lancinant, si difficile à porter au-devant de soi dans les allées dévastées de la grande fournaise.

 

   Villes-Termitières.

 

   Dans les boyaux des villes, dans les galeries souterraines, les catacombes aux blancs ossuaires, dans les caves sont amassées les grappes humaines qui fuient les folles ardeurs de la lumière. Ses bras, ses jambes, on les colle aux parois de calcaire, de son abdomen on fait une ventouse qui adhère au suintement salvateur, on boit avidement la liqueur de la moindre mousse, on aspire la fraîcheur dans le soufflet des alvéoles. La chaleur on en entend le bruit, le râle assourdissant le long des trottoirs qui se déforment, on dirait des bandes de nougat qu’un enfant indocile serrerait dans ses poings au seul plaisir de leur imposer sa volonté de puissance, de les réduire à sa merci en quelque sorte. Parfois les gens, à l’angle des rues tailladées à vif, dans les boudoirs méticuleux tendus de rose-bonbon, dans les estaminets où la bière coule en cascade s’essaient à proférer quelques mots, ne serait-ce que pour dire la verticalité de leur stupeur.

  

   On se tait longuement.

 

  Mais les mots sont rétifs, réifiés et font leur boule de gomme sur le parvis asséché des lèvres.  Mais les phrases font leurs filaments caoutchouteux autour de la langue qui pagaie sans cesse dans la vase de la bouche. Alors on décide de se taire mais le silence gonfle telle une baudruche qui martèle le pavillon hébété des oreilles. On se tait longuement tout contre le ressac du souffle démoniaque. On espère soudain, en soi, au creux de la braise du corps, une accalmie, le surgissement d’une langue de neige, la magnificence limpide d’un glacier. Mais tout est si lent à venir et les idées s’amassent ici et là dans d’étranges amas cotonneux, en résilles filandreuses, en cordes de chanvre aux inextricables nœuds.

  

   Images destinales de l’être.

 

   On est soi dans l’étrangeté. Puis on n’est plus soi et toute logique s’est abîmée tout contre la varlope de la déraison. On est soi et l’autre puisque plus rien ne semble avoir de limites. On emmêle ses bras aux bras contigus. De ses jambes on fait des lianes souples qui accueillent d’autres lianes souples. On est tenon et mortaise à la fois. On est Charybde et Scylla, on flotte dans les mêmes abîmes et les baudroies aux yeux globuleux nous frôlent de leur désir de soie. On est pieuvre aux mille ondoiements, on est tentacules fouettant leur propre ego-altérité, on est l’autre et soi dans un même mouvement de la conscience. On touche le vis-à-vis  et on palpe sa propre peau. On regarde qui fait face et on est regardé par son propre regard. Palais aux mille glaces où se percutent les images destinales de l’être. Labyrinthe où je te rencontre, où tu me vois réverbéré à l’infini, feuilles de verre où nous nous immolons dans notre perte irrémédiable, où vous divaguez parmi les corridors altérés de l’espace, les facettes démultipliées de la sensation, les ivresses des perceptions qui vont et viennent selon des flux qui nous traversent et parcourent le monde.

  

   Blizzard de la démence.

 

   On est des Ravaillac écartelés et les chevaux de la folie nous démembrent aux quatre angles de l’horizon : une main ici qui ne saisit que le vide, un bras là qui fait retour sur son segment de chair et ne se reconnaît plus, un pied qui marche dans le rien cotonneux et ne sait plus qu’il marche, des sexes flaccides qui battent au vent, des vulves orphelines, des ombilics perforés qui ne perçoivent plus la trace de leur origine. Partout est la lame aiguë de la schizophrénie qui clive le territoire indistinct du corps, partout la gangue de la mélancolie avec ses gerbes d’ennui, ses feux assourdis d’angoisse, partout les bondissements maniaques et leurs assauts de gloire contre les ombres qui envahissent tout, réduisent la vie à un simple soupir de luciole dans la prairie couverte de nuit. La vue est si basse parmi les racines de la mangrove. L’humus est si dense qui serre les blanches racines du jugement. La soue si indistincte où grouillent les séquelles abortives du désir. C’est comme de tomber dans un chaudron empli de poix, de tenter de faire la planche alors que tout est englué et que l’esprit vacille comme la flamme dans le corridor parcouru du blizzard de la démence.

  

   Lueurs fauves de l’automne

 

   On vient de dire le blizzard, le souhait de l’homme que l’on est encore de se plonger dans la pureté immémoriale du froid, de connaître une vérité qui nous mette debout et que notre marche entravée se projette vers un futur, sinon radieux, du moins possible. On ne va nullement tarder à dire, avec des soupirs dans la voix et des trémolos dans l’âme, la présence à nulle autre du printemps, le gonflement de la sève dans le canal des tiges, l’éclosion des fleurs, les corolles roses, les pétales chargés de douces fragrances. Et à peine terminera-t-on, d’énoncer ceci que déjà nos yeux s’empliront des lueurs fauves de l’automne, nos oreilles du crépitement des feuilles, nos mains du dessin des nervures dans la clarté adoucie du sous-bois.

 

   On est ici, on veut être ailleurs.

  

   On saute d’une saison à l’autre, d’une saison du corps à une étape de l’esprit, à un bondissement dans la faille ouverte de la conscience. On est ici, on veut être ailleurs. On réclame le chaud en hiver, le froid en été, la couleur de rouille au printemps, la floraison en automne. On demande tout et on n’obtient rien que le soi dans sa constante démesure, dans son inconséquence plurielle, dans son avidité fondamentale, dans la sombre dévastation qui grésille le long de l’espoir humain.

  

   On dit le temps qui passe.

 

  Alors on revient au début de la fable, on sonde la photographie de manière à y trouver, peut-être l’empreinte d’une origine. On dit le soleil très haut avec son œil atone qui interroge le monde. On dit la cendre gris-bleue des nuages, leur allure de douce médiation entre ce qui entaille et ce qui caresse. On dit la langue de feu qui court au sommet de la montagne. On dit la nuit de cette montagne dont on ne sait si elle vient tout juste de se lever ou bien si elle est parvenue au terme de son voyage. On dit tout cela et, en même temps, on dit le temps qui passe. Rien que cela, cet émiettement des heures, cette poussière des secondes, cette fulguration de l’instant qui nous surprend les mains ouvertes en direction du ciel comme si une offrande pouvait en chuter qui nous sauverait de notre propre chute, justement. Car nous sommes des êtres en perdition, des genres de culbutos qui, toujours oscillons sur notre base avant que de passer cul par-dessus tête. Et de plonger dans l’abîme.

    

   Être parmi le luxe de l’exister.

 

   Le temps des saisons, le temps météorologique, la pluie ou le frimas, ne sont jamais, en réalité, que des déclinaisons de cette temporalité qui nous fait hommes et nous distingue de l’animal « pauvre en monde », de la chose « sans monde » ce qui veut dire, en langage clair, sans temps, sans conscience d’être parmi le luxe de l’exister. Alors au terme de nos brèves et toujours réitérées réflexions, nous disons : « Pourquoi ce feu … et puis plus rien ? » et nous nous disposons à méditer cette question fondamentale qui pose l’être en son unique flamboiement et le retire sitôt paru. Condition de sa présence. Toute vision au-delà serait brûlure et désolation. Or nous voulons voir et nous projeter au-delà de notre vision. Peut-être y sommes-nous déjà ?

 

 

 

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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 09:44
Être si près du Néant

***

 

   Ici, nous allons parler de l’impuissance d’être, de l’impossibilité native de parvenir au bout de notre propre condition, de nous dépasser pour nous connaître en totalité, d’assumer notre essence jusqu’à obtenir notre parfaite transparence. Oui, toujours certaines zones se soustraient à notre conscience, elles sont hors de portée d’une vue nécessairement trop courte. L’homme d’aujourd’hui déploie de puissants télescopes qui explorent le fin fond de l’univers mais il demeure sur le seuil de son être, incapable d’en assumer le subtil rayonnement, de s’immerger dans sa nappe de fulgurante lumière. L’être est ceci qui nous fait tenir au-dessus de nous, nous projette en direction de notre destin, assure notre assomption une coudée au-dessus des accidents terrestres, des orages célestes, mais malgré cette puissante énergie qui nous habite de l’intérieur, nous paraissons harassés par la simple tâche de nous découvrir plus avant. Sans doute existe-t-il chez tout un chacun une angoisse fondatrice d’une procrastination, nous demeurons en nous pareils à la bernique soudée à son rocher, atteints d’une étrange surdi-mutité.

   Est-ce au motif qu’être est toujours une vive brûlure, que s’assumer ontologiquement est, pour nous, de l’ordre d’une impossibilité ? Mais pour quelle raison obscure sommes-nous continuellement assaillis de doute quant à l’exister alors même que nous avons tous les motifs, partant de nous et revenant à nous, de découvrir notre lieu, notre temps, la niche que nous y creusons, qui est singulière, attribuée seulement à nous en notre visage non-duplicable ? Quelle est la nature de cet empêchement dont l’impuissance est toujours la résultante la plus commune ? Serions-nous effrayés à la seule idée de procéder à l’emplissement de notre conscience de manière à effacer les ombres, à ouvrir des clairières de lumineuses figures ? Il y a quelque chose qui nous retient en arrière de nous, nous intime de faire du sur-place, de demeurer au plus près de notre corps (cette geôle), de notre esprit (ce feu vite éteint), de notre âme (ce souffle déjà au loin de nous si nous prenons la peine d’en évoquer la consistance de brume).

   Mais théoriser à l’infini ne ferait qu’ajouter un concept nébuleux à un autre concept en forme de mirage et, bien plutôt que de nous éclairer, ceci nous conduirait à la confusion qui, déjà d’elle-même, est un fardeau lourd à porter. Que nous reste-t-il à faire dans notre silhouette d’homme, sinon à avancer, parfois d’un pas sûr, le plus souvent d’un pas hésitant, de mettre nos pieds aujourd’hui dans la trace d’hier plutôt que de celle que nous aurions pu inventer demain, rassurés par la reconduction à l’identique de nos habitudes qui façonnent notre sculpture toujours de la même manière, si bien que, pris dans cette répétition, les jours glissent sous nos pas sans que nous puissions en sentir la curieuse présence, l’écoulement continu dont le trépas est le geste final, le point d’orgue.

   Placer un Sujet en tant que référence. Disons, afin de le doter d’une valeur aussi bien originelle qu’universelle, que nous considèrerons à partir de maintenant un prototype humain que nous nommerons Adam. Nous prendrons soin de repérer, dans son parcours existentiel, les différentes entraves qui, le plus souvent, le retiennent d’être, l’aliènent et lui ôtent cette belle puissance à laquelle il aurait pu prétendre s’il avait trouvé, en soi, les chemins pour parvenir à une plus haute destinée. Disons qu’Adam est journaliste et qu’en raison de cet attribut il est amené à parcourir le monde pour y prélever des paysages, y rencontrer des personnes, y découvrir des mœurs spécifiques et, méditant tout ceci, en faire une synthèse, dont ses chroniques seront la mise en scène finale. Le Lecteur, la Lectrice se douteront que tous ces voyages ne constitueront nullement le berceau d’un ‘long fleuve tranquille’, que les mille événements d’une vie interfèreront nécessairement avec le présupposé de valeurs définies comme essentielles, joueront avec des postures esthétiques ou bien morales pour la simple raison qu’Adam, tout comme vous, tout comme moi, ne saurait s’abstraire du milieu dans lequel il vit, qui se donne à la manière d’un subtil écosystème. En modifier l’un des éléments bouleverse toute l’économie de l’ensemble, chaque pièce du puzzle demeurant conditionnée par les autres.

   

   Impuissance quant au temps

 

   Qu’Adam ne parvienne que partiellement à maîtriser son propre temps n’étonnera personne. Le temps le traverse tout comme il le franchit d’où il résulte que, sans distance par rapport à ce qui le constitue, il lui soit difficile, sinon impossible de démêler fils de chaîne et fils de trame qui tissent la toile de toute existence. Avoir un problème avec le temps est aussi naturel que de rencontrer des difficultés avec la communauté de ses semblables. Ceci est coalescent au destin humain. Cependant ce qui crée un réel souci à Adam, c’est qu’il ne parvient nullement à saisir son propre temps intérieur. Que l’extérieur lui soit inaccessible, peu lui importe. Mais que ce qui l’anime intimement lui échappe, ceci est constitutif d’une sourde angoisse qui l’habite à bas bruit, dont il ne peut percevoir que l’itératif bourdonnement à défaut d’en pouvoir interrompre le flux incessant. Mais si ce temps de dérobade est toujours une esquisse au loin d’Adam, s’il ne saurait en dire ni l’alpha ni l’oméga, cependant il lui est loisible de décrire les symptômes qui se manifestent à l’aune de cette dépossession. Il y a en lui une manière de tremblement dont il pense qu’il pourrait simplement trouver son explication dans un genre d’écho de la temporalité même. Comme si, à chaque seconde qui passait, une fibre de son corps s’en allait, une pensée fuyait qui jamais ne reviendrait, une émotion se dissolvait dans la trame abîmée de la mémoire. Autrement dit un sentiment de dépossession. S’appartenir en propre mais par défaut, une mystérieuse activité de sape se déroulant dans la crypte sombre de l’inconscient. L’impression des choses en leur fugitive présence. Un château de sable travaillé par une langue d’eau qui en sape la base d’une façon consciencieuse, déterminée.

 

   Impuissance quant à l’espace

 

   Le métier d’Adam suppose de nombreux voyages. A peine a-t-il défait sa valise, de retour chez lui, qu’il doit aussitôt la disposer à de nouvelles aventures. Un incessant va-et-vient pareil au flux et au reflux de la marée. Adam s’en offusque-t-il ? Nullement. Cette vie ultra-nomadique, il l’a choisie en conscience, aussi ne lui adressera-t-il aucun grief. Bien au contraire son existence même se confond avec ce rythme soutenu qui le conduit sur tous les continents, lui fait côtoyer toutes les couleurs de peau, lui fait franchir toutes les latitudes, aussi bien connaître le froid boréal que la touffeur équatoriale. Est-il heureux de ces constants périples ? Il ne saurait vraiment répondre à cette question qu’à nous livrer sa vie de surface que l’on pourrait comparer à une terre superficielle recouvrant des milliers de strates souterraines. Où donc se situe le lieu de la vérité d’Adam ? En surface ? En profondeur ? Nous dirons en profondeur, dont la surface n’est qu’un lointain et pâle reflet. Si tout lui paraît aller de soi dans le vaste monde dont il parcourt incessamment les contrées, rien ne le réconforte cependant lorsqu’il fouille les choses, les interroge afin de savoir quels sont les fondements de tel peuple, ses origines, les sources qui l’alimentent, les motivations existentielles qui en résultent. Le schéma qu’il applique au monde, il se l’applique à lui-même de façon à mieux se connaître, se percevoir, instiller en son âme quelque certitude le confiant à la paix, au repos. Adam, à lui tout seul, est un peuple, à l’image de tout un chacun. Peuple de mots, de souvenirs, de climatiques, de sensations.

   En son fond, tout comme le temps demeurait inaccompli, l’espace d’Adam apparaît fragmenté, fracturé. Il est fait de milliers de pièces dont, le plus souvent, il ne parvient nullement à assembler le divers. Si bien qu’il vit un genre d’éparpillement continuel dont une pluie d’orage pourrait bien figurer la métaphore la plus approchante. Peuple multiple des gouttes venues du ciel en leur simple unité, qui se dispersent au sol en une myriade d’éclaboussures, de filets, de minces ruissellements. En lui, ce pluriel, cet éclatement, cette diaspora.  Plus rien ne subsiste de sa forme antérieure qui conservait encore le souvenir de sa provenance. Parlant des gouttes du ciel en leur confusion, en réalité, je n’ai fait que parler d’Adam, de sa dispersion selon mille méridiens, mille tropiques. Et surtout, Lecteur, Lectrice qui rêvez de voyages sous tous les horizons de la Terre, n’allez nullement croire que le fait de se déplacer continûment soit en mesure de vous apporter quelque félicité que ce soit. L’homme en sa foncière aventure, s’il peut connaître l’ivresse de l’immersion dans le versatile, l’ondoyant, le bigarré, n’en demeure pas moins cette recherche d’unité qui doit synthétiser la pluralité des événements pour la ramener à une unité singulière.

   Ce qui est à saisir, dans le problème d’Adam quant à l’espace, c’est moins une périodique désorientation relative aux décalages horaires, aux confrontations de peuples dissemblables, aux langues-caméléon, aux us et coutumes étranges, insolites. Ceci est simplement de l’ordre du formel. Adam, en sa psyché, est confronté à un réel vertige métaphysique. C'est-à-dire qu’une partie de son être se situe au loin dont il pense qu’il ne pourra jamais rejoindre le territoire devenu mystérieux, hors d’atteinte. C’est tout de même éprouvant pour l’individu de sentir cette presqu’île anatomique et sensorielle qui flotte au large de soi, d’éprouver cette impuissance constitutionnelle, de s’apercevoir comme un élément en voie de constitution qui, jamais, ne pourra parvenir au terme d’une finalité qui eût été ‘logique’. Bien moins que des territoires abandonnés ici ou là, la Finlande et ses lacs, l’Australie et son bush, les Etats -unis et leur Colorado, ce sont des bribes de son propre Soi qui essaiment la planète, qui girent au-delà, qui clignotent telles des étoiles perdues dans la nuit de l’immémorial cosmos.

   Ce qu’Adam abandonne dans ses périples, un ravissement esthétique, le bonheur d’une rencontre, l’ébauche d’un amour, l’émotion face à une œuvre d’art, la vibration d’une mélodie, le sublime d’un paysage. Car ces ‘impressions’ bien plus que d’être de simples contingences, de purs hasards vite oubliés, sont constitutives de l’être, dessinent son architecture interne, tracent la voie selon laquelle s‘orienter dans la vie et ne nullement désespérer. Mais qui donc n’a jamais éprouvé ce sentiment de dépossession lorsque, quittant un lieu affectivement investi, des amis rencontrés, n’éprouve, à ne plus les inscrire dans son champ de vision, un léger pincement au cœur ? Ces légères blessures on les pense vite oubliées alors qu’elles continuent de produire leur manque en quelque endroit secret du corps, au foyer même de l’âme.

 

   Quelques figures de l’impuissance

   

   *** Sisyphe

 

    Rien ne saurait être plus éclairant concernant l’incapacité humaine à atteindre ses buts que de citer l’extrait suivant du ‘Mythe de Sisyphe’ d’Albert Camus :

   "Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci, on voit l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets."

   Commentaires - Dès le début de sa réflexion, Camus développe essentiellement un concept anatomo-physiologique qui évacue l’âme au profit du corps. Ses expressions sont la douleur physique même mise en mots. Puis, vers la fin, s’opère une ouverture par laquelle sont convoqués (comme dans l’article plus haut) les notions cardinales d’espace et de temps au gré desquelles seulement quelque chose comme un monde peut apparaître à notre conscience. ‘L’espace sans ciel’ fait l’économie cinglante de toute idée de transcendance. ‘Le temps sans profondeur’ élimine d’emblée l’idée d’un quelconque retour en direction du passé. Une abolition de la mémoire qui abandonne le Sujet en un territoire nu dont, immédiatement, toutes les significations ont été ôtées. Quant au dévalement final de la pierre ‘vers  ce monde inférieur’, il est la diction confondante de l’Absurde en son visage le plus investi de Néant qui se puisse concevoir.

    Addendum

   Ce très beau poème glané sur le Net, source : ‘Les soupirs de la Muse’, complètera très utilement la saisie adéquate de la tragédie de Sisyphe, laquelle est renforcée par l’aveuglement qui est le sien dont on peut penser qu’il constitue un redoublement du Mal. Non seulement Sisyphe est condamné à effectuer une tâche absurde, mais il n’en connaît nullement l’origine :

 

« L’inconscience de Sisyphe »

 

« Les dieux sont morts, mais Sisyphe l’ignore

Roulant son rocher du soir à l’aurore

Ecrasé, balafré et mutilé

Par son destin ridicule appelé.

Couvert de sang et de sueur dans l’ombre,

Il ravit le mont, travailleur sombre

Dont l’employeur est sinistre et absent,

Sans gémir, puissant et impuissant,

Regardant son fardeau granitique,

Ne regardant ni le ciel antique

Traversé de fantastiques lueurs,

Ni le désert comme lui en sueur,

Avec des oasis au visage,

Qui s’étend, inexorable passage

Infini, ne conduisant nulle part.

 

Sisyphe poursuit, obstiné, hagard,

Son œuvre devenue deux fois inutile,

Dont nul Thésée ne parvient à sortir,

Et qu’il veut dans le Tartare bâtir. »

 

   *** Balthazar Claës

 

   Dans son roman ‘La recherche de l’absolu’, Balzac campe le personnage de Balthazar Claës dont Wikipédia nous dit :

   « Balthazar Claës, homme riche et cultivé, mène la vie heureuse d’un grand bourgeois flamand (…) Balthazar est pris par le démon de la recherche. Saisi d’une véritable fièvre, il passe de coûteuses commandes de produits chimiques, s’enferme dans son laboratoire de chimie avec son valet, néglige sa femme et ses quatre enfants et conduit sa famille à la ruine. L’intrigue oppose la famille et le dévouement filial à la recherche obsessionnelle du savant, toujours sur le point de trouver « l’absolu » et toujours échouant, jusqu’à sa mort. »

   Extrait du livre :

   « Le jour où il eut achevé la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l’écrasa : la certitude d’avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier, descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère au milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme mort, sans répondre aux questions dont l’accablait sa femme ; les larmes le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner de témoins à sa douleur. »

   Commentaires - Tel Sisyphe poussant sans but précis sa pierre tout en haut de la montagne, Balthazar Claës est écrasé par un destin dont il ne pouvait se douter au début de ses travaux de recherche qu’il lui serait aussi funeste. Le style réaliste hyperbolique de Balzac (‘une épouvantable catastrophe’) joue le rôle d’une caisse de résonance amplificatrice du désespoir. Non seulement ce Bourgeois ne pourra voir ses travaux couronnés de succès au motif que, jamais, l’absolu ne peut être atteint, mais tout ceci n’a abouti qu’à l’aporie existentielle la plus entière, il est ruiné, sa femme est accablée et il ne se donne à voir, aux yeux de sa famille, qu’à la manière d’un ‘mort’. On ne saurait trouver chute balzacienne plus tragique !  Ici l’impuissance s’est métamorphosée en finitude.

 

   *** Faust

  

    Résumé. Source : ‘Tout Comment’ :

   « Le mythe de Faust est l'histoire fictive d'un savant alchimiste qui a passé un pacte avec le Diable. Il donna son âme pour avoir la connaissance universelle, percer les mystères du monde et jouir de tous les plaisirs défendus. »

   Autre approche subtile : ‘Faust de Goethe : Surhomme et esprit de néant’ - Source : PHILLIT PHILOSOPHIE, LITTÉRATURE ET CINÉMA :

     « C’est l’orgueil de Faust qui est à l’origine de son mal. En n’acceptant pas les limites que lui impose sa condition, en voulant les dépasser dans une « nature surhumaine », en cherchant à se faire l’égal de Dieu, le misérable docteur ménage en son sein une place pour le mal. » « Suis-je moi-même un dieu ? », s’interroge-t-il. Ce questionnement est problématique et renvoie à une thématique qui traverse l’ensemble de la littérature romantique : le Surhomme. En effet, Faust cède à la tentation de l’homme-Dieu. Créature arrogante, il veut être l’égal de ce dont il provient. Il a pour ambition de contenir en lui-même l’univers entier, de le porter et de le féconder. Déçu par le silence que lui impose l’esprit du macrocosme, il va s’incliner vers l’esprit de la terre. En se détournant de la positivité de la transcendance, Faust va se complaire dans la négativité de l’immanence. »

   Commentaires - Si une gradation théorique peut exister quant aux niveaux que la notion d’impuissance pourrait atteindre, alors ici, avec Faust, la limite supérieure indépassable est acquise. Si les deux figures évoquées précédemment, Sisyphe et Claës s’étaient illustrés sous la forme d’hommes voués à une sorte de torpeur, d’inhibition constitutionnelles, c’était en quelque sorte malgré eux, en toute innocence et inconscience qu’ils s’étaient livrés aux affres de la dépossession ultime de soi. Ils avaient rêvé, comme le font les enfants qui, un jour, voient les merveilleux jouets se distraire de leurs mains et s’évanouir à l’horizon de l’inaccompli. Tout à l’opposé, le Docteur Faust s’est jeté librement dans les bras de Méphistophélès, marquant au fer rouge l’empreinte de son destin, tel que le précise François Ost dans ‘Le pacte faustien ou les avatars de la liberté’ - Presses de l’Université Saint-Louis :

   « C’est librement que Faust a conjuré le diable, contracté et exécuté le pacte ; c’est librement qu’il s’est ainsi déterminé pour le mal. Ceci dit, il est vrai que, une fois cette décision prise, l’influence du Diable fut déterminante et ne cessa de l’aliéner davantage. Lucifer lui faisait miroiter des rêves de puissance, il le dissuadait de toute velléité de se détourner du pacte, et le faisait progressivement désespérer de la miséricorde divine. »

    Si quelque chose comme un concept de l’impuissance peut exister, alors Faust l’accomplit en entier, outrepassant les expériences conjuguées de Sisyphe-Claës. Comme si Faust, livré corps et âme à une nature qui le dépasse mais dont il assume la charge, type mégalo-paranoïde, constamment débordé par ses pulsions surhumaines, voulait être soi en soi, au-dehors de soi. Démiurge auto-proclamé, intégrant l’image de Zarathoustra afin de mieux la dépasser, incroyable saut métamorphique de l’Homme au Surhomme, défi inouï d’une existence immanente dont il ne supporte plus la sombre contingence, essai de se déployer à même la transcendance, sinon de surgir dans le Transcendant avec lequel se confondre dans un unique creuset, une absence totale de différenciation.

    Certes tous ces essais de dépassement de la condition humaine en direction de ce qui ne saurait jamais être atteint semblent pointer les insuffisances humaines et seulement ces dernières. Mais considérer la figure trinitaire Sisyphe-Claës-Faust à cette aune d’ample négativité est l’amputer de sa sève la plus efficiente qui soit, la plus remarquable, la plus ouverte. Au travers de ces trois portraits ‘humains plus qu’humains’, ce qu’il convient de voir avant tout, c’est l’effort de l’art tentant d’assurer sa propre transcendance. C’est en ceci que le personnage mythologique de Sisyphe, les figures littéraires de Claës-Faust ici proposées atteignent une inestimable grandeur. Toute impuissance, en son essence, ne fait que témoigner de son envers, cette magnifique puissance créatrice qui est la marque des génies. Impuissance de surface, puissance interne. Autrement dit beauté.

    

 

 

 

 

 

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 13:58
Lieu d’une nécessaire vérité

  Suite Malepère

      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La plupart du temps nous nous laissons fasciner par les images sans nous questionner plus avant sur le motif de cette fascination. Comme s’il y avait une pure magie émanant de la représentation, laquelle envahissant l’entièreté de notre champ de conscience pouvait déposer en nous la justesse d’une perception. Certes, dans notre confrontation à l’image il y a une part d’intuition, d’impensé, d’irréfléchi. Et pourtant nous n’acquiesçons à une œuvre qu’à l’avoir soumise au filtre de la mémoire. Jamais nos sensations ne sont spontanées qui naîtraient des choses à la manière d’une buée s’exhalant d’une terre ou bien d’une eau. Toujours il y a dette originaire pour la simple évidence que ce qui nous rencontre a commencé un jour, perdurera au futur, puis trouvera le lieu de son extinction. Et c’est bien parce que nous avons été contemporains de cette présence que nous en retrouverons, un jour, le précieux et en fêterons l’advenu.

   Formulée en terme proustien, cette assertion ferait naître, tout contre le palais, la volupté de la « Petite Madeleine ». Nulle génération soudaine ne surgit au creux de l’existence. Tout est lié, en quelque sorte. Tout fragment faisant partie, nécessairement, d’une totalité. La question qui traverse en filigrane cette provenance de nos émotions esthétiques trouve son point focal dans l’interrogation suivante : apprécie-t-on davantage une œuvre dont nous aurons exploré les fondements ? Autrement dit, notre goût du beau se justifie-t-il au moyen d’événements qui en ont précédé l’éclosion ou bien, telle la passion, son surgissement est-il de l’ordre de l’instant absolu, non reproductible ?

   Nous croyons aux subtiles vertus de la réminiscence. Si ce paysage en Malepère retient si fortement notre attention, c’est parce qu’il porte en lui un réseau de significations qui jouent en écho avec d’autres ciels que nous avons vus, d’autres terres que nous avons foulées, d’autres horizons qui étaient lumineux qui, en quelque manière, traçaient la voie de notre destin. Mais peut-être faut-il décrire, simplement, afin de faire affleurer à la conscience cette parcelle de nature logée quelque part dans les plis du souvenir. Le ciel est immense qu’on penserait sans limites. Le ciel est couvert d’un suaire noir qui, bien loin de l’endeuiller, nous le rend plus nécessaire, plus manifeste. Alors nous l’imaginons balayé par les bourrasques d’équinoxe, griffé par la dague brillante de quelque éclair. Alors nous l’apercevons joyeux et clair sous la brise printanière. Alors nous le voulons solaire, cloué de blancheur estivale.

   L’horizon est bas qui court le long du sol. Il monte comme s’il voulait, par degrés, escalader la longue plaine du ciel. Beauté que cette lueur médiatrice entre le ciel et la terre. Là vivent les hommes, là ils aiment et espèrent, là ils mourront après avoir beaucoup vécu. Les arbres ponctuent la ligne d’horizon. On se représente facilement leur réseau de racines séculaires avançant dans la matière noire du limon, leurs tapis de rhizomes sillonnant la lourdeur sourde de la glaise. Un champ s’élève en pente douce en direction d’un chemin qui le borde, puis il arrête sa course, tout là-haut, à la limite de l’infini.

   Oui, la mémoire a fait resurgir tant d’impressions archivées dans une sombre et mystérieuse alcôve que, soudain, elle a été débordée par l’imaginaire. Alors mille ciels, mille terres se sont télescopés que « Malepère » a repris en son sein afin d’en réaliser une synthèse heureuse. Devant la photographie, nous sommes ravis et démunis à la fois. Ravis au titre de sa beauté. Démunis dans la mesure où ce paysage, nous voudrions le poser, là, devant nous, et nous y perdre. Mais tous les lieux sont loin qui brasillent du fond de l’espace, clignotent depuis la profondeur du temps. Il nous faut admettre cette fuite des choses, peut-être en faire le rythme de quelque poésie puisque la poésie joue de l’invisible et nous y convoque du plein de ses mots gorgés de suc.

   Mais notre plaisir esthétique ne saurait se limiter à la dyade mémoire/imagination, son empreinte marquât-elle notre psyché du sceau d’un estimable plaisir. Il y a aussi, dans toute démarche de saisie du réel ou bien de ce qui le représente, un travail sous-jacent de la raison dont nul ne pourrait s’exonérer qu’à perdre le sens même d’une quête de la chose artistique. Ce paysage, nous le rapportons, consciemment ou non, à d’autres suites paysagères, à d’autres lieux qui hantent nécessairement la contrée quotidienne de nos expériences. Alors se dévoilent, indifféremment et dans un ordre relatif, quantité de motifs plus ou moins naturels qui constituent le spectacle de la vie ordinaire : terres dévastées par la cupidité de l’homme, sols épuisés, espaces maculés, dégradés au travers desquels la nature n’apparaît plus qu’à la manière d’un fonds épuisable que l’homme a soumis à sa volonté de puissance.  

   Par contraste, Malepère se donne comme cette terre privilégiée qui connaît et entretient le lieu de son essence. C’est dire ici combien la scène qu’elle nous délivre réjouit le cœur et touche l’esprit au plus juste de sa vérité. Une vérité en appelant une autre. Vérité de la nature en regard de la vérité humaine. Coïncidence des intentions, correspondance des affinités. Nous ne pouvons jamais différer de l’être-des-choses, comme du nôtre propre, qu’au risque du plus grand danger, à savoir nous précipiter dans l’abîme sans fin de l’irrationnel, de l’erreur paradoxale qui nous ferait sortir de notre condition. Elle est, peut-être en première instance, d’être les gardiens de la Terre, elle qui nous a portés au jour et nous nourrit, puis nous retrouvera, un jour,  comme l’un des siens. Assurément Malepère est une terre de cette sorte. Pour cette raison nous l’aimons et la considérons avec le respect qui lui est dû. Photographier l’authentique est, bien évidemment, de cet ordre.

 

 

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 10:05
Tant que nous sommes, le monde est sans fin

Texture avec la figure géométrique Spidron

réalisé avec k3dsurf et Paracloud

 

Source : Arts et mathématiques

 

***

 

   Défi, oui il faut mettre sa vie au défi d’exister, sinon ce ne seront que sombres nuées à l’horizon de l’être et apories diverses qui traverseront notre peau, cribleront notre chair et ceci nous le savons du plus profond de notre âme, du plus profond de notre être, si bien que la plupart de nos défis sont silencieux, ils naviguent sous notre propre ligne de flottaison, ils comburent au plein du derme, nous en devinons l’obscure énergie à défaut d’en ressentir l’effective réalité et que nous reste-t-il à faire alors au prétexte de séjourner sur Terre que de chercher à écrire la phrase la plus longue qui se puisse imaginer, cette dernière prenant valeur de symbole, chaque mot étant comme un jour, chaque phrase telle une année, chaque texte pareil à la totalité de ce que le destin nous a octroyé en guise d’espace de jeu, cependant, tour à tour, nous abattons nos cartes avec succès, parfois au plus grand des hasards, parfois encore avec un tel sentiment d’un échec proche que nous jetterions volontiers nos Rois, nos Dames, et consorts dans l’âtre flamboyant, pensant ainsi nous protéger de quelque calamité dont notre coupable existence aurait été le lieu, dont nous ne pourrions esquiver la brutale punition à elle réservée, peut-être subir la vengeance de quelque dieu obscur dissimulé hors notre vue dans un mystérieux empyrée car si nous sommes aveugles aux puissances mythologiques, aux fulgurations des archétypes, aux feux de Bengale des concepts, nous sommes tout autant coupables de cécité quant à la perception exacte de notre propre cheminement, la plupart du temps une vaine oscillation aux frontières du possible, mais toujours en-deçà, dans cette marge d’incertitude confite de doute, que l’angoisse renforce de sa lame constante d’effroi, alors que nous reste-il à faire, sinon à courber l’échine, à consentir à accepter le fouet, à progresser lentement sous la brûlure de fourches caudines, que nous reste-t-il sinon à interroger le présent, à nous y immerger  tel Saint Jean-Baptiste dans les eaux lustrales, attendant toujours de ce qui nous est extérieur un genre de miracle qui viendrait nous extraire de notre monade sans portes ni fenêtres, nous déposer au seuil du Paradis, non le Terrestre, mais le Céleste avec ses broderies d’anges, ses processions archangéliques cernées d’écume, ses séraphiques apparitions, ô combien nous nous souhaiterions léger comme la plume, simple variation de l’éther, subtile essence ne connaissant que le luxe entier de sa propre plénitude, planant bien plus haut que ne le font habituellement les aigles royaux, les gypaètes et autres rapaces au vol libre, à l’œil acéré, décrivant dans le tumulte de l’air leurs itératives girations, certes nous n’osons guère nous l’avouer, au motif de la honte consécutive que cette pensée instillerait sur la courbure de notre âme, certains que notre perdition serait à ce prix, qu’au lieu de l’Eden espéré nous ne pourrions jamais posséder que les sombres et dantesques avenues de l’Enfer, tout au mieux demeurer de longues années dans la banlieue en clair-obscur du Purgatoire, réciter quelques patenôtres, célébrer une liturgie dont nous penserions qu’elle atténuerait notre confondante noirceur, nous blanchirait la conscience en quelque sorte, afin que devenu enfin présentable, nous pussions voir s’ouvrir devant nous les portes de la félicité, côtoyer Zeus et sa cohorte de dieux subalternes, frayer un brin avec les déesses derrière quelque touffe d’orchidées prévenantes, tirer de cette union la plus grande félicité qui se puisse concevoir et vaquer à nos occupations ordinaires, bêcher notre jardin, feuilleter un livre d’images, lire quelque sentence bien pesée dans les pages  d’un livre ancien, par exemple méditer sur les Présocratiques, tirer de la célèbre assertion d’Héraclite « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », la sensation pleine et entière de l’impermanence des choses, de leur fuite continuelle, tantôt dans la fente de l’horizon du passé, tantôt en direction de celle du futur, tantôt encore disparaître avec un inquiétant bruit de succion néantisant dans la bonde définitive d’une Métaphysique qui, enfin, dévoilerait son âme en même temps qu’elle dirait les sombres desseins qui, depuis toujours l’animent, la travaillent de l’intérieur, manière de piège tendu en direction des hommes, ces Grands Naïfs qui avaient cru trouver en l’espèce de l’Invisible la solution à tous leurs problèmes, en réalité ils ne faisaient que tourner autour d’eux, les hommes, interrogeant seulement leur propre vacuité, forant le sans-fond sur lequel ils glissent continûment sans s’apercevoir de cette supercherie, demandant au futur de leur accorder l’éclaircie que le présent leur retire, mais demain est trop loin, mais demain est trop illisible dont ils ne peuvent décrypter les messages secrets, ô certes ils auraient voulu être des aruspices éclairés, des manières de Voyants dans le genre de Rimbaud, répétant en leur creuse cavité d’os les précieuses énonciations du Poète Majuscule, « le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » mais, certes, le dérèglement était leur règle commune, mais un dérèglement d’en-bas, alors que la Poésie aurait exigé d’eux un dérèglement d’en-haut, ce à quoi la plupart d’entre eux ne pouvaient nullement prétendre, leurs idées étant trop fuligineuses, leur génie trop éteint, leur intuition trop affectée de lourdeur matérielle, on eût cru leur esprit lesté de gueuses de plomb, d’ailleurs certains d’entre eux étaient affectés d’une marche claudicante qui n’était sans faire penser aux balancements risibles des culbutos, de ceci ils étaient à demi-conscients, ce qui les exonérait, en quelque manière, de faire preuve des compétences qu’ils ne possédaient pas, dont jamais ils ne découvriraient la subtile alchimie, ils traînaient leurs vies d’amibes au ras des flaques d’eau, là où la lumière plombée pareille à un étain semblait être le reflet de leur propre désarroi, certains d’entre eux, par l’effet d’un juste désespoir se jetaient à l’eau, d’autres s’immolaient par le feu, d’autres encore pratiquaient l’art du suicide rituel japonais, le seppuku, plus connu sous le terme de ‘hara-kiri’, lequel malgré le second mot du lexique composé n’avait rien pour faire rire mais évoquait la mort la plus effrayante qui soit, quelques uns pratiquaient les arts martiaux dont ils supputaient que la technique élaborée, codifiée, les soustrairait aux atteintes du Mal et, par un phénomène d’inversion commun à tous les Mortels, d’autres encore, plus positifs, plus optimistes, peut-être avaient-ils lu les ouvrages d’Epicure, sollicitaient leur mémoire afin que cette dernière déléguée à la tâche de retrouver le passé, au travers du beau geste de la réminiscence tel que pratiqué par Proust tout au long de ‘la recherche du temps perdu’, parvinssent, au faîte de leur ressourcement, à recréer un espace d’enchantement, un espace magique dont ils pensaient à juste titre qu’ils avaient tout le loisir de lui apporter la coloration selon leurs souhaits, autrement dit ils s’érigeaient en démiurges de leur propre existence, lui attribuant ici mille faveurs dont la cruelle réalité les avait privés, les conduisant sur le seuil d’une constante dépression, dans l’infernale geôle d’une mélancolie invasive dont ils ne parvenaient nullement à se désengluer, pareils à de pathétiques insectes prisonniers ‘à vie’ de leur sourd bloc de résine, les plus chanceux d’entre eux, les moins abîmés par les crocs aigus de la vie, parvenaient à faire surgir dans l’enceinte de leur tête quelque plaisir dont ils avaient oublié l’existence jadis, un rapide moment de bonheur, le feu d’une étreinte, une ‘tragique jouissance’ (oui, l’oxymore  est voulu car toute joie est tragique à l’aune de sa propre disparition, du vide essentiel qui en résulte), un instant couronné de lumière, par exemple Paul évoquait au plus près de qui il était en sa nature profonde, cette rencontre d’une Aimée sur le bord brumeux du lac Léman, Pierre retrouvait ce morceau de musique baroque, ces carillons du clavecin qui l’avaient tant ému adolescent, Charles une émotion dans la salle d’un musée, approchant pour la première fois les œuvres de Paul Cézanne dont il admirait la touche moderne, exacte, Henri récitait dans sa tête quelque anthologie de Rousseau dans la Cinquième Promenade des ‘rêveries du promeneur solitaire’ : « de toutes les habitations où j’ai demeuré (& j’en ai eu de charmantes,) aucune ne m’a rendu si véritablement heureux & ne m’a laissé de si tendres regrets que l’Isle de St. Pierre au milieu du Lac de Bienne », Louis se souvenait de cette belle journée de printemps où son exaltation romantique l’avait déporté de lui, le remettant en un lieu innommable de pure félicité, tous autant qu’ils étaient, sans qu’ils en fussent le moins du monde éclairés, avançaient dans l’existence au rythme paradoxal d’un imaginaire qui déployait haut son oriflamme, faseyait longuement, comme si sa toile les avait enveloppés d’un voile d’inconscience native, car à les voir progresser on avait l’impression qu’ils constituaient des genres d’hallucinations, des sortes de fictions dont le récit était si flou que même un peintre génial, un Léonard de Vinci par exemple n’eût été en mesure d’en tracer les fidèles portraits, reprenant seulement à la belle toile de ‘la Joconde’ cette touche floue, irisée, tremblante, onctueuse, lagunaire, étrange, du sfumato, ainsi se seraient-ils donnés, ces pauvres Hères,  au plein même de leur vérité qui, en réalité, n’était que l’écho de leur fausseté, de leur marche pareille à celle, oblique, des crabes tâchant maladroitement de grimper aux racines des palétuviers dans le clair-obscur tragique de la mangrove, d’ailleurs quiconque les aurait observés de près se fût persuadé qu’il avait plus à faire à un peuple grouillant de vers, de gastéropodes visqueux à la robe de caoutchouc, gluantes et flasques destinées oublieuses d’elles-mêmes, au pire, dépassant la renaissante figure de Léonard, on se fût risqué à convoquer la galaxie Soutinienne, trouvant en cette dernière, ‘le bœuf écorché’, ‘le lapin écorché’, dont le Lecteur, la Lectrice attentifs auront compris qu’il faut retenir l’écorchure et non l’animal lui-même, donc en ces temps d’obséquieuse condition, vivre équivalait à attendre sa propre fin, tâchant d’éviter les plus grosses embûches, avançant en tremblant de tous ses membres sur le fil tendu (un fil du rasoir en réalité) du fildefériste, évitant de regarder l’abîme où se dissimulent, possiblement, des poissons aux yeux globuleux, des ‘poulpes aux yeux de soie’ pour paraphraser Isidore-Ducasse-Comte-de-Lautréamont, célèbre auteur des ‘Chants de Maldoror’ dont ces figures Hébétées, parfois, du fond de leur glauque détresse, dévidaient quelque phrase digne d’une pièce d’anthologie, « moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin, je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne... je croyais être davantage, au reste, que m'importe d'où je viens, Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant, vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné », voilà où en était arrivé l’humaine condition, perdue à elle-même, sans avenir bien déterminé, sans passé véritable, sauf quelques haillons de mémoire qui flottaient aux quatre vents de l’inconnaissance, et l’on peut se demander, compte tenu de ce vertical dénuement si leurs corps confiés à la table d’anatomie d’un Ambroise Paré eussent encore livré le souffle d’un esprit, la flamme d’une âme, car lorsque l’on est dévastés à ce point PLUS RIEN ne demeure de vous, plus rien ne paraît que les flancs nus et abrupts du Néant, mais Lecteur, Lectrice, quoi qu’il m’en coûte, je dois un instant suspendre mon écriture car quelqu’un tambourine à ma porte, on dirait une pluie d’os sur l’huis et rien ne m’étonnerait qu’il pût s’agir d’un squelette égaré parmi les plis violents de l’air et les flocons des sombres nuées, mais attends donc un instant, Cher Lecteur, chère Lectrice, que j’ouvre le guichet qui me permet de communiquer avec l’extérieur, voici, le guichet glisse dans sa rainure avec le même cri que poussent les enfants effrayés par une rêve monstrueux, et devinez donc qui vient à l’instant me rendre visite, eh bien je ne vous laisserai nullement dans l’embarras, c’est ce bon Maldoror (nous sommes de vieilles connaissances, d’antiques comparses, de joyeux lurons qui n’avons de cesse de creuser « le gouffre béant de l’enfer »), mais entre donc que nous causions un brin entre amis, mais que tu es donc distingué, mais que cette sombre vêture convient à ta blême figure, noir et blanc assemblés, comme Mort et Vie réunis, mais voici, cher Isidore que sous ta dictée minutieuse, les baguettes raidies de mes doigts se mettent en devoir de tracer, tout seuls, les signes que voici  « mais... qu’ont-ils donc mes doigts, les  articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail, cependant, j’ai besoin d’écrire... c’est impossible eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée, j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle... mais non, mais non, la plume reste inerte...», alors, cher Lecteur, chère Lectrice, vous voici prévenus en même temps que je prends conscience du tarissement de mon écriture (je l’espère le plus bref possible, car nullement écrire sonne comme l’antichambre de la Mort), mais avec l’ami Maldoror nous allons vaquer à nos occupations, fendre ici une chair humaine, entailler là une peau, faire se lever plus loin une cicatrice car l’écriture des corps, ses stigmates, ses excoriations, ses vergetures, c’est bien une écriture, qu’en penses-tu toi avisé Lecteur, toi avisée Lectrice, et je vous ferai remarquer que je ne terminerai nullement ma phrase par le canonique point final (il ressemble à la ponctuation définitive de la Mort), que je prendrai congé de vous sur trois points de suspension, ainsi me sera-t-il loisible, à tout instant que j’aurai choisi au gré de ma fantaisie, de reprendre ma phrase éternelle, ainsi aurez-vous la possibilité de me lire jusqu’à la fin des temps, et moi de vous entretenir de mes projets aussi longtemps qu’il vous plaira de me suivre, oui, de me suivre

 

 

 

 

 

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