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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 10:23
En terre d’Utopie

Paysage des montagnes rocheuses’

 

Albert Bierstadt

 

***

 

                                                           Le 12 Janvier depuis les hauteurs du Causse

 

                 Très chère Sol,

 

   Tu le sais, me connaissant bien, je ne commencerai nullement ma lettre par quelque récrimination que ce soit. La période est triste, souvent tragique même. S’en plaindre (on nous rebat les oreilles à longueur de journée des malheurs du monde !), avancerait-il à quelque chose ? Non, l’acte de lucidité, c’est en soi qu’il faut le faire naître et si quelque chose nous chagrine, c’est bien nous qui sommes concernés en premier, non la société (cette abstraction) que, le plus souvent, nous déguisons en bouc émissaire. Regarder adéquatement les événements qui se déroulent, porter un jugement sur leur nature, tout ceci s’adresse d’abord à notre conscience et ceci nous enjoint, sans doute, à énoncer en notre intime cette éthique dont beaucoup parlent sans même s’apercevoir que leurs discours ne font que la tenir à distance. Enfin, épiloguer serait de surcroît.

   Que je te dise plutôt le motif de satisfaction qui m’anime en ce matin de brumes diaphanes. Les chênes sont noyés dans une manière d’écume, la ligne d’horizon toujours recule et mes yeux ne découvrent bien plutôt ma propre silhouette qu’ils ne se dirigent sur cet espace soudain devenu illisible. Oui, tu auras reconnu mon lyrisme, cet indice sans doute le plus visible du romantisme qui m’affecte encore en ces temps d’immédiate matérialité et de dévotion aux déesses du consumérisme. Et c’est précisément de ce romantisme dont je vais t’entretenir aujourd’hui. Au hasard, à peine levé (la lumière était un simple bourgeonnement sur les maroquins de ma bibliothèque), j’ai saisi un livre dont j’ai commencé à feuilleter les pages dans une sorte de clair-obscur qui donnait toute sa valeur aux images qu’il contenait. Je me suis arrêté, comme fasciné, sur une reproduction de la belle peinture d’Albert Bierstadt, ‘Paysage des montagnes rocheuses’. Je ne sais si tu connais cet artiste américain du XIX° siècle, qui s’était spécialisé dans la reproduction des paysages de l’Ouest américain. Bien entendu, comme tout bon romantique, Bierstadt ne se contentait nullement de produire le fac-similé de ce qu’il voyait, mais sublimait la nature, l’idéalisait, en amplifiait la beauté naturelle. Si tu me permets de te fournir une comparaison facile, je te dirai que Bierstadt était à la peinture ce que Chateaubriand était à la littérature. Tu comprendras ici qu’il ne s’agissait pas de simples essais picturaux mais que le travail de l’artiste avait trouvé la voie extrême de son accomplissement.

   Et je ne doute guère qu’il te sera plus aisé de saisir ce dont je parle à partir d’une évocation de l’Auteur des ‘Mémoires d’Outre-Tombe’ dont je sais que tu éprouves à son endroit le plus vif des intérêts qui se puisse imaginer. Mais laisse-moi te citer une phrase glanée au hasard de mes lectures (dont je ne connais plus exactement la source, mais peu importe), cette dernière pourra s’appliquer, indistinctement, aussi bien à l’écriture de Chateaubriand, qu’à la peinture de Bierstadt. Evoquant la dimension hors du commun du paysage, sa sublimité en réalité, voici ce qui s’y rapporte, donc une nature teintée « d’émotion rousseauiste transcendant souvent la réalité pour y voir germer les contours d’un idéal tendant vers l’infini métaphysique ». Certes, la formule est un peu alambiquée mais je ne saurais mieux dire. La visée est prodigieuse qui élève les sens hors même leurs propres assises, libère l’émotion, submerge la raison pour ne laisser place qu’à l’effusion, la profusion des sensations et des sentiments.

   Mais je n’irai plus avant sans te proposer une pièce d’anthologie tirée de mon livre de lecture de l’Ecole Primaire. Je crois bien que c’est elle qui m’a donné accès à la littérature, m’a ouvert la voie en direction de cette forme d’art si remarquable. L’extrait est tiré du ‘Génie du Christianisme’ et figurait dans mon livre sous le titre ‘Une Nuit au désert’. Tu auras pris soin de noter au passage la majuscule à l’initiale de ‘Nuit’. Bien évidemment elle prend, dans ce contexte, valeur essentielle, valeur de fondement, d’assise pour un état d’âme porté au plus haut de ses possibilités, à la limite d’une extase et peut-être même au-delà dans ces rivages incertains que nous ne pouvons nommer faute d’en pouvoir saisir la subtile et éphémère substance.

   « Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte du Niagara ; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtais, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

   Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime des hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l’oeil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

   La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein.

   Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires. »

   Je sais, Sol, ne pas avoir abusé de ta patience au motif que ton émerveillement, identique au mien, jamais ne se lasserait de lire et de relire ces pages sans doute les plus belles du romantisme français. Et, puisque nous sommes dans le sujet littéraire, autant que je te communique quelques lignes du livre que je lis en ce moment. Il s’agit du ‘Préromantisme français’, d’André Monglond, universitaire qui a beaucoup écrit sur ce sujet :

   « Le Tourneur précise bien qu’il est nécessaire, pour qu’un paysage soit non plus seulement pittoresque ou romanesque, mais romantique, qu’il éveille dans l’âme émue des affections tendres et des idées mélancoliques’. Si ce paysage se fait simplement admirer des yeux « sans que l’âme y participe », il n’est que pittoresque.  Mais s’il est romantique, on désire de s’y reposer, l’œil se plaît à le regarder et bientôt l’imagination attendrie le peuple de scènes intéressantes : elle oublie le vallon pour se complaire dans des idées, dans les images qu’il lui a inspirées. »

   Girardin de même : « Sans être farouche, ni sauvage, la situation romantique doit être tranquille et solitaire, afin que l’âme n’y éprouve aucune distraction et puisse s’y livrer tout entière à la douceur d’un sentiment profond. »

   Enfin je terminerai les évocations de ces belles pensées par quelques phrases tirées de ‘L’imaginaire chez Senancour’ de Béatrice Le Gall, elles serviront de transition pour commencer notre songe en nous immergeant dans l’image que nous propose Albert Bierstadt :

   « Deux autres éléments du paysage prédominent dans les ‘Rêveries’ : la pierre et l’arbre. L’alliance eau, pierre, feuillage, revient constamment. La pierre qu’aime le rêveur est ‘mouillée’ ; la vague et le roc s’affrontent ; la roche surplombe les eaux. »

   Ces lignes, en quelque sorte, sont les prémices à une entrée dans l’œuvre du peintre américain. C’est maintenant d’une fiction dont il va s’agir, que te proposera mon hérons nommé ‘Werther’, hommage rendu au beau roman Goethe, ce génie du romantisme d’outre-Rhin. J’espère, Sol, que soudain prise d’ennui tu n’auras sauté de la chaloupe dans laquelle nous naviguons en chœur. C’est éprouvant, je le sais, toutes ces broderies autour de l’ouvrage mais le romantisme est une idée bien trop belle et féconde pour que nous n’acceptions de lui consacrer un peu de notre temps.

  

   C’est un matin de lumineux automne. Werther s’est levé avec le jour. Il a poussé les volets de son chalet sur des voiles de brume. Plus bas, vers les villages où vivent les hommes, on entend des bruits étouffés, comme des rythmes assoupis de respiration. Parfois le cri d’un coq déchire l’air puis tout retourne au silence originel, on dirait l’aube du monde en train de paraître. Werther aime plus que tout cette heure naissante, cet instant suspendu. On le croirait tressé de fins nuages, ourdi des fils d’argent qui, encore, sont dans le lourd repos de la terre. Parfois le Jeune Homme imagine la vie animale blottie au creux des terriers. Alors il voit distinctement, dans sa nasse d’ombre, le blaireau, sa livrée grise, son museau traversé de blanc ; il voit la belette, sa fourrure pareille à une argile, il devine ses yeux mobiles sous la taie des paupières ; il voit le renard dans sa pelisse de feu, ses moustaches comme des brins de cristal.

   Werther a besoin de ceci, de cette communion avec tout ce qui vit, de cette osmose avec les prodiges qu’accomplit la nature. Il ne se veut nullement séparé de ce qui l’a mis au monde, de toutes ces présences qui sont ses propres échos, ses compagnons de voyage pour plus loin que ce qui se donne en tant que simple présence. C’est ceci qu’il souhaite, se lire tel un signe parmi les hiéroglyphes partout répandus. Exister, c’est comprendre. Exister, c’est déployer, à partir de soi, ce filet dans lequel tout viendra se recueillir afin qu’une proximité se levant des choses, l’on puisse s’y destiner et les faire siennes.

   Werther a fait sa toilette devant sa table de marbre sur laquelle sont posés un broc et une cuvette en faïence. La clarté pénètre dans la pièce au travers d’une mince imposte. Elle se pose sur les objets dans une sorte d’effleurement, de juste douceur. Il a humecté ses yeux, tamponné ses joues de cette eau fraîche qui est un tel bonheur matinal. Il a pris un repas frugal. De son couteau à la lame d’acier forgé, il coupe une pomme en quartiers, en déguste chaque partie avec application. Le suc, mi-sucré, mi-acide coule dans sa gorge avec un doux bruit de fontaine. Il mâche longuement des cerneaux de noix huileux, ils glissent sur son palais, tapissent l’entièreté de sa bouche d’une touche apaisante, nacrée, pareille au nectar d’une fleur. Il a besoin de se sentir vivant jusqu’à la pointe la plus extrême de son être. Seulement de cette façon la vie vaut d’être vécue. Il ne souhaite demeurer en sa propre enceinte de peau mais sentir tout ce qui l’entoure le pénétrer, porter en lui la lumière d’une eau de source. Il est une jeune force de la nature. Il en a la spontanéité, la générosité.

   Werther est berger. Il est habitué aux longues transhumances, à la vie austère dans les alpages, au contact avec les bêtes qui sont un peu son naturel prolongement. Aujourd’hui c’est sa journée de repos. Il la destine à la promenade, à la contemplation des paysages, ils sont si beaux ici, si près de soi, tellement destinés à faire éprouver une joie immédiate. Il a chaussé ses pieds de ses gros brodequins, s’est vêtu d’un blouson rustique, d’un pantalon de toile écrue. Rien que du simple, rien que de l’éloigné de quelque mode surfaite. Les sentiers ne demandent ni l’élégance, ni la soumission à quelque loi, seulement un accord, une fraîcheur, une disposition à être selon son cœur, nullement selon son artifice, son calcul. Tout naît de soi et retourne à soi, manière de corne d’abondance qui connaîtrait le cycle de l’éternel retour. Rien n’est superflu, rien de surcroît. Dans sa posture d’homme on n’est, ni plus ni moins, qu’un fils de la Nature, qu’un enfant du pays qui se fond dans la toile unie de la Terre, tout contre la vitre translucide du Ciel.

   Le chemin s’élève maintenant, parsemé de grosses pierres contre lesquelles, parfois, butent les chaussures. Werther aime ces blocs de rochers, ces éboulis. Ils font comme un jeu de piste, ils tracent la route en direction d’une pure félicité. Ils sont les rejetons débonnaires de la vaste montagne, ils en indiquent l’immémoriale présence, ils témoignent du lent effritement du temps. Ce sentier qui s’élève de lacet en lacet, de touffe de buissons en semis d’herbe, de mousses en lichens, Werther le ressent en son intime comme un messager qui préparerait la venue de plus éminent que lui, investi de plus hauturières présences. C’est impressionnant une montagne, cela fascine en même temps que cela effraie, c’est un mur levé contre le ciel, une forteresse dont on devine les secrets bien dissimulés au creux d’une faille, dans l’ombre d’un profond abîme. C’est majestueux. C’est mystérieux. Cela possède un étrange pouvoir d’aimantation. Cela contient en soi la pure liberté et le vertical vertige. Cela s’exprime en prose dans les contrées les plus proches, en sublime poésie au plus haut des cimes où étincellent les glaciers.

   Maintenant, Werther est parvenu au point à partir duquel le paysage s’ouvre à la manière d’un vaste cirque surplombé de falaises blanches qui courent jusqu’au ciel.  Et peut-être même au-delà, tant leur sommet est teinté de gloire, tellement il se donne dans la pliure du ciel, tellement il s’unit à ce qui le dépasse et le requiert en même temps comme sa complétude. A simplement regarder cette vastitude l’esprit est empli de l’illimité, il vole haut dans les marges illisibles de l’éther, il s’embrume d’une douce allégresse. C’est comme si le corps du Jeune Berger, soudain allégé de tout son poids terrestre, devenait semblable à ces aigles majestueux qui agrandissent leurs cercles tout contre ce qui, à force d’invisibilité, ne reçoit plus de nom, peut-être l’Infini, mais il est si difficile à imaginer !

   Tu le sais, Solveig, je suis un grand rêveur qui ne vit que de nature et de sentiers qui se perdent dans la blancheur de mon Causse natal. En ceci je rejoins ces Ecrivains romantiques pour lesquels j’ai tant d’admiration. Mais, ici, je vais te donner une réflexion de l’essayiste concernant ce qui anime le sujet de son étude, à savoir ‘Oberman’ qui n’est, bien évidemment, que l’ombre portée, la projection imaginaire de Senancour lui-même. Donc à propos de Senancour :

   « Comme Rousseau encore, et Bernardin, il éprouve une indéfinissable douceur à assister au déroulement d’une rêverie confuse entremêlée de souvenirs, et la marche se prête admirablement à ce libre épanchement du rêve. »

Et, encore, à propos de la climatique singulière dont le marcheur est en quête :

   « Il faut une nature assez sauvage, mais pas trop, et où les divers éléments forment une sorte d’harmonie qui se communiquera à l’âme. Il faut un ‘site bien circonscrit’, sans quoi la rêverie se perdrait dans les méandres de l’indéterminé. On redoutera les étendues trop vastes. Il est préférable d’aller et de venir dans un même sentier, surtout si celui-ci favorise le recueillement par son isolement et sa pénombre. »

   Vois-tu Sol, en réalité Werther prolonge et amplifie, en une certaine manière, les déambulations songeuses de ses illustres devanciers. Combien, au travers des mots que je viens de citer, se profile ce  Paysage des montagnes rocheuses’ dont j’ai décidé, aujourd’hui, de t’entretenir.

   Mais revenons à Werther. Il est ébloui par la vision qui se pose devant lui à la façon d’une édénique présence. Tout est si beau, si empreint de majesté qui vient à sa rencontre. Il est un peu comme un enfant qui regarde, fasciné, pleuvoir de blancs flocons dans la boule de verre magique dont l’offrande vient de lui être faite. Werther s’arrête à la lisière de ce rêve enchanté. Il est encore dans la part d’ombre, dans ce qui reste de la nuit, dans cette zone intermédiaire entre la veille et le sommeil. Son corps est encore livré aux incertitudes nocturnes, il en sent la résille dense dans ses membres, son esprit est attiré vers la belle clarté. Il est pareil à une chrysalide qui, depuis sa tunique de fibres n’attendrait que son éclosion avant de pouvoir prendre son envol, éventail diapré tout contre le visage du monde. Devant lui s’étend le luxe discret d’un tapis d’herbe verte. La teinte est riche en nuances qui part du vert anglais, passe par la malachite pour aboutir à la profondeur énigmatique du vert sapin. C’est pur bonheur que d’être là, simple variation soi-même de la symphonie idyllique dont le paysage en son entier est visité.

   Non loin du Berger, la silhouette craintive de deux chevreuils. Les apercevant, le promeneur s’interroge sur les degrés intimes de la connaissance animale. Perçoivent-ils comme nous percevons ? Ressentent-ils ce que nous éprouvons dans la touffeur de notre chair, sur la plaine disponible de notre peau ? Là est une grande question à laquelle seuls les animaux eux-mêmes pourraient répondre mais leur langage est trop simple pour qu’ils puissent témoigner. Alors, Werther apprécie en sa propre nature cette inclination à un vivant panthéisme où chaque partie procédant du Grand Tout est intimement reliée à chaque chose, où l’animal n’est nullement séparé du minéral, du végétal, de l’humain. Nécessaires rapports d’analogie qui bâtissent un monde à la mesure de toux ceux qui y sont inclus. Toujours la rencontre du Berger avec la Nature en sons sens profond soulève en lui la meute serrée des interrogations. Non, l’intellect ne saurait demeurer figé devant un tel spectacle. Certes ce sont les sensations qui sont sollicitées au premier chef mais ces dernières ne sont nullement séparées de tout ce qui les environne et l’homme est inclus dans ceci même qui l’accueille et le détermine.

   Sur la gauche du Berger un bloc de rochers est levé, il brille tel une obsidienne, nuancé de quelques reflets gris. Le Promeneur aime cette solidité du roc, son empreinte inaltérable qui semble dire le paysage en sa primitive existence, en sa calme puissance aussi. C’est étonnant cette force du minéral qui paraît se communiquer à ceux qui l’approchent. Le volcan n’installe-t-il en nous ses projections de flammes, ses gerbes d’étincelles ? N’imprime-t-il dans le massif de notre anatomie le flux souple et incessant des rivières de lave ? Sans doute n’y a-t-il rien de plus précieux que l’osmose qui se donne à connaître entre l’homme et son milieu ?

   Toujours sur la gauche, à proximité de la minérale présence, un bouquet d’arbres que colore la force automnale, derniers feux d’une palette que, bientôt, l’hiver éteindra. Richesse inouïe de cette demi-saison qui, à la manière d’un paon, fait la roue tant que la lumière vient féconder ses plumes, révéler ses ocelles tels des yeux ne pouvant renoncer à regarder l’entière beauté de l’univers. 

   Werther demeure longuement en lui, touché par cette attirance des frondaisons. En leur belle complexité, en leur foisonnement dorment tous les ferments du rêve, il suffit de se laisser aller aux pures fantaisies de son propre imaginaire. Alors, parmi le peuple des feuilles, apparaissent de moutonnants nuages, des visages comme ceux des grotesques de la Renaissance, de lourdes pâtes d’huile, des entassements d’objets identiques à ceux d’une sombre caverne d’Ali Baba. Prodige de la Nature que de contenir en elle toutes les formes dont même le cerveau d’un génie ne parviendrait à faire l’inventaire ! Depuis une falaise de rochers blancs - on les penserait de marbre ou bien de quartz -, se précipite une chute d’eau, mousseuse, aérienne, à la limite d’une vapeur. Werther est heureux d’entendre le son cristallin de l’eau rebondissant sur la falaise.

   Ce flux ininterrompu lui dit son temps à lui, logé dans le temps universel, cette éternité dont il ne saisit certes que l’instant, mais dont il tisse le tissu dense de sa présence au monde. Et le prodigieux miroir de l’eau, le Berger pourrait-il en faire l’économie, passer son chemin et n’en même pas garder le souvenir ? Non, Sol, tu sais bien cet attrait de l’eau sur la psyché humaine. Tant d’images s’y impriment, tant de symboles y vivent, tant d’allégories y sont présentes. Symboliquement, tout le monde en ressent l’étrange ondoiement en soi, qu’il s’agisse de la matière fluide de la connaissance, de la manière même d’être de la sagesse, de la transparence de la conscience en tant que miroir des choses.

   Ce lac, ici bien circonscrit dans l’écrin de son sublime paysage, est le lieu même du ressourcement du Berger, lui qui ne s’intéresse guère qu’à la manière pastorale de s’inscrire dans la durée, lui qui au contact de cette nature vierge doit être réceptif à la dimension lustrale de cette étendue liquide si paisible. La regarder, s’immerger par le corps ou l’esprit, c’est en quelque sorte se livrer à un acte de renaissance, découvrir sa propre qualité et se mettre en chemin d’une façon plus conforme à l’essence des choses. Le lac est ce beau miroitement, cette manière d’incandescence tranquille, cette flamme alanguie qui s’adresse directement à l’âme et lui dit le lieu irremplaçable de son être.

   Werther n’est jamais autant rassemblé en lui-même qu’à contempler ce motif de paix, à méditer sur le reflet métallique de la surface, à imaginer le revers du miroir, sa limpidité de diatomée, son souple fleurissement de lumière. C’est ceci la vertu d’un romantisme bien compris : porter la sensation à son point d’incandescence afin que, métamorphosé par sa subtile donation, on devienne soi au plus intime de soi, à savoir dans ce lieu unique que la vérité délivre, dont la liberté est l’immédiate valeur. Ceci est intraduisible selon les mots, seulement éprouvé intuitivement, glissement sur la peau d’un alizé qui ne dit son nom, mais est déjà loin de soi, a imprimé en l’âme cette touche si délicate qui, jamais, ne s’effacera.

   Et, Solveig, tu dois bien te douter que notre Voyageur des espaces prodigieux ne négligera nullement cette montagne qui s’élève à partir du lac pour se perdre dans la nébulosité des nuages, cette façon d’écume qui ne dissimule l’escarpement de ses roches qu’à nous le rendre plus précieux encore. Te dire le bouleversement du Berger devant ce profond mystère d’une apparition-disparition, c’est tout simplement voir dans le lac sombre de ses yeux le manège sans fin de l’éblouissement. Oui, c’est bien ceci qui surgit devant l’incompréhensible, à la fois une attente heureuse, à la fois une crainte de ne pouvoir saisir que l’étoffe évanescente d’un mirage. Si la montagne nous questionne tant c’est bien au motif de notre modestie face à sa grandeur. Immémorial affrontement du microcosme et du macrocosme dont Pascal sut si bien évoquer l’être secret.

   « Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. », nous est-il suggéré dans ‘Les Pensées’. Et c’est bien parce que nous sommes, en quelque manière, ‘infinitésimaux’ que cette notion d’infini nous taraude, à laquelle nous ne pouvons donner nulle réponse. La nature, elle, s’en charge, en termes de hautes montagnes, de pics célestes qui disparaissent de notre vue et se dirigent vers un illisible empyrée.

   Dans le tableau d’Albert Bierstadt, la fusion des mondes matériels et célestes est si fluide, si fugitive qu’on penserait assister au phénomène de la métamorphose, une réalité en devenant une autre dans la pure grâce de son être. Tout ce qui, jusqu’ici, bien que remarquable, était affecté de contingence, se dote d’une nécessité de telle nature que nous en oublierions même cette terre matérielle pour n’en retenir que la transmutation spirituelle, comme dans les cornues magiques de quelque brillant alchimiste. Ce que fait Werther alors ? Il s’assoit sur l’assise d’une large pierre, contemple de toute l’intensité de ses yeux le spectacle inouï qui vient à lui. Que voit-il ? Eh bien le miracle d’une altérité - la montagne -, qui a rejoint en une sublime unité qui il est - cette singularité - au plein de sa propre réalité. Système étonnant des analogies universelles où tout se reflète en miroir. Werther est lui-même, en première instance, lui qui rencontre le monde, le monde qui le rencontre dans un unique rapport de similitude qui les fait se confondre. De telle manière que Werther peut émettre cette étonnante assertion : « Je suis le monde qui, à son tour, est qui je suis », inscrivant en ceci le dépassement de la supposée impossibilité de faire se conjoindre les contraires. Les contraires ne dressent leurs barrières qu’aux sceptiques et aux incrédules.

   Mais la montagne, tu en conviendras Solveig, est cette immensité qui, pour nous, toujours, demeurera cet inconnu dont nous aurions voulu percer la matière dense, opaque, comme si de cette percée même pouvait résulter le déchiffrage de l’énigme du monde. Rien de plus haut que la montagne - en son aspect physique, en sa valeur de connaissance -, ne pourrait nous atteindre plus directement au plein du cœur. Dans notre face à face avec elle, la prodigieuse, l’inapprochable, sauf à la lumière des yeux, c’est bien de ‘révélation’ dont il s’agit, suivons les propos de Béatrice Le Gall dans le livre déjà cité :

   « La révélation de la haute montagne illustre très bien ce propos (atteindre quelque chose qui ferait signe en direction de ‘l’ordre primitif’ du monde) : « là, écrit Oberman, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel : là, l’homme retrouve sa forme altérable mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme l’univers ; il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

   Lorsque le Berger a vu le presque irréel qui se présente à lui, qu’il a frôlé ce monde idéal dont tout Romantique a rêvé un jour, il se lève, quitte son assise de pierre et entreprend de faire le tour du lac. La lumière a progressé, elle nimbe l’ensemble du paysage de nuances douces, éthérées, venant du plus loin d’invisibles contrées, du plus ténu d’un temps subtil, pareil à la vibration d’une corolle dans le jour naissant. Tout se teinte d’une note virginale, écumeuse, sensible à la beauté des choses. Le jeune Werther emplit ses yeux de ce spectacle magnifique qui n’aura lieu qu’une seule fois puis s’effacera dans la margelle sombre du passé. Plénitude de l’Homme rejoignant celle de la Nature. Vases communicants, jarres prolixes qui jamais n’en finissent de s’épancher l’une en l’autre. Joie disant la joie, l’autre qui rutile au plus haut du ciel. Rien ne se donne plus en tant que différent.

 

La montagne appelle le nuage

qui appelle le frissonnement de l’arbre

qui appelle le chuintement de la chute d’eau

qui appelle la surface d’argent du lac.

 

   Symbiose des ressentis multiples de ce qui est. L’Homme ressent. La Nature ressent pour la simple raison qu’elle a une âme, laquelle est le principe vital dont elle ne pourrait s’écarter qu’à procéder à sa propre extinction.

   Oui, Solveig, tu le comprendras aisément, toi la sensible des latitudes boréales, il faut postuler l’existence d’âmes réciproques afin que puissent s’établir des liaisons, des confluences, des affinités électives au gré desquelles le monde-humain connaîtra le monde-naturel. Une âme, jamais, ne peut communiquer avec la pure matérialité, cette dernière est trop sourde, trop mutique, repliée sur son germe radical, par définition inaccessible. Pourrait-on entretenir un dialogue avec la pierre de silex, le galet, le fragment de granit poncé par la rigueur du vent ? Non, l’on voit bien ici qu’il y a différence de nature, impossibilité de faire se rejoindre l’ouvert et le fermé. Quand nous cueillons un galet sur le bord d’une rivière, que nous le lissons amoureusement du plat de la main, lui destinons un avenir, nous ne nous adressons nullement à ses atomes minéraux, mais à l’esprit de la pierre qui repose en lui. Et peu importe que cet esprit, ce soit simplement nous qui lui ayons attribué quelque élément de réalité. Les choses n’existent qu’au terme des décrets que nous leur adressons.

   En ce moment même, Werther emprunte le chemin du retour. Sa respiration est calme, son cœur bat à l’unisson du paysage, son âme est reposée, assurée de la certitude simple que la beauté existe, qu’il suffit de la faire éclore tout juste à l’extrémité de sa propre conscience. Bientôt il rejoindra son chalet. Bientôt son troupeau de moutons l’entourera de sa vivante affection. Ce que les moutons ressentiront, dans les boucles de leur laine : l’abondance qui court dans les veines du Berger. Ils n’en sauront nullement la cause mais ils en ressentiront l’effet. En eux, il y aura un peu de cette harmonie universelle qui, un instant, se sera révélée aux yeux de Werther et ceci sera inaltérable, inoubliable car les choses essentielles perdurent quelque part dans la pliure attentive du monde.

   Voilà, Sol, nous avons fait un long chemin avec le Berger, en direction de cette félicité dont nous sommes tous en quête. Sans doute en avons-nous partagé l’unique force, en avons-nous ressenti les ondes aussi multiples que précieuses ? C’est bien là la puissance de l’Art que de nous conduire, par-delà notre massif de chair en des domaines d’immuable présence. Cette peinture d’Albert Bierstadt nous a conduits en un lieu dont nous ne soupçonnions pas la possible existence.

   Tu en conviendras avec moi, notre monde contemporain est bien peu versé dans la contemplation romantique de l’existence, de la Nature, des paysages. Les hommes d’aujourd’hui ne regardent pas, ils voient seulement dans une manière de processus physiologique qui fait l’économie de l’esthétique des choses de l’univers, ne percevant que l’immédiate contrée des matières disponibles contribuant à leur soi-disant bien-être. Mais, sais-tu ceci Solveig, la naturelle polysémie du langage ? Ce mot composé, ‘bien-être’, il convient d’en décomposer le sens, ainsi : ‘Bien’ puis, un peu plus loin ‘Être’. De cette manière apparaît un sens qui s’amplifie et s’imprime sur nos rétines bien au-delà d’une vision quotidienne.

 

Surgissent, le Bien en personne,

l’Être en personne.

 

   Ces Universaux nous interrogent depuis cet ineffable dont ils sont nécessairement atteints. Saurons-nous en percevoir les motifs essentiels ? Dans notre existence de tous les jours ? Dans une peinture romantique telle celle sur laquelle nous avons médité ? Il y a tellement de significations à découvrir ! Tout un peuple assemblé qui n’attend que d’arriver au monde !

 

                                                      Je te souhaite le meilleur sous la belle clarté nordique

 

                          Celui qui médite selon la Nature

 

 

 

 

  

 

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 17:45

 

 

TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière.

dimanche 1er mai 2011, par Jean-Paul Vialard  
©e-litterature.net

 

"Les apparences sont paisibles, familières, mais le terrible se cache dans l'ombre." JMG Le Clézio - "Le Déluge".

 

"Terra Amata", œuvre dense, polysémique, difficile d'accès. On ne la comprendra qu'à la lecture de la cosmogénèse fictionnelle qui traverse de part en part les écrits de Le Clézio, dont au moins l'une des clés trouvera son point d'acmé dans "Mydriase" en 1973. L'interprétation du cosmos repose sur une manière de manichéisme originel. La lumière est surgissement du sens, de la vérité, que l'ombre, constamment, vient éclipser. L'archétype incontournable, le point cardinal à partir duquel s'inscrit le devenir de l'homme est tout entier contenu dans l'astre solaire. Son apparition à l'est, le matin, est un genre de manifestation transcendante qui sublime les choses, en révèle les facettes, en souligne les angles. Toute clarté est porteuse d'ouverture, tout phénomène s'y révèle dans une sorte d'évidence radieuse, porte d'accès à "l'extase matérielle". Nuages d'écume; ciel; pluie; gouttes de rosée à la pointe des herbes; éclats de verre pilé à la face de l'eau; cascade de phosphènes sous la blancheur d'été; sillage des étoiles piquetant la toile immense de la nuit. Toute une cosmopoétique où s'abreuve le regard, où se ressource la conscience : une apodicticité indépassable.

Seulement la course de l'étoile blanche est courbe et l'ascension toujours suivie de la chute. Le soir, à l'ouest, lorsque la lumière n'est plus qu'un mince filament étréci et que les ombres gagnent la terre, alors surgit la grande peur qui occulte le regard, plonge dans la ténébreuse cécité. On se réfugie dans les cubes de ciment; le corps se dissout, se dilue dans les plis d'étoupe de l'obscur. Rien n'est plus sûr alors, rien ne signifie plus qu'à la mesure de la perte, de la disparition et l'effroi est grand qui presse les tempes, glue les oreilles, soude les langues. On n'est plus qu'une chrysalide, un insecte à l'étroit dans sa carapace couleur de bitume. Le temps sera long avant que le soleil n'apparaisse à nouveau, faisant se déplier les élytres, annonçant le cycle d'une nouvelle métamorphose.

Toute vie est associée à ce rythme pulsionnel qui traverse l'homme à son insu. Aventure cosmo-biologique élémentaire inscrite dans la chair, l'esprit, les affects. Nul vivant ne peut échapper à cette oscillation, au balancement immémorial du nycthémère. Il est notre respiration, la cadence de notre marche, l'exacte mesure de notre progression sur la terre. Il est la scansion de notre temporalité, l'encoche régulière selon laquelle s'illustre notre destin.

Seulement la course de l'homme n'est jamais linéaire qui se satisferait de glisser le long d'une ligne circulaire dépourvue d'aspérité. L'horizon est une courbe imaginaire qui ne tient compte ni de l'ondulation des océans, ni des convulsions géologiques de la terre. La réalité est tout autre et l'existence semblable à un vaste plateau parsemé de dolines, troués d'avens, hérissé de rocs et de lignes de cairns.

Seulement rien n'est simple et la blancheur n'est nullement immaculée. En elle s'inscrivent les souvenirs de traces nocturnes, les ombres portées qui ne se dissimulent qu'à mieux se révéler. La grande flamme solaire ne peut davantage s'abstraire de cette nécessité. En son centre l'astre porte les stigmates de l'ombre, taches immenses celées par le foyer incandescent. Et quand bien même les taches n'existeraient pas, l'homme ne pourrait fixer l'immense couronne qu'à risquer la cécité. Toute vérité porte en elle le vertige de sa propre brûlure. Elle n'est jamais un pur miroir lissé d'évidence. Toujours l'obscur dans les failles de la lumière, comme une nécessité ontologique.

"Terra Amata" : ligne de partage entre ombre et lumière. Au tout début, à l'origine, il n'y a que la noirceur compacte, sans limites, où rien n'est visible, discernable. Puis soudain l'irruption d'un cercle blanc, éclatant, œil immense et cyclopéen qui regarde le monde. Kax, le soleil, a tout balayé devant lui. Disparition des ténèbres, règne de la lumière. Mais sa clarté n'est pas un absolu et la résurgence de l'ombre toujours possible. Savoir cela n'empêche nullement de vivre mais dispose à l'inquiétude, maintient le repos dans un étrange suspens. Sur la sphère de la terre, dans les replis obscurs des ravines ou en haut des cimes éclairées, la fourmilière humaine ne pourra plus progresser que sur cette ligne de crête incertaine entre adret et ubac. Etrange partition où se joue en permanence le destin tragique du funambule. L'ombre est un abîme. La trop vive clarté est promesse d'aveuglement, donc retour à la matrice originelle, à sa fermeture essentielle. Il y a urgence à trouver une issue, à rétablir le rythme du monde.

Tout commence donc avec, au fond de l'univers, la nuée blanche du soleil. Nuée aveuglante et cruelle comme seule peut l'être l'apparition d'une vérité. Il n'y a pas de temps encore. Seulement un tremblement, une indécision. Il n'y a pas d'homme encore. Seulement une silhouette, une vibration existentielle, une pure virtualité. Puis le temps finira par surgir, accomplissant avec minutie son œuvre de cendre et de poussière et la clarté, peu à peu, s'effacera, laissant place à la ténèbre, à la douloureuse inconscience. Alors pour l'homo erectus aussi bien que pour l'homme contemporain, une seule nécessité : creuser les signes, débusquer les ombres, racler le réel jusqu'à l'os pour en retrouver la pureté originelle, l'unique lumière. Chancelade, tout au long de l'œuvre, s'y emploiera avec fièvre, démesure. Recherche pathétique d'un sens forclos. Patiemment, un à un, redécouvrir les sèmes existentiels, les assembler, les tisser, en faire la matière des jours, des heures, des secondes. Seulement là se trouve l'ouverture, la dimension du déploiement.

Le cheminement du roman se déroulera sous la figure d'une anthropo-cosmogénèse où se jouera, dans une sorte de réverbération spéculaire, les destins communs de l'homme et du monde. Seule cette amplitude sera à même de rendre compte de l'aventure humaine.Car rien n'est simple et nul mortel ne saurait s'abstraire de ses assises géologiques pas plus que de la dimension cosmique qui l'habite depuis la "nuit des temps". "La nuit des temps" : formulation qui nous révèle, dans son étrangeté, l'origine aliénée du devenir, sorte de cloaque utérin en attente de lumière. Or la nuit ne saurait faire fond sur la nuit. Il faut convoquer la clarté afin que puisse s'informer le rythme des jours. Le ventre primordial, sorte d'œil aveugle, il faut en inciser la membrane, en distendre les paupières, dialoguer avec la confondante blancheur. Regarder le monde comme on regarde un tableau de Rembrandt, du Caravage, de Georges de La Tour. Sous la seule perspective possible : celle du clair-obscur. Car rien ne signifie jamais à s'immoler dans la noirceur, à triompher dans l'éclatante blancheur. Le sens se situe à leur jointure, à leur vibration essentielle, à leur entrelacement. Contempler un tableau du Caravage n'est jamais soumettre sa vision à une lecture orthogonale : verticalité de la lumière opposée à l'horizontalité de l'ombre. Une troisième dimension doit être convoquée : vue oblique, diagonale, fécondant les deux modes d'apparition.

Identiquement, chez Le Clézio, le concept existentiel fonctionne sous ce régime d'ajointement du clair et de l'obscur, osmose signifiante conditionnant l'accès à la matérialité dont, parfois, peut surgir l'extase, le ravissement, aussi bien que leur opposé, le manque douloureux. A défaut d'un tel regard le monde se réduit à l'image d'une myopie, sinon à l'impasse d'une cécité. Donc à une occultation du sens. La trame existentielle de Chancelade portera, à chacune de ses étapes, les stigmates de cette recherche. Récurrente, itérative. Comme une urgence à frayer sa voie, à l'étayer de traces visibles. Nous le suivrons tout au long d'une vie aussi brève qu'intense.

Découverte de l'ombre, d'abord. Dans la dimension tragique du destin : une meute d'innocents doryphores n'aura pas choisi de mourir sous les coups redoublés du petit garçon Chancelade transformé, pour un instant, en terrifiant démiurge. Puis le jour de l'enterrement de son père, le noir envahira tout, s'accrochant aux robes, aux bas, aux cartons bordés d'un liseré mortuaire. Puis ce sera au tour du rêve, du sommeil, de révéler "une plaine très longue et noire" (Terra Amata), habitée des livrées nocturnes des loups; de faire surgir dans le flou onirique des "millions de bouches noires" (TA), ouvertes dans la profondeur d'étranges masques de pierre. Puis le refuge avec Mina, sa compagne, dans la chambre d'hôtel qui deviendra vite un lieu de révélation en forme de crépuscule, de finitude. Constat de la fin de la race humaine et, avec sa disparition, seront refermés tous les signes de clarté : "On oubliera tout ce qu'on a inventé, on ne saura plus écrire, on oubliera le feu, les outils, le langage." (TA). Puis une suite de tonalités grises, éteintes, sourdes, où se devinent les signes de la folie sécrétés par les gouffres urbains; l'absurdité à engendrer une descendance mortelle; la vie comme une fuite éternelle, la vie finie avant d'être commencée, sorte "d'ampoule électrique nue qui pend au bout du long fil noir", (TA), comme l'araignée assujettie à sa toile; puis une suite de couleurs plombées où se devinent déjà les premières attaques de la vieillesse, la lassitude des paupières avant leur irrémédiable fermeture. Ensuite un signe de clarté dans la chambre pré-mortuaire : "Devant ses yeux, le plafond blanc est devenu un miroir avant l'inconscience; et ce que voit le petit garçon est horrible." (TA) . L'espace d'une nuit, le petit garçon sera devenu celui qui va connaître l'obscurité absolue et définitive, l'ubac où la lumière jamais ne parvient.

Parmi les filaments de tourbe et l'entrelacs de sombres racines au milieu desquels progresse Chancelade, il lui faudra chercher quelques éclats de lumière, quelques bribes de clarté. Laborieusement, méticuleusement. Clignotements, halos, irisations. Magnifiques à force de rareté. Si l'ombre prédomine, dense, touffue comme la forêt, elle n'en possède pas moins de lumineuses clairières. Les trois jours et trois nuits passés dans la chambre d'hôtel avec Mina apparaissent comme une sorte de luxe suprême, de parenthèse ouverte au surgissement des significations : "C'était vraiment ça qu'on pouvait faire, sans penser à rien, juste pour le plaisir d'être libre et de pouvoir écrire sur des feuilles de papier à en-tête de l'hôtel." (TA). Là alors ne peut se manifester que le bonheur à l'état pur : "Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle." (TA).

Au milieu de la foule, pourtant ressentie comme l'hydre aux mille têtes, parmi les "odeurs vulgaires et belles" (TA), Chancelade s'ouvre à l'irrépressible beauté du monde, à l'évidence de sa fulguration : "Jamais il n'y avait eu tant de choses extraordinaires, tant de richesse et de vie." (TA).

Puis il y a cette étonnante et sublime prise de conscience de sa propre nomination : "Un nom magnifique aux lettres gravées par le feu, un nom pur et magique qui voulait dire des siècles et des siècles de vie : CHANCELADE." (TA). Mais cet ego hyperbolique qui se révèle à lui-même avec l'impérieuse beauté d'un feu d'artifice ne doit pas abuser. Les feux de Bengale ne durent que ce que dure la fête : l'espace de l'inconscience, l'instant du reflux de la lucidité. Toute lumière Leclézienne est le signe avant-coureur d'une apothéose dernière, manière de prodigieux flamboiement avant que tout ne sombre dans le néant, l'incompréhensible. La longue méditation prend fin dans l'éblouissant halo d'une explosion nucléaire : "Le monde se termine dans une boule de feu." (TA). Du grand éclat blanc, première manifestation de la lumière, à sa déflagration finale, un seul empan de la conscience cosmique qui signe la tragédie de la condition mortelle sur cette terre traversée par les failles d'une funeste beauté. La dialectique de l'ombre et de la lumière prend fin dans ce paroxysme, dans cette apocalypse promise depuis l'aube des temps, bien avant que les hommes ne fabriquent les huttes de bois de Terra Amata.

Face à l'épopée humaine et à la dimension cosmologique de l'œuvre, le destin de Chancelade ne s'illustre qu'à titre de prétexte, n'apparaissant jamais comme le support d'une structure narrative, d'une histoire dont on retiendrait l'événementialité. Car la vie n'est pas vécue pour elle-même, en elle-même et toutes les péripéties existentielles ne sont que des épiphénomènes, des fragments dispersés, sortes de vagues météores girant sans cesse dans une nuit temporelle où rien ne se distingue vraiment. Quant au temps, il n'a guère plus d'épaisseur que l'existence, il se dilue en permanence, il recouvre Chancelade d'une nuée de cendres le réduisant à un point imperceptible dans l'espace, le gommant de la mémoire universelle, mince aventure dans la grande dérive humaine : "Dans mille ans, dans dix mille ans, y aura-t-il seulement quelqu'un sur la terre qui se rappellera qu'on a existé ?" (TA).

Temps insaisissable, jamais perçu sous la perspective de l'évidence, de la suite de moments qui s'enchaîneraient avec cohérence, selon une logique qui permettrait l'amorce d'une biographie. Tout se succède dans un genre de chaos qui bouscule l'ordre des idées reçues et recompose l'instant à mesure qu'il se crée. Car rien n'est stable dans Terra Amata et le temps est soumis à une perpétuelle déflagration, coincé qu'il est entre ses assises géologiques finies et sa dispersion cosmologique infinie. Une condensation qui ressemble à l'aventure brève du néant : "En vérité, et cela, c'est la dure vérité qu'il faut se dire une bonne fois pour toutes, nous ne sommes rien (...). Nous ne sommes que des passages. De fugitives figures, écrans de fumée où se projettent des lumières de vraie vie." (L'extase matérielle -1967-).

Si, au premier degré, le roman peut être perçu à la manière d'une dissertation sur le temps, cela n'est jamais qu'au profit de l'émergence de la conscience. Terra Amata : histoire du temps; histoire d'une vie dans le temps; histoire d'instants dans une vie. Tout joue en abyme depuis l'infinitésimal existentiel jusqu'à la démesure de l'univers. Emboîtement d'images spéculaires qui reflètent, tout à la fois, la fin et l'origine. Seule une vision adéquate peut en décrypter le sens. Chancelade la trouvera dans un accomplissement particulier du regard :

"Etre vivant, c'est d'abord savoir regarder." (L'extase matérielle). L'intérêt est au centre, dans le nucleus d'où tout rayonne, d'où tout signifie, dans la lumière de la conscience, l'éclat de la lucidité. On aura compris que dans la mythologie de Le Clézio, soleil et lumière resplendissent d'un fascinant éclat. Toujours opposés à l'ombre dense, confondante. A tel point que la disparition quotidienne de l'astre solaire est le lieu d'une dramaturgie :

"En quittant la surface de la terre, le soleil a entraîné le regard avec lui." (Mydriase - 1973 -)

"Pour celui qui voit le soleil disparaître (...) et enlever son regard, la peur a commencé." (Mydriase).

La perte de la lumière est régression dans la nuit primitive, activation de la peur ancestrale qui, déjà, habitait les sombres huttes de Terra Amata. Alors, pour lutter contre cette ténèbre mortifère, l'homo erectus devait sortir au grand jour, tailler des silex, faire surgir des étincelles, infimes lucioles métaphoriques, premiers gestes de la pensée. Les pointes des flèches étaient les lames avancées de la conscience, les premiers signes d'une tension existentielle. Elles portaient déjà en elles toute la force d'une symbolique. Eros combattant Thanatos. Mort du bison qui participait à la survie de l'homme, assurait sa présence sur terre.

Donc le regard s'est absenté et, avec lui, toute condition de possibilité de s'approprier le monde, d'en percevoir les lignes, d'en élaborer le sens. Or c'est au centre des yeux que tout converge, se focalise. Le regard n'est jamais la simple vision. Il est la forme accomplie d'une sensorialité multiple, il nous révèle l'altérité, ce qui nous fait face et donc nous façonne, nous sculpte. Il est la partie émergée de notre conscience, de notre rapport aux choses. Sa perte est plongée irrémédiable dans la nuit, reflux dans le non-savoir, abandon de l'essence de l'homme. Comme tout individu sur terre, Chancelade se battra pour diluer l'encre de la douleur, de l'hébétude, pour faire s'éloigner les froides membranes de la finitude :

"Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l'indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d'exigence, de profondeur, plus d'acuité. Il faut une manière de propédeutique, d'initiation qui nous fournisse des outils d'interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d'apprendre les chemins d'une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l'appui de l'air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d'un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l'explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l'odeur de tabac dans le cube d'une chambre cernée par la blancheur. D'une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu'on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l'espace d'un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S'appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d'un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s'approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu'occulte en permanence l'égarement de l'homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines; langage brûlant du soleil; vision du monde enfermée dans un dessin d'enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l'amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime; épier l'enfer hurlant des foules; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure; boire jusqu'à l'ivresse le plus inapparent : les éclairs des pare-brises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s'éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu'à l'étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L'espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d'un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s'enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex.

Certes bien d'autres lectures de Terra Amata seraient possibles. Par exemple dans une perspective existentialiste où la temporalité constituerait le mode d'approche privilégié : fulgurance du destin; épuisement du sens dans l'urgence à vivre, à expérimenter; hantise de la solitude, de l'angoisse. On pourrait également y déceler la présence d'actes mettant en jeu une vision du monde tout occupée à extraire la moelle intime des choses dans un genre de vitalisme animiste teinté de panthéisme. A l'opposé, les épisodes les plus sombres du texte pourraient s'assimiler aux conceptions tragiques d'un Cioran. Sans doute l'approche la plus adéquate serait celle d'une prise en compte holistique de la nature où le corps humain serait le noyau autour duquel graviteraient les forces cosmiques comme autant d'unités de sens. Dans cette perception immédiate, nulle métaphysique, nulle transcendance. Seule une vie hyperesthésique où tout signifie, où tout vit, où l'homme n'est jamais séparé du monde dont il provient. Fragment singulier inséré dans le vaste univers. Conscience nerveuse de la matière. Chancelade ne se résume pas seulement à sa pensée, son expérience, ses affects. Il est aussi ce nœud complexe de neurones, ces dendrites étoilées, ces trajets d'axone, ces blancs chemins de myéline. Tout un métabolisme basal, une manière de biologie discursive où chaque élément du vivant est en relation, où le tout du monde est amarré à la feuille, à l'air, aux vibrations de la lumière, à la respiration la plus élémentaire. Tout vit de sa propre vie et en même temps s'abreuve au rythme des éléments, des forces telluriques, des énergies célestes. Jamais Chancelade ne peut être séparé du milieu dans lequel il évolue; jamais il ne peut s'affranchir du réel et fuir dans des considérations éthérées, dans des refuges conceptuels. Comme le monde qui l'entoure et duquel il participe, il est une concrétion organique, un empilement de muscles, un assemblage de cartilages, de mouvements, de paroles, de gestes. Conscience faite chair. Chair lucide, ouverte à la compréhension directe, à la saisie spontanée qui l'enserre à la façon d'un fourreau existentiel. Chancelade : chose parmi les choses. Immergé dans le monde: "Et le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière, dans le concret tellement concret qu'il en devient abstrait." (L'extase matérielle).

Philosophie singulière. Philosophie qui, par son style, pourrait s'apparenter à une phénoménologie de la chair selon la conception qu'en avait Merleau-Ponty. Le corps est le centre géométrique où s'origine le sens; le monde y imprime sa trame sensible, l'infini s'y révèle. Le corps devient la clé ultime, l'espace intermédiaire, ligne de partage entre ombre et lumière. Au-delà il n'y a plus que traces évanescentes de l'invisible. La terre qu'habite Chancelade est vivante, infiniment vivante, semée de pensées, de mouvements, de phrases, d'hommes, d'animaux qui la sillonnent en tous sens et leurs trajets laissent derrière eux des signes semblables aux premiers gestes de l'écriture sur les parois des cavernes. Les allées et venues multiples, les chiens qui dorment au soleil, le martèlement de l'eau de pluie, la plainte des essuie-glaces : voilà le premier poème,

"Le poème courbe appuyé sur la terre, le poème au ventre vivant." (TA).

Poème qui parcourt longuement le monde depuis l'aube de l'humanité et dont nous sommes les témoins comme Chancelade l'était l'espace d'un livre. L'espace de milliers de mots serrés qui disaient la vie, sa complexité, l'écheveau emmêlé de beauté, traversé de fulgurances, de révélations, de fils obscurs et mystérieux aussi. Comment s'y retrouver dans cette "multiple splendeur" qu'éclipsent souvent de charbonneux traits de fusain ? Un bruit de fond assourdissant dans lequel se perd le lumineux langage :

"Qu'est-ce qu'une ligne écrite dans tout le gribouillage infini qui recouvre le monde ? (...) Il y a des millions de choses partout. N'est-ce pas là (...) dans votre regard, le poème ?" (TA).

Ainsi se termine le livre, sur cette évidente invitation à la mydriase. Nul ne saurait en faire l'économie.

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 17:02
Elfiya et son ciel

André Maynet

 

***

 

   Elfiya, déjà son nom est promesse d’éternité, de vol bien au-dessus des choses communes. C’est bien là la magie des noms que de porter en eux la promesse du jour, de dessiner la palme infiniment ouverte d’un destin. Nul ne connaît Elfiya sauf à nommer les anges et les elfes, les chérubins et les chapelets de nuages blancs qui voguent à l’infini de l’azur. Cette délicate présence, cette venue de loin sur les ailes du mystère, voici de quelle façon l’on peut en dresser un portrait. Non avec la brutalité d’une brosse, seulement au travers d’une esquisse, d’une empreinte légère, de la touche si peu insistante d’un lavis. Aquarellée ? Certes, Elfiya pourrait répondre à cet effleurement, à ce cortège diaphane de poussière d’eau. Mais encore cela serait trop insistant. Parfois l’eau est lourde qui précipite ses milliers de gouttes serrées sur le sol inquiet des hommes.

  

   Aurait-on eu l’idée (saugrenue entre toutes !), de la figurer sous les traits d’une pâte lourde dans la manière de l’impressionnisme ou bien de l’expressionnisme ? Bien évidement non. Elfiya n’a de rapport à la pesanteur des choses de la terre que dans une manière de tutoiement à peine marqué de la colline, du sillon enduit de glaise, du bitume qui entoure le monde de sa résille serrée. La terre en sa nature foncière présente trop de caractères affirmés. La terre est trop crevassée, ouverte à la faille, creusée de larges avens, courbée en de vastes dolines. La terre est une rocailleuse aventure, un tellurisme géologique dont Elfiya ne saurait endurer l’abîme tectonique.

 

Non, à Elfiya il faut

des territoires plus étendus,

de plus hautes altitudes.

  

   Mais pourquoi donc cette Etrange se mire-t-elle dans la surface verte d’un haut miroir ? Pourquoi fait-elle face à une échelle dressée en direction de la cimaise de la multitude partout répandue ? N’est-ce que pure posture, sacrifice à quelque mode, attitude rituelle destinée à quelque dieu inconnu ? Non, cette jeune et fluide arborescence s’élève d’elle sans souci de quelque narcissisme à afficher auprès des humains, sans nulle coquetterie dont elle aurait affublé son corps pour des raisons d’élégance ou de séduction.

 

Elfiya s’élève d’elle-même

 vers qui elle est en sa nature profonde,

à savoir le tremblement d’une absence,

l’aimantation du vide,

la vibration d’un silence

venu de sa profondeur même,

genre de source dont elle seule

peut percevoir le bruissement,

entendre la chanson de cristal.

 

   Les Hommes de la Terre sont bien trop occupés d’eux, bien trop fichés dans la glu de leurs propres contingences pour se disposer à connaître ce qui se donne dans le souci d’une braise intérieure.

    D’une ‘braise intérieure’, oui, car malgré la minceur de son anatomie, malgré sa carnation à peine plus soulignée que l’est le passage de l’oiseau blanc sur un champ de neige, elle est animée en son fond, tout contre le velouté de sa peau, d’une flamme qui la fait telle la lumière de la bougie dans la cage de verre d’une lampe tempête. Quiconque disposerait d’un regard acéré, d’une vue infiniment ouverte à la contemplation, à la vision de la périphérie des choses (non de leur cruelle opacité), découvrirait cette vérité hiéroglyphique qui est sa marque la plus distinctive. Elfiya est au monde, il faut en comprendre le sens profond, dans une constante distraction, dans une visée floue, décalée et ceci pourrait bien ressembler à une hallucination. Sauf que la conscience d’Elfiya est poncée à blanc, quasi-lumineuse à la façon de l’aimantation verte de l’aurore boréale, percevant en soi, dans l’immédiateté de l’intuition, le moindre tremblement de la croûte terrestre, la moindre irisation à la surface du lac, le moindre mouvement, par exemple le vol stationnaire du colibri devant la fleur semée de pollen.

  

   Tous ceux qui, par un excès de hâte à comprendre cette Divine Nature, auraient inféré chez elle, l’existence d’une disposition mystique se seraient lourdement trompés, pour la simple raison qu’elle n’a nul besoin de différer de soi, de s’en remettre à quelque divinité pour trouver une réponse satisfaisant sa propre curiosité. Et encore, ce terme de ‘curiosité ‘est impropre au motif qu’Elfiya se passionne pour le motif, beau entre tous, d’une connaissance de l’origine des choses, bien plus que de leur mise en musique existentielle. Ce qu’elle veut, ce qui énonce pour elle les mots de sa propre destinée, les organise en phrases, puis en textes, c’est cette volonté souple mais infiniment tendue vers un unique but : parvenant au bord ultime de sa propre essence, deviner celle du monde, celle des hommes et vivre de cette pure vérité.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est l’oiseau posé sur sa branche

avec la conscience d’être un oiseau

et rien au-delà qui puisse

en pervertir la forme accomplie.

Ce qu’Elfiya veut, c’est l’homme, la femme

en leur authentique présence,

 non des fac-similés qui ne dévoileraient

que leur insuffisance à être.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est la source dans le frais du vallon,

l’aube lorsque rien n’en a encore altéré la venue,

 le soleil émergeant de son berceau de nuages,

le glissement du vent sur la nervure de la feuille,

l’éclat de la pierre blanche sur l’austère garrigue,

le miroir du lac réverbérant l’eau légère du ciel,

la mèche de cheveux sur laquelle coule la belle clarté,

le dépliement de la blanche corolle à contre-jour des choses,

la danse du papillon dans l’air saturé de beauté,

le son de la flûte andine sur l’infini des hauts plateaux,

le jeune éblouissement des rizières,

leurs terrasses comme des promesses d’avenir.

  

Oui, terrasses,

échelles,

altitudes alpestres,

 hauts sommets

couronnés de neige

ou bien semés de pierres,

tout ceci est, pour elle, 

la subtile et permanente métaphore

d’un destin ascensionnel

 

   que les hommes ignorent, obsédés qu’ils sont par le luxe des lumières, la fascination des avoirs, le clignotement des objets auxquels ils destinent une manière de culte. Du fond uniment gris-beige dont elle émerge, une simple lueur de nacre, le pétale d’une rose fanée, la discrétion d’un paravent de parchemin, elle jette un regard en direction de ceux, de celles qui sont là, au loin de la présence, au loin d’eux-mêmes, ne parvenant jamais à franchir la densité de leur propre chair qui, en réalité, n’est que la geôle dont ils tissent leur ordinaire, le piège dont ils ourdissent la suite immobile de leurs heures.

    

   Elfiya, sa présence au monde est entière nudité, sans doute une réminiscence de quelque Paradis perdu, seulement vêtue d’un turban blanc qui entoure sa tête. Disant en ceci, ce volontaire dénuement, la nécessite de s’en remettre à l’essentiel, de biffer une prestance qui devient simple spectacle de soi, de soustraire tout ce qui est inutile, tout ce qui, trop éloigné d’une nature uniquement humaine, ne concourt qu’à travestir le réel, à faire paraître le superflu pour l’essentiel.

  

   Ce qu’Elfiya vise (que des lecteurs attentifs n’auront nullement omis de remarquer), c’est de gagner une altitude suffisante (est-ce l’empyrée avec ses merveilleuses Idées ; l’Infini avec sa ligne illimitée qui traverse tous les horizons, sans début ni fin ; l’Absolu dans sa mesure de platine servant d’orient pour tout ce qui est ?).

 

Ce à quoi Elfiya destine la moindre de ses respirations,

le plus imperceptible de ses battements de cœur,

la plus incisive de ses attentions,

devenir ce qu’elle est en propre,

une unité assemblée autour d’un idéal,

un ressourcement permanent de son être,

une immédiate résolution d’être

tout à la pointe de cette conscience

qui est l’âme vivante du monde.

Oui, Elfiya a raison

qui se présente à nous

telle l’allégorie nous enjoignant

de parvenir au plus profond de nous,

 là où brille l’étincelle unique de la Vie.

 Oui,

UNIQUE !

 

 

 

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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 16:58
Longtemps habité de vous.

Photographie : Katia Chausheva.

 

   Deux longs jours à errer dans cette ville sans âme. Deux jours à demeurer en soi sans possibilité aucune d'en sortir. Décidément, toutes ces stations thermales étaient tristement semblables, images d'Epinal interchangeables jusqu'à la démesure. Décors de carton-pâte : la place ronde avec son jet d'eau, le kiosque à musique peint en blanc avec sa lyre en médaillon, le grand bâtiment des soins et ses baies ouvertes sur l'horizon, les allées bordées de palmiers, les belles collines vertes, le restaurant victorien avec sa terrasse sur la rivière, le casino, la meute des villas prétentieuses, un rien désuètes. Mais comment donc pouvait-on vivre dans un pareil non-lieu et demeurer sain d'esprit ? Ces deux jours, je les avais donc passés dans une manière de flânerie sans but, sinon d'inventaire à dresser sans qu'un seul fait saillant en atténuât la monotonie. Le soir était arrivé, glissant parmi les brumes, faisant sur la rivière ses feux éteints. Je longeais la Biève sur des pontons de bois aux passerelles de ciment imitant les écorces. Quelques rares passants abritaient leur vue derrière des verres noirs. Des curistes au loin, dans leurs peignoirs blancs, suivaient des coursives aux allures de brume. Il ne restait rien dans la trame du regard sitôt les images abandonnées. Comme un vin frelaté ne laisse au palais ni goût ni souvenir et s'enfuit sans laisser d'empreinte. J'avais dîné, de bonne heure, dans un petit café sans caractère comme on en trouve aux abords des gares.

Je projetais de regagner mon hôtel pour y feuilleter une revue lorsque j'aperçus une affiche sur une colonne Morris. Ce soir, au théâtre de la ville, on donnait "La ville dont le prince est un enfant" de Montherlant. Je m'étonnais fort de la programmation d'une telle œuvre dans un contexte si suranné. Comment une population, somme toute conservatrice, pouvait-elle assurer la réception de la thèse subversive d'amitiés, sinon d'amours "particulières" ? Sans doute le programmateur de la pièce avait-il manqué de discernement ! Situé au fond d'une avenue bordée d'arbres centenaires, le théâtre, tout de pierres blanches, avec son escalier à double révolution et sa façade à encorbellements était du plus pur style baroque. J'avais à peine franchi les deux étages habillés de moquette grenat que les lumières s'éteignirent et le brigadier frappait les trois coups. Depuis le balcon j'apercevais la salle dans la pénombre. Un public assidu et nombreux avait gagné la totalité des sièges. Il fallait bien trouver un dérivatif à l'ennui ! Mon séjour à Bajac-les-Bains avait été d'une telle banalité que je crus m'endormir. La lumière de l'entracte me tira d'un rêve qui débutait. Le parterre s'était vidé d'une partie de son public. Je laissai errer ma vue au hasard, du rideau de scène aux projecteurs.

Les loges, au-dessous, étaient partiellement remplies. Vous étiez la seule occupante d'une d'entre elles, votre silhouette en demi-teinte dans un jour incertain. Je ne sais pourquoi un léger sentiment de malaise m'envahit, comme celui qu'éprouve, sans doute, un voyeur surpris dans son geste de possession. Votre tête, doucement inclinée, ne révélait nullement la couleur de votre chevelure, pas plus qu'elle n'en indiquait la nature. Etait-ce un chignon relevé, une coupe courte, mi-longue ? Mais qu'importait la façon dont vous étiez coiffée. Cela qui demeurerait de vous, sûrement, ce pur dessin de l'oreille, l'aplat de la joue pareil à la lumière de l'aube, ce cou gracile - il faisait penser à l'écume du cygne -, ce bras gauche qui semblait surgir des ténèbres, porté avec discrétion et beauté au-devant de la pulpe de vos lèvres que je ne pouvais apercevoir mais supputais de nacre. Cet autre bras surgissant dans sa blancheur de la nuit de votre vêture qui paraissait de soie, ample, souple, aux plis voluptueux, que l'on devinait drapant votre épaule dans un inégalable et inimitable luxe. Simplement vous apercevoir entourée de pénombre confinait au bonheur et je souhaitais que, jamais, la lumière de s'éteignît. Elle eût ôté cette plénitude dont vous étiez le réceptacle en même temps que la dispensatrice.

Cela coulait en moi comme du miel, cela faisait ses mille irisations, cela gonflait la gemme du désir, cela portait à l'incandescence et à la volupté le corridor des jours qui n'avaient été qu'ennui et mélancolie. Cela me déposait bien au-delà de ce théâtre, de cette scène, de cette sombre dramaturgie qui, bientôt, inclineraient les existences à la suie et au doute. Je vous imaginais, volontiers, sous les traits d'une Jeanne Hébuterne, muse dont, incidemment, je devenais le peintre maudit, Modigliani vous tenant sous l'effleurement de mon tremblant pinceau, alors que l'œuvre de chair, la magique apparition submergeait tout, aussi bien l'esprit, aussi bien le corps. Comment dire, là, dans la peinture fondatrice, dans l'événement surgissant, la juste mesure de l'homme, son empan de compréhension, la demeure infiniment ouverte du sens, de son déploiement ? Parfois il y a danger à tutoyer tant de sublime poésie et n'en pouvoir saisir que la fragilité de cristal. Toujours une perte, une fuite sous l'horizon. La lumière n'est plus qu'un mince filet et la paupière du jour se clôt sur la densité de la nuit. Ne reste plus que l'insaisissable rêve et ses sibyllins filaments. Et l'on fouette l'air des songes et l'on presse l'inconcevable de ses doigts usés et l'on initie le vertige comme dernière demeure où habiter avant que tout ne finisse et ne s'éteigne. Où l'étincelle, où la braise sur lesquelles souffler et alors tout resplendit jusqu'à l'indicible ? Où ?

Des mouvements, en bas, dans le parterre, le balcon qui s'anime de passages, quelques loges que l'on regagne à la hâte. Des luminaires que l'on éteint, un rideau qui s'ouvre, une scène qui s'éclaire, des acteurs qui surgissent d'un passé antérieur. Tout se joue, là, dans ce rectangle de clarté, tout se focalise et le monde autour n'est plus qu'une feuille jouée dans le vent. Il y a si peu de réalité, soudain, même la vôtre, fluide, comme si vous n'existiez pas. Vous êtes si peu visible dans la trame des choses, vous êtes claire fontaine sous une voûte d'arbres, frêle bruissement, clapotis au fond d'une conque marine. Sur scène, on parle, on s'agite, on parcourt les allées du praticable, on invente une fable. Dehors, la nuit fait son lac de silence. La Biève luit sous les ponts que détoure la lune. Le ciel est haut, perdu dans sa rivière d'étoiles. Le vent a regagné les fissures lentes de la glaise. Quelques fenêtres seulement avec des signes de présence. Ailleurs on dort dans la grande dérive nocturne.

Il est temps de me lever, moi le passant anonyme, l'amoureux des formes sans nom, des visages sans contours, des corps sans attaches. Temps de regagner d'autres rives, de glisser sous d'autres horizons. Je me lève sans faire de bruit, frôlant des genoux attentifs, des épaules courbées, des âmes occupées à faire leur inventaire. Déjà, dans votre loge pareille à un désir incarné, rubescent, vous n'êtes plus que cette ombre en partance pour elle-même, cette perte d'eau dans le gisant de la terre, cette racine plongeant dans la touffeur des mystères. Comme il est urgent de m'éloigner de vous afin que vous demeuriez présente, que mon désir de vous rougeoie dans l'antre de ma chair, que vous occupiez la surface vacante de mon imaginaire, que vous fassiez halte parmi l'outre dilatée des perditions, que vous lanciez vos ramures à l'assaut de cette liberté que je chéris alors que je ne m'ingénie qu'à la maudire. Combien j'aurais aimé être votre esclave dans une de ces grandes demeures de pierres blanches et d'ardoises que votre singulière beauté doit habiter! Combien mon bonheur eût connu son comble à vous aimer de loin, derrière quelque paravent, votre corps en ombre chinoise, la forêt de votre sexe moussant dans l'inconnaissance et l'inatteignable ! Combien ma mort eût été douce, là, à vos pieds, dans la perte du jour. Je ne suis plus là, physiquement je veux dire, je ne suis plus qu'une idée au ciel du monde, l'efflorescence d'une pensée folle, l'extension d'une immémoriale lutte qui, un jour, vous inventa, afin de ne pas demeurer dans la solitude. Vous êtes là, tout au bout de mes doigts de brume et je ne vous atteins pas. Que l'on éteigne la lumière. Que l'on démonte la scène. Que l'on jette tous ces automates au néant. Il fait si froid lorsque les yeux ne voient plus, que les mains saisissent le vide, que la pensée s'effeuille. Il fait si froid !

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 10:50
Aëly au plus haut de son destin

Reine de Méroé

 

Source : L’Accélérateur de Conscience Noire

 

 

***

 

[Prologue : Hommage à Rainer Maria Rilke]

 

*

 

Peut-on tracer l’orbite de ses rêves,

y dessiner les ineffables présences

qui y ont, un instant, fulguré ?

Il se pourrait que ceci pût s’accomplir.

Peut-on jouer avec la Rose des Vents,

devenir le Grec lui-même,

 s’immiscer dans la douceur estivale

du Libeccio,

incliner aux teintes hespériques

avec le Ponant ?

Il se pourrait que ceci fût possible.

Peut-on connaître la lumière boréale,

vibrer au sein de son écharpe d’émeraude ?

Il se pourrait que tout ceci trouvât

 à se donner pour vrai.

Peut-on planer sur la feuille d’eau du lac,

devenir miroir pareil à la subtile diatomée ?

Il se pourrait que ceci échût

 aux aventuriers et aux poètes.

Peut-on s’élever de terre,

être simple poussière

dans l’infini du temps ?

Il se pourrait qu’une telle réalité se montrât.

Peut-on connaître le glissement de l’ange

tout contre l’immense pliure du ciel ?

Il se pourrait qu’une telle image

 nous apparût.

Peut-on incendier sa chair

au point de lui donner

la consistance de l’étincelle ?

Il se pourrait

qu’une telle métamorphose

 fût envisageable.

 

***

 

C’est un Peuple d’au-delà des horizons,

un peuple sans lieu ni temps.

C’est un peuple que nul ne connaît

ni ne pourra connaître.

Les Hommes ont des yeux de diamant

où brillent les éclairs.

Leurs visages sont de cuivre armorié,

finement guillochés au contour des yeux.

Leurs barbes sont courtes,

taillées dans l’exactitude étroite du carré.

Les Femmes ont des yeux de lapis-lazulis,

des yeux profonds pareil

au chant des abysses.

Leurs joues sont poudrées de lumière,

étincelantes rivières

 où joue le tumulte léger du jour.

 

Les Hommes chevauchent

des montures aériennes.

 Des pur-sang aux naseaux écumants,

leurs robes sont d’argile pure,

leur allure celle des statues antiques.

Les Femmes tissent la laine,

font de longues toiles qui courent

sur les vagues de sable.

  

C’est un Peuple semblable

à la fuite d’une comète,

à la lueur d’un météore glissant

 aux confins de l’univers.

C’est un peuple de haute renommée,

un peuple de Héros

dont les Epousées fêtent le retour

dans la clarté mourante du crépuscule.

Du thé ambré coule

de leurs aiguières ciselées

dont l’argent est lustré

par leurs longs doigts,

des doigts de fée si diaphanes

on les croirait vols de colibris

à l’entour de quelque fleur merveilleuse.

Les Hommes boivent le thé,

 tenant leurs verres étincelant de pureté

Ils boivent par petites lapées

 et leurs yeux brillent  de connaître

 le breuvage précieux

et leur chair se dilate

sous la poussée amicale

de la douce et enivrante chaleur.

 

   Les Hommes, les Femmes sont cintrés dans de longues tuniques d’un blanc miroitant. Les visages des Hommes sont enveloppés d’un long turban que prolonge une traîne de filaments légers. Les gorges des Femmes palpitent sous la caresse de l’amour. De l’amour des Hommes, de l’amour qu’elles se destinent en propre comme leur bien le plus précieux. Le rituel de la boisson précède toujours celui de l’étreinte.

 

Les corps définitivement abreuvés s’enlacent

 telles des lianes dans le luxe

d’une forêt pluviale.

  

   On entend le chant d’amour se prolonger jusqu’aux lueurs pastel de l’aube. Le soleil escalade lentement les marches du ciel qu’encore se laisse deviner une fragile cantilène, ultimes broderies des corps avant que le jour ne dilue tout dans une grande mare liquide. L’or partout répandu glace le ciel de sa belle et unique insistance.

   Les Femmes sont au campement. Elles ont repris leur tissage. Ceci qui écrit l’histoire de leur Peuple. Les Hommes ont grimpé sur une haute colline d’où se laisse découvrir l’immensité des sables, leurs mirages se perdent à l’infini des yeux. Les Hommes se sont disposés en cercle. Ils se sont vêtus de leurs robes d’apparat. Elles ressemblent à la corolle blanche des Derviches Tourneurs.

 

Les Hommes psalmodient à voix basse

un chant seulement connu d’eux.

La lumière de leurs yeux éclaire le ciel.

 La palme de leurs voix s’enroule

parmi les fleuves de l’air.

La braise de leur esprit se mêle

aux confluences solaires.

Rien ne vit autour d’eux.

Tout attend.

Tout espère.

Tout est dans le souci

de ceci qui va paraître.

 

Que sera l’offrande résultant

de l’incantation montant des poitrines ?

Partout l’on retient son souffle

et les scarabées sont arrêtés

sur leurs monticules de mica

et les serpents sont dressés

sur leurs écailles de platine

et les oiseaux sont cloués à même l’air

et les feuilles des palmiers sont des dagues

 que leur fourreau retient.

Tout est dans la longue attente

dont surgira l’invisible

et inaltérable beauté des choses.

  

   Mais l’on doit sortir de sa naturelle distraction. Mais l’on doit se disposer à entendre ce qui vient depuis les immémoriales coulisses du temps. Mais l’on doit s’ouvrir soi-même à l’espace, le laisser apparaître dans l’entier déploiement de son être. C’est comme un grand silence qui, soudain, a envahi le monde, l’a saturé de son trop-plein de présence.

 

Les grains des secondes

 sont suspendus

dans l’isthme du sablier.

La clepsydre a immobilisé

la chute

de ses gouttes.

 

   Dans les chambres obscures des villes que la clarté n’atteint encore nullement, les poitrines sont arrêtées, les alvéoles dilatés au plus haut de leur dépliement. Les gestes d’amour sont suspendus, les Amants planent dans leurs corps de baudruche sans en connaître les limites. Venue des confins de l’être, voici qu’une voix polyphonique psalmodie les voyelles d’un nom étrange

AËLI

A Ë L I

A  Ë  L  I

 

Oui

A la manière

D’une pyramide

Reposant sur sa base

S’élevant au plus haut

Des contrées bleues du Ciel

Se livrant à la vision des hommes

 

   Nul sur Terre ne sait ce qu’AËLI veut dire, s’il s’agit d’un simple nom né de lui-même qui sillonnerait les larges avenues de l’éther. Nul n’a jamais entendu nommer qui que ce soit de cette manière. Quelques uns des plus curieux, des plus savants, prétendent qu’il s’agit du nom d’une Reine oubliée, retirée en son sépulcre de pierres, loin là-bas dans le mystérieux pays de Nubie, peut-être la Reine Candace Amanishakheto elle-même ou bien simplement la persistance de son être par-delà le temps, peut-être encore une icône qui nous livrerait son image à la manière de quelque réalité palpitant au-delà de la somme curieuse des yeux.  

   Mais peu importe, l’essentiel est de connaître, d’éprouver au fond de soi les vagues de cristal de la volupté. Oui, car il y a étrange volupté à écouter la musique des Voyelles

AËI,

au milieu desquelles vient s’immiscer, dans toute la splendeur de sa densité liquide,

ce ‘L ’,

cette apicale position de la langue qui vient symboliser

l’irrésistible ascension de l’être

en direction de ce qui le dépasse

et l’accomplit en totalité.

 

Nul ne peut entendre une telle litanie

A Ë L I, triplement proférée, ainsi

 A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I,

 

    sans en être éprouvé jusqu’au tréfonds de qui il est. Non ici, Lecteur, ne t’abuse point. Il ne s’agit nullement d’un décret prononcé par une bouche d’Autorité devant laquelle il conviendrait de se prosterner et d’obéir.

 

Non, AËLI

 est un nom sacré.

Celui-là même qui convient

aux Princes d’Orient,

aux Rêveurs aux mains de lumière,

aux Magiciens inspirés,

aux Créateurs d’utopie,

aux Mages qui tressent l’imaginaire,

 aux Démiurges qui établissent

les formes d’une éblouissante cosmologie.

  

AËLI

est une gerbe d’étoiles.

 

AËLI

 c’est la terre lorsqu’elle connaît

son règne le plus léger,

un genre d’argile souple

qui essaime l’air

de son illisible passage.

 

AËLI

 c’est l’eau lorsqu’elle se borde d’écume,

qu’elle se gonfle de bulles

et se rend semblable

à une goutte de verre.

 

AËLI

c’est l’air lorsque parvenu

au faîte de sa présence,

il devient chiffre si menu

qu’il se dit à même

la consistance d’une plume,

à peine le vol du papillon

sous l’aile du nuage.

 

AËLI

 c’est le principe du feu

lorsque son degré d’ignition est tel

qu’il se confond

avec l’indicible de l’esprit,

sa fuite à jamais

loin des frontières du corps.

 

 AËLI

 c’est l’enfant qui fait voler

son cerf-volant

 et essaie de capturer

des elfes.

 

AËLI

 c’est le poète qui hésite

 à la césure du vers,

se tient en équilibre

sur le versant du monde,

joue avec les mots

que lui dicte sa Muse.

 

AËLI

 c’est cette petite fille vêtue

de son habit de soie

qui attend la venue

de son Prince charmant.

 

AËLI

 c’est l’astronome fasciné

qui découvre

une nouvelle étoile.

 

AËLI

c’est l’alchimiste qui,

dans la blancheur de craie

de son laboratoire,

dans ses cornues de rêve,

fait se lever la très précieuse

Pierre Philosophale.

 

AËLI

c’est le philosophe

qui jongle avec ses concepts

et en fait surgir un

qui sera le miroir

où l’humanité

pourra découvrir

sa propre vérité.

 

AËLI

c’est le peintre qui,

tout au bout de sa brosse,

tient à la fois,

l’œuvre

dont il était en attente

depuis toujours,

 sa propre image fécondée

 par l’art.

 

AËLI

 c’est VOUS qui lisez

et vous interrogez

 sur le sens des mots.

 

    Ils sont si étranges, les mots, ils sont parfois dépouillés de réalité, ils flottent pareils à des voiles au large dont nul n’apercevrait ni la direction, ni la raison de cet étonnant voyage vers une Terre Promise. Mais laquelle ?

 

Chacun a la sienne,

 réelle,

symbolique,

imaginaire.

 

   Elle est l’orient au gré duquel avancer dans son destin, sinon avec l’assurance de qui croit tout savoir, mais avec cette marge de vibrante incertitude qui s’appelle l’existence, qui tantôt brille d’un éclat souverain, tantôt s’obscurcit des éclipses d’une tristesse.

 

AËLI

c’est moi qui écris depuis

l’immense solitude des mots.

Ces mots me requièrent

comme l’un de ceux qui,

inquiet de les laisser dans l’ombre,

essaie de les porter dans le rayon

d’une fuyante lumière.

 

AËLI

aime moi,

je t’aimerai

jusqu’à

l’Infini

du Temps !

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 09:22
Le retournement du monde

Source : POTION

 

***

 

     « Puis vient le jour des révélations de l'Apocalypse, où l'on comprend qu'on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu'à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

 

‘Sur la route’ - Jack Kerouac

 

*

 

   Bien que ceci soit difficile à concevoir, que ceci apparaisse sous les espèces d’une pure fiction ou bien d’une fantaisie de l’imaginaire, ce qui est à voir, ceci : Adam (son nom est original, sinon originel) avance sur une portion de terre étroite, un genre de piton suspendu au-dessus du vide, sorte de plateau de l’Altiplano duquel l’on aurait soustrait, comme par un coup de baguette magique, aussi bien les crêtes montagneuses, que les cônes fumants des volcans, aussi bien l’étendue fixe et immuable du désert, duquel l’on aurait fait disparaître les croûtes de sel étincelantes du Salar de Coipasa. En réalité, il ne demeure à peu près rien du visage ancien de cette haute terre que même les vigognes à la laine onctueuse ne parcourent plus de leurs pas légers. Autrement dit le terrain d’aventures que foulent les pieds d’Adam s’est réduit à la dimension d’une peau de chagrin dont on ne pourrait revêtir, en s’appliquant à la tâche, que le plus minuscule des ouvrages du monde de jadis. Oui, Lecteur, Lectrice, ne vous étonnez pas de mon étrange formulation de ‘monde de jadis’. Pour vous, je suppose, du moins dans le luxe de votre matière grise, sans doute avez-vous conçu le monde telle cette vastitude habitée d’éternité. Eh bien, s’il en est ainsi, vous vous trompez et peu s’en faudrait que vous ne demeuriez dans votre ignorance si ce bon Adam, dont maintenant vous allez entendre l’histoire, ne contribuait à déciller votre vue, à la rendre plus objective sinon tragique car les nouvelles d’ici sont, pour le moins, inquiétantes.

 

Histoire d’Adam

 

     Comme tout le monde, Adam était né d’un père et d’une mère aimants qui avaient veillé à sa plus stricte éducation, inculquant en son jeune esprit, ici la valeur de l’amitié, là le respect du vivant sous toutes ses formes, là encore les motifs d’une disposition heureuse vis-à-vis de cette Terre qui était son berceau, dont il devait assurer le destin de la plus belle manière qui fût. Adam dont l’amour filial était exemplaire, droit et juste, avait avancé dans la vie de manière adéquate, semant le bien autour de lui, récoltant les approbations de ses coreligionnaires. Adam était apprécié, tout comme il était disposé à répandre, dans son immédiate proximité, les lianes d’une exacte relation. Donc tout allait de soi « dans le meilleur des mondes possibles », comme l’affirmait le Philosophe Leibniz dans ses ‘ Essais de Théodicée’. Pour notre héros, le problème du Mal ne pouvait résulter que d’un excès d’imagination des hommes. Mais qui donc, sur la ‘Planète bleue’ pouvait tirer des plans sur la comète pour nuire à autrui ? Bien évidemment vous aurez deviné la posture pour le moins candide de sa jeune existence.

   Malheureusement, la suite des événements devait infirmer les certitudes de notre Optimiste. Bien avant que son âge adulte ne soit atteint, Adam devait faire l’expérience de quelques vices humains sous les espèces de la fourberie, du mensonge, de l’infidélité, de l’égoïsme, bien entendu cette liste n’étant nullement exhaustive. Vous dire que ces révélations de l’existence d’une âme humaine perverse l’affectèrent serait peu exprimer. A la toute fin de son adolescence, il passa par des épisodes si sombres qu’il croyait venue sa nuit définitive. Mais une certaine rectitude naturelle lui fit redresser la tête et il poursuivit son cheminement cahin-caha, comme tous les humains, tâchant autant que possible d’éviter de chuter de Charybde en Scylla.

   Mais faisons un grand saut dans le temps et portons-nous dans l’âge adulte d’Adam, celui que, par convention, l’on nomme ‘force de l’âge’. Vous vous apercevrez vite que cette supposée ‘force’ est atteinte en son plein, qu’elle ne peut que décliner, consentir à sa propre perte et s’incliner vers la lueur à peine visible d’une hespérie. Ainsi meurent toutes choses qui, un jour, ont commencé ! Constater ceci au cours d’une conversation entre amis autour d’un verre de vin et en accepter la vérité, deux postures opposées, la Vie, la Mort, qui peuvent se résumer en tant qu’affrontement du Principe de plaisir et de celui de réalité. Certes, nous voudrions ne connaître que des aubes claires et ignorer les angoisses crépusculaires. Mais avons-nous le choix ? La réponse est dans la question même.

   Donc Adam parcourt ce qui reste de l’Altiplano, ce genre de désolation, cette manière de croûte de pain que la mie a désertée. C’est bien le creux, le vide, le rien qui s’annoncent à lui et le contraignent à mesurer l’amplitude de ses pas, à en diminuer la foulée et la consistance, de peur qu’une soudaine pression ne vienne le précipiter dans le premier abîme venu. Lecteur, Lectrice, avez-vous mesuré la fosse abyssale qui sépare Adam-en-sa-jeunesse et Adam-en-sa-maturité ? Ce malheureux Adam est condamné au grand écart, comme si l’une de ses jambes se situait sur un mont éloigné, alors que son autre jambe reposerait sur le vestige de ce sol lunaire, à quelques lieues de distance. En quelque sorte un écartèlement digne d’un Ravaillac. Autant dire la déchirure qui traverse son être, corps archipélagique dont aucune partie ne semble reliée à une autre. Morcellement du corps, comme chez le schizophrène qui ne sait jamais où il habite. Un fragment ici, lourd, compact, opaque, un autre fragment au loin, aux confins de l’éther, une buée flottant au large de la conscience.

   Et, croyez-moi bien, je ne force pas le trait, je ne noircis nullement la scène, je me tiens au plus près de cette réalité qui sonne le glas de l’humain, le cloue à même sa propre effigie, comme autrefois on clouait les chouettes sur les portes des masures pour effrayer les braves gens. Quand je vous le disais (par la bouche d’Adam, certes) que l’humaine condition est badigeonnée de ténèbres, que la lumière y figure cependant, mais comme dans la cage d’une lampe-tempête, la flamme est fuyante qui, à chaque instant, peut connaître sa fin ! Et ceci, cette assertion ne consiste pas à jouer les Cassandre. Regardez donc autour de vous voler ces nuées de suie, planer ces compagnies de lugubres freux, ils sont les postes avancés de la Mort, ils viennent à nous afin de nous rendre lucides, de nous incliner à plus de modestie.

   Mais, tout comme Adam, entendez-vous résonner dans les hauteurs de l’éther cette voix tout droit sortie du Néant ? Si vous l’entendez c’est que votre présence est ‘pour le moment’ assurée sur cette Terre dont, bientôt, nul n’en doute, vous allez vous absenter définitivement pour rejoindre qui sait quelle étrange contrée. Cette voix dont chacun eût pu supputer la provenance divine au motif qu’elle envahit la vaste contrée du ciel, n’est ni celle de Dieu, ni celle d’un supposé démiurge, pas plus qu’elle n’est la profération d’un céleste aruspice, d’un Simon prêchant dans le désert. Non cette voix se hisse de sa provenance propre en direction de ceux qui furent présents ici et maintenant, dont ne subsiste plus qu’une vague lueur perdue dans la faille du lointain horizon. Car, Vous que j’interroge, Moi qui écris, ne sommes plus que de tremblantes mémoires perdues aux illisibles confins du temps, des consciences érodées, d’illusoires affections aussi réelles que le sont les momies dans leur lit de bandelettes. Adam SEUL a pu résister à la tempête métaphysique qui a moissonné toutes les têtes hormis la sienne, sans doute en raison même de son appartenance à l’Origine. Nous ne sommes que des témoins de l’inutile, des Voyeurs d’apories.

 

   Du Décalogue, la vive trahison

 

   Donc cette mystérieuse voix sans origine ni fin, cette voix sans lieu ni temps, énonçait tout le jour durant de simples injonctions dont le Lecteur, la Lectrice comprendront qu’il s’agit, tout simplement, de variations des thèmes abordés dans le Décalogue. Ici, pour l’Homme, afin que son destin ne soit nullement une errance parmi tant d’autres, une éthique est souhaitée, seule à même de pouvoir tracer devant lui ce chemin de lumière en dehors duquel aucun salut ne saurait s’annoncer. Ce qui est en question à partir d’ici, énoncer les ‘Commandements’ et interroger l’attitude de l’Homme par rapport à ces paroles de sagesse. Remarque en passant qui se déduit tout naturellement de l’histoire d’Adam : lui qui a été le premier, initiant le parcours humain, devient le dernier, celui qui, par sa probité au regard des paroles essentielles, méritait que son existence fût prolongée le plus longtemps possible. Au travers des commentaires qui émailleront la suite de l’histoire, transparaîtra dans l’évidence, l’esquisse d’Adam, SEUL parmi les hommes à avoir tenu aussi longtemps que possible les promesses faites au ‘Décalogue’. Face aux Commandements Originels, tout homme est faillible, infiniment faillible.

  

   « Tu respecteras la Terre qui porte tes pas »

 

      Au début, au tout début, alors que la Terre conservait en son sein la naturelle félicité du Paradis, les Hommes s’étaient comportés à son égard comme le fait l’Amant vis-à-vis de l’Amante. Les arbres étaient honorés telles des divinités, les fleurs étaient saluées comme des témoignages de la beauté, les prés étaient vénérés pour la simple raison qu’ils portaient la fierté des troupeaux, leur écume de laine blanche. Un air bucolique nappait les têtes des Promeneurs d’une douceur infinie dont la vie pastorale était la manifestation la plus accomplie qui fût. Puis la façon d’exister des Hommes s’était lassée de cette morne répétition. Les arbres cachaient d’autres arbres, les fleurs s’épanouissaient en milliers de bouquets dont nul ne humait plus la subtile fragrance, les prés déroulaient à l’infini leurs plaines de chlorophylle dont on ne percevait plus la teinte d’émeraude. Ce qui, en réalité, apparaissait comme tressant la nature humaine, une hâte à tout connaître qui avait pour inévitable corollaire de faire naître un vif sentiment de lassitude. Certes le Terre était la Terre avec tous ses phénomènes aussi fastueux les uns que les autres, mais un faste recouvrant le précédent, c’est de leur effacement dont il était question.

   Il devenait urgent d’innover. Alors, ce que la surface offrait à profusion ayant été expérimenté, il ne restait plus que de devenir ces fiévreux archéologues dont le rêve était de fouiller le sol jusqu’en ses moindres recoins. Sans doute de prestigieuses gemmes se dissimulaient-elles dans les veines d’argile. Il convenait de les extraire de leur gangue, d’en tailler les facettes brillantes, d’en faire des parures destinées à orner le cou des Belles. On se mit en devoir de creuser, d’ouvrir mines et carrières dans lesquelles les Hommes devaient connaître la misère de leurs conditions. Quelques uns, rares, s’enrichissaient sur le dos de pauvres diables, nombreux, qui ne recevaient pour unique salaire qu’une vague reconnaissance ourlée de la plus vive avidité qui se pût imaginer.

   Ainsi la Terre saignait-elle sous la lumière aveuglante du jour, perdait-elle ses eaux en plein ciel, douloureuse parturiente qui ne pouvait qu’assister à son propre désastre avec la conscience poncée à vif par tant de désinvolture, mais aussi de hargne gratuite déployée par ses bourreaux. Les richesses se nommaient charbon, pétrole, métaux rares, cornaline, chrysocolle, obsidienne, de si beaux noms pour un pillage qui ne voulait dire son être. Ainsi asséchée de ses plus nobles substances, la Terre avait l’allure sinistre d’un gant de peau que l’on aurait retourné, prenant acte de ses déchirures, de ses plaies, de ses usures. La Terre qui, en son essence la plus probable, ne pouvait que vivre sous le sceau de l’éternité, la voici contrainte à accepter ses mortelles blessures, à envisager sa propre fin.

 

    « Tu seras plein d’égards vis-à-vis de la source d’eau »

 

   Bien évidemment il serait fastidieux, à chaque fois, pour tel ou tel ‘Commandement’ de se livrer à décrire sa genèse. On retiendra seulement, en guise de rapide synthèse, cette formulation populaire éclairante : « Tout nouveau, tout beau ». Le dernier présent reçu efface par son effet de surprise tous ceux qui le précèdent. L’Homme en sa naturelle prestance est un joyeux fossoyeur ! Cependant, prenant conscience de ce fait, il ne s’en offusque nullement, préférant répliquer aux objurgations des Cassandre et autres empêcheurs de tourner en rond, la formule habile qui sonne comme une apodicticité : ‘C’est la vie !’, s’exonérant en ceci de verser davantage de pièces au dossier de leur procès.

   Donc l’eau, ils en avaient apprécié la douceur de source, ils en avaient fait leurs ablutions, ils l’avaient reçue en tant que l’eau lustrale de leurs baptêmes, ils avaient irrigué leurs champs, l’avaient entendu chanter dans la gorge profonde des acequias, dans la rumeur verte des oasis, sur les pentes aiguës des cascades. Mais ils l’avaient vite tachée en raison même de leurs fébriles activités. Les fleuves et rivières, les moindres trous d’eau disséminés dans la profondeur des campagnes, ils en avaient fait des cloaques où croupissait une matière noire indéfinissable qui n’avait plus nul souvenir de sa forme originelle.

   L’eau, ils l’avaient gaspillée, emplissant les bassins de leurs vastes piscines, arrosant inconsidérément les pelouses des golfs, y compris en plein désert, ils l’avaient méprisée tout au long de leurs douches sans fin alors qu’une rapide toilette eût été amplement suffisante. Souvenir de nos aïeux qui se toilettaient à l’eau claire de la pompe à la belle saison, nus devant un feu de cheminée en hiver, les pieds immergés dans une bassine d’eau tiède. Les défenseurs de la douche pléthorique : « Autres temps, autres mœurs » et la cause étant entendue, il revient aux conseilleurs de rejoindre leur tub antique, on peut toujours se baigner dans une coquille de noix !

 

    « Tu ne noirciras point le Ciel de tes funestes desseins »

 

      La fin de ce Commandement eût pu aussi bien s’écrire de cette manière « de tes funestes dessins », dont tout le monde aura compris que les dessins des Hommes sont ces infinies et toujours renouvelés traces des fumées qui badigeonnent le ciel de leur outrancière pollution, de ces chapelets de vapeur blanche que sèment derrière eux les voyages intercontinentaux. Le ciel, il faudrait le nettoyer de toutes ses scories, faire le ménage, le vider de tous les objets spatiaux qui en obèrent la pureté. Mais quelqu’un encore, sur Terre, lève-t-il les yeux en direction du grand dôme bleu pour y lire quelque présage, y décrypter les inscriptions de l’imaginaire, y retrouver les traces de la sublime poésie ?

   Ces ciels divinement dressés par les Peintres Impressionnistes, ces grappes de nuages blancs à la Eugène Boudin, ces bleus subtils traversés de touches à la consistance de talc de Claude Monet, ces ciels semés d’étoiles de Vincent Van Gogh, parlent-ils encore le langage de la beauté en dehors des têtes emplies de mystère des esthètes ? Non, le ciel est devenu une denrée comme une autre, un espace à dompter, à soumettre aux caprices de ceux qui ne voient que par l’économie, les équations, les chiffres. Humanité comptable se superposant à une humanité poétique. Là est bien le signe d’une réelle décadence.

 

   « Tu honoreras la Culture en ses plus belles donations »

 

    Partant de son origine rustique, racinaire, l’Homme avait mis des millénaires à lisser ses manières, à poncer ses aspérités, à amoindrir sa nature limbico-reptilienne afin que, devenu enfin présentable, il pût se confronter avec bonheur à la magnifique carrière de l’esprit. Ses ancêtres avaient inventé l’écriture, ces milliers de signes prodigieux qui traversaient les tablettes d’argile de leurs destins cunéiformes, mais aussi la multiplicité étonnante des langages habitant l’infinie Tour de Babel.  Ils avaient écrit des traités d’astronomie, découvert l’univers abstrait des mathématiques, ils avaient façonné toutes sortes de matériaux, lesquels avaient été amenés à illustrer les habiletés de l’artisanat, ils avaient porté sur les fonts baptismaux de l’exister une infinité de points de vue éblouissants : la perspective Renaissante, le lumineux Siècle des Lumières, ils avaient donné acte à la poésie, à la littérature, à la musique.

   Tout ce qui pouvait l’être à l’aune de l’imaginaire, ils l’avaient porté au faîte de son accomplissement. Tout ceci, ils l’avaient hissé au plus haut des espérances humaines. Tout ceci se nommait, écrites en lettres de feu, ‘Civilisation’, ‘Culture’. Sans doute l’humanité avait-elle atteint en maints stades de son Histoire une manière d’apogée de l’être. Or qui est au zénith ne saurait guère poursuivre son ascension en direction des étoiles. Qui a atteint un sommet, tel le fougueux alpiniste, ne peut que redescendre. Et cette constatation logique, l’humain n’avait voulu la battre en brèche mais, bien au contraire, lui donner ses lettres de noblesse.

   Les péristyles de marbre des Musées et des Bibliothèques ne virent plus, bientôt, que de rares passants franchir le seuil qui communiquait avec les salles où se diffusait la plus belle matière des choses de l’esprit. Seuls de vieux savants aux cheveux devenus chenus à force d’étude, seuls de fiévreux chercheurs d’infini hantaient de leurs silhouettes étiques les vastes salles de lecture. Un silence glacial y régnait, si bien qu’on eût pensé congelées les idées sublimes qui figuraient dans le luxe des pages. Les idées tournaient en rond comme les feuilles dans le vent, les pensées giraient lentement tout en haut de l’éther, dont on supputait qu’elles ne visiteraient plus guère les fronts soucieux des Lettrés.

   La beauté du langage antique avait été supplantée, chez les faiseurs de phrases sophistiques,  par une sorte de mélasse amphigourique, sibylline, dont plus rien ne sortait qu’une vague lueur de catacombe. Certains parmi les humains les plus atteints par cette lourde infirmité n’émettaient plus que des sons confus, des manières de plaintes qu’on eût dites animales, peut-être simples simagrées de primates. Quant aux espaces réservés à l’exposition de l’Art, ils avaient pris la figure d’une salle des pas perdus, telles qu’elles existent dans certaines gares, mais d’une salle ne connaissant plus ni son lieu, ni sa forme, ni sa fonction, vide d’âmes mais non point d’une vive inquiétude.  

   Des toiles jadis célèbres flottaient parmi les poussées de vent, pareilles à ces focs de bateaux que l’on affale lors des tempêtes. Seules quelques mémoires conservaient dans leurs archives les souvenirs des œuvres des Maîtres. On les pensait fous d’idolâtrer de si anciennes et inutiles icônes. Autrement dit il ne demeurait, dans le mystère levé du Monde, que de vagues silhouettes semblables à ces énigmatiques moais de l’Île de Pâques interrogeant le ciel de leurs yeux vides.

 

   « Tu tireras les plus édifiantes leçons de la marche de l’Histoire »

 

   Oui, l’Histoire avec sa Majuscule, conglomérat des petites histoires avec des minuscules, est une grande chose. C’est dans le derme profond de l’Histoire que s’écrit l’unique destin des Hommes. Certes, parfois chaotique, parfois sublimement harmonisé en un brillant cosmos. C’est bien là le sort de qui nous sommes, de pouvoir, tout à la fois, successivement et même parfois simultanément, nous porter aussi bien à la hauteur des étoiles que connaître le bleu de nuit des abysses les plus redoutables. Hommes-caméléons aux prodigieux pouvoirs. Hommes-sépulcres qui, parfois, confondent l’ombre et la lumière. Que ne conservent-ils en eux, au plus intime et au lieu le plus lucide de leur être, ces sublimes constellations qui ont traversé le ciel du temps : la beauté de l’âge Grec en ses œuvres inimitables, la dimension archéologique monumentale de l’ancienne Egypte, les étonnantes créations artistiques des Etrusques, les imposantes et mystérieuses pyramides aztèques, les couleurs hautement décoratives crées par le peuple Minoen ?  

   Malheureusement tout s’efface la plupart du temps pour ne laisser place qu’à de lointains mirages, à d’inaccessibles vestiges, à des ruines qui ne vivent jamais mieux que dans la littérature qui, parfois, célèbre le culte de l’Antique. Et non seulement disparaissent les créations matérielles des hommes, mais aussi bien leur patrimoine mémoriel. Qui, aujourd’hui encore, conserve quelque part dans un tiroir de sa conscience l’image des grands drames qui ont émaillé le parcours de l’humanité : la traite des Noirs, les périodes de famine, les tremblements de terre, les ravages des épidémies, le spectre affreux des guerres, les ténèbres des génocides, Hiroshima, la Shoah et la négation même de l’humain ? Qui, encore de nos jours, porte en lui cette plaie vive ? Trop de plaies se sont vite refermées qui ont mis un point final à ces tragédies. Erreurs toujours recommencées qui font penser que le fameux ‘état de nature’ rousseauiste porte en lui le germe de sa propre destruction. Certes l’on ne peut demeurer les yeux constamment fixés sur le nihilisme dont le caractère foncier traverse l’âme humaine. Ne pas le renier cependant, le laisser en veilleuse dans les coulisses, agir à le mettre en sourdine, autrement dit à éviter qu’il ne commette de nouveaux ses ravages.

 

   « Des Sciences et Techniques tu prélèveras le nécessaire, abandonnant l’idée que ces dernières sont des dieux »

 

    Oui, loin est le temps où l’homme sculptait le bâton qui lui servait à assurer sa marche, où il réalisait lui-même les outils nécessaires à son activité, à la lutte contre son asservissement. De l’homme à ce qui le prolongeait en direction de la maîtrise des choses, il y avait continuité, fluidité d’un seul geste qui unissait l’Existant à son environnement proche. Aujourd’hui l’homme est coupé de son milieu dont il ne prend acte, la plupart du temps, qu’à distance, les moyens modernes de communication médiatisant les termes de la relation, de Celui qui éprouve en conscience, de cela qui ne vit que dans l’inconscience, la chose manufacturée par exemple, l’objet consacré aux loisirs.

   En notre début de III° millénaire le statut de ce qui devrait, en tout état de cause, n’apparaître qu’à la manière de biens facultatifs (les gadgets de toutes sortes, le vaste et inépuisable catalogue consumériste), tout ceci devient l’indispensable et à tel point que la privation de la dernière invention génère toutes sortes de frustrations diverses qui peuvent aller jusqu’à un total sentiment de dépossession, porte ouverte à la dépression et la mélancolie. Trop de nos Contemporains s’aliènent à ces possessions qui sont bien plutôt dépossessions que réel pouvoir de dominer le monde de l’avoir. Truisme que d’énoncer que l’être disparaît au profit de l’avoir. Mais que fait-on pour contrecarrer cet état de choses ? Consomme-t-on moins et avec plus de discernement ? Accorde-t-on plus de place à la culture, à la connaissance, à son propre accomplissement dans l’ordre des idées ?

    Non, le constat est sévère qui témoigne d’un glissement progressif de l’humanité vers ce qui la fascine, cette techno-science à laquelle on prête tous les pouvoirs, sauf celui de nous conduire dans l’étroite geôle du conditionnement, c'est-à-dire créer la perte de notre liberté. Mais qui donc encore, en cette période immensément sécularisée, se risquerait à parler de ‘libre arbitre’, de valeur inestimable de la conscience, d’évolution ou d’intuition créatrice pour employer la belle terminologie de Bergson ? Le conflit éternel Matière/Esprit semble avoir pris son parti d’abandonner celui-ci au profit de celle-là. Partout où il passe, le matérialisme moissonne les têtes et ne laisse qu’un champ de ruines. On prête à Malraux l’assertion suivante : « Le XXI° siècle sera spirituel ou ne sera pas ! ». Assurément, en nombre de ses aspects, le Siècle n’est pas !

 

   « Tu feras de tes relations à l’Autre le lieu d’une fête »

 

   Oui, ce commandement dont l’application paraît si évidente (comment pourrions-nous ignorer la place de nos propres frères ?) devient caduc en raison même de l’individualisme chevillé au corps de nos soi-disant modernes sociétés. L’impératif du ‘chacun pour soi’, érigé en règle cardinale de nos comportements, relègue le phénomène de l’altérité en une lointaine banlieue de l’être, manière d’espace interlope dont nous ne percevons même plus la troublante réalité. De plus en plus l’homme devise avec son ordinateur, son téléphone mobile et le peuple des villes déambule, hagard, les yeux rivés sur cette étonnante machine dont ils n’ont plus conscience d’être les victimes, s’en croyant, sans doute, les maîtres. C’est le constat le plus alarmant que nous pouvons faire des retombées négatives du progrès. L’humanité s’enfonce dans sa nuit sans même s’en apercevoir, bien trop heureuse de s’affirmer dans ces conduites qui, faute d’être connues pour ce qu’elles sont, constituent de véritables aberrations que nous commençons à payer au prix fort.

   On n’a plus de considération pour Celui qui fait face. On n’essaie plus de deviner, dans un regard croisé au hasard, les motifs d’une joie ou bien d’une tristesse. L’homme moderne est totalement immergé dans ce que Bruno Bettelheim nommait la ‘Forteresse vide’ qui dit l’enfermement schizophrénique de l’individu dans sa carapace de peau. Leibniz en son temps eût évoqué une monade sans portes ni fenêtres, un genre de non-lieu où pratiquer le culte de soi, où faire briller son ego, Narcisses éblouis par leur propre image dans le miroir du paraître. Ce dernier, bien évidemment, en lieu et place de l’être réduit à la portion congrue. On regarde au travers de meurtrières le monde avancer en direction de son inévitable nihilisme. L’homme n’est plus, sauf à de rares exceptions, cet humaniste, cet héritier des Lumières dont la conscience éclairée illuminait le destin des Existants. On a, en ceci, perdu les soubassements qui nous font être des individus que les Autres accomplissent à la seule force de leur regard. Le phénomène de la vision s’est altéré. Nous sommes devenus myopes qui ne savons guère que retourner notre regard vers qui nous sommes. Dans cette perspective nous devenons si peu, nous sommes amputés d’une partie de nous-mêmes.

  

   « Tu ne mangeras nullement de la chair des animaux, tes semblables au regard de la vie qui

   les anime, tout comme elle t’anime. »

 

    Proférer ce commandement semblait affirmer que la Voix donatrice de sens vivait plus dans l’imaginaire que dans le réel. Pour le peuple des hommes actuels, la frugalité à la Rousseau - quelques fruits, dans le cadre bucolique des ‘Charmettes’ -, ne peut seulement avoir de réalité qu’en tant que témoignage d’une époque révolue, laquelle, tout au plus, prêterait à sourire. Actuellement le romantisme n’a plus de lieu où trouver sa place. L’élégie, l’idylle, le sentiment à fleur de peau, la disposition attentive à la Nature ne sont plus que de vieux chromos végétant dans leur globe de verre sépia, de charmantes fantaisies, des bluettes pour âmes tourmentées. Si la frugalité pouvait se définir en tant que l’un des caractères du romantisme, l’abondance, l’intempérance en constituent aujourd’hui la face opposée. La qualité l’a cédé à la quantité, ce qui rejoint le souci de soi et non de l’Autre comme évoqué ci-dessus. Partout les carnivores dominent. Partout l’on défriche des forêts primaires pour semer des céréales destinées à l’alimentation animale et à celle des hommes, tout en bout de chaîne. Comme quoi c’est toujours l’homme qui est « mesure de toutes choses » pour reprendre la célèbre formule de Protagoras. Certes « mesure de toutes choses », à commencer par la sienne qu’il regarde avec la plus généreuse indulgence qui soit !

   Cette exploitation effrénée des ressources de la planète est inquiétante au regard d’une surpopulation à l’horizon de ce III° millénaire. Il faudra donc choisir qui mangera et qui sera à la diète. Terrible décision lorsqu’elle est portée au comble de son ironie : existerait-il une hiérarchie des Vivants, des vertus reconnues aux uns, déniées aux autres ? Aujourd’hui chacun est informé des enjeux mais l’homme est obstiné qui, toujours, veut sacrifier le Principe de Réalité au Principe de Plaisir. Outre que cette alimentation carnée présente de nombreux inconvénients en termes de santé, c’et le respect de l’animal qui n’est plus assuré. Il n’est plus qu’une vulgaire ‘bête de somme’ destinée à combler les frustrations des humains.

   En effet il faut éprouver un manque important au fond de soi pour le combler de nourritures seulement disponibles au prix d’une exploitation vulgaire d’une espèce tout entière. Ceci s’appelle ‘éthique’, ce comportement vis-à-vis de toute altérité, c’est pourquoi il est urgent d’en redéfinir le contenu et d’en faire apparaître les plus évidents mérites. Tout ce qui est hors de nous est notre Autre, celui par qui l’on vit et prospère. L’oublier est faire allégeance à l’injustice. L’oublier est ouvrir la porte à tous les génocides qui se peuvent concevoir. Pourquoi ne pourrait-on parler de génocide de l’espèce animale ? Si la notion de génocide définit la seule espèce humaine, pourquoi n’en pas élargir le concept à la Nature, elle qui est notre Mère, notre nourrice la plus précieuse ?

 

   « Tu préfèreras le mode de vie sédentaire à celui des nomades »

 

   Être sédentaire c’est s’occuper de son sol, lui prodiguer tous les soins dont il est en attente afin de produire et nourrir les hommes. Le nomade, quant à lui, poursuit les mêmes buts mais en se déplaçant avec ses bêtes. Si les pratiques sont différentes, la finalité est la même : assurer la survie des Existants. Mais cette description canonique de la sédentarité et du nomadisme a vécu. Bien loin de nous les pasteurs qui guidaient les troupeaux vers le lieu de leur pâture. Aujourd’hui c’est un genre de nomadisme bien différent qu’a mis au jour notre société moderne. On ne se déplace plus pour des questions vitales, on voyage pour son agrément, pour satisfaire sa curiosité des choses lointaines, enfin en raison d’un conformisme qui devient de plus en plus la marque insigne de la globalisation. Les conduites qui, autrefois, étaient bien différenciées, voici qu’elles se banalisent, formatées qu’elles sont par un style de vie imposé bien plus qu’il n’autorise de libre choix.

   La ‘dictature du on’ (On va au cinéma, à la mer, au théâtre, on s’habille comme la meute, on pense comme la meute), a imposé sa loi, rabotant toute singularité mais n’aboutissant nullement pour autant à un universalisme qui eût été porteur de remarquables et hautes valeurs. On a tout nivelé, tout arrasé et les Tropiques ressemblent aux Pôles, qui ressemblent à l’ensemble des méridiens de la Terre accueillant la communauté des hommes. Le fameux ‘village global’ dont au siècle dernier on nous faisait miroiter la brillante image n’a de village que le nom car, en réalité, le peuple des hommes est scindé, manifestant peu d’intérêt pour les commensaux rencontrés au cours de leurs interminables périples.

   Ce que l’on cherche, dans l’optique actuelle des grandes migrations humaines, c’est avant tout le Soi en sa plus vive efflorescence. L’Autre n’est que de surcroît. Sillonnant la planète en tous sens, ce sont les cultures qui, petit à petit s’effondrent, les langues qui s’amenuisent au contact d’autres langues dominantes, les traditions qui périclitent lorsqu’elles ne sont uniquement le prétexte à des manifestations folkloriques qui sapent l’essence même de leurs ancestrales et originaires valeurs. Voyages qui riment, bien évidemment, avec pollution, les avions et navires de croisière demeurant rois en la matière. Et pourtant ils sont idolâtrés !

  

   « Tu privilégieras les idées par rapport aux actes »

 

   En ce siècle d’immédiates satisfactions, d’épicurisme facile teinté d’une touche fellinienne à ‘La dolce vita’, les Vivants, plus amateurs de bains dans la fontaine de Trévi que de longues méditations dans les salles silencieuses de la Bibliothèque Richelieu, s’adonnent en toute quiétude et sérénité aux occupations les plus innocentes qui soient, cueillir un amour de passage, déguster un Campari sur les rivages de la Riviera italienne, se divertir d’un spectacle léger, somnoler dans le clair-obscur d’une salle de cinéma. L’on aura compris que cette humanité-là, à défaut de cultiver les Belles Lettres et de se consacrer aux hautes cimaises de l’Art, préfère la douceur d’une existence exempte de soucis. La plupart du temps, ils répugnent à lire, parfois feuillettent les pages glacées des revues de voyage ou de décoration qui leur assurent un dépaysement bon marché.

   Les idées, ils les évitent autant que faire se peut, privilégiant une indolence intellectuelle qui leur tient lieu de baume pour un esprit qui, volontiers, demeure en friche. Certes, comme tout un chacun, quelque opinion vite faite traverse leur tête embrumée, quelque prêt-à-penser vibrionne un instant sur leur front, ne laissant guère plus de trace que le sillage d’un colibri sur la vitre de l’air. Cependant ils cultivent une haute valeur d’eux-mêmes au prétexte que leur aimable farniente leur sert de philosophie. Ce à quoi ils se consacrent avec le plus évident plaisir, commenter le brouet indigeste des médias à la mode, répéter à l’envi quelque formule bien frappée au coin du bon sens, dont la provenance tout droit issue de quelque Café du Commerce fleure bon l’assertion rustique, sûre de sa vernaculaire provenance. 

   De pensée il n’est jamais question. A quoi donc servirait-elle dans l’espace heureux du Paradis qu’ils ont créé à leur juste mesure ? A la rigueur, ils consentiraient à reconnaître la vertu d’une réflexion sur le monde pour tout ceux qui, sur Terre, vivent en Purgatoire ou bien en Enfer. Dans ce cas précis, méditer sur les choses est une sorte de salut, un viatique déployé en direction de plus hautes espérances. Partant du constat, affligeant, de leur propre point de vue, que toute pensée menée à son terme ne débouche jamais que sur du tragique, ils pratiquent l’indolence comme d’autres exercent leur esprit à lire Montaigne ou à comprendre Cioran.

   Contrairement à l’humaniste bordelais, jamais ils ne se seraient enfermés dans une tour, confinés au plaisir de feuilleter quelque incunable et à y commenter une somptueuse idée. Les chemins des idées qui, jadis, étaient de larges avenues, voici qu’ils se sont réduits à la taille de sentiers vicinaux que les broussailles gagnent petit à petit. A cette cadence, il ne demeurera bientôt que de vagues traces des méditations des Antiques et des Modernes. Une dilution homéopathique qui n’aurait même plus la mémoire de sa teinture-mère !

 

   Quand Adam surgit à nouveau

 

   Chacun aura compris ici que je me suis servi de la fiction adamique pour glisser, à son insu (mais sans doute aurait-il navigué de conserve avec quelques unes de mes remarques !), glisser donc des critiques qui, pour paraître sévères, n’en sont pas moins le reflet du réel sous son jour le plus sombre. Bien évidemment il ne s’agit de faire métier de procureur ou de censeur, seulement dresser, en quelques traits rapides, les grandes lignes d’une ‘apocalypse’ existentielle. Le réel dans l’une de ses définitions canoniques est ceci même ‘qui résiste’. Oui le réel est têtu. Oui, le réel en fin de compte, nous impose toujours sa loi. Sans cesse nous essayons d’en contourner l’irrépressible présence, de le modifier au gré de notre imaginaire, de notre pensée. Mais rien n’y fait, le destin en son essence est une forme géométrique tracée de toute éternité qui ne connaît jamais que le parcours de sa propre logique.

   Poursuivons un instant le périple du Premier Homme qui, selon cette fiction, sera le Dernier. Adam, parvenu à la toute extrémité d’un hypothétique Altiplano privé de ses habituels prédicats, ne fait en réalité que métaphoriser, allégoriser la marche en avant de l’humain en direction d’une destinée qui ne peut être rien moins que mortelle en son essence. Le problème qui se pose ici est de savoir comment l’homme peut envisager une eschatologie qui ne lui soit trop douloureuse. C’est donc sa nature, la valeur de son passage entre les points Alpha et Omega de son parcours terrestre qui se trouvent posées. Si rien ne saurait remédier à la fin des Existants, cependant il n’importe nullement que le séjour parmi les Hommes se fasse de telle ou de telle manière. C’est bien entendu à la manière éthique que cette fantaisie convie tout Lecteur en quête de sens. « L’homme est condamné à être libre », selon la belle et efficace assertion sartrienne, indiquant par là que nous sommes responsables de nos actes en chacun de leurs gestes, en l’entièreté du temps qui nous est alloué. Soyons libres en conscience. Sans doute la tâche la plus admirable qui puisse échoir à Adam et à sa suite !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2020 6 26 /12 /décembre /2020 11:08

 

Indispensable mydriase.

 

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Photographie : Blanc-Seing.

 

 

« Car c'est de l'homme qu'il s'agit, dans sa présence humaine; et d'un agrandissement de l'œil aux plus hautes mers intérieures.
Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l'homme ! »

 

Saint John-PerseVents.

 

Cité par : Paul Poule.

 

 

 

    Tous les jours nous cheminons, tous les jours nous nous égarons sur des sentiers qui, parfois, ne trouvent pas d’issue, ne débouchent sur nulle clairière. Et, cent fois, mille fois, nous nous obstinons à en parcourir le sol jonché d’aiguilles et de sable sans bien nous demander pourquoi nous le foulons de cette manière, vers où se dirigent nos pas, dans quel but nous effectuons ces incessantes allées et venues. Pourtant nous ne sommes pas dépourvus de lucidité et notre conscience est alertée par quantité de faits microscopiques dont, cependant, nous ne prenons pas la mesure. Souvent, nous nous arrêtons à la superficie des choses, inventoriant la fragile pellicule du réel dont nous supputons qu’elle suffira à notre bonheur, ce bonheur que nous invoquons par facilité ou bien faiblesse, simple euphémisation, seule métaphore visible, palpable, d’une existence plongeant ses racines dans une terre mouvante, spongieuse, semblable à celle gorgée d’eau, des tourbières.

  Sans doute ne pouvons-nous nous abstraire de nos assises et l’on eût été bien inspiré de prendre appui sur un lacis plus conséquent, large plaque rhizomatique diffusant ses milliers de radicelles dans la touffeur de l’inconscient, cette manière d’archétype qui nous attache à l’universelle condition des voyageurs de l’infini, ceux qui titubent, les mains tendues sur l’indéterminé, ceux qui progressent à bas bruit, identiquement à une maladie sournoise, sinon orpheline, tellement c’est consternant de ne jamais savoir où l’on va, de quelle manière, avec quelle finalité. Donc nous sommes d’abord des êtres de la terre, symboliquement attachés à la glaise originelle, à l’argile dont nous fûmes façonnés, peu importe le Démiurge, c’est de pensée dont il s’agit, non d’hypothétiques ontologies façonnant des arrières-mondes, d’outre-destinées, et du reste rien ne serait changé au problème qui nous occupe, car le Poète nous invite à un « agrandissement de l’œil humain », non à la célébration de quelque liturgie ou bien à l’adoration d’une idole.

  Or, ici, l’allégorie poétique est visible, hautement pourvue d’une rhétorique accessible, lumineuse et, soudain, c’est la conscience qui surgit en plein ciel – c’est bien son domaine, tout comme l’âme, et bien malin serait celui, celle, qui irait tracer d’une main de géomètre la ligne de séparation entre psyché et ouverture du regard intérieur -, c’est le ciel qui nous est offert en partage avec ses boucles de nuages, ses vents alizés, ses harmattan, ses confluences oniriques, ses arabesques imaginaires, ses pensées comme du duvet, ses éclairs d’intellection, ses fulgurances, ses mouvances, ses déflagrations, ses cathédrales de mots, ses infinies variations babéliennes. Tout cela, penser, percevoir la poésie, réciter des odes, chanter, moduler la voix, faire résonner dans l’espace les hymnes de la liberté, dresser des arbres destinés aux Muses, aller à la rencontre des dieux, dire la beauté du monde, tous, nous sommes en mesure de nous dresser au sommet de notre concrétion de chair et, menhirs existentiels, nous pouvons entonner la belle polyphonie humaine. Oui, nous le pouvons.

  Mais faisant ceci, parler au ciel, mais faisant cela, nous exhausser à partir de notre socle terrestre, nous oublions notre « mer intérieure », celle par laquelle nous venons à nous, en même temps que nous célébrons l’autre, celle par laquelle nous fécondons ce qui nous a été remis afin de témoigner. Et de quoi devons-nous témoigner, sinon de notre « présence humaine », ce qui veut dire de notre essence, de notre présence au monde. Et qu’avons-nous de plus précieux, de plus immédiat, de plus dicible que notre langage ? C’est par le langage que tout se révèle et fait sens, ce fameux « être » dont nous ne prendrons acte qu’à l’aune de l’injonction socratique du « Connais toi toi-même », puisque, aussi bien, notre alter ego, image en miroir de ce que nous sommes est à connaître par le même mouvement grâce auquel nous nous connaissons. Aussi bien le verbe « être » qui dit toujours, en mots simples, le tout du monde. Aussi pouvons-nous dire, sans peur de nous tromper, « le monde est », « celui que je suis est », « le monde est par ce que je suis », inaugurant ainsi une nouvelle manière de cogito infaillible. En effet, entre le monde et moi, une seule et même pensée, une seule et même conscience. C’est la même vague qui nous porte et nous soutient l’espace d’un destin commun. Je ne suis plus et le monde n’est plus. Le monde n’est plus et je ne suis plus. Manière de réversibilité siamoise, de gémellité existentielle, de cheminement réciproque. J’avance tenant la main du monde qui tient la mienne. C’est dans cette intime coalescence que notre cheminement prend sens, genre de pas de deux portant vers un insondable infini nos dérives hasardeuses.

  Les « hautes mers intérieures » ne sont, en langage poétique que ce que pourrait être en langage philosophique le « poème ontologique de l’être », lequel, parfois a été conjugué sous les auspices de ce fameux « quadriparti » heideggérien faisant s’ajointer en une sublime harmonie « ciel et terre, divins et mortels » dont, bien évidemment on ne peut faire une approche logique, simplement l’affaire d’une intuition, le lieu d’une recherche strictement herméneutique. Mais tâchons de nous approcher de cette « Mer » mystérieuse dont le Poète semble immergé jusqu’en son fond le plus intime et citons, à cet effet, la belle phrase de Saint John-Perse adressée à son ami en poésie, en transcendance, Paul Claudel :

 « Vous seul, sans doute, pouviez saisir, dans mon poème, la portée de cette «Mer au-dessus de la Mer» qui tend toujours au loin ma ligne d'horizon. »

Comment mieux dire cette essence de la Poésiequi, de toute part, déborde le réel, le transfigure, le porte bien au-delà de nos sens étroits abreuvés de matérialité, cernés d’immédiateté ? Car le poème est de cette nature qu’il nous transporte  bien à l’extérieur de nos propres limites, vers cette « Mer au-dessus de la Mer », en direction d’un horizon inaccessible qui, toujours, recule. Les contrées de l’art sont ainsi faites qu’elles se dérobent constamment à notre regard curieux, en quête de destins ordinaires, de connaissances directement préhensibles, de sensations aussi rapides qu’éphémères. Mais le regard du Poète est différent de celui, distrait, du Voyant ordinaire.

  Le Poète est un extra-lucide au regard inquiet qui fore la peau du monde afin d’y inscrire les hiéroglyphes de la beauté. Sans cette ouverture pupillaire constamment affairée à une ultime compréhension des choses, le poème se meurt, s’effrite, devient fragment incapable de rendre compte de la plénitude toujours en puissance dans le recueil des mots. Notre vue étroite les laisse à leur occlusion originelle. Car les mots ne résonnent et ne font écho qu’à être investis d’une mydriase, cette dilatation qui ouvre tout dans un geste d’éclosion infinie. Nous les hommes, les femmes, avons à nous doter d’un tel regard afin de témoigner de notre aventure humaine. « Se hâter ! Se hâter ! », ainsi nous invite le Poète à nous immiscer sans retard dans cette désocclusion en dehors de laquelle toute chose ne vit que de l’intérieur de sa propre réalité, nous faisant l’offrande de son apparente épiphanie alors que l’essence se dissimule dans ses replis internes.

  Et, une fois de plus, il nous faut avoir recours à la dimension explicative de la métaphore, cette puissance vive logée au cœur même de l’image, laquelle, parfois, veut bien consentir à nous accueillir auprès de son  foyer sémantique. Ainsi cette photographie placée à l’incipit de l’article nous invite-t-elle à regarder mieux, à regarder plus. Longeant tous les jours de semblables maisons, nous ne les apercevons pas. Elles se logent au centre d’une nébuleuse si peu accessible, dont nous nous absentons continûment. Nous ne nous questionnons pas à leur sujet. Nous contentant d’en prélever quelques indices, sans plus : taches blanches et bleues coiffées d’une toison verte. Vue de myope circonscrite à son aire étroite, approximative. Jamais nous ne pénétrons plus avant, dans ce qui voudrait se dire comme mince événement. La clarté de la lampe, l’aire accueillante de la cheminée, la disposition des chambres aux pliures oniriques, la table où se délie le langage, où se déploient les gestes de la convivialité, le bureau investi des efflorescences de la lecture, des arabesques de l’écriture venue dire aux hommes l’aire multiple des significations, l’âtre animé de flammes blanches, son destin hestiologique de rassemblement des affinités, d’alchimie s’ouvrant sur la merveilleuse compréhension du monde. Les distraits à la vue en meurtrière objecteront sans doute que toutes ces projections intellectuelles, ces dentelles mentales ne sont que pures fantasmagories, décisions de notre imaginaire. Et, heureusement, ils auront raison, remettant notre être dans la demeure unique et essentielle de la poésie, laquelle ne se révèle qu’à la mesure du regard intérieur. Nous n’atteignons jamais les « plus hautes mers » qu’à cette exigence d’un exhaussement du réel à la pointe extrême du langage. Là est l’incandescence et nulle part ailleurs ! Sans doute faut-il l’avoir expérimentée une fois dans sa vie pour aborder à de tels rivages semés de flux et de reflux qui disent à notre âme, ce Principe d’existence absolu, la belle présence humaine agrandie aux limites de l’indicible !

 

 

 

 

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25 décembre 2020 5 25 /12 /décembre /2020 10:44
Quel voyage t’absente ?

L’été

Son ardeur

Sa violence

Pareille à une écharde

Plantée dans la chair

Rien ne sauve de cela

Pas même

La volonté

Bandée tel un arc

Pas même

L’amour consommé

A la limite

De la Mort

Dans les chambres incendiées

De chaleur

 

Vivre est une angoisse

Mourir ne serait pire

Croire au bonheur

Serait une insulte proférée

Avec inconscience

A la face du ciel

 

Dans les cubes de ciment

Cloués de lumière

Blanche

On se dispose au meurtre

Du Temps

Autrement dit

On fume

De longues cigarettes

En forme de dagues

On boit de longs traits

d’alcool

Qui incendient

la poitrine

On fait l’amour

Sur le bord d’un

Evanouissement

On chante à tue-tête

Des blues noirs

On lacère son corps

Des traits de l’aliénation

 

On dessine sur sa poitrine

Les Fleurs du Mal

Ces vénéneux tatouages

Ces tresses ophidiennes

Qui ligotent les bras

Les jambes

Font du sexe

Une simple flaque

Humide

Sa peau on la traverse

Des clous de cuivre

Des piercings

On l’étire

On en fait un tam-tam

Sur lequel ricochent

Tous les bruits du monde

On danse

Saint Guy

On

Marche sur

Un fil

De funambule

On prend une douche

Froide

On sort de soi

Comme la chrysalide

Sortirait de son cocon.

On est quelque part

Dans le monde

On ne sait

La rue

Le vide

L’air comme

La percussion d’un

Absolu

Vertige des Vertiges

Peur de la Peur

Avancer

Pour ne pas

Reculer

 

Dans le port flottent

D’inutiles esquifs

Des coquilles de noix

En partance pour le

Rien

Les voiles sont affalées

Les cordages enroulés

Les étais vibrent

Dans le Vide

Les bômes

Oscillent

Les safrans

Godillent au-dessus

D’une eau grise

Plombée

Fermée

 

L’air est serré

Enroulé sur lui-même

Nœuds brûlants

Volutes qui étreignent

Goulets par lesquels

Se dit l’impossibilité

D’être

Autrement que dans

La douleur

La souffrance

La perte de soi

Dans les corridors

Etroits

De la

Contingence

 

Le milieu de l’anatomie est

Etique

Dans les tuyaux sanglés

Le sang est à la peine

Les nerfs en pelote

Les aponévroses

De simples linges blancs

Des drapeaux d’inutiles prières

Les os claquent

Dans le gris

La moelle glue

Les cartilages fondent

Les astragales

Hurlent

Les osselets

Claquent

 

Vides les agoras

Désertées les rues

Mornes les quais

Où flottaient

Les étendards de

La gloire humaine

Boutiques esseulées

Bancs sans occupants

Arrêts de bus

Sans passagers

 

Alors

On prend sa lampe

On y fait briller une étincelle

On y allume la flamme

D’une possible

Joie

On parcourt les avenues

On sillonne la moindre venelle

On fouille les recoins

On entre dans les tavernes

On se hisse tout en haut

Des volées d’escaliers

On gonfle l’étrave de sa poitrine

On distend ses veines jugulaires

On dilate ses joues

La voix s’élève

Hésitante d’abord

Puis plus claire

Plus insistante

Pareille à une incantation

A une supplication 

 Je cherche

L’homme 

 Je cherche

L’homme 

 

On est Diogène lui-même

On est sorti de son tonneau

On divague

Dans les rayons de clarté

On s’égare dans les meutes

De son propre esprit

Mais la lanterne ne révèle que

SOI

L’homme n’existe pas

Pas même un Bipède

Sans cornes

Sans plumes

Alors

On renonce à ses

Illusions

On mouche la flamme

On cache la lanterne

Dans une encoignure

Du monde

On revient à

SOI

Comme à sa propre

Condition

De possibilité

On est si bien

Dans le tonneau

Qu’écrase la chaleur

Demain il sera encore

Temps de sortir

 

Quel voyage

T’absente donc de

Toi

L’Homme

Qui prétends dominer

Les choses

Alors que ce sont elles

Qui te dominent

Puisque tu n’es même pas

Assuré de

Ta propre présence

Ceci tu le rumines

En silence depuis ce langage

Qui te fait tenir debout

Peut-être n’y a-t-il que cela

LE LANGAGE

Et rien d’autre autour

Rien d’autre

 

 

 

 

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 14:47
Le Blanc en son esquisse

‘L'atelier blanc’

Pastel crayon/ papier

Léa Ciari

 

***

     Qu’apprenons-nous du blanc en son esquisse ? Cette feuille à peine ombrée d’une discrète présence, comment la ressentons-nous en nous, que vient-elle nous dire que, déjà, nous avions perçu, sans doute intuitionné mais nullement porté à son accomplissement ? Certes, jamais nous ne parachevons quelque être que ce soit en sa posture définitive. Toujours des fragments d’une plus vaste fresque, d’une totalité que nos yeux sont trop courts à décrypter. Nous tentons de viser une chose jusqu’à en épuiser les infinies esquisses, mais l’apparaître est comme l’arbre, il ne nous donne jamais que la face qu’il nous présente, demeurant dans le retrait de sa posture. Nous n’en connaissons ni les racines, ni l’âme logée au plus intime de son exister. En réalité nous sommes orphelins de son être tout comme il l’est du nôtre. Ceci, serait-ce ce qui définit l’humaine tragédie ? Oui, ceci représente bien ce en quoi l’homme fini, tendant vers l’infini est pareil à ces drapeaux de prière tibétains faseyant dans l’air glacial des hauteurs himalayennes, ils sont ivres de leur propre stupeur mais ne perçoivent nullement les contours qui les définissent. Le tragique n’est pas la situation du héros antique écrasé par son propre destin, c’est bien plutôt la position de l’homme face à un univers qui le dépasse dont il ne peut guère deviner les secrets desseins. Ne pas comprendre le monde est la douleur la plus patente qui soit. C’est dans la marge d’incompréhension que le Malin se dissimule, c’est dans le fait qu’il voile l’essentiel auquel nous voudrions faire droit que consiste la confondante aporie. Les détails supposés dissimuler le Diable ne sont que de vulgaires coursives emplies d’ombre, nullement le soleil qui les fait exister.

  

   Ce que notre condition exige de nous en tant que la plus haute valeur : que nous comprenions ceci même qui vient à nous, de manière à cerner notre être, l’emplir de ces kyrielles de significations en attente de figurer au monde. L’écrivain Christian Bobin, intitulant l’un de ses livres ‘La part manquante’, place en celle-ci, la part, une conscience humaine incapable de rejoindre l’image de Dieu et tâchant de s’y reporter afin que, l’âme comblée, puisse advenir totalement à elle, c'est-à-dire connaître sa complétude. Mais, bien évidemment, ce qui s’applique au schéma religieux concerne aussi bien la sécularisation de tout Existant. Toujours nous sommes en dette. De notre enfance, de notre Mère, d’un souvenir, d’un événement classé dans les archives parfois illisibles de la mémoire. Ce qui, fondamentalement, dessine en nous les motifs d’une constante insatisfaction, c’est bien le fait de ne pouvoir nullement accéder à notre propre essence. Nous existons à défaut d’être. Ceci creuse en nous les sillons d’une incurable nostalgie. Ceci explique, tout à la fois, le romantisme, l’amour profond de la Nature, les sentiments exacerbés, les assauts de la grise inquiétude, les nuées sombres de la mélancolie. Comment, en effet, quiconque pourrait-il se satisfaire de n’être qu’une presqu’île, de ne jamais connaître la plénitude d’une vaste terre qui eût été sa justification ?

  

   Nous sommes, que nous en soyons conscients ou non, des chercheurs d’absolu. Mais l’absolu est trop loin, mais l’absolu est trop fort. Il se confond avec la Mort. Il est tissé de Néant. Voyez le héros de Balzac, Balthazar Claës cherchant dans la transmutation chimico-alchimique de la matière sa ‘part manquante’. Son génie en même temps que son geste sacrilège de se prendre pour le Créateur lui-même le conduiront à la folie, à la ruine et à la décomposition de son milieu familial. Mais, ici, il faut revenir à ‘L’atelier blanc’ et interroger ce pastel en sa blancheur native que nous donnerons pour la figuration de l’Absolu. Pourquoi donc ceci ? Eh bien pour le motif que le Blanc, cet autre nom du Silence est une archi-forme, une figure archétypique au travers de laquelle, en filigrane, pourront aussi bien se donner les plus hautes entités métaphysiques, les plus hautes valeurs de l’imaginaire et de l’Esprit. Mais disserter sur le Blanc demeurera pareil au trajet illisible d’une comète tant que nous n’en aurons pas dressé une possible représentation. Si le Blanc est Silence, ils tout autant le Rien à partir de quoi tout existe, passage de cet inaccessible virtuel à l’existentiel qui l’actualise et le rend visible. Mais usons de la métaphore et tâchons de repérer le Blanc dans deux activités humaines qui en sont traversées, qui en sont fécondées : le tissage et la poterie.

   

   Le tissage d’abord. Regardons un métier à tisser africain par exemple, qu’il soit Dogon ou Baoulé, peu importe la tradition. Le tisserand part du rien : quelques bouts de bois pour fabriquer le cadre, du fil rustique provenant du troupeau, quelques gestes simples et le trajet continu et lancinant de la navette construit le monde de la toile. A l’origine, il y a le blanc, le vide, le silence. A la fin il y a l’objet. Entre les deux, le passage du rien au tout de l’œuvre. L’autre nom du blanc ou du rien : l’Idée en sa libre énergie, en son effective puissance. Fils de trame et fils de chaîne qui dessinent le visage d’un monde ne sont que les rejetons de l’Idée, sa mise en acte, sa projection sur la scène de l’exister. L’Idée, le blanc, le vide étaient les virtualités, les linéaments en attente, les sources vives, les eaux de fontaine, les donatrices de vie. Les fils étaient les premiers signifiants dont l’entrecroisement aboutirait au signifié-toile : ce vêtement pour s’abriter du soleil, ce pagne pour danser et honorer les divinités locales.

  

   Ici, il s’est agi de rien moins que de crée du SENS, ce qui, en définitive est la mission pleine et entière de l’homme sur Terre. Tisser est donner du sens à l’aventure de telle peuplade nichée tout en haut des falaises de Bandiagara qui portent les abris de terre du Peuple Dogon, cette civilisation admirable tout entière versée dans les joies de la culture, la noble quintessence de l’art. Les Dogons, dans leurs vêtures, leurs portes sculptées, leurs danses nous donnent à voir leur âme dont le blanc était la forme originaire. C’est ce blanc qui encore témoigne dans leurs créations mais nous, hommes de peu de soucis, nous ne savons nullement le voir. Nous emplissons nos yeux de couleurs à défaut d’y chercher ce silence, ce rien qui en sont les prémisses. Nous arrivons toujours trop tard et nous nous plaignons d’avoir les mains vides ! Qui a connu le blanc, qui a rencontré le silence, qui a fait l’expérience du vide est bien plus chargé en dons précieux que celui qui projette hors de lui, en avant de lui, ses propres désirs, y cherche une matière dont il pourrait féconder sa vie.  Il ne saurait en saisir la fuyante substance puisqu’ils sont toujours au loin, ces biens que nous cherchons, mirages brillant de leur propre vacuité.

  

   Ce qui, ici, a été dit du tissage pourrait trouver son écho dans le geste immémorial du Potier. Tout comme le Tisserand part du rien du fil, le Potier part du rien de la terre. Fil, terre constituent les matrices premières à partir desquelles imprimer dans le monde de ces peuples simples la trace de leur passage. Si les humains sont appelés à disparaître, leur survivra cette vêture de toile, cette céramique cuite au four. C’est de l’extrême dénuement des choses, autrement dit de leur essentialité que peut se construire leur immédiate parure, le vase qui servira à accueillir les aliments. Jamais il n’y a rupture du Rien au Tout, du Silence à la Parole, du Vide au Plein. C’est seulement notre recours au système des catégories qui clive le réel, divise les choses, introduit une césure dans la nappe continue de l’exister. 

 

Le Rien est le tenseur

qui autorise le Tout à paraître.

Le Silence traverse la Parole tout comme

la parole est ourlée de Silence.

Le Vide se projette dans le Plein

qui à son tour l’accueille.

  

   Ceci, de façon ordinaire, se laisse expliquer par le recours à la dialectique, c'est-à-dire par une opposition terme à terme. Comme si chaque élément n’existait qu’à titre de contrariété par rapport à son antonyme. C’est bien plutôt d’amitié, d’affinités dont il faut parler. Le Silence n’est pas le contraire de la Parole au seul motif que, en dehors de sa propre présence, toute parole pourrait trouver le lieu de son effectuation. C’est parce que le Silence existe que la Parole prend sens. N’y aurait-il que la parole et alors le bruit de fond serait assourdissant. N’y aurait-il que le silence et alors nous serions saturés de sa confondante mutité.  Pour percevoir les relations incluses les unes dans les autres, de ces entités fondatrices d’un être-au-monde, sans doute faut-il faire appel à la notion de chiasme, ce subtil entrecroisement du réel qui se donne comme la forme de l’éternel retour, comme la possibilité d’une éternité enfin visible. L’image symbolique de cette pure abstraction (il s’agit d’espace, de temps en leur propre confluence) est réjouissante, lénifiante, elle nous apporte le repos dont chaque chose investie d’une haute valeur est porteuse pour notre existence limitée, clôturée en ses deux extrémités.

 

Le Blanc en son esquisse

   Nous avons toujours en ligne de mire ‘L’atelier blanc’, nous en préparons la venue. Mais revenons d’abord aux multiples significations qui naissent des affinités (bien plus que des oppositions) se révélant à la mesure des catégories que nous avons déterminées en tant qu’essentielles : Rien/Tout ; Vide/Plein ; Néant/Être. C’est le Blanc, sa lumière aurorale originaire qui enclot en soi Rien, Vide, Néant. C’est le Noir qui joue en écho et se détermine comme finalité au travers de Tout, Plein, Vide. Si bien que la totalité obtenue dans l’entrecroisement de ces présences pourrait figurer dans l’orbe d’un cercle parfait. Nous pourrions dire d’un ‘monde’ si l’on ramenait cette figure à ses conditions d’existence. Tous les éléments de cet ensemble sont nécessairement co-présents. Rien, Vide, Néant se donnent comme toiles de fond sur lesquelles reposent leurs homologues signifiants, Tout, Plein, Être. C’est le trajet incessant de la navette (nous rejoignons l’idée de tissage) entre toutes ces parties qui est l’opérateur du SENS à l’intérieur même du chiasme, ce point de fusion, ce foyer osmotique, ce lieu de rassemblement des pulsations énergétiques, vitales, créatrices de formes. De cet équilibre, de cette subtile harmonie, l’on ne peut rien soustraire. Ôterait-on le Rien que le Tout en serait immédiatement affecté, le Tout en lui-même troublant à son tour le Plein et l’Être qui lui sont nécessairement liés, non d’une manière logique, mais dans la perspective d’une ontologie. Tous ces êtres en leur essence même s’appellent et se répondent tout comme l’amphore appelle la Terre, les Mains du Potier, l’Eau qui permet de façonner et de produire une Chose. (Ici, tout le lexique est donné en Majuscules : référence à une Essentialité).

Le Blanc en son esquisse

Donnons place à ‘L’atelier blanc’, tâchons d’y trouver quelques uns des sèmes que nous avons disséminés au hasard de l’écriture. L’atelier est dans sa lumière aurorale, dans son orient natif, dans sa pure germination. Déjà il contient en soi les ferments qui l’actualiseront plus tard, en supposant, bien sûr, qu’une vie le traverse, le dotant des degrés des métamorphoses successives. La vue est encore prise d’approximation, le flou prédomine, se diffuse à l’ensemble de l’œuvre comme si cette dernière était ‘poudrée à frimas’ pour reprendre la belle formulation romantique. Rien ne se détache de rien. Tout est à soi dans la confiance. La plénitude, si elle n’existe réellement, est contenue à même la réserve du papier. Car, de toute éternité, toute chose porte en soi l’entièreté de son être présent, passé, futur. Sur cette Terre, c’est bien le temps qui détermine tout ce qui fait phénomène et l’on ne saurait amputer le temps de son essence qui est durée, passage, glissement, prélèvement en soi des lignes qui feront se lever un destin.

    Ici, toutes ces lignes estompées sont des éminences grises qui veillent dans l’ombre, elles conseillent le Prince qui viendra porter en pleine lumière, à son peuple attentif, les motifs encore cernés des effluves nocturnes, des rumeurs ténébreuses qui ourdissent le tissu du réel. Tout étant en tout, rien ne saurait être dissimulé. Le grand théâtre mondain se nourrit aussi bien du secret des coulisses que des évidences de la scène. C’est ceci qui est pure merveille dans l’orbe amplement ouvert de la compréhension : chaque chose à sa place jouant avec toutes les autres choses du monde. La chaise, le linge plié reposant sur l’assise et le dossier, les châssis des toiles placées selon leur endroit ou leur envers, le miroir au mur porteur de reflets, ceci est intimement relié par une douceur native et rien ne saurait être retiré qui créerait un vide, une dysharmonie. Mais aussi bien les figures se supposent l’une l’autre, aussi bien elles portent en filigrane leur propre avenir et celui du monde qui lui coalescent si la thèse que nous posons de la nécessité de chaque chose est fondée en raison ou bien en déraison car la passion est tout aussi bonne conseillère que l’est la logique formelle de ce qui se montre.

  

   Placés au centre même de l’œuvre, nous sommes portés au centre du monde qu’elle détermine, soit la totalité de ce qui est puisque la retirer du jeu du monde serait amputer ce dernier de l’une de ses esquisses. De celle qui hèle la beauté et veut rejoindre toutes les beautés du monde. Occurrence multiple des mots qui suppose l’occurrence multiple du réel. Nous ne pouvons nous abstraire du concert des choses présentes qu’à priver ces choses du regard que nous leur destinons, donc de les amoindrir en quelque sorte, de les faire autres qu’elles ne sont dans leur primitive assurance de rencontrer la multiplicité des êtres qui donneront consistance à leur être. Liens parmi les liens, ceux-ci dessinent les traits de la figure universelle où chacun parait à l’aune de sa singularité. L’universel n’est jamais que la rencontre des singularités, de TOUTES les singularités.

  

   Ce dessin ne tisse son être qu’à convoquer toutes les ébauches, tous les schémas dont il est porteur en puissance. Ainsi cette chaise est-elle ‘toutes les chaises du monde’ : la cathèdre sur laquelle siège l’évêque ; la caquetoire sise près du feu ; celle de paille peinte par Van Gogh ; celle, rouge, cannée, proposée par Picasso ; celle de Magritte, en pierre, monumentale ; celle de Dubuffet en résine noire et blanche ; celle, fragmentée, de David Hockney et la liste serait longue des métamorphoses de cet objet du quotidien. Et c’est bien parce que la forme du dessin est native, aurorale, qu’elle autorise toutes ces autres chaises, zénithales, crépusculaires, nocturnes qui ne font qu’illustrer la courbure infinie du temps.

  Certes un acte est venu interrompre la libre portée de la puissance primitive. Mais les choses sont-elles aussi simples qu’il y paraît ? Non, les choses sont complexes, aériennes mais aussi racinaires, rhizomateuses, tressant de larges nappes de présence au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Aucune puissance ne saurait trouver le lieu de son propre épuisement. Pas plus que la lumière ne s’arrête, la puissance ne peut connaître son étiage. Identique au rayonnement de l’Idée elle trace son chemin d’immuable évidence et jamais ne retombe. Si, nous les hommes, avons la plus grande peine à concevoir l’éternité, l’absolu, c’est en raison même de notre finitude, de notre pesante relativité. Certes la conscience semble être sécrétée par le corps, engendrée par la chimie cellulaire, perdue en fin de compte au terme de notre terrestre voyage.

  

   De ceci, de l’autonomie de la conscience par rapport à son roc biologique, nul ne peut rien dire au motif que notre connaissance est limitée et que nous ne pouvons faire l’expérience du monde que dans le cadre de notre finitude. Je ne sais pas si l’éternité existe, si l’âme peut voler de ses propres ailes, si Dieu est une fumée se dissipant au large des yeux. Ce que je crois c’est que les manifestations de l’Esprit dépassent de beaucoup les corps qui leur ont donné essor. L’Esprit de Léonard de Vinci, celui de Hegel ou bien de Nietzsche, de Rilke, de Hölderlin habitent le ciel des hommes bien après que leurs corps aient rejoint la poussière. Pourrait-on fossiliser à jamais la dimension de la dialectique, oublier les ‘Sonnets à Orphée’, faire l’impasse sur le ton aussi sublime qu’oraculaire du ‘Zarathoustra’, décréter la fin de ‘L’homme de Vitruve’ ? Non, assurément l’on voit bien que l’Esprit est vivant, j’entends ici un Esprit sécularisé bien éloigné des dogmes de quelque religion que ce soit.

    

   Je regarde ‘L’atelier blanc’ et j’y devine, en transparence, dissimulé dans l’épaisseur même du papier, la pluralité des signes qui, toujours, viennent à nous « sur des pattes de colombe » pour utiliser une fois encore la belle formulation nietzschéenne.

 

J’y devine la pulsation inapparente du Rien,

l’oscillation constante de l’Être,

la dimension pléthorique du Plein,

le souffle imperceptible du Néant,

le rythme inouï du Vide,

la symphonie du Tout qui,

loin d’être achevée,

est l’invite la plus immédiate

à réaliser qui l’on est

en son intime,

la chambre d’écho

de toutes les musiques du monde.

Oui, du MONDE !

 

 

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23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 13:23
Sous la nuit du ciel

"Village dans la nuit qui vient"

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

« Dans un village déserté et sous la voie lactée, les mains levées au ciel, tu prononçais des paroles anciennes. Offrande du dedans pour le dehors si froid... »

 

***

 

 

   Il ne suffit pas de regarder, il faut imaginer. Car le réel, loin de se montrer tel qu’il est, nous appelle à sortir du dedans pour gagner le dehors. Les collines alentour sont arasées, leur argile rouge broyée, leurs buissons carbonisés, leurs arbustes calcinés. Etrange peau de sanguine que traverse, parfois, l’éclair blanc d’un calcaire, l’étrave levée d’une souche, les contorsions d’une diluvienne racine. Et ces arbres près de la rivière, ces fiers peupliers, flammes jaunes jetées dans l’espace, qu’en reste-t-il sinon une mince torche, quelques cheveux épars, quelques feuilles ajourées ? Et la fuite d’eau du ruisseau dans la rigole de glaise et d’humus tend si bien à son étiage que, bientôt, il n’en demeurera qu’un lointain souvenir, un glougloutis, une chute cristalline dans une faille de terre. Et le bosquet aux claires frondaisons, ce balancement sous le vent, voyez donc, soudain, ce dénuement de clairière, cette ronde conduite par des enfants invisibles, cette marelle sans joueur, cette partie échec et mat.

   Rien ne demeure de ce que nous pensions être la matérialité du monde. Tout se brise entre nos mains arbustives et ce sont des moignons que nous tendons aux choses, des supplications si étiques qu’elles ne peuvent franchir la herse de nos dents, seulement tourner en rond dans la grotte de la bouche en produisant des petits bruits semblables aux couinements plaintifs du rat. Eh bien, oui, il nous faut être dépossédés de nous-mêmes, laisser notre nasse de peau quelque part à l’angle d’un talus, nous saisir de notre bâton de pèlerin et gagner le vaste sentier qui, en-deçà, au-delà de nous, nous ouvrira aux infinies richesses du monde.

   Pour corps on n’a plus que cette guenille inconnaissable, cette voile épidermique gonflant sous le vent de l’absurde, ces claquements ossuaires qui disent la géométrie de notre finitude. Pour esprit cette simple absence, cette dilution éthérée, cette fumée se dissolvant dans les mailles soufrées de l’air. Plus de concepts, plus de simagrées intellectuelles, plus de théorèmes mais la sensation pure, ses palmes doucement agitées dans le tube vide de notre anatomie. Pour âme (non la religieuse qui n’est qu’une hypostase de l’autre, la Grande Âme, le Principe Premier par lequel nous sommes présents au monde), pour âme donc, la vitre du Néant sur laquelle, à intervalles indéfinissables, se posera la buée d’un ancien Langage, avant même le Babélien, l’émission originelle, sans doute une simple production de voix, un cri, une onomatopée, un [AAA], un [OOO], étrangement modulés, à la fois voix humaine et glapissement animal, peut-être même surrection minérale, en tout cas quelque chose de primitif, d’originaire, de si archaïque que l’on penserait à l’initial mouvement d’une diatomée dans une eau native, noire, profonde.

   Voilà ce à quoi il fallait nous employer, à régresser suffisamment afin d’accueillir en notre nouveau bourgeonnement la possibilité d’une Nature si résolument élémentaire que nous pourrions nous confier à la Vérité du Paysage qui n’est que sa forme désincarnée, violemment ancestrale par laquelle se dira la valeur première des choses. Convoquer la pauvreté, solliciter la disette, rencontrer le sol de la pénurie, telles sont les voies au détour desquelles un dévoilement consentira à s’offrir. Qui sera si éloigné des habituels mensonges que nous en sentirons la poésie naïve, sans doute grossière, certainement attachée à l’ombilic d’où tout naît et se donne à voir en tant que fondation du paraître. Partir de l’homo sapiens en quelque sorte, puis passer par l’homo erectus, puis l’habilis pour terminer par l’africanus et puis le singe est là qui veille dans sa posture limbico-reptilienne.

   C’est à peine sorti du ventre de la Terre, ça en a les couleurs de caverne, les sombres lueurs de grottes, la sourde densité de l’humus en sa fondatrice position. Les herbes sont courtes, une ligne sombre, une ligne plus claire, elles ne portent nulle graine, elles sont à la limite des plantes, à la limite du minéral, on les penserait fougères arborescentes naines, tubes coraliens, hydres ou anémones des abysses. Oui, des abysses. Ici tout est de l’ordre de l’abyssal, de l’indescriptible masse en sa secrète genèse. Confusion magmatique, croûte pachydermique dissimulant en son sein la violence même du monde. Nuit primitive en attente de sa propre manifestation. Ça bouillonne, ça s’impatiente, ça s’inquiète mais cela ne bouge pas encore car la montée est intérieure, levain poussant la pâte, forces multiples, arborescentes mais contraintes, mais réduites à demeurer en leur état dormant, gisant.

   Et au centre, là, au point de convergence du regard, ces inventions cubistes, ces formes synthétiques, à peine ébauchées, tout juste sorties des limbes du génial Picasso, ce primitivisme tout droit venu des Masques Africains, de leur Magie Noire. Combien de figures ancestrales s’y dissimulent que nous ne voyons pas, intuitionnons seulement, en éprouvons  le ténébreux rituel, fiançailles de la Vie et de la Mort, union du Réel et du Mystère en leur indéchiffrable énigme. 

 

Sous la nuit du ciel

 

Picasso. Maisons sur la colline à Horta de Ebro

  

   A peine maisons, plutôt abris de boue expulsés de la matrice tellurique, peut-être gîtes troglodytiques avec leurs boyaux souterrains affiliés aux flammes de l’Enfer. Ce sont des tubercules non encore détachés du travail de parturition. On suppose les eaux amniotiques, les liquides placentaires, les mares d’hémoglobine parmi le travail de mise au monde de ce qui, bientôt, sera. Alors la naissance se donnera en tant que prolongement de cette aventure nuitamment commencée. Premières collines si semblables aux roches volcaniques criblées de trous, noires par endroits, rouge sombre en d’autres, on y entend encore le bouillonnement de la matière, la dilatation du basalte, le gonflement de la ponce, on y perçoit la circulation des gaz soufrés.

   Tout ceci est si ancien, si soudé à la première généalogie de la matière, on croirait à l’avant-présence du Monde, à la préparation de ses prémices depuis quelque antre secret d’alchimiste. Une autre bande plus haut, encore arrêtée dans des marges d’obscur. Décidément rien ne se donne d’emblée, tout se tient en réserve, tout se distrait de soi à seulement végéter, retarder sa croissance.

   Puis, pour clore ce tableau antédiluvien, l’écharpe bleu-nuit du ciel, ce bleu tellement saturé, cette teinte sublimée du fascinant lapis-lazuli, cette pierre flottant entre l’azur (le Ciel) et l’outremer (l’Océan), comme pour nous dire la relativité de notre position humaine interrogeant toujours les deux pôles dont notre regard est en quête, cet Infini qui toujours nous échappe. De quelle manière mieux poser l’interrogation de notre ici et maintenant qu’à nous confronter, en définitive, à cette couleur qui, peut-être, n’en est pas une, simplement l’appel du spatial, du cosmologique en tant qu’ils sont les seuls vis-à-vis avec lesquels, en définitive, nous puissions avoir commerce. Et cet œil étrange de la Lune qui ne semble posé là qu’à accroître la profondeur de notre incertitude.

 

« Offrande du dedans pour le dehors si froid »

 

   Sans doute nous reste-t-il ceci, à prononcer face au Ciel et à la Mer cette manière d’incantation magique ? Suffira-telle à faire se conjoindre le dedans  et le dehors ? Il fait si froid sous la nuit du ciel. Si froid !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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