Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 08:48
Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

    Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Je t’avais dit

Les cèdres n’ont nul éclat

Seulement une sombre dentelure

Et sous leurs larges palmes

Une ombre souveraine

Que nul ne peut franchir

Sauf au danger

    De sa vie

 

       Tu me disais

   Mon humeur fantasque

   Mes brunes exagérations

   Mon inclination à une éternelle rêverie

   Ma perte dans des eaux imaginaires

   Mon air éthéré en témoignait

   Ma fuite entre les pages des livres

Les poèmes que je composais

Sans rimes

Ni assonances

Sans début

Ni fin

Une divagation parmi les taillis de l’heure

Une continuelle errance dont je tissais mes jours

Afin de ne les voir passer

Les effleurer comme l’aile de l’oiseau le miroir du lac

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Pourquoi parler des cèdres

Ils sont si loin

Et devant nous

Seule la plaque liquide de l’océan

Pareille au vaste ennui qui assaille et

Le plus souvent

Reconduit tout

   Au Néant

Et la rumeur de la Terre s’efface

Et il ne demeure que ce vide immense

Où s’abrite toute désolation

 

   Les cèdres

Oui les cèdres

Aux vastes branches dolentes

Elles battaient l’air

De leur farouche irrésolution

Elles inclinaient vers le sol

   Leur égouttement vert-de-gris

   Leur symphonie de carton usé

   Leur émiettement dans le soir qui venait

Oui les cèdres qui entraient dans nos vies

Et devenaient les vivantes métaphores

De nos esseulements

 

Nos esseulements

Combien cette formule était étrange

Qui redoublait nos respectives solitudes

   D’un pluriel

   D’une multiplicité

   D’un faisceau de formes

Qu’une solitude jamais ne prend en sa garde

Sauf à renoncer

A l’Unique qu’elle est

La solitude en son essence

Une seule ligne continue

Qui se dissout

                      Loin là-bas

                             Dans la brume

                                       Des approximations

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Mais pourquoi donc fallait-il

Que tu me rappelles

   Cette lointaine présence

      Ce fin brouillard se dissolvant

Dans le tissé de la mémoire

La silhouette ombrageuse de ces arbres

Notre rencontre un soir d’automne

Dans la luminescence du jour

Les teintes étaient

   De feu éteint

   De terre usée

   De mare glissant

Sous un tapis de lichen

Une flamme orangée au loin

Faisait sa souple rumeur

Et les humains étaient au logis

Autour d’un feu de bois

Il faisait frais déjà

La lumière baissait

Il ferait nuit bientôt

   Bientôt s’éteindraient les lampes

   Bientôt se cloraient les lourds volets

Sur l’infini silence

Inconnu à lui-même

Scellé sur

 

   Plus rien

N’aurait alors d’importance

Que la dérive des âmes

Au plein de leur pliure

Plus rien ne ferait sens

Que l’absence de sens

Précisément

   Ce nul langage flottant au-dessus des hommes

   Cette poésie éteinte qui ne laisserait plus voir

Que

    Ses césures

    Ses hémistiches

    Ses rythmes figés

    Ses cadences mortes

Telles les feuilles

Jonchant le sol

Telles

   Des dentelles

   Des nervures

   Des résilles

   Dans le dormant du jour

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Ce fut le lieu

Non point

D’une aventure

Le mot en était trop galvaudé

Le contenu altéré

Une rencontre

 A tout dire

Dénuée d’intentions autres

Que celle de se sentir exister

                            Ici

     En ce point minuscule de la Terre

Où naissait le chant discret des étoiles

Nul baiser fougueux cependant

Nulle étreinte qui nous eussent

Précipités

Tous deux

Dans de bien étranges compromissions

Mais tout amour n’est-il jamais

             Que cela

  Tissu de compromissions

   Entrecroisement de mensonges

M’avais-tu dit

Dans cette étonnante langue

Qui habitait

   Tantôt le velouté de ta voix

   Tantôt ce frisson rauque

Qui montait de ta gorge

Identique à l’ourlet

     De la volupté

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

    Ce fut le lieu simplement

D’une parole

La seule qui pouvait nous réunir

Ce silence qui bourdonnait à l’entour de nos corps

Car nous n’avions aucun désir

   Le mouvement de nos yeux

   Le retrait de nos lèvres

   Le marbre de nos volontés

   Nous tenaient à distance

               L’un

               De

               L’autre

Dans cette si belle harmonie

D’une contemplation

       Sans objet

Car nous étions

Dans cet après-crépuscule

Des Sujets ayant renoncé

A quelque possession que ce soit

               De soi

            De l’autre

            Du monde

Oui nous avions franchi la limite

Des obscurs désirs

Nous flottions immensément

Au-delà de toute exigence

De tout essai de saisir

Quoi que ce fût

Aussi bien notre propre mesure

Que celle des étranges présences

Qui peuplaient la nuit

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Oui la nuit des cèdres

En ses palmes demeurait

Ceci que nous n’avions su dire

     Qui

  En réalité

    Ne possédait de nom

    Cet en-deçà de l’être

    Cet au-delà de l’être

              Incis

      Entre les deux

Nous assistions à notre événement

Comme cette nébulosité

      Qui fuyait

       En-deçà

       Au-delà

Dispensait sa venue

Dans cet irréparable de toute chose

Porté sur les fonts illisibles

Oui illisibles

Toute source

S’épuise

Oui s’épuise

Dans l’intervalle même

De sa donation

   S’épuise

     OUI

 

 

  

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
16 novembre 2020 1 16 /11 /novembre /2020 10:22
Corpus lucidum, corpus umbra

René Magritte, ‘Les Marches de l’été’, 1938

 

***

 

                                                                                        Ce samedi 14 Novembre

 

 

            Å mon corps

 

   Sans doute t’étonneras-tu de ma correspondance, nous sommes si proches l’un de l’autre, tellement liés par de multiples événements que notre différence finit par se dissoudre dans la toile unie des jours. Esprit, corps, si proches ? Non, beaucoup prétendent que nous ne sommes de même essence, que notre nature est clivée, matière d’un côté, âme de l’autre, à la manière des deux versants d’une montagne, l’adret solaire ne pouvant nullement rejoindre l’ubac ombreux. Mais vois-tu, mon corps, les choses ne sont pas si simples. Ne pourrions-nous envisager une avancée commune nous faisant forme unique, genre de ligne de crête qui regarderait aussi bien le clair que l’obscur. Sais-tu qu’il me plaît infiniment de nous situer l’un comme l’autre en ce lieu de convergence qui ne serait autre que le clair-obscur, que j’aime nommer ‘chiaroscuro’ à la manière Renaissante afin qu’ourlé de mystère il nous visite l’un l’autre en la guise qui est la sienne, qui est toujours œuvre de médiation. Non, mon corps, nul ne peut se confondre avec son esquisse de chair, nul ne peut se prétendre pur esprit. C’est toujours un excès de radicalité ou bien de dogmatisme qui joue le rôle de l’élément séparateur.

   Si je ne te possédais pour avancer, me nourrir, aimer, que serais-je sinon un vent dispersé à l’horizon du ciel ? Et toi, que serais-tu si tu n’avais un esprit pour te guider sur la bonne voie, pour dire à tes yeux le degré de leur ouverture, suggérer à tes mains les choses à toucher, les belles qui sont comme u prolongement de qui tu es ? Mon corps nous sommes un attelage à deux dont une image pourrait rendre compte : tu serais le cheval noir, dense, opaque, que nul regard ne pourrait traverser ; je serais un cheval blanc te faisant l’obole de sa transparence, de sa lumière, de sa lucidité. Ainsi, remarqueras-tu que je reproduis en un certain sens la ‘Parabole de l’Aveugle et du Paralytique’ située dans les Fables de Florian dont il me plaît de t’offrir l’extrait suivant :

 

« À quoi nous serviroit d’unir notre misère ? (dit le Paralytique)

- À quoi ? répond l’aveugle ; écoutez. À nous deux

Nous possédons le bien à chacun nécessaire :

J’ai des jambes, & vous des yeux.

Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :

Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;

Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.

Ainsi, sans que jamais notre amitié décide

Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

 

   Outre que cette fable est belle, elle est immensément humaine, elle met en exergue une mutuelle compassion, elle s’illustre d’une reconnaissance essentielle du motif de l’altérité, elle est la réponse éthique à tous les hérétiques qui ne professent que leurs propres valeurs et n’arborent jamais que l’étendard de leur farouche égoïsme.

   Car, tu en es persuadé, mon corps, on ne peut évoquer la moitié du réel et ignorer l’autre moitié. Je n’ai jamais vu de corps autonome. Tu n’as jamais vu d’âme voler de ses propres ailes même si, allégoriquement, le principe pneumatique se dote de rémiges afin de croiser au plus haut des Cieux. Certes, nous sommes, tout à la fois, des êtres terrestres pétris de glaise, des êtres célestes que traverse l’éther. Nous sommes à la confluence des deux, tout comme une ligne imaginaire, l’équateur par exemple, sépare les deux hémisphères. Pourrais-tu envisager, un seul instant, l’hémisphère Nord tournant en sens inverse de l’hémisphère Sud ? Existerait-il un Démiurge assez fou pour donner vraisemblance à ce qui n’est que phantasia, autrement dit œuvre d’un imaginaire débordé par sa propre fécondité ? Ceci est pur caprice, songe au large de la raison.

    Existe-t-il plus belle scène que celle de l’amour, de l’amitié, de la rencontre ? C’est bien notre souveraine amitié qui nous fait l’un l’autre ce que nous sommes en notre plus exacte vérité qui, en même temps, est notre entière liberté. C’est parce que je suis esprit au regard de qui tu es, mon corps, que je trouve le lieu de mon accomplissement. C’est parce que je suis le complément de ta visée que ta réalité est posée qui trace ton destin. ‘Notre commune destinée’, devrais-je dire d’une manière qui soit plus acceptable. Nous ne sommes que des miroirs qui nous réverbérons l’un en l’autre. L’être que tu m’octroies, je te le destine en retour comme la source vient de la terre, la terre va à la source. Sais-tu, le réel à ce caractère ineffable de ne pouvoir être scindé qu’à raison même de l’extravagance des hommes ou bien des motifs rationnels auxquels ils s’en remettent comme l’étalon de ce qui vient à eux.

   Ainsi ont-ils créé, en des temps antiques, les catégories en tant que prémisses de la connaissance du monde. Mais, tu le sais bien, rien de l’univers ne saurait être ramené au temps en sa singularité, à l’espace en sa présence, aux modalités dont se vêtent les événements pour apparaître. Tout est en tout et nous ne pouvons exister qu’à l’impératif de cette tautologie. L’ignorer est œuvre de sophiste et nous n’avons vraiment rien à faire avec ceux qui, en lieu et place de la dialectique raisonnée, ne s’en remettent qu’à une rhétorique qui masque leur incapacité à juger les choses en leur essence même. Sans doute me trouveras-tu bien sévère dans mes jugements, mais parfois dire les choses, faute de les réaliser, possède une inestimable valeur cathartique, aussi serait-il stupide de s’en priver !

   Mais je crois que je me suis égaré dans des considérations bien théoriques, lesquelles pourraient procéder à ton simple évanouissement. Il me faut en venir aux événements concrets que nous avons traversés ensemble. Parfois l’équipée fut rude, les ruades fréquentes qui te jetaient ici ou là, à la limite de la perception que j’avais de toi. Jamais je n’aurais pu penser que ta nature fût si fougueuse un instant, que l’instant d’après reprenait dans le calme le plus apparent qui se pût concevoir. Oui, mon corps, nous faisons une drôle d’équipée et il m’arrive de te percevoir à la manière d’un satellite qui girerait au loin, dans l’inconnaissance de qui je suis, esprit jeté dans le monde qui désespérerait de trouver un jour le sentier propice à sa propre venue à l’être. Mais rien ne sert de se morfondre, toujours en ce cas nous parlons dans le désert et il n’est personne pour nous entendre, sinon les mirages à l’horizon, les nuées de sable prises dans la touffeur de l’air, le souffle de l’Harmattan qui se joue de nous et concourt à notre perdition.

   Mon corps, t’en souvient-il de tes premiers faux-pas, de tes minces altérations qui prenaient vite la dimension d’un drame ? Certes ton jeune âge justifiait cette plainte infligée par quelque douleur qui te submergeait vite. On est si fragile dans la première éclosion de soi ! Ce que tu connus, qui te chagrina, cette floraison à fleur de peau, ce subit bourgeonnement qui semblait ne pouvoir t’appartenir que par défaut. Ou bien par excès ? La formule serait plus exacte. Donc ces verrues qui parsemaient tes genoux et dessinaient l’étrange territoire d’une terre avec ses excroissances, ses retraits. Pensais-tu alors au sol lunaire, à sa surface boursouflée de cratères, à ses reliefs sculptés par la chute des météorites ? Oui, vois-tu, j’emploie la métaphore pour introduire un peu de poésie dans le mal. C’est je crois, le recours essentiel dont nous disposons pour combattre nos peines, faire reculer les ombres. Je sais combien alors tu avais aimé tes longues ablutions dans ces eaux thermales qui sentaient le soufre. D’abord elles te déplurent, mais tu t’y accoutumas bien vite car ce bain de chaleur te régénérait - y retrouvais-tu la douceur amniotique d’avant ta naissance ? -, ce bain de tiédeur calmait tes démangeaisons et, petit à petit, le mal cédait du terrain, tu retrouvais ce lisse de l’épiderme qui était ta nature première.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette peur qui t’envahit, de ce froid qui te parcourut, paradoxalement, de la tête aux pieds lorsque, craquant une allumette pour allumer le feu dans la cuisinière, de retour de l’école, avant que les parents n’arrivent, un brusque retour de flamme projeta en ta direction mille étincelles plus vives qu’un soleil ? Tu ne dus ton salut qu’à la vivacité de ta jeunesse. Un bond en arrière t’évita le pire. Les cils et sourcils avaient pris l’aspect de broussailles léchées par un vif incendie. Tu en fus quitte pour une belle frayeur. Depuis ce temps-là, tu te méfies du feu, tu l’évites, sauf quand il est discipliné, qu’il fait son beau rougeoiement dans l’âtre où pétillent les bûches.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette douceur maternelle - « la joie venait toujours après la peine », disait le Poète Apollinaire -, ce corps à corps dont tu rêvais qui était pareil à une ‘re-naissance’. Oui, retrouver la mère c’est renaître. Å soi. Å elle. Dans le geste unique d’une même félicité. Enfance de mon corps, tu n’étais que cette attente de recréer l’unité dont ton avant-naissance avait été le lieu. Un corps dans l’autre. Un être inclus à même un être plus grand. Le mystère d’une rencontre qui ne peut encore porter de nom. Toujours les choses essentielles indiquent la marque de l’indicible. On est soi plus que soi dans l’immédiateté du surgissement. On arrive à soi dans la présence attentive de l’autre. Alors il n’y a encore nulle fêlure, nulle faille par où disparaître et connaître l’entaille de l’angoisse, faire se lever la silhouette tremblante du doute.

   Mon corps, celui qui lui faisait écho, qui amplifiait son sens, j’en sens encore les étranges ondes en qui je suis, cet esprit qui, toujours, cherche ses attaches terrestres, fait l’inventaire des polarités au terme desquelles il trouvera un abri dans la vastitude de l’exister. Corps de la mère, corps-fanal dans la lumière duquel se déploie la spirale de mon propre destin. Jamais ne sont oubliés, cette onctuosité, cet amarrage narcissique, ce lieu immémorial qui dessinent nos contours les plus réels, les plus fondateurs de notre conscience. Toujours nous sommes en dette de ce qui illumina la bannière ouverte de nos jours.

      Mon corps, t’en souvient-il de cette proximité du père, rassurante, levée sous tous les horizons, sculptant à même ta ductile matière les lois du devenir ? Oui, tu étais infiniment malléable, disposé à accueillir la pluralité des formes dont, cependant, une seule te convenait, pour la seule raison que tu ne pouvais être multiple, seulement ramassé en ton être. Là était le rôle du père, de te servir de guide, d’orienter tes pas dans la jungle existentielle. La mère était existence de douceur, le père existence de nécessité. Déjà tu savais bien différencier les rôles, adresser tes demandes à l’un ou à l’autre selon leur nature. Tu te souviens de la douce rigueur du père, de sa bienveillance, de la braise qu’il dressait devant toi afin que, la reconnaissant, un signal te fût donné qui te servît à t’orienter dans la vie. Il y tant de courants, de desseins contraires, tellement de Charybde et Scylla dans lesquels, toujours, la chute est possible ! Tu aimais, mon corps, le contact un peu distancié du père. Tu aimais effleurer les picots de barbe de son visage, humer son odeur de tabac, sentir la force de sa précieuse présence. C’était un peu comme si une partie de son énergie fluait en toi au simple motif d’un mimétisme. N’est-ce pas étonnant ceci, cette belle complémentarité des êtres, cette osmose à distance, ce versement d’une conscience dans l’autre d’un fluide imperceptible, à nul autre pareil ?

   Mon corps, t’en souvient-il de ce que je nommai pour toi ‘L’expérience du Rocher maritime’ ? Car tu ne parles pas, du moins en mots. Tes mots sont des mouvements, des sensations, des tressaillements, des frissons que je tâche d’interpréter à ma manière sans toujours pouvoir préjuger de leur pertinence. Mais nous sommes un couple uni, n’est-ce pas ? Nous naviguons de conserve depuis si longtemps ! Je suis sûr que tu vas retrouver ton émotion d’antan, qu’un lieu va surgir dans tes fibres, qu’en elles tu sentiras se lever un soleil printanier, que ta nudité en plein ciel, sur ce tapis d’herbe tout en haut du Rocher, te sera familière, que rien ne te distraira de toi-même.

   C’est ceci la grande et ineffable beauté du ‘sentiment océanique’, lorsque, en toi, il dessine ses amples flux et reflux. Tu es en toi, hors de toi. C’est comme si ton regard, au terme de quelque vertu ascensionnelle te surplombait de toute la hauteur de son omniscience. Tu te vois regardé par ta propre vision. Tu es enveloppé en même temps que ta conscience procède à un étonnant élargissement de qui tu es. Tu es en toi, déporté de toi. Tu es rattaché à cette terre sise plus bas, à cette plaine d’eau qui ruisselle sous le soleil, à ce sentier littoral qu’empruntent de rares marcheurs, au vol blanc des goélands, à leur cri de gorge qui glisse infiniment dans les lames d’air. Tu es relié à la vaste émergence du ciel, aux nuages hauturiers pareils à des poèmes se levant de quelque origine inaperçue, enfin tu es relié à ton propre socle de chair, tu te fonds à même ton ombilic, cet œil archaïque qui indique le lieu de ta provenance, celle de tes ancêtres, et au-delà celle du peuple immense des hommes de la Terre. Oui, mon corps, je te sens frémir à des lieues de ce qui fut, à des distances temporelles indéfinissables. C’est là la force inépuisable de la réminiscence que de pouvoir faire se fondre en un identique creuset ce qui fut, sera et se donne comme présent, ici et maintenant, dans l’événement singulier qui m’octroie ma place à jamais dans le concert du monde.

      Mon corps, t’en souvient-il des originaires émois qui te portèrent sur les fonts baptismaux de l’amour ? Les premières rencontres, les premières liaisons, la découverte du corps autre en tant que ta propre complétude ? Oui, j’en suis sûr, tout ceci ne peut qu’être gravé au fer rouge en toi, dans le pli le plus secret de ta matière, mais aussi en moi dans les archives vives qui me tissent et me disent, jour après jour, les mots de ma fiction. Nous sommes, tous les deux, les motifs au gré desquels s’écrit notre histoire. Ton histoire de chair se décline-t-elle selon des prénoms aimés dont, par pudeur, tu tairas les noms ? L’Autre, l’Aimée qui te révéla à toi, n’est-elle encore présente dans tes gestes actuels ? Ce qu’elle aimait en toi : une façon de rêver, de parler en soupesant tes mots, une façon d’aimer et de donner acte au plaisir, de héler le désir, d’en faire le lieu d’une fête, parfois d’une cérémonie simple mais riche d’attraits multiples.

   L’as-tu bien perçu, mon corps, nous sommes une généalogie de ressentis, un palimpseste d’actes vécus qui brasillent au loin mais jamais ne s’effacent, une pluralité de signes comme dans les pages d’un livre, le nôtre qui est le bien le plus précieux de notre bibliothèque. Est-il venu le temps de tourner les pages ? De redécouvrir qui nous fumes dont, aujourd’hui, nous sentons l’émergence dans les strates de notre mémoire, mais aussi en toi mon corps, toi qui portes sur la surface de ta peau les stigmates d’une souffrance, quelques plaies vives non encore refermées, mais aussi les empreintes d’un bonheur dont nul acide ne pourra dissoudre le rayonnement. C’est curieux, tout de même, la magie d’une existence, tous ces mondes que nous avons traversés qui, identiquement, nous ont traversés. Nous sommes au confluent de milliers et de milliers de choses dont nous n’avons même plus le souvenir. Pourtant il ne fait aucun doute que toi, mon corps, tu en as archivé le peuple immense des caractères quelque part dans la nuit qui t’habite. Si moi, esprit, je témoigne parfois, d’une certaine amnésie, toi tu n’as rien oublié. Aide-moi donc à être qui je suis en totalité. Sans toi je n’aurais nul à voir, nul à aimer et j’errerais infiniment sur ma périphérie sans en connaître le centre. Aide-moi à marcher, je t’aiderai à penser !

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 08:44
Bien plus haut que soi.

« Extase ».

Œuvre : André Maynet.

 

   L’air est gris, bas, comme tissé d’une indicible chaleur. Sur le sol de sable convulsé (des traces de pas s’impriment, pieds humains mêlés à des piétinements d’animaux), il y a une manière de clameur souterraine, une douleur fissurant le sol d’où rien ne s’élève qu’une parole confuse, une sombre mélopée. Est-ce la rumeur des esclaves dans les champs de canne à sucre ? Ou bien des chants venus de la terre, là où le bouillonnement de lave fait son feu continu ? Ou bien encore le songe d’un enfant voyageant, à fond de cale, dans le ventre du brick cinglant sous la plume du Capitaine Mayne Raid ? C’est une telle confusion que de tâcher de lire l’illisible, que de s’essayer à deviner ce qui paraît dénué de sens parmi les galimatias de la langue terrestre et les plis infinis du doute. Rien ne s’élève qui dirait le dégagement de soi de la meute des apparences, rien ne dissipe le mirage qui fait ses éblouissements dans le puits profond des pupilles. Alors on cligne des yeux, on met sa main en visière au-dessus des arcades des sourcils, on plisse les paupières et la vue s’étrécit et le regard n’est plus que cette fente sur l’œil du saurien, à peine une meurtrière feuilletant quelques images indécises du monde. Terrible, tout de même, de ne pouvoir saisir du paysage que quelques strates d’ennui qui, d’elles, ne disent rien que la fermeture et le proche néant. Le sable est semé d’empreintes pareilles aux écailles de silex, aux nucléus, aux échardes de pierre qui sèment les plateaux en bordure de la Mer d’Arabie. Un éparpillement qui ne dit le passé qu’à l’aune du délitement, du vestige, du fragment, mais ne dit rien du présent et, à plus forte raison, de l’avenir. Seule connaissance possible, ce genre de puzzle dont rien d’autre n’est à tirer que le constat de son absence. On est là, comme des archéologues impuissants, les mains en battoir et les yeux rivés sur un sol refermé sur sa propre indigence à être. Et l’on ne voit même plus, dans le brouillard de l’imaginaire, les animaux assoiffés près du puits à balancier, la poulie de bois usé, la ligne d’horizon que mange un ciel privé de lumière.

Voilà, on est sorti de l’enchevêtrement, on s’est hissé depuis l’incompréhensible jusqu’à une aire dont on sait déjà qu’elle tiendra un langage plus clair, ouvrira la possibilité d’une vision, inscrira un dialogue habillé de quelque clarté. Ici s’arrête le sable dans sa fureur de tout dissimuler à la saisie de la conscience. Une route de bitume file tout là-haut en direction du ciel. Elle nous dit la présence des hommes, leur volonté de figurer dans l’ouvert, de tracer dans l’inconnu les espaces heureux de la clairière. Les lames des palmiers flottent haut dans l’air chargé d’embruns, la mer est si proche dont on entend la belle symphonie. Ici et là des enclos où vivent les nomades avec leurs bêtes, leurs outils, les dromadaires aux larges pattes grâce auxquels ils sont les seigneurs du désert, puis les hommes fiers qu’entoure l’ample daara blanche pareille à un cercle d’écume. C’est à peine si l’on voit leur allure, leur progression tellement elle est confondue avec la dune, la brume solaire, les filaments des étoiles lorsque la nuit fait sa tache d’encre du nadir au zénith. Tout est si léger, si aérien et l’on croirait un souffle imperceptible de l’alizé ou bien la respiration de l’harmattan si près de basculer dans le sommeil.

On est arrivé au sommet de quelque chose, on ne sait pas très bien quoi mais, soudain, on se perçoit si éthéré et c’est comme si on vivait avec la simplicité de la jarre, pareil au col harmonieux d’une amphore, à la douceur d’un marbre antique dans la lumière d’un musée. Tout se déplie infiniment et l’on sent, à l’intérieur de soi, un immense flottement, on entend le chant d’une source originelle, on se perçoit comme sur le bord d’une margelle avec, au-dessus de sa fontanelle le glacis d’un azur. Mais qui est donc cette femme-oiseau à la vêture blanche immensément étendue, aux ailes telles un cristal, au bouquet de fleurs qui tisse l’air de ses notes parfumées, quel est ce tintement d’un songe qui parcourt à la vitesse de la lumière les contrées célestes ?

En bas, tout en bas de l’irréelle scène se tient Béatitude, Contemplative qu’à notre tour nous découvrons dans un genre de stupeur. D’elle nous pensions la consistance de rêve, la texture d’une gaze onirique, la fragilité d’une dentelle, jamais la possible réalité, le surgissement parmi le peuple des Egarés et des Incrédules. Pourtant Divine est bien là dans sa posture si naïve, si naturelle, si extatique que nous la croirions venue d’un outre-monde, d’une planète si éloignée que nos yeux humains ne pourraient même pas en envisager quelque esquisse approchante. De quoi est-elle saisie qui la porte au-dehors d’elle dans cette manière de figuration mystique, lieu ordinaire de la sainte, de la possédée ou bien de qui connaît la folie en son intime ? Les frontières sont si floues qui, du génie, basculent dans la chimère, dans la phantasia où souffle le vent délétère du néant. Et pourtant nous la sentons si proche de nous dans son éloignement. Insoutenable tension dont nous nourrissons notre espérance de la voir toujours, de ne la toucher jamais, de la deviner éternellement.

   L’ovale du visage est si beau qui nous dit la pureté, la noblesse du sentiment, la muette supplique en direction des étoiles, ces métaphores d’une connaissance à toujours faire sienne, réalité lointaine, impalpable, comme le vol du désir dans l’âme de l’amante. L’abri des cheveux, cette inapparente résille, ce voile discret effleurant à peine le masque blanc du mime ne fait son buisson de cendre qu’à mieux nous indiquer la nécessité du rêve, sa disponibilité, la demande de sa constante efflorescence par laquelle, sans doute, nous nous approchons de nous avec la plus juste visée qui soit. La bouche, ce feu atténué qui nous parle la belle langue de la passion. Les lèvres, cet arc entr’ouvert qui met en relation l’intérieur et l’extérieur, cette porte médiatrice du langage, il nous semble l’entendre adresser au ciel une incantation dont jamais nous ne percerons le secret, dont seulement nous devinerons la subtile harmonie, ce poème tendu dans l’aire souple du silence. La colline des épaules, cette falaise telle une Albion suspendue au-dessus du vide, nous en éprouvons la subtile courbe, nous y demeurons par la pensée, pareils au fier goéland glissant ses plumes blanches dans la démesure du ciel.     Plus bas, l’éminence d’une gorge si discrète, on en devine les aréoles qu’on croirait être de faibles signaux perdus dans la trame d’une brume. Insaisissable. Jamais nulle extase ne saurait s’enfermer dans quelque nasse que ce soit. Son essence est faite d’une admiration sans limite, mais aussi se devinent en elle, dans l’architecture de son être, aussi bien la peur, la stupeur, la transe, toutes dispositions grâce auxquelles échapper ou bien tenter de s’affranchir d’une réalité aux angles vifs, aux violentes morsures, aux attaques sournoises. Entourant le cou, ceinturant l’éminence du torse, un lacet de cuir est là pour seulement nous rappeler la lourdeur des contingences, la nature de geôle dont l’existence est la troublante allégorie alors que, levant les yeux au ciel, nous implorons la délivrance. Qu’y a-t-il qui s’inscrit sur le ventre des nuages comme signes de notre liberté dont l’extase serait l’incontournable véhicule : la foi ; le visage absent de Dieu ; l’art en ses multiples œuvres ; l’épiphanie de l’amour, ce mirage dont l’absence est une brûlure ; la persistance des Idées immuables et éternelles que notre âme contemplerait comme son propre reflet ? Il est si exténuant de penser dans l’opacité de l’heure et nos mains sont ouvertes sur le Rien, seule fin que la félicité nous promette en guise d’accès à un savoir immédiat. Celui-ci est-il envisageable en quelque manière ? Ne sommes-nous pas, en notre fond, que des quêteurs d’Absolu ? Mais qui apaisera donc nos tourments ? Il est di difficile de voir parmi les mirages du désert et les tempêtes de sable. Si difficile !

Partager cet article
Repost0
13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 09:21
Le rêve prémonitoire de Léna.

Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

  

   Léna-du-Lac.

  

   Le lac est grand, aux parois vertigineuses, pareilles au cône d’un volcan. Sur les bords la terre est craquelée, disposée en damiers aux couleurs de métal. Tout en bas l’eau bouillonne comme attisée par un feu invisible. Peut-être une forge mystérieuse. Peut-être des éruptions magmatiques qui font leurs sourdes traînées dans la roche semée de bulles. Des souches aux formes animales flottent par endroits, parfois se renversent, plongent dans la masse visqueuse. Bondes suceuses qui engloutissent toute manifestation d’être.

   De grands trous par lesquels la meute liquide s’écoule avec un bruit de râpe, d’inquiétants borborygmes, des clameurs sans fin. Trous dans la densité de la nappe. Tout demeure en suspens tout autour, gouffre laissant voir la désolation de l’abîme, la perte de la présence dans d’abyssales fosses. Parfois des geysers qui fusent dans l’air, précédés d’un sifflement lugubre. Rien ne tient. Tout se fragmente à l’infini. Terre-puzzle qui ne reconnaît plus sa topologie, qui acquiesce aux ordres impérieux venus d’on ne sait où comme si un outrageux destin en avait décidé la marche. Aveugle. Obstinée.

 

   Léna-des-vestiges.

 

   Village. Ancien. Vétuste. Isolé. Décor de cinéma ou bien de théâtre. Zones périphériques. Faubourgs lépreux. Murs lézardés, semés de crevasses, parcourus d’aires de ciment desquamé. Une rivière se fraie un chemin parmi les accumulations de galets usés. Des fabriques à moitié ruinées dressent ici et là leurs étiques châteaux de cartes. Murs de briques à claire-voie, volées de poutrelles suspendues dans la poussière grise. De grandes entailles laissent voir d’antiques métiers à tisser avec leurs porte-fils décharnés, leurs navettes inutiles, leurs peignes aux dents ébréchées.

   Par les fentes des vitres s’engouffre un vent maléfique qui fait bouger les cintres, se balancer les poulies, s’entrechoquer les cônes de tôle des anciens luminaires. Architecture de désolation et de mort qui ne laisse plus éprouver, de son ancienne réalité, que quelques nervures battant l’air, limbe au sol écartelé par l’implacable usure des ans. On croirait les restes d’une banlieue qu’une explosion aurait dévastée. Plus rien ne tient que ce squelette dressé le long de sa propre confusion.

 

   Léna-des-Ruines.

 

   Sous le ciel cloué de chaleur (de grands éclairs blancs rayent le ciel), l’immense rocher pyramidal qui porte la Citadelle est semblable à la physionomie d’une termitière. Des creux partout. De sombres excavations. Des trous comme dans une meule de gruyère. Quelques arbres rongés par la mousse, recouverts de lichen lancent dans l’espace leurs bras efflanqués. On pourrait aussi bien atteindre sa cime de l’intérieur, longeant les galeries humides, rampant le long de margelles étroites, contournant des résurgences liquides.

   Alors on arriverait au centre de la Citadelle. On la verrait du dedans avec ses enceintes découpant sur le vide ses pans chancelants, ses tours de guingois, sa chapelle ouverte à tous vents, son moignon de donjon, ses barbacanes aux merlons tailladés par les assauts du temps. Sa lourde porte de bois dont il ne demeurerait que quelques traverses, des clous forgés, des ferrures faisant leurs angoissants hiéroglyphes.

 

   Confluence des rêves de Léna.

 

   An centre de ce feu onirique, de cette déflagration d’images vides, chancelantes, constituées de trous et de riens, de pertes et de manques, de disparitions et de vertiges, Léna s’est tenue toute la nuit dans l’attitude d’une visionnaire. Elle n’était nullement présente au bord du lac, pas plus qu’elle ne visitait les vestiges des anciennes fabriques, ni ne hantait les pans de murs hallucinés de la Citadelle.

   Elle était extérieure à tout ceci mais nullement absente à ce qui s’y déroulait, s’y jouait en creux, pourrait-on dire, de la mesure exacte de la condition humaine. Car Lac, Vestiges, Ruines se donnaient comme écho des préoccupations et des angoisses de la Voyeuse. Toute cette présence-absence, tous ces manque-à-être des choses se superposaient aux siens, à cette étrange vacuité qui courait à bas bruit au-dessous de sa peau, gagnait les faisceaux de muscles, s’infiltrait dans les tubes creux des os. Toute une pantomime se déroulant sur une scène que les acteurs auraient désertée. Il n’y aurait plus que les tréteaux, les treillis des passerelles, les rangées de cintres, la toile de fond sans paysage, le rideau faseyant dans le vide, le trou du souffleur devenu mutique.

 

   Un jeu de miroir réciproque.

 

   Jeu éternel de renvois de la présence humaine au monde, du monde à la présence humaine. Hommes, Femmes toujours intégrés, corsetés, noyés dans le mouvement des choses, plongés dans leur lexique, entraînés dans leur sémantique. Aussi bien du sens. Aussi bien du non-sens. Hommes, Femmes, toutes présences toujours prises dans un mouvement spéculaire. Je reflète le monde comme il me reflète. Continuelle activité de projection, éternelle manifestation de mon égoïté en direction de cette altérité qui se donne à voir tout en me constituant, en m’accomplissant en tant que celle que je suis, envers et contre tout.

   Le vide que j’éprouve en moi comme une privation n’est jamais que la vacance mondaine qui se rapporte à mon propre questionnement. Je suis toujours auprès du monde, jamais séparée. Le Sujet faisant face à un Objet n’est que l’invention objectivante de la modernité. A moi seule je constitue un monde qui n’est « autre » précisément que ceci ou bien cela que je vois du monde, qui parle en son langage alors que j’emploie le mien à le mieux saisir.

   Mais quelle image donc nous permettrait de mieux cerner cette réalité relationnelle que celle du chiasme, cette « disposition en croix » qui ne doit pas se laisser lire seulement selon son aspect topologique mais en tant que signification interne d’une réalité que se donne à chaque fois entre deux entités et les unit en raison même d’une affinité, d’une rencontre, d’un univers communément partagés. C’est ici au sein du nœud, dans la confluence que surgit le point focal d’une mutualité, d’une coalescence des destins. Du monde. Du mien.

Le rêve prémonitoire de Léna.

Chiasme.

Encre de Chine.

Œuvre : Isabelle Antoine.

 

 

 

   Léna-en-son-miroir.

 

   « Miroir » est ici l’interprétation métaphorique-symbolique de cette plaque de métal auquel Léna fait face. Or, ici, « faire face » veut simplement dire « donner visage » à une chose. Aussi bien à cette surface qui me visite à l’aune de son étrangeté. Aussi bien à cette réification, à cette chose que je deviens moi-même, confrontée au monde nu, vertical, abscons de ce qui semblerait ne jamais pouvoir recevoir de signification ultime.

   Comment, en effet, faire coïncider deux univers aussi étranges sans tomber dans la subjectivation de l’objet, sans se précipiter dans l’objectivation du sujet ? Il faut se résoudre à penser en chiasme, à affecter aux deux représentations une valeur symétrique, à savoir que la présence de Léna en cet instant précis ne peut recevoir de réponse que de l’objet qui la toise, de la même façon que l’objet-plaque-miroir n’aura de sens immédiat qu’à être confronté à qui l’a en vue, à qui le détermine.

  

   LES ENJEUX ou les EN-JEU :

 

   Pour un instant devenons Léna confrontée à cela même qui la questionne en son fond, la trouble, la laisse dans l’indécision d’elle-même.

 

   « Je suis cette figure qui cherche et ne trouve point. Que découvrir, en effet, hors cet espace hostile qui se dresse à la manière d’une confondante énigme ? Y aurait-il seulement un reflet, une clarté, l’esquisse de qui je suis me revenant de droit, me disant la singularité de mon être. Mais non, tout est confusionnel, tout est brouillé, tout est illisible et il me semble retrouver ces images fuyantes, imprécises, déstructurées, fragmentaires des rêves qui ont fait de ma traversée nocturne une toile criblée de creux, tout existant sur le mode du fragment, de la parcellisation, du manque, de la disparition, de la déconstruction comme si, après l’épreuve, au réveil, ne devaient subsister de mon être-onirique que cette dentelle, ce réseau de fils lâches, cette tapisserie dans laquelle n’apparaîtraient plus que les lignes d’un plan, non la beauté achevée d’un édifice, non le rayonnement d’un temple avec, gravé en son fronton, la lumière d’une possible joie ».

 

   Méditations annexes. 

 

   Le désarroi de Léna est palpable comme pourrait l’être celui d’un individu en voie d’achèvement, dont le Démiurge n’aurait encore nullement façonné les outils devant la porter au monde : l’entièreté d’un corps avec sa belle autonomie, son harmonie inépuisable, sa grâce, son devenir empreints de lumineux projets. Ce qui est demeuré dans l’inaccomplissement, ceci : le métal-miroir, taché, parsemé de rouille, griffé à maints endroits ne pouvait « refléter » en toute hypothèse qu’une anatomie privée de ses prédicats essentiels. Une partie du visage, un buste s’effaçant à même sa présence.

   Le rêve, double halluciné de la vision spéculaire n’a reproduit du réel qu’un spectacle tronqué, inachevé, l’Artisan ayant remisé ses gouges avant que l’œuvre ne soit achevée. Conséquence : mortel ennui de n’être qu’une forme en devenir, non une réalité-humaine en possession de l’entièreté de ses attributs. Rêve-Plaque ont tout déstructuré. Rêve-Plaque se sont arrêtés en chemin, ne laissant qu’ornières et fondrières, nids de poules et crevasses par lesquelles faire se conjoindre, pour le Sujet, perte de soi et sentiment d’incomplétude.

   Léna, privée d’un regard synoptique qui l’eût conduite à la perception du Soi en tant que totalité se vit dans la forme d’un corpuscule, d’un éclatement auxquels il semble bien que son air résigné la condamne. Le visage n’a plus de place où croître, de projet à habiter autre que celui d’un tragique enfermement. De la confrontation de la chair et de la matière ne peut résulter que le mur hauturier de l’absurde, sorte de mythe se Sisyphe en acte. Ici la plaque têtue, hostile, intervient en lieu et place du rocher comme preuve irréfutable du nihilisme accompli. Après cela, sans doute n’y a-t-il plus autre chose à penser que l’espace du Rien. Ou du Néant, ce qui, bien sûr, revient au même.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 09:06

 

Je cherche l'homme.

 

 jcl-h.JPG

 Diogène par Jean-Léon Gérôme, 1860,

 

Walters Art Museum (Baltimore)

 ***

 

  Diogène avait quitté les rues d'Athènes de bon matin, seulement vêtu de son tribôn couleur de terre, grand manteau dont il ne se séparait jamais, l'utilisant pour improviser le lit de  sa couche dans la jarre qu'il habitait, là où ses auditeurs venaient écouter ses discours. Il tenait dans la main gauche son habituel bâton de marche alors que sa légendaire lanterne l'éclairait d'un faux-jour dans la lumière neuve de l'aube. Les Athéniens, à cette heure matinale, dormaient encore dans le frais de leur demeure et la cité reposait dans le calme. Calme que Diogène s'ingéniait à troubler, criant à tout bout de champ, à qui voulait bien l'entendre une phrase qu'il tenait pour importante :

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Et, disant cela il frappait les dalles de pierre d'une façon aussi régulière que le battement du métronome. Quelques bons citoyens  tirés de leur sommeil par le vacarme du Cynique apparaissaient dans le cadre d'une fenêtre, visages hirsutes, puis disparaissaient aussitôt dans l'ombre de leurs demeures.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Diogène ne se lassait pas de ressasser son antienne, comme si sa vie en eût dépendu, s'éclaircissant parfois la gorge d'une goulée d'eau fraîche puisée à sa gourde. Diogène, en effet, ne se distrayait jamais de la tâche qu'il s'était fixée et, ce jour-là, il cherchait l'homme, avec le secret espoir d'en trouver enfin un. Car, vivant au fond de sa jarre, s'il rencontrait de nombreux spécimens de l'espèce humaine, il n'en trouvait aucun qui le satisfit pleinement. Mais sans doute son exigence était-elle démesurée ou bien demandait-il à ses pairs de témoigner d'un héroïsme dont ils paraissaient, pour la plupart, faire l'économie. Certains étaient égoïstes, d'autres pleutres, d'autres peu enclins à la morale ou à l'accueil de leurs prochains et en tant que Philosophe, il ne pouvait se contenter de confier le genre humain à de si piètres destinées. C'est pour cette raison qu'il battait la campagne afin de trouver le Sujetde sa quête.

  Le soleil commençait à faire sa course arquée dans le ciel et les collines  s'animaient de quelques mouvements. Bientôt il aperçut quelques Bipèdes qui se rendaient aux champs, une houe sur l'épaule. Il croisa des cultivateurs, il rencontra des bergers, leurs troupeaux de chèvres et de moutons; il croisa des pèlerins qui se rendaient sans doute à quelque temple; il croisa des porteurs d'eau, de jarres d'huile, des porteurs de pierre se disposant à bâtir une demeure; il croisa des mendiants une sébile à la main; il croisa des sourciers en quête d'eau; il croisa des meuniers portant des sacs de farine, des forgerons allant livrer des outils sortant de la forge, des potiers chargés d'amphores ventrues et de plats de cuisine; il croisa des charpentiers et leurs troncs mal équarris, des artistes dessinant des ramures d'oliviers; il croisa des citoyens sans métier identifiable, des chemineaux, de probables aristocrates, des poètes versifiant sur la beauté de la nature, des philosophes sans doute versés dans quelque panthéisme; il croisa donc toute une théorie d'Existants auxquels il demanda, sans coup férir et avec la même force de conviction:

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Il ne s'attira que des regards étonnés, des physionomies fermées, des attitudes interrogatives. Les hommes - car il s'agissait bien d'hommes de chair et de sang -, semblaient ne pas comprendre en quoi consistait la démarche de Diogène-le-chien. Hommes,ils l'étaient aussi bien dans leur anatomie que dans l'exercice d'un métier ou d'une disposition à la finitude. Certainement, ils ne pouvaient penser au sous-entendu philosophique du penseur de Sinope, lequel remettait en cause ce fameux "l'Homme" platonicien, cette Idée, cette Forme pareille à une essence brillant au firmament de la pensée; les hommes terrestres, inclus dans le sensible, n'en étant que de pâles copies. Par sa question itérative, Diogène voulait métaphoriser l'impossibilité de "l'Homme" - cette pure abstraction -, à figurer parmi "les hommes"concrets dans lesquels s'inscrivait, à tout jamais, la loi irréversible de l'entropie par laquelle leurs destins étaient scellés.

 

  Cependant qu'il marchait et qu'il commençait à gravir la pente qui l'amènerait au sommet d'une colline d'où se découvrait Athènes et le bleu infini de la Mer Egée, Diogène avait perdu le sens de sa question philosophique, ne cessant cependant de répéter son antienne aux quatre vents :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Là où il était arrivé ne soufflait qu'un air acide et froid, qui n'invitait guère à la contemplation ou bien au dialogue, fût-il platonicien. D'ailleurs, comment l'instaurer ce fameux dialogue, comment créer les conditions d'un colloque singulier, alors que l'on est seul, au sommet d'un monticule de terre, près du ciel, avec la mer immense à l'horizon la lumière intense du soleil et, tout en bas, le quadrillage anonyme de la cité, sa géométrie abstraite ? Nul homme n'était là, Majuscule ou bien minuscule, éternel ou bien mortel, sauf le flottement dans l'air du tribôn pareil à une voile échouée en plein éther. Le Philosophe de Sinope était là, au bout de la terre, tenant son bâton dans sa main droite alors que sa main gauche, hissant la lampe à hauteur de son visage, faisait son mince crépitement de flamme. Le jour baissait bientôt, portant avec lui des ombres déjà longues, virant à l'outremer. Diogène hissa la mèche de la lampe qui répandit autour d'elle un crépuscule hésitant. Il commença à redescendre les degrés de la colline, ne cessant de répéter la formule magique qui, maintenant s'était vidée de son suc :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  A mesure que Diogène redescendait les degrés de la colline, c'était comme s'il s'était obligé à faire sienne la dialectique descendante de Platon. Plus il progressait, plus il quittait les hauteurs de L'intelligible, là où le Soleil vivait encore d'un merveilleux éclat, pour plonger dans la stupeur sombre et étroite du sensible, de son étroitesse, de son absurde contingence. Les hommes qu'il avait aperçus lors de son ascension avaient subitement disparu, comme absorbés dans la toile d'encre de la nuit.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  La complainte de Diogène, parmi les rumeurs de la campagne, ne s'imprimait guère sur les choses qu'à titre d'une dérisoire brise existentielle. Les bergers, les potiers et autres forgerons étaient maintenant attablés autour de quelque repas qui leur restituerait l'énergie que le labeur leur avait ôtée. Athènes s'apprêtait à vivre ses derniers fastes à l'abri des façades que fermaient de lourdes portes de bois. L'agora ne bruissait plus d'aucun échange et les rumeurs sophistiques s'étaient éteintes comme des brandons recouverts de cendre. Déjà beaucoup dormaient, hommes malgré eux dans le sommeil qui étendait ses larges ramures. Sans doute quelques lettrés, ou bien des poètes faisaient-ils un tour du côté de l'Intelligible au terme de la dialectique ascendante que le rêve mettait en place à leur insu.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Diogène, maintenant, était arrivé au dernier palier qui le reconduisait à sa condition sombrement végétative, entouré de ses chiens qui, désormais seraient ses seuls interlocuteurs. Dévisageant sa lanterne comme il l'eût fait du plus fidèle de ses compagnons afin d'y trouver une once de réconfort, le Philosophe sut, tout à coup, irrémédiablement, que son sort était scellé à cette jarre qui constituait son univers, à cette absence définitive, aussi bien de l'Homme en tant que condition suprême, que des hommes considérés à l'aune de leurs contingences. Là, au pied de ce temple qui contenait l'image du dieu, sur les dalles de pierre, visibles métaphores d'un destin scellé d'avance, Diogène savait enfin qu'il n'avait jamais été que le seul homme sur terre, que les autres hommes n'étaient que des illusions reflétées par son esprit incandescent ou bien des ombres  que sa lampe projetait sur la mur de quelque caverne. Cette célèbre "allégorie de la caverne", il la portait en lui sans même en ressentir le travail souterrain qui traversait son âme à la vitesse des comètes. C'était comme une racine surgissant du sol qui vous emportait bien au-delà de vous. Diogène n'avait jamais brandi sa lanterne au hasard des rues, proférant sa phrase comme on élève un étendard, sans bien en saisir l'urgence. Chercher l'homme, n'était que l'amener à briser les chaînes qui le retenaient esclave au fond de la caverne, alors que le Bien souverain, sous l'espèce du Soleil, brillait des mille feux de la connaissance, diffusait la couronne de la vérité dont les hommes devaient se saisir afin de devenir cet Homme  universel dédié à la contemplation de la beauté.

  Diogène, fatigué par les émotions de la journée se sustenta d'un repas frugal, s'allongea dans les plis de son tribôn, entouré de ses chiens fidèles alors que la nuit coulait autour de la jarre pareille aux hésitations de la pensée avant qu'elles ne trouve son lit. Dans le ciel, les étoiles faisaient leurs trous d'épingle; la Lune sa traînée blanche. Les songes se répandaient partout sur l'ensemble de la terre, envahissant la moindre parcelle cédée par la conscience. Les hommes, endormis, avaient renoncé à tout questionnement et leur imaginaire flottait dans le ciel comme une voile portée par les ombres prolixes de la nuit.

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

     La supplique de Diogène parcourait l'espace infini du ciel en faisant ses étoilements libres dont on ne savait plus très bien l'origine. Peut-être était-ce l'homme qui, dans un sublime face à face se posait la question à lui-même, comme si, de toute éternité une telle question n'eût jamais trouvé d'épilogue ? Peut-être était-ce, simplement, le temps qui s'interrogeait sur la place de l'homme en son sein : fugacité de l'instant ou bien mesure de l'éternel retour du même ? Ou bien l'espace cherchant un lieu dans lequel faire sens ? Ou bien Ève en quête d'Adam ? Ou bien le langage cherchant dans l'Existant une possible assise ? Vraiment personne ne pouvait savoir et le ciel faisait tourner ses étoiles en attendant que le jour vienne clore cette éternelle énigme :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Considérations post-fictionnelles : Au terme de cette fiction philosophique, il convient de se questionner, ce qui est toujours la tâche de la pensée. Et ce questionnement, bien évidemment, nous concernera en propre, comme il s'adressera à l'ensemble des humains pour lesquels "il en va de leur être"sur la courbure de la terre. Ne serions-nous pas des Diogènedavantage attirés par l'immédiate présence "des hommes", à savoir une relativitéhautement préhensible, plutôt que de nous contraindre à nous saisir de cette image de "L'Homme", cette manière d'absolu dont nous ne percevons que quelques éclairs à l'aune de notre trop brève intellection ? L'absolu- cette chimère -, nous n'en aurons guère d'idée plus précise qu'en convoquant tout ce qui transcende les catégories habituelles de l'exister afin de se diriger vers une compréhension de l'Être. Mais que l'on n'aille pas se méprendre. La Majusculeà l'initiale de l'Être ne fait nullement signe en direction d'une quelconque divinité, pas plus qu'elle n'indique la présence de Dieu. Plus qu'une simple fantaisie typographique, les amateurs de philosophie y repéreront la trace du passage de la catégorie de l'ontique à celle de l'ontologique. Toute chose parvenue en son être est si proche de ses fondements, de son origine qu'elle ne s'illustre plus qu'à titre d'essence. C'est donc de sublime dont il est question.

  Et maintenant si l'on revient à l'absolu, on en trouvera les efflorescences dans l'Art et ses œuvres, dans l'Histoire lorsqu'elle porte les grandes civilisations, dans la Politique faisant de chaque citoyen un homme libre, dans les apparitions majestueuses de la Nature, dans les grandes conquêtes de l'Esprit, dans les hautes valeurs de la Conscience. Diogène gravissant les pentes qui le conduisent au sommet de la colline - cette montagne en réduction -, ne fait que franchir symboliquement les degrés qui l'amènent vers un rayonnement de l'Être, à savoir cet Homme idéal dont il combat l'idée à défaut, sans doute, de pouvoir s'en approcher. Mais, aussitôt entrevu, cet Être aveugle Diogène, lequel préfère amorcer une redescente vers de plus confortables assises, celles des hommes multiples et rassurants qui habitent les terres cultivées et les demeures de la cité. Perte de "L'Homme" afin de mieux retrouver "les hommes". Abandon de la Transcendance afin de mieux se confier à l'immanence. Du reste, il est un symbole dont Diogène est l'éternel porteur, qui illustre cette constante fuite d'une vérité apparaissant à l'horizon. Ce symbole est celui de la lampe dont la faible capacité  ne peut guère éclairer que les ombres alentour et révéler quelques présences proches, humaines, animales, végétales ou bien objets divers. Diogène eût-il confié sa vue à la puissance du soleil, alors se serait éclairée une vérité étendant son empire aux limites de l'univers. Le soleil illuminant la totalité, alors que la lampe ne mettait en relief que quelques fragments successifs. Finalement tout est question de regard. De regard de l'âme, cette belle disposition de l'être que nous sommes à embrasser bien plus que nos propres contours pour aller au-delà des apparences ordinaires chercher cet "Homme" que nous habitons et dont, souvent, nous nous absentons.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 novembre 2020 3 11 /11 /novembre /2020 08:55
Habiter, une nécessité pour l’homme.

« Assis devant la maison ».

Œuvre : Laure Carré.

 

 

   Avant toute chose, sans doute n’est-il pas nécessaire de dire que cette œuvre est belle. Elle l’est par son esthétique heureuse, par son thème, la vérité avec laquelle il est traité. Cette toile nous est directement familière, nous y sommes de la même façon qu’elle est en nous. Entre elle et notre conscience il n’y a même pas l’ombre du moindre doute, il n’y a pas la cendre d’une vision troublée ou bien inquiète. Le dialogue s’installe avec simplicité, naturel, spontanéité. Quoi de plus proche, en effet, de notre perception du monde que cette image apaisée nous livrant la plénitude de l’être assis devant ce qui l’accueille, le réconforte et lui assure luxe et pérennité. Oui, « luxe », car il y a luxe à habiter, ici et maintenant, sur ce coin de terre, face à l’immensité du ciel, à la démesure de l’abîme qui pourrait surgir si, d’aventure, la maison disparaissait de notre horizon. Comme à l’accoutumée, l’étymologie nous est d’un grand secours afin que se précisent les significations originelles d’un mot. « Habiter » : « occuper une demeure », puis « celui qui vit dans un lieu ». Ici tout est dit de l’essentialité du terme, lequel reconduit l’homme à « demeurer », autrement dit à se projeter dans son propre espace, à vivre dans ce « lieu » qui est la quadrature de son être sur Terre.

Habiter est l’essence de l’homme. Seul l’homme habite. L’animal s’abrite et se terre, la pierre gît sur le sol, sans refuge, exposée à l’immensité qu’elle ne peut connaître. Toujours l’homme a habité. Depuis le dépliement de sa première aventure dans l’espace fœtal jusqu’à la dernière station dans le creux de terre qui l’accueille et le retient en son sein, en passant par la grotte, la hutte de branches, l’abri en torchis, le moderne appartement. Et, malgré les apparences, l’homme n’est jamais loin de son habitat, aussi bien le sédentaire qui demeure à résidence que le nomade qui emporte avec lui les ustensiles de son attachement à un lieu, la toile de tente au sein du désert, la yourte dans la vastitude de la steppe de Mongolie. Et que le contemporain voyageur ne se fasse aucune illusion, ses bagages, les « objets transitionnels » qu’il emporte avec lui, son téléphone mobile, un livre aimé, une photographie d’un être cher sont autant de fils d’Ariane le reliant au labyrinthe de son logis, à la coquille en spirale à laquelle il ne cesse de penser dès la pérégrination entamée. La soi-disant liberté du voyageur est un leurre, la vraie et seule liberté qui soit, celle de trouver abri et refuge au sein d’un foyer qui fonctionne à titre de signifiance et de repère spatio-temporel. Quant au symbolique dont l’homme est toujours en quête, fût-ce à son insu, c’est des mêmes fibres dont il est tissé. L’eau est un écho de celle, matricielle, dont il fit son premier élément. La terre le situe dans la mythologie de sa propre genèse, cette boule d’argile dont il fut façonné. L’air il ne le connaît qu’à la manière d’Icare, à savoir dans l’orbe d’une chute qui le reconduit à un sol premier. Le feu, s’il s’en approche parfois avec crainte dans les premiers balbutiements de l’humain, il le maîtrise et le place au centre du foyer, dans l’âtre rubescent dans lequel il se ressource. Et, non seulement l’homme habite, mais il est habité par nombre de prédicats qui le définissent comme la singularité qu’il est parmi la multitude. Ainsi Nerval était-il habité de mysticisme, Lautréamont de fantastique, Artaud de folie, Nietzsche de philosophie et de génie, Picasso de formes. Les déclinaisons pourraient être poursuivies à l’infini à l’aune des grandes figures qui ont traversé l’Histoire comme des météores.

Mais sans doute, ici, les motivations de l’habiter doivent-elles laisser place à une juste appréciation de l’œuvre. Qu’y voit-on, en effet, qui complète cette approche et parle la langue de l’art ? L’homme y est présent, mais en mode discret, comme si habiter ressortait tellement à l’intime que ceci s’énoncerait selon le mode du murmure ou de la discrète profération. Visage doucement teinté de bleu, cette eau, ce ciel, qu’un quadrillage de vert, cette herbe, cette forêt, vient rehausser de sa subtile présence. Le regard est au loin, dans un voyage qui dit plus le spirituel qu’une sourde matérialité. Le siège, assise du lieu, est plus évoqué que représenté en tant que motif. Il se relie à la maison dans la confidence, trait de sanguine à peine esquissé dont la fragilité nous dit le précieux de l’habiter, le lien indissoluble de l’existant avec le cadre de son exister. La maison quant à elle est simple émergence du fond, ce vert océanique où se dessine en une succession d’emboîtements (la transparence du dessin des jeunes enfants, cette transgression du réel qui cède sous les coups de boutoir de l’imaginaire), d’autres espaces, d’autres logis, la dimension de l’altérité puisque habiter est être présent au monde de ceux que nous côtoyons, avec lesquels nous avons affaire afin que surgisse du chaos originel le cosmos du vivre ensemble.

Tout ceci est dit dans une dimension se situant à mi-chemin d’un néo-impressionnisme (impression se levant à même la simplicité du dessin), à mi-chemin d’un résolu modernisme procédant par touches aussi économes que décisives, l’esprit de finesse côtoyant en permanence l’esprit de géométrie. Finesse et rareté de l’humain s’inscrivant dans la géométrie heureuse de la maison à la manière de notes trouvant leurs harmoniques à partir de leur singulière résonance. Pour nous, voyeurs de l’œuvre, est initiée la constante relation de l’homme à ce qui assure sa présence sur Terre, cette demeure sans laquelle il ne différerait guère de la marche hasardeuse de l’animal sur un chemin de poussière ou bien de l’anonymat et de la mutité de la gemme dormant dans le silence de l’ombre. C’est d’un agrandissement dont il est question, d’un déploiement. Observant « Assis devant la maison » et déjà nous sommes loin alors que, toujours, le proche nous interroge comme notre plus immédiate sensation.

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans ART
10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 09:10
Être de si peu et de presque rien

André Maynet

 

***

 

   Certains êtres, parfois, sont posés dans le monde de manière si singulière que l’on pourrait échouer à en préciser la figure, à attribuer quelque prédicat à ce qui se montre. L’on est réduit à accomplir de grands cercles autour d’eux, tout comme l’aigle parcourt le ciel de son vol qui paraît sans but, sans possible horizon. Tournoyer pour tournoyer et devenir ivre de sa propre giration. Donc cet être qui vient à nous sur ‘des sandales de vent’, quel est-il qui nous oblige à toutes ces précautions oratoires, à ces voltes à l’entour qui, peut-être, jamais ne connaîtront l’objet même de leur itérative obsession ? Il est si doux au sentiment de s’approcher dans le silence, de ne réserver sa parole qu’au corridor intime du Soi. C’est un peu comme de ménager un espace de transition entre l’Aimée et nous qui l’aimons mais n’osons l’affirmer qu’à demi-mots. Parfois est-il préférable de s’éloigner du Sujet de sa propre quête afin que, de cette nouvelle position, puisse surgir l’intervalle aimant, le seul qui ne puisse échouer à dire l’inestimable don que, bientôt, nous recevrons comme la partie absente de notre être. Car nous sommes troués, poinçonnés en maints endroits du corps et de l’âme, si bien que notre entièreté vacille, si bien que notre visage n’est qu’une buée triste sur le tain du miroir. Toujours nous avons besoin d’étayer notre esquisse de quelque certitude. Aussi cherchons-nous inlassablement ce qui, de l’Autre, pourrait venir combler la douve profonde de notre doute d’exister. Oui, nous sommes constamment remis au Néant, hélés de l’autre côté de nous, vers cet abîme dont nous savons qu’il est, tout à la fois, notre ultime chance, l’image sans fond de notre désespoir. Je ne suis moi que par l’Autre qui vient à moi. L’Autre n’est lui que par moi qui viens à sa rencontre.

 

Il y a, dans le ciel des yeux,

de grandes flammes

 qui disent la combustion

de nos âmes.

Il y a dans les nervures

de nos mains

des frémissements

qui s’agitent.  

Il y a, dans le secret de notre sexe,

une dague qui laboure

la hampe de notre désir.

Il y a, chez l’Aimée,

des vagues qui essaiment leur effroi

dans le creux d’amour

et c’est ceci être déserté de l’Autre.

 

   C’est ceci chercher jusqu’à la mort à étreindre la moindre joie, elle est le filin qui nous attache à l’exister, nous dispense de hâter notre perte, nous la sentons folâtrer tout près de l’étrave de notre nez, bourdonner dans l’entonnoir de nos oreilles.

   Ô combien Celle qui est loin, là-bas, hors la ligne de mes mains, je la dispose en moi au gré de mon imaginaire. Ne pouvant nullement la saisir, je l’enrobe de mes mots, c’est un peu comme si elle venait s’échouer sur le massif pléthorique de ma langue !

 

D’elle, je dis ceci :

 

Elle qui n’a ni temps, ni lieu,

elle est de l’ordre du ‘comme’.

Elle est comme

l’espace entre deux mots.

Elle est comme

l’avant-note de musique,

 l’arpège qui s’élance

et jamais ne retombe.

Elle est comme

le dernier souffle avant le Néant.

Elle est comme le vide

dans la peinture chinoise,

le blanc qui ouvre

le sens du poème.

Elle est comme la flamme

retenue dans la braise,

comme la cendre

avant sa dispersion.

Elle est comme le vent

si près de son envol,

l’hésitation de la brosse

 au-dessus de la toile.

 Elle est comme

 le divin mot avant son essor,

 cette graine,

cette semence en attente de soi,

cette pensée qui bourgeonne

dans l’illisible faveur du monde.

Elle est cette grise figure,

cet espace de médiation,

 ce halo de clarté

qui la fait venir à l’être

dans l’à peine éclosion

car venant trop tôt

elle détruirait sa chair même,

elle s’abîmerait

dans les allés étroites des ombres.

 Elle a à être

dans la fulgurance de soi.

Eclair.

Feu.

Flamme.

 

   Dire ceci est déjà lui octroyer une présence solaire que semblerait contredire une apparence lunaire. Certes. Mais la Vérité n’est ni le Soleil, ni la Lune, mais la confluence des deux, l’unité permissive du sens, la polémique affinitaire qui, effaçant tout, permet tout : la parole fondatrice doit partir du Rien pour gagner le Tout. C’est dans ce grand écart, dans cette distanciation que peut s’inscrire la haute dimension du Verbe.

   Regardez-là en sa posture d’énigme. Elle surgit du fond des choses sans même que les choses n’en soient alertées.

 

C’est une douce présence,

une illusion prenant corps

dans la manière de l’éther.

C’est une eau se vêtant de mystère.

C’est une lumière étayée d’ombres.

C’est une hésitation,

un geste arrêté avant sa profération.

 

Regardez l’archet,

il ne touche encore la corde,

il se réserve,

il veut la plainte et le silence,

il veut la joie et l’attente de la joie,

il dit et ne dit pas,

il tient en haleine

et polit la face cachée de son être

avant même de se frayer un passage

dans la sourde mangrove mondaine.

 

Qu’attend-on de cette musique qui,

à chaque instant,

pourrait surgir de l’instrument ?

La révélation de Soi ?

 L’effusion de l’Autre ?

La fusion de Soi en l’autre ?

La poésie de l’Autre en Soi ?

Qu’attend-on qui, encore,

 jamais n’a été dit ?

 

Pourtant tout a été dit du monde

mais les palimpsestes sont usés

que nos yeux ne savent plus déchiffrer.

 

Combien ce corps menu,

combien ces aréoles inapparentes,

combien cette frêle présence

nous disent, tout à la fois,

la grâce d’exister,

la disgrâce de la finitude.

 

   Pourtant nous ne serions Rien sans la Mort, cet Absolu qui nous appelle depuis l’horizon ténébreux de la Métaphysique. Nous sommes en instance, ce qui rend précieux l’instant qui vibre, l’Amour de l’Autre, la lecture au coin du feu lorsque l’impérieux hiver frappe à la porte.

 

Nous n’avons chaud qu’à ne pas avoir froid.

Nous ne sommes dans la félicité

qu’à ne nullement être tristes.

 

C’est là la grande beauté

de la tension dialectique.

Nous vivons de mourir.

Nous mourons de vivre.

Elle, l’Inconnue

(tout nous est irrémédiablement inconnu

au motif qu’en guise de totalité

nous ne happons jamais

 que quelques fragments aussitôt dissipés,

pliures de nos plus vives angoisses),

Elle nous échappe

 comme se gaspillent les jours,

fuient les heures,

se dissolvent les secondes

dans la nappe échevelée du Temps.

Du Temps, oui notre Être n’est que ceci.

Du Temps que nous essayons de retenir,

de suspendre.

Toujours l’archet que nous croyons immobile

 joue depuis longtemps la partition

de qui nous sommes,

de qui sont les Autres,

de qui est le monde

dans le grand carrousel

de l’Univers.

 

   Nous sommes de singulières planètes noyées dans les remous sans fin du cosmos. Nous sommes des chaos, des « infracassables noyaux de nuit » comme disait le Poète André Breton qui exprimait par cette phrase l’insondable continent des perversions et des tabous sexuels que les Surréalistes se promettaient d’explorer. Mais on ne peut traverser sans danger ce que des millénaires ont mis à l’abri afin que les hommes ne disparaissent à même la transgression des interdits. Toujours, ici, nous nous situons sur cette ligne de crête qui oscille sous nos pas. Nous voulons Eros afin de chasser Thanatos mais le réel en son ‘infracassable’ vérité en a décidé pour nous. Jamais nous ne pouvons prendre le Jour sans en même temps embrasser la Nuit. Cette belle image sise au bord du monde, en équilibre avant que ne débute le prélude musical, se retient comme au bord de l’abîme. La métaphore est aussi belle qu’opératoire. Nous savons que cette musique aura une fin, que notre dette de vivre, comme dans l’acte d’amour, se soldera par cette infrangible formule qui est plus un décret ontologique qu’un simple paradoxe :

 

‘Post coïtum animal triste’.

 

Qu’advient-il après l’Amour

que nous ne saurions nommer ?

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 09:12
Gris unité

                                                          « Ireland »

                                          Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

  

    Comment mieux dire

 

   Comment mieux dire l’Irlande que dans cette sublime empreinte grise ? Juste un voile, juste un effleurement. Un ton monocorde. Charme de ces voix au seuil d’un dire, en réserve de l’événement. Plus souffle que parole. Plus intention qu’action. Plus invite à la méditation qu’à la rhétorique bavarde qui annulerait tout au seul bénéfice de son paraître. Tout est compris dans le gris. Tout y entre. Tout en sort. Il n’y a pas de couleurs dans ce Pays nécessaire, dans ce Pays ultime au bord d’un vertige, tout près d’un évanouissement. Comment, du reste, pourrait-il y avoir diversion, divertissement sauf à annuler ce cœur de pierre, à abattre ces brumes, à effacer ce rideau de pluie, cette feuillure de l’âme, sa teinte originelle, sa tonalité essentielle ? Pourrait-on seulement imaginer cet immuable paysage fardé de rouge, poudré de bleu, maquillé d’un rose chair, déguisé sous les assauts d’une meute polychrome ? Pourrait-on y voir autre chose que cette belle et indéfinissable unité qui rassemble tout dans une même harmonie ? Il faut demeurer en soi dans la seule habitation possible, celle d’une fugue qui ne saurait se faire symphonie, se muer en verbiage au gré duquel rien de profond ne peut avoir lieu, établir son site, sauf le discours pour lui-même advenu.

 

   Trois unités

  

   A la rigueur nous pourrions convoquer la règle classique des trois unités dont la tragédie est l’exacte mise en musique : Action - Temps - Lieu. Et ce qui est remarquable ici c’est que cette ressource pourrait être portée à son acmé tellement la rigueur de la scène qui s’offre laisse peu de place à quelque improvisation qui viendrait en troubler la subtile harmonie. Une triple unité fondue en un creuset si étroit qu’elle finit par devenir transparente, coalescente au rocher, au nuage, à l’eau étale qui ne profère rien et demeure.

  Si peu d’Action : les nuages sont amassés dans leurs pelotes, on dirait des chenilles processionnaires au repos dans leur chrysalide blanche à la consistance de coton. L’eau glisse en elle-même pareille à une mélodie inaudible qui tutoierait le silence des abysses. Les rochers sont de mutiques pachydermes endormis pour l’éternité.

   Si peu de Temps : ici tout devient impalpable, immobile, tout se dissout dans l’instant, dans la pure présence. Ici le temps fait halte dans son immémoriale gangue géologique. Ici l’heure n’entraîne plus aucune chute dans la gorge étroite du sablier. Grains de mica en suspens, gorgés d’une lumière intérieure qui infuse dans le simple recueil de l’être en sa constante dissimulation. L’eau dans la clepsydre est cette lagune pareille à ce bras de mer échoué au rivage des choses sans même qu’en elle ne s’éclaire la conscience d’un tel attouchement, d’une réalité presque intangible à force d’immuabilité.

  Si peu de Lieu : pour la simple raison qu’un tel lieu de beauté comprend tous les autres. Voir ce paysage, c’est aussi voir l’arbre décharné, cette sculpture minérale, en haut de son mur de pierres à Ballyvaughan. Voir les damiers de rochers usés, ses profonds sillons sur les rivages de Doolin. Voir la presqu’île noire plantée comme une dague dans les eaux translucides de Port Magee. Toute l’Irlande en un seul lieu : voilà la magie !

 

   Juste harmonie

 

   Haut paysage dont l’esthétique paraît se conformer à une invisible injonction. Or la sublimité de toute règle consiste en son constant dépassement de telle sorte que, parvenue à sa plus grande amplitude, au déploiement de son phénomène, soudain elle consente à se dissoudre dans l’essentialité de son être, à savoir devenir principe indépassable, origine, pur lieu de rassemblement de ses différents sens en une prodigieuse apparence dont le silence est  fondement dernier. Ici, face à la vérité sans partage d’une évidence, d’une juste harmonie, l’on pourrait demeurer muets et regarder longuement, amenant en soi, dans le pli le plus intime de qui nous sommes, cette inépuisable source de joie. La Nature, lorsqu’elle transcende le réel en est, sans doute, la plus habile dispensatrice qui se puisse imaginer.

 

   Eprouver à haute voix

 

   Mais rien ne nous retient d’éprouver à haute voix, de chanter, de murmurer, de décrire. Les nuages sont haut placés dans le ciel. Ils glissent sur place. Ils font leurs lourdes congères de neige, leur bruissement d’écume. Quelques moraines noires s’y glissent pareilles à des ponctuations, à des voix menues qui dépasseraient tout juste du silence. Le temps est posé et son aile immense flotte à l’horizon avec la douce insistance d’une œuvre en accomplissement, une sortie des limbes sur la pointe des pieds, un cillement d’yeux au-dessus du mystère du monde. L’eau touche les nuages. Elle est une plaque de plomb lourd aux reflets de mercure, aux blanches oscillations, aux traînées de comète sur le ciel qui vacille et ne dit son nom que dans la retenue.

   Aux hommes qui sont loin il faut laisser la paix du sommeil, l’ouate légère du rêve, l’heure d’amour avant que le jour ne déchire les illusions, n’entame de son scalpel le cercle de l’imaginaire. Hauts, lourds, grands sont les rochers dans leur éloquence sombre, dans leur surrection au plein du discret et du demeuré vacant. Ils sont les figures tutélaires du lieu, leur mémoire, la puissance tranquille de leur nécessité. Nécessaires comme l’air pour respirer, l’eau pour se désaltérer, les yeux pour voir. Ôtez-les par la pensée et il ne demeure qu’une vaste désolation, un désert privé de sable, des dunes effondrées que balaie la violence de l’harmattan.

   Ils rythment. Ils ponctuent. Ils sont ceux qui déclament nuitamment en leur sein de lave et de furie ancienne. Ils sont les témoins d’une lutte immémoriale des éléments. Ils sont les bâtisseurs qui anticipent la terre, les modeleurs de glaise, ceux qui façonnent le paysage et lui donnent corps. Cependant ils sont échoués tels des animaux marins, des squales parvenus à l’endroit de leur retraite, au terme de leur navigation. Ils sont le cirque où, bientôt, résonnera la parole des Existants que le vent emportera bien plus loin que ne le laisseraient supposer leurs tremblantes silhouettes.

 

    Nature en sa royauté

 

   SEUL. Ne peuvent-être seuls que l’animal en sa tanière, le dieu en son empyrée, la Nature en sa royauté. Oui, Nature est Reine et n’a nul besoin d’une cour, de serviteurs empressés, d’une légion de courtisans assistant à sa toilette, à ses repas, à son endormissement. Nature est grande. Infiniment. Seule au sein de son royaume.

   Seuls les Hommes veulent être entourés, les Femmes choyées. Il en est ainsi de l’humaine condition. Toujours l’amitié, la camaraderie, l’amour à l’horizon de l’être. Jamais hommes et femmes ne peuvent demeurer sans entourage, faisant l’économie de l’amicalité, du sentiment qui réchauffe le cœur, de la main qui flatte et caresse, apaise et réconforte. Hommes, femmes dépendent les uns des autres. Nulle humanité sans communauté, sans instinct grégaire, sans regroupement au sein du clan, de la meute, du troupeau.  

 

    Essentielle minéralité

 

   Nature est seule, autonome, fondatrice de sa propre unité. Certes le rocher est en rapport avec le nuage avec l’eau avec l’air. Mais aucune volonté, aucune intention à ceci. Un juste cosmos qui assemble les choses, les désunit parfois, les relie toujours dans le chant inouï de la Terre. Ce paysage tire sa force de sa seule présence, de sa singulière manifestation. Tout y est assemblé avec précision comme si rien ne pouvait en être ôté qu’au risque d’y introduire une fracture, une faille par où se glisseraient le début d’une polémique, peut-être l’origine d’une diaspora.

   Sans doute est-ce le regard de l’homme qui synthétise le divers, le réunit dans une compréhension rationnelle, l’inclut dans un concept. Mais l’observation de l’homme disparaissant, y aurait-il, pour autant, césure dans le grand ordonnancement du monde ? Certes non, à condition que nous voulions bien sortir de la mesure anthropocentrique dont nous pensons toujours qu’elle est l’alpha et l’oméga de tout ce qui mérite attention sous toutes les latitudes.

   La grande force de ce paysage réside sans doute dans son essentielle minéralité que vient rencontrer la nappe d’eau, le libre parcours du ciel. Grand bonheur, ici, que nulle entreprise humaine n’en soit venu troubler le magnifique assemblage. Quelque objet fabriqué y apparaîtrait-il et alors tout serait inquiété et alors l’équilibre en serait affecté. L’unité est cette perspective si réjouissante du réel qu’elle ne saurait souffrir d’exception qu’au prix de sa perte. Ceci nous ne pourrions l’envisager qu’avec douleur. Il faut à la Nature des espaces vierges. Infiniment vierges. Il en va de l’être de l’homme à assurer pleinement son essence !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 novembre 2020 6 07 /11 /novembre /2020 08:53
Petite mythologie cavernicole.

Source : Les souterrains du vieux château.

Grâne - Drôme.

 

   Ce qu’il faut voir, d’abord, c’est un village modeste, Beaulieu, perché en haut de sa falaise au-dessus de la Leyre, un groupe de maisons serrées à la façon d’un troupeau, la flèche de son église, les croix de son cimetière en haut de la colline. Mais ce sur quoi faire porter son attention : trois châteaux imposants dessinant un large triangle autour de Beaulieu. Le château des Térieux situé à quelques coudées de la rivière, larges bâtiments reliées par trois tours carrées; celui de Talcat dominant tout le paysage alentour depuis la crête où il laisse planer sa vue sur le large horizon ; enfin celui de Saint-Palisse, genre d’immense manoir qu’entoure une forêt de cèdres aux ramures imposantes. Trois lieux, trois façons d’imposer sa royauté, trois déclinaisons de ce que l’imaginaire pourrait avoir à dire si, d’aventure, il voulait bien se saisir de leur être ourlé de fantastique. C’est ainsi, toute demeure imposante et énigmatique, tout château, portent en eux les germes de leur propre fiction.

Autour de l’année 1955 qui va nous servir de point de repère pour explorer une mince aventure, il faut nous immerger dans une société rurale, simple, dont les loisirs, en dehors de la pêche et de la chasse, de quelques veillées au coin de l’âtre, se réduisent à leur plus simple expression et pour le gamin que j’étais, consistaient, avec la complicité de quelques camarades, à inventorier les richesses du village et de son environnement proche. Au-dessus de la rivière, dans une sorte de recoin abrité par un mince bosquet et une lande sauvage, à l’écart d’une maison abandonnée, un mince triangle de terre blanche que ne visitent guère que les papillons qui batifolent et quelques mulots à la course hésitante. Ce lieu, nous le parcourons à intervalles réguliers. Ce lieu, nous le découvrons aussi, logé dans le discours mystérieux des adultes. Dans le village, on dit qu’il est le point de départ d’un souterrain reliant les trois châteaux, étonnant cheminement dont la seule évocation n’est pas sans allumer, dans nos âmes disponibles, les feux de l’imaginaire. En effet, au milieu d’un terrain habité de mauvaises herbes, presque dissimulé à la vue, un trou que recouvrent de larges poutres de chêne dont les nervures signent l’âge déjà avancé. C’est avec un certain trouble mêlé d’une compréhensible excitation que nous en prenons acte, jetant parfois dans l’œil sombre quelques cailloux qui résonnent longuement et disparaissent dans un genre de clapotis, lequel semble en dire long sur le mystère du monde qui disparaît à notre vue, dont nous voudrions connaître les arcanes et les richesses labyrinthiques. Cependant, malgré une vive curiosité, jamais nous n’essaierons de franchir le seuil de cette anfractuosité qui repose sur au moins deux types d’obstacles : le poids conséquent des défenses de bois, l’abolition immédiate du rêve dont ces étranges gardiens assurent la pérennité.

Renonçant à franchir le Rubicon, il ne nous reste plus qu’à nous replier dans les ressources du songe. Cet âge de la préadolescence ne manque pas de s’y réfugier volontiers. L’endiguer est même une nécessité de manière à ce que quelques images signifiantes puissent flotter au-dessus des déferlantes. Au retour de mes longues pérégrinations campagnardes sur la lande déserte, le soir, dans la « chambre du milieu », avant que le sommeil ne m’entraîne avec lui, combien de rêves éveillés me visitent, plus réels que le réel lui-même.

La lande est là, avec sa blancheur, pareille à une neige immaculée qui attendrait les premiers pas afin qu’une histoire commence. Les poutres s’effacent comme par enchantement, me laissant là, au bord du gouffre, cœur battant, mains moites, gorge serrée comme à l’orée d’une découverte inouïe. Heureusement, avec moi, j’ai emporté « un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu’on appelle rats de cave » et à la façon de Gavroche s’engageant dans le ventre de « l’éléphant de quarante pieds (…) qu’on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille », je descends dans le ventre du monstre qu’éclaire avaricieusement le rat de cave. Des ombres mobiles et inquiétantes longent le boyau d’argile et de pierre mais, aussi intrépide et affranchi que le petit héros des Misérables, je progresse à la faveur d’une lumière chancelante, tout à la joie de la découverte. Oh, les êtres cavernicoles, araignées, cloportes et autres chauve-souris ne me troublent guère, tout à la joie de contempler ce ventre de la terre qui fascine tant les hommes.

La voûte est basse et l’on aperçoit les coups de pics qui l’ont grossièrement taillée. Le goulet est sinueux avec, parfois, de minuscules mares, des marches taillées dans le calcaire, des descentes vers ce qui paraît être un puits sans fond. Et le silence, l’infini silence qui siffle aux oreilles et se mêle aux coups de gong du cœur. On a beau être Gavroche, on a beau se dire dans l’antre vide de sa tête « calmez-vous, les momignards », comme si l’on parlait à cette bande de froussards de la Primaire, on ressent comme un creux au ventre et les jambes sont prises de doute. Mais le spectacle est là qu’on ne cèderait pour rien au monde, pas même pour un sac de billes avec des calots multicolores. Voici une rotonde avec ses trois départs, sans doute l’un en direction du Château des Térieux - le souterrain passe forcément sous le lit de la rivière ; l’autre vers la gauche part en pente douce vers Saint-Palisse, au travers d’éboulis de pierres blanches, enfin le dernier grimpe en une volée de marches pour rejoindre le point élevé de Talcat où, par temps clair, se laisse deviner le profil des « pechs » alentour qui rythment le paysage de leurs plateaux semés de chênes. Jouer le petit goguenard de la fiction de Hugo, voudrait qu’on explore, successivement, les trois galeries. Mais, pour aujourd’hui, une seule suffira. Saint-Palisse se laisse désigner comme la seule issue possible, la plus longue aussi.

Progresser dans une manière de crépuscule cerné d’ombres grises est une épreuve mais à quoi ne se confronterait-on pas pour découvrir cet invisible qui court, là, à quelques pieds sous terre alors même que les existants qui en foulent le sol ne se doutent de rien ? Parfois, la mèche brasille, jetant ici et là de fantomatiques silhouettes. Puis, soudain, dans le calme du souterrain, comme une petite musique qui viendrait de très loin, nocturne, pareille à des grelots, au rythme d’une ronde enfantine. Ne manquent plus que des chants aériens et l’on serait le spectateur de quelque veillée nocturne, peut-être un feu de la Saint-Jean avec le rire de gamins bondissant au-dessus des gerbes d’étincelles. Bientôt une mince éminence de terre que borde un barrage de moraines. Bientôt une salle assez vaste, au haut plafond d’où semblent s’écouler de longues stalactites dont une goutte d’eau fait briller la pointe à la façon d’un diamant. Ici, au bord du lac aux eaux dormantes, pures comme du cristal, la lumière semble venir de l’eau, gagner les falaises de calcite blanche où elle allume sa symphonie de clair-obscur. Alors, devant le spectacle éblouissant qui s’ouvre à mes yeux étonnés, le Gavroche effronté que je suis censé être devient une simple petite chose fascinée par le miracle du jour. De toutes les directions proviennent de minces filets d’eau qui glissent en silence. La forêt de stalagmites dessine un genre de résille au travers de laquelle le monde s’annonce avec une étrange beauté. Comment pouvait-on savoir, qu’à quelques lieues de Beaulieu, dans le silence des terres lourdes, dormait une pareille merveille ? Sauf ceux, les lointains ancêtres qui avaient creusé le boyau à la force de leurs mains, sans doute de braves serfs au service d’un puissant seigneur. Venant de la droite, un bruit de cascade. Un ruisseau traverse de part en part la grotte. J’en remonte le cours jusqu’à son extrémité, là où le chemin d’eau s’enfonce dans un tunnel de lumière. Par le trou de faible dimension dont le ruisseau provient, j’aperçois, un peu ébloui, quelques arbres, des saules, un pré humide où s’agitent quelques fritillaires sous la poussée d’un vent printanier, un chemin de castine blanche qui monte vers une maison en ruine. Mais, oui, cette eau qui traverse le mince lac, c’est l’eau de la Mascareigne, ce ruisseau où, avec les autres garnements, l’on vient pêcher les goujons el les ablettes. Ce ruisseau qui, subitement disparaît sous terre pour ressortir, bien plus loin, au milieu des herbes humides avant de se jeter dans la Leyre. Du côté gauche de la grotte, un genre de bâti grossier, de forme cylindrique, constitué de pierres moussues. A sa base, une ouverture ronde dans laquelle je ne tarde pas à m’introduire, apercevant, tout là haut, un cercle plus clair surmonté d’un triangle plus sombre, sans doute de vieilles tuiles. Une échelle aux barreaux rouillés. Je me hisse dans le long goulet de pierre, arrive bientôt à la hauteur d’une margelle tapissée de mousse et de lierre. Je cligne des yeux sous la clarté, alors que mon rat de cave vient d’expirer dans le sursaut d’une dernière combustion. Le jour a baissé et la vue est incertaine. C’est bien d’un sombre puits que Gavroche vient de s’extraire, tout à l’étonnement de se retrouver à l’air libre. L’horizon du puits est cerné de hauts bâtiments sur lesquels plane l’ombre majestueuse de grands cèdres. Une tour d’angle, une large façade blanche lissée d’une pâle lueur, l’éclat de la Lune dans un ciel constellé d’étoiles. Me voici donc dans la cour du Château de Saint-Palisse. A l’étage, une fenêtre à meneaux est éclairée de l’intérieur par ce qui semble être une flamme discrète, peut-être celle d’une simple bougie. Sur la cour pavée j’avance doucement, évitant de faire du bruit, d’attirer l’attention. Le porche s’ouvrant sur la nuit, enfin, la minuscule route à emprunter pour rejoindre Beaulieu. Entre les frondaisons des grands arbres, j’aperçois au loin les maisons du village qui semblent dormir tout au bord de la falaise que longe la Leyre dans son ruban d’argent. Pas plus tard que demain, je sonnerai le rassemblement de mes habituels compagnons, Touguy, Jouanès, Rabol, Lincato et, tous ensemble nous reviendrons explorer le monde des merveilles. Nous emporterons de quoi manger, quelques couvertures, plusieurs rats de cave, des briquets et, le soir, après avoir déniché quelques trésors, nous nous allongerons au bord du lac aux eaux claires. Alors moi, Gavroche, dirai à mes compagnons aux paupières bouffies de fatigue : « Maintenant, pioncez ! Je vas supprimer le candélabre.»

Voilà donc ce qu’était cette « petite mythologie cavernicole » qui hantait mes rêves d’enfant, tout comme elle agitait les autres têtes brunes et blondes de la Primaire, tout comme elle faisait bruire les lèvres des anciens, au coin de la cheminée, heureux de disparaître dans le bonheur du songe et de nous y inviter l’espace d’une courte histoire.

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans Petites Madeleines
6 novembre 2020 5 06 /11 /novembre /2020 09:58
D’une chair l’autre

 

François Dupuis

 

***

 

   Nous visons l’œuvre et nous la pensons d’emblée contenir tous les sèmes qui la définissent. Comme si l’entièreté de sa rhétorique se limitait au cadre qui l’enclot et totalise son être. Mais le réel pictural est bien différent de cette vue qui le réduirait à n’être que ceci qui vient au phénomène face à notre propre présence. Il faut un empan de signification plus large qui le contextualise et le place parmi une constellation d’autres signes. Cette toile que je nommerai, avec l’indulgence de l’Artiste ‘Chair 1’, fera nécessairement signe en direction d’autres que nous pourrions définir comme ‘Chair 2’, ‘Chair 3’ et ainsi de suite jusqu’à un possible épuisement du sens. C’est donc, non seulement en elle que nous devons chercher ses déterminations, mais aussi en dehors, dans des perspectives spatiales et temporelles plus étendues. Rien n’est jamais soi en ses propres limites, tout est toujours débordé par un halo, une aura dont nous ne percevrons la forme dissimulée qu’à aller la chercher là où elle se trouve.

 

   Chair dans sa teinte

 

   Toujours l’aspect en sa teinte dominante nous rencontre de façon initiale. Ainsi peut-on parler, à propos de l’Histoire de la peinture et singulièrement de celle de Picasso, de ‘période bleue’, de ‘période rose’, les notions mêmes de ‘bleu’ et de ‘rose’ ne se limitant au choix d’une touche colorée qui en constituerait la fin, mais pointant vers la mise en forme d’un paradigme formel aux multiples et riches ramifications. La palette de François Dupuis, telle qu’envisagée selon quelques unes de ses œuvres, je la nommerai ‘période brune’, tant le chromatisme est une variation autour de cette valeur. Je citerai pour mémoire, mais la liste n’est nullement exhaustive, les beiges, bruns, chaudron, tabac, feuille morte. Si l’on veut, une climatique automnale qui confère à cette peinture toute sa profondeur et son mystère. Parfois les feuilles mortes ne dévoilent qu’une partie de leur réalité, c’est donc à nous de combler la part manquante d’en saturer le sens afin que nous n’éludions le contenu en sa plus évidente positivité. Mais, avant de développer, il convient de décrire afin de circonscrire à l’aune d’un premier regard ce qui peut l’être. ‘Chair 1’ se donne à la manière d’une variation subtile sur des coloris qui s’enchâssent l’un l’autre, jouent selon une complémentarité, une harmonie. Il n’y a nul écart de ton au gré duquel pourrait paraître une césure, pire s’annoncer une rupture. Ici tout se donne de soi dans la mesure et la pudeur. Comme si l’évanescence des choses de la nature morte était le motif essentiel à communiquer, à offrir dans l’à peine irisation, le tremblement contenu. Nécessité d’un flottement que la touche d’une brosse généreuse en matière porterait au relief. Manière de voilement/retrait si l’on voulait employer les termes familiers à l’approche phénoménologique. Oui, car ce qui se montre semble aussitôt se retirer dans le silence de son être. La coquille au premier plan accroche la lumière mais la laisse glisser sur le granuleux de la table, la laisse se diffuser à l’ensemble de la composition. Ainsi se dégage la fragrance d’un luxe contenu. Ainsi nous sommes conviés à goûter l’infinie beauté du simple. Et nous sommes hélés vers d’autres œuvres qui jouent en mode complémentaire, identiquement à des harmoniques se développant autour d’un thème fondamental.

 

   ‘Chair 2’

D’une chair l’autre

François Dupuis

 

 

   Ce ‘Nu au fauteuil’ (nommons-le ainsi), rejoint en quelque manière la posture automnale de la nature morte. Les teintes y sont identiques, certes plus ombrées, semées de touches plus légères mais c’est une identique présence des ‘choses ‘qui s’y laisse lire. Mêmes effleurements délicats, même lumière poncée qui coule sur le corps, l’enduit d’une éphémère clarté. Même peinture du silence et de la méditation. Non de brusques affirmations, mais des suggestions, des invites à découvrir ce qui n’est jamais visible, à savoir une efflorescence intérieure qui ne fera résurgence qu’aux yeux attentifs, disposés à recevoir l’émergence souple d’une conscience. On pourrait demeurer des heures à contempler dans le doute heureux d’une lumière solsticiale, avant même que le somptueux hiver ne vienne tout recouvrir d’une palme blanche, peut-être un premier frimas qui, en quelque sorte, serait la retraite dont nous devrions disposer afin d’apercevoir l’essentiel. Nulle parole ne s’éléverait à l’intérieur de soi car les mots seraient impuissants à prononcer la mesure d’une juste faveur, d’un don destiné à emplir notre âme des plus intimes certitudes. A nous disposer face à ‘Chair 1’, ‘Chair 2’, nous sommes déjà dans une entente de nous comme si ces toiles avaient semé en notre propre corps les graines d’une heureuse plénitude.

   Mais il nous faut élargir le cercle, trouver d’autres polarités qui jouent en mode complémentaire car nous ne saurions nous satisfaire de demeurer auprès de ces œuvres sans qu’elles ne rayonnent au-delà de leur être propre.

D’une chair l’autre

   A cet effet il convient de mettre en relation ‘Chair1’ avec l’une des natures mortes de Giorgio Morandi. Bien évidemment ces deux interprétations du réel ne sont nullement superposables. Du reste, jamais deux œuvres ne le sont. Ce qui est à considérer ici, c’est, au-delà des formes et de la manière du traitement pictural, une climatique de nature convergente. Dans les deux toiles, les teintes sont douces, simples camaïeux qui tirent leur élégance d’une infime variation de la couleur. Geste automnal de la peinture aux ambiances chaudes. Elles font penser à la robe de la châtaigne sur son lit de feuilles mortes alors qu’une lumière crépusculaire les visite et les accomplit en totalité : on ne saurait mieux dire. Toute parole rajoutée serait de trop qui introduirait dans ce silence, dans cette ouate quelque chose de l’ordre d’une déchirure. Parfois les choses ont-elles à demeurer dans la trame souple de leur propre nature. C’est de là qu’elles rayonnent telles les singularités qu’elles sont.

 

   Chair dans sa structure

 

   La teinte était la préhension d’une visée immédiate. Une fois cette dernière décryptée, c’est la structure qui apparaît, que nous devons questionner. Comment ne pas la placer, cette œuvre,  en vis-à-vis de cette peinture de Jean Dubuffet tirée de ‘Messes de terre’ ? Il y a plus qu’une parenté dans le traitement de ce qui se donne comme ‘terre’. Si, indubitablement, le sol lui-même, apparaît de façon évidente dans la toile de Dubuffet, combien cette attache à la glaise fondatrice d’un sens agraire se montre chez François Dupuis ! Oui, la terre est la riche palette sur laquelle l’automne pose ses bucoliques teintes. Tout dans l’or et le cuivre, tout dans les valeurs d’un clair-obscur qui précède de peu la longue nuit hivernale. Automne, heure des labours, des terres retournées, des glèbes qui brillent au soleil, des mottes qui hérissent les champs, de la matière qui se donne à profusion. Alors, si ces peintures sont bien automnales, comment pourraient-elles faire l’économie de cette belle granulation qui se lève partout, annonçant le dernier chant de la Nature avant que tout ne tombe dans le sommeil de la froide saison ? Car la terre parle, car la terre profère son poème immensément matériel. La terre est compacte, ductile, infiniment malléable, préhensible, elle nous dit le réel en sa plus essentielle vérité. La terre ne ment pas. Elle se donne d’emblée comme l’élément qu’elle est, une profusion que rien n’épuise, un constant ressourcement sous la poussée des saisons. La terre est charnelle, infiniment charnelle. Sa texture est telle, son toucher ressemble au corps féminin en son plus généreux bourgeonnement.

D’une chair l’autre

C’est ceci qu’il faut lire, aussi bien dans le sol mouvementé de Dubuffet que dans celui, subtilement travaillé en son fond, chez François Dupuis. Certes ce dernier Artiste ne représente pas la terre en son premier degré de visibilité. Mais dans son second plan de surgissement formel. Le travail de la table, celui de la coquille sont des irisations telluriques, de minuscules séismes internes qui façonnent la matière depuis son intérieur, lui donnent corps, l’animent, la font paraître telle cette réalité que nous rencontrons, dont nous ne pouvons nier qu’elle soit ici, dans son projet le plus immédiat. C’est bien là la force d’une œuvre lorsque, maîtrisée, elle vient à nous avec sa figure infrangible, définitivement aboutie. Rajouter quoi que ce soit, ôter quoi que ce soit, ce serait tout simplement annuler la manière dont elle vient à nous. Elle vient nous dire l’être-des-choses par lequel le nôtre se justifie et trouve ses propres assises.

    Je repense, en cet instant, au beau livre consacré à l’œuvre de Per Kirkeby, ce géoloque-peintre ou ce peintre-géologue, puisque, aussi bien, ces deux statuts sont chez lui intimement réversibles. Le titre de ce livre en langue allemande ‘Die Welt ist material’, ‘Le monde est matériel’ en français. Certes, avant d’être quoi que ce soit d’autre, un imaginaire, une utopie, une poésie, une œuvre littéraire, un rêve, le monde est matériel. C’est bien là le prédicat qui lui convient le mieux en une première saisie physico-perceptive. Or, si ce monde existe selon sa substance, son substrat organique, ses accidents et reliefs divers, il faut bien que sa représentation se fasse géologique, physique, sensible, pareille au frisson sur la peau, au gonflement du désir, à la turgescence de la vie partout où elle pousse ses racines, déploie ses anneaux, déplie son architectonique. Que l’on nomme ce souci ‘réalisme’, ‘naturalisme’, ‘positivisme’ peu importe, ce sont la tension, la pousséée inhérentes à l’œuvre qui comptent, non un classement catégorial qui découle du seul concept au détriment de la sensibilité, de l’émotion, de la sensation. De la terre, ou de ce qui en tient lieu, nous ne voulons voir que sa germination, son fleurissement, nous ne voulons sentir en nous, dans le profond de notre chair, que la turbulence, le mouvement, l’effusion qui nous font hommes parmi cette nature qui nous accueille et demande qu’une complétude - l’Art pour ne pas le nommer -, nous installe dans l’exactitude de notre être. Qui se nomme ‘joie’, ‘plénitude’ ou bien ‘silence’, tant ces mots sont synonymes.

  

   Chair dans sa posture existentielle

 

   Si Dubuffet devait être convoqué afin que l’analyse de l’œuvre trouve de justes assises, Jean-Paul Sartre doit l’être aussi au motif que la toile possède aussi une silhouette ontologique. De l’être y est inclus, autrement dit du souci, de l’angoisse, de l’interrogation sur la vie, sa factualité, sa contingence. Car nous ne saurions regarder une œuvre et nous limiter à sa valeur de surface. La vérité, souvent, aime la profondeur, le crypté, le non immédiatement saisissable. Ce qui veut dire que ces teintes, ces granulations ne sont pas seulement des notations objectives au gré desquelles tout serait dit. D’autres paroles habitent le versant subliminal. Il nous est demandé, en tant qu’hommes, de les percevoir, d’en tirer des conséquences, peut-être un style de vie, une façon d’aimer, de voir les choses, peut-être même une éthique. Ici devient nécessaire, une fois encore, de citer le texte de Sartre extrait de ‘La nausée’, tellement les réflexions qui y sont contenues sont exactes pour comprendre l’essence de la modernité.

     Antoine Roquentin, le narrateur, assis sur un banc dans le Jardin de Bouville, fasciné par une racine de marronnier, tire de cette observation une des leçons essentielles qui vont traverser l’existentialisme : la notion de contingence.

   « Et puis voilà: tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour : l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui : la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre - nues, d'une effrayante et obscène nudité. »

   Dans ce texte d’anthologie, j’ai accentué quelques mots et exressions qui me paraissent déterminants : « la pâte même des choses », « pétrie », « des masses monstrueuses et molles ». Ceci me paraît consonner avec cette peinture qui, avant tout, est travail sur la matière. Ces reliefs, ces vigoureux empâtements, ces minces excroissances, ces saillies peuvent être considérés comme l’équivalent pictural du lexique sartrien. Si l’on y regarde de près, si l’on observe à la loupe ces phénomènes têtus du réel, que nous disent-ils de différent que Sartre n’aurait déjà dit, à savoir « Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l'existence : la contingence n'est pas un faux semblant, une apparence qu'on peut dissiper; c'est l'absolu. » ? L’absolue nausée qui résulte de la rencontre avec ce qui est là posé sans raison, qui aurait pu avoir lieu ou non, tout comme nous qui ne sommes qu’un hasard posé à la face du monde. Car à bien regarder la matière, à s’immerger dans sa chair sans qu’une pensée heureuse, une modeste joie n’en viennent altérer la rigueur, alors c’est le nihilisme qui surgit avec sa charge de désespoir.

   Qu’ici, après une félicité évoquée à la rencontre de cette toile, vienne se superposer le nuage noir d’une tristesse n’est nullement contradictoire. Ceci résulte de l’adoption successive de deux niveaux de lecture. Un premier regard se surprend à s’expérimenter dans la cadre d’une émotion esthétique. C’est la beauté qui nous rencontre et nous soustrait, précisément, aux morsures de la contingence. En un second regard, c’est de profondeur dont il s’agit. Nous ne nous contentons plus d’appréhension esthétique mais questionnons l’existence en son fond. De la même manière que Roquentin était saisi de vertige à contempler la racine, le marronnier, les feuilles, nous sommes réquisitionnés à questionner l’abîme. Rien ne peut jamais être longtemps observé sans que ne surgisse sur la toile de fond de la conscience le pourquoi des choses. Pourquoi la racine ? Pourquoi la peinture ? Pourquoi la mienneté ? Pourquoi l’Art ?

   Mais je ne clorai nullement ce texte sur une note pessimiste. Cette œuvre est belle, tout comme le sont les propositions de Morandi, de Dubuffet, comme l’est la réflexion philosophique de Sartre. Ce qui fait la saveur de l’exister, ce sont bien ces constants passages d’une valeur à l’autre, d’une teinte à une autre, d’une climatique à une autre. Joie que remplace la tristesse, béatitude que grise une mélancolie, enthousiasme que trouble le doute. Nous sommes des êtres variables, infiniment soumis aux caprices du temps, aux régimes des vents, aux humeurs solaires irradiantes, aux éclipses, aux marées,  aux équinoxes, aux amours débordantes ou bien contrariées. Tel jour nous apprécions tel paysage qui, le lendemain, nous laisse indifférents. Tel jour nous aimerions avoir pour maîtresse la poésie, que la luxure supplante le jour qui suit. Nous sommes des êtres du paradoxe. Comment ne le serions-nous pas, nous qui dansons ééternellement entre Charybde et Scylla, qui faisons nos pas de funambules entre Eros et Thanatos ? Comment être dans la lumière et effacer l’ombre ? Lire, peindre, dessiner, aimer, marcher, travailler, méditer. Voilà où s’inscrit notre marche, où s’illustre notre humaine chorégraphie. De n’être pas libres, précisément, nous sommes infiniment libres !

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher