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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 08:11
Graver : dire l’être.

 

Beng Herman

Gravure de François Dupuis

***

 

 « Ce matin j'ai appris la mort d'un artiste indonésien que j'aimais beaucoup. Chaque fois qu'il postait un dessin, il commentait "for all my best friends yes "

J'ai passé la journée à faire ce portrait de lui, avec le moyen que j'utilise en ce moment : la gravure.

Rest in peace Beng Herman, I miss you already. »

                                                                                         

                                                                                    FD - 17 Octobre 2017

 

*

 

[Note liminaire : on lira l’article suivant non comme un inventaire rigoureux des techniques de gravure mais dans l’optique d’un décryptage du sens dont ce procédé est, à notre avis, porteur en l’essentiel. Il s’agira donc d’en repérer les traces symboliques et de les lire, par contraste, par rapport à d’autres modes du pictural, dessin, peinture, sculpture.]

 

Etymologie

 

   Toute forme portant en elle les traces de significations anciennes, il convient, en premier lieu, de se pencher sur la réalité étymologique du mot « gravure », son sens étant attesté dès le XIII° siècle sous le terme de « graveure » ou « rainure d'arbalète », cette première nomination dans l’ordre de la balistique lui confère, d’emblée, une orientation toute particulière. Si, à la rainure, est destinée une flèche, alors on saisira mieux l’enjeu « guerrier » d’une telle encoche par laquelle destiner le jet d’un projectile à un éventuel ennemi. Déjà, dès les signes originels du lexique, se donne à voir le geste d’agression, lequel n’est que l’art de la guerre, lequel, à son tour, consiste en l’art de donner la mort. Il existe une évidente chaine sémantique qui conduit de la rainure à la gravure en passant par la blessure qui est le signe annonciateur d’une négation de l’être. Une formule ramassée pourrait donner à comprendre l’acte latent qui fomente de bien sombres desseins, sous l’équivalence : gravure = blessure = mort. Et ceci n’est nullement violence interprétative. Chaque mot du langage est chargé de cette polysémie que l’Histoire a remaniée au cours de ses avancées temporelles.

 

   L’outil

 

   Il n’est certes pas indifférent qu’un des outils destiné à la gravure soit le burin. Et, bien entendu, ce terme n’est nullement réservé à la taille de la plaque de cuivre mais s’illustre en tant que médium de façonnage de bien des matériaux, à commencer par la pierre et l’on pense inévitablement au geste du maçon, mais aussi du sculpteur, figure que hante l’image de Rodin faisant surgir du bloc de matière l’image méditante du « Penseur » qui domine « La Porte de l’Enfer ». (En réalité le célèbre Penseur ne médite nullement un concept métaphysique ardu mais tente de se soustraire de toute son âme et de son corps en tension à son désir que fouette la figure féminine). On évoque aussi la haute stature d’un Brâncuși  sa lutte à mort contre ce qui résiste et finit par être vaincu, d’un  Brâncuși donc érigeant ses colonnes sans fin (les bien nommées !) comme de vivants antidotes à une disparition annoncée.

    Et le burin n’est pas seulement l’instrument que l’on convoque pour maîtriser, dompter la matière mais il est également cette lame biseautée dont use le chirurgien pour façonner l’os et réparer les dégâts qui s’y sont accidentellement imprimés.

  Donc, partout, dans des gestes aussi divers en apparence que ceux du maçon, du sculpteur, du chirurgien, un même effort, un même combat, une identique douleur et, au terme des actes, la mise en échec ou le simple fait de différer les assauts de la finitude.

 

    Le lexique

 

   L’artiste qui grave sa plaque de cuivre est, bien évidemment, le simple écho des artisans ici évoqués (il se rapproche aussi du dinandier dessinant ses arabesques sur le plateau de cuivre, de l’orfèvre logeant dans l’intimité du métal le luxe de l’intelligence et de l’habileté, le précieux d’une immémoriale patience), l’artiste donc est confronté à ce minutieux travail de destruction grâce auquel, plus tard,  son œuvre fera phénomène au grand jour. Mais il s’agit toujours d’un combat, d’une lutte, d’une polémique.

   Le vocabulaire de la gravure en est la belle et immédiate illustration. Quel que soit le support, on l’entaille, on le mord, on l’incise, on le ronge, on l’attaque, on le creuse, on y imprime des sillons, on le coupe, le rainure, y introduit des scarifications, y ménage des échancrures, y fait apparaître de minces failles, on le blesse, le taillade, on y fait naître des raies, des gerçures, des écorchures, on y soulève des copeaux, y soustrait des vrilles comme s’il s’agissait d’une peau humaine (de l’Artiste, du Voyeur de l’œuvre ? ), comme s’il fallait passer outre la résistance des choses, y imprimer le sceau de la volonté du créateur.

  

   Gravure ou l’art du tragique

  

   Ici, il faut poser la thèse suivante : si toute œuvre d’art peut s’illustrer comme mise à mort de ce qui est à faire surgir, mise à mort de la toile vierge, mise à mort de la page blanche, mise à mort de la pierre, du bloc d’argile, rien autant que la gravure et de manière décisive, radicale, ne vient offenser le support à partir duquel donner quelque chose à voir avec cette surprenante énergie, pulsion de mort à l’œuvre, trajet en l’artiste d’archétypes qui creusent (gravure) les sillons de la tragédie dont toute existence porte l’empreinte.

  

   Certes « Guernica » de Picasso et son effrayante impression d’écartèlement, « Le Cri » de Munch et son irrésistible pouvoir de dissolution, les incendies colorés de la toile « Paysage aux arbres rouges » d’un Vlaminck, impriment, chacun à leur manière, dans la psyché humaine, le sceau indélébile de la destinée en ses plus insupportables apories. Mais ces artistes, malgré la violence de leur témoignage, demeurent en-deçà du subjectile qu’ils maculent certes, qu’ils malmènent, on croirait entendre leurs coups de brosse rageurs, cependant ils n’ont nullement franchi la ligne de partage que constitue le support même, ils restent de ce côté-ci du réel, ils ne traversent pas la zone de feu et de flammes au-delà de laquelle c’est l’acte de création lui-même qui s’abolit en proférant la mort du Sujet, à savoir la Surface censée recueillir la sève d’une parole, non l’acide qui la dissout et la reconduit au Néant. Autrement dit l’œuvre d’art comme néantisation.

  

   Burri - Klein - Fontana

  

   Cette limite physique, mais aussi éthique (le meurtre n’est plus en acte mais en puissance), les artistes regroupés sous le vocable, outre-Atlantique, de « Destroy the picture », cette sauvage transgression d’un contrat passé avec le vis-à-vis qui est supposé recevoir la forme et la porter à sa lisible parution, des Artistes donc comme Alberto Burri avec ses sacs rapiécés, troués, Yves Klein brûlant ses panneaux au chalumeau, Lucio Fontana lacérant ses toiles, tous ces novateurs ont provoqué le réel jusqu’à le dissocier, le réifier à tel point qu’il n’apparaît plus qu’à la mesure d’une simple contingence, d’un objet du quotidien usé (voir Arte Povera), initiant en un seul geste la chute de l’objet esthétique transcendantal en sa pure immanence, autrement dit en son atteinte mortelle.

  

   Gravures dans le tissu du monde

 

  Ici le geste d’agression paraît se constituer en cette insoutenable prose iconoclaste qui annonce la mort de l’art lui-même comme ultime essai de proférer ce qui jamais ne peut l’être, cet être insaisissable qui toujours se dérobe et qui, sous de multiples figures, portraits, paysages, natures mortes, abstractions est toujours en fuite pour un illisible destin. Le travail de Fontana est ce geste pathétique reproduisant la longue tribulation de la geste humaine sur des sentiers aux mille fascinations qui, toujours, demeurent imparcourus en leur entier. Seulement des fragments, des oscillations, des clignotements, puis la longue nuit qui se pose comme cet inconnu à déchirer, entailler, hacher (autant de gravures dans le tissu du monde) afin qu’au moins une fois, dans un brusque éclair de la conscience, soit aperçu l’au-delà métaphysique auquel l’homme se heurte depuis des millénaires sans pouvoir en dire quelque chose d’approchant, de cohérent. Au-delà de cet éclair, par définition aveuglant, ne demeure que l’homme en sa solitude, en son éternel questionnement.

  

   Homme entre deux écueils

 

   Malgré tout un geste aura été accompli identique à celui du naufragé s’accrochant à son écueil. Peut-être ne s’agit-il jamais que de se soustraire aux eaux diluviennes ! Peut-être l’homme en sa condition n’est-il qu’un égaré flottant entre deux eaux, celles du Fini qui le taraudent, celles de l’Infini qui le condamnent à une révolution sans fin autour de sa propre énigme. Etrange parcours ontologique que cernent deux Néants identiques : celui d’une dissolution, celui d’une douloureuse incomplétude de l’être qui, jamais, ne peut faire se rejoindre ces perpétuels non-sens constitutifs de l’exister en leur angoisse  la plus patente.

  

   De ce qui se laisse voir dans la gravure

 

   Mais rien ne sert de disserter, il faut montrer. Geste de la monstration ou l’art en sa demeure fondamentale. Et, afin d’expliciter la thèse énoncée, rien ne sera plus parlant que de convoquer quelques gravures des Grands Maîtres de manière à y déceler le drame sous-jacent qui en parcourt les sombres feuillures et entaillures. Que l’on songe simplement  à Albrecht Dürer, à son autoportrait de 1493.

  

 

Graver : dire l’être.

Autoportrait

Albercht Dürer

Source Wikipédia

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 Y devine-t-on l’espace d’une joie, fût-elle mince ? L’air est sérieux, l’attitude compassée, le regard enfoncé au creux des orbites, pareil à un signe avant-coureur de la mort. Longue mélancolie qui s’égoutte le long de la gouttière du nez, chute sans fin des lianes des cheveux indiquant la force inéluctable du destin, le non-sens que constituerait le fait de vouloir y résister. Peu de détails du visage qui en adouciraient les traits. Seulement quelques lignes de force, seulement quelques hachures disant la cruelle verticalité de l’existence. Nulle complaisance dans cet autoportrait qui est traité telle la rigueur d’une planche d’anatomie figurant la stupeur de l’écorché dans le jour livide d’une salle de dissection. Nous regardons cette image et elle demeure gravée en nous identique à son coefficient d’effroi.

  

   Vision pénétrante de Rubens

 

   Et puisque nous évoquions l’écorché, comment ne pas faire place à cette autre vision dantesque de Rubens, lequel gravant dans le métal les fibres, les tendons, les ligaments, les aponévroses, les faisceaux de muscles, nous livre en sa confondante posture ce qui n’est plus homme, qui n’est encore ce cadavre dont seuls les os subsisteront pour témoigner d’une existence parvenue à son terme. Et quelle technique autre que la gravure aurait pu en restituer l’insoutenable splendeur ? Oui l’effet est saisissant qui nous conduit à manier la figure contrastée de l’oxymore. C’est ainsi, toute douleur exacerbée, toute représentation d’une anatomie souffrante nous offre le luxe de sa  beauté. Or, par « beauté », il faut entendre ici le lieu d’une flamboyante vérité. Cet écorché dont la tension est extrême, résiste de toutes les fibres de son corps (ces hachures, ces croisements de lignes, le jeu du plein et du vide, la précision de scalpel du trait, de son exactitude, de sa rigueur, de sa monosémie)  résiste donc   à l’appel du rien, à l’invite du néant par lesquels faire se dissoudre la présence humaine. Or cet ultime héroïsme est beau à la manière dont une vertu habille celui qui en est le dépositaire  d’une auréole de clarté. Mais quel procédé hormis la gravure aurait permis cette précision chirurgicale, cette brillante dissection, cette turgescence des nervures qui forgent le corps en sa plus essentielle nudité ?

 

 

Graver : dire l’être.

L'Écorché de Paulus Pontius

d'après Pierre Paul Rubens

Bibliothèque nationale de France

Source Wikipédia

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Graver : dire l’être.

Détail

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Gravure de François Dupuis : mise en perspective

 

   Cette longue évocation ne fait que nous ramener à ce portrait de Beng Herman dont François Dupuis a su nous donner la très exacte représentation, traçant à même le cuivre les lignes fondamentales de cet être du lointain. Bien évidemment le pathos ne peut qu’être visible puisque ce travail est l’hommage d’un artiste vivant à un autre disparu. Etrange croisement de destins qui se disent en mode coalescent, comme si une existence en déterminait une autre, cette autre faisant retour, par le biais du trait, à une manière de re-naissance. Oui, de re-naissance car toute œuvre vraie est de cet ordre qu’elle initie, sinon un éternel retour du même, du moins une efflorescence au terme de laquelle confirmer le lieu d’une rencontre, l’espace d’une aventure commune.

  

   Sauver de l’oubli

 

  Combien ce visage est vrai qui vient vers nous. Etonnante présence, confondante élévation de l’être comme si ce dernier, surgi des limbes, faisait effraction parmi nous. Car là est bien la surprise, l’homme surgit de ce fond dont il semble provenir telle l’image photographique qui se lève du bain révélateur afin que nous en saisissions la trame complexe, les milliers de lignes qui la composent, les confluences de rides, de dépressions, d’éminences qui disent la figure humaine en son exception. Cette image est poème, ode, dire essentiel se détachant d’un silence, « l’offensant » afin que la profération exténue la probable disparition, que la présence enfin reconnue vienne à notre encontre. Sauver de l’oubli, mission de l’œuvre dès l’instant où elle commémore, rend visible ce qui a été qui, jamais, ne s’effacera. Toute existence est gravée dans le marbre, inscrite au fronton du temple de l’humain, tissée dans le multiple palimpseste des jours. Eternelle en quelque sorte.

 

 

Graver : dire l’être.

   Lexique formel

 

   Le front est bombé où se tient la flamme de l’intelligence, des lueurs s’en échappent tels de vibrants feu-follets. Cheveux en cascade qui encadrent le visage, en disent le somptueux emblème, la belle générosité. Hachures du front dont l’attention, la concentration sont les indices les plus apparents. Charbon des sourcils qui abritent la nappe du regard, cette sombre luminescence touchant toujours les âmes sensibles qui vibrent au rythme harmonieux du monde. Nez droit auquel se relie la double cavité des narines, ces orifices par lesquels rendre patente la scansion de la vie, inspir/expir et tout est dit de l’amour et de la mort, cet insaisissable Janus à la tête double, aux desseins si complexes qu’ils en sont inséparables, comme l’avers et le revers d’une pièce de monnaie. Et ce trou de la bouche, ce mince gouffre proférant le chant du langage, cette exception, ce don de l’Homme et de lui seul parmi la sourde confusion du vivant. Cette doline inaperçue qu’entoure, que protège la double fluence des moustaches, de la barbe, cet infini tissage de la sagesse, ce recul de soi des processions mondaines, cet abritement de l’être en sa conque verbale car dire c’est être et nulle part ailleurs de plus convaincante réalité.

Graver : dire l’être.

Détail

*

    Tracé épileptique du vivant

   

   Mais quoi donc d’autre que ce fourmillement assidu de traits, cette belle multiplicité des signes, ces croisements de paroles que sont traits, hachures, tracés, fibres, déchirures, ces brèches qui sont l’intervalle entre les signifiants, ces trous qui disent l’ombre, ces réserves qui profèrent la lumière, quoi d’autre que ces échancrures où souffle l’haleine blafarde du néant, ces hiatus qui suspendent la lecture, initient le crochet du questionnement, quoi d’autre que ces coupes et cassures, ces blessures, ces accrocs si semblables aux accidents de l’existence, ces rainures où s’enlise le destin, ces découpures qui isolent, ces césures ménageant une halte dans le chemin, ces balafres dont toute vie est atteinte, ces fractures, ces écorchures qui flétrissent la peau du réel, quoi d’autre donc de plus performatif (car le trait ouvre le champ immédiat d’un passage à l’acte sans délai), de plus incisif et de décisif eût porté au regard la trame complexe d’une existence, les sillons ouverts d’une terre tailladée par un coutre, retournée par le versoir des aventures humaines ? Quoi d’autre que la gravure pour initier le tracé épileptique du vivant, imprimer à même les consciences le chiffre de l’exception d’être, tracer une voie, ouvrir un monde ? Quoi d’autre ?

 

   D’une peinture qui ne saurait dire

 

 Maintenant imaginons ce portrait sous l’angle d’une peinture, fût-elle réaliste, expressionniste ou bien même impressionniste. Qu’y voyons-nous qui métamorphose l’œuvre en bien autre chose que ce qu’elle est ? Sans doute une brosse impatiente, nerveuse, a-t-elle imprimé dans la pâte, la souplesse de l’huile, certains prédicats qui se montrent dans la gravure, mais gageons qu’il y a eu euphémisation, assourdissement des traits, dilution à la manière d’une composition d’un Turner, cette irisation du réel qui en déplace la structure pour nous la rendre immédiatement plus poétiquement lisible. Et le problème est bien le « poétiquement » qui se donne sous les auspices de cette vision approchante, à mi-distance du rêve, à mi-distance de l’imaginaire avec, tout au centre, comme dans l’œil du cyclone, une légère persistance du réel, ces tourbillons qui en configurent l’encore présence.

  

   Un déplacement

 

   Un décalage a été opéré, une manifestation autre s’est imposée en lieu et place de la parution initiale qui est la seule vraie, la seule conforme à sa propre nature. Dès lors faut-il avoir recours au barbarisme de « turnerisation » pour décrire un tel déplacement qui nous présente une autre figure que seule l’intention du créateur était en mesure de faire apparaître ? Du portrait nous ne possédons plus qu’un genre de vision hallucinée, laquelle, grâce à sa distance, sa médiation, son éloignement de la chose première, loin donc d’en être une mimèsis, témoigne d’un travail par lequel se rendre visible dans le rayonnement de l’art. Bien des thèses esthétiques contemporaines se donnent à entendre tel ce recul du réel, lequel, seul, installerait l’œuvre dans sa singularité.

  

   Signes traversiers

  

  Alors, à l’aune de ce concept, que voudrait donc dire la gravure qui semble s’ingénier à « copier » le réel, à en retranscrire le moindre détail, à fixer dans le cuivre le caractère intangible de ce qui est à « reproduire ». Cependant, envisager l’acte du graveur comme simple technique qui nous restituerait, au travers d’un geste artisanal, les choses en leur facture originelle, ceci est insuffisant et court-circuite l’essentielle notion de l’interprétation, laquelle s’inscrit bien davantage dans une conception de la praxis esthétique dans l’ordre général des signifiants et en particulier dans le fait humain par excellence du langage. C’est en effet à cette présence du langage en tant que tel qu’il faut se référer afin que la nécessaire survenue d’une œuvre dans le champ de la présence puisse s’éployer avec aisance et signifier à la mesure de son destin, celui des signes qui la traversent, l’ourdissent à la manière d’une toile, en délient les fils un à un dont notre intellect, nos affects, nos ressentis auront à faire la synthèse unitive.

      

   Pierre Soulages

 

   En épilogue de cet article qu’il nous soit permis d’effectuer  un supplémentaire aller retour de navette afin que le tissage bien entamé, quelques fils de compréhension ne demeurent en suspens. La gravure telle une obsession de l’Artiste, un essai de faire rendre raison au réel, d’en faire dégorger le sublime nectar, d’en extraire jusqu’au moindre pollen. Tel type de travail assidu, acharné, sans repos, Pierre Soulages qui, au départ, était néophyte en ce domaine, voici qu’un jour, à force de tâtonnements et d’essais de percer le mystère des formes, ayant généreusement provoqué le travail de l’acide (une identique conclusion pourrait tout aussi bien résulter d’une lourde insistance du burin), la plaque de cuivre se troue en maints endroits ne laissant du métal qu’une sorte de cratère béant. L’Artiste, qui cherchait le Noir comme son obsession la plus originaire, qui était sur la voie du Noir, il creusait et creusait pour obtenir la plus grande densité de noir, évoquant ceci dans un entretien : « J'ajoutais d'ailleurs des traits, des traits d'eau-forte classique, et je creusais de plus en plus, parce que je voulais qu'en certains endroits ce soit très, très noir, mais ce jour-là, la planche s'est trouée », et  voici que se révèle à lui l’exact contraire, à savoir ce blanc qui, sans doute, par un simple processus d’aimantation, par la diffusion de la lumière qu’il initie, appelait déjà ce fameux outre-noir, cette autre lumière faisant sourdre, à même l’ombre, son potentiel lumineux.

 

   Accident de gravure ?

  

   Oui, lumineux car la lumière naît de l’ombre, tout comme le jour se hisse de la nuit pour paraître. Jeu infini du plein et du vide, de l’exhaussement et du creux, du gonflement de la pâte et du retrait de la matière dans l’acte de graver. Peut-être que le surgissement insigne, si singulier de l’œuvre de Soulages provient d’un simple accident de gravure. Mais qui donc pourrait en témoigner ? L’Artiste lui-même ne saurait proposer que quelques hypothèses. La genèse d’une œuvre est si complexe, soumise à tant d’influences, d’essais, de tâtonnements, d’hésitations. Et c’est bien ainsi que le logico-rationnel soit mis à la diète et ne puisse proférer en des domaines où c’est bien la dimension pathique  d’abord qui est à l’œuvre et travaille en sourdine, quelque part du côté du corps, sans doute obscur, sans doute retiré, à l’ombre des regards car tout ne saurait faire phénomène sans créer quelque dommage. C’est du retrait, de l’inapparent que peut surgir l’intuition comme si elle était réservée en creux dans une gravure attendant de pouvoir s’actualiser.

 

   Du polyptique

 

   Identique au phénomène qu’avait connu Claude Viallat avec son éponge rongée par l’eau de Javel, forme dont il fera le lexique d’une œuvre complète, voici que le hasard visite Soulages qui découvre avec ravissement une si belle extension de la mission de la gravure. Le trait est devenu tache. Le blanc s’est substitué au noir. Mais le noir est en attente, en réserve, il campe dans les limbes du lexique pictural, il est sur le point de proférer. Car tout contient tout et les œuvres jouent en abyme, s’éclairant mutuellement, communiquant par échos, affinités, confluences  ou bien, au contraire par effet dialectique, divergences, lois des contraires.

 

Graver : dire l’être.

« Polyptyque I » (1986), de Pierre Soulages

Source : Le Monde.fr/festival

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  Depuis toujours déjà le pas a été franchi par l’Artiste qui conduit à ce magnifique outre-noir des grands polyptiques. Ne sont-ils pas, en leurs scarifications, en leurs lignes claires où la matière livre le jeu de ses incisions, peut-être même lève doucement le voile sur son être, ne paraissent-elles pas, en leurs griffures, des prolongements d’un acte de gravure depuis longtemps intériorisé ? Alors l’on peut se demander ce que Soulages voit au travers de cet outre-noir : une nouvelle station de l’être dans une métaphysique non encore parvenue à son terme, la fulguration d’une Idée, la toute puissance de l’Esprit en son advenue à l’Absolu, l’Être en personne  « tel qu’en lui-même l’éternité le change » ?

 

  Jamais ne le saurons  

 

   Ceci, jamais nous ne le saurons.  Jamais pour le plus grand bonheur des humains que nous sommes. Le saurions-nous et alors la dimension de l’Art croulerait comme un château de cartes. Le mystère ne peut jamais porter qu’à l’inconsolable Ceux, Celles qui le regardant et, le perdant soudainement,  se couperaient du sens de leur quête, laquelle est aussi sens de l’existence. Or l’Art est avant tout recherche patiente de ce qui est jusqu’à l’infini égarement de la psyché lorsque, atteinte de folie, elle débouche sur une œuvre aussi significative que celle de Vincent Van Gogh traçant à l’eau-forte (pouvait-on trouver plus beau nom ?) le portrait du Docteur Gachet.

  

   Dans une lettre à sa sœur Wil en date du 13 juin 1890, l’Artiste écrit :

 

 « …J'ai fait le portrait du docteur Gachet avec une expression de mélancolie qui souvent, à ceux qui regarderaient la toile, pourrait paraître une grimace... ».

  

   Dire la vérité de l’homme

 

  La grimace, cette supercherie afin de dissimuler la vérité. Et pourtant ce portrait dit la vérité de l’homme, aussi bien du Docteur Gachet, de Vincent, de tout Artiste en prise avec ce réel (imaginaire et fantaisie n’en sont que quelques déclinaisons), ce réel qui, parfois, se dit en peinture, en dessin ou en gravure. L’essentiel est que cela se dise ! L’ultime vérité pour l’infortuné Van Gogh, ce fut cette dernière gravure déchirant sa poitrine, cette balle traçant en lui la dernière empreinte de l’Art, dont le Docteur Gachet fut l’un des rares autorisé à recevoir le témoignage, terrible vision du génie torturé jusqu’à la folie. Génie, folie : souvent le même en Art. Le même ! Une gravure de l’être. Beng Herman rendu à son jour par François Dupuis en porte l’émouvant témoignage. Qu’il soit rendu à la vérité de son être. Meilleure façon de lui rendre hommage.

 

Graver : dire l’être.

[Portrait du docteur Paul Gachet] : [L'homme à la pipe]

[estampe] / [Vincent Van Gogh]

Source : Gallica/bnf

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Graver : dire l’être.

Œuvre de Beng Herman.

 (que l’on pourrait nommer : « L’espace des signes ». )

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 08:08
 Réalisme vs surréalisme

Cadaqués, la brocante et statue de Dali

(c) Thierry Cardon

 

***

 

   Au premier regard, cette image nous surprend-elle ? Certes non. Elle est la mise en scène de la vie ordinaire, elle est une mince fiction qui nous parle du temps qui passe, de la statue qui honore un grand peintre, du bord de mer et de la plage où une barque est couchée sur le flanc. Elle nous dit l’insouciance du jeune âge, le bonheur de rouler à vélo, elle nous dit le bric-à-brac des objets divers qui sont le lot de toute brocante, laquelle exhibe un passé nostalgique et souvent un peu poussiéreux, un genre de mémoire usée qu’il faudrait briquer afin de faire revivre quelque souvenir échoué au large de l’être. Elle nous dit le monde, elle nous dit notre place dans le divers méticuleux du réel.

   Une telle photographie, le plus souvent, nous la regardons à la sauvette, tel un document d’archive et, déjà, nous sommes loin, pris dans les mailles d’un quotidien qui nous absorbe et nous déporte de quelque réflexion salutaire dont nous pourrions tirer quelque profit. Le cours des choses est ainsi fait qu’il glisse au-delà de nous, nous emportant dans son flux perpétuel sans que nous y prêtions attention puisque nous sommes tissés de temps et que, précisément, ce temps, nous n’en sentons nullement l’existence et, a fortiori, l’essence qui, bien entendu, en son principe, est volatile comme toute chose dont les fondements sont précieux, ils fuient à notre approche tel l’oiseau surpris dans son vol.

   Que dire de plus dont cette image serait investie à l’insu de notre conscience ? Le jeu des déductions et interprétations est toujours facile et il suffit de se laisser aller au mode simple de la description pour que s’édifie, à partir des  mots eux-mêmes - dont chacun sait qu’ils ont un sens -, un genre de palais des mirages, qu’un instant plus tôt, nous pensions impossible car il n’avait de réalité qu’hypothétique. Ainsi, si je dis les flots apaisés de la mer, ses courtes vagues frangées d’écume, puis les candélabres étiques des arbres - on dirait des bras en quête de ciel -, je dis dans le genre poétique, je manie les métaphores, je vis dans le monde du « comme », du « même ».

   Si je dis la barque, l’île sur laquelle elle a accosté, ces roches gonflées de bulles du Cap de Creus par exemple, je documente l’image, je lui confère une assise réelle reconnaissable, je l’assure de coordonnés au gré desquelles elle peut se rendre visible sur une carte de géographie. Je la spatialise et lui fixe cet amer dont toute chose sur Terre a besoin afin de connaître son identité. Si je dis la table ronde de bistrot, le mannequin couché au sol, la sculpture africaine et son fétiche, je ne fais qu’énoncer une vision consumériste et, au mieux, convoquer une bribe infime de culture.

   En fait, je dis et je ne dis pas ce qui, sous la ligne de flottaison de l’image, flotte entre deux eaux, ce fragile iceberg porteur de sèmes multiples que jamais nous ne prenons soin de voir, au motif que nous avons bien mieux à faire que de chercher l’insignifiant, l’inaperçu, ce qui scintille au fond des ténèbres dont nous ne percevons nul éclat. Nous préoccupons-nous du destin de l’invisible paramécie ? Et pourtant, dans ce minuscule, cet invisible nous pourrions rencontrer plus d’un remarquable éblouissement ! Sans doute les choses sont-elles opaques, non en raison de leur nature, mais au gré de notre indécision les concernant. Nous les abandonnons avant même qu’elles n’aient pu déclore leur être et nous livrer ce que nous aurions découvert au prix d’une longue et minutieuse patience.

   Si cette photographie nous questionne plus avant, c’est que, sous son évidente surface, apparaissent des significations en profondeur que nous ne pourrons décrypter qu’en maniant quelques symboles. Elles se divisent selon deux modes de perception du réel. Il y a d’abord les choses de la mondéité, ce que nous rencontrons quotidiennement, dont la fonction ustensilaire ne nous étonne guère puisque, au premier chef, nous avons à être des individus pragmatiques, qui saisissons et vivons dans le cadre de la domesticité : la chaise, la table, la terrasse du café, le vélo, la barque de pêche. Avec tout ceci nous sommes en familiarité et notre préhension perceptive de ces objets se fait tout naturellement. Mais, sous la coquille se trouve un univers en miniature, cet albumen ou « blanc », ce vitellus ou « jaune », ces nominations qui nous enchantent comme le font des paysages sublimes surgissant au creux même de nos rêves. C’est eux, ces signes de l’infime dont il faut se mettre en quête. C’est eux, comme, sous le regard de l’amante, nous cherchons sa sublime sensibilité et, sans doute, sa généreuse sensualité. Nous sommes, irrémédiablement, des êtres de sensation, c’est pourquoi, sous la face pelliculée des choses, tout n’attend que de surgir et de briller.

   Cette représentation d’un fragment du monde pose le problème d’une schize - l’image n’est-elle coupée en deux par cet étrange pilier ? -, dont il faut tout de suite préciser l’objet : réalisme jouant en écho, d’une manière diamétralement opposée, avec le surréalisme qui vient en contrarier le caractère d’évidence, de spontanéité. Le réalisme, d’abord. Cette scène de la vie ordinaire, telle qu’elle pourrait surgir d’une image d’Epinal ou des cartes scolaires anciennes portant la notion de « centres d’intérêt », pourrait faire l’objet d’un travail langagier ayant pour thème « le bord de mer et ses activités ». Les rédactions en langue française, jadis, reposaient sur ces solides piliers du réel qui avaient essentiellement pour tâche d’amarrer les élèves dans un cadre connu qui les rassurait et leur donnait de sérieux gages quant à la position qu’ils occupaient, ici et maintenant, avec une tâche d’écriture pour en confirmer l’incontournable présence.

   Nous disons que le personnage de Dali, par sculpture interposée, donc le surréalisme, joue en écho avec un autre élément de cette même rhétorique, à savoir ce mannequin abandonné sur le sol à la façon d’une mécanique inerte qui ne témoignerait plus ni des anciennes activités de l’homme (couturier, modiste, tailleur), ni des usages actuels de l’objet, mais se donnerait comme une dimension énigmatique, à peine formulée, d’un possible au-delà, d’un « méta » renvoyant, en priorité, à la métaphysique et au peintre qui en signe l’excellence, Giorgio de Chirico. Ici, étrangement, le réel est soudain aboli, le vide assumé, l’absence rendue enfin visible. C’est sans doute le sort de tout mannequin que de nous installer dans cet espace esseulé, désincarné, semblable à un Musée Grévin où les statues de cire figurent d’étranges existences figées qui s’apparentent plus à la mort qu’au visage d’un maintenant qui serait irrigué par un dynamisme vitaliste. Simulacre d’une « présence » privée de mobilité, donc de possibilité d’ouverture, ce mannequin agit à la manière de celui qui nous est proposé par l’artiste métaphysicien dans une huile de 1915, « Le Résultat », où la prouesse consiste en ce que la négation dont le peintre vêt son pinceau afin de déstructurer les choses du quotidien, agit avec tant d’efficience que le tableau diffuse en nous, au travers de ce visage traversé de néant, le sentiment d’une profonde déshérence, d’une lourde factualité.

   Face à cette toile comme face au mannequin inerte, figé, de la photographie, nous éprouvons la sourde inquiétude bouvilienne dont Roquentin est victime dans « La nausée », cette contingence sartrienne désormais célèbre sous les traits de la racine têtue, opaque, qui existe, là, sans raison autre que d’être racine et de n’en rien savoir. Et, par conséquent, de ne rien savoir non plus de notre présence même, nous les spectateurs, sinon que l’absurde existe, qu’on peut le toucher du doigt, dire c’est ceci ou bien cela, le nommer, en tracer les erratiques contours à chaque fois que le monde vacille ou bien se fige dans ces figures - ces mannequins -, qui n’ont d’éternité qu’à la mesure de leur incohérence étendue là-devant. Elle ne fait que procéder, en quelque sorte, à notre propre dissolution.

    Cette collision du réel avec un surréel qui n’aurait pour fonction que de se soustraire, précisément, à la réalité (c’est une des grandes raisons de l’art), se donne à voir d’une manière évidente en opposant des parties de l’image entre elles. Une seule « chose » est animée, donc « vivante », ce passage d’un enfant sur son vélo qui se dirige vers son destin. Qui, bien entendu, est sa finitude, la seule chose dont il soit assuré. Il n’est pas encore statue. Il n’est pas encore mannequin. Il n’est pas encore ce passé qui se figera en un bloc de résine dont il deviendra le prisonnier éternel. La signification insigne de la photographie trouve là son expression la plus forte. Faute de ceci, de ce sens contenu dans le filigrane de l’image, bien des essais de représentation du réel ne sont que des constats d’une confondante banalité.

   Voyez la mode iconoclaste des « selfies », ces représentations qui prétendent fixer dans le marbre le pseudo-événementiel des rencontres fortuites indéfiniment renouvelables, autrement dit affligées d’une réalité sans consistance. A ces caprices du temps présent, à ce « moment fugitif » poinçonné de non-sens,  il convient d’opposer ce « moment décisif » que les Anciens Grecs désignaient sous le beau nom de « kairos ». Mais le kairos était précisément ce temps dense, cet afflux de présence, ce surgissement de plénitude, cet « instant opportun » envoyé par la providence qui, jamais, ne se reproduira. Il est l’exception, le rare, raison pour laquelle il est empreint d’une valeur singulière. Comment alors justifier ces pitreries dans l’air du temps qui ne sont que des autosatisfactions narcissiques forgées au feu d’une étroite et tyrannique subjectivité ?

   Dans cette image de Cadaqués, l’on peut dire que le kairos a été saisi au vif, « empoigné par les cheveux »,  selon le mythe, lequel donnait le dieu Kairos tel ce jeune homme qui passait, dont il fallait saisir la chevelure, autrement dit l’occasion qui ne se représenterait pas. Le « moment décisif », ce beau concept dont s’inspiraient les officiants de l’Agence Magnum, Henri Cartier-Bresson en premier, Leica au poing, faisant toujours du sujet qu’il photographiait le lieu d’un événement. Pour cette raison son œuvre est admirable de précision et reflète un sens rare de la composition, du rapport des formes géométriques entre elles.

   L’on pourrait dire des photographies de ce mouvement fécond, de ce « réalisme poétique » tel qu’il a été défini par Claude Nori, qu’elles sont « rationnelles », car le réel, toujours, y semble organisé par l’action positive du concept, mais constamment avec le souci d’y ménager l’espace « d’instants de grâce » (Wikipédia). L’image ne laisse rien au hasard, elle intègre un nombre maximum de sèmes qui concourent à la compréhension du message véhiculé. Ce qui ne veut nullement dire que le côté sensible et affectif y serait sacrifié au bénéfice d’une mise en scène strictement intellectuelle. Ce grand photographe qu’aujourd’hui de simples initiales H.C.B. permettent d’identifier, était au cœur du mouvement humaniste. Ce qu’il savait faire, avant tout, c’était dresser la scène exacte sur laquelle la condition humaine donnait ses figures les plus caractéristiques, parfois les plus spontanées, les plus émouvantes. Ceci est du grand art et peu de gens d’images, aujourd’hui, peuvent prétendre à un tel sens de l’événement.

    La belle image qui nous occupe ici semble s’abreuver à de telles sources. Elle structure le réel, lui donne des points d’appuis, le spatialise selon des aires distinctes, introduit des tensions génératrices de sens, instaure des « conflits » temporels entre un passé qui se fige, un futur qui se profile à l’horizon, un instant qui bourgeonne et dit son être tel que nous pouvons l’entrevoir à la lumière d’un œil inquiet. Nous disons que cette image est belle qui s’inscrit pleinement dans le champ de notre conscience. C’est pourquoi nous avons du mal à nous en éloigner. Là est le signe d’une création vraie.

 

 

 

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 08:18
Le point phosphoreux.

J’ai posé pour DH.

Œuvre : André Maynet.

« CERTAINEMENT L'INSPIRATION EXISTE.

Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? - un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. »

Antonin Artaud in "L'ombilic des Limbes", Poésie, Gallimard.

Poser pour…

« J’ai posé pour DH ». Ici, sur cette surface dépouillée, nous avons un Modèle qui dit avoir « posé pour DH ». Avoir posé pour une Artiste donc. Mais que veut donc dire « poser pour » ? Est-ce simplement le fait d’être présente corporellement, anatomiquement devant le Peintre et demeurer en soi le temps que l’œuvre naisse et trouve sa forme, sa qualité apparitionnelle ? Le Modèle est-il assimilable à un simple objet, masque de plâtre, par exemple, qui servirait de support à une proposition plastique de l’ordre de la mimèsis des Antiques, à savoir la reproduction fidèle de ce qui se donne à voir ? Certes, cette Jeune Femme dans sa simplicité, son dénuement, pourrait faire penser à l’esquisse de terre blanche que constitue tout biscuit que ne recouvre aucun glacis, que ne modifie nulle couleur. Certes cette Simplicité pourrait être reproduite à l’identique, genre de fac-similé, de copie de l’original. Mais l’on sent bien ici que cette conception de restitution fidèle du réel paraît en porte-à-faux avec ce qu’est l’esthétique contemporaine qui, loin de se contenter d’une simple reproduction des formes en recherche la polyphonie, l’expression multiple, la chatoyante rhétorique. Si les Classiques s’adonnaient avec passion à calquer le moindre trait signifiant, le velouté de la peau, la courbe d’une joue, l’anse parfaite d’une hanche, l’harmonieuse flexion du pied sur le sol, une représentation exacte du donné immédiat d’une chose ou d’une personne, il en va différemment pour les Modernes qui ont subverti les formes pour en faire une matière souple, inconditionnée, exempte de contraintes, capable de vivre selon sa fantaisie, l’inspiration de l’instant, la pente d’un état d’âme, la coloration d’une conception du monde, ce monde singulier qui habite chacun et ne saurait se confondre avec nul autre. Créer de cette façon, soumettre le réel à quantité de torsions, d’angles, de perspectives, d’éclatements successifs, de fragments polychromes, voici la marque insigne d’une liberté en même temps qu’un surgissement de l’art dans ce qui en constitue l’essence, une autonomie souveraine, le tutoiement d’un absolu par lequel il parvient au sommet de ce que son langage a à dire.

Inspiration.

Je soulignai, à l’instant, le mot inspiration de manière à rejoindre le propos d’Artaud - ce génial inventeur de formes idéelles aussi bien que langagières, que scéniques -, Artaud qui la fait naitre, l’inspiration, d’un étrange et onirique point phosphoreux, autrement dit d’une ignition spirituelle, d’une flamme intellective, d’une combustion selon laquelle la création est appelée à paraître en ce qu’elle a de plus précieux, cet aérolithe mental qui flirte avec l’indicible, l’invisible dont toute œuvre d’art suppose l’incroyable monstration. Comment, alors, débouchant avec l’auteur de L’ombilic des limbes sur cette pierre philosophale brillant de son inépuisable énergie, ne pas faire place à la magie, à son pouvoir de transsubstantiation, sa capacité à quintessencier le modeste, l’inapparent, l’inaperçu et d’en donner une ébauche dont la mobilité, le sublime, la substance extra-spatio-temporelle constitue le propre même d’un chemin en direction d’une transcendance ? Comment ne pas se sentir attiré par cette cosmogonie individuelle qui nous constitue en propre, que l’action du génie créateur nous livre à la manière d’une révélation, vers cette autre cosmogonie dont la toile est le support, le centre d’irradiation, la source inépuisable de sens ? Car cela même qui apparaît maintenant sur la face du subjectile (voir, plus bas, les déclinaisons du Modèle tels que je les suppose au travers des représentations de Douni Hou dont il est ici question), ce n’est plus le Modèle incarné, vivant, existentiel, avec ses soucis et ses peines, ses joies et ses manques, ses prédicats singuliers qui en fixent l’inamovible quadrature comme une chose fixe, immuable, une étoile clouée au ciel d’une nécessité.

Métamorphose.

Bien au contraire. C’est ce qu’Artaud veut évoquer dans la belle langue qui est la sienne lorsqu’il fait signe en direction de la réalité (qui) se retrouve, mais changée, métamorphosée. Oui, métamorphosée car le chiffre de cet événement hors du commun, l’exceptionnelle mutabilité de la présence, cette tripartition temporelle passé-présent-futur trouvant à s’actualiser dans le procès même qui la porte au jour, la métamorphose donc est la matière façonnée par l’Artiste, portée à l’incandescence, cette imago terminale au travers de laquelle il donne site à l’immatérielle apparition, à la désocclusion du secret, mais en termes cryptés seulement accessibles à une interprétation, à une activité herméneutique car toute œuvre portée à son acmé est un texte sacré dont il convient de lire l’essence. Ce qui veut dire que se porter en tant que déchiffreur d’une oeuvre suppose le recul nécessaire, l’effort indispensable, la réflexion approfondie. L’art n’est pas une donnée immédiate de la conscience pour utiliser le lexique bergsonien, l’art bien au contraire est le fruit d’une longue élaboration, d’une maturation, d’une fécondation d’un germe initial dont il convient de moissonner le sens profond. L’épi ne lève jamais qu’au terme d’un long processus de croissance. Métaphoriquement il est l’égal d’une huile lourde, d’un pétrole métabolisé le long de milliers d’années, image d’une culture en devenir ne se révélant qu’au terme d’une infinie méditation.

Le Modèle dans deux œuvres de Douni Hou.

Vraiment, nous ne savons jamais comment une toile est née, le résultat de quelle alchimie elle est la figure, les raisons qui ont abouti à cette forme plutôt qu’à telle autre. Et l’Artiste lui-même a-t-il la connaissance des voies par lesquelles sa conscience, mais aussi son inconscient ont abouti à délivrer l’œuvre telle qu’elle est ? Processus si complexe qu’il nous dépasse comme il excède les possibilités d’analyse de son Créateur. Sans doute faut-il, à tout essai de représenter le monde, cette part d’obscurité, de mystère sans laquelle l’art ne serait pas art puisqu’il n’illustrerait que la réalité reconduite à ses propres fondements, cette terre compacte, cette argile sourde dont le ciel serait absent, dont la fécondation ne pourrait avoir lieu faute de distance, d’envol, de transition, de passage, tous phénomènes signant la présence d’une mutabilité des choses dont la métamorphose est le subtil opérateur.

Ainsi pouvons-nous facilement imaginer la fonction de convertisseur du génie créateur, lequel s’emparant d’une forme, ce Modèle par exemple, en donne une vision renouvelée, tremplin de ressourcement infini pour qui sait se confier à son écoute, entendre son chant souterrain.

Le point phosphoreux.

« Piqûre et coupure ».

Par quel hasard, quel stratagème, l’Artiste est-elle arrivée à faire de son Modèle cette figurante de cirque (le praticable du Monde ?) que des hallebardes cernent, découpant sa silhouette sur la planche qui la porte et semble la soumettre à un destin aveugle ? Image de la femme qu’elle est (qui : le Modèle, l’Artiste, la Femme-archétype ?), représentation intériorisée qui voudrait dire la soumission, le sacrifice librement consenti ou bien l’acceptation d’une tâche nourricière combien ingrate, ou bien encore simulacre, pure magie, illusion, tour de prestidigitateur ? Et la petite Funambule qui, sur le côté de l’image, semble en jouer le contrepoint, que nous dit-elle de celle qui, clouée sur son fond, vit son aporie existentielle avec la dévotion qui s’assimile à celle d’une sainte pour le moins assurée de sa curieuse servitude ? Que nous dit-elle : l’interprétation des deux images mises en abîme, passé d’enfant et présent d’adulte confondus ? Libre jeu insouciant de la petite danseuse que la donation verticale d’un genre de persécution porterait à notre connaissance avec le caractère de l’insupportable, le rejet de toute aliénation en constituant le logique épilogue ? Ici, l’art rejoint sa fonction subversive, aiguillonne notre inclination à la rébellion.

Le point phosphoreux.

« Petite cicatrice ».

Et ici, cette « petite cicatrice » mettant à nu le Modèle, en donnant une version de l’écorché de salle d’anatomie, en quoi cette œuvre concerne-t-elle encore le réel avec pertinence ? Mais poser la question sous cette forme c’est la destiner à une illisibilité qui provient de sa propre aporie. Cette image ne saurait nullement représenter le réel puisque, par définition, l’art n’est pas le réel mais, éventuellement sa transposition, sa conversion, son déplacement, sa paraphrase. Il n’y a jamais analogie lexicale ou sémantique, cohésion terme à terme entre l’art et le réel auquel il est supposé renvoyer. Ici, avec l’image, c’est un autre monde qui s’ouvre et nous livre son efflorescence. Combien le Modèle initial, existant d’âme et de chair, est loin de ce qui apparaît là, dans le cercle attentif des Voyeuses avec l’explication du Maître. Et encore une fois (voir un autre article sur l’œuvre de Douni Hou : « De la mouche à l’escargot : la finitude ».) le rapprochement ne peut manquer de se faire avec la célèbre Leçon d’anatomie du Docteur Tulp de Rembrandt.

Bien évidemment, à partir d’ici peuvent s’élaborer toutes les interprétations imaginables, depuis la psychanalytique jusqu’à l’esthétique en passant par la linguistique, la position du signifiant par rapport au signifié, posture structuraliste s’il en est. Cependant toute cette gymnastique intellectuelle ne nous éclaire nullement sur les rapports du Peintre et de son Modèle. Mieux vaudrait, dans cette intention, aller du côté de Picasso et de ses innombrables variations sur ce thème. Picasso, génial jongleur des formes, initiateur des multiples métamorphoses de l’art. La réponse est là, dans la manifestation des traces esthétiques en leur essence qui, non seulement s’adressent au Modèle, à l’Artiste qui en est l’habile médiateur, mais aussi à l’histoire de la société, à son évolution, au concept de mode et de modernité, toute une contextualisation par laquelle l’œuvre paraît comme ce qu’elle est, à savoir l’unique perception d’un instant situé dans une frise spatiale et temporelle que le génie nous offre comme la pépite qu’il révèle aux yeux de ceux qui cherchent un sens à l’existence.

C’est l’inaperçu et actif point phosphoreux artaudien qui a porté au paraître ce qui n’était qu’en réserve, attendant de rencontrer les hommes, les femmes que nous sommes, toujours pressés, impatients d’archiver dans les replis de la mémoire, les cataractes d’images qui s’y animent de leur effervescence multiple. Nous voulons voir DANS le réel têtu ce qui s’impatiente de se présenter à nous, qui n’est que l’écho de notre propre cosmogonie : l’art en son invisible présence toujours situé HORS du réel !

Invisible présence de l’Artiste.

Parlant de J’ai posé pour DH, en fait je n’ai guère évoqué que DH en rapport avec son Modèle, occultant Celui qui était à l’origine de l’œuvre : AM. Subtile dissolution, étrange transparence, reflet en miroir d’un Artiste reflétant un autre Artiste, reflétant un Modèle, reflétant les Voyeurs, reflétant l’Art. Conflagration de reflets. L’art est ceci, cette illusion si fascinante qu’elle déteint le réel et prend sa place comme la chose qui devient essentielle à nos yeux, nécessaire à notre entendement, précieuse à nos cœurs. Rien d’autre à lui substituer que LUI-MÊME !

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30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 08:22
De qui cette empreinte

       Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

De qui cette empreinte

Dans le gris du sable

De qui dans le jour qui s’éreinte

Cette illisible fable

 

De trop se tendre

La lumière est harassée

De trop attendre

Les hommes sont exténués

 

Que vienne donc le vent

Dans sa dernière morsure

Que vienne l’amante

Et son ultime blessure

 

Que soient consommées

Les noces du blanc et du noir

Que soit bu le vin du désespoir

Que soient les choses immolées

 

De qui cette empreinte

Dans la ramure du temps

De qui cette plainte

Dans la pliure du tourment

 

Est-ce une feuille

Qui cache ses nervures

Est-ce un deuil

Qui sème sa biffure

L’air est si animal

Qui a semé sa trace

L’heure est si fatale

Qui  seule nous terrasse

 

Où sommes-nous donc

Esquisses du peu

Modestes feux

Dépourvus de dons

 

En notre âme altière

Nous eussions séjourné

Nos humeurs dernières

Nous en ont détournés

 

Nous errons ici et là

Pareils à des oiseaux fous

Et sommes las

D’être si peu en nous

 

De quoi la trace

Est-elle la parole

Elle qui s’efface

A même notre obole

 

Certes nous aurions voulu

Sur ce désert de l’être

Graver comme sur un écu

Notre vie géomètre

 

Las nous n’avons vécu

Que des secondes d’argile

Las nous n’avons voulu

Que des lignes fragiles

 

Telles des girouettes

En mal de zéphyr

Nous semons nos têtes

Au démon du jouir

 

Rien cependant

Ne s’y imprime

Que le néant

De vides rimes

 

Esseulés nous sommes

En notre contrée

Telles des bêtes de somme

A leur errance livrées

 

Jamais nul chiffre du sol

Ne nous dira

L’instant de notre envol

Voile que l’air affalera

 

Si jamais un signe

Devait hâter nos certitudes

Qu’il en soit la figure insigne

Courant au-devant de notre finitude

 

Êtres aux abois

Nous n’avançons courbés

Qu’à plonger

An cœur plein de l’effroi

 

Ainsi est notre cruel destin

Cette tache dans le sable

Cet inatteignable festin

Il est vide immuable

 

Que pourrions-nous attendre

Les yeux rivés au ciel

Qu’un fatum de cendre

Un avenir sacrificiel

 

*

 

 

 

 

 

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29 août 2020 6 29 /08 /août /2020 09:23

ON

 

   [Petite précision afin de s’y retrouver dans le texte. ON (en Majuscules) est le personnage principal de la fiction, bien plus proche du végétal, du minéral, de l’animal que de l’homme ; on (en gras italique) fait signe en direction de la condition humaine en général, autrement dit de l’ensemble des hommes qui vivent sur la Terre ;]

 

*

 

   ON avance sur ses pieds-ventouses, ON les arrime au sol de sphaignes et de mousses, cela glisse et ON plante ses ergots dans la matière molle, béate, surprise jusqu’en son plus profond remuement. Le ciel est d’ardoise lourde avec des veines grises, anthracite, avec des pliures fer, des linéaments mastic, des teintes de Payne sourde. De hauts piliers de marbre soutiennent la dalle du ciel, ils sont gravés d’hiéroglyphes animés qui courent depuis la base, s’enroulent sur le fût, éclatent sur le chapiteau en milliers de scarabées d’or, en lumières de platine, en perles de résine.

   Ses grosses pattes velues, semées de crochets, ON les passe sur ses yeux, ON ôte les humeurs qui s’y sont amassées, on dirait des grains d’orge, des éclats d’écorces, des tumuli de sable liés par une glu. ON palpe sa poitrine, ON plante ses griffes sur l’étrave du bréchet. Des vermines s’y sont assemblées, des chenilles processionnaires y pullulent, des scories y chantent une étrange mélopée. Funèbre. Hostile. ON en sent la résille arbustive entrer au plein de soi, dans la grotte primitive avec les glaives de ses stalagmites, les pieux de ses stalactites.

   De longues ramures vertes s’insinuent dans la galerie du nez, bourgeonnent sur les sinus, germent en folles graminées sur la falaise du front. ON cache les billes de ses yeux, de gros calots de verre, derrière la herse massive de ses cils, centaines de spores qui essaiment à tout vent, font une pluie continuelle. ON voit des images tronquées, des milliers de signes qui pullulent sur l’angle du chiasma optique, Cela fait un murmure continu, un bruit de source, parfois un grondement d’orage.

   ON poursuit sa progression. De ses doigts-crochets ON écarte les pesantes tentures d’air. L’air est poisseux, il est une gélatine qui colle aux longs poils du visage, à la barbe hirsute, fils de fer barbelés où s’accrochent les nuées de poussière, où s’agglutinent les cartons des feuilles, où meurent des phalènes usés par la clarté du jour. Le visage est labouré d’entailles, parsemé de fissures, la peau est un vieux cuir bouilli, le nez deux simples orbites qui plongent au sein du mystère, une nuit sans fin, d’ombreux dédales, des coursives cirées de ténèbres. Les rafales de vent s’y engouffrent telles les cataractes d’eau dans la gueule immense d’un gouffre. ON ne parle pas. ON déglutit seulement quelques borborygmes, ON bave seulement quelques syllabes. ON ne parle qu’avec soi puisque Les Autres n’existent pas, ON les a méticuleusement phagocytés, ils sont devenus d’illisibles figures. ON est LA SEULE CREATURE sur toute la surface ridée, bouleversée de la Terre. La Terre est désemparée. Elle ne sait qui elle est, où elle va, si sa fin est pour bientôt. Mais ON croit que quelques Autres, quelques fortes natures de l’ancienne race humaine ont échappé au massacre, qu’ils se dissimulent dans quelque catacombe dont, un jour, ils surgiront pour réduire ON à leur merci, pour rétablir leur souveraineté sur Terre.

   Du reste, ON ne sait qui il est lui-même. ON s’est mêlé à l’immense Nature, ON s’y est accouplé avec l’arbre, avec la rivière, avec la grise dune de sable. Parfois avec l’hyène et ON file l’échine basse, ON marche de guingois. Parfois avec l’iguane, aussi est-on vert fluorescent, avec une crête crénelée, un épiderme semé de bubons aux parties les plus sensibles. Parfois avec le caméléon. ON déplie sa langue vigoureusement et il saisit à la volée, un doryphore à la tunique rayée, une mante en train de prier, un lucane cerf-volant à la corne dressée. Tout ce que ON trouve est bon à manger, une racine, un chardon, une aile de corbeau, la patte d’un singe. Des restes d’un temps ancien. Bientôt il ne demeurera, sur la grande boule de glaise, que ON faisant face à ON et alors le combat sera rude qui consistera à se battre avec soi-même. ON est omnivore. ON pourrait se boulotter jusqu’à ne plus être. ON y parviendra peut-être. Ce sera la dernière station de l’Homme. Mais est-on seulement Homme ? L’Homme est mort, vive le Sous-Homme, celui qui tient du sol, de la forêt, de la pierre qui habite son corps, du temps qui le fait vieillir, de la source qui le traverse, du tonnerre qui gronde en lui, de la colère vive de la nature qui fait ses vagues et ses remous.

   Mais ON sait que les Hommes d’autrefois sont furieux de ne plus exister. Il paraît que quelques exemplaires se sont sauvés, qu’ils fomentent une révolte, qu’ils veulent prendre leur revanche. Que leur haine est terrible. Qu’ils ne comprennent pas cette existence d’ON, cette espèce de moignon infantile, de tubercule plus près du roc que de l’Homme policé. Qu’ils cherchent à capturer ON, à abattre ON. Ils n’admettent pas d’être vaincus. Ils veulent être les seuls Maîtres de la Planète. Mais de ceci, ON n’a cure puisqu’il ne sait même pas qui il est, que sa conscience est poisseuse, pesante, minérale dans le genre d’un rognon de silex perdu dans le mur de son propre silence. ON vit parce qu’il vit. Sans se poser de question. Pareil à une racine engoncée dans son pli de terre, à la chrysalide dans son cocon de fibres, à la momie dans sa tunique d’éternité.

   Cependant ON poursuit son erratique course, de vallon en colline, de forêts en plaines, de pics en rivages océans. Partout les fûts des arbres sont levés.  Arbres-bouteilles, arbres-éponges, arbres de fer rouillé, arbres-coquilles, arbres-torchères qui incendient le ciel de couleurs mauves, métalliques, poncées à vif. Parfois ON met ses mains en visière car la grosse boule blanche du Soleil fait couler son fleuve de lave qui inonde tout, jusqu’au moindre terrier. ON avance et avance toujours. Souvent ON entend des voix venant d’un soupirail de la terre. Parfois des murmures plaintifs. Parfois des raclements de dents, des grincements de zygomatiques. ON sait, comme cela, instinctivement, organiquement, que toutes ces manifestations ne sont nullement de bon augure. Qu’on (ce ’on’ indéterminé de ce qui ne se dit, ni ne se montre) lui en veut, qu’on voudrait l’encager, le mettre à sa merci, peut-être même le réduire en cendres sur le bûcher de la révolte.

   ON accélère le pas. ON sait qu’il peut compter sur sa robustesse qui est pareille à celle de ses ancêtres, Homo erectus, habilis ou bien faber, que ses muscles sont d’acier, que ses jambes sont d’énormes pilotis aussi solides que le bois de chêne, que la catapulte de ses bras aurait tôt fait de réduire à sa merci toute une bande de brigands, d’araser la moindre tête qui dépasserait de la limite qu’il aurait fixée, lui ON, sans doute primitif, grossier, archaïque, mais doté d’une invraisemblable puissance que le peuple des anciens Terriens lui envierait avec des flammes d’envies vissées au fond des yeux. ON va très vite maintenant. Il chaloupe entre les reliefs du terrain, passe sous des ponts, franchit des viaducs, aperçoit parfois les cages de ciment où habitaient feus les Hommes, ces créatures si prétentieuses qui prenaient leurs piètres logis pour des palais des Mille et Une nuits. Combien cette engeance est maudite ! Combien il a bien fait de les massacrer jusqu’au dernier ! Race de poux et de cloportes !

   Et voici, que venu d’on ne sait où, un concert de paroles vibre à la manière d’un essaim de guêpes. Les guêpes, ON ne peut les éviter. Elles entrent partout, dans le roc de la tête, dans l’entonnoir des oreilles, dans l’aven béant de la bouche, elles percutent la peau et ON sent les mille traits d’épingle qui lacèrent le cuir épais de son épiderme, elles perforent les boules des genoux, elles s’invaginent dans le moindre pore de peau, y font leur nid et y demeurent pour l’éternité.

  « Fais pas le malin, ON, on t’attrapera… »

   ON n’en croit pas le pavillon de ses oreilles qu’il agite à la manière d’un éléphanteau.  

   « …avant que tu ne sois devenu vieux et il vaut mieux que, d’ores et déjà, tu fasses ta prière à tes idoles de tubercule et de pierre. »

   ON est soudain pris d’étranges tremblements, les battoirs de ses mains s’agitent, identiquement au mouvement des feuilles prises dans le déluge de la mousson.  

   « Tu es prévenu, ON, on ne te veut pas de bien. Tu as voulu nous exterminer au gré de ta seule force, mais tu as oublié que nous sommes intelligents, nous les Hommes, »

   ON se questionne sur l’intelligence, c’est la première fois qu’il entend ce mot étrange. Mais que pourraient avoir les Hommes dont lui aurait été privé ?

   « que notre cerveau est musclé contrairement au tien qui ne contient que de la matière noire, autrement dit de l’invisible, du néant, comme dans les trous noirs de l’univers. » 

   ON s’agace à la révélation de ces trous noirs. Ces Terriens ont un langage bien confus, une sorte de galimatias dont les pirouettes leur permettent d’échapper à n’importe quelle situation.

   « Inutile de courir, nous t’enverrons tout droit dans une nasse dont, jamais, tu ne pourras t’extraire et, alors, à nous de reprendre le manche, de piloter, de voler vers les hautes altitudes que ta face de brute, jamais ne connaîtra. Cours donc ON, on te suit à la trace ! »

  

   Commentaires

 

   Certes le lecteur, la lectrice seront certainement désemparés face à cette histoire rocambolesque, cette sorte d’épopée faisant s’affronter la Nature primordiale de ON, sous les espèces de cette brute géante, taillée dans la masse informe et chaotique d’un univers en formation, affrontement avec on qui symbolise l’humaine condition en ce qu’elle a de policé, de cultivé, d’abouti. Une manière de lutte faisant se rencontrer le cosmos humain, avec le chaos originel dont ON serait la plus sidérante figuration. Plus que d’un combat de Titans de la mythologie, cette mince allégorie voudrait mettre en musique l’immémorial pugilant des forces obscures du Mal et des lumineuses dentelles du Bien. Le parcours de l’humanité est ainsi fait qu’il met toujours en présence ces verticales dialectiques dont le titre du film « Le bon, la brute et le truand » pourrait rendre compte d’une manière assez exacte. Scénario dans lequel ON personnifierait la brute et le truand réunis, alors que on serait le visage d’une humanité éclairée, telle qu’elle pouvait apparaître au cours du ‘Siècle des Lumières’. Il s’agira, à partir de maintenant, d’assister à ce conflit qui trace, depuis toujours, la frontière entre des actions dites ‘bonnes’ et d’autres ‘mauvaises’.

 

  ON, après avoir entendu ces propos pour le moins explicites et malgré l’épaisseur de bitume qui entoure sa personne, sorte de barbacane négligeant tirs de boulets, balistes et autres catapultes, ON prend ses jambes à son cou et part en direction de nulle part. On n’est nullement bégueule lorsqu’il s’agit de sauver sa peau, de la mettre à l’abri, le premier refuge est le bon quitte à en changer par la suite. ON enjambe des haies, saute des fossés pleins d’eau, se raye les jambes aux griffes des buissons, se visse nombre d’échardes dans la plante des pieds. Mais la peur bien légitime efface tout. Elle l’aiguillonne si bien qu’on s’essouffle à le poursuive, qu’on battrait presque en retraite abandonnant la morale de l’histoire, laissant triompher la Brute au détriment du Bon. Mais voici qu’on reprend courage et espoir, mais voici que la distance se réduit mettant à portée de tir du Bien, ce Mal qui se démène et grimace, d’abord en raison de sa nature propre, ensuite parce que la poursuite est éprouvante fût-on taillé à la hache et dégrossi à la varlope.

   ON pense trouver refuge dans les replis complexes d’un marais. Il fait de grands bonds, saute d’une motte de tourbe à une autre motte, fait des zigzags, se perd dans des marigots d’eau grise, presque noire habitée de crapauds aux ventre rebondis et de têtards véloces comme des feux de Bengale. ON, malgré son coffre surdimensionné, est tout haletant. So visage est de plus en plus écarlate, crête de coq. Ses pieds-ventouses ont bien du mal à s’extraire de la fange. Chaque enjambée pèse une tonne et ON ne sait si la prochaine ne sera pas la dernière. Enfin il sort du marais, se retourne un instant, juste le temps d’apprécier la distance qui le sépare de ses ennemis.

   La foule a grossi du côté d’on. On est bien un bon millier, peut-être plus, genres de centurions dépourvus d’armes, de cuirasse mais non de courage. Voyez-vous, la poursuite du Bien décuple la force, instille de l’énergie au plein des corps et c’est comme un seul et unique organisme vivant qui se porte vers l’avant avec tout le courage dont un brave, un cœur vaillant, sont investis. Le peuple des on, sait que la victoire ne peut lui échapper, qu’elle n’est que question de temps et de stratégie. Pareils aux chiens d’une meute exercée à la technique de la chasse à courre, les on encerclent, petit à petit, le périmètre dans lequel ON s’est un peu embourbé. Sa puissance, son poids sont aussi sa faiblesse. Là où il croyait être invincible, le voici tout démuni, bientôt facile proie pour des prédateurs qui ne lâcheront rien, pousseront leur gibier jusque dans la nasse terminale, là où il rendra l’âme. A condition, bien entendu, qu’il en ait une !

   Derrière, la meute pousse. Parfois on croirait entendre le son cuivré de la trompe, deviner le martèlement des sabots de chevaux sur le sol. Même les corniaux et les couards donnent de la voix. Ils veulent participer à la curée. Ils veulent une oreille ou bien un pied, ils veulent un fragment de ce gibier d’exception. Mais que sont donc les chevreuils, les daims, les marcassins par rapport à cette montagne de chair, à ces massifs de muscles, à ces collines de graisse, à cette force brute en un seul endroit assemblée ?

   Maintenant ON a gagné la mangrove proche. Il pense se sauver en se glissant dans l’entrelacs touffu des racines de palétuviers. Il glisse souvent sur la plaine de boue, manque de tomber, se relève juste à temps. Il entend le bruit de la meute qui se rapproche, le bruit haché par la herse des arbres. De longues et duveteuses et mielleuses racines entourent ses pieds, commencent leur ascension vers le bassin. Cela fait un corset comme le portaient autrefois les dames de l’Ancien Temps, avec un lacet qui n’en finissait pas de glisser dans les œillets métalliques, de zigzaguer, serrant les anatomies dans une camisole de force. ON, malgré son peu de jugeotte, ne désespère pas d’être dissimulé à la vue de ses poursuivants par cette résille végétale qui, somme toute, est si proche de lui, si identique au tubercule qu’il est, lui le primitif, le tellurique, le magmatique, le métamorphique dont, peut-être, la transformation parvient à son degré d’achèvement le plus accompli.

   Ça y est, il le savait. Cela devait arriver. Il ne le savait nullement à l’aune du mental, du concept, il en était bien dépourvu. Il le savait à la manière dont une racine fouille le sol de son museau aveugle, sorte de taupe qui fore son trou pour forer son trou parce que c’est sa condition. A peine les premiers crabes aux pinces levées avaient-ils entamé leur travail de sape, arrachant ici un lambeau de peau, là un fragment de chair, que le gros de la meute est arrivé. On n’avait cure de désigner des prioritaires. Chacun pouvait choisir son morceau et le dépiauter consciencieusement. Le but final était qu’il ne restât rien de ON, pas même une empreinte dans la mémoire. ON avait condamné l’espèce humaine, il fallait que cette dernière, inversant les rôles, fût en mesure de réduire à néant la prétention à exister d’une créature qui, somme toute, ne voulait que retourner aux balbutiements de l’humanité, puis de connaître dans son ultime but, les ténébreuses coulisses du néant. On se précipita avec entrain, qui sur la tête, qui sur l’abdomen, qui sur les piliers des cuisses, se promettant de n’interrompre la curée qu’à l’instant où il ne resterait plus qu’une vague trace du corps moulée à même la résille des racines.

   Chez la créature composite, aussi bien pouvait-on dépecer quelques restes humains, l’extrémité d’un doigt, la ride du front, le charnu d’une oreille. Aussi bien pouvait-on s’attaquer aux parties végétales et minérales. Pareils aux pétales d’une jonchée de mariée, chutaient sur le sol, sans ordre bien déterminé, des éclisses d’os, des friselis d’épiderme, des tuniques d’écorce, des schistes, des obsidiennes, des sédiments, des sables, des glaises, des humus. Le lecteur troublé s’inquièterait-il de savoir si une quelconque souffrance était ressentie par ON, eh bien qu’il se rassure, le Primitif non seulement n’éprouvait aucune douleur, mais bien au contraire, une sorte de jouissance identique à la Mariée qui se laisse effeuiller le soir béni de ses noces.

   Donc on dépiauta, nettoya, cura jusqu’à l’os et au-delà celui qui, l’espace d’un rêve, avait cru pouvoir retrouver une innocence originelle en même temps qu’une forme en venue d’elle-même, brute, primaire, non encore affectée de quelque transformation que ce fût. On abandonna le champ de dissection. On alla se coucher. On fit des rêves de guimauve et de nectar mêlés. Le matin on se réveilla. On gagna le site de la mangrove afin de se souvenir du butin de la veille, s’assurer que la mise à mort de ON n’avait pas été un simple songe.

   Alors, comme un miracle survenu du plus profond de la mangrove, on découvrit dans le treillis de racines et de branches qui avait servi de dernière geôle à ON, un être de pure grâce à l’insoutenable beauté. C’était Apollon lui-même tel qu’en sa célèbre figure mythologique, mais bien réel, bien incarné, comme si son homonyme en marbre du Belvédère du Musée du Vatican était venu dans cette sombre et anonyme mangrove pour chanter la beauté de la condition humaine. Sans doute, les hommes aveuglés par la pyramide de mensonges qui s’était élevée au cours des temps, n’avaient-ils aperçu du nom du dieu que sa syllabe finale, ON, qu’ils avaient confondue avec ce ON indéterminé qui désigne tout et rien, qui ne correspond à aucun être précis, si bien qu’il peut facilement se confondre avec la matière informe, primitive, chaotique en dernière analyse qui est à l’évidence l’antonyme du genre humain. Ainsi la morale de l’histoire trouve-telle sa place et le Bien son lieu.

 

« Tout est bien qui finit bien ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 08:15
HOMO COITUS

         Jacques-Louis David - Cupidon et Psyché

       Source : Mythes grecs et mythologie grecque

 

 

***

 

 

   Il faut partir du concept d’identité et de finitude avant d’entreprendre un bref voyage en direction de cet Amour Majuscule dont on a tellement dit et dont on n’a rien dit. Identité car, le plus souvent, nous sommes circonscrits à cette unité rebelle à toute domination, à toute spoliation. Nous sommes un corps indivis abritant, en sa citadelle, sa plus effective présence. Finitude car cette dernière joue en écho avec le principe d’identité, en renforce la terrible solitude. Parce que nous sommes seuls, entourés du sable du désert, nous cherchons à nous évader, à rejoindre une oasis, cette autre identité dont nous attendons qu’elle nous apaise et nous ramène au centre plénier de notre être, là où rien de menaçant ne saurait nous atteindre.  

   Les Grands Mystères sont ainsi constitués qu’ils parlent beaucoup pour ne rien dévoiler. Identité et finitude : tension bipolaire qui écartèle aussi bien l’Amant que l’Amante, principes d’opposition dont la béance suppose que les bords de l’abîme soient un jour réunis afin que, de cette jonction, puissent se lever, au moins un bonheur, si ce n’est une joie et, en tout cas, l’évitement d’une perdition. Car c’est bien de se perdre dont il s’agit lorsque la douce onction de l’Amour se dissimule et refuse de nous connaître en tant que l’un, l’une de ses élus. Vivre est simplement laisser se dérouler un métabolisme. Exister est acte de pure transcendance qui nous arrache au néant et à l’angoisse primordiale qui fondent les racines de notre être. Or exister en amour est l’une des vertus dont, parfois, nous sommes atteints au plus haut. Mais nous n’avons ni les mots pour le dire, ni les images qui pourraient en témoigner et les symboles, fussent-ils opératoires, échouent le plus souvent à en décrire l’essence.

   Regardons le tableau de David et laissons-nous aller à une simple lecture phénoménologique. Qu’y voit-on ? Certes pas l’Amour puisque nous avons implicitement convenu qu’il était invisible, intangible, situé hors toute représentation. Que nous reste-t-il alors ? La puissance d’un archétype dont Cupidon et Psyché se font les hérauts. Cette peinture de facture néo-classique, - posant ici un beau Jeune Homme épanoui, une belle Jeune Fille abandonnée -, est censée amener devant nos yeux ce qui, par nature, demeure celé. Certes David ne nous montre pas l’amour dans son acte immanent, car cette vue serait indiscrète, violatrice des droits de la personne, donc insoutenable. Au sens où nous ne pourrions « en soutenir l’épreuve ». On ne tutoie l’indicible qu’au risque d’une brûlure dont s’ensuivra une éternelle cécité. L’Amour, d’obédience divine, ne se montre jamais que dans l’expérience de l’éblouissement, dans la travée du vertige, dans l’accomplissement d’une métamorphose dont seront atteints notre corps, notre âme. Autrement dit, ne se donnera qu’un rapide flamboiement, ne fera phénomène qu’un brasillement dont l’intensité nous ôtera toute possibilité de le poser, l’Amour,  devant notre conscience, comme nous le ferions d’un objet. C’est au regard de cette instantanéité, de cet éclair, de l’irruption de cette foudre que nos lèvres seront scellées aussi bien avant la possession, qu’après. Avant, après : site d’une multiple dépossession dont toujours nous souffrons à défaut de pouvoir en repérer les signes explicatifs.

   Ce tableau, censé nous apporter toute la félicité dont il devrait être l’acte fondateur, nous comble-t-il au point que tout souci périphérique serait nécessairement dissout au seul motif de sa contemplation ? Non seulement cette représentation ne nous emplit réellement d’une certitude d’échapper aux rets du quotidien, mais elle nous y replonge à même la glaise lourde, opaque, des chemins ordinaires dans lesquels, à loisir, nos pas s’enlisent. Mais qui donc pourrait croire un instant à la vérité de ces attitudes angéliques, si ce ne sont les anges eux-mêmes ? Cupidon-ailé nous fournirait la preuve tangible d’une telle naïveté. En réalité nous avons affaire à une gentille bluette qui nous place dans un cadre de pure extériorité. Non seulement nous ne sommes nullement des voyeurs se délectant de quelque allusion libidineuse, mais de simples témoins de deux solitudes que rien ne pourra soustraire à leur confondante condition. Que Cupidon et Psyché, en leur épiphanie de supposé ravissement, soient avant ou après la copulation nous importe peu.

   Ce qui aurait valeur d’enlèvement à notre propre modalité existentielle, ce qui libèrerait nos chaînes d’hommes aliénés, serait qu’avec eux, les amants, nous fusionnions dans cet acte indescriptible, iconoclaste, hautement subversif - il défie la loi d’airain des dieux -, que donc nous nous déportions de nous pour ne plus nous connaître qu’en tant que pures virtualités en ce lieu hors tout lieu, en ce temps sans temps, en cette manière d’absolu dépourvu de buts et de fins, l’acte en tant qu’acte au plus haut de soi. Il n’aurait plus guère d’attache signifiante pouvant le déposer dans l’orbe de la quotidienneté. Il flotterait dans une sorte de brume diaphane ressortissant d’une angélologie, diraient les croyants ; dans un air empreint d’ésotérisme diraient les mystiques ; dans une bruine métaphorique diraient les poètes.

   Alors comment ne pas éprouver, au centre de sa chair, le comble du dénuement des amants abandonnés, sur leur couche de tissu précieux, à la misère la plus déconcertante du genre humain ? Icône dépourvue de son contenu religieux, cet exhaussement de soi vers son Dieu qui appelle et console, car, ici, le dieu est absent, l’Amour est quelque part dans un passé proche, un futur hypothétique et le présent n’est qu’attente d’un événement qui tarde à venir, qui, peut-être, ne pourra trouver à s’actualiser. Ici, il convient de se déporter vers les éclairages de la linguistique, de les mettre en relation avec cette subtile lumière de la volupté qui figure au centre géométrique de l’être, à savoir le rôle prééminent de la copule dans l’organisation de tout énoncé, fût-il réduit à sa plus simple expression. Incertitude et nécessité de la copule, cette liaison entre sujet et prédicat, comme dans la proposition « le ciel est bleu », où le « est » chutant, ne demeureraient que « ciel »  (Cupidon ?) puis « bleu » (Psyché ?) dans leur totale nudité, leur désarroi foncier, leur irréductible identité, leur fixité solitaire. Le « est » = « Amour » qui relie et reliant donne sens et direction à l’aventure humaine. EST ; Amour  =  le Même, puisque tous les deux sont doués d’une essentielle valeur ontologique : ils disent le lieu nécessaire de l’être dont, jamais, l’on ne peut brader les vertus. Alors, comment pourrait-on encore s’étonner que la copule, par familiarité, « copulation » se décline étymologiquement en  « lien, union », « lien moral », « union dans le mariage » ? Car l’union est lieu de fusion au gré duquel peut s’éprouver la dimension unique de la totalité.

   Avant notre naissance, après notre mort, seuls lieux d’une totalité, d’une infinie virtualité à laquelle rien ne saurait nous soustraire. En-deçà du cosmos, au-delà du cosmos, nous sommes d’illimités chaos auxquels l’on ne peut rien retrancher, rien rajouter, sauf l’étincelle créatrice qui présidera à notre venue, nous arrachant à l’illimité pour nous remettre aux forceps du limité : forceps du corps, de l’esprit, des actes qui nous consignent dans une étroite geôle. Car, jamais, existant, nous ne sommes libres de nos choix, de nos orientations, de nos décisions. Une étoile au-dessus de nos têtes fixe le chemin de la destinée. Comment pourrions-nous en différer la cruelle loi ? Au regard de tout ceci, l’homme est habité de cette nostalgie antéprédicative au gré de laquelle il était cette essence libre de soi, ce trajet sans origine ni fin, cet événement sans fondement, cette traversée entre des rives hypothétiques. Il n’était nullement aliéné. Le désordre était sa voie. Dès lors où l’ordre - de la naissance -,  s’institue comme seule condition de possibilité offerte à l’esquisse humaine, il lui est enjoint d’en suivre l’irrémissible trace.

   L’acte d’amour est le seul par lequel rejoindre cette mythique androgynie, cette dyade fusionnelle entre Soi et ce qui n’est pas Soi, c'est-à-dire créer un monde dont on est, tout à la fois, le centre et la périphérie. L’acte manducatoire de la mante religieuse n’a d’autre signification que de reprendre, par le biais de l’oralité, cette totalité qu’elle a un instant connue : principe mâle fusionnant dans le principe femelle. Syncrétisme des tendances centrifuges, jonction dans un identique nucléus d’un divers éparpillé qui consent enfin à découvrir la puissance assemblante du germe, de l’origine, manière d’alpha et d’oméga en dehors desquels tout n’est que confusion et perte d’horizon humain.

   De deux solitudes fondées sur le socle de « l’Homo egoïtus », la copule - cet extraordinaire médiateur -, métamorphose ce dernier Homo en « Homo altruitus » ou « Homo androgynus », ce nouvel être ubiquitaire qui EST (copule), ici et là, en l’Amant, en l’Amante, une seule et même réalité. La copule « EST » a accompli ce que rien ne saurait mener à son terme, cette ambivalence, cette équivoque qui trouvent dans l’union l’effectivité de leurs propres ressources, tout en un, cette nostalgie de l’être primitif que nous fûmes, loin là-bas, dans ce fourmillement indéchiffrable du chaos originel, où tout principe se donnait tout uniment mâle et femelle indistincts, un feu y était inscrit de toute éternité qui allumait notre propre cosmos. Oui, c’est bien cela, l’Amour EST ce convertisseur qui exile de Soi en l’Autre afin qu’une liberté et une vérité soient connues. L’Amour n’est que ceci, liberté, vérité ou bien n’est qu’un simulacre, un miroir aux alouettes ivre de son propre mouvement. Le coït, en son éclair, est cette révélation qui ouvre un ciel. Alors, l’espace d’une brève éternité, pouvons-nous dire : « Le ciel EST bleu ». Aussi bien aurions-nous pu énoncer : « L’Amour EST beau ». Mais, ici, nous nous heurterions aux limites de l’expression, destin de toute tautologie ! Ambiguïté de la condition de l’homme, de la femme, condition qui ne trouve son accomplissement qu’à ignorer le sol propre de sa constitution. C’est toujours un ailleurs qui fait signe depuis le nom d’Amour. Un chant de Sirène.

   Comment conclure sans en appeler à Spinoza et à sa formule célèbre : « Post coitum animal triste », que l’on traduit habituellement par : « Après la jouissance vient la tristesse », ce qui semble indiquer qu’à tout état paroxystique atteint dans la volupté succède un blues post-coïtal qui semble constituer le fondement abyssal de toute affliction durable. L’accablement serait donc directement proportionnel au degré du plaisir atteint dans le processus à son acmé. Cependant si cet adage mérite notre reconnaissance, reprochons-lui d’occulter une partie du problème puisqu’il fait mine d’oublier « l’ante coitum », l’avant-coït qui en est le logique pendant. Peut-être même l’avant-coït serait-il plus marqué de l’empreinte d’une profonde mélancolie pour la simple raison, qu’à l’encontre du post-coït, il ne peut se référer à un souvenir qui viendrait, jusqu’à lui, apporter des fruits déjà cueillis. L’ante-coït porte en plus le poids indéfectible d’un acte à venir entouré du mystère des choses inconnues. Belles ou inquiétantes. (Je pense, écrivant ceci, au tableau « Les muses inquiétantes » de Giorgio de Chirico. Ces muses aux têtes oblongues sans yeux ni bouches - ces antres du désir -, aux robes longues et marmoréennes - ces nobles projections libidinales -, qui dissimulent peut-être une sexualité congelée.  Je songe au vide métaphysique, à la géométrie abstraite selon lesquels ces personnages féminins se donnent à voir. Comment ne pas avoir « la chair de poule » dans le mouvement même d’un désir anticipateur de supposées voluptés ? Sur des « falaises de marbre » ?)

    La seule temporalité qui conviendrait à la prolongation indéfinie d’un état de jouissance serait celle uniquement du « per coitum », à savoir d’un acte maintenu bien au-delà de la conscience humaine, suspens s’alimentant à sa propre source sans que jamais ne s’obombrent les nocturnes angoisses d’un avant et d’un après. Nous sommes des êtres du présent ! Sans doute la seule vérité. Là est la demeure de la copule EST. Présence du présent. Avant : néant. Après : néant !

 

 

 

 

 

 

 

 



 

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26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 08:06
Dans la claire évidence du jour

« Bois levé »

Vallée de la Loire

 

Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Bois levé » est ici à prendre non en sa signification de pure verticalité spatiale mais bien plutôt pour sa valeur spirituelle d’élévation hors du champ des choses communes. Oui, un arbre, cet arbre, peut s’arracher de la gangue du réel pour gagner les hautes sphères de l’invisible. Alors on pourra parler « d’essence » du bois en sa plus exacte manifestation. Si nous pouvons nous abriter sous ses vastes feuillages lors des chaleurs estivales, y trouver refuge sous les pluies diluviennes, en choisir l’admirable site pour construire nos cabanes d’enfant, ceci n’est nullement le fait du hasard, ceci indique, sans la moindre ombre qui pourrait en atténuer l’éclat, la majesté de l’arbre, ce qu’il a de foncière présence pour nous les hommes.

    Qui donc n’a jamais éprouvé au contact d’une forêt un sentiment de félicité, une onction, un baume qui nous sauvent des assauts d’une civilisation pressée ? Ici, je pense à cette belle forêt primaire des Carpates, semée de hêtres hauts de quarante mètres couvrant les flancs des montagnes, à cette nature vierge que ne connaissent que les loups et les ours à la toison brune. Peu d’hommes en cette contrée, si ce n’est un garde forestier, un spécialiste de la faune qui ne font nullement tache sur le paysage, fondus qu’ils sont dans l’écosystème dont ils sont l’un des précieux maillons. Ces hommes aiment profondément la nature, ces hommes sont « nature » ce qui est suffisamment remarquable pour que cela vaille la peine d’être mentionné.

   Certes nous aimons les paysages, nous en apprécions les belles perspectives, admirons les crètes des pics enneigés, flottons avec bonheur au large de l’océan, frissonnons tels de vivants épis au contact de ces plaines infinies qui se confondent avec le ciel. Mais, je crois, nous éprouvons une affection toute particulière à l’égard de ce monde sylvestre que, sans doute, nous vivons à la manière de l’un de nos prolongements. Ne dit-on qu’un arbre a souffert du froid ou bien de la sècheresse, qu’il a été abattu lors de la dernière tempête, qu’il a été couché à terre, que ses racines ont été arrachées. Tout un lexique qui, se déclinant sous les espèces de la souffrance, de l’abattement, de la chute, de l’arrachement, disent, en quelque manière, ce vocabulaire humain plus qu’humain que nous nous destinons en propre mais que nous offrons à ces arbres qui sont un peu notre écho, forces tutélaires dont nous demandons la protection, cette dernière fût-elle inconsciente, seulement formulée dans le flux des archétypes qui tracent les lignes de notre architecture.

   Mais je veux dire, maintenant, combien cette image est belle au gré de cette essentielle présence qu’elle nous adresse, simple et fondamental message de vérité fuyant l’inconsistance, les affectations de l’apparence. En un certain sens une antithèse de nos contemporaines sociétés qui ne s’abreuvent que d’images faciles, d’herméneutiques à bon marché, de saveurs immédiates sitôt évanouies que ressenties. Ce magnifique paysage des bords de Loire, nous pourrions demeurer en sa lisière des heures entières sans que le moindre ennui s’emparât de nous, sans même que nous pussions douter de notre inscription concrète dans le monde. Je regarde cette scène et je suis comblé de l’intime intuition de ce qu’exister signifie : ce troublant et direct contact avec les choses, cette sensation à fleur de peau pareille au frisson du plaisir ou de la volupté, cette marée intérieure, ces flux qui font leurs allées et venues quelque part dans l’outre de peau qui en est comme soulevée.

   Une levée, de l’arbre à laquelle correspond, en un genre d’osmose, un soulèvement de l’être autant qu’il le peut, arrimé à son massif de chair. Oui, cette beauté-là, cette vérité-là procèdent à l’allègement de notre chair qui devient diaphane, à la limite de la transparence. Voyez ces boules de résine qui glissent le long des troncs des sapins, voyez leur onctuosité, leur substance pareille à des perles de suif, à de vierges chandelles, à des bulles de savon flottant dans l’air irisé. Ainsi devient tout corps porté à l’extrémité de soi, hissé en direction d’une province où les choses n’ont pas de nom, natives qu’elles sont dans la claire évidence du jour.

 

Le corps n’est plus le corps.

L’heure n’est plus l’heure.

Le moi n’est plus le moi.

Le corps est transfiguré qui devient éthéré.

L’heure est longue qui devient éternité.

Le moi est dissous qui se confond

avec le gris du ciel,

la ceinture d’arbre sur la rive,

 l’immense plaque d’eau

qui brille à la façon d’un métal poli.

 

   L’arbre n’est plus l’arbre, il est devenu figure de la déité qui, en quelque endroit secret de notre âme ne demande qu’à être reconnu, effleuré, peut-être simplement halluciné tellement son être est proche de la consistance du rêve, tressé des belles figures infiniment mouvantes de l’imaginaire.

   Oui, je sais, ceux qui jamais n’ont connu cet instant de fusion avec la nature, dans l’immense palme du silence, dans l’extrême solitude, dans l’harmonie la plus parfaite, penseront à quelque effusion mystique pareille, sans doute, à celles que donnent le LSD ou la Marijuana, sauf que ces drogues aliènent, alors que l’hyperesthésie libère et conduit bien plus loin que soi, en des terres qui ne demandent nulle confirmation de qui que ce soit, en des territoires qui ne se justifient ni par des coordonnées polaires, ni latitudes, ni méridiens. Cette superbe et illimitée géographie mentale, cette cosmologie instantanée, cette contemplation libre de tout substrat nait d’elle-même et se prolonge autant que durent beauté et vérité qui sont ses principes premiers, ses ineffables ingrédients.

   Oui, cet arbre qui pourtant est mort, nous fait signe autant que celui qui est vivant. Et pourquoi donc ceci ? Mais tout simplement parce que, parvenu à la limite extrême de son dépouillement, il ne conserve plus que les lignes directrices de son essence, il focalise notre regard sur ces formes aussi élémentaires que parfaites, il nous fait toucher du doigt, au sens strict, ses nervures les plus apparentes, les constellations primitives de sa propre configuration. Il agit sur notre psyché à la façon d’un « pèlerinage aux sources » pour utiliser le beau titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, ce chemin hors des sentiers battus, des errances humaines, des impasses semées de scories de toutes sortes, de pensées approximatives, de catalogue d’idées reçues, d’opinions qui ne sont que des hypostases d’une lumineuse méditation.

   Cependant l’erreur serait de croire que ce niveau renouvelé, inédit, inouï de conscience s’acquiert facilement, qu’il est le résultat d’un hasard, d’un heureux alignement des planètes, qu’il était inscrit en nous à la façon dont un destin nous détermine en ce lieu du monde, en ce temps de pur surgissement. Non, le surgissement, le déploiement ne se font jamais au titre d’une distraction, consécutivement à la levée d’une barrière qui devait s’effectuer, qui était en attente de devenir. Non, ouvrir un monde à partir du simple et du modeste se gagne à la lumière de longues et récurrentes recherches personnelles. Une métaphore que je cite régulièrement consiste en ceci : le corail de l’oursin ne se révèle qu’à avoir traversé sa coque de piquants et sa cuticule de peau

    C’est à ceci que nous invite cette très belle photographie de Thierry Cardon. On n’est nullement le photographe d’une telle esthétique sans être préoccupé, soi-même, par le problème de la beauté qui est l’un des prédicats les plus sensibles de l’être. Le trajet de la chose mutique à la chose en soi, qui est sa vérité, n’est que l’itérative scansion qui, une fois voile le réel, une fois le dévoile. Tout dévoilement au terme duquel nous apparaît l’essentiel en sa sublime fondation est tâche continue et exaltante pour la conscience. « Conscience », peut-être le mot le plus beau qu’ait inventé l’esprit humain. Oui, le plus beau !

 

 

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24 août 2020 1 24 /08 /août /2020 08:30
L’Amour : de la gravure à la sculpture

 

« Amour allongé »

("Sans titre", 1999, eau-forte, aquatinte et pointe sèche, cm 74x141)

 

 

   Ecrivant mon précédent article nommé « In-formel » sur l’œuvre représentée ci-dessus, j’avais bien perçu le format inhabituel de l’œuvre que j’avais aussitôt mis en rapport avec les sculptures de cet Artiste. Il ne pouvait qu’y avoir dialogue de la gravure-papier avec cette gravure-de-l’espace  dont les formes « serpentines », ici présentes, donnent une si belle représentation. Reproduire l’effet de profondeur à partir d’un plan doit être, je présume, le souci de nombreux Sculpteurs souhaitant projeter sur la surface du tableau ou de la feuille cette architectonique qui les fascine, manière de ciel dont ils voudraient faire l’offrande à la terre. Car si la sculpture est, par essence, céleste, l’œuvre peinte, la gravure subissent les effets de la pesanteur terrestre. Combien je comprends ce jeu dialectique infiniment jouissif à instaurer entre la projection verticale et la statique horizontale, unique quadrature dont l’homme figure l’intersection car il est tantôt allongé en position de repos, tantôt levé à la conquête de son propre territoire et de ceux qu’il rencontre dans l’exercice de sa quotidienneté.

   Mais une telle quadrature est nécessairement quadrature du cercle : comment faire fusionner l’espace et ce qui lui résiste, à savoir la matière dense et opaque du sol ? Sans doute la dimension et son extension maximale (une feuille de 74 cms X 141 cms)  en sont les premiers termes, que la profondeur accomplit en leur donnant le champ de leur manifestation. Il y a, entre surface et profondeur, cette dialectique qui s’instaure, qui reproduit en quelque façon, l’existence mouvementée du destin de la sculpture, lequel se dote d’une infinité d’orientations et de tournures.  Voyeurs de l’œuvre, on peut en faire le tour, faire apparaître quantité de ses esquisses formelles, en réalité en nombre infini puisque nul regard, par sa nature polyphonique, ne saurait limiter son champ à une directive quantitative, seulement à une pluralité de sens, dans sa double acception de : « direction », et de « signification ». Il semblerait (mais peut-être ceci est pure conjecture ?) que la possibilité d’ouverture, l’ampleur rhétorique, le langage initié par la sculpture se dévoilent avec plus d’ampleur, d’immédiateté, de capacité de surgissement que la parole bien plus discrète, moins directement saisissable de la gravure au sujet de laquelle il devient vite nécessaire de justifier la « spatialité » en créant un discours intellectuel au sein duquel s’affrontent surface et profondeur, comme s’il était nécessaire, allusivement, de leur conférer une dimension qui ne serait pas objectivable lors d’une premier empan de la vision.

   Cette manière de procéder est si proche du fonctionnement de l’illusion qu’elle se manifesterait à la manière d’une hallucination. Je ne perçois la profondeur, la qualité respective des puissances en présence, leur possibilité de faire effraction auprès du monde qu’à l’aune d’un discours qui s’y applique et le révèle. N’est-on pas, ici, proche des lois de la perspective renaissante, laquelle ne dressait ses lignes qu’à dessein de créer l’illusion de profondeur ? Car le problème majeur de toute planéité (ce paradigme de la modernité), ne tient-il pas tout entier dans cette constante et insoluble aporie : ramener le visible du réel à deux dimensions alors même que son être n’est réductible qu’à trois dimensions ?

   Eternelle et insoluble question appliquée au phénomène de toute représentation. Nombre d’artistes classés dans le mouvement de « l’abstraction lyrique » donnaient corps et volume à leurs tentatives plastiques en incorporant toutes sortes de matières et d’objets dont le volume contribuait à créer un effet de sculpture sur un subjectile têtu, désespérément affecté de planéité. Lucio Fontana, lui, lacérait ses toiles afin de convoquer la profondeur, d’amener des lambeaux d’espace à même le derme de l’œuvre. Alberto Burri trouait ses matières plastiques, le feu soustrayant la terre de l’œuvre pour y faire surgir son envers, à savoir quelques percées de ciel au gré desquelles le tableau s’allégeait et faisait place au rêve d’essence bien plus céleste que terrestre.

   Les œuvres peintes, gravées, quel que soit leur  mode de donation matériel semblent irrémédiablement affectées d’un coefficient nocturne dont s’extrairaient, spatialité aidant, les volutes, les circonvolutions et les efflorescences des totems et des menhirs de l’âge moderne que de prodigieux Artistes savent métamorphoser en de pures diaphanéités, en des réalités situées presque hors-sol, comme si une attraction céleste les délivrait de toute dette à l’égard d’une terre lourde de contraintes. Voyez l’œuvre étonnante d’un Franz Krajcberg élevant dans l’étendue sans limite du ciel ces arbres arrachés à la densité nocturne, à la folie des hommes, ces arbres calcinés dont il assure la désocclusion pour les projeter dans cette poétique de l’espace purement en sustentation. Issues de la rencontre de deux transcendances, celle de l’Homme, celle de la Nature, ces hautes effigies  sylvestres ouvrent dans l’azur la trace indissoluble de la conscience humaine. La complexe et obtuse densité des branches de palétuviers,  issues primitivement de ce sol de boue indéchiffrable, a inversé sa polarité, elle a quitté le chaos grouillant de la mangrove pour gagner un lieu d’irréductible félicité. Elle nous dit, en termes plastiques, la nécessité de nous soustraire à l’attrait de la gravité - cette constante aliénation - pour gagner la zone légère où volent les oiseaux à la blanche voilure, ces symboles vivants de toute liberté conquise de haute lutte.

L’Amour : de la gravure à la sculpture

 

« Amour levé »

("Pado 12", bronze ex unique, cm 22x24x39, Pietrasanta 2012, coll. privée.)

  

   L’amour, qui est le thème de ces œuvres, n’est-il cette transcendance de soi en direction de l’Autre, étrange phénomène  qui joue effectivement sur ces deux localités du proche (soi) et du lointain (l’Autre), du soi fondamentalement assigné à sa terre primitive, à cette lourdeur du corps ; élan vers l’Autre qui nous allège et réalise cette fameuse « assomption jubilatoire » si belle métaphore lacanienne pour dire l’émoi du tout jeune enfant découvrant son image dans le miroir.

   Métaphoriquement envisagée, la translation qui conduit de la gravure à la sculpture est très certainement du même ordre. De la plaque de cuivre à son envol dans l’espace qui se métamorphose en ces arabesques de bronze, ces enroulements, ces sinusoïdes, ces rubans de Möbius, il ne s’agit jamais que du retournement, du chiasme, de l’envol d’une forme pour plus loin qu’elle-même. C’est la même forme en elle éternellement ressourcée. Inépuisables rhétoriques du matériau pictural, du matériau sculptural. L’un se dote d’un subjectile qui l’assigne à résidence. L’autre s’enquiert de spatialité, cette infinie liberté qui ferait penser aux « Colonnes sans fin » d’un Brancusi dont on ne perçoit plus que l’ascension spiralée à défaut d’en connaître encore la base matérielle.  D’un côté pâte lourde de l’huile, (ou bien symboliquement du papier) qui fait inévitablement penser à la pâte existentielle sartrienne dans « La nausée » ; de l’autre  le bronze que son envol soustrait aux contraintes de la gravité.

   Comment alors, pour le Sculpteur, ne pas s’efforcer de passer d’un plan perceptif et de signification (la pierre, le fer, le papier mâché) à un autre plan (la toile, le Velin d’Arches), sans rupture, sans hiatus car il ne saurait y avoir deux réalités parallèles mais une seule, infiniment mouvante, souplement différenciée, saisie d’une logique interne dont, toujours, l’Artiste  cherche à déborder les contours. Car il peut y avoir quête infinie,  obsessionnelle, à capter les formes nécessairement animées de l’espace afin de les enclore dans un cadre qui leur attribuerait une sorte de repos définitif. Une manière de se rassurer, de passer outre au processus temporel, d’en construire les limites. De fixer dans la terre de l’œuvre l’assurance d’un parcours assuré de ses amers. Toujours, sur terre, la présence d’une colline connue, d’un jardin familier, d’une clôture de pierres délimitant un champ ami. Le vertige céleste est si impressionnant que, le plus souvent, nous lui préférons le sentier dont nous connaissons chaque buisson, chaque volte qui, toujours, nous reconduisent à notre demeure. A notre refuge, le seul à nous doter d’une conque, d’une matrice où pouvoir reposer en paix.

   Constamment nous sommes ballotés tels des fétus de paille qui tantôt connaissent le sol luxueux du chaume, tantôt les agitations du fleuve qui les emportent en direction de cet inconnu par nature menaçant. Cette chute nous fait savoir que  nous avons à jouer avec le sans-forme, à nous confronter à l’abîme de l’in-formel. Ils nous ramènent à notre contingence humaine, ils nous placent face à la déréliction de notre marche terrestre. Mais, bien évidement, le « sans forme » ne saurait exister à l’état pur. Sauf à le relier au processus intellectif qui en sous-tend la voilure. C’est nécessairement d’un informel qui l’habite, l’angoisse, le dépossède de son être que le Plasticien tire la substance de sa création. Ce tumulte qui habite fondamentalement son corps de chair - ce chaos, ce lieu de combats primordiaux, cette turgescence en puissance qui n’attend que l’instant de son surgissement -, il lui faut trouver un exutoire.

   Tantôt ce signe figurant dans « Amour allongé », qui fait penser à un corps de femme ; tantôt cette arabesque  qui montre son lexique pluriel - ces contractions, ces dilatations semblables au rythme de l’humain -, dont « Amour levé » nous révèle la complexité de sa structure. De l’informel l’Artiste hisse quantité de formes peintes, gravées, esquissées, sculptées qui ne diront jamais que son effusion amoureuse en direction de l’altérité, qu’elle soit animale, humaine, mondaine, enfin tout ce qui bouillonne en lui et ne demande qu’à essaimer son tellurisme au sein de la matière qui le provoque, dont il veut maîtriser l’énergie, canaliser la toute puissance.

   C’est un combat, le travail du Minotaure dominant sa victime, du forgeron pliant le métal, du héros terrassant l’adversaire. Car il est bien entendu question de vie ou de mort, les sceptiques n’auront qu’à interroger le mot de « création » pour s’en persuader. On ne crée qu’à s’oublier soi-même, à calmer le bruit de fond de l’existence. Méditer longuement, contempler des idées ne saurait convenir qu’au saint, à l’ermite en quête de spiritualité, au sage qui a dépassé les limites de son propre corps pour se rendre disponible aux voies et voix  secrètes de l’univers. Pour l’homme ordinaire, jamais il n’y a remise de peine et pour l’Artiste encore moins, lui qui se situe à la pointe acérée qui déchire le réel afin que, en dépassant la sombre texture, se dévoile à ses yeux la clarté au terme de laquelle il découvrira sa propre vérité. Peindre, sculpter en sont les constantes médiations.

   Pour ce qui nous occupe ici, la relation entre « Amour allongé » et « Amour levé »,  peu importent la genèse et la chronologie des œuvres, que la gravure ait précédé la sculpture ou bien la suive. Je soutiendrai, d’une manière sans doute bien plus liée à une causalité intellectuelle qu’à une logique esthétique, la nécessité conceptuelle que l’œuvre gravée soit le tremplin à partir duquel la sculpture trouvera à déployer son être dans l’espace. Le dessin, la forme ébauchée ne précèdent-elles, le plus souvent, le bronze, la pierre, le fer dans leur volontaire surrection ?

   Donc la planéité de la feuille se donnera telle l’esquisse primitive sur laquelle la sculpture prendra appui afin de rayonner, d’appeler à elle un regard qui englobe l’ensemble du réel et lui donne sens. Mais ceci, de toute évidence, n’est qu’une posture théorique. Le vrai jeu est celui qui instaure un continuel aller-retour entre les formes, ouvre un espace dialogique au sein duquel chacune appellera l’autre, chacune justifiera l’autre en tant que sa correspondance, son écho. Il serait évidemment simpliste et dommageable à une saisie adéquate des œuvres de situer la vérité du côté des prescriptions aériennes de la sculpture dont les essais de gravure ne seraient que de modestes hypostases. Toute compréhension des choses postule, le plus souvent, le recours à un principe analytique qui n’isole les formes de l’entendement qu’à mieux les ressaisir dans une synthèse qui en unifie les éléments forcément disparates, les sèmes éparpillés sans doute selon les lois du hasard.

   A bien considérer ces postures plastiques nous ne faisons qu’osciller de l’une à l’autre, tellement nous prenons conscience que seule une activité contemplative, des postulats théorétiques président à leur évaluation. En réalité les formes, toutes formes, qu’elles soient esthétiques, de l’amour, de la beauté, de la nature sont un constant émerveillement dont nul ne peut faire son profit qu’à les envisager dans leur relation, à les saisir dans le jeu d’une totalité complexe. La forme solaire n’appelle-t-elle pas la lunaire ? Une complétude peut-elle être atteinte en disqualifiant le nocturne au profit du diurne ? Cette femme-ci couchée dans le drap froissé de son corps vieillissant n’est-elle aussi remarquable que cette silhouette d’une jeune fille nubile promise aux joies de la rencontre ?

   Qu’en est-il de toute illusion, de tout mirage dont nous supputons qu’ils affectent en priorité la toile à deux dimensions ? S’agit-il d’une anémie de la réalité, de la diffraction d’une vérité ? Notre propre configuration humaine, nécessairement à trois dimensions - sculpturale donc -,  est-elle en mesure de nous éclairer sur le phénomène temporel qui nous traverse ? De nous révéler à nous-mêmes, nous qui n’atteignons jamais de notre propre réalité qu’une image - une illusion, une fantasmagorie -, reflétée par le miroir, délivrée par l’objectif photographique ? Pourtant nous ne pouvons nier l’effectivité de notre être, quel que soit le mode du cogito auquel nous remettons le soin de dire la mesure juste de qui nous sommes. Cette mystérieuse et merveilleuse « assomption jubilatoire » qui nous fait tenir debout, est-elle l’effet d’une pensée, la révélation d’une sensorialité, un étrange magnétisme venant du dehors, le résultat d’une hypnose dont notre esprit serait le seul et unique siège ? Toutes ces interrogations sont si abyssales qu’elles confinent nécessairement à l’étourdissement. Originairement hommes couchés dans l’ombre du néant, puis hommes levés dans le jour de l’être, puis de nouveau hommes couchés dans la nuit du néant, nous ne sommes que cette variation climatique, cette danse du nycthémère qui égrène ses notes depuis la nuit des temps. Oui, c’est bien cela : la Nuit des Temps ! Dont l’Art est sans nul doute la plus belle scansion. Néant, puis révélation qui, elle, à la différence de l’humaine condition, ne saurait connaître nulle fin. L’Art est pure transcendance, pure effectuation de soi. A ceci il n’y a nulle limite. Sauf si l’éternité peut connaître sa chute.

 

 

 

 

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 08:03

   Comment choisit-on le lieu d’un voyage, pour quelle destination, pour quels motifs ? Ceci est bien mystérieux et, la plupart du temps, nous ne connaissons les raisons qui nous ont incliné à choisir cette terre, plutôt que cette mer ou bien ce merveilleux paysage de montagne. Mon année avait été fertile. Mes articles pour mon Journal nombreux et je venais de mettre une dernière main à mon livre de poésie ‘Cingler au large de soi’. J’avais emporté avec moi quelques épreuves à corriger au cas où mon séjour en Italie m’en laisserait le temps. J’avais opté pour une escapade d’une semaine en direction de cette belle région de Ligurie, ‘Çinque Taere’, autrement dit les ‘Cinq Terres’, ce mince territoire tout au bord de la Grande Bleue. J’avais lu, dans un roman dont j’ai oublié le nom, une fiction se déroulant dans cette région. Les descriptions m’avaient plu, les noms des villages, Monterosso al Mare, Vernazza, Corniglia, Manarola, Riomaggiore, m’avaient fait rêver. C’est étrange ce magnétisme des noms. On les prononce dans sa tête avec le bel accent chantant italien et c’est comme si la Ligurie elle-même vous visitait avant même votre voyage.

   J’étais parti de Paris au milieu d’écharpes de brumes. Déjà les feuilles des platanes faisaient leurs larges étoiles dorées sur les trottoirs. Déjà les premières fraîcheurs matinales en cette mi-Octobre. J’avais délibérément choisi l’automne, souhaitant éviter la cohue. Je n’allais nullement en Ligurie pour des rencontres, seulement pour y chercher un ciel bleu, y faire des promenades, y prendre un bain de mer de temps en temps et surtout du repos avant qu’une nouvelle année de travail ne débute. J’étais arrivé à Sanremo d’où un train dans le style Belle Epoque partait en direction de Gênes, faisant plusieurs haltes au cours du voyage. J’avais décidé que je m’arrêterais pour une nuit dans le village de Riomaggiore, souhaitant repartir le lendemain jusqu’à La Spezia où je devais rencontrer un confrère puis, de nouveau, revenir sur les ‘Çinque Taere’, Là était le but réel de mon voyage. Le train, quant à lui, continuait son périple côtier jusqu’à Naples. Les cabines étaient réservées pour deux passagers. Je ne savais avec qui je voyagerais. J’espérais seulement qu’il ne s’agirait pas d’un Méditerranéen à l’inépuisable faconde. Hormis cette restriction, je dois dire que je me souciais assez peu de tracer, par l’imaginaire, le portrait-robot de mon accompagnateur.

   Le trajet jusqu’à Gênes, je le fis seul. Le train ménageait régulièrement de longues pauses afin que les voyageurs pussent visiter les villes. Un long moment j’avais déambulé dans la vieille ville, surtout dans le lacis de ruelles étroites où les maisons à hautes façades paraissaient presque se toucher, une ribambelle de linge séchait sur des fils les reliant les unes aux autres, manières de fils d’Ariane avec lesquels le soleil jouait. Je regagnai le train après une première impression favorable. J’avais été ravi d’entendre les gens parler cette belle langue si rythmée, si tonique. Je montai dans le ‘Belle Epoque’ à la suite de voyageurs qui, tout comme moi, avaient flâné ici et là à la recherche d’un quartier pittoresque ou en quête de quelques achats. Tout au bout du quai, dans des rais de soleil qui l’illuminaient, j’aperçus une Jeune Femme grande, mince, vêtue d’un tailleur de soie grège. Elle me faisait irrésistiblement penser à ces silhouettes de la période précédant la Guerre de 1914, à cette société à l’aise dans ses  mouvements et ses conduites que les historiens nommaient « bourgeoisie citadine triomphante ». Cependant elle était vêtue de plus court, de plus moderne mais son allure me semblait pouvoir coïncider avec l’Epoque dont le train voulait montrer l’emblème. De prime abord, je dois reconnaître que cette Voyageuse m’intriguait. D’où venait-elle ? De Gênes certainement. Je la voyais bien épouse d’un industriel ou d’un grand bourgeois, prenant quelques jours pour une villégiature sur la côte Ligure.  Où allait-elle ?  Un des villages des ‘Çinque Taere’, ou bien plus loin, curieuse de découvrir Naples, ses quartiers bigarrés, peut-être de voir le Vésuve et l’espoir d’y discerner de tremblantes fumeroles tachant l’azur du ciel ?

   A peine terminais-je de broder mes méditations qu’on frappa à la vitre de la cabine. La Dame au tailleur de soie grège, apparemment, était ma compagne de voyage. Je me levai et la saluai amicalement. Elle répondit à mon bonjour avec un : « Buongiono signore. È il compartimento "Art Nouveau" ? » Comme j’acquiesçais, elle répondit : « Quindi sono il tuo passeggero ». Je crois bien que j’étais ravi qu’elle se désignât comme ‘Ma Passagère’. Ce sentiment de soudaine ‘allégeance’ me plaisait. Certes je n’étais nullement venu en Ligurie pour y faire des rencontres, mais à bien y réfléchir… ‘Ma Passagère’, donc, posa sur la banquette son sac de voyage. Manifestement il était de ‘classe supérieure’. Elle en sortit un livre dont aussitôt, je reconnus le titre, étonnamment en français ‘L’enfant de la volupté’ de Gabriele D'Annunzio. Je revis, en un éclair, la situation romanesque de ce livre, je revis Andrea Sperelli, cet artiste raffiné poursuivant un amour double, sensuel, celui de la brûlante Eléna, en même temps qu’un amour plus spirituel, poétique, en direction de Maria.

   Tous deux, ces amours, voués à l’échec au simple motif que sensualité et spiritualité vivent sur deux voies séparées, qu’il est donc impossible de les faire se rejoindre. Mais que cherchait donc ‘Ma Passagère’ dans ce livre passionné : l’ivresse des sens, le trouble irisé de la mystique ? Déjà je brodais ce qui pouvait être la trame d’un futur roman. Assurément il fallait que je me méfie au plus haut point des embardées de mon imaginaire. Pour un peu, j’aurais cru vivre une fiction dont j’aurais été le narrateur passionné, ‘Ma Passagère’ le personnage dont je ne doutais nullement qu’elle eût pu occuper une position privilégiée. Confidente, sûrement. Amie, possiblement. Amante, pourquoi pas ? Mais roman et réalité, pour l’instant, ne pouvaient se fondre dans le même creuset.

   Je m’entendis questionner :

   « Excusez-moi, vous parlez français ? Votre livre… »

   « Oui, quelques mots ici et là. Quelques souvenirs de mes études.

   « Mais pour lire un livre, tout de même ! »

   « Parfois, je brode un peu… »

   Tout ceci, elle l’avait prononcé avec une belle voix grave, légèrement voilée, sensuelle. Elle devait fumer. Mes réflexions à peine terminées, elle sortit de son sac un paquet de cigarettes, m’en tendit une. Elle alluma son briquet, embrasa ma cigarette et la sienne. Dans ses yeux profonds, presque teintés de noir, j’avais cru percevoir la lumière du félin, en même temps que l’assurance de celle dont la volonté ne saurait être contournée. Je compris que j’avais affaire à une personne de caractère. Qu’avec elle rien ne servait de jouer. Mais aussi rien ne permettait d’anticiper quoi que ce fût. Apparemment elle voulait, en toutes circonstances, être la maîtresse du jeu. Moi qui avais cru, un instant, déceler dans son approche une manière d’allégeance, je devenais, dans la moiteur du temps qui passait, un simple personnage de roman, elle la romancière qui déciderait du sort qu’elle réservait à ‘SA’ fiction. J’étais prévenu. Je n’avais aucune initiative à prendre, seulement attendre que le sort, en réalité Tania (je devais apprendre son prénom par la suite) oriente elle-même nos destinées. Peut-être une simple rencontre au hasard d’une cabine ? Peut-être le début d’une idylle ? Peut-être le flamboiement d’un amour de vacances ? Prévoir au-delà de ces quelques hypothèses eût tenu de la pure fabulation ou bien d’un genre de mythomanie dont, pourtant, je ne me croyais nullement atteint.

   Cependant le voyage avançait. Nous découvrions avec plaisir et curiosité ces villages des ‘Çinque Taere’ perchés sur leurs rochers sombres au-dessus de l’eau bleue de la Mer de Ligurie, leurs terrasses plantées de vignes, leurs maisons au hautes façades colorées de rouge, de jaune, de vert, leur étroites fenêtres pour filtrer un soleil généreux. Notre discussion n’était guère ponctuée que de brèves exclamations d’étonnement, de plaisir, de découverte spontanée autant que commune et, je crois, teintées d’un bel enthousiasme. Notre ‘roman’ s’écrivait sur le mode des onomatopées. Je pensais qu’à ce rythme il aurait été préférable que je retinsse mon voyage jusqu’à Naples. Nous ne faisions que bégayer ! Il nous fallait trouver une cadence qui nous convînt. Seulement je craignais que dans notre commun voyage, l’un des passagers ne distanciât l’autre. Peut-être même l’abandonnant en rase campagne.

   Le lecteur, la lectrice avertis auront compris que je redoutais de demeurer sur le bord de la voie, de voir un autre monter à bord à ma place pour y vivre en quelque sorte un événement de la ’Belle Epoque’. Je commençais à devenir jaloux avant même que j’aie pu entreprendre quoi que soit de sérieux avec Tania qui, peut-être, était à cent lieues de coïncider avec mes désirantes pensées. Peut-être, après tout, ne cherchait-elle qu’un genre de délassement que lui procureraient les rues animées des villages, la boisson ici d’un vin généreux, une recette ligure, là, sous les frais ombrages d’une auberge ? J’étais toujours trop prompt à m’emballer, tel un cheval fougueux refusant qu’on lui tînt la bride. Sans doute, s’écrivait dans ma tête fertile entraînée à faire se mouvoir les rouages de la fiction, un simple ‘roman de gare’ dont je redoutais par avance qu’il ne fût qu’une comptine à l’eau de rose dont nul n’eût voulu lire la moindre ligne, le premier chapitre contenant à lui seul et l’entièreté de l’histoire et la trop évidente conclusion.

   Cependant que, serpentant paresseusement, notre train s’approchait de la délicieuse bourgade de Riomaggiore dont nous pouvions voir les premières bâtisses construites en encorbellement au-dessus du vide de la mer, je me surprenais à faire un inventaire discret de Tania, profitant de son intérêt en direction du paysage. Elle pouvait avoir dans les quarante ans environ. Elle était racée, certainement sportive. Son corps en témoignait qui se parait des formes là où elles étaient nécessaires. Etrangement, pour une Italienne, elle portait des cheveux courts, blonds platine. Elle avait un nez discret, légèrement retroussé, qu’on pouvait dire ‘mutin’. Ses lèvres étaient pulpeuses mais sans excès. Elle était en somme une bourgeoise moderne, peut-être même une aristocrate qui dissimulait son rang sous une apparence qu’elle souhaitait modeste. Bien évidemment, en mon for intérieur, je la pensais féline, dissimulant sa vraie nature afin de mieux tromper ses prétendants et les faire aller là où elle voulait qu’ils fussent. Sans y prêter attention, je dressais d’elle le portrait d’une intrigante.

   Mais peut-être, était-ce ainsi que mon désir la peignait à mes yeux, moi qui ne demandais pas mieux que d’être sa victime consentante. Je commençais à être dangereusement envoûté. Je priais que notre ‘aventure’ pût se résoudre dans un terme assez court, il en allait de mon fragile équilibre. Entre deux coups d’œil sur les façades rouges et ocres badigeonnées de soleil, mon regard parcourait sa somptueuse géographie, collines et valons, lacs des yeux où brillait une flamme. Elle avait croisé haut ses jambes, si bien qu’un tableau exquis m’était livré, sans doute en toute innocence. Je voyais l’attache de ses bas de nylon. Je voyais l’isthme étroit d’une peau de soie. Je voyais la marque du sous-vêtement, la buée d’un songe pour dire vrai. Les cahots du train faisaient balloter une poitrine que je ne pouvais que juger généreuse, deux globes infiniment mobiles que la respiration, à chaque sursaut, livrait à mes yeux éblouis. J’aurais pu rester là des heures à contempler.

   « Riomaggiore, scendono tutti! ». Ainsi nous étions invités à descendre. Je demeurais en plein ciel, sur mon nuage. Déjà Tania, tout heureuse, arpentait le quai. Je descendis à sa suite. « On visite le village ensemble ? Après j’offre le restaurant ! », me dit-elle sur un ton enjoué. Je ne pouvais espérer mieux. Cependant je me rendais compte avec un bonheur mêlé de crainte qu’elle m’avait amené au creux de ses mains et que, tel un moineau discipliné, je commençais à becqueter les graines que Tania y avait mises. Dans quel but ? Là était la question, toute la question ! La réponse, cependant n’allait tarder à arriver. Il y aurait le repas. Il y aurait l’hôtel. Il y aurait la nuit. Et puis, était-ce bien convenable d’accepter l’invitation de cette dame inconnue ? N’aurais-je dû inverser les rôles ? La galanterie n’était plus ce qu’elle était. Peut-être avais-je tout à y gagner !

  Nous avons longuement arpenté le long ruban de ciment qui longeait la mer depuis le haut de la falaise. Quelques barques bleues et blanches animaient les flots. Parfois des goélands nous frôlaient de leurs ailes grand ouvertes. Ils criaient dans l’air sec et lâchaient des fientes qui tombaient dans l’eau en faisant plein d’éclaboussures. Tania riait spontanément, aussi bien des oiseaux blancs, aussi bien des jeunes enfants qui déboulaient dans nos jambes. Elle était la vie même et son élégance s’accommodait de cette grâce naturelle d’une simplicité vivifiante. A un moment, nous nous sommes assis sur un banc qui donnait sur une petite place. Face à nous la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, un vaisseau de pierres grises dont la façade portait des sculptures blanches, sans doute des figurations de saints. Curieuse de tout, rieuse comme un jeune enfant, Tania voulait tout voir, tout toucher, tout expérimenter comme si la seconde qu’elle vivait était la dernière. Sortant de l’église, face au miroir de la Mer de Ligurie qui se teintait de pourpre, saisissant ma main :

    « Regarde comme c’est beau. Je reviendrai à Riomaggiore, pas toi ? »

   Devais-je m’étonner de ce tutoiement soudain ? Avait-il une autre signification que celle liée à l’excitation de la visite, à la vivacité d’eau de source qui semblait être sa marque de fabrique la plus apparente ? Et puis cette main épousant la mienne. Certes elle n’y était restée que le temps d’une brève illumination. Il n’y avait eu nul signe qui pût me faire espérer quoi que ce fût. Tania mettait mes nerfs à rude épreuve. S’en apercevait-elle ? Etait-ce simplement un jeu ? Du chat et de la souris, comme dans les cours d’école ? IL m’était assez facile de deviner qui était le chat, qui était la souris. Je devais reconnaître que je n’en tirais nulle amertume. Je pensais même en avoir quelque gratification. C’était comme une énigme dont je ne possédais la première lettre du Sésame qui en devait ouvrir la porte secrète. La patience n’était pas ma vertu première. J’avais là tous les ingrédients pour une future nouvelle. Peut-être même pour un livre entier. Tout s’imprimait dans ma tête avec la précision d’une aiguille lisant les sillons d’un microsillon sur les disques de vinyle d’autrefois.

   Après avoir longuement musardé au hasard des rues et des places, nous être étonnés d’une volée d’escaliers, avoir admiré le fer patiné d’une rampe, les bouquets de pins d’Alep, de chênes lièges et de châtaigniers qui couraient sur les collines, nous nous sommes mis en quête d’un restaurant. Tania devait choisir, c’était dans l’ordre des choses. J’étais une souris obéissante ! Nous nous assîmes sur la terrasse du ‘Ristorante Ripa del Sole’. La vue était superbe qui ouvrait sur le grand large. Nous apercevions les taches foncées d’îles au loin, parfois la trace d’un bateau de tourisme, son sillage d’écume. Nous parlions de tout et de rien, heureux comme des collégiens en vacances. L’un comme l’autre ne souhaitions qu’aborder des sujets anodins. A peine nous étions-nous livrés quelques informations relatives à notre quotidien. Le mari de Tania était un homme d’âge déjà avancé qui était dans le milieu des affaires à Gênes. Le couple n’avait pas d’enfants. Tania, de temps en temps, s’offrait une escapade sur la côte, parfois jusqu’en Sicile. Elle lisait beaucoup mais semblait vivre au jour le jour, visitant un musée, fréquentant une bibliothèque, flânant dans les rues, regardant les jets d’eau faire leurs arcs-en-ciel dans les squares et les jardins publics.

   Nous avons dîné de spécialités régionales, d’un délicieux pesto sous lequel perçait l’arôme généreux du basilic, le goût du pecorino au lait de brebis, l’huile des pignons. Tania aimait tout sans exception. Elle adorait les spaghettis à la sauce pesto généreusement arrosés du ‘Vermentino’, ce vin blanc sec à l’agréable fraîcheur. Je crois bien qu’entre tous ces mets délicieux, nos remarques sur le paysage, sur le temps, ‘Ma Passagère’ s’était aperçue que son charme ne me laissait nullement indifférent. Pareil à un gamin, je profitais de l’arrivée de convives ou bien du passage du serveur, pour jeter, à la dérobée, un œil sur l’échancrure de son chemisier, sur le brillant de ses bas, sur cette peau nacrée, si troublante qu’elle laissait à ma naturelle curiosité sans paraître s’en offusquer le moins du monde. Peut-être s’en amusait-elle intérieurement ? Le repas touchait à sa fin. Pour moi, c’était un peu comme la tension avant l’orage. Quelque chose allait bientôt se déchirer qui me libèrerait ou bien m’en chaînerait.

   « Quel hôtel as-tu choisi pour ce soir ? »

A vrai dire, je ne savais plus. Je fouillai dans ma poche, retrouvai le nom :

   « Hôtel Marina Piccola.»

   « Tiens, comme c’est curieux, comme moi. Indique-moi le chemin, je te suis ! »

Le chemin me semblait un itinéraire sans fin. Je ne parlais guère, déjà tout à la suite. Je sentais Tania un peu inquiète aussi, mais peut-être n’était-ce qu’une illusion ?

   « On nous a peut-être donné la même chambre ! »

   Je crois que Tania s’amusait beaucoup. Etait-ce un simple jeu gratuit, n’y avait-il quelque perversité sous sa question ?

   Non, nous n’avions pas la même chambre, mais des chambres peu distantes. La sienne au-dessus de la mienne. Nous pourrions toujours jouer à Roméo et Juliette d’un balcon à l’autre. Nous avons remis nos bons à la réception. Nous avons gravi l’escalier qui conduisait aux étages. Je me suis arrêté devant le numéro de ma chambre. Je ne sais ce que j’attendais réellement, mais j’attendais. Alors Tania m’entoure de ses deux bras, me serre fort contre sa poitrine, applique ses lèvres sur les miennes :

   « Bonsoir, mon Roméo, la suite à demain ! »

   Tania monte les quelques marches qui séparent nos deux chambres. Elle est joliment galbée dans son tailleur de soie grège, le jeu de ses jambes est un tableau vénitien.

   « A demain, ma Juliette. »

   Je m’entends lui faire cette réponse stupide. Je crois bien en cet instant que j’en pleurerais de dépit. La nuit sera longue à fumer sur mon balcon. Oui, la nuit sera longue !

  

   Matin - Notes de Tania sur son calepin

 

    La cloche de l’église vient de sonner six coups. Le soleil n’est encore qu’une vague lueur derrière le gonflement de la mer. Le plus clair de ma nuit, je l’ai passé à fumer sur le balcon, à regarder l’essaim des lumières de Riomaggiore, les reflets de la Lune sur le métal luisant de l’eau. Marc fumait lui aussi. Nos braises se répondaient, nous unissaient en quelque sorte. Bien sûr, hier soir, nous aurions pu faire chambre commune, unir nos désirs. J’avais vraiment une folle envie de faire l’amour avec lui, mais j’ai voulu dépasser l’horizon charnel, ouvrir plutôt un possible espace à la littérature. Je n’en ai pas parlé à Marc, mais je suis écrivain, je publie romans et nouvelles. L’histoire de Marc et la mienne, mes lecteurs la retrouveront au hasard de mes pages futures. Sans doute le ‘Passager’ du ‘Belle Epoque’ fera-t-il de même ? Ainsi notre amour s’échangera-t-il par livres interposés. Une manière de transcender le désir, de le déposer dans les mots, de lui donner un essor qu’il n’aurait jamais connu dans une étreinte physique. Certes on désire violemment, certes on aime tout aussi pris de fureur puis les corps au repos, exténués de cette violence, demeurent en leur immense solitude. Comment pourrait-il en être autrement ? Séparés nous sommes vides. Réunis, nous ne faisons que craindre le moment tragique de la séparation. Je viens de descendre à l’étage inférieur. Doucement j’ai poussé la porte de la chambre de Marc. Curieusement elle n’était pas fermée à clé. Attendait-il que je vienne le rejoindre ? Marc dormait profondément. Je me suis approché de lui, l’ai regardé longuement puis j’ai posé mes lèvres sur son épaule, l’ai embrassé. Il a bougé un peu et j’ai cru avoir affaire à un enfant qui flottait immensément dans la bannière cosmique de ses songes. J’ai posé un mot sur son chevet.

   ‘Adieu Marc, toi que j’ai aimé si fort l’espace de notre rencontre. Je pars pour Naples. Je ne te réveillerai pas. Je sais que tu ne pourras prendre le train, il sera trop tard lorsque tu émergeras de ton lourd sommeil.  Mais peut-être est-ce mieux ainsi ? Aucune explication de type logique n’aurait convenu à notre séparation. Notre amour aura flambé dans nos têtes à défaut de réunir nos corps. Qu’en auraient-ils retenu, hormis une gerbe d’étincelles, puis plus rien ? Je t’embrasse et te souhaite le meilleur.  Tania’

  

   Matin - 8 heures

  

   Je m’éveille, m’étire longuement. Par la fenêtre le soleil jette ses premiers rayons, une pluie de fleurs roses qui demeure en suspension dans l’air. Je suis à demi conscient, encore plongé dans les corridors ténébreux de la nuit. Parfois, il est si pénible d’abandonner ses rêves, de sauter dans ce réel qui éblouit et déchire. Je fais quelques pas dans la chambre puis sors sur le balcon. Mes yeux se portent sur celui de la chambre de Tania. J’espère y deviner sa belle silhouette. Aura-telle, encore aujourd’hui, revêtu son tailleur de soie grège ? IL lui va si bien ! Tout en bas, montant de la gare, le glissement d’un train sur les rails. Je regarde ma montre. En un instant je réalise que le ‘Belle Epoque’ emporte son lot de passagers, que sans doute, Tania fait partie d’eux, que mon espoir de la revoir s’écroule à la manière des châteaux de sable battus par les vagues. Je vois le mot de Tania sur la table de chevet. Je lis ses mots fiévreusement, comme si ma vie entière dépendait de ces quelques traces sur la plaine immaculée du papier. Je dois dire ma vive déception, mais aussi ma compréhension de ces mots sensés, mon acceptation d’une aventure qui ne pouvait certainement trouver son lieu que dans le cadre d’un roman. Chair métamorphosée en mots. Peut-être n’est-ce que ceci la littérature, des fragments de nos corps que nous jetons en plein vent, qui se dispersent à l’infini, que de mystérieux lecteurs inconnus reconstituent à la manière d’un puzzle ?

   Demain j’irai rendre visite à mon ami Luigi Marini à La Spezia. Je lui ferai passer le manuscrit de mon dernier livre de poésie. Il a l’intention de le traduire en italien, aussi devons-nous nous rencontrer pour échanger nos points de vue. Puis je rentrerai à Riomaggiore. Depuis l’Hôtel Marina Piccola je ferai des promenades en bord de côte, puis au milieu de ces vignes en terrasse qui sont vraiment l’âme du lieu, qui reflètent l’ardeur infatigable des hommes d’ici à façonner la nature, à imprimer leur âme dans le moindre muret de pierres sèches, dans les soins méticuleux qu’ils portent à leurs ceps tortueux. C’est un peu d’eux-mêmes qu’ils déposent dans ce bois ligneux, lequel témoignera de leur passage bien après qu’ils auront achevé de les élever. Je prendrai plaisir aussi à refaire le trajet que nous avons fait avec Tania. La longue montée vers le village avec la mer en toile de fond, je me reposerai un instant sur le banc face à la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, j’irai dîner au ‘Ristorante Ripa del Sole’, je boirai un Vermentino très frais, la bouteille suera dans les derniers rayons de soleil. Sur la table de la terrasse, celle où nous étions attablés, je noterai quelques pistes pour mon futur roman. Plein d’idée fourmillent déjà dans ma tête. Je dédicacerai la page de garde : ‘A Tania, à son tailleur de soie grège qui est comme ma seconde peau’. Nul ne comprendra le sens énigmatique de ma dédicace. Mais combien pour moi elle sera précieuse !

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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 07:59
D’où cela vient-il ?

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

En hommage à Beckett-Lautréamont

 

***

 

[On se trouvera bien de lire la petite comptine

Qui suit dans la travée

Bien qu’insuffisante

Des ci-devant nommés]

 

***

  

D’où cela vient-il 

Douleur que de ne rien savoir

D’errer parmi la multitude des signes

Et de n’en posséder que le vent

N’en saisir que l’absence

Les mains se tendent vers l’avant

En crochets

 En ventouses

En langues de sangsues

Poix du vide

Qui laisse égoutter

Ses fibrilles de cristal

Les doigts flagellent

Ce qui passe à portée

Une idée

Un songe

Une brindille folle

Dans l’air chargé

 De lourdes humeurs

 

*

 

Parfois une veuve noire

Saigne ombilicalement

Dévide son cordon d’acier

À mieux me ligoter

Me pousser tête la première

Dans le labyrinthe avec ses murs

De verre éblouissants

Ô robe blanche du Minotaure

Ô corps de plâtre

Qui n’est que le mien

Et ma tête

Oui ma tête de taureau

Où bat le sirop rubescent

 De la fougue

Du désir

 

*

 

Oui posséder toutes les Vierges

De la Terre

Créer une généalogie

À mon image

Avec naseaux fumants

 Sabots étincelants

Fureur logée au mitan des cornes

Ce Soleil qui incendiera

Le monde

Et nul ne vivra plus

Que sous le signe

De la puissance

De la surhumanité

 

*

 

Assez de cloportes

Qui ne laissent derrière eux

Que les traces abortives

Du renoncement à être

Les dards de l’hébétude

Fichée au plein du cœur

 Les stupeurs de l’impéritie

Faisant ses marigots insolents

À l’ombre des mangroves

 

*

 

Je me suis levé un jour

Et j’ai dit le destin de l’Homme

 Ecrit sur toutes les murailles

De Jéricho les traits

D’ocre et de sanguine

Avant que tout ne s’écroule

Dans des meutes de poussière

La ville sera maudite

 Et nul ne pourra la rebâtir

Qu’au péril de sa vie

 

*

Ô toi qui me lis

(Me lis-tu vraiment ou bien es-tu simplement

 En train de te repaître de ma substance carminée

Vampire qui dissimules

Les yatagans de tes canines

 Le long de tes dérobades)

Ô toi qui lis ou bien dé-lis

Délie-moi donc d’un sort cruel

 Je ne sais plus

Ni le lieu de ma naissance

 Ni la première goutte de lait maternel

Qui humecta de miel

La pliure de mes lèvres

 

*

 

Mes lèvres saignent

De ne plus se souvenir

Mes lèvres se retournent

Pour manduquer

Mon intérieur

Il y a tellement de matières

Qui méritent le détour

Qui s’impatientent d’être connues

 À la juste valeur

De leur longue macération

C’est un métabolisme

Si secret que nul

 N’en pourrait approcher le réel

 D’un iota

 C’est une ambroisie

Qui vit au rythme de son autogenèse

Qui bouillonne et rugit de ne point parler

À la pointe du jour

 

*

 

Ô toi l’inconnu sois mon messager

Que les hommes de bonne volonté

Allument le feu de mon inévitable autodafé

Je ne suis empli que de vermine

Et de scorpions à la queue levée

Je me piquerai si nul ne le fait

Je pratiquerai ma morsure létale

Mes dents ont connu

Le mortel poison

De l’ennui

Elles sauront bien

Me donner la mort

Nous sommes enlacés

Tous les deux

Comme le lierre au tronc

Je ne vis que pour la mort

La mort ne vit que de ma vie

Mon corps de carton

Se dessèche et mes cartilages

Sonnent le cor

Comme Roland à Roncevaux

Ronces de vos regards

Qui lacèrent la dure-mère

De ma conscience

Biffent la pendeloque

De mon sexe

Annulent jusqu’à l’éclair

De mon être

 

*

 

Être un éclair

Ceci que j’ai souhaité

Depuis le berceau

Voici que cela prend corps

Sous les ors du foudroiement

Je suis entré dans la chapelle romane

Aux fresques usées

Qu’y ai-je vu

Que vous ne sauriez voir

Compagnons de brume

Qui n’existez qu’à me précipiter

Dans le premier cul-de-basse-fosse venu

Je sais vos intentions mauvaises

Pulsatiles et hémiplégiques

Vous ne valez guère plus que moi

Mais ne le savez pas

Moi je sais ce que vous ne savez pas

 

*

Vous n’êtes que des morts

 En sursis

 Et jetez un voile

Sur tous les miroirs

Qui vous renvoient à trépas

Vous ne supportez guère

Que les surfaces

Qui réfléchissent et polissent

 Votre ego

Fût-il poli il n’est guère reluisant

 

*

 

Moi qui vous parle

J’ai imprimé dans l’argile

Les premiers chiffres

De l’humain

Ces pictogrammes qui voulaient enfoncer

Un coin dans la chair du réel

Seulement l’engeance des existants

 En a perverti l’usage

En a gommé les signes sacrés

 

*

 

De Charybde en Scylla

Je vous le dis

Et le pire est à venir

L’humain en sa plus haute acception

Est langage

Je parle donc je suis

 Le Cogito est langagier ou bien

N’est qu’une simagrée

Allez donc tous vous rhabiller

Vous les mégoteurs

Avec vos Cogitos de pacotille 

 Je baise donc je suis

 Je mange donc je suis

 Je parais donc je suis

Je brille donc je suis

Miroir aux alouettes

Et messages à la chienlit

Tout ceci palabres et remugles de l’enfer

Pestilences

Où meurent les consciences

Sous les coups de boutoir

De la malédiction

 

*

 

Car oui le genre humain est en péril

Et j’en sens dans mon ventre révulsé

Les premières contractions

Bientôt seront les forceps

 Au travers desquels ma tête oblongue

Aux fontanelles claires insoudées

 Pointera le bout de son museau

Oui de son museau chafouin

Pareil à celui de l’animalité

En ses premiers soubresauts

Juste du limbique collé à la voûte occipitale

Où crépitent les images du vertige de vivre

 Juste du reptilien dans le lobe pariétal

Avec ses ravines de Rolando de Sylvius

Ses cratères ses couleuvrines ses boursouflures

Et l’espace s’y abîme en de pathétiques contorsions

 

*

 

« Nœud de vipères » avait écrit l’autre

Ne pensant pas si bien dire

L’eût-on cru on l’eût brûlé en Place de Grève 

 Combien sont dérangeants

Ces empêcheurs de tourner en rond

Ces philosophes ces hommes de robe

Ces Importants

Qui distillent

À l’envi

De cruelles prophéties

Ils appellent ça

Des Vérités

Avec une Majuscule

Et disant ceci leur goitre

S’enfle de vanité

Ils sont pareils à des crapauds

Dont la suffisance les conduit

À fumer la cigarette qui les portera

À l’éclat d’eux-mêmes

Le Vrai celui qui sonnera

La « Fin de la partie »

 

*

 

Tu vois assidu lecteur

Complice lectrice

 Je convoque à mon chevet

Beckett ce cher Samuel

Qui bien mieux que moi

Saura  tricoter

Une maille à l’endroit

D’absurde

Une maille à l’envers

D’absurde

Tailler à ma juste mesure

Cette vêture

De bure

Avec laquelle j’attendrai

Que Malone meure

Que Godot arrive

Que l’Innommable

Fasse son apparition

 

*

 

Il est plus que temps

Pour moi

D’effacer tous les signes

 La chapelle bientôt

Fermera ses portes

 On n’y verra plus goutte

Je n’aurai existé

Qu’à la mesure de l’instant

Quelque part

Sur la margelle d’une tombe

 Ou bien dans le boyau

Qui descend vers Tartare

 En convulsant

Maldoror m’attend

Rien ne le contrarierait plus

Qu’un faux bond

Il risquerait de m’envoyer

 Par le fond du Vieil Océan

 

*

 

Or je ne sais pas nager

Quelle main secourable m’enverra

 La bouée qui me sauvera 

Toi fidèle lecteur

Toi empressée lectrice

Déjà je tends mon bras

Déjà je déploie ma main

Déjà je déplie

Les tentacules

De mes doigts

Venimeux

Qui donc

 Osera

Les prendre 

Qui donc

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