Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:01
Saison 1 : Printemps

‘Printemps’

Pieter Bruegel le Jeune

Wikimedia Commons

 

***

 

 

                                                                        Depuis mon Causse, Printemps 2020

 

 

                Ma chère Solveig,

 

   Sais-tu les morsures du temps qui passe ?  Elles laissent en nos vies les plus vives douleurs. Mais que nous servirait-il de nous plaindre, sinon d’affadir notre présent, ce tissu fragile qui glisse entre nos doigts sans qu’il ne nous soit jamais possible d’en arrêter la course ? En leur temps, les Romantiques cultivaient la mélancolie et la douleur, en faisaient l’ordinaire de leurs jours teintés d’une longue tristesse. Mais bien loin cette époque qui se réfugie au fin fond du passé, que tu connais si bien, d’ailleurs, et c’est comme si, pour nous, elle n’avait nullement existé. Mais, ma Muse du Grand Nord, je ne veux point disposer ton âme à de grises et funestes pensées. Je veux simplement évoquer le premier âge de mon enfance, cette pépite qui brille mystérieusement dans une veine noire de la terre. Jamais nous ne l’oublions cette gemme qui nous dit notre être dans la plus exacte vérité qui soit.

    Nous étions alors si naïfs, tellement immergés dans le luxe des plaisirs immédiats, la vie nous souriait de ses dents blanches et c’était la couleur de l’émail qui nous rencontrait, non de sombres exhalaisons dont quelque étrange bouche aurait pu être l’émettrice. Tout allait de soi sous la pureté du ciel, le lisse du limon, la souple générosité de l’eau. De soi à ce qui était autre (la nature, le voisinage, les choses du monde), il n’y avait nul partage, nulle ligne qui aurait scindé le réel en de multiples fragments. C’était pur bonheur d’exister à sa propre pointe, d’avancer sur le chemin de la vie avec insouciance. Une manière de bourgeonnement si tu veux bien accepter cette facile métaphore.

   Ici, sur le large Plateau de calcaire, sur le grand moutonnement blanc, le Printemps est long à venir, un genre d’écume portée par le vent qui ne connaîtrait le lieu de son repos. Temps de giboulées. Temps de soleil pâle que traversent les aiguilles glacées de la pluie. Puis un soleil soudain. Puis une nuée grise court sur les collines, elles s’effacent brusquement à la manière d’un antique palimpseste dont, d’un revers de main, l’on aurait annulé les dernières traces qui témoignaient du temps ancien usé jusqu’à ne plus paraître. Oui, ceci est parfois éprouvant et l’on demeure derrière la vitre, balayant du plat de la main la buée qui monte de la pièce. Les bûches craquent dans l’âtre. Parfois une gerbe d’étincelles fuse avec un drôle de chuintement. Ne crois-tu, Sol, que les choses ont une âme, qu’elles parlent leur langage de choses, qu’elles crient parfois, s’insurgent et nous adressent quelque message secret ? Oui, je sais combien nous projetons notre stature d’homme sur ce qui nous environne. Mais pouvons-nous faire autrement ? Pouvons-nous mettre notre subjectivité entre parenthèses, et ne devenir qu’objets parmi les objets ?

   Vois-tu, déjà, à peine avais-je gagné ce qu’il était convenu d’appeler ‘l’âge de raison’, vers les sept ans, que je me posais ces questions qui, pour être vagues, pareilles à un jeu, n’en étaient pas moins métaphysiques. S’étonner devant les choses est déjà une possibilité du tout jeune âge. Beaucoup paraissent l’oublier dont l’enfance se questionnait sur le monde, sa raison d’être, le pourquoi des choses, le comment s’orienter dans l’existence. Ils spéculaient sur leur être, ne le sachant pas, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose à son insu. Le printemps de notre vie est une telle exception qu’il rôde toujours en quelque coin de notre âme avec la même persistance qu’ont les braises à brûler parmi le peuple des cendres.

   Sais-tu, si j’évoque ce moment précieux entre tous, j’aperçois dans une manière de brume songeuse l’altière silhouette de mon Père. Il ‘portait beau’ (selon l’antique formule) dans son costume de velours, il avait l’allure d’un fier cavalier lorsqu’il s’installait derrière le grand volant en bakélite de sa Traction Avant ; j’en entends encore le sombre bourdonnement, la chanson mécanique. Je vois le visage de ma Mère, parsemé de son, ses yeux gris rieurs, la mousse de ses cheveux pareille à l’orbe figurant sur les icônes. Je revois le cours sinueux de la Leyre, cette rivière qui faisait doucement couler son chapelet de gouttes à l’abri de la blanche falaise où est posé Beaulieu, ce village paisible qui, en ce temps-là, semblait à l’écart du monde. Il a bien changé, maintenant, rattrapé par le progrès. Il est devenu une sorte de banlieue anonyme, de dortoir de la Ville proche. Il est devenu insignifiant, fade et sans saveur. Comment ne pas sentir en soi cette manière de trahison de l’enfance ? Je revois la cour de l’école plantée de son antique tilleul, nous en faisions le tour en récitant nos comptines ou en tâchant d’attraper les filles. Déjà !

   Déjà ! Oui, TOUT est écrit en nous dès notre naissance même. L’amour, la Justice, la Vérité, la Beauté, l’Art, la Générosité ou, parfois, son envers, cet égoïsme foncier qui est l’emblème de nos sociétés contemporaines. Mais je ne me ferais nullement le procureur des comportements, ils sont tellement modelés par les Géants cachés que sont la mode, le souci de paraître, les conditionnements médiatiques, politiques, religieux. Comme si, pour être qui nous sommes, il nous fallait nécessairement passer par des volontés étrangères nous façonnant à l’envi. Sommes-nous libres, Solveig, au moins de coïncider avec notre nature intime ? Sommes-nous libres ?

   Méditant simplement sur le printemps, figure de ma jeunesse, voici que se profile, en arrière-plan, le beau tableau de Bruegel le Jeune, ‘Printemps’. En effet, il est la juste allégorie des premiers temps de l’homme, de son empreinte originelle sur les choses. Combien, en lui, je retrouve de sources vives, d’impressions fugitives mais précieuses, de sensations singulières logées au cœur même de ma mémoire. Tu sais, un genre de réminiscence proustienne sur laquelle on a tellement glosé. Il faut dire, c’est devenu un véritable paradigme psycho-littéraire au gré duquel connaître son présent à l’aune du passé. Nous ne sommes qu’un flux, tel celui décrit par Héraclite, une fuite à jamais qui conserve la nostalgie de sa source. Et ceci n’a rien de surprenant. L’arbre pourrait-il, en quelque façon, renier ses racines ? Le génie de Bruegel a peint l’enfance, a mis en scène mon enfance. Tout y est clair, lumineux, rien de fâcheux n’y inscrit sa face d’ombre. Le paysage est édénique, le ciel transparent, l’eau étincelante, la terre neuve et fertile. Les personnages sont authentiques, aux mouvements aussi amples qu’exacts, libres de tout calcul. L’air a une limpidité d’onde cristalline. Les moutons sont neigeux, duveteux, pareils à de grosses boules de sympathie. Les couleurs sont celles de la pure joie.

    J’en conviens, ce tableau, j’en dresse une figure idyllique. Bien sûr, certaines enfances sont marquées au coin du malheur. Il y a des Cosette, nul ne saurait le nier. Mais, au sein même du dénuement, brille une étincelle qui jamais ne s’éteint, au motif qu’un bonheur autrefois vécu, ne s’efface pas, surgit du fond du souvenir, adoucit les peines présentes. Ne le crois-tu, Sol, toi la généreuse, toi la spontanée immédiatement auprès des choses ? N’est-ce pas une inclination du Grand Nord que d’imprimer dans la figure humaine cette candeur, cette ouverture boréales ?

    Midi approche. Le soleil est une vague théorie sur un ciel badigeonné de gris ardoise, avec, de loin en loin, quelques trouées de bleu. Des nuages viennent de l’ouest portant avec eux le souffle océanique indécis, on le croirait adolescent, sis entre deux âges, ne sachant à quel saint se vouer tant les choses sont égales dans cette saison hautement paradoxale. Pour clore ma missive, que t’offrir de mieux que ces quelques vers de Hölderlin, tirés de son poème ‘En bleu adorable’ :

« Voudrais-je être une comète ? je le crois. Parce qu’elles ont

La rapidité de l’oiseau ; elles fleurissent de feu,

Et sont dans leur pureté pareilles à l’enfant. »

 

L’enfant, le Printemps, le sillage de feu de la comète : le Même !

 

Celui qui, encore, est un enfant.

Jacques.

 

 

Partager cet article
Repost0
17 mars 2021 3 17 /03 /mars /2021 17:58

 

Māyā 

 

MAYA

 Photographie : Marc Lagrange.        

 

 

 Quel est donc ce troublant face à face dont, de prime abord, nous ne pouvons rien dire ? Notre parole est-elle scellée, comme retenue au bord de quelque abîme ? Vers quelle chute se disposerait l'Enigme Noire ? Car c'est bien de cela dont nous sommes d'abord affectés : d'un néant proche cherchant à se dissimuler sous les traits d'une imminente possession. Mais, par définition, l'Enigme, cette Enigme ne s'ouvre nullement à quoi que ce soit de dicible. Les lèvres ajointées ne le sont qu'à être muettes, à entretenir un habile suspens dont le temps lui-même, l'espace paraissent  absents.

  En-deçà du miroir se tient une "inquiétante étrangeté", un mannequin d'albâtre déjà occupé à sa perte. Loin sont les Vivants, derrière des rideaux de brumes. Loin est le langage qui ne fait plus ses vibrations existentielles. Visage blême, teint d'ivoire pareil à celui d'une geisha. Fleur de lys accrochée au zénith, seulement présente pour dire la pureté, le sacrifice, l'ultime cérémonie. Avant la mort ? Après la mort ? L'immobilité est si lourde dans le silence agrandi. Sans doute quelque chose va-t-il surgir que nous n'attendions pas, que nous ne pouvions supputer. Le jais des cheveux, l'arc charbonneux des sourcils, les cils pareils à de sombres éventails, la bouche de violente obsidienne, le colifichet noir attaché à l'oreille, tout cela est-il préfiguration  d'un rituel dont nous ne posséderions pas la clé ? Et ce bras refermant le cadre dans un geste de défense ne nous signifierait-il pas la présence d'un territoire à ne pas franchir ?

  Au-delà du miroir - mais y a-t-il vraiment cette présence-là, du miroir en sa possible réflexion  ? -, au travers de ce qui apparaît à la manière d'une vitre au tain terni, est le surgissement d'une épiphanie ne paraissant en rien le reflet de Celle qui s'y livre. Effet d'une bien étrange métamorphose nous restituant une image vivante de ce qui, déjà, ne serait qu'une trace sur la mémoire. Ou bien notre imaginaire nous suggèrerait-il, déjà, l'image de l'altérité ? Mais alors qui serait cette Inconnue venue de l'ombre, nous regardant comme du fond d'un puits ? De quelle tragédie serait-elle l'annonciatrice ? De quelles rives métaphysiques nous observerait-elle ? Pour nous délivrer quel message ?

  Mais ce qui nous fait face en sa troublante apparition, ne serait-ce pas, simplement, la Māyā, la déité par laquelle l'Illusion est livrée à nos sens assoiffés d'apparitions multiples, à notre curiosité constamment en quête de phénomènes subtils venus nous dire notre évanescente présence au monde ? Ce qui nous fait face avec sa charge de mystère, ne serait-ce pas notre propre esquisse aussi fugace que la trace de la buée dans le miroir ? A être posée la question se suffit à elle-même. Nous sommes toujours en chemin vers plus illisible que nous !

 

 

 

 

                                                                                

                                                                                

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 17:51
Tombe la neige

  Photographie : Patrick Dreux

 

***

 

                                                                         

                                                                                 Le 15 Mai 2018

 

 

     Mon Etoile des Neiges

 

 

   Ne t’offusque donc pas de ce titre au romantisme un brin désuet, il m’est spontanément venu en regardant cette belle image de neige. Vois-tu, il n’y a pas que tes Nordiques Contrées qui aient à souffrir du froid. Sans doute toute beauté est-elle redevable de quelque douleur. La beauté est exigence, sortie hors de soi afin qu’elle soit reconnue. Alors il faut consentir à s’extraire de sa chrysalide de carton, à déplier ses ailes de neuf papillon, peut-être à les voir brûler au contact de ce qui est vérité puisque aucune beauté ne saurait rayonner en dehors du domaine où brille son essence. Combien la laideur, la banalité, le commun sont faciles à tutoyer. On croise leur chemin dans la plus stricte indifférence, autrement dit ces esquisses inabouties du réel ne nous atteignent pas, c’est pourquoi nous ignorons leur existence, c’est pourquoi  nous les annulons à même leur propre insignifiance.

   Combien la beauté nous incline à plus d’égards ! Nous ne sommes quittes de sa présence qu’à tâcher de nous hisser en direction de son être. Nous avons à devenir beaux nous aussi, au moins dans le creuset conscient de notre âme. C’est d’un dialogue d’âme à âme dont il s’agit, dont aucune insuffisance  n’autoriserait le commerce. Tu le sais si bien, toi dont les yeux se posent avec application et reconnaissance, tantôt sur ces forêts de bouleaux argentés et frémissants, tantôt sur les eaux profondes des fjords, enfin souvent sur ces fiers icebergs qui rythment la blancheur virginale des eaux boréales.

   Mais cessons de philosopher pour approcher ce qui, ici et maintenant, se donne comme l’explication que nous avons avec le monde. Directe celle-ci, sans concession, sans dérobade au gré de quelque figure intellectuelle ou d’une parodie qui nous soustrairait au vent, à la neige, au blizzard qui cinglent autant l’être que le visage. Sens-tu combien ce pays de la Haute-Loire (le lieu de cette photographie), accueille avec grâce ce dernier ( ?) manteau hivernal quoique si tardif ? Car ceci, cet immense linceul blanc est signe de beauté. Le blanc est si distingué qui joue avec le noir. Deux notes complémentaires qui ne tolèrent guère que le gris, il est enfant des deux et ne saurait semer le trouble dans cette intime communauté. Sauf dans l’esprit des hommes qui en reçoit le sombre poinçon, le convoque à l’infinie tristesse d’une mélancolie sans horizon. Blanc-Noir-Gris, ces trois notes fondamentales ne parlent plus guère aux Existants de notre temps, lesquels abreuvés d’images hautes en couleur ont fini par associer leur absence à une malédiction, au deuil d’une joie, à la perte du sens dans la grisaille des jours. Cependant tu sais comme moi, d’expérience, la vertu multiple du minimal, la richesse inépuisable du simple, le ressourcement auquel nous sommes conviés par cette manière d’unicité au gré de laquelle les choses nous rencontrent.

   Cette vision unique derrière l’ombre de la croisée nous la recevons telle une offrande faite à nos yeux souvent bien infertiles. Nos mains aussi, dans le même ordre d’idée, sont facilement négatives, ne palpant de l’arbre que sa frondaison, ses grappes de fleurs, le réseau complexe de ses branches. Pourtant il y a tellement à apprendre de l’écorce, de l’âme du bois, des blanches racines qui plongent dans l’humus noir, du tapis de rhizome qui court juste sous nos pieds pour nous dire la continuité de la terre, les empreintes que nous y semons tels des enfants étourdis qui ne prennent même pas la peine de noter la direction des pas dans le secret du paraître, sa belle touffeur, sa densité toujours renouvelée.

   Mais tu sais mon lyrisme à fleur de peau (ces temps-ci je suis totalement fasciné par l’abstraction lyrique en peinture, ce tellurisme, cette explosion de matière, cette effervescence née du sol pictural qui diffuse ses sèmes afin que, possédant une assise ferme, nous n’ayons plus à douter de notre être, de celui de la nature, du paysage qui nous reçoivent tels d’erratiques chemineaux ayant enfin trouvé un sol où prospérer), car vois-tu, Solveig, « Chemin de Soleil », deux fois Majusculement nommée, je me plais tellement à convoquer ce rayonnement, tu n’es jamais aussi solaire qu’à te détacher d’un fond de brume, à émerger du miroir d’un lac, à imprimer ton arabesque sur ce frimas qui poudroie et appelle ton image.

   Imagine ton étrange présence à peine cendrée sur le gris du jour. Tu es attentive derrière le damier noir du bois, les pavés des vitres frissonnent sous la poussée du froid, rien ne parle que le silence. Nul oiseau qui distrairait l’immobile neige. Silence sur silence. Sérénité appelant une autre sérénité. L’être du flocon est si léger, aérien, tellement privé d’ego qu’il flotte tel l’absolu qu’il est. Ne vient-il pas de la patrie des dieux ? Ne vient-il à la rencontre de la demeure des hommes ? Son destin n’est-il de fondre, de se dissiper parmi les aiguilles de cristal de l’herbe, de s’ensommeiller sous la garde de l’humus qui le retient comme sa connaissance du ciel, la seule qui le visitera, lui le taciturne qui jamais ne dit mot mais communique sa douce puissance aux arbres ? Puissent les choses connaître cette vertu de l’immobile, du silencieux à œuvrer au destin du monde ! Les hommes sont si distraits. Ils seront graciés de n’avoir point saisi au bout de leurs doigts le baiser de la diatomée neigeuse, de n’avoir senti la souple insistance de l’air, le feu qui couvait sous le recueil de toute parution.

   Il en est toujours ainsi, nous passons au travers des choses, les choses nous interpellent mais leurs imprécations sont si faibles, à peine un chant de luciole dans l’aube qui vient. C’est bien cela, Solveig, tu es cette Attentive triplement en toi : dans ta nacelle de chair ; dans la grotte accueillante de la maison ; dans la parole concertante de l’univers. Pour cette raison d’une triple enveloppe il est malaisé de percevoir le chant des étoiles, la rumeur de la haie, là-bas au contre-jour de la brume, le poème en soi qui se lève dont, parfois, l’efflorescence tarde à venir. Qu’y a-t-il à faire alors, sinon jouir de tout ce qui se montre en tant qu’amitié, affinité, plénitude ? Nulle autre méthode, nul autre chemin à emprunter qu’une libre disposition à ce qui vient dans la prudence et attend son heure. Car, tu le sais bien, tout est question de temps. Mais comment en sentir l’indicible venue puisque jamais nous ne différons de lui, jamais il ne s’éloigne de nous et même notre mort est le lieu ultime où il nous donne, sans doute, le secret de son nom.

   Toute disparition n’est triste qu’à être exclue du temps.  Elle est un temps certes dernier mais un temps d’accomplissement. Jamais mieux réalisés qu’à en connaître la sublime étreinte, l’accolade de liberté. Comment mieux dire ce qui, en soi, est vérité des vérités ? Nous sommes des êtres de grésil et de congères, des monuments de glace qui vacillent sur eux-mêmes. Oublier ceci n’est nulle réassurance, seulement fuite devant la dette de vivre. Quelle que soit l’origine de la donation : Dieu, une entité métaphysique, la Nature, un démiurge, des complexes d’atomes, l’Esprit créateur, jamais nous ne pouvons nous exonérer de considérer notre finitude comme le dernier mot que nous prononcerons. Pour les croyants, renaissance ; pour les athées, clôture dans l’ordre des choses ; pour les agnostiques, fluence à jamais du relativisme ambiant.

   Oui, je le sais, tu regardes le rien et te laisse pénétrer du bout de sa langue froide. Tu en sens les ramures qui enserrent tes artères, elles bleuissent sous les coups de boutoir d’une saison qui n’en finit pas d’agoniser. Connaît-elle, elle aussi, la problématique de la finitude ? Sans doute une question d’âge, rétorqueras-tu ? Certes, en apparence seulement. L’énigme est si vive qui taraude l’humain depuis son éclosion jusqu’à son terme. Le tout jeune enfant la redoute lorsque celle qui en assure la garde, cette Mère toute puissante s’absente quelques minutes. Puis survient un temps de latence qui n’est sexuel que par accident, nécessaire au regard de la mortalité. Puis la combustion adolescente, le dard du désir semble tenir à distance l’angoisse manifeste. Elle ne s’abrite que derrière le rougeoiement de l’amour. L’âge de la maturité, l’âge milieu du gué installe un répit que, bientôt, les premiers assauts de la vieillesse déconstruisent telle une funeste ambroisie délivrant, jour après jour, son poison, inoculant à même le réseau des veines cette lenteur à être si caractéristique des fleuves parvenus à l’estuaire, leurs milliers de bras témoignent de ce ruissellement tarissant dont nul exutoire ne pourra venir à bout. L’amour a asséché son cours, la boisson a un goût amer, le corps se vêt d’un corset comme les arbres d’une écorce salvatrice. Seulement les xylophages guettent qui ont leur œuvre à accomplir.

   Mais laissons ces divagations métaphysiques au placard des antiquités. Méditant sur cette neige pareille à un trouble de la vision, à un strabisme de la raison, je ne sais par quel hasard une petite ritournelle s’est mêlée à la chute mélancolique des flocons. J’ai bien vite reconnu cette chanson d’antan que fredonnait Salvatore Adamo de sa voix si profondément nostalgique : « Tombe la neige » dont le titre, aussi bien aurait pu être « Tombe le temps ». Parfois cette voix au supplice, proche du cri, non de révolte mais de résignation (que pouvons-nous donc contre le Temps ?), parfois ce refrain semé de lallations, on croirait la voix même de l’enfance cherchant en tâtonnant son chemin, parfois encore cette manière de récitatif triste, cet adagio appelant l’Amante absente, cette « Blanche solitude » qui étreint le cœur de celui, celle qui demeurent sur le seuil de l’être, ce temps immobile qui est ennui, qui est crucifixion. Mais d’où vient cette immense peine qui semble n’avoir pour reposoir que cette plaine livide immensément étendue dont plus rien de lisible ne paraît ?

   Sais-tu, c’est le deuil de l’âge, l’immolation du temps qui sont nos décisives pierres d’achoppement. Ecoutant cette ritournelle de l’absence, une idée m’est venue qui court en sourdine depuis si longtemps derrière le paravent de ma peau. Le vieil homme regrette en lui l’homme mûr qu’il a été. L’homme mûr pense avec douceur à son adolescence. L’adolescent, parfois, tente de faire revivre l’enfant qui existait avec tant de facilité. Mais alors, Solveig, quand sommes-nous VRAIS ? Quand coïncidons-nous entièrement avec notre essence ? Quand s’appelle-t-on Solveig, Philippe, Hélène, David à l’acmé de qui nous sommes, sans reste, sans lacune, sans rien qui manquerait à l’appel de la conscience ? Beaucoup de nos contemporains invoquent le « bel âge » de leurs vingt ans dont ils font le paradigme de toute échelle existentielle, de tout degré dans l’acquiescement à qui nous devons être. Ils parlent de « leur temps » comme si le temps était leur possession. Mais, ici, il en est comme du langage. Ce dernier nous possède tout comme le temps. Nous sommes possédés par ces hautes entités qui consentent à nous confier un instant, ce mot, un autre instant cette heure. Alors « Tombe la neige, impassible manège ». Que dire d’autre qui ne soit superflu ?

                         

Que ton temps soit le mien.

 

Je t’offre la ritournelle du Poète, puisse-t-elle te combler. Peut-être viendras-tu ce soir ? Il y a toujours pour toi une place dans mes rêves ! Ô combien ! Peut-être es-tu la seule réalité que je connaîtrai jamais !

 

 

« Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Et mon cœur s'habille de noir

Ce soyeux cortège

Tout en larmes blanches

L'oiseau sur la branche

Pleure le sortilège

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège

*

Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Tout est blanc de désespoir

Triste certitude

Le froid et l'absence

Cet odieux silence

Blanche solitude

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège »

 

*

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 09:17

Le lac est un miroir.

Le lac est un mot originel.

 Le lac est la Nébuleuse-Mère

et nous sommes les Fils des Eaux.

Ce lac est Chaos apaisé.

Ce lac est Cosmos se reflétant

en sa profondeur abyssale.

Ce lac est décoloration

de la Pénombre primitive. 

Ce lac est la Demeure amniotique

qui nous souda au ventre de notre Génitrice,

cette figure de la Genèse

en sa valeur humaine.

Ce lac est la surface réfléchissante

 de la Conscience,

en elle se dissimule

 l’Inconscient,

l’Inconnaissable.

 

C’est pour toutes ces ‘raisons’ que le lac nous émeut

et nous reconduit à notre posture existentielle

 la plus authentique :

 nous naissons et mourrons à Nous

dans le même processus temporel.

Le Temps est illimité,

nous sommes limités.

L’Espace est vaste,

nous ne sommes

que Microcosme.

 

Sans doute souhaiterions-nous être

identiques au Macrocosme,

endosser sa vêture universelle,

voler bien au-delà

de ce que nos yeux peuvent percevoir,

tutoyer l’Infini,

être touché par la palme souveraine

de l’Eternité.

Où nous situons-nous,

nous les Hommes,

dans cette image qui nous met

au risque de comprendre

le rythme de notre avancée,

l’essence qui nous délimite

et nous porte en direction

de notre futur ?

 

Sommes-nous au Ciel

 en sa vastitude,

sur Terre

 en sa lourdeur,

dans l’Eau

en son aquatique effusion ?

 Sommes-nous quelque part,

au moins ?

 

Quand nous visons le Ciel, c’est la Terre

qui se soustrait à notre vue,

l’Eau qui s’éclipse et rejoint son socle obscur.

Quand nous nous interrogeons sur Nous,

 c’est le Monde qui s’absente

et n’est plus qu’un mirage

 parmi les sables du Désert.

Regarder, c’est donner acte.

Regarder c’est attribuer l’épiphanie

à ce que nous visons.

Les phénomènes n’apparaissent jamais

qu’à être visés, à être nommés.

C’est Nous qui nommons le Monde,

lui attribuons un cadre,

des formes, des couleurs

 et encore mille autres attributs.

Le Monde n’est Monde

que parce que Je Suis.

Je ne Suis qui je suis qu’à travers

la visée du Monde à mon égard.

Incroyable jeu de miroir

qui permet, tout à la fois,

l’émergence d’un JE,

 la perdurance d’un TU.

 

Dialectique du JE-TU

comme vibration de l’exister

en son unique déploiement.

Conscience d’une conscience.

Je ne suis MOI que par l’AUTRE

qui me fait être,

il n’est LUI, le Monde,

que par mon JE

qui le fait se manifester.

 

Sublime jeu des Analogies

et des Correspondances.

Je suis un Monde

que le Monde révèle à lui-même

au motif qu’il m’accueille

et me fait une place

parmi la constellation des êtres.

 

Si je ne suis plus,

le Monde n’est plus.

Si le Monde n’est plus,

je ne suis plus.

 

Toute la certitude humaine

repose dans le regard,

 dans sa capacité à voir

le réel du Ciel,

l’étoffe du Nuage,

la nécessité de la bande de Terre,

 la souplesse du reflet de l’Eau.

 

Eau-Air-Terre-Feu,

ceux-ci, les Éléments,

sont les harmoniques

qui nous habitent

comme ils parent le Monde

des plus belles perspectives qui soient.

Que pense le Salin en sa pure immanence ?

Que pensaient les Paludiers

qui récoltaient l’or blanc ?

Que pensent maintenant les Voyeurs

qui rencontrent son beau et infini silence ?

 

Il y a encore beaucoup à penser,

beaucoup à regarder !

 Mais, ne serait-ce pas

un seul et unique geste ?

Nous regardons l’ample mystère

et nous sommes mystères nous-mêmes

car nous ne savons pourquoi nous vivons.

 A cette étonnante interrogation,

existe-t-il une réponse ?

 

Qui nous la donnera ?

La Terre en son manteau d’écorce

si doux à toucher ?

Le Ciel en son lisse apparaître ?

L’Eau qui coule à l’infini ?

Le Feu solaire qui inonde les corps,

les rend pareils à des jarres antiques ?

Mais qui donc hormis Nous

pourrait prononcer

les Paroles Essentielles

au terme desquelles connaître

cette Vérité qui flamboie

depuis la vaste nuit stellaire ?

Qui donc ?

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 09:11
Aube des temps (1° Partie)

‘Salins de Frontignan’

Hervé Baïs

 

***

 

Il faut partir de rien ou presque,

d’un souffle qui n’a quitté nulle poitrine,

d’une lueur encore dans le vague

de son bourgeonnement,

d’une hésitation d’avant la parole,

d’une latence au rivage du désir,

d’une image précédant la lumière,

d’un corps avant qu’il ne se fasse chair,

autrement dit du vol libre de l’Esprit

 à l’entour de ce qui, encore,

se vêt de Néant,

murmure à l’intérieur de Soi

les prémices d’un futur langage.

 

Grande beauté que ce temps sans temps,

que cet espace sans espace.

Tout demeure en soi

dans l’intervalle fécond du doute.

Tout flamboie du-dedans,

là où le silence bruit de mille promesses.

De Soi l’on n’est guère assuré.

Des supposés Autres l’on ne perçoit

que la possible esquisse.

 Du Monde l’on ne sent

que l’étrange présence,

bien au-delà du tumulte de sa peau.

 

Oui, du ‘tumulte’, puisqu’elle est

en voie d’apparaître, la peau,

et s’impatiente déjà de connaître ce qui,

 hors sa propre toile,

se dira des choses disséminées,

 ici et là,

 au hasard lumineux

des heures du sablier.

Tout est recueilli

en son germe

jusqu’à l’excès.

 

La clarté est une résine

qui sommeille

 au creux de la matière.

Le jour vibre, tout là-haut,

bien au-dessus des allées et venues

futures des hommes.

‘Futures’, ils ne sont pas encore venus à l’être,

assemblent laborieusement leurs fragments,

inventorient leurs hiéroglyphes

dans une pénombre préformatrice

de qui ils seront,

des spectres fuyant

vers le proche horizon.

 

C’est tout juste si le Ciel

 commence à exister,

il est ce halo sombre

 qui dérive lentement

parmi le désert des nuages.

Y aurait-il, quelque part, une oasis

où faire s’abreuver le peuple Céleste ?

Il est si éreintant de venir au Monde,

de tracer sa voie

dans le sillage blanc des Comètes !

Existe-t-il une pierre

où amarrer sa solitude ?

Il y a tant de fuites vers l’horizon

qui bascule loin des yeux,

peut-être n’est-il qu’une illusion ?

  

La suie est encore accrochée à l’Ether,

elle voile son éclat cristallin,

elle use sa transparence adamantine,

elle ponce ce qui, de la Vérité,

pourrait se dire,

qui se dissimule

dans les rets étroits

du mensonge

universellement répandu.

Oui, le mensonge existe

avant même que des consciences

 n’en aient formulé l’étonnant visage.

 Pourquoi mentir puisque le Monde

est Monde dans l’immédiateté de sa présence ?

Pourquoi dissimuler ce qui demande à se montrer,

cette beauté partout sur le point d’éclore,

entièrement donnée

à Ceux qui savent regarder ?

 Comment ne pas dire la douceur,

le blanc soyeux

qui lissent d’infinité le dôme zénithal ?

L’âme s’y ressource,

s’y repose de sa course aérienne,

puise à l’abîme cosmique

la substance de son éternelle durée.

 

Peu à peu cela s’éclaire,

peu à peu cela se met à parler.

Le ciel au nadir commence

à faire resplendir

la croûte virginale de la Terre.

En elle se lèvent des pliures d’argile,

en elle se sculptent des statues de glaise.

Ce sont nos Déesses chtoniennes,

celles qui nous hèlent,

nous invitent à la grande fête de la glèbe,

à la liturgie du sillon,

 au travail du coutre qui l’ensemence

de son glaive ardent.

 

Ô grande beauté de la Terre

que, bien trop souvent,

nous flagellons

de nos actes inconscients.

Sur elle l’arbre est posé,

il est son naturel prolongement,

il est prière adressée au Ciel,

douce invocation des dieux païens

qui firent le lit de la fascinante Mythologie.

 

   Une large bande noire traverse tout le paysage

depuis l’Orient jusqu’à l’Occident.

Elle raconte l’unisson des Hommes,

leur fraternel amour malgré leurs excès parfois,

leurs haines qui allument les guerres,

 leurs désirs de puissance

qui sèment les graines de la Mort,

vendangent têtes et corps,

 mutilent l’humaine destinée.

Mais, ces terribles Guerriers,

que ne voient-ils la faveur de vivre, d’aimer,

de partager son pain avec le Démuni,

de parcourir les sentiers bordés de haies

piquées d’aubépine blanche

avec le Chemineau,

ce Frère que nous croisons

sans même savoir que nous appartenons

 à la même famille,

celle d’êtres livrés à la finitude.

Ceci devrait nous rende sages, modestes,

Nous que la corruption saisit au collet

et nous réduit en poussière.

Il suffit de regarder devant soi

avec la confiance

de ceux qui sont lucides.

Alors ce que nous ignorions

surgit de l’abîme

et se donne avec la rigueur

attachée aux Choses Essentielles

 

  

Cernée de bitume

 - un reste de l’abîme ? –

la plaque d’argent du lac brille

à la manière d’une pièce de monnaie.

Mais la métaphore n’est qu’un pâle substitut du réel,

un genre d’écho de ceci qui est si fulgurant,

devenu presque innommable.

Le langage, parfois, s’essouffle

à vouloir énoncer la colline sur fond de ciel,

l’arête de la montagne aux confins de la vue,

le moutonnement de la mer

avec la caravane de ses vagues

 ourlées d’écume.

 

Partager cet article
Repost0
6 mars 2021 6 06 /03 /mars /2021 18:04
Forme en Solitude.

Œuvre : Laure Carré

 

   Cette œuvre, nous ne pourrons en cerner le contenu qu’au travers d’un chemin de l’imaginaire. Imaginons donc. La salle est claire, munie de hautes verrières où l’artiste a accroché aux cimaises ses créations récentes. Nous pénétrons dans l’enceinte. Nous sommes entourés de figures qui paraissent communiquer entre elles, tellement leur parenté de style est proche. Nous y apercevons des corps, des fragments de corps aussi, des géométries habitées par des hommes, croisement de pignons et de murs, nous y devinons un univers rassurant, une manière d’ordonnancement, entre elles, des choses, une familiarité, un jeu d’harmoniques composant un univers aves ses lois de fonctionnement, ses rythmes internes, ses logiques propres. Il y a apaisement à simplement regarder, à s’installer, soi-même en tant que corps dans cette géométrie pourvue de compréhension, disposant de points d’accueil, de repères pour l’esprit, de ressourcement pour l’âme. C’est ici, au creux de cette expérience intime, à l’écart du temps chronologique et mondain que nous voudrions nous installer. A demeure. Jusqu’à s’oublier, à faire de son corps une simple diversion de l’espace, un rouage huilé de l’heure, une fluidité allouée à sa propre reconduction. Mais de cela nous savons l’utopie et le risque, ensuite, de retourner dans l’existence. Alors nous mobilisons l’être que nous sommes, alors nous nous livrons aux déplacements, alors nous sommes vacants à toute inquiétude qui voudrait surgir d’un événement inaperçu.

Bientôt, l’événement est là qui s’installe dans la douce courbure du jour, y ouvre une entaille soudaine, un abîme dont la vacance est longue, infinie. « Solitude », tel est le nom qui a surgi, s’est imposée comme une impossibilité à être, là, dans le silence du lieu, là, dans la souple immédiateté des évidences esthétiques. Alors nous marchons autistiquement, sur la pointe des pieds, car le réel s’affirme comme une brûlure à laquelle se soustraire sans délai. Hors-sol, voici ce qu’il advient de nous à nous absorber dans la contemplation d’une image qui nous dépasse et nous intime l’ordre ou bien de rester et d’en assumer le risque, ou bien de nous absenter de la scène qui fait face et d’oublier ce que, parfois, la vision a d’insoutenable. Entre la chose qu’on regarde et soi, il y a nécessaire distance, recul afin qu’aucune confusion ne s’installe, qu’aucune fusion n’ait lieu qui nous aliènerait, nous déposerait de notre propre réalité pour nous remettre à celle de l’autre, ce danger.

Mais il faut parler de « Solitude » et procéder à son inventaire. Emettre du langage de manière à ce que cette médiation établisse des plans séparés, des aires distinctives, des discours autonomes. Si « Solitude » nous inquiète, c’est en raison de son étrangeté. Elle ne joue pas avec les autres images, elle ne fait pas écho, elle est enfermée dans sa surdi-mutité, comme l’est l’enfant dans sa « Forteresse vide », cerné d’ombres maléfiques et de clartés qui n’illuminent rien. Tout autour est le vide blanc du néant. Tout autour est la violente biffure de l’être que de sombres lavis assignent à domicile. Tout autour est le mur d’enceinte, cet épais trait noir qui enclot et délimite. Qui contraint à résidence ce qui, d’aventure, voudrait s’exonérer de la geôle originaire. Car, depuis la première parution sur le bord du monde, il y a perdition et renoncement à pousser sa propre effigie sur l’échiquier du destin. Constante dérobade, éternelle effusion au-dedans de soi, dans la citadelle que rien ne visite jamais. Espace monadique s’alimentant à sa propre source.

Mais regardons, mais détaillons ce qui peut l’être et saisissons-nous des bribes de compréhension qui voudront bien se manifester.

Forme en Solitude.

Visage absent, visage privé des sublimes prédicats attachés à son habituelle épiphanie. Nul regard, nulle profération d’une parole fût-elle économe, elliptique, furtive. Repliement sur soi du langage qui ne peut dire l’être-soi pas plus que l’être-autre. Nulle fable à l’horizon qui pourrait naître du mot suivi d’un autre mot. Nulle poésie qui s’élèverait de la puissance de la métaphore : eau des yeux, pupille d’obsidienne, dentelle des cils, pulpe des lèvres pareille à la cerise, plaine des joues que longe la palme du vent.

Visage de pierre, visage gemmatique replié sur son secret, tel le gisant dans la lumière avare de la crypte. Visage fermé aux sons du monde, ce chant venu du cosmos qui nous dit le mythe de l’origine. Visage sans visage s’annulant à même l’informe, l’invisible, énigme hauturière que ne percera ni le vol blanc de l’albatros, ni la dérive du nuage faisant sur le front sa trace de cendre et de sable.

Forme en Solitude.

Poitrine d’éphèbe que n’habite ni la tache sombre de l’aréole, ce signe distinctif de la féminité, ni la courbe du sein, cette image de la plénitude, du don, de la génération. Et ce bras amputé, cette privation du geste, ce rapt de la main qui caresse et salue, qui dessine et écrit, qui sculpte le monde en infinies modulations, en dresse la Carte de Tendre, parfois trace en l’air la forme de l’amour.

Forme en Solitude.

Et cet étrange bassin, ce recueil de la volupté, dont nous ne comprenons pas qu’il nous apparaisse dans sa face postérieure alors que le reste de l’anatomie se présentant de face en supposerait une autre figuration. Y aurait-il, soudain, surgissement de l’image étonnante de l’androgynie et alors notre lecture de ce qui paraît serait brouillée, sujette à de bien étranges errances, comme si l’être dans son irrésolution, tardait à se révéler de telle ou telle manière. Ce sexe que nous attendions comme le prodige qui ouvrirait l’histoire, lui donnerait suite, voici qu’il nous est refusé, tout comme nous est refusé ce pied laissant le personnage en sustentation, alors que l’autre pied, dans son étonnante cambrure, son effleurement à peine ébauché du sol fait signe vers un symptôme quasi-schizophrénique. Sortant du cadre de la peinture, il s’annonce au monde sur le mode de la réserve prudente, sinon sur celui du refus.

Forme en Solitude.

Cette représentation, si elle est esthétiquement belle, n’en pose pas moins la question d’une présence au monde sur un registre d’aliénation, de « folie » pour user d’un mot commun. Oui, sans doute s’agit-il de ceci et c’est pour cette raison que, dans notre choix d’un « musée imaginaire », la figure ici proposée s’isole dans une manière de sublime autarcie. Nu à l’état brut qui semble sortir tout droit d’une cornue alchimique non encore parvenue à séparer l’animus de l’anima, nous livrant cet être hybride qui nous bouleverse, nous interroge et nous place face à notre propre esquisse dans la polyphonie universelle. Comment apparaissons-nous aux yeux des autres ? Comme cette forme inachevée dont la métamorphose toujours opérante ne trouve son achèvement qu’à l’issue de notre aventure sur Terre ? Comme cette forme dont nos contours semblent nous définir avec exactitude, du moins feignons-nous de le croire, alors que le changement, en nous, fait ses continuels remous ?

Le problème, face aux choses du monde, est bien celui de poser la question en termes de « normalité » et de transférer cette vision orthonormée sur l’ensemble de ce qui fait phénomène. Or l’art n’est en rien « normal » et c’est du centre même de sa subversion qu’il nous invite à considérer le réel comme la forme mouvante qu’il est. Comme la forme génétiquement évolutive que nous sommes dont, jamais, nous n’arrêterons le cours qu’à la ramener à la simple abstraction du concept. Oui, nous sommes essentiellement vivants, c'est-à-dire constamment soumis à la remise en question. Parfois à l’intérieur de la citadelle. Parfois à l’extérieur. Et si la seule réalité-vérité était simplement la ligne de partage qui scinde les territoires en deux : forme de passage et rien que ceci ? « Forme en Solitude » puisque est en fuite, toujours, ce que nous approchons.

Partager cet article
Repost0
Published by Blanc Seing - dans art
5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 18:20
Rives de beauté.

« La Paix »

Photographie : Livia Eléna Alessandrini

 

 

 

 

 

    S’éclaire de soi.

  

   Il n’y a nullement à chercher au-dedans de soi, dans quelque pli intime du corps, au sein du fortin de chair. Cela s’éclaire de soi, cela se donne comme signe de pure beauté, cela s’installe ici et là, dans cette efflorescence de brume, dans cette imperceptible montagne, dans cette langue de terre habitée par de fantomatiques arbres, dans l’étendue d’eau parcourue de la sombre ponctuation des canards, dans son friselis rencontré à l’approche souple de l’air. Cela se donne et jamais ne se retire le temps que la conscience en éprouve le moiré d’une soie, ses fils entremêlés dans la joie, le luxe de son étoffe. Cela vit et ne donne pas son nom. C’est à soi d’en reconnaître la discrète présence, d’éprouver l’inestimable don qui nous est fait de percevoir la jouissance dont elle est habitée à seulement être selon une faveur toujours renouvelée.

 

   Innommée.

 

   L’Innommée jusqu’ici, la mystérieuse apparition à la limite d’une visibilité, voici que l’on commence à la sentir, à en éprouver l’inimitable texture. L’Innommée se manifestant, alors  s’institue la nécessaire distance, la mise à l’épreuve, le regard juste. Mais dans la confiance, la disposition à recevoir, la gratitude par rapport à tout ce qui libère et porte l’âme en son habiter, cette plénitude qui jamais ne se dit en mots. Seulement en douces irisations, en effleurements, en palmes intuitives qui flottent dans l’aire libre de l’espace, dans la feuillée inventive du temps. L’Innommée ne pourra recevoir de prédicat qu’à la hauteur de cette exigence de retrait, d’effacement de l’ego (cette raideur, cette tension qui font de note présence une fracture dans le tissu du Monde), qu’à l’aune de cet effort de recul et de juste mesure du regard. Oui car c’est de LA PAIX dont nous parlons, non d’un étant contingent qui se dissoudrait à mesure de sa prétention à exister. Nommer la Paix, c’est nommer l’un des héritages les plus précieux. Comme l’on dirait le Bien, le Soleil, la Vertu, la Liberté.

  

    Abondance en acte.

 

   Mais nul n’est besoin d’approfondir notre quête de sens. Celui-ci apparaît de soi : c’est le destin des belles choses que de n’avoir pas à se dire pour rayonner. Une naturelle inclination à paraître dans la clarté, une adresse, un événement spontané qui ne ressortissent à aucune cause, aucune conséquence. Comme si, de toute éternité, cela planait au dessus de nous à la manière d’une comète d’argent traçant dans le ciel la courbe de sa belle aventure. Comme si la Paix était une évidence, une entente prélogique, un accord entre tous les « hommes de bonne volonté ». Une radiance à l’horizon des choses. Une œuvre accomplie. Une abondance en acte.

 

   Jamais d’emblée.

 

   Seulement cette quiétude ne nous est jamais acquise d’emblée. Il nous faut en apprécier la douceur d’écume, le rare, le précieux. Il nous faut une distance. Il nous faut le passage, la relation. De Nous à la Paix, de la Paix à Nous. C’est pourquoi, depuis la rive, dans une manière d’esseulement, cela commence à se déplier, à vibrer dans le discret, à se déployer telle l’ouverture de la sublime rose. Du paysage à nous, ce n’est alors qu’une seule et unique ligne. Nous lui sommes attachés par un fil invisible, portés par une indicible ferveur, déposés dans cet écrin qui ne semble là destiné qu’à nous accueillir, à nous déposer dans l’orbe d’une contemplation.

  

   Nous sommes ailleurs.

 

   C’est cela le sentiment de paix : être en relation directe avec les choses, sans reste, levé au monde à la faveur d’une harmonie qui devient notre propre calque. L’intervalle qui, de nous au paysage, du paysage à nous, s’installait tel l’infranchissable, voici que tout ceci se dissout, replie ses rayons, abaisse ses antennes, enroule le tapis sur lequel nous n’avancions pas, faisions du surplace. Si nous laissons droit à la vérité de la paix, la conséquence en est immédiate qui nous place en rapport direct avec la personne, la chose, la nature, le paysage qui nous regarde et attend d’être reconnu en tant que ce vis-à-vis qu’il nous tend, ce visage qui ne trouve écho que dans le nôtre. Accords réciproques des présences, fusion en l’unique de deux formes qui tendent l’une vers l’autre afin que deux mots isolés parviennent à s’entendre dans l’assemblée, le familier, la phrase qui synthétise et ouvre la possibilité à chacun, Soi, le Paysage, de se dire à la faveur de l’Unique.

   L’Unique étant le creuset où se fondent les affinités en une seule gemme qui éclaire le sens du donné, de l’immédiat, de la conjonction des différences qui deviennent de simples similitudes. De ce point de contact, de cette complicité amicale, la plus ancienne étymologie du mot « paix » témoigne : «concorde, tranquillité régnant dans les rapports entre deux ou plusieurs personnes». Deux indéterminations qui se côtoyaient pour devenir, d’un simple regard, l’espace d’une décision commune, d’un cheminement de conserve. Ma vision crée le paysage qui, en retour, m’assure de mon être, de la réalité à laquelle il recourt nécessairement pour assurer son fondement. Il est de la nature de la personne humaine de trouver une altérité de manière à ce que, de cet écho à elle renvoyé, quelque chose comme un sentiment d’indéfectible présence puisse surgir. Là seulement l’angoisse est mise en veille, le Néant éloigné.

 

    Sommes ailleurs.

 

   Ce qui est étonnant : nous n’avons pas quitté le lieu de notre présence et pourtant nous ne sommes plus à l’endroit de notre corps, nous sommes ailleurs, ici dans le ciel d’or, sur la pente nostalgique de la montagne, dans les membrures sépia des arbres, allongés sur la face de l’eau qu’habite cette belle fluidité, cette incision entre jour et nuit, cette vacance entre veille et sommeil, ce déjà songe qui n’attend que de nous entraîner dans le domaine d’Hypnos, là où se trouve le sans-limite où règne la paix puisqu’ici il n’y a plus d’aliénation, seulement le libre cours des choses dans la fluence docile des évènements.

 

   Libre entente.

 

   Être dans la paix au regard de la Nature c’est entrer en elle et la laisser s’insinuer en nous, sans contrainte, sans efforts, selon la pente d’une libre entente, selon le mode d’un accord permettant aux affinités de faire leurs confluences, de se reconnaître dans la dimension d’un voisinage immédiat. Dès l’instant où nous commençons à l’éprouver, à en ressentir l’incomparable caresse, la paix est le sans-distance avec les choses, l’amitié réciproque (toujours l’arbre, le chemin, la colline sont libres dans leur être par rapport au  nôtre même), la paix est bienveillance, heureuse concorde. Sérénité. Ce qui veut dire : sans trouble. La vue est claire qui unit dans l’éclat d’une identique conscience l’objet regardé et le sujet qui regarde. Plus de début ni de fin. Plus d’avant ni d’après. Tout se donne à tout dans la confiance, l’estime réciproque, la netteté sans faille. Sans doute l’image de la belle amitié est-elle celle qui, en la matière, résume à elle seule cette harmonie de l’Homme et du Paysage. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne à propos de son inaltérable affection envers Etienne de La Boétie. Plus de condition de possibilité, d’affirmation du principe de Raison, d’argutie des Lumières. Tout ici coule de source et les deux Amis descendent le même fleuve jusqu’à la clarté sans fin de l’estuaire. Indicible qui tisse toute amitié des fils de l’invisible, si ténus qu’on ne les voit ni ne les touche, les estime seulement au gré d’une intuition, les devine à l’aune d’une émotion commune, les rencontre dans une félicité identique à vivre l’épreuve du temps, à confronter l’abîme infini de l’espace.

 

   Libre donation du monde.

 

  Lorsque la paix est rompue c’est entièrement de notre fait, en raison de notre conduite dominatrice, de notre tendance d’appropriement du réel, de notre volonté de puissance qui, le plus souvent, heurte de plein fouet ce qui est ici-devant sans possibilité aucune de résister à nos caprices d’enfants gâtés. Il faut, plus qu’un effort sur soi, plus qu’une mise entre parenthèses de son propre ego, une naturelle inclination à laisser venir et advenir tout ce qui vient à l’encontre avec la douce acceptation de celui qui sait toute la beauté du geste d’empathie, de l’emplissement d’être que constitue tout acte d’oblativité, de l’événement resplendissant qui se trouve nécessairement au lieu d’intersection des attentes, cette libre donation du monde qu’il nous faut accueillir en tant que notre ressource la plus sûre afin de nous situer au plein de l’humaine condition et d’en être dignes. Être n’est pas seulement être soi dans l’attitude naïve, mais ouvrir la clairière qui abritera l’Autre, le brin d’herbe, le rayon de soleil, l’aube bleue, la rive noyée dans la brume, la main de l’enfant qui cherche un guide. Tout ceci : ÊTRE, toute cette sublime polyphonie par laquelle se connaître et porter l’altérité à son plus fort coefficient de vérité.

  

   Figure de paix

  

   Le simple prodige de figurer au monde avec, en toile de fond, l’émergence du paysage ne laisse de nous interroger. Mais la paix, comme la liberté ou bien la beauté sont de si vagues concepts que nous en sentons la dimension proprement admirable sans pouvoir en définir les contours, dire le déploiement de leur essence. Il n’y a jamais simple superposition des états d’être, des sentiments, des sensations et ce qui pourrait leur correspondre dans l’ordre du langage. C’est seulement du fond même de l’intuition que cela s’éclaire et produit son flamboiement. Comment dire son amitié pour le lac, le ciel de cendre, l’aigrette blanche à contre-jour de l’heure sans chuter dans la déclamation lyrique, le facile état d’âme, la romance qui ne ferait que nous éloigner de l’objet de nos faveurs ? Alors, afin de ne nullement dire à côté, dans l’approximation ou bien la parodie, il ne nous reste plus qu’à recourir à l’image, à sa puissance, à l’éventail infini d’analogies dont elle est investie par nature.

 

Rives de beauté.

Photographie : Don Hong-Oai

 

 

   Combien cette sublime photographie de Don Hong-Oai, dans la plus pure tradition de l’art chinois antique nous émeut, nous reconduit au plein d’un sentiment esthétique dont l’homme contemporain, la plupart du temps s’exonère, préférant à cette contemplation la plongée dans l’univers virtuel des images fabriquées et des divertissements sans risques, sans enjeux autres qu’une pure illusion. De soi, des autres, du monde. Pourtant il y a tant à voir, à espérer de ce symbole de paix, de ce retour à une Nature originelle que la lumière touche avec la discrétion qui sied aux révélations, aux ravissements, aux essors qui portent notre esprit bien au-delà du factuel, en cette contrée immensément libre, féconde, où plus rien n’a lieu que la beauté.

Rives de beauté.

   De l’image de Livia à celle du Photographe chinois, la poursuite d’un unique sens : nous faire entrer sans délai dans cet indicible qui nous hante comme notre ombre nous suit sans même que nous en percevions l’ineffable présence. Parfois l’image a cette force d’évocation à laquelle le langage, fût-il subtil, ne pourrait appliquer ses habiletés. La parole est linéaire qui déploie les unes  après les autres les stances de sa démonstration. Parfois la fin de la phrase ne se souvient plus des mots-racines qui en ont fondé l’événement. Alors le sens s’épuise à mesure de son énonciation, raison pour laquelle l’exercice de constante relecture s’impose comme activité de synthétisation. Un mot chasse l’autre qui en appelle un autre et ainsi se déploie cette roue immense de l’interprétation qui est constamment à remettre à neuf, faute de quoi la formulation se dissout dans son propre procès.

   Bien évidement, mettre en rapport langage et image n’implique aucune espèce de hiérarchie. L’un évoque, l’autre montre, même si toute expression verbale est, en soi, geste de monstration. Seulement le pouvoir de l’image est plus immédiat, plus tendu vers une globalité de la désignation du réel. Chacun à sa manière, langage, image comblent le vide d’une connaissance en direction de laquelle tout sujet est tendu.

 

   Littérature, poésie, musique : trois états de la paix en son inépuisable ressource.

 

   * Littérature.

 

   Ecoutant Jean-Jacques Rousseau décrire la pure félicité dont il est envahi dans la « Cinquième Promenade » à la seule évocation du Lac de Bienne et, déjà, nous sommes avec lui, sur ces rives qui enchantent et mettent l’âme au repos :

 

 « …le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »

  

   * Poésie.

  

   Lamartine dans le poème « Le Vallon » nous entraîne également dans le cœur de cette nature « amoureuse » dans le « sein » duquel (combien l’image est maternelle et maternante), nous trouvons réassurance, « silence et paix », ces points d’ancrage sans lesquels nous ne serions pas au monde :

 

« Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;

Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,

Me couvrent tout entier de silence et de paix. »

 

  

   * Musique.

 

  « Retrouve, mon âme, ta sérénité » : voici le bref commentaire que l’on pourrait faire du sublime « Clavier bien tempéré » de Bach, (Prélude et fugue en ut majeur BWV 846), ce chef-d’œuvre dont Schumann goûtait quotidiennement l’inépuisable nourriture. Il écrit : « La musique doit à Jean-Sébastien Bach autant qu'une religion à son fondateur », jugement dont Michel Rusquet précise dans « Le temps de Bach », que  « c'est à coup sûr en pensant avant tout au Clavier bien tempéré qu'il fit cette déclaration de foi ». Or déclarer sa foi est un acte d’une telle piété qu’il ne peut trouver son site que dans le calme, l’apaisement d’une âme libérée de toute contrainte, de toute aliénation. Un acte de foi est libre ou bien il n’est pas.

   Parlant de cette œuvre magistrale, Guy Sacre en fixe les points les plus essentiels : « Peu de musiques comblent si fortement la raison et le cœur ensemble (…) Ces pages qui se proposaient d'explorer le cercle de la tonalité, jusqu'en ses terres inconnues, ont fini par parcourir un atlas plus rare et plus important, celui des émotions humaines. Elles ne sont pas seulement chose de beauté, chose de savoir, mais jalons d'une quête, où le spirituel et le sensible se fondent indissolublement ; elles reflètent notre être dans sa prodigieuse et douloureuse diversité, dans ses ténèbres comme dans sa lumière. »

   Ici semble apparaître une contradiction qui entamerait l’image de paix que nous proposons au regard de cette musique. L’être reflété « dans ses ténèbres » semble faire signe vers le constat affligeant d’une déréliction. Mais penser ceci reviendrait à occulter la part de lumière qui lui est associée. Toujours la clarté possède son revers d’ombre. Une nouvelle fois il faut en appeler à la ressource de l’étymologie qui nous présente la paix comme ces «rapports calmes entre concitoyens, absence de troubles, de violence». Voici qui devient éclairant. Parler de paix c’est, en creux, faire surgir la figure du « trouble », de la « violence ». Aucune réalité ne saurait se donner sous les auspices d’une pureté sans tache, d’un idéal que rien ne pourrait remettre en question. Toujours, au fond du sentiment le plus pacifique, le souvenir d’une tempête, d’un déchaînement, d’une fureur. Il n’y a nul joyau existant au monde qui ne contiendrait en son intime l’empreinte d’une impureté. Ce qui importe c’est que dans le combat, dans l’affrontement dialectique, ressorte en propre avec suffisamment de pertinence la face éclairée, non celle sombre où se préparent de sournoises attaques.

 

   Musique, image, langage.

 

   Demander à la musique de témoigner d’un sentiment nous place dans la même perspective que celle de l’image dont le sujet  a été évoqué plus haut, essentiellement dans sa relation au langage. La musique est une forme qui enveloppe, totalise, synthétise alors que les mots se temporalisent d’une façon séquentielle, un mot chassant l’autre et le recouvrant de sa propre densité, l’occultant en quelque sorte. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de faire le commentaire d’une image, d’une composition musicale. Là où les repères iconiques, les sèmes mélodiques s’annoncent dans la spontanéité, l’immédiateté de leur être, les phrases peinent à en rendre la saveur originelle. Jamais, entre musique, image, langage, d’équivalence formelle, seulement une manière d’écho, un cheminement parallèle, un essai d’approcher le cœur sensible du chromatisme, du polyphonique.

  

   Clavier bien tempéré - Du prélude.

 

   Ecoutant le prélude on est d’emblée saisis par l’inépuisable ressource du clavecin, sa naturelle disposition à nous appeler auprès du primesaut, du caprice, de l’imaginaire, de l’ouvert qui rayonne et s’annonce comme ce qui nous distraira de notre être, seule façon d’être en paix avec notre propre présence. Le clavecin, sa rutilante diction, la fluidité de ses heureux enchaînements ne laisse jamais de vacance où pourrait trouver à se loger la tristesse, fleurir les pétales vénéneux de la mélancolie. Tout si uni, tout si assemblé dans le recueil de soi, une note appelant une autre, une note jouant en écho avec sa voisine, mais aussi avec l’ensemble des autres notes, étonnante constellation par laquelle le sens se trouve accompli jusqu’en sa plus intime manifestation. On est constamment repris par la belle fluence du rythme, cette soie, cette évidente générosité, cette invite à une fusion de toute chose dans ce qui entoure et se donne à la façon d’une sphère, ce visage accompli où tout conflue dans un même ordonnancement. On est soi, on est la note ici, l’autre là-bas, l’étoilement de l’être en sa profusion. Oui car une telle musique dilate qui nous sommes et nous remet dans l’aire d’une liberté. Ecouter, c’est à chaque fois redécouvrir, faire l’expérience à neuf, explorer de nouvelles nuances, éprouver la gamme infinie des sensations. Jamais de rupture qui nous révèlerait notre dimension aporétique, jamais de faille par laquelle connaître la douleur d’une finitude. Pour autant nous ne les oublions nullement, les mettons en repos seulement.

  

   Ce lieu de pure félicité.

 

   Croit-on à un suspens et alors le prélude vient nous enlever notre doute, nous rassurer, nous pacifier. C’est le clair, le lumineux, le blanc, le cristallin qui s’annoncent comme tonalités fondamentales de l’être. Cela ressemble à un susurrement amniotique, reflet de notre habitat originel, liquidien, c’est la mesure pleine de grâce d’un lieu protégé, seulement accessible à la faveur du cœur, disponible à la pointe de l’âme. Nulle plaie, nulle blessure qui viendraient ternir ce lieu de pure félicité. A-t-on jamais mieux décrit la terre d’Utopie à laquelle nous rêvons tous depuis avant même notre naissance ? A l’harmonie qui coule du Ciel et enveloppe la Terre de sa parure si douce qu’elle est l’attouchement d’une joie, un flottement à l’intérieur même de ce qui se comprend sans qu’une souffrance conditionne son apparition : dépliement d’un calice de fleur immaculée dans le jour qui vient. Une fois le prélude entendu, il nous habite de l’intérieur, nous féconde, nous fait l’offrande d’un inépuisable sentiment d’existence, fertile, sans limites.

 

   Clavier bien tempéré - De la fugue.

 

   La fugue dont on dit qu’elle est la forme par excellence. Mais qu’est-ce qu’une forme ? En voici la définition première : « aspect visible de quelque chose, apparence extérieure ». Mais cette définition se heurte vite à un écueil. Cette chose dont il est question demeurera anonyme, insaisissable tant que nous n’aurons pas accès à son intérieur, là où se livre sa chair luxueuse, sa dimension parlante. Ainsi de la fugue qui demeurera sur le seuil de notre conscience tant qu’on ne l’aura pas appréhendée de l’intérieur. Ecouter de la musique n’est nullement se laisser effleurer par une mélodie, côtoyer par ce flux de sons qui fuit à mesure de son émission. Ecouter en son sens plein nécessite d’entrer en rapport direct avec ce qu’elle veut nous dire, éprouver sa pulpe interne, devenir soi-même un élément de cette fugue, être note vibrante, accord, harmonie. Être de la musique et le nôtre étroitement enlacés. L’un se nourrissant de l’autre. Musique et Nous sans partage, sans différence.

  

   Se réveiller de soi.

 

   Alors peut se laisser percevoir l’unique d’une expérience, l’exquis d’une manifestation qui nous concerne tout entier et nous révèle la dimension de l’art en sa force fécondante. Après l’écoute nous avons été augmentés de son mystérieux langage, nous en sentons les ramures mouvantes, en éprouvons le subtil parcours. Ecouter vraiment est ceci qui nous restitue à une cadence intime que nous avons peut-être perdue. Le temps présent est si opaque qui phagocyte notre être et le densifie, le réifie, tant est si bien que son poids métaphysique lesté par les ans ne nous questionne même plus. Ecouter la fugue est se réveiller de soi, entrer en communion avec cela même que nous avions laissé sur le bord du chemin, une juste compréhension des chose que revendique toujours la manière d’exister sur Terre.

  

   Métaphore ouverte.

 

   L’écoute de la fugue est soudain cette réalité tangible, infiniment présente qui s’écoule en nous avec sa persuasion de métaphore ouverte : libre gaieté du ruisseau qui court et bondit sous le frais des ombrages. Sur ses rives on devine des femmes en crinoline dans la mouvance du jour, des hommes en chemise, des enfants joyeux faisant tourner la corolle de leurs ombrelles dans l’air vif, printanier. Longtemps on demeure sous cette voûte criblée de lumière, longtemps on se laisse porter par la fugue enlevée, joyeuse, par ses trilles de notes cuivrées qui s’emmêlent et bondissent, évoquant la farandole enfantine, les rires clairs, les sons de cristal suspendus en grappes dans le ciel qui vibre et attend le prodige qui ne saurait tarder, qui a lieu sans délai entre lui qui s’illumine et nous qui resplendissons à seulement écouter la dimension de la pure beauté. Parfois comme une hésitation, une respiration qui se reprend, une voix sur le bord d’une confidence, une grêle suspendue puis cette pluie qui crépite et appelle à aller la rejoindre dans l’événement gracieux d’une surprise, dans l’indicible qui pourrait s’installer entre deux sons que le rythme emporte avec lui comme son essence la plus précieuse.

 

   Inépuisable ressource.

 

   Ici est le contraire de la stupeur, de l’angoisse fondamentale car tout demeure toujours ouvert, offert, immensément disponible. La mélodie, nous l’attendons, nous la devinons mais sa richesse excède toujours le pouvoir de tout imaginaire. Toujours un monde se présente dans l’inépuisable ressource de son être. Comment alors ne pas être en paix avec soi dès l’instant où toutes les tensions ont été résolues, les conflits écartés, les luttes intestines abolies ? Et puis « fugue » ne voudrait-il pas dire ici « jeu de l’amour et du hasard », cette « impression que chaque voix fuit ou en poursuit une autre », mise en scène subtile de l’attente, du désir vacant, du manque qu’une plénitude vient combler à la seule force de sa bienveillance, de sa délicatesse, de sa suggestion, son évidence plutôt que de son insistance.

  

   Art du contrepoint.

 

   La fugue ou l’art du contrepoint ne peut être qu’une mise en forme du mélodique et du mélodieux puisque son principe repose tout entier sur l’accord, l’alliance, la convergence affinitaire des voix plurielles qui en composent la trame. De ceci ressort un profond sentiment d’unité, de fusion, d’harmonie dont Jankélévitch se fait le messager dans « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien » : « Le contrepoint lui-même a une âme, en ceci que le parallélisme de ses voix a été expressément réglé note pour note par une volonté musicienne qui fait chanter ensemble ou converser plusieurs parties mélodiques également expressives, et pourtant l'une sur l'autre brodées dans le colloque vivant de la polyphonie ». (C’est moi qui souligne).

   Or comment des situations de « chanter ensemble », de « converser », de « colloque » pourraient-elles avoir lieu en dehors d’une réelle et immédiate fusion, d’une entente, d’une coalescence des essences concourant au sentiment aussi rare que précieux d’une paix ouvrant le domaine de tous les possibles, à savoir être auprès des choses sans délai, sans distance, dans la chair féconde de leur paraître ?

   Des « rives de beauté » que nous propose Livia, au « Clavier bien tempéré » de Bach, en passant par la photographie de  Don Hong-Oai, le lac de Bienne de Rousseau, « Le Vallon » de Lamartine, c’est toujours de la même rencontre dont il s’agit, faire de la paix le creuset dans lequel l’humain, trouvant son propre, se révèle comme l’exception qu’il est, une singularité rejoignant un universel. Alors il y a accord. Alors il y a plénitude. Alors il y a SENS.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 18:09

 

Les ailes peccamineuses du désir.

 

Capture2a

 

                                            Photographie de Marc Lagrange

 

 

     Observant cette image, ne serions-nous pas saisis d'un doute ? Non par rapport au réel,  cette mise en scène  l'excluant d'emblée mais seulement au regard d'un imaginaire qui s'imposerait afin de mieux inverser l'ordre des propositions. Des propositions morales, des conventions éthiques. Il y a comme un surgissement peccamineux nous affectant en tant que Voyeurs. Non que le sujet suggère quoi que ce soit nous inclinant à verser dans un facile érotisme. Car, ici, Eros n'a pas sa place. Du moins d'une façon apparente. Il s'agit essentiellement de faute commise, d'abord par nous depuis la clairière d'où nous apparaît ce clair-obscur, à partir duquel nous nous laissons aller à une coupable curiosité.  Ensuite de celui dont on n'aurait pu la supputer, à savoir du Clergyman, engoncé dans sa sombre vêture. Pris en FAUTE.

  Car c'est bien de cela dont il s'agit, de la chute dans le péché, l'image en constituant la vibrante métaphore. De la chute de la vertu en voie de succomber aux supposés délices du vice. Rien n'est encore joué qui maintient la situation dans une manière de dramaturgie. Là est la force hypnotique de l'image. Ici, tout est dit en  un bichromatisme, dans un jeu alterné d'ombre et de lumière, partition minimale où inscrire la flamme du désir en même temps que l'eau virginale, l'essentielle pureté. De n'avoir point péché, l'homme est coupable. Car comment se refuser à tant d'innocence, comment réfugier son orgueil ailleurs que dans le sein de cette efflorescence printanière s'offrant dans un geste purement liturgique ?  Lui : attitude primesautière s'il en est, bien peu disposée à recevoir quelque indulgence.

  Lui, dans son apparente froidure est celui qui porte les stigmates du refus, de l'inconnaissance de l'Autre. Eve est dans le désir qu'Adam tient à distance. Seuls, chez lui, s'épiphanisent deux territoires dont on ne peut presque rien dire, si ce n'est leur réserve, leur immersion dans la ténèbre à l'entour. Visage anonyme au regard illisible, main ouverte en éventail, mais gauche, dans l'hésitation, le retrait. Certes une jambe est tendue mais qu'emprisonne un austère soulier noir, alors que l'autre est réfugiée sous l'assise du banc, comme accablée par la tâche à accomplir. Y aurait-il danger de fusion dans un espace commun ? Comment confronter l'inconnu ? Comment s'aventurer, franchir la limite alors que l'angoisse nue, blanche, fait votre siège ?

  Quant à elle, la Jeune Femme, possiblement vierge, en témoignent le chaste croisement des bras, le doux chevauchement des jambes, l'attitude hiératique que vient souligner la blancheur du chemisier, des mi-bas de communiante, se tient dans une posture semblable à une cariatide, projet avancé mais discret d'un édifice désirant n'osant encore s'ouvrir à l'espace d'une troublante effraction. Mais  il serait illusoire de s'arrêter à ce geste d'innocence. Les jambes longues et amplement dénudées, la très courte vêture enserrant les hanches, le bassin, viennent dire la proximité  de la géographie amoureuse, la luxuriance de ce qui, encore dissimulé, ne demande qu'à surgir au plein  jour. Et le regard, s'il n'a pas le doute, l'interrogation de celui du Presbytérien, n'en procède pas moins d'un certain mystère en même temps que d'une demande muette alors que le jugement de Celui qui lui fait face en son énigme est sur le point d'être révélé. Sans doute la mansuétude ne sera nullement convoquée à son endroit.       

  Comment, en effet, admettre ce retrait, cette absence souveraine, pendant que les battements de la vie se font plus pressants, que l'aiguillon de la connaissance infinie taraude les chairs mieux que ne sauraient le faire l'insistance de l'art à signifier, l'urgence de l'histoire à faire s'emboîter les événements ? Comment rétrocéder dans un mutisme qui refuse de nommer ce dont il procède, qu'il souhaite, feignant de l'ignorer ? Ou bien alors est-ce simplement stratégie, essai de reflux d'une lame de fond afin de mieux la livrer à ce qui s'étoile parmi le réseau complexe des nerfs, à ce qui illumine les cerneaux apatrides du cortex, à ce qui sourd pareillement au geyser longuement contenu parmi les glaises de la terre et qui, se libérant dans l'éther n'en est qu'une sublime turgescence ? L'homme irrésolu, acculé à l'ombre, tassé sur son banc, toisé par le regard qui condamne et réclame en un seul et même empan de la passion, cet homme est-il seulement conscient de l'événement sur le point de surgir ou bien a-t-il le pressentiment de la mort à éviter mais qui surgira dès les braises éteintes ?

  Il semble qu'il n'y ait point d'issue. Ne pas céder à la pulsion est aussi thanatogène que de s'y précipiter dans un genre d'aveuglement souhaitant éviter la profération de la seule question qui vaille : l'existentielle confrontée à la non-existentielle. Car tout désir est toujours amputé avant même d'être entamé, recelant en ses plis la confondante dialectique d'une fiction se refermant sur cela même qu'elle ouvre. L'image nous y convie à la mesure de sa simplicité, de son insoutenable immobilité. Ne serions-nous pas les spectateurs d'une tragédie où les acteurs sont condamnés, par avance, à n'être que des personnages absents d'eux-mêmes, fantomatiques, manières de mimes s'observant en chiens de faïence ? Car aimer, c'est dire et dire c'est ouvrir la parole aux significations multiples ainsi qu'à leur contraire, le néant qui se réserve toujours dans quelque parenthèse, attendant le moment de surgir afin qu'un sens soit rendu à ce qui précède toujours le langage, à savoir l'espace du rien où tout s'abreuve et rayonne. Car alors, comment pourrions-nous donner sens à l'art, à l'écriture, à la poésie, à l'amour si tout était plein, fécond, sphérique jusqu'à l'excès ?

  A tout cela qui vient à notre encontre, il faut toujours l'espace du vide, du nul et non avenu. Alors peuvent apparaître les nervures, les poulies, les coulisses, les tréteaux, le praticable sur lequel, tous, le sachant ou à notre insu, nous jouons une étonnante pantomime, laquelle est tout juste semblable à "la petite mort" à laquelle nous n'échappons qu'à la remettre constamment en scène. Et ce petit pas de deux est une simple concrétion de la métaphysique, un genre de saynète où l'Impalpable nous effleure de son aile forcément et férocement céleste.  Car nul ne saurait mieux dire que ce fugace et fragile au-delà auquel les Amants goûtent comme à la plus mortelle des ciguës qui soit. Il n'y a pas de jouissance qui ne soit travestie en son revers abyssal, pas de conquête ou de gloire aussi minces fussent-elles qui n'attirent dans leurs mouvances la spirale de la chute.

  Etrange comédie, sublime confessionnal avant que l'acte de contrition délivré par l'Aimée ne libère l'Amant de sa coupable prostration. Les quatre prie-Dieu tapis dans l'ombre sont comme une supplique adressée aux Amants, afin que délivrés de l'idée du péché, ils puissent enfin se livrer au plaisir de la chair. Mieux que l'exposé de la faute, la tension de l'image nous maintient dans un suspens qui en sera le seul épilogue possible. Toujours le désir est inscrit dans une attente. Toujours un en-deçà, toujours un au-delà.  

Partager cet article
Repost0
24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 18:04
Trois cris fondateurs du destin humain

Détail du « Cri »

Edvard Munch

Source : Kazoart

 

***

 

 

    Sous la dictée du « Cri » d’Edvard Munch, nous chercherons, dans cet article, à repérer tout au long du destin humain les moments où, saisi au vif de son existence, l’homme profère cette clameur toujours à double sens, accueil et rejet de l’événement qui se montre à lui aussi bien dans son offrande que dans son retrait.

 

   Ouverture du monde ou la chambre aurorale

 

   C’est de l’intérieur des choses, de l’intérieur du monde, de l’intérieur de l’humain qu’il s’agit de saisir cet univers inconcevable qui précède l’émergence au jour de celui qui n’est encore qu’une simple forme en voie d’être, non encore advenu à l’entièreté de sa présence. La niche est bleue aigue-marine jusqu’au sombre outremer en passant par la valeur moyenne de maya. Celui-qui-devient est une simple boule de chair rose, translucide par endroits. La tête est énorme par rapport au corps. Bras et jambes, quatre brindilles qui flottent dans la rumeur aquatique. Les paupières  sont encore soudées et les yeux sont des pierres sourdes qui, peut-être, ne sondent que le mitan du corps, cette gelée où tout semble encore dans la plus grande indistinction. Puis le temps passe, un temps d’ondoiement et de bienheureuse inconscience. Bienheureuse parce que, sans nul doute, la conscience, fût-elle embryonnaire, dessine déjà les premières traces de la tournure de l’exister. Nul autre bruit que, déjà, les premières pulsations du cœur, cette étonnante minuterie qui compte les pas du  cheminement terrestre.

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri du nouveau-né

Source : Michel Clouscard

 

Puis, bientôt, les premières contractions, l’agitation de cette mer bleue intérieure, les vagues par lesquelles l’expulsion s’annoncera à la façon dont un lieu de repos devra être quitté sans possibilité de retour aucune. Puis l’ouverture d’une porte, la lumière soudain, le tohu-bohu du monde extérieur. Puis un bruit qui se superpose aux autres bruits, les surpasse en puissance, les annihile en quelque sorte. Bruit de la vie en son irrépressible déploiement. Le nouveau-né en son surgissement est cette longue plainte qui semblerait ne pas avoir de limite. L’air est entré violemment dans les alvéoles, sorte de bélier ne respectant rien d’autre que sa volonté d’imprimer dans le dedans la volonté du dehors. Il faut vivre à tout prix, autrement dit expulser le néant, le refouler dans les illisibles fosses où il gît en son essence. Cri qui annule la mort et déchire la toile immensément tendue du monde. Cri paradoxal par où la vie, cet inestimable gain,  se donne dans un indescriptible et douloureux effort. Comme si le nouveau venu s’extrayait de sa fibreuse tunique de chrysalide.

   Déjà se joue le grand écart, l’immense tension métaphysique entre le lieu d’où l’on vient, le lieu où l’on va, identiques mystères, terras incognitas qui encerclent la passée humaine. Le visage du prétendant existentiel dit, en un seul et même rictus, l’étonnement, la souffrance, la perte d’un espace de sérénité, l’angoisse dont l’environnement est saturé comme si, vivre, soudain, devenait cette immarcescible tâche dont il faudrait s’acquitter jusqu’au terme d’une libération. Regardant cette évidente contrariété post-natale, nous ne pouvons nous retenir d’envisager pour cette existence à peine éclose les moments de pure joie qui suivront. Il n’en demeure pas moins que le moment inaugural de la naissance est cette manière d’intense tellurisme dont jamais, sans doute, le récipiendaire n’oublie combien l’arrivée parmi les hommes s’est inscrite sous le signe de la douleur. Heureusement ce rictus s’effacera bientôt laissant la place à la grâce de cet âge nouveau.

 

    Plénitude du monde ou la chambre zénithale

 

   L’été bat son plein. Au loin sont les cigales qui cymbalisent à l’envi. Les pommes des pins craquent sous l’ondée solaire. On se terre dans les maisons aux murs épais, sous l’abri séculaire des grands pins parasols.

 

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la jouissance

Source : Le Digital Pour Vous

 

   Sur les plages de sable blanc, au creux des anses marines où battent les eaux d’émeraude, les corps halés fendent l’eau, plongent jusqu’au fond, là est le seul répit, parmi les poissons bigarrés qui folâtrent et dessinent les arabesques d’un bonheur simple.  On hésite à ressortir tant le ciel est blanc, livré au supplice de la foudre. On boit et mange dans de grandes salles aux plafonds de larges solives blanches. Le vin rosé calme l’irritation de la gorge. La pizza aux anchois et olives inonde le palais d’un suc généreux. Les travaux sont arrêtés pour la pause méridienne. Plus tard on ira faire une sieste salvatrice.

   Quelque part, dans le creux d’une chambre peinte à la chaux, elle fait penser aux cellules des habitats troglodytiques, les amants se sont retrouvés pour célébrer l’été, son chant dionysiaque, ses enroulements de pampre telle l’exubérance qui préside aux cérémonies. L’homme, la femme, ne sentent nullement la chaleur. Ils sont bien au-delà dans un lieu sans attache. Sur leurs corps douloureux, l’amour a déposé les stigmates du désir-plaisir, les sourdes puissances de la volupté. Ils sont occupés à faire de leur tumulte de chair cette incroyable scène où se joue l’espace lyrique de l’effusion en même temps que celui, plus souterrain, de la tragédie. Leurs membres sont emmêlés de manière si étroite qu’on ne sait plus qui est qui et leur rencontre est fascinante fusion. Le monde est loin, très loin dont ils ne perçoivent plus l’incessant bourdonnement. La lumière, ils ne la ressentent qu’à la manière d’un bourgeonnement qui fleurit le dialogue concertant de leur sexe. Il y a une telle harmonie à flotter dans ce lieu de délices. Peut-être, en leur hauturière dérive, quelques images de leur vie intra-utérine viennent-elles les effleurer comme pour leur rappeler leur origine ? D’identiques délices au centre desquelles la conscience ne s’arrime plus à rien d’autre qu’à son propre vertige.

   Des nappes chaudes battent contre les vitres, des mouches bombinent au plafond, leurs ailes vibrent pareilles à des anches d’instruments. La clarté bondit dans la cage peinte à la chaux. Là-bas, sur le linge blanc, se déroule un étrange sabbat qui se dit en termes de peau et de chair, en mots  poétiques, parfois en dialecte aussi violent qu’incompréhensible. Il semble y avoir correspondance entre l’excès de la saison temporelle et celui de la saison des corps. Comme une horde de chaleur avant que l’orage n’éclate, que de grosses gouttes n’envahissent les ruelles, que les premières cataractes ne transforment les modestes rus en fleuves dévastateurs. Il y a soudain atteinte d’un point d’acmé, phosphorescence  des anatomies, soulèvement lyrique dont quelque chose va surgir qui sera un événement aussi brusque que limité dans le temps. Les respirations sont courtes, au bord d’un étourdissement. L’architecture des corps est dans une insoutenable attente, la clef de voûte résiste et ne souhaite que de céder sous son propre poids. Réaliser les conditions d’une anastrophe, inverser l’ordre du lexique, donner un nouveau sens qui aille par delà la naissance, par delà la mort. Les bouches sont ouvertes par lesquelles l’air siffle et râle, les lèvres sont tendues, on dirait des archets de violons et, subitement, c’est un cri continu, entrelacé, qui surgit des gorges et envahit la pièce à la façon d’un raz-de-marée. Sur l’ensemble de la terre il n’y a plus que cette lutte et son insoutenable plainte qui flotte infiniment sur la ligne de partage entre, l’adret et l’ubac, la lumière et l’ombre. la vie et la mort.  Le cri d’amour est toujours chant du cygne. C’est pourquoi, toujours nous voulons le reconduire afin que le destin étant écarté, il ne nous fonde dessus tel l’oiseau sur sa proie.

 

   Fermeture du monde ou la chambre crépusculaire

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la Mort

Momie chachapoya

Source : Kazoart

 

 

   L’homme est vieux, perclus de rhumatismes et la lumière ne franchit la porte de ses yeux qu’avec une infinie lenteur. Le temps qui, autrefois, était celui de l’exultation, de la vitesse, est devenu étrangement étroit, eau morte de lagune à la figure plombée. Temps si lent qu’il semblerait n’avoir nulle fin. Temps qui s’étire et la pâte de guimauve, au loin, n’en finit pas de produire ses atermoiements. L’homme n’a plus de réelles attaches avec l’exister, avec les travaux qui en égaient la longue perspective. Aussi, il occupe ses journées à ne rien faire : feuilleter les pages d’un journal sans vraiment les lire, parcourir les caractères d’un livre sans en bien saisir la portée. La plupart du temps il se confond avec les murs de sa chambre dont il ne quitte guère plus les généreux pans d’ombre. Cet atteint-par-les-ans végète au rythme des secondes qu’il égrène telles les perles d’un chapelet. Parfois quelques brusques réminiscences traversent la banlieue grise de son cerveau. Cela fait de petites flambées, on dirait des hésitations de lucioles dans le soir qui vient. Il pense à la lecture, aux amantes, aux longues promenades sur les plateaux semés de vent. Il pense à quelques anecdotes entre amis. Ils sont si loin maintenant qu’il ne parvient même plus à dessiner les traits de leurs visages sur l’écran dépoli de la mémoire. Il vit dans le flou comme d’autres vivent dans l’agitation. Il attend que le temps fasse son office de mort. Qu’attendrait-il d’autre puisque son corps exténué ne saurait être le réceptacle que de maladies sournoises et de pertes sensorielles qui, de plus en plus, le plongent dans un univers sans couleurs et sans bruits.

   Un jour il s’allonge avec l’intime certitude que sa fin est venue. La mort, il la sent rôder alentour, pareille à un gros frelon noir dont il éprouve le battement pressé des ailes. Cependant il est calme. Cependant il est serein. Enfin il va être délivré de ce temps qui lui pesait, des angoisses fondamentales qui s’agitaient dans son cerveau et le rendaient pareil à une ruche folle. Les lianes de la mort il les sent qui se collètent à ses membres, les ligaturent. Les lianes, il les sent autour de sa poitrine, étrange résille qui, déjà, le métamorphose en momie. Sa respiration est de plus en plus courte, haletante. Il cherche des goulées d’air au-dessus  de son visage mais qui se refusent à lui, girent tel un vent mauvais. Il en perçoit le signe abstrait pareil à des ailes de freux avec leurs rémiges de suie. Soudain, le peu de conscience qui lui reste enregistre l’ultime souffle d’air qu’il lui sera donné de posséder en tant que le bien le plus précieux. Il ne sait combien de minutes le supplice va durer, s’il sera encore conscient au-delà de ceci même qui s’annonce comme la dernière parole de la finitude. Verra-t-il ce grand tunnel blanc immergé de douce lumière tel que prétendent l’avoir vu ceux qui disent être allés jusqu’à la frontière de la mort ? Verra-t-il autre chose que son âme enfin révélée ? Autrefois il lui attribuait la forme d’une vague faucille ou bien d’un boomerang. Peut-être pour la simple raison d’un retour à soi de son principe vital, peut-être ? Qu’entend-il subitement ? Mais que peut-il entendre puisque, déjà, il bascule pour bien plus loin que lui, dans des territoires sans nom où braise et cendre se mêlent dans un bizarre maelstrom ?

   Mais d’où vient ce cri terrifiant qui a empli la cellule de sa chambre et fait écho sur les murs, on le dirait venu d’outre-tombe et sans doute l’est-il ? Ce cri est celui des épousailles avec la mort. Il en a la stridence, le bruit de scie musicale que doublent les bruits de voix spectrales. L’Homme-Cri, la Mort-Cri, une seule et même alliance sépulcrale qui tire tout hors les murs et s’enracine au plus étrange d’une nuit dense. Goélette aux voiles noires que cinglent, que biffent des croisements ossuaires à la folle luminescence. Les voix sont enlacées. Du Mourant, de Celle-qui-l’accueille contre sa poitrine d’os et de sordides clavicules. Les osselets  font leur bruit de claquement de dents. Les dents font leur bruit de claquements d’osselets.

   Mais, vous les vivants, les morts-en-sursis, entendez donc cette complainte pareille au hululement du chat-huant sous l’œil de plâtre de la lune. Il est l’addition du cri du nouveau-né qu’était ce vieil homme et de celui qu’il poussait lors de son accouplement à celle dont il pensait qu’elle le sauverait du désastre, et de celui, enfin, du râle dernier qu’il pousse comme s’il retournait sa peau à la façon d’une guenille. Définitive exuvie au terme de laquelle tirer sa révérence et dire le point final qu’il est devenu parmi le fourmillement des étoiles, l’infinie pluralité du cosmos. Mais ce cri n’est nullement le sien ou bien alors il est repris, dans le genre d’un refrain, par la Mort-Souveraine puisque c’est bien elle qui a toujours le dernier mot, n’est-ce pas mes Frères et Sœurs en existentielle condition ? N’est-ce pas ? Ce rire grimaçant qui est le plus étrange des paradoxes qu’il soit donné de rencontrer : il nous effraie et nous libère à la fois. Est-ce là, sur le seuil infiniment désolé de la disparition, que s’annonce l’essence de la liberté : geôle par laquelle connaître les espaces sans limites ? Aurons-nous encore quelque chose à la manière d’une vision pour témoigner ? Mais à qui, hormis à ce néant qui fut notre mère que nous rejoindrons un jour puisque telle était sa volonté. Telle, était !

Partager cet article
Repost0
22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:34

Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   UN LIEU et nul autre

   Souvent, au milieu des brumes de l’hiver, lorsque le Causse se couvre d’un blanc frimas, que les noires faucilles des corbeaux tournoient dans le ciel vide, que les collines à l’horizon dressent leurs tremblantes silhouettes, tu t’évades hors de ton cadre familier qui, pourtant, t’est si cher. Tu t’évades d’une contrée, mais nullement hors de toi. Bien au contraire, tu y plonges avec délectation. Pourquoi ? Mais parce que ton évasion te ramène, grâce à ton imaginaire, au lieu même de tes affinités, en cet endroit qui n’a nul correspondant sur terre, en un site que tu habites comme il t’habite à son tour. De toi à lui, c’est une seule et même onde qui se déploie. C’est le sans-distance qui te prend ici et te situe là-bas, au-delà des belles roches sauvages des Albères, dans ce village blanc, ce village aux mille et un prodiges.

   Le jour lointain où tu le découvris, ouvrit en toi le tremplin d’une réelle addiction. Dès lors, demeurer éloigné de Cadaqués-la-belle, de Cadaqués-la-fascinante n’était pas seulement une épreuve mais une quasi-impossibilité. Il fallait, qu’à intervalles réguliers, tes pas puissent te diriger vers son enclave. Oui, son enclave, son insularité, si vous préférez. Du point de vue de la topologie, Cadaqués est un cul-de-sac, parfois une impasse dont il faut partir à reculons à la saison fanatique du tourisme où les grappes de voitures s’échelonnent depuis les montagnes jusqu’à la baie, flot ininterrompu de curieux qui mettent à mal le calme, la beauté du lieu. Il faut y venir lors des feux déclinants de l’automne, dès que la lumière baisse, répand sa poudre d’or sur les façades chaulées, elles prennent la teinte sublime d’un corail, celui-là même qui tapisse la chair des nacres que leurs valves protègent des assauts meurtriers des vagues. Parfois, des vagues scélérates aux touristes pressés de tout voir, il n’y a guère que l’espace d’un cheveu !

    Donc Cadaqués, déjà ses trois syllabes qui claquent telle une toile au vent, sa consonance catalane, son air de dépaysement sont le signe d’un bonheur que confirment ses ruelles étroites, tortueuses, tracées pour s’abriter du vent, pour éviter que les bourrasques venues de la mer ne viennent altérer la sérénité du village, son image de refuge. Refuge pour les amoureux de beauté, pour les chercheurs de silence, pour ceux qui préfèrent au luxe surfait des villes de villégiature, la vérité simple et inentamable de ce qui se donne dans la pure évidence d’être. Cadaqués, parfois à défaut d’y être physiquement, tu la rendis présente au travers d’un léger décalage du réel, la nommant dans ton travail d’écriture, ‘Caldeya’ ou bien ‘Calentia’, simples appellations mythiques car rien n’est plus exactement addictif que cette légende, cette fable qui prennent sens dans l’imaginaire de celui qui en bâtit la forme souple, infiniment recommencée, ductile, fluctuante au caprice d’un état d’âme, ondoyante selon les flux et reflux de la création. Mais que cherchaient donc les dadas, surréalistes, opiomanes et autres mescalinophiles, sinon la rubescence d’une passion à offrir à leurs humeurs changeantes ?  Sinon à faire venir les lianes d’une folie passagère qui les distrairait d’un réel souvent obtus, scellé à sa propre mutité ?  Sinon ce libre poème à déposer au site de leur sensibilité exacerbée, au seuil de leur inclination à trouver dans la richesse des synesthésies la mouvance qu’ils attendaient du monde onirique dont ils privilégiaient la forme infiniment variable, infiniment gratifiante ? Oui, Calentia-Caldeya t’offrit tout ceci : une présence inestimable alors qu’une longue absence demeurait tapie, loin là-bas, derrière la muraille des Albères.

    Mais, ici, il faut décrire quelques aspects de cette bien étrange addiction, tracer le portrait de ce qui, sans doute, n’était que le reflet des vapeurs soporifiques de la divine absinthe, de la faiseuse de songes verts, de mondes aquatiques dans lesquels se perdaient les visions idéales et utopiques que l’existence ne distillait qu’avec parcimonie, une goutte par-ci, une goutte par-là, mais jamais de flux continu. Or, ce que voulaient les explorateurs de l’invisible, c’était bien ceci, la source à jamais tarie, la fontaine de jouvence synonyme de création éternelle, la Muse fondatrice du poème, du tableau, de la musique, toutes choses qui sont plus éther que matière, qui sont plus combustions célestes que fluide sombre au fond des abysses où la lumière se perd dans d’illisibles oubliettes. Dresser la capiteuse et voluptueuse clarté en lieu et place de ces ténèbres où tout se perd, où le poème devient prose lourde, où la musique n’est plus qu’un vague murmure, où l’écriture devient incompréhensible hiéroglyphe.

   Donc, pour toi, Cadaqués était bien plus qu’une image de carte postale, qu’une légende posée au bas d’une carte. ‘Légende’, oui, mais « récit à caractère merveilleux », tel que précisé dans le dictionnaire. ‘Merveilleux’ qui naît de lui-même, de la rencontre avec ce qui, depuis toujours, attendait d’être connu. Comme si, en quelque sorte, il existait une prédestination dont tel lieu, tel personnage (toi en l’occurrence), devaient actualiser la présence au gré d’une nécessité. Si tu n’avais jamais rencontré ce blanc village de Catalogne, ta vie en aurait-elle été différente ? Seule une réponse affirmative peut refléter la vérité. Nulle alliance n’est gratuite, dépourvue de sens. Et ceci est d’autant plus exact lorsqu’il s’agit d’une conjonction des êtres, ton être rejoignant celui du village qui se donne comme une personne ou, à tout le moins, à la façon d’une entité vivante.

   Oui, ce village a une âme. Oui, cette âme souffre des invasions estivales, des processions des promeneurs, de leurs longs pèlerinages profanes, un glissement contre les choses sans pouvoir jamais les approcher d’un iota. Les regards se posent ici et là, butinent rapidement un pollen frelaté puis partent pour un ailleurs avec la confusion gravée au centre de leur égarement. Mais ce constat ne résout rien, il n’est qu’une écume faisant ses bulles de cristal qui éclatent dans l’air tissé de mondaines apparences. Oui, ta vie en a été changée pour la simple raison que ce lieu s’est insinué au plus profond de toi, y a creusé sa niche, y a semé les spores plurielles des songes, y a répandu les graines qui ont levé en épis, qui se sont métamorphosés à leur tour en froment, qui ont produit ce pain à la mie odorante, à la croûte féconde, inoubliable.

   Octobre est arrivé avec ses matinées fraîches, avec ses brumes bleues qui flottent au ras de l’eau. L’air est limpide, traversé des cris, parfois, des mouettes qui virent dans la baie puis repartent vers le large. Hormis ce murmure de la nature, rien qui dérangerait, troublerait. Depuis la montagne qui domine le village, des écharpes de laine claire descendent vers l’eau, dissimulant en partie la végétation de la garrigue. Il est tôt et les passants sont rares à cette heure. Quelques autochtones vont acheter leur pain au ‘Forn de Pa’. Des chats noirs, ils sont légion ici, glissent au ras des trottoirs. Le grand café ‘L’Amistat’, lieu de rendez-vous de tous les locaux n’est pas encore ouvert. Quel bonheur alors de parcourir lentement ces rues de pavés de schiste noir que relie entre eux une bande de ciment plus clair. Ceci dessine une sorte de marelle où poser l’empreinte de tes pieds vagabonds. Les rues sont en pente, les façades envahies d’une végétation qui fait resplendir le clair-obscur des murs pareils à des falaises. Tu flânes, non seulement dans le corridor des venelles, mais en toi, là où se loge le précieux de la découverte sublime.

   Entre Cadaqués et toi, nul espace qui viendrait s’interposer et pourrait rompre l’harmonie. C’est comme un flux embaumé venu du plus haut du ciel. Il enduit tes joues, taquine ton esprit, pose dans ton âme une belle souplesse balsamique. Lieu pluriel des affinités, espace de ressourcement où tout se dit sur le mode d’une idylle, d’une poésie romantique qui paraît n’avoir ni début, ni fin, une unique parole portant avec elle, telle une nuée d’abeilles dorées, les noms de ces minces rues nimbées d’un fécondant mystère. Tu te plais à énoncer en toi, ces noms qui tapissent ta conscience, la fécondent, l’ourlent de mille faveurs : ‘Calle Bellaire’, ‘Calle Portal d’Amunt’, ‘Calle Llampec’, ‘Plaça de la Creu’, ‘Plaça Arti Joia’. C’est comme si cette litanie lexicale sourdait de toi à la manière d’une sève florale, envahissait non seulement le monde clos de ta chair, mais le portait hors de toi, dans les étranges et fascinantes contrées de l’imaginaire. Impression de flottement radieux à la cime ouverte des choses. Une corolle se déplie et te dit le rare qu’il y a à être ici et nulle part ailleurs. Le lieu de ton être, ô belle et pure addiction, est ICI dans le renouvellement incessant de ceci même qui fait sens à seulement exister, à être là dans la plus claire évidence qui soit.

   Dans la grande Eglise blanche ‘Santa Maria’, ce vaisseau qui fait face à la mer, tu as admiré le grand retable doré. Tu as gravi les degrés de la ‘Carrer des Call’, tu as marché sur son pavage de galets (il est la mémoire de la mer proche), tu as aimé ces jardinières d’où partaient les lianes élégantes des bougainvillées. Et toujours ces façades blanches, rugueuses, grossièrement crépies à la chaux, elles sont l’âme de ce lieu, les génies tutélaires protégeant les habitants des assauts du vent, des brumes du large lorsqu’elles viennent du rivage et nappent d’une fine pellicule toutes les formes, frappent aux portes d’un bleu si profond en même temps que curieusement phosphorescent. En cet instant d’exquis déploiement de qui tu es, y aurait-il un autre événement dont tu serais en attente qui serait affecté de plénitude ? Non, ceci tu le sais en ton intime même, toute union avec le singulier est unique, osmose de la feuille et de l’arbre, fusion de l’eau et de la cruche, emplissement réciproque de ce qui demande et de ce qui lui répond. C’est ainsi, des signes parcourent silencieusement l’univers qui font, ici et là, leurs belles gerbes d’écume, leurs brillants cheveux de comète.

    Longtemps, tu t’étourdis parmi la lumière sourde de la ‘Calle Bellaire’, longtemps tu regardes les grilles de fer forgé des balcons. Parfois un oiseau chante une étrange comptine venue d’une fenêtre, puis le chant cesse, comme recueilli en lui-même, sur le bord ourlé de quelque ravissement. Les portes peintes de bleu électrique sont muettes et c’est comme si personne ne vivait ici, comme si le village ne voulait témoigner que de son passé, effacer le présent, ne nullement penser au futur, il est trop loin, il est trop incertain avec l’oriflamme de son anarchique et illisible progrès. Du haut de la colline sur laquelle repose Cadaqués, tu emplis tes yeux de cette vue imprenable sur la baie. Les toits couleur chair s’inclinent doucement vers le miroir de la mer qui commence à lancer ses reflets vers le ciel. Des barques de pêcheurs dressent fièrement leur proue en direction des sillages qui, bientôt, blanchiront leurs trajets. Au loin, la langue sombre des Albères figure l’anatomie d’un gros animal se rafraîchissant au contact de l’onde si transparente, elle est semblable au vitrail d’une chapelle, une discrétion au creux d’une méditation.

    Cadaqués et son privilège : être le bout d’un sol, un finistère que n’arrêtent nullement les vagues pour la simple raison que la beauté ne saurait avoir de limites, que l’authentique lance ses spirales vers l’infini et se poursuit le long des immenses coursives du rêve. Libre émergence du Cap de Creus, tu admires sans réserve ses immenses roches diluviennes trouées de bulles, elles montent à l’assaut du ciel dans une manière d’envol aussi erratique que monstrueux. Mais, parfois, les monstres sont beaux, doués de pouvoirs illimités. Ici, tu pourrais envisager les exploits d’une mythologie, apercevoir le combat des Titans contre les Olympiens, mais un combat dont il ne demeurerait que les reliefs géologiques dont tout Solitaire apprécierait la puissance tellurique, la confrontation des éléments, l’eau battant la pierre, la pierre se livrant à l’eau. Parfois, tu vas jusqu’au phare, tu emplis tes yeux de sa lanterne à double galerie et tes songes t’emmènent loin, vers la mystérieuse Espagne avec ses corridas, ses femmes au teint d’ébène, ses jardins luxurieux d’Andalousie. Puis tu gagnes, à chacune de tes visites, ce bout de terre utopique, ‘Port Lligat’, minuscule baie abritée de la Méditerranée par ses deux iles, ‘Illa del Correu’ et ‘Sa Farnera ‘

    L’âme artistique de Salvador Dali ne s’était guère trompée en choisissant le lieu où implanter sa maison. N’avait-il exprimé une pensée qui, aussi bien, aurait pu être émise par ta propre bouche ? : « Lié à jamais à ce Portlligat - qui veut dire port lié ‐ où j’ai défini toutes mes vérités crues et mes racines. Je ne suis chez moi qu’en ce lieu ; ailleurs je campe. » Oui, être ailleurs que dans une terre d’élection est un exil, un parcours désordonné de nomade qui n’a nul espace où trouver de repos. Ceci incline en faveur de ce curieux concept ‘d’addiction’ à un village, à une terre, peut-être même à une maison, celle précisément qui recueille toutes tes attentions les plus vives, cette maison simple et blanche ouverte sur le territoire de la mer. Une fois, dans l’une de tes nouvelles, tu lui attribuas le nom de ‘Maison Bleue’ (en raison de la couleur de ses volets, cette nomination simple était la seule possible), située ‘Calle Port de Roses’, lieu d’un possible Paradis. Combien alors, logeant ici, entre ciel et mer, entre terre et soleil, tes fictions se seraient enrichies de tout ce nectar infiniment disponible ! Ce manque-à-être qui, parfois t’habitait, combien il aurait été comblé du vol circulaire des grands goélands, du chant des cigales dans le bouquet de pins proches, de l’odeur des pignes dilatées par la chaleur. Mais, peut-être vaut-il mieux être distant du lieu de son cœur, cette mise au loin attisant les braises de la dépendance. Comment savoir ? C’est quand nous avons faim que la nourriture devient précieuse, la satiété nous ôte tout désir, nous reconduit dans les sillons étroits de l’habitude.

     Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

    L’ART et nulle autre addiction dépassable que celle-ci

   Mais quelle est donc la nature du geste addictif, sinon élire une substance spécifique, la consommer tel un breuvage sacré, attendre avec impatience et bonheur anticipé que l’Olympe soit atteint, que la vie terrestre se mette entre parenthèse, ne laissant subsister rien d’autre que ce lien précieux qui fait du drogué l’égal d’un dieu et du reste du monde un flottement au loin, une irréalité, une poudre se dissolvant dans les bas-fonds des incertitudes ? Donc il faut avoir éliminé tout ce qui n’est pas la substance, faire corps avec elle, ne connaître que ses ténébreuses courbes, ses brusques éclairements, ses scintillements dans le massif sombre de la tête, ses déflagrations dans les fibres armoriées de la chair. Mais ce qui se dit du peyotl, de l’opium, du LSD, peut tout aussi bien se dire d’autres réalités qui, pour être moins connotés péjorativement, n’en sont pas moins des sources de fascination et de jouissance atteintes sans délai. Puisque cet article a pris le parti d’envisager les faits et gestes du quotidien pour sources d’une possible félicité, poursuivons sur cette voie du paradoxe.

   Matin de claire lumière. Une ville dans le monde. Peut-être Paris, Londres, Amsterdam ou bien Sydney. Peu importe le lieu, ‘pourvu que tu aies l’ivresse’. Façade d’un musée. Aspect contemporain. Immenses baies vitrées ouvertes sur l’extérieur. Hauts murs de béton gris. Vastes surfaces blanches qui jouent avec les bandeaux anthracite. Intérieur : éclairage zénithal, salles plongées dans un lumineux clair-obscur. Spots de clarté dirigés sur les œuvres. Tu es un observateur passionné de ces toiles qui viennent à toi sur le mode d’un pur mystère. Tu sais qu’à leur contact, il y a à gagner une zone indistincte entre conscient et inconscient, sur le mince liseré où les choses se donnent sur le mode d’une présence en retrait, dans la banlieue interlope d’une vision fantastique. Tout fulgure et se montre dans une sublime démesure, dans un flamboiement digne de figurer dans les cercles de l’Enfer dantesque. Oui, de l’Enfer. Dans la grande salle vide, il n’y a que toi et le tableau de William Blake, ‘Le Cercle de la luxure’. Nul autre corps, nul autre visage de visiteurs qui t’égareraient, te distrairaient du fascinant spectacle. Tes yeux sont grand ouverts, exorbités comme chez les fous et autres psychopathes pliés sous l’effet d’un violent narcotique, il faudrait leur imposer la camisole de force tellement la démence est plurielle, coruscante, incandescente.

   Sur le fond bleu marine de l’Enfer se détachent les grandes flammes de puissantes torches qu’incline le vent mauvais du Tartare. Ton corps, tu le sens se dissoudre, devenir liane, puis tubercule, puis racine qui plonge loin dans la fosse abyssale de la ‘folle du logis’. Tu n’es plus entièrement à toi. Tu sens tes membres se désolidariser, tu sens la graine de ton ombilic qui te tire vers le haut, de larges ramures s’y déploient, elles font une ombre immense où plus rien de toi ne se rend visible que cet aspect rhizomatique, tellement archaïque. Ça y est, tu es passé de l’autre côté, tu as traversé la vitre opaque des choses, tu en connais le rutilant envers. Ce corps qui, il y a un instant, te gênait en raison de son architecture végétale, voici qu’il vient de se métamorphoser dans cette sorte de gangue souple, infiniment malléable, mi-corps d’argile et de glaise, mi-corps de chair avec sa tunique de peau et ses réseaux infinis de sang pourpre. Tu es toi, autre que toi dans cet étrange présent qui fuit au-devant de toi à la vitesse des comètes dans le vide sidéral. Que redoutes-tu alors ? De connaître une autre terre que celle à laquelle tu es accoutumé ? De demeurer seul dans ce vaste réseau illisible ? Les pages que tu feuillettes au cours de ta singulière déambulation se couvrent de somptueux et attirants hiéroglyphes.  D’être une exception parmi la foule étrangère qui se presse autour de toi ?

    Mais cet étrange grouillement des corps, ces chairs grises qui sentent la Mort (juste un faible souvenir de la vie s’accroche à l’étendard flasque de leur peau), es-tu au large d’elles, es-tu fondamentalement autre ? Non, tu es phagocyté, à moitié boulotté, tu es toi et ces autres qui t’accueillent comme l’un de leurs pairs. Tu es sur cette ligne de crête paradoxale où l’ombre appelle la lumière, où la lumière appelle l’ombre sans que rien de lumineux ou de sombre ne puis être décidé. Tu es en-toi, hors-de-toi, sur cette arête si fine qu’elle ne peut recevoir de nom, être seulement un spectre parmi d’autres spectres à la recherche d’un improbable visage. Es-tu désemparé au motif de cette perte apparente ? Certes, non, ton voyage en cette terre, n’est ni exil douloureux, ni tragique vertical, bien au contraire il est pure félicité, pure liberté d’être là où bon te semble, au passé tissé de luxueuses réminiscences, au futur éclairé de gerbes d’étincelles, au présent arc-en-ciel qui auréole ton front des plus prestigieuses gloires.

   Tu es au centre et à la périphérie du tourbillon. Tu es toi et aussi, en un même empan charnel, Paolo Malatesta baisant fougueusement la joue de son aimée Francesca da Rimini, tu es Lancelot courtisant Guenièvre, tu es l’Amour Courtois en sa tragique destinée. Tu es Brocéliande, sa forêt enchantée, tu es Viviane la Fée et rien ne te trouble de connaître le règne féminin. Rien ne t’arrête. Tu es Dante écrivant ‘La divine Comédie’, tu es Virgile et ‘l’Enéide’, tu es l’épopée dont tu es le héros. Être soi et le monde tout à la fois. C’est de ceci dont tu rêvais avant même d’entrer dans ce musée, de découvrir l’œuvre étrange de Blake, d’y plonger comme l’on se précipite dans le flux d’une eau bienveillante, une eau lustrale dont on renaîtra à neuf avec le carrousel de la vie amplement ouvert devant soi.

    L’espace d’une brève éternité, tu t’es dédoublé, toi autre que toi dans un genre de surconscience qui a peuplé ta tête des météores identiques à ceux qui ornent les têtes des opiomanes et buveurs d’absinthe. En toi, en ton centre irradiant de beauté, tu sens comme une faille ouverte, quelque chose qui demande depuis un lieu auquel tu as eu accès, qui t’attend, dont tu ressens le curieux manque. Tu es pareil à un drogué abstinent qui sent le monde girer autour de lui avec, en son cercle, l’œil inquiétant du vide. Le tableau de Blake, cette immense évasion du réel, est devenu le stupéfiant qui, maintenant, sera ton obsession de tous les jours. Chaque heure qui te séparera de sa fascination, tu ne seras que l’ombre de toi-même, un genre de vibration dans l’éther, de vol hauturier ne pouvant trouver le lieu de son repos. Souvent tu prendras ton envol pour cette altitude où ne volent que les oiseaux de proie, où la lumière coule tel un océan, où les sens se dilatent à l’infini. Ce qui en toi s’imprimera avec la force d’une conviction, c’est que l’œuvre d’art peut être cet opium du quotidien dont tu seras l’obligé satellite. L’art adéquatement abordé est le lieu des plus beaux envoûtements, des magnétiques hypnoses, des extases portées au lieu unique de leur éclat.

   Voici, il est temps de reprendre pied dans ce réel qui, s’il se distend, se métamorphose, ne nous abandonne jamais totalement, sauf pour ceux, dépossédés d’eux-mêmes que sont les aliénés. Ce que j’ai tâché de montrer, tout au long de cette méditation, c’est la possible perspective positive qui pouvait s’attacher à la notion d’addiction, ce terme si négativement stigmatisé. Sans quelque addiction bien sentie l’existence serait trop triste. Fumer une cigarette, boire un alcool fin, demander à l’amour de nous rassurer, méditer sur un chemin de campagne, tresser sa toile imaginaire en suivant le trajet d’une Belle, déambuler poétiquement dans Cadaqués-l’exquise, se perdre oniriquement dans une toile de Blake, ceci se donne à voir à la façon inimitable d’un épicurisme que nulle ombre ne viendrait voiler. Cette liberté-là, cette souple mouvance de notre propre univers, cette efflorescence à portée de l’imaginaire, non seulement nous en sollicitions la venue, la subtile présence, mais elle éclaire d’un jour nouveau tous ceux qui veulent lui confier leur destin. Il n’est que d’essayer ! La vie, en sa confondante profondeur, est addiction ou bien n’est qu’une coquille vide. 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher