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3 décembre 2020 4 03 /12 /décembre /2020 11:17
 Fugue de terre

      " Fuga ", bronze, Milan 1987, coll.privée

          Œuvre : Marcel Dupertuis

 

 

***

 

 

                                                                Le 23 Mars 2018

 

 

 

 

                Toi à qui la terre va si bien.

 

 

   Ce qui m’a visité en songe, cette nuit, un signe avant-coureur du printemps, une fuite pour plus loin que soi, une allégorie venant me dire la trace de ma destinée ? Les questions sont si ouvertes que seul l’infini en serait la juste mesure. Sur l’écran de ma nuit, une forme en bronze, approximativement humaine, en marche vers on ne sait où. Le haut du corps est une manière d’ovale fermé qui semble vouloir figurer un torse dépourvu de tête et les bras sont inapparents, à moins que la représentation du buste n’en tienne lieu, La jambe droite prend appui sur un pied largement étalé au sol, écho, peut-être, d’un lointain Giganotosaurus dont nul ne doute que l’empreinte au sol devait être prodigieuse. Enfin la jambe gauche en partie repliée se terminant à la façon d’un pieu taillé en pointe du fait de l’absence de pied. Le tout dans l’allure de la course, silhouette penchée vers l’avant, dynamisme des jambes en mouvement. Voici pour la vision qui ne manquera de te paraître étonnante.

   Sans doute cette description de taxidermiste - comme on exposerait la forme de quelque vertébré dépouillé de ses principaux attributs -, te laissera-t-elle sur ta faim ? Mais, à défaut d’image il ne reste plus guère que la ressource des mots. Tu apercevras combien ce visage déroutant au sens premier  de « priver de route » nous place en vis-à-vis avec l’aporie des existants que nous sommes. « Qui déconcerte l'esprit », selon l’exacte définition de « dérouter ». Mais laissons là ces arguties lexicales et tâchons plutôt de découvrir quelque motif qui nous éclairerait sur notre condition humaine à défaut d’en donner l’exacte finalité. A savoir en fournir une possible sémantique. Car toute chose nous parle, nous adresse son langage secret à la verticale duquel nous demeurons la plupart du temps, incapables d’en bien saisir l’opaque effusion.  

   Toi-même, visitant un musée semé d’œuvres « inquiétantes » (je pense aux Muses éponymes de Giorgio de Chirico, ce si singulier artiste dont les œuvres me passionnent depuis bien longtemps), ou bien découvrant dans la nature telle rocaille anthropomorphe (je pense aux grotesques de la Renaissance, tels les jardins de Bomarzo par exemple avec leurs étranges divinités métamorphiques), ne t’es-tu jamais transformée en déchiffreur de ces codes complexes que nous tend le réel ?

   Mais je crois, « Sol », (combien ton diminutif résonne avec ceci qui se dit ici !) que, désignant « Fuga », nous conviendrons de ce nom d’un commun accord, le sens n’est guère à décrypter à partir de ce qui se présente, mais plutôt de ce qui est absent. Comme si, tout autour, à la façon d’un invisible aura, des magnétismes existaient, des confluences d’ondes, des réseaux complexes et diaphanes dont, jamais, nous ne pourrions saisir l’être qu’à en poser quelque hypothèse vraisemblable. Te serais-tu doutée qu’une partie de la clé de l’énigme semble reposer sur une vision des éléments qui sont supposés entrer comme principes  constituants des corps, dont, pour la plupart, ici, ne resteraient que leur songe éthéré, leurs nervures translucides. « « L’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible.», selon la fameuse assertion de  Paul Klee. Et puisqu’il s’agit d’une œuvre d’art - ma vision en atteste -, où se situent donc, respectivement, visible et invisible ?

   Inventons donc une fiction. Affublons cet être logogriphique d’un patronyme étranger, « Hombre » (juste une réverbération de Fuga), celui qui me semble le mieux convenir à cette situation problématique. « Hombre », pour deux raisons au moins. La première réside en sa consonance exotique qui l’éloigne de nous tout en nous le rendant intéressant à titre d’intrigue. La seconde résulte de sa paronymie dont notre vocable français « ombre » joue à titre d’écho. C’est magique tout de même le langage. On dit « hombre » et on a, tout à la fois, un « obscur étranger » dans lequel se mire en abyme une « fugue » dont nous allons faire la figure d’une quête.

   Hombre a parcouru les hauts-plateaux où souffle le vent, parfois la brume d’eau a cinglé son visage, parfois le feu du soleil a tanné sa peau jusqu’à la rendre semblable à une croûte de pain brûlé. Hombre, malgré l’air, l’eau, le feu, progresse en direction de son destin. Son corps de corde de chanvre, de cep noueux, son corps de souffrance avancée il le dédie au seul dieu qui l’habite : être Homme jusqu’au bout de soi, à la limite de l’épiphanie humaine. Car Hombre, au début de sa genèse,  est pareil au très estimable Gilgamesh des Anciens Mésopotamiens : deux tiers divin, un tiers humain. Il porte dans sa haute stature la brillante icône du héros grec, la matrice des vertus qu’il faudra hisser haut avant que faiblesses et imperfections n’en viennent détruire le rutilant édifice. Héros, il voudrait l’être tel Persée en son courage, Héraclès en sa force physique, Ulysse ou Œdipe en leur ruse. Seulement des monstres sont toujours en chemin qui contrecarrent les desseins humains.

   Hombre chemine sur la longue mesa de poussière rouge, laquelle porte vers l’inconnu l’écheveau qu’il dévide à mesure de sa progression aussi naïve qu’inconsciente. Nul ne peut s’approcher des dieux, fût-il tissé pour une part de leur hiératique pouvoir. Car sur la terre où vivent les hommes tout se délite et se fragmente selon l’usure du temps. En réalité, Hombre ne vit que dans son ombre propre, cette part qui lui échoit en tant que mortel. Gilgamesh en fait la douloureuse épreuve dans la perte de son ami - son double -, Enkidou, Gilgamesh qui se croyait immortel, lui dont la plante que lui révèle son ancêtre Uta-Napishtim est subtilisée par le serpent et s’envole avec elle le vieux rêve immémorial de boire à la fontaine de l’éternelle jouvence. Seulement la fontaine est mythique, tout comme l’harassant parcours d’Hombre qui ne court qu’après son ombre, précisément. Qui, vraisemblablement, ne sait rien du tragique ou feint de l’ignorer. Tel Sisyphe qui roule continuellement sa lourde pierre tout en haut de la montagne. En dernier recours la pierre aura raison, immortalité contre mortalité.

   Je parlais des éléments, des principes premiers de la présence, l’eau, l’air, le feu, la terre qui nous font tenir debout le temps d’un passage. Mais, eu égard à la figuration humaine, ils ne jouent nullement à titre d’équivalence. Eau, air, feu, je les range dans la catégorie des invisibles, des puissances divines qui nous toisent depuis l’éternel empyrée. Seule la terre est notre élément réel, celui dans lequel nous inscrivons nos pas, celui qui, mythologiquement, nous constitue comme notre origine. Hombre a beau fouler de son pas de héros les hauteurs de quelque Altiplano, seule la terre demeure, pour lui, la force présente, toujours disponible, toujours matériellement constituée, hautement palpable, immédiatement préhensible. D’elle il est assuré, autrement dit sa mortalité se donne à lui comme cette intangible certitude, ce lent effritement que provoquent ses pas à mesure de son périple. Mais l’usure est contagieuse, elle se transmet du sol à celui  qui le sillonne. Comme s’il y avait dette commune, principe de réciprocité. Toi et moi faits de la même matière qui nous immolons à seulement nous connaître. Une immanence broyant l’autre, se nourrissant de la perte adverse, disparaissant à ne dévoiler que le même, non l’autre qui serait salvateur, planche de salut. Destin terreux contre destin terreux.

   Eau traverse Hombre, en accentue l’aspect, des larmes même peuvent emprunter le chemin de ses yeux puis s’en retirer tel le brouillard de l’aube qui blêmit et se dissipe en son secret.

   Air pénètre Hombre, coule dans ses rides, lisse le massif de son corps, dilate les soufflets des alvéoles, ce vide au centre de l’être qui ne se nourrit que d’un mouvement en attente de suspens. Bientôt le vent tombe qui ne profère plus rien.

  Feu illumine la pointe du désir, lance haut l’étincelle de la gloire, attise la flamme de l’ambition, porte à l’incandescence le métal de la passion. Puis l’ignition se calme, la brûlure rétrocède et s’efface.

   Air-Eau-Feu, tels de fulgurants passages qui emportent avec eux des briques de terre, déconstruisent la Babel qui se targuait d’exister, de répandre la culture, de hisser le majestueux emblème des civilisations. Au hasard des déluges, des rafales de vent, des incendies, la statue humaine qui dressait fièrement aux quatre horizons l’oriflamme de son humaine majesté, voici qu’elle vacille et tremble, voici qu’elle se désagrège, se déracine comme pour mieux rejoindre cette terre originelle qui est aussi son tombeau.  La tête, cette insigne signature a renoncé à paraître. Des bras, ces beaux outils artisanaux, il ne demeure plus rien que leur souvenir. Une faille s’est ouverte dans le tronc qui énonce le vide de l’être, le néant qu’il est puisque nul ne saurait en montrer la présence. Une jambe s’est repliée à angle droit qui a renoncé à posséder un pied, elle fouette l’inoccupé de son spermatique flagelle dont la descendance est absente. L’autre jambe, à demi fléchie, laisse s’écouler sa substance jusqu’à faire, au sol, son immense flaque d’ennui et de désolation.

   Les éléments invisibles, à statut divin, Eau, Air, Feu, dès leur désertion, sonnent le glas de l’être de terre, d’Hombre en son ombreuse matière, de Fuga en sa fuite essentielle. Comme un juste retour des choses, un cycle ontique s’initiant dans le façonnage d’une forme qui porte en elle le germe de sa propre destruction. Peut-être en est-il ainsi, Solveig, les puissances primordiales que sont Eau-Air-Feu, s’assemblent-elles pour assurer la surrection de la terre, ce menhir qui ne paraît indestructible que tant que dure son maintien. Colosse aux pieds d’argile dont l’obole à payer à ses géniteurs, cette corde d’eau, cette tresse d’air, ce tissage de feu, initient ce renoncement à soi que sont toute chute, toute dissolution, tout enterrement. Certes il n’est guère possible d’interpréter au-delà, ceci serait œuvre surréaliste ou bien saut dans une métaphysique aveugle. Mais ceci est, bien évidemment, une tautologie. Comment ne pas éprouver de réelle cécité pour ce qui, ne se donnant jamais à voir, ne saurait s’incarner dans la chair dense du phénomène ?

      Sur le plan formel mon rêve semble presque entièrement contenu dans ce miroir que semble lui tendre Alberto Giacometti dans « L’Homme qui marche » (encore !), cet à peine dégagement des pieds de la matière informe, opaque, dense, qui paraît faire signe vers le chaos originel. S’en extraire semble être condition de possibilité pour l’homme de transcender sa nature, en même temps qu’une lourde ambiguïté, une force magnétique l’attire vers le sol natal, immanence première à laquelle son sort de mortel le destine comme sa liberté la plus essentielle. Oui, liberté car rejoindre le lieu de sa naissance est se ressourcer aux eaux primordiales qui nous installèrent sur les fonts de l’exister. Nul n’échappe à la terre qui voudrait s’en exonérer. Le semblable appelle le semblable. Or nous sommes terre dont l’air, l’eau, le feu dressent la native dramaturgie. Alors, à quoi nous servirait-il de nous insurger, nous les terriens, nous les terrestres ? Nous êtres de pesanteur. Eux, êtres de rapidité, de vivacité, d’esprit. Visible contre l’invisible. Toujours le visible est perdant au jeu du paraître.

 

Que tes songes soient légers, toi la fille de l’air.

« Toi à qui la terre va si bien » : seulement ta beauté de jarre ancienne.

 

 

 

 

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1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 10:04
Essence de la Volupté

Barbara Kroll

 

***

 

   ‘VOLUPTÉ’, le mot, en lui-même, est Voluptueux. Certes on parle de l’indétermination du signe linguistique, de son arbitraire, de sa gratuité en quelque manière. Mais certains mots sont gonflés d’une sève particulière, ils débordent leurs propres limites et viennent à nous avec l’évidence des choses sûres d’elles, avec leur pleine signification dont on ne peut rien retrancher, à laquelle on ne peut rien ajouter. Il y a là un rapport d’homologie avec la beauté. La beauté vraie n’a rien à nous dire, rien à nous prouver, se poser seulement devant nous et diffuser ses mille faveurs avec naturel, confiance. Qu’aurait donc à faire une belle personne ? sinon à vivre dans l’enceinte de son être sans y prêter particulièrement attention, une simple venue au monde identique au sourire de l’enfant, à la douceur du nuage, au souple écoulement de l’eau dans son sillon de terre. Mais revenons à la supposée volupté du mot lui-même. Articulons ses syllabes afin que leur valeur phonétique se transfère au sein même de notre sensibilité, de notre ressenti immédiat :

 

[v O] [l y p] [t e]

 

   [v O] par son resserrement labial dit la retenue avant la parole, l’anticipation d’une prochaine efflorescence, le précieux encore enclos dans l’arc buccal, ce lieu de toutes les saveurs.

   [l y p], ce que [v O] retenait en arrière de soi, [l y p] nous l’offre dans le motif généreux d’une ample projection labiale. Qui n’y reconnaîtrait l’élan du baiser pêcherait par une grave omission des valeurs symboliques primordiales du geste corporel. Ici est pure donation de cela même qui doit venir à nous sous la forme de l’obole, de l’irrésistible offrande, de la plénitude en son immédiat déploiement. Ce qui se retenait, cette pudeur avant-courrière de plaisirs plus ouverts, surgit du massif interne de la chair pour se révéler dans la lumière donatrice de joie.

   [t e] semble reprendre en soi ce qui s’était donné - ce bonheur, cette spontanéité -, mais dans le souci de paraître encore, de ne nullement s’effacer de la scène mondaine. Le large étirement labial est une invite de la sensation à demeurer visible, douée encore d’une belle effectivité. Un genre de crépuscule qui tient la nuit à distance, dissout les ombres à même l’énergie interne dont il est habité. Un reste de soleil y gît qui, toujours, peut ressurgir.

   Mais la morphologie de ce beau mot - car ce mot est une figure quasi-esthétique -, s’ouvre encore vers d’autres horizons d’attente dont, nous lecteurs, sommes investis, dont chacun ressent les harmoniques à sa façon qui est toujours singulière. La définition donnée par le Dictionnaire (CNRTL) nous invitera à d’autres perceptions :

   ‘Impression extrêmement agréable, donnée aux sens par des objets concrets, des biens matériels, des phénomènes physiques, et que l'on se plaît à goûter dans toute sa plénitude.’

   On notera le vocabulaire particulièrement laudatif employé : ‘extrêmement agréable’, ‘se plaît à goûter’. L’agréable plaît aux sens, le fait de goûter fait signe vers la sensorialité. Tout est donc ici focalisé sur le phénomène de la pure sensation. Ce que l’on pourrait critiquer de la définition précédente, c’est qu’elle ouvre le monde matériel, physique, mais fait omission de la dimension humaine. Car si l’objet peut être source des plaisirs, s’il peut illuminer notre regard, combien la forme humaine lui est supérieure qui contient aussi bien en soi la dimension du tragique que celle de la volupté la plus étourdissante qui soit.

   Nous poursuivrons notre voyage en volupté au gré d’une citation de Gide extraite de ‘Voyage au Congo’ :

   « Que l'air est pur ! Que la lumière est belle ! Quelle tiédeur exquise enveloppe tout l'être et le pénètre de volupté ! Que l'on respire bien ! Qu'il fait bon vivre. »

   Ici, un saut est accompli par rapport à la définition qui se cantonnait dans une certaine neutralité, dans une certaine distance par rapport à la perspective ‘charnelle’ de toute volupté. Gide franchit le pas qui sépare l’objet de l’esquisse humaine. Bien évidemment ‘l’être’ ne saurait garder ici sa valeur générale, abstraite. C’est bien l’être de Gide aperçu dans sa dimension psycho-somato-intellective qui est en jeu. C’est au carrefour de ces postes avancés de la sensation que se situe l’événement voluptueux. C’est tout ceci qu’il mobilise sans doute avec une prédilection pour le corps, une affinité avec la chair, c’est du moins la thèse que nous voulons soutenir dans cet article. Parvenus à ce point de la réflexion, il nous faut amplifier, exalter cette notion de volupté, l’arracher à l’immanence foncière qui l’attache au sol, à la terre, la porter vers une transcendance qui l’accomplira, manifestera son essence, imprimera dans une chair céleste sa nature la plus exacte. Alors nous ne pourrons faire l’économie de ce court extrait de ‘La Cité de Dieu’ de Saint Augustin :

   « Cette passion est si forte qu’elle ne s’empare pas seulement du corps tout entier, au-dehors et au-dedans, mais qu’elle émeut tout l’homme en unissant et mêlant ensemble l’ardeur de l’âme et l’appétit charnel, de sorte qu’au moment où cette volupté, la plus grande de toutes entre celles du corps, arrive à son comble, l’âme enivrée en perd la raison et s’endort dans l’oubli d’elle-même. » (C’est moi qui souligne).

   Bien évidemment les propos de Saint Augustin s’adressent à Dieu, ils sont le reflet d’une foi ‘chevillée au corps’, d’une piété qui colore chaque instant de la présence divine. Cependant, ce qu’il dit de la volupté nous paraît parfaitement coïncider avec cette manière de commotion qui s’empare de l’âme de tout un chacun lorsque, bouleversée par la vue d’une autre âme, homme ou bien femme, l’émotion est à son comble qui sature en un seul et même empan l’entièreté de la conscience donatrice de sens. Ce que Saint Augustin dit de son Dieu, dans le renversement qui le traverse et l’arrache à son être, l’Amant pourrait le dire de l’Amante dans des termes identiques, dans une émission mot à mot de la phrase du théologien. La passion y figurerait, le corps y serait comme transfiguré, mêlant dedans et dehors ; il n’y aurait plus de distinction entre principe pneumatique et charnel, l’un versant en l’autre, l’autre devenant effusion de l’un. Lorsque Gide dit : « Quelle tiédeur exquise enveloppe tout l'être et le pénètre de volupté ! », il faudrait être bien naïf pour ne pas percevoir dans cet énoncé l’image même de l’acte sexuel porté à son acmé. Car la volupté, si elle s’adresse au clavier général de l’humain, se trouve essentiellement quintessenciée dans l’orbe de la chair érotisée, là où la brûlure d’amour se situe à son plus haut point.

 

   Déclinaisons de la volupté selon l’ordre des choses habituelles

 

   Si la volupté avait une couleur, c’est l’ORANGE que nous lui attribuerions, sans hésitation aucune. L’orange est un intermédiaire entre un rose qui ne serait qu’une jouissance en demi-teinte et le rouge ardent, éclat trop vif de la passion qui, souvent, se retourne en son contraire, la haine. Dans l’Antiquité le voile de noces arborait cette belle teinte, or y aurait-il plus belle image d’une volupté promise que celle contenue dans cette union ‘sacrée’ ? L’orange a la réputation de stimuler les émotions, d’ouvrir les sens à une puissance accrue. Les plaisirs épicuriens de la table sont liés à sa présence. Sur le plan religieux, elle symbolise la révélation de l’Amour Universel. Songeons au safran qui indique la divinité, aux robes des moines bouddhistes qui rayonnent d’une belle énergie intérieure, certes contenue, mais d’autant plus effective.

   Si la volupté avait une odeur, ce serait celle, onctueuse mais non moins capiteuse d’un miel ambré qui nous ferait penser à ces sublimes résines abritant en leur matière la cuirasse brillante de quelque lucane ou orycte

   Si la volupté était une friandise elle serait macaron doucement dodu, recueillant en soi toute la gamme des saveurs souples, une belle suavité, une écume envahissant le palais, le portant à son fleurissement. Lire la définition de cette mince friandise est déjà plaisir avant-coureur de la volupté qu’il suppose : ‘Petit gâteau rond, moelleux, parfumé, à la surface légèrement craquelée, composé de pâte d'amande et de blanc d'oeuf.’

  

Essence de la Volupté

Si la volupté était une fleur, elle serait orchidée et plus précisément orchidée ‘Dracula’ cet emblème fastueux de ce qui se donne sans nulle retenue. Les pétales ont la teinte nocturne qui sied aux rencontres, quelques filaments d’argent en sillonnent la belle surface. Le labelle, centre géométrique de sa présence simule l’étrave d’un sexe masculin trouvant son recueil dans une vulve étoilée, rayonnante. Etonnant mimétisme végétal des amours humaines ! Ici, en quelques détails anatomiques, l’orchidée dit le tout de ce qui détermine la vie, l’oriente vers sa pluralité, assure la descendance, transit les Amants dans leur quête de l’Autre qui, avant tout, est quête de soi.

   L’orchidée, cette orchidée, possède un étrange pouvoir de fascination. Comme si elle était le lieu de la ‘Scène primitive’, l’accouplement royal disant l’exception de son être. Bien évidemment, chacun aura compris le rapport existant entre volupté et érotisme. L’érotisme est l’énergie primordiale qui traverse tout existant, la volupté en est le point d’orgue, cette extase psycho-corporelle qui emporte au loin le Sujet, le transcendant hors des communes mesures, ouvrant sa conscience aux limites d’une possible quintessence dont il pourrait bien ne jamais revenir. C’est pour cette raison d’une connaissance hors l’inconnaissance que l’Amant, l’Amante ressentent, en leur esprit, ce vide immense qui creuse leur corps, taraude leur âme. Comme si un fabuleux territoire avait été aperçu, vécu l’espace d’un éclair, puis aurait été soudain abandonné à son immarcescible mystère. Le gouffre d’une perte succédant à l’ivresse d’une entière possession de Soi, de l’Autre, du Monde. C’est toujours ce triptyque existentiel qui est mis en demeure de signifier au seul motif que nous sommes toujours reliés à une multiple altérité. « Omne animal triste post coïtum », nous dit le proverbe. Oui tristesse de l’animal post-coïtum, tristesse de l’homme dans sa part la plus animale, sans doute limbique-reptilienne à vrai dire, même si la greffe du néocortex a installé chez lui l’étoilement du concept.

   Mais tout ce qui affleure ici de significations plurielles est magnifiquement synthétisé par Maupassant dans ses ‘Contes et nouvelles’ :

   « J'entre le plus souvent chez les orchidées (...). Elles viennent, ces filles étranges, de pays marécageux, brûlants et malsains. Elles sont attirantes comme des sirènes, mortelles comme des poisons, admirablement bizarres, énervantes, effrayantes. En voici qui semblent des papillons (...) êtres prodigieux, invraisemblables, fées, filles de la terre sacrée, de l'air impalpable et de la chaude lumière (...). Les inimaginables dessins de leurs petits corps jettent l'âme grisée dans le paradis des images et des voluptés idéales. »  (C’est moi qui souligne).

   Nul commentaire aux observations de l’auteur de ‘Boule de suif’. Tout est dit de l’énigme de la fleur qui, à son tour, nous parle de la volupté, cet éblouissement des sens dont nul ne témoigne qu’avec des mots, alors qu’il faudrait laisser s’ouvrir la chair, l’écouter parler. La volupté, comme il a déjà été dit, est langage charnel, c’est seulement a posteriori que l’esprit, le langage, viennent témoigner de l’événement.

   Si la volupté était un toucher, elle serait celui d’une argile souple, immensément ductile, malléable sous la main du potier qui en façonne amoureusement la belle matière, un peu comme s’il voulait rendre hommage à l’Amante symbolique qui se coule dans les formes plurielles d’un élément originel par nature.

   Si la volupté était un paysage, elle serait cette mer de dunes à l’infini que caresse le soleil du crépuscule, un moutonnement avec ses vagues doucement mobiles, lissées d’un air reposé se disposant à la belle fête nocturne.

   Si la volupté était un fruit, elle serait pêche, telles celles contenues dans le tableau de Cézanne : ‘Nature morte avec pêches et poires’. La seule vision de ce fruit est déjà pures délices, on sent le velouté de la peau pareil à une soie, on goûte la chair à l’inimitable goût, le suc est éblouissement.

   Si la volupté était une peinture, elle serait le ‘Nu couché’ de 1917 de Modigliani. Son extase corporelle, son abandon total, son heureuse confiance en l’existence, le modelé plein de l’anatomie, tout ceci en fait le lieu d’une volupté sans pareille. Ces riches pigments devenus forme, devenus femme sont la figure la plus exacte dont l’autre face serait le célèbre tableau de Matisse : ‘Luxe, calme et volupté’.

 

   La toile de Barbara Kroll dans l’espace de la volupté

Essence de la Volupté

   Barbara Kroll nous livre ici une somptueuse image de la volupté. Attribuons-lui le prénom de ‘Joy’ dont l’arrière-plan sensuel transparaît avec évidence, doublé d’une disposition à une immédiate félicité. Le contexte de l’image, dans son abstraction,  nous laisse tout le loisir d’interprêter à notre guise le lieu dont elle occupe l’avant-scène. Elle fait fond sur un ciel bleu intense, sur une plage de couleur ‘sable’ qui pourrait aussi bien suggérer une plage réelle. L’attitude de Joy est alanguie, seulement guidée par un doux abandon au ‘monde comme il va’. Le bras droit, relevé, enchâsse doucement le beau motif de la tête. Le casque de cheveux platine est pareil à une rumeur solaire. Le visage, inscrit dans un ovale régulier, est teinté d’harmonie, habité d’un doux repos. Les yeux sont clos comme consacrés à un rêve éveillé dont on suppute qu’il se vêt d’un onirisme heureux. Les lèvres purpurines signent un érotisme discret entièrement contenu dans une sensualité à fleur de peau. Ce dont témoigne la teinte de chair saturée : un plaisir de l’âme qui ressort à même la surface des choses. La vêture est éminemment suggestive, parsemée de connotations galantes. Les gros flocons qui en parsèment la soie sont comme des rappels d’une chair qui s’impatiente de connaître la lumière, de se donner au plein jour.

   Mais que représente donc Joy si ce n’est la profusion carnée de la volupté dont les harmoniques parsèment sa belle silhouette ? A simplement l’observer, une autre image se surimprime à cette étonnante présence, celle des ‘Belles Endormies’ dont nous parle le roman de Yasunari Kawabata. Il nous suffira de citer un extrait de la 4° de couverture du livre pour y déceler cette luxueuse volupté qui, bien plus qu’une touche licencieuse, constitue une esthétique, sans doute d’ailleurs, de style oriental :

   « Dans une mystérieuse demeure, ils (les vieillards) viennent passer une nuit aux côtés d’adolescentes endormies sous l’effet de puissants narcotiques. Pour Eguchi, ces nuits passées dans la chambre des voluptés (C’est moi qui souligne) lui permettront de se ressouvenir des femmes de sa jeunesse, et de se plonger dans de longues méditations. Pour atteindre, qui sait ? au seuil de la mort, à la douceur de l’enfance et au pardon de ses fautes. »

   Ici, bien évidemment, la volupté est à mettre en perspective avec l’innocence adolescente de Jeunes Filles ‘librement consentantes’, mais la morale est sauve qui les laisse endormies, seulement sous le regard de ces vieillards, ces existences sur le point de décliner, visitées d’une longue mélancolie, livrées à la saveur aigre-douce des réminiscences, il ne leur reste plus que la ressource d’une méditation sans fin qui les conduira au seuil de leur propre finitude. Car si la volupté est porte ouverte sur une manière d’infini, elle est tout autant le signe avant-coureur sublime de la finitude en sa plus exacte venue à nous.

   Joy est voluptueuse en soi. Elle porte en elle tous les signes de cette félicité intérieure : à la couleur orange elle emprunte sa belle empreinte solaire, au miel sa texture souple, au macaron sa consistance tout en douceur, à l’orchidée sa ‘multiple splendeur’, à l’argile sa plasticité, à la pêche son goût de fruit paradisiaque, au ‘Nu couché’ de Modigliani son indolente posture. Joy, nous l’aimons parce qu’elle nous dit la contingence transcendante de notre être, nous sommes des êtres de volupté qu’un retrait reconduit toujours au seuil du tragique. Cette ambivalence délimite les contours de notre essence. C’est parce que nous mourons un peu plus chaque jour que nous aimons à en perdre la raison. Toujours l’hiver succède à l’été. Toujours l’été revit sur les cendres de l’hiver.

 

 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 11:17
Du chemin vers la finitude

« Massacre noir »

 Eau-forte, pointe sèche et burin, 40X30 cm

Œuvre : François Dupuis

 

 

 

   Toujours notre contact avec ce qui fuit, dépérit et finit par s’annuler est une épreuve pour notre être de chair aussi bien que d’esprit. En réalité, placés comme le funambule qui progresse à chaque pas avec l’effroi que celui-ci soit le dernier, notre certitude d’être est constamment remodelée par notre condition mortelle. Jamais nous ne pouvons tracer l’esquisse de notre prochain acte, dire notre projet comme définitif, nous assurer que demain sera tel cet aujourd’hui que nous saisissons en en connaissant le prix. Par destination, nous sommes des êtres-jetés, ce qui tresse la couronne de notre déréliction. Notre front que nous aurions souhaité habité d’une éternelle guirlande de lauriers, voici qu’il devient cette cimaise infiniment sujette à l’assaut du premier vent, à la griffure de la gelée, et, parfois, à la morsure de tel ou tel autre aux intentions contraires.

   Nombre de représentations artistiques en sont la mise en œuvre. Car rien ne s’efface qui conflue avec l’intime de notre essence. Cependant les formes sous lesquelles se donne à voir la « mortalité », sont variées, paraissant même parfois fort éloignées, mais c’est le même fil rouge qui en traverse le derme et qui pourrait se résumer en « être ou ne pas être », considérant, en effet, que se trouve bien là LA QUESTION. Toute attitude s’inscrivant au revers de ceci ne saurait être que mauvaise foi, esquive ou bien dénégation de la situation fondamentale de l’homme. Donc ce n’est que la FINITUDE qui se dit en un lexique polymorphe auquel on pourrait attribuer les valeurs de : « pléthorique », « anémique », « fatidique ».    

   Voyons quelles en sont les principales déterminations.

  

   Le mode pléthorique ou de la négation.

 

Du chemin vers la finitude

Femme nue couchée

Auguste Renoir

Source : Wikipédia

 

   Sans doute Renoir est-il l’un des peintres les plus indiqués en vue de dire le « pléthorique ». Le Modèle est voluptueux, la chair capiteuse, la teinte chaude de pêche et de blond vénitien. Ici rien ne paraît troubler qui ferait signe en direction d’une tristesse, d’une menace. Tout se donne et s’épanouit dans une manière de grâce que rien ne semblerait pouvoir entamer. Notre sentiment est tout de plénitude, de confiance heureuse, de disposition au souple et au paradisiaque. Nul angle qui pourrait entailler, nulle noirceur évoquant les sombres heures de l’existence. Nulle autre présence qui pourrait offenser cette solitude plénière, assumée jusqu’en son rayonnement solaire. Rien de moins qu’un air d’éternité se présente à nous, ce long flux de l’œuvre étirant indéfiniment la pulpe généreuse de l’instant. Tel un fleurissement qui n’aurait de terme, le nu ici couché semble totalement voué à une manière de contemplation édénique hors d’atteinte.  C’est un monde clos, auto-suffisant, un genre de cosmos au sein duquel nul chaos ne pourrait faire figure. Comment donc la finitude s’y repère-t-elle ? Simplement dans l’acte de sa négation.

 

   Le mode anémique ou de l’acceptation.

 

   «Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C'est de l'anémie, de l'épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables. »  - Maupassant - Contes et nouvelles.

   « incurables », ici, nul besoin d’épiloguer longuement. A cet état ne peut succéder que la mort.

Du chemin vers la finitude

Bœuf écorché - Rembrandt

 

   A ces paroles « nues » de l’Auteur de « Boule de suif », ne peut correspondre, dans l’ordre de la peinture, qu’une toile abrupte, exempte de fioritures, une toile montrant la cruauté épileptique du vivant qui, ici, dévoile sa face de ténèbres. « Bœuf écorché » de Rembrandt, comment dire d’une façon plus incisive la présence de griffes lacérant notre réalité, d’entailles sous-jacentes à ce que nous croyons être - des conquérants -, alors qu’au dessous de notre ligne de flottaison les attaques sont déjà visibles, intensément à l’œuvre. Le naufrage est annoncé quoique non encore consommé.

   Cette toile est, à proprement parler « radiographique », elle fore la peau, se glisse dans le tissu de la chair, découpe les aponévroses, distend les fibres, fait éclater les ligaments. Déjà il n’y a plus de sang, ce fluide vital, ces artères qui sont la pulsation même de la vie. Et ce basculement du corps animal, son éventration, sa mutilation faisant apparaître le « sans-défense », donnant site à l’immolation et cette rupture des membres et cette corde enroulée sur un billot de bois pour nous dire, à nous humains, l’incontournable en son effroyable actualité. « Nous les hommes », car, Regardeurs, comment pourrions-nous échapper au parallèle, à l’homologie des situations, à la fascination de l’image qui nous positionne en lieu et place de l’animal. « L’homme est un animal doué de raison », disait Aristote. Mais où est la « raison » dans cette représentation de « l’écorché vif », il ne demeure plus que l’animal en sa cruelle posture, en sa dernière monstration. Un amas d’ustensiles carnés réduits à un éternel silence. Ceci est déjà une annonce du « massacre noir » dont François Dupuis a tracé la vigoureuse architecture dans son eau-forte.

   Cette touche mortelle, comment ne pourrions-nous pas la ressentir au centuple dans l’œuvre homonyme de Soutine dont la représentation violemment colorée - un rouge éteint pour la viande mutilée, un bleu marine et de France en opposition pour le fond -, nous livre au plus profond de l’insoutenable. « Comment vivre après Auschwitz ?» en serait le pendant, conscience historique confrontée à ses plus vifs abîmes. Car, ici, il n’y a plus de pas de côté, d’écart qui sauverait. Le saut a été accompli qui, de la négation à la Renoir, plonge dans les abysses soutiniennes. L’insupportable en acte, autrement dit l’acceptation sans reste d’une immémoriale condition dont le tragique nous transit dans notre stature même d’homme.

   Nous sommes cloués au pilori, écartelés, tel le bœuf ; nous sommes remis à l’écorché des salles de dissection - cette insoutenable vision de la corruption en son effectivité -, à cet autre tableau de Rembrandt, « La leçon d’anatomie du Docteur Tulp » qui en est la sévère illustration, la précision chirurgicale, le découpage au scalpel.  Il s’agit bien plus d’une sidération que d’une simple curiosité des Assistants du Docteur Tulp. Devant eux, à portée de main, se tient la Mort en ses basses œuvres, la Mort réalisant le lent travail de dégradation de la chair. La peau livide devient aussitôt aperçue, le cercueil du corps, là où se déroule une invisible, lente métamorphose.

   Et l’on pense à la cuirasse tachée de vermine - son propre corps -,  dont Gregor Samsa fait un matin la découverte dans le roman de Kafka. Ce sont les mêmes ingrédients qui courent tout au long des visions de Rembrandt, Soutine et chez l’auteur du « Procès », une modification est à l’œuvre qui travaille en profondeur, une alchimie inversée qui, partant de l’œuvre au rouge, transiterait par le jaune, puis le blanc pour finir dans le noir, ce signe de Saturne qui s’inscrit comme le tout dernier avant la disparition.

  

   Le mode fatidique ou l’accomplissement.

 

   Ici, il faut faire appel à l’étymologie du mot « destin ». Nullement le prendre  dans son acception grecque, laquelle constituant la part revenant aux hommes pouvait être bonne ou mauvaise. En choisir seulement la valeur de « fatum » des Latins, ce poids sans commune mesure posée sur l’épaule de l’Existant, une manière de fourches caudines sous le sceau desquelles tout cheminement dans la vie était la lourde métaphore. Or, comment mieux parvenir à la radicalité d’un destin, à sa touche extrême qu’en convoquant l’image la plus dépouillée qui soit, à savoir celle d’ossements qui sont la forme accomplie de toute corruption, autrement dit dépassée, portée à son point le plus haut. Là le « grand œuvre » est à son terme. Il n’y a plus de matière vile infixée. Tout est arrivé à son exténuation. Tout est dans l’immobilité éternelle. Face à ceci, il nous serait bien difficile de faire l’économie de « Crâne de Chèvre Sur la Table » de Picasso, peinture avec laquelle jouera, en écho, l’eau-forte de François Dupuis.

Du chemin vers la finitude

 

Pablo Picasso

Crâne de Chèvre Sur la Table

Source : Eloge de l’art

 

 

   Faire l’inventaire des traces de la finitude dans l’oeuvre de Picasso reviendrait à poser de constants jalons tout au long de ses polymorphiques créations. « Autoportrait » de Montrouge en 1917 où l’œil teinté de noir semble habité de tragique, jusqu’à l’ultime tableau du 25 Mai 1972 où se devine le regard du peintre mourant (retouché la veille de sa mort), en passant par « Le Baiser » de 1925 (de la Mort ?) et l’incontournable et violent « Guernica » où se consument les derniers feux d’une humanité parvenue au comble de son propre désastre. A l’évidence, l’on ne crée pas sans avoir, en arrière-fond de sa pensée, cet abîme toujours ouvert dont nous savons, qu’un jour, nous le rencontrerons. Que ceci se traduise par le biais d’une nature morte, d’un portrait, d’une reconstitution historique ainsi qu’à l’âge classique, peu importe, l’essentiel est sa permanence, sa focalisation quelque part, peut-être là où on ne l’attend pas, dans la pupille d’un œil, l’éclisse d’un sourire, le creusement d’une fossette.

 

Du chemin vers la finitude

   Donc « massacre noir », comme Picasso en son temps disait : « Massacre en Corée ». Il y a décalage dans la forme, non dans l’intention. Il s’agit de montrer l’insoutenable. Cependant un crâne d’animal mort, tout comme le squelette prélevé dans les sédiments anciens par l’archéologue, sont infiniment moins dévastateurs, plus recevables, pour la simple raison que la corruption ayant terminé son travail de sape, ne demeure que l’architectonique première, ce fondement ossuaire où s’arrime notre meute de chair. Ce qui est douloureux pour la condition humaine (une même chose joue pour les civilisations) est d’assister à la lente dégradation qui fait du visible ordinaire le lieu même de la désolation, du cataclysme. Nul ne peut endurer longtemps le spectacle d’une vie en son dépérissement. L’agonie est toujours une épreuve pour qui la vit, pour qui la voit. Une identique douleur s’empare des cœurs et des corps. Le rocher dont on croyait l’assise ferme, voici qu’il se met à trembler, qu’il nous engloutira bientôt, tel Sisyphe gagné par l’absurde de la pierre qui le reconduit au néant.

   Le beau travail de François Dupuis a su tirer parti et force du médium auquel il a fait appel. Combien alors le terme « d’eau-forte » est situé en référence. Une eau forte de son étrange pouvoir de corrosion. L’acide attaque le métal, le ronge, l’oblitère en maints endroits. Tout ceci renforcé par le geste qui manie le burin, qui guide la pointe sèche. La surface est entaillée, érodée, remaniée comme si une volonté aveugle (un Destin) s’acharnait à en réduire la prétention à exister. Tout un lexique de l’attaque, du délitement, de la destruction en dernière instance. Et ce qu’il fait bien considérer, ceci : la chair du métal est chair de l’homme. La chair de l’homme, chair du monde. De cette tragique équivalence nul ne peut s’abstraire qu’au risque d’y perdre son humanité puisque l’homme est le seul vivant se sachant affecté de mort. Dès notre naissance nous en sommes les naïfs et inconscients impétrants.

   Magnifique allégorie des funestes desseins qui habitent le ciel des humains. Souvent des nuages y déroulent leurs cohortes de gris et de noir. Ici, ce rôle est tenu, de façon extrêmement parlante, par les différentes valeurs de l’encre. Elles jouent la partition du clair et du sombre qui n’est jamais que celle de la joie et de la tristesse en un même endroit emmêlés. Manifeste jeu dialectique par lequel se font jour les oppositions, aussi bien les confluences, les retraits. Dans cette invasion sombre, fuligineuse, l’œil perdrait presque ses repères. Et c’est tant mieux. Qu’est-donc le chemin vers la Mort sinon l’aveuglante avenue du vide raturant soudainement la conscience ?

   « Massacre noir » le bien nommé. Jamais on n’en ressort vivant, fût-on adepte de l’humour « noir » ! Alors nous nous arrangeons de la vie qui nous est échue comme le seul don auquel nous pouvions prétendre. Nous savons le chemin. Nous savons le terme. Nous faisons semblant de l’oublier. Nous marchons les yeux levés au ciel sans égard pour les fondrières qui creusent le sol de leurs dents vindicatives. Nous boîtons parfois, sans vouloir en deviner la provenance. Nous marchons cependant. L’angle de notre bonheur est à ce prix. La mort serait-elle absente et alors, il n’y aurait plus de temps, de religion, d’art et sans doute plus d’histoire. Que servirait-il à l’homme de réaliser des conquêtes en quelque domaine que ce soit puisque, se sachant immortel, il serait à l’égal des autres hommes, un infini qui viserait l’absolu. Voyez-vous le chemin serait long à suivre. Demeurons en nous, déjà nous avons fort à faire !

 

 

 

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28 novembre 2020 6 28 /11 /novembre /2020 11:17

 

En l'absence des choses.

 

ZOI7

                                                    

Photographie : à propos de Zoï.

 

   Cette belle jeune femme que nous connaissons si peu, donnons lui un nom, Houriya, par exemple, pour la doter d'un semblant de réalité. Pour l'amener dans la pénombre et lui laisser la liberté d'être ou de ne pas être. A sa guise. 

Houriya qui veut dire Sirène, donc mythologie, rêve, voyage vers un ailleurs.

Chimère peut-être et rien d'autre.

  Houriya aux trois syllabes qui font, dans le vide, leurs petits ricochets, leurs minces vibrations et déjà tout est dit de ce qui pourrait advenir si le voile de l'illusion se déchirait et, qu'en un éclair, le jour illumine les rémiges de la femme-oiseau, les écailles brillantes comme le mercure de la femme-poisson.

  Puis surviendrait la dissimulation, l'abolition de toute vision et alors nos yeux seraient dévastés et nos pleurs deviendraient des perles dures faisant sur la terre leur tintement d'irrémédiable solitude. Car alors nous saurions et n'aurions plus l'espace du doute où faire croître notre dérive onirique, où élever l'aridité de nos bras nus. Car, toujours, nous sommes dépossédés avant même d'avoir pu saisir, avant même toute parole. C'est pour cela que nous croyons aux prodiges de toutes sortes et que nos mains dressent  dans l'air sec leurs ramures d'effroi, dessinent les hiéroglyphes de l'insu.

  Mais nous sommes seuls, mais nous sommes en chemin pour une finitude que nous n'arrivons pas à circonscrire et pourtant elle rôde, si près, nous sentons son haleine froide, nous sommes tout contre ses attouchements en forme de faucille courbe et définitive.

  Mais nous sommes hommes.

  Mais nous oublions.

  Mais nous dormons debout.

Houriya aux trois belles syllabes tintant sur le dôme glacé du ciel. C'est cela qui nous reste à proférer à la face du monde, le long des eaux ridées des étangs, sur les élévations de basalte, alentour des plaines de lave, au-dessus des vertes étendues de la canopée. 

Houriya comme nous dirions "écume""nuage""lumière". Alors le nom ricocherait sur les murs d'argile, ferait son bruit de libellule, sa translation pareille aux caravanes de vapeur au-dessus de l'épaule des dunes.

Les lézards à la gorge bleue rentreraient dans leurs trous au pied des buissons.

Les paille-en-queue glisseraient sous l'azur avant de regagner leur refuge.

Les brindilles noires des fourmis se presseraient à l'entrée  de leur monticule de terre.

Les Vivants, pliés sur leur ombilic, s'oublieraient dans des songes sans fin.

  Plus rien de vraisemblable, de mouvant, d'agité ne ferait ses minuscules hésitations, ses minces entrechats sur quelque coin de la terre. Immense serait la solitude qui traverserait de sa lame aiguisée l'espace où l'existence déploie ses ondulations, ses remous. Une vacuité sans fin, comme ivre d'elle-même.

  Les choses denses et farouches, les accidents du sol, les voix discordantes, les faux-accords, les meutes de sons clinquants auraient rejoint leur tanière originelle, repliant sous leur corps hasardeux leurs dards urticants. Il n'y aurait plus que cela, ce long Poème du monde jouant sa partition éblouie dans l'exacte  quadrature des murs, seulement une silhouette à l'encontre du jour, un linge blanc plié en forme d'abandon, des pétales de porcelaine, une cascade de cheveux, une promesse d'aube. Nous serions là, comme au bord de l'abîme, les membres pris dans la glu, redoutant que le moindre de nos gestes ôte à notre vue ce qui l'ornait de si belle manière, dont nous supputions la proche disparition.

  Pourtant, rêveurs éveillés, en vacance d'une fatidique lucidité, nous savions du fond de notre condition mortelle qu'Houriya n'existait pas, que nous l'avions simplement créée à l'aune de notre errance, de notre incurie. Sans doute ne reviendrait-elle pas. Les rêves jamais ne se reproduisent. Comme l'eau, ils ne s'écoulent qu'à disparaître, à ne pas se renouveler comme le dit si bien la sentence d'Héraclite :

"On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas."

  Cependant nous continuons d'espérer le toujours possible ressourcement, le surgissement d'une Ophélie salvatrice. Toujours il nous sera loisible de nommer et de nommer à nouveau afin d'amener  Houriya dans la présence, celle-ci fût-elle éphémère. Nous voulons croire, une ultime fois, que nous donnons lieu au monde par notre parole, que ce qui a été énoncé demeure. Au moins pouvons-nous entretenir cette si belle illusion ! Elle est l'ombre qui nous précède au levant, qui nous suit au couchant. Elle est la nuit dont nous nous enveloppons, dont nous faisons notre refuge alors que la lumière du rêve baigne toutes choses et que nous nous absentons du monde.

 

 

  

 

 

 

 

 

                                                                                

 

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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 17:05
Quand l’ombre dit la vérité.

Clown.

Oeuvre : Barbara Kroll.

 

« L'art du clown va bien au-delà de ce qu'on pense.

Il n'est ni tragique, ni comique ;

Il est le miroir comique de la tragédie

et le miroir tragique de la comédie. »

André Suarès.

 

   Ici, il faut considérer l’œuvre telle qu’en elle-même, comme si, au lieu d’être une esquisse, elle était la forme accomplie du tableau, son dernier mot. Bien évidemment s’autoriser à énoncer une telle clôture porte en soi d’inévitables conséquences, à commencer par livrer une rhétorique dont l’artiste n’était nullement venue à bout. Mais peu importe, toute forme, arrivée à son terme ou bien en voie de parution porte, en elle-même, les germes de sa propre finitude. Car terminer un projet et le laisser être dans son immobilité définitive revient, en quelque sorte, à prononcer son arrêt de mort. Comme si le dernier trait de pinceau affirmait la fin d’un langage et une mutité que seuls connaissent les sépulcres. Mais voyons ce que cette esquisse a à nous dire qui, au premier abord, passerait inaperçu.

« Clown » nous dit le bref commentaire afin que notre interprétation ne soit nullement dévoyée par une trop rapide conclusion. « Clown » donc, puisque ces rapides coups de brosse ne sont que le prologue d’une réalisation future. La précaution oratoire n’était en rien un luxe et nous nous serions rapidement fourvoyés sans ces indispensables prémices. Comment, en effet, reconnaître dans cette esquisse humaine aussi sombre qu’inclinée vers une prochaine perte la figure rayonnante du clown, son « habit de lumière », ses paillettes, son nez rouge, ses pléthoriques chaussures, son nœud papillon si caractéristique, la broussaille poil de carotte de ses cheveux ? Nous disions ici, « habit de lumière », tant une troublante homologie semble se dessiner à même des destins qui, paraissant éloignés, n’en jouent pas moins dans un registre identique, celui d’une mise en scène de l’ombre et de la lumière, de l’offrande et du tragique, de la vie et de la mort. Offrande, en effet, que cette esthétique du toréador qui nous livre dans une manière de générosité et d’abstraction de soi ce combat contre le Minotaure dont le moins que l’on puisse dire c’est que l’issue n’en est jamais certaine. Offrande que le geste bariolé du clown, sa jovialité majuscule, la candeur avec laquelle il nous fait le don de son portrait aussi haut en couleurs que sujet à comédie. Seulement, sous l’esthétique du toréador, sous le fard du clown, la même préoccupation qui taraude l’âme de son fer rouge, cette pénétrante dramaturgie qui dit, sous les revers de la cape, sous les pirouettes de cirque la même douleur d’exister, le même destin dont Damoclès est toujours atteint car l’épée finit inévitablement par accomplir ses basses œuvres. Toujours la finitude est au bout. Toujours la « fin de partie ».

Mais qu’en est-il, en coulisses, avant que l’homme-clown - car, sous la vêture, jamais il ne faut oublier l’homme -, n’ait revêtu son gilet à damiers, son pantalon pourpre, sa redingote à larges revers ? Nous le voyons livré à lui-même dans la geôle d’une étrange solitude. Plus loin, au-delà du rideau scintillant de lumière, sont les enfants qui attendent, yeux écarquillés, mains en battoir prêtes à applaudir, excitation vrillée au centre de l’ombilic. Face éclairée de l’astre existentiel, rubis et paillettes, cris à peine contenus, métabolisme fou qui ne demande qu’à jaillir dans un concert de joie, dans le jaillissement sans fin d’une plénitude explosive. Combien le contraste est saisissant avec cette retenue de l’homme non encore grimé, de l’homme aux mille rides, aux yeux agrandis par des poches de fatigue, au corps lourd d’avoir trop vécu, d’avoir trop joué, d’avoir toujours fait semblant. Le terrible, pour lui, de surgir sur la scène avec l’apparence de celui qui vit au-dessus des soucis et des aléas, papillonnant d’une fleur à une autre, batifolant parmi le pollen de l’exister, le nectar du paraître. Oui, le drame intime du clown est de donner le change, de rire des autres et surtout de lui-même, de donner la joie alors que, peut-être, la suite des jours n’est pour lui qu’une longue litanie de déconvenues, un chapelet de déboires. La tristesse infinie du toréador est celle-ci qui le rive à sa peur, à cet effroi d’affronter la charge noire comme la mort, naseaux écumants : peur contre peur. Il y aura un vainqueur. Il y aura un vaincu. Rien d’autre au-delà de cette simple alternative avec la seule certitude de ne rien savoir de son épilogue.

Certes l’on pourra objecter que le clown n’est pas en danger de mort, que son public l’acclame et le soutient, qu’au pire il risque une chute non prévue ou bien des applaudissements à contretemps. Le clown ne meurt pas sous la charge taurine, il meurt des toxines lentement inoculées, spectacle après spectacle, cet immense ennui qui voûte ses épaules, soude son âme aux contingences mondaines. Rien de pire que de feindre. Rien de plus insupportable que de monter sur le praticable et d’y jouer une sempiternelle commedia dell’arte, de sourire aux étoiles, de se relever d’un faux-pas avec l’air de celui qui est constamment habité par la joie, rien de plus blessant que de vivre son propre cilice avec des soupirs de ravissement. « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, et priez que toujours le Ciel vous illumine… » fait dire l’excellent Molière à l’hypocrite Tartuffe, car Tartuffe n’est point dévot, il feint seulement de l’être. Bien au contraire le clown se doit d’être dévot à son art s’il veut le rendre vraisemblable. Cette exigence signe en même temps sa perte. Croyant à ce qu’il fait, il ne fait que s’immoler à ses propres simulacres. Jamais un clown ne peut être gai. La marche est trop haute entre ce piédestal comique sur lequel il s’installe et l’abîme que, chaque jour, il tutoie. C’est de cette vérité-là dont nous entretient Barbara Kroll dans une épure si simple qu’elle pose son sujet à la manière d’une incontournable assertion. Avec elle déjà nous sommes en empathie avec la personne du clown, cette personne dont nous avons besoin afin que, en notre lieu et place, il métamorphose la tragédie en comédie. Merci Monsieur le Clown de faire le pitre avec cette belle générosité.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 11:33
Attente du Rien.

Edward Hopper.

   Western Motel, 1957.

     Source : Artworks.

 

 Au monde l’on demande…

 

   On est là, dans l’égarement de soi. On est là et l’on cherche l’exactitude du monde. Au monde l’on demande de nous signifier, de nous justifier, de nous placer à un point déterminé de la quadrature des choses.

De la colline à l’horizon, dans le moutonnement du jour, on attend qu’elle nous dise l’herbe que nous pourrions fouler, nous montre le nuage à l’horizon, peut-être, au-delà, des vagues marines, des perditions d’air bleu dans la faille infiniment ouverte des songes.
De la bande de bitume jaune nous espérons qu’elle nous conduira vers cet inconnu que nous sollicitons comme une part de nous-mêmes, mais qui, toujours, nous échappe.

Du mufle vert de l’automobile qui pointe le feu de ses chromes, que souhaitons-nous, si ce n’est l’aventure au bout de la route, une étreinte, un dialogue qui s’instaure et nous exonère des rets étroits de la solitude ?

Du fauteuil de moleskine rouge nous désirons l’accueil immédiat, la possibilité de nous ressourcer, de nous déposer dans les sables blonds d’une douce méditation.

Du lit de bois sombre nous percevons le possible asile, le recueil du corps dans l’aire lénifiante du repos, le tremplin des rêves, l’oubli de soi dans la marée nocturne des draps, peut-être l’étreinte de l’amant et des réveils pareils à la promesse de l’aube dans la beauté de l’heure.

Des murs badigeonnés de vert nous sommes les hôtes heureux comme si cette couleur pouvait, à la force de son seul rayonnement, nous envahir de joie, nous déposer dans l’île d’une félicité immédiate.

De la grande baie largement disposée à nous livrer la lumière nous souhaitons qu’elle illumine notre âme et nous flotterions dans notre propre espace avec les signes majestueux de la liberté.

 

   Assoiffés d’exister.

 

   Certes nous souhaitons tout cela et plus encore car nous sommes assoiffés d’exister, de témoigner, de prendre part au grand festin mondain, de nous livrer sans retenue à la pléthorique curée dont nous attendons qu’elle nous fasse connaître les autres en même temps qu’elle nous révèlerait un instant d’éternité. Certes, mais la malle est bouclée qui non seulement n’augure pas d’un prochain départ, mais nous consigne à demeure dans la geôle de notre être. Car, avant d’être l’insigne d’un bagage, l’icône d’un voyage, cette peau de cuir fauve n’enserre entre ses flancs que le vide qui l’emplit et nous la livre dans le plus pur dénuement alors que nous étions fascinés par sa promesse de dépaysement, sa capacité d’exil. L’étiquette qui aurait dû porter notre nom, la voici vide de chiffre, identique à ces palimpsestes qui ne disent plus rien à force d’être usés par le temps. Même plus la trace d’un langage, même plus le grésil d’un souvenir. Même plus l’empreinte d’une identité qui aurait suffi à attester son utilité. Rien que du vide sur du vide, du silence se découpant sur du silence.

 

   Cette effigie de carton.

 

   Voici ce qui est à percevoir :

Nous sommes cette effigie de carton bouilli dont se parent les carnavals pour conjurer les mauvais sorts, barrer le chemin aux malins génies.

Nous sommes une terre blanche, un biscuit nu avant que ne le recouvre l’émail qui le flatte et le porte à sa juste parution.

Nous sommes un mime blafard sur une scène que nul ne voit puisque le monde est désert.

Nous sommes une chorégraphie que n’habite ni un corps, ni un esprit en mouvement, pas plus qu’un principe de vie qui en guiderait les hésitantes figures.

Nous sommes ce mannequin vide, cette nasse d’osier qui se désespère d’être au milieu des paysages de pierre architecturée d’un Giorgio de Chirico.

Nous sommes une absence que visite une autre absence et ainsi à l’infini, d’abyme en abyme, de Charybde en Scylla.

Le froid est grand qui fait sa vrille mortifère.

La vue est étroite qui s’étrécit aux dimensions de la chambre.

La scène est clouée qui consigne dans la cellule et ne dit nul vraisemblable ailleurs.

 

   Meurtrissure purpurine.

 

     Notre visage est privé de parole.

   Nos lèvres sont jointes par une meurtrissure purpurine comme si tout langage était de valeur seulement sacrificielle. Soit parler pour ne rien dire. Soit parler pour se livrer au courroux des dieux. Peut-être sont-ils les seuls autorisés à proférer, eux dont le regard plane sur les hauteurs de l’Olympe et scrute la vérité en sa lueur première ?

Nos bras sont de muettes suppliques qui n’étreignent que des brumes.

Qu’aurait donc à nous dire cette boiserie du lit si ce n’est la mutité des choses, leur entêtement à ne nous livrer que l’opacité de tout ce que nous côtoyons, qui nous égare à force d’énigme ?

Nos jambes sont des pieux qui ne connaissent ni la nature du sol qui les porte, ni les mystères de la terre aux aphasiques profondeurs.

Notre vêture est de bure, telle la robe du moine qui ne cache rien puisque nous n’avons rien à dissimuler. Que pourrait-on dérober au regard depuis son anatomie vide, transparente, pas même la consistance d’un flocon, la légèreté d’une brume.

Diaphane, totalement diaphane.

De quoi donc un Rien est-il fait, dépouillé jusqu’en ses dernières nervures ? Ne demeurent plus que d’étiques ombres, un théâtre aux travées nocturnes, une estrade de planches livides, des poulies qui battent l’air de leur ronde inconsistance, des cintres d’où ne descendent que des haillons aux syncopes illisibles.

 

   Lecture de l’œuvre.

 

   Certes lecture désespérée où seule la vacuité humaine ose encore dire son nom. Miguel de Unamuno se fut exprimé en termes de « sentiment tragique de l’exister ». Kierkegaard par la troublante formule de « La Maladie à la mort », cette insoutenable tension entre le fini et l’infini.

Car ici tout est fini qui demeure en soi.

Tout est infini qui jamais ne se perçoit ni ne s’actualise.

Hormis l’Esseulée rien ne paraît du monde. Ni l’homme dont on pense qu’elle est en attente, ni d’autres Existants qui pourraient peupler l’image et le ciel est uniment vide qui fait son abstraction bleu-céleste.

Tout est figé dans une cruelle attente.

L’automobile n’est pas encore totalement donnée en tant que réalité, encore moins son éventuel passager.

Nul interlocuteur sur le fauteuil qui fait face.

Nul objet éparpillé sur le lit dont on supputerait une action en train de s’accomplir.

Nulle silhouette, fût-elle celle d’un oiseau en vol ne se découpe sur le rectangle de clarté.

Quant à Esseulée elle ne semble être qu’une manière d’outre aux flancs désertés par quelque vie que ce soit. Sa raideur témoignerait à la limite d’une posture cadavérique que sa blancheur vient renforcer de son pouvoir de dénuement. Tout semble avoir perdu sens et orientation. On pourrait inévitablement penser à un modèle éternel qui aurait trouvé sa posture idéale et définitive tel un insecte luxueux pris dans un bloc de résine.

Edward Hopper cultive avec un sens rare du lexique exact, épuré, presque à la limite de l’esquisse l’art du suspens, de la vacuité, du temps illisible en sa perpétuelle confusion.

En réalité, ici, le temps n’existe pas, l’espace se réduit à quelques formes simples par lesquelles se dit la vérité de la désespérance, la verticalité du doute d’être lorsque plus rien ne fait signe à l’horizon des choses.

   Seule une question qui demeure sans réponse.

 

 

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 09:37
La venue à soi de l’objet

***

 

                                                                                              Samedi 21 Novembre

 

 

                   Chère Sol,

 

 

   Tu sais, le monde des objets est infini. L’univers en est parsemé, si bien que nous finissons par ne plus les voir. Ils sont à côté de nous et nous en ignorons la présence. Mais ceci n’est vrai que de ceux qui nous sont extérieurs, qui fourmillent à la surface de la Terre dans une sorte d’étrange anonymat. Bin évidement il n’en est nullement de même pour ceux qui nous sont intimes, avec lesquels nous avons établi une relation privilégiée. Car il en est des objets comme des êtres, certains ne nous parlent pas, nous laissent indifférents, alors que d’autres se logent au creux même de notre affinité en un lieu de pure félicité. Oui, un objet peut être porteur de joie à la même hauteur qu’une personne chère rayonne au centre de notre corps avec son coefficient d’ineffaçable présence. Mais je ne demeurerai plus longtemps dans ces considérations vagues et générales qui, sans doute, ne pourraient que te lasser en raison même de leur caractère abstrait.

   Que je te dise plutôt le lieu et le temps qui m’occupent en cette brumeuse matinée de Novembre. Comme tu peux facilement l’imaginer, je suis dans ma tour, tout en haut de mon Causse natal, occupé à ranger quelque papier, à feuilleter un livre que je viens de recevoir. Il s’agit d’un livre ancien, ‘Amphitryon’ de Plaute, en édition originale, bel ouvrage sur papier pur fil Lafuma, Editions ‘Les belles lettres’, pages non coupées, donc jamais lu. Lecture inaugurale donc. Sans doute vas-tu te poser la question de savoir la raison qui m’a poussé à choisir cet Auteur latin dont, aujourd’hui, personne ne connaît plus ni le nom ni les écrits. Eh bien je te dirai que mon intérêt porte tout autant sur le contenant que sur le contenu. J’aime sa couverture rouge fané, son illustration, la Louve capitoline associée à la légende de Rémus et Romulus, enfin la belle densité de ses pages couleur d’ivoire dont les cahiers n’ont encore été ouverts. C’est toujours un grand bonheur pour moi que d’associer le plaisir de la découverte d’un texte au fait de couper les pages. C’est un peu comme d’être un enfant qui déplie lentement sa friandise, la lenteur accroissant la force de son désir, comme d’être un amant tout au bord du ‘cabinet de curiosités’ dont son amante constitue le voluptueux symbole. Pourrais-je connaître bruit plus délicieux que celui du coupe-papier tranchant le mince liseré entre deux pages ? On dirait le crissement d’un insecte grignotant l’épiderme usé d’une feuille d’automne. Mais voici que je deviens lyrique. Il me faut revenir à plus de réalité.

   Mon petit bonheur du jour, tu l’attribueras avec justesse à la réception de mon livre, à sa lecture sur le point de se réaliser. Sans doute auras-tu raison, en effet ce sera un grand plaisir pour moi que de me plonger dans cette originale tragi-comédie de Plaute, de découvrir cet étrange trio que constituent Jupiter-Alcmène-Amphitryon, union traditionnelle de l'amant-la maitresse-le mari trompé, prototype de toute farce et amorce de ce que sera, bien plus tard, le ressort essentiel du ‘théâtre de boulevard’. Si ce n’est, bien entendu, que le niveau de langage de l’auteur romain, loin d’être trivial est bien plus élevé que celui de ses pâles imitations contemporaines. Mais je referme la parenthèse.

   Tu te doutes que je prends les précautions d’usage pour ‘déflorer’ l’ouvrage, laisser à ses pages la netteté qui leur convient. Mais que je te dise ce qui me réjouit au plus haut point. Hier, faisant un peu d’ordre parmi les livres de ma bibliothèque, j’ai retrouvé, par le plus grand des hasards, un coupe-papier qui date de mes années adolescentes. Non seulement cet objet est beau, mais il est affectivement investi dans sa plus grande profondeur. Je le décris en peu de mots. Sa lame est d’ivoire, belle couleur des vieilles choses que les ans ont patinées, son manche d’argent guilloché, entrelacs subtil le lignes et de motifs floraux, dont l’un est sans doute la reproduction d’une feuille d’acanthe. Tu vois, c’est drôle cette mise en relation que je peux faire entre ce motif classique de l’architecture romaine et Plaute l’auteur célèbre de la littérature latine. Je disais mon attachement dont tu comprendras aisément les fondements. Ce bel objet avait été ramené par ma Grand-Mère maternelle du Maroc où elle avait séjourné de longues années. Quant à sa provenance, à sa valeur réelle, rien ne saurait me mettre sur une piste quelconque. De toute façon, ce qui m’importe, c’est l’aura qu’il dégage en soi, c’est l’acte de réminiscence qu’il entraîne à sa suite.

   Et maintenant nous allons accomplir un grand saut dans le temps ancien. Nous sommes autour des années 1960. Je viens tout juste d’avoir 16 ans, l’âge de tous les emballements, l’âge de la pure passion rivée au corps, attachée à l’esprit. Je ne vis que de littérature et des rêves qu’elle me permet de faire qui m’emmènent loin du réel, en des contrées d’inestimables faveurs. Je suis dans ma chambre au premier étage. Celle que je nomme ‘Chambre du Levant’ en raison de son orientation à l’est. Vacances d’été. Il fait chaud, la lumière est verticale en ce début d’après-midi. Les volets sont à l’espagnolette. Ils dessinent un cône de clarté. La lumière vient se déposer doucement sur le livre que je lis avec un réel plaisir. J’en coupe les pages une à une avec une attention quasi-religieuse comme si je pouvais dévoiler, à tout moment, la toison d’or.

   C’est ceci la littérature lorsqu’elle vous visite avec force, elle vous tient en vous, hors de vous, sur ce mince liseré de l’être des choses qui ne saurait être nommé qu’à l’aune de la poésie la plus haute. Je pense, par exemple, à ces étonnantes ‘Poésies verticales’ de Roberto Juarroz, « On frappe à la porte. Mais les coups résonnent au revers, comme si quelqu'un frappait de l'intérieur. » On est soi hors de soi en un seul et même geste du corps, de la pensée, et l’on est partout, n’étant nulle part. C’est bien cet envol que permet le texte lorsqu’il se lève dans le ciel de l’imaginaire et retombe, longtemps après, pareil à ces flocons invisibles dont nous sentons la présence à défaut de pouvoir les toucher, les nommer, seulement en éprouver la douceur de soie. Alors on est loin de soi dans la proximité de soi et cette réalité-oxymore tresse la plus belle des sensations, celle de l’apesanteur du monde dont on participe au titre d’un simple et étonnant fragment. On n’a nul lieu et tous les lieux à la fois. On a son propre temps imprescriptible et tous les temps à la fois.

      Ce livre, dont je déguste les pages l’une après l’autre comme si mon existence entière en dépendait, c’est ‘La force de l’âge’ de Simone de Beauvoir. Je pense, maintenant que je viens de relire quelques extraits des 600 pages d’écriture serrée que trois motifs expliquaient mon vif intérêt : d’abord la relation de l’auteur avec Sartre dont l’image charismatique me troublait, ensuite les réflexions sur l’acte d’écrire, enfin la découverte d’un style clair, limpide qui me donnait envie d’en savoir davantage sur cette mystérieuse ‘force de l’âge’ qui visitait des adultes élus à accomplir une tâche qui les dépassait, gagnant en ceci un réel statut d’universalité. Sans doute apparaissait en filigrane ‘L’existentialisme est un humanisme’ dont l’écriture de ‘La force de l’âge’ était une vivante illustration. Je me passionnais davantage pour le contenu littéraire que pour le contexte historique dans lequel il se déroulait. Pour moi, c’était d’écrivains dont il s’agissait tout d’abord, de langage porté au plus haut de son pouvoir. Mais je vais illustrer mes propos, te sachant aimante de littérature, en te proposant un court extrait de ‘La Force de l’âge’, peut-être y trouveras-tu la raison de ma passion ?

   « Nos vocations ne se recouvraient pas exactement. J’ai indiqué cette différence sur le carnet où je consignais encore de loin en loin mes perplexités ; un jour je notai : ‘J’ai envie d’écrire ; j’ai envie de phrases sur le papier, de choses de ma vie mises en phrases.’ Mais un autre jour je précisais : ‘Je ne saurai jamais aimer l’art que comme sauvegarde de ma vie. Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre. » 

   Ces réflexions sur l’écriture, la vocation d’écrivain, me plaisaient. Elles installaient une distance objective entre Sartre et Simone de Beauvoir. Ecrire, pour Sartre, consistait à se consacrer entièrement à son art, à n’en pas dévier, à poser l’écriture en tant qu’écriture, c'est-à-dire à en faire une finalité, une manière d’absolu. Simone de Beauvoir, elle, se servait des mots comme témoins de sa propre vie, c’est à partir de son existence même que le langage se posait comme cette nécessité de dire et, avant tout, de SE dire. Ce que Sartre arrachait à l’universel (ses grands thèmes philosophiques), De Beauvoir l’extrayait de sa propre singularité, des événements de son vécu. Je crois bien qu’alors l’écriture m’apparaissait comme la synthèse de ces deux attitudes : relier la singularité à l’universel, l’expérience à la pensée. En une certaine manière écrire sa vie en tâchant d’en faire une œuvre d’art. Je crois que cette idée est toujours la mienne au moment où j’écris ces quelques mots.

   Tu vois, Solveig, combien un simple objet qui était oublié peut surgir à nouveau, porteur de nouvelles et infinies significations. Lisant cet ouvrage à l’orée de ma vie d’homme, pouvais-je soupçonner un seul instant qu’un jour, bien plus tard, il me visiterait à nouveau, doué de tant de bonheur immédiat ? C’est magique un objet lorsque, s’absentant de sa matière dense, opaque, on peut y deviner, en filigrane, quantité de perspectives qui le font objet plus qu’objet. Soudain il se pare de multiples facettes, à la manière d’un kaléidoscope dont chaque fragment peut coïncider avec des strates de sa propre existence. Il me suffirait d’un peu de patience pour retracer par la mémoire les milliers de feuilles tranchées par ce coupe-papier. Ainsi, au travers de mes lectures successives, dont je pourrais retrouver les titres, se lèverait l’arche brillante des souvenirs, telle page relatant la rude vie d’écolier de Michelet dans ‘Ma Jeunesse’ ; telle autre, intimiste de Lamartine dans ‘Confidences’ ou bien le témoignage de la vie sociale en son temps, décrite par Zola dans ‘Germinal’.

   Tout objet correctement investi porte en soi sa mémoire, ses archives, tout objet de ce type est vivante archéologie qui n’attend jamais que d’être redécouverte. Le titre disait : ‘la venue à soi de l’objet’. Oui, l’objet vient à soi pour peu que nous l’y aidions. Venant à soi, il vient à nous et nous place au centre de notre être, là où brasillent mille feux que l’on croyait éteints mais qui veillent en sourdine. Peut-être l’objet le plus modeste, le plus effacé sur la vitre de la mémoire est-il celui qui est porteur des plus riches virtualités. Il n’est que de méditer et de se laisser flotter au rythme de ses émotions, de ses ressentis, de laisser remonter à la surface ses ‘affinités électives’ avec les choses.

   Dans l’ombre portée de ce coupe-papier, si modeste mais si plein de promesses, se laisse deviner un autre objet qui est comme son ombre, sa projection sur la toile du souvenir. J’aperçois, dans les mailles lointaines du passé, un petit carnet bleu à spirales, je vois ses pages portant un léger quadrillage, je vois mon écriture appliquée y traçant les titres de mes lectures successives. Je vois un tiroir de la commode de ma chambre où je le rangeais après y avoir consigné, chaque fois, l’émotion, la joie d’une dernière lecture. Au fil du temps ce carnet est devenu une réelle obsession au simple motif que l’ayant fiévreusement cherché, jamais je ne l’ai retrouvé. Sans doute lui attribuais-je des vertus qu’il n’avait pas. L’aurais-je entre les mains, que me restituerait-il d’autre que sa forme, sa matière, sa liste de titres ? Porterait-il avec lui ce passé si riche des lectures, ces heures où, sous le cône blanc de la lampe, je m’introduisais avec ferveur dans ‘Les souffrances du Jeune Werther’, m’identifiant, sans doute, au Jeune Romantique épris d’une Charlotte qu’il ne rejoindra que par sa propre mort ? Qu’y retrouverais-je qui, aujourd’hui, me fait défaut ? Le temps d’une jeunesse ? Le fleurissement d’un amour ? Un dernier sursaut d’idéalisme avant de plonger dans le grand bain de la réalité ?

    Clore ce bref article peut-il faire l’économie du célèbre vers de Lamartine dans ‘Milly ou la terre natale’ : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Non, je crois qu’il faut citer l’amoureux de Milly, lui accorder la joie d’une âme présente dans l’objet, peut-être pour la raison simple du dépôt, dans celui-ci, du génie du Poète. Chacun porte en soi, le sachant ou non, une « Chaumière où du foyer étincelait la flamme », une chaumière dont on n’oublierait l’existence qu’à compromettre la sienne. Grande beauté de ce qui vient à nous « sur des pattes de colombe » selon la belle expression de Nietzsche, à propos des « pensées qui mènent le monde. » Toujours vient dans la douceur ce qui nous tient à cœur !

 

Tu vois, Sol, tout vient à soi à qui sait attendre.

 

Dans ta prochaine lettre, me parleras-tu de ton objet élu ?

 

 

 

 

 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 11:34
Ecriture de la lumière.

Danseuse Aérienne.

Avec Serena Ortega.

Œuvre : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Magma.

 

C’est bien avant que les hommes ne naissent. C’est quelque part dans l’univers dans ce qui précède le bouillonnement universel. La matière est noire. Noir absolu qui ne peut se comparer qu’à lui-même. Nulle part la moindre faille qui ouvrirait le début d’une compréhension, créerait l’un des premiers signes par lesquels s’y entendre avec ce qui va se produire. Noir serré, dense, tissé de matière obscure. Ombres. Ombres. Ombres. Trois fois nommées comme pour dire l’occlusion, l’impossible ouverture à soi de cette profusion d’atomes amorphes, immobiles, englués dans un présent immensément matériel, soudé, aveugle. Cécité immanente à son propre retrait. Surdité primitive. Nul bruit qui annoncerait le début d’un processus. Silence noir qui, sans doute, jamais ne se déchirera. Alors ON attend. Qui ON ? Nul ne sait. Mais ON attend un dépliement, une fracture, la pente soudain déclive au gré de laquelle paraîtra l’abîme en toute sa splendeur. Plutôt le surgissement de l’abîme que cette insupportable attente ! Noir de bitume. Noir de suie. Noir de noir comme un absolu faisant son point fixe, là au centre de l’univers figé sur sa propre angoisse. ON ne bouge plus. Qui ON ? ON demeure coi dans son nullité de corps. ON est muet vu son absence de bouche, de mécanisme articulatoire, de soufflerie d’où les sons pourraient s’échapper si, du moins, tout ceci devenait concevable. Le magma est partout avec son lourd manteau de métaux complexes, ses entrelacements de lianes, ses carrefours d’immobiles écoulements. Le NOIR comme si l’éternité s’écrivait dans la touffeur de cette couleur énigmatique pareille au deuil. Mais qui donc a parlé de deuil ? Puisque les hommes ne sont pas encore, ni les animaux, ni les plantes. Mais, peut-être cette confusion, ce chaos, cette immersion des choses à même des flots figés, gelés, taraudés de plein, est-ce déjà le signe au travers duquel le vivant ferait son imperceptible sémaphore ? Mais QUI donc peut savoir en raison de ce qui est, précisément, dépourvu de raison, cette sublime étincelle dont ON se dote afin d’extraire de l’inconnaissance toutes ces racines noueuses qui tiennent dans leur lacis secrets et mystères ? Mais qui donc a parlé de lumière puisque le langage n’est nullement sorti de sa bogue originelle ? Serait-ce la matière, ce long fleuve de mélasse ténébreuse qui voudrait se lever et proférer afin que quelque chose comme un possible se produise, qu’un événement ait lieu ?

ÇA Y EST. L’impensable est survenu. Là, sur l’immense manteau fuligineux, dans la masse immensément sépulcrale, quelque chose s’est produit qui est un début, une ouverture, une faille initiée dans le destin immobile des choses. Un simple mouvement, à peine une ondulation, un frémissement, l’avancée d’une lave qui trace son chemin rubescent parmi la mer saturnienne, une lézarde dans ce qui, bientôt, deviendra une manière d’ordre du monde. Pour qu’il y ait mesure, discipline, organisation de l’anarchie, il faut que s’établissent des différences, que se créent des tensions au sein de la matière, que des divisions apparaissent, que des lignes de clivage parcourent en tous sens l’informe. Alors apparaissent des géographies, se livrent des continents, se montrent des isthmes et des archipels que la lumière féconde. Oui, le grand mot est lâché : LUMIERE.

Dans la masse inconditionnée, abandonnée à sa propre stupeur, surgissant en son sein par ON ne sait quel miracle, la clarté s’est levée, les ruisseaux de filaments incandescents ont parcouru la longue plaine solitaire, lui ont donné sens et mouvement, lui ont conféré LANGAGE, donc Parole, donc Voix. Maintenant le ON si énigmatique prend du relief. Car, avec la lumière, les hommes sont nés au langage - la lumière est le premier langage de l’univers, le premier langage de l’homme -, les hommes sont nés à eux-mêmes à raison même de l’essence qui les traverse, les féconde et les porte au devant d’eux dans une étrange et éternelle royauté. TOUT rayonne à partir de cela. L’Histoire, l’Art, les Lettres, la Philosophie, la Géométrie, l’Astronomie, les Cosmogonies. A partir de la Lumière-Langage que l’on peut, de ce fait écrire avec un trait d’union, c’est le tout du monde qui apparaît et se donne tel qu’il est : la merveille brillant au centre de la lampe magique d’Aladin. Les Mille et Une Nuits ne font jamais sens qu’à exister sous le manteau des étoiles. Sans les «belles de nuit » elles ne seraient qu’une longue procession funèbre qui se perdrait dans l’infini du temps.

 

Ciel noir.

 

Il faut poursuivre le voyage de l’apparition en mobilisant une autre métaphore. Celle du CIEL. Ciel noir. Ciel d’encre. Ciel d’outre marine que rien ne vient visiter si ce n’est l’aile immense des espaces infinis. Pas encore de musique des sphères. Elles sont trop loin dans l’insondable et le non avenu. TOUT se retient comme au premier jour du monde. Et pourtant tout a déjà commencé depuis la déchirure du magma, sa dispersion, son éclatement en milliers de territoires signifiants. Ce qui n’était qu’une surface neutre, atone, amorphe est devenu un immense puzzle, un rassurant quadrillage qui dit son exception à la seule mesure de sa topologie. Le morcellement a ouvert la compréhension de l’espace, a donné lieu au temps. Ici, là, ailleurs sont des repères, des amers afin qu’une vision s’y appliquant, un genre de cosmos, d’ordre du monde, puisse se donner tel qu’il est, à savoir un guide pour les Egarés. Oui, les Egarés, car, malgré la présence des premières balises la marche des Aventuriers est longue, semée d’embuches. Quelque part, au fond de charbonneuses cavernes sont les premiers balbutiements de l’humain, les Homo Erectus au front bombé, aux sourcils en broussaille, à la mâchoire saillante. Ils sont de simples tubercules tout juste issus de la terre. Ils portent en eux le tumulte encore visible de l’humus dont ils proviennent. Ils avancent à demi courbés, pareils à des animaux sauvages. Au centre de leur corps de pierre dans lequel la clarté - le langage - n’a pas encore creusé sa niche de compréhension, sont encore présents les remous du tellurisme, les clameurs de lourdes gemmes qui n’ont pas encore trouvé leur syntaxe, élaboré leur rhétorique. Toute la journée durant ils errent parmi les hautes herbes des savanes en quête du cerf, du bouquetin dont ils feront leur ordinaire. Eclatement, dans le corps, de la vie, de l’ouverture par lesquelles prolonger le cheminement commencé. Les cerfs, les bouquetins, ils en orneront les parois de leurs cavernes en signes tracés à la sanguine, à l’ocre, au blanc, au noir de fumée : autant d’emblèmes de l’art, d’un langage qu’ils déposeront à même la roche afin que soit connue la destinée des premiers habitants de la Terre.

C’est un soir et les nuages sont de lourdes menaces qui pèsent sur la communauté des hommes. Les Primitifs sont rassemblés sur le seuil de leur antre avec des signes d’inquiétude gonflant démesurément leurs bourrelets orbitaux. La grande peur les a envahis d’une nuit permanente qui pourrait se développer à tout moment, réduire à néant leur prétention à paraître, les reconduire dans la vulve de terre qui serait alors leur ultime refuge, leur demeure dernière avant que de retourner au chaos primordial. Le ciel est menaçant, parcouru de la densité terrifiante qui cache à leurs yeux la seule promesse d’existence, savoir cette lueur qui correspond au jour, à la chasse, à la cueillette, autrement dit au sentiment, fût-il archaïque, de tracer sa voie parmi les complexités d’une nature hostile. Attendre est une plaie. Attendre est le refuge dans l’inconscience, cet état qui les habite encore et les distingue à peine de la faune sauvage.

Seule parade contre l’agression de l’espace extérieur, l’instinct grégaire, l’emmêlement des haleines fortes, la proximité des sexes musqués qui ne se rencontrent qu’à assurer la possibilité d’une survie de l’espèce, l’union des membres comme fragile rempart contre la peur envahissante, étouffante. Soudain, toute l’entièreté de l’horizon étroit de la caverne s’illumine d’une éblouissante clarté alors que le tonnerre gronde et qu’ON se réfugie en criant dans le ventre terrestre. Les cris, premières manifestations langagières de ces hommes si proches de la matière qu’ils s’y confondent. Cependant la matière a été traversée d’une lueur. L’éclair a régné en maître, entraînant à sa suite, certes la fuite et l’angoisse, mais aussi, mais surtout, la première profération par laquelle se reconnaître hommes. Par le cri ils sont advenus à eux. Par la lumière ils ont pris conscience du phénomène majeur qui les atteint comme la possibilité d’être et d’assurer leur présence.

Comment ne pas reconnaître, ici, comme un écho de la mythologie biblique dans laquelle Dieu se révèle celui qu’il est à la hauteur de son Verbe qui n’est que la Lumière surgissant de la nuée et donnant aux hommes ce qui sera leur condition, parler et essaimer sur le vaste territoire qui leur est alloué comme une royal présent : FIAT LUX. « Que la lumière soit, et la lumière fut ».

 

Camera obscura.

 

Métaphoriquement, symboliquement, l’invention de la camera obscura est-elle la réplique de la parole biblique, de la prise de conscience de l’homme des cavernes lorsqu’il s’aperçoit des pouvoirs prodigieux de la lumière ? Il est permis de le penser tellement les expériences paraissent de nature homologue, les contextes d’apparition fussent-ils, à l’évidence, aux antipodes. Si l’écran de la chambre noire peut figurer le miroir de la conscience humaine, alors les rayons qui entrent dans son champ de perception, venant du réel extérieur, sont les moyens par lesquels la connaître cette réalité, et pouvoir agir sur elle. Autrement dit de témoigner de soi, mais aussi du monde. Et comment mieux témoigner pour l’homme qu’à user de l’outil sublime qui lui a été remis comme sa nature singulière, ce LANGAGE dont il est habité du dedans comme du dehors, ce génial médiateur ouvrant l’espace de l’altérité, de la connaissance de ce qui se laisse voir, de la prise effective sur les choses, de leur maîtrise.

 

 

Ecriture de la lumière.

Camera obscura.

Léonard de Vinci.

Source : Chrestothèque.

 

 

Et maintenant, après ces longues et (souhaitables) digressions, comment parler de cette belle photographie autrement qu’en termes de lumière, autrement qu’à l’aune du langage dont elle constitue l’origine ? Toute représentation est de cet ordre qui véhicule avec elle les infinies significations dont elle est porteuse. Ceci est le travail en amont que réalise tout créateur. En aval le spectateur de l’œuvre devra se disposer selon les insignes de sa propre subjectivité. Ainsi s’édifient les myriades de sens qui font la richesse et l’exception de toute langue. Après ces prémices, que découvrir ? Il suffira seulement de décrire afin que les esquisses de l’image nous livrent quelques unes de leurs perspectives. En arrière-plan du voyage onirique (toute image porte avec elle sa réserve de rêves et de fantasmes, d’illusions et d’hallucinations), on aura à l’esprit, aussi bien la faille lumineuse qui court tout le long du magma, aussi bien l’éclair zébrant le ciel de la préhistoire, comme autant de sèmes se déployant pour nous faire comprendre que TOUT SIGNE EST LANGAGE. Ne pas s’accorder à ceci serait vouloir se voiler la face. Mais justifions tout d’abord le titre « Ecriture de la lumière ». Bien sûr on aura reconnu la traduction étymologique du mot « photographie » qui peut également se montrer sous la forme du syntagme : « peindre avec la lumière », ces deux notions étant, bien entendu, équivalentes. Ecrire ou peindre sont deux déclinaisons graphiques identiquement attachées à un geste de langage, lequel relié au surgissement de la lumière induit un cercle herméneutique infini.

 

De l’image.

 

Le chapiteau est cette manière d’immense linceul noir qui tapisse tout le fond de la scène. ON ne nous voit pas, serrés que nous sommes sur nos bancs d’attente. Comme des hommes au seuil de leur caverne, comme une conscience universelle qui scruterait un magma avant qu’il ne se lézarde et ne délivre ses secrets, écrive sur le firmament les traces du destin humain. Tout en haut, pareil à un soleil, un faisceau de clarté éblouissante. On dirait une lointaine étoile clouée au fond de l’espace qui nous rassure et nous interroge à la fois. S’agirait-il du premier mot d’un dialogue avec les choses invisibles telles le savoir, les manifestations parfois inapparentes de l’art, la pliure d’un sourire dans un visage aimé, la flèche de l’amour dans son étonnant voyage ? Qu’en est-il de cette lumière si belle qu’elle moissonne notre corps jusqu’en son tréfonds, lustre notre esprit tout contre la paroi translucide de la conscience ? Alors, nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous n’habitons plus le centre de notre massif de chair. Nous sommes ici et ailleurs. Nous sommes sur nos bancs de bois, nuque à la renverse et nous buvons avidement, comme un chant de constellations célestes, cette ascension de la Muse en direction de ce qui la féconde et la dépose sur la courbure de nos yeux agrandis. Nous sommes en suspens, ce qui est toujours l’expression soit d’un ravissement esthétique, soit d’un sentiment religieux, soit enfin l’indice du feu qu’allume en nous la belle intellection, la découverte d’une âme sœur qui ne nous rivera à notre être que pour mieux nous y soustraire. Il en est toujours ainsi des manifestations de la joie qu’elles nous allègent de notre tunique de peau au point de la rendre ineffable, transparente, pareille à un ballon gagnant l’espace à la seule force de son invisibilité. Corde à peine perceptible qui relie le trapèze à cet inaperçu cosmos dont l’entièreté nous est toujours ôtée alors que notre anatomie, à sa manière, en est l’harmonique le plus immédiatement préhensible. Merveille que cette double ligne qui esquisse la diaphanéité d’un bras. Prodige que ce profil du visage résumant à lui seul, dans un même empan de signification, la belle épiphanie humaine, la tragédie dont elle est tissée en son revers comme si ne nous apparaissait jamais que la face d’une pièce, son alter ego dissimulé en demeurant l’insondable mystère. Et cet arc infiniment tendu du torse, son incroyable galbe, cette espèce d’oblativité qui dit mieux que de longues phrases la donation de soi au monde du spectacle, lequel n’est que le grand cirque sur lequel ON JOUE la grande pantomime de l’humaine condition. Et ce dos, et ces reins, et ces fesses et ces cuisses, et ces mollets, toute cette belle géographie qui nous atteint comme cette cible qu’elle est, que nous n’atteindrons jamais, puisque, aussi bien, son domaine est celui des choses absentes. Etrange partition de la présence qui nous retire d’une main ce que l’autre nous a remis en offrande.

Mais, précisément, voici l’espace d’une vérité. Trop souvent l’ON s’aveugle de la chose qui rutile et fait sa gigue dans la cage de verre. Trop souvent l’ON ignore le simple et le modeste. Car, si toute lumière est langage, toute ombre est ce qui joue en contrepoint avec elle, afin que l’harmonie de la totalité du sens soit réalisée. Il n’y a aucune certitude univoque. Toujours des doutes, des retraits, des pas de côté. Regarder la grande beauté d’un paravent chinois, c’est toujours prendre acte de son envers d’ombre qui en soutient les nervures et nous le livre telle la juste mesure qu’il est. Derrière l’œuvre belle est toujours la toile grossière du subjectile dans laquelle s’est imprégnée toute la douleur du monde dont la sueur, les angoisses de l’Artiste, sont la mise en acte. Les fameux clairs-obscurs des œuvres de Rembrandt ne sont nullement prestigieux à la seule raison de leur rayonnement immatériel, mais aussi eu égard à cette ombre (la faute, le péché, l’insoumission, les dérobades) qui en tissent la belle contrepartie figurative. Toute empreinte de vérité est nécessairement dialectique. Clignotement. Noir-blanc-noir-blanc tout pareillement au rythme du nycthémère qui alterne l’habile scansion de notre temporalité. Les pieds, nous avions oublié les pieds, ces racines soudées à la contingence. Et qui, pourtant dans l’image, sont dans la posture d’une élévation. Il s’en faudrait de peu que quelque esprit empreint de mysticisme ne nous les présente sous la forme de ceux, christiques, qui furent cloués sur la croix en ces temps bibliques auxquels il fut fait allusion il y a peu. Oui, car toutes choses sont intimement liées et ce n’est que l’exigence de la connaissance humaine qui sépare, classe, organise et fait appel aux subterfuges des catégories, ces armatures du concept.

Oui, cette image est comme le symbole d’une crucifixion inversée, comme si le corps devenu infiniment subtil échappait soudain à la pesanteur terrestre. A savoir à la déréliction, au nihilisme, aux apories dont les mesures mondaines sont toujours affectées, comme si l’homme ne pouvait s’en tirer que par le pouvoir ascensionnel de son esprit, la transparence de son âme, la ferveur avec laquelle il communie aux grandes causes, à commencer par celle de l’Art. Et que sont donc ces deux fuseaux de lumière qui propulsent l’Egérie bien au-delà des songes des humains, dans cette zone immatérielle que n’habitent ni les lourdeurs du magma, ni les anatomies courtes des Erectus, ni quelque réalité que ce soit puisque toute création portée à son accomplissement déborde toujours le regard pour s’évanouir dans le lointain, là-bas, où habitent les comètes. Oui, les comètes. Alors après avoir vu longtemps, le langage peut entrer au repos ! Longtemps les phosphènes habiteront l’arène de nos pensées. Longtemps. Cette durée est toujours le signe de ce qui s’est actualisé sous la figure de la nécessité. Or, oui, il était nécessaire de porter au regard ce qui voulait se dire sous la forme d’une présence essentielle. Oui, la ligne est bien ce par quoi, la franchissant, s’ouvre à nous le domaine infini du sens. Cette figure en est la mise en exergue. L’économie de l’image est sa façon la plus convaincante de tenir à notre conscience le langage des choses rares ! Qui jamais ne s’épuise. Mais toujours nous questionne.

 

 

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21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 09:08
EVE-EN-CIEL

André Maynet

 

***

 

   Comment parler des Êtres de pure grâce ? Doit-on seulement en parler ? Ne vaudrait-il mieux les laisser dans leur suaire de blanc silence ? Formuler quelque parole est toujours prendre le risque d’en dire trop, de n’en dire pas assez. D’en dire obliquement, mots qui ne peuvent se rapporter qu’à la dimension verticale. Car si nous essayons d’en saisir l’éphémère au titre de la parole, il ne nous reste jamais que l’éphémère, la parole s’est dissoute à même le bruit de fond du Monde. Car le Monde est bavard qui dissimule à notre ouïe les mots de laine et de brume qui viennent de ces Êtres dont l’indéfinissable présence est bien le lieu qui nous échappe en propre. Nous voulons dresser la carte de leur subtile anatomie, nous voulons mettre l’indicible au défi de parler, nous voulons vêtir de concrétude cette si haute abstraction.

 

De leur corps,

les contours seulement.

De leur voix, un simple zéphir

qui court sur la vitre du ciel.

De leur matière, une substance fluide

qui s’écoule de l’amont vers l’aval du temps.

  

   Alors que nous reste-t-il comme ressource si nous ne voulons demeurer orphelins d’Elle que, pour l’instant, nous renoncerons à nommer. Que nous reste-t-il si nous ne voulons demeurer orphelins de notre propre présence, la toile étonnée de notre corps faseyant au large et nos mains sont vides d’une saisie dont nous espérions qu’elle nous comblerait. Ces Êtres de pure grâce nous implorons leur venue et, par un étrange sentiment, nous la redoutons comme si, à leur contact, nous nous disposions nous-mêmes à devenir diaphanes, absence contre absence si cette métaphore silencieuse n’est trop éprouvante au regard de notre cruelle finitude. Mais qui est-elle, Elle, qui semble éternelle alors que nous sentons en nous de vastes territoires désolés, d’immenses déserts placés sous le souffle de l’Harmattan, de larges mesas battues du vent impérieux de l’oubli ? Nous nous trouvons si près du fleuve Léthé, notre propre nom s’évanouit et, déjà, nous sentons la brûlure de l’Enfer, et déjà nous ne sommes plus qu’un corps dévasté de sa terre, ouvert au feu qui nous immolera et nous réduira en cendres. Est-ce notre désarroi qui, par contraste, nous la fait trouver image de Beauté, inaccessible Eurydice qui serait retournée au Tartare, nous laissant Orphée éploré, dévasté de ne pouvoir la rejoindre ? Mais non, cette subtile Présence n’est nullement de l’ordre d’une Mythologie.

 

Elle surplombe la Mythologie

et ses dieux de papier.

Elle domine la Métaphysique

et ses ressentis de songe-creux.

Elle s’élève au-dessus

des convulsions de l’Histoire.

Elle se tient en sustentation

 et toise les Religions de haut,

cet opium qui terrasse les Mortels

en leur faisant croire à leur possible salut.

  

   Mais alors Qui est-Elle, Elle que nous ne pouvons définir que par la négation ? Elle n’est ni la Mythologie, ni la Métaphysique, ni l’Histoire, ni la Religion. Qui est-elle pour occuper une si singulière place que nul humain ne pourrait lui disputer, pas plus que les dieux de l’Olympe ne pourraient prétendre l’accueillir parmi eux, telle une de leurs semblables ? Une seule chose n’a nullement été nommée parmi les motifs essentiels du parcours humain, à savoir l’Art. Oui, elle est l’une des déclinaisons de l’Art, l’on pourrait même dire l’une de ses manifestations premières. Mais ici, il faut faire un pas en arrière et considérer l’Art en son origine religieuse. Non dans le cadre de la foi ou d’un quelconque dogme qui en supporterait la manifestation. Non, l’Art, la Religion en tant que fables originelles, en tant que Genèse de ce qui se donne à voir sur le Théâtre du Monde. La pure venue à l’être de ceci même qui existait de tout temps mais que nos yeux indociles refusaient de voir.

   Mais le temps est venu de la nommer, de la porter sur les fonts baptismaux de l’existence : EVE-EN-CIEL Oui, le tout en graphies Majuscules pour dire l’Essence même de ce qui paraît si nous consentons à déciller nos yeux, à retirer le voile qui en occulte la vision.

 

EVE-EN-CIEL veut dire

le déploiement de l’originel,

la mesure unitaire avant la division,

la puissance archétypale

dont toute existence future découlera,

la levée de la lumière

au milieu de la nuit du Néant.

 

   Arriver à l’Être, n’est que ceci, la déchirure du Néant, la belle clarté se frayant une voie parmi le chaos universel, ouvrant une clairière dans la densité de la Forêt primitive. Une Joie s’est levée qui, jamais, ne rétrocèdera. C’est nous, les hommes, qui plions l’échine sous les fourches caudines du quotidien, portons notre regard sur le sol de poussière tapissé de feuilles d’ennui, livré à la geôle de la nécessité, sourd à son propre destin.

   Certes tout esprit curieux s’abreuvant à la Raison pourrait se demander non seulement le lieu de la provenance d’Eve, mais la Cause qui l’a déterminée, l’énigme de sa venue, le nom du Démiurge qui en a assemblé la forme. Mais la Raison serait bien mal inspirée de chercher la source, de lui trouver une main fondatrice. Non EVE est née de soi, rien que de soi, pareille au flamboiement d’une étoile, à la course d’une météorite dans l’infini du ciel, à une comète hissée tout au bout de sa gerbe de lumière. Jamais nous n’en apercevons ni le début, ni la fin. Mouvement infini, éternel retour du même, Être sans fond vivant de son propre mystère. Oui, nous, êtres-du-peu, il nous faut accepter de ne rien connaître du Monde, ni des choses qui nous dépassent infiniment. Nous devons pratiquer la méthode du non-savoir socratique et nous interroger d’abord sur qui nous sommes avant de pouvoir prétendre ouvrir les secrets qui nous mettent en échec, voir ce qui est tout autour de nous dans sa plénitude de sens. Sans doute, la plupart du temps, interrogeons-nous en vain la multitude de l’espace, la confondante fragmentation du temps, et nous-mêmes perdus dans cet espace-temps qui nous accomplit sans que nous ne puissions jamais décider de quelle manière, pour quel but, vers quel avenir. Alors il nous faut nous résoudre à n’apercevoir le Monde qu’en sa fuyante silhouette, les Autres qu’en leur bref passage, les Êtres-de-lumière qu’en leur sombre énergie.

   Ne pouvant nullement posséder la réalité d’EVE-EN-CIEL en son intime, cependant nous pouvons la décrire, comme on le ferait d’un paysage dont nous aimerions les collines et les vallées, les plateaux et les gorges. Il faut partir du bas de la présence, voir d’abord l’écume du nuage, cette floculation de la Terre dont il ne subsiste qu’une subtile vapeur. Les hommes sont loin qui avancent dans l’étroit et sombre tunnel de leur condition. EVE en perçoit, ici et là, quelques bourgeonnements, quelques ramifications qui se perdent dans le chaos des villes. Il faut monter le long des jambes, vrilles de soie si étroites qu’elles en deviennent impalpables. Bientôt notre vue est recouverte du flottement gris d’un voile légèrement transparent. Long, très long fuseau des jambes, pareil à un poème qui n’aurait nulle fin. Le sexe est menu, encore plié dans son cocon car nulle défloration n’est venue en troubler l’intime. Douce forêt pluviale que sa toison, douce colline d’ivoire que son mont de Vénus. EVE est encore dans son âge nubile, lentement arquée entre son enfance et sa jeune maturité. Infiniment disponible à tout ce qui pourrait advenir, donner la vie, la retenir en soi comme le vacillement de la flamme. Les tiges des bras sont écartées, elles dessinent un large cercle qui paraît retenir le peuple de l’air. EVE semble se donner tel le double d’Atlas, ce géant qui porte sur ses épaules le globe infini de la Terre.

 

En réalité, ce qu’elle tient en son pouvoir aérien,

non une planète,

non un monde avec ses océans

 et ses rivières, ses villes et ses champs,

simplement l’orbe de ses rêves éveillés,

 de ses songes nocturnes,

des espoirs qu’elle tisse autour de son corps

 à la manière de dentelles.

 

    Blancheur de sa poitrine menue, c’est à peine si on y peut distinguer les attributs de sa féminité. Si bien qu’on pourrait penser à une nature androgyne, à un genre encore indifférencié. Pouvant aussi bien pencher vers le masculin, le féminin. Troublante vision paradoxale qui nous égare et nous fait nous interroger sur la réalité de ce troisième genre. Serait-il la matrice des genres futurs ? Les principes opposés découleraient-ils de lui ? Serait-il le juste équilibre entre animus et anima, autrement dit l’être parfait dont chacun a rêvé à défaut de pouvoir en atteindre la plénitude, en tracer la belle sphéricité ? C’est tout de même étonnant d’être placé face à cette énigme d’un savoir que nous pourrions posséder, qui serait antérieur à toute particularisation de l’espèce humaine, une manière de flottement dans une genèse encore immobile hésitant à choisir ses attributs, à se lancer dans la spirale vertigineuse de l’exister. C’est ceci un Être de pure grâce : une infinie liberté dont le précieux consiste à pouvoir choisir sa voie, à initier le temps, à créer de l’espace mais, aussi bien, à demeurer en soi dans le germe fécond qui sommeille et vit au rythme de sa propre nuit.

   La fin du voyage est sommitale et trouve son acmé dans la belle tête à l’ovale parfait. Mais est-ce vraiment une tête ? Ne serait-ce simplement la nuée d’une pensée, la brume d’un esprit, l’apparition nébuleuse de l’âme, ce principe si éthéré qu’il ne saurait trouver de symbole à sa mesure, d’image le cernant, de mot en traçant la subtile périphérie ? Å voir ce halo, cette aura qui couronnent sa tête, pouvons-nous en déduire quelque sainteté, la matière astrale d’une entité angélique ? Non, nous ne pourrions déduire ceci qu’au titre de notre propre fantaisie, de notre souhait d’être hommes plus qu’hommes, ourdis d’une déité qui nous soustrairait aux tourments du monde. D’être, en quelque sorte cet étrange Surhomme de la constellation nietzschéenne, cet être supérieur libéré de la pesanteur existentielle, hissé tout en haut de sa volonté de puissance. Le trajet en direction d’une transcendance est toujours inscrit en l’homme. Il se voudrait Dieu mais n’est que cette insuffisance close sur sa propre aporie. Que lui reste-t-il pour sortir de ses propres contradictions, dépasser sa chair, oublier son corps de mortel ?

 

Il lui reste l’art

 et ses multiples manifestations.

Il lui reste EVE-EN-CIEL,

cette belle mise en ordre du monde,

ce cosmos !

 

 

 

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 08:44
Guette l’invisible.

 

                                                     Edward Hopper.

                                             South-Carolina-Morning1.

                                             Source : Genus Bononiae.

 

Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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