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5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 17:55

 

Inscrite dans la négritude

 

 

 idln1.JPG

Barbara Kroll.

Peinture acrylique, 70 x 50,

2013. 


 

   "Inscrite dans la négritude" ne doit pas se comprendre, dans un premier temps,  selon le concept de revendication politique ou de visée morale qui lui est communément attribué, mais bien plutôt comme un mouvement général de l'art, mouvement typiquement africain ayant posé les bases de l'art moderne et, notamment, les esquisses du cubisme synthétique dont Matisse, Derain et Picasso ont amplement imprégné leurs œuvres pendant une période extrêmement féconde de la création artistique, laquelle se situait entre 1912 et 1919. Si l'académisme antique et les représentations postérieures de la figure humaine trouvaient leurs naturelles assises dans la mise en œuvre d'une perfection du corps, dans un esthétisme créateur d'une sensualité épanouie, rayonnant vers l'extérieur, les formes picturales de l'art moderne, à partir des "Demoiselles d'Avignon" allaient migrer vers une abstraction plus grande, une intériorisation du ressenti, une assise plus "métaphysique".

 

 

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Modigliani.

Nu couché - 1917. 

 

 

  Ce qui se donnait à voir comme le visible, à savoir la rutilance du corps en direction du monde (voir le "Nu couché" de Modigliani), devient maintenant, en partie tout au moins, de l'invisible, du non-préhensible directement par l'intermédiaire des sens, mais par l'élaboration d'un retour sur soi, lequel conditionne toute éthique aussi bien que toute liberté. Abandonner l'aire des apparences pour s'adonner à un genre d'introspection ne se fait jamais qu'au prix d'un effort, d'une conscience intentionnelle visant un objet particulier : le corps n'est plus ce miroir du réel sur lequel l'univers se reflétait, il devient objet de "réflexion" au double  sens du terme de "renvoyer sa propre image vers le monde" et de "disposer à un acte d'entendement", donc à déboucher sur du concept.

  C'est donc toute une conception de l'esthétique qui bascule avec l'art moderne. Le sujet peint naît à lui-même et c'est du-dedans de la peinture que s'anime le processus. L'ancienne notion de "forme-perspective" se dissout pour faire droit à une émergence du corps dans le monde vers lequel il projette son propre langage. Plus rien ne s'impose de l'extérieur comme une loi infrangible qui dicterait la façon adéquate de faire surgir l'œuvre et de la porter à soi. C'est l'œuvre elle-même qui crée son propre essor et impose son lexique aux Voyeurs, lesquels en assureront la perception selon les conditions mêmes de leur expérience antérieure, de leur subjectivité.

  La peinture de Barbara Kroll, ce n'est ni la société, ni une quelconque Académie ou pétition de principe qui en fixent la voie d'accomplissement. Cette figure féminine surgit dans l'espace à partir de ses propres décisions d'être, ce qui, bien évidemment, l'assure d'une certaine liberté. Sans doute des influences agissent-elles en sous-sol, celles des conceptions contemporaines d'une proposition plastique inscrite dans son temps. mais il faut s'accorder à reconnaître que les "contraintes" sont minimales et que c'est bien plutôt d'une projection du corps de l'Artiste sur la toile dont il est question ici. Donc nous parlions de "négritude" de façon à mettre en évidence les influences de "l'art nègre" sur les propositions plastiques actuelles. Dans ce qui nous est donné à voir ici, se retrouvent, immanquablement, les lignes de force de ce qui a porté l'art du XX° siècle à son accomplissement. Les rapprochements sont évidents qui mettent en parallèle la même façon de traiter les visages, qu'il s'agisse de Barbara Kroll ou bien d'un masque Mahongwé du Gabon. Même forme ovale marquant la disposition à l'introspection, même absence de regard comme pour dire la nécessité d'une vision intérieure, même occlusion des bouches afin de signifier la dimension du silence qu'implique toute méditation.

 

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  Quant aux corps, qu'il s'agisse de celui de l'Artiste Allemande , ou bien de celui de cette étude préparatoire aux "Demoiselles d'Avignon", nous pouvons y tracer, sans peine, quelques lignes convergentes : même relatif hermétisme des anatomies qui ne semblent réellement accessibles que de l'intérieur même de la peinture; même inclinaison pensive des têtes, même élévation du bras comme pour témoigner de cette distance, de cette protection du réel alors qu'un abri semble être recherché, sinon une esquive de ce qui pourrait advenir d'un espace non maîtrisé; même abstraction sur lequel bute le regard du Destinataire des œuvres : la compréhension doit être médiatisée, d'un intérieur vers un autre intérieur; d'une conscience vers une autre conscience. L'on ne saisira adéquatement ces figurations plastiques qu'à s'immiscer à l'intérieur même de leur propre énigme. Si "négritude" il y a, c'est du pli intime de l'être qu'elle peut s'accorder à faire phénomène, sur le mode de la discrétion. Jamais les racines de l'être ne jaillissent au plein jour avec une manière d'évidence. Ce sont toujours des hiéroglyphes à interpréter avec une longue patience. Car, si l'être des choses, à commencer par celui de l'homme, était de l'ordre de l'immédiatement saisissable, alors il suffirait d'énoncer sur quelque agora mondaine : "Voici l'être" , à la façon dont Nietzsche dans Ecce Homo annonçait "Voici l'homme", et alors, le mystère serait résolu. Mais il en va autrement de Cela même qui détermine notre essence et demeure occulté.

  Seulement quelques traits de cette "négritude" dont l'Artiste, tout comme les Existants, contribuent à rendre la silhouette visible à défaut de pouvoir en dresser l'effigie de pierre à la manière d'un menhir. Mais, cette "négritude de l'art" - entendez cette parution de "l'art nègre", ne saurait avoir lieu sans se doubler de cette "négritude" originaire dont Senghor et Césaire se firent les chantres poétiques. Car, consciemment ou bien à son insu, l'Artiste peignant cette toile véhicule avec elle les éléments sous-jacents de toute culture, aussi bien les vestiges de ce qui donna lieu à ce que nous pourrions nommer la "condition nègre".

  Une rapide étude critique de l'œuvre placée en exergue de l'article fera apparaître quelques lignes de force selon lesquelles assurer une réception adéquate de ce qui y figure, ne serait-ce qu'à titre de filigrane. Dans cette peinture, les teintes sombres, plombées, sépulcrales, disent la lourdeur de la terre, les boyaux dans lesquels les hommes travaillent à extraire les pierres de la richesse, de la puissance; le visage scellé, lèvres closes est la scène du seul silence possible alors que règne la domination sans partage; le bras levé devant le visage est signe de protection face aux sévices corporels; le corps plié sur lui-même a la forme de la geôle qui le contraint; la couleur café est celle des plantations où l'on brûle sous l'assaut des rayons du soleil, sous la férule des Dominants; le fond inexistant sur lequel s'enlève la forme racinaire est une claire indication d'un néant actuel, d'une proche disparition.

  Parlant de cette œuvre, nous avons trouvé, dans la densité de ses pigments, dans la touffeur de son traitement, le filigrane d'une essence de la "négritude" telle que la "logique" des civilisations l'a produite d'une manière historique. Le problème, dans ce contexte, est toujours de savoir si la sémantique perçue  par l'Interprète était contenue dans la structure même de la proposition artistique. Difficile problème, puisqu'il met aussi bien en question le conscient que l'inconscient, à la fois, du Producteur des signes et du Destinataire de ces signes. Pour notre part, à l'évidence, l'œuvre de Barbara Kroll porte les stigmates de tels événements, - dont l'esclavage auquel il est fait allusion dans la critique -, aussi bien qu'elle porte au regard des interrogations métaphysiques et ontologiques. C'est le propre de l'art, en effet, que de témoigner de son temps, de témoigner de l'homme. Ici, les conditions en paraissent réunies. Peinture de la révolte et de la subversion. Peinture du tragique et du sentiment exacerbé de l'existence. Si ce n'était cela, ce ne serait que pure anecdote. Ce qu'assurément cette peinture n'est pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 18:03
Flottaison du temps

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ces feuilles qui flottaient

Existaient-elles au moins

Ou les avais-tu imaginées

Pour donner le change

A la fuite du temps

Pour fixer

À ton irrésolution

La vraisemblance

Qu’il convenait

De lui donner

 

*

 

Nous n’étions que

Des passants

D’étranges marcheurs

Qu’une perte d’étoiles

Égarait

Le jour n’était mieux

Semé

De lueurs blanches

Tu en disais la brûlure

Le yatagan de lumière

Qui entaillait ton corps

La révolution intime

Qui faisait ses tourbillons

C’était une perte d’eau

Qui jamais ne verrait

De résurgence

 

*

 

Nous aurions pu

Nous arrêter là

Au bord du ruisseau

Limpide

Oter nos vêtements

Offrir l’usure de nos peaux

A l’ombre souveraine

Nous asperger d’eau lustrale

Commise à notre renaissance

Certes nous aurions pu

Mais n’avons rien tenté

Qui eût provoqué

La cassure

De l’instant

 

*

 

Vois-tu il y a trop

De destin

Dans ce que nous faisons

Trop de chemin

Décidé d’avance

Trop de clair-obscur

Dans lequel nous posons

Nos pas

La lumière d’une joie

L’ombre d’une tristesse

Dont nous pensons être

Les magiciens

Mais nous ne sommes

Que des êtres joués

Des enfants sautant

À la marelle

Sûrs de leur Ciel

Sûrs de leur Terre

Alors que nous ne passons

Que de Paradis en Enfer

Le Purgatoire nous échappe

Qui aurait pu

Nous sauver de nous

Nous demeurons

Dans les murs

De notre citadelle

 

*

Comment nous rejoindre

Tant les continents

Sont éloignés

Regarde donc le fond

De cette claire rivière

Regarde l’arbre

Qui s’y réverbère

On les croirait confondus

Dans le creuset

D’une unique image

Mais sais-tu il suffirait

De froisser l’eau

De la paume de sa main

Et le charme se romprait

Il ne demeurerait

Sur la feuille d’eau

Que quelque tourmente

Quelque nuit hâtive

Quelque jour poinçonné

De vide

Il ne demeurerait

Qu’une solitude infinie

Poncée au désarroi

D’une énigme

 

*

 

Ma Naïade vêts-toi

D’un peu de brume

Cerne tes yeux

De quelques gouttes

Fais tinter le cristal

De ta voix

Elève-toi

De cette longue plainte

Qui n’est que le deuil

D’exister

Serais-tu simple chuchotis

Crépitement de libellule

Et tu aurais rejoint

Le seul lieu dont ton être

Soit capable

Ce doute qui rôde

Dans le gris de tes yeux

 

*

Longtemps nous avons rêvé

Mais de qui donc

De nous bien entendu

Le vent semait son lamento

Le long des coursives

De nos corps

A peine plus visibles

Que le vide

En son empreinte

Qu’avions-nous à happer

Sinon le double

Que chacun tendait

 À l’autre

Que l’image hallucinée

Du temps

 

*

 

Le réel venait à nous

Avec sa rumeur bleue

De nous

Nous étions dessaisis

Nos silhouettes fuyaient

Au-devant

Telle accrochée au passé

Sans mémoire

Telle arrimée au futur

Sans avenir

Mieux valait en finir

De ces errances

Mieux valait être soi

Et renoncer à voir

Dans le miroir de l’eau

Autre chose

Qu’un mirage

Qu’un éternel retour

De qui l’on est

A la face du monde

Ce visage qui

Jamais n’apparaît

Qu’au reflet de l’onde

Oui au reflet

 

*

 

 

 

 

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2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 09:36
Idéelle-en-soi-pour-soi

"indifférence..."

 

André Maynet

 

***

 

   Il est des êtres dont le corps est si évanescent, il nous traverse sans même que nous nous en rendions compte. Nous ne les percevons nullement à l’aune de nos sens, seulement une intuition qui glisse au loin et nous avertit de leur étrange essence, quelque part dans l’infinie et plurielle trace du monde. Ils ne se donnent nullement à nous, ils sont les illisibles figures du détachement, de l’insouciance, ils sont doués de cette ataraxie, de cette impassibilité d’âme qui en fait des êtres de pure fiction, des genres d’elfes dont nous souhaiterions partager la consistance éthérée, manière de rémige toujours plus loin que le lieu de son énigmatique ‘présence’. Oui, je reconnais combien ce mot ‘présence’ ne vient qu’à défaut d’un autre qui nous dirait la consistance aérienne de ces plis de pure vibration, de ces zéphyrs azurés, de ces fluides immatériels qui toujours nous inquiètent au motif de leur immarcescible fuite. Jamais nous n’en pouvons fixer la forme dans quelque quadrature qui nous rassurerait, qui nous dirait notre réelle consistance d’homme, non cette buée se dissolvant, dans laquelle nous sombrons dès que le réel échappe, que la matière glisse entre nos doigts, que le concret ne s’élève plus qu’en spirales abstraites, nous y sombrons corps et âmes.

 

Alors comment dire l’indicible ?

comment voir l’invisible ?

comment toucher l’intouchable ?

  

   Nous nous rendons bien compte que nous sommes condamnés à végéter dans notre citadelle de chair, à en éprouver la continuelle limitation, à ne pouvoir jamais sourdre qu’en notre intérieur même, genre de corail prisonnier de sa bogue, d’oursin ne pouvant guère s’éprouver qu’à retourner ses propres piquants dans le derme profond qui le constitue et le cloue à demeure. Ce sentiment de privation de liberté est le pire qui soit, il nous condamne à ne regarder que nos pieds, nous qui voulions posséder et l’éther et l’immense courbure boréale du monde. Oui, car nous nous éprouvons si limités que nos doigts ne saisissent que des feuilles d’air, que nos pieds ne font que du surplace, que nos esprits sont à la peine, ils s’élèvent si peu au-dessus de notre margelle de chair. Ne serions-nous qu’une île qui flotterait dans l’azur avec une consternante pesanteur nous berçant d’illusions ? Nous pensions voler alors que nous ne sommes qu’un point fixe perdu dans le vaste univers, peut-être le simple accident d’une météorite, un minuscule fragment perdu dans la grande plaine universelle, galimatias égaré parmi le concert des astres et des planètes. Tout ceci est si exténuant que nous en viendrions à souhaiter notre disparition, notre fusion dans le grand désert cosmique, notre dissémination parmi les spores illisibles de l’Infini.

   Mais ne nous égarons nullement en nous. Sortons de notre chrysalide affectée certes de bien des maux, mais qui donc pourrait atténuer notre sort, inverser notre destin, nous faire dieu à la place d’homme ? Nous sommes des éternels rêveurs, des tisserands d’imaginaire, des ‘peigneurs de comètes’. Et c’est bien là notre plus grande chance de nous distraire de qui nous sommes, de croiser le céleste chemin emprunté par des êtres de pure grâce. Car il convient de s’alléger au contact du nuage, de la bruine, de la brume, ces êtres de rien qui, en réalité, sont des êtres de tout. Ils sont ici et ailleurs. Ils tracent au ciel les chemins de l’invisible. Ils sont déjà à l’avenir alors que nous les pensions au passé. Combien nous nous sentons gourds, empruntés, nous qui traînons nos anatomies comme le bousier sa boule.

 

Nous avons trop de corps,

Et pas assez d’esprit.

Nous avons trop de matière

et pas assez de ciel.

Nous avons trop de lieux

et pas assez d’espace.

 

  Mais arrêtons de geindre, nous ne contribuons qu’à nous affaiblir, à mortifier la lourde texture de notre réalité. A simplement regarder qui vient à nous dans ce nuage de beauté, nous devrions déjà avoir dépassé notre condition, être devenus de séraphiques figures ne s’inquiétant ni de la rumeur des villes, là-bas, dans le souci des hommes, ni des lourdeurs et des misères de la Terre, mais seulement occupés à emplir nos yeux des tourbillons calmes de la joie, des pliures de baume de la félicité. C’est ainsi, les êtres de pure faveur nous entraînent dans leur sillage d’écume sans même que nous n’y prenions garde et nous sommes devenus autres, bien meilleurs qu’avant, bien plus vertueux que dans notre complexion d’hommes, tout disposés à goûter l’ineffable en sa vêture de lumière, en ses orbes de clarté.

    Mais regardez donc Idéelle-en-soi-pour-soi. Mais imaginez, un instant, que vous puissiez lui ressembler si une telle hypothèse n’était simplement stupide, tissée de tout l’orgueil dont les Existants sont capables afin d’échapper à leur sort, on doit le reconnaître, fort peu enviable. Mais que peut-on face au réel ? Celui-ci nous a assignés une place dont nous ne pouvons nous distraire qu’à l’aune de notre propre mort. On ne sort pas de ses empreintes, elles vous sont attribuées à vie et nul ne pourrait s’en affranchir qu’au péril de sa terrestre aventure.

   Idéelle-en-soi-pour-soi, qui est-elle, elle qui nous questionne, elle qui allume dans nos cœurs, non la braise du désir, seulement celle de la connaissance de ce qui est infini, tutoie l’absolu avec naturel et juste reconnaissance ? Sans doute a-t-elle forme humaine. Seulement de cette manière elle peut nous apparaître. Mais commençons par éliminer tout ce qui, d’elle, détournerait notre regard. Au loin, dans l’indéterminé de la vision, une manière de spectre dont il ne nous appartient nullement de décider s’il s’agit d’un homme assis, quelqu’un qui attendrait de rencontrer son improbable destin, d’un voyageur égaré parmi les apories de l’être, un rêveur d’impossible, puis mettons entre parenthèses ce parapluie ouvert qui fait signe en direction de quelque utilité dont cette Pure Effigie n’est nullement en quête puisque l’entièreté de son être est contenu en-soi, pour-soi, liberté-vérité dont Idéelle est la figure consommée, circonscrite à ses seuls contours. Car il en est ainsi des entités métaphysiques - ainsi les nommons-nous à défaut de disposer d’autre prédicat qui les définirait en leur essence -, elles ne nous apparaissent jamais qu’à mieux se soustraire à notre vue, à s’exiler de quelque geste qu’on pourrait leur destiner, à faire silence alors que notre bavardage ne tresserait tout autour de leur présence que les mailles d’un éternel ennui.

    Mais Lecteur, avant même que tu ne t’égares sur des sentiers de fausse compréhension, pensant par exemple qu’Idéelle est le lieu même où rougeoie l’égotisme, où s’affirme le vénéneux égoïsme, où se livre le culte de l’égomanie, que je te dise tes pensées poinçonnées au gré de la plus verticale erreur. Eventuellement ces prédicats tu pourrais te les destiner si, du moins, ils définissaient celui que tu es en vérité. Idéelle, quant à elle, se situe bien au-delà de ces affections pour la simple raison qu’elle n’a nullement à briller aux yeux de qui que ce soit.
 

Elle est, à elle-même,

le centre et la circonférence.

Elle est l’alpha et l’oméga.

Elle est la cause et la conséquence.

Elle est soi-même et tous les Autres

qui pourraient s’illustrer

sous son horizon

si ceci était possible.

Elle est la partie et le tout.

Identique à la merveilleuse sphère,

elle est la perfection même,

la beauté accomplie,

le Bien en son visage

le plus précieux.

   

   Sans doute, la jaugeant au gré de tes défauts, de tes vœux constamment inexaucés, de tes manques constants à être, la percevras-tu à la façon d’un microcosme, d’une manière d’infinitésimal que dominerait de tout son éclat le vaste macrocosme. Eh bien ta vue serait atteinte d’un cruel strabisme. Comment peux-tu ne pas apercevoir Idéelle en son mode unitaire, le microcosme ayant rejoint le macrocosme, si tu veux, le relatif connaissant enfin la mesure de l’absolu. Car son en-soi-pour-soi la met à l’abri des fâcheuses aventures qu’elle rencontrerait si elle voulait combler sa propre essence en ayant recours à des existences qui graviteraient tout autour d’elle. Elle est en une seule et même donation Elle et tout ce qui est Autre. Ce qui veut dire qu’elle atteint de facto cette complétude qu’il nous désespère tant de posséder un jour, nous les hommes de faible constitution.

    Son corps, fût-il diaphane, tu l’aperçois bien. Ne t’interroge-t-il ? As-tu déjà croisé telle silhouette au hasard de tes rencontres ? Non, certainement pas. Les dieux sont rares sur Terre et, par voie de conséquence, les déesses. Bien évidemment, tu l’auras deviné, lui attribuer un nom, la doter d’un statut, c’est déjà édulcorer la nature si pure de son être. Certes, mais il nous faut des clés de compréhension, partir du connu pour tenter de saisir l’inconnu. Par exemple si je dis ‘Aphrodite’, je dis en même temps Amour, Beauté. Je fais apparaître ces entités abstraites que sont l’Amour et la Beauté par la médiation de la déesse. Elle, la Déesse, n’est ni l’Amour, ni la Beauté, elle leur sert simplement de support. De la même façon, Idéelle en sa représentation picturale, formelle, est la vectrice qui en réalité ne fait sens qu’en direction de l’Idée, cet émerveillement, ce prodige à nul autre pareil.

   Souvent, nous les hommes, évoquons l’idée (présence minuscule), employant ce mot en lieu et place de ‘pensée’. Nous avons des ‘idées’, veut dire que nous ‘pensons’ à des choses éminemment terrestres, ourlées de matérialité, soudées au concret comme le coquillage l’est à son rocher. Être humain est ceci : toujours se rapporter à des inférences logiques, déduire la pluie de l’orage, déduire l’orage du ciel, puis nous renonçons à poursuivre notre quête au-delà, estimant avoir épuisé le sujet. Mais comment donc ne nous posons-nous jamais la question des dieux qui habitent l’empyrée, puis de l’Idée selon le mode platonicien, dont ils ne sont que les risibles rejetons ? Les dieux sont en partie humains au motif qu’ils nous requièrent afin d’accomplir les œuvres dont ils sont les démiurges. Les dieux, nous les humanisons afin que, les faisant à notre image, ils soient plus proches et que, peut-être, un miracle se produise qui fasse des hommes des dieux. Sur cette tentation anthropomorphique, lisons ce qu’en dit Jules Toutain dans son compte-rendu consacré à l’ouvrage ‘De l'anthropomorphisme ou de l'introduction de l'élément humain dans la religion’ :

   « Ce ne fut pas seulement dans sa forme extérieure, matérielle, que les Grecs se représentaient chaque divinité sur le modèle de l’homme ; ce fut sur le plan intellectuel et moral. Ils lui prêtèrent les sentiments, les passions, les joies, les douleurs qu’éprouve l’humanité. De tous les êtres divins ils formèrent une société ; entre les membres de cette société, ils imaginèrent des liens de famille, des rapports d’amitié, des rivalités, des jalousies comme entre les humains. Les poèmes homériques tracent de cette société divine le tableau le plus précis en même temps que le plus varié et le plus vivant ; c’est par eux et chez eux que nous connaissons le mieux l’anthropomorphisme hellénique. »

   Tu vois, Lecteur, ce que je disais précédemment à propos des inférences logiques apparaît ici de manière évidente dans ce processus d’humanisation des dieux. De fait, pour l’homme, les dieux ne sont plus des dieux, à savoir de pures entités vivant de leur propre essence et ne cherchant rien au-delà. La volonté humaine, non seulement s’est approprié leur image, mais a établi tout un réseau de relations (inférences) dans lequel la notion même de déité se dissout, puisque ceux qui en ont reçu la grâce ne se justifient plus qu’au travers de tout un maillage sémantique qui les fait cousins, frères à l’intérieur de la grande famille humaine.

   Ainsi, détachés du sceau divin dont ils auraient dû assurer la pérennité, rejoignant la ‘terre des hommes’, ils ne sont plus ‘qu’humains trop humains’, et libèrent ainsi le vaste champ où rayonnent les seules Idées. Si Idéelle présente figure humaine c’est dans le but qu’elle nous demeure perceptible. Son image n’est que l’écho, le halo d’une réalité bien plus haute dont il ne nous revient nullement de tracer les traits car on n’esquisse pas ce qui est de la nature de l’Être. L’Être est en-soi-pour soi, tout comme Idéelle est cet Être indéfinissable dont, tout au plus, nous pouvons avoir l’intuition, jamais former l’image en nous. Sans doute est-ce pour cette raison seulement d’une approche, que l’Artiste l’a vêtue de ces contours flous, illisibles. Ils sont les traits de la grâce. Ils sont les rayons de la Beauté venue sur Terre nous dire l’exception du regard.

    Mais, après avoir connu brièvement le Ciel des Idées, il nous faut revenir à de plus terrestres représentations. L’image est lissée d’une intime douceur. Une manière de camaïeu gris-beige qui ne fait que tenir Idéelle à distance. Ce à quoi se destine cette poétique présence, apparaître selon une vision qui nous la rend précieuse. Ce sont toujours les fleurs que nous n’avons nullement cueillies que nous rêvons, un jour, de réunir en bouquet, afin d’en humer la troublante fragrance, un tourbillon se lève en nous qui confine au vertige. Ces êtres de pur prestige vivent dans un lointain qui toujours se dissout dans la transparence d’un gel, l’intimité d’une résine comme s’ils étaient les âmes tutélaires des espaces sylvestres et ne se donnaient que dans une manière de retrait. C’est sans nul doute leur valeur d’absence qui nous les rend si chers.

   Alors, tout ce qui se situe autour d’eux, prend la forme d’une pure relativité. La terre, les villes, les hommes s’effacent pour ne laisser, en une lumière diffuse, que Celle qui en est la légère floraison. Ce que nous prenons pour un parapluie (certes sa forme nous inviterait à le penser), n’est en réalité que l’écho d’Idéelle, son aura, son propre resplendissement sur la courbe alanguie des choses. Combien, regardant cette image sereine, nous éprouvons un sentiment de calme et d’heureuse complétude ! Toutes les failles dont nous étions traversés, tous les avens et les abîmes qui creusaient notre quotidien, voici que tout se comble, voici que tout s’éclaire, que nos anatomies internes sont atteintes de cette unique et délicate clarté qui plane ici et là avec un glissement d’aile, une onction si légère.

   C’est bien la consistance du rêve dont nous apercevons la touche si délicate, proche d’une aquarelle. Aussi, l’observant avec attention et retenue, nous faisons silence car notre parole pourrait offenser Celle-qui-vient-à-nous et nous fait être à emplir nos yeux de reconnaissance. Nous n’arrivons à notre intime présence qu’en cet effleurement, ce frôlement, cette étonnante vision. Un Soleil se lève depuis son heureuse nébulosité ! ‘Indifférence’ était le titre de cette image. Ce mot indique un état d’insensibilité, de détachement par rapport aux choses du monde. Ceci voudrait dire que nul ne pourrait l’atteindre, Elle-la-Déesse. Ne serait-ce l’essence de l’Idée que de soustraire à ce qui voudrait la requérir et, possiblement, la faire tomber dans la contingence, se vêtant des contraintes de la facticité ?

 

Demeure donc en ton Olympe.

Nous, les hommes,

demeurerons en notre Terre,

les yeux levés vers ta Magique Figure.

En Amour nous serons

le temps de notre fragile éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 17:30
Traces mémorielles du temps.

                                                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

 

  

   Passagers de l’inutile.

  

   Comment inventorier une vie, y semer quelques jalons, y inscrire des repères qui soient autre chose qu’une anecdote, qu’une histoire parmi tant d’autres se dissolvant dans les mailles incertaines des souvenirs ? Au fil des jours nous avons voyagé, marché sur des chemins au long cours, longé les hautes façades des immeubles, croisé des quidams, rencontré d’autres passagers de l’inutile dont il ne nous reste plus qu’une brume légère, à peine plus que l’empreinte d’une cendre sur la dérive lente de la glace hivernale.

  

   Ce qui fait sens et incite à rêver.

 

   La mémoire est identique à ces paysages d’Irlande où le ciel le dispute à la terre, où le granit se confond avec les silhouettes basses des hommes, les toisons des chevaux que fouette le vent, les grappes de nuages qui font leur lourde pérégrination d’un horizon à l’autre. Que retenons-nous, sinon le chant rauque des hommes aux visages burinés qui flottent indéfiniment dans les pubs aux fantomatiques visions ? Presque rien qui soit lisible, qui puisse donner prétexte à une écriture, initier un récit à la veillée lorsque le calme habite les cœurs et que l’âme est disponible à l’offrande, à la réception de ce qui fait sens et incite à rêver.

  

   Fourmillement des choses

 

   C’est étrange tout de même cet immense fourmillement des choses qui nous assaille dès l’instant où notre esprit fait l’effort de ressaisir les fragments d’un passé si lointain qu’il semblerait n’avoir jamais existé, simple légende sur les pages d’un livre et les signes qui s’effacent dans leur profusion même, leur densité. Alors la vision est floue, le strabisme fréquent, l’astigmatisme opérant qui dédouble tout dans une manière d’illusion confinant à quelque vertige.

  

   Lutte de la souvenance. 

 

   Se souvenir est toujours une douleur ; ramener à soi l’outre ancienne gonflée d’évènements est une souffrance ; hisser d’un puits sans fond l’eau des gestes d’antan est toujours courir le risque de la nostalgie, ouvrir le sas infini des métamorphoses, donner site aux tourments labyrinthiques qui figurent dans toute quête d’un passé à faire resurgir. Nous cherchons et nos mains sont vides comme si la présence qui, autrefois y était incluse - ce bout de bois taillé au canif, ce schiste sculpté, cette autre main qui se confiait -, tout ceci se diluait, se délitait à l’aune de cette confondante lutte de la souvenance.  

  

   Corolles qui sèment à tout vent.

 

   La figure de la mémoire serait-elle identique à ces corolles qui sèment à tout vent les spores pluriels d’une amnésique manifestation ? « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». Sans doute convient-il de prendre de la distance, de s’amuser de nos oublis, de rire de nos confusions. La loi de l’existence se situe sous l’inévitable férule de la multiplicité, de la prolifération et bien malin serait celui, celle qui parviendraient à archiver ce divers bourdonnant en quelque partie d’une anatomie accueillante, disposée à en assurer l’éternelle conservation.

  

   La peau disponible du monde.

 

   Le temps, cette abstraction, cette image longtemps suspendue qui fait naufrage dans l’étang des occupations, qui se fond dans l’effeuillement des jours, comment en faire quelque chose qui ne se perde dans l’évanescence, ne s’absente de nous ou prenne la consistance de ces infinis que nous sollicitons sans jamais pouvoir les rejoindre ? Les formes du temps ce n’est nullement en nous qu’il faut les chercher mais dans la nature, dans le paysage, sur la peau disponible du monde, cette face prolixe, inépuisable, indéfiniment renouvelable.

  

   Ces feuilles d’argile.

 

   Car le monde est présence, car le monde est mémoire. Tel un visage buriné qui conserve la trace du soleil qui l’a hâlé, l’a porté à cette teinte singulière qui en esquisse les éternels contours. Car le monde toujours se manifeste comme cet immense album dont nous pouvons parcourir les pages semées des empreintes qui sont celles des hommes, partant, les nôtres aussi puisque nous participons à et participons de la grande aventure anthropologique. Plutôt que de s’ingénier à reconstruire l’édifice que nous avons été, contentons-nous d’en éprouver cette manière d’écho que les choses simples nous tendent à la manière d’un miroir. Devenons ce Narcisse penché sur ce territoire d’un rivage, cette surface de sable qui deviendra le livre de notre propre histoire, le recueil vivant de notre archéologie. Peut-être ne sommes-nous que ces matières à exhumer du réel, ces tablettes de pierre, ces feuilles d’argile dans lesquelles les anciens habitants de la Mésopotamie gravaient les premiers chiffres de l’humain ?

    Image ancienne d’une amante ?

Traces mémorielles du temps.

   Combien alors tout devient signifiant. Combien tout scintille et rayonne du luxe infini de connaître. Cette image déposée au sol par le lent travail du sable que façonnent inlassablement les courants marins, comment ne pas y deviner l’ample moutonnement des dunes sous l’aride soleil du désert ? Mais aussi, mais surtout, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard plus profond, plus inquisiteur, qui pioche dans les terres du souvenir ?

   C’est bien de l’effigie d’une femme dont il s’agit, du monticule des reins qui fait soudain son golfe, son anse alors que la courbe du dos s’élève en direction de quelque ascension. Image ancienne d’une amante ? Carrousel des formes qui, un jour, au hasard d’une rencontre, s’imprimèrent à jamais dans la résine disponible de la mémoire et y stagnent, eaux dormantes qui ne demandent que le réveil, la surrection, l’élévation tel le menhir dans le ciel qui le reçoit comme son offrande la plus élevée.

   Dès l’instant où la prodigieuse nature nous révèle la subtilité de ses signes, nous sommes habités, nous sommes possédés, fascinés et nos yeux longtemps ouverts sur la nuit seront fécondés par un immarcescible songe. Une divagation sans fin, une myriade de constellations qui seront notre firmament et l’étoile polaire qui nous indiquera le chemin à suivre. Nous n’aurons plus peur désormais, nous serons guidés, remis à une instance plus haute que la nôtre, ce qu’est toujours l’initiation d’une nouvelle conquête de soi.

  

Traces mémorielles du temps.

   Mais le sol n’a pas encore épuisé ses ressources et il faut à nouveau creuser, débusquer la vision latente, lui donner sens et direction car, jamais, nous ne pouvons demeurer sur le seuil d’une grotte et refuser d’en connaître l’intérieur, la face d’ombre où se cache le mystère en son insondable faveur. Nous faisons quelques pas, bras tendus vers l’avant, tels des somnambules hantés de sublimes intuitions. Puis nous découvrons ces minuscules impositions, sur le sable, d’une marche discrète. Peut-être celle d’un limicole égaré sur les hauteurs, à la recherche de l’introuvable provende ou bien en quête de sa compagne perdue quelque part dans l’immensité qui lui fait face et le rend à sa modeste et presque invisible présence ?

   Toute trace de pas est le lieu d’une projection. Comment n’y nullement retrouver son propre passage dans cette marée, cette convulsion du réel qu’est toute existence en son essence ? Jamais notre marche n’est totalement assurée de son but ; longue est l’errance qui s’origine dans les tout premiers pas et signe son épilogue dans l’hésitant cheminement de l’âge, la progression qui titube et tremble à l’orée de la nuit. Encore un effort, encore une montée et peut-être le vent nous portera-t-il au-delà de notre être, dans la contrée des rêves hauturiers qui se dessinent, tout là-haut, à contre-jour du ciel ? Peut-être ?

Traces mémorielles du temps.

   Seul le souffle continu de la brise.

 

   Je suis presque en haut de la dune. Le vent venu de l’Océan pousse les minces fragments de silice, les réduit en une traîne brillante qui fait sa claire volute, se découpe sur le bleu de l’éther lavé par l’air poncé à vif. Au loin, dans une brume diaphane, la longue faucille du banc d’Arguin, les deux entailles couleur d’émeraude profonde des passes nord et sud. Personne à l’horizon comme si la Terre se donnait à voir dans une manière d’origine. Seul le souffle continu de la brise, le murmure de l’eau, son battement régulier tout contre les flancs assoupis de la colline teintée d’or dans le crépuscule naissant. Il est encore temps de voir avant que la nuit n’étale son dais sur le silence, que ne s’éclairent les scintillements de la ville qui bientôt dormira pliée dans ses membranes d’étoupe.

   

   Les eaux troubles du souvenir.

 

   Je regarde au sommet le liseré plus sombre qui imprime sur le sable les souples linéaments de ses trois arches. Un genre de lettre pareille à un M, initiale de Mémoire, avec sa ligne de fuite vers l’aval, symbole sans doute de son possible effilochement, de sa dispersion, là-bas, dans les eaux troubles du souvenir. Plus bas la forêt gronde déjà ensevelie dans ses touffes nocturnes et la cime des pins oscille au rythme du clair-obscur, cette douce ambiguïté qui dit en un seul et même mouvement la présence à soi en même temps que l’absence. Demain à l’aube bleue, que demeurera-t-il de tout ceci, si ce n’est une étrange persistance dans la conque étroite de la tête où s’agite la houle de la pensée ? Que restera-t-il d’autre qu’une feuille envolée par le vent ? Oui, envolée ! Qui, un jour peut-être n’en finira de chuter dans l’aire infiniment disponible du temps.

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29 janvier 2021 5 29 /01 /janvier /2021 09:26
Quelle est donc cette déshérence ?

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

   Nous voulons regarder, nous voulons voir. Mais quelle est cette taie d’ombre qui voile nos yeux ? Quelle est cette obscurité native qui ne nous révèle des choses et du monde qu’une évanescente et confondante figure ? Moins que l’approximation d’une visée, c’est dans un genre de cécité que nous nous réfugions comme si nous ne voulions prendre conscience de ce qui, hors de nous, ne cesse de nous interroger, de nous mettre en échec, de nous reconduire dans un chaos originel dont, encore, nous ressentons les sourdes convulsions, un feu en notre corps, une combustion en notre esprit. Tout devient si étrange qui fulgure dans l’espace, qui vrille en notre chair le peu d’assurance réfugiée en son sein.

   C’est un bruissement, un sourd dialogue de guêpes qui vient à nous, nous en sentons le venin solaire tout contre le métal lisse de notre peau. Parfois, cela fait son tintement de gong, son gros bourdon pareil à celui de Notre-Dame et il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions Quasimodo lui-même en sa massive roture, en son anatomie mal équarrie, en son ‘inquiétante étrangeté’. Constamment, nous sommes habités de ces ombres qui croissent dans le silence de notre caverne, tapissent l’envers de notre univers, habillent notre intérieur d’une chape de suie. Alors, comment s’exiler de soi, comment s’extraire de son corps, chrysalide s’exonérant de sa tunique de fibre pour gagner l’air serein tissé de gouttes de cristal ? Ce que nous voudrions être, dans l’immédiateté des choses présentes, cette lumière qui empourpre le couchant ou teinte l’aube de bleu en son ineffable vérité. Une simple mais efficiente clarté qui n’aurait nul besoin d’un corps, mais serait pure musique parmi les Sphères du Monde.

   Nous regardons devant nous qui nous fait face et pose son énigme. Nous apercevons bien une figure humaine dans la réalité de son être. Nous pouvons dire le bandeau rouge qui ceint ses cheveux, nous pouvons dire le bras, la main, leur initiale pureté, la couleur de résine que saupoudre la légèreté d’un talc, dire la vêture, le blanc de son encolure, le chandail grenat qui incline vers la nuit. Mais pouvons-nous dire le visage dans l’exactitude de ses traits ? Non, nous le pouvons et ceci pourrait bien nous délivrer le message qui, depuis toujours nous hante, cette perte de soi de ce qui est dans l’illisible, dans les marges, dans l’abîme qui, toujours, s’ouvre au-devant nos pas et nous précipite dans notre propre néant.

   Est-ce un hasard si l’Artiste qui a commis cette œuvre a biffé l’épiphanie de son Modèle, le réduisant ainsi à l’état de pur mystère ? Nous en sentons la vive brûlure toute contre le dard de notre lucidité. Nous voyons bien qu’il y a un problème, que nulle Raison ne nous aidera à démêler les fils embrouillés de la pelote, que notre tension en direction du connaître ne sera jamais qu’une aporie de plus dont nous ne pourrions émerger qu’au motif de ‘la mauvaise foi’ sartrienne, cet envers de la liberté que nous plaçons sur les choses à défaut de les connaître, d’en percer le derme, d’en deviner la subtile source.

   Constamment, nous sommes livrés à notre propre désarroi. C’est bien parce que nous sommes des êtres finis, bornés dans leur existence, que nous portons notre envieux et curieux regard vers d’autres horizons que ceux qui nous sont habituellement confiés. De tous nos vœux, de toute la force de notre âme nous essayons de convoquer les dentelles étincelantes de l’Intelligible, d’halluciner l’Absolu comme s’il pouvait nous féconder, nous réaliser en totalité ; nous nous efforçons de posséder cet ultime pouvoir de l’Idée, être qui jamais ne se donne pour saisissable, ce qui en fait l’inouï prestige.

   Que dresse ce ‘Portrait inachevé’ dont nous pourrions tirer quelques hâtives réflexions ? Sans doute nous faut-il procéder par analogies, seule manière d’y voir plus clair. Lorsque nous ne pouvons inférer à l’égard des choses que de brèves et fragmentaires pensées, il nous faut consentir à avoir recours à des modèles. Leur compréhension nous aidera dans la résolution de l’énigme.

   Ce Visage : tablette cunéiforme de Mésopotamie que la force du temps aurait usée jusqu’à rendre illisibles les signes qui y figuraient. Il ne demeurerait que l’image de quelques poinçons épars se diluant dans l’histoire immémoriale des civilisations.

   Ce visage : architecture babélienne identique à la représentation de Brueghel l'Ancien, un curieux assemblage de langues, un bruit de fond du monde sur lequel ne se détachent plus les paroles des hommes. Image de la confusion dès lors que l’unité perdue, partout règne le désarroi et la perte de soi dans un jargon qui ne parvient plus à se saisir lui-même. Perte de l’essence du langage. Les mots ne sont plus que les briques d’antiques temples dont les plans ont été égarés. Stupeur des archéologues face à cette incompréhensible mutité.

   Ce visage : illusion rimbaldienne. Suivons le Poète :  

“Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.”

   Outre que ce dérèglement pourrait conduire à toutes les aberrations visuelles possibles, les hommes sont si peu poètes, bien plutôt des faiseurs de prose ‘sans rime ni raison’, si bien que leur langage sombre le plus souvent dans un tumulte dont eux-mêmes ne parviennent plus à démêler ‘le bon grain de l’ivraie’. L’usage, ici, des lieux communs, des formules toutes faites, montre bien l’embarras dans lequel nous sommes de préciser les esquisses d’un réel qui faseye et menace de sombrer.

   Ce visage : artefact lacanien perturbant le ‘stade du miroir’, ce processus faisant de l’enfant qui se reconnaît dans sa surface réfléchissante le principe même de son identification, les fondements de la constitution de son moi. Ici, le ‘moi’ du Modèle, le ‘moi’ du Voyeur sont à égalité d’indécision. Nul ne se reconnaît qui ne reconnaît l’autre. Effacement de toute altérité et, conséquemment, de toute position de Sujet. Objet faisant face à un autre Objet. Réification des consciences jusqu’à parvenir à la totale incompréhension de tout phénomène.

   Observant cette œuvre, nous sommes foncièrement, radicalement questionnés par la dalle immobile du visage, bien moins par le reste de la représentation, ce corps partiel certes, mais que nous pouvons reconstruire au gré de notre imaginaire. Eu égard à leur caractère de multitude partout présente, les corps nous sont familiers, ce à quoi ne pourraient prétendre les visages, ils sont inscrits dans le cercle étroit d’une singularité. Leurs propriétés sont individuelles, nullement transposables à tout autre visage qui prétendrait être le calque d’une forme homologue. Il ne peut y avoir homologie d’un visage à un autre. Chaque épiphanie ne peut rendre compte de sa présence qu’à elle-même, c’est le signe de sa liberté et de sa constitution. Il y a donc une sorte de ‘banalisation’ des corps en même temps qu’une essentialisation du visage.

   Ce n’est pas un hasard si, parmi les cinq sens de la perception - le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue, le toucher -, quatre d’entre eux trouvent leur site d’élection dans le visage. Quatre sens faisant SENS jusque dans le luxe inouï d’une homophonie lexicale. N’est-ce pas une vérité ? Bien évidemment ceci ne veut nullement dire que le corps serait de surcroît, que nous pourrions nous en passer et continuer notre chemin sans plus de souci. L’homme est un tout mais sous l’ascendant du visage. C’est bien en lui, dans la plus évidente singularité d’une personne, que peuvent apparaître, aussi bien la lueur d’une intelligence, le lieu d’une émotion, se deviner la source d’une vertu ou bien son contraire. Notre visage est sculpté à tel point par notre esprit, modelé par notre âme, qu’il se donne à entendre tel le sceau que nous tendons aux autres de manière à ce qu’ils puissent nous saisir en notre plus cardinale ressource.

    Joubert, dans ses ‘Carnets’, ne propose-t-il pas cette pensée éclairante ? :

   « Ce n’est guère que par le visage qu’on est soi. Et le corps nu d’une femme montre son sexe plus que sa personne… La personne est proprement dans le visage ; l’espèce seule est dans le reste. »

    Il importait donc de s’arrêter un instant sur cette face puisqu’elle a constitué, pour l’Artiste, l’espace d’une interrogation. Parvenus ici, nous serait-il possible de faire l’économie du beau concept ‘d’épiphanie’ tel qu’abordé par Emmanuel Lévinas ? Nous donnons la citation glanée sur le Site ‘Lire Derrida, l’œuvre à venir’, tellement celle-ci va droit au cœur du sujet, là même où le sens (encore lui !), fulgure et montre sa profondeur :

   « L'expression originelle du visage se dit : "Tu ne commettras pas de meurtre". Son épiphanie suscite la possibilité de se mesurer à l'infini, sans en prononcer le premier mot. L'infini se présente comme visage, il paralyse mes pouvoirs, il instaure la proximité même de l'Autre.

   Un être, depuis sa misère et sa nudité, s'exprime et en appelle à moi. Dans la droiture du face à face, sans l'intermédiaire d'aucune image plastique, il invoque l'interlocuteur et s'expose à sa réponse et à sa question. Ce n'est ni une représentation vraie, ni un acte, mais je ne peux pas rester sourd à son appel. En suscitant ma bonté, il promeut ma liberté. »

  

   Quelques rapides commentaires

  

   La signification du visage, tel qu’envisagé en son caractère infini, ‘sacré’, en son acception de « sacrer roi », de reconnaître une royauté, cette valeur donc se déploie sous l’injonction d’un meurtre à ne pas commettre. Le serait-il et il s’agirait d’un régicide, c'est-à-dire d’atteindre la personne même du Monarque, laquelle au motif du droit divin se réfère à Dieu en personne. Offenser le visage, c’est d’un seul et même geste, condamner le Roi, et à travers lui porter gravement atteinte à Dieu. On voit combien le visage recèle en lui de notations vertigineuses, images d’un abîme qui s’ouvre devant l’homme s’il en profane l’étrangeté. Car il y a bien ‘étrangeté’ dès lors que l’on questionne ces entités métaphysiques qui nous dépassent et nous reconduisent au centre de notre microcosme humain si étroit, à peine une étincelle dans le grand feu universel.

   « La proximité même de l’Autre », la Majuscule à l’initiale nous reconduit à la qualité d’une spiritualité, d’une demande muette mais infiniment fondamentale, cette proximité est exposition, vis-à-vis de l’interlocuteur, « à sa réponse et à sa question », ce qui veut dire que l’Autre n’existe qu’à l’aune de mon regard, de mon approbation. Et que, par simple phénomène d’écho, de réciprocité, je n’existe moi-même qu’à être reconnu par l’Autre. Une conscience fait face à une autre conscience et se déploie à l’aune de cette rencontre. Etonnante puissance de l’événement lorsqu’il permet l’assomption de deux personnes au centre même de leur unité ontologique. N’y aurait-il ce phénomène de l’union et tout demeurerait dans un sourd mutisme, et tout s’effondrerait de soi sous le faix d’une lourde incompréhension.

   Alors se devine la vigueur du point focal de l’œuvre. Ce visage sans relief ni profondeur, sans sourire ni regard, ce visage déserté de ses propres prédicats flotte infiniment quelque part dans un espace sans limites, un temps sans heures ni minutes. Ce visage erre dans les confins d’une immense solitude, dans les régions froides et sans vie d’une naissance qui ne pourrait avoir lieu, d’une parole qui ne pourrait s’élever, d’un sourire qui demeurerait dans les frimas d’hiver et ne connaîtrait nullement son printemps, cette sortie hors de soi, ce rayonnement qui est la puissance même d’exister.

   Cette peinture est d’autant plus réussie esthétiquement qu’elle réalise cette insoutenable tension, qu’elle porte au jour cette déchirure qui nous traverse comme la tragédie du genre humain : l’éblouissement d’une chair veloutée que vient reprendre en son sein cette triste énigme qui, en même temps est notre joie, ce visage sans visage, cette pâte aveugle, ce masque de cire, ce mot troué de silence. C’est la question qui nous tient en haleine et nous fait poser, chaque jour qui passe, notre pas sur une terre nouvelle dont nous ne savons quelle sera sa nature, félicité, éblouissement, chute ou bien élévation pour plus haut que soi. C’est cette indétermination qui nous fait hommes et femmes sous le ciel courbe, sur la terre qui fuit au loin vers son illisible horizon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 janvier 2021 4 28 /01 /janvier /2021 18:03
Vivait sa vie

                                                                         « Ireland »

                                                            Photographie : Gilles Molinier

 

 

***

 

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

***

 

Ici dans la clairière était

Toute la lumière

Du Monde

Lumière sans début ni fin

Lumière simplement ourdie

De choses originaires

Clarté qui ravissait quiconque la regardait

Mais jamais on ne pouvait trop longtemps

S’y abandonner

La laisser devant ses yeux

Comme on l’aurait fait d’un simple objet

 

***

 

Lumière était le visible en sa plus riche parure

Lumière était souci de se donner dans la pureté de soi

Lumière était cela même qui ruisselait étincelait émerveillait

Mais on n’en pouvait connaître l’ineffable secret

L’irruption à même la présence

La plurielle symphonie

L’inaperçu événement

La silencieuse

Profusion

Arbre était là debout

Dans le flux de clarté

Arbre était dans l’immédiat gain du jour

Arbre se sustentait à la source première

 

***

 

Nul ne savait qui de l’Arbre ou du Ciel

Faisait don de cette inépuisable féerie

Le feu blanc ici sur l’Arbre

Etait-ce flocon du nuage

La tache d’écume là

Etait-ce souffle du vent

La couronne grise encore là

L’intime pulsation d’une royauté

Emanée du plein des êtres

De leur irrévocable levée

Dans l’unique instant

Le cœur vibrant

La surprise

Ouvrant

Sa sublime

Corolle

 

***

 

Nul ne savait qui toujours espérait

La Clairière en ses yeux dissimulés

Cernés d’ombres et de noires moirures

Pourtant dans la mesure de l’habitude

Ne manquait de s’étonner

Du Prodige

Voir seulement voir

Tenait du miracle

Comment n’en pas sentir

Dans le ténébreux massif du corps

L’ondoiement

Les reptations animalières

Les efflorescences subtiles

La Joie

Cette pépite aux mille bruissements dans la forêt ouverte

De l’âme

Cette exception de vivre parmi le peuple primitif

De la sensation

Cette trouée céleste par laquelle se dit

L’élégant

L’aérien

Le vierge

 

***

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

Sur cette terre d’Irlande vouée

Aux pierres

Aux lignes de cairns

Aux calvaires de granit noir

Aux vents

Aux lacs d’eaux claires

A la course échevelée des chevaux

Aux taches de rousseur parsemant la plaine des visages

Aux mélodies mélancoliques de l’accordéon

A la lueur fauve de l’alcool dans la caverne des pubs

Sur cette Lande si belle

Si étrange

Si envoûtante

Comment Arbre aurait-il pu échapper à la magie

N’en être pas l’évident recueil lui dont l’éternité

Etait le signe le plus apparent qui se donnait

Sève

Baume

Lymphe

Matriciels

Céleste parmi la fourmilière des Hommes

Nu debout dans le temps qui gire

Et ne sait plus le début ni la fin de sa course

 

***

 

Arbre qui portes en toi l’infinie affluence

De tes frères

Du cyprès aux fières chandelles

Du majestueux séquoia

Aux longues ramures

De l’olivier à la noueuse destinée

Des lames d’argent des palmiers

Comment pourrait-on se distraire

De TOI

Ne pas te destiner le gui druidique

Ne pas t’envisager sous la forme

D’Yggdrasil-le-Magnifique

L’Arbre du Monde

Le « destrier du Redoutable »

Dieu Odin

Sur qui reposent

Les Neuf  Royaumes

 Celui des Brumes et des Nibelungen

Qui vivent dans la montagne

Dans les mines qui sont

Leur inépuisable richesse

 

***

 

Toi dont les branches sont le toit

Du Monde

Elles s’élèvent à la courbe

Des Cieux

Toi aux blanches et fougueuses racines

Qui défient le feu des Enfers

Toi qui abrites l’aigle à l’œil pléthorique

L’écureuil messager

Les lianes des serpents enlaçant ton tronc

Toi aux voisines que sont les Nornes

Ces tisseuses du Destin

Elles qui

Près de la fontaine

 Interrogent

Le Passé

Le Présent

L’Avenir

Elles qui font frémir sur ta large feuillaison

La pluie en mince brume

Qui touche la Terre

Cette rosée dont s’abreuvent les abeilles

Qui bientôt deviendra l’hydromel

Ce breuvage destiné aux dieux

Cet inimitable nectar

Peut-on espérer plus glorieuse carrière

Plus exemplaire fortune

 

***

 

Là en cette énigmatique terre d’Irlande

Tu es cette immense Sagesse

Cette révérence faite

Au Ciel

Et à

La Terre

L’abri pour les Hommes

Sous tes larges feuillages

Infinité d’yeux qui boivent le Soleil

Qui sont les miroirs de la Lune et des Etoiles

Nous les Hommes de modeste aventure

Nous dissimulons dans les ombres de la clairière

Sommes si inapparents

Dans l’air qui croît

Et le jour qui décline

Si indigents

 

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 17:20
Destin de nulle présence

        

 

***

 

 

Quel destin de nulle présence ?

Je ne doute guère

que ma question

ne cessera de te poser

quelque énigme.

Le destin est bien

ce qui est présent.

Cet arbre à la croisée

des chemins,

ce sourire sur le quai

d’une gare,

ce geste de la main

de l’ami

qui s’éloigne.

 

Nul destin n’est au passé.

 Il y a trop de brumes,

trop d’incertitudes.

 Nul destin ne se donnerait

au futur.

Comment pourrions-nous

dessiner l’avenir,

ses desseins sont

si mystérieux ?

 

Si j’essaie de te nommer,

 voici ce qui surgit

et s’impose à moi

telle la seule nécessité

qui se puisse imaginer.

Destin de nulle présence.

Oui, quand bien même

ma formulation

te paraîtrait étrange,

cependant elle n’est

nullement gratuite.

J’aurais pu dire

ton absence

 et broder, tout autour,

quelque savante fable

que des fantaisies auraient égayée

 tout en tâchant de la rendre

concevable.

 

Tu es étrangement

ce destin qui,

pour être au présent,

ne s’annonce que sous le signe

de la fuite,

sous la figure du vide.

Te dire combien

cette expérience est déroutante

m’entraînerait en de longues

et inopportunes justifications.

 

De toi, je fis la connaissance

en ces années de ma jeunesse

qui vibraient tel le cristal.

Tu n’étais pas moins vive

que moi

et je te reconnaissais

parmi la multitude

à ton singulier vibrato,

mon âme en ressentait

les harmoniques

jusqu’au creux

le plus troublant

de ma chair.

 

Notre rencontre

- oserais-je dire

notre « fusion » -

 trouva le lieu de son site

 lors de la fête du solstice d’été,

 toi la Nordique qui exultais

à sentir ton sang bouillonner

dans tes veines,

faire son sourd bourdonnement.

Moi qui m’impatientais

de connaître enfin

ces « Filles du feu »,

dont je supputais alors,

 qu’elles devaient être

 nervaliennes en diable,

perchées sur le seuil

de ces « portes de corne

et d’ivoire »

qui donnent accès

aux plus pures fantaisies,

 parfois aux divagations

de tous ordres,

si ce n’est à la folie

 en son plus vibrant étendard. 

 

A peine nous connaissions-nous

que nous nous sommes unis

à l’ombre des feux

de la Saint-Jean,

tout contre les danses

et les chants qu’ici,

que vous appeliez

de ce beau nom

de « Midsommar »,

ce « milieu de l’été »

dont nous étions,

en quelque sorte,

 les célébrants

d’un culte de la chair

qui nous portait

hors de nous

dans de somptueuses noces qui,

nous le savions,

du plus clair de notre intime vision,

jamais ne se reproduiraient.

 

De toi, nulle image,

nulle photographie

qui auraient pu témoigner

de cet instant

de fugitif bonheur.

Je t’avais dit,

il m’en souvient,

mon peu d’attrait pour les icônes,

sauf celles de l’imaginaire

qui meublaient les coursives

de mon esprit.

Mais à quoi sert-il donc

de s’abreuver d’illustrations

qui ne font que figer les souvenirs,

leur ôter toute mesure

de spontanéité,

tout degré  de liberté ?

 

Combien il est plus gratifiant

de confier aux eaux noires

et blanches du songe

le devoir de reconstituer

 les stations de notre chemin

- fût-il, parfois, de croix -,

des fulgurances s’y trouvent

inscrites en creux

dont notre conscience

fera le site

de merveilleuses ambroisies.

 

Beaucoup croient

étancher leur soif

de l’aimée -

elle n’est jamais

que soif de soi-même -,

 à considérer,

des heures durant,

ce visage qui se dissout

dans les brumes sépia du passé.

Jamais, tu le sais bien,

rien ne vient des jours anciens

à notre secours

et les « Petites Madeleines »,

hors la littérature,

sont si rares

que quelque boîte avaricieuse

pourrait aisément

leur suffire d’écrin.

 

Vois-tu, c’est pure félicité,

pour moi le romantique

de la première heure,

que de revivre

par la pensée

ces heures de feu

qui créèrent le cercle

de notre rencontre.

Parfois, autour

de la Saint-Jean,

 ici, dans mon pays

de pierres blanches

et de haies hirsutes,

du haut de ma fenêtre

devant laquelle s’ouvre

un large et bel horizon

peut-être au seul motif

de la grâce d’un temps

reproductible- en rêve,

tu l’auras compris -,

 je te vois faisant

ta belle mélopée charnelle

tout contre ces feux

qui brasillent dans le lointain.

Or, sais-tu la sourde immanence

de ta présence à mes côtés ?

 

Si je le voulais,

je pourrais te toucher

au seuil de la pénombre,

dessiner de mes doigts

les contours de ton désir.

Mais, toujours, je me retiens

sur le bord d’un possible événement.

Trop avancer dans les choses

serait renier leur essence même

et tout souvenir ne peut

que se lever de soi,

nullement être décrété

par un acte de volonté

qui ne serait jamais

qu’une violence faite au réel,

non l’immédiate disposition

de ce qui est

en sa plus belle floraison.

 

 Demeure près de moi,

dans l’aura

que dessine mon corps

sur la toile du jour.

Seulement ainsi

tu seras atteignable.

Seulement ainsi

je serai atteint.

Notre entente est double.

Notre entente est

pure réverbération

 de nos présences,

par-delà les lieux,

par-delà les temps.

 

Ô, persiste donc

en ton être car,

faute d’en pouvoir saisir

 la texture de soie,

c’est ma raison

qui vacillerait

comme le font les feux

de la Saint-Jean

en ta belle contrée de Dalécarlie,

ce beau comté semé de lacs

et de forêts,

 d’elfes légers qui,

sans doute,

te ressemblent.

Demeure,

le jour l’exige qui n’est

 que l’ombre

de ma conscience.

Demeure !

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24 janvier 2021 7 24 /01 /janvier /2021 17:54
Buisson d’argent.

« L’arbre ».

Photographie de Patrick Geffroy

                                                                 

 

  « D'anciennes paroles d'air et de souffle

  aux parfums d'aromates et d'encens

  à brûler pour la grande "Nuit obscure"

  qui pour toujours éclaire

  de tous les soleils

  cet arbre inconnu et dépouillé

 dont la précieuse solitude encore

 nous enchante de mille étoiles

 et chante de mille feux... »

 

 Patrick Geffroy Yorffeg.

 

                                     

   Aube -

 

   On s’éveille à peine et la lourdeur des songes appuie sur les paupières, glace les yeux, enfonce les pupilles dans le massif ombreux de la tête. On remue à peine. On défroisse son visage à la manière de jeunes chiots. On fait si peu de mouvements et c’est comme une résille qui enserre le tronc, une ouate  qui s’enroule dans l’ornière des sens. La vue est courte, mélangée à toutes sortes d’hallucinations, d’éclats de verre, de fragments de mica qui lancent leurs feux-follets dans l’antre dévasté de la raison. L’ouïe est engluée dans une résine où les sons viennent mourir comme le flux liquide sur un rivage de sable. Le goût est d’aromates mêlés, une touche de mélancolie, une éclisse d’espoir, une once de romantisme qui effleurent de leur palme indistincte. On a perdu quelque chose. On le sait. Mais on n’en a plus le souvenir et cela fait sa rumeur d’angoisse quelque part dans la boîte d’os, au-dessus du corps qui sommeille encore.

  

   Couleur d’absence.

 

   Des formes au loin, des esquisses qui sortent à peine du silence. De vaporeuses présences. Des esseulements. Des fuites dans la diagonale de l’aube. Des insistances qui voudraient se dire mais ne profèrent qu’à mots couverts. Y aurait-il danger à préciser ce qui a habité l’illisible réduit des rêves, ces effleurements qui n’en sont pas, ces paroles laineuses, ces ondoiements qui se limitent à leur propre mystère ? Car rien ne dépasse de rien. Car rien n’a lieu qu’une couleur d’absence. Car les formes se divisent à l’infini, se recomposent en d’autres formes pareilles à la dérive des nuages dans le ciel foudroyé d’orages, manières d’idées scissipares glissant infiniment dans l’inconsistance de brumeux concepts.

  

   Rien pu proférer de soi.

 

   On cherchait. De ceci l’on était assurés. Mais l’objet de la recherche ? Mais le but à poursuivre ? Mais la finalité de ce pas de deux étrange en attente de qui était-il ? Ou bien de quoi ? Et s’agissait-il de quelque chose de concret, au moins ? Ou bien était-on, nous-mêmes, sourds à même notre quête, enfants orphelins de parents qui, peut-être, n’avaient jamais existé ? C’était si douloureux ce genre de cécité qui étouffait dans l’œuf tout essai de germination. On n’aurait même rien pu proférer de soi qui ne fût une approximation, un pur hasard, un plan biaisé sur la comète.

 

   Midi -

 

   Le grand astre blanc est au zénith, suspendu en plein ciel tel un œil immensément cyclopéen. C’est l’heure où les hommes s’occupent avec attention de leur pause méridienne. La fatigue a été lourde à porter tout le temps de l’ascension de l’impérieuse étoile. Le corps pliait sous la férule solaire, les globes des yeux étaient injectés de sueur, les oreilles bourdonnaient de tous les bruits du monde, de tous les langages qui se percutaient sur la croûte affligée de la terre. Les mains étaient des serres qui ne saisissaient que des pliures d’air rubescentes. La peau se glaçait sous les assauts des étincelles, devenait flasque et ne tenait plus que le langage de l’effroi. Comment avancer encore dans le labyrinthe de clarté, comment éviter les murs de verre, contourner les dagues éblouissantes du réel, s’immiscer dans l’existence qui craquait de toute part ?

  

   De précieuses solitudes.

 

   Ce qui s’était annoncé dans les coulisses d’encre de l’aube, ce qui n’avait été qu’une manière d’indigo se dissolvant dans les premiers remous de lumière, on n’en avait plus la claire conscience, on n’en percevait que de rapides et mouvants reflets, d’immarcescibles mirages, de précieuses solitudes  se mouvant dans les douves étroites du doute, dans les mors sans fin des apories définitives. Décidemment, jamais on ne comprendrait la nature de ce qui s’était tramé dans les linceuls de soie de la nuit. Sauf une invisibilité, un appel se brisant sous la cloche d’un éteignoir, une voix atone qui n’en était que plus inquiétante comme si un Egaré dans le désert avait lancé son imprécation en direction de  l’absence de nuages, au lézard à la gorge bleue se glissant dans l’étoffe compacte du sable, au rapace qui planait à d’illisibles altitudes, décrivant dans l’espace les cercles de son vol muet. On était confondus, tout simplement et l’on ne connaissait plus ses propres limites, pareils à des outres inutiles seulement parcourues d'anciennes paroles d'air et de souffle.

 

   Crépuscule -

 

   En même temps que le repli de la stupeur, la décroissance du jour a initié dans les âmes un substantiel repos. Rien ne hurle plus à l’horizon des hommes et l’on se dispose à un peu de calme sous la voûte mauve des tonnelles. Les jarres où se tient le vin clair sont vernissées de vert et de jaune. Elles restituent la chaleur du jour dans une exsudation qui mouille leurs flancs de milliers de gouttes de rosée. C’est l’heure entre toutes de la paix, de la rémission et la grande brûlure quotidienne se retire comme pour dire aux Existants la merveilleuse attente qui précède la nuit, en annonce la face d’ombre. Maintenant les cerveaux sont lavés de leur inquiétude et leurs scissures blanchissent dans le jour qui décline. Ce sont des phosphorescences qui s’installent à titre de prémonition nocturne. C’est la somptueuse mise en scène et bientôt le brigadier frappera les trois coups du grand spectacle et les anatomies seront entièrement livrées au bain de jouvence, à l’ablution de l’initiation onirique.

  

   Nuit de l’angoisse.

 

   Il faudra se disposer à être selon de longues portées d’ombres muettes. Il faudra ne plus saisir du jour que sa lointaine comptine, cet à peine bruit de résurgence se perdant dans les arrangements sans fin du cosmos. Il faudra revêtir sa fourrure de taupe, aiguiser le dard de son museau, avancer avec ses pattes pourvues de griffes chercheuses dans le boyau de terre qui enserre et délivre en même temps. Car tout essai de connaissance du même et de l’autre est  cette nature fouisseuse qui jamais ne sommeille, feint de disparaître mais glisse infiniment le long des corridors des approximations afin de débusquer ce qui, de soi, brille et illumine la sombre nuit de l’angoisse dont est fait notre égarement parmi les illisibles chemins du monde.

 

   Nuit -

 

   Tout est plié dans tout. Nulle lueur à l’horizon du monde. Rien ne paraît qui sauverait, rien ne profère qui dirait aux hommes leur lumière intérieure ou, du moins, la nécessité qu’elle s’allume en quelque endroit du corps, en quelque site de l’esprit. C’est ainsi, toute clarté est précédée de dévastation. Comme s’il fallait, d’un coup d’éponge, effacer la craie blanche, ne laisser se montrer que la vaste plaine du tableau noir. Alors, nul scintillement, nulle poussière qui indiqueraient une plus ancienne généalogie avec le réseau serré des signes, le pullulement de la signification. On est homme, on se terre, on se dissimule. On croît ne jamais être né. On n’est peut-être qu’une idée germant dans le cerveau d’un être virtuel. Ou l’idée d’une idée faisant sa tache d’intelligible quelque part dans un monde en gestation.

  

   Miroir aux alouettes.

  

   Homme, il faut traverser la nuit détentrice de songes sans en pénétrer les arcanes. Tout mystère est nécessairement clos sur son propre secret, sinon il ne serait que pur bavardage, effraction de ce qui, nécessairement, doit demeurer voilé. L’être de la nuit est cette confondante opacité sur laquelle nous projetons notre propre ombre, notre doute, notre inconsistance à figurer autrement que ces silhouettes platoniciennes dans la touffeur des ténèbres. Dans la grotte primitive où ne sont que les hallucinations, les illusions, les fumées inconsistantes de cela même que nous pensons être la vérité. Qui n’est que miroir aux alouettes et tour de magicien. Nous ne nous détachons nullement de ces fantasmagories qui nous enveloppent à la manière des tuniques  étroites des momies.

 

   Don de la vision.

  

   Comme elles, les momies, nous sommes hiéroglyphes qui ne parviennent qu’à saisir leurs insaisissables contours, non le cœur même de ce qui est à comprendre, à savoir la manière dont nous apparaissons au monde et la raison d’une telle chose. Ce que nous demandons à la nuit : la totale obscurité à partir de laquelle pourra s’élever le chant de l’aube avec sa cohorte de phénomènes enfin visibles qui seront doués de sens en eux-mêmes, mais aussi, mais surtout, pour nous qui sortirons de notre cécité. Regarder est le don le plus prodigieux qui nous a été remis dès notre naissance. Mais cette qualité rare de la vision, le plus souvent, nous la malmenons, nous l’hypostasions, nous n’en faisons que le théâtre d’un simulacre, le spectacle approximatif de ce qui est à comprendre comme la dignité d’une parution sur la scène de l’exister. Ce que nous avons oublié, que nous annoncions de manière crypté il y a peu : LA BEAUTE, à savoir ce qui, de soi, se dit et toujours s’annonce du cœur de la nuit. Lumière contre ombre. Vérité contre mensonge. Poème contre prose.

 

   Aube -

 

   Aube est là, de nouveau, qui initie le cycle du temps, lequel n’est autre que celui d’une venue à soi, dans la confiance, d’une manière de révélation. Les yeux qui étaient clos, voici qu’ils se mettent à briller intérieurement du feu d’une entière lucidité. Rien ne demeurera celé dans les plis d’ombre, sauf des contre-jours sur lesquels prendront essor les jours du réel, ce subtil maillage qui tissera l’être des fils d’une soudaine joie. Car, jamais, joie ne naît d’elle-même comme la source surgit du pli de terre qui l’abrite. Joie est fille de Douleur, de Privation, d’Ascèse, ces déesses inaperçues dont le lieu est d’être une sorte de non-être réfugié dans l’obscurité, pareille à la pépite brillant à même son essence dans la gangue de terre sourde.

 

   Mise à l’abri du sens.

 

   Joie est prise en compte et mise à l’abri du Sens (de la Beauté), par lequel tout cheminement devient lumineux, traçant dans les rives nocturnes le sillage des constellations. Les étoiles ne brillent qu’allumées par l’immense toile de la nuit qui est, à la fois, leur reposoir et le fondement qui assure leur apparaître. La vérité n’est pas unitaire qui éteindrait tout autour d’elle afin d’assurer son propre rayonnement. Toute vérité se lève à partir d’une dialectique, d’une confrontation, d’une polémique. Antarès, Bételgeuse ou Andromède ne nous assurent de leur être qu’à le poser et l’affirmer à partir de cette densité primitive qui est la clé de leur donation. Supprimons la nuit et ces « belles noiseuses » s’évanouissent avant même que l’œuvre n’ait pu être portée à sa manifestation. Leur beauté disparaissant à même le fond dont elles auraient dû être assurées afin d’être connues.

 

   Une clairière s’allume.

 

   Aube. Le ciel est de suie lourde, les nuages teintés d’obsidienne. Les montagnes au loin se découpent à peine sur un décor fuligineux. Comme des personnages de théâtre qui attendraient, en coulisses, l’instant de leur entrée en scène. Une tension seulement, une position fœtale des corps avant que la matrice ne décide de leur expulsion, de leur entrée en présence. Là seulement commencera l’histoire avec ses étranges clignotements, ses hautes lumières, ses éblouissements, ses passages dans des gorges étroites cernées de fauves lueurs. Au premier plan une sorte de bourgeonnement indistinct comme si le réel voulait se donner dans une réserve, une clairière s’allumant dans le cercle des arbres aux ténébreuses frondaisons. Mais, soudain, comme un rai de lumière qui traverse la diagonale du paraître et, tout au bout, la torche d’un buisson d’argent. Sans doute les ramures d’un arbre sortant du ventre de la terre. Buisson d’argent dont la proximité, par paronymie, nous place dans la saisie du buisson ardent.

  

   Harmonie universelle.

 

   Dieu caché qui se révèle à celui qui a su l’attendre dans la longue nuit qui précède toujours la théophanie, le déploiement du sacré. Mais, hors les références bibliques, se donnent à voir de multiples vocations humaines en quête de cette joie issue du cœur de la nuit. De cette inégalable beauté. Ainsi le philosophe partant des lugubres spectres de la caverne en direction du soleil de l’intelligible ; ainsi le poète qui exhume de la lourde prose quotidienne le joyau que deviendra son ineffable langage ; ainsi le géographe qui portera au jour, sur l’antique portulan, cette terre qui n’attendait que le moment de sa révélation ; ainsi le mystique tel Jean de la Croix qui, par « l’échelle secrète » de la contemplation joint son âme à celle de Dieu ; ainsi le savant dont les recherches s’illuminent du bonheur de la découverte ; ainsi l’amant se sublimant dans le mouvement qui le porte en direction de l’aimée ; ainsi l’alchimiste dont la pierre philosophale éclaire l’antre mystérieux des opérations conduisant de l’œuvre au noir à l’incandescence rouge en passant par l’œuvre au blanc, continuelle quête des processus de sublimation qui prennent racine dans les touffeurs chtoniennes pour s’épanouir dans l’illumination ouranienne, extase solaire qui fond l’être dans l’harmonie universelle.

 

   Langage qui jamais ne s’éteint.

 

   Nous sommes des êtres nocturnes qui cherchent inlassablement la part, en soi, au plus profond, de ce feu, de ce réseau de lave qui sourd à bas bruit dans le temple de notre corps. Dans le temple puisqu’un dieu y est caché à notre insu, ce langage qui questionne toujours, qui jamais ne s’éteint, cette nature précieuse de l’homme qui le projette en pensée au-delà même de ce qu’il est en direction de cette lumière qui l’accueille et le tient en sustentation au-dessus des abîmes de ténèbres et des douves d’effroi. Oui, le langage est lumière qui brille dans la nuit de l’inconnaissance. Pareille à un cristal aux infinies et toujours renouvelées facettes. Nous n’éclairons et ne sommes éclairés qu’à son exacte mesure. Parlant nous l’actualisons. Nous taisant nous sommes en douleur. L’ignorant nous versons hors de notre essence. Là où l’ombre du non-sens, ce lieu inconnu et dépouillé nous guette comme notre néant. Oui, notre néant. Or le néant est l’envers de toute beauté !

 

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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 17:31
Naissance de l’heure.

"Eclosion "

Avec Zoé.

Œuvre : André Maynet.

 

   D’abord on est là, en retrait, soucieux de ne pas s’immiscer sur la scène dont Eclosion est, à l’évidence, l’incontournable Muse. Mais que regarde-t-elle donc qui semble la fasciner avec le prodige des choses rares ? Qu’a-t-elle vu que nous ne saurions voir ? Qu’est-ce qui la tient en haleine, la pose dans cette attitude hiératique dont nous ne percevons pas la cause, voyons seulement l’effet ? C’est si étrange d’assister au jeu intime de l’être, d’en deviner à l’avance les extases successives, comme si du néant de la blancheur, soudain, pouvait naître l’incroyable même, s’ouvrir la révélation dont, depuis toujours, nous sommes en attente. Comme si quelque chose allait survenir, de l’ordre du mystère et nous envelopper dans la toile d’une douce compréhension. C’est là, tout proche, cela fait son glissement d’air, sa chute d’ouate, son filament de cristal. Il n’y a pas de bruit et même les oiseaux, les araignées d’eau, les discrètes fourmis se confondent avec les mailles du temps. Temps suspendu, immensément attentif à ne pas défroisser son initiale texture - cette à peine translation de gouttes d’eau dans le luxe du fleuve -, et il semblerait qu’une teinte d’éternité partout se répande et que le monde se fige tout à sa propre attente de germination. Silence et creux de joie à la pliure de la conscience, là, tout au bord de l’univers où scintillent les étoiles.

Alors, ne voyant rien, ne devinant rien de ce qui peut se passer, le rêve est notre seule aire, le songe notre naturel abri dont nous essayons d’extraire un sens, de faire venir un paysage, d’ouvrir la possibilité d’une poésie aux douces incantations. Devant nous, le scintillement d’une eau, son écoulement lent parmi les lèvres oublieuses du sable. La lumière est du pur argent venu du ciel, une longue caresse, une effusion dont nous ne pourrions même pas dire le nom. Toujours les choses secrètes demeurent innommées, serties d’imprécises confluences, de clairières que visite un ineffable clair-obscur. Au loin, le cercle plus sombre d’une ligne de collines, comme pour poser une certitude et amener à notre conscience le réconfort auquel elle aspire. Il faut des arbres, des fruits, de douces mains pour faire récolte, presser la pulpe, inviter le jus à surgir et donner à nos lèvres cernées de désir la première offrande du jour. C’est ainsi, nous ne naissons à nous-mêmes qu’à être enfantés par le jour, à hisser de nos corps opaques un peu de la lumière qui, bientôt sera notre langage, notre façon d’apparaître, de nous donner comme phénomènes, figures inscrivant sur la page vierge les premiers signes de l’exister. A chaque seconde, nous respirons, nous clignons des yeux, nous aimons, nous naissons. Eternel retour de ce présent qui nous traverse, nous métamorphose et, pour autant, nous laisse dans la résille singulière de notre être. Plus haut sont les nuages qui portent témoignage de la condition des hommes. Sombres métaphores des lourds cumulus qui semblent écraser la terre, l’incliner à disparaître, à n’être plus qu’une manière de chaos indistinct. Brillantes images des dentelles blanches que traverse l’effusion des rayons solaires et nous sommes si près d’un bonheur qu’il nous semble le palper, en faire la matière pleine des jours. Cela commence à se déplier, cela profère à bas bruit, c’est la chute souple de la source, le murmure de la fontaine, le clapotis des gouttes dans le cercle sombre de la crypte. Cela advient. Cela nait à soi.

Assise sur l’indistinction d’un drap - ce support à peine visible d’une existence -, Eclosion est dans l’attitude de la Pensive, de l’Attentive, de Celle qui assiste à sa propre émergence, au cycle de son devenir. Son visage prend appui sur une main. Il médite. Il rayonne déjà de l’incroyable qui va se produire et l’installer au centre de ce qu’elle est : une question, une longue interrogation qui jamais n’aura d’épilogue, sauf la rencontre avec le néant, un jour, dans d’inaccessibles limbes. La lumière des jambes rejoint cette autre clarté que diffuse une opaline blanche. Secret contre secret. Prodige contre prodige. Oui, il y a tant d’étonnante beauté à voir se nervurer quelque chose qui n’était pas, qui demeurait dans l’ombre, attendait son architecture existentielle, rougeoyait de l’intérieur telle une flamme impatiente de dire sa puissance, d’installer son efflorescence lumineuse à la face des choses. Là, dans la fureur d’une neuve lumière, voici que se distinguent d’ovales perfections, que se cristallise le blanc symbole de la naissance. Ce n’est pas encore totalement advenu, cela frémit simplement, cela fait sa dimension déployante, sa brisure de coquille dans la surprise de l’heure. On ne sait nullement le destin contenu dans cette énigme. On espère, on fixe attentivement la mince coque de calcaire, on ferait irruption si l’on osait. Mais c’est comme un hiéroglyphe dont on observe l’essaim des signes, on demeure sur le bord, on retient son souffle, on se tient sur la pointe des pieds. Quelque part, au centre de soi, sous le dôme du diaphragme ou bien dans l’amande de la glande pinéale, ou peut être dans le sens commun de l’imagination, c’est le remuement indistinct mais ô combien proche du tourment de l’illusion anticipatrice qui se manifeste avec la pliure d’un sublime effroi. Oui, vérité oxymorique puisque tout geste de donation est en même temps geste de retrait de l’oblativité. On est en sursis et naître n’en est que le premier mouvement. On attend. On ne sait ce qui va surgir. On est sur la lisère de l’être. De l’être-autre, de l’être-soi. Car c’est toujours de soi dont il est question dans le colloque de la naissance. De l’autre comme soi. De soi comme l’autre. Nous sommes toujours en attente de nous et nous demeurons fascinés par l’apparition de ce premier signe dont Eclosion est la belle métaphore. Eclosion, nous t’attendons !

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 18:13
Eaux vives du Temps

« Still in the dark »

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

C’était ceci qui vrillait l’esprit

Cette initiale lueur

Dont on ne savait rien

Cela partait de loin

Cela glissait longtemps

Cela faisait son énigme

Comme si

Depuis toujours

Une onde vous traversait

Dont vous ignoriez la trace

Ne soupçonniez la ductile empreinte

Au sein même du fortin

De peau et de chair

 

***

 

Cela faisait

Sa Petite Musique de Nuit

Son clair ruisseau

Cheminant depuis l’aube du Temps

Une sourde réminiscence

A l’orée de la conscience

Une feuille tombant

Dans le luxe d’une lumière

D’automne

 

***

 

Il y avait tant de paix

Recueillie dans la conque nocturne

Tant d’yeux éteints

Sur la courbe du firmament

Tant de joie ouverte

Là à portée des yeux

Là dans l’anse disponible

De la main

Là dans le creux de l’oreille

Qui vibrait au rythme

Du Silence

 

***

 

Oui c’était un grand bonheur

Que d’être là

Sans certitude aucune

Là dans l’accueil de l’être

Porté infiniment

A ce qui adviendrait

Qui ne pouvait s’illustrer

Que sous la figure

D’une vacance

Signe inaugural

D’une Liberté

Qui ne disait son nom

Mais se postait à l’angle

De la Nuit

Dans sa ressource

La plus réelle

 

***

 

Que restait-il à faire

Sinon flotter entre

Ciel et Terre

Attendant l’Etoile

Devinant la parole glacée

De la Lune

S’accordant au souffle

De clarté qui tombait

Des nuages

Gagnait l’eau en

Son unique reptation

Elle voulait dire

Le Passage

La fragilité

La question jamais résolue

De sa Place ici

Parmi les congères d’incertitude

Les injonctions muettes

Des astres

La marche du cosmos

Dans l’ordonnancement du Monde

 

***

 

On demeurait en soi

Dans la confiance de sa passée

On demeurait et on cherchait

La Dimension

La Seule qui nous installerait

En nous

Dans cette aire bienveillante

Qui girait sans cesse

Et nous distrayait

Parfois

De notre exact

Cheminement

 

***

 

On regardait la plaine frémissante

De l’Eau

En son étrange parcours

Cela rayonnait en soi

On aurait cru un feu

Un fanal intérieur

Nous disant notre amer

On cherchait le Temps

A la lueur des Eaux Vives

Il était là

Devant

Derrière

Tout autour

Il était là sans délai

Il dessinait la clairière de notre peau

Il sculptait la glaise de notre corps

Il portait en nos yeux

L’ineffable clair-obscur

Des choses sans détour

Au creux de nous

A la source efficiente

Qui sourdait

Pareille

A une pluie

De comètes

Oui

De

Comètes

Il n’y avait que ceci

A dire du Temps

Rien de plus que l’Être

L’orbe du Néant

Dans la pureté du Lieu

Une Attente

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