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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 08:15
Venue de l’illisible contrée

« Nue dans la chambre »

Crayon de Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   Vous, Venue de l’illisible contrée, qui êtes-vous dont, jamais, je n’ai rencontré la silhouette ? Imaginez : c’est comme si ma conscience, débarrassée de toutes ses scories, lavée de toutes ses rumeurs intestines, poncée jusqu’à l’oubli d’elle-même (une large plaine blanche en réalité), c’est comme si vous y surgissiez avec la célérité de l’éclair dans le ciel d’orage, avec la force de la chute d’eau, ces sublimes Wasserfalls qui bondissent des roches alpines. De l’éclair, jamais l’on ne revient. Du Wasserfalls l’on n’oublie sa violence sauvage. Il y a, au sein même de la psyché, des roches dures qui se lèvent, des manières de silex que rien ne viendrait dissoudre. L’on aura beau chercher à se distraire, feuilleter les pages d’un livre, s’absorber dans la vision d’une image, cueillir une fleur odorante, la pierre tranchante sera toujours là qui incisera le centre même du corps des signes d’une dette. Oui, d’une dette. L’on se croit dépendant, l’on se pense assigné à produire quelque acte salvateur qui vous serait destiné, vous l’Étonnant Croquis qui paraissez n’avoir de réalité qu’à m’interroger vivement, à répandre dans le charbon de mes nuits les lueurs blafardes de l’insomnie. M’avez-vous donc ôté le sommeil, en tout cas vous en parcourez les rives avec tant de constance, tant d’assiduité.

   Mais il me faut vous dire maintenant en des termes qui ne soient plus généraux, vagues, ils ne mènent à rien. Il me faut vous situer parmi l’immense carrousel des mots, y découvrir quelque chose qui vous ressemble, mais aussi, vous assemble, vous dont l’éparpillement, la dispersion paraissent constituer votre immuable essence. Je vais vous nommer au plus près du motif de la vision que vous me proposez de vous. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme. Je ne trouve que cette périphrase qui soit en mesure de vous circonscrire tant bien que mal. Une pure et simple forme graphique si vous voulez, un crayonné, des gestes d’enfants posés sur la feuille du jour. Du formel seulement car c’est cette seule perspective que vous me tendez de vous. Combien j’aurais été plus heureux de vous saisir en votre intime, de pouvoir, par exemple vous dire la Douce, l’Attentive, la Généreuse.

   Mais avouez, comment tirer de ce lacis de crayons de couleurs autre chose qu’une impression sensorielle, une manière de vibration, d’onde, de tracé d’électroencéphalogramme, en quelque sorte une « conscience nerveuse de la matière » ? Votre avancée, en son étonnant tellurisme, en ses lignes de fracture géodésiques, toutes vos courbes de niveau, les strates que vous figurez, tout ceci trace votre simple topologie externe sans qu’il ne me soit aucunement possible de m’immiscer en quelque façon à l’intérieur de cette citadelle que vous semblez défendre farouchement. Comme s’il y avait danger à figurer au Monde à l’aune d’une esquisse puisque, aussi bien, ce début d’entrelacs, cette forme en voie de constitution ne vous protégeraient nullement des atteintes de l’existence. Sans doute êtes-vous plus démunie que la moyenne des Existants qui hantent la Terre, pour la simple raison de votre constitutionnel inachèvement. La complétude vous est étrangère. La plénitude est une sensation qui ne vous visite guère.

   La parole n’est encore qu’une hypothèse, un genre de cailloux de Démosthène qui s’agitent en aval de votre glotte, un genre de langage infra-verbal qui ne se traduit que par un murmure sourd, une caverneuse résonance, un genre d’ébruitement somatique dans votre corps d’allure encore bien racinaire. Êtes-vous au moins inscriptible en un discours qui ait quelque cohérence logique ? Je vais sur-le-champ tenter de vous circonscrire, vous et la scène que vous m’offrez afin de vous rendre, sinon réelle, du moins plausible. C’est une tentative toujours éprouvante que de tirer du sens de ce qui, à l’évidence, en présente si peu, une brume s’élève dans le ciel que, bientôt, une brise effacera. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme au risque que mon langage soit un simple écho de paroles antérieures, une réitération obsessionnelle de votre être, que je dise cette liane rouge qui cerne le vide de votre cops, lui attribue provisoirement une halte dans l’espace, le délimite, non en tant que chair, vous en êtes si loin, juste un tremblement aux confins de la Vie. Que je dise (mon langage vous crée autant que le dessin vous pose ici, devant moi), la brisure de vos bras (mais il semble qu’il soit unique, ce bras), aussi indique-t-il la présence d’un tragique sous-jacent, d’une « naissance latente », je préfère cette formulation rimbaldienne à l’annulation que profèrerait l’idée d’un manque, d’une absence, d’un vide. A moins que vous ne soyez émergence du Néant et menaceriez de punir mon audace à tenter de vous porter à l’être et je risquerais, à chaque mot posé sur la page, de disparaître à moi-même.

   Le Rouge, ce symbole de sang, ne vous accomplit nullement en votre entier. Le Noir vient à la rescousse. Ce que le Rouge hissait tout en haut d’un pavillon qui eût pu être de gloire, voici que le Noir vient l’obombrer de son funeste crêpe. Cheveux de suie qui annulent le visage. Nulle épiphanie qui dirait le lac des yeux, la fraise des lèvres, l’éperon du nez. Nulle métaphore qui ferait se lever le bonheur d’une poétique. Vous demeurez en retrait. Peut-être même êtes-vous la figure du Retrait, du Retranchement, de la Soustraction ? Autrement dit du Refuge en une Innommable Contrée. Laquelle ? Du Silence ? De l’Infini ? De l’Absolu ? Tout ceci est si éthéré. Å peine le mot est-il prononcé qu’il se dissout à même le fourmillement de son chiffre. Ainsi êtes-vous la Doublement Tonale et vous n’êtes nullement sans me faire penser au roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir ». Le Rouge de la Passion ? Le Noir de la Mort ? Si la Passion est la Mort de l’âme, alors mon interprétation est juste que je reporte immédiatement sur le Griffonné que vous me tendez à la manière du document qui vous décrit le mieux. Et je crois volontiers que vous êtes sur la frontière entre la Passion en voie de laquelle vous êtes sans doute et la Mort qui est votre certitude ultime, tout comme elle l’est pour tout un chacun. Mais ici, la force du dessin est de mettre en vis-à-vis, le sang de la Vie, le crêpe de la Mort. Aussi le qualifierais-je « d’existentialiste », cette manière d’équilibre précaire entre une naissance dont on n’a pas décidé, pas plus de notre finitude qui s’impose à nous avec la violence du cyclone, du cataclysme.

   Aussi, dans ce contexte qui confine au tragique, tout ce qui vous entoure, tout ce qui se pose en tant que vos immédiats prédicats, prend la figure énigmatique et inquiétante de spectres. Qu’en est-il de cette trace griffonnée sur le mur du fond ? On dirait la silhouette approximative d’un caniche. Ceci veut-il signifier l’imminence d’une animalité qui vous guetterait ? Ou bien cela indique-t-il que l’humain n’est jamais vraiment sorti de sa composante archaïque ? animé qu’il est d’instincts qui, parfois, le font se confondre avec les tubercules, les rhizomes, ils sont encore plus primitifs que la dimension animale. Et le mur qui est à votre gauche, combien son réseau de lignes noires, denses, chaotiques incline vers quelque effroi qui rôderait au large de vous, menaçant votre intégrité même ! Sans doute une toile sur laquelle s’inscrit le destin douloureux du Monde. En bas, au centre de l’image, une soudaine profusion de traits, de lignes, un foisonnement, une prolifération qui paraissent concourir à faire émerger de cette forêt de signes, une vague Forme Humaine, un peu à la manière d’une enfance de l’Humanité, un genre de grouillement de mangrove, de jungle inextricable, de steppe perdue dans la nappe de ses hautes herbes. Le sentiment qui se détache de cette vision quasiment hallucinée des choses est identique à l’effroi d’un Monde qui serait soudain plongé dans les rets d’une irrémédiable nuit dont tout phénomène de visibilité serait exclus à jamais.

   Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme, si depuis le silence cotonneux dans lequel le dessin vous retient vous percevez ma voix, fût-ce un mince filet d’eau, cherchez en votre pouvoir les voies par lesquelles arriver à Celle-que-vous-serez dans l’étape ultérieure de votre figuration, à savoir une Forme Hautement Lisible. Cependant, ce souhait que je formule d’une vision de vous qui soit arrivée à son terme n’est nullement pour me réjouir. Mon sentiment de modeste Esthète vous préfère mille fois dans cette posture à peine levée de Vous, qui vous relie à votre Origine, or il n’y a guère de plus noble événement que celui de la Naissance. Demeurez en vous dans cette indistinction, ce tremblement, cet avant-dire de ce qui est, alors toutes les grâces vous sont promises de figurer de telle ou de telle manière. Autrement dit, c’est votre propre Liberté qui est en jeu ! La mienne aussi, il va de soi. Vous savoir arrivée à vous-même, c’est, en une certaine façon, me doter moi-même d’une entièreté. Or le Monde est si parcellaire. Or vous êtes si lacunaire. Or je suis si morcelé. Qu’une Unité vienne nous visiter et nous serons pure harmonie. Oui, pure !

 

 

  

 

 

 

 

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1 février 2025 6 01 /02 /février /2025 22:01
CHAOS

« Effet papillon »

Source : Futura Sciences

 

***

 

   Parfois l’on se lève, dans l’approximation de Soi. On est décentré, on penche vers quelque abîme, la Musique des Sphères on l’entend, mais loin, derrière un voile de coton. On quitte sa natte de sommeil avec des songes encore accrochés à ses basques. On titube sur le bord de sa couche comme si l’on était pris d’ivresse. On se rend compte que le phénomène de l’équilibre est une prouesse, que gagner la position debout tient du prodige, qu’avancer un pas derrière l’autre est une sorte de miracle. Qu’exister est une rude épreuve dont on ne sait si le mode appliqué pourra longtemps se poursuivre. On sait, tout au fond de Soi, que le jour qui vient ne sera pas le jour mais une ribambelle de haillons que reliera un mince fil, il pourrait bien se rompre à tout instant. On sait que l’heure ne sera pas l’heure, mais une suite ininterrompue de hoquets, d’hiatus, une bordée de pointillés dénués de toute logique. Tout ceci on le sait dans la confusion comme si une fumée, un mince brouillard gris en faisaient trembler l’image incertaine. On sait sans savoir vraiment, dans l’égarement, l’à-peu-près, l’indéfini. On ne sait même pas si l’on est vraiment.

   On quitte le sombre réduit de sa chambre. On progresse de guingois, à la manière des crabes parmi le lacis des racines de palétuviers. Que craint-on ainsi ? Qu’un meurtrier ne se dissimule dans la pénombre, prêt à commettre un acte irrémissible ? Qu’une hyène puisse, à tout instant, vous sauter dessus et vous prendre à la gorge ? Non, ce que l’on redoute par-dessus tout, c’est de faire face à qui l’on est ou à qui l’on n’est pas, de faire l’inventaire de ses propres fissures, de sonder la profondeur de ses failles, d’expertiser jusqu’à la folie le vide incommensurable qui vous habite, d’en éprouver le vertige jusqu’au seuil d’une possible disparition. On avance avec maladresse, comme glissant sur des coques de noix. Parfois l’on s’agrippe au chambranle de la porte. Parfois même, en un acte de profond découragement, l’on regagne le bord de sa couche qui ne nous offre que le désert de ses draps vides, de simples vagues blanches que le gris boulotte consciencieusement.

   On gagne l’étroite coursive de sa salle d’eau. Par la vitre dépolie filtre un jour sale, une sorte de torchon qui bat « au vent mauvais ». Ses ablutions on les accomplit, nullement dans le souci de Soi, non dans la pure routine, dans le conditionnement élémentaire. L’eau n’est guère amicale, pas plus que la lame du rasoir qui trace dans l’épaisseur de la mousse son entaille de chasse-neige. Les crins de la barbe sont durs qui résistent. L’eau qui coule du bec de cygne percute l’émail de la vasque avec un bruit têtu, obstiné, c’est la mesure d’un jour sans limite qui est compté là,

 

c’est l’addition des ennuis,

des renoncements,

des retours en arrière,

des saltos

 

   qui vous laissent à demeure, font un cruel sur-place comme si les mailles du temps s’étaient relâchées, que votre propre histoire ne menace de s’effondrer. Au toucher, vous estimez la qualité du chantier. Par-ci, par-là quelques picots rebelles, quelques touffes révoltées. Mais le maquis suffira pour aujourd’hui, il est à la mesure de ce qui va venir, de ce qui vient, de cet inconnu qui palpite tel un gouffre avec la herse de ses stalagmites, avec les dents de ses stalactites qui chutent dans un fond sans consistance.

   On est maintenant assis à sa table de solitude. Mais ceci, énoncer la solitude est un truisme puisque, n’étant nullement assuré d’exister Soi-même, comment pourrait-on postuler l’existence de l’Autre ? Tout est si vide dans le monde, si flou, si fuyant. Tout flotte et rien ne s’attache à rien. L’eau, dans la casserole, fait son minuscule grésillement. La seule compagnie. Personne dans la rue. La rue est vide, solitaire. La clarté frappe au carreau mais sur le mode de la retenue, une manière de badigeon Ardoise que l’œil a bien du mal à traverser. Le Printemps bourgeonne avec des insistances de frimas. La belle saison s’annonce avec de larges entailles hivernales. On allume la radio. Les nouvelles du Grand Ailleurs : guerres, génocides, fugues, viols, disparitions en tous genres, conflits, diasporas de peuples exténués. Comme si le vaste tissu du Monde se déchirait, on ne voit plus que sa trame étique, le désordre de son façonnage. Dans le corridor de la gorge, le thé noir fait son trajet brûlant, réchauffe la braise du cœur qui palpite à peine, accordée qu’elle est à l’Anthracite d’un temps figé qui ne connaît plus ni son alpha ni on oméga. Des flocons de brioche avancent lentement, manière de clepsydre qui égrène les secondes d’une façon métronome, comptable, uniquement arithmétique. La trentième seconde fait suite à la vingt-neuvième qui fait suite à la vingt-huitième et ainsi, à l’infini. C’est si désolant les chiffres, tellement désincarné, juste la frappe d’une numération perdue dans le vaste rythme universel.

   Bureau, maintenant ; ou plutôt pièce de Lecture et d’Ecriture. Pièce des Mots. Murs garnis de livres. Ils veillent, garnisons de signes noirs dans la faible lueur des maroquins. Habituellement, Génies tutélaires, Hautes Présences. Les mots irradient au travers des couvertures, leur fragrance de papier vole ici et là, identique à un encens qui répandrait ses volutes sous les voûtes de quelque sanctuaire. Au travers des vitres martelées, toujours ce halo gris cerné de pluie, toujours cette obstination de la nuit à vouloir celer le jour, à le conduire à son crépuscule. La pluie est verticale. Son clapotis parvient, atténué. Une gouttière dégorge quelque part son trop-plein. Un fin brouillard monte du sol, semblable à ces fumées de feux de camp qu’on éteint, qui couvent doucement dans le tapis d’ombre. Juste le lent, l’immobile cliquetis du temps, le tempo mortel qui vient de l’illisible territoire de la finitude. Silence lourd, de plomb, d’étain, de zinc, enfin de teintes sourdes qui ne s’élèvent guère de leur pure matérialité.

 

Gel gel partout.

Glu, glu partout.

Suif, suif partout.

 

Å l’abri des maroquins et des toiles les signes s’impatientent.

 

   Les signes veulent être lus. Sinon les livres sont leurs cénotaphes. Les signes s’impatientent. On s’impatiente de ne pouvoir les saisir d’un trait, de les manduquer, comme on le ferait, à pleines dents, de la chair nacrée d’une mangue. Chaque bouchée est une merveille. Au hasard, dans la perte grise de la lumière, un manuel est extrait de sa catacombe. La couverture luit faiblement comme ces pierres sombres d’Irlande que le ciel lisse de sa palme douce. Le papier, sous la pulpe des doigts, tient son langage de papier, à peine un chuchotement, un bruissement pareil à l’envol d’un courlis au-dessus du miroir de la lagune. Au début, forêt de mots simplement, rien n’émerge de rien. Puis l’œil accommode, puis la pupille boit avidement ce qui vient à elle, telle une faveur. Ce qui se montre dans la touffeur moite du temps :

 

« Rêve du ciel »

 

   « Oh voici : le souffle balsamique de cet infini printemps devait fermer les plaies brûlantes de la vie, et l’homme, saignant encore des blessures reçues sur la terre qu’il venait de quitter, devait se cicatriser parmi les fleurs, en vue du ciel à venir, où la Vertu et la Connaissance suprêmes exigent une âme guérie. Car ah ! les souffrances de l’âme, ici-bas, sont tellement trop grandes ! – Lorsque, sur ce champ neigeux, une âme en étreignait une autre, leur amour les fondait en une même goutte de rosée scintillante ; en tremblant elle descendait alors dans une fleur qui la soufflait en l’air, partagée de nouveau, comme un encens sacré. »

 

   Dans sa couverture vert bouteille, le livre de Jean Paul, « Choix de rêves », a été refermé sitôt qu’ouvert. Il gît sur le glacis de la table, tel un objet inutile. Il pleut toujours. De grosses gouttes qui font des cercles dans les flaques boueuses. Le silence règne en maître, il pèse tel un couvercle et enserre les mots dans une gangue semblable à la mutité de lourds sédiments. Les mots sont pris au piège, ils tournent en rond dans leur geôle tels des Prisonniers qui attendent l’heure de leur marche circulaire entre les murs gris de leur forteresse. Ils n’ont plus de vis-à-vis, ils meurent de n’être nullement regardés, compris, ils gisent tels d’énigmatiques hiéroglyphes dont nul Herméneute ne parviendrait à saisir le sens. Au milieu d’eux, au milieu de leur soudaine « in-signifiance, » je ne suis guère qu’un Égaré aux mains lisses, tout glisse en elles, rien ne demeure. Tout autour de moi les mots volètent tels des insectes que la lumière aurait portés à une sorte d’ivresse. Les mots, les divins mots qui, hier encore, festonnaient le massif ténébreux de ma tête, y allumaient des feux de joie, les voici soudain devenus des Étrangers dont je ne comprends nullement la raison de leur singulier comportement. Ils sont un tel mystère ! Ils sentent le soufre. Ils me mettent au défi de m’en emparer, d’en faire mon bien. Mais ma peau résiste, mais ma chair se révulse.

   Au-dehors l’air est sale, compact tel des mèches d’amadou, tout s’y abîme et y devient méconnaissable. Je retourne à l’intérieur du livre de Jean Paul, j’essaie de m’y creuser un terrier que je tapisse de mots. Mais dans la maladresse, comme si leur matière venait à moi pour la première fois. Au hasard je tisse de boue « le souffle balsamique », j’enduis mon corps de « plaies brûlantes », je m’inflige de vives « blessures », puis j’enjoins à ma mélancolie de « se cicatriser parmi les fleurs » et je prends acte de ce nouvel état qui m’affecte, de cette désertion du langage qui, bientôt sans doute, ne manquera d’ébrécher ma conscience, d’y creuser d’irréparables ornières. Au-delà des vitres semble gésir un monde en proie aux tourments identiques aux miens. Ce n’est que brume et confusion. Ce n’est que chemins de boue qui se perdent à même leur propre confusion. Parfois, une voiture, au loin, fait son bruit de sourds élytres. Mais est-ce bien une présence, ne l’ai-je créée de toutes pièces afin de me rassurer ? Puis un silence humide, un mur en vérité que personne ne pourrait franchir. Du fond de mon terrier que rien ne semble pouvoir atteindre, sauf un éternel ennui, je crois que mes Coreligionnaires ont déserté la ville, que je suis seul, ici, livré au pandémonium des mots, car maintenant les mots se rebellent, les mots sont véritablement hostiles, ils sont des manières d’oursins aux piquants venimeux qui perforent ma peau. Ils sont des calots d’acier qui percutent le cercle de mon front. Ils sont des flèches au curare qui empoisonnent ma chair. Ils sont des pièges qui, sur la loque que je suis devenu, referment leurs puissantes mâchoires de métal. Cela fait un bruit d’éponge au centre d’un bizarre cliquetis.

   Épilogue - Parfois, lorsque le ciel est bas, que la vue est courte, parfois lorsque le sens de l’exister se précipite dans le trou d’une énigmatique bonde, on ne sait plus qui on est, d’où l’on vient, vers où l’on va. On n’a plus de passé et la mémoire se refuse à la moindre réminiscence. On n’a plus, en guise d’avenir, qu’une carte de géographie sans équateur ni méridien, sans continent, sans océan. On est dans un présent noué sur lui-même, un genre d’ouroboros aux écailles ternes, une manière de ruban de Moebius dont on ne parvient nullement à savoir en quel point l’on se situe, en quel chiasme il nous précipite, où tout se retourne soudain, mais se retourne sur quoi ?

 

Sur le vide,

sur l’irreprésentable,

sur l’indescriptible,

sur l’innommable.

 

   Ce sont, à chaque fois, des atteintes qui pour n’être nullement mortelles au sens propre, le sont au sens figuré. Alors le pire s’accomplit, on est livré à Soi, à Soi seul, ce qui est la plus vive aporie qui se puisse concevoir. Car l’Homme a pour mission secrète, mais nécessaire de tous temps, d’être ce miroir où se reflètent les Autres, les Choses, le Monde. Faute de ceci il s’étiole et présente un visage inquiétant, tel celui de la mythique et vénéneuse Mandragore qui, pour être cueillie, nécessite toute la puissance d’un rituel magique, le plus souvent hors du pouvoir des Mortels que nous sommes. Bien des choses sont en notre pouvoir : édifier des habitats, écrire des poèmes, tailler une pierre, cultiver un lopin de terre, réciter des vers, aimer une Compagne, naviguer sur un fleuve, bien des prouesses à hauteur d’Homme même si, la plupart du temps, toutes ces tâches ne sont accomplies que partiellement, dans une sorte de distraction. Cependant la forêt de nos diverses puissances présente une inquiétante brèche, une vive clairière y creuse sa vacuité infinie, nous ne sommes nullement maîtres de qui nous sommes. C’est ceci que, parfois, les jours de pluie, lorsque le maussade et l’ennui tissent la trame du jour, nous pensons avoir perdu, à savoir le bien parmi les plus précieux, cet usage de la Langue qui se donne comme l’unique geste affecté de transcendance qu’il nous soit donné d’accomplir, ici, sur cette Terre semée de bien des afflictions.

   Pour les âmes courageuses et généreuses qui m’auront accompagné tout au long de cette sombre complainte, qu’ils soient récompensés à la lecture de ce fragment tiré encore une fois de la prose poétique inimitable de Jean Paul, ce phare du Romantisme Allemand :

 

   « Quitte la terre, et monte dans l’éther vide : plane alors, et vois la terre devenir une montagne flottante, et jouer autour du soleil avec six autres poussières de soleil ; - des montagnes voyageuses, que suivent des collines, passent devant toi, et montent et descendent devant la lumière solaire – puis regarde, tout autour de toi, la voûte sphérique, parcourue d’éclairs, lointaine, faite de soleils cristallisés, à travers les fentes de laquelle la nuit infinie regarde, et dans la nuit est suspendue la voûte étincelante. – Tu peux voler durant des siècles sans atteindre le dernier soleil et parvenir, au-delà, à la grande nuit. Tu fermes les yeux, et te lances en pensée par-delà l’abîme et par-delà tout ce qui est visible ; et, lorsque tu les rouvres, de nouveaux torrents, dont les vagues lumineuses sont des soleils, dont les gouttes sombres sont des terres, t’environnent, montent et descendent, et de nouvelles séries de soleil sont face à face, à l’orient et à l’occident, et la roue de feu d’une nouvelle Voie Lactée tourne dans le fleuve du Temps. »

 

   Cette belle prose que je qualifierai volontiers, de « cosmologique » au sens plein du terme (étymologiquement « théorie du monde », mais aussi, mais surtout, « théorie de la Langue » lorsque saisie d’un souffle céleste, elle quitte le rivage de la Terre et se donne comme Pure Poésie, Poésie Essentielle), cette prose magnifique je vous l’offre, non seulement pour qui elle est, mais tout autant pour sa valeur que je dirai « performative », elle efface, au moins provisoirement, les abîmes dans lesquels se fourvoie, à longueur de journée l’Humaine Condition, elle élève l’âme à sa juste hauteur qui est celle d’une Essence dont, toujours nous devrions nous pénétrer bien plutôt que de nous précipiter dans les conciliabules mondains qui occultent le plus souvent ce qui fait notre fondement, cette Conscience qui, aussi, est Lucidité.

 

   Aujourd’hui la pluie a cessé de dresser son rideau à l’horizon des yeux. De gros nuages traversent le ciel d’Ouest en Est. Quelques trouées de soleil. C’est elles qu’ici et maintenant je veux voir sous l’infinie Poésie de Jean Paul : une lumière se lève et déchire le drap nocturne !

 

 

 

 

 

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31 janvier 2025 5 31 /01 /janvier /2025 18:03
Aušra de Lituanie

 

   De la Lituanie, je ne connaissais presque rien, sinon qu’elle jouxtait la Mer Baltique sur sa face occidentale, que les hivers y étaient rigoureux, les printemps de courte durée, les étés assez chauds. Une sorte de plat pays en grande partie couvert de forêts où brillaient, telles des pépites, des milliers de lacs. M’eût-on interrogé sur ses villes que j’aurais seulement nommé Vilnius, ignorant aussi bien Mažeikiai que Kretinga. Vous aurez compris que mes lacunes l’emportaient de beaucoup sur mon savoir. En réalité l’écriture qui m’appelait dans ce pays d’Europe du Nord m’importait bien plus que la géographie qui, vue de Paris, semblait bien monotone. C’est Jalbert, le documentaliste du Journal pour lequel je travaillais qui m’avait informé de cette Résidence d’Ecrivains à quelques encablures de Klaipeda, ville du reste sans grand intérêt, quelques immeubles modernes, passage obligé de la mondialisation, un port illustré de quelques chalutiers attendant l’heure de la pêche.

   La Résidence consistait en un vaste chalet de bois teinté en rouge brique. Il était près du rivage de la Baltique. Cinq chambres pour les Résidents. Une salle commune avec une large cheminée. Une grande table où prendre ses repas en compagnie des autres hôtes. La restauration nous était livrée par un traiteur, chaque matin. Je dois dire que je ne raffolais nullement de cette gastronomie rustique. Les harengs aux betteraves, la soupe à l’oseille où flottaient des œufs durs, tout ceci ne m’inspirait guère. Je faisais cependant une exception pour les varškėčia, délicieuses crêpes accompagnées de quelques fraises et d’une coupe de fromage blanc. La plupart de mes collations, je les prenais dans ma chambre. Mes compagnons d’écriture, deux Russes taciturnes, un Biélorusse bavard dont je ne pouvais comprendre la langue, un Polonais mélomane qui chantonnait sans arrêt, tout ceci composait une faune certes des plus sympathiques, mais j’étais venu en Lituanie pour écrire, non pour me distraire au contact d’une foule cosmopolite.

   Si bien que je menais une vie de solitaire que ne venaient égayer que quelques rares sorties sur la côte. La plupart du temps j’escaladais le cordon de dunes, trouvais refuge dans un pli de terrain qui me permettait de m’abriter de l’air déjà frais en cet automne débutant. Là, tout à loisir, je pouvais rêver longuement, laisser venir les images de mon futur roman. Ce qu’il me fallait, ceci : la vaste courbure du ciel qui s’inclinait à l’horizon ; le passage, parfois, du moutonnement de nuages gris ; l’irisation blanche de l’eau, une végétation hirsute qui tapissait les flancs des monticules de sable. Ce que j’avais à faire, ici, au milieu du silence à peine troublé par quelque mouvement de la nature, tâcher de trouver l’âme de ce pays, celle de ses habitants aussi. Sans doute le Lecteur s’étonnera-t-il du simple fait qu’il m’eût été plus facile de comprendre l’esprit d’un peuple en le côtoyant. Certes, mais ce serait sacrifier l’imaginaire aux exigences du réel. Or chacun sait qu’un Ecrivain est bien plus déterminé par ses propres songes qu’animé du désir de rendre compte de l’évident, du tangible qui ne sont que les images concrètes de l’ici et maintenant. L’Ecrivain offre du rêve, n’est-ce pas ?

   Parfois, m’évadant du site immédiat dans lequel je me trouvais, je pensais au beau roman de Maxence Van der Meersch, ‘La Maison dans la dune’, j’y voyais une manière d’analogie de ma propre situation. En quelque sorte j’étais un Sylvain égaré parmi les brumes du Nord, peut-être une esquisse errante cherchant son double, une écriture, une compagne telle cette Pascaline du roman, simple et innocente, dont la spontanéité en faisait une personne rare, une jeune femme dont on ne pouvait que tomber amoureux. Et je crois bien que j’étais, en effet, ‘tombé amoureux’. Chaque fois que je venais au milieu des dunes, invariablement à la même heure crépusculaire, j’apercevais, se détachant sur les eaux grises de la Baltique, la silhouette d’une ‘Passante’ (c’est ainsi, de cette façon purement abstraite que je l’avais nommée), vêtue d’une longue cape beige, cheveux courts que dissimulait en partie un béret, marchant d’un rythme mesuré, comme si, par son allure, elle avait souhaité coïncider avec ce rivage, avec ses flux gris et blancs de si belle destinée.

   Comme à l’accoutumée, ce personnage surgi de nulle part, allant vers un ailleurs invisible, je DEVAIS le faire mien, l’inclure dans mon roman en tant que foyer de sens autour duquel tout tournerait, aussi bien les paysages teintés de brume, le vol blanc des oiseaux de mer, l’appel d’une voile tendue au large vers son immédiate aventure. Savez-vous combien il est irrésistible, pour un Auteur, de faire s’immiscer, dans le cours de son récit, telle image aperçue dans une rue de la ville, telle impression venue d’un sourire croisé au hasard d’une marche, tel flottement d’un regard que cernent des paupières fardées de khôl ? En quelque sorte une irréalité doublant une réalité, un songe se levant de la lumière, une palme se balançant tout contre le dôme souple d’une altérité. Il me fallait cette tonalité un brin mélancolique, une distance de qui-Elle-était, une inconnaissance des choses. Nulle tristesse excessive cependant. Juste une inclination à la poésie. Cette dernière, pour moi tout au moins, est élégiaque ou bien n’est pas. Comment faire se lever la brise du poème si ce n’est à l’aune d’amours chagrines, de soudaines disparitions, peut-être même de la douloureuse mort ?  Et ici je pense à la belle citation d’André Chénier dans ses ‘Elégies’ :

 

« M'ont séduit : l'élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;

Belle, levant au ciel ses humides regards. »

 

   Mais ses ‘humides regards’, je ne pouvais les observer chez cette Inconnue que je n’avais aperçue que de loin. Je ne pouvais différer la rencontre. Connaître celle qui, au fil des jours lituaniens, deviendrait mon Héroïne, nécessité à laquelle je ne pouvais déroger plus longtemps. Un soir de brume diaphane, dissimulant ma propre silhouette derrière la sienne, presque illisible, presque hiéroglyphique tellement sa venue à moi était évanescente, sortant du dédale des rues, nous nous engageons sur le sentier qui conduit au village. Un chapelet de maisons basses s’égrène derrière le cordon dunaire. Le jour n’est plus qu’une vague hésitation à l’exacte pliure de l’âme, là où elle pourrait connaître sa fin dans les limites d’un corps. C’est fragile, une âme, c’est pareil à une papillote de papier de soie. Ça tremble infiniment. Ça n’est rien moins qu’un soi vacillant qui ne connaît ses limites. Ça a la consistance de l’air lorsqu’il s’auréole de perles de pluie. Ça fait son vol stationnaire de colibri, si bien que tout pourrait disparaître d’un simple coup d’aile !

   ‘Passante’ est entrée dans la seule auberge du village. Parfois j’y fais de rapides visites pour prendre une tasse de thé ou de café. La porte tourne en grinçant. Quelques feuilles poussées par une soudaine bourrasque franchissent le seuil. ‘Passante’ s’est assise à une table. Elle boit délicatement un thé à la bergamote dont l’odeur se diffuse tout autour d’elle, la nimbant d’une plaisante fragrance. Je choisis une table guère éloignée de la sienne. Visiblement elle ne prête nulle attention à ma présence. Sur la table, elle a posé un livre dont je peux apercevoir le titre ‘Élégies de Duino’ de Rainer Maria Rilke. Une phrase me revient en mémoire. Serait-elle prémonitoire d’événements à venir dont ni ‘Passante’, ni moi, ne pourrions halluciner la forme ? Les choses sont si fuyantes, ici, sous cet horizon si bas, sous cette lumière d’opale ! :

 

« Il nous reste la rue d'hier

et la fidélité d'une habitude

qui s'étant plu chez nous,

n'en est plus repartie. »

 

   Mais de quelle ‘habitude’ sommes-nous investis ? Mon ‘habitude’ est bien réelle, ancrée à la lisière des dunes, avec pour finalité cette image d’Elle qui grésille sur l’écran flou de mes songes. Mais Elle, quelle ‘habitude’ sinon de marcher le long de la côte, de respirer les embruns venus du large, peut-être de méditer sur les malheurs du monde ? Pour elle j’ai autant de présence qu’un phalène succombant à sa propre curiosité sur la vitre d’une lampe. La ‘fidélité’ ne peut jamais se montrer qu’entre deux êtres qui décident d’unir leur sort, de faire route commune. Des destins qui convergent. Les nôtres, par la force des choses, ne peuvent que diverger.

   Je souhaiterais tellement que ‘Passante’, par l’effet de quelque curieuse transmission de pensée, puisse capter le rayonnement de mon désir. Non de la désirer, Elle, en son corps de chair, non. La désirer en tant que personnage de fiction, cette manière d’éternité dont se parent tous les rôles dont le roman est le support. Vous le dirais-je enfin, au risque de vous paraître bien éloigné du monde, de ses préoccupations, mes personnages de papier ont bien plus d’importance que ceux des Anonymes dont je croise le chemin, jamais je ne connaîtrai leur vie, leurs secrets, le suc le plus précieux qui les détermine. C’est ainsi, nous frôlons continûment des êtres sans nous y attacher, sans même percevoir ce qui en fait le rare, l’inestimable parmi tous les tourments de l’univers.

   Si, Lecteurs, vous suivez bien ma logique, vous aurez déjà compris que je ne chercherai nullement à créer les conditions d’une rencontre plus précise. Je ne m’imposerai nullement auprès de celle qui deviendra ma Muse, sûrement pas ma maîtresse. D’ailleurs en aurait-elle éprouvé la simple envie ? ‘Passante’ a terminé sa tasse de thé, a réglé ce qu’elle doit, s’est levée, laissant les ‘Elégies’ sur place. J’esquisse un mouvement pour lui signaler son oubli. L’aubergiste m’indique qu’Aušra est coutumière du fait, qu’elle destine ainsi son ouvrage à un possible lecteur. Alors, que me reste-t-il d’autre à faire que de me saisir des ‘Elégies’, de les emporter dans la chambre de ma résidence, d’en lire quelques poésies au hasard. Ainsi, par le plus étonnant des aléas du destin, me voici en possession de son prénom, ‘Aušra’, dont je saurai bientôt qu’en lituanien il signifie ‘aube’. Un signe sans doute d’une logique du temps. Toujours la lumière succède à l’ombre.

   Etonnement que le mien de découvrir l’ouvrage en langue française. Aušra est donc francophone. Aussitôt je lui suppose mille occupations sans doute aussi fantaisistes les unes que les autres. Journaliste, correspondante d’une revue publiée en France. Ma sœur jumelle, en quelque sorte. Traductrice de romans lituaniens en français et d’auteurs français en lituanien. Peut-être romancière elle-même dont j’aurais souhaité que nos fictions respectives puissent se confondre en un unique creuset. Voici que le sujet de mon roman commence à s’étoffer. Voici qu’Aušra en devient le foyer rayonnant, le centre qui infusera à l’ensemble du texte cette mélancolie lituanienne teintée de gris, armoriée du jaune fané qui convient aux livres anciens oubliés dans le clair-obscur d’un grenier. Chaque jour qui passe reproduit le cycle toujours recommencé de la vision à distance, du parcours vers le village, du thé consommé à deux tables voisines qui demeurent séparées comme le sont deux collines par un vallon qui les isole chacune en son être. J’aurais pu prétexter la pratique d’une langue commune pour tenter une approche. Mais je sentais qu’une telle initiative serait contraire à l’intérêt du roman en cours. Il fallait que mon Héroïne demeure le personnage qu’elle était, autonome, libre de ses mouvements. Aurais-je décidé de l’annexer à la réalité que ma fiction, atteinte en son essence, ne serait devenue que journal prosaïque consignant le flux d’événements nécessairement contingents.

   Un autre jour, dans la salle à peine éclairée de l’auberge. Aušra lit méticuleusement un livre dont je saurai bientôt qu’il s’agit des ‘Sonnets à Orphée’ du même Rilke. Elle ne se distrait guère de sa lecture, comme si elle était fascinée par le poème, livrée corps et âme à la magie des mots. Elle paraît transparente à force de beauté. Il y a, tout autour de son front, une manière d’auréole qui la pare. Comme si une extase flottait à fleur de peau. Comme si la brume de son âme se dissipait, l’enveloppant dans un bain de douce clarté. Je la crois vraiment femme de lettres, oublieuse du monde, vibrant au seul rythme des vers, devinant par avance l’enchantement qui se prodigue à simplement les écouter. A peine rentré à la Résidence, je feuillette ‘Les Sonnets’. Je lis la page sur laquelle Aušra s’est arrêtée, laissant le livre ouvert sur le blanc de la table, cette virginité dont semblaient naître les signes noirs des mots.

 

« Où est sa mort ? Vas-tu composer ce récit,

avant que ta chanson ne se perde, engloutie ?

Où sombre-t-elle, hors de moi … Presque une enfant… »

 

   Les mots du Poète, je les adresse à l’Ecrivain que je suis. Le Poète me questionne sur celle qui est, avec le temps, devenue mon Double. Je suis interrogée sur « sa mort », c'est-à-dire sur la mort du roman que j’écris. Aurais-je au moins la force, tant qu’elle est vivante, certes à la manière d’une brume, la force d’aller plus avant dans le récit, de tracer son destin, d’ouvrir la clairière de son histoire ? Ou bien, lassé de ne pas la connaître, l’abandonnerais-je en chemin, acceptant qu’elle « sombre hors de moi », la perdant à tout jamais, tel Orphée privé de son Eurydice ? Redeviendrait-elle alors, Aušra, retrouverait-elle son enfance primitive, sa valeur originelle ‘d’aube’ ? Ce sont ces questions qui m’assaillent comme autant de sombres événements dont, bientôt peut-être, je ne pourrais plus me relever, enseveli dans les bandelettes de mes propres mots ?

   Que me reste-t-il alors que de faire avancer une écriture hâtive, fiévreuse, de produire une cantilène lituanienne se perdant dans un songe baltique ? J’écris sans arrêt, prenant mes repas dans la plus grande frugalité qui soit, ne vivant qu’au gré des visions des dunes que redoublent celles de l’auberge. Mon séjour arrivera bientôt à son terme. De la Lituanie, je n’aurai guère vu qu’une côte sauvage battue de flots d’écume, aperçu des oiseaux marins se perdant dans l’illisible contrée de l’air, deviné surtout ‘Elle’ qui traverse ma vie, tisse l’étoffe de mon roman. Mes commensaux, je ne les aurai guère fréquentés. Question de langue, d’affinité, question de littérature. Une voix venait de loin qui m’intimait l’ordre d’écrire. Seulement cette rubescente graphomanie maintenait ma tête une coudée au-dessus des flots.

   Dernier jour à la Résidence. Dernier jour en Lituanie. Dernière rencontre d’Aušra, je la sais fidèle à son rituel quotidien. J’ai posé le point final au bas de mon manuscrit. Aušra de Lituanieest maintenant une réalité, un texte tangible, des centaines de feuillets assemblés dans une chemise de carton beige, la couleur de la robe d’Aušra, celle qu’elle semble affectionner parmi toutes les autres. J’ai rangé le dossier dans un maroquin de cuir fauve. Depuis toujours il est le confident de mes écrits. Je le pose sur la couverture de mon lit avec d’autres affaires qui, demain, rejoindront Paris, le ‘Quai aux fleurs’. Nulle nostalgie. Le bonheur anticipateur du retour malgré cette présence féminine qui frémit tout autour de moi. Je marche parmi les buttes des dunes. Le vent fouette les touffes d’oyats, on dirait des cheveux fous, vrillés, sur le point de s’envoler. Mon pli de terrain favori. Mon ‘refuge’ en quelque sorte. Peu à peu la lumière décline. La silhouette d’Aušra à contre-jour. Un fin liseré de clarté détoure la minceur de son corps. Elle est en parfaite harmonie avec le mystère crépusculaire qui habite le paysage. Elle en est la subtile efflorescence. J’espère mon écriture suffisamment inspirée pour traduire cette atmosphère irréelle qui la cerne et la soustrait aux yeux des distraits et des curieux.

   Je suis Aušra de loin, comme d’habitude. S’est-elle un jour aperçue de mon manège ? Y est-elle indifférente ? Ou bien m’ignore-t-elle totalement, simple risée de vent parmi les feuilles d’air ? Mais peu importe le réel. Maintenant elle est une figure symbolique, elle vit de sa propre vie, elle s’est assurée d’une possible éternité. Les hommes meurent, le langage leur survit. J’entre dans l’auberge. Habitudes : places identiques, actes identiques. Elle lit, je la regarde lire. Elle boit son thé à petites lapées, je bois le mien en écho. Elle pose son livre et disparaît dans l’ombre qui grandit. Je prends le livre. ‘Lettres à un jeune poète’ - Rainer Maria Rilke. Je pense Aušra rilkéenne accomplie. Sans doute une Poétesse. Une Muse en même temps, vibrant aux voies voilées de l’élégie. Une infime trace de crayon entoure un extrait. Cet extrait, est-il le domaine d’une affinité particulière, le prétexte d’une hypothétique réflexion ? Je lis :

   « Il se pourrait qu’après cette descente en vous même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire. »

   Non, l’adresse du Poète se fait en ma direction. Je suis l’apprenti Poète prenant acte des conseils de son illustre Aîné. « Renoncer à devenir poète », ceci serait sage attitude s’il s’avérait que mon roman, Aušra de Lituanie’ ne tienne nullement ses promesses. Or j’y ai jeté toutes mes forces. Bien sûr c’est Aušra qui a insufflé, dans le texte, sa divine présence. Ou, plutôt sa confondante absence, son orphique parution sur la scène à peine éclairée du monde. En réalité un roman ‘entre chien et loup’, des mots en demi-teinte, une esthétique de l’effleurement, si ce n’est de l’effacement. Aušra je l’ai voulue présente jusqu’en son absence même. Une manière de flottement aux confins du monde, un chant de luciole se perdant dans le mystère de la nuit.

   Je regagne la Résidence. Les Russes jouent aux cartes. Le Biélorusse écrit. Le Polonais chante. Joyeuse mélopée sur cette terre si sauvage, si déserte. Un peu de joie au milieu de l’austérité. Je regagne ma chambre, commence à plier mes vêtements, à les ranger dans un bagage. Mes livres, je les attache à l’aide d’une sangle de cuir.

   Mon manuscrit, je le poserai sur la banquette arrière de la voiture. Mon manuscrit ? Mais où est donc passé le maroquin ? Je suis sûr de l’avoir posé sur mon lit avant de partir dans les dunes. J’ai beau fouiller les moindres recoins, il faut m’en remettre à l’évidence, mon manuscrit a disparu. Je descends dans la salle commune, interroge chacun, dans un anglais approximatif, la langue qui nous sert de lien. Je n’obtiens que de ternes réponses, de vagues exclamations mais nul indice sur la disparition de mes feuillets. Quelqu’un s’est-il introduit à l’improviste dans la Résidence ? Je ne ferme jamais à clé, confiant en mon environnement.

   Je dîne de très peu, abattu par l’événement qui, pour moi, sonne à la manière d’une tragédie. Constat d’une triple perte. Du roman, d’Aušra qui avait connu son épilogue ; du temps consacré qui se donne maintenant en pure illusion ; peut-être d’Aušra elle-même qui, par l’effet d’un simple hasard, aurait pu partager ma vie. Je regagnerai Paris les mains vides, pareil à un nomade de retour à son camp, dépouillé de son troupeau, autant dire de son âme. Matin. La route est monotone qui me conduit de Klaipeda à Paris en passant par Varsovie et Berlin. Je fais une halte à Poznań où je passe la nuit dans un hôtel donnant sur une rue peu fréquentée. Quelques jeunes déambulent dans une sorte de mortel ennui que le gris des pavés semble refléter. Face à ma chambre, un immeuble au crépi rose, aux encadrements de fenêtres blancs.  Un large porche d’entrée s’y découpe qui ne semble conduire nulle part. Ma nuit est agitée, traversée de rêves qui me propulsent brusquement hors du sommeil. Rien de plus éprouvant, alors, que de voir surgir cette réalité dont j’aurais espéré qu’elle n’était qu’une dentelle de l’imaginaire.

   Traversée de Cologne sous une douce pluie. Traversée de la Belgique. Le jour a un air de coron et le ciel est de suie. Je suis impatient de retrouver le ‘Quai aux fleurs’, mon appartement. Un refuge ? Pareil à celui des dunes de Lituanie ? Ou bien une morne demeure désertée des motifs de l’écriture ? Je suis sur mon balcon. Je fume une cigarette. Je regarde les eaux plombées de la Seine, l’étrave de l’Île Saint-Louis, le minuscule Square Barye que n’égaie nulle rencontre amoureuse. Je me demande si Paris a encore une âme, s’il existe un endroit, une place secrète où se ressourcer, un jardin porteur de paix, dispensateur de plénitude.

   C’est toujours une grande douleur de perdre une création qui, en quelque manière, fait partie de vous. C’est votre chair qui est entaillée, qui se consume au feu de la tristesse. Je passe plusieurs jours à errer dans Paris, sans autre but que ma propre perdition parmi l’anonymat de la ville. Je traverse le désert du Village Saint-Paul, je vais m’asseoir sur les bancs de la Place des Vosges où j’essaie de me distraire en regardant l’architecture de brique des hôtels particuliers, Je longe le Canal Saint-Martin jusqu’aux premiers faubourgs de la Villette. Du sommet de Montmartre je m’immerge dans la brume qui monte lentement au-dessus du parvis de La Défense. Un itinéraire de nomade sans ses bêtes, sans but autre que d’espérer pouvoir se retrouver soi-même, se rassembler autour d’une flamme qui vacille.

   Lors de ces vagues déambulations, je ne fais que penser à l’écriture, au soutien quotidien qu’elle constitue, aux joies qu’elle me procure lorsque, l’inspiration aidant, les mots arrivent à la façon d’un lumineux grésil qui tomberait du ciel, couvrirait ma page blanche d’une autre blancheur, celle qui aperçoit l’infini au loin avec sa belle lumière, son subtil rayonnement. Reprendre l’écriture lituanienne, réécrire patiemment ce qui, déjà a été écrit ? Non, je crois que ce travail serait au-dessus de mes forces, qu’il ne se donnerait jamais qu’à la manière insuffisante d’un temps réchauffé, réaménagé, éternel retour du même qui inciserait ma peau bien plutôt que d’y appliquer un baume. La nuit, mes volets restent ouverts. Une clarté blafarde monte du ‘Quai aux fleurs’. Parfois le bruit froissé d’une péniche qui descend vers l’aval du fleuve. Mon voyage nocturne, comme toujours lors des périodes difficiles, est un récurrent clignotement, une forêt dense et obscure que traversent les éclairs du rêve. Longues séquences de songe éveillé, celles-là même qui, habituellement, constituent le creuset de mes futures écritures. Mais rien ne se montre vraiment que des pensées vides qui ne trouvent nullement le lieu de leur ouverture.

   Novembre est arrivé avec son cortège de feuilles. Ma fenêtre ne découvre qu’un paysage de désolation. L’Île Saint-Louis est à la peine. Ses toits de zinc gris se confondent avec le plomb du ciel. On dirait une chape de chagrin qui se serait abattue sur le monde. J’essaie de deviner, lors des rares éclaircies, un signal du destin qui ne soit nullement funeste. Je connais si bien les penchants de mon âme romantique, moi qui me nourris de l’écriture de Chateaubriand, de Rousseau, de Senancour, de Gérard de Nerval, de Charles Nodier, ces écrivains sont les images tutélaires, les sémaphores qui me guident sur les voies de la littérature. Je crois qu’ils ne peuvent me trahir, qu’ils existent toujours en moi avec leurs propres ressources, le privilège de leurs visions, la meute inouïe de leurs sensations. C’est en relisant une page de ‘La Nouvelle Héloïse’ que s’installe en moi l’idée qu’il me faut forcer le destin, me montrer à la hauteur d’une tâche qui me hèle au loin, complétude d’un manque infini :

   « …nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. S'en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. »

   Cependant je comprenais combien ces mots que j’empruntais au héros de Jean-Jacques étaient distanciés dans le temps, combien ils étaient en porte-à-faux avec le climat d’aujourd’hui. Et pourtant ces pensées je les faisais miennes comme si « nos rendez-vous, nos plaisirs », avaient été ceux d’Aušra, les miens, comme si, en quelque sorte, nous avions été amants, que ce temps ne reviendrait plus, comme si une noire taie de deuil avait recouvert nos itinéraires divergents. J’étais ici à Paris, en plein cœur de mon désarroi, elle était dans sa Lituanie natale, perdue sur les rivages de brume de la Baltique. Tout ceci était-il sans retour ? Tout ceci, mes rêves bourgeonnant à sa seule vue, ma hâte à l’écrire, Elle Aušra, sur le désert livide de mes feuilles, à l’archiver dans ma mémoire, tout ceci donc n’avait-il été qu’une illusion se dissipant à la façon d’une fumée dans le ciel d’hiver ?

   Parvenu là où je suis, je crois bien que j’ai été abusé par les pouvoirs de l’écriture que je croyais magiques, tout comme un jeune enfant imagine le Père-Noël à la hotte inépuisable, à la générosité sans limite. Sans doute était-il grand temps que je réagisse, que je sorte enfin des marges distantes d’une enfance heureuse, que je surgisse dans la force de l’âge et renonce à vivre dans la chimère d’une chambre close qui m’abriterait des événements du monde. Certes des lacunes, des stades non encore atteints, mais je connais, pour l’avoir souvent éprouvé, ma capacité de résilience. Je crois que je la dois à ma fréquentation assidue de la littérature. Certes je ne suis nullement le valeureux Ulysse triomphant de toutes les embûches mais mon imagination pourvoit à ce que la réalité m’ôte et je m’identifie à toutes sortes de personnages qui insufflent en moi des énergies dont je croyais ma propre nature dépourvue.

   Matin de novembre. Un soleil blanc s’est levé sur Paris. Je quitte le ‘Quai aux fleurs’ dans un poudroiement de brume. C’est tout juste si je distingue l’extrémité de l’Île Saint-Louis. Avec moi, j’ai seulement emporté quelques livres, des feuilles de papier, un stylo, un bagage de cuir fauve qui remplacera celui qui contient mon manuscrit, dont je me demande toujours en raison de quels motifs il a pu disparaître. Je marche sur les traces de mon chemin de retour. La Belgique, ce pays de petites dimensions, je le traverse sans presque m’en apercevoir. Une vague lumière d’étain règne sur Cologne.

   Je m’arrête à Poznań, demande la même chambre. Il me faut exorciser certaines images, déconstruire certains rêves qui étaient plutôt des cauchemars. En face, toujours l’identique façade de crépi rose. Le jour qui décline y imprime la chaleur d’une soie. L’image d’Aušra vient s’y poser comme le papillon sur la corolle de la fleur. Dans la rue, des groupes de jeunes déambulent, escortés d’une musique joyeuse. On dirait les préparatifs d’une fête ou bien d’un carnaval. La nuit est douce, baignée du chant des étoiles. Par la croisée j’aperçois le sourire de la Lune, il me tient éveillé jusqu’au petit jour. Et toujours cette image, vision persistante d’Aušra, faveur d’une étrange beauté qui se dit en brume, en songe, dans les mots de la belle poésie rilkéenne. Je viens tout juste de sortir des faubourgs de Varsovie. Maintenant le jour est haut dans le ciel, pareil à une éclatante bannière se déployant aux confins de l’horizon.

   Klaipeda, juste avant l’heure crépusculaire. Je gare ma voiture à l’extrémité de la route qui se termine contre le talus des dunes. L’air est doux, un genre de brise qui enveloppe et dispose aux confidences. Je suis tout en haut des collines de sable, dans ce pli du relief qui est mien tellement il me ressemble, lui le discret qui ne vit que du souffle de la Baltique. Une silhouette sur le rivage. Son effigie se grave dans l’étoile de mes yeux, y fait ses mille phosphorescences. Bonheur que d’être là, sur le bord d’une existence qui va connaître son dépliement. Une lumière partage les nuages, vient se poser sur les oyats avec l’infinie délicatesse des choses rares. La toile beige de la cape avance lentement vers le lieu de son destin. Un éclair de cheveux blonds. Peut-être l’ébauche d’un sourire sur des lèvres romantiques ? Oui, certainement. Je descends la dune dans le pur sillage tracé par Aušra. C’est pareil à la course d’une comète dans l’illisible et vaste ciel. Elle, Aušra, la vraie, la vivante, la réservée vient d’entrer dans l’auberge. J’y serai bientôt. Qu’y trouverais-je ? Un poème de Rilke ? Une nouvelle écriture dont je ne connaîtrais le nom ? Amour de l’écriture, écriture de l’Amour ?

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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 08:14
Dessous la lumière verte.

                                          Photographie : Katia Chausheva

 

   Le compartiment était semblable à un minuscule boudoir, avec ses rideaux aux fenêtres et ses broderies sur la pourpre des sièges. Nous étions deux dans cet espace étroit. La lumière verte du plafonnier diffusait une douceur d'aquarium. Je vous apercevais dans votre tache d'ombre, seulement effleurée par la clarté, pareille à la silhouette fuyante d'un rêve. Vous bougiez si peu, sauf parfois pour remonter une mèche rebelle ou bien croiser vos jambes que je supputais longues et gainées de soie. L'express glissait dans un bruit de neige au milieu des bouleaux. Il y avait comme une phosphorescence et, au plafond, filaient de rapides étoiles. Le mouvement continu du train, sa scansion régulière faisaient penser à une manière de rythme immémorial, à moins que ce ne fût au balancement même de l'amour. C'était troublant, en tout cas, que de progresser vers son destin dans cette eau trouble, vibrante comme le désir. A en juger par votre pose alanguie, vous deviez être installée dans une naturelle volupté et je jouais à vous imaginer par la pensée. Grande, élancée, avec de belles hanches en amphore, un bassin large comme le jour, des cuisses musclées en même temps que sveltes, des mollets doucement inclinés vers les attaches de vos chevilles. Seul votre visage demeurait inconnu, tellement il semblait vouloir se dissimuler dans une écorce fuligineuse. Mais comment m'empêcher de lui donner forme et courbure, élan et vivacité, présence et absence ? Assurément vos cheveux avaient la couleur du platine, votre front celui de l'albâtre, vos lèvres doucement gonflées l'ardeur de la fraîche cerise, votre menton la fuite claire du galet. Quant à vos yeux, ils ne pouvaient être qu'identiques aux feuilles des arbres dans leur tremblement léger, eau de source se dispersant dans la perte de la lumière.

De temps en temps je jetais un regard sur le paysage, sur cette incroyable nuit boréale qui brillait pareille à une gemme. Une lueur à ras du sol glissait sur les troncs des bouleaux et nous en recevions l'écho affaibli, sémaphore venant dire là l'instant unique. Ce qui me plaisait, surtout, les variations de cette faible lumière, les passages plus clairs dans les gares, comme de rapides fanaux s'effaçant dans le silence. Alors, penchant la tête vers le carré de broderie, me laissant aller à un facile onirisme, tout inclinait à devenir symbole aussitôt qu'évoqué. Je pensais à la douceur, à la paix et une colombe m'effleurait de son vol blanc. Je pensais à la beauté et la mer gonflait son dôme bleu. Je pensais à la vérité et l'iceberg dressait son stalactite de glace dans les eaux pures des fjords. Je pensais au bien et le soleil faisait sa boule blanche au-dessus de l'horizon. Tout se dirigeait vers la métaphore avec souplesse, facilité. Alors, qu'en serait-il si je pensais à vous, étonnante et discrète voyageuse perdue dans la pénombre de son corps ? Y verrais-je quelque secret ? Y verrais-je l'amour faire ses singuliers aveux ? Je pensais à vous, forme indistincte dans la dérive nocturne et je vous voyais nue, soudain, allongée sur une couverture aux plissements de vague. Votre visage demeurait une énigme, dissimulé dans une avancée d'ombre. Votre bras gauche descendait vers le sol dans un genre d'abandon, alors que votre main droite, en coupe, protégeait une poitrine que je devinais menue, une aréole sombre comme la baie du genièvre. C'était votre hanche, votre bassin qui recevaient le plus de lumière alors que l'ascension de votre jambe disparaissait dans une invisible taie grise.

C'était incroyable ce grain de peau, ce givre éteint. Et, pourtant, je vous sentais si passionnée. Dissimulée à mieux vous dévoiler. Etait-ce la taïga qui faisait sur moi ses reflets troublants ? Comme une ivresse née du silence. Et ce face à face muet qui semblait n'avoir pas de fin. Longtemps j'ai erré sur la colline de vos genoux. Puis la chute fut fatale. Pareille à un éblouissement. Il y avait le ventre bombé, le léger foisonnement d'une végétation silencieuse. Une douce rosée en éclairait le mystère. Puis une mince faille par où se devinait le secret que vous portiez dans le recel de vous. Une clairière y faisait son ajour avec, au milieu, la hampe blanche de votre désir. Dressée vers le ciel à la manière du discret bouleau, une à peine vibration dans le vent d'hiver. C'était étonnant cette souplesse de l'air qui vous animait de l'intérieur, ce nectar qui gonflait et faisait ses infinies efflorescences avec la beauté de cela qui se dissimule et ne parle qu'un langage crypté, écrivant dans la chair les hiéroglyphes de l'attente. Car, ici, dans ce dépliement pareil à celui de l'anémone dans la pureté des eaux, c'était d'une grâce naturelle dont tout était atteint. Comme si la rumeur boréale, ses aurores de verre avaient gagné votre demeure afin d'y déposer l'arche d'une poésie. C'était si bien de flotter entre deux eaux, entre deux chairs, dans la pure élégance d'une parole infiniment muette. Être là, parmi vous, à demeure et ne souhaiter rien d'autre que cette lente immersion. Et, d'ailleurs, était-il possible d'en jamais ressortir ? Il y avait des balancements, de légers bruits de conque marine, de sourdes reptations. Combien il était heureux d'éprouver cette certitude d'être dans la simple vérité charnelle avec la demande d'y rester. Au-dessus du dôme du ventre, c'était tout l'espace libre de la taïga qui se posait sur votre ombilic, y déposant le vent, la lumière bleue, la courbure du ciel, le clignotement des étoiles, la douce lactation de la Lune. Il n'y avait plus rien dans cet express qui filait d'un bout à l'autre de l'horizon, que vous, dans l'attente de l'événement, que moi, dans le pli même de ceci qui se produisait et tenait du prodige. Le monde, au loin, n'était qu'une simple distraction, la perte d'une eau dans une faille innommée. Mes yeux étaient fermés, mes paupières jointes sur la porcelaine de la sclérotique, mes pupilles explorant l'en-dedans comme si la perdition de toute chose avait eu lieu. Nous étions quelque part dans une dérive hauturière sans lieu ni temps.

Un bruit de chute, pareil à de lourds flocons heurtant le sol de terre gelée. Puis, plus rien que le vide. Le compartiment était désert, rideaux battant la vitre sous l'effet d'un simple courant d'air. Je me suis levé avec le poids du doute et les arrière-pensées du songe. Le quai, sous ces latitudes septentrionales, était semblable à une banquise dérivant au milieu des eaux froides. Le train était immobilisé dans un espace gris, tout contre une butée de bois. Quelques voitures y étaient accrochées, toutes identiques, architectures fuyantes que la brume effaçait. Une gare qui semblait désaffectée, quelques rondins de bouleaux empilés, un antique signal, l'ossature d'une ancienne barrière, des monceaux de traverses rongées par le temps. J'errais, mon maroquin au bout du bras, comme aux confins d'une vie inutile et dérisoire. Par terre, sur une dalle de ciment usée, une couverture de bure marron. Le blizzard qui s'était levé y imprimait quelques rapides vagues. Ce linge perdu, je l'ai ramassé, l'ai serré contre ma poitrine afin de me protéger du froid naissant. Bizarre, tout de même, comme cette étoffe paraissait vivante, encore habitée d'odeurs. Un parfum discret, de rose ancienne, montait lentement dans la décroissance du jour. Je me suis assis sur un banc de planches disjointes. Dans les ramures froides de l'air, venant d'un impossible horizon, il me semblait entendre le glissement d'un express en route pour ce bout du monde. Longue serait l'attente, dans cette ambiance hivernale, sans réelle demeure où habiter !

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27 janvier 2025 1 27 /01 /janvier /2025 10:32
La confusion des signes

« Esquisse »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Le réel qui vient à nous, nous assure-t-il suffisamment de son être, de manière à ce que nous le saisissions sous un aspect entièrement univoque, sans reste, possédant la totalité de qui-il-est et, conséquemment, nous n’aurions plus nul loisir de nous poser quelque question que ce soit à son sujet, sinon à titre de pure curiosité ?  D’emblée nous comprenons que cette réduction du réel à une sorte d’évidence propre ne constitue, tout au plus, qu’une position théorique ou la traduction d’un souhait.  D’une façon purement intuitive, nous sentons bien là que nous ne faisons qu’évincer le problème au motif que cette satisfaction immédiate correspond à notre vœu de recueillir une parole directement disponible, laquelle nous réconforte en notre être : d’emblée nous nous octroyons le bénéfice d’une facile vérité. Mais, parfois, sinon toujours, les vérités soudainement surgissantes ne sont que les projections de nos propres désirs sur le monde, que les ombres que notre ego se plaît à dessiner sur la complexe et infinie texture des choses.

   La plupart du temps, nous avons du mal à nous y retrouver avec l’actuel qui vient à nous, certes sur le mode de l’imposition, de l’incontournable évidence et c’est pour cette raison d’une supposée vassalité que nous tâchons, au jour le jour, d’hypostasier ce qui fait face, d’y apposer la marque de ce que nous pensons être notre singulière liberté. Acculés à cette représentation, soumis au joug de cette image, influencés par telle ou telle rencontre, nous faisons le « dos rond », nous louvoyons parmi la foule des écueils, nous dressons les tréteaux sur lesquels va se dérouler le patient dépliement de notre intime dramaturgie. Autrement dit, avec ce tangible, cet effectué qui nous rencontrent, nous entretenons des liens amicaux, au moins en surface, nous réservant le droit de jouer notre propre partition à l’ombre de tout ce qui nous affecte et circonvient, en une certaine manière, aux plans internes que nous avons dressés, ceux-ci sont la voie la plus exacte qui puisse nous correspondre.

   Cette méditation instantanément reconduite à l’œuvre de Barbara Kroll, nous place en position d’Observateur critique, comment pourrait-il en être autrement ? Comment donc, par quel décret, notre regard entièrement subjectif pourrait-il s’accommoder de cette supposée objectivité, y faire droit et se retirer en quelque niche secrète sans que quelque frustration n’en ternisse la vision ? Å observer cette image, serait-ce à l’aune d’un simple clin d’œil, nous sentons bien que nous n’en serons quittes qu’au terme d’une attention soutenue et ceci en raison même de l’étrange complexité de son motif. Quelque Quidam qui rencontrerait fortuitement cette étonnante figure et s’en exilerait aussitôt, bien plutôt que d’éprouver une sérénité, emporterait avec lui, dans les plis les plus secrets de sa conscience, les stigmates d’un infini questionnement.  C’est ainsi, certaines propositions plastiques ne vous laissent nullement indemnes et c’est bien une écharde qui se plante au sein de votre chair avec la supposée douleur qui y est attachée.

    Nulle exagération à affirmer ceci. La souffrance ne résulte pas toujours d’une maladie, de la perte d’une existence amie, parfois elle s’ingénie à s’infiltrer dans ce qui, tenu pour inapparent, serait censé n’occasionner nul trouble. Ici je veux souligner la vive contrariété qui peut surgir à tout moment d’une énigme nullement résolue. Oui, l’insaisi d’un texte labyrinthique, l’incompréhension du sens interne d’un tableau, la subite mutité face au contenu d’une photographie, ceci peut instiller en l’âme le poison le plus subtil qui soit. Alors on se lève au milieu de la nuit pour s’assurer de la teneur exacte d’un texte, puis l’on se recouche avec les nuées d’interrogations qui font du cheminement nocturne une succession de flammes et d’étincelles blanches mourant au seuil du jour. Et le jour qui suit sera un emboîtement d’incertitudes et de doutes si bien que l’on se questionnera, peut-être, sur la consistance de ces soucis pareils à des hallucinations.

   Je parlais à l’instant du nocturne, de son coefficient de pure étrangeté, si ce n’est de sa puissante inclination à nous plonger dans les affres d’une nuit permanente, pareille à celle des Aveugles. La toile de l’Artiste est on ne peut plus sombre, on ne peut plus affectée de « nullité », si ce terme convient à ce qui, pourtant, a forme, à ce qui, pourtant, s’essaie au difficile jeu de la profération. De la parole à partir de ce qui ressemble à l’abîme d’un néant tout proche. Si le titre spontanément affecté à cette œuvre, « la confusion des signes », s’est imposé à moi à la façon d’une certitude, c’est bien au motif que, décontenancé par l’obscur contenu de son lexique, plus rien ne me paraissait faire signe vers une narration possiblement signifiante. Arrimés que nous sommes, nous les Curieux, en une certaine façon, à cette lourde pierre de Sisyphe qui a pour nom « absurde », ne se montrent plus, en notre direction, que le vide et la sourde errance de l’innommé.

   Le plus optimiste des Spectateurs, le plus épicurien des Existants ne pourraient se confronter à cette abrupte ébauche, à cet aperçu plus que sommaire, qu’au prix d’un éprouvant retournement de Soi, d’une invalidation de ce qui, jusqu’à présent, faisait sens. Stupéfiant phénomène d’écho au terme duquel, Vous-qui-observez, êtes reconduit au stade avant-courrier de toute présence, brusque et imprescriptible retour en cette avant-scène du Monde qui est effective biffure de Qui-vous-êtes. Et voici que mon écriture, placée sous le sceau de la gémellité, de la coprésence avec ce qui ne se dit qu’en termes filandreux, inextricables, sibyllins, se trouve subitement affectée, par simple effet d’osmose, de cet étrange pathos lexical dont rien de bien précis, de bien convaincant, ne pourra peut-être ressortir. Confusion adossée à une autre confusion. Dire la complexité dans le simple, voici ce qui eût été le meilleur chemin. Mais tant de sentiers s’ouvrent devant Soi qu’il devient quasiment impossible d’en choisir un au détriment de l’autre !

    Tout part d’un fond de suie, d’un fond saturnien et ne tarde d’y retourner aussitôt qu’à lancer en direction de son assise de paradoxales adhérences, comme si le Personnage qui en provient n’était tissé que de cette douloureuse obligation de retourner au site même de sa nébuleuse provenance. Comme si le pinceau, placé sous le boisseau d’un passif insoldable, ne pouvait apurer la situation qu’à l’annuler promptement.

 

Rien ne rayonne.

Rien ne se déploie.

Rien ne donne de la voix.

 

   Tout est d’ores et déjà promis à sa perte. Le Modèle (à défaut d’autre nom adéquat), a bien de la peine à se détacher de ce qui fait fond. N’en est, en réalité, qu’une manière d’effervescence de faible durée, qu’un bourgeonnement à lui-même sa propre clôture. Vous savez, comme ces bulles de gaz qui tremblent au ras des marais et y meurent bientôt dans un râle indistinct. Visage, bras, jambes, vêture, tout se donne sous la teinte de chair fade résultant de la lueur jaune de ces lampes inactiniques tapissant les murs des laboratoires photographiques. Une façon de glauque aquarium où glissent des Quidams à consistance pré-humaine, ils semblent venir d’un autre Monde. D’eux, comme de cette Figurante, l’on pourrait dire la confondante « in-existence ». Å tout le moins une parution sur le mode d’une incomplétude frisant la possible et terrible disparition.

   Certes, si nous acculons notre pouvoir d’entendement à extraire de ce qui se montre quelque ligne indicatrice de sens, nous pourrons toujours citer, en une sorte de désordre :

 

l’amorce d’un visage,

l’ébauche de la tige des bras,

le vague plissé d’une robe,

le fuyant mirage de ceci même

qui se donne pour des jambes.

 

   Mais vous aurez saisi combien le problème demeure entier à la hauteur de cette indistinction lexicale, de cette approximation du dire : « Amorce », « ébauche », « vague », « mirage », toute cette douloureuse irisation des choses qui se perd à même sa propre confusion. L’aventure anatomique, que l’on souhaiterait clairement apparente, nous disant ici la beauté directement perceptible du visage, ici encore la netteté du tracé des bras, plus loin l’exactitude du croisement des jambes, toit ceci ne fait que s’annuler dans une donation qui, en réalité, n’est que rapt de ce qui s’était annoncé et se retire brusquement en une ténébreuse combe d’où rien n’émerge que du trouble et de l’indécision. Cependant, je ne doute guère que votre talent d’Observateur, d’Observatrice ne vous ait immédiatement conduits à reconnaître, dans le vif et précis dessin de la main gauche du Modèle, le signe patent plus que patent, la pure réalité, la belle effectivité qui trace la figure de l’humain en son exception.

   Certes mais la grille de cette main, du moins j’en bâtis la sombre hypothèse, nous incline bien davantage à considérer cette œuvre sous la bannière du non-sens, bien plutôt que mettant en exergue le tracé soucieux d’une raison affairée à montrer le réel en sa plus évidente vérité. N’oublions pas qu’il s’agit d’une « esquisse », ceci est souligné par la remarque de l’Artiste, mot dont nous retiendrons la valeur en tant que « ébauche, commencement d'un geste, d'une action », définition telle que donnée par le dictionnaire. Or, cette notion de « commencement d’une action » se donne de manière très visible au vif même des coups de pinceaux, lesquels semblent être de solides déterminations au gré desquelles l’œuvre future trouvera son assise et les motifs de sa compréhension aux yeux de tout un chacun. Å ce stade de la réalisation, nul ne pourrait supputer le dessein précis qui guide la main de l’Artiste, nul ne pourrait donner visage à la figure terminale faisant apparition post-esquisse.

   Néanmoins un signe doit nous alerter : celui qui, point ultime confusionnel, paraît fondre en une seule et unique présence, à la fois

    

Celle du Modèle figurant tel le fond

sur lequel vient se plaquer

une autre présence,

 à savoir le profil d’une autre tête

avec son épais massif de cheveux noirs.

 

   Un évident geste d’embrasser, de saisir à plein bras qui-n’est-nullement-Soi, une réunion, sinon une union de deux énigmes, l’une s’accroissant du motif de l’autre. Dire le geste d’amour serait excessif. Dire le geste d’immédiate possession serait plus conforme à la représentation. De la part de Celle-qui-fait-fond, il semble bien qu’il y ait uniquement désir de captation, souci de possession jusqu’en sa plus réelle effectivité. L’on pourrait même penser à un geste de dévoration, de manducation, manière d’emplissement du Soi au titre d’un assujettissement total de l’Autre à sa propre autorité. Et ce bras qui surgit du plus profond mystère, et cette main vigoureuse qui encage la forme adverse, ceci nous met mal à l’aise dans la mesure où l’Être phagocytant l’Être, il ne demeure, au bout du compte, qu’une sorte de vide abyssal où le moindre mot prononcé résonnerait à la façon d’un étrange présage : finitude contre finitude.

   Deux existences qui eussent pu se donner pour vraies s’annulent réciproquement, si bien que l’esquisse pourrait soudain rétrocéder jusqu’en ses premiers balbutiements, ces traits noirs chaotiques, puis, dans une logique d’effacement et d’exhaussement de « l’in-signifiant », seule une longue plaine blanche et livide nous dirait l’insigne fragilité de notre condition. Toute esquisse est à ce point paradoxale, qu’à tout moment, elle peut décider de poursuivre soit une logique d’élaboration du réel dans la direction d’une pure positivité, soit de brusquement procéder à un retour à des formes archaïques, primitives, originaires dont, sans nul doute, elle provient.

  

Tout enjeu de sa parution :

l’exister en son déploiement,

« l’in-exister » en son retrait

 

Toujours ce paradigme insolent des contraires.

Toujours cette vive dialectique dont,

nous les Hommes,

vous les Femmes,

constituons l’exact milieu.

 

Milieu du gué : gagner l’autre rive,

celle où brille la lumière,

ou bien faire demi-tour et se fondre

en cette rive primitive semée d’ombre

et hantée de pur néant.

 

Oui, c’est bien ceci « la confusion des signes » :

ouvrir un Monde

où bien

le laisser se refermer.

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 09:41
Photographier : quête de Sens

à M'Hamid El Ghizlane

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

    « Å M'Hamid El Ghizlane », nous précise Hervé Baïs. Certes la précision n’est nullement superflue mais l’étrangeté nous saisit devant un tel nom dont les graphies berbères ⵜⴰⵔⴳⴰⵍⴰ, aussi bien qu’arabes امحاميد الغزلان ne font que nous égarer davantage. Comme si ces étranges sonorités aux portes du Désert, instillaient, en nous, de spécieux et bien irréels mirages. Oui, parfois le réel lui-même se plait à se vêtir d’un voile, à se rendre, en une certaine manière inaccessible, si bien que nous peinons à en rejoindre le baroque lexique. Ce paysage poudré des lointains d’un horizon distant, nous faisons l’hypothèse de son existence, bien plus que nous n’en confirmons la présence concrète, cette sorte de tutoiement des choses dont nous espérons qu’elles se donneraient à nous, les choses, dans une façon d’évidence, « en chair et en os », préhensible matière dont la texture nous serait toujours déjà familière, intime en quelque sorte, une proche banlieue si vous préférez.

  

   Si, en tant que prédicat de-qui-nous-sommes, nous prenons la perspective du « microcosme », alors, aussitôt, nous comprenons combien la vastitude du « macrocosme » (ce qui-n’est-nullement-nous), excède de beaucoup notre presque illisible dimension. Comment choisit-on le lieu d’une destination ? Pourquoi celui-ci, presque aux confins du Monde, plutôt que celui-là, à portée de la main, disponible dès que nos yeux s’ouvrent ? La plupart de nos motivations sont des mystères, leurs sources inapparentes qui font leur clair trajet à l’ombre de notre inconscient. Mais cessons ici le cercle des questions qui, par nature, fonctionne en boucle, la dernière question rejoignant la première, nos certitudes se donnent alors pour l’inconsistance d’une nuée de cendres.

  

   Cependant une interrogation se manifestera en tant que la dernière : ce paysage du désert, existe-t-il en dehors de notre conscience, possède-t-il encore quelque nervure dès l’instant où, nul regard ne se posant sur lui, on pourrait douter de son existence ? Problème de la conscience intentionnelle possiblement constituante du Monde, mais ce débat nous entraînerait trop loin. Pour l’instant faisons l’hypothèse que toute donation de Nature l’est en toute effectivité, que cette chose que je vois à l’horizon est bien assurée de sa propre présence, que mon possible départ n’en altèrera nullement l’être. Mais que l’on soit Idéaliste, accordant la priorité ontologique à l’esprit, ou bien Réaliste fondant toute parution sur la puissance de la matière, il va sans dire que Tous, Toutes, avons besoin de ces « certitudes » existentielles, de ces points de repère sans lesquels rien ne ferait signe, sauf les orbes d’une vacuité sans fin.    

  

   Disons qu’avant de rencontrer cette photographie, rien de particulier ne s’imprime sur l’écran blanc de notre faculté de connaître, que tout entendement du réel est infiniment disponible, qu’aussi bien notre ravissement pourrait résulter de la vision d’une claire lagune, de la cime enneigée d’une montagne, mais aussi des traits d’un visage, des contours souples d’une silhouette. Å vrai dire, rien n’est préformé, rien n’est projeté et c’est une libre disposition à l’accueil de ce qui viendra qui caractérise le mieux notre attitude. Que nous soyons cependant en attente de quelque chose, nul n’en pourrait contester la réalité. Toujours un désir latent qui rencontrera l’un des secrets motifs fomentés à l’abri des regards. Dans le creux le plus caché des affinités, cette exacte mesure de l’intime, végètent des objets innommés, fourmillent des passions retenues, fructifient des baies dont l’épanouissement sera l’essence la plus approchante de ce que nous portons en nous d’irréductible, d’impartageable. Toujours nous attendons que notre être soit confirmé par telle surprise au coin de la rue, par tel tableau qui nous émeut, par telle lumière qui ruisselle en nous de façon quasi magique.

  

   Donc attente en tant qu’espérance, en tant que saisie d’un fragment jouant à titre de complétude, en tant que ceci, indéterminé, dont nous rêvons en silence, le plus souvent à défaut d’en voir la sublime concrétisation. Que cette image d’Hervé Baïs me plaise et au-delà de cette immédiate satisfaction, mes habituels Compagnons et Compagnes de route n’en seront guère étonnés. Toute cette simplicité doucement et subtilement composée, voici, en effet, de quoi effacer bien des peines, le plus souvent inutiles car imaginaires bien plus que réelles. Tout ce lexique de l’immédiate venue des choses en leur vérité, voici de quoi allumer une félicité dans quelque pli de la chair, sans doute de l’âme s’il lui plait de se manifester d’une façon ou d’une autre. Donc il me faut dire les choses telles qu’en elles-mêmes elles se donnent sans réserve, dans la générosité même de leur étonnante survenue. Que ce soit le résultat d’une action invisible de mon esprit, que ce qui apparaît le fasse simplement de soi d’une manière autarcique, qu’un possible démiurge ait insufflé en ces phénomènes la vitalité de leur être, peu importe.

 

C’est la donation

en tant que donation

qui est à retenir,

la présence en tant que présence et,

essentiellement, la joie en tant que joie

qui se lève de ces purs surgissements.

 

   Le ciel est si haut, si aérien en sa cendrée discrète, un « noir clair » pourrait-on dire, si l’on ne craignait le heurt, le paradoxe de l’oxymore. Mais ici rien n’est à craindre. Tout va de soi, tout comme la longue caravane des chameaux et chameliers se dirige vers la lagune de sel pour y prélever la nourriture des hommes, assurer leur survie. Le ciel vient au paysage avec discrétion, retenue, comme s’il voulait assagir son immense énergie, la faire se poser sur la terre avec une infinie attention, une onctuosité si ceci vous convient mieux. Sauf ces infinies précautions, la Puissance Céleste pourrait tout anéantir de ce qui végète au-dessous et attend son éclosion du bon vouloir de ce qui est le plus haut, le plus éminent, le plus lumineux. Sans qu’il s’agisse de quelque arrière-monde religieux ou même des dieux du polythéisme,

 

nommons donc les « Célestes » en tant

que ces forces magistrales,

 

le disque étincelant du Soleil,

la lactescence de la Lune,

le frémissement des Étoiles,

 la vivacité de l’Éclair,

le sourd tellurisme du Tonnant,

la haute et belle venue du Poème,

la distinction à nulle autre

pareille de l’Œuvre d’Art.

 

 

    C’est ceci qu’il faut entendre dans ma prose par « Célestes » ou parfois par « Suressentiels » : des dimensions sans limite, des lois surhumaines, des souverainetés sans égal, des potentiels cyclopéens, peut-être même des noms qu’il ne faudrait nullement prononcer car L’Immense l’est toujours en lui-même, le Sublime l’est toujours en lui-même, sans qu’il leur soit besoin de recourir à quelque subordination, à quelque vassalité que ce soit.  Certes mon écriture devient hyperbolique pour une simple question de logique et d’analogie. Mais comment dire l’Innommable, ces Hautes Essences dont la subtilité même nous énivre et nous reconduit à la nature inaperçue de la paramécie perdue dans son bouillon de culture ?

  

   Il suffit d’être à Soi, dans le plein accomplissement de-qui-l’on-est et, soudain, la terre se couvre de fleurs, le ciel bourgeonne, l’océan soulève ses vagues d’écume au plus haut. Oui, j’ai prononcé « Soleil », puis « Lune », puis « Étoiles », puis « Éclair » et beaucoup parmi vous penseront à l’énoncé de quelque étonnante cosmologie et ils seront en chemin vers une vérité car ces Pures Semences Célestes sont l’ordonnancement même du monde, son hymne étincelant, sa plus riche parure. Si, Hommes, Femmes, nous prétendons parvenir à notre essence, c’est bien à la hauteur que nous portons sur ces signes qui, d’une évidente manière, pour qui sait voir, sont les nôtres. Si nous savons descendre en nous, au profond des abysses, dans cette verte lueur d’aquarium, à la manière de subtiles fractales, de mouvants kaléidoscopes, de savants hologrammes, c’est nous que nous verrons dans cette étincelante verroterie :

 

Nous-Soleil,

Nous-Lune,

Nous-Éclairs

 

   et nous nous reconnaîtrons tels ces vivants fragments de l’Univers, telles ces poussières de galaxies qui, le plus souvent, nous demeurent cachées car nos yeux sont entachés de cécité au motif de nos turbulents désirs, de nos vives hallucinations, de nos multiples et aliénantes déraisons.

  

  Et le sable, direz-vous, les multiples et fascinants grains de mica, ces genres de corpuscules élémentaires, que n’en faites-vous donc le commentaire ? « Patience dans l’azur » dirait le Savant à la barbe blanche, le Sage à la haute et cosmique sapience. Patience : L’infra-réel qui est aussi bien le supraréel ne se livre qu’aux yeux de Ceux, de Celles qui, longtemps ont médité sur le destin des Galaxies, sur leur propre destin qui en est l’image réverbérée. On regarde le moutonnement gris, la lente ondulation, on regarde l’infinie souplesse, le modelé subtil, les croissants de lune des barkhanes, les faibles palpitations lovées au sein même de la matière et c’est un autre monde qui s’ouvre avec ses discrètes gemmes, avec ses éclats de vertes émeraudes, le feu de ses rubis, le sourd mystère de ses améthystes. Oui car le monde le plus inapparent est peut-être celui en lequel se dissimule la plus grande vigueur, la signification la plus fouillée et, corrélativement, la plus fascinante.

  

   Certes, dire du désert qu’il est mirage, c’est simplement constater une évidence. Et c’est bien à l’aune de cette illusion, sous l’irisation d’un songe, sous le magnétisme de la chimère que nous atteindrons notre propre thébaïde peuplée d’une solitude habitée. Nous laissant aller aux lentes oscillations des dunes, à la  succession des ergs sculptés de vent, à la magie des collines flottantes, aux éternelles fluctuations des sables mouvants, c’est de nous dont il sera question, de notre toujours possible osmose avec les gerçures blanches des salines, les touffes de buissons de créosotes et de prosopis duveteux ; c’est bien le vol des gangas contre la toile noire du ciel qui sera notre vol ; c’est bien l’allure agile des onyx-gazelles qui sera la mesure même de notre marche ; c’est bien notre discrétion que reflétera le trottinement menu des gerboises, que confirmera la fuite rousse du fennec.

  

   Nous n'aurons guère d’effort à produire pour nous glisser dans la tunique de charbon du scarabée-pygmée, pour rejoindre en leur bloc d’ambre millénaire, l’immobilité des mouches-fruitières, la lenteur définitive des criquets kalphites. Oui, chercher le sens est ceci : viser ce qui demeure occulté, y introduire la lame de sa lucidité, en délivrer les élytres que retenait la tunique de fibre résineuse. Ainsi les choses se déploient-elles et trouvent-elles leur essor au gré du seul pouvoir dévoilant de notre intuition, laquelle est puissance de révélation du regard. Il suffit de regarder les valeurs étymologiques de ce mot, beau entre tous : « action de contempler », « connaissance immédiate », « pressentiment qui nous fait deviner ce qui est ou doit être », « vue, regard », « regarder attentivement ; avoir la pensée fixée sur ». L’étymologie est cette science subtile, aussi près d’une signification originaire que possible, une pureté si l’on veut, une authenticité que les usages ultérieurs, le plus souvent mettent à mal au gré des infinies métonymies qui en défigurent l’essence première. En vertu de quoi notre saisie du réel se veut « étymologique », ce qui, analogiquement, veut dire :  au plus près de la constitution d’un sens premier à l’abri des trahisons et mutilations de tous genres. Autrement dit l’attention portée aux choses en leur racine même, en leur intégrité la plus effective. Exigence de rigueur ? Certes !

  

   Et, me direz-vous encore, pourquoi n’avez-vous évoqué plus tôt l’arbre, cette majesté ? Ma réponse sera simple. Je suis parti d’un simple horizon périphérique (le ciel, le sable) pour gagner le centre de l’image, là où se condense le sens maximal du sujet et, en ce sens, vous aurez entièrement raison de me rappeler à ma tâche d’écriture. Cependant nulle hiérarchie dans la Nature, pas plus que dans les Êtres, tout est équivalent et ce sont nos usages qui nous trompent, lesquels, parfois, nous font privilégier le tronc au détriment de la racine. L’un aurait-il plus de signification que l’autre ? Évidemment non. Que nos affinités nous fournissent un regard sélectif, certes, mais il faut en convenir, le Monde, lui, ne nous suggère rien d’autre que de traiter d’une manière identique la totalité de ses présences.

  

   Positivement, sans quelque contestation possible, l’arbre est là, « en majesté », dominant de sa haute et éblouissante stature la totalité de l’image qu’il sature et accomplit en un certain sens. Irradiés par tant d’aimantation, en effet, nous pourrions tout gommer alentour et supposer que le Photographe ait souhaité seulement « tirer le portrait » de cette énigme vivante. « Énigme » : comment un arbre peut-il persévérer en son être en un milieu si hostile ? Miracle du vivant. Symboliquement il est cet unique médiateur qui unit les opposés du ciel et du sable, il est, pour parler grammaticalement, la « conjonction de coordination » qui unit les divers éléments de la phrase.  Pure éminence du « ET » en tant que « copulative servant à coordonner des termes, des groupes de termes et des phrases, et exprimant une addition, une jonction, un rapprochement. » Quel autre mot pourrait donc s’acquitter plus avant de cette tâche hautement et parfaitement synthétique ? Vertu de deux lettres assemblées, ET, qui en disent autant que mille autres mots. Identique à la puissance du symbolisme : on se représente la « balance » et, soudain, devant soi, l’on a la totalité de la justice, ses magistrats, ses lois, ses jurisprudences, ses effets sur les citoyens que nous sommes. Le Langage est pure merveille, mais cette assertion je l’ai déjà énoncée mille fois !

 

    Il nous faut venir à l’arbre ou, bien plutôt le laisser venir à nous dans cette sérénité qui convient aux choses sincères dépouillées de toute intention illisible. Là, à la crête des dunes, sur le flot des vagues minérales, un arbre inconnu qu’il me plaira de nommer « Acacia », « acacia radiana », sorte d’arbre légendaire que broutent les dromadaires, dont les branches servent à confectionner des piquets de tente et à alimenter les feux du peuple Nomade. Bien sûr il ne s’agit que d’une hypothèse, mais vraisemblable au motif que cette variété est quasiment la seule à pouvoir affronter l’aridité du désert. De toute façon, ce qui importe pour nous, c’est avant tout son esthétique, la fonction de liaison du divers dont il constitue la force aussi unique qu’essentielle à la compréhension de ce milieu fascinant mais habité des plus grands dangers. Petit rappel, c’est la notion, belle entre toute de SENS, qui oriente notre quête. Que nous devons reprendre sans délai. Jouant sa partition sommitale avec le ciel en toile de fond, étendant ses bras dans toutes les directions de l’espace, tutoyant un buisson frère, s’enracinant profondément dans la touffeur inconnue des vagues de sable, nous pouvons lui attribuer le prédicat d’opérateur central de l’image dont il réalise à lui seul, la majeure partie de la tâche de synthétisation et d’unification.

  

   Qu’ici, Ceux et Celles qui me font l’amitié de lire mes textes aient repéré, en filigrane, cette constante volonté d’idéaliser, d’esthétiser le Monde, ne seront nullement étonnés de découvrir, plus loin, quelques unes des conséquences qui découlent logiquement de ce tropisme incliné à faire venir, au moins par l’écriture, une possible et ultimement espérée, beauté des choses. Å cet égard, obligation m’est faite de postuler la dimension constituante du réel de toute conscience s’appliquant à en décrypter l’insigne valeur. Autrement dit, ce site désertique, avec son ciel, son sable, sa végétation, c’est moi qui lui donne acte au seul motif de ma contemplation.

 

Donc, le Réel,

c’est Mon Regard

 

   Que cette assertion demeure simple hypothèse nullement confirmée par quelque activité destinée à en assurer la vérité, ceci importe peu. Je dis à nouveau qu’il s’agit d’une postulation, d’un intime ressenti, du surgissement d’une intuition qui, dans l’instant de mon observation, ne rencontrent nulle contradiction.  Bien au contraire, tout se donne selon une adhésion immédiate à ce-qui-vient et me rencontre à la façon d’une complétude : depuis toujours j’étais en attente de cette image, qui me comble et me ravit. Dans le sens d’être ravi aux habituelles contingences, dans le sens de donner une architecture à un hasard qui, hors cette configuration, n’aurait contribué qu’à m’égarer.

  

   Maintenant, il me faut suivre la trace ouvrante de l’arbre, y trouver d’inépuisables ressources au motif que son riche symbolisme, réalise à lui tout seul, un véritable travail d’assemblage : un cosmos s’offre en lieu et place d’un chaos. Je contemple l’arbre, ce qui veut dire, en une certaine façon, que je m’y abîme, mais totalement, mais positivement, en une manière d’accentuation plurielle des significations, lesquelles deviennent de simples et incontournables évidences.

 

Je suis l’Homme-Arbre à la membrure immense

qui tutoie la dimension des espaces infinis.

Je suis l’Homme-ramification, celui qui,

s’élevant de Soi, connaît de lointains horizons.

Je suis l’Homme-Tronc, cette solide assise

 qui s’établit selon la carrure de la raison

contre le passage fébrile de la poussière.

Je suis l’Homme-racine,

l’Homme-rhizome,

 l’Homme-radicelle,

 

   celui qui avance parmi les galeries souterraines, les bifurcations de la matière sourde et limoneuse de l’inconscient, qui en devine les secrets, en interprète les desseins cachés. Oui, c’est bien ceci, la tâche éclairante, désoperculante de la conscience, s’introduire comme un coin d’acier dans la bûche têtue du réel, le prendre à revers, ce réel, en quelque sorte, le posséder de l’intérieur, l’obliger à livrer jusqu’à sa moindre parcelle close, énonçant dès lors une nouvelle présence nous invitant à en décrypter l’énigme. Une lourde inconnaissance se manifestant en savoir doté d’une diaphane allégie.

 

Oui, il nous faut créer les conditions mêmes

de l’éligibilité des choses

à leur possibilité d’essence

  

    Et puisque cet arbre, ce large parasol, cette distension de ce qui demeurerait occulté, cet arbre donc devient infiniment étendu, décuplé par la puissance d’effectuation, de performativité de notre regard, nous ne pouvons qu’avoir recours à la force déployante de la métaphore, ce transport du réel hors de ses propres frontières, et dire le sublime travail de synthétisation de l’image, de conceptualisation infinie des sèmes qui y sont déposés. Nous devons dire (et ici je parle au nom de tous et de toutes),

 

l’Arbre-Harmattan porteur de cet alizé continental

qui fait des grains de sable, de purs cristaux,

des diamants fécondés par la lumière du Soleil.

 

Nous devons dire l’Arbre-Simoun, celui dont

la puissante haleine chaude métabolise

les corpuscules de matière,

les transforme en vives pierreries,

elles illuminent jusqu’aux

plus lointains horizons.

 

Nous devons dire l’Arbre-Sirocco,

ses vagues brûlantes qui font

se volatiliser la cendre des pierres,

la répandant jusqu’en d’impensables altitudes.

 

 

Et, en guise d’autres significations,

nous pourrions largement nous inspirer

de toutes les directions de la Rose des Vents,

 

en appeler à l’Arbre-Borée,

à ses rafales de vent du nord ;

à l’Arbre-Euros,

à ses tourbillons venus de l’est ;

à l’Arbre-Zéphyr qui balaie tout,

venu de l’ouest ;

à l’Arbre-Notos, à ses coups

de boutoir venus du sud.

 

   Voyez combien cette photographie de M'Hamid El Ghizlane, nous a emmenés loin, très loin, si bien qu’au terme de la description, nous ne savons plus réellement qui nous sommes : vents alizés, nuages de criquets kalphites, vols libres de gangas, significations plurielles, échevelées ; vent océanique ou désertique. Si notre identité s’est diluée au milieu de ce si riche divers, c’est à l’aune de la pure beauté, laquelle venant à nous, nous arrache aux « fourches caudines » du quotidien, nous dispose à l’accueil de l’improférée et haute valeur des choses. Certes, nous reviendrons à M'Hamid El Ghizlane, au moins dans sa mesure symbolique, nous y retournerons lestés d’un nouveau savoir : que le regard est une merveille que cette singulière photographie agrandit à la mesure de son formidable élan, de sa ferveur, de sa justesse. Toute œuvre digne de ce nom est porteuse de ces transcendances. « Transcendances », Certes le terme est osé, le plus souvent exposé à une mécompréhension de ceux qui en reçoivent la charge sans atténuation. Cependant nous lui affecterons l’une de ses plus évidentes valeurs étymologiques : « se dépasser soi-même ». Oui, c’est ceci que nous avons à faire. Faute de s’y atteler, ne nous plaignons nullement de n’avoir sous les yeux que de simples images « d’Épinal ». Notre société contemporaine excelle en la matière. Voyez par exemples les amusants « selfies », qui, certes, ne prétendent nullement à de telles altitudes !

 

Ici : du sens.

Là-bas : du non-sens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 08:55
La profondeur du Réel

Carlos Godinho

 

***

 

   Jamais, devant le réel, nous ne demeurons inertes. Faisant face au réel, cela parle en nous, cela image en nous, cela résonne en nous, cela mobilise la dentelle immense des réminiscences, cela fore au plus profond de notre corps, cela crée le jeu infini des analogies, des relations, des correspondances. Nul objet, fût-ce le plus anodin, le plus discret, ne s’efface devant notre regard, ne se biffe devant notre conscience. Rien de ce qui est venu à nous et vient encore à nous ne renonce à faire présence, à s’élever au mérite de quelque pensée. Ce qui est à proprement parler « extra-ordinaire », ce qui s’arrache au réel pour féconder notre esprit est la mesure du sans-limite. Å observer le Monde tout autour de nous et tout s’affilie au mouvant, au transitif, au nomadisme infini. Regardant tel objet et, déjà, nous ne sommes plus dans une position de fixité à son égard, et déjà nous imaginons quantité de perspectives nouvelles, de topologies infinies. Tout se dilate, tout se spatialise. Et l’objet, paradoxalement, déserte la position qu’il occupe dans la présence du Présent pour gagner d’autres rives temporelles passées ou futures, sa mouvance est principe de temporalisation et le sablier ne sait plus où commence son mince filet de mica, où il finit, comme si un temps cyclique s’était instauré selon le mode étrange de l’Éternité.

   L’objet devant nous, le mur, la fenêtre, les dalles du plancher ne nous laissent nullement en repos, toutes ces choses nous requièrent afin que, cheminant de concert, une compréhension de leur surgissement se tienne dans l’ordre du possible, dans l’ordre de l’indéfiniment reproductible. Ceci se nomme « pure merveille » et demande à être approché autrement qu’à l’aune d’une attention discrète. Tout comme notre langage témoigne de notre profondeur, les choses rendent compte de la profondeur du monde. Chaque profondeur en vis-à-vis creuse la profondeur analogue, accomplit son SENS jusqu’à une manière d’ivresse dont nous les Hommes, vous les Femmes sommes les réceptacles, manières de jarres creuses où résonne toute la beauté vacante du Monde. Tout creux est condition de possibilité de la plénitude, cet état que nous cherchons désespérément alors que nous sommes possédés par lui, le plus souvent à notre insu. C’est à un constant processus alchimique auquel notre conscience est invitée. Il lui suffit d’écarter les voiles d’ombre pour que se donne la plus vive et signifiante lumière. Ce qu’il faut dire encore du Réel c’est qu’il est un constant et infini emboîtement de Formes. Cette Forme au premier plan, par exemple un simple verre destiné à la boisson, porte en elle, comme en écho, comme en réverbération, tous les verres du Monde et l’ensemble des significations qui leur sont coalescentes, les narrations qui peuvent monter d’elles, les figurations naïves ou artistiques dont elles constituent le prétexte, le plus souvent devenu invisible au fil du temps.

   Le Réel, qu’on donne le plus souvent pour une matière palpable, concrète, voici qu’il devient l’athanor à partir duquel peuvent s’élaborer des concepts, croître les infinies ramifications et arabesques de l’imaginaire. Ce qui veut simplement signifier, qu’à la différence des Anciens Grecs, qui n’attribuaient d’âme qu’à la substance végétale ou animale (et bien entendu humaine), peut-être faut-il l’étendre au Monde des Objets, condition nécessaire de leur métamorphose. Mais nous nous apercevons tout de suite que ce raisonnement porte à faux, que le changement d’état de l’objet n’est nullement de son fait mais ne résulte que d’un événement que nous projetons sur lui afin de le mettre en adéquation avec la force inassouvie de notre désir. Oui, c’est bien NOUS qui modelons le Réel à notre guise, comme s’il était simple pâte d’argile ductile dans laquelle nous imprimerions les empreintes dont notre psyché est le continuel et toujours renouvelé réceptacle.

   Et maintenant, si nous focalisons notre vision sur l’image située à l’incipit de ce texte, que pouvons-nous en tirer qui ne soit le jeu d’une pure gratuité ? Et, comme à l’accoutumée, il nous faut d’abord décrire le Réel qui vient à notre encontre, afin de le faire nôtre et poser quelque hypothèse à son sujet. La pièce, indéterminée au premier abord, est plongée dans un clair-obscur où l’ombre l’emporte sur la lumière, ce qui contribue à nimber l’image dans une sorte d’ambiance mystérieuse, secrète. Et c’est bien à l’aune de ce retrait, de cet effacement, de cet inapparent que cette représentation nous concerne au plus haut point, comme si, soudain, la totalité de notre existence était suspendue à sa présence même, à la question qu’elle nous pose et nous met en demeure de résoudre. Nous n’aurons de réel repos qu’à en avoir désoperculé la lourde opacité, à avoir tenté d’en saisir la possible transparence, ce SENS qui brasille sous le couvert de cendres de ce qui vient à nous.

   Ainsi cette Nuit qui encadre l’image, c’est notre nuit celle, présente, qui teinte notre angoisse, tresse à l’entour de notre finitude les pampres de l’obscur. Cette nuit, c’est notre nuit passée lorsque, enfant, au travers de la croisée entr’ouverte, le rayon de la Lune veillait sur le repos de notre sommeil. Cette nuit, c’est l’attente fébrile, moite, un peu suffocante de l’Amante dont nous désespérions de ne la rencontrer qu’en songe. Cette nuit, c’est cette éclipse déjà lointaine, cette aube soudain glissant sur toutes choses, les animaux se réfugient au plein de leur terrier, les feuilles des arbres sont immobiles, les gestes d’amour sont suspendus, l’étrangeté de la lumière parcourue de sombres mouvances nous fait craindre que le jour, à nouveau ne se lève, qu’une nuit éternelle ne s’annonce comme le seul possible qui nous sera alloué pour le reste des jours à venir.

   Cette Fenêtre étroite que quadrillent les minces armatures des petits bois, c’est celle-là même au travers de laquelle notre regard adolescent cherchait à déchiffrer le monde, à percer quelques unes de ses aventures. Les volets sont tirés, juste pour laisser passer un prisme de faible clarté. Sur la table, le maroquin d’un livre à la douce couleur d’acajou. Un titre : « La force de l’âge ». Un Auteur : Simone de Beauvoir. Une joie : celle d’entrer dans le domaine feutré d’une littérature de la vie, là où rayonne ce mode d’exister que l’existentialisme prétendait ériger en philosophie de la liberté.

   Cette Assise, simple planche de bois supportée par deux jambages, c’est le souvenir de l’étroite guérite du confessionnal qui, en ces temps de simplicité et d’accomplissement immédiat, était la seule thérapie, la seule psychanalyse à laquelle se confiait notre jeune âge, comme si notre départ dans la vie ne pouvait s’envisager qu’à l’horizon d’une relation à Dieu, dont le Confesseur était le Représentant sur Terre.  Encore au creux de l’oreille l’entrelacement de deux chuchotements. Sans doute Dieu avait-il l’ouïe fine !

   Ces Lames de Plancher lissées d’un doux éclat, ce sont celles, réelles ou imaginaires qui meublaient le sol des chambres successives, la native d’abord, perdue dans les limbes du passé, une douce campagne s’étendait alentour. Ce sont aussi les lames de la chambre de la petite enfance, ce refuge cotonneux, ce généreux intervalle qui abrite du Monde, met à distance, projette sur Soi la bienveillance de l’ombre maternelle. Puis les chambres plurielles qui jalonnent le parcours de la vie. Chambres d’étude et de repos, chambres d’écriture et de méditation, de longues méditations, elles sont le recueil dans l’intime, l’abri, le port d’attache avant que de cingler vers les hautes eaux, de connaître les marées d’équinoxe, ces hasards de tout cheminement. Lorsqu’il est retrouvé, le plancher, sa patine benveillante constituent le lexique personnel par lequel se reconnaître, ne nullement sombrer. Toujours il faut un port, un havre de paix, un golfe où se protéger des meutes et des caprices du vent.

   Le sujet de la chambre, sa richesse symbolique nous font inévitablement penser à l’œuvre de Rembrandt, « Le philosophe en méditation », non que ma vie, en quelque période que ce soit

 

La profondeur du Réel

ait été poinçonnée à l’aune de la Philosophie, simplement au motif d’une nature inclinée à la contemplation plutôt qu’à l’action, à l’imaginaire, à la rêverie, à « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon le beau mot de Pierre Réverdy. Plutôt l’Esprit que le Réel. Alors, me direz-vous avec raison, l’image de gauche est une assise vide, le Philosophe ne s’y inscrit jamais qu’à halluciner sa présence selon une pure détermination qui le fait être là où il n’est nullement. Pensant ceci, vous ne vous inscrirez que dans cet éternel Principe de Réalité, lequel porte en son revers ce Principe de Plaisir qui est l’ornement de l’imaginaire, la parure étincelante de la rêverie.

   En toute logique, Nuit, Fenêtre, Assise, Lames de plancher n’ont été le prétexte qu’à broder une ganse autour du Réel, à l’assortir d’un passement dont nous avons pensé que leur rayonnement, leur prestige suffisaient à gommer tout ce qui vient dans la présence d’une façon strictement matérielle, obtuse, incontournable en quelque façon. Comme exprimé plus haut, les Choses portent en elles une étrange et heureuse polysémie et nous, en tant que Voyeurs de ce Monde, nous n’en extrayons jamais que ce que nos plus profondes affinités ont trouvé utile de porter à une sorte de séduction. Tous ces emboîtements du Réel, tous ces assemblages baroques selon la figure des poupées gigognes, c’est Nous et seulement Nous qui en avons dressé la singulière cartographie. Tel Autre n’en eût retenu, peut-être, que la dureté matérielle, l’aspect fonctionnel, l’architecture utilitaire. Mais peu importe le mode d’approche de-ce-qui-est. Ce-qui-est, avant tout, c’est ce dialogue particulier que nous entretenons avec les choses, cette belle et confondante originalité avec laquelle notre chair s’ordonne, comme le ciel choisit les nuages qui le traversent. Car il nous faut croire à un monde animé et magique des Choses, à notre propre pouvoir de les métamorphoser, de les faire à notre main, de les voir selon les perspectives successives de notre regard. S’il y avait, sur Terre, le faisceau d’une unique vision, alors tout se décolorerait et la précieuse polysémie s’abîmerait dans une manière d’humus inconsistant.

 

Or, ce que nous voulons,

ce sont les sillons d’argile flexueux,

pareils aux vagues ourlées

d’émeraude de l’Océan.

Toujours le Monde est

à recommencer,

à chaque Parole,

à chaque Regard,

 à chaque Geste.

 

                                                               

 

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22 janvier 2025 3 22 /01 /janvier /2025 09:08
Nul cosmos ne s’atteint dans l’instant

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

Ce texte est dédié à mon Ami Jeannot

Lui qui vient de rejoindre ce Chaos

D’avant la naissance

Lui qui maintenant

Connaît la liberté

La seule qui soit

Ici, sous ce Ciel

Sur cette Terre

 

*

 

   Au début, au tout début, avant même que le chantier créatif ne soit amorcé, c’est un peu à la façon des limbes, une lumière pâle et terne, une clarté glauque, comme venant « au travers d'un globe dépoli », selon la belle expression de Goncourt dans son « Journal ». Et, afin de poursuivre la belle évocation littéraire, appelons-en à Victor Hugo dans « Les Châtiments » : « Après la plaine branche une autre plaine blanche. » Ici, dans les deux cas, c’est de blancheur dont il est fait mention, c’est-à-dire de quelque chose de natif, de vierge, qui n’a encore connu les remous et tremblements de l’exister. Cela s’annonce, cela voudrait aller plus avant, mais cela se retient, comme s’il y avait risque, danger de faire effraction, de surgir à même sa propre naissance dans un Monde inconnu, peut-être hostile. Cette manière d’aube avant que l’aurore ne se teinte de vermeil, ne s’inscrivant dans le cycle du temps,

 

c’est la position de l’Artiste,

avançant à pas comptés,

à pas feutrés sur la face

lisse de la toile.

   

  Tout est à venir qui ne s’est encore manifesté, ni dans les plis de l’imaginaire, ni ne s’est éclairci sur le miroir de la conscience. Une longue hésitation, un frémissement à l’orée du jour, une palpitation, un murmure à la lisière des Choses. Tout doit être dans la modestie, dans la patiente retenue, dans l’haleine suspendue au mystère même de l’œuvre. Le mystère est total au motif qu’il n’est connu de personne, ni du Quidam avançant au hasard des rues, ni de l’Artiste qui ne possède nul recul par rapport à son œuvre.

 

Son œuvre puise dans sa chair même.

 

  Nulle position de surplomb, nulle Volonté de Puissance dont la Figure inscrite sur la toile serait le total accomplissement. Il y a trop d’inouï, d’invu, de non-ressenti, de non-conceptualisé pour qu’une hypothèse, fût-elle minimale, vînt s’inscrire à même ce qui apparaîtra et fera sens aux yeux des Existants, autrement dit des Mortels. Et c’est bien parce que nous sommes les Mortels, des êtres irrémédiablement finis, que nous ne pouvons, d’emblée, saisir ceci même qui vient à nous telle une intraduisible énigme. Pour la traverser, cette énigme, il nous faudrait être Infinis et connaître selon la totalité de l’Absolu. Or nous sommes à l’étroit dans la nasse d’osier de l’exister et nous ne connaissons jamais de l’espace que quelques perspectives étroites, quelque horizon borné qui, certes nous déconcertent et nous laissent « en rase campagne. »

   Mais il faut en revenir aux prémisses de l’œuvre, dans le champ d’indétermination, d’antéprédicatif qui en constituent le seuil et posent cette oeuvre en sa plus étonnante question.

Et tant que le processus de création demeurera enclos en cette belle hésitation, en ce sublime suspens, c’est comme si une manière d’Éternité nous visitait. Nous serons infiniment libres, là sur la lisière de ce qui va se manifester, de l’entendre, cette manifestation, selon les mille voltes de notre imaginaire. Elle, l’Invisible de la toile, nous la devinons bien plus que nous la saisissons en tant que forme parvenue à son terme.

 

Naissant à Elle, nous naissons à Nous.

Nos destins sont coalescents l’un à l’autre,

nous nous situons en une exacte coïncidence.

Le Modèle ne vit que par nous qui la visons,

nous n’existons qu’à l’attente de sa parution,

qu’au surgissement de son épiphanie.

 

   Mais nous sentons bien que notre attente sera le lieu d’une sourde impatience, que notre espérance se teintera de sombres déceptions, que le rougeoiement de notre désir à son endroit subira quelques altérations, peut-être même souffrira d’une décoloration située au bord d’un évanouissement, d’un vide, d’un silence. Nous, Êtres de Raison, attendrons qu’une logique s’installe, que des coordonnées spatiales cernent le Sujet de la toile, que des traits se lèvent, que de claires dimensions soient indiquées, qu’une architecture organise le divers, qu’une Forme surgisse de l’Informe, en un mot, qu’un Sens se dégage de cette représentation. Nous ne nous déterminons pas seulement à l’intérieur de nous-mêmes, il nous faut de l’Altérité, du miroir, de la réverbération. Il nous faut du dialogue afin que, tirés de notre esseulement, nous pussions élaborer la rhétorique du Vivant, la seule à même de nous ôter ce sentiment du Néant qui nous étreint et nous fige à demeure.

   Face à cette pré-visibilité, à cette annonce discrète avant la révélation, nous sommes réduits à de simples conjectures. Tâcher de décrire, dans l’approximation, la seule possibilité qui nous soit offerte. « Nul cosmos ne s’atteint dans l’instant », énonce le titre de ce texte. Ce qui veut dire, qu’en matière de création artistique, il faut d’abord traverser le champ des apories, se confronter à cette confusion première, à l’énoncé de ces abstractions, genres de gestes archaïques qui nous font penser aux premières tentatives picturales pariétales de l’Homo Sapiens Sapiens, d’abord quelques traces de charbon sur les faces sombres et fuligineuses des grottes. Quelque chose émerge à peine du lointain du temps, depuis la posture animale des premiers hominidés, dans un passé ténébreux, nébuleux, opaque, essai de ce qui deviendra l’Anthropos, de s’arracher à sa lourde gangue de matérialité.

   Simple tubercule, simple excroissance de la matière bien plutôt que conscience éclairée par le cristal de la Raison. Toute œuvre vient de là, de cette violente indétermination, de cette ardente polémique de nos Ancêtres avec un milieu hostile, agressif, mortifère. De tout ceci, de toute cette force cherchant à s’extraire des abysses de l’Humanité, il demeure toujours quelque chose qui se manifeste à l’aune du Chaos. Le nôtre, celui qui constitue notre chair. Celui de l’œuvre qui est douloureuse effraction du sibyllin, de l’inintelligible, de l’indéchiffrable. L’esquisse posée sur la toile rejoue, sur la scène de l’Art, les enjeux primitifs de l’Homme confronté à la horde des animaux sauvages, à la puissance sans limite de la Nature, à la foudre et aux déflagrations des éclairs qui sont les sources natives de toute angoisse, avant même que l’idée des dieux du polythéisme ou du Dieu du monothéisme aient marqué de leur empreinte irrémissible la conscience des Existants.

   Oui, nous venons de loin, de très loin et notre avancée sur les chemins de l’exister est réplique de cette longue et éprouvante Odyssée. Dans l’ombre de ce récit immémorial, telle la courageuse Pénélope, nous remettons sur le métier à tisser, cette navette, ce va-et-vient incessant, ce tissage continu qui est entrelacé avec celui des Narrations Premières qui sont les provendes dont nous nous nourrissons continûment, sans en bien percevoir les incontournables fondements. Que nous le voulions ou non, au prétexte d’une sacrosainte Liberté, nous sommes reliés en vertu de notre généalogie. Nos gestes, nos sensations, nos sentiments, l’inclination et les délibérations de nos amours portent les stigmates de cette nature sauvage qui est le sol concret sur lequel nous reposons, nos comportements sont là pour témoigner de leur prégnance, sinon de leur tyrannie. Sur les empreintes de notre cheminement, la trace indélébile de ces boulets attachés à nos pieds dont l’éthique, c’est son essentiel devoir, s’efforce de nous libérer sans toujours y parvenir avec suffisamment d’efficience.

   Ce que nous voudrions, gommant toutes ces aspérités d’une dette envers le passé, avancer en direction de l’avenir, les mains ouvertes, les yeux brillants, la peau lisse et lumineuse telle une eau de fontaine. Certes, c’est ceci que nous souhaiterions, la plénitude en lieu et place du manque. Une généreuse Corne d’Abondance à laquelle nous puiserions, sans nous soucier du lendemain, ni nous interroger sur la veille, pas plus qu’au sujet d’un présent qui se déroulerait sous les auspices d’une claire évidence. L’esquisse de Barbara Kroll nous plonge d’emblée dans cette perplexité face à un Chaos dont nous percevons bien quelles en sont les racines, une nécessité en nous, avant même de nous projeter vers l’avenir, de soupeser l’immémorial qui nous habite et nous enjoint peut-être de déclamer avec Verlaine, dans ses « Poèmes saturniens » :

 

« Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte. »

 

   Entrer dans le Chaos prédéterminant l’œuvre, c’est peut-être seulement dire ceci : le lointain est lointain et cette tautologie est le nom de l’Illisible Figure qui, bien plutôt que de s’acheminer vers nous est en fuite. En fuite de quoi ? De qui ? De nous ? De la Vie ? Du Monde ? D’Elle en tant que sur le point de venir en présence ? Son visage est irrévélé tout comme le serait un très vieux palimpseste enfoui dans les ténèbres d’un antique coffre. Nulle parution à l’horizon. Quelques traits seulement, mais perdus dans un emmêlement sans nom. Nulle identité. Les bras sont relevés en anse, le haut de la vêture est noir, comme une île enserrant en son sein du dissimulé, de l’inconnaissable, du refermé, de l’incommunicable. Nul espoir qui se lèverait ici d’une proposition minimale, une ligne claire qui ferait signe, un indice qui s’annoncerait, une parole qui serait à l’aube d’une profération.

   La partie médiane du corps se fond dans la cendre du subjectile. Seules les jambes peuvent être nommée sans risque d’erreur. Mais des jambes si frêles, comment pourraient-elles assurer la prise du Sujet sur un sol qui se déroberait ? Des escarpins peut-être, à moins qu’il ne s’agisse que de la projection de notre esprit halluciné. Elle, la Figure si peu consolidée, Nous les Voyeurs si peu assurés de nous-mêmes, en quelle « irrelation » nous trouvons-nous, en quel abîme sommes-nous projetés dont, peut-être, nous ne pourrions ressortir qu’irréalisés,

 

non encore venus à l’Être,

simples aurores boréales,

seule liane phosphorescente flottant

au large de qui-nous-sommes,

des Néants perdus dans la

vastitude infinie des récits,

des fables sans

commencement, ni fin ?

 

 

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21 janvier 2025 2 21 /01 /janvier /2025 17:47
Les Muses Inquiétantes.

« Les Muses Inquiétantes ».

Giorgio de Chirico – 1916.

Source : Apparences.

 

   Dans ce tableau, il nous est impossible d’entrer, de faire effraction et de loger notre corps de chair au milieu de ces mannequins métaphysiques si hiératiques, où même la vue ne peut s’appesantir longuement. Tout exclut. Tout exile de soi et ramène sa propre présence à une hébétude, à une glaciation comme celle habitant les espaces sidéraux. Nous sommes loin au-dessus de la Terre et notre vue est aussi étrange que celle des dieux qui regardent notre univers avec quelque stupéfaction. Serions-nous des dieux déchus que leur inconséquence aurait condamnés à voir les choses dans leur propre hibernation ? Oui, hibernation, car si les couleurs sont violemment solaires, bien loin de porter ce qui se donne à voir dans la lumière, tout sombre dans une immédiate clôture. Ce lieu est inhabitable. Ce lieu est hors de portée de la conscience.

Et pourquoi l’est-il ? Est-ce simplement une question d’insolente parution du monde ? De vision exacerbée de l’artiste qui aurait voulu, d’emblée, nous reconduire à une impuissance, celle de voir ce qui fait phénomène avec des yeux humains ? Cependant il faut chercher à comprendre les raisons de notre exclusion. D’abord dans une visée esthétique. Voici ce qui est : le parallélépipède, au premier plan, nous indique l’impossibilité d’une considération romantique ou bien poétique des choses. C’est de concept pur dont il s’agit, ce que renforce la disposition radicalement architecturée des divers éléments de la scène. Les ombres sont denses, tranchées dans le cuir du réel à l’aide d’un scalpel. Les bâtiments, à l’arrière-plan, nous disent les chimères quant à une possible habitation, l’absence du foyer autour duquel se réunir et faire naître l’espace du dialogue, de la rencontre. Le ciel, d’un bleu hermétique, appuie sur la toile à la façon d’un couvercle isolant du ciel étoilé, des rêves qui l’habitent. L’éclairage est violent dont la source demeure invisible et étrangement basse, comme si elle provenait d’un luminaire terrestre ayant plus à voir avec le monde chtonien qu’avec le céleste et sa vibration infinie.

Et maintenant, il est temps de s’interroger sur la configuration confondante des personnages, ces érections prises d’immobilité et de silence. N’oublions pas, nous sommes à Ferrare, dans la « cité du silence » comme l’a nommée le poète Gabrielle d’Annunzio, devant le château de la famille d’Este, princes mécènes de la Renaissance qui vouaient un culte tout particulier aux Muses. Ces Muses aux visages sans yeux, sans bouche, sans oreille, autrement dit des Muses dont le peintre a volontairement ôté tous les attributs par lesquels elles se font les égéries des artistes. Oui, l’artiste. Ce dernier est bien présent dans la composition mais sa présence est si discrète qu’on pourrait aussi bien contempler l’œuvre, sans même prendre acte de son existence. Il n’apparaît qu’à être une fuyante silhouette, à l’extrême droite de la toile, aire noyée dans une ombre incompréhensible. Et, pour tâcher de saisir cette apparition au bord d’un possible évanouissement, il faut aller du côté de « l’inquiétante étrangeté » de Freud, ce jour lointain où il découvre une facette de la réalité si proche de l’illusion qu’elle le questionne fortement. Il en résultera un essai articulé autour du malaise créé par le surgissement inopiné, dans le réel, d’une image qu’on n’attendait pas et qui insère une césure dans la rationalité apaisante du quotidien. Et ce surgissement de « l’inquiétante étrangeté » se fait à l’aune de la propre image du créateur de la psychanalyse, image que lui renvoie la vitre du train sous les espèces d’une silhouette effrayante, en tout cas d’une apparition dont il aurait souhaité faire l’économie.

La thèse qui découle de cet épisode freudien, c’est la brutalité, la violence avec lesquelles les apparences métamorphosent la réalité en autre chose que ce qu’elle est, laissant place à une inquiétante fantasmatique. A partir de ceci, s’éclaire la signification des « Muses Inquiétantes ». Si ces Muses sont inquiétantes - nul ne saurait en contredire l’aspect sombrement énigmatique -, elles sont tout autant inquiètes. Et de quoi le sont-elles ? Mais, tout simplement du destin de l’art qui pourrait bien succomber à la fausseté des apparences. Tout, dans cette figuration, fait la part belle à l’illusion et à son cortège de non-vérités. Comment, en effet, un existant pourrait-il s’y retrouver, assurer sa propre synthèse, aboutir à son essentielle unité à la mesure de cette réalité de pacotille ? Réalité identique aux figures de cire du Muse Grévin où rien ne parle que le silence de la parole. Les Muses ne sont pas : elles apparaissent comme des tuniques vides, privées de langage, de perceptions, de mouvements. Le paysage n’est pas : simple praticable de bois où se figent les figures d’une pantomime vide de sens. Les demeures ne sont pas : simples élévations de tours semblables aux pièces d’un gigantesque échiquier métaphysique. Le peintre, ou bien le poète, peu importe, ne sont pas : les Muses qui sont censées leur communiquer le souffle de l’inspiration sont muettes. Ce tableau fonctionne donc à la manière d’une subtile allégorie, laquelle nous dit que l’art est le lieu d’une vérité, m>jamais la fascination d’une apparence qui s’y substituerait dans l’aveuglement des voyeurs que nous sommes. Ayant compris ceci, nous regardons autrement. Nous regardons vraiment et avons directement accès à ce qui ouvre le beau et le distingue des pastiches et de tous les trompe-l’œil du monde. Nous regardons et nous sommes.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
20 janvier 2025 1 20 /01 /janvier /2025 18:37
Dans le retirement de soi

 

Un homme dans le

crépuscule... croquis

 

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

Aurait-on d’autre choix

que de s’absenter du monde,

de se dissimuler derrière

sa barrière de peau,

de se réfugier

au plein de sa chair,

de s’abreuver

 à son propre sang,

de se confier à la résille

blanche de ses os ?

On est là,

 mais où est-on vraiment,

ce lieu a-t-il un nom,

ce site une origine,

ce territoire une assise ?

On est là.

Mais où ?

Y a-t-il au moins

 un LÅ ?

 

Y a-t-il au moins une grève

 où allonger le parchemin

de son corps fourbu ?

Y a-t-il une crique

où cacher son désespoir ?

Y a-t-il une conque

où crier sa folie ?

 

On est là,

homme assis sur sa chaise,

pareil au condamné à trépas.

Mais qui donc pourrait

dire que l’on n’est pas

cet individu attendant,

dans le couloir de la Mort,

que sa dernière heure vienne,

que le Bourreau se présente

avec sa hache brillante,

que la lame se dispose

à moissonner cette

épiphanie si risible,

la nôtre, face au vertige

immense de la finitude ?

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

Mais qui donc,

par quel décret du Destin,

mais qui donc,

un dieu de la Mythologie,

 un Prophète à

l’invisible visage,

 un Prédicateur fou,

un Surhomme

du haut de sa Puissance,

qui donc nous incite à exister

puisque dès notre berceau

nous sommes condamnés

à n’être que cette chair dolente,

cette plante portant en soi

le suc qui la détruira,

la rongera de l’intérieur ?

Vérité muriatique qui sape

ses fondements

à même sa question.

 

 Qui donc ?

Y a-t-il, quelque part,

un Seigneur à la haute Parole

 dont le Verbe nous porterait à l’être

à la seule hauteur de son souffle ?

Mais que cesse la comédie,

mais que quelqu’un de sensé

nous dise notre Mirage,

notre Illusion,

que quelqu’un de droit en sa vérité

nous dise l’immense bouffonnerie,

l’incroyable commedia dell’arte

 au gré de laquelle nous ne sommes

que de pitoyables Polichinelle,

 notre bosse nous condamne à n’être

que des Baladins,

des Saltimbanques

dupes du jeu même

qu’ils fomentent

 à leur propre encontre,

auto-mutilation,

 autodafé,

nous sommes des livres

que le feu consume

pour n’avoir pas su écrire

 les phrases exactes du Poème,

nous en sommes restés

 à des langues vernaculaires

qui se sont effondrées de l’intérieur

 de notre inconsistance et nous avec.

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

L’Homme-Mystère,

l’Homme-Scindé,

l’Homme-Fragment

 nous le devinons

 dans cette ombre

qui le confond

 et le reconduit

dans les ténèbres

du Néant.

Voyez son peu de présence.

Voyez sa privation de Langage.

 Voyez son corps de Mannequin,

on dirait le Spectre Métaphysique

tout droit venu des

« Muses inquiétantes »

d’un Giorgio de Chirico.

Simulacre,

simple Simulacre.

Il n’est venu à soi

qu’à s’effacer,

à renoncer à qui il est.

Modestie ?

Arrogance voilée ?

Renoncement à paraître ?

Rien, autour de lui,

ne profère

qui pourrait le sauver.

Les murs ont le gris,

 la réserve du deuil.

Le tableau au mur

ne présente rien que

 l’esquisse d’une angoisse.

La table est vide

que n’habite nul mets.

La vêture se teinte

 d’une lourde mélancolie.

Le pantalon a la couleur livide

de qui a vu l’insoutenable.

En réalité,

n’est-ce l’Homme

qui ne parvient

 à soutenir son effigie,

qui retourne au lieu même

 de son Enigme ?

 Est-ce ceci ?

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

 

 

 

 

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