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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 09:41
Photographier : quête de Sens

à M'Hamid El Ghizlane

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

    « Å M'Hamid El Ghizlane », nous précise Hervé Baïs. Certes la précision n’est nullement superflue mais l’étrangeté nous saisit devant un tel nom dont les graphies berbères ⵜⴰⵔⴳⴰⵍⴰ, aussi bien qu’arabes امحاميد الغزلان ne font que nous égarer davantage. Comme si ces étranges sonorités aux portes du Désert, instillaient, en nous, de spécieux et bien irréels mirages. Oui, parfois le réel lui-même se plait à se vêtir d’un voile, à se rendre, en une certaine manière inaccessible, si bien que nous peinons à en rejoindre le baroque lexique. Ce paysage poudré des lointains d’un horizon distant, nous faisons l’hypothèse de son existence, bien plus que nous n’en confirmons la présence concrète, cette sorte de tutoiement des choses dont nous espérons qu’elles se donneraient à nous, les choses, dans une façon d’évidence, « en chair et en os », préhensible matière dont la texture nous serait toujours déjà familière, intime en quelque sorte, une proche banlieue si vous préférez.

  

   Si, en tant que prédicat de-qui-nous-sommes, nous prenons la perspective du « microcosme », alors, aussitôt, nous comprenons combien la vastitude du « macrocosme » (ce qui-n’est-nullement-nous), excède de beaucoup notre presque illisible dimension. Comment choisit-on le lieu d’une destination ? Pourquoi celui-ci, presque aux confins du Monde, plutôt que celui-là, à portée de la main, disponible dès que nos yeux s’ouvrent ? La plupart de nos motivations sont des mystères, leurs sources inapparentes qui font leur clair trajet à l’ombre de notre inconscient. Mais cessons ici le cercle des questions qui, par nature, fonctionne en boucle, la dernière question rejoignant la première, nos certitudes se donnent alors pour l’inconsistance d’une nuée de cendres.

  

   Cependant une interrogation se manifestera en tant que la dernière : ce paysage du désert, existe-t-il en dehors de notre conscience, possède-t-il encore quelque nervure dès l’instant où, nul regard ne se posant sur lui, on pourrait douter de son existence ? Problème de la conscience intentionnelle possiblement constituante du Monde, mais ce débat nous entraînerait trop loin. Pour l’instant faisons l’hypothèse que toute donation de Nature l’est en toute effectivité, que cette chose que je vois à l’horizon est bien assurée de sa propre présence, que mon possible départ n’en altèrera nullement l’être. Mais que l’on soit Idéaliste, accordant la priorité ontologique à l’esprit, ou bien Réaliste fondant toute parution sur la puissance de la matière, il va sans dire que Tous, Toutes, avons besoin de ces « certitudes » existentielles, de ces points de repère sans lesquels rien ne ferait signe, sauf les orbes d’une vacuité sans fin.    

  

   Disons qu’avant de rencontrer cette photographie, rien de particulier ne s’imprime sur l’écran blanc de notre faculté de connaître, que tout entendement du réel est infiniment disponible, qu’aussi bien notre ravissement pourrait résulter de la vision d’une claire lagune, de la cime enneigée d’une montagne, mais aussi des traits d’un visage, des contours souples d’une silhouette. Å vrai dire, rien n’est préformé, rien n’est projeté et c’est une libre disposition à l’accueil de ce qui viendra qui caractérise le mieux notre attitude. Que nous soyons cependant en attente de quelque chose, nul n’en pourrait contester la réalité. Toujours un désir latent qui rencontrera l’un des secrets motifs fomentés à l’abri des regards. Dans le creux le plus caché des affinités, cette exacte mesure de l’intime, végètent des objets innommés, fourmillent des passions retenues, fructifient des baies dont l’épanouissement sera l’essence la plus approchante de ce que nous portons en nous d’irréductible, d’impartageable. Toujours nous attendons que notre être soit confirmé par telle surprise au coin de la rue, par tel tableau qui nous émeut, par telle lumière qui ruisselle en nous de façon quasi magique.

  

   Donc attente en tant qu’espérance, en tant que saisie d’un fragment jouant à titre de complétude, en tant que ceci, indéterminé, dont nous rêvons en silence, le plus souvent à défaut d’en voir la sublime concrétisation. Que cette image d’Hervé Baïs me plaise et au-delà de cette immédiate satisfaction, mes habituels Compagnons et Compagnes de route n’en seront guère étonnés. Toute cette simplicité doucement et subtilement composée, voici, en effet, de quoi effacer bien des peines, le plus souvent inutiles car imaginaires bien plus que réelles. Tout ce lexique de l’immédiate venue des choses en leur vérité, voici de quoi allumer une félicité dans quelque pli de la chair, sans doute de l’âme s’il lui plait de se manifester d’une façon ou d’une autre. Donc il me faut dire les choses telles qu’en elles-mêmes elles se donnent sans réserve, dans la générosité même de leur étonnante survenue. Que ce soit le résultat d’une action invisible de mon esprit, que ce qui apparaît le fasse simplement de soi d’une manière autarcique, qu’un possible démiurge ait insufflé en ces phénomènes la vitalité de leur être, peu importe.

 

C’est la donation

en tant que donation

qui est à retenir,

la présence en tant que présence et,

essentiellement, la joie en tant que joie

qui se lève de ces purs surgissements.

 

   Le ciel est si haut, si aérien en sa cendrée discrète, un « noir clair » pourrait-on dire, si l’on ne craignait le heurt, le paradoxe de l’oxymore. Mais ici rien n’est à craindre. Tout va de soi, tout comme la longue caravane des chameaux et chameliers se dirige vers la lagune de sel pour y prélever la nourriture des hommes, assurer leur survie. Le ciel vient au paysage avec discrétion, retenue, comme s’il voulait assagir son immense énergie, la faire se poser sur la terre avec une infinie attention, une onctuosité si ceci vous convient mieux. Sauf ces infinies précautions, la Puissance Céleste pourrait tout anéantir de ce qui végète au-dessous et attend son éclosion du bon vouloir de ce qui est le plus haut, le plus éminent, le plus lumineux. Sans qu’il s’agisse de quelque arrière-monde religieux ou même des dieux du polythéisme,

 

nommons donc les « Célestes » en tant

que ces forces magistrales,

 

le disque étincelant du Soleil,

la lactescence de la Lune,

le frémissement des Étoiles,

 la vivacité de l’Éclair,

le sourd tellurisme du Tonnant,

la haute et belle venue du Poème,

la distinction à nulle autre

pareille de l’Œuvre d’Art.

 

 

    C’est ceci qu’il faut entendre dans ma prose par « Célestes » ou parfois par « Suressentiels » : des dimensions sans limite, des lois surhumaines, des souverainetés sans égal, des potentiels cyclopéens, peut-être même des noms qu’il ne faudrait nullement prononcer car L’Immense l’est toujours en lui-même, le Sublime l’est toujours en lui-même, sans qu’il leur soit besoin de recourir à quelque subordination, à quelque vassalité que ce soit.  Certes mon écriture devient hyperbolique pour une simple question de logique et d’analogie. Mais comment dire l’Innommable, ces Hautes Essences dont la subtilité même nous énivre et nous reconduit à la nature inaperçue de la paramécie perdue dans son bouillon de culture ?

  

   Il suffit d’être à Soi, dans le plein accomplissement de-qui-l’on-est et, soudain, la terre se couvre de fleurs, le ciel bourgeonne, l’océan soulève ses vagues d’écume au plus haut. Oui, j’ai prononcé « Soleil », puis « Lune », puis « Étoiles », puis « Éclair » et beaucoup parmi vous penseront à l’énoncé de quelque étonnante cosmologie et ils seront en chemin vers une vérité car ces Pures Semences Célestes sont l’ordonnancement même du monde, son hymne étincelant, sa plus riche parure. Si, Hommes, Femmes, nous prétendons parvenir à notre essence, c’est bien à la hauteur que nous portons sur ces signes qui, d’une évidente manière, pour qui sait voir, sont les nôtres. Si nous savons descendre en nous, au profond des abysses, dans cette verte lueur d’aquarium, à la manière de subtiles fractales, de mouvants kaléidoscopes, de savants hologrammes, c’est nous que nous verrons dans cette étincelante verroterie :

 

Nous-Soleil,

Nous-Lune,

Nous-Éclairs

 

   et nous nous reconnaîtrons tels ces vivants fragments de l’Univers, telles ces poussières de galaxies qui, le plus souvent, nous demeurent cachées car nos yeux sont entachés de cécité au motif de nos turbulents désirs, de nos vives hallucinations, de nos multiples et aliénantes déraisons.

  

  Et le sable, direz-vous, les multiples et fascinants grains de mica, ces genres de corpuscules élémentaires, que n’en faites-vous donc le commentaire ? « Patience dans l’azur » dirait le Savant à la barbe blanche, le Sage à la haute et cosmique sapience. Patience : L’infra-réel qui est aussi bien le supraréel ne se livre qu’aux yeux de Ceux, de Celles qui, longtemps ont médité sur le destin des Galaxies, sur leur propre destin qui en est l’image réverbérée. On regarde le moutonnement gris, la lente ondulation, on regarde l’infinie souplesse, le modelé subtil, les croissants de lune des barkhanes, les faibles palpitations lovées au sein même de la matière et c’est un autre monde qui s’ouvre avec ses discrètes gemmes, avec ses éclats de vertes émeraudes, le feu de ses rubis, le sourd mystère de ses améthystes. Oui car le monde le plus inapparent est peut-être celui en lequel se dissimule la plus grande vigueur, la signification la plus fouillée et, corrélativement, la plus fascinante.

  

   Certes, dire du désert qu’il est mirage, c’est simplement constater une évidence. Et c’est bien à l’aune de cette illusion, sous l’irisation d’un songe, sous le magnétisme de la chimère que nous atteindrons notre propre thébaïde peuplée d’une solitude habitée. Nous laissant aller aux lentes oscillations des dunes, à la  succession des ergs sculptés de vent, à la magie des collines flottantes, aux éternelles fluctuations des sables mouvants, c’est de nous dont il sera question, de notre toujours possible osmose avec les gerçures blanches des salines, les touffes de buissons de créosotes et de prosopis duveteux ; c’est bien le vol des gangas contre la toile noire du ciel qui sera notre vol ; c’est bien l’allure agile des onyx-gazelles qui sera la mesure même de notre marche ; c’est bien notre discrétion que reflétera le trottinement menu des gerboises, que confirmera la fuite rousse du fennec.

  

   Nous n'aurons guère d’effort à produire pour nous glisser dans la tunique de charbon du scarabée-pygmée, pour rejoindre en leur bloc d’ambre millénaire, l’immobilité des mouches-fruitières, la lenteur définitive des criquets kalphites. Oui, chercher le sens est ceci : viser ce qui demeure occulté, y introduire la lame de sa lucidité, en délivrer les élytres que retenait la tunique de fibre résineuse. Ainsi les choses se déploient-elles et trouvent-elles leur essor au gré du seul pouvoir dévoilant de notre intuition, laquelle est puissance de révélation du regard. Il suffit de regarder les valeurs étymologiques de ce mot, beau entre tous : « action de contempler », « connaissance immédiate », « pressentiment qui nous fait deviner ce qui est ou doit être », « vue, regard », « regarder attentivement ; avoir la pensée fixée sur ». L’étymologie est cette science subtile, aussi près d’une signification originaire que possible, une pureté si l’on veut, une authenticité que les usages ultérieurs, le plus souvent mettent à mal au gré des infinies métonymies qui en défigurent l’essence première. En vertu de quoi notre saisie du réel se veut « étymologique », ce qui, analogiquement, veut dire :  au plus près de la constitution d’un sens premier à l’abri des trahisons et mutilations de tous genres. Autrement dit l’attention portée aux choses en leur racine même, en leur intégrité la plus effective. Exigence de rigueur ? Certes !

  

   Et, me direz-vous encore, pourquoi n’avez-vous évoqué plus tôt l’arbre, cette majesté ? Ma réponse sera simple. Je suis parti d’un simple horizon périphérique (le ciel, le sable) pour gagner le centre de l’image, là où se condense le sens maximal du sujet et, en ce sens, vous aurez entièrement raison de me rappeler à ma tâche d’écriture. Cependant nulle hiérarchie dans la Nature, pas plus que dans les Êtres, tout est équivalent et ce sont nos usages qui nous trompent, lesquels, parfois, nous font privilégier le tronc au détriment de la racine. L’un aurait-il plus de signification que l’autre ? Évidemment non. Que nos affinités nous fournissent un regard sélectif, certes, mais il faut en convenir, le Monde, lui, ne nous suggère rien d’autre que de traiter d’une manière identique la totalité de ses présences.

  

   Positivement, sans quelque contestation possible, l’arbre est là, « en majesté », dominant de sa haute et éblouissante stature la totalité de l’image qu’il sature et accomplit en un certain sens. Irradiés par tant d’aimantation, en effet, nous pourrions tout gommer alentour et supposer que le Photographe ait souhaité seulement « tirer le portrait » de cette énigme vivante. « Énigme » : comment un arbre peut-il persévérer en son être en un milieu si hostile ? Miracle du vivant. Symboliquement il est cet unique médiateur qui unit les opposés du ciel et du sable, il est, pour parler grammaticalement, la « conjonction de coordination » qui unit les divers éléments de la phrase.  Pure éminence du « ET » en tant que « copulative servant à coordonner des termes, des groupes de termes et des phrases, et exprimant une addition, une jonction, un rapprochement. » Quel autre mot pourrait donc s’acquitter plus avant de cette tâche hautement et parfaitement synthétique ? Vertu de deux lettres assemblées, ET, qui en disent autant que mille autres mots. Identique à la puissance du symbolisme : on se représente la « balance » et, soudain, devant soi, l’on a la totalité de la justice, ses magistrats, ses lois, ses jurisprudences, ses effets sur les citoyens que nous sommes. Le Langage est pure merveille, mais cette assertion je l’ai déjà énoncée mille fois !

 

    Il nous faut venir à l’arbre ou, bien plutôt le laisser venir à nous dans cette sérénité qui convient aux choses sincères dépouillées de toute intention illisible. Là, à la crête des dunes, sur le flot des vagues minérales, un arbre inconnu qu’il me plaira de nommer « Acacia », « acacia radiana », sorte d’arbre légendaire que broutent les dromadaires, dont les branches servent à confectionner des piquets de tente et à alimenter les feux du peuple Nomade. Bien sûr il ne s’agit que d’une hypothèse, mais vraisemblable au motif que cette variété est quasiment la seule à pouvoir affronter l’aridité du désert. De toute façon, ce qui importe pour nous, c’est avant tout son esthétique, la fonction de liaison du divers dont il constitue la force aussi unique qu’essentielle à la compréhension de ce milieu fascinant mais habité des plus grands dangers. Petit rappel, c’est la notion, belle entre toute de SENS, qui oriente notre quête. Que nous devons reprendre sans délai. Jouant sa partition sommitale avec le ciel en toile de fond, étendant ses bras dans toutes les directions de l’espace, tutoyant un buisson frère, s’enracinant profondément dans la touffeur inconnue des vagues de sable, nous pouvons lui attribuer le prédicat d’opérateur central de l’image dont il réalise à lui seul, la majeure partie de la tâche de synthétisation et d’unification.

  

   Qu’ici, Ceux et Celles qui me font l’amitié de lire mes textes aient repéré, en filigrane, cette constante volonté d’idéaliser, d’esthétiser le Monde, ne seront nullement étonnés de découvrir, plus loin, quelques unes des conséquences qui découlent logiquement de ce tropisme incliné à faire venir, au moins par l’écriture, une possible et ultimement espérée, beauté des choses. Å cet égard, obligation m’est faite de postuler la dimension constituante du réel de toute conscience s’appliquant à en décrypter l’insigne valeur. Autrement dit, ce site désertique, avec son ciel, son sable, sa végétation, c’est moi qui lui donne acte au seul motif de ma contemplation.

 

Donc, le Réel,

c’est Mon Regard

 

   Que cette assertion demeure simple hypothèse nullement confirmée par quelque activité destinée à en assurer la vérité, ceci importe peu. Je dis à nouveau qu’il s’agit d’une postulation, d’un intime ressenti, du surgissement d’une intuition qui, dans l’instant de mon observation, ne rencontrent nulle contradiction.  Bien au contraire, tout se donne selon une adhésion immédiate à ce-qui-vient et me rencontre à la façon d’une complétude : depuis toujours j’étais en attente de cette image, qui me comble et me ravit. Dans le sens d’être ravi aux habituelles contingences, dans le sens de donner une architecture à un hasard qui, hors cette configuration, n’aurait contribué qu’à m’égarer.

  

   Maintenant, il me faut suivre la trace ouvrante de l’arbre, y trouver d’inépuisables ressources au motif que son riche symbolisme, réalise à lui tout seul, un véritable travail d’assemblage : un cosmos s’offre en lieu et place d’un chaos. Je contemple l’arbre, ce qui veut dire, en une certaine façon, que je m’y abîme, mais totalement, mais positivement, en une manière d’accentuation plurielle des significations, lesquelles deviennent de simples et incontournables évidences.

 

Je suis l’Homme-Arbre à la membrure immense

qui tutoie la dimension des espaces infinis.

Je suis l’Homme-ramification, celui qui,

s’élevant de Soi, connaît de lointains horizons.

Je suis l’Homme-Tronc, cette solide assise

 qui s’établit selon la carrure de la raison

contre le passage fébrile de la poussière.

Je suis l’Homme-racine,

l’Homme-rhizome,

 l’Homme-radicelle,

 

   celui qui avance parmi les galeries souterraines, les bifurcations de la matière sourde et limoneuse de l’inconscient, qui en devine les secrets, en interprète les desseins cachés. Oui, c’est bien ceci, la tâche éclairante, désoperculante de la conscience, s’introduire comme un coin d’acier dans la bûche têtue du réel, le prendre à revers, ce réel, en quelque sorte, le posséder de l’intérieur, l’obliger à livrer jusqu’à sa moindre parcelle close, énonçant dès lors une nouvelle présence nous invitant à en décrypter l’énigme. Une lourde inconnaissance se manifestant en savoir doté d’une diaphane allégie.

 

Oui, il nous faut créer les conditions mêmes

de l’éligibilité des choses

à leur possibilité d’essence

  

    Et puisque cet arbre, ce large parasol, cette distension de ce qui demeurerait occulté, cet arbre donc devient infiniment étendu, décuplé par la puissance d’effectuation, de performativité de notre regard, nous ne pouvons qu’avoir recours à la force déployante de la métaphore, ce transport du réel hors de ses propres frontières, et dire le sublime travail de synthétisation de l’image, de conceptualisation infinie des sèmes qui y sont déposés. Nous devons dire (et ici je parle au nom de tous et de toutes),

 

l’Arbre-Harmattan porteur de cet alizé continental

qui fait des grains de sable, de purs cristaux,

des diamants fécondés par la lumière du Soleil.

 

Nous devons dire l’Arbre-Simoun, celui dont

la puissante haleine chaude métabolise

les corpuscules de matière,

les transforme en vives pierreries,

elles illuminent jusqu’aux

plus lointains horizons.

 

Nous devons dire l’Arbre-Sirocco,

ses vagues brûlantes qui font

se volatiliser la cendre des pierres,

la répandant jusqu’en d’impensables altitudes.

 

 

Et, en guise d’autres significations,

nous pourrions largement nous inspirer

de toutes les directions de la Rose des Vents,

 

en appeler à l’Arbre-Borée,

à ses rafales de vent du nord ;

à l’Arbre-Euros,

à ses tourbillons venus de l’est ;

à l’Arbre-Zéphyr qui balaie tout,

venu de l’ouest ;

à l’Arbre-Notos, à ses coups

de boutoir venus du sud.

 

   Voyez combien cette photographie de M'Hamid El Ghizlane, nous a emmenés loin, très loin, si bien qu’au terme de la description, nous ne savons plus réellement qui nous sommes : vents alizés, nuages de criquets kalphites, vols libres de gangas, significations plurielles, échevelées ; vent océanique ou désertique. Si notre identité s’est diluée au milieu de ce si riche divers, c’est à l’aune de la pure beauté, laquelle venant à nous, nous arrache aux « fourches caudines » du quotidien, nous dispose à l’accueil de l’improférée et haute valeur des choses. Certes, nous reviendrons à M'Hamid El Ghizlane, au moins dans sa mesure symbolique, nous y retournerons lestés d’un nouveau savoir : que le regard est une merveille que cette singulière photographie agrandit à la mesure de son formidable élan, de sa ferveur, de sa justesse. Toute œuvre digne de ce nom est porteuse de ces transcendances. « Transcendances », Certes le terme est osé, le plus souvent exposé à une mécompréhension de ceux qui en reçoivent la charge sans atténuation. Cependant nous lui affecterons l’une de ses plus évidentes valeurs étymologiques : « se dépasser soi-même ». Oui, c’est ceci que nous avons à faire. Faute de s’y atteler, ne nous plaignons nullement de n’avoir sous les yeux que de simples images « d’Épinal ». Notre société contemporaine excelle en la matière. Voyez par exemples les amusants « selfies », qui, certes, ne prétendent nullement à de telles altitudes !

 

Ici : du sens.

Là-bas : du non-sens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 08:55
La profondeur du Réel

Carlos Godinho

 

***

 

   Jamais, devant le réel, nous ne demeurons inertes. Faisant face au réel, cela parle en nous, cela image en nous, cela résonne en nous, cela mobilise la dentelle immense des réminiscences, cela fore au plus profond de notre corps, cela crée le jeu infini des analogies, des relations, des correspondances. Nul objet, fût-ce le plus anodin, le plus discret, ne s’efface devant notre regard, ne se biffe devant notre conscience. Rien de ce qui est venu à nous et vient encore à nous ne renonce à faire présence, à s’élever au mérite de quelque pensée. Ce qui est à proprement parler « extra-ordinaire », ce qui s’arrache au réel pour féconder notre esprit est la mesure du sans-limite. Å observer le Monde tout autour de nous et tout s’affilie au mouvant, au transitif, au nomadisme infini. Regardant tel objet et, déjà, nous ne sommes plus dans une position de fixité à son égard, et déjà nous imaginons quantité de perspectives nouvelles, de topologies infinies. Tout se dilate, tout se spatialise. Et l’objet, paradoxalement, déserte la position qu’il occupe dans la présence du Présent pour gagner d’autres rives temporelles passées ou futures, sa mouvance est principe de temporalisation et le sablier ne sait plus où commence son mince filet de mica, où il finit, comme si un temps cyclique s’était instauré selon le mode étrange de l’Éternité.

   L’objet devant nous, le mur, la fenêtre, les dalles du plancher ne nous laissent nullement en repos, toutes ces choses nous requièrent afin que, cheminant de concert, une compréhension de leur surgissement se tienne dans l’ordre du possible, dans l’ordre de l’indéfiniment reproductible. Ceci se nomme « pure merveille » et demande à être approché autrement qu’à l’aune d’une attention discrète. Tout comme notre langage témoigne de notre profondeur, les choses rendent compte de la profondeur du monde. Chaque profondeur en vis-à-vis creuse la profondeur analogue, accomplit son SENS jusqu’à une manière d’ivresse dont nous les Hommes, vous les Femmes sommes les réceptacles, manières de jarres creuses où résonne toute la beauté vacante du Monde. Tout creux est condition de possibilité de la plénitude, cet état que nous cherchons désespérément alors que nous sommes possédés par lui, le plus souvent à notre insu. C’est à un constant processus alchimique auquel notre conscience est invitée. Il lui suffit d’écarter les voiles d’ombre pour que se donne la plus vive et signifiante lumière. Ce qu’il faut dire encore du Réel c’est qu’il est un constant et infini emboîtement de Formes. Cette Forme au premier plan, par exemple un simple verre destiné à la boisson, porte en elle, comme en écho, comme en réverbération, tous les verres du Monde et l’ensemble des significations qui leur sont coalescentes, les narrations qui peuvent monter d’elles, les figurations naïves ou artistiques dont elles constituent le prétexte, le plus souvent devenu invisible au fil du temps.

   Le Réel, qu’on donne le plus souvent pour une matière palpable, concrète, voici qu’il devient l’athanor à partir duquel peuvent s’élaborer des concepts, croître les infinies ramifications et arabesques de l’imaginaire. Ce qui veut simplement signifier, qu’à la différence des Anciens Grecs, qui n’attribuaient d’âme qu’à la substance végétale ou animale (et bien entendu humaine), peut-être faut-il l’étendre au Monde des Objets, condition nécessaire de leur métamorphose. Mais nous nous apercevons tout de suite que ce raisonnement porte à faux, que le changement d’état de l’objet n’est nullement de son fait mais ne résulte que d’un événement que nous projetons sur lui afin de le mettre en adéquation avec la force inassouvie de notre désir. Oui, c’est bien NOUS qui modelons le Réel à notre guise, comme s’il était simple pâte d’argile ductile dans laquelle nous imprimerions les empreintes dont notre psyché est le continuel et toujours renouvelé réceptacle.

   Et maintenant, si nous focalisons notre vision sur l’image située à l’incipit de ce texte, que pouvons-nous en tirer qui ne soit le jeu d’une pure gratuité ? Et, comme à l’accoutumée, il nous faut d’abord décrire le Réel qui vient à notre encontre, afin de le faire nôtre et poser quelque hypothèse à son sujet. La pièce, indéterminée au premier abord, est plongée dans un clair-obscur où l’ombre l’emporte sur la lumière, ce qui contribue à nimber l’image dans une sorte d’ambiance mystérieuse, secrète. Et c’est bien à l’aune de ce retrait, de cet effacement, de cet inapparent que cette représentation nous concerne au plus haut point, comme si, soudain, la totalité de notre existence était suspendue à sa présence même, à la question qu’elle nous pose et nous met en demeure de résoudre. Nous n’aurons de réel repos qu’à en avoir désoperculé la lourde opacité, à avoir tenté d’en saisir la possible transparence, ce SENS qui brasille sous le couvert de cendres de ce qui vient à nous.

   Ainsi cette Nuit qui encadre l’image, c’est notre nuit celle, présente, qui teinte notre angoisse, tresse à l’entour de notre finitude les pampres de l’obscur. Cette nuit, c’est notre nuit passée lorsque, enfant, au travers de la croisée entr’ouverte, le rayon de la Lune veillait sur le repos de notre sommeil. Cette nuit, c’est l’attente fébrile, moite, un peu suffocante de l’Amante dont nous désespérions de ne la rencontrer qu’en songe. Cette nuit, c’est cette éclipse déjà lointaine, cette aube soudain glissant sur toutes choses, les animaux se réfugient au plein de leur terrier, les feuilles des arbres sont immobiles, les gestes d’amour sont suspendus, l’étrangeté de la lumière parcourue de sombres mouvances nous fait craindre que le jour, à nouveau ne se lève, qu’une nuit éternelle ne s’annonce comme le seul possible qui nous sera alloué pour le reste des jours à venir.

   Cette Fenêtre étroite que quadrillent les minces armatures des petits bois, c’est celle-là même au travers de laquelle notre regard adolescent cherchait à déchiffrer le monde, à percer quelques unes de ses aventures. Les volets sont tirés, juste pour laisser passer un prisme de faible clarté. Sur la table, le maroquin d’un livre à la douce couleur d’acajou. Un titre : « La force de l’âge ». Un Auteur : Simone de Beauvoir. Une joie : celle d’entrer dans le domaine feutré d’une littérature de la vie, là où rayonne ce mode d’exister que l’existentialisme prétendait ériger en philosophie de la liberté.

   Cette Assise, simple planche de bois supportée par deux jambages, c’est le souvenir de l’étroite guérite du confessionnal qui, en ces temps de simplicité et d’accomplissement immédiat, était la seule thérapie, la seule psychanalyse à laquelle se confiait notre jeune âge, comme si notre départ dans la vie ne pouvait s’envisager qu’à l’horizon d’une relation à Dieu, dont le Confesseur était le Représentant sur Terre.  Encore au creux de l’oreille l’entrelacement de deux chuchotements. Sans doute Dieu avait-il l’ouïe fine !

   Ces Lames de Plancher lissées d’un doux éclat, ce sont celles, réelles ou imaginaires qui meublaient le sol des chambres successives, la native d’abord, perdue dans les limbes du passé, une douce campagne s’étendait alentour. Ce sont aussi les lames de la chambre de la petite enfance, ce refuge cotonneux, ce généreux intervalle qui abrite du Monde, met à distance, projette sur Soi la bienveillance de l’ombre maternelle. Puis les chambres plurielles qui jalonnent le parcours de la vie. Chambres d’étude et de repos, chambres d’écriture et de méditation, de longues méditations, elles sont le recueil dans l’intime, l’abri, le port d’attache avant que de cingler vers les hautes eaux, de connaître les marées d’équinoxe, ces hasards de tout cheminement. Lorsqu’il est retrouvé, le plancher, sa patine benveillante constituent le lexique personnel par lequel se reconnaître, ne nullement sombrer. Toujours il faut un port, un havre de paix, un golfe où se protéger des meutes et des caprices du vent.

   Le sujet de la chambre, sa richesse symbolique nous font inévitablement penser à l’œuvre de Rembrandt, « Le philosophe en méditation », non que ma vie, en quelque période que ce soit

 

La profondeur du Réel

ait été poinçonnée à l’aune de la Philosophie, simplement au motif d’une nature inclinée à la contemplation plutôt qu’à l’action, à l’imaginaire, à la rêverie, à « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon le beau mot de Pierre Réverdy. Plutôt l’Esprit que le Réel. Alors, me direz-vous avec raison, l’image de gauche est une assise vide, le Philosophe ne s’y inscrit jamais qu’à halluciner sa présence selon une pure détermination qui le fait être là où il n’est nullement. Pensant ceci, vous ne vous inscrirez que dans cet éternel Principe de Réalité, lequel porte en son revers ce Principe de Plaisir qui est l’ornement de l’imaginaire, la parure étincelante de la rêverie.

   En toute logique, Nuit, Fenêtre, Assise, Lames de plancher n’ont été le prétexte qu’à broder une ganse autour du Réel, à l’assortir d’un passement dont nous avons pensé que leur rayonnement, leur prestige suffisaient à gommer tout ce qui vient dans la présence d’une façon strictement matérielle, obtuse, incontournable en quelque façon. Comme exprimé plus haut, les Choses portent en elles une étrange et heureuse polysémie et nous, en tant que Voyeurs de ce Monde, nous n’en extrayons jamais que ce que nos plus profondes affinités ont trouvé utile de porter à une sorte de séduction. Tous ces emboîtements du Réel, tous ces assemblages baroques selon la figure des poupées gigognes, c’est Nous et seulement Nous qui en avons dressé la singulière cartographie. Tel Autre n’en eût retenu, peut-être, que la dureté matérielle, l’aspect fonctionnel, l’architecture utilitaire. Mais peu importe le mode d’approche de-ce-qui-est. Ce-qui-est, avant tout, c’est ce dialogue particulier que nous entretenons avec les choses, cette belle et confondante originalité avec laquelle notre chair s’ordonne, comme le ciel choisit les nuages qui le traversent. Car il nous faut croire à un monde animé et magique des Choses, à notre propre pouvoir de les métamorphoser, de les faire à notre main, de les voir selon les perspectives successives de notre regard. S’il y avait, sur Terre, le faisceau d’une unique vision, alors tout se décolorerait et la précieuse polysémie s’abîmerait dans une manière d’humus inconsistant.

 

Or, ce que nous voulons,

ce sont les sillons d’argile flexueux,

pareils aux vagues ourlées

d’émeraude de l’Océan.

Toujours le Monde est

à recommencer,

à chaque Parole,

à chaque Regard,

 à chaque Geste.

 

                                                               

 

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22 janvier 2025 3 22 /01 /janvier /2025 09:08
Nul cosmos ne s’atteint dans l’instant

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

Ce texte est dédié à mon Ami Jeannot

Lui qui vient de rejoindre ce Chaos

D’avant la naissance

Lui qui maintenant

Connaît la liberté

La seule qui soit

Ici, sous ce Ciel

Sur cette Terre

 

*

 

   Au début, au tout début, avant même que le chantier créatif ne soit amorcé, c’est un peu à la façon des limbes, une lumière pâle et terne, une clarté glauque, comme venant « au travers d'un globe dépoli », selon la belle expression de Goncourt dans son « Journal ». Et, afin de poursuivre la belle évocation littéraire, appelons-en à Victor Hugo dans « Les Châtiments » : « Après la plaine branche une autre plaine blanche. » Ici, dans les deux cas, c’est de blancheur dont il est fait mention, c’est-à-dire de quelque chose de natif, de vierge, qui n’a encore connu les remous et tremblements de l’exister. Cela s’annonce, cela voudrait aller plus avant, mais cela se retient, comme s’il y avait risque, danger de faire effraction, de surgir à même sa propre naissance dans un Monde inconnu, peut-être hostile. Cette manière d’aube avant que l’aurore ne se teinte de vermeil, ne s’inscrivant dans le cycle du temps,

 

c’est la position de l’Artiste,

avançant à pas comptés,

à pas feutrés sur la face

lisse de la toile.

   

  Tout est à venir qui ne s’est encore manifesté, ni dans les plis de l’imaginaire, ni ne s’est éclairci sur le miroir de la conscience. Une longue hésitation, un frémissement à l’orée du jour, une palpitation, un murmure à la lisière des Choses. Tout doit être dans la modestie, dans la patiente retenue, dans l’haleine suspendue au mystère même de l’œuvre. Le mystère est total au motif qu’il n’est connu de personne, ni du Quidam avançant au hasard des rues, ni de l’Artiste qui ne possède nul recul par rapport à son œuvre.

 

Son œuvre puise dans sa chair même.

 

  Nulle position de surplomb, nulle Volonté de Puissance dont la Figure inscrite sur la toile serait le total accomplissement. Il y a trop d’inouï, d’invu, de non-ressenti, de non-conceptualisé pour qu’une hypothèse, fût-elle minimale, vînt s’inscrire à même ce qui apparaîtra et fera sens aux yeux des Existants, autrement dit des Mortels. Et c’est bien parce que nous sommes les Mortels, des êtres irrémédiablement finis, que nous ne pouvons, d’emblée, saisir ceci même qui vient à nous telle une intraduisible énigme. Pour la traverser, cette énigme, il nous faudrait être Infinis et connaître selon la totalité de l’Absolu. Or nous sommes à l’étroit dans la nasse d’osier de l’exister et nous ne connaissons jamais de l’espace que quelques perspectives étroites, quelque horizon borné qui, certes nous déconcertent et nous laissent « en rase campagne. »

   Mais il faut en revenir aux prémisses de l’œuvre, dans le champ d’indétermination, d’antéprédicatif qui en constituent le seuil et posent cette oeuvre en sa plus étonnante question.

Et tant que le processus de création demeurera enclos en cette belle hésitation, en ce sublime suspens, c’est comme si une manière d’Éternité nous visitait. Nous serons infiniment libres, là sur la lisière de ce qui va se manifester, de l’entendre, cette manifestation, selon les mille voltes de notre imaginaire. Elle, l’Invisible de la toile, nous la devinons bien plus que nous la saisissons en tant que forme parvenue à son terme.

 

Naissant à Elle, nous naissons à Nous.

Nos destins sont coalescents l’un à l’autre,

nous nous situons en une exacte coïncidence.

Le Modèle ne vit que par nous qui la visons,

nous n’existons qu’à l’attente de sa parution,

qu’au surgissement de son épiphanie.

 

   Mais nous sentons bien que notre attente sera le lieu d’une sourde impatience, que notre espérance se teintera de sombres déceptions, que le rougeoiement de notre désir à son endroit subira quelques altérations, peut-être même souffrira d’une décoloration située au bord d’un évanouissement, d’un vide, d’un silence. Nous, Êtres de Raison, attendrons qu’une logique s’installe, que des coordonnées spatiales cernent le Sujet de la toile, que des traits se lèvent, que de claires dimensions soient indiquées, qu’une architecture organise le divers, qu’une Forme surgisse de l’Informe, en un mot, qu’un Sens se dégage de cette représentation. Nous ne nous déterminons pas seulement à l’intérieur de nous-mêmes, il nous faut de l’Altérité, du miroir, de la réverbération. Il nous faut du dialogue afin que, tirés de notre esseulement, nous pussions élaborer la rhétorique du Vivant, la seule à même de nous ôter ce sentiment du Néant qui nous étreint et nous fige à demeure.

   Face à cette pré-visibilité, à cette annonce discrète avant la révélation, nous sommes réduits à de simples conjectures. Tâcher de décrire, dans l’approximation, la seule possibilité qui nous soit offerte. « Nul cosmos ne s’atteint dans l’instant », énonce le titre de ce texte. Ce qui veut dire, qu’en matière de création artistique, il faut d’abord traverser le champ des apories, se confronter à cette confusion première, à l’énoncé de ces abstractions, genres de gestes archaïques qui nous font penser aux premières tentatives picturales pariétales de l’Homo Sapiens Sapiens, d’abord quelques traces de charbon sur les faces sombres et fuligineuses des grottes. Quelque chose émerge à peine du lointain du temps, depuis la posture animale des premiers hominidés, dans un passé ténébreux, nébuleux, opaque, essai de ce qui deviendra l’Anthropos, de s’arracher à sa lourde gangue de matérialité.

   Simple tubercule, simple excroissance de la matière bien plutôt que conscience éclairée par le cristal de la Raison. Toute œuvre vient de là, de cette violente indétermination, de cette ardente polémique de nos Ancêtres avec un milieu hostile, agressif, mortifère. De tout ceci, de toute cette force cherchant à s’extraire des abysses de l’Humanité, il demeure toujours quelque chose qui se manifeste à l’aune du Chaos. Le nôtre, celui qui constitue notre chair. Celui de l’œuvre qui est douloureuse effraction du sibyllin, de l’inintelligible, de l’indéchiffrable. L’esquisse posée sur la toile rejoue, sur la scène de l’Art, les enjeux primitifs de l’Homme confronté à la horde des animaux sauvages, à la puissance sans limite de la Nature, à la foudre et aux déflagrations des éclairs qui sont les sources natives de toute angoisse, avant même que l’idée des dieux du polythéisme ou du Dieu du monothéisme aient marqué de leur empreinte irrémissible la conscience des Existants.

   Oui, nous venons de loin, de très loin et notre avancée sur les chemins de l’exister est réplique de cette longue et éprouvante Odyssée. Dans l’ombre de ce récit immémorial, telle la courageuse Pénélope, nous remettons sur le métier à tisser, cette navette, ce va-et-vient incessant, ce tissage continu qui est entrelacé avec celui des Narrations Premières qui sont les provendes dont nous nous nourrissons continûment, sans en bien percevoir les incontournables fondements. Que nous le voulions ou non, au prétexte d’une sacrosainte Liberté, nous sommes reliés en vertu de notre généalogie. Nos gestes, nos sensations, nos sentiments, l’inclination et les délibérations de nos amours portent les stigmates de cette nature sauvage qui est le sol concret sur lequel nous reposons, nos comportements sont là pour témoigner de leur prégnance, sinon de leur tyrannie. Sur les empreintes de notre cheminement, la trace indélébile de ces boulets attachés à nos pieds dont l’éthique, c’est son essentiel devoir, s’efforce de nous libérer sans toujours y parvenir avec suffisamment d’efficience.

   Ce que nous voudrions, gommant toutes ces aspérités d’une dette envers le passé, avancer en direction de l’avenir, les mains ouvertes, les yeux brillants, la peau lisse et lumineuse telle une eau de fontaine. Certes, c’est ceci que nous souhaiterions, la plénitude en lieu et place du manque. Une généreuse Corne d’Abondance à laquelle nous puiserions, sans nous soucier du lendemain, ni nous interroger sur la veille, pas plus qu’au sujet d’un présent qui se déroulerait sous les auspices d’une claire évidence. L’esquisse de Barbara Kroll nous plonge d’emblée dans cette perplexité face à un Chaos dont nous percevons bien quelles en sont les racines, une nécessité en nous, avant même de nous projeter vers l’avenir, de soupeser l’immémorial qui nous habite et nous enjoint peut-être de déclamer avec Verlaine, dans ses « Poèmes saturniens » :

 

« Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte. »

 

   Entrer dans le Chaos prédéterminant l’œuvre, c’est peut-être seulement dire ceci : le lointain est lointain et cette tautologie est le nom de l’Illisible Figure qui, bien plutôt que de s’acheminer vers nous est en fuite. En fuite de quoi ? De qui ? De nous ? De la Vie ? Du Monde ? D’Elle en tant que sur le point de venir en présence ? Son visage est irrévélé tout comme le serait un très vieux palimpseste enfoui dans les ténèbres d’un antique coffre. Nulle parution à l’horizon. Quelques traits seulement, mais perdus dans un emmêlement sans nom. Nulle identité. Les bras sont relevés en anse, le haut de la vêture est noir, comme une île enserrant en son sein du dissimulé, de l’inconnaissable, du refermé, de l’incommunicable. Nul espoir qui se lèverait ici d’une proposition minimale, une ligne claire qui ferait signe, un indice qui s’annoncerait, une parole qui serait à l’aube d’une profération.

   La partie médiane du corps se fond dans la cendre du subjectile. Seules les jambes peuvent être nommée sans risque d’erreur. Mais des jambes si frêles, comment pourraient-elles assurer la prise du Sujet sur un sol qui se déroberait ? Des escarpins peut-être, à moins qu’il ne s’agisse que de la projection de notre esprit halluciné. Elle, la Figure si peu consolidée, Nous les Voyeurs si peu assurés de nous-mêmes, en quelle « irrelation » nous trouvons-nous, en quel abîme sommes-nous projetés dont, peut-être, nous ne pourrions ressortir qu’irréalisés,

 

non encore venus à l’Être,

simples aurores boréales,

seule liane phosphorescente flottant

au large de qui-nous-sommes,

des Néants perdus dans la

vastitude infinie des récits,

des fables sans

commencement, ni fin ?

 

 

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21 janvier 2025 2 21 /01 /janvier /2025 17:47
Les Muses Inquiétantes.

« Les Muses Inquiétantes ».

Giorgio de Chirico – 1916.

Source : Apparences.

 

   Dans ce tableau, il nous est impossible d’entrer, de faire effraction et de loger notre corps de chair au milieu de ces mannequins métaphysiques si hiératiques, où même la vue ne peut s’appesantir longuement. Tout exclut. Tout exile de soi et ramène sa propre présence à une hébétude, à une glaciation comme celle habitant les espaces sidéraux. Nous sommes loin au-dessus de la Terre et notre vue est aussi étrange que celle des dieux qui regardent notre univers avec quelque stupéfaction. Serions-nous des dieux déchus que leur inconséquence aurait condamnés à voir les choses dans leur propre hibernation ? Oui, hibernation, car si les couleurs sont violemment solaires, bien loin de porter ce qui se donne à voir dans la lumière, tout sombre dans une immédiate clôture. Ce lieu est inhabitable. Ce lieu est hors de portée de la conscience.

Et pourquoi l’est-il ? Est-ce simplement une question d’insolente parution du monde ? De vision exacerbée de l’artiste qui aurait voulu, d’emblée, nous reconduire à une impuissance, celle de voir ce qui fait phénomène avec des yeux humains ? Cependant il faut chercher à comprendre les raisons de notre exclusion. D’abord dans une visée esthétique. Voici ce qui est : le parallélépipède, au premier plan, nous indique l’impossibilité d’une considération romantique ou bien poétique des choses. C’est de concept pur dont il s’agit, ce que renforce la disposition radicalement architecturée des divers éléments de la scène. Les ombres sont denses, tranchées dans le cuir du réel à l’aide d’un scalpel. Les bâtiments, à l’arrière-plan, nous disent les chimères quant à une possible habitation, l’absence du foyer autour duquel se réunir et faire naître l’espace du dialogue, de la rencontre. Le ciel, d’un bleu hermétique, appuie sur la toile à la façon d’un couvercle isolant du ciel étoilé, des rêves qui l’habitent. L’éclairage est violent dont la source demeure invisible et étrangement basse, comme si elle provenait d’un luminaire terrestre ayant plus à voir avec le monde chtonien qu’avec le céleste et sa vibration infinie.

Et maintenant, il est temps de s’interroger sur la configuration confondante des personnages, ces érections prises d’immobilité et de silence. N’oublions pas, nous sommes à Ferrare, dans la « cité du silence » comme l’a nommée le poète Gabrielle d’Annunzio, devant le château de la famille d’Este, princes mécènes de la Renaissance qui vouaient un culte tout particulier aux Muses. Ces Muses aux visages sans yeux, sans bouche, sans oreille, autrement dit des Muses dont le peintre a volontairement ôté tous les attributs par lesquels elles se font les égéries des artistes. Oui, l’artiste. Ce dernier est bien présent dans la composition mais sa présence est si discrète qu’on pourrait aussi bien contempler l’œuvre, sans même prendre acte de son existence. Il n’apparaît qu’à être une fuyante silhouette, à l’extrême droite de la toile, aire noyée dans une ombre incompréhensible. Et, pour tâcher de saisir cette apparition au bord d’un possible évanouissement, il faut aller du côté de « l’inquiétante étrangeté » de Freud, ce jour lointain où il découvre une facette de la réalité si proche de l’illusion qu’elle le questionne fortement. Il en résultera un essai articulé autour du malaise créé par le surgissement inopiné, dans le réel, d’une image qu’on n’attendait pas et qui insère une césure dans la rationalité apaisante du quotidien. Et ce surgissement de « l’inquiétante étrangeté » se fait à l’aune de la propre image du créateur de la psychanalyse, image que lui renvoie la vitre du train sous les espèces d’une silhouette effrayante, en tout cas d’une apparition dont il aurait souhaité faire l’économie.

La thèse qui découle de cet épisode freudien, c’est la brutalité, la violence avec lesquelles les apparences métamorphosent la réalité en autre chose que ce qu’elle est, laissant place à une inquiétante fantasmatique. A partir de ceci, s’éclaire la signification des « Muses Inquiétantes ». Si ces Muses sont inquiétantes - nul ne saurait en contredire l’aspect sombrement énigmatique -, elles sont tout autant inquiètes. Et de quoi le sont-elles ? Mais, tout simplement du destin de l’art qui pourrait bien succomber à la fausseté des apparences. Tout, dans cette figuration, fait la part belle à l’illusion et à son cortège de non-vérités. Comment, en effet, un existant pourrait-il s’y retrouver, assurer sa propre synthèse, aboutir à son essentielle unité à la mesure de cette réalité de pacotille ? Réalité identique aux figures de cire du Muse Grévin où rien ne parle que le silence de la parole. Les Muses ne sont pas : elles apparaissent comme des tuniques vides, privées de langage, de perceptions, de mouvements. Le paysage n’est pas : simple praticable de bois où se figent les figures d’une pantomime vide de sens. Les demeures ne sont pas : simples élévations de tours semblables aux pièces d’un gigantesque échiquier métaphysique. Le peintre, ou bien le poète, peu importe, ne sont pas : les Muses qui sont censées leur communiquer le souffle de l’inspiration sont muettes. Ce tableau fonctionne donc à la manière d’une subtile allégorie, laquelle nous dit que l’art est le lieu d’une vérité, m>jamais la fascination d’une apparence qui s’y substituerait dans l’aveuglement des voyeurs que nous sommes. Ayant compris ceci, nous regardons autrement. Nous regardons vraiment et avons directement accès à ce qui ouvre le beau et le distingue des pastiches et de tous les trompe-l’œil du monde. Nous regardons et nous sommes.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
20 janvier 2025 1 20 /01 /janvier /2025 18:37
Dans le retirement de soi

 

Un homme dans le

crépuscule... croquis

 

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

Aurait-on d’autre choix

que de s’absenter du monde,

de se dissimuler derrière

sa barrière de peau,

de se réfugier

au plein de sa chair,

de s’abreuver

 à son propre sang,

de se confier à la résille

blanche de ses os ?

On est là,

 mais où est-on vraiment,

ce lieu a-t-il un nom,

ce site une origine,

ce territoire une assise ?

On est là.

Mais où ?

Y a-t-il au moins

 un LÅ ?

 

Y a-t-il au moins une grève

 où allonger le parchemin

de son corps fourbu ?

Y a-t-il une crique

où cacher son désespoir ?

Y a-t-il une conque

où crier sa folie ?

 

On est là,

homme assis sur sa chaise,

pareil au condamné à trépas.

Mais qui donc pourrait

dire que l’on n’est pas

cet individu attendant,

dans le couloir de la Mort,

que sa dernière heure vienne,

que le Bourreau se présente

avec sa hache brillante,

que la lame se dispose

à moissonner cette

épiphanie si risible,

la nôtre, face au vertige

immense de la finitude ?

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

Mais qui donc,

par quel décret du Destin,

mais qui donc,

un dieu de la Mythologie,

 un Prophète à

l’invisible visage,

 un Prédicateur fou,

un Surhomme

du haut de sa Puissance,

qui donc nous incite à exister

puisque dès notre berceau

nous sommes condamnés

à n’être que cette chair dolente,

cette plante portant en soi

le suc qui la détruira,

la rongera de l’intérieur ?

Vérité muriatique qui sape

ses fondements

à même sa question.

 

 Qui donc ?

Y a-t-il, quelque part,

un Seigneur à la haute Parole

 dont le Verbe nous porterait à l’être

à la seule hauteur de son souffle ?

Mais que cesse la comédie,

mais que quelqu’un de sensé

nous dise notre Mirage,

notre Illusion,

que quelqu’un de droit en sa vérité

nous dise l’immense bouffonnerie,

l’incroyable commedia dell’arte

 au gré de laquelle nous ne sommes

que de pitoyables Polichinelle,

 notre bosse nous condamne à n’être

que des Baladins,

des Saltimbanques

dupes du jeu même

qu’ils fomentent

 à leur propre encontre,

auto-mutilation,

 autodafé,

nous sommes des livres

que le feu consume

pour n’avoir pas su écrire

 les phrases exactes du Poème,

nous en sommes restés

 à des langues vernaculaires

qui se sont effondrées de l’intérieur

 de notre inconsistance et nous avec.

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

L’Homme-Mystère,

l’Homme-Scindé,

l’Homme-Fragment

 nous le devinons

 dans cette ombre

qui le confond

 et le reconduit

dans les ténèbres

du Néant.

Voyez son peu de présence.

Voyez sa privation de Langage.

 Voyez son corps de Mannequin,

on dirait le Spectre Métaphysique

tout droit venu des

« Muses inquiétantes »

d’un Giorgio de Chirico.

Simulacre,

simple Simulacre.

Il n’est venu à soi

qu’à s’effacer,

à renoncer à qui il est.

Modestie ?

Arrogance voilée ?

Renoncement à paraître ?

Rien, autour de lui,

ne profère

qui pourrait le sauver.

Les murs ont le gris,

 la réserve du deuil.

Le tableau au mur

ne présente rien que

 l’esquisse d’une angoisse.

La table est vide

que n’habite nul mets.

La vêture se teinte

 d’une lourde mélancolie.

Le pantalon a la couleur livide

de qui a vu l’insoutenable.

En réalité,

n’est-ce l’Homme

qui ne parvient

 à soutenir son effigie,

qui retourne au lieu même

 de son Enigme ?

 Est-ce ceci ?

 

On est là, dans

l’indistinction de soi,

on est là dans

 le retirement de soi.

 

 

 

 

 

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19 janvier 2025 7 19 /01 /janvier /2025 08:29
Du rare l’image nue

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

Du rare l’image nue

 

C’était chez toi comme

Une antienne

Cela se levait à la manière

D’une prière

Tutoyait une ferveur

Déployait une incantation

 

Ne supportais

Ni les fioritures

Ni les embarras

Des choses.

Seulement

Leur simplicité

Leur droiture

Dans l’air qui vibrait

Comme un cristal

 

Le moindre rameau givré de brume

Était cette inoubliable

Offrande

Dont tes yeux

Jamais

Ne se déprenaient

 

Cela faisait en toi

Des trajets de comètes

Des brillances de joie

 Des irisations claires

Parfois des pertes

Dans quelque mystérieux

Aven

Que nul n’eût osé

Interroger

 À l’aune d’un regard

Fût-il

D’accord

De reconnaissance

De partage

 

Impudeur il y aurait eu

À traverser la feuillée

De ton silence

À cerner ta peau légère

De questions

Qui n’auraient eu

De sens

Qu’impropre

De finalité

Qu’à enfreindre un territoire

Dont tu voulais préserver

La belle candeur

L’ingénuité

Pareille au frais ruisseau

Dans le cours fragile

De l’aube

 

Mais quel était donc

Ce besoin d’un immédiat

Surgissement

Du réel

Au plus près

D’une vérité

Qu’y avait-il donc

En Toi

Qui réclamait son dû

De beauté

De naïveté

D’innocence

 

Toujours il semblait

Que ton désir

Des choses

Essentielles

Ne pourrait jamais être

Etanché

Comblé

Satisfait

Hampe d’un idéal

Dressé dans la belle

Oriflamme du jour

Gemme couchée

Dans son écrin de soie

Lumière venant

D’on ne sait où

Fuyant en direction

De quelque inconnu

 

Etait-ce donc cela

Qui convenait

A la sombre pliure

De tes humeurs

Qui donnaient à tes yeux

Cette profondeur de cendre

Cette transparence

Cette fuite d’eau

A l’infini

Dans le méticuleux

Et illisible

Destin du Monde

 

***

 

Du rare l’image nue

 

 

Dans ton étrange

Posture

Tu figurais

Ce visage de pierres

Des contrées extrêmes

Où ne souffle

Que le vent acide

Des lointains

Où ne surgit

Que l’absence

En sa verticale

Nudité

Jours de mousse

Et de lichen

Heures de granit

Et minutes de basalte

Demeure du Temps

En son éternité

En sa grâce

Ultime

 

***

Comment t’imaginer

Autre

Que dans cette

Éphémère courbe

De l’espace

Dans cette étroitesse

D’une bouche

Close

Sur sa propre densité

Comment

 

Déchiffre-t-on jamais

Le mystérieux hiéroglyphe

Met-on à jour

La vie des Peuples Anciens

A seulement

Assembler quelques indices

L’éclisse blanche d’un os

Le scintillement d’une parure

Une épingle d’or

Qui retenait les plis

D’une vêture

 

Déchiffre-t-on

L’Autre

Ce continent invisible

Cette Terre d’exil

Cet isthme si étroit

Que les eaux pourraient

L’absenter de notre regard

Et il n’y aurait plus

Rien

Que

Le Vide

La bise désolée

Du Néant

La pierre obsidionale

Assiégeant les remous

De l’esprit

Attisant les nervures blanches

De l’âme

Sondant la chair

En ses minces cannelures

Cette mutité

Cette parole scellée

Qui retourneraient

En leur origine

A peine une étincelle

Dans la nuit du Temps

Une incision

Dans le derme

De l’Être

 

***

 

Du rare l’image nue

 

L’étrave de ton visage

Fendait les flots

Du sensible

Avec la grâce

D’une étoile

Aux confins du Ciel

 

Une simple allégeance

A ta propre advenue

Dans la demeure étroite

Du visible

Ta navigation

Parmi les flots

Si naturelle

Ne te livrait à l’existence

Que sur le mode du retrait

Que sur celui d’une présence

Tissée d’oubli

Teintée de la palme

Du songe

Ourdie de fils ténus

Si minces

Dans l’effacement

Oblique

De l’air

 

***

 

Du rare l’image nue

 

Vois-tu

En ton constant

Egarement

Je te vois à la façon

De cette Terre de rochers

Parsemée d’eau

Cette savane triste

Qui pleure dans le gris

Ce miroir étincelant

D’une eau infinie

Où se réverbère

L’exigence tendue

Du Ciel

Ce Rare où sont les dieux

Cette image nue

Que nous n’habillons

Que des voiles

De notre propre

Errance

 

O Toi qui as lieu

A l’extrême

De notre doute

Es-tu cette simple

Diversion

Qu’annonce le sablier

En sa chute toujours libre

Es-tu cette racine éolienne

Qui nous interroge

En notre fond

Le plus obscur

Ce Noir dont s’ensuit

Tout cheminement

Parmi la sourde complainte

D’une inintelligible

Durée

 

Ô toi qui as lieu

Délivre-nous de ce mutisme

Etroit de la Terre

Dans la Pureté

Oui

Dans

La

Pureté

Il n’y a

Que

Cela à

Voir

Paraître  

Cela

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 janvier 2025 6 18 /01 /janvier /2025 08:48
Elle qui regardait au loin

« Soutenir l’été »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Elle qui regardait au loin, pouvait-on la nommer autrement que « Vision » ? Quiconque la voyait pour la première fois en demeurait atteint au profond de l’âme pour l’entièreté de son existence. C’est ainsi, les vies de haute destinée qui s’abritent sous le discret, se donnent sous le silence, instillent en nous quelque tonalité affective indéfinissable mais non absente cependant de quelque souci. Les êtres que nous croisons au hasard des routes, les hautes statures burinées par le vent, entaillées de balafres de soleil, érodées par les longues marches, nous en oublions aussitôt la forme, simples esquisses diluées dans l’air du temps. Ce sont bien plutôt les invisibles épiphanies, les passages éphémères, les glissements furtifs de ballerine qui retiennent notre attention et nous questionnent incessamment, comme s’il y allait de notre propre prétention à poursuivre notre hasardeuse progression.

   Le Fort, le Sûr de lui, le Prétentieux effacent d’eux-mêmes, à la hauteur de leur insolence, la silhouette dont nous aurions pu faire le centre de notre joie, un lieu privilégié d’observation. Ce que leur certitude leur apporte, notre jugement le leur ôte. Les « vérités » par trop affirmées nous fatiguent et nous n’avons de cesse de les reléguer à l’arrière-plan, dans une zone d’indécision. Nous avons toujours mieux à faire que d’aller sur quelque champ de foire pour y applaudir les camelots et les bateleurs de toutes sortes. De toute manière, ils n’ont nul besoin de nous, ils se suffisent à eux-mêmes. Mais ils nous ont assez occupés. Nous bifurquons en direction de plus apaisantes figures.

   Donc Vision telle qu’en elle-même. Comment pourrions-nous la décrire ? Et, du reste, cette tâche n’est-elle vouée au simple échec, elle qui ne se dit que dans le retrait, l’absence, le suspens de qui elle est ? Comment proférer ce qui demeure coi ? Comment dessiner une forme qui est tout juste une esquisse ?  Comment donner site à une couleur qui se situe à mi-chemin entre la pâleur de l’aube et l’à peine insistance du crépuscule ? Peut-on mettre en mots le pointillé des étoiles parmi la lactescence du ciel ? Quels mots peut-on jeter sur la page blanche pour essayer de traduire le vol blanc, précisément, de l’oiseau de mer, sa perte soudaine dans les remous invisibles de l’air ? La grâce, la légèreté, l’ineffable disposent-ils d’un lexique pour apparaître ? Ne convient-il plutôt de les laisser à leurs motifs hiéroglyphiques, à leur évanescent trajet ? Mais trop questionner est évitement et rencontre différée. Or nous voulons rencontrer. Or nous voulons percer le mystère, soulever un pan du voile d’Isis.

   Vision s’est originellement révélée au monde un jour de lumineux printemps. L’air exultait. Les papillons battaient joyeusement des ailes, un arc-en-ciel découpé dans la toile du jour. Le pollen ruisselait des fleurs. Le nectar poudrait de jaune tout ce qui venait au monde. De joyeux babils montaient des terrasses de café. Des écumes de joies solaires sortaient des bouches. Des gorges se déployaient tout contre les globes dilatés des yeux. Il y avait comme un perpétuel ressourcement des choses, une manière de résurgence continue de ce que l’hiver avait biffé aux yeux des hommes.

   La seconde venue à elle, parmi les saisons de son jeune âge, l’été en sa rayonnante splendeur. D’abord elle avait été surprise par le soudain gonflement des volutes d’air, par leur assiduité à former tout autour du corps une gangue chaude, rassurante, qui paraissait vouloir dire la plus haute valeur de l’heure, son infini coefficient de radiance, son éploiement qui fardait les yeux de mille couleurs pareilles aux queues des cerfs-volants en quête de plein ciel, en recherche d’ivresse. L’été était le centre d’une telle clameur, on n’en pouvait ressortir que le corps fourbu, l’esprit en déroute, l’humeur joyeuse car, en cette saison solaire, tout semblait se donner dans la facilité, s’ouvrir dans le tissu plein et entier de la félicité. Parfois, se réveillant dans l’aube déjà tissée de chaleur, Vision sentait surgir en elle, dans quelque mystérieuse amygdale céphalique, une étonnante formule dont elle ne pouvait décider de l’origine :

 

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Ceci se disait sur le ton d’une douce injonction, ceci s’allumait derrière le cercle du front avec des airs de supplique silencieuse, comme si le pseudo impératif, trois fois émis, ne la concernait, qu’elle Vision, en son bourgeonnement originel. Jamais elle ne s’était ouverte à personne - son tempérament discret la disposait peu aux confidences -, de ces « pensées » saugrenues dont elle estimait qu’elle devait être seule à posséder le secret, comme si, de divulguer ce dernier, pouvait remettre en cause son fragile équilibre.

    Automne était venu sans prévenir, des écharpes de brume subites, les premiers froids, les premiers frimas sur le versoir des charrues des paysans qui retournaient la glèbe avant qu’elle ne se dispose au repos. Vision aimait bien cette saison avec ses feuilles jaunes d’or, ses feuilles couleur de sanguine, ses feuilles que trouait le passage invisible du temps. Oh, bien sûr, parfois, lors des froidures hâtives, persistait-elle à chanter, en silence, la petite comptine pareille à des rêves d’enfant :

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   De ceci, de cette sorte de complainte intérieure, rien ne demeurait qu’un air d’égarement parfois, identique à celui de dormeurs brusquement tirés de leurs rêves par un bruit venu du profond de la maison, une charpente qui craque, une bûche de bois qui éclate sous l’assaut des flammes.

   Quant à l’hiver, il n’avait été qu’une succession de coups de blizzard - on pensait aux latitudes boréales -, de bourrasques de neige - on se serait crus dans quelque proche Laponie -, de rivières gelées qui n’étaient sans évoquer une étrange Volga ayant changé son cours et le lieu de sa destination. Le plus clair du temps, dessinant des paysages sur de larges feuilles blanches ou plongeant ses yeux dans les pages duveteuses d’un livre, Vision s’employait à dissoudre les aiguilles de givre dans les replis de son imaginaire. Et, comme chacun s’en doutera, le petit refrain reprenait de plus belle à mesure que le froid dépliait ses tentacules de bruine :

  

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Cette itération au plein de sa tête, loin de l’effrayer, lui apportait bien plutôt un air de douce sérénité qui traçait à l’entour de son visage une étincelante aura, laquelle contrastait avec la pâleur naturelle de son visage. Vision, on l’eût dite fardée de blanc, en partance pour quelque bal masqué, peut-être dans l’un de ces palais vénitiens aux charmes mystérieux que n’hantent que des personnages de fiction tout droit sortis de l’imaginaire d’un écrivain hissant du fantastique des êtres de coton et de dentelles. Telle qu’elle était la plupart du temps, un genre de nymphe à peine sortie de sa chrysalide, une essence diluée dans la transparence du jour, une feuille de glace flottant à la surface d’un lac. Souvent elle s’abritait, lisant sur un banc au bord d’une large forêt, sous la toile d’un parasol rayé de gris, dont la teinte délavée le portait à la limite de l’invisibilité. Son corps menu, il inclinait vers la douceur et la pureté d’un calice de lotus, était à peine voilé d’un body de soie grège retenu aux épaules par deux invisibles lanières. Sous son tissu léger on devinait une poitrine si fluette qu’elle en devenait inapparente, comme si, abritée sous sa vêture, elle se fût efforcée de se rendre invisible au monde.

   Avançant en âge, peu à peu le refrain de jeunesse avait décliné puis s’était effacé sous le poids de sa propre inutilité. Et ce fait ne tenait de nul prodige, comme s’il avait été décidé par le mouvement des choses elles-mêmes. Non, l’explication était bien plus simple. En réalité, Vision ne s’était jamais sentie vraiment en affinité avec quelque saison que ce fût et son attrait pour l’exubérance estivale n’avait été qu’un genre de toquade, un reste de caprice infantile, une survivance de quelque croyance en un Eden terrestre. Jamais aucune saison ne pouvait se « soutenir », tout était irrémédiablement en chute de soi, réaménagement permanent, genre de retour vers quelque origine, du moins cette impression se donnait-elle à la manière, sinon d’une certitude, du moins d’une croyance fichée au plein de l’âme.

   Maintenant que Vision était parvenue à l’accomplissement de son âge, sa vue du monde avait changé, elle était devenue plus distante mais aussi plus réaliste. Elle n’était plus polluée par des opinions primitives qui, en leur temps, l’avaient bernée. Dorénavant, elle s’assumait en qui elle était, cette Jeune Femme pareille à ces brumes qui flottent au-dessus des lagunes, les prédestinent en propre, peignent la complexité de leur état d’âme, un perpétuel réaménagement de leur être car il ne saurait y avoir de certitude à exister que pour ceux dont la vue est trop étroite, dont l’esprit est trop occupé d’eux-mêmes.

   Vision avait conscience de sa propre vulnérabilité. Elle savait définitivement qu’elle ne « soutiendrait nul été » pas plus qu’elle ne commanderait aux autres saisons, aux autres Existants, au temps lui-même en sa fuite plurielle. Celui qui déjà n’était plus, celui qui fuyait au-devant du regard, celui de l’instant qui s’écroulait à chaque seconde tel un château de sable. La vérité, la seule vérité de Vision et celle de ses commensaux, le passage, la métamorphose constante, le réaménagement de soi en qui l’on serait dont, encore, on ne connaît nullement l’être, les troublantes facettes de cristal, les chapes de plomb parfois, les fêlures, les brisures, les éclairs de pur bonheur aussi. Tous, nous étions construits sur de la lave, édifiés sur des sols mouvants, livrés aux caprices de la durée.

   Son air d’étrange apparition, cet air tout à la fois d’être ici et ailleurs, Vision le tenait de sa situation sur les marécages du temps. Les saisons passaient, le printemps radieux cédait la place à l’été intensément lumineux, puis l’automne et ses feuilles languissantes, puis l’hiver en sa blanche rigueur. Rien ne demeurait vraiment qu’une sorte de néant entre deux pleins. Quiconque eût été interrogé sur cette façon d’aporie de l’existence l’eût aussitôt imputée à ces vides, à ces non-sens s’intercalant dans la matière dense du réel. Certes, telle était la logique qui adoubait l’immensément visible, l’immédiatement préhensible au détriment de tout ce qui était absent, dont l’être ne leur eût paru que tressé de rien. Mais l’existence en sa plénière avancée n’est nullement logique, ce qu’elle édifie d’une main, elle le détruit constamment de l’autre.

   Vision, en son for intérieur, avait bien saisi cette dimension d’irrémédiable fuite, cet écart qui mettaient chaque chose à distance de l’autre, cette béance qui, parfois, la projetait hors d’elle en quelque monde mystérieux dont elle craignait qu’il ne devînt le dernier dont elle pût faire l’expérience, comme si sa lucidité, quant au cours irrépressible de la vie, la condamnait par avance à n’être qu’un vague fétu de paille balloté par les flots. Mais ce dont Vision n’était nullement consciente, c’était bien de ceci : elle n’était elle, Vision, qu’à éprouver en elle ce balancement unique du temps, à sentir au plus intime de soi la pliure entre deux formes, deux états, à se situer sur la lisière entre la nuit et le jour, à éprouver telle une belle rencontre le poudroiement du brouillard entre ciel et terre, à s’immiscer dans la faille qui s’ouvrait entre deux saisonnements.

   Ce en quoi consistait sa présence : n’être que l’intervalle entre deux mots, n’être que la césure entre deux paroles, n’être qu’un liseré entre le silence et le bruit. C’étaient là les méridiens les plus effectifs selon lesquels s’y retrouver avec soi, c’étaient là ses polarités essentielles : une chose était, une chose n’était plus, seuls le milieu, la transition, le glissement étaient les motifs au gré desquels sa vie prenait sens, s’instauraient les harmoniques déterminant sa temporalité. Elle était elle, Vision, à l’aune de ce constant égarement de soi, de cet ondoiement, de ce chatoiement. Au cours de sa progression tout ceci se donnait à bas bruit. D’elle, Vision, émanait une étrange et magnétique sérénité dont chaque personne qui la croisait s’interrogeait sur sa nature sans en pouvoir préciser l’origine aussi bien que les limites. Le secret de Vision : se situer au foyer de son propre temps sans avoir d’autre effort à fournir que de se laisser aller à ses intuitions, de glisser parmi les confluences du jour, de passer du crépuscule à l’aube en se confiant aux doux soins de ses songes, ces médiateurs qui la déposaient sur le rivage heureux d’une clairière alors que tout autour le clair-obscur de la forêt faisait son chant d’ombre et d’énigme.

   Elle était, en quelque sorte, une Passante de l’indicible, une Intermittence de la mémoire et du cœur, une simple Transition entre deux états. Elle ne se fixait sur rien, ce qui expliquait cette énigme, cette perte de la vision bien au-delà de soi en un territoire dont elle eût été bien en peine de tracer les frontières. Elle était pareille aux scansions des aiguilles sur le cadran de l’horloge, pareille à l’hésitation des grains de matière dans la gorgé étroite du sablier, pareille aux gouttes de la clepsydre en leur indécise chute. Elle était regard se scrutant lui-même, initiant un retour sur soi qui n’était, en toute réalité, qu’une recherche aux motifs infinis se perdant dans les lointains bleus du ciel. Or le ciel est immense, or la vue plane loin, bien au-delà du souci des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 janvier 2025 5 17 /01 /janvier /2025 08:22
Å Soi, abandonnée

Photographie : Judith in den Bosch

 

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   « Abandonnée », le mot simple qui se veut à l’initiale de cette courte narration. Mais, avant d’entrer dans le vif de l’énonciation, il devient nécessaire de créer une tension, sinon d’instaurer une polémique entre deux expressions qui, loin d’être synonymes, diffèrent du tout au tout. Donc mettre en regard « abandonnée de » et « abandonnée à », ceci, bien plus qu’une simple virgule au milieu d’un texte, d’un simple ajout, inverse les postures existentielles au point de les rendre totalement dissemblables, incompatibles. Si je dis, visant Celle qui nous fait face sur cette belle image, « abandonnée de Soi », je veux par-là signifier que « Songeuse » (attribuons-lui ce beau prédicat), dans un simple mouvement réflexif, s’abandonne elle-même, se quitte en un certain sens, s’éloigne de Soi, s’exile de telle manière qu’elle ne sera plus, pour qui-elle-est, qu’une sorte d’Étrangère, une personne étonnamment dédoublée, une partance de Soi dont une cruelle schize fragmentera l’esprit et, peut-être, aussi bien le corps. Deux territoires qu’une frontière divise, deux collines que sépare un vertigineux abîme. Cependant, si je focalise mon regard sur ce sommeil calme, sur ces teintes douces, sur la lumière crépusculaire aux tons chauds, si, du point où je me trouve, j’essaie, en quelque façon, de m’immiscer en qui elle est, alors une vérité vient à ma rencontre qui, immédiatement, me fait substituer « abandonnée à » à « abandonnée de ».

   « Abandonnée à Soi », dont une simple inversion des mots, « Å Soi, abandonnée », vient renforcer l’idée

 

d’un Soi premier,

d’un Soi originaire,

d’un Soi essentiel

 

   que la notion « d’abandon » viendrait rejoindre, sans pour autant en modifier la texture de sens. Loin de signifier « l’abandon » dans son acception habituelle de « rejet », de « renoncement », de « retrait », donc d’une négativité à l’œuvre, « Abandonnée à Soi » veut bien plutôt pointer en direction d’une remise à Soi, d’un recueil en Soi, d’une réunion au plus secret, d’une liaison au plus intime, d’une fusion unitive que rien ne semblerait pouvoir dépasser.

   C’est là, dans ce rassemblement, dans cette belle coïncidence à Soi, dans cette synchronie de Soi à Soi, dans cette jonction du même et du même que le Tout Autre s’efface, que le danger connaît son étiage, que l’angoisse rétrocède, que l’ennui se dilue, afin que soit donné libre cours à cette liberté, à cette joie intérieure, à cette félicité diffuse qui rayonnent, se déploient et poussent au-devant d’elles les gerbes ouvertes de leur manifestation. Nous visons Songeuse dans une sorte d’état de sidération et une fascination nous saisit du-dedans de nous, nous déporte au-delà de-qui-nous-sommes et tels des phalènes pris d’ivresse nous faisons nos mille voltes dans la chambre de quiétude et nous nous allégeons du poids de nos inconsistances, et nous folâtrons avec tant d’insouciance, de neuve vélocité, que rien ne saurait nous ressembler davantage que le vol irisé du délicat colibri, que l’indigo à peine appuyé de la nue, que la frange de lumière qui signe l’arrivée de l’aube dans les yeux plein d’innocence des enfants.

   Alors on ne sait plus vraiment qui l’on est, quelle est la saison qui nous visite, printemps lumineux ou bien automne à la teinte de rouille, on ne sait plus où est l’orient du jour, quel est l’occident de la nuit, si même il y a une limite entre les deux, si le nycthémère n’est une seule et même réalité dont notre esprit épris de calcul aurait décidé de la division, une chose d’un côté, une chose de l’autre, tout comme l’on range des affaires dans des tiroirs différents. On se surprend être Soi tout en haut d’un gradient dont, jamais, nous n’aurions pu tracer l’esquisse, faire se lever la moindre hypothèse. Et ici a lieu ce qu’il ne faut craindre de nommer « La Merveille », nous sommes au plein de notre propre métamorphose, nullement au titre de notre volonté, mais hissés, mais propulsés, mais épanouis au seul motif de notre vision. Là, au foyer, là dans ce qui pourrait n’être que contingent, ordinaire, surgit une image plurimillénaire, un genre de chimère heureuse, la véritable et immédiate Épiphanie de l’Amour en sa mesure quintessentielle.

   Autrement dit du hors-mesure, de l’Être-pur, de l’Essence-manifeste se donne à nous, comme la pluie se donne à la fleur, l’abeille au nectar, l’hirondelle au ciel. Tout ceci est pur prodige naissant de Soi, nullement d’un Soi abstrait philosophique, non d’un Soi-concret, archi-visible, archi-préhensible, quasi-naturel, quasi-révélé, une offrande nous est faite, une oblativité déplie ses faveurs, un secret se désopercule et vient fleurir tout contre le miroir étincelant de notre âme. C’est une manière de grâce infinie. C’est une sorte de révélation plénière. C’est la toile de l’impossible qui se déchire et nous délivre la myriade des possibles.

 

C’est la donation illimitée

d’une Corne d’Abondance.

C’est l’entrée au Jardin des Délices.

C’est la douce halte au milieu de la

 pastorale d’un fabuleux Jardin d’Arcadie.

 

   Nous sommes pris du charme naturel des Bergers, des faveurs d’une eau de source, de la multitude ouverte des paysages aux noms enchanteurs, de la luxuriance des frondaisons, de la générosité des arbres, de l’onction de la sève, ce miel dont jamais la course ne trouve de fin. Un ressourcement à lui-même son propre destin.

   Dans la chambre du recueil, dans la chambre de lumière donatrice de joie, dans la chambre de délicate quiétude, Songeuse est tout à elle dans le pli intime de Soi. Rien ne déborde. Rien ne fait saillie. Rien ne se dit au-dehors. Tout est là infiniment UNI, ce mot si dépouillé que sa forme porte immédiatement à la signification dont il est la visible figure. Å l’angle de la pièce, un discret bouquet de glaïeuls, veille sur le repos de l’Endormie. Sa fragrance est si apaisée, à peine une brume naissant des pétales. Tout baigne dans une luminosité précaire mais si rassurante à la fois. Comme un matin neuf se penchant sur la margelle accueillante d’un Monde enfin reconduit à une paix native. Le mur, le tapis, la vêture, un seul et même tissage harmonieux, la touche si délicate d’une élégance qui se dit du bout des lèvres, murmure tel celui de la source. Å Soi, abandonnée est entièrement à elle, lovée au plein du Songe qui est Songe de Soi, comment pourrait-il en être autrement ?  Hors le Songe est l’Étranger, l’Étrange, ce qui, venant du mystérieux et illisible Cosmos, pourrait à tout instant se transformer en une altérité menaçante, une flèche au curare se planterait au sein de la chair qui prononcerait le dernier mot de Celle qui picorait la Vie sans en vouloir trouer le derme.

 

Une paix voulait une paix.

Un repos voulait un repos.

Un silence voulait un silence.

  

   Nous, les Regardeurs, sommes toujours les Retirés, les Discrets, les Fécondés et cette image, nous la voudrions éternelle, immuable, logée quelque part en Nous en un site inatteignable, à l’abri des regards et des mouvements, des décisions hâtives et des décrets irréfléchis. Nous nous éprouvons tels des mots d’ultime venue, des mots qui accomplissent en sa forme la plus exacte Celle qui nous est confiée l’espace d’un clin d’œil, Elle, cette Phrase si belle dont nous souhaiterions qu’elle s’offrît à nous sur le mode de la Poésie, du Chant, du Récitatif sacré, de l’Hymne universel, de la Musique des Sphères, des merveilleux Signe du Zodiaque festonnant la Terre de leurs constellations étoilées.

   Oui, nous voudrions être porteurs, dans le registre astrologique symbolique, des seules valeurs bénéfiques, ornées de plénitude, tissées de positivité en acte. Nous sommes tellement éprouvés par cette massive négativité qui envahit l’horizon de ce Siècle Nouveau qui menace de s’obscurcir, de se voiler, jusqu’à n’être plus, un jour peut-être, qu’une mémoire usée, un point flou se confondant dans le vertige des galaxies, la béance d’un Trou Noir et nulle autre chose qui pourrait encore témoigner d’une beauté, d’une générosité, d’une aptitude à être au-delà des dérélictions de tous ordres.

   Ce que nous voudrions, Nous les Témoins de celle que nous avons nommée « Å Soi abandonnée », ce que nous souhaiterions, écrire une nouvelle page du Monde

 

avec BÉLIER et le réveil de la Nature,

avec BALANCE et le souci de l’équilibre,

avec TAUREAU, une sensualité ouverte

aux plaisirs infinis des choses,

avec SCORPION à la belle résistance,

à l’indéfectible résilience,

avec GÉMEAUX, le sens des contacts,

le goût du jeu, celui des idées

avec lesquelles jongler,

celui du vol libre de l’esprit,

 celui de l’intelligence manifeste,

productrice de joie,

avec SAGITTAIRE inclinant aux mouvements,

 au libre exercice des instincts nomades,

 au surgissement instantané

des réflexes vifs, spontanés,

avec CANCER, le doucement retiré en Soi,

l’hypersensible, l’isolé du Monde,

mais aussi celui qui manifeste

la ténacité, la volonté d’enchaîner

chaque pas au précédent, de le relier au suivant

et d’avancer ainsi vers l’étoile de son Destin,

avec CAPRICORNE, le patient, le persévérant,

le prudent, celui qui réalise,

manifeste le sens du devoir,

avec LION, lui qui règne au cœur de l’été,

qui exulte, répand tout autour de lui la joie de vivre,

déploie sa belle crinière solaire sous tous les horizons,

avec VERSEAU, lui le solidaire, le fraternel,

détaché des choses matérielles,

celui qui se dépasse, pratique l’altruisme,

développe l’arche de la générosité,

avec VIERGE, la moissonneuse,

celle qui réalise les choses avec minutie,

 la sérieuse, la consciencieuse,

avec POISSON qui symbolise le psychisme,

lequel communique avec le Divin,

lui de nature réceptive, impressionnable,

celui qui balaie un large horizon,

depuis le Zéro jusqu’à l’Infini.

 

   Cette longue énumération des Signes du Zodiaque avec leurs caractéristiques essentielles, ne se donne nullement en tant qu’inutile bavardage. Cette litanie a pour simple fonction d’ouvrir une constellation de sens en laquelle enchâsser Songeuse, l’Endormie afin de lui donner corps et chair, afin de la porter au-devant de nous telle cette Eau de Jouvence à laquelle nous abreuvant, nous nous installerons nous-mêmes en une manière de Mythologie qui nous affectera place et détermination au sein de ce divers qui pullule, dans le vortex au sein duquel nous risquerions fort de nous noyer si nous n’avions recours à la puissance imaginative, à son inépuisable ressource. Il nous suffit de regarder les choses avec bienveillance à leur égard, il nous suffit de traverser la pellicule qui les sépare de nous, d’entrer dans cette « Cité Interdite » qui, par le pur miracle de l’esprit, devient cette Citadelle Heureuse en laquelle nous réaliser en totalité et nous fondre dans l’univers des choses présentes.

   Ainsi, Songeuse qui n’était qu’une simple vapeur, se condense, se cristallise et devient cette belle gemme, cette belle parure dont nous pourrons combler notre habituel manque, lui donnant les provendes dont, depuis toujours, il est en attente. Ainsi, Endormie, nous la tirerons de son apparente léthargie, cette toile impénétrable, ce verre dépoli et nous en ferons cette transparence, cette limpidité, cette translucidité auxquelles puiser l’essentiel de qui-nous-sommes, le précieux de qui-elle-est.

   Maintenant, enfin, après ce parcours qui a tout de l’initiatique, nous pouvons l’approcher et essayer d’en décrire la forme en voie de venue à l’Être, à savoir cette singularité qui est sienne mais, qui, toujours, se mesure à l’aune de l’Universel. Par souci de cohérence, par référence aux significations symboliques du Zodiaque, nous lui attribuerons quelques uns des prédicats majeurs cités pour les divers Signes, par exemple Taureaux, Gémeaux, Cancer, l’inscrivant ainsi dans une manière de cycle cosmique qui la dépasse tout en la portant à sa propre complétion, à ce qui signera les limites en lesquelles elle figurera en tant que Songeuse-L’Endormie.

   Donc, reprenant certains prédicats des Figures évoquées précédemment, nous dresserons son portrait avec le souci, sinon d’une réelle exactitude, du moins avec l’intention de nous la rendre présente avec le maximum d’intensité, d’amplitude.

   Sensualité ouverte, celle qui se dégage de cette impression de liberté, de ce laisser-aller, de cette sérénité qui nous fait l’offrande d’un corps généreux, sans doute en attente d’une caresse, d’une attention tout amoureuse, mais dans la confiance en Soi, mais dans l’attente de la libre venue de ce qui aura à se produire, mais dans l’oubli de Soi et la disposition à l’Autre sans quoi le Monde ne serait qu’un immense désert avec les feuilles aiguës de ses cactus et ses raquettes d’épines.

   Vol libre de l’esprit, comment pourrait-il en être autrement ? Être Songeuse c’est voguer d’une rive à l’autre du Temps, c’est parcourir la vastitude de l’Espace avec la même audace qu’a l’albatros cinglant les meutes d’air et de brume à la vitesse et avec la puissance du Noroît, cette liberté en acte.  

   Instincts nomades et l’on saisit vite l’instinctuel du rêve, ce qui est rivé à la posture irréversible des éternels Archétypes, et l’on prend acte de ce nomadisme qui est la force vive du songe, sa raison d’être en quelque sorte, une image a-t-elle tout juste eu le temps de paraître qu’une autre surgit par magie comme d’un bain alchimique, perpétuelle métamorphose de Soi et des Autres dans le dédale nuitamment parcouru d’un labyrinthe qui se recompose d’instant en instant et nous égare de qui-nous-sommes et c’est peut-être là le prodige de l’inconscient à l’œuvre, de ses mouvements abyssaux, de ses fluences infinies, de ses voltes en constant réaménagement.

   Doucement retirée en Soi. C’est peut-être là le point d’orgue, l’acmé atteinte sur l’échelle des tons, le point d’équilibre des harmoniques par où un Être se donne en ce qu’il est, qui est toujours intime, inviolable, nullement destituable, un foyer se lève qui rayonne et se projette à l’Infini.

   Joie de vivre. Ceci ne veut pas dire débordement de Soi, exultation sans limites, envahissement de ce qui est proche ou même lointain. Joie de vivre est ce sentiment totalement, essentiellement intérieur, logé au plus secret, une braise dans la nuit sur laquelle le Soi souffle en des moments d’exception, en des instants d’incandescence, là où plus rien ne compte que ce feu qui couve sous la cendre et n’en est que plus précieux. Jamais plus de joie vraie que celle éprouvée au creux de Soi, dans les oubliettes de Soi, dans le pli de Soi, cette eau de source qui chante en sourdine, d’abord pour Soi, ce Point Nodal à partir de quoi tout fait essor, tout prend élan, tout trouve le site de son propre envol. L’on voit bien ici, si l’on veut bien s’y rendre attentif, que la Joie se dissimule, qu’elle fait parfois ses luisances, ses irisations sur la soie de la peau et c’est un grand bonheur pour les Regardants que de voir la félicité faire ses boucles discrètes à fleur de peau, comme une claire eau de source indique, par ses bulles, le lieu secret dont elle provient qui est le luxe même de son origine.

   Large horizon. Certes l’espace de la pièce est circonscrit. Certes Songeuse fait une tache à peine étendue sur son tapis de laine. Certes nous la voyons comme nous verrions une figure méditative enclose entre les parois de sa mince cellule, espace monastique sans réel élan. Mais, toujours notre vision nous trompe en une première approximation de son jet. Notre vision bute sur le cadre même de l’image qui est le cadre qui cerne de près Endormie. Mais rassurons-nous cependant. Cette manière de douce sérénité en laquelle baigne notre Icône, n’est nullement un lieu de privation de liberté, une prison ou bien un sombre cachot. C’est notre vue subjective qui fausse tout, gauchit tout. Nous sommes vraiment bien trop extérieurs à la scène pour en prendre une vision qui serait panoptique, élargie aux confins mêmes du cosmos.

   Elle-qui-dort, Elle-qui-repose est, en elle-même un cosmos au regard même de ce qui l’environne, qui s’oppose en tous points à l’image de quelque chaos antédiluvien qui ferait ici sa résurgence. Rien n’est plus ouvert que cet horizon où nous pouvons supputer que Songeuse se livre à la féérie du Rêve Éveillé, cette puissance en nous illimitée au gré de laquelle nous pouvons reconstruire toute altérité, la plus proche comme la plus éloignée, selon le mode de nos affinités les plus chères, selon les décrets de notre propre fantaisie, selon même les caprices qui, ici et là, fleurissent dans le monde halluciné de notre tête.

   Elle, Songeuse-L’Endormie, tantôt nous la voulons abandonnée à Elle, tantôt attentive à qui-nous-sommes, aux vœux les plus chers que nous pourrions formuler à son endroit. Mais ceci est un secret à enfouir sous les strates les plus mystérieuses de notre conscience. Oui, un mystère est toujours levé dont la résolution est en attente. En attente !

 

Å soi abandonnée, nous la désirons conforme

aux désirs qui hantent notre chair,

bleuissent notre peau du gel

d’une longue impatience.

Le Temps, en nous, imprime ce suspens

qui nous fait Être mais aussi bien Non-Être.

Qu’advienne le Temps de la Joie.

A son accueil nous sommes ouverts,

infiniment ouverts.

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2025 4 16 /01 /janvier /2025 21:51
Là où surgit le sublime.

" De la beauté de nos tempêtes... "

 

« Elle souffle depuis bientôt une semaine

et je m'accroche... »

 

Jetée de Calais .

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, sur la grande plaine d’eau.

 

   D’elle, la tempête, on savait la présence depuis plusieurs jours déjà. Cela avait commencé par une manière de rumeur, de sourd bourdonnement. Comme un essaim de guêpes ou bien une nuée de criquets qui auraient envahi le ciel, loin là-bas où n’habitent pas les hommes. En plein milieu de la désolation. Sur l’immense plaine liquide prise de hoquets et de soubresauts. Parfois une faille s’ouvrait dans l’onde et l’on voyait jusqu’au cœur de l’océan, tout près des abysses et les yeux des poissons aveugles s’illuminaient un instant puis replongeaient dans leur mutité native. De grandes lames d’eau couleur d’améthyste se mêlaient à des cataractes de gouttes blanches, à des tourbillons couleur de lave, aux cheveux des anémones et des algues qui se tordaient sous la meute hurlante.

 

   Puis plus rien n’avait lieu ni temps.

 

   Le vent s’était levé depuis le centre du ciel. Un vent gris aux arêtes tranchantes, un vent acide qui attaquait tout sur son passage. Ses tourbillons fouettaient l’eau tels des squales pris de frénésie. L’eau se mêlait à l’air qui faisait ses geysers, ses longues fumées pareilles à des solfatares. On entendait, parfois, entre deux rafales, des cris qu’on croyait être ceux des grands oiseaux à l’immense voilure, goélands, mouettes rieuses qui disparaissaient dans l’œil du cyclone. Longtemps leur agonie faisait ses remous dans un infini concert de bulles. Puis plus rien n’avait lieu ni temps que ce long hululement proféré à la face du monde, immense défi, intense conflagration des éléments qui semblaient écrire la dernière fable de la manifestation. La terre n’était plus qu’un limon illisible teinté d’effroi. L’eau avait la cruelle densité du plomb, sa forme de destin irrémédiable. L’air était cette dalle compacte qui se fissurait et on entendait ses feulements jusque sur les rivages peuplés de galets. Le feu ? Le feu tombait de l’éther en zigzags sulfureux, en éblouissants kaléidoscopes, en glaives rutilants comme l’acier bleui à la flamme. La surface des flots était parsemée d’une jonchée de racines arrachées au socle de la terre, d’écorces venues d’on ne sait où, de planches et d’éclisses de bois qui s’assemblaient en convois, étranges Radeaux de la Méduse que seule la peur semblait avoir réunis en bizarres liens siamois.

 

   Dans les chambres d’écho.

 

   Et les hommes ? Les Hommes étaient des lianes sombres réfugiées dans leurs nasses étroites. Leurs corps ? Des amas indistincts qu’on aurait pu sans peine rapprocher de l’indistinction des cordes d’anguilles tapissant le fond de quelque marais. Ils avaient si peu de mouvements. Ils n’avaient plus de paroles. Seulement, de loin en loin, des sortes de vagissements, des borborygmes dont on aurait pu supputer qu’ils étaient l’écho affaibli de leur vie amniotique, dans cet océan primitif que mimait l’immémorial balancement des contrées marines. Un désarroi contre l’autre. Destins croisés qui disaient, en termes de Nature, en termes d’Homme la douleur d’exister sous le ciel pris de stupeur. Son irrecevable anatomie on la dissimulait au creux des draps, rassurante toile d’araignée dont on occupait le centre afin qu’un mince fil de soie, un fil d’Ariane pût soustraire à la mortelle condition. On confiait ses membres disjoints à la natte d’ennui sur laquelle on gisait, insectes pris dans la glu incontournable d’un habile prédateur. On n’attendait rien d’autre que la mort. On en sentait le souffle délétère, on en pressentait l’étreinte définitive, le baiser glacé, le rire possesseur de qui était commis à servir ses basses œuvres. Morts ? On l’était déjà. Par les fentes sidérées des volets étaient entrés les mots définitifs qui prononçaient l’oraison funèbre des Vivants, leur dernier jeu sur l’aire ludique, leur ultime pirouette sur le castelet de l’existence. Déjà on démontait la scène. Déjà on pliait les tréteaux. Déjà les marionnettes de bois et de chiffon regagnaient le sombre logis d’un coffre anonyme qui éteignait toute prétention à paraître. Déjà le parc humain était vide de ses esquisses de carton-pâte, de ses épouvantails de chiffon. Déjà !

 

   Hissés du rêve.

 

   Du rêve ? Ou bien du cauchemar ? Dans le profond de leurs casemates de ciment les Curieux frottent leurs yeux desquels coulent des larmes de résine. Le reste des coagulations nocturnes. On s’habille chaudement. On boit un café brûlant. On dissimule ses mains dans des moufles, on cache son visage sous des cagoules de laine. On ouvre la porte avec précaution. Nuée de feuilles, danse des brindilles, gigue de la poussière qui frappe les sclérotiques, y sème une rivière de gouttes. Venues de l’océan, les rafales sont blanches, anguleuses. Elles pénètrent la forteresse de toile, s’insinuent dans les méandres du corps, y dessinent de cruels feux-follets. Cela vibre. Cela infuse jusqu’aux plis du sang devenus des congères bleues, des aiguilles de glace. On pourrait demeurer sur place, rivés à cette démesure qui percute et saisit. Mais non, on avance, pliés contre le barrage de l’air. On sait que tout est à voir, que renoncer à poursuivre sa course folle reviendrait à priver sa conscience d’une ouverture en direction de ce qui se manifeste avec la rareté des choses précieuses. Luttant contre les éléments, on se bat contre soi, on protège son intérieur d’un extérieur menaçant. Mais on sent bien qu’on n’est nullement isolés, que le dehors et le dedans ne sont que les deux faces d’une même médaille, que notre compréhension du monde ne peut faire l’économie d’aucune des deux perspectives. Vivre c’est déjà accepter d’aller au devant des choses. Exister c’est forer la coque du réel, pénétrer dans le dense et l’invisible, chercher à en décrypter le sens. Nulle pause dans cette quête fiévreuse, nulle hésitation qui nous déporterait hors de notre hâte à connaître, à étancher notre soif de savoir. Car nous ne vivons pas uniquement du métabolisme du corps, mais aussi de celui de l’esprit qui est peut-être encore plus exigeant, demandeur, impatient de soulever le voile du réel, mais aussi de l’irréel, de l’imaginaire, du magique, du fantastique.

 

   Ici est la demeure du Sublime.

 

   Fantastique. Bientôt, au milieu des larmes qui inondent les yeux, la Nature telle qu’en son étonnante présence. Toute-puissance qui ne saurait trouver d’équivalent. Le ciron humain face à la mesure immense du ciel, de l’eau, du vent qui envahit tout de son incomparable rage. La plage est lissée, poncée jusqu’à l’âme. Les grains de mica se percutent, s’enroulent les uns aux autres, font leurs écheveaux couleur d’argile qui criblent la digue de leurs milliers de trous d’épingle. Et l’océan ? Le spectacle est si beau de cette folie en acte. Gratuite. Immense. Nulle volonté d’un démiurge qui en armerait les flots. Image de la liberté en son déferlement. Oui, en sa confondante royauté. Ce que doit être toute liberté dès qu’elle atteint au rivage escarpé de l’Absolu. Oui, ici est la demeure du Sublime. Autrement dit de l’indépassable, du sans-référence, de l’incommunicable présence dont on ressent la force aveugle qui transcende tout ce qu’elle touche et nous place dans la position périlleuse de celui qui ne sait plus qui il est, où il est, quel est le sens de son cheminement, ici, tout contre le mystère de ce qui apparaît en son ombre énigmatique. Objet. Réification de notre être comme si la majesté du spectacle nous enjoignait de rejoindre la première immanence venue, simple copeau dont le vent jouerait à sa guise.

 

   Hommes esseulés.

 

   Hommes esseulés. Limités face à l’illimité. Fragments que toise la Totalité du haut de son regard surplombant, aliénant. Car nous ne saurions nous soustraire à son emprise. Nous sommes en sa dépendance. Elle qui décide, qui nous maintient en vie mais qui, au seul motif de quelque caprice, pourrait décider de notre effacement. Vision sublime de ceci qui ne peut être rapporté à aucune forme sensible comme si l’hiatus était infini qui se creusait entre elle et nous. Nous les Modestes qui devons faire acte d’humilité, accepter cette grandeur qui n’est rien moins que celle que nous visons dès que notre projet s’ourle de hauteur, d’anticipations justes, d’exigences reposant sur la précision d’une vérité. Que nous disent ces flots écumeux, ces barres d’eau qui pourraient tout emporter sur leur passage, sinon l’incroyable candeur de notre vanité humaine ? Nous qui nous prenons pour des rois et n’en sommes que les modestes sujets.

 

   Un autre monde est là.

 

   Jamais notre imaginaire, fût-il des plus fertiles, telle figure d’une nature agitée n’eût pu s’inscrire à la cimaise pensante de nos fronts. Or c’est bien parce qu’un tel phénomène est à proprement parler irreprésentable, non symbolisable qu’il nous émeut, nous bouleverse, nous dérobe à nous-mêmes pour nous remettre au bord de l’abîme qu’est tout sublime. Le sublime n’existe nullement en lui-même, telle qu’apparaît la montagne en sa massive évidence. Il n’est que l’histoire de notre rencontre entre notre esprit soumis aux règles habituelles de l’entendement, de la perception, de la sensation et cet inconcevable qui lui fait soudain face en tant qu’ultime limite des réalités terrestres. Incommensurable écart qui se creuse de notre conscience à ce phénomène qui outrepasse nos propres capacités de synthèse. Un autre monde est là qui nous place en situation d’êtres sidérés, sans voix, sans pensée, sans le moindre bourgeonnement qui viendrait manifester notre compréhension de cela qui nous affecte à la manière d’une vision apocalyptique.

 

   Le lieu d’une immense joie.

 

   Le ciel est immense, lavé, étendu. Pareil à la toile située derrière la scène d’un théâtre qui occulte à nos yeux de spectateurs les secrets des acteurs, la nature des intrigues qu’ils développent, le sens en filigrane de toutes ces gesticulations qui pourraient bien n’être que des parodies, de la poudre aux yeux, peut-être une simple hallucination dont nous aurions habillé leurs gestes. La digue est noire qui fait avancer sa proue en direction des flots, symbole d’une étrave destinée à connaître mais que la rumeur liquide recouvre toujours de sa chape lourde, inviolable. Le phare, haute silhouette noire et blanche qui pourrait bien se révéler en tant qu’allégorie de la présence humaine. Position de finistère qui toise l’immensité, s’essaie à scruter l’infini alors que l’absolu fait son continuel roulement de vague lointaine, d’insaisissable hiéroglyphe. Combien ce luxe offert aux Existants, cette confrontation entre ce que nous sommes et ce qui nous dépasse de sa haute stature devient le lieu d’une immense joie ! Le Tout nous serait-il connu et nous disparaîtrions à même sa densité, son mystère. Or un mystère mis à jour est toujours une désolation qui se substitue à une question. Nous voulons questionner ! Nous voulons voir la tempête, son déchaînement, son inaltérable puissance. A défaut de quoi l’ouragan sera en nous qui fera ses creux, ses dépressions et alors nous ne nous appartiendrons plus, comme dévastés par ce qui, de tous temps, s’habille de la vêture de l’inconcevable.

 

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15 janvier 2025 3 15 /01 /janvier /2025 08:21
En quête de l’origine

Entre mer et désert...Bardenas Reales -07-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Cet article est dédié à Raymond Farina,

Poète, ou l’essence du langage

 

*

 

   Il faut provisoirement s’exiler de soi, sortir à la rencontre du monde. Nullement le quotidien, il ne recèle que trop de fruits blets dont nous ne saurions faire notre ordinaire. Il faut aller ailleurs, cueillir le pollen d’autres fruits, goûter ce nectar qui fera de notre palais un « palais des merveilles ». En quelque manière il nous faut décupler l’arche de nos sensations, éprouver l’ivresse de la rencontre, cette incroyable fulguration qui naît de l’espace de l’alliance, l’amant s’immole dans les yeux de l’aimée, l’aimée se jette dans la chair de l’amant. Il n’y a que ceci, ce soudain surgissement à ce qui s’auréole du plus beau sens, qui puisse nous combler et nous intime l’ordre d’aller plus avant. Nous sommes des aveugles qui cheminons le long d’ombreux sentiers et nous ne rêvons que de découvrir la lumière, d’en tapisser chaque fibre de notre corps.

   Aller ailleurs est ceci : découvrir, dans l’intervalle d’une sublime joie, les hautes Steppes de Mongolie semées d’herbe courte, les taches brunes du bétail parmi l’océan des pâturages, apercevoir à l’horizon les montagnes cendrées se dispersant dans la brume du jour. Découvrir les vagues de sable du Désert de Gobi, leur fourmillement de jaune éteint, poudreux, à l’infini des yeux. Découvrir les hautes terres de l’Altiplano, les tapis d’herbe couleur de feuilles mortes, y deviner la mousse blanche des alpagas, les lacs d’eau bleue qui reflètent le ciel. Découvrir le site du Volcan Hrúthálsar en Islande, ses roches de lave brune, ses sommets érodés pareils à une croûte de pain brûlé, les plaques des névés qui en rythment les flancs. Découvrir, enfin, le Désert de Bardenas Reales, sa curieuse géologie, ses marnes friables, ses cristaux de gypse, ses plaques de calcaire, ses lignes de grès rouge. Bardenas Reales est, en quelque manière, près de nous, dans cette belle région de la Navarre, ce minuscule désert, sorte d’anthologie qui, à elle seule, résumerait toutes les autres beautés du monde. Si bien qu’on pourrait placer son paysage sous la vitre d’un chromo, épingler ce chromo au mur et nous aurions, dans le site immédiat et toujours disponible de notre chambre, un résumé de l’histoire de la terre, de ses éclats, de son élégance, de sa perfection. 

   S’il y a quelque raison de mettre en présence ces hautes figures géologiques, ces horizons si singuliers, c’est au titre même de leur beauté, de leur ancienneté, ces exceptions qui appellent l’œil humain à venir à leur rencontre. L’herbe courte de Mongolie, les dunes en forme de croissant du Désert de Gobi, la teinte délicate du haut plateau de l’Altiplano, les rivières de lave brune du Volcan Hrúthálsar, les marnes étonnantes de Bardenas Reales dessinent, tout à la fois, la mesure d’une entière esthétique, dressent à la fois la troublante dimension géologique, archaïque qui nous renvoie aux confins de l’histoire de la Terre, à son origine. Ici, dans ce beau mot « d’origine », vient se dire l’espace encore non aliéné d’une présence intacte, pleine, effusive, autrement dit le lieu d’une vérité n’ayant encore connu nulle érosion, qui demeure sauve, inentamée encore pour un temps prodigieux situé à l’écart des marécages d’une non-vérité, des falsifications toujours présentes en seconde main, de ce qui se donne ici à voir dans sa plus effective réalité.

   Si nous sommes fascinés par tant de simplicité originaire, et sans doute le sommes-nous si nous nous présentons en tant qu’hommes de vérité, si nous sommes ravis à nous-mêmes en une sorte de joie ascensionnelle, d’expansion continue, sans rupture aucune, c’est au simple motif que, reliés au principe, à la source, au germe de ce qui est, notre propre esquisse s’accroît de ces formes dont elle tire sa propre substance. Tout le temps que durera notre regard, tout le temps que se prolongera le miracle de la parution, nous serons indemnes de toute surprise qui pourrait ôter aux êtres que nous sommes la part infrangible qui nous tisse et assure la justesse de notre destin. Nous avons besoin de ces fondements, de ces donations essentielles. C’est bien parce que les hommes d’aujourd’hui ont perdu la vertu de retrouver ces entités formatrices de soi que leur angoisse se majore d’une dette qu’ils ont archivée au plus profond de leur mémoire, sans toujours en être bien conscients.

   Tout homme a besoin de pratiquer en lui, auprès des choses constitutives de sa condition, ce retour sans quoi un bonheur lui fait défaut, celui de ne point connaître ses assises, celui de renier les racines qui l’attachent au socle de sa propre existence. Certes, aujourd’hui le nomadisme a remplacé la sédentarité, le lointain a éclipsé le proche, chacun vivant son exil en tant que la seule voie possible d’accomplissement. Est-il si sûr que ceci soit un choix et pas seulement le fait d’une mode de l’exil ? Le voyage possède sa juste valeur que l’immédiat, le natal ne sauraient remettre en question. Mais, quelque part, faut-il parfois remonter le fil de sa propre genèse, se disposer à une tâche d’archéologie qui nous conduira en des lieux sans doute inconnus mais ordonnateurs, ô combien, de notre inscription dans ce site qui nous accueille, lequel trace en nous son invisible mais primordial motif.

  Bardenas Reales, alors, il faut l’héberger en soi à la manière d’un don immédiat dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à nous priver d’une partie de notre être. Le ciel est très haut, mais si proche dans son éloignement. Le ciel, telle la vérité, fait son insistance d’écume, juste derrière la toison anthracite des nuages. Les nuages ne dissimulent qu’à mieux révéler ce qu’ils voilent à nos yeux. Car il y aurait égarement à faire surgir le véritable, le juste, le tangible, de cette manière un peu folle tout contre le globe de nos yeux. Bien plus que d’atteindre, dans l’instant, la demeure véridique du réel, la porcelaine de notre sclérotique se teinterait de suie, nos pupilles s’étréciraient à la taille infinitésimale de la myose, la toile translucide de notre conscience se perdrait dans l’opaque et plus rien ne se montrerait que de l’indécis, de l’indéterminé, une broussaille envahirait la clairière et, tel Œdipe, nous errerions les yeux vides dans les rues d’un Colone dévasté.

   Le ciel est posé sur un plateau de marnes. A la rencontre de la terre se lève un liseré plus foncé, il dit la limite entre le clair et l’obscur, il dit le risque qu’il y a toujours, pour les hommes, de renier la lumière, de se précipiter dans la ténèbre, de la prendre pour qui va les sauver en les immergeant dans les lourdeurs du sol, en leur faisant tutoyer l’abîme. Les marnes descendent en longues draperies, en toiles froissées que rehaussent de visibles nervures. On devine leur perte dans une sorte de gorge qui ne nous livre son secret, s’absente de nous. Puis, face à nous, comme montant du sol, une belle colline se détache dans la clarté. De minuscules ravins en creusent la pente, déterminant, de part et d’autre, de légers tumuli de roches friables. Des lignes horizontales, fortement structurées, laissent apparaître de longues strates qui paraissent symboliser, à elles seules, le passage du temps, son illisible chute, tout en bas, vers ce qui nous échappe et nous hèle, nous invite à la collecte d’une connaissance. De qui nous sommes, mais aussi de cette étrange altérité dont nous souhaiterions, la découvrant, qu’elle comblât un peu de nos douloureuses failles, qu’elle colmatât nos plus inquiétants tellurismes.

   Décrivant cette merveilleuse « enclave » de Bardenas Reales, nous avions, en toile de fond, tous ces visages précédemment évoqués, toutes ces belles présences du Gobi, de l’Altiplano, de Mongolie, de Hrúthálsar, souhaitant que d’évidentes affinités pussent les relier selon un mode communément originaire. Mais il faut aller plus loin et tenter de faire se rejoindre le particulier, ces beautés-ci et l’universel, la Beauté telle qu’en elle-même, tenter de relier le particulier, le tard venu et l’universel natif, l’originel, l’élémentaire. Observant cette belle image, notre entrée en son intime signification empruntera deux voies, celle d’une ontologie élémentale telle que formulée par la poésie de Saint-John Perse, celle de la voie tracée par les Paroles de L’Origine initiées par les Antiques Penseurs Grecs. Ainsi, revenant en quelque façon aux sources, saisirons-nous mieux ces émergences qui en constituent notre actualité. Parfois convient-il de partir du proximal et tâcher de rejoindre le distal, chacune de ces deux entités s’accroissant du mode d’être de l’autre.

   Ici, de toute évidence, nous ne pouvons que rejoindre les rives persiennes, ces fameux éléments « inhabitables » que sont, dans la poésie de l’auteur de « Pluies », sables, vents, averses, neiges et toujours la haute présence de la Mer. Bardenas contient tout ceci, ces signes de sable, ces signes de vent qui ont usé les marnes, ces signes de pluie qui ont permis l’émergence des strates, ce signe insigne de la Mer, inscrit dans le destin géologique de ce lieu immémorial. On est au plus près d’une naissance, au plus près des premiers pas de la Terre, de ses hésitations, de ses balbutiements. Tout se dit dans le discret, tout se dit dans le fragile et le malléable du sable de l’exister. Alors, faisant face à cette terre ravinée, si simple en sa discrète épiphanie, pouvons-nous encore longtemps faire l’économie des mots du Poète en direction du natal si simple en lequel son âme se reflète ? Non seulement nous ne le pouvons, mais ceci est une sorte de devoir à l’égard de ces mots essentiels que le Natif de la Guadeloupe sut si bien faire chanter :

   « Me voici restitué à ma rive natale…

   Avec l’achaine, l’anophèle, avec les chaumes et les sables, avec les choses les plus frêles, avec les choses les plus vaines, la simple chose, la simple chose que voilà, la simple chose d’être là, dans l’écoulement du jour… »

   Or que faisons-nous d’autre, au cœur même de notre fascination devant les Bardenas, qu’à éprouver en nous cette temporalité originaire qui nous traverse et nous relie au natal de toutes choses : le nôtre bien entendu, mais aussi le natal de la colline, du ciel, des marnes grises, du flocon des nuages ? Nous ne pouvons qu’être intimement reliés au destin du Monde, l’embrasser tel notre écrin dont l’offrande est bien plus que précieuse, elle nous remet à nous-mêmes, les Erratiques Figures, en nous dotant d’un irremplaçable orient. Avant la rencontre des Bardenas nous étions esseulés, maintenant nous sommes comblés, si bien que notre regard pleure d’avance au motif d’un détachement qui aura fatalement lieu, lequel nous dit l’angoisse d’être privés de racines.

   Dans notre quête d’une possible origine, sans doute croiserons-nous souvent ces Paroles de l’Aube que les Anciens Grecs surent porter au plus haut, ces termes au gré desquels tisser les formes de quelques êtres fondamentaux. Ils sont, en réalité, ces archétypes qui structurent notre psyché à notre insu, ils sont ces vents discrets qui nous modèlent de l’intérieur, dressent le socle à partir duquel nous figurons hommes en tant qu’hommes dans le pli enfin perceptible d’une vérité. Nulle tricherie avec eux, ils sont de trop noble ascendance, ils sont si près des dieux, pareils à leur souffle, ils sont la Langue en sa Dite première, fondation des êtres que nous sommes, nous hommes-de-langage en une seule énonciation formulés. Hommes, Langage, nulle différence, la coappartenance est si étroite que le raphé médian qui eût pu montrer leur union a soudain disparu pour laisser place à ce rayonnement unitaire, lisse, poli, site seulement de la belle lumière du verbe incarné. Nous regarderons successivement en quoi la nature dépouillée, exacte des Bardenas Réales pourra trouver une possible homologie dans ces termes premiers qui sont les fondations mêmes de l’être.

  

   Parole de l’Origine : Phusis, l’être en son initiale donation

  

   Ce que nous apercevons ici, les nervures des marnes, les strates horizontales, si elles ne se donnent que sous l’aspect de l’apaisement, du cosmologiquement organisé, du stable et de l’assuré, de l’apollinien parvenu à son équilibre terminal, cependant pouvons-nous apercevoir, dans ce repos, cette immuabilité, les mouvements initiaux, chaotiques, les pulsations indéterminées, les orages internes de la matière, les convulsions dionysiaques, la dimension abyssale, infiniment tourmentée, tellurique, magmatique des éléments livrés à la confusion, au discord, à l’informe, à l’irrationnel, à l’opaque, enfin au primitif en sa confondante dramaturgie. Oui, sous cette mise en ordre actuelle, nous ne percevons rien de moins que ce désordre hiéroglyphique, cet enchevêtrement sans fin comme si rien, jamais, ne pouvait sortir du néant.

 

    Parole de l’Origine : Alèthéia, naissance de la vérité

  

   [Ce seront nécessairement toujours les mêmes traits (nervures des marnes, évidence des strates horizontales) qui seront convoquées à des fins de démonstration ou, plutôt de monstration car il s’agit de montrer et non d’argumenter.]

    Les nervures, les strates donc sont l’émergence même de ce qui était dissimulé, de ce qui était clos, celé en l’opacité de la matière. Ce sont des Formes et des Mots de vérité qui viennent à nous pour nous donner l’être au plus près et ne nullement le laisser dans son cèlement originel, sa fermeture, son retirement. « Nature aime à se cacher », nous dit Héraclite-l’Obscur, une obscurité appelant l’autre. Oui, l’être est clignotement, constant voilement/dévoilement au terme duquel il livre son essence et seulement dans ce constant paradoxe. Au reste, comment pourrions-nous nous saisir d’une essence dont le destin est d’être volatile, si diaphane, toujours hors de portée ? Certes, nous les Errants, avançons sur le chemin de la même manière que Diogène, lanterne au bout des doigts, parcourait les rues de la ville à la recherche de l’Homme cet éternel en fuite qui ne livre jamais que son esquisse particulière, l’homme minuscule, jamais ne nous montre sa face universelle dont nous aurions aimé faire notre parangon.

   Ce que nous cherchons, certes les hommes que nous sommes, les autres hommes, mais essentiellement nous cherchons l’être en son éternel mystère.  Cheminant sur la ligne de crête, tout contre le ciel badigeonné de suie et la gorge profonde envahie de ténèbres, nous nous attendons à quelque émergence, la nervure d’une marne, la ligne claire d’une strate, afin que notre parcours, soudain éclairé prenne sens, exhume du fatras alentour un Mot exact, une Forme taillée à même un étalon d’airain, peut-être une Idée platonicienne fulgurant du haut de son empyrée. Progressant, nous décelons le celé, nous désoccultons ce qui vient à nous, nous ouvrons ce qui demeurait fermé, nous écartons l’ombre à la lumière de notre regard.

   Ce que nous voulons, la dimension de l’éclaircie, le cercle de la clairière que nous pensons être herméneutique, nous délivrant une infinité de sèmes qui demeuraient cachés depuis la fondation du monde. Seulement, derrière nous, les ombres se referment, les taillis poussent, les ronciers avancent, les futaies se haussent et l’Ouvert étrécit à nouveau, regagnant sa crypte ténébreuse. Alèthéia, décèlement du celé, désocclusion de l’occlus, désoperculation de l’operculé, certes mais l’éclair de la vérité est toujours pareil à l’orage du dieu, il éclate et ne laisse voir que de sombres nuées, jamais le dieu lui-même. Alors, bien plutôt que de nous acharner à faire du paysage posé devant nous un seul et unique réseau de nervures signifiantes, de lignes claires et convergentes, nous clignons de l’œil à la façon de Zarathoustra et ce clignement signifie, une fois le mensonge, une fois la vérité, une fois le mensonge. Cette vérité en demi-teinte qu’est, la plupart du temps, l’humaine nature.

 

    Parole de l’Origine : Khréon, la présence du présent

  

   Certes, ces collines si singulières, ces formes venues du plus loin de l’espace et du temps sont présentes à seulement paraître devant nos yeux comblés. Ces formes sont hautement présentes au titre des nervures qui émergent du désordre des marnes, de leur manifeste confusion. Les marnes sont comme absentes, ramenées à un simple coefficient d’invisibilité. Ce que, par nature, elles ne sauraient affirmer, les belles nervures, les strates levées l’amènent au foyer du regard, là où tous les temps s’abolissent, le passé se dissipe dans ses brumes, l’avenir fuit loin au-devant de lui, seul le présent s’affirme en tant que le seul événement possible. Le paysage, et donc la Nature, sont à l’acmé de leur manifestation, ils resplendissent d’un étrange et fascinant éclat, ils renvoient aux limites du massif ombreux tout ce qui n’est pas eux, tout ce qui végète et s’abîme dans les obscurs corridors d’une mémoire abîmée, tout ce qui, porteur d’un faible projet, s’écroule sous le poids même de son inconsistance.

   Et cet intense rayonnement du présent en tant que présent ne s’arrête nullement au paysage, il vient à nous, il poudre nos yeux d’une neige étincelante, il allume en notre chair le brasier du sentiment d’être à l’endroit exact de sa propre nature, en sa plus dicible vérité. Entre la présence de la chose et celle dont l’offrande nous est faite, nulle rupture, seulement l’arche ouverte d’une belle continuité. C’est au motif de l’infrangible présence de la chose, de son immuable persistance à être que nous, les Voyeurs de-qui-elle-est, arrivons à la pointe de notre propre présence. Coalescence des présents, convergence des affinités. Ce qu’il faut croire, afin de placer un peu de magie dans notre propos, c’est que la chose se sait présente, infiniment présente, que cette effusion déborde d’elle et vient à nous, nous fécondant, en quelque manière, et c’est au titre d’un juste retour que nous revenons à elle avec toute la charge accomplie de notre propre réalité. Aucune présence à soi n’est seule, elle demande une présence extérieure, une exactitude, une beauté, un rayon de plénitude et tout se donne dans la pure phosphorescence de l’instant, dans son vif éclat, dans les facettes infiniment précises de son cristal. Présence du présent.

  

   Parole de l’Origine : Moïra, la Dispensation

  

   Toujours nous nous demandons si notre existence est placée sous le signe du hasard, ou bien si quelque main invisible, sans doute celle de la Moïra, pointe pour nous son index vers quelque horizon, nous intimant l’ordre du chemin à suivre. Faisons l’hypothèse du Destin et, nécessairement, nous y verrons plus clair pour la simple raison, qu’ayant choisi, nous laisserons de côté bien des questions adventices qui ne pourraient qu’égarer un peu plus notre cheminement. Communément considéré, le Destin est celui qui se laisse lire dans les lignes de la main. En effet, si le lisse de notre peau se donne en tant qu’homologue de l’insignifiant, par contraste, ces minces lignes paraissent indiquer une direction, un sentier possible pour notre avancée. Bien évidemment, au motif d’une simple similitude, ici, ce sont bien les nervures et les strates qui apparaissent en tant que lignes directrices du destin de la matière qui est aussi le nôtre par projection, mimétisme, ricochet. Nul, en son fond, ne saurait faire abstraction, en lui, de ces arêtes, de ces saillies naturelles dont il constitue, à sa façon, le naturel prolongement. Si nous sommes des êtres naturels, nous avons à voir avec la Nature jusqu’en notre intime le plus singulier. Le temps de la Nature est aussi le nôtre, alors comment ne pas croire que notre destin nous a fait accomplir les pas qui étaient inscrits depuis la nuit des temps jusqu’ici, tout contre cette immémoriale présence des Bardenas Reales ? Il fallait, de toute nécessité, c’est bien là la loi de la Moïra, qu’existât une rencontre, que se réalisât une alliance.

   En ce moment de mon regard posé sur ces lignes géologiques, je ne diffère guère d’elles, elles dictent, en quelque sorte, les harmoniques selon lesquels mes sensations naissent, mes perceptions en synthétisent le cours, il sera celui qu’il devait être de tous temps, qui devait s’actualiser, ici et maintenant, dans ce genre de précision horlogère. Alors, ne suis-je nullement libre de mes actes ? Certes la question surgit tel le diable de sa boîte. Mais ne faut-il relativiser ? Que je sois atteint par la beauté et l’exactitude des choses de façon choisie ou déterminée, ceci importe peu dans la mesure où la beauté est toujours la beauté, la juste mesure toujours la juste mesure, quels que soient les critères singuliers de leur manifestation.  

   La Moïra, il faut la faire sienne comme son amante, avec ses vices et ses vertus, elle fait bien avec les nôtres et s’en arrange du mieux qu’il est possible. La Dispensation est notre part indivise, aussi convient-il de la prendre en son essence, à savoir comme une chose dont l’être ne pourrait être changé qu’à renoncer à ses propres puissances, or, nous les hommes, ne pouvons nullement infléchir la course céleste des dieux, seulement l’admirer depuis le socle d’humus sur lequel nous édifions, à grand peine, notre hésitante esquisse.

  

   Parole de l’Origine :  Logos, le Recueil

  

   Face à l’éparpillement originaire de la Phusis, face à son abyssale dimension, ce face à face générateur de notre juste angoisse, nous n’avons de cesse, le plus souvent ne le sachant nullement, d’organiser ce chaos primitif, de l’ordonner en un cosmos qui soit habitable. Mais de quels moyens disposons-nous à cette fin ? Nos actes ont peu de prise sur le réel, sinon de manière marginale. Nos avoirs appellent toujours de nouveaux avoirs sans que notre satiété ne soit pour autant satisfaite. Nos yeux happent des milliers de choses à la seconde, il n’en demeure jamais que quelque hallucination venue du plus loin de nos étroites pupilles. Nous sommes des êtres aux mains vides, lesquelles brassent beaucoup d’air et ne retiennent que quelques souffles passagers vite évanouis dans la dimension insondable du futur.

   Mais nous avons Le Langage. Lui seul peut nous sauver du désastre, au prétexte que, constituant notre essence, il ne peut que nous élever, nous faire grandir, nous déposer au plein de notre être. A cette différence près que sa qualité intrinsèque se divise toujours selon les modalités de l’authentique et de l’inauthentique. L’inauthentique est le langage dit « mondain », celui qui ne vit que d’expressions usuelles, de formules triviales ne valant guère que sur le mode de l’utilitaire et du rapidement formulé. Ainsi se définit toute prose qui n’emprunte au langage que sa forme extérieure à défaut d’en posséder sa chair intime, ce luxe à nul autre pareil. Mais, dans l’instant, il faut parler d’un Autre Langage, celui qui vise l’Essentiel, s’en nourrit et se montre alors comme le don le plus accompli qui ait jamais été fait en direction du Dasein. Ce n’est pas lui, le Dasein, qui crée le langage, c’est le langage qui crée le Dasein et le porte à la pointe extrême de son être.

Sans Langage nul Dasein,

sans Dasein nul Monde.

   Et maintenant, c’est ceci qu’il faut affirmer : plus un mot est exact, fécondé en son essence, plus il produit de présence, plus il rayonne et donne aux choses qu’il nomme cet éclat d’une juste nomination. Bien évidemment, de cet ordre, et de ce seul ordre est toute poésie. Prononcez avec le ton juste, avec l’accent tonique porté sur la première syllabe, ces deux simples mots « Bardenas Reales » et, en un seul et même geste de la parole, vous aurez, devant vous, en mode infiniment recueilli, dans la présence du présent, cette réalité ultime à laquelle vous ne vous attendiez pas, vous aurez les Bardenas à portée de la main, à proximité de vos yeux, tout juste contre l’étrave exploratrice de votre conscience.

   Vous aurez son ciel de suie, l’efflorescence du nuage. Vous aurez, surtout, la parution du langage en son étrange faveur. Certes, il y aura encore des mots inaccomplis, non encore parvenus à la plénitude de leur dire, des mots de marne, des fragments de matière cherchant leur voie, un lexique non affermi qui ressemblera tant aux discours mondains, aux bavardages des Egarés en leur hésitante marche vers un futur qui brille là-bas, dans l’indistinction et toujours échappe et cligne des yeux. Mais vous aurez aussi des mots primordiaux, des mots originels venus du plus loin du temps, des mots qui éclairent, des mots qui germent et fructifient, des mots infiniment déployés, des mots affirmés tel un airain, un platine, des mots qui, s’assemblant selon lignes claires et strates hautement visibles, traceront le visage du Poème, les figures d’un Dire initial qui vous fera remonter à votre propre naissance et sans doute bien au-delà, en direction de ce qui fonde et assure les assises de l’exister :

 

le Langage en tant que Langage,

autrement dit l’essence

en sa parution la plus exacte.

  

   Ce n’est pas vous qui regardez, écoutez, qui aurez créé l’espace ouvert du poème, pas plus que quelque poète pouvant recevoir tel ou tel nom. Non, c’est simplement le Monde qui, poématisant, aura assemblé, en ce lieu, en ce temps, dont vous êtes le témoin, ce Poème qui n’est jamais que l’union harmonieuse de ceci même qui était dispersé, que la Parole du Logos réunit dans la Phusis (l’être en son initiale donation), dans l’Alèthéia (naissance de la vérité), dans Khréon (Présence du Présent), dans Moïra (Dispensation). Car rien ne peut se dispenser dans le présent en vérité si l’être en son initiale donation ne s’est nullement manifesté comme le Répondant dont, nous les humains, sommes en attente depuis que les hommes s’enquièrent de quelque principe qui les détermine et les place en tant que les sujets qu’ils sont, face à l’énigme de l’exister, étonnement qui fonde la philosophie, philosophie qui s’exprime par le langage.

   Tout fonctionne assurément à la manière du cercle herméneutique dont il a été précédemment fait mention, un subtil jeu de renvois, un mot précédant ou suivant l’autre, chacun ne pouvant signifier que rapporté à la totalité des autres. Ce que font les grands poèmes, comme toutes les grandes mythologies, les cosmologies, c’est de rendre possible cet acte de totalisation au gré duquel, chacun des Lecteurs, des Voyeurs, abandonnant le site propre de sa singularité, se trouve soudain porté, au-delà de son être même, vers l’Être-des-choses qui surgit à même la transcendance du Langage, cette ineffable nervure qui donne à l’humaine condition sa stature verticale aussi bien que les motifs de sa présence.

   Cette puissance d’un Logos unifiant, qui signe la venue d’un grand poète, nous en retrouvons des traces insignes dans la poésie élégiaque d’un Rainer Maria Rilke, dans le dire élémental d’un Saint-John Perse, dans la dite fluviale de Hölderlin, Poète des Poètes qui a porté si haut les vertus de la langue. Voir les Bardenas Reales en la totalité de leur présence est une expérience homologue à celle que fit Hölderlin dans sa rencontre fictionnelle avec Diotima dans son roman « Hypérion ».  Nous citons, ci-dessous, un bref extrait du livre de Françoise Dastur, « La nature et le sacré chez Hölderlin » :

   « Dans la version définitive du roman, si le but d’Hypérion demeure bien l’union avec la nature, en un tout infini (…), ce but n’est plus visé dans l’impatience qui exige l’immédiateté du sacré, car l’unique totalité que recherche Hypérion n’est plus l’au-delà d’une identité idéale mais la présence actuelle d’une beauté qui se déploie dans le sensible. » (C’est nous qui soulignons).   

   Voici en effet comment Hypérion décrit l’apparition de Diotima :

   « Je fus heureux une fois, Bellarmin ! Ne le suis-je pas encore ? Ne le serais-je pas, même si le moment sacré où je la vis pour la première fois avait été le dernier ? Je l’aurai vue une fois, l’unique chose que cherchait mon âme, et la perfection que nous situons au-delà des astres, que nous repoussons à la fin des temps, je l’ai sentie présente. Le bien suprême était là, dans le cercle des choses et de la nature humaine.

   Je ne demande plus où il est : il fut dans le monde, il y peut revenir, il n’y est maintenant qu’un peu plus caché : je l’ai vu et je l’ai connu.

   O vous qui recherchez le meilleur et le plus haut, dans la profondeur du savoir, dans le tumulte de l’action, dans l’obscurité du passé ou le labyrinthe de l’avenir, dans les tombeaux ou au-dessus des astres, savez-vous son nom ? le nom de ce qui constitue l’un et le tout ?

   Son nom est beauté »

 

Beauté de Diotima,

Beauté de Bardenas Reales

= le Même

 

   Afin de poursuivre la même trace, de prolonger un instant trop bref les nervures et strates belles des Bardenas Reales, ce Poème si exact de Raymond Farina intitulé « Le feu vivant », extrait du Recueil « Eclats de vivre », Dumerchez Editions :

 

« Que serais-tu sagesse ?

Parole incandescente

qui calcine sans cesse

ce que l’on dit du monde

 

ou peut-être silence

Pas celui qui avoue

ce qu’on ne peut pas dire

ni celui qui sait taire

ce qu’on aimerait dire

 

Un silence qui veut se dire

& qui rend sensible l’effort

la force rare de se taire

lorsqu’on sait que l’on a dit tout

ce qu’on avait pouvoir de dire

 

& qu’on tente de se soustraire

à la tintante controverse

qu’est la trame de notre monde

 

Que serais-tu sagesse

pour ceux qui ont la guerre en eux

entre eux se font la guerre

voient partout la querelle

de la semence & de la mort

du songe & de la clairvoyance ?

 

Une parole toujours neuve

sans fin & sans commencement

qu’un monde vaste vésuvien

un monde toujours neuf suscite

 

une essentielle Duplicité

une sibylline Harmonie

dont chacun des fragments

est soi et autre chose

est tout en conséquence

 

si l’on réussit à penser

que sépare tout ce qui lie

& qu’unit tout ce qui divise »

 

*

 

« Une Parole toujours neuve

sans fin & sans commencement »,

 

ainsi est tout ressourcement

du Poème

qui s’abreuve

à l’eau inépuisable

de l’Origine

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