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30 janvier 2024 2 30 /01 /janvier /2024 09:12
Où passe la Ligne ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

*

 

   [Quelques indications sur ce Poème Abstrait

 

   Il est de notoriété publique, il est de l’ordre du sens commun de croire que nous ne pouvons saisir le contenu d’une écriture que de manière exotérique, c’est-à-dire en nous focalisant sur les évidences sémantiques qu’elle offre à notre vue : un paysage, une habile métaphore et jusqu’au sentiment porté à son rougeoiement. Soit le rayon d’une vue extérieure s’appliquant à de simples phénomènes eux aussi extérieurs. Mais ceci ne va nullement de soi. Å l’exotérique, définitivement, il faut choisir l’ésotérique, « la chair du milieu » qui ne révèle jamais son sens

que de l’intérieur du Poème, c’est-à-dire de l’intérieur du Langage.  Il faut donc s’inscrire parmi le Peuple des Mots, sa belle et généreuse densité, bien plus qu’écouter son propre lexique, lequel n’est que manœuvre de diversion. La totalité du sens est tissée de la pulpe des mots, éclairée de leur radiance, dilatée de leur essence plénière. Se chercher dans le Langage, c’est déjà faire fausse route, c’est déjà donner son âme au Diable.

   Un seul mot, « Ligne » par exemple, est gros de significations le plus souvent inaperçues : ligne de partage entre deux Êtres, Celui-que-je-suis et Celui-que-je-ne-suis pas, ligne de l’horizon qui est ligne du destin, lignes de la main qui sont les marques les plus apparentes de notre façon de nous emparer des choses, de les éprouver, tantôt rugueuses, tantôt lisses et onctueuses. Un art du toucher qui est aussi art de l’approche et de la compréhension. Tout le texte ci-après est fondé, essentiellement, sur cette Ligne-Frontière, sur cette invisible trace qui pose d’un côté notre Conscience et l’accès direct à la réalité immédiate qui lui est coalescent et, d’un autre côté, notre Inconscience, ce à quoi nous n’avons qu’un accès indirect (l’Autre, les Choses, le Monde, tout ce qui, par définition, s’éloigne de nous).

   Et que dire de « Trait », sinon ce trait-d’union qui nous assemble autour d’un centre, mais aussi ce trait-de-désunion qui nous fragmente jusqu’à l’Absurde dès que la sémantique mondaine nous échappe, qu’elle fait de nous un simple Égaré parmi la confusion, la complexité, la pullulation de ce qui vient à nous dans l’ordre du Chaos.

   « Lignes », « Traits », « Taches », sont les seuls orients, certes symbolisés, certes repérables si l’on prend soin de les relier au réel qui nous entoure, mais d’abord, au premier degré, sont de simples mots, abeilles qui sèment leur pollen à tous les vents : de la compréhension, de l’incompréhension, de l’aventure humaine, de sa gloire, de sa défaite, de son erratique parcours. L’on n’entrera jamais mieux dans ce Poème qu’à être ce mot « Personne » (pensons à la ruse d’Ulysse pour échapper à la vindicte du Cyclope), ce mot qui peut prendre mille valeurs : celle de la ruse, de la fuite, du retour vers soi, du vide constitutif de l’Humaine Condition. Oui, vaste est le lexique, tel l’Océan porteur de belles vagues, cachant en ses profondeurs de cruels abysses. Nous sommes « Personne », Êtres du suspens qui voguons de Charybde en Scylla au risque de nous-mêmes. Mais qui parmi nous aurait donc l’audace d’expliquer un Poème à commencer pas celui qui l’a amené à l’invisible visibilité ?]

 

***

La Ligne, le Trait,

où passent-ils que,

jamais, nous ne voyons ?

Nos yeux s’ouvrent

sur le vide et fouillent l’espace,

identiques à des mains

tendues urgemment

en direction de leurs prises.

Mains cotonneuses.

Mains fibreuses.

Qui se referment sur leur être,

incapables d’en jamais sortir.

Mains dimensionnelles des mains.

Mais les yeux ? Ces boules

de porcelaine avec leur

bille de jais au milieu.

Que forent-elles sinon leur

invisible sclérotique

blanche ?

Infiniment blanche,

les signes s’y fondent

telle la rumeur dans

 la parole multiple.

  

Les yeux veulent voir.

Les mains veulent palper.

Mais les yeux sont

cerclés d’ombres noires.

Mais les mains sont gourdes.

Et la Solitude siffle comme

un nœud de vipères.

Et le Soi, le Soi lumineux,

 le Soi prodigieux, où est-il

qui se fond dans

la nasse du Tout,

se donne comme

l’invisibilité absolue ?

 

Qui donc a capturé un Soi ?

Qui donc l’a enfermé derrière

 les barreaux d’une cage ?

Qui donc l’a examiné

à la loupe afin d’en

décrire le microcosme ?

 

Les traits sont confus.

De simples gris

de Payne, gris Ardoise

s’emmêlant les uns aux autres.

Dans le genre d’une broussaille,

dans le genre des boules de varechs

poudrées de sable que le vent

pousse devant lui.

 

Ces griffures noires,

ces signes confusionnels,

s’agit-il d’une chevelure

en désordre,

en voie de devenir,

contrariée

par quelque sombre

dessein du fatum ?

 

Le Soi-qui-regarde l’Esquisse,

le Soi qui essaie de percevoir

dans la brume la faible agitation

des tiges du sémaphore,

le Soi-conscient est décontenancé,

cloué à sa propre déshérence.

 

Partout la lumière est grise.

Gris s’appartenant ?

Gris émanant de ces

formes fuyantes ?

Gris comme

essence du doute ?

Gris comme

substance

 de la déliaison ?

 

Le Soi-qui-écrit est mis en demeure

de dire la vérité de ce qu’il rencontre.

Le Soi-qui-est-vu est

sommé de rendre des comptes.

Des comptes de son Soi à

l’exclusion de toute autre chose.

Destinalement,

la rencontre des deux Soi,

l’Écrivant, le Décrit,

ceci veut dire l’existence d’un toucher,

l’émergence d’un point de fusion.

Un peu comme la braise et la cendre,

l’une naissant de l’autre.

  

Mais le grisé est partout

qui dissout

ceci même qu’il essaie

de porter à la signification.

 

Épiphanie du visage ?

 

Å peine une touche,

un début de regard,

l’essor d’une faible entente.

 Entente au sens

D’une audition

de l’Autre.

D’une écoute.

D’une attention.

Attention de l’Autre qui peut

témoigner en retour.

 

Le Soi-qui-interroge

 est décontenancé,

 à l’extrême limite

de qui-il-est,

 il pourrait se perdre,

hors-de-Soi

en cet Autre qui,

n’étant Autre

que par défaut,

pourrait bien se

donner à la manière

d’un miroir elliptique

où le Soi,

privé de centre et

de périphérie,

disparaîtrait à même

sa propre vision.

 

Soi n’existant

qu’à être biffé,

qu’à être caviardé,

plus aucune graphie

 ne serait visible

que la confusionnelle,

celle qui terrasse,

 celle qui ne trace plus

aucun avenir,

le manuscrit raturé à l’aune

de ses propres lettres.

 

Partout des taches,

 des maculations,

des variations de Blanc,

d’Albâtre, d’Espagne,

de Lait, de Lin,

Lunaire, de Saturne,

partout des indices

d’égarement,

des symptômes

d’illusions,

des manifestations

de désorientations.

Les Lignes, les Traits

faseyent,

ne trouvent nullement

leur assiette,

naissent et meurent

en un seul

et même mouvement.

 

Si l’image dit peu du Soi-décrit,

cependant elle ne dit

rien de Celui-qui-décrit,

 sauf au titre d’un écho,

d’une réverbération,

d’une invisible opération alchimique.

Des matières se rencontrent,

échangent leurs déterminations,

font commerce de leurs différences.

Mais ceci n’est que théorique,

simple projection de

 Celui-qui-témoigne.

 Et de quoi témoigne-t-il sinon

du Rien qui creuse son fossé,

ouvre son Abîme entre

Celle-qui-est-devinée et

Celui-qui-cherche à en

décrypter l’Énigme ?

  

Lignes, Traits, Taches,

vocabulaire

de l’inapparence,

 de la transparence,

 de la fragilité de ce

qui-se-donne-à-voir,

 de ce qui, de l’aperçu,

tâche de tirer un possible profil,

de dresser un horizon

qui se dévoile,

de combler la distance

du Voyant et du Vu,

 cette zone interlope,

ce territoire flou à la Turner

où rien encore ne s’actualise

que de pures et parfois

creuses virtualités.

 

Où passe la Ligne entre

ce qui-est-moi,

ce-qui-ne l’est-nullement ?

Est-ce ma Ligne,

la conscience que j’en ai

qui détermine la Ligne contiguë,

lui donne forme

et orientation ?

 Ces Lignes, au reste,

 ne sont-elles seulement supposées,

vagues hypothèses que poserait

 une Surréalité à laquelle nous

 n’aurions nullement accès ?

 

Sommes-nous le Jeu,

une manière

d’immense Jeu de l’Oie

 avec sa case Prison,

sa case Puits,

sa case Terminale en

forme de nul retour ?

 

Sommes-nous

les simples pages

 d’une éphéméride dont,

chaque jour qui passe,

une Puissance

tournerait les pages,

mêlant ironiquement

les Lignes et les Traits,

les Taches et les Maculations,

les Pointillés et les

Points de Suspension ?

 

Et la simple question

« Sommes-nous ? »

est ce bien nous

qui la posons

ou bien une Altérité

à égalité de droits,

ou bien une étrange

Hors-Présence

dont nous ne serions,

simples marionnettes à fil,

que les pitoyables et

indigentes Figures ?

Même pas Majuscules,

minuscules au titre

de notre désolation,

de notre consternante perdition ?

  

Sommes-nous dans le Retrait

qui nous fait nous absenter

de ceci même que l’on prend

pour la communauté des Hommes,

laquelle en réalité, n’est que

ridicule sautillement sur place ?

 

Ou bien sommes-nous

des Individus Hors-Retrait

sortis de la Léthé qui nous

maintenait prisonniers dans

le sombre cachot du Néant,

nous exposant maintenant

à l’ouverture de l’Être

qui n’est jamais

qu’ouverture au Néant,

vague éclaircie

« sous les orages de Dieu »,

ne sommes-nous,

en toute analyse, que

genres de Titans

aux pieds d’argile ?

 

Mais qui donc, parmi

le Peuple des Invisibles,

Vous, moi, Tous tant

que nous sommes,

prononcera la

parole prophétique

qui tracera la voie

lumineuse de notre Destin ?

Est-il au moins né celui

dont la Parole résonnera d’un

bout à l’autre de l’Univers,

afin que fécondés par ce

 Verbe essentiel

nous puissions enfin

 devenir des Hommes Debout,

 des Hommes libres d’eux-mêmes,

 des Autres et des Choses ?

 

Où est-il ? Que Celui, Celle qui

connaissent la réponse

à cette question demeurent cois.

 Le Silence est notre seul recours

contre l’Ennui et la Dévastation !

Espérer est déjà exister par procuration.

Soyons les Procureurs de notre Vie.

Elle n’attend que d’être jugée

et promulguée à sa juste valeur.

 

Lignes, Traits, Taches,

les seuls amers qui balisent

notre parcours.

Oui, les Seuls !

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 10:43
Elle sortait de mes rêves.

Œuvre : André Maynet.

 

« Le Rêve est une seconde vie.

Je n’ai pu percer sans frémir

ces portes d’ivoire ou de corne

qui nous séparent du monde invisible.»

Gérard de Nerval - Aurélia.

***

[Note de lecture : Le narrateur, un journaliste, part au bord du lac de Lugano pour y écrire un article sur Gérard de Nerval. Il voyage en compagnie lointaine d’une passagère que, dans son imaginaire, il nomme « Ephémère ». Arrivé à l’hôtel où descend également son « accompagnatrice », il rédige son papier alors que la nuit bascule, que les songes l’envahissent au point qu’il en perd toute notion de réalité, mêlent indistinctement paysages, Aurélia, Ephémère, devenant Gérard Labrunie lui-même que son sort tragique rattrape. Il rejoindra Paris sur l’ordre d’Ephémère qui lui désigne la corde de son destin : pendu Rue de la Vieille-Lanterne en janvier 1855. Ainsi, parfois, le sort des « poètes maudits » est-il de faire s’épancher « le songe dans la vie réelle » au point de lui vouer un culte mortel. NB : en fin de texte se trouve une « écriture à quatre mains » faisant alterner la belle prose de Nerval (en italique) avec la mienne (en graphie normale). Belle lecture en territoire fantastique !]

***

Avril bourgeonnait à peine, l’air commençait à tiédir, avec encore quelques empreintes d’hiver et, déjà, l’amorce du printemps. C’est le Lac de Lugano dans le Tessin que j’avais élu pour y trouver un peu de repos et, je l’espérais, la brume nécessaire, le flou au-dessus du miroir de l’eau m’autorisant à pénétrer le mystère d’Aurélia, le monde si étrange de Nerval. J’avais promis un article à ce sujet à un Journal avec lequel j’entretenais des relations épisodiques. Dans le train qui me conduisait à ce lieu élu à la façon d’une retraite volontaire, je relisais la longue nouvelle de l’auteur de « Pandora » , soulignant ici un morceau de phrase qui me semblait révélateur de l’ambiance romantique … il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies … là la dimension onirique de l’écrit … un être d’une grandeur démesurée - homme ou femme, je ne sais, - voltigeait péniblement au-dessus de l’espace (…) il ressemblait à l’Ange de la Mélancolie, d’Albrecht Dürer, là encore ce qui me semblait le mieux en résumer l’étonnante singularité … Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle

   Le convoi longeait de hautes et verticales parois, se reflétait parfois dans les eaux vertes d’un lac proche, traversait d’obscurs et humides tunnels qui déposaient sur les vitres leur constant ruissellement comme un fin brouillard inclinant à la plus heureuse des rêveries. Tout ceci tissait les fils d’une étrange toile, participait à un continuel clignotement en tout point semblable à celui qui se glisse entre rêve et sommeil et signe de sa palme discrète le passage de l’état d’inconscience à celui de la lucidité. C’est donc dans cette transition crépusculaire, dans cette lueur d’aube grise que se terminait mon voyage alors que Lugano, maintenant, n’était plus qu’à moins d’une heure de trajet. C’est dans cette ambiance alternée de lectures songeuses, de rapides endormissements, d’alternances d’ombre et de lumière qu’allait prendre fin mon voyage avant de retrouver ce Monte San Giorgio auquel je vouais un genre de culte, tant la vue y était belle, ouverte sur la face lisse de l’eau, la chaîne de montagnes qui, tout au fond, se perdait dans le moutonnement bleu des arbres et l’inconnu du lointain. Lors du déplacement, à plusieurs reprises, celle que j’avais nommée « Ephémère », tant son apparition était aussi fréquente que son évanouissement subit - fumer une cigarette dans le couloir, lire une revue, rehausser son teint pâle d’une touche légère de rose -, « Ephémère » donc laissait tout juste apercevoir un casque de cheveux platine, une frêle anatomie pareille à la pose hiératique de quelque aigrette à contre-jour du ciel, puis c’était, aussitôt, comme si elle n’avait paru que par inadvertance, nuage glissant sur la vitre lisse du ciel. Je ne sais si, alors, dans le parcours terminal, cette jeune femme m’intriguait, me rassurait ou bien se tenait par rapport à ma propre personne dans une position quasiment indifférente, ces constantes éclipses de la voyageuse ne m’avaient guère laissé le soin de l’observer avec suffisamment de pertinence.

Comme à mon habitude, lors de mes séjours alpins, descendu à l’Hôtel « Belles Rives », de ma chambre donnant sur les crêtes, je regarde la face immobile du lac, sa lente plongée dans les eaux nocturnes. Les premières étoiles y dessinent les figures du lointain cosmos avec la même innocence que la main d’un enfant traçant à la règle les esquisses naïves de son organisation du monde. Après un repas léger je me suis installé à ma machine à écrire, commençant l’article sur Nerval. Parfois, cherchant la fraîcheur ou bien l’inspiration - ce qui est la même chose -, je sors fumer une cigarette, air bleu qui se dissipe vite dans l’air qui fraîchit. En contrebas, un étage au-dessous, un mince rougeoiement au milieu duquel je crois deviner la passante du train, toujours aussi ineffable dans la nuit qui vient et l’enveloppe dans son suaire noir comme l’aile du corbeau. Il se fait tard quand je vais me coucher. Les constellations ont giré et il n’y a plus, maintenant, que des milliers d’yeux minuscules regardant la Terre, des milliers de points placés au hasard dans la dérive hauturière de l’infini.

Mon sommeil est constamment traversé de lueurs bleues que de grandes flammes couleur de lave viennent balayer de leur envahissante écume. Comme si mon repos ne pouvait trouver de halte, se site où se recueillir et se mettre à l’abri des songes, peut-être des cauchemars. Curieux maelstrom faisant se percuter les images : du train, de ses vitres où glissent les dentelures des sapins, de visages supposés connus si semblables aux multiples esquisses « d’Ephémère », du portrait de Gérard Labrunie posant devant l’objectif de Nadar, vêtements sombres comme la tragédie qui rôde, regard perdu où pointe déjà le mysticisme, peut-être la supposée folie, puis les portraits superposés, terriblement mêlés, des différentes Aurélia qui illustraient les couvertures de mes livres successifs -j’étais nervalien en diable -, mais, à vrai dire, à qui ressemblait-elle sinon à la démesure d’une absence définitive, à l’image d’une morte puis de la Vierge chrétienne dont Nerval nous livrait les traits hiératiques dans une de ses ultimes illuminations ? Il est si difficile de saisir un personnage tissé de rêves, traversé de symbolisme, dont on ne sait à peu près rien si ce n’est qu’il constitue l’obsession permanente du Poète, genre de mythologie mentale, de cristallisation spirituelle qui le conduira au-delà de ces portes d’ivoire ou de corne qui seront la sortie du réel en direction d’un délire visionnaire, puis encore plus loin, condamné définitivement par la tyrannie d’un imaginaire sans bornes et par celles de la finitude.

Je crois que c’est tard dans la nuit, au moment où commence à se dessiner le fin liseré de l’aube, que mon rêve se déchaîne, saisi de vives hallucinations dans lesquelles se mêlent, sans possibilité de distinction, les personnages de Nerval et surtout celui d’Aurélia qui se métamorphose sans cesse, prenant parfois l’apparence troublante de l’Inconnue du train, en renforçant, en quelque sorte, l’énigme, la posant comme douée de vertus aussi étonnantes que le pouvoir d’ubiquité : une fois dans le compartiment, lisant « Aurélia », précisément, puis s’absorbant dans « Les Filles du feu » , puis dans sa chambre d’hôtel, citant quelques vers de « Fantaisie » : … Puis une dame à sa haute fenêtre,/Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens … Que dans une autre existence, peut-être,/ J’ai déjà vue – et dont je me souviens ! … réitérant la croyance orphique à la métempsychose de Gérard, soulignant le creuset alchimique des rêves, souvenirs et réminiscences des vies antérieures, comme si, jamais, nous ne devions mourir qu’afin de mieux revivre.

   C’était cela même que j’avais écrit dans mon article, juste avant de sombrer dans le sommeil. Autour de moi, les murs bougeaient sans cesse comme sous l’effet d’une marée, la nature venait à ma rencontre alors que j’allais à elle, « Ephémélia » (mélange d’Ephémère et d’Aurélia) entrait chez moi, transportant avec elle …dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetasune longue tige de rose trémière … dont je pensais qu’elle était une offrande à la poésie, … puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière … et je me disais qu’enfin tout ceci trouverait son épilogue, que la Mystérieuse se donnerait à moi pour mettre un terme à ce qui ressemblait à une fiction ou bien à un rêve de dément, … peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements … qui, bientôt chuteraient au sol car, assurément, cette Fille n’était venue là que pour incendier ma tête, y faire s’allumer le plus vigoureux des pandémoniums qui se pût imaginer ; les Poètes sont toujours fragiles qui ont l’âme qui s’embrase et l’esprit qui combure … ses bras imprimaient les contours aux nuages pourprés du ciel. Je pensais qu’elle était l’une de ces Filles du feu, peut-être Sylvie, ma fascination enfantine ou bien Adrienne la séductrice, ou bien Octavie qui me sauva de moi-même et de bien des déboires. C’est si secret une femme, tellement difficile à cerner que, parfois il vaut mieux renoncer. Mais où est-elle celle qui, maintenant, occupe l’entièreté de mon esprit, à tel point que je n’y ai plus de place pour le simple sujet que je suis. Comme si cette Lointaine, cette Ténébreuse avait pris en elle la totalité de mon âme et me guidait, à mon insu, vers mon incontournable destin. … Je la perdais de vue à mesure qu’elle se transfigurait, car elle semblait s’évanouir dans sa propre grandeur. « Oh ! ne fuis pas ! m’écriai-je…car la nature meurt avec toi ! »

Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces (la nature avait pénétré ma chambre comme ma chambre avait investi la nature), comme pour mieux saisir l’ombre agrandie qui m’échappait (ma raison devenait éphémère à l’aune de ma Visiteuse d’un soir), mais je me heurtai à un pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. Et le relevant, j’eus la persuasion que c’était le sien … celui d’Aurélia, ma chère morte qui, jamais, ne devait revenir. Ou bien s’agissait-il de « la Nocturne » de l’hôtel qui m’avait jeté un sort, m’avait attiré ici, au milieu des montagnes pour procéder à ma propre perte ? Ce rêve si heureux à son début, je ne voyais qu’un petit parc, des grappes de raisins, le flottement de la robe de la dame qui m’accompagnait, ce rêve donc me jeta dans une grande perplexité. Que signifiait-il ? C’est alors que quelqu’un frappa à la porte de ma chambre. Je me levai avec quelque difficulté. « Ephémère » était postée devant moi, dans la même vêture que la veille. Sa bouche, largement ouverte, à la manière d’une orbite vide, articula posément, à la manière d’une condamnation ou bien d’un jugement dernier : « Monsieur Labrunie, assez joué. Suivez-moi. Votre heure est enfin arrivée ! » Je ne le savais pas encore mais Rue de la Vieille-Lanterne, près du Châtelet, une corde m’attendait. Je pris le train de Paris. La capitale, en ce matin de janvier 1855, avait un air sinistre. Il faudrait que j’en prenne mon parti. La vie n’était pas éternelle !

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 10:43
Veuve Noire

« Le sens de la vie »

Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

 

                                                                                                                                           Le 30 Janvier 2018

 

 

 

 

   Aujourd’hui, Sol, je ne pourrai te faire parvenir nul document pour la simple raison que l’œuvre dont il va être question, je l’ai entrevue au travers de la vitrine d’une galerie. Sans doute est-ce son air énigmatique qui a retenu mon attention. Un long moment je suis resté à fixer son image et c’est comme si, tout  alentour, s’était soudain éclipsé. Il n’y avait plus au monde que trois êtres : « Veuve Noire », son titre « Le sens de la vie » et ma propre silhouette figée sur le trottoir de ciment. Je ne sais si des passants m’ont aperçu. Si l’affirmation est la seule réponse, je crains fort qu’ils n’aient pensé à un quidam halluciné par quelque extraordinaire vision. Il est parfois des rencontres avec des présences imaginaires (c’était bien le cas de cette toile qui ne s’inscrivait nullement dans le réel, dans le rayonnement d’un possible), des confluences donc qui vous saisissent au col et vous demeurez en sustentation tout le temps que la magie produit son effet. A l’instant où j’ai pu me libérer de cette étrange possession, descendant la Rue Bonaparte, je devais avoir l’air d’un chien égaré à la recherche de son maître !

   « Chiens perdus sans collier » pour reprendre le titre célèbre du roman de Gilbert Cesbron. Sauf que j’étais SEUL et ne pouvais m’abriter derrière l’enceinte rassurante de la meute. Mais il me faut cesser mes digressions et t’entretenir de ce qui ne cesse de me tourmenter depuis plusieurs nuits. L’aube se lève que je n’ai encore trouvé le sommeil. Les journées sont bien longues alors à ressasser dans le fortin de ma tête mille obsessions en forme de crochets. Sais-tu, Sol, on ne se refait pas. C’est comme notre naissance que nous n’avons pas choisie, elle nous échoit en tant que lot du destin. Il en est de même pour notre tempérament, il surplombe notre existence, la fait rutiler parfois, la ternit souvent. Les jours de faible gloire nous attribuons cette déconvenue au temps qu’il fait, à l’âge qui passe, à l’ami qui a omis de nous saluer. Tout ceci est si vain ! Nous sommes seuls avec nous-mêmes, voilà le drame !

   Voici le moment venu de décrire l’objet que le hasard a mis sur mon chemin. Représente-toi un mur teinté de jaune assourdi, une forme ovale noire au centre, puis une forme blanche qui lui fait suite. Tout ceci est bien abstrait, j’en conviens. Alors voici les clés de l’énigme. Le fond jaune symbolise à l’évidence le sol à partir duquel s’élève l’existence de cette étrange représentation. Le noir est la couleur d’un foulard au travers duquel se laisse deviner le visage d’une Jeune Femme, visage partiellement occulté à notre vue, seuls les traits essentiels (une ébauche de nez, la fente d’un œil, l’aperçu des lèvres) s’y peuvent lire. Le massif blanc, couleur de neige maculée, est le haut du corps dont émergent deux clavicules, la dépression de l’attache du cou, la naissance des épaules. Je devine ton égarement qui doit être au diapason du mien. Ici, je ne doute pas que la comparaison que je vais te proposer ne te fasse sourire. Je solliciterai ta brève indulgence. Nous deviserons à son propos ensuite. Dans cette figure que je qualifierai de « tronquée », se laisse lire en filigrane la silhouette de marbre de la Vénus de Milo, son étrangeté, le fait surtout que l’entièreté de l’anatomie ne nous apparaisse jamais qu’à la mesure d’un travail de reconstruction.

   Cette même impression d’incomplétude, cette sorte de vide qui s’ouvre en nous, nous en ressentons les effets identiques à ne découvrir Veuve Noire que partiellement et ceci avec d’autant plus de force qu’il s’agit du visage, cette pierre de touche de l’être, cette nervure angulaire sur laquelle repose l’édifice entier de l’humain tel que nous en attendons le dévoilement. Or, ici, la chute du masque n’est nullement opérée qui nous entraîne bien en-deçà de la révélation d’une physionomie dont nous espérons, par le seul reflet de l’altérité, qu’elle nous oriente et révèle la nôtre, ce par quoi seulement nous serons arrivés à notre propre réalité. Tu vois, je crois que le parallèle établi avec la déesse Aphrodite n’était nullement gratuit, les points de convergence sont évidents.

   « Le sens de la vie ». Combien cette formule nous paraît ambiguë. La vie, il y faut tant d’ingrédients divers, d’expériences multiples, de toiles mémorielles tendues en tous sens, de hasards aux troubles auréoles, d’incidents, de rapides fortunes, de dépressions, d’emballements, de sauts de côté, d’enjambements de fosses si illisibles que nous ne savons plus si nous les avons inventées, si elle ont surgi du chapeau de quelque magicien, si elles sont la forme inaboutie d’une pierre philosophale dans l’athanor rougeoyant d’un bien curieux alchimiste. L’existence : un pas en avant, deux pas en arrière, des rebonds, des sauts sur place, des égarements, des impasses, des luminescences, de rapides comètes. T’étonneras-tu, Solveig, du second titre que j’ai attribué à cette image : « Veuve Noire » ? Si je fais signe en direction de l’araignée, c’est moins en raison d’une analogie formelle que pour amplifier la dimension tragique que l’Artiste tend à notre sagacité. N’es-tu pas convaincue de ceci : notre avancée à tâtons le long d’un chemin semé d’embûches, nous en visons le terme telle l’illumination que nous supputons alors que le réel est tout de noirceur et de jeu consommé jusqu’à l’absurde ? C’est si éprouvant de dresser, notre vie durant, les cubes multicolores de ce que nous rencontrons, d’en espérer ce haut mât de cocagne dont nous souhaiterions faire la finalité de notre réussite (comme aux cartes) et puis s’ensuit le mortel écroulement sans que nous puissions rien tenter pour en suspendre le funeste dessein.

   De là vient, en des jours de peine, notre découragement. De là vient la noirceur du pinceau qui n’évince rien de l’entaille du réel. Le visage, derrière sa sombre mantille, nous est ôté, tout comme il est différé de soi pour celle qui en supporte l’amère condition. Veuve du monde. Veuve d’elle-même en quelque sorte. Inaboutie. Condamnée à ne paraître que par défaut. La peine est immense qui recouvre la face d’une tenture inéluctable dont nul ne peut prétendre venir à bout, contrarier la puissance de destruction. Tous nous l’avons cette résille de stupeur. Elle est tellement coalescente à nos errements permanents  que nous n’en percevons même plus la confondante présence. Connais-tu, Sol, cette empreinte de suie posée sur le visage de l’être, pareille à ce demi-jour des forêts boréales dont, le plus souvent, tu fais le but de tes promenades ? La mélancolie n’a d’autre nom, d’autre aspect que cette divagation sur le bord des choses dont nous sentons combien elles nous sont étrangères, parfois hostiles mais nous fermons nos paupières à la force d’une aveuglante vérité.

   Peut-être est-ce pour de tels motifs que nous feignons d’ignorer le scalpel de la finitude, lui tendant pourtant dans une manière de naïveté éblouissante, la fragilité d’un cou qui recevra l’empreinte de la lame ? Exister contre vents et marées avec, amarrée à la poupe de notre embarcation la foi en notre navigation, à la proue les gerbes d’eau qui en éteignent les plus valeureuses manifestations. Oui, ces paroles d’infinie lassitude en ce Janvier languissant, jamais la fin de l’hiver ne s’annonce, semblent le contrepoint d’un temps immobile. Qu’en est-il du temps en sa langueur, puis en sa fougue éblouissante ? Que nous dit-il de nous que nous ne savons entendre ? Comment différer de son sidérant phénomène puisque notre essence et la sienne sont une seule et unique chose ?

   Dehors le temps est infiniment gris, genre de désolation sur une plaine qu’une soudaine bourrasque aurait privée de son habituelle quiétude. Chaque jour une nouvelle pluie chasse l’ancienne. A Paris l’eau menace d’envahir les quais, peut-être de gagner les galeries proches. Tout de même il ne faudrait pas que le sujet sur lequel nous dissertons finisse sa course inquiète sur le mode d’une Ophélie ! Tellement de douleur sise en sa chair comme usée par le fléau des heures. A vrai dire, cette toile ne nous émeut pas, elle ne s’adresse nullement à notre sensibilité, elle ne concerne nulle esthétique. Elle est simplement d’ordre métaphysique, c'est-à-dire qu’elle s’enfonce au profond de l’âme pour l’interroger sur le lieu de sa présence, sur le temps de sa destination.

   Le lieu : aucun lieu si ce n’est celui, invisible, de l’utopie. Le temps : celui, impalpable, qui tisse les cellules de notre corps, leur ôte toute tentation d’éternité, les contraint jusqu’à l’épuisement de leur propre substance. Sol, que penses-tu de cette dérive songeuse, de cette existence qui, au lieu de procéder par additions successives, bien au contraire, se livre au jeu bizarre de la soustraction permanente jusqu’à atteindre la zone d’invisibilité qui se confond avec le néant, donc avec l’absolu. Ceci est si troublant cependant, nous les êtres du relatif qui nous annonçons au fur et à mesure de notre âge avec la nécessité radicale de l’absolu ! En motif géométrique : une horizontale se dressant en verticale puis retombant dans l’anonymat d’une nouvelle horizontale. Oui, mes termes ambigus ne tarderont guère à s’éclairer. Horizon d’avant la naissance, verticalité de l’être existant, horizon d’après la mort, ombre, lumière, ombre, clignotement ontologique avant que tout ne se referme en rien.

   La nuit approche, Sol, identique, sans doute, à la chute des heures du septentrion dans l’obscurité qui en est la trace la plus éloquente. Long sera l’hiver qui semble ne jamais vouloir finir. Veuve Noire, elle, en son deuil permanent, a déjà consenti à ne paraître que dans ces teintes de neige et de frimas, de tourbe compacte, de glaise lourde. Devons-nous l’envier ? La plaindre ? Souhaiter son dévoilement ? Si, seulement, tout ceci pouvait se décréter à la hauteur de notre volonté ! A-t-on jamais décidé de l’heure, du temps qu’il fait, de la couleur des yeux de l’amante, de la course des étoiles dans la haute sphère du ciel ? A-t-on jamais décidé de quoi que ce soit ? Si tel était le cas les heures claires bifferaient les heures sombres. Mais, alors, la vie vaudrait-elle d’être vécue ?, je te le demande. La vie est jeu donc gain immédiat, perte possible, ou bien elle n’est pas. Ceci, est-ce une pensée de midi, une pensée de minuit ? J’ai hâte, Sol, de recevoir ta prochaine lettre. En elle flotte une telle rumeur d’éternité. Crois-moi, Fille du Nord, il en est ainsi !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 10:42
Solveig, mon amour

Glaces flottantes sur l'Amour

Source : Wikipédia

 

***

 

 

                  Depuis mon Causse, ce dimanche 19 Septembre 2021

 

 

                 Solveig, mon amour

 

 

   C’est la première fois, depuis de très nombreuses années, que j’utilise cette formule, à l’en-tête de ma lettre, formule qu’à raison, sans doute, tu jugeras « kitsch »,. L’amour est si usé parfois, qu’il n’en demeure que la trame et un long goût d’amertume. Tu sais le jeu qui toujours m’anime de poser tel thème devant moi et de tâcher d’en épuiser le sens. Parfois, suis-je épuisé moi-même avant que le sens n’apparaisse ! Mais lutter contre sa nature est mauvais, autant pour le corps que pour l’esprit et, informé de ces dangers, je poursuis mon chemin, fût-il semé d’embûches. Donc l’amour. En prélude à ma lettre j’ai placé cette image du Fleuve Amour pris dans les glaces. Depuis sa source jusqu’à son embouchure, l’Amour s’étend sur plus de quatre mille kilomètres, ce qui est une distance fort respectable. Qui, parmi les humains, pourrait relever un tel défi ? En amour comme en bien d’autres domaines, le temps est un cruel compagnon. Au début, il nous comble de la palme de sa félicité, puis les jours passant, il dilue son essence pour, à la fin des choses, n’être plus guère reconnaissable, un genre d’éternité sans finalité. Un peu à la manière d’un oiseau de haut vol qui se serait égaré en plein ciel.

   L’Amour pris dans les glaces. Existerait-il métaphore plus éclairante ? Sol, tu le sais bien, tout s’épuise qui, trop souvent, puise à la même fontaine. La nouveauté se donne toujours à la façon d’une sorte de ravissement. Ce qui pervertit tout, c’est l’habitude, le jour que suit le jour, l’heure que précède l’heure. Nous sommes des êtres de désir et le propre de ce dernier est de n’alimenter sa flamme qu’à l’aune d’un constant renouvellement, autrement dit en raison de la fameuse loi du « manque et du désir ». C’est ce qui s’absente et me fuit qui aiguise mon intérêt, focalise mon attention, rougeoie telle la braise au plus profond de l’ombre.

 

La flamme de la chandelle s’épuise

à trop longuement flatter le jour.

L’éclat se fond dans l’éclat.

Le même se dissout dans le même.

  

   Les « je t’aime » meurent d’être trop souvent proférés. Les plus belles caresses sont les plus rares. L’acte d’amour ne vibre qu’à être toujours reporté. Accompli, il n’est plus. N’étant plus il devient aussi insignifiant que la feuille morte parmi le peuple des autres feuilles mortes. L’amour, il faudrait le réinventer chaque jour mais ceci est un vœu pieux qui ne résiste guère à l’épreuve du réel. Ce livre qui me fascine dans la vitrine du libraire, ce livre sur lequel je projette le feu de mon regard, il ne devient soudain, une fois feuilleté, que cet objet ordinaire, ce caprice réifié qui ne trouve plus en soi le lieu de son être, pas plus que, lecteur, je n’y retrouve le mien. Le précieux, c’est le prochain livre, celui que j’hallucine, dont par avance, je savoure la plaine blanche semée des signes les plus attachants et mystérieux qui soient.

   Certes mettre en parallèle amour et livre se conçoit en tant que jeu gratuit, sinon aimable provocation. Le livre et l’amour ne sont certes pas d’une identique nature. C’est notre façon de les aborder, de les placer au sein de notre imaginaire, qui résulte des mêmes mécanismes, d’identiques procédures. Eprouver des sensations vraies à l’endroit d’une personne, d’un objet, c’est toujours faire rouler la roue du désir dans le même sens, avec la même motivation. Toutes choses au motif de l’amour, se résument sans doute sous l’unique figure de la temporalité, ce temps qui nous façonne de l’intérieur et nous fait être de telle ou de telle manière. Hier mon désir s’animait à la vue de cette belle femme, aujourd’hui il brille face à une œuvre d’art, demain il s’abîmera dans la contemplation d’un beau paysage dont je voudrais qu’il fût la totalité de mon royaume, l’entièreté de mon regard, la totalité de mon plaisir.

   Mes considérations sont bien abstraites, même si elles sont traversées des pierres vives de l’expérience. Mais parler d’amour, ma chère Sol, c’est parler de nous aussi avec les gerbes plurielles d’une histoire qui n’en est une qu’à se donner sous des échanges épistolaires. Notre rencontre, dans ton beau pays de Suède, en des temps dont la distance les rend nocturnes, ce ne fut, en réalité, qu’une foudre dans un ciel d’été. Un simple échange dont la chair ne fut nullement consommée. Un croisement d’affinités, des promesses d’approfondissement, puis plus rien que ce lien qui nous réunit peut-être bien plus fort que ne l’eût accomplie une relation placée sous le signe de l’effectivité.

   C’est mystérieux tout de même la force d’une écriture lorsqu’elle se substitue à ce qui, pour nous sans doute jadis, nous eût rencontrés sous la forme d’une joie immédiate. Ce que notre insouciance, notre naïveté, la fougue de notre jeunesse déterminaient comme le plus propre, voici que le temps a eu raison de ces pensées, voici que le temps et la distance ont accru ce qui, en nous, fleurissait pour le métamorphoser en une solide amitié. Là, je crois, est un évident nœud de compréhension de ce qui vient à nous sous le signe de ces rapports, amour, amitié, dont nous n’arrivons pas toujours à tracer la ligne qui les partage. La difficulté est constamment attachée à dégager la qualité de tel ou de tel sentiment, de telle ou de telle émotion. Ici le quantifiable, le rationnel, n’ont plus lieu d’apparaître. Tout dans la sensibilité, tout dans l’intuition. Or, si l’intuition paraît nous rencontrer au terme de son immédiate donation, ceci n’est qu’illusion. Le rationnel s’appuie sur la logique des causes et des conséquences. Mais sur quoi repose l’intuition qui serait définissable, comment prédiquer ce qui ne fait que passer, cette brise au ciel, cette écume sur la mer, ce vol de l’oiseau dont jamais nous ne pourrons saisir la texture intime ? L’oiseau n’est plus et nous sommes là avec nos interrogations et le ciel est vide qui ne profère rien, ne fait que sécréter son éternel silence. Car, vois-tu, Sol, il n’y a nulle définition de l’amour, nulle description de l’amitié sauf à faire sienne la belle formule de Montaigne disant le lien avec La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

   « Parce que c’était nous » et que nous ne pouvions nullement changer notre destin. L’eût-on voulu que, sans doute, il se serait ingénié à tracer d’autre voies que celles que nous aurions imaginées. Oui, le difficile avec l’amour, son être en fuite de nous, au motif duquel il nous faudrait différer de qui nous sommes, introduire un écart, peut-être même creuser une béance. Car c’est dans l’abîme que les passions s’exaltent et se connaissent à la mesure de leur étonnante texture, cette résille pareille à la brume levée dans l’air d’automne. Tu en conviendras avec moi, toi que je sais attentive aux tropismes, à ces fins mouvements de l’âme que Nathalie Sarraute, en son temps, sut si bien mettre en mots, il serait temps d’inventer une « phénoménologie de l’indicible », de saupoudrer le réel de touches à peine effleurées, de faire surgir de sa corolle, dans sa plus grande douceur, le pistil de ce qui ne se présente  qu’avec retenue, auquel nous ne donnerons de nom, le laissant libre de butiner, ici et là, le plus beau nectar de l’exister. Seul le subtil logos de la poésie peut s’élever à la hauteur de ce qu’il y a à dire. Parfois, voulant décliner notre amour selon les plus lyriques intentions, nous échouons au lieu même de notre parole. En effet, comment dire l’indicible ? Comment tracer l’esquisse de ce qui n’en saurait avoir ? Parfois le langage est trop court, les mots indigents qui font leurs confondantes boules d’étoupe, chutent sur le sol et s’évanouissent dans le secret de leur disparition.

    Ce qui serait à faire et à dire surtout, ceci, face à son amante : « Je t’… » et demeurer sur le bord d’un dire, laisser celui-ci tresser à l’envi la dentelle d’une comptine pour enfants. Un enfant disant à sa mère, à sa petite camarade, les yeux dans les yeux « Je t’aime », ceci est infiniment recevable car ces trois petits mots sont brodés d’innocence, de spontanéité. Ils sont des fragments de corps rencontrant d’autres territoires de corps. D’un amour l’autre. D’un corps l’autre. Ils volent et se posent tels de joyeux papillons en quête de leur ambroisie sur la corolle désignée telle l’aimée en son essence contenue. Seul l’enfant peut cette manière légère de dire, puis s’en retourner à son jeu avec naturel, sans souci aucun, sans reste qui le retînt en son amont. Pour lui rien ne compte que cet instant qui le cloue à demeure et le multiplie cependant, au-delà de toute raison.

    Mais, nous les adultes, tu t’en aperçois chaque jour qui passe, Solveig, ne le pouvons. Nous sommes trop possédés par un langage qui a épuisé la plupart de ses sèmes dans l’usage de la quotidienneté, il n’en reste que quelques trous dans le limbe d’une feuille, percés par la persistance du temps. Oui, au sens propre, nous sommes « usés » tout comme nos sens sont émoussés d’avoir trop désiré et si peu étreint. Car c’est bien nous, n’est-ce pas, que nous voulions atteindre dans notre commerce avec l’autre. Amour-solipsisme qui ne part de soi que pour revenir à soi. Il n’y a de réelle générosité que du don fait à l’intérieur même de notre vie, ce lieu de conflits et de contradictions. Ce que nous demandons à l’autre, au travers de l’amour, et seulement ceci, combler l’immense vacuité qui nous habite dont le terme est cette insupportable finitude qui fait son bruit de rhombe, tout contre la feuille de notre conscience. Et nous arrache à nous-même en même temps qu’il exige l’autre, ce vide, son attention, son intérêt, sa considération.

    « Toute conscience est conscience de quelque chose » énonce le philosophe. Certes, nous visons toujours quelque chose qui nous échappe. Certes nous cherchons, le plus souvent et de façon inconsciente, à atteindre la cible de notre ego, lui seul nous dit, en sourdine et en formules cryptées, qui nous sommes en notre fond ou qui nous pourrions être au hasard des chemins. Ici, tu le sais bien, je ne professe aucun pessimisme, même si ma nature pose toujours la joie à distance, elle me paraît parfois si factice ! Je suis réaliste, d’un réalisme radical, ce qui me soude corps et âme à la pierre du sol, à la courbe de l’eau, au trait de la pluie, au minéral du Causse, mais aussi à cet Autre qui bourgeonne à l’horizon et ne se dit qu’au seuil de son être.

    Peut-on aimer l’autre plus que soi-même dans un geste de pure oblativité ? Sans doute peu en sont capables, sauf le sage en méditation, le saint en prière, l’anachorète perdu en son immaculé désert.

 

Mais, à parler droit,

le sage aime la sagesse en retour

et la plénitude de sens qui y est attachée.

Mais le saint n’aime son dieu

qu’à être gratifié de sa présence en lui.

Mais l’anachorète n’aime sa solitude

 qu’au motif qu’elle le comble.

 

   Tout ceci, ces saltos, ces sauts de carpe, ces retours vers une manière de source originelle se donnent tels de nécessaires cercles herméneutiques contenus par essence dans tout langage. Un mot renvoie à un mot qui renvoie encore à un autre mot. Et le cycle est infini qui s’emboucle et se reboucle. Il s’agit d’une manière de vortex aspirant l’eau et la rejetant, la refoulant pour, ensuite, la reprendre en soi. Un éternel ressourcement du même. C’est bien là la définition du langage en son immense polysémie-polyphonie.

   Contrairement à nous qui sommes des êtres finis, le langage est infini, éternel lieu de réitération, de re-naissance. C’est en ceci que se montre un abyssal hiatus, nous nommons le fini, à commencer par qui nous sommes, nous et les autres, nous ne nommons l’amour entre deux finitudes qu’à l’aune de l’infini en nous dont notre langage est l’immarcescible mesure. Nous disons « Je t’aime » et les mots déjà nous échappent, en partance pour de bien étranges contrées. Nous disons « Je t’aime », tel Simon du désert et rien ne répond que le silence, rien n’apparaît que la chair tremblante des mirages. Sauf parfois le démon, celui que nous devinons en nous mais que, jamais, nous n’osons affronter. Il faudrait « entrer en amour » comme on « entre en religion », prononcer ses vœux, vivre dans l’absolu, renier le séculier. Mais qui sur terre, Sol, le peut ? Nous avons, pour tout viatique, la « foi du charbonnier ». cette foi chevillée au corps, le nôtre d’abord, celui de l’autre ensuite. C’est bien ce corps à corps qui se nomme « amour » dont il nous faut tisser la claire trame de nos jours. Et admette, parfois, souvent, le lâche de ses mailles, l’intervalle serti entre ce qui a été et ce qui sera, entre nous et ce miroir que nous tend l’autre, dont le tain rutile à l’horizon avec son terrible coefficient d’éblouissement. Toujours la vie, entre deux clignotements.

 

                    Sur le Causse en cette lumière tremblante qui signe l’arrivée de l’automne, une bien belle saison entre passion et raison.

 

                                                   Ma belle et fidèle Nordique, Je t’…

 

                                                   Celui qui aime et t’aime en écrivant

 

 

 

  

 

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26 janvier 2024 5 26 /01 /janvier /2024 09:05
Où sont les Hommes ?

Roadtrip Iberico…

Duna fosil de Los Escullos…

Cabo de Gata…

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Que sont les Hommes devenus

Ont-ils à jamais disparu ?

 

Le ciel est lisse, blanc tel un calice

Les nuages, infiniment, glissent

Fines écharpes à peine perceptibles

Ils vont, viennent, légères cibles

Que le Destin a désignées

Sous la figure de fumées

Ils n’ont de cesse de fuir

N’ont de cesse de pâlir

Au-devant d’eux vers les lointains

Là où plus rien ne demeure certain

Là où plus rien n’est à portée de main

 

Que sont les Hommes devenus

Ont-ils à jamais disparu ?

 

Le ciel est noir

Vaste éteignoir

Où s’abîme le fol espoir

Bientôt le Ciel descend

Dans des lames d’argent

Bientôt le Ciel fait silence

Immanente et pure indigence

Sa vaste parole s’éteint

Dans des touches de satin

 

Que sont les Hommes devenus

Ont-ils à jamais disparu ?

 

Ce qui d’abord paraît

Ce qui d’abord effraie

Le torturé, l’inadmissible

L’innommé, l’irrémissible

Cette gueule de Rochers

Cet ouvert à nous destiné

Abolition de notre vanité

Révocation de notre éternité

 

Ce qui d’abord, tragique

Nour rend aphasiques

Ce tumulte du sol

Ce surgissement

En plein vol

De ce qui, touchant

Au pur Néant

Nous réduira

Au lourd trépas

Ossuaires promis

Au plus grand mépris

 

Que sont les Hommes devenus

Ont-ils à jamais disparu ?

 

Les collines

Les dolines

Sous le vaste horizon

Plient sous le vent aquilon

Ne sont que mots usés

Sous le jour érodés

Figures d’absence

Sous la lumière dense

 

Et l’eau, que devient-elle

Elle la sempiternelle

Elle aux multiples lustrations

Elle aux infinies effusions

Elle est un désert

Elle est le nul offert

Une étole de ciment lisse

Une étoffe de basse-lisse

Une bure que le jour plisse

Elle la devenue muette

Elle la devenue fluette

 

Que sont les Hommes devenus

Ont-ils à jamais disparu ?

 

Alors que menacés

De ne plus rien compter

Au nombre des Vivants

Alors que troublés

De ne plus rien trouver

Qui soit réjouissant

Affûtant le noir de la pupille

Pareil au feu d’une escarbille

Voici que l’ombrée

Soudain effacée

De nos yeux

Se met à proférer

Des mots merveilleux

Des mots plein de grâce

Que plus rien n’efface

 

Que sont les Hommes devenus

Ont-ils à jamais disparu ?

 

Là, lové dans l’anse belle

Tel un essaim d’airelles

Un blanc Village nous sourit

Qui, au plus haut, nous réjouit

Une guirlande de maisons

Nichée en son exacte saison

Nous y devinons

Des corps pleins d’ardeur

Tissés de mille saveurs

Nous y voyons

Des esprits vifs

Tels des canifs

Nous y pressentons

Des âmes à foison

Des projets

Entremêlés

Å l’unisson

 

Voici les Hommes revenus

Nous les pensions

Å jamais perdus

Sous leurs multiples

Et belles onctions

Au bout du long périple

Nous voici enfin dévolus

Å notre Condition

Être en Raison

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23 janvier 2024 2 23 /01 /janvier /2024 09:20
De l’Autre, quel fragment ?

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

   Ceci, que je savais, vous ne pouviez le savoir. Eussiez-vous simplement été alertée de mon existence qu’un sentiment d’étrangeté vous eût saisie en l’instant même de votre découverte. En réalité, je pouvais, à vos yeux, aussi bien à votre cœur, n’être qu’une manière de Néant, tout au plus une brume se dissipant dans les froides rumeurs des fragrances hivernales. Tout comme vous, chaque matin qui passait me découvrait dans ce cône d’ombre si discret, genre d’encoignure du « Café du Nord », à l’opposé de la place que vous y occupiez. Sorte de Passager clandestin (mais n’étiez-vous, simplement, mon écho ?), je me livrais à mon jeu favori, celui qui, depuis toujours, poinçonnait ma nature discrète à l’aune d’un regard caché, dérobé à l’attention des Autres ; si vous voulez, une vision en boucle, partant de Soi, retournant à Soi, dans l’image approchante de ces superbes Rubans de Moebius qui, depuis l’enfance, m’avaient tellement fasciné. Je crois qu’aucune autre alternative ne s’offrait à moi que cette manière d’architecture courbe, pareille à celle de ces merveilleux nautiles fossiles, rainures dans lesquelles, parfois, se perdait mon regard rêveur à l’affût d’y découvrir quelque mot mystérieux qui manquait à mon écriture. Ainsi, lové au sein de qui j’étais (et que je suis encore), j’assimilais toute chose rencontrée au hasard de mes errances, bien plutôt que je ne cherchais à m’y accommoder en quelque manière : le Monde était trop vaste que mon monde intérieur n’aurait pu découvrir qu’au risque de lui-même. Il me fallait, il me faut toujours cette réserve, cette boucle d’eau m’entourant, il me faut cette géographie insulaire, elle seule me maintient en ma propre nécessité.

    Cependant, depuis l’orbe de mon inclination interne, rien ne m’interdit de venir jusqu’à vous, de tracer votre portrait sur l’ardoise de ma mémoire, lignes que viendront bientôt effacer les mille événements quotidiens dont l’insistance dissout jusqu’aux plus belles images, délave jusqu’aux plus belles pensées. Entre vous et moi, une sorte de paravent discret orné de signes, ils me font penser aux peintures rupestres, à ces relevés polychromes aux teintes de sanguine, soigneusement archivés par de consciencieux Archéologues. Si bien que ces panneaux de toile ne révèlent de vous que la partie droite de votre corps, alors que le mien disparaît totalement à votre vue et que je n’essaie nullement de le rendre davantage visible. Une demi-présence pour une totale absence. C’est comme si vous étiez un livre à demi ouvert et moi, un illisible palimpseste se dissipant dans l’intime floculation du temps. Je suis celui qui vous observe à votre insu, celui qui se livre à un inventaire certes partiel, mais combien précieux pour ce que mon imaginaire peut archiver qui le rend vivant, animé de couleurs claires.

   Je ne sais pas, pour vous, puisque je ne vous connais pas, mais pour moi toute vie se déroule sous l’action des Moires fileuses du Destin. Non, nous ne sommes là nullement au hasard. Notre présence à l’insu de l’Autre devait, de toute éternité, trouver le lieu et le temps de son effectuation. Tels les brandebourgs illustrant les plastrons des Hussards, nous vivons chacun notre vie de dentelle, la partie supérieure ignorant l’inférieure, comme si, univers totalement différents, nous cheminions de concert dans la plus profonde indifférence de ce qui n’était nullement nous. Un itinéraire singulier, nullement une rencontre. Voue êtes l’opposé au gré duquel je trouve ma propre justification. Dans le crépuscule de la pièce, dans la lenteur du jour, dans le silence cotonneux des secondes, la broussaille diffuse de votre visage, votre chandail couleur de bitume sécrètent un dolent mystère, impriment au présent une venue qui, en même temps, est retrait.

   Votre avant-bras est partiellement dénudé que prolonge l’éclat de porcelaine de vos doigts. Une tasse blanche est posée sur le miroir de la table. Une sous-tasse, blanche elle aussi, sur laquelle se dessine le trait mince d’une cuillère en argent. Certes votre portrait est étroit comme s’il n’était que la partie visible d’une miniature qu’une ombre soustrairait à sa propre manifestation. Et c’est bien ceci qui me plaît, pour encore user d’une métaphore ornementale, vous ne livrez de vous que ce galon relié, je n’en doute guère, à quelque rideau faseyant dans la soie, à quelque tenture de précieux cachemire, de troublant organdi. Sans nul doute, la partie de vous que vous dissimulez à mon regard est semblable à ces terres vierges pourvues des plus fascinants pouvoirs. Vous le savez bien, rien n’est autant convoité que le sibyllin, le dissimulé, ce qui, hors de portée, crible nos doigts des mille démangeaisons d’un possible bonheur.

   Donc je ne peux vous déduire que de ce que vous me donnez à voir sur le mode de l’opaque, de l’équivoque. La mousse onctueuse qui flotte tout en haut de votre tasse, je la suppute issue de l’un de ces mokas d’Éthiopie dont le caractère unique, notes florales de jasmin, de fruits, d'agrumes, d'abricot, le désigne parmi les plus subtils breuvages qui se puissent imaginer. Et, voyez-vous, c’est le geste même d’une sensualité épanouie, bien que se donnant dans la réserve, qui, pour moi, vous relie à ce choix d’une boisson aussi riche que généreuse. L’arôme musqué  vient jusqu’à moi, invitation, peut-être, à un voyage exotique en direction de ces baies rouges que vous semblez particulièrement affectionner, chaque jour en reconduisant l’indispensable cérémonial. Alors, comparé à cette gerbe infinie de saveurs, que représente ma tasse de Darjeeling, avec ses notes légères de pêche mûre et d'amande ? Je me sens si aérien, que le moindre vent pourrait disperser, alors que votre belle assise terrestre paraît vous rendre réelle, plus que réelle, incarnée en quelque manière, me reléguant au motif de simple Voyeur de qui vous êtes. Voyeur d’un fragment dans lequel, à l’évidence, se reflète l’entièreté de votre être.

   J’aime ces situations ambiguës, ces indécisions, ces flous en lesquels mon esprit se perd. Imaginons un instant qu’une vraie rencontre entre nous ait eu lieu. Quels événements plausibles s’en fussent suivis ? Une aimable conversation mêlant les touches fruitées de moka et de Darjeeling ? Un dîner autour d’une bonne table ? Des échanges d’affinités ? Une nuit dans un de ces modestes hôtels jouxtant le « Café du Nord » ? Somme toute, de la pure contingence, la reconduction de rendez-vous, la réitération de gestes amoureux.  Puis, bientôt, inévitablement, existentiellement, si je puis dire, l’installation dans la routine, la reproduction de conventions sociales et, au terme de tout ceci, rampant à bas bruit, le sombre marigot de l’ennui, les liens qui s’y diluent, les passions qui s’y abîment. Peut-on s’exonérer de suivre ces sentiers « humains, trop humains » qui tracent dans la glaise du quotidien ces irrémissibles empreintes, elles disent notre dette vis-à-vis du temps qui passe, la fragilité de tout sentiment, l’usure dont ce temps a le secret, ces suites d’instants qui, bientôt, insensiblement, nous font nous incliner vers notre sort terrestre, pour ne pas dire terrien, chargé d’un humus primitif dont notre mémoire s’est ingénié à effacer l’origine, à biffer la genèse ? Nous avançons sur le chemin de la vie, sans jamais vraiment sentir que le sol se dérobe sous nos pieds, que la poussière soulevée par nos pas est, en quelque sorte, notre propre poussière, ce pollen que nous distribuons à l’envi sans même savoir qu’il s’agit de notre propre substance, de sa dissolution parmi les gouttes de pluie et les blizzards venus du Nord, ceux dont la lucidité ne laisse rien dans l’ombre.

   Fragmentée, privée d’entièreté, c’est en réalité pur don de votre personne, pure offrande en direction de l’Exilé que je suis, de l’incurable Solitaire, oui, c’est ceci que vous effectuez bien malgré vous, certes, mais s’appartient-on jamais ? N’est-on, constamment, l’objet d’un rapt ? Les Autres ne nous saisissent-ils selon la forme et l’humeur qui déterminent leur propre trajet ? D’être dans la coulisse vous met bien plus en scène que vous ne pourriez jamais l’imaginer. En quelque façon, depuis le repli d’ombre de la pièce, je suis, tout à la fois, le Régisseur de vos actes, le Metteur en scène qui vous dicte votre rôle, le Chorégraphe qui inscrit dans l’espace, le moindre de vos déplacements. Oui, je le reconnais, c’est un peu contre nature, je me substitue à l’action des Moires toutes puissantes, je m’inscris en Démiurge de votre destin en même temps que je calque le mien sur celui que je vous attribue. Un peu comme ces Hommes des ténèbres, ces éminences grises qui disent aux Puissants l’essence même de leurs actions et orientent, en seconde main, l’aventure de ceux qui en dépendent. De cette manière et successivement, puis-je vous halluciner sous les traits les plus divers, et voici les possibles silhouettes que je me plais à vous attribuer, comme ceci, pure fantaisie heureuse de soi.

  

   Tantôt sous les traits de Jane Eyre, elle qui se grandit sans cesse au mépris des multiples humiliations qui lui sont infligées.

    Tantôt simple halo de « Boule de Suif », cette Prostituée qui hante les chambres de « La Maison Tellier ».

   Tantôt imaginée telle « Lady Susan », femme sujette à plonger sa vie dans les intrigues les plus audacieuses.

   Tantôt vous dissimulant sous la conduite d’une Bourgeoise romantique, telle Madame Bovary.

   Tantôt, telle la belle Consuelo, courageuse et attachante, préférant les rigueurs de la vérité aux fastes de la gloire.

   Tantôt femme libre de Soi, fière, indépendante, Petite Fadette annonçant la mouvance féministe.

   Tantôt adolescente amoureuse faisant signe vers la belle Graziella.

  

   Et, voyez-vous, précieuse Icône de l’image, encore eussiez-vous pu figurer sous mille visages différents, tellement la variété humaine est riche, tellement elle possède de facettes insues, tellement ses ressources infinies peuvent se décliner selon tel ou tel mode dont même une imagination fertile eût peiné à dresser les possibles esquisses.

 

« De l’Autre, quel fragment ? »,

interrogeait le titre de ce texte.

Oui, seulement un fragment,

mais combien ouvert

aux délices de la rêverie !

Oui, aux délices.

 

 

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19 décembre 2023 2 19 /12 /décembre /2023 10:40
Sylvain : l’en-dedans de la Nature

Le fleuve Yukon, vue des

Five Fingers Rapids

Source : Wikipédia

 

***

 

      Sylvain, qui signifie « être des bois, des champs, de la forêt », Sylvain est un joli patronyme qui sonne clairement selon deux frappes bien distinctes. Tout comme l’on dirait « Bouleau », « Sapin », « Lichen », deux syllabes claires, aussi nettes que la lumière exacte de la Forêt voisine, des sombres montagnes, des lumineux glaciers. Le beau prénom « Sylvain », en quelque manière, dit une partie de la beauté du Monde. Un genre de fragment évident sous ces latitudes septentrionales. Ici, sous la rigueur du climat, ici, sous la clarté sans partage du ciel, ici, sous la solitude immense du paysage, rien ne peut se donner que sous la précision horlogère d’une vérité. Avec le Yukon, avec sa nature sauvage, nul ne peut tricher. Il faut être Soi, entièrement, jusqu’à la limite du débordement de Soi et, sans doute l’authentique conduit-il, ici, à s’exiler de son corps, à sortir de son esprit, à devenir, dans l’immédiateté d’une intuition « Esprit de la Nature », pure efflorescence de ce qui est, à se métamorphoser sous les traits de l’Épinette Blanche qui éclaire, de l’Épinette Noire qui se fond dans la nuit boréale. Être juste ce balancement, ce rythme apaisé entre ce qui appelle et ce qui se retire ; entre ce qui, effusion du végétal et sa possible disparition, n’attend que le moment de sa chute, de son repli dans le miroir glacé de l’air hivernal.

   « Sylvain ». Existe-t-il une prédestination du nom, ce dernier nous est-il attribué à la mesure de notre futur destin ou bien, d’une façon bien plus hasardeuse, n’est-il le fruit que d’une pure délibération ne recevant nul fondement, simple buée qui, tel le papillon, trouve à se poser sur cette fleur-ci, alors que cette fleur-là eût, aussi bien, convenu à butiner le précieux nectar ? Bien évidemment nul ne saurait fournir d’explication logique à un acte de nomination qui en est dépourvu. Il n’en demeure pas moins que les Parents de Sylvain avaient eu « la main heureuse » en lui attribuant ce blason tissé de mousse, de lilas et de petite airelle. Quant à lui, Sylvain, dans sa croissance, s’était-il identifié au parme léger de la pulsatille, aux fleurs en calice du raisin d’ours. Sans doute eût-il été bien en peine de désigner l’origine de ses inclinations à herboriser, à préférer les effluves de la douce chlorophylle aux fragrances lourdes et fuligineuses des villes. Ce prénom qui l’inscrivait dans une lignée, avait curieusement fait l’économie d’une génération, celle de ses Parents dont il jugeait qu’elle était trop attirée par le clinquant et le cliquetis des villes, lui préférant de loin le versant Grand-Paternel, lequel ne jurait que de vertes prairies, d’adrets ruisselants de lumière, de frais ruisseaux frayant leur chemin parmi les campanules et les grappes de digitales. 

   Ainsi avait-il passé la plus grande partie de son existence auprès de son Grand-Père à errer dans les bois, à parcourir les mille sentes du lieu, à inventorier les moindres fourrés qui constituaient la géographie familière de cette Suisse Alpine qui, certainement, contenait en germe la vastitude arctique des terres du Yukon. Jamais il n’avait eu d’attrait pour les études et les sévères salles de classe avec le quadrillage étroit de leurs fenêtres lui faisaient l’effet d’une prison que venait libérer, de temps en temps, le carillon qui annonçait l’heure de la récréation. Devenu jeune adulte, employé au hasard de ses caprices dans des pépinières, débitant des planches de sapin dans des scieries artisanales, participant à des programmes de végétalisation de la montagne, il s’était vite avéré que ces activités parcellaires ne pouvaient constituer le programme d’une vie entière. Face à ce continuel papillonnement, ses Parents s’étaient résolus à confier au Grand-Père la charge d’orienter le jeune Sylvain vers des activités conformes à ses choix intimes. Il devenait évident que, loin d’être asociale, cette jeune existence ne saurait jamais s’accommoder que d’une vie libre, selon le mode naturel, loin du tracas des villes et des exigences sédentaires d’un travail de « rond de cuir ». Il est fort à parier qu’il ne connaissait nullement l’étymologie du mot « sylvestre » qui lui était apparentée, qu’il ne pouvait soupçonner la proximité de son nom avec le sens d’« animal sauvage », cependant, n’en sachant rien, il y avait comme un calque de cette empreinte farouche, brute, insoumise, toutes traces qui traversaient son caractère comme les fleuves franchissent les continents sans rien savoir de la signification de leur propre trajet.

    Donc, traçant son sillon dans le sillage de Théodore, son Grand-Père, lequel herborisait et vendait les plantes de la montagne dans les épiceries locales, le jeune Sylvain s’était-il, de façon toute naturelle, coulé dans ce bain vert des prairies, dans ces effluves bleus qui glissaient du ciel dans une manière d’onction toute spirituelle. Ainsi, petit à petit, gagna-t-il ses aptitudes à cueillir les plantes, à les faire sécher, à les disposer dans des sachets de toile que Théodore rajoutait à l’activité de son négoce aussi simple que faiblement rémunérateur.  Mais trouver la gentiane, en extraire la racine, en humer le parfum étaient-ils mille récompenses bien supérieures au fait de compter le gain journalier. Plongé de bonne heure dans des livres de botanique anciens et usés comme de vieux grimoires, Sylvain apprenait-il les rudiments d’une activité, bien plutôt que d’un métier, attentif au moindre détail, s’exerçant à créer des fiches sur lesquelles il notait avec application toutes ces vertus des simples dont, par un aimable jeu d’homonymie, sa propre vertu s’inspirait dans l’espoir d’atteindre une manière de complétude.

   Sans doute le Lecteur, la Lectrice se questionneront-ils du rapport entre la Suisse natale et le Yukon comme terre d’élection. Théodore avait mis un long temps à thésauriser ses quelques économies en vue de réaliser un projet qui lui tenait à cœur. L’un de ses amis d’enfance avait émigré au Yukon où il avait passé de nombreuses années. De retour en Suisse, l’Aventurier avait lentement inoculé les vrilles de sa passion dans le sang inquiet de Théodore, faisant lever dans  le cœur de ce dernier une réelle envie de nomadisme, un réel désir d’éloignement du lieu natal dont, pourtant, il avait gravé au fond de lui, les stigmates les plus vifs. Après maintes hésitations et réflexions, un beau jour, le Grand-Père décida-t-il de rompre les amarres, s’embarquant pour le Nouveau Monde, trois sous en poche et, surtout, la ferme détermination de découvrir les facettes d’une vie différente. Å Whitehorse il avait acheté une vieille guimbarde, trois outils, une toile de tente, un sac de couchage et quelques menues provendes dont il ferait son ordinaire avant même que sa vie ne s’organisât plus avant. Puis, remontant vers le nord, longeant les eaux émeraude du Yukon, il finit par arriver près du Lac Laberge, y trouva un Autochtone à qui il acheta quelques arpents de terre afin de s’y établir en toute tranquillité.

   Petit à petit il se fabriqua une sorte de cabane mal équarrie faite de fûts d’épinette et de planches grossièrement dépolies qui provenaient de l’une des rares scieries locales. Le paysage était superbe, l’eau du lac vert Véronèse reflétant les grands fonds, vert Menthe pour les parties les plus claires, les plus superficielles. Cependant ses recherches botaniques se doublaient d’un motif tenu secret pour les Autres et à peine révélé à Soi-même : Théodore s’était soudain senti une âme d’Orpailleur au motif que, parmi les graviers et sables du bord du Lac, quelques scintillement jaunes trahissaient la présence du métal précieux. Des journées durant, il faisait tourbillonner au fond de sa batée des milliers de particules de mica microscopiques, y découvrant, parfois, avec un plaisir teinté d’émotion ces infimes pépites dont il assemblait le peuple minuscule qu’il allait vendre périodiquement à des négociants de Whitehorse. Mais que l’on n’aille nullement se méprendre. Cette cueillette s’apparentait plus à un jeu d’enfant qu’à la recherche fiévreuse de l’or. Elle était comme un divertissement, une lumière brillant dans la nuit boréale, une étincelle pareille à celle qui montait des écorces d’épinette lorsqu’elles crépitaient dans l’âtre. C’était une sorte d’occupation adventice, consacrant la majeure partie de son temps à inventorier les espèces végétales, les feuilles des trembles rouge Bronze en automne ; les écorces grises et blanches des bouleaux, les fins rameaux des peupliers baumiers. Il archivait méthodiquement fleurs et feuilles de l’amélanchier dont il apprit que les baies nourrissaient, jadis, les membres des premières nations des Prairies ; il plaçait avec précaution, entre des feuilles de papier buvard les corolles blanches et or des dryades ; il conservait précieusement les grappes mauves des lupins arctiques, dont les graines, paraît-il, avaient été retrouvées dans les terriers des lemmings, ces deniers s’alimentant, selon toute vraisemblance, de ces simples.

   Plusieurs années de cette vie austère autant que rayonnante avaient passé à la manière d’un rêve. Mais le Pays natal réclamait son dû, mais Sylvain, devenu jeune adulte, il allait sur ses 24 ans, demandait le retour. Alors, effectivement, le retour eut lieu, mais une épine demeurait enfoncée dans le cœur de l’Orpailleur songeur, lequel retour avait, selon lui, interrompu trop tôt ses activités botaniques. En effet, il poursuivait en secret le rêve de donner jour à une sorte d’encyclopédie qu’il aurait lui-même illustrée de ses propres dessins, portant en lui une évidente faculté de reproduire la beauté de la Nature. Quelques autres années passèrent à éduquer Sylvain, à forger en lui l’exactitude d’un regard conciliant mais exigeant. Un matin de froidure, le corps de Théodore fut retrouvé étendu parmi les étoiles de givre blanc et les lèvres des congères. Sylvain fut très affecté de la brusque disparition de son Grand-Père. Peu de temps après, il fut averti par le Notaire que Théodore lui avait légué la quasi-totalité de ses avoirs et, bien évidemment, les quelques acres de terre ingrate, inhospitalière qui gisaient, là-bas, loin, sur les rives désertes du Lac Yukon. Ce legs inscrivait en l’âme de Sylvain la dette ineffaçable de poursuivre la voie ouverte par son Aïeul. Il ne faillirait nullement à sa tâche morale. Le temps d’assembler quelques effets, d’aller saluer Parents et Amis et notre Aventurier se retrouva bientôt sur ces terres du lointain qui devenaient, légitimement, le lieu d’une œuvre à poursuivre.

   Å peine arrivé sur son nouveau continent, Sylvain, bien qu’informé en son temps par son Grand-Père, ne manqua d’être étonné de ce monde étrange qui se présentait à lui, à la manière dont il aurait découvert, enfant, les illustrations d’un monde lointain parmi les pages d’un livre. Pour le Suisse qu’il était, Whitehorse se donnait sous la forme d’une ville de carton-pâte, bizarre décor de studio de cinéma avec le rouge brique de ses murs, le bleu lavande de ses toits, le tracé gris de ses avenues rectilignes. L’artère principale de la ville se dirigeait tout droit vers l’échancrure d’encre des collines à l’horizon, sans doute mirage pour tous les pauvres Diables qui avaient échoué là dans l’espoir que l’or vienne ensemencer le globe de leurs yeux, emplir leur escarcelle d’espèces trébuchantes et sonnantes. L’antique Dodge que son aïeul avait achetée en son temps, Sylvain avait pris la précaution, dès avant son voyage, de la confier à un Garagiste chargé de la remettre en état. La guimbarde paraissait devoir honnêtement remplir son office. Dans son vaste plateau arrière il arrima tout ce qui lui était indispensable de façon à assurer la survie des premiers moments : bidons de carburant, solides cordes de chanvre, provisions de bouche, pétrole pour la lampe tempête, quelques livres chargés de le distraire lors des longues soirées d’automne. Le périple se fit sans encombre sous un ciel de plomb et de cendre que traversaient parfois, les rayons dorés de la lumière. Avant de parvenir à destination, il s’arrêta un long moment au bord de l’étrange dessin que faisait le Fleuve Yukon, une manière de pause paresseuse, anticipatrice des eaux calmes du grand lac. Le paysage fluvial se donnait à voir tels des cercles concentriques, des replis sur eux-mêmes de méandres, des boucles hésitantes cherchant la voie de leur destin. Ceci faisait une manière de lagune parsemée de multiples ilots de terre dont certains étaient nus, d’autres parsemés des jeunes pousses des peupliers baumiers. L’automne avait embrasé la plupart des arbres et l’atmosphère était de cuivre et de laiton que traversaient, parfois, la fine cohorte de cirrus glissant contre la bannière du ciel.

   Ce qui étonnait le plus Sylvain et le ravissait en même temps, c’était le sentiment de l’immensité, la vastitude des paysages, un infini sentiment de liberté associé à une solitude si réelle qu’elle en devenait quasiment visible, presque palpable. Il n’eut guère de mal à reconnaître le Refuge de Théodore, ce dernier en avait matérialisé l’emplacement sur une vieille carte lustrée par ses doigts attentifs. La Cabane était posée sur une sorte de tertre qui surplombait une surface rase de tourbières qui mourait tout au bord des eaux cristallines du Lac Laberge. De l’autre côté de la rive, la masse cependant légère de la montagne, teinte qui hésitait, glissait entre Glycine et Lilas, dans une sorte de brume à la Turner. Le Jeune Botaniste demeura un long moment à observer son rêve, fasciné par cette Nature généreuse, plurielle, donatrice de joie qui, toujours, l’avait habité. L’Abri de son Aïeul était, somme toute, plutôt dans un bon état de conservation. Il lui suffirait de reclouer quelques planches, d’assujettir avec des cordes quelques rondins rebelles, d’enduire le bois d’une couche d’huile minérale qu’il avait pris soin de compter au nombre des biens indispensables à son indigent confort. Le premier contact était positif, la Suisse loin au-delà de la grande flaque bleue de l’Océan, ses Parents présents par la pensée, Théodore si près de lui que, parfois, il lui semblait entendre sa belle voix grave et chaude en même temps.

   Cela fait deux bonnes années que Sylvain est le seul Riverain, ici, des berges du Lac Laberge. Ses journées, aussi exactes que la course du soleil, sont rythmées par l’alternance blanche et noire du nycthémère. Vie de sablier si l’on veut. Vie naturelle, comme l’on dirait vie d’exil ou de repos. Comment décrire précisément cette vie sans tomber dans le lyrisme, ni pencher en direction d’une simple bluette ? Décrire au plus près quelques journées dans la vie de Sylvain depuis l’aube jusqu’au crépuscule. Mais d’abord, il faut parler du « Trappeur », de sa mince silhouette, comme s’il était une simple lame d’air boréale, peut-être le bourgeon d’un mélèze laricin, se fondant dans le peuple des autres bourgeons, dans le peuple des pins tordus et des cyprès. Une Nature Humaine fusionnant dans la Grande Nature, celle qui porte en elle le Tout du Monde. Son visage est en lame de couteau que parcourt une barbe rase. Ses yeux sont gris, identiques à ces silex dont il taille les faces avec amour, avec dévotion. Ses cheveux sont de paille jaune, longs, qui dévalent le long de son dos, parfois rassemblés en chignon, petite boule sommitale dont il retient la chute à l’aide d’un mince fil végétal. Sa musculature est fine, longiligne telle celle du renard arctique qui se faufile parmi les touffes de saxifrage et de raisin d’ours sans plus laisser de trace que la neige de sa fourrure hivernale dans l’air cristallisé d’hiver. Sylvain est vif, ici sur le sol de tourbière souple, là aussitôt sur la plage de graviers, plus loin encore sur les flancs de la montagne, simple courant d’air que ne retiennent ni les aiguilles des conifères, ni les écorces de cendre des faux-trembles. Il est unique trait de nature dans celle, l’Immense, la toujours renouvelée, qui l’accueille et le porte au-devant de lui dans le sillon d’une immarcescible joie, d’un bonheur immédiat, issu de sa propre essence. 

Sylvain, au plus propre, est l’Homme du Contrat naturel, sa distance est la plus mince avec ce qui vient à lui, toujours prêt à s’accorder au brin d’herbe, à glisser le long du Lac à la façon du nuage à l’horizon, prêt à débusquer, sous le tapis de feuilles, les grappes de glands qu’il disposera sur la poutre de sa cheminée telle une clepsydre végétale indiquant la position temporelle : le premier gland appelle Janvier, le quatrième Avril, le dernier Décembre et l’inévitable réclusion tout contre la chaude assurance des flammes dans l’âtre. Seule exception à la société fabricatrice d’aliénation, il fume la pipe, une pipe recourbée avec le foyer en écume de mer (allusion à Dame-Nature ?), qu’il bourre d’un odorant tabac hollandais, volutes de miel et de cannelle dans le jour qui vacille et, bientôt, disparaîtra derrière la ligne de crête de la montagne. Bien plus qu’un loisir, fumer est le geste qui le relie à la lignée de ses Ancêtres, grands fumeurs de pipe devant l’Éternel. Il faut à sa vie, ces amarres du sang, ces liens de la chair à l’aune desquels il se sent, certes comète sillonnant le ciel, mais comète connaissant son origine et présupposant sa propre fin. Un amer s’offre à lui à chaque bouffée qu’il restitue à l’air ambiant, une manière, par souffle interposé, de rejoindre la matrice d’où il vient, la Naturelle sans laquelle il ne serait qu’un rien dans l’espace infini des rivières et des lacs, dans le firmament piqué d’étoiles, parmi l’invasif raz-de-marée des Peuples polychromes. Certes, beaucoup de symbolique dans tout ceci, mais tout symbole relie à cette dimension d’invisible qui est aussi la nôtre, nous les Humains qui dérivons au hasard des confluences mondaines et des aventures de toutes sortes.

     Dès qu’arrivé sur les rives du Yukon, le Trappeur (il porte la longue veste à franges, le pantalon ample de ces Chasseurs d’infini), n’a eu de cesse d’explorer les environs immédiats de sa cabane, accomplissant des cercles de plus en plus larges en direction de la forêt de mélèzes et de sapins. En alerte, jarret tendu tel le coyote attentif, tout à la fois, à découvrir sa proie, à ne pas constituer la proie de qui serait plus fort que lui. Chez lui, le sens de la Nature est pareil au flair infaillible de l’animal en quête de nourriture. Le sous-bois est odorant, note profonde d’humus d’où s’élève le chant sourd, discret des mousses et des lichens duquel monte, une note au-dessus, la fugue subtile du peuple des champignons. Sans se presser, dans une sorte de recueillement qui est, en même temps remerciement, Sylvain, de la lame de son couteau, prélève les précieuses provendes : le parapluie blanc tacheté des coprins chevelus ; le chapeau lie de vin en forme d’entonnoir des russules ; les élégants bolets au pied généreux, au chapeau brun clair qui luit sous la pluie de lumière tamisée des grands arbres arctiques. L’une des règles de vie du Suisse, vous l’aurez compris : vivre en autarcie, ne prélever que l’essentiel dans la Nature, réserver la portion congrue à ce qui est fabriqué, manufacturé, à ce qui est loin de l’Homme, le pervertit, l’aliène de manière quasiment inaperçue, donc perverse, le mal progressant à bas bruit sous la ligne de flottaison de la conscience. Sylvain est un garçon lucide qui s’est longuement exercé en compagnie de son Grand-Père Théodore, à démêler les buissons du réel, à n’en prélever que les baies les plus prometteuses, ces mêmes baies que déjà, tout jeune enfant, il cueillait, les mâchonnant longuement, palais parfois inondé de la saveur âcre des prunelles. Ceci avait constitué, si l’on peut dire, la propédeutique indispensable précédant le nourrissage futur, ce lien direct du Soi avec cet autre Soi Naturel qui devenait, dans une manière de gémellité, cet Alter Ego, Soi plus que Soi dont Sylvain était atteint dans de somptueuses rencontres qui, parfois, confinaient à l’extase. Il n’en demandait pas plus que ce que la Nature, dans un geste d’oblativité, lui donnait sans retenue, elle la Généreuse qui dépliait sans fatigue aucune, le pavillon si large de sa Corne d’Abondance.

   Le jour où, ayant longuement arpenté les rives du Lac, retournant quelques graviers de la plage où dormaient des cloportes, apercevant quelque pierre plus brune que les autres, plus brillante que les autres, faisant l’hypothèse qu’il pouvait s’agir de silex, ce que bientôt sa main experte confirma sans délai, ce jour donc, sans faire de vilain jeu de mots, fut marqué d’une pierre blanche, tellement le silex avait de valeur magique pour qui se veut en quête des origines de l’humanité. Pendant tout le temps de sa jeunesse passé dans l’ombre tutélaire de Théodore, il avait appris le vaste alphabet du Monde en remontant toujours plus amont vers la Grande Source donatrice de Vie. Ainsi, en compagnie d’un Anthropologue ami de son Grand-Père, avait-il appris à débusquer les précieux silex, à les attaquer sans délai à l’aide d’un percuteur, sous le jaillissement joyeux des étincelles, apercevant bientôt, ces faces lisses et brillantes, ces fragments de l’intelligence humaine sous les auspices des outils du néolithique. S’exerçant à façonner des silex, il avait bien conscience de reproduire dans la conque de ses mains étonnées, le grand geste de l’Humanité : partir du simple, de l’immédiat et commencer l’éternelle ascension en direction de la maîtrise de son environnement proche. Ce qu’il avait perçu aussitôt dans la taille du minéral, c’est que l’Homme préhistorique ne façonnait pas seulement un outil à dimension utilitaire, mais qu’il élaborait, fragment par fragment, patiemment, cette sculpture de Soi qui n’aurait plus de suspens dans la suite des temps. Regardant l’image du Monde Moderne, il pensait avec parfois un peu d’amertume qu’une longue parenthèse dans la conquête du milieu ambiant eût été préférable, l’Humaine Condition, par essence, ne voulant nullement connaître ses limites, se dépasser toujours, au risque même de la Nature.

    Sylvain s’est assis, jambes en tailleur, sur un bloc de pierre. Percuteur à la main droite, la gauche tenant un rognon de silex présentant quelques cassures, à la belle patine gris-fer, avec des éclats tranchants qui indiquent la possibilité, sinon la nécessite de dégrossir puis de faire surgir cette forme unique qui, depuis une éternité, attend le temps de sa libération. Les doigts de notre Homo Faber sont grossiers, parcourus de fines rides, parfois des débuts de crevasses apparaissent. Les doigts sont usés et polis par la terre, les doigts sont abimés par le contact avec les cailloux, les doigts sont modelés par la longue pratique des branches et des herbes, les doigts sont le prolongement naturel des objets auxquels ils ont affaire. Le Solitaire donne des coups vifs et sûrs. De courtes étincelles. Des éclisses minérales commencent à joncher le sol. Petit à petit une forme semblable à un biface sort de sa nuit, se précise, l’outil s’apprivoise, s’aiguise telle la lame brillante d’un canif. La lumière qui brille sur le silex semble s’échapper de son intérieur même, la lumière bondit et, tel le fulgurant éclair, dessine sur le visage en lame de couteau, les esquisses d’une joie modeste, trace sur l’épiderme mangé de barbe, les sillons d’une venue à l’être de ce qui était longtemps retenu, devait un jour s’actualiser, connaître son destin de pierre dure, ouverte aux éclats, appelée à la fragmentation.

   Tout au fond de lui-même, Sylvain sait cette intime liaison de l’Être-Nature, de l’Être-Homme, de l’Être-Chose dans un identique creuset réunis, ceci est la loi immémoriale du Monde, le chemin en lequel il inscrit les pas de son devenir. Tout ceci, cette nécessaire confluence des choses, cette harmonie qui doit se lever du brin d’herbe sous la goutte de rosée, se lever du crépitement des flammes du soleil sur les vagues de la mer, qui doit se lever de l’Amour des Hommes pour les Autres Hommes, ceci est pure évidence que, souvent l’aveuglement humain reconduit à de confondantes ornières, dans d’illisibles chemins de suie. Mais il ne faut nullement « jeter le manche après la cognée », il faut, à coups patients de percuteur sur le bord de la Vie, en affûter le tranchant, le rendre visible pour tous, tailler dans le lourd derme de l’exister les fines lamelles translucides qui seront la métaphore d’un bonheur enfin à portée de la main, du cœur, de l’âme. Symboliquement, c’est bien cette tâche-ci, de désoperculer le réel, de le rendre fréquentable qui occupe l’entièreté de l’esprit du Trappeur. C’est de cette façon que nous devons l’apercevoir, nous hommes Égarés qui ne savons plus reconnaître le sentier exact qui nous appelle parmi la foultitude des autres sentiers, des autres choix, des autres voies qui s’offrent à nous sous le visage de la fausseté et de l’inadéquation.

   La tâche fût-elle difficile, ingrate, Sylvain poursuit son projet jusqu’au moment où l’objet réalisé n’est plus une chose extérieure mais fait partie de lui à la façon d’un prolongement de son corps. Avec lui, il a emporté un manche en bois depuis longtemps sculpté, puis poli. Il a pris aussi une gaine en bois de cerf qui faisait partie de ses cueillettes en Suisse. Il a introduit le silex taillé dans une extrémité de la gaine, puis, à l’autre extrémité, il a placé le manche comportant une saillie. De ses doigts musculeux, de ses mains puissantes, il a tout arrimé ensemble d’un mouvement sec, énergique, comme s’il voulait imposer sa volonté à la matière, mais une volonté douce en quelque sorte, une volonté de parvenir au plus précis du but qu’il s’est fixé : connaître au plus près, dans l’exigence même de sa chair, un peu de cette nécessité préhistorique qui plaçait l’homme face à une Nature toute puissante dont il convenait de contenir, de canaliser la pure force. Maintenant le Trappeur a sa hache bien en main, il la fait passer d’une main à l’autre afin d’en estimer le caractère pratique, immédiatement utilisable. Une branche de peuplier baumier est au sol, à peu de distance. Sylvain veut, sur elle, tester l’efficacité de son outil. Å petits coups secs et précis, il entame l’écorce, puis il arrive à l’aubier, blanc, éclatant, genre d’innocence première dévoilée au regard du Monde. Le silex est nerveux, le silex est bien affûté dont le tranchant enlève, écaille après écaille, de plus en plus de matière. Sylvain en éprouve le contact doux, rassurant, de la pulpe des doigts. La branche s’affine, devient simple ligne de bois dont il fera un bâton de marche. Ici, sous ces latitudes boréales immensément solitaires, toujours il est prudent d’emporter avec soi cette « arme » rudimentaire qui peut servir à mettre en fuite un ours trop curieux, mais aussi à devenir perche sur laquelle prendre appui pour franchir un gué parsemé de flaques d’eau, mais aussi pour se frayer un passage au milieu d’une végétation qui fait obstacle.

   Ainsi les jours s’écoulent calmement, telle l’eau claire du Lac Laberge qui se contente de briller sous la douce caresse du ciel. Sans doute, Lecteur, Lectrice, vous poserez-vous la question légitime de savoir si l’ennui ne gagne nullement notre Solitaire, surtout lors des longues nuits d’hiver au milieu desquelles le jour, la lumière, ne sont que de brèves parenthèses. Certes, il n’est guère facile de vivre seulement au sein de Soi, infiniment replié sur son propre germe, un peu à la façon de l’escargot qui opercule sa coquille, des mois durant, pour une longue hibernation. La solitude de Sylvain est non seulement totale, mais voulue, au motif d’une volonté exercée à affronter les vicissitudes de l’existence qui ne manquent de se poser, même pour un cœur audacieux. Ni poste de radio, ni téléphone, ni courrier possible : seulement Soi face à la Nature et, ce qui est encore plus éprouvant : Soi face à Soi dans une manière d’étrange soliloque.

   Riche langage intérieur, profondeur de la méditation, contemplations infinies de ces paysages originels qui sont, en soi, les cadeaux les plus essentiels qui se puissent imaginer. Cependant, n’allez nullement croire que le ciel au-dessus de sa tête est toujours bleu, limpide, parfois de fins nuages s’y déroulent, parfois de grises nuées en obscurcissent le libre espace. Alors les conditions sont posées de l’émergence d’une nostalgie, du surgissement d’une douce réminiscence, jamais toutefois de regret d’être ici, sur ces terres du Bout du Monde. Être ici, ne constitue nulle punition, une divine récompense seulement. Inquiétude légère, de temps à autre de s’imaginer souffrant ou blessé, loin de toute vie, loin de toute aide.  Sylvain n’est pas de nature à renier si facilement ses convictions, alors lorsque le temps vire au gris et à la pluie, il se vêt chaudement, sort de sa cabane et affronte le blizzard pour dire sa propre présence d’Homme face à la présence de la Nature. Échange d’une présence contre une autre. Mais le Botaniste est bien conscient de la dissymétrie qui s’installe entre sa fragile silhouette et cette immensité « boréale » en majesté où il ne figure guère qu’à la mesure de l’illisible, de l’inconsistant, du minuscule fragment.

Ce soir la bise s’est levée qui, soudain, a nettoyé le ciel. La lumière a baissé, vite, s’est dissimulée derrière les tentures vert sombre des mélèzes. La nuit sera froide, aussi Sylvain, après un dîner frugal, a disposé de grosses bûches qui crépitent dans l’âtre. Il s’est assis sur une chaise près du feu. La lampe à pétrole diffuse une clarté modeste, pose un cercle sur le livre que le Trappeur est en train de lire et de relire car sa motivation se porte toujours sur cette vie simple, élémentaire, au contact de la dryade, cette belle fleur blanche à cœur jaune, près des aiguilles de cendre des épinettes blanches, près des bisons des bois à la longue robe brune. Ces présences discrètes, il les sent en lui, tout comme le jeune enfant auprès de sa mère ressent les ondes de protection qu’elle lui adresse à l’aune d’un sourire, d’un geste, de l’effleurement du regard. Dans une étagère de bois grossier faite par Théodore, sa « bibliothèque », Sylvain a déposé les livres qui, plus que de simples écrits, sont autant de professions de foi :

    

   « Walden ou la Vie dans les bois » d’Henry David Thoreau ; « Les Rêveries du promeneur solitaire » de Rousseau ; « Voyage autour du monde » de Bougainville ; « Bourlinguer » de Blaise Cendrars ; « Voyage en Orient » de Gérard de Nerval ; « Le Devisement du Monde », de Marco Polo ; « Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède », de Selma Lagerlof et, enfin, « Le Jardinier d’amour » et « La Jeune Lune » de Rabindranath Tagore dont il apprécie la poésie simple, libre fluence de l’imaginaire et inspiration mystique débouchant, presque toujours, sur cette dimension d’extase, celle-là même qu’il éprouve au plus profond de lui lorsqu’en contemplation devant ces paysages sublimes son cœur s’allège au point de s’évanouir dans le cristal du ciel. Lisant ces quelques phrases issues de « Walden », s’y immergeant totalement, c’est un peu comme si, lui, Sylvain, les avait posées sur les pages d’un Carnet de Voyage :

  

   « Voilà bien une soirée délicieuse, quand le corps tout entier n’est plus qu’un sens et absorbe le plaisir par tous les pores de la peau ! Je vais et viens avec une étrange liberté dans la Nature, je me fonds en elle. Lorsque je longe la rive pierreuse du lac, en bras de chemise malgré le temps frais, nuageux et venteux, sans rien remarquer de particulier qui soit digne d’attirer mon attention, je me sens étrangement à l’unisson de tous les éléments. »

  

   C’est lorsque la nuit a progressé plus avant, en direction de l’aube, que le Trappeur mouche la flamme de sa lampe, recouvre les braises de cendre et gagne sa couche rustique, bercé par les volutes de vent qui entourent sa cabane à la façon dont le lierre enserre les troncs dans un genre de corset étroit, rassurant. Peut-être, dès que les premières lianes du sommeil encagent sa tête, entend-il, comme dans un rêve, ces mots psalmodiés par une voix étrange venue des confins de l’Inde :

 

   « La nuit solitaire s’étend sur le sentier ; l’aurore sommeille derrière les collines pleines d’ombre ; les étoiles muettes comptent les heures ; la lune pâlie baigne dans la nuit profonde. »

  

   Un contact, un seul et la dimension irremplaçable de l’altérité vient à lui dans le genre d’une friandise longtemps espérée. Aujourd’hui le ciel est lisse, l’eau du lac un simple reflet d’argent que nul vent ne vient troubler. Dans la limpidité de l’air les moindres bruits s’entendent de loin. Sylvain est descendu sur le rivage du lac, un brin anxieux et son cœur ne serait pas loin de battre la chamade. Attentif au moindre signe, soudain il perçoit un bruit sourd semblable à celui d’un coléoptère pris dans les nappes chaudes et lourdes d’été. Le bruit se rapproche et, loin vers le sud, en direction de Whitehorse, une tache jaune se détache sur la toile libre du ciel. En cet instant précis se concrétise cette commande depuis longtemps passée. Quelques couvertures, des aliments, quelques paquets de tabac pour la pipe, du pétrole pour la lampe, quelques anti-douleurs en cas de problème. Mainteant l’hydravion est clairement visible, ses ailes haut placées, ses deux moteurs avec les hélices qui brassent l’air dans une sorte de tumulte joyeux, ses gros flotteurs arrimés aux ailes, son cockpit où se devine la silhouette sombre du Pilote. Sur la plage de graviers, Sylvain agite ses deux bras à la façon dont Robinson, sur son île de Speranza, apercevant la silhouette  d’une goelette croisant au large, aurait manifesté sa joie en même temps que sa crainte. Le Pilote répond à son geste, accomplit un large cercle au-dessus du lac afin de se placer dans la direction du vent. Les flotteurs touchent l’eau avec un bruit de long glissement, des gerbes d’écume tracent derrière l’aéronef un double sillage blanc. Sylvain a retroussé ses pantalons. Il se dirige vers l’hydravion. Le Pilote a ouvert la porte et dépose dans les mains de sylvain un gros sac de toile conteant toutes les provisions qui sont nécessaires à son existence d’Ermite, car c’est bien de ceci dont il s’agit, en effet. Å peine le Trappeur a-t-il pris possession de son colis que l’avion décolle pour de nouvelles livraisons, plus au nord, le long du ruban bleu du Yukon. Le signe amical du Pilote, il le retient en lui comme l’ofrande la plus précieuse qui soit. Avant de longs mois, Sylvain n’aura plus pour compagnie que le blizzard, le vol hauturier des oiseaux de proie, les frémissemnts de l’eau du lac sous la poussée blanche du gel.

   Pour seul souci, Sylvain à l’orée de ses journées médite sur le seuil de sa cabane, il pense aux tâches nécessaires qu’il devra accomplir, nullement une contrainte mais la libre disposition de Soi aux choses qui vont et viennent, ici, sous la douce poussée du jour. Aller abattre un résineux, le transformer en bûches régulières ; vérifier le toit de la cabane, y apporter, parfois, quelque réparation et, surtout, et enfin assurer sa nourriture auprès de cette Nature prodigue qui est comme une Mère, une Fée bienfisante qui se pencherait sur son berceau d’adulte, toujours une trace de l’enfance flottant, ici et là, dans la longueur infinie de rêves éveillés. Le Lac Laberge est poissonneux, à portée de la main. Sylvain aime les poissons qu’il substitue volontiers à la viande car il est végétarien. Du bric-à-brac laissé par Grand-Père Théodore, le Trappeur a extrait un manche en bois, une lame rouillée qu’il a longuement poncée à l’aide d’un galet trouvé sur la plage de sable. La lame est devenue brillante comme si elle était neuve, il en adressé le fil minutieusement et, mainteant, sa machette est devenue un vrai rasoir.

   Il a repéré, à quelque distance du rivage, une touffe d’osier dont il prélève des rameaux, certains de la dimension d’un petit doigt, d’autres aussi fins que des lacets de chaussures. Installé sur le banc de bois qui jouxte la façade du chalet, Sylvain effile les rameaux, en éprouve la souplesse d’un geste rapide et sûr. Il a entrepris de confectionner une nasse à poissons à partir de plans que son Aïeul avait tracés d’une main hésitante, sur une feuille de papier. Tressant, c’est un peu de son Grand-Père qu’il fait venir dans la présence, peuplant ainsi le territoire de sa solitude. Le Solitaire est habile de ses mains, aussi son projet prend-il corps avec aisance. Il a d’abord commencé par la confection de l’entonnoir par lequel les poissons entreront dans le piège. Puis il a disposé, verticalement, sur cet entonnoir, des faisceaux qui vont en diminuant vers le haut de la nasse. Å intervalles réguliers, des liens circulaires fixent les brins, une attache plus solide venant occuper la partie terminale de la construction. Posé sur son socle, le verveux a bonne allure avec sa forme de bouteille allongée, avec son cône serré qui se laisse voir au travers du treillis d’osier, avec son col étroit pareil à celui d’une dame-jeanne.

   Sans délai, le Trappeur va poser son piège dans un bras du lac, à contre-courant, parmi les touffes d’herbe aquatique qui font comme une longue tresse végétale. Quelques heures ont passé, au cours desquelles le seul Habitant du lieu est allé à la cueillette des baies. Il s’approche de la nasse, le cœur battant, il est toujours émouvant de capturer un animal vivant, de le savoir destiné à la cuisson, mais la chaîne alimentaire est ainsi faite qu’on n’y peut rien changer. Å peine son ombre se projette-t-elle sur le bras du lac qu’un bruit de mouvement se fait entendre, le bruit d’une surprise et, sans doute, d’une rébellion. Au travers du miroir de l’eau et de ses reflets, au travers de la geôle d’osier, Sylvain distingue nettement la forme de trois poissons de taille appréciable. Il relève la nasse dans des gerbes de pluie. Le bruit d’un soudain ébrouement s’accentue. Pour un premier essai, le résultat dépasse les espérances du Pêcheur : un omble chevalier à la belle robe argentée, aux nageoires d’un rose Dragée ; deux truites grises au corps allongé, tacheté de points blancs. Sylvain ne prélève qu’une truite, remettant sa nasse à l’eau avec les poissons qui seront en réserve. 

   C’est ceci, ce contact simple et direct avec la Nature qui coïncide parfaitement avec cette autre nature, humaine elle, qui se satisfait de l’environnement immédiat des choses, d’une relation amicale, nullement calculée, libre de tout plan, de toute hypocrisie. Être Soi seulement tout contre le Soi de la Nature, sans hiatus qui pourrait venir troubler le contact entre deux êtres de même texture. Le repas de midi (bien qu’ici l’heure n’ait plus guère d’importance !), il le prendra sur ce même banc qui regarde le Lac. Il aura disposé des pieux en faisceau sous lesquels s’épanouira un joyeux feu de braises vives.  Le corps de la truite, patiemment écaillé, sera traversé sur toute sa longueur d’une tige de bois vert, laquelle attachée tout en haut du tipi de branches enfumées, tournera lentement au milieu d’un nuage de fumée. L’odeur du poisson grillé distillera son fumet jusque sur les rives du Lac. Lorsque la chair sera grillée à point, du bout de son couteau de Trappeur, l’Homme du Yukon prélèvera des fragments qu’il mâchera longuement, remerciant le ciel et la terre pour de si douces et évidentes faveurs. Ici, le Lecteur, la Lectrice comprendont à quel point l’osmose Homme/Nature ne sera pas un vain concept, bien au contraire une réalité bien pleine, vivante, frémissante, allant jusqu’à faire du goût le lieu même d’un continul étonnement, jusqu’à faire du corps la conque privilégiée où se réunissent les sensations liées au prodige d’exister.

   Cette disposition de l’âme, nous, Contemporains, en avons trop négligé l’usage, nous croyant disposés au motif de nos déterminations culturelles à tout recevoir à la manière d’un dû, sans même que l’idée ne vienne nous effleurer que nous ne sommes qu’un maillon de la chaîne dans la pluralité de l’Univers, un maillon, somme toute pas plus important qu’un autre, à savoir l’Arbre au sein de la forêt, l’Oiseau qui cingle l’espace du ciel, le grain de la myrtille qui brille au creux de son massif de feuilles vertes. Mais laissons le Botaniste à la joie toute simple de son repas frugal, nous avons encore d’autres facettes à découvrir de ce « fabuleux » personnage, au sens strict « qui tient de la fable, légendaire », oui car, de nos jours, fort peu pourraient se réclamer d’une telle provenance, notre monde si étroit ne faisant guère que l’inventaire de ses propres contingences.

   On l’aura compris, Sylvain est Homme de la Nature, Homme plongé dans la praxis, la transformation de son milieu mais de manière légère, de façon à ce que son empreinte sur le paysage soit minimale, en quelque sorte un emprunt que la progression du temps soldera sans que rien n’y paraisse plus que la risée de vent dans la course solitaire du ciel. Mais si l’Homme est un actif (comment ne le serait-il au sein d’une Nature sauvage, parfois hostile, impénétrable ? ), il est tout autant contemplatif, cette posture se donnant tel l’accomplissement, l’aboutissement des tâches qu’il poursuit sans relâche. Dans le tissu serré des jours, il introduit une césure, une respiration, conditions nécessaires et suffisantes pour que son inscription sur cette terre du Bout du Monde prenne sens, fasse efflorescence en quelque sorte. Ce matin il a fermé la porte de sa cabane sans même donner un tour de clé, qui donc, hormis le lynx et le renard, pourrait risquer sa curiosité à pousser le lourd huis de bois, à inventorier les « richesses » de son chez-lui, il y a si peu de choses à prendre, une bouilloire en métal, des couvertures rustiques, la lampe-tempête au verre enfumé ? Ici, ne se pose nullement le problème du viol d’une habitation au motif que les Hommes sont loin et que c’est toujours à partir d’eux que l’idée même d’une effraction dans un intérieur intime se pose, nullement du fait d’une Nature qui ne projette nul sombre dessein dans le déroulement évident de ses propres actes.

   Bâton de marche en main, sac sur le dos avec quelques provisions de bouche, le Trappeur a pris la direction du Nord, longeant le Lac Laberge, s’en écartant parfois en raison des tourbières humides qui en longent le sinueux parcours. Et c’est précisément au rivage de l’une de ces tourbières qu’il a posé son sac, s’est assis sur un gros rocher en forme de promontoire qui dévisage l’ensemble d’un panorama largement ouvert sur les immenses et infinies étendues boréales. C’est un pur bonheur que d’être là, seul Représentant de l’Humaine Condition, assuré d’un statut  égal à celui de la touffe de mousse, de la discrétion jaune d’or de la Saxifrage oeil-de-bouc, de l’à-peine coloration vert-jaune de l’orchidée Liparis de loesel. Ici, nulle supériorité d’une espèce sur une autre, tout est égal, l’Homme se confond, s’immerge dans la flaque d’eau, disparaît à même la réverbération de la montagne sur le globe lisse et uni du ciel. Sylvain demeure de longues heures à observer tout ce qui lui fait face, nullement de manière passive, mais inclus en chaque chose, pénétré qu’il est de chaque fragrance subtile, envahi qu’il est du bleu délavé du ciel, simple variation sans hiatus des massifs d’épinettes blanches et noires, simple harmonique de tout ce qui existe dans la toundra alpine, dans la taïga aquatique, le peuple des hauts trembles semés d’écus jaunes en automne, celui des bouleaux à papier avec leurs écorces claires semées de leurs signes noirs pareils à des têtes de flèches, celui des peupliers baumiers, ces si hautes présences qui se perdent, se confondent avec l’air semé de brume et parcouru d’embruns.

   L’atmosphère est lisse, traversée de quelques nuages légers qui glissent d’est en ouest, puis se perdent quelue part à distance de la vue. Tout au fond, identique à un immense rideau de scène, une chaîne de montagnes s’affirme à peine dans une douce teinte Parme que les blancs purs des névés vient atténuer, presque gommer dans cette harmonie si complémentaire, dans une manière de singulière affinité des éléments entre eux. Un peu plus près, au pied de la montagne, une sombre forêt d’épinettes noires dresse les pointes inoffensives de ses aiguilles. De cette forêt s’élève un silence natif que trouent, parfois, le déplacement souple du caribou ou de l’orignal, la percussion contre les taillis des grands bois des cerfs hermiones à la robe d’un gris élégant, aux sabots noirs telle une suie, au derrière blanc où s’agite, en balancier, le pompon couleur de graphite de la queue. Sylvain n’a nullement besoin de voir cette faune variée pour en dresser le vivant portrait. Un bruit suffit, le tremblement d’un buisson surpris par la fuite d’un mouflon de Dall aux cornes courbées de couleur ambrée, à la belle pelisse blanche qui rivalise avec l’éclat de la neige.

    Le Solitaire possède en lui tout un lexique de formes animales et végétales dans lesquelles il pioche selon les motifs de ses rencontres, fussent-elles toutes théoriques, distantes, ébauchées seulement. C’est ceci, être Homme de Nature, avancer au hasard du paysage et tracer, à l’intérieur de sa tête, cette scène fabuleuse où s’animent, tels de mythiques animaux, griffons, centaures et autres licornes, aussi bien l’orignal aux bois larges et palmés, le grizzli avec sa fourrure aux pointes blanches, le puma au corps fin et élancé, à la queue longue et épaisse. Si le Yukon accueille le Trappeur sans réserve, d’une manière réciproque le Trappeur porte en lui, dans la partie la plus vive de son être, ce Pays sauvage, ce Pays aux mille beautés dont, jamais, il ne pourra épuiser l’infinie richesse. Et c’est sans doute la mise en perspective de sa propre finitude avec l’infinitude de cet espace vierge qui constitue l’essence de la rencontre, le point ultime où, chacun fécondant l’autre, s’accomplit l’alchimie unique, la quintessence de la relation de l’Homme et de son Milieu.

   Tout près du rocher sur lequel Sylvain se repose, une mosaïque aux belles couleurs mêlées de jaune-orangé, de vert d’eau, tapis de mousses, de sphaignes, de joncs et de carex parsemés de minces lacs, de trous d’eau brillante en lesquels se reflète la résille sombre des épinettes, la flaque unie du ciel, le poudroiement léger des nuages. Paysage/Homme, ceci ne s’écrit plus selon une distance, la notion « d’entre » a disparu, une seule ligne continue, une seule et même phrase qui se dit en une unique intonation, genre de psaume entonné à voix basse en lequel se confond ce qui aurait pu constituer la nervure d’une différence, fût-elle mince et presque imperceptible. Tout le jour durant, Sylvain emplira son cœur, ses yeux, son corps de ces impalpables sensations, se sustentant, de temps à autre, de quelques baies sucrées et acides prélevées à même son itinéraire. Passage continu de l’un en l’autre, de ce qui n’est nullement Soi en ce qui est intimement Soi, voici le feu inaperçu qui brûle en son intérieur, dont, parfois, l’on peut percevoir, au fond de la pupille des yeux, tout contre la paroi translucide de l’âme, quelques vives étincelles que l’on attribue au reflet de quelque étoile venue du plus loin du cosmos. Oui, venue du plus loin du cosmos !

   Aujourd’hui, il nous faut connaître Sylvain sous un jour qui, à première vue, pourrait se donner pour différent des images que nous avons collectées, jusqu’ici, à son sujet. Donc le regarder selon une perspective différente dont, cependant, nous nous apercevrons vite qu’elle tient plus à notre propre illusion qu’à l’exacte réalité qui fait de lui cet « Homme de Nature » comme il aime à se définir d’une manière tout intérieure. Et, du reste, comment pourrait-il s’en ouvrir à d’autres puisqu’ici il est, tout à la fois, lui-même en son for intérieur, et cet Autre de lui-même qui dialogue sur le mode du colloque singulier. Toute altérité naît de lui et retourne en lui comme un blizzard qui ferait le tour de la Terre et reviendrait au lieu même de son origine.  C’est donc sous l’étrange identité de l’Orpailleur, ce Chercheur d’impossible que nous allons le découvrir, précisant, petit à petit, l’endroit où il se situe qui, on l’aura compris, ne peut qu’être éthique car, s’il ne l’était pas, tout l’échafaudage conceptuel bâti autour de lui s’effondrerait, ce dont nous serions, inévitablement, les victimes collatérales.

    Sylvain s’est installé, un peu avant le crépuscule sur le rivage de la Rivière Yukon, en cet endroit qui, ici, se nomme « bedrock ». Il a emporté simplement une pelle, un tamis et une batée : tout ce qu’il faut, en réalité, pour se sentir Chercheur du précieux métal jaune. L’Orpailleur connaît bien la topographie intime des lieux, les moindres failles en lesquelles l’or natif se trouve piégé, qu’il explore régulièrement, patiemment, sous la poussée, certes, d’une fièvre intérieure, mais maîtrisée cependant, la ruée n’est guère le motif selon lequel ses mouvements sortent de lui pour rejoindre un désir situé au bout des doigts. Bien plus qu’une attitude qui serait de pure convoitise, il s’agit, chez lui, d’une sorte de contemplation, d’une ode à la Nature, du précieux en Soi qui rejoint du précieux hors de Soi. Une liaison, une confluence du sens éparpillées parmi l’éternel fourmillement du Monde. Trouver de l’or, c’est trouver la rareté, le raffinement, l’élagance en Soi, c’est outrepasser le contingent pour gagner quelque chose d’essentiel, c’est faire surgir une braise du plus profond de la nuit, de son impénétrable mystère, de son énigme toujours recommencée.

   Les rayons du soleil sont obliques, ils se réverbèrent sur les eaux du Yukon, ils ricochent et donnent au visage du Chercheur cet aspect cuivré, étincelant des masques Incas, ce ruissellement de spiritualité, ce symbole du divin dont l’or est la plus belle effectivité. L’eau est un miroir mais Sylvain, au motif de sa naturelle lucidité, ne s’y absorbe nullement comme le ferait l’imprudent Narcisse. Le miroitement éclaire seulement son travail, le rend encore plus fascinant. La lumière dorée de la fin du jour appelle celle de la pépite qui, peut-être, parmi les sables et les graviers, constituera une merveilleuse offrande, le point ultime d’une quête toujours recommencée. La plupart du temps, Sylvain ne ramène dans le jour avare de sa cabane que quelques poussières d’or qu’il recueille dans une boîte de sa propre confection. Nulle déception puisque sa recherche est gratuite, c’est-à-dire qu’elle est « recherche pour la recherche » tout comme l’on dit « l’art pour l’art », la recherche comme une fin en soi ou, plutôt, la recherche de Soi médiatisée par la recherche de l’or. Car toute quête est de cet ordre, existentiel, avant d’être d’ordre matériel. 

   Sylvain explore méthodiquement chaque faille à l’aide d’un crochet de métal. Ce crochet, il l’a confectionné à partir de l’une de sestrouvailles dans quelque recoin de sa cabane. Parfois un léger battement de cœur. Que va-t-il découvrir de Soi qu’il ne connaît encore : une sensation nouvelle, un frisson jamais éprouvé, les fragments d’un concept qui, peu à peu, va livrer sa richesse insoupçonnée ? C’est bien, d’être là, au bord de Soi, comme au bord d’un ravin que, soudain, des rayons de lumière illuminent et de se découvir tel que jamais l’on ne s’était aperçu, peut-être Aventurier, peut-être Alchimiste métamorphosant la matière, parvenant à l’ultime transmutation,  à cet endroit quasiment magique où le vil devient Pierre Philosophale et, d’un seul et même geste, on a atteint son propre Mont Athos semé de ses précieux monastères, son Mont Ararat où repose la légendaire Arche de Noé, son Mont Kailash entouré de sa « kora », cette lente et longue pérégrination des Pèlerins placés sous le regard de la Montagne Sacrée.

   Oui, alors que l’ombre avance sur l’eau sombre du Yukon, des lèvres du gravier, l’Orpailleur sort des éclats minéraux : des hématites grises, des magnétites brunes striées de lignes blanches, du sable noir, des plombs, des grenats lie de vin. Cette récolte - pure intuition -, lui paraît prometteuse. Bientôt, au fond de la battée, les brindilles font leur course circulaire. Un léger bruit de grésillement parvient aux oreilles du Trappeur. Son geste est sûr, régulier, pareil à celui des Pionniers d’autrefois qui avaient traversé des continents, fascinés par l’éclat du métal jaune. Il élimine l’excédent d’eau, il trie du bout des doigts les hématites et sables. Dans la densité d’une lumière devenue presque nocturne, tout au fond du « chapeau chinois », en sa pointe extrême, une clarté jaune, certes assourdie, certes à peine visible pour des yeux novices, mais hautement signifiante pour l’Hôte du Yukon. Une pépite de belle taille git au sein de son étincelle d’or, elle est comme un œil curieux qui dévisage le Monde autour d’elle. Elle est pur miracle dévoilant la forme, l’essence de son être.

   Non, Lecteur, Lectrice, n’attendez nullement de Sylvain qu’il danse la gigue, qu’il se prosterne à genoux en remerciant quelque divinité que ce soit. Ce que cet Homme simple vient de découvrir dans la pointe de sa batée,

 

la Beauté en Soi qui est aussi

Beauté de Soi,

Beauté du Monde.

 

   Comme si le séjour au Yukon du Trappeur avait connu son acmé, que son âme, débordant de félicité, s’était dilatée jusqu’aux confins de  la Terre, peut-être même du Cosmos. Cela parle en lui. Cela danse en lui. Cela fait ses mille feux de joie en lui. Cette pépite, il ne la vendra pas chez un Négociant de Whitehorse. Il la gardera. En souvenir d’un séjour qui va prendre fin bientôt car que lui reste-il à découvrir alors qu’il vient d’effectuer une plongée en Soi, jusqu’en ses limites les plus humaines, les plus pures ? Il la gardera en souvenir de Gand-Père Théodore, ce Passeur qui, de l’exister vous conduit sur les rives de l’Être, là où tout prend sens, où s’atteint le diamant d’une pure joie inaltérable, tel l’or précieux qui rend les Hommes Fous alors qu’il pourrait être le symbole d’une quête intérieure. Mais on ne réforme nullement le Monde, il tourne toujours dans le même sens.

   Dans peu de jours, Sylvain s’apprêtera à quitter sa cabane, à quitter le Yukon, terre d’aventures si singulières, tellement abouties. Il regagnera la Suisse, son pays d’origine, il regagnera la maison de son Grand-Père à la lisière de la forêt. Oui, à la LISIÈRE, là où le jour le cède au clair-obscur, là où la lumière hésite, se fait rare, sorte d’illisible écume située entre fausseté et vérité, là où l’Homme, décidant de son Destin, choisit une voie plutôt qu’une autre. Ou bien l’éclat ambigu de l’illusion, le grésillement de l’apparence, les feux du faux-semblant ou bien le pur lacet de clarté, il est ce que nous sommes, mais dans l’atténuation, dans le retrait en Soi, dans l’en-dedans de notre propre nature qui est aussi l’en-dedans de la Nature, de cette Phusis des Anciens Grecs (oui, ceci est pure fascination qui, ici et là, dans mes textes, brille tel le luxe d’une gemme rare), cette totalité de ce qui vient en présence, de ce qui vient en soi et pour nous, cette inaltérable et inépuisable mouvementation, ces événements toujours recommencés qui naissent à même leurs propres phénomènes, qui disent l’être-des-choses, en filigrane duquel se donne à penser l’ÊTRE, cette pure énigme qui nous place ici, sous le ciel gris de la Suisse, près des tourbières du Yukon, pris d’étonnement sous les reflets d’acier du Lac Laberge, dans cette immensité qui est pure ouverture de sa conscience à l’immensité du Monde. Tous, Toutes, autant que nous sommes, nous vivons, le plus souvent à notre insu, tels Sylvain, ce sublime Chercheur d’or, cet Homme-Arbre qui est nature plus que Nature dans l’évidence d’exister. Il nous faut ce constant dépliement d’une quête, une Esthétique doublée d’une Éthique.

 

 

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14 décembre 2023 4 14 /12 /décembre /2023 09:00
Elle qui venait du Rouge,  allait dans le Rouge

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Purpurine, tel était le joli nom coloré de cette Jeune Femme dont il était difficile d’apprécier l’âge, tant elle se dissimulait derrière son voile Garance, on eut dit la muleta telle qu’arborée par le matador affrontant la puissance noire du taureau, autrement dit la Mort. Ce qui désignait Purpurine en son essence, un goût immodéré de la discrétion, de l’effacement, de la disparition que venait contrebalancer, en une manière de violent oxymore, une inclination à la puissance, à la souveraineté. Combien il est troublant, sous le visage le plus souvent affable et rieur de l’humaine condition, de découvrir de verticales couleuvrines en lesquelles s’arment, telles des arquebuses capables de lancer leurs projectiles avec la violence qui convient à tout geste d’agression léthale, les pires intentions.  Car oui, sous d’avenants visages, tous autant que nous sommes, sommeillent en nous, juste sous la toile de notre peau, des griffes limbiques et reptiliennes capables des plus sidérants forfaits qui se puissent imaginer.

   Mais laissons de côté cette propension à la violence et attardons-nous sur une rapide genèse de Purpurine telle qu’elle se donne à voir au travers du prisme des couleurs de l’existence. Purpurine, en son caractère affirmé - en dissimulât-elle la vigueur -, est la fille des décisions promptes et des choix radicaux, penchant immédiatement, selon l’aridité de son tempérament, en direction de telle réalité au détriment de telle autre. Ainsi ses choix se réduisent-ils à l’essentiel, ce que la démonstration ci-dessous voudrait mettre en exergue dans le champ pluriel du cercle chromatique. Dès son plus jeune âge, sans doute constituée en femme avant l’heure, Purpurine avait-elle fait le tri de ce qui venait à elle au simple motif qu’elle voulait avoir un pouvoir sur les choses et nullement le contraire.

   Le BLEU, ce bleu le plus souvent délavé du ciel, ce bleu tourmenté des océans, ces « bleus à l’âme », elle n’en pouvait guère soutenir la présence et les avait reniés avant même qu’ils n’atteignent le profond de ses pupilles.

   Le VERT, le vert proliférant, le vert habillant les immenses forêts, sculptant les tapis de mousse, se donnant sous l’aspect de la cendre des lichens ou bien ce vert cru qui montait des eaux semées d’algues, elle n’en supportait guère la présence et ce débordement de chlorophylle lui donnait parfois une sorte de nausée.

   Le JAUNE ruisselait partout, depuis la périphérie de la couronne solaire jusqu’aux épis de blé, aux capitules rayonnants des tournesols et toutes les terres, les argiles, les glaises en étaient saturées, si bien que partout où le regard se posait l’on ne pouvait guère éviter ces Beiges, ces Noisettes, ces Ocres pareils à ces tapis d’automne qui envahissent la vue, la reconduisent à n’être plus que de vagues feuilles mortes agitées par le vent.

   Le NOIR quant à lui, s’il était le plus souvent signe d’élégance, était aussi le signe du deuil, du retrait dans les oubliettes du Soi, de la vie biffée en quelque sorte, du renoncement à paraître, si bien qu’elle lui avait tourné le dos d’une manière définitive.

   Le BLANC faisait sa claire effusion, son jet de lave brillante, ce blanc qui recouvrait tout de son dais d’absence et de silence, ce blanc mutique et neigeux dont elle ne voulait pas qu’il recouvrît son corps à la manière d’un linceul, son esprit à la manière de ces entonnoirs de métal qui mouchent les flammes des bougies.

  

Oui, Lecteur, Lectrice,

vous l’aurez compris,

Purpurine, en son fond,

tranchait à vif dans le réel,

donnant ici un coup de scalpel,

plaçant là une entaille au canif,

plongeant ailleurs une virulente dague

 dans le derme des jours, dans la chair

des minutes et des secondes.

 

   En une certaine façon, elle se voulait maîtresse d’elle-même et aussi bien d’un Monde qu’elle avait choisi, taillé à son exacte mesure. Du tri qu’elle avait opéré, seul le ROUGE persistait, seul le Rouge flottait sur la bannière dont elle entourait sa peau telle « La Liberté guidant le peuple ».

 

« Liberté » ?

La sienne propre.

« Le Peuple » ?  

Celui des hommes,

des choses

et des êtres

 

   qui, d’une manière ou d’une autre, voulaient tracer leur sillon sur la dalle immense de la planète. Cependant, n’allez pas en déduire qu’elle était tyrannique, aveuglée par les fastes du pouvoir. Ce qu’elle voulait surtout accroître, son irradiation naturelle, ce qu’elle voulait multiplier, la nitescence de sa « citadelle intérieure ».

   Certes elle n’était guère indifférente au genre de fascination qu’elle exerçait sur les Autres, ces Autres qui ne pouvaient que ployer sous le faix de cette rutilance, de ce constant débordement de Soi, de cette rubescente diffusion d’une âme toujours portée à l’incandescence. On pouvait faire l’hypothèse, à son sujet, qu’elle fonctionnait sous l’empreinte du Héros des tragédies grecques, souvent atteinte de cette dimension de la démesure, placée sous le joug de cette hybris qui coulait d’elle comme la pluie chute du ciel, manières de larmes du Destin que les dieux avaient inoculées dans la pourpre même de son sang, lequel traçait l’arborescence douloureuse de son trajet humain. Douloureuse certes, mais cette souffrance était le prix à payer pour demeurer dans cette haute climatique ourlée des plus vives teintes,

 

Alizarine lorsqu’elle surpassait

la nécessité de sa providence ;

 Grenat parfois quand un nuage assombrissait

la lumière mourante de son crépuscule ;

lissée de la douceur de Capucine lors des épisodes où,

recluse dans la densité de sa chair,

 

   elle consentait à être elle-même mais dans la modération, l’allègement, l’émoussement, braise qui rougeoie à peine sous sa natte de cendre et de bois consumé. Voici, lorsqu’on est un être si singulier, si exigeant avec Soi, rien ne va jamais dans la pure évidence, beaucoup de choses se cabrent et ruent, beaucoup de vos Commensaux vous admirent en même temps qu’ils vous lancent des javelots, beaucoup d’événements surgissent à l’improviste qui sont autant de haies à franchir, d’obstacles à contourner.

   Telle que Purpurine nous apparaît dans la belle esquisse de Barbara Kroll : le fond est gris, gris de Néant, car c’est toujours de l’Absence, du Rien que l’être se détache pour apparaître au milieu de la sphère des étants. Puis, dans une manière de coup de gong soudain, le Rouge surgit à la présence, claque tel un étendard battu par la puissance du vent. Gris/Rouge, parfaite dialectique, rencontre sublime. Ce que la Pourpre, cette tache de sang, cette vie portée à sa propre exubérance, ce torrent furieux dont les flots sont lutte contre la Mort, ce que donc cette vive couleur dissémine à l’envi au-devant de soi, tel un voile d’immortalité, le Gris en atténue le rayonnement comme pour affirmer la prudence, la réserve, la modestie à arborer en tant que vertus existentielles.

 

Trop de Rouge, et c’est l’action proliférante

de l’hybris qui court à sa perte.

Trop de Gris et c’est le Néant lui-même

qui reprend son dû.

 

   La main droite est haut levée qui encadre les cheveux, le visage ; cheveux, visages, simples buées qui ne disent leurs noms qu’à la façon des lettres usées des antiques palimpsestes. Un œil, un seul, et encore partiellement biffé, peut-être y a-t-il danger à voir, puis à regarder ce qui, du Monde, vient à soi dans la façon de l’énigme.

  

Et cette robe,

ce voile,

cette chasuble,

ce surplis,

cette dalmatique,

cette colobe

 

   (la polysémie infinie dit l’immense difficulté qu’il y a à nommer l’innommable, à décider de l’indécidable, à tracer les contours des plus vives apories, ceci même qui apparaît n’est voué qu’à disparaître),

 

cette laticlave,

large bande de couleur pourpre

qui ensanglante le corps,

 

   comme s’il témoignait tout juste du geste de la parturition, des vives douleurs de la gésine, de l’arrachement du dôme amniotique qui était la souple avant-scène avant même que le drame ne se joue sur le proscenium de l’exister, dans la haute rumeur des luttes intestines, dans les foudroiement des regards qui sculptent l’identité des Existants, dans le tournoiement des mots-shurikens qui, parfois, dépouillent la conscience de ses certitudes les plus affirmées.

   Tous, à la manière de Purpurine, nous venons de ce violent fourreau d’hémoglobine qui signe les premiers actes par lesquels nous serons au monde, portant en nous, peut-être au revers de notre chair, cette marque indélébile de notre laborieuse entrée sur les planches. Et les jambes de Purpurine, ces deux rameaux d’humanité qui paraissent issus du plus pur dénuement, et ces escarpins noirs placés ici telle une cruelle ironie : la Belle va au Bal des Suppliciés, pliée au sein même de cette tunique Rouge-Sang qui, signe de réminiscence, la renvoie au berceau originel de sa propre douleur.

 

   Oui, Barbara Kroll, telle qu’en elle-même en ses esquisses les plus disertes, tutoie toujours cette palme de la Métaphysique qui, sans doute, est notre identité la plus vraisemblable.

 

Toujours, à défaut de bien l’apercevoir,

 

NOUS SOMMES DANS LE ROUGE

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 décembre 2023 6 09 /12 /décembre /2023 09:26
Ligne médiane : ouverture du sens

Roadtrip Iberico…

Playa Torre Garcia…

Almeria…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Parfois, découvrir la réalité d’une chose en son essence nécessite le processus inverse de toute connaissance, à savoir chercher ce qu’elle n’est pas (voie négative) afin que, se révélant à nous, (voie positive) nous ne laissions rien dans l’ombre de qui elle est, que nous en saisissions la nature avec le plus d’exactitude possible. Alors, ici, il s’agit, dans un premier temps, de déstructurer l’image, de la mettre en péril, de la conduire sur les rives d’un non-sens, rives à partir desquelles une nécessité logique s’imposera de soi : qu’elle vienne à nous, dépouillée de ses manques, de ses artifices, de ses illusions, dans la lumière la plus vive qui soit. Abandonnant son langage confus, elle se donnera au plein de sa sémantique, se disant selon ses polarités essentielles.

   Donc le négatif : le ciel, tout là-haut, est une claire confusion de ce qui est, nullement une affirmation, bien plutôt un retrait dans une pellicule invisible qu’à tout moment l’éther pourrait reprendre en lui, lui ôtant toute possibilité d’existence. Nuages (mais est-ce bien de ceci dont il s’agit ?) à la dérive, formes cotonneuses, si peu assurées d’elles-mêmes, à la limite d’une soudaine évanescence. Et cette blanche déchirure qui nous conduit à la lisière d’une cécité. Déchirure couleur de notre sclérotique de porcelaine, laquelle connaît de fines brisures sous les coups de boutoir de la trop vive lumière. Et ce noir dense, ce noir infranchissable comme si, le jour boulotté, jamais ne devait paraître. Impossible synthèse de cette représentation où chaque objet vit sa vie propre, où l’autarcie est la seule règle animant les « relations » (ou plutôt les non-relations). Et ce bateau de pêche abandonné à son propre sort, n’est-il la simple métaphore d’un constant chaos qui affecterait les éléments dispersés du paysage ?  Chaque élément en soi pour soi, dans la plus grande des vanités possibles.

 

Plus de langage.

Plus de mot.

Plus de souffle.

 

    « Nature Morte », cette expression aurait-elle pu rencontrer meilleure mise en scène ? Tout, ici, est figé dans une manière de glu éternelle si bien que la finitude, la terrible finitude sue de tous les pores de l’image dont la vision pourrait vite devenir insoutenable si, tout au fond de notre conscience, de façon totalement dialectique, ne se trouvait ce genre de tremplin qui, par le simple effet d’une négativité en acte, renversait l’image pour n’en faire saillir que le côté lumineux, l’adret exposé aux mille rayons de lumière du jour à venir.

   Donc le positif : comment ne pas voir, qu’ici, les choses ont une amitié entre elles, qu’elles sont en relation de voisinage, sans pour autant perdre leur coefficient de liberté ? Qu’ici tout se relie sous la notion unifiante, osmotique, de liens indéfectibles, si bien que rien ne pourrait exister qui ferait l’économie de la présence contiguë. De la présence se donnant comme le complément de toute autre présence.

 

Le ciel est pour le nuage,

le nuage pour la ligne d’horizon,

la ligne d’horizon pour le bateau,

le bateau pour l’eau noire

qui le tient en équilibre.

 

   Tout va de soi en l’autre soi qui l’attend et le recueille comme sa partie nécessaire, satellite accompagnant sa planète, vivant dans son ombre, sous sa protection. Mutuelles existences, l’une est tissée de l’autre, l’autre est tissée de l’une. De toute éternité, attendant seulement l’éclosion de leur propre temporalité, les choses demeuraient en leur recueil, chacune attentive à l’autre, merveilleux fragments d’un puzzle qui est totalité d’un sens excédant chacun de ses moments particuliers. Ici, une sorte d’immuable, d’universel sont atteints, comme si cette photographie pouvait jouer à titre d’archétype pour toute autre photographie donatrice de ciel, d’horizon, de bateau, d’eau. Une façon de mise en vue du réel irremplaçable au seul motif que ce réel contient tout, à la manière d’un microcosme appelant, justifiant d’autres microcosmes. Une logique du sens en laquelle toute image approchante viendrait trouver son site et son repos.

 

Arrivée au port, dans

l’anse accueillante et maternelle

 et nourricière et donatrice

 du pur bonheur d’avoir trouvé

une exactitude, donc une vérité.

  

   Vérité : le ciel, ce ciel qui vient à nous dans la confiance, ce ciel barré de noir tout en haut, s’éclaircit dans sa descente, manière de clairière lumineuse hissée bien au-dessus du souci des Mortels. Blanche et grise clarté d’où se lèvent, tel un lichen vert-de-gris dans le clair-obscur d’un sous-bois, les flocons des nuages, ils dérivent si lentement qu’on les croirait tissés de ces instants essentiels où la feuille d’automne, suspendue à sa nature, médite longuement avant de consentir à tomber, à rejoindre ce sol d’humus qui, depuis toujours, l’attend comme sa propre fécondation. Puis ciel qui noircit dans son inquiétude de rejoindre la terre, ce lourd fardeau que les Hommes traînent derrière eux, à la façon d’un boulet. Noire substance qui rencontre la blanche, l’écumeuse, la virginale.

   « Ligne médiane : ouverture du sens » propose le titre. Parmi les sens pluriels du haut ciel, du flottement des nuages, de la dalle d’eau noire, cette bande de sable blanc est la médiatrice qui, en un seul lieu, rassemble les sèmes épars de l’image, attise leur retrait, focalise la vision des Voyeurs, cette bande est l’opérateur des signes, cette bande est le verbe de la phrase autour duquel gravitent tous les prédicats semés ici et là, aimantés, fascinés par ce pur faisceau de joie qui est aussi l’efflorescence de la liberté, de la vérité souvent inaperçues, au motif qu’un travail du concept est le préalable à toute compréhension de ce qui git-là et ne demande qu’à être dévoilé, c’est-à-dire pris dans les mailles de notre questionnement qui est, bien évidemment, interrogation de Soi en relation avec ce vaste Monde énigmatique, ce hiéroglyphe qui nous met en demeure d’en deviner, d’en subodorer la face cachée, latente, toujours disponible aux yeux des Curieux et des Chercheurs d’or.

   Cette photographie est précieuse en ce sens qu’elle est l’exacte mise en forme du fascinant Principe de Raison. Tout s’y ordonne selon la belle rigueur d’un cosmos. Les Noirs, les Gris, les Blancs jouent selon une harmonie parfaite dans une économie qui signe leur singulière, leur irremplaçable valeur. Chaque tonalité se développe selon son propre gradient mais toujours dans le respect de l’autre tonalité qui lui est adjacente et l’accomplit, s’accomplissant elle-même en cette relation affinitaire. La ligne blanche constitue l’axe à partit duquel chaque chose se connaît en son essence la plus profonde. C’est elle qui guide l’image, la met en fonctionnement, elle est le convertisseur de chaque présence séparée dont elle assure le lien, la venue au Monde précise comme s’il y avait des relations de causes et de conséquences des parties se fondant en un Tout qui, seul, est la Vérité réalisée jusqu’en sa plus effective faveur.

   Et cette subtile convergence des éléments entre eux guide infailliblement le regard des Observateurs sur cette sublime épave qui, paradoxalement et heureusement, se donne en tant que la réalité la plus vive qui soit, notre conscience s’y attache comme à un môle qui pourrait bien nous sauver, au moins provisoirement, du naufrage. De telles images hanteront longtemps les coursives de notre mémoire, jamais ne s’en exonéreront car il est de la nature de la Beauté de creuser sa niche au plein de notre chair, de la féconder longuement afin que, d’une manière certainement inconsciente, nous puissions en prélever le doux pollen, le projeter ici,

 

sur ce visage d’une Inconnue,

là sur le rivage où flotte la mousse d’une écume,

là encore sur le blanc tremblement des bouleaux

dans l’air givré des latitudes boréales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 décembre 2023 2 05 /12 /décembre /2023 10:00
Juste sur le fil des choses

Roadtrip Iberico…

Port Covo #03…

Portugal

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La Terre est une grosse boule noire, mais noire sans intervalle, mais noire sans la moindre once de lumière, Terre qui joue sur le clavier uniment sombre, Noir d’Aniline, semé d’Encre, que vient moirer, dans un genre d’éclat atténué, la nuit claire de Réglisse. Une nuit comme en rêvent les Fous pliés au sein de leur démence, une nuit sans issue, une nuit à elle-même sa propre fin. Nul espoir que se lève, ici, puis là, et encore là, la moindre étincelle qui dirait la mince joie, qui dirait la fulguration de l’esprit dans la tête cernée de cendres et de douloureux lichens. Fermeture à elle-même sa propre justification. Lèverait-on la tête en quête de quelque assurance vers ce ciel dont on attendrait de célestes onctions et ce n’est que de l’inapparent qui apparaîtrait, du celé, donc de l’occlusion comme si le Jour, jamais n’avait existé, s’il n’était qu’un étincelant éclair se levant en quelque conscience ravagée, il n’en demeurerait que de vagues haillons flottant dans d’immatérielles et inaccessibles contrées. Lèverait-on les yeux et le croissant de la Lune se serait absenté de lui-même et Céphée aurait replié ses étoiles en forme de maison et le point ultra-lumineux de Véga se serait effacé et Andromède aurait repris en soi sa ligne de lumière.

   Sur le globe de la Terre, sur le vaste globe, rien ne ferait signe qui indiquerait en quelque endroit que ce soit la présence humaine, même pas le respir d’une forme endormie, même pas la palpitation d’un cœur pris dans les rets étroits de sa chair. Non, une manière de planète désertée de ses habitants, une planète à elle-même son alpha et son oméga. Une planète qui girerait sur elle-même dans un genre d’infinie vacuité. A moins qu’il ne s’agisse que d’un vague météore lancé en plein ciel, tellement ivre de sa vitesse que nulle vie à bord ne serait envisageable. Certes, vous ne tarderez guère à clamer votre désespoir, à réclamer votre dû et, depuis la sombre mansarde où j’écris ces quelques mots tremblants, je vous perçois, vous Lecteurs, vous Lectrices, comme j’apercevrais des ombres vagues d’où monteraient une longue complainte, une lente mélopée, dernières paroles d’un Peuple condamné au silence, à la retraite et, sans doute à une mutité infinie.

   Mais voici qu’au moment où je jette un œil inquiet à la croisée, dans l’ombre des barkhanes, dans le demi-cercle de sable très légèrement phosphorescent, une Forme, oui, une Forme Humaine se détache du Rien et se donne : comme ultime présence sur Terre ou bien comme première, virginale, naissante Forme à l’orée du Monde. Tous, Toutes, connaissez le « Petit Prince », fabuleuse création du très doué Saint-Exupéry, eh bien, ou il s’agit d’une réincarnation ou bien d’une simple vision hallucinée du réel, mais c’est bien une Forme homologue dont, cependant, il convient de définir à nouveau la manière dont elle vient à moi, et, par ricochet, jusqu’à vous. Sans doute l’imaginez-vous mince, presque fluet, tignasse jaune d’Or, visage au rose à peine marqué, Cuisse de Nymphe, Rose Dragée (et vous serez assez près de qui il est), nœud papillon d’un rouge éteint, chemisette vert Amande, ceinture rouge, pantalon large, lui aussi Amande, deux chaussures fines, pointues, pareilles à des babouches.

Juste sur le fil des choses

Gardez cette image en tête, gardez, en votre esprit, ces teintes pastel à peine posées du bout du pinceau, puis, par un simple glissement de l’imaginaire, une métonymie, si vous voulez, reprenez cette image du Petit Prince, conservez son nom et voyez-le, maintenant, à la manière d’une Forme encore plus « primitive », juste une sortie de la coquille et des couleurs non encore venues à elles, de simples efflorescences virginales, écumeuses, de simples arborescences d’un silence natif, d’un fondement sur lequel créer tout ce qui vient au monde dans une manière de liberté utile à tous, promesse d’un futur radieux. Les teintes donc, sont de simples signes avant-coureurs d’un futur à venir : les cheveux, fils d’argent mêlés d’une claire Argile, d’une douceur d’Étain ; visage blanc de Pierrot Lunaire, un frais Albâtre, une Neige, un Céruse que rien ne serait venu polluer ; vêture verte, mais vert d’Eau, à peine une irisation à la face de l’onde ; les babouches, deux touches d’Ocre sans insistance aucune, l’inscription d’un Scarabée sur le sol de poussière.

   Vous aurez remarqué ces infimes variations sur des couleurs à peine venues à elles, vous en aurez déduit, à juste titre, le caractère symbolique lié à tout ce qui vient dans une innocence première, une hésitation à vivre, une retenue sur le fil des choses. Parfois, les couleurs sont trop engagées dans le réel, y posant d’irréversibles stigmates car, leur ardeur à paraître les rend ineffaçables. Alors, puisque notre intention qui, jusqu’ici, ne s’est guère rendue visible : initier une Créature dont l’innocence, la fragilité, la grâce viendraient s’inscrire dans le Monde afin d’en diluer la noirceur, afin de donner un peu de rose aux joues des enfants tristes, afin de passer un baume sur la chair des peuples opprimés. Notre Terre est prise d’une violence inouïe, de spasmes mortifères, de soubresauts d’une fureur insolente, l’apparition de l’Humain ne semblant pouvoir trouver sa propre justification qu’à l’abolition de cet autre Humain qui fait face, au motif qu’il n’a pas la même couleur de peau, pas la même religion, pas les mêmes opinions, pas les mêmes convictions.

   Il semble bien que le « degré zéro » de l’humanité soit en passe d’être atteint avant même que cette phrase n’ait eu le temps de s’énoncer. Tout est si noir dans l’horizon des Hommes, tout est si funeste, tout est tellement sans espoir et l’avenir flotte à l’horizon tels ces tristes drapeaux de prière battus par les vents pour honorer un Dieu, mais quel Dieu ? Un Dieu absent qui n’a cure des Hommes, tourné qu’il est vers le prodige de sa propre déité. Inconscients qui priez contre vous en priant Dieu. Il est l’Absolu, vous n’êtes que le relatif, l’animalcule, le presque inconcevable et pourtant, en vous, tant de violence accumulée, tellement de rage, tellement de haine à faire ricocher sur les parois du Monde, tellement d’idée fixe à détruire, à tout reconduire au Néant. Absolu, lui, clos sur lui-même. 

   Ceci est tellement affligeant, tamponné du sceau de la plus vive des apories, frappé au coin d’un absurde qui ôte tout regard aux Existants que nous sommes encore pour un temps, sans doute un temps de disette et d’intense famine spirituelle. Oui, l’Esprit, ce qui distingue l’homme du rocher, de la plante, de l’animal, l’Esprit s’est réifié, est devenu sourde Matière, compacte, opaque dont rien ne sort qu’un énigmatique hiéroglyphe refermé, pour toujours, sur son signe, lequel n’indique plus que ce Rien dont il semble issu et en lequel il retourne.

   Mais, après cette plainte qui confine au tragique, il est temps de se ressaisir, de redonner aux Formes qui nous font face de plus belles et ouvertes espérances. Petit Prince sera notre Guide, notre Cicérone dévoué, celui par qui quelques couleurs viendront redorer le blason d’une Humanité en perdition.

   Le jour n’est pas encore le jour. Le ciel est noir et gris, de haute destinée, plus pâle à mesure qu’il se rapproche de la Terre des Hommes, comme si, par cette éclaircie, il voulait témoigner d’une possibilité de sortir du tragique, d’envisager quelque lumière à l’horizon qui dirait une possibilité d’avenir. La ligne d’horizon, elle qui sépare les Célestes des Mortels, cette ligne est noire, trait continu, pure décision dialectique qui situe le Bien tout en haut, sans doute dans le Palais de l’Olympe ; qui situe le Mal tout en bas, parmi la troupe hagarde des Hommes, parmi leurs multiples errances. Un jour on les croit divins, le lendemain ils ne sont que des figures diaboliques telles que judicieusement décrites dans « L’Enfer » de Dante. Et ne croyez nullement que je me laisse aller ici à un facile manichéisme attribuant aux Existants une âme pécheresse, aux dieux une grâce infinie. Les Hommes sont capables de purs prodiges qu’immédiatement la plus diabolique des inventions vient ruiner, mettre au tapis et il ne reste plus qu’une longue cohorte de malheurs. Mais, c’est vrai, j’avais promis de plus joyeuses perspectives, je me suis laissé aller aux fosses carolines de l’actualité qui ne sont guère poudrées de félicité.

   L’eau de la Mer est une longue plaine parcourue de frissons qui sont, aussi, frissons de beauté, frissons d’une vie en train de s’éployer. Juste sous la surface, combien de vies immobiles mais bien réelles sont là, dans l’attente du jour, de sa fécondation, de son miroitement infini. Des yeux humains sur le rivage, jamais, n’en pourraient oublier le bonheur simple, ce fourmillement de l’âme, cette fulguration de l’esprit au contact de la merveille ouverte du Monde. Toujours et partout une effusion de délicatesse, d’agrément, de majesté, de sublime parfois qu’il nous faut, nous les Hommes, apprendre à regarder. Trop souvent nos yeux sont recouverts d’œillères, trop souvent notre conscience est ralentie par une dommageable léthargie. Osons regarder et alors les choses déplieront leurs pétales et le nectar viendra à qui nous sommes, à la manière d’un don subtil.  

   Des vagues de plus en plus formées, mais dans la douceur, mais dans la plénitude viennent à la rencontre du rivage à la façon d’une caresse. Onde toute maternelle dont l’oblativité laisse deviner l’accueil du rocher, dur, compact, qui, pourtant en son essence, serait hostile mais qui, ici, se laisse aller au jeu de l’eau. Vous y verrez le symbole que vous voudrez, mais, assurément, vous y verrez quelque chose et, cette chose, en vous, fera son long trajet, à la manière des algues qui flottent entre deux eaux, dans la souplesse, dans la confiance. Toute métaphore est toujours préférable aux longues circonvolutions de la rhétorique. L’image est immédiatement fécondante au titre de son instantanéité, ce qui n’est pas le cas de la parole qui nécessite l’étalement d’une temporalité afin d’être saisie.

   Les rochers, deux plages noires semi-circulaires, embrassent le flux et le reflux de l’eau et ceci, inévitablement, ce mouvement à deux temps, cette avancée/retrait, cette coïncidence/décoïncidence font penser à la scansion même du jour et de la nuit, au rythme de la vie, au balancement de l’amour, à l’existence qui va et vient avec ses courtes joies et ses longues peines. Mais, ici, après toutes ces évocations douloureuses, ne retenons que la félicité, l’étincelle parmi le peuple des cendres, le versant lumineux de l’adret, tout contre celui, sombre, de l’ubac. Ne retenons que ce Soleil Levant, cette boule blanche diaphane en son originelle manifestation. Tel un œil fidèle, tel un brillant Petit Prince sur son astéroïde B 612, surveillant la pousse de ses baobabs, le Soleil est là qui s’inquiète des Mortels et insuffle en leur âme, au plus secret, cette flamme qui les anime et les fait Hommes sur Terre sous les orages du ciel et le regard des dieux. Car, oui, les dieux existent, tout comme l’Olympe existe, tout comme vous et moi existons. Ils existent au moins en imaginaire et ceci suffit à nous tenir éveillés face à leur singulière présence/absence. Et c’est bien parce que nous les supputons possiblement absents qu’ils ouvrent à notre pensée la formidable odyssée de nous les rendre présents. De les faire venir à nous tels ces êtres qui nous manquent, que notre phantasia hallucine afin de nous les rendre plausibles.

    Certes cette allusion soudaine au mythologique a de quoi surprendre et, ici, une explication s’impose.  Nous, les Hommes, sortons toujours de la nuit initiale de la Caverne Platonicienne. Arrivant au grand jour, seulement armés de notre naïveté, nous fixons la boule incandescente du Soleil sans autre précaution et nous retournons dans la Caverne parmi les autres Prisonniers, persuadés qu’un injuste sort nous a frappés et nous demeurons dans la geôle de notre cécité primitive. Imaginons maintenant une situation analogue mais vécue par des Prisonniers plus avisés qui sortiraient sur le rivage, à l’aube, à l’instant où le Soleil, encore boule blanche native ne présente aucun danger.  Ces Hommes seraient étonnés de la merveille. Et, un instant, prêtons-leur une connaissance de la mythologie. Que verraient-ils ?

 

Juste sur le fil des choses

Apollon du Belvédère

Source : Wikipédia

 

   Dans la pure radiance du jour, dans la pure transparence de la féérie solaire, ils verraient le dieu Apollon lui-même, ils entendraient la musique de sa lyre, écho de la Musique des Sphères ; ils écouteraient les vers de sa poésie ; ils éprouveraient les vertus balsamiques de ses potions ; ils verraient la lumière, la subtile lumière sortir de son corps, irradier, se répandre dans l’espace infini ; ils seraient sensibles à la beauté, à l’harmonie, à la vitalité de cette jeunesse, de cette pure expansion de la grâce à l’ensemble du cosmos. Alors, illuminés de l’intérieur, les anciens Prisonniers seraient devenus des Hommes libres, c’est-à-dire des Hommes capables de penser selon les belles et indépassables Lois de la Raison, selon les canons accomplis de l’Universel. Ainsi, ces Hommes parvenus au sommet de leur essence, n’auraient plus en eux, de force du mal qui les pousserait à détruire la Planète, à aliéner leurs Frères Humains, à détruire pour détruire. Ainsi l’Humanité serait-elle parvenue à dispenser cet humus bienfaisant de l’Humanisme, à dissiper les ombres, à faire place nette pour une agora où Chacun face à Chacun assumerait son être à la mesure de cette Éthique qui, en bien des époques, et singulièrement la nôtre, fait cruellement défaut au motif que « la loi du plus fort est toujours la meilleure. »

   Certes ma méditation semble avoir largement dépassé le cadre et les motifs de cette belle image. Certes, mais c’est précisément cette sortie de l’immédiatement visible qui, mettant provisoirement entre parenthèses la matière du réel, permet l’ouverture de l’esprit à une dimension qui lui est naturellement coalescente, que seule notre paresse oublie d’interroger. Si l’Humanité, dans ses dérives et divagations actuelles, prenait le temps de s’interroger vraiment sur son destin, sur ses fondements, si l’Humanité tentait d’apercevoir la beauté partout présente (notre Terre est un pur chef-d’œuvre !), si l’Humanité se dirigeait vers son seul but envisageable, se rendre Humaine, alors une manière « d’Hymne à la Joie » pourrait être entonné partout où bat un cœur d’homme où un cœur de femme éprouve la nostalgie d’une possible Arcadie. Oui, il nous faut vouloir et réaliser les conditions mêmes d’une Arcadie, cette photographie d’Hervé Baïs dans sa facture essentielle, dans sa jeunesse d’aube nous y invite. Il est toujours temps d’entrer dans la Vérité !

  

 

 

 

 

 

 

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