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10 mai 2025 6 10 /05 /mai /2025 09:42
 L’indétermination en tant que telle

« Objet indéterminé »

 

***

 

                                          Depuis mon Causse (indéterminé), ce Mardi 6 Mai 2025

            

 

               Très chère Sol,

 

   Ma missive, une fois n’est pas coutume, va commencer par ce genre de mystérieuse formule de l’inventaire d’un « objet indéterminé », tel que trouvé, au hasard de mes recherches, parfois aussi vaines que stériles, parmi la jungle des signes du Net. Tu en comprendras bientôt le symbolisme crypté. Donc le mince document ci-après relatif à l’objet représenté à l’en-tête de mon courrier :

 

« objet indéterminé

Numéro d'inventaire :

A.1461

Autre(s) Numero(s) :

Inv. Asie : A.1461 ; Trocadéro : 18174 ;

Guimet : 133 ; Autre N° : 431

Domaine :

ethnologie

Asie

Dénomination :

objet indéterminé

 

Musée d'ethnographie de l'Université de Bordeaux »

 

*

   De si longs mois sans nouvelles et, cependant, ta présence à mes côtés ne saurait mieux s’illustrer qu’à la hauteur du manque dont tu es « l’objet déterminé », lequel me visite bien plus qu’en songe. L’immense distance qui nous sépare est inversement proportionnelle à l’affection que nous avons en commun, du moins en puis-je faire l’hypothèse. Mais plutôt que de décrire mes inclinations particulières (elles ne manqueront de venir en leur temps, et de quelle manière !), il me faut avoir recours aux précieuses définitions du dictionnaire relatives à « l’indétermination » :

 

   « État d'esprit d'une personne qui ne parvient pas à prendre une décision, à se déterminer :

    ‘’Laure se leva, se regarda, arrangea une mèche de cheveux échappée au chignon. Elle ne pensait à rien. C'est dans cet état de suspens et d'indétermination qu'elle entendit un murmure de voix. » - Daniel-Rops, Mort,1934, p. 203.

  « P. ext. Caractère irrésolu, faisant preuve d'hésitation. » ‘’Tu pèches toujours par indétermination et laisser-aller. Ta lacune est dans le caractère, c'est la netteté du vouloir. » (Amiel, Journal,1866, p. 109).

 

   Mais, à la « sècheresse » de la définition canonique, je préfère le geste littéraire des Auteurs, leur style, leur façon singulière de voir les choses, perçant ainsi bien plus avant la nature de ces « états d’âme », la formule fût-elle « datée » et ô combien conventionnelle. Je relèverai, dans la manière d’être des Protagonistes, ce qui me semble essentiel, en leur naturelle disposition, à l’instant même de leur ressenti :

 

« Elle ne pensait à rien »,

« dans cet état de suspens »,

« laisser-aller »,

« ta lacune est dans le caractère. »

 

   Aussi bien chez Daniel Rops que chez Amiel, l’essence de l’indétermination repose dans une manière de vacuité, de catatonie qui affectent en propre les Personnages, si ce n’est dans un coupable manque à être du comportement, nous laissant penser que « l’indécision », « l’hésitation » sont coalescentes à une intime couleur personnelle qui teinterait les choses dans un genre d’affection mélancolique native dont les Existants seraient les victimes, faut-il dire « à leurs corps consentants », pointant par-là une intime disposition à créer et à éprouver quelque irréparable malheur. En quelque sorte une tristesse constitutionnelle engluant ses Hôtes en un indépassable et funeste destin. Tu noteras, comme moi, que seule l’intériorité des Sujets est mise en cause, nullement les causes extérieures qui pourraient en expliquer la brusque survenue. Si tu veux, un genre de salutation au chagrin dont Françoise Sagan, en son temps, se faisait le chantre, « Bonjour tristesse » se donnant pour le cri de ralliement de Ceux et surtout de Celles qui en éprouvaient la douloureuse joie. Ici, seul l’oxymore peut en dépeindre l’ambivalence, l’ambiguïté d’une conduite qui, à cette époque, se faisait mode, se faisait manière d’exister. Mais je crois qu’aujourd’hui, si le mystérieux « état d’âme » existe encore (comment ne le pourrait-il ?), il prend des allures bien plus addictives à toutes sortes de drogues censées en endiguer les subits raz-de-marée. « Autres temps, autres mœurs » nous dit le dicton populaire. Le Peuple a parfois des « sagesses » dont il faut écouter la « profondeur », la tenir pour un avertissement, pour une sombre prédiction qui, le plus souvent, badigeonne d’ombre le parcours de tout destin, ce dernier fût-il des plus « remarquables ».

   Je crains que la lecture de ces quelques lignes ne t’installent, par simple mimétisme, en ce genre de mangrove (oui, j’use souvent de cette métaphore), de mangrove existentielle, là est le sens qu’il faut lui attribuer, donc en cette zone mi-aquatique, mi-terrestre où tout se donne sous un jour déconcertant, où l’ambigu paraît en lieu et place des choses nettes et évidentes, où la vérité est une fois hors de l’eau, une fois au sein même de la mare liquide opaque, trouble, dans ce milieu étonnement racinaire, chaotique, où le périophtalme (ce poisson se déplaçant sur ses nageoires) se confond avec la bizarre translation de guingois  du crabe violoniste, où le singe nasique s’essaie habilement à la nage, où tout se mêle à tout dans l’indistinction la plus confondante qui se puisse imaginer. En réalité, un genre de monde imaginaire tissé de glauques filaments, cerné de lueurs étranges d’émeraude artificielle, comme au fond d’aquariums plongés dans la pénombre d’un mince réduit.

   Eh bien, Sol, c’est ce genre d’enchevêtrement qui m’étreint ces temps-ci, ce genre d’imbroglio semblable à ces fils de pelotes si intimement emmêlés qu’on ne sait plus en désigner ni l’extrémité, ni le milieu et c’est un peu comme si, Soi-même, ayant régressé à cet illisible motif, l’on ne parvenait plus à situer son origine, à tracer les limites de son propre présent, à faire de ses projets la matière de quelque possible. Sans doute, écrivant ceci, suis-je en train de « remuer le couteau dans la plaie », de t’en communiquer la sanglante blessure, mais je te sais assez forte pour prendre le recul nécessaire, ramener avec philosophie ces événements à leur importance minimale, simples contingences se dissolvant à même leur inanité, leur insignifiance. Mais il nous faut avancer dans ce brouillard si dense, blanc comme le frimas hivernal, épais et résistant comme la glu.

   Décrire le pathique est toujours épreuve pour Soi, pour l’Autre qui, nécessairement, est extérieur à cette scène, aux raisons et irraisons qui s’y dissimulent, ourdissent la trame d’un trajet soumis aux délibérations d’un sinueux et ténébreux labyrinthe. Mais je vais cesser là le recours à ces métaphores oiseuses qui ne font que nous égarer, que reporter le problème là où il n’est pas. Je crois que je pourrais résumer ce qui me visite au gré de cette seule citation extraite de « Brise marine » de Mallarmé :

 

« La chair est triste, hélas !

et j'ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir ! »

  

   Tu sais, tout comme moi, combien cette plainte est tragique, combien elle résonne à la manière d’un signe avant-courrier de notre finitude en ces instants maudits où plus rien ne fait signe

 

qu’un horizon vide,

qu’un soleil voilé,

qu’un peuple de larmes suspendues

à la démesure du ciel.

 

   Si, dans cet instant déchiré qui est mien, « la chair est triste », c’est bien au motif que « tous les livres » ont été lus et, qu’hors les livres, rien ne s’éprouve

 

que de l’ordinaire dépouillé de ses attraits,

que du commun accablé d’affliction,

que du quotidien affecté

d’une exténuante banalité.

 

   Mais, Solveig, comment peut-on vivre sans le recours au livre, sans la chanson du langage, sans la dilatation imaginaire qui en est l’armature la plus exaltante qui soit ? Comment ? Certes il y a bien d’autres occupations, une foule en réalité, mais le problème tient tout entier en ce caractère « d’occupation », en une vocation utilitaire, ustensilaire pourrait-on dire, qui ôte à l’entreprise toute dimension de recherche fiévreuse d’une possible joie.

   Certes un Jardinier qui, sa vie durant, n’a feuilleté aucun livre, existe au même titre que moi et, peut-être, d’une façon plus intense, lui qui sait se contenter du contact simple avec la terre, de la cueillette des fruits, de leur consommation dans l’intimité d’une pièce rustique. Souvent, dans mes écrits, ai-je évoqué cette qualité hors du commun du Simple en tant que Simple, mais tu auras compris que ma posture est théorique, uniquement théorique. J’aime la poésie de la terre, j’aime son contact de douce et accueillante matière, cependant j’ai bien plus de mal à m’accorder aux soins qu’elle exige, que j’accomplis en pensée, lisant, par exemple, quelques pages admirables sur le labour dans les passages lyriques de « La mare au diable ». Je ne sais si, en dehors de son activité d’écriture, Georges Sand cultivait son jardin, si Zola se penchait sur les sillons de glaise après avoir noirci de signes les pages relatives aux semailles en Beauce dans son livre « La terre ». Il me faut de la distance. Il me faut du rêve.

   Å l’époque de mes études, lorsqu’Anne, ma meilleure Amie, avec laquelle j’échangeais bien des passions communes, me signalait une tristesse qu’elle pensait déceler dans mon air pensif, ma justification, toujours la même, je la traduisais par ces mots sibyllins : « J’ai lu Mallarmé. » Mots qui ne trompaient ni mon Amie ni moi-même. Anne ne voulait pas m’inquiéter plus avant. Je ne souhaitais nullement mettre à jour ce que j’estimais être une « faiblesse ». Parfois, sinon toujours, l’orgueil, la fierté sont d’utiles remparts derrière lesquels on s’abrite afin qu’une lézarde jugée mortelle ne vînt faire s’écrouler notre fragile citadelle. Mais je reviens aux livres qui, en réalité, ne m’ont jamais quitté. Cependant, depuis quelque temps ils ne m’adressent plus les généreux gestes d’amitié d’antan, ils gisent, par centaines, parmi la nuée de poussière des étagères. Oh, parfois m’arrive-t-il encore d’en saisir un exemplaire, d’en relire les passages soulignés avec tant d’ardeur dans les jours d’autrefois. L’autrefois subsiste à titre de mémoire, l’ardeur s’est absentée, mais où est donc passée la félicité qui s’immisçait parmi le peuple des mots, où donc ce subtil bonheur de découvrir, selon la progression infinie des signes une identique progression en Soi, une montée en direction de quelque faveur depuis toujours promise ? Oui, Solveig tu auras saisi à distance cette résineuse nostalgie qui s’attache à mes regrets, tout comme se lie à la branche cette larme de sève sèche qui semble être un reflet de sa plainte intérieure.

   Å l’instant je viens d’évoquer ces souvenirs de lecture, ils crépitent encore du plus loin du temps et de l’espace, ils viennent à moi tels de tremblants mirages se levant de l’illisible et multiple sable des jours. Sans doute, Toi la Littéraire, penseras-tu que je pourrais trouver le plus vif intérêt à cultiver ces réminiscences, à en déployer la charge de sens heureux qui ne peut manquer de s’y dissimuler. Certes ceci pourrait avoir lieu, mais à la façon d’une réplique proustienne bien décolorée, ayant perdu, en quelque sorte, la plupart des chatoiements dont elle était censée constituer le lieu d’actualisation. Si l’événement ancien de « La Recherche » se magnifiait au seul mérite du retour positif dans le présent, sais-tu, c’est cette belle et étonnante énergie mentale qui métamorphose l’ordinaire en exceptionnel, lequel fait défaut à mes actuelles investigations. Å peine un motif de satisfaction se lève-t-il de quelques lignes lues à la hâte, qu’une ombre vient en recouvrir le frais bourgeonnement, comme si un plaisir ancien de lecture n’avait été que gratuite délibération d’un désir en quête de son vain remplissement. Il faut, au travail de réminiscence, une foi suffisante quant aux vertus mémorielles de réaménagement manifeste du présent à partir de ce qui fut.

   Le sentiment que j’éprouve aujourd’hui, en ce sens, est celui d’une fuite à jamais ou alors d’une réitération simplement artificielle, d’un jeu tournant à vide, d’un manège déserté de ses chevaux de bois, de cartes à jouer usées où les anciennes figures s’épuiseraient à paraître. Si, au travers de ma restitution de cette terne climatique, tu en déduis l’existence, chez moi, d’un foncier pessimisme, tu auras raison et cette tendance qui m’est naturelle se trouve bien évidemment renforcée au motif des égarements de notre époque dont j’éviterai de citer le tissu serré des apories qui en constitue l’étique texture. Tout ceci est si affligeant !

   L’existence, toute existence, ne crois-tu, doit reposer sur un sol de croyance suffisamment fondé en ses attentes, suffisamment étayé quant à ses projets, or rien ne peut se bâtir sur un sol qui se dérobe et menace de vous engloutir. Pour que les choses aient un sens, il leur faut un socle de détermination, sans quoi les choses retournent à leur état natif avant même d’avoir pu produire leurs effets bénéfiques. Dans « L’extase matérielle », Le Clézio parlant des enfants qui jouent, des hommes mûrs qui devisent de tout et de rien, des vieilles femmes en deuil, l’Écrivain donc fait la constatation désabusée qui suit :

   « C’étaient des mouvements passants, de simples mouvements passants mis en rapport et séparés les uns des autres par l’étendue du vide. Ils glissaient, tous, obscurs, chacun dans sa voie autonome, sans jamais se rencontrer. Ils étaient venus de l’indéterminé, et ils allaient vers l’indéterminé. »   (C’est moi qui souligne)

   Oui, ceci est excellement dit et rien ne servirait de commenter le « vide », « l’obscur », la rencontre impossible. Les mots parlent d’eux-mêmes et sèment en nous leur longue et lourde traînée métaphysique, si bien que lisant, nous avons l’impression que ces mots s’effacent à mesure de leur énonciation, qu’un néant est étendu là, devant nous, dans l’incoercible manifestation de ce qui ne saurait l’être, à savoir la certitude de l’exister en sa pure évidence. « Des mouvements passants » réduits à leur motif de passage sans que quiconque ne puisse en arrêter le cours, en fixer l’irrémédiable flux. Mais ceci doit nous amener à réfléchir sur l’essence de l’indéterminé.

 

Ou bien, en son caractère antéprédicatif

où rien n’est décidé de rien,

il sonne à la manière d’une liberté absolue.

 

Ou bien cette décision de rien,

au titre de sa vacuité,

sonne à la manière d’une aliénation absolue.

 

   L’on voit, ici, combien la vérité est difficile à établir, combien elle repose sur une simple postulation du Sujet, une simple croyance en réalité. C’est bien là la fausseté des évidences immédiates qui ne reposent que sur les sables mouvants ouverts par l’urgence de donner une réponse à la récurrente et obsessionnelle question de notre présence/absence parmi la pullulation des confluences mondaines.

 

Est-on Vraiment là où nous croyons être ?

Ne sommes-nous les touchants jouets

d’une commedia dell’arte

qui se jouerait à notre insu ?

Ou bien est-ce notre possible imaginaire

qui nous a fait nous lever à l’encontre du jour,

de ses promesses, de ses enchantements ?

 

   Tu le sais mieux que moi, Sol, nous oscillons tels de risibles culbutos et nulle position de repos n’est la bonne. Campe-t-on dans l’Eden de l’Idéalisme et l’on n’est guère assuré de s’y maintenir longtemps faute de prises effectives. S’arrime-t-on aux basques du Réalisme et bientôt l’on demandera à quelque transcendance de nous libérer de nos entraves.

   Toujours le choix est cornélien qui nous oblige à avoir recours à la puissance d’effectuation de la dialectique.

 

Passage incessant du Noir au Blanc,

de l’Ombre à la Lumière,

de la Tristesse à la Joie.

 

   C’est bien là l’une des caractéristiques majeures de l’exister que de nous projeter une fois dans la clarté éblouissante de la Scène, une fois dans l’obscurité dense des Coulisses. Souvent l’ai-je exprimé dans mes écrits, notre grandeur, tout comme notre intime faiblesse consistent à nous situer comme des êtres de l’Entre-Deux, grand écart s’il en est qui ne postule l’Infinitude que pour lui substituer, aussitôt, le mur têtu de notre Finitude. Mais rien ici ne doit être lu dans la totale négativité comme si notre condition mortelle ne pouvait que nous précipiter de Charybde en Scylla.

 

C’est parce qu’il y a du chagrin

qu’il y a de l’ivresse.

C’est parce qu’il y a de l’ennui

qu’il y a de l’allégresse.

C’est bien parce qu’il y a de l’inquiétude

qu’il y a de l’ataraxie.

 

   Si tout ne faisait fond que sur du Même, rien ne se détacherait de rien et alors plus aucune visibilité ne se donnerait à notre conscience. Tout ne peut faire fond que sur de l’Autre,

 

ainsi le Personnage sur le paysage,

la ride d’un visage sur une joue lisse,

la joie d’une rencontre sur le vide d’une absence.

 

   Seuls les ridicules Marchands de Bonheur actuels, les camelots et autres amuseurs publics qui vendent à l’encan leurs risibles cricris, leurs magiques colifichets, ceux qui se disent « optimistes naïfs », la naïveté l’emportant du reste sur l’optimisme, les gourous qui vantent les pouvoirs magiques de la marche sur les braises, les thuriféraires qui disent les vertus des bains glacés, ceux qui préconisent la nécessité de méditations en regardant la Lune, ceux qui conseillent l’immobilité des longues contemplations narcissiques ne sont que des imposteurs, des semeurs d’idées creuses qui abusent leurs adeptes et les conduisent dans une irrémissible impasse. Et dire que certains de ces Camelots d’une facile joie sont des psychiatres en titre : la Faculté doit en rougir !

    Ces pratiques ne sont rien moins que mensongères, bien pires que le mal qu’elles sont censées endiguer. Tout comme moi, Solveig, je le sais, tu conseillerais à ces « blessés de l’âme » de se détourner de ces pratiques occultes qui frisent le chamanisme, de confier leurs peines aux méditations belles et profondes qui traversent le champ de la Philosophie. Certes sa fréquentation est aride mais, au moins, elle ne promet plus qu’elle ne peut tenir. Ceux, Celles qui s’y plongent sont bien placés pour connaître le genre d’ascétisme qu’il est nécessaire de convoquer afin de découvrir en Soi, mais aussi hors de Soi, de vraies et inestimables valeurs. Mais mon plaidoyer en faveur des « disciplines sérieuses » s’arrêtera ici, qui aurait très bien pu se déployer en direction de l’Histoire, de la Littérature, de l’Art, des Sciences Humaines, les domaines à explorer sont si vastes, tellement générateurs d’acquisitions vraies parce que méritées, gagnées de haute lutte jusqu’en leur essence même.

   Mais je dois me livrer maintenant à quelque digression sur la Philosophie. Tu sais combien cette matière me tient à cœur. Terminant un essai, je n’ai de cesse d’en commencer un autre alors même que la substance du précédent n’est nullement encore métabolisée. Å la fin de chaque livre, toujours je postule l’indispensable relecture, sinon de la totalité, du moins de ces « morceaux d’anthologie » dont je souligne, avec vigueur, au stylo, l’inestimable valeur. C’est, malheureusement, toujours ma passion de nouveauté qui l’emporte, sans doute curieux de découvrir, dans un nouvel ouvrage, une facette de la Vérité s’assemblant à d’autres facettes, une perspective neuve jusqu’ici inaperçue, une évidence surgissant soudain de la marée de signes noirs. Bien que mettant souvent en exergue la précieuse portée des affinités dont je pense qu’elles constituent la matière même d’un orient, une façon essentielle de s’y retrouver parmi le dense maquis des idées et des thèmes, un guide pour la pensée, je m’aperçois, souvent dans une manière de désarroi, de leur constante instabilité, je dirais presque de leur « fantaisie », mes centres d’intérêt oscillant d’une visée réaliste à une visée idéaliste, privilégiant ici le concept de Nature que vient recouvrir celui de Culture, me passionnant, à tour de rôle, pour la problématique des Essences, puis pour celui de la Transcendance que la perspective de l’Immanence vient remplacer sans, qu’en aucune manière, un motif demeure stable, acquis une fois pour toutes. Et je te fais grâce de mes climats successifs en lesquels s’illustrent l’existentialisme, la phénoménologie, l’ontologie, l’épistémologie, mais cette énumération ne présente guère d’intérêt si ce n’est qu’elle constitue le miroir d’une instabilité fonctionnelle dont, malgré mes efforts, je n’arrive nullement à bout, quand bien même une âme charitable m’aiderait à y voir plus clair.

   Parvenu, à ce qui me paraît être un point de non-retour, je n’arrive guère à me consoler sous le point de vue qui considèrerait, chez les Autres, des afflictions plus profondes que la mienne. Du reste ceci ne serait rien moins que détestable, le malheur des Quidams qui passent dans la rue est le leur, le chagrin que j’éprouve est le mien et, en la matière, nul vase communiquant ne pourrait en assembler les formes aussi diverses qu’incompatibles. Je crois qu’il me faut, à ce point de ma « confession »,

 

garder pour moi

ce qui est en moi,

pour moi,

 

   en cette dimension impartageable qui fait notre singularité. Malgré la saison qui avance, les pierres du Causse sont grises, ce matin, nimbées d’un fin grésil et la vue échoue à voir d’autre horizon que ces cayroux monotones rythmant, dans la retenue, la vie intime du Causse. Au-delà du nimbe brumeux, se font parfois deviner les bêlements des moutons qui broutent consciencieusement les touffes d’herbe maigre. Je ne sais s’ils trouvent leur contentement à cette rumination quotidiennement réitérée, à cette activité ne vivant que de sa propre constance.

 

Le mouton est-il heureux ?

Le sait-il lui-même ?

Et nous, comment pourrions-nous le savoir ?

Au prix d’une délibération gratuite ?

Å la hauteur d’une hypothèse

nécessairement fausse ?

Å la mesure d’une projection

de nos propres sentiments sur

ce qui n’est nullement nous ?

  

  Chère Solveig, bien plutôt que d’allonger le catalogue des questions vides, voici le temps venu de mettre un terme à notre échange. Je me doute qu’en ta lointaine et si belle Suède, le temps traîne encore avec lui, quelque frimas hivernal. Je t’imagine sans peine, dans ton chalet de bois rouge, tout au bord du Lac Roxen, emmitouflée dans une chaude pélerine, lisant un de ces Romantiques dont, depuis toujours, tu fais ton miel.

 

Il te reste donc le Romantisme.

Il me reste donc le souvenir.

Il est la mesure dernière

avant le total dénuement.

 

Je t’embrasse affectueusement.

Le Solitaire du Causse.

 

PS - Si, au hasard de tes découvertes,

tu tombes sur un « objet indéterminé »,

 

empresse-toi de

lui trouver un sens,

n’importe lequel,

léger ou profond,

par-là même,

c’est un sens

que tu attribueras

à ton destin.

 

Ceci est précieux !

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7 mai 2025 3 07 /05 /mai /2025 16:40

 

J'ai vu l'Amour.

 

 

phy 


 Source : fotocommunity.

 

 

  Le physalis. Mais qui donc a bien pu nommer, métaphoriquement, cette fragile et gracieuse plante "L'Amour en cage" ? Faut-il ne rien connaître à l'Amour pour le circonscrire à des limites, celles-ci fussent-elles immatérielles !

 

  D'ailleurs, l'Amour, je l'ai vu, de mes yeux vus, il a des ailes diaphanes, un corps d'éphémère, une tunique de soie, des pattes de cristal, un grésillement d'insecte, le vol du colibri, les yeux-caméléon, la grâce du jour, l'impalpable de la nuit, le velouté de la brume, l'irisation de la goutte, la courbure du poème, la consistance de la dune, la fuite de la lumière, le toucher de la nacre, une langue de corail, des lèvres de silence, des idées de vent, des clartés de lagune, la douceur du galet, l'insistance légère de l'aube, l'impalpable du crépuscule, l'arrondi de la crique, le balancement du palmier, le teint rose-thé, le vol bleu du céladon, la transparence du parchemin, le fluide de l'aquarelle, l'à-peine esquisse du temps, le glissement de l'estompe, le tournis du flocon, la blancheur du magnolia, le grisé de la cendre, les joues-porcelaine, la hanche-lyre, le bassin-amphore, la chute d'une plume, le vol du sterne, la pliure d'écume, l'hésitation du grésil, les nervures de la feuille, le fil d'horizon, le clignotement des étoiles, la couleur des voyelles, un son d'outre-ciel, un goût de nectar, le balancement de la phrase, la souplesse de l'alexandrin, le flou de la peau-chagrin, l'ellipse de l'espoir, la confidence de l'édelweiss, la marche piquetée de l'aigrette, la touffeur de la tourbe, le balancement de la canopée, la rumeur du sommeil, les pieds de Mercure, le fil d'Ariane, la mutité du Sphinx, l'impermanence de l'uranie, la calebasse de l'ukiyo-e, l'harmonie du taijitu, le toucher de la pluie, les doigts de gemme, la saveur de la madeleine, la pureté de la source, la confidence de la banquise, le col du cygne, l'allure de l'alezan, le trot du yearling, la caresse de l'argile, l'éclat de la chambre noire, la fuite de l'étincelle, la rumeur de la lave, le calice du lys, un susurrement de fontaine, l'énigme du puits, le scellé de la jarre, la glaçure de l'émail, l'ondoiement du ruisseau, le sinueux du chemin, la plénitude du cercle, l'étoffe de l'étoupe, la vibration inaperçue du cristal, la fuite de l'écluse, l'éclat sourd de la falaise, le rythme auroral, la nuit féconde, l'approximation du dire, la jetée souple de la parole, le mouvement des astres, la langueur lunaire, la patience des étangs, le frais des ombrages, la marée fluide, l'inclinaison de l'étrave, la modestie de la ligne, l'absence du pointillé, la suspension du souffle, le nuage de la lampe, l'élégance du noir, le parti-pris du blanc, la griserie des médiations, les affinités électives, l'adret incliné de l'heure, la permission de minuit, la collation frugale, le battement des yeux, le limaçon de la langue, le sanglot étouffé, le râle du courlis, la tête de linotte, le seuil permissif, la métaphore plurielle, le rêve alambiqué, la douleur de l'absinthe, l'ivresse du peyotl, les pointillés de la mescaline, les éblouissements du jade, l'ennui des ancolies, la retenue du névé, la fraîcheur menthe poivrée, l'abstraction diagonale, la déclivité des humeurs, l'ambroisie glacée, la meringue étoilée, le précieux du velours, la rigueur du lin, le diamant de l'herbe, la tunique du scarabée, la lueur du café, la suavité du thé, tremblement de chrysalide, giration de douce obsidienne, repli de calmar, grains célestes, pierres levées, œuf gigogne, oscillation de balancelle, effluve de musc, perte d'eau dans l'acequia, odeur sourde de limaille, impulsions aimantées, nords magnétiques, effusions boréales, dérive des continents, faille sismique, glèbe versée luisante, feuillée sous le vent, dentelle arborée, lente chenille processionnaire, coulure de zinc au bord du toit, levure gonflant le pain, dragées fondantes, élixir en pluie de muqueuse, mouillure palatale, supinations digitales, frottis de glénoïdes, pavé lustré petit jour, lucarne sur le toit, facétie cerf-volant, songe aquatique, page à peine maculée, ébruitement de courlis, phosphorescence d'ivoire, aile bleue sous les alizés, marécages d'eaux oblongs, palimpseste illisible, mappemonde 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étamines dressées, pollen fusant éther; mais qui donc a encagé l'Amour, cette libre disposition de Soi en direction de l'Autre, qui donc a osé cette métaphore morte ? L'Amour n'est pas la cage. L'Amour est l'Oiseau vermeil, hors la cage, plumage polychrome ouvrant son éventail, ailes gonflées de vent, rémiges infiniment mobiles, dépliement de soi, pur bondissement. L'Amour jamais ne tutoie la geôle. L'Amour est l'autre nom de la LIBERTÉ.  Sinon il n'en est que le Fou commis à perdre son âme !

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6 mai 2025 2 06 /05 /mai /2025 07:37
De l’élémental à l’élémentaire

Rivages...

Étang de Thau…

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Ici, comme en de nombreuses autres images d’Hervé Baïs, faut-il partir de l’élémental, lequel constitue le socle de l’énonciation iconique. Par « élémental », il faut entendre, selon les termes du dictionnaire :

 

« Qui participe de la nature des éléments, des forces naturelles. »

« Qui participe de la nature originelle de l'élément premier.

Retour à la confusion élémentale. »

 

   Et, bien entendu, cette notion « d’originaire » à laquelle se réfèrent nombre de mes textes, fait tout d’abord signe en direction des quatre principes, terre, air, eau, feu, selon lesquels, et depuis au moins « Le Timée » de Platon, la Nature est tissée en ses plus initiales valeurs. Au-delà de ces « briques élémentaires », plus aucune réduction de la matière n’est possible sauf à inventer une substance originelle qui en soutiendrait la venue. Mais ici l’on bute sur une régression à l’infini d’un substrat supposant un substrat antérieur, à moins que l’on n’envisage un « Éternel Retour du Même » s’alimentant à quelque mythologie personnelle tournant en cercle sur ses propres méditations. Nous disposant à inventorier ce qui nervure cette photographie, force nous est imposée de la décrire à l’aune de ses éléments.

   Terre - Certes, elle est présente, bien qu’il soit nécessaire d’en chercher l’émergence en ce paysage lacustre qui fait à l’eau, la part belle.  Terre que nous imaginons consistante, Terre de Sienne calcinée versant à Terre d’Ombre, à Terre de Cassel, mesure ténébreuse du sol inclinant vers une nuit génitrice dont elle serait le pur accomplissement. Longue bande de terre de l’horizon qui paraît scinder l’image en deux parties d’égale dimension, un peu comme si elle était un genre d’étalon à partir duquel percevoir et comprendre le motif premier du paysage. Terre encore, pareille à une confluence fluviale, à la partie inférieure de l’image, nous l’imaginons toute de sable entrelacée, avec ses belles nuances de Blanc de Meudon, d’Ardoise, de Cendre, avec des rehauts d’Ocre Jaune, toute une palette douce aux yeux qu’obombre le lourd couvercle des nuées cachant la boule étincelante du Soleil.

   Air - Air partout car rien ne saurait l’arrêter, il est ce fluide discret qui gonfle la poitrine des Hommes, il est ce courant sur lequel glissent infiniment les caravanes limpides d’oiseaux, parfois il est vent, cette Tramontane venue de la terre, dont l’haleine froide soude les éléments entre eux, parfois Vent Marin chargé d’humidité, il mêle tout, il est union, il est osmose comme si les choses, encore encloses en une manière de tunique native, se rassemblaient au sein d’un unique et rassurant cocon. C’est sans doute lui, l’air, qui relie tout en une manière d’harmonie, lui qui synthétise le divers, lui qui assure la cohésion du ciel, des nuages, de l’eau, du sable et des Voyeurs que nous sommes qui respirons au rythme de la Nature, nous n’en représentons que le naturel prolongement. L’air lisse notre peau, l’invite au voyage hors de soi, là, dans cette manière d’Eden promis à une sorte de silence éternel, à une félicité que rien ne pourrait entamer.

   Eau - Oui, Eau, c’est elle qui est l’élément générateur du paysage, sa raison d’être, sa silencieuse oraison tout au bord de l’agitation du monde. Elle est présente, ô combien, dans le ventre gris et lourd des nuages, elle est simple vapeur, elle est promesse de pluie, elle qui abreuvera le Peuple des Assoifés. Eau dans sa plénitude, eau dans sa sublime réverbération, eau-miroir qui recueille la silencieuse supplique du Ciel, qui abrite en son sein les paroles usées des Existants, leurs prières le plus souvent inexaucées, eau lustrale qui attend l’immersion en son sein de Ceux, de Celles qui espèrent d’elle leur régénération, leur ressourcement au contact du fluide purificateur. Eau, elle est de même nature que celle de nos cellules en lesquelles, depuis toujours, vit en nous, l’immensité de l’Océan primitif. Eau dont la subtile agitation, telle un inaperçu ruisellement, supporte l’aventure nautique de cette barque de pêche, immobile pour l’éternité. Eu métallique, pareille à une brillante plaque d’acier, elle recueille les doléances célestes, ces signes noirs-blancs-gris des nuages, ils sont une silencieuse parole dont, jamais, on ne perçoit la « bouche d’ombre » qui en articule les paroles, en distille les sons. Eau matricielle, en elle nous venons au Monde, en elle nous voudrions, en une manière de dernier saut, la rejoindre pour des épousailles sans lieu ni temps.

   Feu - Disant le feu, c’est un peu comme si nous inventions une histoire pour enfants naïfs. Nul, ici, ne voit le feu, nul ne peut en tracer la subite et illusoire ignition. Mais, à être attentifs, nous en apercevons quelques rapides accents, quelques témoignages comme au travers du verre d’une lampe magique. Feu du Soleil, il sourd de derrière les nuages, il nous adresse la volonté de sa présence à l’encontre même de ces masses de vapeur qui tapissent les allées du ciel. Feu qui se réverbère sous la forme des belles écailles de lumière qui animent les eaux du lac, y dessinent de rapides courants, y écrivent l’immémoriale puissance de toute lumière. Feu encore sous la forme d’une lame étincelante qui traverse l’image en sa partie médiane. Feu de notre esprit qui veut trouver dans le Feu naturel son équivalent symbolique, son frère combattant les ténèbres, écartant les voiles de la fausseté.

   C’est bien la force de ces photographies que de nous reconduire au lieu même du surgissement des choses. Dans le clignotement en clair-obscur des photographies, dans la douce phosphorescence des grains de lumière, dans les intervalles ménagés par la médiation du gris, dans le lexique simple et immédiat du bi-chromatisme, ce n’est rien de moins que le jeu des « particules élémentaires » qui vient à nous, non seulement à la manière d’une esthétique, mais bien plutôt à la façon d’un questionnement sur qui-nous-sommes, nous-mêmes, en notre principielle venue sur les rivages de l’exister. Précieuses sont ces images qui contiennent en elles, nullement à la façon d’êtres visibles, mais symboliques, la mesure initiale du simple. Nous en pénétrant, ce sont de minces choses originaires qui nous cernent de leur évidence inaperçue, cryptée parce que hautement désirables. En elles, ces déclinaisons paysagères, se donnent à penser, et surtout à sentir,

 

aussi bien la modestie des mousses étoilées

sur leurs motifs de pierres blanches,

aussi bien la lumière grise du galet

réverbérée par le mur des falaises,

aussi bien l’empreinte

vert-de-grisée

du délicat lichen,

aussi bien le lueur d’étain

des plaines lacustres,

aussi bien les cairns

de pierre ponce

levés contre la

paroi du ciel,

aussi bien la racine

de blanche porcelaine

illuminant le peuple du limon,

aussi bien la coulée de lave

fossilisée au flanc du volcan,

aussi bien la belle clarté nocturne

de la pierre d’obsidienne,

aussi bien la nacre immaculée

du coquillage ouverte

à la présence du jour,

aussi bien le fin liseré d’argent

qui entoure la fragile diatomée,

aussi bien le bouton de rose

poudré de pluie,

aussi bien la discrétion

des veines d’argile

 s’effaçant à même

 leur immatérielle

 empreinte.

  

   Que nul n’aille s’étonner de cette litanie lexicale, elle est le simple reflet du lyrisme au contact de la beauté paysagère en direction de laquelle pointe, toujours, à la façon d’un interminable quête, de sens,  le travail assidu du Photographe. Une fois encore, nous faut-il citer la célèbre assertion de Paul Klee :

 

« L’art ne reproduit pas le visible,

il rend visible. »

 

    Ce que cette photographie « Rivages - Étang de Thau », rend visible, c’est la beauté des choses dans leur venue à l’être en leur immédiateté, leur spontanéité, la pureté dont elles témoignent à l’envi. Ce paysage vient juste de naître, dans l’étonnement d’être au Monde. Il est première lettre de l’alphabet dont les autres lettres, plus tard, viendront confirmer la diction, l’écriture initiales. Du motif central de la barque de pêche, rien n’a été dit, sans doute pour la simple raison que son inscription ne se justifiait nullement à titre d’élémental. En réalité, elle n’est ni terre,  ni air, ni eau, ni, feu et, cependant elle a sa place ici, au titre de l’élémentaire rencontrant l’élémental.

 

Deux commencements,

deux origines fusionnent

en une identique coïncidence

spatio-temporelle.

 

   La barque  se déduit des éléments de la Nature comme si elle était le langage premier ouvrant l’histoire et surtout l’évement à nul autre pareil de l’exister.  Manière, si l’on veut, d’Arche de Noé primitive traçant une possible genèse de l’Homme parmi la belle confluence

 

d’une terre non encore modelée ;

d’un air avant même qu’il ne devienne vent ;

d’une eau ne se sachant encore ni fleuve, ni océan ;

d’un feu non encore parvenu à son solaire déploiement.

 

   Mais ce qui fait l’essentiel de l’élément c’est qu’il porte en lui, au plus dissimulé de son être, toutes ces virualités qui, un jour se manifesteront, toutes ces épiphanies en réserve qui se désocculteront. Alors sera venu le temps des choses élémentaires. Nul n’en pourra prédire ni l’avenir, ni les formes, ni les actions.

 

Élémental ; Élémentaire,

les deux puissances tutélaires

dont nous ne connaissaons jamais

que les contours, les frontières, les lisières.

C’est leur vérité la plus apparente.

Peut-être faudrait-il leur accorder,

 suffisamment longtemps,

la mesure d’un libre espace,

seul moyen de les installer

en leur essence.

Sans doute faudrait-il !

 

 

 

 

 

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5 mai 2025 1 05 /05 /mai /2025 16:57

 

[Préambule - Cette fable moderne met en exergue la beauté du monde à laquelle s’oppose sa souveraine et illimitée laideur. Chaque jour nous faisons l’amer constat que des choses ne vont pas bien, que la terre se réchauffe, que les maladies gagnent du terrain, que la misère pullule, que les injustices de tous ordres courent dans la société qui devient de plus en plus inhumaine. Le texte ci-après, de coloration globalement ‘écologiste’ au sens large, plus précisément ‘humaniste’, décrit les grands travers qui affectent le cours du monde. Nous massacrons les biens les plus précieux, nous dilapidons les richesses que la Nature a mises à notre portée sans même que notre conscience se révolte, qu’elle soit simplement dérangée à l’annonce de tel tsunami, de telle inondation. Nous accusons le coup, certes, mais nous demeurons figés, incapables, le plus souvent, de produire le moindre geste qui permettrait, au moins à titre individuel, d’enrayer une parcelle du mal. Nous nous habituons à tout, voilà le pire !

   Nous comptons sur la générosité du temps qui passe, sur sa capacité à panser les plaies infligées par l’humanité, sur la providence, sur la rotation des astres, la course des comètes et que sais-je encore, comme si nous étions les acteurs désintéressés de notre propre désastre. Mais que faut-il donc pour que nous sortions de notre léthargie ? De nouveaux holocaustes, des séismes meurtriers, la fin d’une civilisation, la nôtre que nous avons portée devant l’Histoire avec une légèreté exemplaire ? Que faut-il ? Sans doute les développements ci-après seront-ils jugés majoritairement ‘moralisateurs’. En réalité le rapport à la Nature, bien plus que d’être moral est ontologique, c'est-à-dire qu’il y va de la question de l’être. Du nôtre, de tous ceux et celles qui nous font face, les rivières, les océans, les montagnes les glaciers. Seule une levée des consciences pourrait inverser des horizons bien sombres. Ce modeste article n’a d’autre but que de montrer ce qui apparaît et nous adresse un message urgent. C’est la Terre que nous avons à sauver. Espérons qu’il soit encore temps !]

 

*

 

   Olivier habite au sommet d’une colline. Il aime cette nature qui s’ouvre à lui dans la générosité. Jamais il n’aurait pu vivre au fond d’une vallée étroite, là où la vue est limitée, où la conscience n’a nul tremplin pour s’envoler. Olivier est une âme simple qui n’aime rien tant que le spontané, l’immédiatement donné, cette feuille livrée par le vent, ce nuage léger qui brode l’azur, cette pluie fécondant le sol de poussière, lui donnant cette belle teinte d’argile ou d’ébène. Olivier lit beaucoup, surtout de la poésie, compose quelques textes, se distrait de longues promenades solitaires, s’emplit des visions du monde. Soit qu’il voie le monde à sa portée, soit qu’il le recompose dans un rêve éveillé. Il n’a de cesse d’inventorier tout ce qui fait sens à l’horizon des yeux, autrement dit, il n’est jamais en repos, plutôt en embuscade, cœur disponible, mains grand ouvertes, imaginaire déployé afin de recevoir une myriade d’images qu’il prend soin d’archiver sur les rayons de sa mémoire.

   Ce matin le temps est au beau calme. La grande chaleur a laissé la place à un temps brumeux, signe avant-coureur d’un automne qui s’annonce déjà. De cette rémission de la chaleur, le corps se trouve heureux. La canicule est éprouvante qui tend ses pièges, enserre, contraint et, en définitive, ôte toute liberté. On est cloués dans des pièces d’ombre, on évite de bouger, le moindre mouvement est une épreuve. Olivier sent en lui ces grandes ondes de liberté qui nagent dans sa poitrine, ses membres, jusqu’au bout de ses pieds qui effleurent le sol dans une manière de vol léger. Tout ce qui s’étend devant lui, ce paysage immense, sans limite, il en ressent les bienfaits sur la nappe lisse de sa peau, il en apprécie la faculté de régénération comme si une source s’était levée en lui qui le désaltérait, l’accordait au rythme immémorial du monde.

   Du haut de sa colline de calcaire qu’il nomme indifféremment ‘mon promontoire’, ‘mon belvédère’, Olivier embrasse une sorte de totalité dont il est le réceptacle privilégié. Tout, soudain signifie jusqu’à l’excès. La moindre herbe poussée par le vent est un genre d’embarcation sur laquelle connaître les verts océans des prés. La feuille suspendue à l’arbre est pareille à un fin nuage qui ouvrirait le voyage d’une infinie méditation. La pierre sur le sol ressemble à un dolmen dressé par ces très lointains ancêtres dont encore, sans doute, un fragment nous habite qui nous dit la primitivité d’une vie minérale, l’Homo faber et la pierre étaient confondus en une identique mutité, le monde, encore, ne parlait pas. Seulement le langage de l’éclair, de la foudre, du tonnerre, le langage de la grotte qui était comme un ventre maternel.

   Mais nous sommes sortis de la longue nuit de la Préhistoire, mais nos âmes sont éclairées, mais nous avons le principe de raison pour guider nos actes, donner droit à nos jugements les plus sûrs, les plus exacts. Nous avons des yeux exercés par l’éducation, habitués à la rencontre du beau, mais aussi du laid, entraînés à la contemplation de ce qui, pour nous, est utile, indispensable même à notre vie, à notre passage sur terre. Des mains de la Nature nous avons reçu d’infinies offrandes que nous pensions inépuisables, toujours renouvelées, mais nous avons trahi notre ‘Mère’, puisqu’aussi bien la Nature est celle par qui nous figurons au monde et tâchons de frayer notre voie parmi les richesses, les dons, mais aussi les écueils qui jonchent notre route, des barricades s’y lèvent, des herses surgissent du sol avec leurs pointes acérées pour obstruer la voie, faire plier nos têtes et nos fronts sous l’imparable joug des fourches caudines. Car, nous les Hommes, nous pensions immortels, doués de toute puissance, pareils à ces dieux de l’Olympe dont les noms magiques résonnaient sous la voute d’airain du ciel.

   Il n’y avait nulle limite à notre expansion. Nous croyions pouvoir piocher à l’infini dans la corne d’abondance du réel. Nous avons inventé la métallurgie, dans de sombres forges nous avons élaboré les outils que nous destinions aux ‘travaux et aux jours’. Seulement, créant le coutre et la charrue, nous aurions pu nous limiter à ouvrir la terre à l’aune de nos seuls besoins : manger, nous vêtir. Mais nous n’avons su nous contenter des miettes, nous voulions la flûte dorée, mais nous voulions la miche à la miette grasse, mais nous voulions tous les fournils du monde pour y faire cuire les pâtes levées de nos envies illimitées, de nos désirs incandescents. Plus le feu lançait haut ses flammes, plus nos yeux brillaient des étincelles sourdes de la convoitise. Nous avons eu, constamment, au cours de l’Histoire ‘les yeux plus gros que le ventre’. Nous mangions une croûte de pain et nous regardions, avec des yeux hallucinés, de grosses tourtes emplies de mille friandises. Nous, les hommes, avons surtout pêché par gourmandise car c’est bien l’un des traits déterminants de notre condition, nous sommes des êtres insatiables qui, jamais, n’épuisons l’outre immensément ouverte de nos désirs.

   C’est ceci que pense Olivier du haut de sa colline de falaises blanches, semée de chênes rabougris, de genévriers à la maigre végétation. Ici, tout semble plaider la cause du simple, du modeste, de la réserve en toutes choses qui est bien préférable à la précipitation, à la décision tranchée qui bouscule le monde, parfois le renverse et il faudra des siècles de dur labeur pour regagner ce qui a été perdu au seul motif d’une hâte à combler ce qui, jamais, ne peut l’être, à savoir cette immense vertige de la jouissance qui, une fois éprouvé, demande, dans un ‘éternel retour du même’, à être comblé. Nous sommes des êtres du manque et c’est une faille permanente qui creuse en nous la profondeur de l’abîme. Nous emplissons continuellement nos seaux de provendes multiples, nous les destinons à la boulimie sans fin de nos envies, seulement, pareils à des tonneaux des Danaïdes, nous n’avons nul fond et ce que nous pensions pouvoir thésauriser se dissipe comme une brume sous la poussée du soleil. Toujours nos mains sont vides qui éraflent l’air et se désolent de n’y rien trouver que des lambeaux de choses inconnaissables.

  

   Rêve éveillé d’Olivier

 

   Mes yeux portent au loin, ma vue est illimitée. Tout comme le rapace de haut vol dont la vision est panoptique en même temps qu’incisive, je n’oublie rien du monde en sa naturelle et resplendissante beauté. Je ne veux rien dissimuler, je ne veux rien gommer de ce qui vient à moi, prononce à mon oreille les mots doux comme la comptine du pur émerveillement. La Terre est belle, la Terre est infinie. Elle court d’un horizon à l’autre portant avec elle ses immenses richesses dont nul ne pourrait faire l’inventaire. Il suffit de prendre du recul et d’exercer sa conscience à décrypter tout ce qu’il y a d’exception à vivre en ce lieu, en ce temps d’immense profusion. Ce qu’il faut voir, c’est ceci :

   Voir l’élément-terre en sa parfaite parution. C’est l’automne. Quelques brumes flottent au ras du sol. Les terres viennent d’être labourées. Les mottes luisent dans le premier jour, on les penserait d’acier rouillé avec des reflets luisants que le soc a poncés. Les sillons font de grandes lignes qui se jettent vers le ciel, loin là-bas à l’horizon encore semé d’ombres violettes, traces infimes d’une nuit en train de basculer de l’autre côté des choses visibles. Il y a une colonie de garde-bœufs qui parcourent les prairies attenantes où paissent des vaches à la robe claire, elles font comme des taches solaires tout contre les champs à la teinte plus soutenue. Parfois des ilots à la couleur de feuilles, parfois de vastes étendues de poussière inclinant vers la soie, la toile de lin, les infinies variations du beige, on dirait des empiècements de cuir plaqués sur une vêture souple, parcourue de plis et de remous, une sorte de lac avec ses reflets, ses ondes troubles, ses moirures variables selon l’endroit d’où on les observe.

   Voir le dos gonflé de l’océan. Il semble ne jamais devoir en finir avec son histoire bleu-clair brodée de golfes et longée des touffes légères des tamaris, avec ses contes à la lueur bleu-marine coulant au profond des abysses, avec ses lames turquoise battant les récifs coraliens, avec ses transparences de cristal sous le froid boréal tissé de hautes glaces. Oui l’océan est image de l’infini, ses eaux jamais ne cessent de s’agiter, de se soulever en gerbes d’écume blanche, de retomber en plis qui prennent parfois l’accent impénétrable, mystérieux des ténèbres. De grandes voiles immaculées le traversent de long en large, focs gonflés que le Noroît pousse au-dessus des fonds de sable, des poissons aux yeux aveugles y vivent dans la discrétion de leur tenue invisible. Le bruit continuel de l’océan est un baume qui adoucit les mœurs, lime les angles de la violence, arase les dents aigues des destins belliqueux. C’est un bruit doucement maternel, une langue qui vient lisser notre peau, lui dire la simple joie qu’il y a à vivre ici, dans l’échancrure du rocher, là près de la lagune aux reflets d’argent, plus loin tout près de l’isthme que longent les vagues au destin millénaire, elles ne cessent jamais d’être et ne se posent nullement de question. Ne sont que parce qu’elles sont.

   Olivier rêve yeux grand ouverts car ce qu’il voit, là devant lui, ces collines de terre blanche, ce ciel limpide, la ligne d’horizon et son cercle doucement incliné, tout ce qu’il voit joue en écho avec le vaste monde. Voit-il la frêle robe noire d’un chêne et il voit en même temps le balancement du palmier dans la marée verte de l’oasis, la haute stature du baobab, son image d’arbre inversé lacérant de ses racines la pulpe des nuages, les hauts fûts des cèdres rouges s’élevant aux hauteurs inimaginables de la canopée, ce territoire traversé des flamboyantes couleurs du toucan à bec rouge, illuminé de la tunique verte du caïque à tête noire, surpris de la braise presque éteinte du cotinga Pompadour. Les forêts sont précieuses, elles sont des mers où se déverse la houle pressée des vents, des flux incessants. Les grands arbres se balancent et chantent en frottant leurs écorces usées les unes contre les autres. Peut-être est-ce leur façon de faire l’amour, d’initier le geste infini de la génération, de donner aux hommes l’oxygène dont ils ont besoin pour vivre et tracer leur sillon sur la dalle immense des continents. L’arbre est ce génie tutélaire devant lequel, à défaut de nous prosterner, nous devrions nous incliner, remercier sa présence, l’ombre qu’il nous prodigue sans compter, les fruits qu’il destine à notre bouche, les écorces que nous brûlons dans l’âtre, les bûches qui flamboient dans nos cheminées, les planches de nos meubles, les racines dont nous faisons des décoctions, elles soignent nos maux, guérissent nos âmes.

   Olivier rêve, avec son beau prénom d’arbre, aux fleuves majestueux auxquels il doit son existence. Ils surgissent des glaciers, sautent des verrous de moraines, cascadent sur des tables de granit ou de schiste, creusent des canyons aux parois vertigineuses, se faufilent dans des détroits, deviennent torrents, lacs, mortes eaux qu’arrêtent les barrages de ciment des hommes. Ils sont le peuple joyeux de l’eau, le chant qu’ils adressent à la terre, ils font se lever les graines, ils sont les divinités des moissons, ils fabriquent le pain dont nous agrémentons nos repas. Ils sont si discrets que, souvent, dans l’épi de maïs, la verte tige de blé, la graine de froment, la croûte blonde du pain, nous ne savons nullement reconnaître leur présence.

   C’est un problème humain que d’avoir la mémoire courte, que de renier les dieux qui nous portent dès que les présents qu’ils nous ont adressés, déjà devenus anciens, ne sont plus guère honorés, pris qu’ils sont pour de logiques gratifications dont la source ne nous est plus apparente. Ainsi les fleuves coulent-ils vers l’aval de l’espace, le long corridor du temps, à bas bruit, une goutte poussant l’autre, une eau se substituant à la précédente, jusqu’au vaste estuaire, jusqu’à l’immense mer qui les accueille comme leurs pères, sans eux, elle n’existerait pas la mer, elle ne serait qu’une immense cuvette à ciel ouvert parcourue de crevasses et de bois fossiles pareils à ceux qui gisent, tels des minéraux, dans l’aride ‘Désert de la Mort’ dans cette Californie exténuée de chaleur.

   Olivier rêve aux hautes et inaccessibles montagnes, ces Princesses des fières altitudes, ces têtes altières couronnées des diamants aigus du soleil. L’air y est pur. L’air y vibre comme s’il était animé par quelque diapason céleste. Grimpant à leurs sommets, soudain, la tête devient légère, comme si elle se détachait du corps, pareille à ces étonnantes montgolfières qui flottent à mi-ciel, légères, on croirait avoir affaire à des ballons de baudruche. C’est bientôt un vertige qui survient et l’on se prend à penser que l’on a été bien audacieux de comparer sa taille de ciron à ces géantes de pierre qui n’ont peur ni de l’éclat de la grande étoile blanche, ni des chutes de neige, ni des coups cinglants du blizzard. C’est ainsi, tutoyer l’absolu rend invulnérable. On ne redoute plus rien, ni l’éclat du gel, ni les bourrasques de vent. On s’érode seulement. On perd un peu de matière, une simple poussière au regard de l’éternelle géologie. Le temps des roches n’est nullement celui des hommes. Les hommes sont infiniment corruptibles, le temps de quelques saisons seulement, alors que les pics ne s’useraient guère qu’aux yeux de géants à la prodigieuse longévité, des Mathusalem ayant résolu l’énigme de la mort.

   Montagnes des alpages, combien vous êtes admirables avec vos vaches à la robe grise, écumeuse, aux pis gonflés de lait, ce délicat breuvage que boivent les Existants dans leurs appartements climatisés sans même savoir ce qu’est une sonnaille, quel bruit elle fait contre les falaises de roches, ce qu’est une transhumance, la joie sereine d’appartenir à la nature, entièrement, sans aucune dette à la culture, à la civilisation. Connaître la montagne une fois dans la pure dimension de sa vérité, c’est être poinçonné au creux de son âme de la nécessité de la retrouver, de l’honorer telle qu’elle est, une merveilleuse puissance qui repose en elle-même et n’attend rien d’autre que l’éternité.

   Olivier, depuis le haut de son ‘belvédère’, rêve aux glaciers, à ces hauts murs de cristal aux mystérieuses galeries bleutées qui montent et descendent dans le ventre fécond de ces dieux du froid. Ici, tout est exact. Tout est rigoureux. On ne joue nullement avec les murailles de glace, on les respecte, on les vénère. Les Inuits, plus que tout autre, savent du fond même de leur instinct que l’on ne part pas impunément à la chasse au phoque ou au morse à n’importe quelle heure du jour, par n’importe quel temps. Ici, selon le choix, il s’agit de vie ou de mort. Le froid, la neige, la glace, les congères ne connaissent pas les demi-mesures. Une mauvaise décision peut être irréversible, le chasseur ne jamais revenir de sa chasse. C’est pourquoi l’on est prudents. C’est pourquoi l’on jauge longuement une situation et que l’on ne décide d’un acte qu’en toute connaissance de cause. Les pôles sont aussi beaux que ses terres sont hostiles. Du reste il y a une évidente relation entre le paysage sublime et la désolation qui en est l’habituel fondement. Déserts, toundras, steppes, salins, lacs asséchés fascinent les humains sans doute pour l’unique raison qu’ils mettent en exergue une mort maintenue à distance dans l’espace et le temps.

  

   Pensées d’Olivier pour le monde qui vient

  

   On ne tient jamais mieux à l’existence qu’à en mesurer la fragilité, qu’à être exposé au danger, à tutoyer la tragédie. Face aux immenses étendues blanches de l’Arctique, aux sables brûlants du Désert de Gobi, du Kalahari, face à l’immense plateau érodé du Colorado, nous mesurons, à sa juste valeur, le cadeau immense de la vie, la dette qu’elle devrait nous imposer, le respect que nous devrions manifester en direction de la Nature en son irremplaçable présence. Nous ne sommes que grâce à elle, elle n’est que grâce à nous. Nos destins sont coalescents, tissés des mêmes fibres. Si la Nature va bien, alors nous aussi nous allons bien. Il semble que cette règle élémentaire du rapport à notre ‘Mère-nourricière’ ait été oublié. Mais il ne s’agit pas seulement d’amnésie. Certains comportements irresponsables semblent prendre un malin plaisir à détruire ce que des millions d’années ont mis à édifier, patiemment, pierre à pierre, cette immense Tour de Babel dont, aujourd’hui, nous habitons les cellules sans bien savoir quels en sont les fondatios, quelles sont les lois qui en régissent le fonctionnement, sans nous interroger sur la fragilité d’un édifice, sa construction fût-elle édifiée en des époques reposant sous les strates illisibles de l’Histoire.

  Oui, les glaciers nous scrutent de toute la hauteur de leur édifice majestueux, mais cette majesté est aussi magique que précaire. Chaque jour voit s’effondrer ces génies de glace  comme des châteaux de cartes, des pièces de bois que les enfants assemblent avec soin afin de les faire tenir en équilibre, de réaliser la plus haute tour possible. Immanquablement, la fin du jeu voit l’écroulement de l’audacieuse structure, laquelle défiant la loi de la logique a dépassé ses propres possibilités. Oui, mais les lois de la physique ne sont pas les lois humaines. Ce qui correspondrait à la ‘logique’, ci-dessus évoquée, dans l’espace matériel, trouverait son pendant dans la ‘raison’ en matière de décisions humaines. Tout est en effet question de raison. Nous avons connu le ‘Siècle des Lumières’, la puissance presque illimitée de la Raison, parfois jusqu’à l’excès.

   Il ne s’agit nullement de refaire l’Histoire. De toute manière l’homme ne semble jamais rien retenir des leçons qu’elle nous adresse. Les génocides succèdent aux holocaustes, la barbarie à l’inquisition, le racisme à la xénophobie. Piètre constat, certes, mais constat réaliste malheureusement. Il ne faut nullement sombrer dans un pessimisme qui ne serait que la face cachée du nihilisme, donc de l’absurde qui enlèverait tout sens à notre existence. Il faut lutter, il faut résister et ne pas donner droit aux Cassandre de la désolation, ne pas céder aux sirènes nous convoquant au mépris de la vie. Oui la Terre, notre Terre est en grand danger. Ceci, nous le savons tous mais feignons de l’ignorer ou reportons le poids de nos actes sur les générations futures. Curieuse conception de l’héritage, tout de même. Héritage de cendres et de ruines.

   Terre en tant que notre planète ; terre en tant que matière, glaise, limon, humus que nous foulons chaque jour ; océans et mers que nous parcourons sur nos ferries hauts comme des immeubles ; forêts que nous survolons, dans ces fuselages d’acier étincelants ; arbres que nous arrachons, comme si nous procédions à l’ablation de nos poumons ; fleuves que nous martyrisons et asséchons ; montagnes que nous déplaçons afin d’y dérober gemmes précieuses et minerais ; glaciers que nous regardons fondre comme nous verrions les chutes du Niagara, sans pouvoir aucun d’en freiner l’irrémédiable fuite.

   Terre, que faisons-nous donc pour remédier à ton abandon, à ta faillite qui ne paraît inéluctable qu’à la mesure de notre impéritie, de notre insuffisance ? Que faisons-nous sinon observer le navire qui coule avec ses précieuses cargaisons ? Qui donc se jettera à l’eau ? Qui donc osera être un Homme ? « Indignez-vous », disait en son temps le diplomate et humaniste Stéphane Hessel. Certes il convient de s’indigner, c’est certainement le tremplin à partir duquel bâtir une audace et cingler vers le grand large. N’attendons nullement un élan collectif qui, sans doute, ne viendra jamais. Agissons à notre mesure. A chacun sa part.

   Ainsi naissent les grands changements. Il n’est que temps d’agir. Le langage ne suffit pas, pas plus que les grandes déclarations d’intentions, les tables rondes et autres colloques. Avons-nous besoin d’une pédagogie, d’une éducation particulière pour savoir quelle est notre responsabilité face à ce qui nous fait vivre ? Avons-nous besoin d’un modèle pour économiser l’eau, modérer nos déplacements, baisser notre chauffage, consommer sain, limiter notre ration de viande, pratiquer des loisirs modestes en besoins énergétiques ? Avons-nous besoin d’un modèle pour être Hommes sur la Terre ? Non, la bonne volonté suffit. Non, le bon sens suffit. Qui donc se déclarerait démuni de volonté, privé de bon sens ? Qui donc ? Soyons des Hommes au regard de l’Histoire ! Soyons des hommes face à la Conscience ! Il n’y a guère d’autre lieu où exister.

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3 mai 2025 6 03 /05 /mai /2025 08:48
Du rien d’étant au quelque chose

Crayon : Barbara Kroll

 

***

 

[Petite note liminaire - Ce texte, malgré sa présentation qui pourrait le donner pour un poème n’en est nullement un. Bien plutôt s’agit-il d’une méditation métaphysique qui ne peut qu’égarer la Lectrice, troubler le Lecteur. Si le « physique » est toujours aisément perceptible à l’aune de sa simple réalité, le « méta », au contraire, ne se donne qu’en se retirant, dévoilement-voilement. Pour cette raison d’une pénurie infiniment renouvelée du sens, Chacune, Chacun  peut facilement y « perdre son latin », à commencer par l’Auteur. Comment dire ce qui toujours échappe, fuit, se dissimule et nous provoque au motif que les questions fondatrices de l’exister se perdent dans la nuit des temps et des arguties de divers ordres ? Alléguant cette difficulté de cerner l’indicible, les mots qui suivent ont la texture floue des dentelles oniriques, des aurores nébuleuses, des crépuscules flottants. Ici, le Principe de Raison et de Réalité doit nécessairement céder le pas à ces Fantaisies de l’Imaginaire dont, toujours, la fonction « méta » s’entoure, comme Isis de son voile. Mais argumenter plus avant serait contredire ce que nous venons d’énoncer. Lisez si vous en avez le courage !]

 

*

 

   Parfois, au sortir d’un rêve, comme un éclair traversant la nuit, comme le surgissement d’une immédiate intuition découlant de quelque concept depuis longtemps interrogé, quelques lignes simples s’imposent à vous dont vous pensez qu’elles étaient en attente de se manifester depuis toujours. Qu’elles vous étaient destinées en quelque manière.

 

Un destin de ligne croisant

un destin d’existence.

 

   Mais, au vrai, ces lignes vous questionnent-elles ou bien, d’une manière bien plus « naturelle », ont-elles toujours fait partie de vous à ce point qu’elles ne vous inquiètent nullement, qu’au contraire, vous vous sentez en affinité avec elles ? C’est tout de même étrange la plurielle foison des formes, tellement liées à l’exercice d’une quotidienneté qu’elles finissent par y sombrer sans même que quiconque n’y prête attention. Formes nous-mêmes que des formes d’altérité viennent rencontrer, le réel se donnant à nous selon ces modestes figures, ces subtils arrangements architecturaux, ces modes de venue à l’être dont nous sommes nécessairement parties prenantes, le plus souvent à notre insu. Autrement dit nous vivons au milieu d’agencements qui nous sont coalescents, dans la pure distraction de leur impérieuse présence.

   Mais s’arrêter sur le motif des formes consiste à tenter d’en saisir la fuyante essence. L’on penserait pouvoir les faire siennes à la hauteur de leur plénitude, de leur total accomplissement, genres de géométries aux abscisses et aux ordonnées précises, matières aux composés exacts, textures créées grâce au va-et-vient d’une navette aux desseins purement logiques, d’un jet de dés ne laissant rien au hasard car, tout, d’avance, était déterminé. Mais accorder autant d’importance à une intention prédictive qui en aurait produit la venue, est non seulement excessif, mais totalement faux. Rien, des formes, ne se donne de manière à ce qu’elles soient rencontrées dans leur profondeur, dans un genre de saturation qui nous les offrirait en leur entièreté, sans restes. Bien loin que la donation des formes ne s’accomplisse de façon évidente au seul titre de leur intégrité, assurées une fois pour toutes de l’exactitude de leur choséité, c’est par bribes, par fragments, par parcelles successives qu’elles nous apparaissent, si bien que la réalisation de leur synthèse est pure possibilité, approximation hypothétique, nullement ce don que nous voudrions entier, dénué de quelque mystère que ce soit. Énonçant ceci, nous voulons exprimer que toute forme se constitue à partir

 

de ses propres entours,

de ses intimes lisières,

de ses singuliers rivages,

de ses bordures,

frontières et délimitations.

 

   Toute forme n’est forme qu’à être enclose à l’intérieur d’une ligne à partir de laquelle elle signifie, rayonne, diffuse les propriétés imprescriptibles de son contenu.

   Et après ces quelques considérations générales, ce que nous voudrions poser en tant que thème de réflexion, ceci :

 

Tout début de forme est

lexique minimal d’un désir

 

Ainsi, tout rivage est-il désir de la mer.

Ainsi toute berge est-elle désir du fleuve.

Ainsi toute crête est-elle désir de la montagne.

Ainsi toute lisière est-elle désir de la forêt.

Ainsi toute enceinte est-elle désir du fortin.

Ainsi tout contour est-il désir de l’île.

Ainsi toute silhouette est-elle désir d’un corps.

Ainsi la ligne flexueuse du désir

est-elle désir de soi, désir du désir,

désir se confondant avec son propre objet.

 

   car tout désir est autarcique, car tout désir ne vit qu’au plein de qui-il-est, sans césure, sans faille qui en altèrerait le caractère d’absoluité. Tout désir est impartageable, jamais il ne peut être scindé, il se donne en l’entièreté de son être, mais comme il a déjà été dit, par esquisses successives, raison pour laquelle il paraît, tout à la fois, si proche et si lointain. L’amenant à rougeoyer juste devant le globe de vos yeux, vous pensez qu’il vous appartient ou, à défaut, qu’il appartient à cet objet de votre désir (cette Amante que vous convoitez en secret), mais en réalité il n’est ni à Vous, ni à l’Autre,

 

il est seulement tension

de Vous à l’Autre,

de l’Autre à Vous,

 

   raison pour laquelle il est si précieux au motif que tout objet possédé est déjà perdu d’avance, remplacé qu’il est par un nouvel objet effacé avant même que d’être né.

 

Tout désir,

à défaut de posséder

une incarnation

est simple turgescence,

efflorescence,

déhiscence,

éclosion de soi en un

espace sans espace,

un temps sans temps.

 

   Aurait-il temps et espace qu’il ne diffèrerait, ni du livre sur l’étagère, ni de l’écorce de l’arbre, ni du nuage glissant dans le ciel. Ce qui fait la puissance du désir c’est la mesure illimitée de son « méta », c’est-à-dire de son « après », de son « au-delà », du pur dimensionnel sans dimension du métaphysique dont il est, l’espace d’un bref instant, la brusque actualisation, la brève illumination, le rapide embrasement. Une phosphorescence irréductible à sa manifestation, une inconsistante consistance de phosphène. C’est pour cet aspect de fugace allégie, d’aérienne dilution, de sibylline fuite, qu’il ne peut appeler,

 

sur ses entours,

que la discrétion de la ligne,

l’inaperçu du lacet,

l’imperceptible contour,

la souple ondulation,

le fuyant linéament.

 

   La pluralité des prédicats ici convoqués dit, à l’envi, son caractère intangible, son indéfinissable nature.

    Tout ce long préambule, toutes ces approches, ces tutoiements, afin de donner lieu à ces quelques lignes du dessin de Barbara Kroll qui, en lexique pictural synthétique résume, en quelques rapides traits de sanguine et de graphite, ce que l’énonciation langagière s’épuise à faire paraître. Sauf en un lexique fourni, attestant en ceci les limites (le désir inexaucé ?) des mots, leur incapacité à proférer l’indicible qui, partout exsude du réel comme un excédent seulement de l’ordre du senti, de l’appréhension de ce qui vient à nous à défaut de paraître, seulement une manière d’alizé dont nous sentons les effluves sans bien en pouvoir déterminer le caractère essentiellement dissimulé.

   Et c’est bien cette insatisfaction, cette frustration élémentaire, cette faim jamais comblée, cette soif jamais étanchée qui nous font nous pencher, tels d’inquiets Narcisses, sur l’onde désirante qui n’est que la projection de notre propre reflet.

 

Peut-être ne sommes-nous désirs

que de nous-mêmes,

 

   en cette infinie recherche de complétude qui gire en nous, au plus intime, dont nous voudrions qu’elle pût enfin nous dire

 

qui nous sommes,

qui nous avons été,

qui nous serons

 

   car ce n’est qu’au prix de ces trois extases temporelles que nous pourrons nous rejoindre en notre entièreté. Tâche certes exténuante mais à laquelle nous sommes tous attelés, le sachant ou à notre insu.

  

Donc l’image et ses possibles attendus

 

   Noir escarpin du désir, de quels trajets est-il la résultante, de quelle longue marche est-il l’incipit ? Tout à l’extrémité du corps, il en souligne la présence alors que, déjà, de ce corps il est en fuite pour quelque aventure non encore inscrite à l’ordre signifiant du jour.

   Donc la jambe droite, dont l’escarpin est la conclusion, deux saillies de sanguine, une rouge modulation, on soupçonne le désir qui la porte devant nos yeux, cette jambe, tel un fruit défendu et, pour ceci, convoité à l’extrême, à la limite d’une douleur.

   Jambe gauche dont on ne fait que deviner la nature de jambe tellement le dessin en est sommaire, partie terminale non menée à son terme, se dissolvant à même l’ivoire du sol. Serait-ce le feu d’un désir s’épuisant dans sa quête à trouver une gémellité, n’abondant qu’en lui-même comme si toute altérité du désir n’était que pur fantasme ?  Ce que semble confirmer cette exténuation du dessin, désir qui échoue à trouver, hors de lui, quelque exutoire que ce soit.

 

Désir en tant que désir, et le

vaste et nu désert tout autour.

  

   Mais à quoi donc aurait servi la représentation totale du corps, alors que son paysage partiel en dit bien plus que sa supposée unité ? La partie manquante, la partie soustraite au burin de nos yeux, c’est bien celle-ci en laquelle le désir exulte comme tenseur de la forme espérée, comme son arc-boutant et l’édifice érotico-gothique, archaïque, se déduit de cette absence, s’en nourrit, comme s’il y avait volupté à gommer toute sensualité, à la réduire, sinon à un pur néant, du moins à ce genre de vide constitutif de nos êtres mortels, de nos êtres saturés de lourde finitude. Car tout désir prospère sur ce sol de la finitude dont il essaie, pathétiquement, de se faire le contre-poison, l’élixir adjuvant au terme duquel, en un genre d’extase somatique, l’éclatante lumière de l’immortalité brillerait au bout du tunnel, nous sauvant définitivement de qui-nous-sommes (ou plutôt de qui-nous-ne-sommes-pas !).

   Bien évidemment, cette impression de vacuité se multiplie à l’infini, réverbérée par le total dénuement de la pièce (une chambre ?  un salon, ? un boudoir ?) cette pièce qu’on dirait sans désir au terme d’un regard superficiel, car c’est bien du contraire dont il est question.

 

Tout ce qui, ici, ne s’énonce pas,

ne paraît pas, dont la figure

est plus hallucinée que réelle,

tout donc concourt, par la négative,

à en appeler à ce qui, par omission,

nous cloue au pilori,

car c’est de nous et uniquement de nous

dont il s’agit dans la persistance

têtue de cette éclipse,

dans cette intolérable privation

qui, de nos êtres, ne retient

que l’approximative esquisse,

ce trait jamais accompli

qui, cependant, nous désigne

humains plus qu’humains.

 

Des nombreuses œuvres de Barbara Kroll, dont la signature se donne comme la mise en abyme fragmentée, torturée de la figure humaine, nous pourrions les ranger, ces essais, sous la rubrique d’une « phénoménologie de la pénurie ». Et ceci n’est nullement péjoratif.

 

Seule la pénurie peut nous donner accès,

au motif de l’impérieux désir qu’elle soulève,

à l’abondance, au surexcédent

dont elle est la condition de parution.

 

L’agape suppose le jeûne.

 

   Merci à l’Artiste de nous condamner à cette diète sans laquelle rien ne ferait sens que la reconduction, à l’infini, d’une manducation de provendes dont nous finirions par ne plus apprécier ni la saveur, ni la prodigalité.

  

« Du rien d’étant au quelque chose »,

toujours est-ce le Rien

qui convoque la Chose,

Toujours est-ce la Chose

qui copule avec le Rien.

Êtres métaphysiques par essence,

ce sont ces cruelles abstractions,

Rien-Chose ; Chose-Rien,

Qui s’annoncent comme

Nos Interlocuteurs ordinaires.

Narcisses, nous interrogeons l’Eau

Nous interrogeons notre Reflet

Nous interrogeons

qui-nous-sommes

Ou croyons être

Chose ?

Rien ?

Pour quoi se décider ?

Tellement de vacuité

En-soi, hors-de-Soi

Nous voguons en silence

Et tremble notre orient

D’être dévisagé

D’être porté au jour.

 

Fragments

Esquisses

Brisures

 

Du DÉSIR

Seulement

du DÉSIR

 

 

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29 avril 2025 2 29 /04 /avril /2025 07:58
 Du monde invisible

Acryl papier

 

Léa Ciari

 

***

 

   Posant devant nous cette image, nous pourrions nous essayer au jeu des dénominations, partant d’un regard objectif pour finir en une énonciation purement subjective. Par exemple nous donnerions pour titre : « Femme et enfant », demeurant dans la plus grande neutralité qui soit, puis nous dirions « Mère et fils », précisant en ceci la nature de la relation , puis nous dirions « Mère et enfant se donnant la main », introduisant ici, une manière d’affection, puis nous dirions « Deux sans-visage », avançant en une forme d’énigme, puis, enfin, nous dirions « Deux du monde invisible » et c’est à partir de cette formulation que percerait en nous, venant de cette singulière étrangeté, le dard diffus d’une sourde inquiétude qui n’aurait pour équivalent que l’inimaginable perte du sens à même notre existence. De l’objectif somme toute rassurant, sûr de soi, au subjectif nué de sourdes menaces, tout l’itinéraire, tout le dépliement inouï de la gamme des états d’âme. Mais sans doute, en guise d’interprétation, à défaut d’en émettre une qui soit exempte de toute fausseté, la première qui vient à nous, la mesurons-nous à l’aune de nos propres inclinations. Aujourd’hui, en ce printemps qui se traîne au ras du sol, dans le jour sale qui cogne à la vitre, vraisemblablement ne me sera-t-il donné que de produire ces idées tristes, simples émanations d’une sorte de désarroi intérieur.  Mais peu importe, le sens des choses n’est nullement inscrit au fronton de pierre de quelque Temple qui énoncerait une vérité définitive. Juste en Soi, au plus secret.

   Et puisque vient tout juste d’être évoqué le maussade d’un temps climatique rejaillissant sur la qualité du temps existentiel, autant poursuivre dans cette voie qui ne paraît sans issue qu’à demeurer sans parole. Le fond du papier, badigeonné d’une teinte neutre, un de ces mélanges ne semblant se décider pour rien de précis, le fond donc ressemble à la saison présente, éclats de corolles blanches se perdant dans l’à peine perdurance du jour. Un virginal et délicat pétale se hasarde-t-il à s’immiscer dans le colloque du Monde et le voici, déjà, promis à son irrémédiable perte. Un pollen commence-t-il à talquer l’air, à célébrer la saison nouvelle, qu’un frimas hivernal, réclamant son dû, vient en compromettre le court destin, le reconduisant au néant. Cette époque est époque du doute, époque des remous et des convulsions. Le Temps lui-même, semble avoir perdu son orient.

   L’avoir si bien perdu que tout ce qu’il touche se voile et paraît disparaître dans une immémoriale confusion. Ces deux formes, qui semblent ne pouvoir demeurer que formes, esquisses, vagues tracés sur la surface anonyme du subjectile, nommons-les, d’une manière aussi floue que possible, « Elle » pour la figure féminine, « Lui » pour l’image enfantine. Comme si, peinant à parvenir au contenu total de leur être, ils ne pouvaient que demeurer en chemin, à mi-distance de ce néant de leur naissance qui les fascine, de cet autre néant de leur perte future qui clignote à l’horizon et les cloue à demeure. « Elle » paraît ne nullement percevoir l’étrange motif de sa présence, ici, dans ces travées de carton-pâte en forme de labyrinthe, « Lui », depuis sa neuve venue sur la lisière de l’exister, confie sa main à une autre main. Aveugles, les deux mains.  Assemblées au hasard des destins d’égarement et de sourdes errances. Petite main qui ne sait rien de la grande. Grande qui ignore tout du futur de la petite.

   Les vêtures, frappées d’une bizarre catatonie, paraissent aussi mutiques qu’intangibles, genre de drapeaux de prière faseyant dans les lames d’air glacé de quelque mythique Népal perdu au milieu de son cortège de blancs nuages. Certes, « Lui » tient bien en sa main gauche un colifichet bleu dont on devine qu’il pourrait s’agir d’un lapin en peluche. Seul élément vraiment réaliste que l’ensemble de la scène vient atténuer comme s’il s’agissait d’un simple amusement. Car à être si peu visible, si peu préhensible, le jouet y perd son âme, peut-être même la retourne-t-il en objet maléfique qui pourrait bien pervertir la prétention à vivre de ces deux illusions, de ces deux fictions qui, dans le dessin, sembleraient dissoudre la possibilité même d’une venue parmi la foule dense des Existants.

    Oui, ceci qui se donne à nous au travers d’un verre dépoli, au travers d’une paroi de papier huilé d’une maison de thé, nous ne pouvons qu’en éprouver l’irrémédiable fuite, l’apparence de nymphe parvenue au seuil de sa proche disparition. Et cette représentation, se cèlant elle-même, elle ne fait que concourir à nous interroger sur la réalité même dont nous pensons qu’elle nous appartient en propre comme le bien le plus précieux, l’impartageable possession, l’indivisible propriété. Il nous faut l’assurance de l’Autre, son indubitable matérialité, sa foncière assise sur un sol de croyance. Å défaut de ceci, c’est notre propre territoire qui menace de se lézarder, d’être précipité à trépas sans possibilité aucune de s’en exiler jamais.

 

Ta silhouette tremble à la hauteur

de mon propre effacement.

 

   C’est bien la puissance de cette image que de dresser, devant nous, tout contre la falaise de notre visage, cette autre falaise de craie qui a pour nom « Métaphysique », dont la Physique recule et ne laisse plus place qu’à ce « Méta » à l’invisible motif puisqu’il ne désigne, avec ses valeurs « d’après », « d’au-delà de », « d’avec », que des abstractions sans étendue ni limites : un Vide sans bords, un Rien sans nervures. Cette peinture de Léa Ciari, aussi bien pourrions-nous la nommer « Méta-image » et, d’elle nous aurions tout dit, n’en disant rien cependant. C’est ceci la force du « Méta », à la hauteur d’un nul prédicat, les contenir tous en puissance, les garder en réserve en vue d’une possible effectuation. Et c’est bien cette effectuation qui « rompt le charme » qui brise le fol espoir de mettre, sous l’anonyme visage du « Méta », toutes les libertés, toutes les essences dont nous rêvons, qu’effacent continûment, l’écoulement du sable dans le sablier, le mécanisme horloger de nos existences, la combustion de la passion. En réalité, nous sommes des manières de « Méta-intelligibles » que vient constamment réaménager la mesure toujours opérante du « Méso-sensible ».

 

Nous sommes toujours

au milieu des choses,

ni avant, ni après.

Sauf notre Naissance.

Sauf notre Mort.

 

   Nous pensons avoir porté en pleine lumière les raisons de notre désarroi face à cette peinture. Mais notre rapide intuition est-elle suffisante ? Ne pêche-t-elle par défaut d’investigation de plus grande profondeur ? Certes, c’est bien de ceci dont il s’agit. Le flou nous égare, l’anonymat des Personnages nous situe en une manière de désert, la non-figuration des visages nous met à l’épreuve, sinon de la Mort, du moins de l’Absence. Visages de nulle apparence, Visages dont les sens sont inapparents. Ni son, ni odeur, ni goût, ni vision, seul un hypothétique toucher pourrait affirmer quelque prétention à paraître. Mais l’on sent bien que, de tous ces sens livrés au couperet du non-sens, c’est la vision, cet événement cardinal, qui fait le plus défaut. Tragédie de Celui, Celle qui entendent, goûtent, touchent, mais NE VOIENT PAS ! Abîme infini de la terrible cécité. Tout s’agite et brille autour de vous et vous n’en percevez ni l’éclat, ni le mouvement de roue polychrome, ni son rythme, ni l’horizon sur lequel tous ces merveilleux modes de l’exister se détachent. Mais, ici, quelle est la plus grande malédiction ? Être né aveugle et n’avoir jamais rien vu du Monde ou bien avoir été Voyant puis avoir perdu subitement la vue ? Å nos yeux, c’est bien la seconde hypothèse qui est la plus cruelle au motif que, ne voyant plus, vous savez la nature exacte de la sublime manifestation des choses que vous n’apercevrez plus que sur l’écran infidèle et trouble de votre mémoire.

   Ce que semblent mettre en exergue ces deux visages privés d’yeux est de cette nature, d’une irrémissible perte, d’un deuil à tout jamais dont rien, jamais, n’en pourra dépasser le caractère abyssal. Mais voici qu’il nous faut bâtir une narration vraisemblable afin de donner quelque étoffe à notre écriture. Elle, Lui, qui avaient vécu des années somme toute normales à l’instar de tout Quidam, eux donc avaient assisté au vaste spectacle du Monde, parfois doublé de quelque splendeur, parfois écho d’une sorte de mal invisible qui flottait aux abords de la Condition Humaine. Avant même que la cécité ne les visitât, et par un étrange phénomène d’accélération des us et coutumes de la société des Hommes, le Monde avait connu une étrange et soudaine mutation. Un basculement. Une chute.

   On courrait partout dans les villes au milieu des confluences multiples et désordonnées de toutes sortes de véhicules. Dans les rues, il fallait frayer son chemin parmi la lourde masse des Hagards, en jouant des coudes.  Les vastes magasins étaient pris d’assaut et, bien souvent, l’objet convoité n’existait plus à l’approche du rayon qui aurait dû l’exhiber. Mers et Océans étaient continûment sillonnés de gigantesques ferries qui charroyaient leurs grappes de Chalands. Le ciel, mais il n’y avait plus de ciel, n’était qu’une mare grise sur laquelle glissaient les coques d’acier des puissants aéronefs.  Dans les forêts pluviales, de lourdes et anonymes masses d’arbres s’effondraient en silence sous les voûtes des hautes canopées. Les Curieux, casqués, les yeux rivés sur leurs étranges boîtes (on appelait ceci des « box ») paraissaient n’apercevoir personne, obsédés qu’ils étaient par la luminescence bleue des écrans, par les sons syncopés qui s’engouffraient dans le vortex de leurs oreilles. Trop occupé de Soi, nul ne saluait plus quiconque. Se hasardait-on à ôter le casque de sa tête, à distraire ses yeux de sa « box », et l’on entendait, partout, le sifflement sinistre des obus, le claquement des armes automatiques, les cris de détresse des Blessés et l’on imaginait le long murmure des Morts. Les dialogues entre les Vivants, bien plutôt que d’utiliser les mots du langage, consistaient en de rapides duels où seul l’éclat des lames décidait du sort des Impétrants. Partout on trichait, pillait, volait, violait, exploitait, fouillait la moindre parcelle de sol et la Terre était devenue cet immense marigot taché de sang, envahi de larmes, maculé des désirs sulfureux, polymorphes d’un Peuple simplement voué aux gémonies.

   Enfin, vous l’aurez compris, Elle, Lui, n’étaient nullement devenus aveugles à la suite d’une maladie. Elle, Lui, tel l’infortuné Œdipe se crevant les yeux suite à la révélation de son crime, Elle, Lui donc avaient volontairement oblitéré leurs yeux, effacé du Monde leurs visages sur lesquels, sans doute, les traces de quelque infamie se fussent devinées s’ils avaient continué à être les Spectateurs « consentants » de cette immense parodie humaine qui paraissait n’avoir nulle limite, n’avoir nulle fin.

   Beaucoup s’insurgeront, sans doute à raison, de cette interprétation par trop pessimiste de l’œuvre de Léa Ciari. Cependant nous la croyons surtout réaliste, certes amplifiée sous la loupe d’un regard critique. Parfois est-il utile de « grossir le trait », de diagnostiquer la tumeur maligne avant que n’intervienne le collapsus final. Ce texte ne prétend qu’à se donner en tant qu’allégorie, préfiguration de phénomènes à venir si le Monde continue à demeurer sourd à ses borborygmes internes, à ses convulsions, à ses hoquets qui risquent de le faire chuter dans une irrémédiable syncope. Le visage, signe s’il en est de l’identité humaine, du motif en lequel l’Autre se reconnaît et vous reconnaît, le visage donc est, assurément, la figure en laquelle projeter, tout à la fois, ses plus belles espérances, à la fois ses plus vives inquiétudes. Alors, par le biais de notre imaginaire, dotons ces visages des signes éminents de l’humain, investissons-les des projets les plus hauts qui se puissent imaginer.

 

Une Lumière remplace une Ombre.

Le jour vient effacer les incertitudes de la Nuit.

Une Joie se substitue à un Chagrin.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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26 avril 2025 6 26 /04 /avril /2025 16:45
Joie, uniquement joie

      Mesures de l'Hymne à la joie de Beethoven

 

***

 

 

  «joie », on prononce le mot, seulement, on le prononce avec une minuscule et rien ne nous parle et ce mot, tel un autre, se fond déjà au milieu des turbulences du lexique humain. Puis on dit « Joie » et alors tout s’éclaire et cette simple énonciation nous porte en dehors de nous, en des espaces qui nous sont inconnus, dont nous soupçonnons qu’ils ont une inestimable valeur. Alors nous nous enhardissons, gonflons notre poitrine et proférons le mot « JOIE », tout en Majuscules et c’est comme un vaste horizon solaire qui nous enveloppe et nous dit la radiance du jour, son coefficient d’inépuisable ressourcement. Ce mot est si ample, si majestueux, que nous clignons des yeux, ne pouvant soutenir, en un seul empan du regard, sa totale plénitude. C’est ainsi, parfois le langage, fût-il constitué d’un vocable simple, nous questionne infiniment et nous invite à la fête indicible de la compréhension. Alors il nous faut creuser, interpréter et donner ainsi des gages à notre éternelle soif de connaissance. Ne le ferions-nous point et nous serions semblable à l’animal en quête de sa seule proie, à la plante demandant sa terre et son eau.

   Donc nous disons « JOIE » et déjà nous savons que nous ne sommes  plus dans la coursive étroite du quotidien. Une autre dimension s’est ouverte à laquelle nous sommes conviés, sans possibilité aucune de nous y soustraire. C’est la loi de notre essence que de nous constituer en tant que pensants, ce dont nous devons assurer la charge. Ce mot est habité d’une telle phosphorescence que, de partout, il déborde le cadre de notre sensation. Il se dilate et se donne tel un oiseau des cimes qui flotterait haut, gorge blanche épanouie tout contre le dôme d’azur. Un vol si hauturier que nous serions saisis de vertige à la seule pensée de l’envisager, c'est-à-dire de lui donner visage. Car donner sens est toujours donner visage. Que serait, en effet, quelque réalité - pierre, feuille, fleuve -, sans qu’un visage, une face, puissent leur être accordés comme le fanal par où les reconnaître ? Oui, les choses ont un visage, grâce auquel nous les reconnaissons et les plaçons à l’endroit exact de leur vérité.

   Mais la « JOIE », qu’en est-il de la « JOIE », si ce n’est chercher à se saisir d’un fantôme qui, partout recule, et dissimule les contours de son être ? Car toute JOIE est abstraite, n’est-ce pas ? Qui donc, un jour, pourrait se vanter de posséder la JOIE, tout comme l’on possède une pierre précieuse ou bien une automobile ? JOIE est pure abstraction. Ce faisant il nous est demandé de lui attribuer une présence identique à un objet. Donc nous disons : «Cette pomme est JOIE » ; « Cette Belle est JOIE » ; « Ce tableau est JOIE ». Nous, en tant que Sujets, visons l’objet JOIE à la mesure de notre conscience intentionnelle. Nous lui conférons site, présence et l’amenons sur le plan d’une possible réalité. Et le sens qui résulte de notre confrontation à la JOIE est simple passage de nous à elle, passage qui nous détermine tous les deux comme deux vis-à-vis dont les êtres coïncident l’espace d’un instant. Toujours fugace car il est dans la nature de la JOIE de ne point durer. En serait-il autrement que son essence hypostasiée se confondrait avec l’arbre ou la racine ce, qu’évidemment, jamais elle ne consentirait à être. Car la JOIE a une volonté, celle de rencontrer un étant afin que, conduit à son ultime accomplissement, ce dernier puisse découvrir l’être qui lui est consubstantiel et le fait tenir debout parmi la multitude des phénomènes terrestres.

   Disant la JOIE, nous disons toujours en dehors de nous pour la simple raison que nous ne nous croyons nullement éligibles au titre d’une telle félicité. La visant, nous croyons parler de Pascal et de son Mémorial « Joie, joie, joie, pleurs de joie », paroles surhumaines adressées à son Dieu. Nous croyons parler de Zarathoustra, de son chant au sein duquel  « TOUTE JOIE VEUT L’ÉTERNITÉ ». Nous croyons encore parler de Spinoza pour qui « la joie est le passage de l’homme d’une perfection moindre à une plus grande ». Nous croyons parler de Beethoven transcrivant en symphonie le poème de Schiller. Mais qu’en est-il de l’homme ordinaire qui, lui aussi, voudrait approcher cette expérience de la JOIE ?

   Alors nous pensons à l’humble, au simple. Nous pensons au jardinier qui abrite amoureusement ses semences du vent et du froid, les flatte du creux de la paume et sent le végétal rayonner en lui, déployer ses ramures de chlorophylle à l’intérieur de son corps : JOIE.

   Alors nous pensons au potier qui façonne un vase. Ses mains sont si intimement liées à la matière qu’il fait corps avec elle, comme si aucune division ne s’instaurait entre la chair et la chose produite : JOIE.

   Alors nous pensons à l’enfant qui caracole et s’envole en imaginaire avec son cerf-volant bariolé : JOIE.

   Bien des penseurs prétendent que la JOIE est immanente à sa propre essence, qu’elle n’a nul besoin d’un objet en vis-à-vis afin de paraître. Clément Rosset abonde dans ce sens en affirmant que : «…la joie est un plein qui se suffit à lui-même et qui n’a besoin pour apparaître d’aucun apport extérieur». Ainsi, un homme dans le secret de sa chambre connaîtrait cette sublime ascension-expansion sans que quelque objet que ce soit n’en ait déterminé l’apparition et le cours. Mais, ici, c’est faire abstraction de toute l’empirie humaine, postuler l’existence d’une conscience vierge du monde, de toute forme préalable, sur laquelle soudain s’imprimerait l’ineffable et sourdrait, à la manière d’une eau fossile mise au jour, délice et volupté, sans raison, en quelque sorte simple phénomène dépourvu d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Mais cette abondance, ce soudain excès ontologique ne naissent pas d’une façon spontanée car, alors, il faudrait supposer la brusque émergence d’une « crise mystique » ou bien d’un acte de piété qui en révéleraient la prodigieuse apparition. Bien plutôt il semble toujours s’agir d’expériences intériorisées qui n’attendaient que l’instant de leur résurgence. Une sorte de « Petite Madeleine » faisant sa belle éclosion au plein d’une profondeur bouleversée. C’est parce que, dans le pli de notre être, subitement, le processus des affinités avec le monde a trouvé sa correspondance, son union, que le sentiment de cet envahissement heureux peut se produire et nous ébranler. Nous ne pouvons donc écrire, simplement, toute Joie, Joie dans le genre d’un pur jaillissement dont jamais on ne pourrait connaître le lieu de la provenance. Tout au plus pourrions-nous écrire Toute JOIE ne survient qu’à la condition d’y avoir été préparée. Toujours nous sommes disponibles pour son accueil. Toujours les mains de l’homme sont ouvertes qui attendent les offrandes. Toujours !

  

 

 

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24 avril 2025 4 24 /04 /avril /2025 08:18
D’une forme née du Rien

"Bois levé" Loire valley.

Technika Linhof 4x5 inch,

Schneider 90mm, FP4 Ilford

Thierry Cardon

 

***

 

   Parfois, au lever du jour, dans la lumière qui hésite à se donner pour réelle, on en vient à douter de la présence du Monde, à s’interroger sur l’effectivité de l’Autre, à ne percevoir son propre Soi que dans la clarté tremblante d’une idée si peu assurée de son intime consistance. Å l’horizon des choses, au loin, là-bas, où tout pourrait se confondre avec son écho, où tout risquerait de disparaître à même sa douloureuse et tremblante hésitation, il y a comme une césure du temps, une longue fêlure incisant la terre, puis, surgies de cette lourde glaise, des lueurs ossuaires, de blêmes phosphorescences, des gouttes de résine laiteuse imitant quelque sanglot venu d’on ne sait où. Comme si le Monde n’était que la précession de qui il est, de qui il pourrait être, comme si l’Humaine Condition était encore en germe, pareille à un indistinct grouillement de rhizomes parmi la touffeur de l’argile. Tout ce qui, dans la perspective du paysage, fait mine de paraître, procède à son immédiate extinction avant même que le premier signe ne soit posé sur la feuille vierge du jour.

   Les pierres du Causse bleuissent sous les premiers assauts du gel. Les sentiers ne tracent leurs sinueux trajets qu’en de bien mystérieuses lignes flexueuses : elles avancent à l’estime, ne sachant quelle direction prendre car tout choix les installerait trop avant dans le corridor étroit des certitudes. C’est étrange, les choses veulent à présent paraître dont l’instant d’après gommera la présence comme si, jamais, elles n’avaient existé. Comme si elles n’avaient été que les songes d’elles-mêmes. Tout est en lisière de soi et ce qui se manifeste ou tâche de le faire prend le risque de se soustraire à son propre projet. Depuis la fenêtre de ma termitière de pierres, j’ai bien l’impression, ce matin, que ma conscience a rejoint cette densité, cette opacité pierreuse, que mon corps gît dans un espace sans bords, que mon destin ne s’élève guère au-dessus de ces rognons de calcaire, que mon entendement prend l’allure d’un silex, mais brut, mais nullement poli, simple éclat minéral sous la meute têtue, obstinée de la matière. Est-ce ceci se confondre avec ce Rien originaire dont nous ne sommes que le bourgeon stupidement turgescent le temps que dure la vie de la nymphe ? Est-ce ceci, cette manière de flottement, de vertige où s’arrimer à Soi devient métier quasiment illusoire, où les outils pour l’œuvre sont usés jusqu’au manche, où toute lame, bien plutôt que d’enfoncer son coutre tranchant dans la vassalité des choses, ne lève dans l’espace que son profil émoussé, son inutilité à tirer du réel autre chose que l’illisible rébus dont il est sournoisement tissé ?

   Voyez-vous, là, dans la texture onirique de ce matin de printemps, je viens de faire l’épreuve douloureuse du Rien en tant que Rien moi-même, à peine un murmure dans les illisibles travées des objets mondains. Est-ce la belle image de Thierry Cardon qui m’a plongé dans ce marécage privé d’eau, seule la vase en tapisse le fond, à savoir le fond du non-sens ? Non, je crois que j’accuse à tort les puissances de cette photographie, que mes propres insuffisances, je les projette dans les sèmes de la représentation afin de m’exonérer moi-même de me connaître en une plus exacte mesure. Mais plutôt que de demeurer en cette manière d’enlisement métaphysique, voici ce qu’il faut faire. Sortir du sombre corridor du Soi, se transporter tout près de ce fleuve majestueux qui porte le beau nom de « Loire », dont les racines linguistiques font signe en direction du limon, de l’argile, du sable, du galet, dont nous retiendrons la qualité strictement fondatrice, comme s’ils étaient les premiers éléments, les initiales configurations d’un Rien qui, soudain, se voulait Tout. Ces matériaux sont de cette nature qu’ils sont les fondements de toute architecture.

   Mais regardons. Le ciel est de texture légère. Quelques fins nuages courent d’est en ouest. Des arbres aux feuilles tendres, d’un vert Tilleul, sans doute des aulnes bruissent doucement sous la poussée d’un vent amical. De longs bancs de sable troués d’eau s’étalent paresseusement le long de cette belle eau semée des filaments des algues, flux de la Loire en son lent et majestueux écoulement. Dire ceci n’était que préambule, rhétorique initiatrice, anticipatrice de ce que l’image du Photographe nous donne à voir. Car, en son dépouillement même et sans doute grâce à lui, cette manifestation plastique toute de noirs légers, de gris à peine affirmés, de blancs atténués réalise la synthèse de ce qui vient à nous. C’est bien là le mystère total de l’esprit du lieu qui s’affirme en sa valeur d’essence. Mais il nous faut reprendre le titre « D’une forme née du Rien » et procéder de ce Rien vers le motif dont il est l’abstrait fondement. C’est un peu à un travail de « réduction phénoménologique » que nous devons nous atteler. Donc réduire : biffer l’air du ciel, user les ramures des aulnes, disséminer le peuple serré du sable, faire s’éparpiller les fins lacets des algues, épuiser les lames d’eau jusqu’à n’en conserver que la diaphane trace dans la tulle du souvenir. Que reste-t-il alors de ce Rien, sinon un presque rien qui, en son mystère, tutoie le Tout, le Tout de la signification ? Un ciel poncé de gris, un horizon blanc hérissé des lignes de quelques herbes, une forêt végétale qu’on dirait de joncs emmêlés, de noires fluences y dessinent leurs destins d’ombre, puis, émergeant de ceci à l’aune d’une inattendue parution, d’une soudaine épiphanie dont nul sur Terre n’eût pu soupçonner la surrection,

   Cet étrange et non moins insistant en sa réalité « Bois levé » dont les deux frappes bien distinctes des deux mots : « Bois » en sa primitive et immémoriale texture, « Levé » en son geste de pure transcendance et les Voyeurs que nous sommes, moins décontenancés que ravis d’une telle présence, nous donc allons, sur-le-champ, nous exercer au jeu infini et sans doute gratuit des interprétations. Cette forme à elle seule (bien sûr son analogie avec la forme d’un oiseau est évidente), cette forme est, en son exacte mesure, mesure de toutes choses du Peuple des présences des bords de Loire.

 

En elle, la vastitude du ciel

que désigne cette tête levée,

en elle ces ilots de sable,

leur teinte se confond

avec la blancheur du bois,

en elle les milliers de confluences aquatiques

que déterminent l’enchevêtrement des branches,

en elle, dans les intervalles de la matière,

ces zones libres qui font inévitablement penser

aux habitats troglodytes trouant les falaises

en elle cette sourde clarté

qui ruisselle à fleur d’eau

en elle, à même ce fragment de sylve

un clin d’oeil adressé aux gabarres

leurs planches mal équarries

ont une identique fraîcheur

une naturelle évidence fluviale,

en elle la foule indistincte

de tous ces autres « Bois levés »

qui sont un peu l’âme

de ce parcours sauvage et paresseux

qui, depuis mont Gerbier-de-Jonc

jusqu’à son estuaire océanique

trace l’une des plus belles

aventures humaines

 

   Alors, apercevez combien, malgré le peu de lisibilité des confluences sémantiques, mais ô combien réelles, ô combien incarnées, qui font se rencontrer, au motif d’une dérive songeuse, le Rien des cailloux blancs du Causse du Quercy, cet autre Rien d’un « Bois levé » de Loire, apercevez combien ce si peu de choses, ces muettes existences ( elles seraient bien plutôt des essences), viennent à nous pour nous tirer de notre ambiante léthargie, pour nous dire l’immédiate et inaperçue beauté des choses secrètes, humbles, dissimulées. Et ici nous vient, en tant que naturel prolongement de notre méditation, ces mots précieux de Maurice Vanhoutte dans le commentaire qu’il produit à propos de l’œuvre de Vladimir Jankélévitch, intitulée

 

« Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien » :

 

« Au nom d'une intuition ineffable,

d’une intelligence

surfine de la réalité,

il veut nous ouvrir

au mystère, au surnaturel,

au pneumatique, au spirituel. »

 

   Ces remarques sont admirables pour la simple raison qu’elles placent, au foyer de l’expression, cette vérité pure et simple de ce qui vient à nous à bas bruit et nous montre la toute-puissance performatrice de la modestie, elle qui accomplit bien plus que la désordonnée gestualité contemporaine qui, le plus souvent, échoue à produire autre chose qu’un bruit de fond assourdissant, sans autre conséquence que sa propre et risible démesure. Aussi, cette fragilité des choses, mise en perspective avec la paranoïa mondaine, fait immédiatement référence à cette merveilleuse réflexion de Friedrich Nietzsche dans « Le gai savoir » :

 

« Ce sont les paroles les moins tapageuses

qui suscitent la tempête et

les pensées qui mènent le monde

viennent sur des pattes de colombe. »

 

   De cette citation, maintes fois évoquée au cours de notre prose, nous ne retiendrons, les accentuant à leur juste valeur, que ce qui s’exile du tapage, finit par y renoncer, pour ne garder que la légèreté, la blancheur immaculée de la Colombe, ce symbole de la Paix dont notre Monde a tant besoin.

   Pour avoir un peu fréquenté les belles œuvres de Thierry Cardon, pour y avoir maintes fois décelé, sinon toujours, cette économie de moyens, cette naturelle réserve du Noir et Blanc, cette exigence photographique dont presque plus rien ne subsiste aujourd’hui, chez nos Commensaux, sinon la tentation permanente de se donner en spectacle, nous croyons pouvoir affirmer que son travail nous initie, à l’exact niveau qui est le sien, « au mystère, au surnaturel, au pneumatique, au spirituel. »

  

Cette dimension d’une possible transcendance

accordée au Simple, au Frugal,

à l’Élémentaire, au Tempéré,

parfois à l’Ascétique,

 

   nous demande un recueil en nous qui ne soit de pure forme. La mode contemporaine des attitudes conduisant au « lâcher prise », à « l’énergie positive », au « courage d’être heureux », aux « sagesses » de tous ordres et autres rituels de « bien-être » sont, bien évidemment, l’exact opposé de cette quête d’authenticité. Rien ne vient de l’extérieur, tout est en Soi, comme le germe nourrit le fruit qu’il deviendra. Merci à Thierry Cardon de nous « donner à penser » avec cette exigence sans laquelle toute œuvre ne pourrait qu’être clouée au pilori.

 

Pourtant il y a

tant à voir.

Tant à aimer !

Ceci ne dépend

Que de NOUS !

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 08:48
Banyuls-sur-Songe

 

Vue sur les Albères…

Banyuls sur Mer…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Afin de donner corps et chair à la séquence Nostalgie, c’est aujourd’hui Banyuls qui va être le lieu de mes réminiscences à partir de cette belle photographie d’Hervé Baïs. Banyuls a longtemps été, pour moi, un lieu de pause pascale et estivale entre deux périodes d’activité. Pourquoi Banyuls ? Parce que Banyuls serait la réponse la plus simple à moins de me lancer dans l’infini carrousel des motivations et justifications de tous ordres dont l’intérêt ne pourrait qu’être limité. Si, par la simple magie de l’imaginaire, je m’appropriais cette photographie comme étant le symbole d’un de mes espaces électifs, je ne pourrais éviter de me poser la question suivante :

 

« comment rendre compte du réel

en son multiple fourmillement ? »

 

   Bien évidemment, si cette interrogation, je la fais mienne, c’est à l’ombre de cette gémellaire interrogation du Photographe dont je suppute qu’elle se profile de manière itérative au seuil de chaque proposition d’image dont il est l’habituel et inspiré Créateur.

  

   En effet, et cette question, loin d’être sibylline, est majeure quant au traitement de l’image, laquelle doit se donner comme essentielle, au motif que son sens en dépend entièrement. Comment parler de Banyuls afin d’en déterminer l’essence ?

 

Dire la plage de galets gris que surveille la silhouette

de ses trois palmiers agités par la Tramontane ?

Dire l’essaim de ses hautes maisons blanches,

elles s’étagent au-dessus du motif de la route

posée sur un lourd bâti à arcades ?

Dire les terrasses de ses cafés aux parasols

multicolores et leurs chalands bavards ?

Dire ses barques catalanes vertes et bleues

avec leurs voiles blanches entourant leurs mâts ?

Dire la grande bâtisse de craie de

 l’Observatoire Océanographique,

l’hippocampe bleu qui en orne la façade ?

Dire la cohorte pressée des Touristes

venus de Collioures et Port-Vendres

n’ayant de cesse de visiter les caves

et d’en déguster le délicieux nectar ?

Dire la vue éloignée depuis la Tour Madeloc,

le village n’est alors qu’un mince flocon

touché par les réverbérations

 bleues de la Méditerranée ?

  

   Que dire de ce réel qui est toujours en fuite de lui-même, toujours en avant de qui il est, son futur luit au loin, tel un mirage ?

   De ce réel toujours en arrière de lui, à peine rencontré et, déjà, il n’est plus que vague pliure onirique dans un passé sans consistance ?

   De ce réel du présent qui glisse entre les doigts, pareil aux cheveux des algues à la texture de rien ?

   Oui, ce réel que nous pensons saisir à chaque instant de notre existence, dont nous pourrions facilement, pensons-nous, tracer les contours avec assurance, eh bien ce réel, en effet, existe aussi bien que vous qui lisez, que moi qui écris, c’est-à-dire que, lui aussi, poinçonné de lourde finitude, n’a guère pour tâche que de disparaître à mesure qu’il s’accomplit. Alors l’essai d’en saisir quelque bribe signifiante semble voué à l’échec. Certes. Sauf à faire sienne cette belle invention de l’Idée Platonicienne, laquelle dépassant l’impatience du sensible, sa récurrente inscription en des formes hiéroglyphiques constamment renouvelées, trouve son repos et son ultime manifestation en cette Forme unique qui est analogique à ce bloc de platine que nous imaginons, en lequel pourrait gésir, pour notre plus grand bonheur, une part d’éternité.

   Je crois que c’est cette part habituellement insaisissable, simplement théorique, seulement conceptuelle que les Photographies d’Hervé Baïs nous donnent à voir

 

car, en elles, au sein même de leur longue présence,

tous les temps se donnent à la fois ;

car, en elles, au sein de la condensation-cristallisation de l’espace,

se donnent tous les espaces en un unique lieu rassemblés.

  

C’est ceci la force réelle d’une image :

 

contenir en soi bien plus qu’elle ne semble

suggérer à l’aune d’un regard distrait ;

contenir en soi quantité de significations

qui en excèdent les signes visibles,

ouvrent le champ des possibles ;

contenir en soi un élargissement

de l’être-des-choses tel que se déploie,

pour notre regard, la dimension

d’une puissance imaginative

demeurée, jusque-là,

non seulement inaperçue,

mais dont nous doutions qu’elle pût un jour

nous visiter et dilater notre perception-sensation.

  

   Si nous regardons avec suffisamment d’attention « Vue sur les Albères », à moins d’être sourd à l’intime beauté des choses, nous sentons bien, d’une manière sensible-intuitive (nul besoin d’entendement qui en déporterait le sens en direction de quelque argument édifié en raison), nous sentons cette étrange climatique, cette « Stimmung », cette notion si riche dont le génie de la langue allemande signale l’exception en un seul mot, alors que notre propre langue exhibe au moins les quatre valeurs de « sentiment », « climat », « atmosphère », « ambiance », pour exprimer quoi ?

   Mais, l’inexprimable bien sûr, ce qui, ne se disant point, exprime bien plus que ce qu’il aurait pu manifester à l’air libre. Ce mot que nous voudrions forger de toute pièce, qui tarde à venir, que nous ne pouvons guère produire qu’au travers de vaines périphrases,

 

cette radiance qui nous gagne,

ce Soi-hors-de-Soi qui est

étrangement surgissement,

déclosion-éclosion de qui-l’on-est

en une dimension d’abyssale venue

et c’est comme le tremblement

d’une lave intérieure,

un bouillonnement d’impressions intangibles,

une manière de résurgence d’énergies

dont nous ignorions qu’elles

nous habitaient depuis toujours,

qu’elles s’impatientaient de paraître,

de défroisser notre nuit,

d’allumer d’aurorales clartés,

de porter notre conscience bien au-delà

de ses vertus intentionnelles,

de créer les conditions de notre propre dépli,

de connaître, en un geste d’immédiate beauté,

cet ouvert selon lequel cette muette

incantation grise du ciel vient à nous

avec la pure grâce d’un maintien dans le temps ;

de connaître ce long et balsamique

destin de nuages tout d’écume,

ils sont les signes de ce qui jamais ne s’absente,

 de ce qui, de Soi, possède la sourde

et inaltérable perdurance ;

 oui, c’est bien ceci qui vient à nous

dans la juste clairière de nos espoirs,

 ce mince fil de cristal de la montagne,

il est ce poème porté au plus haut,

nous en percevons le rythme inouï

qui lisse notre peau comme le ferait

l’air échappé d’un luth,

la vibration délicieuse d’un diapason,

le vol libre du colibri dans l’ivresse du nectar ;

connaître dans cette impalpable lueur d’aube

(ce qui reste de nos songes),

ces profils légers, ces successions souples  

de montagnes unies en

un unique sentiment de paix

qu’une brume diffuse dans un air tissé

de ces riens, de ces touches si délicates,

nous penserions les avoir créées de toutes pièces ;

connaître le bas-fond en sa sombre parution

geste avant-courrier de nos rêves infinis

en leur opaque texture une lueur apparaît

semblable à ce vif éclair d’un lacet

de montagne dont, jamais,

le secret ne sera percé.

 

   Si ma méditation sur Banyuls est soudain devenue songeuse, si l’imaginaire s’en est emparé comme de sa possibilité la plus propre, c’est seulement en l’image que reposait cette disponible effusion dont je n’ai jamais été que le rapide et distrait Interprète. Toujours, dans la belle image, gisent les multiples et chatoyantes significations qui, le plus souvent, échouent à venir jusqu’à nous, trop occupés que nous sommes à la lourde et harassante tâche du quotidien. C’est ceci la vraie difficulté pour toute Beauté, se frayer un chemin

 

parmi les écueils de tous ordres,

parmi le bruit de fond des foules,

parmi les vifs éclats des vitrines,

parmi la marche pressée des Existants

simplement occupés à vivre

douloureusement,

parfois à exister, du moins

en font-ils l’hasardeuse hypothèse.

 

    Il y a peu de place pour la Beauté et nulle terrasse de café, nulle façade d’Observatoire, nulle coque de bateau ne pourvoiront à sa manifestation. Il y a là, trop de matière dense, trop de mouvement, trop d’artisanale préoccupation, trop de fermeture, trop de cèlement têtu.  Ce que requiert la Beauté, et rien que ceci, la mise entre parenthèse des soucis du Monde, la souple disposition de notre esprit à la manifestation initiale des essences et des formes archétypes.

   Le domestique, l’utilitaire, l’ouvrage, le labeur ne font pas bon ménage avec ce qui ne demande que l’élection librement consentie, la saveur des choses finement accordées, l’exercice maîtrisé d’un « clavier bien tempéré », prélude à d’effectives joies, parfois à de sublimes extases, toujours à des ravissements de l’être en sa plénitude accordée au rythme immémorial du Monde.  

 

   Chacun, Chacune l’aura compris, pour moi, Banyuls, mais aussi bien le vaste plateau du Causse Blanc, la steppe mongole livrée à tous les vents, la haute montagne avec ses pics d’argent, les banquises aux arêtes bleues n’ont de réelle existence qu’à être reconduites à leur simple halo conceptuel, à leur aura dispensatrice de clarté, à leu entour tel que posé sur la lisière de l’imaginaire : là est le seul lieu de ce qui irradie, étincelle, rayonne au plus haut de l’éther, au plus refermé de la terre, au plus secret des racines. Arbres il nous faut être, dont les larges ramures balaient le ciel, dont le tronc s’use à tous les noroits, dont les rhizomes explorent ce qui, toujours interroge, mais jamais ne se montre :

 

le pli d’une félicité,

 le revers d’un bonheur,

l’ombrée d’une quête

toujours en recherche de soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 19:46
Vertige d’être.

Photographie : Adèle Nègre.

 

   Nous sommes posés là, sur la pointe des pieds. Nous voulons voir et nous ne voyons pas. Nous voulons saisir et nous ne saisissons pas. Nous espérons mais nos mains restent désespérément vides. Nous cambrons les reins et s’y inscrit un creux étonnant, une manière d’abîme dont nous sentons l’immense vacuité. C’est soudain comme si l’espace qui nous est familier se dissolvait, ne laissant plus paraître qu’une approximation de brume, la texture d’un songe au-delà du songe. Nous sommes si absents à nous-mêmes, si exilés de notre propre monde que nous nous tournons vers toute chose qui pourrait témoigner de notre présence, nous parler le langage de l’abri, du nid douillet dans lequel se pelotonner, de la crique dans laquelle nous nous enroulerions pareils à l’écume arrivée au port qui, depuis toujours, l’attendait. Alors on se fait tout petits, on aiguise la pupille de ses yeux, on écartèle la paume de ses mains afin qu’une offrande s’y puisse déposer dont nous ferons un chemin humain en direction de notre destin. Il nous faut de la vraisemblance, il nous faut du possible, il nous faut de la densité, de la matière, quelque chose qui nous parle enfin de notre réalité, que des fils tissent la trame de Celui, Celle dont nous percevons les traits, mais si estompés, si ténus qu’ils ne sont qu’un murmure, une à peine profération dans la couleur vacante de l’aube. Nous sommes si étonnés d’être dans cette résille de silence qui fait son bourdonnement d’outre-jour.

Maintenant, dans la lumière qui blanchit le ciel, dans le temps qui déplie ses rémiges, dans le carrefour de l’exister qui lance ses anneaux, nous essayons d’être en écho, en correspondance, nous tâchons d’établir des convergences, de jeter des ponts, d’enjamber le doute, de passer outre à l’indistinction, de projeter bien au-delà de notre propre sculpture de chair les grappins qui nous relieront à ce qui fait phénomène, ce sable, cette nuée pulvérulente qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, à mieux nous confondre avec ce rien dont nous sentons les ailes frôler notre visage, le recouvrant du talc du mime, de l’enduit épais qui nous incline à l’immobilité, nous réduit à n’être que de simples témoins de cela qui s’écoule et fait, au loin, ses lacs incompréhensibles, ses mortelles mares d’ennui. Pourtant ce n’est pas faute d’écarquiller les yeux, de dilater la lame de l’esprit, de faire surgir de notre intellect tout ce qui voudrait s’y inscrire à titre de signe, de signification, tout serait bienvenu qui nous dirait la nature de notre architecture, nos coordonnées sur ce carré de terre, les traces de nos pas dans l’argile ductile, comme celles laissées par l’oiseau sur le bord instable de quelque marais. Laisser fût-ce un mince hiéroglyphe, inscrire dans le palimpseste du jour la complexité d’une pensée, la turgescence d’une émotion, le vibrato d’une mélancolie, l’arpège d’un romantisme et tant pis si ce dernier est désuet, à l’odeur de poussière, à la couleur d’absinthe, aux hachures de tracés mescaliniens d’un Michaux, aux milliers de ponctuations, de ratures d’un Cy Twombly ou bien aux graphismes d’un Roland Barthes. Au moins, si nous avions sur nous, au fond des yeux, sur le revers des doigts, comme des taches de henné, sur l’humus de la peau les stigmates et les révolutions des mille griffures qui traversent le monde avec leur bruit de comète et leurs gerbes de feux de Bengale. Oui, témoigner à l’aune d’un simple grésillement, laisser derrière soi son abdomen de mante que l’Aimée aurait boulotté consciencieusement afin qu’une génération pût voir le jour, donc une continuation de soi-même, mince strie dans le sol de poussière. Puis le vent, puis la dispersion mais l’incision est là qui vibre dans les mémoires et fait son chemin inaperçu parmi les consciences humaines. Vivre, c’est simplement cela, faire son gonflement de baudruche, briller un instant dans la rumeur solaire puis procéder à sa propre extinction, bulle de savon irisée que l’éternité reprend comme son bien le plus précieux. Mais alors, direz-vous, pourquoi l’amitié, l’amour, « les travaux et les jours » si la phrase que nous avons écrite se clôt sur ce point final qui ne fait sens qu’à être une aporie, comme la fin d’une farce, le rideau cramoisi qui se referme sur la scène du théâtre, sur l’immense comédie humaine ? Pourquoi ? Parce que l’irisation de la bulle, parce que la parole dont la voix résonne encore dans quelque cochlée attentive, parce que le fruit de nos amours, parce que la poterie qui, un jour, fut le signe patent de notre désir de façonner et de poser notre empreinte sur la fuite immémoriale des choses. Parce que …

Et voici, qu’à peine sortis de ce rêve éveillé, nous nous précipitons dans un autre qui sera une manière de baume, de consolation posée sur de trop vives brûlures. Mais nous demeurerons dans cette marge d’incertitude, dans ce flou dont nous ferons notre prédicat le plus exact. Jamais nous ne nous apercevons, nous qui cherchons l’impossible, autrement qu’à la hauteur d’un reflet dans une vitrine, à la lumière d’un regard, au halo faisant sa tache dans le tain du miroir. Terrible destinée narcissique qui nous soustrait à notre propre conscience d’être autrement que par le faux-semblant, l’artefact, la représentation, la comédie, sans doute le burlesque. Ce que nous voyons de notre présence, une image, une représentation si muable, si fuyante que nous n’en pouvons saisir l’une des esquisses qu’au prix d’un insoutenable effort d’intellection. Car, à vouloir être envers et contre tout, ceci se paie d’épuisement, ceci se solde par une blessure métaphysique si profonde qu’elle tutoie le néant et nous reconduit bien avant notre naissance dans des limbes gris comme la cendre, aussi impalpables, aussi évanescents que la fine brume sur l’air à peine né de la lagune. Alors le temps est venu de regarder cette belle photographie, d’y déceler la trame de ce qui a amené cette pensée, d’y lire peut être la trace d’une simple question venue aux lèvres depuis la naissance du monde, qui se résume à ceci ; qu’est-ce qu’être ? Quelle part y avons-nous ? Pouvons-nous nous assurer d’autre chose que de cette immense vacance dont l’ennui tisse aussi bien la périphérie que le centre ? Vertige d’être est cette interrogation, cette cambrure, cette tension que l’image figée reproduit si bien dans ce suspens qu’elle ordonne et affecte à toute chose présente. Infinie réverbération d’une présence inquiète qui se dit au travers du symbole de miroirs superposés, jouant en mode dialectique, chacun renvoyant à l’autre sa propre effigie questionnante. Tout paraît si irréel dans cette teinte médiatrice, cette approche du gris dans quoi tout naît et meurt à la fois, dans quoi s’inscrit toute origine à même son irréfragable disparition. Nous voyons bien qu’à observer ce qui nous est proposé, nous ne pouvons guère aller au-delà du constat d’une apparition qui, en même temps, pose les fondements de son absence. Alors nous demeurons cois, tout comme des enfants étonnés par le surgissement du monde, ces enfants qui interrogent à vide et auxquels nous ne savons jamais répondre qu’à la hauteur d’une stupeur : pourquoi elle tourne la Terre ? Pourquoi il y a des hommes ? Que devient-on après qu’on est morts ? Ça veut dire quoi le néant ? Pourquoi je suis né ici et pas ailleurs ? Pourquoi je suis un humain et pas une pierre ou un oiseau ? Toute parole d’enfant dessine le contour d’une vérité. Le problème, le seul qui vaille : comment s’en saisir et qu’en faire ? Peut-être, simplement, prendre la pose et se confier à cet œil photographique, symbole évident de la conscience, à cette chambre noire, image d’un clair-obscur à partir duquel faire balancer notre questionnement éternel, entre ombre et lumière. Entre ombre et lumière …

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