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29 avril 2025 2 29 /04 /avril /2025 07:58
 Du monde invisible

Acryl papier

 

Léa Ciari

 

***

 

   Posant devant nous cette image, nous pourrions nous essayer au jeu des dénominations, partant d’un regard objectif pour finir en une énonciation purement subjective. Par exemple nous donnerions pour titre : « Femme et enfant », demeurant dans la plus grande neutralité qui soit, puis nous dirions « Mère et fils », précisant en ceci la nature de la relation , puis nous dirions « Mère et enfant se donnant la main », introduisant ici, une manière d’affection, puis nous dirions « Deux sans-visage », avançant en une forme d’énigme, puis, enfin, nous dirions « Deux du monde invisible » et c’est à partir de cette formulation que percerait en nous, venant de cette singulière étrangeté, le dard diffus d’une sourde inquiétude qui n’aurait pour équivalent que l’inimaginable perte du sens à même notre existence. De l’objectif somme toute rassurant, sûr de soi, au subjectif nué de sourdes menaces, tout l’itinéraire, tout le dépliement inouï de la gamme des états d’âme. Mais sans doute, en guise d’interprétation, à défaut d’en émettre une qui soit exempte de toute fausseté, la première qui vient à nous, la mesurons-nous à l’aune de nos propres inclinations. Aujourd’hui, en ce printemps qui se traîne au ras du sol, dans le jour sale qui cogne à la vitre, vraisemblablement ne me sera-t-il donné que de produire ces idées tristes, simples émanations d’une sorte de désarroi intérieur.  Mais peu importe, le sens des choses n’est nullement inscrit au fronton de pierre de quelque Temple qui énoncerait une vérité définitive. Juste en Soi, au plus secret.

   Et puisque vient tout juste d’être évoqué le maussade d’un temps climatique rejaillissant sur la qualité du temps existentiel, autant poursuivre dans cette voie qui ne paraît sans issue qu’à demeurer sans parole. Le fond du papier, badigeonné d’une teinte neutre, un de ces mélanges ne semblant se décider pour rien de précis, le fond donc ressemble à la saison présente, éclats de corolles blanches se perdant dans l’à peine perdurance du jour. Un virginal et délicat pétale se hasarde-t-il à s’immiscer dans le colloque du Monde et le voici, déjà, promis à son irrémédiable perte. Un pollen commence-t-il à talquer l’air, à célébrer la saison nouvelle, qu’un frimas hivernal, réclamant son dû, vient en compromettre le court destin, le reconduisant au néant. Cette époque est époque du doute, époque des remous et des convulsions. Le Temps lui-même, semble avoir perdu son orient.

   L’avoir si bien perdu que tout ce qu’il touche se voile et paraît disparaître dans une immémoriale confusion. Ces deux formes, qui semblent ne pouvoir demeurer que formes, esquisses, vagues tracés sur la surface anonyme du subjectile, nommons-les, d’une manière aussi floue que possible, « Elle » pour la figure féminine, « Lui » pour l’image enfantine. Comme si, peinant à parvenir au contenu total de leur être, ils ne pouvaient que demeurer en chemin, à mi-distance de ce néant de leur naissance qui les fascine, de cet autre néant de leur perte future qui clignote à l’horizon et les cloue à demeure. « Elle » paraît ne nullement percevoir l’étrange motif de sa présence, ici, dans ces travées de carton-pâte en forme de labyrinthe, « Lui », depuis sa neuve venue sur la lisière de l’exister, confie sa main à une autre main. Aveugles, les deux mains.  Assemblées au hasard des destins d’égarement et de sourdes errances. Petite main qui ne sait rien de la grande. Grande qui ignore tout du futur de la petite.

   Les vêtures, frappées d’une bizarre catatonie, paraissent aussi mutiques qu’intangibles, genre de drapeaux de prière faseyant dans les lames d’air glacé de quelque mythique Népal perdu au milieu de son cortège de blancs nuages. Certes, « Lui » tient bien en sa main gauche un colifichet bleu dont on devine qu’il pourrait s’agir d’un lapin en peluche. Seul élément vraiment réaliste que l’ensemble de la scène vient atténuer comme s’il s’agissait d’un simple amusement. Car à être si peu visible, si peu préhensible, le jouet y perd son âme, peut-être même la retourne-t-il en objet maléfique qui pourrait bien pervertir la prétention à vivre de ces deux illusions, de ces deux fictions qui, dans le dessin, sembleraient dissoudre la possibilité même d’une venue parmi la foule dense des Existants.

    Oui, ceci qui se donne à nous au travers d’un verre dépoli, au travers d’une paroi de papier huilé d’une maison de thé, nous ne pouvons qu’en éprouver l’irrémédiable fuite, l’apparence de nymphe parvenue au seuil de sa proche disparition. Et cette représentation, se cèlant elle-même, elle ne fait que concourir à nous interroger sur la réalité même dont nous pensons qu’elle nous appartient en propre comme le bien le plus précieux, l’impartageable possession, l’indivisible propriété. Il nous faut l’assurance de l’Autre, son indubitable matérialité, sa foncière assise sur un sol de croyance. Å défaut de ceci, c’est notre propre territoire qui menace de se lézarder, d’être précipité à trépas sans possibilité aucune de s’en exiler jamais.

 

Ta silhouette tremble à la hauteur

de mon propre effacement.

 

   C’est bien la puissance de cette image que de dresser, devant nous, tout contre la falaise de notre visage, cette autre falaise de craie qui a pour nom « Métaphysique », dont la Physique recule et ne laisse plus place qu’à ce « Méta » à l’invisible motif puisqu’il ne désigne, avec ses valeurs « d’après », « d’au-delà de », « d’avec », que des abstractions sans étendue ni limites : un Vide sans bords, un Rien sans nervures. Cette peinture de Léa Ciari, aussi bien pourrions-nous la nommer « Méta-image » et, d’elle nous aurions tout dit, n’en disant rien cependant. C’est ceci la force du « Méta », à la hauteur d’un nul prédicat, les contenir tous en puissance, les garder en réserve en vue d’une possible effectuation. Et c’est bien cette effectuation qui « rompt le charme » qui brise le fol espoir de mettre, sous l’anonyme visage du « Méta », toutes les libertés, toutes les essences dont nous rêvons, qu’effacent continûment, l’écoulement du sable dans le sablier, le mécanisme horloger de nos existences, la combustion de la passion. En réalité, nous sommes des manières de « Méta-intelligibles » que vient constamment réaménager la mesure toujours opérante du « Méso-sensible ».

 

Nous sommes toujours

au milieu des choses,

ni avant, ni après.

Sauf notre Naissance.

Sauf notre Mort.

 

   Nous pensons avoir porté en pleine lumière les raisons de notre désarroi face à cette peinture. Mais notre rapide intuition est-elle suffisante ? Ne pêche-t-elle par défaut d’investigation de plus grande profondeur ? Certes, c’est bien de ceci dont il s’agit. Le flou nous égare, l’anonymat des Personnages nous situe en une manière de désert, la non-figuration des visages nous met à l’épreuve, sinon de la Mort, du moins de l’Absence. Visages de nulle apparence, Visages dont les sens sont inapparents. Ni son, ni odeur, ni goût, ni vision, seul un hypothétique toucher pourrait affirmer quelque prétention à paraître. Mais l’on sent bien que, de tous ces sens livrés au couperet du non-sens, c’est la vision, cet événement cardinal, qui fait le plus défaut. Tragédie de Celui, Celle qui entendent, goûtent, touchent, mais NE VOIENT PAS ! Abîme infini de la terrible cécité. Tout s’agite et brille autour de vous et vous n’en percevez ni l’éclat, ni le mouvement de roue polychrome, ni son rythme, ni l’horizon sur lequel tous ces merveilleux modes de l’exister se détachent. Mais, ici, quelle est la plus grande malédiction ? Être né aveugle et n’avoir jamais rien vu du Monde ou bien avoir été Voyant puis avoir perdu subitement la vue ? Å nos yeux, c’est bien la seconde hypothèse qui est la plus cruelle au motif que, ne voyant plus, vous savez la nature exacte de la sublime manifestation des choses que vous n’apercevrez plus que sur l’écran infidèle et trouble de votre mémoire.

   Ce que semblent mettre en exergue ces deux visages privés d’yeux est de cette nature, d’une irrémissible perte, d’un deuil à tout jamais dont rien, jamais, n’en pourra dépasser le caractère abyssal. Mais voici qu’il nous faut bâtir une narration vraisemblable afin de donner quelque étoffe à notre écriture. Elle, Lui, qui avaient vécu des années somme toute normales à l’instar de tout Quidam, eux donc avaient assisté au vaste spectacle du Monde, parfois doublé de quelque splendeur, parfois écho d’une sorte de mal invisible qui flottait aux abords de la Condition Humaine. Avant même que la cécité ne les visitât, et par un étrange phénomène d’accélération des us et coutumes de la société des Hommes, le Monde avait connu une étrange et soudaine mutation. Un basculement. Une chute.

   On courrait partout dans les villes au milieu des confluences multiples et désordonnées de toutes sortes de véhicules. Dans les rues, il fallait frayer son chemin parmi la lourde masse des Hagards, en jouant des coudes.  Les vastes magasins étaient pris d’assaut et, bien souvent, l’objet convoité n’existait plus à l’approche du rayon qui aurait dû l’exhiber. Mers et Océans étaient continûment sillonnés de gigantesques ferries qui charroyaient leurs grappes de Chalands. Le ciel, mais il n’y avait plus de ciel, n’était qu’une mare grise sur laquelle glissaient les coques d’acier des puissants aéronefs.  Dans les forêts pluviales, de lourdes et anonymes masses d’arbres s’effondraient en silence sous les voûtes des hautes canopées. Les Curieux, casqués, les yeux rivés sur leurs étranges boîtes (on appelait ceci des « box ») paraissaient n’apercevoir personne, obsédés qu’ils étaient par la luminescence bleue des écrans, par les sons syncopés qui s’engouffraient dans le vortex de leurs oreilles. Trop occupé de Soi, nul ne saluait plus quiconque. Se hasardait-on à ôter le casque de sa tête, à distraire ses yeux de sa « box », et l’on entendait, partout, le sifflement sinistre des obus, le claquement des armes automatiques, les cris de détresse des Blessés et l’on imaginait le long murmure des Morts. Les dialogues entre les Vivants, bien plutôt que d’utiliser les mots du langage, consistaient en de rapides duels où seul l’éclat des lames décidait du sort des Impétrants. Partout on trichait, pillait, volait, violait, exploitait, fouillait la moindre parcelle de sol et la Terre était devenue cet immense marigot taché de sang, envahi de larmes, maculé des désirs sulfureux, polymorphes d’un Peuple simplement voué aux gémonies.

   Enfin, vous l’aurez compris, Elle, Lui, n’étaient nullement devenus aveugles à la suite d’une maladie. Elle, Lui, tel l’infortuné Œdipe se crevant les yeux suite à la révélation de son crime, Elle, Lui donc avaient volontairement oblitéré leurs yeux, effacé du Monde leurs visages sur lesquels, sans doute, les traces de quelque infamie se fussent devinées s’ils avaient continué à être les Spectateurs « consentants » de cette immense parodie humaine qui paraissait n’avoir nulle limite, n’avoir nulle fin.

   Beaucoup s’insurgeront, sans doute à raison, de cette interprétation par trop pessimiste de l’œuvre de Léa Ciari. Cependant nous la croyons surtout réaliste, certes amplifiée sous la loupe d’un regard critique. Parfois est-il utile de « grossir le trait », de diagnostiquer la tumeur maligne avant que n’intervienne le collapsus final. Ce texte ne prétend qu’à se donner en tant qu’allégorie, préfiguration de phénomènes à venir si le Monde continue à demeurer sourd à ses borborygmes internes, à ses convulsions, à ses hoquets qui risquent de le faire chuter dans une irrémédiable syncope. Le visage, signe s’il en est de l’identité humaine, du motif en lequel l’Autre se reconnaît et vous reconnaît, le visage donc est, assurément, la figure en laquelle projeter, tout à la fois, ses plus belles espérances, à la fois ses plus vives inquiétudes. Alors, par le biais de notre imaginaire, dotons ces visages des signes éminents de l’humain, investissons-les des projets les plus hauts qui se puissent imaginer.

 

Une Lumière remplace une Ombre.

Le jour vient effacer les incertitudes de la Nuit.

Une Joie se substitue à un Chagrin.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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26 avril 2025 6 26 /04 /avril /2025 16:45
Joie, uniquement joie

      Mesures de l'Hymne à la joie de Beethoven

 

***

 

 

  «joie », on prononce le mot, seulement, on le prononce avec une minuscule et rien ne nous parle et ce mot, tel un autre, se fond déjà au milieu des turbulences du lexique humain. Puis on dit « Joie » et alors tout s’éclaire et cette simple énonciation nous porte en dehors de nous, en des espaces qui nous sont inconnus, dont nous soupçonnons qu’ils ont une inestimable valeur. Alors nous nous enhardissons, gonflons notre poitrine et proférons le mot « JOIE », tout en Majuscules et c’est comme un vaste horizon solaire qui nous enveloppe et nous dit la radiance du jour, son coefficient d’inépuisable ressourcement. Ce mot est si ample, si majestueux, que nous clignons des yeux, ne pouvant soutenir, en un seul empan du regard, sa totale plénitude. C’est ainsi, parfois le langage, fût-il constitué d’un vocable simple, nous questionne infiniment et nous invite à la fête indicible de la compréhension. Alors il nous faut creuser, interpréter et donner ainsi des gages à notre éternelle soif de connaissance. Ne le ferions-nous point et nous serions semblable à l’animal en quête de sa seule proie, à la plante demandant sa terre et son eau.

   Donc nous disons « JOIE » et déjà nous savons que nous ne sommes  plus dans la coursive étroite du quotidien. Une autre dimension s’est ouverte à laquelle nous sommes conviés, sans possibilité aucune de nous y soustraire. C’est la loi de notre essence que de nous constituer en tant que pensants, ce dont nous devons assurer la charge. Ce mot est habité d’une telle phosphorescence que, de partout, il déborde le cadre de notre sensation. Il se dilate et se donne tel un oiseau des cimes qui flotterait haut, gorge blanche épanouie tout contre le dôme d’azur. Un vol si hauturier que nous serions saisis de vertige à la seule pensée de l’envisager, c'est-à-dire de lui donner visage. Car donner sens est toujours donner visage. Que serait, en effet, quelque réalité - pierre, feuille, fleuve -, sans qu’un visage, une face, puissent leur être accordés comme le fanal par où les reconnaître ? Oui, les choses ont un visage, grâce auquel nous les reconnaissons et les plaçons à l’endroit exact de leur vérité.

   Mais la « JOIE », qu’en est-il de la « JOIE », si ce n’est chercher à se saisir d’un fantôme qui, partout recule, et dissimule les contours de son être ? Car toute JOIE est abstraite, n’est-ce pas ? Qui donc, un jour, pourrait se vanter de posséder la JOIE, tout comme l’on possède une pierre précieuse ou bien une automobile ? JOIE est pure abstraction. Ce faisant il nous est demandé de lui attribuer une présence identique à un objet. Donc nous disons : «Cette pomme est JOIE » ; « Cette Belle est JOIE » ; « Ce tableau est JOIE ». Nous, en tant que Sujets, visons l’objet JOIE à la mesure de notre conscience intentionnelle. Nous lui conférons site, présence et l’amenons sur le plan d’une possible réalité. Et le sens qui résulte de notre confrontation à la JOIE est simple passage de nous à elle, passage qui nous détermine tous les deux comme deux vis-à-vis dont les êtres coïncident l’espace d’un instant. Toujours fugace car il est dans la nature de la JOIE de ne point durer. En serait-il autrement que son essence hypostasiée se confondrait avec l’arbre ou la racine ce, qu’évidemment, jamais elle ne consentirait à être. Car la JOIE a une volonté, celle de rencontrer un étant afin que, conduit à son ultime accomplissement, ce dernier puisse découvrir l’être qui lui est consubstantiel et le fait tenir debout parmi la multitude des phénomènes terrestres.

   Disant la JOIE, nous disons toujours en dehors de nous pour la simple raison que nous ne nous croyons nullement éligibles au titre d’une telle félicité. La visant, nous croyons parler de Pascal et de son Mémorial « Joie, joie, joie, pleurs de joie », paroles surhumaines adressées à son Dieu. Nous croyons parler de Zarathoustra, de son chant au sein duquel  « TOUTE JOIE VEUT L’ÉTERNITÉ ». Nous croyons encore parler de Spinoza pour qui « la joie est le passage de l’homme d’une perfection moindre à une plus grande ». Nous croyons parler de Beethoven transcrivant en symphonie le poème de Schiller. Mais qu’en est-il de l’homme ordinaire qui, lui aussi, voudrait approcher cette expérience de la JOIE ?

   Alors nous pensons à l’humble, au simple. Nous pensons au jardinier qui abrite amoureusement ses semences du vent et du froid, les flatte du creux de la paume et sent le végétal rayonner en lui, déployer ses ramures de chlorophylle à l’intérieur de son corps : JOIE.

   Alors nous pensons au potier qui façonne un vase. Ses mains sont si intimement liées à la matière qu’il fait corps avec elle, comme si aucune division ne s’instaurait entre la chair et la chose produite : JOIE.

   Alors nous pensons à l’enfant qui caracole et s’envole en imaginaire avec son cerf-volant bariolé : JOIE.

   Bien des penseurs prétendent que la JOIE est immanente à sa propre essence, qu’elle n’a nul besoin d’un objet en vis-à-vis afin de paraître. Clément Rosset abonde dans ce sens en affirmant que : «…la joie est un plein qui se suffit à lui-même et qui n’a besoin pour apparaître d’aucun apport extérieur». Ainsi, un homme dans le secret de sa chambre connaîtrait cette sublime ascension-expansion sans que quelque objet que ce soit n’en ait déterminé l’apparition et le cours. Mais, ici, c’est faire abstraction de toute l’empirie humaine, postuler l’existence d’une conscience vierge du monde, de toute forme préalable, sur laquelle soudain s’imprimerait l’ineffable et sourdrait, à la manière d’une eau fossile mise au jour, délice et volupté, sans raison, en quelque sorte simple phénomène dépourvu d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Mais cette abondance, ce soudain excès ontologique ne naissent pas d’une façon spontanée car, alors, il faudrait supposer la brusque émergence d’une « crise mystique » ou bien d’un acte de piété qui en révéleraient la prodigieuse apparition. Bien plutôt il semble toujours s’agir d’expériences intériorisées qui n’attendaient que l’instant de leur résurgence. Une sorte de « Petite Madeleine » faisant sa belle éclosion au plein d’une profondeur bouleversée. C’est parce que, dans le pli de notre être, subitement, le processus des affinités avec le monde a trouvé sa correspondance, son union, que le sentiment de cet envahissement heureux peut se produire et nous ébranler. Nous ne pouvons donc écrire, simplement, toute Joie, Joie dans le genre d’un pur jaillissement dont jamais on ne pourrait connaître le lieu de la provenance. Tout au plus pourrions-nous écrire Toute JOIE ne survient qu’à la condition d’y avoir été préparée. Toujours nous sommes disponibles pour son accueil. Toujours les mains de l’homme sont ouvertes qui attendent les offrandes. Toujours !

  

 

 

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24 avril 2025 4 24 /04 /avril /2025 08:18
D’une forme née du Rien

"Bois levé" Loire valley.

Technika Linhof 4x5 inch,

Schneider 90mm, FP4 Ilford

Thierry Cardon

 

***

 

   Parfois, au lever du jour, dans la lumière qui hésite à se donner pour réelle, on en vient à douter de la présence du Monde, à s’interroger sur l’effectivité de l’Autre, à ne percevoir son propre Soi que dans la clarté tremblante d’une idée si peu assurée de son intime consistance. Å l’horizon des choses, au loin, là-bas, où tout pourrait se confondre avec son écho, où tout risquerait de disparaître à même sa douloureuse et tremblante hésitation, il y a comme une césure du temps, une longue fêlure incisant la terre, puis, surgies de cette lourde glaise, des lueurs ossuaires, de blêmes phosphorescences, des gouttes de résine laiteuse imitant quelque sanglot venu d’on ne sait où. Comme si le Monde n’était que la précession de qui il est, de qui il pourrait être, comme si l’Humaine Condition était encore en germe, pareille à un indistinct grouillement de rhizomes parmi la touffeur de l’argile. Tout ce qui, dans la perspective du paysage, fait mine de paraître, procède à son immédiate extinction avant même que le premier signe ne soit posé sur la feuille vierge du jour.

   Les pierres du Causse bleuissent sous les premiers assauts du gel. Les sentiers ne tracent leurs sinueux trajets qu’en de bien mystérieuses lignes flexueuses : elles avancent à l’estime, ne sachant quelle direction prendre car tout choix les installerait trop avant dans le corridor étroit des certitudes. C’est étrange, les choses veulent à présent paraître dont l’instant d’après gommera la présence comme si, jamais, elles n’avaient existé. Comme si elles n’avaient été que les songes d’elles-mêmes. Tout est en lisière de soi et ce qui se manifeste ou tâche de le faire prend le risque de se soustraire à son propre projet. Depuis la fenêtre de ma termitière de pierres, j’ai bien l’impression, ce matin, que ma conscience a rejoint cette densité, cette opacité pierreuse, que mon corps gît dans un espace sans bords, que mon destin ne s’élève guère au-dessus de ces rognons de calcaire, que mon entendement prend l’allure d’un silex, mais brut, mais nullement poli, simple éclat minéral sous la meute têtue, obstinée de la matière. Est-ce ceci se confondre avec ce Rien originaire dont nous ne sommes que le bourgeon stupidement turgescent le temps que dure la vie de la nymphe ? Est-ce ceci, cette manière de flottement, de vertige où s’arrimer à Soi devient métier quasiment illusoire, où les outils pour l’œuvre sont usés jusqu’au manche, où toute lame, bien plutôt que d’enfoncer son coutre tranchant dans la vassalité des choses, ne lève dans l’espace que son profil émoussé, son inutilité à tirer du réel autre chose que l’illisible rébus dont il est sournoisement tissé ?

   Voyez-vous, là, dans la texture onirique de ce matin de printemps, je viens de faire l’épreuve douloureuse du Rien en tant que Rien moi-même, à peine un murmure dans les illisibles travées des objets mondains. Est-ce la belle image de Thierry Cardon qui m’a plongé dans ce marécage privé d’eau, seule la vase en tapisse le fond, à savoir le fond du non-sens ? Non, je crois que j’accuse à tort les puissances de cette photographie, que mes propres insuffisances, je les projette dans les sèmes de la représentation afin de m’exonérer moi-même de me connaître en une plus exacte mesure. Mais plutôt que de demeurer en cette manière d’enlisement métaphysique, voici ce qu’il faut faire. Sortir du sombre corridor du Soi, se transporter tout près de ce fleuve majestueux qui porte le beau nom de « Loire », dont les racines linguistiques font signe en direction du limon, de l’argile, du sable, du galet, dont nous retiendrons la qualité strictement fondatrice, comme s’ils étaient les premiers éléments, les initiales configurations d’un Rien qui, soudain, se voulait Tout. Ces matériaux sont de cette nature qu’ils sont les fondements de toute architecture.

   Mais regardons. Le ciel est de texture légère. Quelques fins nuages courent d’est en ouest. Des arbres aux feuilles tendres, d’un vert Tilleul, sans doute des aulnes bruissent doucement sous la poussée d’un vent amical. De longs bancs de sable troués d’eau s’étalent paresseusement le long de cette belle eau semée des filaments des algues, flux de la Loire en son lent et majestueux écoulement. Dire ceci n’était que préambule, rhétorique initiatrice, anticipatrice de ce que l’image du Photographe nous donne à voir. Car, en son dépouillement même et sans doute grâce à lui, cette manifestation plastique toute de noirs légers, de gris à peine affirmés, de blancs atténués réalise la synthèse de ce qui vient à nous. C’est bien là le mystère total de l’esprit du lieu qui s’affirme en sa valeur d’essence. Mais il nous faut reprendre le titre « D’une forme née du Rien » et procéder de ce Rien vers le motif dont il est l’abstrait fondement. C’est un peu à un travail de « réduction phénoménologique » que nous devons nous atteler. Donc réduire : biffer l’air du ciel, user les ramures des aulnes, disséminer le peuple serré du sable, faire s’éparpiller les fins lacets des algues, épuiser les lames d’eau jusqu’à n’en conserver que la diaphane trace dans la tulle du souvenir. Que reste-t-il alors de ce Rien, sinon un presque rien qui, en son mystère, tutoie le Tout, le Tout de la signification ? Un ciel poncé de gris, un horizon blanc hérissé des lignes de quelques herbes, une forêt végétale qu’on dirait de joncs emmêlés, de noires fluences y dessinent leurs destins d’ombre, puis, émergeant de ceci à l’aune d’une inattendue parution, d’une soudaine épiphanie dont nul sur Terre n’eût pu soupçonner la surrection,

   Cet étrange et non moins insistant en sa réalité « Bois levé » dont les deux frappes bien distinctes des deux mots : « Bois » en sa primitive et immémoriale texture, « Levé » en son geste de pure transcendance et les Voyeurs que nous sommes, moins décontenancés que ravis d’une telle présence, nous donc allons, sur-le-champ, nous exercer au jeu infini et sans doute gratuit des interprétations. Cette forme à elle seule (bien sûr son analogie avec la forme d’un oiseau est évidente), cette forme est, en son exacte mesure, mesure de toutes choses du Peuple des présences des bords de Loire.

 

En elle, la vastitude du ciel

que désigne cette tête levée,

en elle ces ilots de sable,

leur teinte se confond

avec la blancheur du bois,

en elle les milliers de confluences aquatiques

que déterminent l’enchevêtrement des branches,

en elle, dans les intervalles de la matière,

ces zones libres qui font inévitablement penser

aux habitats troglodytes trouant les falaises

en elle cette sourde clarté

qui ruisselle à fleur d’eau

en elle, à même ce fragment de sylve

un clin d’oeil adressé aux gabarres

leurs planches mal équarries

ont une identique fraîcheur

une naturelle évidence fluviale,

en elle la foule indistincte

de tous ces autres « Bois levés »

qui sont un peu l’âme

de ce parcours sauvage et paresseux

qui, depuis mont Gerbier-de-Jonc

jusqu’à son estuaire océanique

trace l’une des plus belles

aventures humaines

 

   Alors, apercevez combien, malgré le peu de lisibilité des confluences sémantiques, mais ô combien réelles, ô combien incarnées, qui font se rencontrer, au motif d’une dérive songeuse, le Rien des cailloux blancs du Causse du Quercy, cet autre Rien d’un « Bois levé » de Loire, apercevez combien ce si peu de choses, ces muettes existences ( elles seraient bien plutôt des essences), viennent à nous pour nous tirer de notre ambiante léthargie, pour nous dire l’immédiate et inaperçue beauté des choses secrètes, humbles, dissimulées. Et ici nous vient, en tant que naturel prolongement de notre méditation, ces mots précieux de Maurice Vanhoutte dans le commentaire qu’il produit à propos de l’œuvre de Vladimir Jankélévitch, intitulée

 

« Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien » :

 

« Au nom d'une intuition ineffable,

d’une intelligence

surfine de la réalité,

il veut nous ouvrir

au mystère, au surnaturel,

au pneumatique, au spirituel. »

 

   Ces remarques sont admirables pour la simple raison qu’elles placent, au foyer de l’expression, cette vérité pure et simple de ce qui vient à nous à bas bruit et nous montre la toute-puissance performatrice de la modestie, elle qui accomplit bien plus que la désordonnée gestualité contemporaine qui, le plus souvent, échoue à produire autre chose qu’un bruit de fond assourdissant, sans autre conséquence que sa propre et risible démesure. Aussi, cette fragilité des choses, mise en perspective avec la paranoïa mondaine, fait immédiatement référence à cette merveilleuse réflexion de Friedrich Nietzsche dans « Le gai savoir » :

 

« Ce sont les paroles les moins tapageuses

qui suscitent la tempête et

les pensées qui mènent le monde

viennent sur des pattes de colombe. »

 

   De cette citation, maintes fois évoquée au cours de notre prose, nous ne retiendrons, les accentuant à leur juste valeur, que ce qui s’exile du tapage, finit par y renoncer, pour ne garder que la légèreté, la blancheur immaculée de la Colombe, ce symbole de la Paix dont notre Monde a tant besoin.

   Pour avoir un peu fréquenté les belles œuvres de Thierry Cardon, pour y avoir maintes fois décelé, sinon toujours, cette économie de moyens, cette naturelle réserve du Noir et Blanc, cette exigence photographique dont presque plus rien ne subsiste aujourd’hui, chez nos Commensaux, sinon la tentation permanente de se donner en spectacle, nous croyons pouvoir affirmer que son travail nous initie, à l’exact niveau qui est le sien, « au mystère, au surnaturel, au pneumatique, au spirituel. »

  

Cette dimension d’une possible transcendance

accordée au Simple, au Frugal,

à l’Élémentaire, au Tempéré,

parfois à l’Ascétique,

 

   nous demande un recueil en nous qui ne soit de pure forme. La mode contemporaine des attitudes conduisant au « lâcher prise », à « l’énergie positive », au « courage d’être heureux », aux « sagesses » de tous ordres et autres rituels de « bien-être » sont, bien évidemment, l’exact opposé de cette quête d’authenticité. Rien ne vient de l’extérieur, tout est en Soi, comme le germe nourrit le fruit qu’il deviendra. Merci à Thierry Cardon de nous « donner à penser » avec cette exigence sans laquelle toute œuvre ne pourrait qu’être clouée au pilori.

 

Pourtant il y a

tant à voir.

Tant à aimer !

Ceci ne dépend

Que de NOUS !

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 08:48
Banyuls-sur-Songe

 

Vue sur les Albères…

Banyuls sur Mer…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Afin de donner corps et chair à la séquence Nostalgie, c’est aujourd’hui Banyuls qui va être le lieu de mes réminiscences à partir de cette belle photographie d’Hervé Baïs. Banyuls a longtemps été, pour moi, un lieu de pause pascale et estivale entre deux périodes d’activité. Pourquoi Banyuls ? Parce que Banyuls serait la réponse la plus simple à moins de me lancer dans l’infini carrousel des motivations et justifications de tous ordres dont l’intérêt ne pourrait qu’être limité. Si, par la simple magie de l’imaginaire, je m’appropriais cette photographie comme étant le symbole d’un de mes espaces électifs, je ne pourrais éviter de me poser la question suivante :

 

« comment rendre compte du réel

en son multiple fourmillement ? »

 

   Bien évidemment, si cette interrogation, je la fais mienne, c’est à l’ombre de cette gémellaire interrogation du Photographe dont je suppute qu’elle se profile de manière itérative au seuil de chaque proposition d’image dont il est l’habituel et inspiré Créateur.

  

   En effet, et cette question, loin d’être sibylline, est majeure quant au traitement de l’image, laquelle doit se donner comme essentielle, au motif que son sens en dépend entièrement. Comment parler de Banyuls afin d’en déterminer l’essence ?

 

Dire la plage de galets gris que surveille la silhouette

de ses trois palmiers agités par la Tramontane ?

Dire l’essaim de ses hautes maisons blanches,

elles s’étagent au-dessus du motif de la route

posée sur un lourd bâti à arcades ?

Dire les terrasses de ses cafés aux parasols

multicolores et leurs chalands bavards ?

Dire ses barques catalanes vertes et bleues

avec leurs voiles blanches entourant leurs mâts ?

Dire la grande bâtisse de craie de

 l’Observatoire Océanographique,

l’hippocampe bleu qui en orne la façade ?

Dire la cohorte pressée des Touristes

venus de Collioures et Port-Vendres

n’ayant de cesse de visiter les caves

et d’en déguster le délicieux nectar ?

Dire la vue éloignée depuis la Tour Madeloc,

le village n’est alors qu’un mince flocon

touché par les réverbérations

 bleues de la Méditerranée ?

  

   Que dire de ce réel qui est toujours en fuite de lui-même, toujours en avant de qui il est, son futur luit au loin, tel un mirage ?

   De ce réel toujours en arrière de lui, à peine rencontré et, déjà, il n’est plus que vague pliure onirique dans un passé sans consistance ?

   De ce réel du présent qui glisse entre les doigts, pareil aux cheveux des algues à la texture de rien ?

   Oui, ce réel que nous pensons saisir à chaque instant de notre existence, dont nous pourrions facilement, pensons-nous, tracer les contours avec assurance, eh bien ce réel, en effet, existe aussi bien que vous qui lisez, que moi qui écris, c’est-à-dire que, lui aussi, poinçonné de lourde finitude, n’a guère pour tâche que de disparaître à mesure qu’il s’accomplit. Alors l’essai d’en saisir quelque bribe signifiante semble voué à l’échec. Certes. Sauf à faire sienne cette belle invention de l’Idée Platonicienne, laquelle dépassant l’impatience du sensible, sa récurrente inscription en des formes hiéroglyphiques constamment renouvelées, trouve son repos et son ultime manifestation en cette Forme unique qui est analogique à ce bloc de platine que nous imaginons, en lequel pourrait gésir, pour notre plus grand bonheur, une part d’éternité.

   Je crois que c’est cette part habituellement insaisissable, simplement théorique, seulement conceptuelle que les Photographies d’Hervé Baïs nous donnent à voir

 

car, en elles, au sein même de leur longue présence,

tous les temps se donnent à la fois ;

car, en elles, au sein de la condensation-cristallisation de l’espace,

se donnent tous les espaces en un unique lieu rassemblés.

  

C’est ceci la force réelle d’une image :

 

contenir en soi bien plus qu’elle ne semble

suggérer à l’aune d’un regard distrait ;

contenir en soi quantité de significations

qui en excèdent les signes visibles,

ouvrent le champ des possibles ;

contenir en soi un élargissement

de l’être-des-choses tel que se déploie,

pour notre regard, la dimension

d’une puissance imaginative

demeurée, jusque-là,

non seulement inaperçue,

mais dont nous doutions qu’elle pût un jour

nous visiter et dilater notre perception-sensation.

  

   Si nous regardons avec suffisamment d’attention « Vue sur les Albères », à moins d’être sourd à l’intime beauté des choses, nous sentons bien, d’une manière sensible-intuitive (nul besoin d’entendement qui en déporterait le sens en direction de quelque argument édifié en raison), nous sentons cette étrange climatique, cette « Stimmung », cette notion si riche dont le génie de la langue allemande signale l’exception en un seul mot, alors que notre propre langue exhibe au moins les quatre valeurs de « sentiment », « climat », « atmosphère », « ambiance », pour exprimer quoi ?

   Mais, l’inexprimable bien sûr, ce qui, ne se disant point, exprime bien plus que ce qu’il aurait pu manifester à l’air libre. Ce mot que nous voudrions forger de toute pièce, qui tarde à venir, que nous ne pouvons guère produire qu’au travers de vaines périphrases,

 

cette radiance qui nous gagne,

ce Soi-hors-de-Soi qui est

étrangement surgissement,

déclosion-éclosion de qui-l’on-est

en une dimension d’abyssale venue

et c’est comme le tremblement

d’une lave intérieure,

un bouillonnement d’impressions intangibles,

une manière de résurgence d’énergies

dont nous ignorions qu’elles

nous habitaient depuis toujours,

qu’elles s’impatientaient de paraître,

de défroisser notre nuit,

d’allumer d’aurorales clartés,

de porter notre conscience bien au-delà

de ses vertus intentionnelles,

de créer les conditions de notre propre dépli,

de connaître, en un geste d’immédiate beauté,

cet ouvert selon lequel cette muette

incantation grise du ciel vient à nous

avec la pure grâce d’un maintien dans le temps ;

de connaître ce long et balsamique

destin de nuages tout d’écume,

ils sont les signes de ce qui jamais ne s’absente,

 de ce qui, de Soi, possède la sourde

et inaltérable perdurance ;

 oui, c’est bien ceci qui vient à nous

dans la juste clairière de nos espoirs,

 ce mince fil de cristal de la montagne,

il est ce poème porté au plus haut,

nous en percevons le rythme inouï

qui lisse notre peau comme le ferait

l’air échappé d’un luth,

la vibration délicieuse d’un diapason,

le vol libre du colibri dans l’ivresse du nectar ;

connaître dans cette impalpable lueur d’aube

(ce qui reste de nos songes),

ces profils légers, ces successions souples  

de montagnes unies en

un unique sentiment de paix

qu’une brume diffuse dans un air tissé

de ces riens, de ces touches si délicates,

nous penserions les avoir créées de toutes pièces ;

connaître le bas-fond en sa sombre parution

geste avant-courrier de nos rêves infinis

en leur opaque texture une lueur apparaît

semblable à ce vif éclair d’un lacet

de montagne dont, jamais,

le secret ne sera percé.

 

   Si ma méditation sur Banyuls est soudain devenue songeuse, si l’imaginaire s’en est emparé comme de sa possibilité la plus propre, c’est seulement en l’image que reposait cette disponible effusion dont je n’ai jamais été que le rapide et distrait Interprète. Toujours, dans la belle image, gisent les multiples et chatoyantes significations qui, le plus souvent, échouent à venir jusqu’à nous, trop occupés que nous sommes à la lourde et harassante tâche du quotidien. C’est ceci la vraie difficulté pour toute Beauté, se frayer un chemin

 

parmi les écueils de tous ordres,

parmi le bruit de fond des foules,

parmi les vifs éclats des vitrines,

parmi la marche pressée des Existants

simplement occupés à vivre

douloureusement,

parfois à exister, du moins

en font-ils l’hasardeuse hypothèse.

 

    Il y a peu de place pour la Beauté et nulle terrasse de café, nulle façade d’Observatoire, nulle coque de bateau ne pourvoiront à sa manifestation. Il y a là, trop de matière dense, trop de mouvement, trop d’artisanale préoccupation, trop de fermeture, trop de cèlement têtu.  Ce que requiert la Beauté, et rien que ceci, la mise entre parenthèse des soucis du Monde, la souple disposition de notre esprit à la manifestation initiale des essences et des formes archétypes.

   Le domestique, l’utilitaire, l’ouvrage, le labeur ne font pas bon ménage avec ce qui ne demande que l’élection librement consentie, la saveur des choses finement accordées, l’exercice maîtrisé d’un « clavier bien tempéré », prélude à d’effectives joies, parfois à de sublimes extases, toujours à des ravissements de l’être en sa plénitude accordée au rythme immémorial du Monde.  

 

   Chacun, Chacune l’aura compris, pour moi, Banyuls, mais aussi bien le vaste plateau du Causse Blanc, la steppe mongole livrée à tous les vents, la haute montagne avec ses pics d’argent, les banquises aux arêtes bleues n’ont de réelle existence qu’à être reconduites à leur simple halo conceptuel, à leur aura dispensatrice de clarté, à leu entour tel que posé sur la lisière de l’imaginaire : là est le seul lieu de ce qui irradie, étincelle, rayonne au plus haut de l’éther, au plus refermé de la terre, au plus secret des racines. Arbres il nous faut être, dont les larges ramures balaient le ciel, dont le tronc s’use à tous les noroits, dont les rhizomes explorent ce qui, toujours interroge, mais jamais ne se montre :

 

le pli d’une félicité,

 le revers d’un bonheur,

l’ombrée d’une quête

toujours en recherche de soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 19:46
Vertige d’être.

Photographie : Adèle Nègre.

 

   Nous sommes posés là, sur la pointe des pieds. Nous voulons voir et nous ne voyons pas. Nous voulons saisir et nous ne saisissons pas. Nous espérons mais nos mains restent désespérément vides. Nous cambrons les reins et s’y inscrit un creux étonnant, une manière d’abîme dont nous sentons l’immense vacuité. C’est soudain comme si l’espace qui nous est familier se dissolvait, ne laissant plus paraître qu’une approximation de brume, la texture d’un songe au-delà du songe. Nous sommes si absents à nous-mêmes, si exilés de notre propre monde que nous nous tournons vers toute chose qui pourrait témoigner de notre présence, nous parler le langage de l’abri, du nid douillet dans lequel se pelotonner, de la crique dans laquelle nous nous enroulerions pareils à l’écume arrivée au port qui, depuis toujours, l’attendait. Alors on se fait tout petits, on aiguise la pupille de ses yeux, on écartèle la paume de ses mains afin qu’une offrande s’y puisse déposer dont nous ferons un chemin humain en direction de notre destin. Il nous faut de la vraisemblance, il nous faut du possible, il nous faut de la densité, de la matière, quelque chose qui nous parle enfin de notre réalité, que des fils tissent la trame de Celui, Celle dont nous percevons les traits, mais si estompés, si ténus qu’ils ne sont qu’un murmure, une à peine profération dans la couleur vacante de l’aube. Nous sommes si étonnés d’être dans cette résille de silence qui fait son bourdonnement d’outre-jour.

Maintenant, dans la lumière qui blanchit le ciel, dans le temps qui déplie ses rémiges, dans le carrefour de l’exister qui lance ses anneaux, nous essayons d’être en écho, en correspondance, nous tâchons d’établir des convergences, de jeter des ponts, d’enjamber le doute, de passer outre à l’indistinction, de projeter bien au-delà de notre propre sculpture de chair les grappins qui nous relieront à ce qui fait phénomène, ce sable, cette nuée pulvérulente qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, à mieux nous confondre avec ce rien dont nous sentons les ailes frôler notre visage, le recouvrant du talc du mime, de l’enduit épais qui nous incline à l’immobilité, nous réduit à n’être que de simples témoins de cela qui s’écoule et fait, au loin, ses lacs incompréhensibles, ses mortelles mares d’ennui. Pourtant ce n’est pas faute d’écarquiller les yeux, de dilater la lame de l’esprit, de faire surgir de notre intellect tout ce qui voudrait s’y inscrire à titre de signe, de signification, tout serait bienvenu qui nous dirait la nature de notre architecture, nos coordonnées sur ce carré de terre, les traces de nos pas dans l’argile ductile, comme celles laissées par l’oiseau sur le bord instable de quelque marais. Laisser fût-ce un mince hiéroglyphe, inscrire dans le palimpseste du jour la complexité d’une pensée, la turgescence d’une émotion, le vibrato d’une mélancolie, l’arpège d’un romantisme et tant pis si ce dernier est désuet, à l’odeur de poussière, à la couleur d’absinthe, aux hachures de tracés mescaliniens d’un Michaux, aux milliers de ponctuations, de ratures d’un Cy Twombly ou bien aux graphismes d’un Roland Barthes. Au moins, si nous avions sur nous, au fond des yeux, sur le revers des doigts, comme des taches de henné, sur l’humus de la peau les stigmates et les révolutions des mille griffures qui traversent le monde avec leur bruit de comète et leurs gerbes de feux de Bengale. Oui, témoigner à l’aune d’un simple grésillement, laisser derrière soi son abdomen de mante que l’Aimée aurait boulotté consciencieusement afin qu’une génération pût voir le jour, donc une continuation de soi-même, mince strie dans le sol de poussière. Puis le vent, puis la dispersion mais l’incision est là qui vibre dans les mémoires et fait son chemin inaperçu parmi les consciences humaines. Vivre, c’est simplement cela, faire son gonflement de baudruche, briller un instant dans la rumeur solaire puis procéder à sa propre extinction, bulle de savon irisée que l’éternité reprend comme son bien le plus précieux. Mais alors, direz-vous, pourquoi l’amitié, l’amour, « les travaux et les jours » si la phrase que nous avons écrite se clôt sur ce point final qui ne fait sens qu’à être une aporie, comme la fin d’une farce, le rideau cramoisi qui se referme sur la scène du théâtre, sur l’immense comédie humaine ? Pourquoi ? Parce que l’irisation de la bulle, parce que la parole dont la voix résonne encore dans quelque cochlée attentive, parce que le fruit de nos amours, parce que la poterie qui, un jour, fut le signe patent de notre désir de façonner et de poser notre empreinte sur la fuite immémoriale des choses. Parce que …

Et voici, qu’à peine sortis de ce rêve éveillé, nous nous précipitons dans un autre qui sera une manière de baume, de consolation posée sur de trop vives brûlures. Mais nous demeurerons dans cette marge d’incertitude, dans ce flou dont nous ferons notre prédicat le plus exact. Jamais nous ne nous apercevons, nous qui cherchons l’impossible, autrement qu’à la hauteur d’un reflet dans une vitrine, à la lumière d’un regard, au halo faisant sa tache dans le tain du miroir. Terrible destinée narcissique qui nous soustrait à notre propre conscience d’être autrement que par le faux-semblant, l’artefact, la représentation, la comédie, sans doute le burlesque. Ce que nous voyons de notre présence, une image, une représentation si muable, si fuyante que nous n’en pouvons saisir l’une des esquisses qu’au prix d’un insoutenable effort d’intellection. Car, à vouloir être envers et contre tout, ceci se paie d’épuisement, ceci se solde par une blessure métaphysique si profonde qu’elle tutoie le néant et nous reconduit bien avant notre naissance dans des limbes gris comme la cendre, aussi impalpables, aussi évanescents que la fine brume sur l’air à peine né de la lagune. Alors le temps est venu de regarder cette belle photographie, d’y déceler la trame de ce qui a amené cette pensée, d’y lire peut être la trace d’une simple question venue aux lèvres depuis la naissance du monde, qui se résume à ceci ; qu’est-ce qu’être ? Quelle part y avons-nous ? Pouvons-nous nous assurer d’autre chose que de cette immense vacance dont l’ennui tisse aussi bien la périphérie que le centre ? Vertige d’être est cette interrogation, cette cambrure, cette tension que l’image figée reproduit si bien dans ce suspens qu’elle ordonne et affecte à toute chose présente. Infinie réverbération d’une présence inquiète qui se dit au travers du symbole de miroirs superposés, jouant en mode dialectique, chacun renvoyant à l’autre sa propre effigie questionnante. Tout paraît si irréel dans cette teinte médiatrice, cette approche du gris dans quoi tout naît et meurt à la fois, dans quoi s’inscrit toute origine à même son irréfragable disparition. Nous voyons bien qu’à observer ce qui nous est proposé, nous ne pouvons guère aller au-delà du constat d’une apparition qui, en même temps, pose les fondements de son absence. Alors nous demeurons cois, tout comme des enfants étonnés par le surgissement du monde, ces enfants qui interrogent à vide et auxquels nous ne savons jamais répondre qu’à la hauteur d’une stupeur : pourquoi elle tourne la Terre ? Pourquoi il y a des hommes ? Que devient-on après qu’on est morts ? Ça veut dire quoi le néant ? Pourquoi je suis né ici et pas ailleurs ? Pourquoi je suis un humain et pas une pierre ou un oiseau ? Toute parole d’enfant dessine le contour d’une vérité. Le problème, le seul qui vaille : comment s’en saisir et qu’en faire ? Peut-être, simplement, prendre la pose et se confier à cet œil photographique, symbole évident de la conscience, à cette chambre noire, image d’un clair-obscur à partir duquel faire balancer notre questionnement éternel, entre ombre et lumière. Entre ombre et lumière …

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16 avril 2025 3 16 /04 /avril /2025 07:46
Rétrocéder au lieu de ses affinités

Fort de Brescou…

Cap d’Agde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La question est somme toute très simple. Ne parler que de Soi n’est que pure complaisance, n’en pas parler est oubli de Soi. C’est, comme toujours, la position médiane qui fait signe, non en direction d’une vérité, ce serait trop simple, indication seulement d’être Soi dans une manière de pudeur, de retenue. L’on s’expose au jour, puis l’on se retire en Soi, dans cette zone de clair-obscur qui est l’espace même qui est sien, que, peut-être l’on est seul à comprendre, tellement l’implicite s’y déploie, tellement l’intuition y est reine, le sentiment d’immédiateté à Soi, souverain. Alors l’on se dispose à tenir un langage sans doute ambigu, à dévoiler quelque zone d’une clarté imaginaire, à mêler réel et irréel, tant cette mixité est le reflet des existences qui sont les nôtres. Le cheminement de tout être humain est, par nature, croyons-nous, foncièrement circulaire : l’on sort du néant au titre de sa naissance, on godille ici et là, au hasard des courants marins, puis l’on revient au néant à l’aune de sa propre mort. C’est assurément comme si, issus d’une conque matricielle, nous nous en exonérions pour un temps pour y mieux retourner ensuite. Tout, en définitive, est toujours Soi par rapport à Soi, ellipses autour du Soi, retour à Soi en son germe initial, en sa grotte originaire.

   Son propre monde, on le construit petit à petit, à la manière d’un jeu de cubes d’autrefois dont on empile les motifs colorés. Il y a de brillantes architectures, suivies de chutes et, parmi le fatras du divers, seuls certains fragments colorés frappent notre rétine, s’impriment en notre mémoire, y font leurs traces persistantes : en énonciation purement réelle, ces cubes dont on privilégie la manifestation, nous les nommons « affinités », nous les disons en tant qu’orients pour délimiter notre singulière essence. Ce que, du Monde, nous retenons, ce sont les choses qui s’y sont inscrites dans une manière d’étrange configuration personnelle, un genre de talisman dont on pourrait tracer les signes et symboles magiques, empreintes de nos propres motivations existentielles, manières de doux sortilèges dont tresser notre parcours afin de le rendre lumineux. Si vivre n’est nullement choisir son itinéraire (il y a trop de biologie, trop de logique génétique), exister, a contrario, au titre de notre liberté, fût-elle relative, consiste à choisir, choisir, avant tout, ce qui nous plaît, ce qui nous parle, ce qui nous détermine à agir. Ainsi certains lieux sont-ils élus dont, en nous, la trace est si forte, que les oublier revendrait à réaliser sa propre et confondante amnésie.

   Les deux belles photographies que nous propose aujourd’hui Hervé Baïs, cet infatigable Archiviste du réel, constituent, pour nous, des points de repères que nous pourrions dire « géodésiques », ces points remarquables qui nous accompagnent toute notre vie durant, si bien que nous pourrions établir, à partir d’eux, une carte de nos émotions intimes. Ainsi le « Fort de Brescou », ainsi « La Conque du Cap d’Agde » déterminent-ils, pour nous, ces coordonnées électives au gré desquelles notre existence adolescente a connu ses enchantements les plus sûrs et notre âge adulte ses plus effectives et heureuses réminiscences. Maurice Barrès, en son temps, nommait la Colline de Sion, « Colline inspirée », titre de l’un de ses romans. Lieu spirituel s’il en est ! Sans nul doute, « Brescou », « La Conque » sont-ils, pour nous, des « lieux inspirés », au simple motif qu’un enthousiasme, une poésie, une sorte d’effervescence s’y trouvent associés au regard de leur simple évocation.

  Mais c’est de Brescou selon l’image dont il me faut d’abord parler. Le ciel infiniment gris est de haute tenue, une manière de discrète élégance que rehausse la ponctuation légère des nuages. C’est un peu un Monde inversé, comme si la texture animée du ciel était une glaise se reflétant dans son vis-à-vis, ce miroir de l’eau se donnant pour l’horizon terrestre. L’eau est immense qui semble n’avoir jamais commencé, ne devoir jamais finir. Ourlée de noir sur les bords, frangée de minces reflets en son centre. Le jeu de l’eau et du ciel sont subtils que la ligne d’horizon vient assembler selon la juste mesure de l’unité. Tout, depuis la lointaine périphérie de l’image, vient trouver sa cible en cette forme noire qui fait inévitablement penser à la silhouette de quelque antique cargo échoué au large des hommes. C’est bien sûr du Fort de Brescou dont je parle, cet inaperçu qui pourrait passer pour le simple tissu d’un songe, son intérêt, loin de constituer en une visite, réside dans son pouvoir d’incantation. C’est bien là la force des lieux chargés de mystère que de nous convier à ces longs périples oniriques qui sont comme notre aura, un peu de notre ombre projetée sur la nervure têtue des choses.  

   Mais c’est de Brescou selon le souvenir dont il me faut ensuite parler. Été. Les journées sont longues qui semblent ne jamais vouloir trouver leur point de chute. Le crépuscule traîne derrière lui de longues écharpes mêlées de rouge et d’orange et la mer est incendiée de ces vives colorations. Jo, mon Grand-Cousin, un pêcheur à la retraite, m’invite à le suivre sur sa barque : c’est l’heure d’aller poser les filets du côté de Brescou, là où pullulent loups, daurades et murènes. Nous remontons les eaux jaunes de l’Hérault. Peu de monde à cette heure-ci sur les rives et hormis notre barque de pêche et la présence de quelques mouettes dans les haies de roseaux, la solitude est étendue qui court d’un horizon à l’autre. Nous traversons la jetée entre la Tamarissière et le Grau. La mer est d’huile, pareille à un chaume lissé des lueurs du couchant. Je ne sais comment Jo s’y prend pour repérer parmi la multitude, ce point singulier auquel, bientôt, il confie la longue résille de ses filets. Sans doute le travail de l’instinct plutôt que le résultat d’une longue réflexion. Puis nous faisons demi-tour. Ne demeurent plus visibles, sur le large champ aquatique, que les flotteurs de liège qui relient les fils de nylon, ils brillent tels des fils d’Ariane.

   Lendemain matin de bonne heure. Cinq heures viennent tout juste de sonner au clocher de la Cathédrale. Le centre de la ville d’Agde est encore endormi. Nous descendons le long de la rue Jean Roger, longeons le grand bâtiment de lave noire de la Mairie, arrivons au quai où sont amarrées les barques de pêche. Bientôt les coups sourds du moteur résonnent le long des façades grises. Le soleil commence tout juste sa lente ascension. J’aime voir, derrière nous, tel un éventail d’argent, se déployer le sillage qu’ouvre notre embarcation. Jo a armé ses lignes d’appâts. Parfois les fils se tendent et quelques beaux mulets viennent rejoindre leurs compagnons sur un lit d’algues fraîches. Nous dépassons le fanal rouge et blanc de La Tamarissière. Le soleil fait son large disque orangé au-dessus du Brescou qui prend maintenant des allures quasiment mythologiques. Rêve absolu pour le garçon de 14 ans que je suis en cette lointaine époque. Jo est visiblement content de deviner cette joie intérieure qui m’envahit à la façon d’une eau claire chantant sur le peuple luisant des galets. Les filets ruisselant de gouttes claires, on dirait des perles de cristal, sont remontés avec vivacité par Jo dont les mains ont gardé en leur souvenir les gestes immémoriaux de la pêche. La récolte est bonne. Loups et daurades : vifs éclats de leurs écailles sous le jour maintenant hautement visible. Å notre retour au Port, c’est Hervée, la femme de Jo, ma Grand-Cousine, qui ira vendre les poissons au Marché du centre-ville. Sur le retour nous mangeons quelques tranches de jambon arrosées d’un généreux vin rosé de la région. Nous croisons quelques embarcations qui remontent le cours de l’Hérault que nous saluons d’un geste amical. Ici, Jo est connu « comme le loup blanc ». Lorsque nous accostons au quai, déjà la lumière est plus vive, les Promeneurs plus nombreux, et le jour claque et faseye à la manière de la queue d’un cerf-volant pris dans les remous de la Tramontane. Voilà, pour moi, ce qu’était Brescou, ce qu’il est resté, à la façon d’une inamovible réminiscence. Toute autre image que celle-ci me paraîtrait plaquée gratuitement, irréelle, sans consistance, si l’on veut.

  

   Mais c’est de La Conque selon l’image dont il me faut d’abord parler.

 

Rétrocéder au lieu de ses affinités

La Conque…

Cap d’Agde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

  De Brescou à la Conque du Cap, la distance est infinitésimale, aussi bien dans le réel que dans les coursives de ma mémoire. Et la distance est d’autant moins grande qu’une immédiateté logique les réunit : ces deux sites, du moins pour moi, jadis et, symboliquement encore aujourd’hui, sont des lieux uniques de méditation, de ressourcement, des lieux intimes à ne partager qu’avec soi en une manière de singulière connivence. Il en est ainsi de quelques endroits posés en leur propre vérité, qu’ils n’admettent ni la foule, ni le bruit, ni le mouvement. Recueillis en eux au sein même de leur essence, ils n’admettent ni défloration, ni partage et loin que leur caractère un brin farouche ne les isole en une manière d’orgueil, ils sont les témoins éternels d’un sentiment particulier qui les affecte et prononce leur singulier retirement du Monde. Dire mon affinité pour ces sites isolés serait pur truisme, mes Lecteurs et Lectrices habituels reconnaîtront-là mon caractère sauvage, mon inclination élective pour ces belles et inimitables insularités.

   Donc l’image - Deux limites, deux limites noires afin d’enclore en soi un paysage unique. Certes, tout paysage est unique, mais certains plus que d’autres. Haute bande noire du ciel qu’un gris médiatise afin qu’un réel puisse s’éclairer et faire sens. Un blanc bourrelet de nuages sert d’arrière-fond à ces deux massifs de roches qui sont les sentinelles du Cap. Comme une défense au large, de manière à conserver à ce site la particularité de son être. Puis, au-devant de ces gardiens, la nappe d’écume qui semble bouillonner de l’intérieur comme si une lave incandescente en parcourait les veines secrètes. Là-dessous, il doit y avoir beaucoup de mystère, peut-être des chambres intimes, des chambres d’amour. Des chambres où renaître à Soi, où renaître à la vie. La plaine blanche est plaine de neige identique au tapis des boréales latitudes. Image du froid qui assemble les idées, en cristallise les subtiles efflorescences. Le blanc qui va du plus ou moins selon d’internes remuements. Tout Observateur posé là-devant ne peut que s’immerger en cette cotonneuse ambiance, y découvrir quelque lointaine vérité. La force, ici, vient en droite ligne du sauvage, de l’archaïque, de l’immaîtrisé, comme si la Nature procédait à ses premiers pas avant que n’arrivent les Hommes aux sourds et parfois violents desseins. Toujours, dans le pur, guette l’œil du mal-être, de la décision castratrice de joie.  De l’intention qui ôte aux Hommes le sillage libre de leur propre destin. Abandonner l’image, en quelque sorte c’est s’abandonner soi-même. La vie attend qui n’aime ni les pauses, ni les atermoiements.

  

   Mais c’est du Cap selon le souvenir dont il me faut ensuite parler.

 

Rétrocéder au lieu de ses affinités

C’est autour des années 1960. Les déferlantes de Touristes sont encore loin. Le Cap d’alors est bien plus Nature que Culture ou, plutôt, que consumérisme effréné. Tout est encore à taille humaine. Tout repose en une vérité facile à saisir. La plateforme du Cap est semée, ici et là, de cabanes de pêcheurs, toutes de bois mal équarri, où les Locaux et les « Estivants » venus d’ailleurs déposent leurs filets de pêche, une table et des chaises pour les repas, un jeu de boules pour la Pétanque qui, ici, est sacrée, autant dire qu’elle mérite une Majuscule, tout comme le verre de Casanis qui précède, accompagne et suit les parties pour le moins animées. Loin de vouloir dresser une image d’Épinal de cette époque lointaine, il suffira d’en imaginer les contours comme quelque chose de vrai, d’évident, où les rencontres sont aussi simples que les loisirs qui émaillent le cours des journées. On mesurera, par rapport au Cap d’aujourd’hui, l’immense distance qui en sépare les enjeux. Dans la partie haute, à gauche de la photographie ci-dessus, on reconnaît la silhouette des rochers jumeaux des « Deux Frères » saisis par l’objectif d’Hervé Baïs, ainsi que la trace noire du Fort de Brescou.

   Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Rien. Certes les lieux existent encore, comment ne le pourraient-ils, mais ils ont été livrés à la totale sauvagerie des promoteurs et financiers de toutes sortes qui en ont fait un Cap de pacotille avec son incontournable Village Naturiste, son prétentieux Palais des Congrès, son port envahi de la forêt des mats des voiliers de plaisance et, « cerise sur le gâteau », si l’on peut dire, son stupide Luna Park, degré zéro de l’humaine condition lorsqu’elle chute en ses plus pitoyables apories. Ce monde de carton-pâte et de joyeusetés polychromes est si affligeant, que dire plus serait indécent. Voilà pour le ressenti qui est blessure bien plus que simple constat.  La vieille ville d’Agde est si belle avec ses rues étroites, ses maisons noires de pierre ponce, son imposante Cathédrale, ses remparts à arcades, son célèbre Éphèbe du IV° siècle avant J.C. exposé au Musée de la ville, si belle cette ville antique qu’on ne comprend pas très bien l’intérêt de cette laide excroissance qui la tire vers le bas, elle qui a pour surnom « la perle noire de la Méditerranée », il ne demeure que le noir, la perle est partie !

    En guise de fin, laquelle souhaiterait remonter à l’origine. Chacun, Chacune aura compris, l’impérieuse nécessité, pour l’Écriveur que je suis, de retrouver, au travers de ces belles images d’Hervé Baïs, des lieux de mon passé qui font sens. Bien évidemment, le texte est lyrique-nostalgique comme l’est, nécessairement, tout retour affectif en direction du passé, cet essai sidérant de se relier à ceci qui n’est plus qu’un simple ris de vent à l’horizon du souvenir. Épilogue en forme de Conque et, singulièrement de « conque amniotique », ce retour à son germe initial, ce thème traverse de manière récurrente bon nombre de mes textes. Oui, je crois qu’en chacun de nous veille une manière d’étincelle qui voudrait rejoindre cette première margelle de l’exister en sa réalité-vérité. Que la flèche du temps n’aille qu’en sens unique, que notre motivation d’en inverser le cours ne soit que théorique, notre disposition logico-rationnelle en saisit la rigide et inamovible architecture. Cependant, sous la ligne de flottaison de notre conscience, bien des mouvements irrationnels, bien des linéaments oniriques s’agitent en tous sens dont on peut supputer qu’ils sont dotés d’une réelle puissance archéologique faisant retour, plus loin, toujours plus loin que ne l’autorise notre posture actuellement existentielle.

   Dans l’un de ses écrits, Jean-Marie Le Clézio, en quête de lieux autrefois élus, et face à la déception dont ils creusent le lit, poursuit l’amère réflexion qui lui fait dire : « Rien, jamais, ne devrait changer ! ». Certes, rien, pas plus les lieux, pas plus qui-nous-sommes et ici surgit le vœu naïf, mais combien fondé en notre psychisme profond, de connaître un destin d’Immortels. Mais à défaut de cet inatteignable, combien il est heureux de se confier à l’incroyable effectivité de l’expérience du rêve éveillé, de projeter sur l’écran de son imaginaire, SON Fort de Brescou, SON Cap d’Agde et ceci est imprenable, impartageable au motif que les dentelles de nos songes nous appartiennent en propre, que, toujours nous sommes à même d’en renouveler la complexe et merveilleuse fluence.

   Cela fait une éternité et quelques jours que je n’ai plus rendu visite à ces lieux chargés de souvenirs précieux et plus jamais je n’en rencontrerai de nouveau ce qu’il me faut bien nommer « la sombre réalité ». Extrait de mes images adolescentes, la Plage de Rochelongue d’antan : une route étroite y conduit, une zone peuplée du désordre naturel des tamaris, d’infinis chemins de sable sur lesquels mon Père me confie le volant de son « Ariane » afin que je fourbisse mes premières armes de conducteur. L’espace de la plage est immense qui s’ouvre en direction de la mer, du Brescou. Nulle habitation à l’horizon. Ce paradis est maintenant devenu, sous le nom de « Mail de Rochelongue », une ruche discontinue d’habitation de l’ancienne plage jusqu’au Grau d’Agde. « Un mail est une large voie plantée d'arbres souvent réservée aux piétons », nous précise le dictionnaire. Le Journal « L’Agathois » ajoute : « Cette grande allée, bordée de résidences en forme de bateaux, abrite une multitude de commerces variés menant jusqu'à une plage magnifique. » Ne doutant guère que cette urbanisation galopante soit « magnifique », j’en laisse le libre usage à Ceux et Celles qui, à la Nature, préfèrent les actuels artifices et autres agoras bruyantes et colorées. Sur ce, je rejoins ma Conque d’Écriture, il fait si bon y vivre et rêver. Merci à Ceux et Celles qui m’auront accompagné jusqu’ici !

 

 

 

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8 avril 2025 2 08 /04 /avril /2025 17:02

 

L’Île Muséale.

 

l-im1.JPG 

Photographie : Christopher Broadbent. 

 

 

(Libre méditation sur un propos de

Milou Margot).

 

 

 « Avant toi, tout était sans couleur.

Soleil ! Soleil ! Fleur sans ombre dans cet ailleurs immobile, lumière de frissons, fluide gravité transparente, lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne, braise du jour consumé. Dans cette fine pénombre tiède, tu es la stupeur de cet espace solitaire que nous portions sans espoir.
Au musée, nous reviendrons ! »          

                                                                                                           MM.

                                          

 

  Franchir le seuil, c’est toujours aller au-devant de soi, comme si une clarté naissait des choses pour venir à notre encontre. C’est-à-dire pour que nous puissions surgir dans un espace de révélation. Lumière fécondée par le territoire singulier qui nous ouvre son site, lumière nous atteignant au plein même de l’intériorité. Dans la densité de la  chair, les ombres s’espacent, jouent dans une manière de demi-jour, les tissus relâchent leur maille, les fibres libèrent leur tropisme étroit, le sang se charge de bulles cristallines. Tout se rassemble, tout se médiatise dans un avant-langage, dans un pressentiment de l’œuvre à paraître. Il y a un silence accordé aux choses, à l’air, au sol où s’atténue la couleur, Gris dominant tout de sa stature permissive - le blanc est à venir, le noir est repoussé jusqu’à la limite de sa disparition -, Gris intimement immergé dans un silence fondateur. Métaphore du Gris, ce Médiateur - jamais on ne le dira assez -, qui tient dans l’espacement de son signe, aussi bien la lumière bourgeonnante que l’obscurité régnante. C’est de cette tension que naît tout dialogue, donc toute œuvre. Donc tout signe. La couleur est toujours de surcroît, identique à une aberration de la vision. Les couleurs mentent toujours qui magnifient le réel, le portant à sa parution dans un genre de gloire. Trois valeurs seulement jouant dans l’espace dialogique. Le Noir disant la fermeture, l’encre néantisante de la ténèbre. Le Blanc ouvrant les rémiges d’ombre afin de les porter à la claire lecture de ce qui veut bien proférer. Le Gris s’installant dans l’abîme entre les deux parois tendant toujours à se rejoindre dans une confondante occlusion.

  S’il n’y avait le Gris, alors tout s’effacerait et nous n’aurions plus de territoire où dresser nos urticantes questions, où faire bourdonner la scansion de la vie. Rien de lisible sans la discrète présence d’une pénombre, sans le clair-obscur vibrant dans les toiles de Rembrandt, sans le sfumato brumeux de Léonard - ce qui rend énigmatique le troublant sourire de La Joconde -, sans cette glaçure d’outre-noir qui sourd des bitumes de Soulages avec une étrange persistance à être. Que l’on comprenne ceci : le Gris est la respiration de l’œuvre. C’est par lui que le vase en raku obtient le gonflement qui le fait s’arquer autour de son vide, lequel est son expansion, son rayonnement, sa courbure contre le visage du monde. Le Gris est le souffle du poème, cette même absence entre les mots qui les installe dans la signification. Supprimez, par la pensée, ce rythme du noir et du blanc des signes et vous n’obtiendrez que le vertige de « l’in-signifié », autrement dit vous aurez remplacé un cosmos par un chaos. Le Gris est le rythme de la musique, le pas de deux ménageant la rencontre des danseurs, la distance ouverte par la flèche de l’archer en direction de la cible.

  Une fréquente perception des choses prête allégeance d’abord au réel, ensuite au temps. Comme si ces deux principes suffisaient à accorder à la totalité de l’existence les deux seules jambes requises pour la marche. Mais aussi bien le réel que le temps ne sauraient parvenir à leur être sans le recours à cet espace qui d’abord les sépare, ensuite les relie dans une indispensable sémantique. Le réel est toujours spatialisé, faute de quoi sa densité naturelle finirait par se confondre dans une nuit infinie. Le temps est, lui aussi, criblé d’espace, sinon il n’apparaîtrait qu’à la manière d’un jour sans limite, d’une clarté jamais refermée et l’on ne peut longtemps regarder une trop vive clarté. Donc, l’ayant reconnu pour sa valeur fondatrice, nous sommes dans ce Gris qui fait reculer aussi bien le temps que la réalité bien au-delà de l’enceinte des murs, du seuil que nous n’avons franchi que pour mieux nous en affranchir. Nous sommes dans le lieu à lui-même alloué comme sa signification ultime. Rien n’existe hors de cela qui nous  fascine et nous exonère de notre corps en même temps qu’il nous y ramène comme dans le premier espace, la conque originelle faisant sens avant même que notre cri primal n’ait surgi dans la densité mondaine. Le cri est un espace, de même que l’œuvre qui nous intime l’ordre d’une révolte intérieure. Révolte qui, bien évidemment peut aussi bien s’annoncer sous l’espèce d’une plénitude. Car toute plénitude est, par définition, excès. Mais ici n’est pas le lieu pour l’exercice d’un quelconque pathos. Il suffit seulement de se laisser aller à cette primordiale affinité qui nous attache à la nomination d’un site chargé de sens.

  Mais délaissons ce discours abstrait pour gagner les rives de la photographie et tâchons de voir ce qui y fait phénomène. Observant l’immense toile qui fait fond et aussitôt nous sommes dans l’évidence du gris. La religiosité qui s’y dévoile est éminent espace de médiation. Du séculier en direction du Transcendant. Les Pénitents blancs sont en prière alors que les ombres alentour - ce sont des personnes, mais qui ont valeur allégorique -, disent la toujours possible perte dans les séductions de l’exister. Cendres peccamineuses qui, souvent, entraînent l’homme dans l’aventure d’une chair oublieuse de sa dette. Car la chair, son impérieuse densité font oublier la lumière divine qui, seule, doit indiquer le chemin. Ici, dans le lexique de l’œuvre, dans ce site de recueillement, a lieu la confrontation de deux arts : celui en direction du Divin, celui dédié aux œuvres des Hommes. Vérité contre vérité. Car jamais nous ne saurons quel chemin conduit à un éclairement.

  Ici, dans la toile, tout joue en s’opposant, en se différenciant : l’Exil et la Grâce ; l’Angélique et le Démoniaque. Violente dialectique du Blanc et du Noir. Rythme immémorial du nycthémère, balancement du jour et de la nuit dont l’aube et le crépuscule - ces « griseries » - sont les points d’équilibre, les clés ouvrant la compréhension, les symboles portant bien plus de sens que leur caractère éphémère ne voudrait le laisser supposer. Mais l’affrontement est également de l’ordre d’une altercation entre vie intérieure et vie mondaine, entre essentiel et inessentiel. Mais la fable ne s’arrête pas là. Elle a son contrepoint dans les Voyeurs de l’œuvre. Qu’indique donc ce Magister que ses disciples  ne veulent pas voir ? Le geste est identique à celui de Platon dans le tableau de Raphaël et c’est pourquoi il faut procéder par analogie sémantique.

 

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Raphaël.

La vérité rationnelle ou l’école d’Athènes.

Source : transmettre et réfléchirO. Jullien.

 

  Dans la fresque, Platon tient dans sa main gauche le « Timée », lequel met en scène le mythe cosmique exposant l’origine de l’univers, alors que son index de la main droite fait signe vers le ciel, tandis qu’Aristote portant « L’éthique » indique la direction d’une voie terrestre.  Voie qu’à l’évidence semblent préférer les Petits Canotiers, ainsi que les deux Visiteuses qui préfèrent  emprunter d’autres voies que celles du Seigneur. Les regards, clairement orientés vers la lumière, s’excluent de la scène religieuse par l’effet d’une pure délibération. Mais, l’objet de leur distraction étant hors-champ, le jeu des supputations demeure ouvert. Nous pouvons supposer des préoccupations rien moins que contingentes alors que tout incline à la piété, au recueillement et, à tout le moins, à une observation attentive de ce qui se donne à voir. Ici se manifeste, d’une manière métaphorique, ce que le concept laissait entrevoir, à savoir cette spatialité en bascule qui tantôt appelle la lumière, tantôt l’ombre alors que le juste point d’équilibre du fléau est cet équilibre du Gris, de la médiation, du passage d’une réalité à une autre, d’une vérité à une autre si l’on veut situer le débat dans le champ philosophique. C’est en tout cas toujours d’espace dont il a été question, de cet espace singulier auquel nous avons affecté le prédicat « d’Île Muséale », tant il est vrai que, l’habitant, nous sommes des Îliens entourés d’infini alors que la terre sur laquelle nous marchons nous relie au siècle, l’éloignant seulement le temps d’un ravissement. Pour cette raison, nous pouvons faire nôtre la parole du Poète qui dit en poésie ce que nous disons en prose, le Poète,  cette « lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne » avant que n’arrive la Nuit, son domaine, celui où, s’accouplant à la Muse, il nous délivre de notre sort inquiet. Nous buvons ses paroles !  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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7 avril 2025 1 07 /04 /avril /2025 17:12
Mille corps en UN.

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

 

  

   Présent.

 

   C’était étonnant tout de même cette vision confuse des choses. C’était comme si le regard, soudain, avait migré dans la boule pléthorique du Cyclope. Une grotesque représentation du monde, une aberration fondamentale de tout ce qui existait ici et là. Tout se focalisait en une seule image dans laquelle se superposaient des corps anonymes, s’emmêlaient les lianes pendantes des bras, progressait une forêt de jambes, surgissaient des maelstroms vestimentaires. On avait peine à suivre cette foule bariolée, indifférenciée, à se saisir d’une scène qui pût refléter une logique, à percevoir autre chose que cette sourde rumeur qui montait des êtres pareille au spectacle échevelé d’une fête foraine avec ses scenic-railways, ses montagnes russes, ses labyrinthes de verre, ses châteaux hantés où vous poursuivaient des monstres de carton-pâte et des araignées au ventre dodu hérissé de poils. C’était une sorte de Luna Park, de Tivoli avec ses carrousels, ses manèges volants, ses grottes ombreuses, ses dédales de verdure où l’on se perdait dans la touffeur des charmilles et les entrecroisements  végétaux.

 

   Passé.

 

   On avait perdu l’image du passé, les antiques palimpsestes étaient usés jusqu’à la trame, les manuscrits illisibles, les cartes et portulans avaient brouillé leurs lignes et il n’en demeurait plus que des amas de couleurs, des confluences de lignes, des percussions de signes. Du temps d’autrefois, du moins ce que « l’oublieuse mémoire » en conservait, c’étaient quelques fugaces impressions liées au concept de modernité. Il y a peu encore, sous l’irrésistible poussée de l’autonomie, l’individualisme avait produit ses gerbes irisées, avait jeté ses feux de Bengale dans l’espace des hommes jusqu’à les atomiser, les diviser, les placer dans des cellules étroites identiques à des geôles, leur vue devenue ombilicale ne percevant plus que leur propre anatomie que décoraient les fleurs vénéneuses des tatouages, que trouait l’acier des piercings, que lustraient les lotions du luxe à fleur de peau. Chacun vivait à part de l’autre dans les couloirs étroits de sa termitière. Son miellat on le gardait précieusement pour soi, uniquement pour soi, on le mettait en sécurité dans un coffre-fort de tôle verte, à la rigueur on aurait pu, à longueur de journée, lustrer ses mandibules sur cette thésaurisation sans différer de soi, de sa possession si précieuse.

  

   D’étranges boîtes.

 

   Dans les tunnels de boue et de brindilles des habitats insecticoles, pareils aux boyaux du métropolitain, on rivait ses yeux à d’étranges lueurs venues de non moins étranges boîtes sur lesquelles on pianotait la journée durant, la nuit venue et jusqu’aux premières décolorations de l’aube. Sur les feuilles charnues des oreilles on posait l’écrin d’un casque avec ses deux tiges noires qui faisaient penser à quelque insecte saisi d’une brusque mutation. On ne le voyait nullement mais on imaginait l’interminable train d’ondes qui forait le peuple gris du cortex, emmaillotait les blanches amygdales, ligaturait les plis du cervelet, corsetait les pendeloques du chiasma optique.

  

   Tant d’urgence à être soi.

 

   Dans les ornières des rues on progressait à la manière des somnambules, yeux révulsés sur soi, massif de la tête sans doute plié dans un songe creux. Les Termites adjacentes on ne s’en occupait guère. On ne les regardait pas, ne les saluait pas. Il y avait tant d’urgence à être soi jusqu’au vertige, jusqu’à l’ivresse. On était soi et l’ambroisie qui portait le soi à sa propre incandescence. On avait renoncé aux drogues de toutes sortes, aux alcools alambiqués, à toutes ces simagrées qui, somme toute, étaient extérieures, étrangères, manière de peuple diasporique perdu dans l’immensité du réel.

  

   Comme fin en SOI.

 

   A soi, on était tout à la fois son peyotl et son LSD, son haschich et sa Noire Idole, son absinthe et sa liqueur anisée. On voulait le goût de soi sans partage. On voulait l’intime conviction de son être. On voulait la monade celée sur son propre secret. On voulait l’ego comme seul principe, comme seule prémisse de l’exister, comme fin en SOI. On était début et fin dans un même geste de la pensée. On s’embrassait à même sa propre étreinte. On était le microcosme et le macrocosme, la totalité faite ultime projet de l’être.

 

 

   Futur.

 

   Mais voilà, c’est toujours pareil avec la condition humaine. Vérité un jour, fausseté le lendemain. Ainsi naissent et disparaissent, telles des comètes, les brillantes civilisations qui avaient essaimé sur l’entièreté du globe. Donc la logique était respectée qui retournait sa calotte et portait au plein jour ses viscères purpurins, ses grises aponévroses, ses glaires qui filaient le long de l’hébétude du monde. Voici que l’on était arrivés, sans coup férir, d’un bond d’un seul, dans l’éclatante galaxie de la postmodernité. Le problème avec les mouvements de l’histoire c’est qu’ils portent toujours en eux le tissu urticant de leur révolution, qu’ils secrètent l’invisible filière qui les aliène et les fait partir en sens inverse comme si le futur contenait toujours, en filigrane, les empreintes du passé.

  

   Le SOI aux orties.

 

   Donc on avait jeté le Soi aux orties, voué aux gémonies les petites manies individuelles, ligaturé les trompes du désir narcissique, aboli toute liturgie personnelle. Maintenant les Termites étaient au grand jour, antennes déployées, corps annelés disposés dans la pléthore d’un sens uniquement collectif. On avait banni les messes basses, on avait condamné les rituels solitaires, relégué les amours clandestines au fin fond d’une fondrière de la pensée, dans les rets d’un boudoir inaccessible. Jamais de Termite seule à la terrasse d’un café, dans les travées lumineuses des Grands Magasins, jamais de solitude, jamais d’individualité dont on aurait brandi l’oriflamme à titre de glorieux emblème. Jamais de présence ineffable dans la fuite d’une insaisissable esquisse, le grisé d’une estompe, la transparence d’un glacis.

  

   Mille corps en UN.

 

   On voulait du compact, de la masse, on voulait mille corps en un, mille esprits dans une même glaciation, mille âmes soudées dans une identique congère. On émettait une idée et elle se transmettait à l’ensemble du grand corps vivant, tel un tremblement de gélatine qui aurait parcouru l’épiderme d’une sensibilité unique. Voulait-on aimer et les copulations étaient libres et les vibrations de la pléthore sentimentale s’épanchaient ici et là en mares intensément volubiles.

  

   Singularité dans l’universel.

 

   Enfin le grand égarement anthropologique avait trouvé le lieu de son rassemblement. Enfin le monde parlait d’une seule voix, mettant à mal l’essai de profération multiple de la faune babélienne. Enfin l’antique et très chrétienne notion d’agapè, d’oblativité, de don de soi sans limite se lovait à merveille dans le site parfait de son actualisation. Plus de débats sans fin, de polémiques stériles, de diatribes contre l’autre. Un identique parcours qui fondait la singularité dans l’universel.

  

   On était SOI et L’AUTRE.

 

   C’était comme la confluence de mille ruisseaux qui s’étalaient en larges rivières, se multipliaient en fleuves, se dispersaient à l’infini dans le vaste delta des espaces infinis. Nul ne sentait plus son corps enserré dans des limites, cerné des liens de l’impossible, contraint dans d’iniques et incompréhensibles frontières. On était soi et l’autre, l’autre et le monde. Certes on avait l’apparence du chaos, l’aspect de l’emmêlement, de l’enchevêtrement  mais tout ceci n’était qu’aberration de la vision et projections de l’intellect à l’aune d’anciennes habitudes, de simples réflexes, d’attitudes rémanentes qui, ici et là, poussaient leurs inauthentiques efflorescences.

  

   Un immédiat et inépuisable bonheur.

 

   Toute autre était la réalité qui s’habillait des vêtures de nouveaux prédicats : harmonie, fusion, osmose, convergence des affinités électives, assemblage dans un même moule de métaux liquides, de liqueurs séminales, de fragrances associées. Empathie coulée dans l’empathie. Plénitude enroulée dans la plénitude. Effusion de soi dans l’autre, de l’autre en soi. Depuis des millénaires des générations de savants fous, de cosmographes éthérés, de mages étranges, de prédicateurs volubiles, de géomanciens avisés, d’astronomes étoilés, de philosophes intègres, d’alchimistes alambiqués s’étaient abîmés dans d’épuisantes recherches d’un immédiat et inépuisable bonheur.

  

   La pierre philosophale.

 

   Eh bien, voici, la pierre philosophale était maintenant à portée de main, la gemme précieuse avait été extraite des ténèbres terrestres, une comète brillait en plein ciel avec sa queue resplendissante et ses lueurs d’aurore boréale. L’impossible avait enfin montré l’envers de son visage et les virtualités s’ouvraient telles des grenades, les puissances dispensaient leur rayonnement, les ressources l’inépuisable validité de leurs prodigieuses prodigalités. Ainsi tout paraissait se dérouler « dans le meilleur des mondes possibles » et l’humanité était assurée d’un riche devenir au sein de cette boule compacte où il n’y avait plus de différence, où un homme égalait une femme qui valait un enfant qui équivalait à une personne âgée qui pouvait vivre le restant de ses jours dans une allégresse réjouie d’elle-même dans une équanimité d’âme que nul n’avait plus connu depuis la sagesse immémoriale des anciens Grecs.

 

   Ce qu’on voyait.

 

   Ainsi déambulaient, dans les rues des villes, des amas de chenilles processionnaires, des grappes de moules soudées à leur bouchot, des compagnies d’étourneaux dont nul n’aurait pu altérer la joie souveraine, entamer l’optimisme, scinder l’admirable unité. On devinait dans cette joyeuse résille quelques phénomènes d’antan, un body noir à bretelles sur un corsaire bleu, l’éclair d’un bustier blanc jouant avec la discrétion d’un jean délavé, une toile claire d’été, un short puis une forêt de jambes multiples qui faisait penser à une progression de quelque cloporte dans le secret velouté d’une ombre. Mais l’impression globale était surtout celle d’un seul organisme vivant habité par une cohorte d’individus tous assemblés dans l’exécution d’une cause commune, image soudée de révolutionnaires pacifiques portant à eux tous le poids d’une tâche commune. En réalité, plutôt que de percevoir un agrégat de formes et de matières diverses, la vue s’accommodait d’un flou élégant qui synthétisait l’image en lui donnant une valeur de système accompli dont nul ne se serait hasardé à rompre la belle communion.

 

   Epilogue.

 

   Voici, des temps ont passé, des quantités de temps non quantifiables, peut-être des siècles sous les meutes solaires, les gelures d’hiver, le basculement des arbres dans la rouille automnale, puis le renouveau printanier avec sa sève bleue, ses subtiles germinations, ses fleurs qui font des déflagrations roses à la cime des pêchers. Et voici que ceci qui était à craindre est survenu d’une manière si sournoise que même les esprits les plus avisés n’auraient pu en cartographier la confondante réalité.

 

   Les convulsions blanches de l’éther.

 

   Il y a eu au fin fond de la galaxie humaine un bruit sourd, un genre de big-bang qui a secoué la membrane de la terre, l’a retournée, ne laissant que ses racines apparentes, ses tapis de rhizome exsangues, ses radicelles convulsives et nues. Que voit-on en fragments, en éclisses, en copeaux disséminés, en bigarrures, en éparpillement polychromes, en dispersions archipélagiques, en ilots semés au hasard des océans bleus, en freux divisés au sein des courants aériens, en moutonnements d’altocumulus, bref en perdition d’eux, en miettes pléthoriques, en puzzles déconstruits, en feuillets aux signes éparpillés dans  l’immensité de l’espace avec une promesse de désorientation infinie, d’exode sans but, de migration privée d’amer, d’errance multiple, polyphonique avec des meutes de cris qui se perdent dans les convulsions blanches de l’éther ?

 

   Nul ne reconnaît ni Soi, ni L’Autre.

 

   Que voit-on sinon la longue procession d’un peuple insensé qui a perdu jusqu’à l’empreinte de sa propre identité. Nul ne se reconnaît plus en soi, ni ne reconnaît l’autre, le vis-à-vis, celui qui fait face, autrement dit qui offre visage et, au gré de son épiphanie,  parvient à sa propre présence alors même qu’il déplie la nôtre comme l’exigence d’être ce qu’elle est jusqu’à une compréhension complète de ce passage ici et maintenant, sur les chemins de poussière, sous la courbe nécessaire du ciel. Que voit-on sinon ces doryphores casqués environnés d’une bogue de silence, ces mantes aux crochets arboricoles qui fauchent l’air pour n’avoir rien saisi des beautés du monde pourtant à portée de la main ?

 

   Archive dévastée des têtes ?

 

   Que voit-on sinon ces oryx à la cuirasse luisante, corne furieusement dressée dans l’épaisseur du temps afin qu’aucune onde ne leur échappe de la rumeur mondaine, que pas une image ne fasse défaut dans l’archive dévastée de leur tête ? Que voit-on sinon ces étiques chrysalides embobinées dans leur tunique de soie qui n’écoutent que leur propre fugue à jamais privée d’un sens plus haut que le sien propre ? Que voit-on sinon la pose hiératique de momies millénaires enduites de l’ennui du quotidien et des tissages de bandelettes si étroites que le jour ne parvient même plus à proférer sous la dalle occluse du sarcophage de pierre ?

  

   L’hymne du sens retrouvé.

 

   Que voit-on sinon une longue désolation dans l’irrémédiable éparpillement des choses ? Mais où est donc passée la joyeuse foule bariolée qui, il y a un instant, comblait notre vue du luxe d’une incroyable apparition ? Où sont ces formes pleines de vie qui chantaient l’hymne du sens retrouvé, qui entonnaient le seul refrain audible, celui de la rencontre, celui de la fête de l’altérité, du regard de celui, celle qui viennent à vous avec le feu de l’espoir arrimé au milieu du corps ? Où sont-ils donc ces phares qui clignotent dans la nuit? Où sont-elles donc ces hautes lumières qui balaient l’horizon de leur faisceau rassurant, ces langages qui disent l’homme en son incommensurable présence ?  Où donc ? Je n’ai pas rêvé, n’est-ce pas ? Elle existe bien encore la meute initiale, la fraternité canine, museau enduit de lait nourricier tout contre le ventre chaud de la mère ? Dites, elle existe bien ? Une réponse, vite, sinon tout ceci, cette existence, n’aura servi à rien et le monde sera désert. Oui, DESERT.

 

 

 

 

 

 

 

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6 avril 2025 7 06 /04 /avril /2025 07:37
La Dame au sofa

Jeune géante, huile sur toile 100x100cm

Coll.privée.

Œuvre : Assunta Genovesio

 

***

 

   Chaque jour, à votre insu, je longeais la venelle qui jouxtait votre pièce. Au début, je n’avais guère prêté attention à cette sorte de verrière antique qui en ornait la façade. Je la croyais l’indispensable dispositif d’un atelier d’artiste encombré de son chevalet, de ses toiles tournées sur le verso, de collines de tube, de palettes maculées de couleurs. Et peut-être êtes-vous  peintre dont, sans doute, je ne croiserai jamais les œuvres. Pas plus que la personne de chair. La vie est ainsi faite, certaines existences qui, au hasard des chemins, auraient pu devenir des compagnons de voyage, vous n’en apercevez qu’un théâtre d’ombres et, parfois, un sentiment proche d’une intuition vous murmure à l’oreille la source d’un possible chagrin. Mais je ne sais, aujourd’hui, ce qui me rend d’humeur si sombre. Peut-être le temps cerné de pluie, un fin brouillard flotte à l’horizon et l’hiver est si proche qui dessine son contour de givre. Tous les matins, sans exception, me rendant à la librairie pour y acheter des journaux ou quelques livres, je passe devant cette vitre derrière laquelle se décline une douce lumière, comme si elle avait traversé un vitrail d’église, avec ses coulures pareilles aux pétales d’une rose. Quelques touches de vert bronze en atténuent la vibration.

   Je ne suis, naturellement, d’un tempérament curieux - je veux dire des événements qui émaillent le quotidien -, seulement sur le qui-vive dès qu’il s’agit d’une connaissance à acquérir, d’une exposition à aller voir, d’un écrivain dont il faut découvrir l’œuvre. Je ne parle pas de ces « auteurs de gare », de ces aventuriers à la mode qui truffent à l’envi leurs ouvrages de lieux communs et d’histoires à quatre sous. Ils prennent pour de la littérature ce qui, à l’évidence, n’est que l’écume des jours qui n’intéresse qu’eux-mêmes et un public qui ne leur accorde attention qu’à l’aune de leur aveuglement. Mais la « société du spectacle » ne fonctionne que de ceci, duperies, faux-semblants, et mystifications en tous genres. Donc je parlais de mon inintérêt pour ce que l’on pourrait nommer des « faits divers », sauf lorsque ceux-ci m’interpellent pour être singuliers. « Jeune Géante », convenons pour l’instant de ce sobriquet, voici que, pas plus tard que ce matin, revenant des journaux, j’aperçois, au travers de la verrière légèrement embrumée, cette forme dont je compris bientôt qu’elle était la vôtre - aussi bien j’aurais pu penser à quelque objet, peut-être un mannequin de couturière à demi-vêtu, abandonné sur un sofa -, oui, la vôtre et bien vivante pour la simple raison que vous avez effectué un légère rotation du corps - peut-être la lumière vous gênait-elle ? -, vous abandonnant aussitôt au luxe d’un somme. Personne n’était dans la ruelle et, bien que ma conscience me reprochât de profiter d’une « belle endormie », longuement je stationnai tout contre la paroi de verre qui me séparait de vous. Quelqu’un m’eût-il aperçu aurait pensé avoir affaire à un somnambule tout juste sorti de ses déambulations, situé sur cette frange invisible qui sépare l’état de veille du sommeil.  J’avoue que j’aurais eu bien du mal à détacher mon regard de ce luxe que vous m’offriez à votre corps défendant. Jetant parfois un œil inquiet d’où pouvaient surgir des importuns, je me laissais aller à cette contemplation sans finalité objective. Je ne vous connaissais pas. Vous ne vous saviez nullement observée depuis le repos auquel vous sembliez vous confier avec la même sérénité qu’un jeune enfant met à dormir, du bruit fût-il présent tout autour de lui. Mais je ne pouvais demeurer dans cette stupide posture, cette silhouette d’inquisiteur. En prolonger l’attitude ne pouvait que me ridiculiser à mes propres yeux. C’est donc à regret que je quittai cette loge d’où un si beau théâtre m’était offert. Certes avec une unique Actrice. Certes avec un rôle muet. Mais quelle intensité dans l’abandon ! Mais quelle confiance dans le don de soi !

   Tout ceci que je formule, je le revis, avec une certaine fébrilité, frappant chaque touche de ma machine à écrire avec la volonté de donner à chaque lettre gravée dans le papier le caractère d’une inoubliable expérience. Combien le rôle de « Voyeur » est excitant. Assurément, je comprends à l’instant ceux qui se postent dans un coin d’ombre et rivent leurs regards sur le balcon où ils espèrent apercevoir cette « Belle de nuit » qu’il leur fût donné de voir un soir, alors que le jour baissait, que la Lune traçait dans le ciel sa course cendrée. C’est comme d’être brusquement saisi par un sortilège, d’y succomber au point que partir serait une dépossession de soi, un exil, un dénuement encore plus fort que le désespoir de ne plus voir la lumière. Oui, je peux en témoigner, « Belle Apparition », vous êtes ce cristal qui brille au plus profond de ma nuit. Parfois je m’éveille en sursaut, tout juste sorti d’un songe dont vous étiez l’irréel et merveilleux personnage. Vous étiez posée sur la margelle d’un puits, vos cheveux châtain en cascade, une mince robe moulant votre corps, vos longues jambes n’en finissant de faire ce filet d’eau qui touchait le sol tel le diamant qui féconde la veine noire dont il surgit. Les arbres, autour de vous, se disposaient en clairière et il n’était jusqu’aux oiseaux dans leur nid qui ne chantaient vos louanges. Oui, je sais, mon témoignage si abusivement romantique vous paraîtra bien désuet. Mais peut-on dire l’Amour, autrement que dans le registre lyrique qui convient aux amants ? La voix de Roméo tremble lorsqu’il déclare sa flamme à Juliette. L’amour est une ivresse, une combustion ou bien il n’est qu’une bluette identique au rougeoiement du désir qui faiblit sous le vent de l’inconstance, sous l’usure de l’habitude. Les jeunes générations ne comprennent nullement cette manière de complainte qui se saisit des hommes mûrs et les incline aux coupures et plaies de la nostalgie. Mais il y a une psychologie de l’âge, tout comme il existe une énergie de la jeunesse, une force de l’adulte, un déclin du vieillard.

   Comme, « Jeune Géante », nous ne serez jamais qu’une Muse pour moi, autant que je vous archive dans mon musée virtuel. Jamais les images ne meurent. Toujours une braise luit qu’un simple souffle ranime. Après avoir été un Voyeur, je serai un Souffleur, comme au théâtre. Mais je ne soufflerai qu’à vous faire revivre, peut-être au milieu de compagnes que je vous aurai choisies pour vous accompagner dans mon périple onirique. « Belle Alanguie » je vous vois auprès de ces êtres dont la chair est une pensée,  la voix  une clarté, les sentiments un nuage qui flotte au-dessus de l’horizon.

 

La Dame au sofa

Henri Lebasque

Femme nue couchée

Source : Wikimedia Commons

  

   Je vous vois telle cette « Femme nue couchée » d’Henri Lebasque, même pose abandonnée - une enfant dans le creux douillet de ses rêves -, même croyance dans un bonheur à portée de la main. Ces deux images, la vôtre, celle du peintre post-impressionniste, jouent dans un même registre. Sans doute un écho, aussi, à la toile de Matisse « Luxe, calme et volupté ». Un esprit de sérénité habite ces lieux que nul ne pourrait prendre le risque de troubler. On n’offense la silencieuse innocence. On en admire le souple chatoiement. Aucune pensée qui irait au-delà.  Qui ouvrirait la porte d’une vision des habituelles instances libidinales. Une attitude en retrait comme si l’on ne pouvait dévoiler que le simple, glisser un œil dans le chas d’une aiguille et glisser dans sa pupille cet instant de joie infinie, intimement vacante, s’abreuvant à sa propre source. Certaines visions, il faudrait les confier au secret de quelque mystérieux hiéroglyphe dont, jamais nul archéologue, fût-il des plus doués, ne parviendrait à déchiffrer l’énigme. Pour nous, pour elles, « Jeune Géante », « Femme nue couchée », il serait bien que ce sommeil dure une éternité, nullement troublé par les incessantes agitations du monde. Alors tout reprendrait sens et place dans une harmonie que vient souvent compromettre l’habituelle futilité des hommes. Il reste encore beaucoup à espérer des propositions de l’art. De là seulement peut venir un salut !

 

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5 avril 2025 6 05 /04 /avril /2025 08:01
La danse

« La danse de la vie »

Edvard Munch

 

Source : Wikipédia

 

***

 

   Pour qui ne connaîtrait nullement le style néantisant de l’Artiste, nous ne pouvons douter que cette découverte de « La danse de la vie » ne crée en lui, en elle, un véritable choc, un genre de commotion directement archivable dans le massif ombreux de l’inconscient là où, sur fond de vide, se laissent lire les traits de la finitude en leur lueur blafarde, une manière de phosphorescence à elle-même sa propre hallucination. Et, à la seule lecture du titre, « La danse de la vie », nul ne s’étonnera qu’un vertige de pure incompréhension ne se saisisse du Voyeur, de la Voyeuse encore immergés, pour un temps, dans le bain tiède, balsamique, dont leurs corps sont ornés au motif que ces derniers reposent encore dans l’illusion existentielle d’une possible joie. Campant, ou plutôt s’agrippant de toute leur volonté au roc des certitudes, rien ne les laissera en paix tant qu’une révision des points essentiels de la Vie en son essence n’auront été résumés, assimilés en leur plus exacte vérité. Ainsi, face à l’énigme de la toile, énumèrent-ils en silence ces beaux et rassurants principes existentiels dont ils sont « maîtres et possesseurs » depuis au moins le seuil de leur naissance. Convaincus de la justesse de leur vue, pourraient-ils se disposer aussitôt à déployer, à l’horizon de leurs têtes, un genre de bannière sur laquelle, au moyen de quelque crayon magique, ils écriraient l’équation suivante :

 

VIE = MOUVEMENT = PUISSANCE = DÉSIR

 

   Réalité tripolaire que nul ne pourrait remettre en question qu’au risque de sa propre annihilation. Un seul de ces pôles serait-il absent et le jeu des équivalences, soudain mis en danger, compromettrait la solidité, la tenue de l’édifice existentiel. Ce qu’il nous reste à faire à présent, endossant la vêture des Quidams désorientés par la représentation, éprouver, comme eux, la scène en sa plus verticale rigueur. La parcourir du regard et se laisser guider par l’unique arabesque des sensations car, ici, il y va d’une réelle angoisse somatique, comme si un pieu chauffé à blanc (oui, pensez au Cyclope aveuglé par Ulysse) perforait, non seulement le bloc de notre anatomie, mais ferait s’étoiler notre conscience en mille fragments irréductibles à leur reconstitution unitaire. Ce qui doit être affirmé, en tant qu’évidence première, c’est que nous ferons de cette peinture une lecture selon son revers, à savoir sa charge d’affliction primitive, archaïque, alors que le titre nous aurait proposé seulement son endroit, la possibilité de quelque félicité.

   Ce qui frappe d’abord l’imagination, quant à une œuvre supposée exalter le sentiment attaché à la vie, c’est bien la noirceur de la composition. Le ciel est sombre, une à peine variation, une climatique lugubre inclinant dans des teintes de plus en plus sombres, depuis Zinzolin jusqu’à nuit Indigo en passant par Violine soutenu. Certes, tout ici baigne dans le nocturne le plus glaçant, en témoigne le long pleur de la Lune se répandant dans la mare liquide d’un ciel aux limites mêmes de sa propre énonciation. Et cette mutité du ciel trouve sa naturelle correspondance, son prolongement sémantique en cette prairie pareille à une étole qu’on aurait longuement immergée dans quelque mare verdie d’algues et de mousse. Lumière de glauque aquarium, sourd éclat de catacombe, étroitesse d’ombre d’une meurtrière que nulle clarté ne vient éclairer. Si je ne craignais d’abuser, en raison de mon attrait natif pour les couleurs, j’ajouterais simplement à cette peinture lexicale, les beaux attributs de Sarcelle, Bouteille, Sapin et, pour couronner le tout, Chrome comme pour éteindre le peu de lumière qui, jusqu’ici, aurait survécu à l’éclairement de la parole. Voici pour le paysage et, nous les Voyeurs, sommes presque exténués au terme de notre parcours, tellement l’air est irrespirable, il faudrait l’ouvrir à la lame, tellement l’herbe est drue, il faudrait la perforer au coutre.

   Si, à l’évidence, ciel et prairie jouent à titre de fond, ceci constituant leur caractère minimal, ils se donnent bien plus en tant que fondements de la tragédie humaine qui y déroule son pesant destin. Ciel, prairie, sont les précurseurs, les nervures anticipatrices de l’accablante et oppressante réalité-vérité à venir car ici, en la matière, nul intervalle ne cherche à s’établir entre réalité et vérité, l’une est le sosie de l’autre, sa forme gémellaire. Ce qui veut dire que le réel en son impitoyable visage, ne ménagera nul repos à notre vision : son épiphanie, ceci vigoureusement énoncé, n’est rien moins que mortelle. L’affirmer au-delà serait se complaire au jeu immoral des truismes. Une évidence se suffisant à elle-même, la redoubler est signe de pure indécence.

   Et puisque, plus haut, nous parlions de revers du titre qu’il s’agirait de réaménager selon la formule :

 

« L’immobile gigue du désêtre »

 

   nous allons voir en quoi la rhétorique de Munch en est la parfaite illustration. Afin de trouver l’équivalent dans l’ordre des mots, sans doute conviendrait-il d’aller dans les parages de « L’inconvénient d’être né » d’Émil Cioran, du « Sentiment tragique de la vie » de Miguel de Unamuno ou bien encore « Du néant de la vie » de Schopenhauer. Dans tous ces ouvrages s’inscrit, comme en creux, en tant que revers du tragique, cet amour radical de la vie qui, parfois, ne peut s’exprimer que par antiphrase. L’ironie tient lieu d’avoir.

   Mais chacun en conviendra, commenter, dans l’espace d’une peinture hautement métaphysique, le seul paysage reviendrait, par nature, à en évincer l’essentiel caractère puisque ce sont bien les Sujets de la scène qui y inscrivent les sèmes de cette irréalité opérante qui les cloue à la toile et les donne pour de simples hallucinations de notre esprit. Donc obligation nous est faite de souder, précisément, cet illisible, cet inaccessible, ce pur onirique (ce qu’est la Métaphysique en son insituable substance), tous ces traits qui traversent les Acteurs et Actrices ici présents que la peinture nous offre à la manière d’étonnants farfadets, de coulures ombreuses, de chimères flottant hors leurs corps à défaut d’y pouvoir convenablement séjourner.

   Dès ici, reprenant l’argumentaire fourni par Wikipédia, nous en développons les attendus en les remodelant selon nos propres intuitions. 

   « La jeune fille en robe blanche, qui occupe le côté gauche de la toile », habituellement donnée pour l’image même de « la pureté », donc investie d’une certaine grâce ontologique, la voici étroitement cintrée dans cette longue robe à fleurs, comme s’il s’agissait d’une camisole de force, bien plutôt que de l’écrin présidant à la fête et aux délices de l’Amour. Son visage de poupée triste est entièrement livré à ce que nous supposons être un tourment intérieur qui l’accapare entièrement et ne nous la rend guère disponible, plongée qu’elle est dans son bain insulaire.

   « La figure féminine centrale, vêtue d'une robe rouge, personnifie (…) la passion amoureuse », certes mais encore faut-il lui attribuer le prédicat de « passion triste » cette funeste inclination lui ôtant toute liberté quant à l’expression de ses propres sentiments. Identique à une gerbe de feu éteint qui se lèverait au centre de la toile, foyer supposé de tous les regards dont elle devrait embraser l’esprit des Sujets coprésents, c’est bien l’exact contraire qui se manifeste comme si la flamme atone de sa robe se terminait en cette flaque de sang immolé à sa propre stupeur. Bien loin que cet apparat de danse incarnat se donne pour la partie visible d’un érotisme sous-jacent, l’on penserait avoir affaire à un genre de brasier exténué en provenance directe de l’Enfer, dont elle, la Séductrice ne supporterait la présence qu’au titre se stigmates éloignés de leur source originelle.

   « La femme en noir, à droite du tableau, est la femme exclue », mais alors, l’on peut se demander de quoi cette Personne est exclue ? Exclue de la scène au titre d’une simple jalousie, la Femme à la robe rouge lui ayant subtilisé l’amour de cet Homme en noir, seul projet amoureux qu’elle caressait comme la douceur d’un possible destin ? Affliction que son visage fermé, renoncement à être et à agir que la jonction de ses mains refermées sur leur propre douleur, leur propre inconsistance.

   « La figure masculine au premier plan, dans laquelle se cache l'alter ego de l'artiste, semble comme emprisonnée dans la robe rouge de sa compagne », comme si s’affrontaient symboliquement, en une façon d’abrupte dialectique, le Noir de deuil de la vêture de l’Homme et le faible écho du Rouge de la vie ayant perdu son pouvoir de rayonnement, de fécondation de ce qui vient à elle et ne trouve plus qu’à s’étioler, à se fondre dans la profondeur même du support.

   « Les regards des couples, engagés dans une danse tournoyante qui s'étend sur toute la surface du tableau, sont fixes, comme hallucinés », et c’est bien dans cette manière de synthèse dont ces couples sont l’image que repose la dimension essentielle de l’œuvre en sa valeur effectivement « fixe, hallucinée ». Ce que les trois groupes précédemment énoncés (la Jeune fille en robe blanche ; la figure féminine centrale et la figure masculine ; la femme en noir), venaient apporter d’indication d’une présence métaphysique, les quatre couples les accomplissent sous forme de synthèse. Å la rigidité catatonique des Personnages du premier plan, à leur artifice de mannequins du Musée Grévin, à leur statuaire de momie, donc à leur immobilité constitutive vient s’appliquer, en arrière-fond la « danse tournoyante » des couples enlacés mais, en réalité l’opposition n’est que de surface si, regardant à la lumière de la raison, à la clarté de la logique, par un seul et même trait de notre entendement, nous ramenons la totalité de la scène à ce qu’elle est en son essence,

 

à savoir la seule et unique illustration

du signe avant-coureur de la finitude,

 

   son empreinte venant d’un invisible au-delà, se soudant aux corps, engourdissant les mouvements, figeant les physionomies en cette espèce d’épiphanie de cire et de marbre comme si les Vivants, soudain métamorphosés en statues de sel, identiquement à la Femme de Loth transformée en simple minéral pour avoir « trahi ses inclinations secrètes pour le péché ». Car ici, dans l’oeuvre de Munch, il semble bien que puisse se percevoir la conséquence d’une punition divine, abandon d’un Paradis perdu dont ne demeurerait plus que le bourgeonnement blanc et rouge, traces évanescentes de la béatitude éternelle que viendrait assombrir, sinon biffer, les ombres bleues et noires provenant, sans doute du Tartare, du moins dans les nébuleux archétypes de la psyché humaine.

   Si ce tableau est si troublant, c’est selon nous qu’il marie habilement le procédé de l’oxymore. Il met en perspective

 

d’heureuses réminiscences

d’un temps supposé de félicité

qu’il rabaisse en ayant recours

à ces images figées anticipatrices

de bien funestes perspectives.

 

   « La danse de la vie » dont nous avons volontairement inversé la signification au titre d’une profonde modification de son énoncé selon la formule

 

« L’immobile gigue du désêtre »,

 

   indique bien, à notre avis, les motifs souterrains de l’œuvre du Peintre d’un expressionnisme sans concession. Et ce qui est étrange au plus haut point, c’est bien ceci : plutôt que d’être désespérés par le geste de notre vision de « La danse », nous ressentons en nous, au plus profond d’une vérité qui se fait jour

 

que cette parabole

de l’être et du désêtre »,

du jouir et du mourir,

 

   loin de nous incliner à renoncer au rayonnement d’une joie, nous incite à en éprouver la puissance effective dans le moindre de nos gestes, dans le plus infime de nos actes. Sans doute doit-on convenir que les évidentes qualités esthétiques de la toile, ses couleurs pour le moins fascinantes, son ambiance surréelle, la perfection de sa composition se donnent pour le contre-poison des inquiétudes qui pourraient surgir de son énigmatique fond,

 

nous déportant

de qui-nous-sommes

en direction de ce que

nous-ne-serons-plus.

 

Mise en musique métaphysique

S’il en est !

Ce qu’en réalité

Nous sommes

Des Êtres Métaphysiques

mais ceci est pure tautologie

l’Être, toujours, s’exile

de la Physique

 

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