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19 janvier 2025 7 19 /01 /janvier /2025 08:29
Du rare l’image nue

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

Du rare l’image nue

 

C’était chez toi comme

Une antienne

Cela se levait à la manière

D’une prière

Tutoyait une ferveur

Déployait une incantation

 

Ne supportais

Ni les fioritures

Ni les embarras

Des choses.

Seulement

Leur simplicité

Leur droiture

Dans l’air qui vibrait

Comme un cristal

 

Le moindre rameau givré de brume

Était cette inoubliable

Offrande

Dont tes yeux

Jamais

Ne se déprenaient

 

Cela faisait en toi

Des trajets de comètes

Des brillances de joie

 Des irisations claires

Parfois des pertes

Dans quelque mystérieux

Aven

Que nul n’eût osé

Interroger

 À l’aune d’un regard

Fût-il

D’accord

De reconnaissance

De partage

 

Impudeur il y aurait eu

À traverser la feuillée

De ton silence

À cerner ta peau légère

De questions

Qui n’auraient eu

De sens

Qu’impropre

De finalité

Qu’à enfreindre un territoire

Dont tu voulais préserver

La belle candeur

L’ingénuité

Pareille au frais ruisseau

Dans le cours fragile

De l’aube

 

Mais quel était donc

Ce besoin d’un immédiat

Surgissement

Du réel

Au plus près

D’une vérité

Qu’y avait-il donc

En Toi

Qui réclamait son dû

De beauté

De naïveté

D’innocence

 

Toujours il semblait

Que ton désir

Des choses

Essentielles

Ne pourrait jamais être

Etanché

Comblé

Satisfait

Hampe d’un idéal

Dressé dans la belle

Oriflamme du jour

Gemme couchée

Dans son écrin de soie

Lumière venant

D’on ne sait où

Fuyant en direction

De quelque inconnu

 

Etait-ce donc cela

Qui convenait

A la sombre pliure

De tes humeurs

Qui donnaient à tes yeux

Cette profondeur de cendre

Cette transparence

Cette fuite d’eau

A l’infini

Dans le méticuleux

Et illisible

Destin du Monde

 

***

 

Du rare l’image nue

 

 

Dans ton étrange

Posture

Tu figurais

Ce visage de pierres

Des contrées extrêmes

Où ne souffle

Que le vent acide

Des lointains

Où ne surgit

Que l’absence

En sa verticale

Nudité

Jours de mousse

Et de lichen

Heures de granit

Et minutes de basalte

Demeure du Temps

En son éternité

En sa grâce

Ultime

 

***

Comment t’imaginer

Autre

Que dans cette

Éphémère courbe

De l’espace

Dans cette étroitesse

D’une bouche

Close

Sur sa propre densité

Comment

 

Déchiffre-t-on jamais

Le mystérieux hiéroglyphe

Met-on à jour

La vie des Peuples Anciens

A seulement

Assembler quelques indices

L’éclisse blanche d’un os

Le scintillement d’une parure

Une épingle d’or

Qui retenait les plis

D’une vêture

 

Déchiffre-t-on

L’Autre

Ce continent invisible

Cette Terre d’exil

Cet isthme si étroit

Que les eaux pourraient

L’absenter de notre regard

Et il n’y aurait plus

Rien

Que

Le Vide

La bise désolée

Du Néant

La pierre obsidionale

Assiégeant les remous

De l’esprit

Attisant les nervures blanches

De l’âme

Sondant la chair

En ses minces cannelures

Cette mutité

Cette parole scellée

Qui retourneraient

En leur origine

A peine une étincelle

Dans la nuit du Temps

Une incision

Dans le derme

De l’Être

 

***

 

Du rare l’image nue

 

L’étrave de ton visage

Fendait les flots

Du sensible

Avec la grâce

D’une étoile

Aux confins du Ciel

 

Une simple allégeance

A ta propre advenue

Dans la demeure étroite

Du visible

Ta navigation

Parmi les flots

Si naturelle

Ne te livrait à l’existence

Que sur le mode du retrait

Que sur celui d’une présence

Tissée d’oubli

Teintée de la palme

Du songe

Ourdie de fils ténus

Si minces

Dans l’effacement

Oblique

De l’air

 

***

 

Du rare l’image nue

 

Vois-tu

En ton constant

Egarement

Je te vois à la façon

De cette Terre de rochers

Parsemée d’eau

Cette savane triste

Qui pleure dans le gris

Ce miroir étincelant

D’une eau infinie

Où se réverbère

L’exigence tendue

Du Ciel

Ce Rare où sont les dieux

Cette image nue

Que nous n’habillons

Que des voiles

De notre propre

Errance

 

O Toi qui as lieu

A l’extrême

De notre doute

Es-tu cette simple

Diversion

Qu’annonce le sablier

En sa chute toujours libre

Es-tu cette racine éolienne

Qui nous interroge

En notre fond

Le plus obscur

Ce Noir dont s’ensuit

Tout cheminement

Parmi la sourde complainte

D’une inintelligible

Durée

 

Ô toi qui as lieu

Délivre-nous de ce mutisme

Etroit de la Terre

Dans la Pureté

Oui

Dans

La

Pureté

Il n’y a

Que

Cela à

Voir

Paraître  

Cela

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 janvier 2025 6 18 /01 /janvier /2025 08:48
Elle qui regardait au loin

« Soutenir l’été »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Elle qui regardait au loin, pouvait-on la nommer autrement que « Vision » ? Quiconque la voyait pour la première fois en demeurait atteint au profond de l’âme pour l’entièreté de son existence. C’est ainsi, les vies de haute destinée qui s’abritent sous le discret, se donnent sous le silence, instillent en nous quelque tonalité affective indéfinissable mais non absente cependant de quelque souci. Les êtres que nous croisons au hasard des routes, les hautes statures burinées par le vent, entaillées de balafres de soleil, érodées par les longues marches, nous en oublions aussitôt la forme, simples esquisses diluées dans l’air du temps. Ce sont bien plutôt les invisibles épiphanies, les passages éphémères, les glissements furtifs de ballerine qui retiennent notre attention et nous questionnent incessamment, comme s’il y allait de notre propre prétention à poursuivre notre hasardeuse progression.

   Le Fort, le Sûr de lui, le Prétentieux effacent d’eux-mêmes, à la hauteur de leur insolence, la silhouette dont nous aurions pu faire le centre de notre joie, un lieu privilégié d’observation. Ce que leur certitude leur apporte, notre jugement le leur ôte. Les « vérités » par trop affirmées nous fatiguent et nous n’avons de cesse de les reléguer à l’arrière-plan, dans une zone d’indécision. Nous avons toujours mieux à faire que d’aller sur quelque champ de foire pour y applaudir les camelots et les bateleurs de toutes sortes. De toute manière, ils n’ont nul besoin de nous, ils se suffisent à eux-mêmes. Mais ils nous ont assez occupés. Nous bifurquons en direction de plus apaisantes figures.

   Donc Vision telle qu’en elle-même. Comment pourrions-nous la décrire ? Et, du reste, cette tâche n’est-elle vouée au simple échec, elle qui ne se dit que dans le retrait, l’absence, le suspens de qui elle est ? Comment proférer ce qui demeure coi ? Comment dessiner une forme qui est tout juste une esquisse ?  Comment donner site à une couleur qui se situe à mi-chemin entre la pâleur de l’aube et l’à peine insistance du crépuscule ? Peut-on mettre en mots le pointillé des étoiles parmi la lactescence du ciel ? Quels mots peut-on jeter sur la page blanche pour essayer de traduire le vol blanc, précisément, de l’oiseau de mer, sa perte soudaine dans les remous invisibles de l’air ? La grâce, la légèreté, l’ineffable disposent-ils d’un lexique pour apparaître ? Ne convient-il plutôt de les laisser à leurs motifs hiéroglyphiques, à leur évanescent trajet ? Mais trop questionner est évitement et rencontre différée. Or nous voulons rencontrer. Or nous voulons percer le mystère, soulever un pan du voile d’Isis.

   Vision s’est originellement révélée au monde un jour de lumineux printemps. L’air exultait. Les papillons battaient joyeusement des ailes, un arc-en-ciel découpé dans la toile du jour. Le pollen ruisselait des fleurs. Le nectar poudrait de jaune tout ce qui venait au monde. De joyeux babils montaient des terrasses de café. Des écumes de joies solaires sortaient des bouches. Des gorges se déployaient tout contre les globes dilatés des yeux. Il y avait comme un perpétuel ressourcement des choses, une manière de résurgence continue de ce que l’hiver avait biffé aux yeux des hommes.

   La seconde venue à elle, parmi les saisons de son jeune âge, l’été en sa rayonnante splendeur. D’abord elle avait été surprise par le soudain gonflement des volutes d’air, par leur assiduité à former tout autour du corps une gangue chaude, rassurante, qui paraissait vouloir dire la plus haute valeur de l’heure, son infini coefficient de radiance, son éploiement qui fardait les yeux de mille couleurs pareilles aux queues des cerfs-volants en quête de plein ciel, en recherche d’ivresse. L’été était le centre d’une telle clameur, on n’en pouvait ressortir que le corps fourbu, l’esprit en déroute, l’humeur joyeuse car, en cette saison solaire, tout semblait se donner dans la facilité, s’ouvrir dans le tissu plein et entier de la félicité. Parfois, se réveillant dans l’aube déjà tissée de chaleur, Vision sentait surgir en elle, dans quelque mystérieuse amygdale céphalique, une étonnante formule dont elle ne pouvait décider de l’origine :

 

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Ceci se disait sur le ton d’une douce injonction, ceci s’allumait derrière le cercle du front avec des airs de supplique silencieuse, comme si le pseudo impératif, trois fois émis, ne la concernait, qu’elle Vision, en son bourgeonnement originel. Jamais elle ne s’était ouverte à personne - son tempérament discret la disposait peu aux confidences -, de ces « pensées » saugrenues dont elle estimait qu’elle devait être seule à posséder le secret, comme si, de divulguer ce dernier, pouvait remettre en cause son fragile équilibre.

    Automne était venu sans prévenir, des écharpes de brume subites, les premiers froids, les premiers frimas sur le versoir des charrues des paysans qui retournaient la glèbe avant qu’elle ne se dispose au repos. Vision aimait bien cette saison avec ses feuilles jaunes d’or, ses feuilles couleur de sanguine, ses feuilles que trouait le passage invisible du temps. Oh, bien sûr, parfois, lors des froidures hâtives, persistait-elle à chanter, en silence, la petite comptine pareille à des rêves d’enfant :

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   De ceci, de cette sorte de complainte intérieure, rien ne demeurait qu’un air d’égarement parfois, identique à celui de dormeurs brusquement tirés de leurs rêves par un bruit venu du profond de la maison, une charpente qui craque, une bûche de bois qui éclate sous l’assaut des flammes.

   Quant à l’hiver, il n’avait été qu’une succession de coups de blizzard - on pensait aux latitudes boréales -, de bourrasques de neige - on se serait crus dans quelque proche Laponie -, de rivières gelées qui n’étaient sans évoquer une étrange Volga ayant changé son cours et le lieu de sa destination. Le plus clair du temps, dessinant des paysages sur de larges feuilles blanches ou plongeant ses yeux dans les pages duveteuses d’un livre, Vision s’employait à dissoudre les aiguilles de givre dans les replis de son imaginaire. Et, comme chacun s’en doutera, le petit refrain reprenait de plus belle à mesure que le froid dépliait ses tentacules de bruine :

  

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Cette itération au plein de sa tête, loin de l’effrayer, lui apportait bien plutôt un air de douce sérénité qui traçait à l’entour de son visage une étincelante aura, laquelle contrastait avec la pâleur naturelle de son visage. Vision, on l’eût dite fardée de blanc, en partance pour quelque bal masqué, peut-être dans l’un de ces palais vénitiens aux charmes mystérieux que n’hantent que des personnages de fiction tout droit sortis de l’imaginaire d’un écrivain hissant du fantastique des êtres de coton et de dentelles. Telle qu’elle était la plupart du temps, un genre de nymphe à peine sortie de sa chrysalide, une essence diluée dans la transparence du jour, une feuille de glace flottant à la surface d’un lac. Souvent elle s’abritait, lisant sur un banc au bord d’une large forêt, sous la toile d’un parasol rayé de gris, dont la teinte délavée le portait à la limite de l’invisibilité. Son corps menu, il inclinait vers la douceur et la pureté d’un calice de lotus, était à peine voilé d’un body de soie grège retenu aux épaules par deux invisibles lanières. Sous son tissu léger on devinait une poitrine si fluette qu’elle en devenait inapparente, comme si, abritée sous sa vêture, elle se fût efforcée de se rendre invisible au monde.

   Avançant en âge, peu à peu le refrain de jeunesse avait décliné puis s’était effacé sous le poids de sa propre inutilité. Et ce fait ne tenait de nul prodige, comme s’il avait été décidé par le mouvement des choses elles-mêmes. Non, l’explication était bien plus simple. En réalité, Vision ne s’était jamais sentie vraiment en affinité avec quelque saison que ce fût et son attrait pour l’exubérance estivale n’avait été qu’un genre de toquade, un reste de caprice infantile, une survivance de quelque croyance en un Eden terrestre. Jamais aucune saison ne pouvait se « soutenir », tout était irrémédiablement en chute de soi, réaménagement permanent, genre de retour vers quelque origine, du moins cette impression se donnait-elle à la manière, sinon d’une certitude, du moins d’une croyance fichée au plein de l’âme.

   Maintenant que Vision était parvenue à l’accomplissement de son âge, sa vue du monde avait changé, elle était devenue plus distante mais aussi plus réaliste. Elle n’était plus polluée par des opinions primitives qui, en leur temps, l’avaient bernée. Dorénavant, elle s’assumait en qui elle était, cette Jeune Femme pareille à ces brumes qui flottent au-dessus des lagunes, les prédestinent en propre, peignent la complexité de leur état d’âme, un perpétuel réaménagement de leur être car il ne saurait y avoir de certitude à exister que pour ceux dont la vue est trop étroite, dont l’esprit est trop occupé d’eux-mêmes.

   Vision avait conscience de sa propre vulnérabilité. Elle savait définitivement qu’elle ne « soutiendrait nul été » pas plus qu’elle ne commanderait aux autres saisons, aux autres Existants, au temps lui-même en sa fuite plurielle. Celui qui déjà n’était plus, celui qui fuyait au-devant du regard, celui de l’instant qui s’écroulait à chaque seconde tel un château de sable. La vérité, la seule vérité de Vision et celle de ses commensaux, le passage, la métamorphose constante, le réaménagement de soi en qui l’on serait dont, encore, on ne connaît nullement l’être, les troublantes facettes de cristal, les chapes de plomb parfois, les fêlures, les brisures, les éclairs de pur bonheur aussi. Tous, nous étions construits sur de la lave, édifiés sur des sols mouvants, livrés aux caprices de la durée.

   Son air d’étrange apparition, cet air tout à la fois d’être ici et ailleurs, Vision le tenait de sa situation sur les marécages du temps. Les saisons passaient, le printemps radieux cédait la place à l’été intensément lumineux, puis l’automne et ses feuilles languissantes, puis l’hiver en sa blanche rigueur. Rien ne demeurait vraiment qu’une sorte de néant entre deux pleins. Quiconque eût été interrogé sur cette façon d’aporie de l’existence l’eût aussitôt imputée à ces vides, à ces non-sens s’intercalant dans la matière dense du réel. Certes, telle était la logique qui adoubait l’immensément visible, l’immédiatement préhensible au détriment de tout ce qui était absent, dont l’être ne leur eût paru que tressé de rien. Mais l’existence en sa plénière avancée n’est nullement logique, ce qu’elle édifie d’une main, elle le détruit constamment de l’autre.

   Vision, en son for intérieur, avait bien saisi cette dimension d’irrémédiable fuite, cet écart qui mettaient chaque chose à distance de l’autre, cette béance qui, parfois, la projetait hors d’elle en quelque monde mystérieux dont elle craignait qu’il ne devînt le dernier dont elle pût faire l’expérience, comme si sa lucidité, quant au cours irrépressible de la vie, la condamnait par avance à n’être qu’un vague fétu de paille balloté par les flots. Mais ce dont Vision n’était nullement consciente, c’était bien de ceci : elle n’était elle, Vision, qu’à éprouver en elle ce balancement unique du temps, à sentir au plus intime de soi la pliure entre deux formes, deux états, à se situer sur la lisière entre la nuit et le jour, à éprouver telle une belle rencontre le poudroiement du brouillard entre ciel et terre, à s’immiscer dans la faille qui s’ouvrait entre deux saisonnements.

   Ce en quoi consistait sa présence : n’être que l’intervalle entre deux mots, n’être que la césure entre deux paroles, n’être qu’un liseré entre le silence et le bruit. C’étaient là les méridiens les plus effectifs selon lesquels s’y retrouver avec soi, c’étaient là ses polarités essentielles : une chose était, une chose n’était plus, seuls le milieu, la transition, le glissement étaient les motifs au gré desquels sa vie prenait sens, s’instauraient les harmoniques déterminant sa temporalité. Elle était elle, Vision, à l’aune de ce constant égarement de soi, de cet ondoiement, de ce chatoiement. Au cours de sa progression tout ceci se donnait à bas bruit. D’elle, Vision, émanait une étrange et magnétique sérénité dont chaque personne qui la croisait s’interrogeait sur sa nature sans en pouvoir préciser l’origine aussi bien que les limites. Le secret de Vision : se situer au foyer de son propre temps sans avoir d’autre effort à fournir que de se laisser aller à ses intuitions, de glisser parmi les confluences du jour, de passer du crépuscule à l’aube en se confiant aux doux soins de ses songes, ces médiateurs qui la déposaient sur le rivage heureux d’une clairière alors que tout autour le clair-obscur de la forêt faisait son chant d’ombre et d’énigme.

   Elle était, en quelque sorte, une Passante de l’indicible, une Intermittence de la mémoire et du cœur, une simple Transition entre deux états. Elle ne se fixait sur rien, ce qui expliquait cette énigme, cette perte de la vision bien au-delà de soi en un territoire dont elle eût été bien en peine de tracer les frontières. Elle était pareille aux scansions des aiguilles sur le cadran de l’horloge, pareille à l’hésitation des grains de matière dans la gorgé étroite du sablier, pareille aux gouttes de la clepsydre en leur indécise chute. Elle était regard se scrutant lui-même, initiant un retour sur soi qui n’était, en toute réalité, qu’une recherche aux motifs infinis se perdant dans les lointains bleus du ciel. Or le ciel est immense, or la vue plane loin, bien au-delà du souci des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 janvier 2025 5 17 /01 /janvier /2025 08:22
Å Soi, abandonnée

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   « Abandonnée », le mot simple qui se veut à l’initiale de cette courte narration. Mais, avant d’entrer dans le vif de l’énonciation, il devient nécessaire de créer une tension, sinon d’instaurer une polémique entre deux expressions qui, loin d’être synonymes, diffèrent du tout au tout. Donc mettre en regard « abandonnée de » et « abandonnée à », ceci, bien plus qu’une simple virgule au milieu d’un texte, d’un simple ajout, inverse les postures existentielles au point de les rendre totalement dissemblables, incompatibles. Si je dis, visant Celle qui nous fait face sur cette belle image, « abandonnée de Soi », je veux par-là signifier que « Songeuse » (attribuons-lui ce beau prédicat), dans un simple mouvement réflexif, s’abandonne elle-même, se quitte en un certain sens, s’éloigne de Soi, s’exile de telle manière qu’elle ne sera plus, pour qui-elle-est, qu’une sorte d’Étrangère, une personne étonnamment dédoublée, une partance de Soi dont une cruelle schize fragmentera l’esprit et, peut-être, aussi bien le corps. Deux territoires qu’une frontière divise, deux collines que sépare un vertigineux abîme. Cependant, si je focalise mon regard sur ce sommeil calme, sur ces teintes douces, sur la lumière crépusculaire aux tons chauds, si, du point où je me trouve, j’essaie, en quelque façon, de m’immiscer en qui elle est, alors une vérité vient à ma rencontre qui, immédiatement, me fait substituer « abandonnée à » à « abandonnée de ».

   « Abandonnée à Soi », dont une simple inversion des mots, « Å Soi, abandonnée », vient renforcer l’idée

 

d’un Soi premier,

d’un Soi originaire,

d’un Soi essentiel

 

   que la notion « d’abandon » viendrait rejoindre, sans pour autant en modifier la texture de sens. Loin de signifier « l’abandon » dans son acception habituelle de « rejet », de « renoncement », de « retrait », donc d’une négativité à l’œuvre, « Abandonnée à Soi » veut bien plutôt pointer en direction d’une remise à Soi, d’un recueil en Soi, d’une réunion au plus secret, d’une liaison au plus intime, d’une fusion unitive que rien ne semblerait pouvoir dépasser.

   C’est là, dans ce rassemblement, dans cette belle coïncidence à Soi, dans cette synchronie de Soi à Soi, dans cette jonction du même et du même que le Tout Autre s’efface, que le danger connaît son étiage, que l’angoisse rétrocède, que l’ennui se dilue, afin que soit donné libre cours à cette liberté, à cette joie intérieure, à cette félicité diffuse qui rayonnent, se déploient et poussent au-devant d’elles les gerbes ouvertes de leur manifestation. Nous visons Songeuse dans une sorte d’état de sidération et une fascination nous saisit du-dedans de nous, nous déporte au-delà de-qui-nous-sommes et tels des phalènes pris d’ivresse nous faisons nos mille voltes dans la chambre de quiétude et nous nous allégeons du poids de nos inconsistances, et nous folâtrons avec tant d’insouciance, de neuve vélocité, que rien ne saurait nous ressembler davantage que le vol irisé du délicat colibri, que l’indigo à peine appuyé de la nue, que la frange de lumière qui signe l’arrivée de l’aube dans les yeux plein d’innocence des enfants.

   Alors on ne sait plus vraiment qui l’on est, quelle est la saison qui nous visite, printemps lumineux ou bien automne à la teinte de rouille, on ne sait plus où est l’orient du jour, quel est l’occident de la nuit, si même il y a une limite entre les deux, si le nycthémère n’est une seule et même réalité dont notre esprit épris de calcul aurait décidé de la division, une chose d’un côté, une chose de l’autre, tout comme l’on range des affaires dans des tiroirs différents. On se surprend être Soi tout en haut d’un gradient dont, jamais, nous n’aurions pu tracer l’esquisse, faire se lever la moindre hypothèse. Et ici a lieu ce qu’il ne faut craindre de nommer « La Merveille », nous sommes au plein de notre propre métamorphose, nullement au titre de notre volonté, mais hissés, mais propulsés, mais épanouis au seul motif de notre vision. Là, au foyer, là dans ce qui pourrait n’être que contingent, ordinaire, surgit une image plurimillénaire, un genre de chimère heureuse, la véritable et immédiate Épiphanie de l’Amour en sa mesure quintessentielle.

   Autrement dit du hors-mesure, de l’Être-pur, de l’Essence-manifeste se donne à nous, comme la pluie se donne à la fleur, l’abeille au nectar, l’hirondelle au ciel. Tout ceci est pur prodige naissant de Soi, nullement d’un Soi abstrait philosophique, non d’un Soi-concret, archi-visible, archi-préhensible, quasi-naturel, quasi-révélé, une offrande nous est faite, une oblativité déplie ses faveurs, un secret se désopercule et vient fleurir tout contre le miroir étincelant de notre âme. C’est une manière de grâce infinie. C’est une sorte de révélation plénière. C’est la toile de l’impossible qui se déchire et nous délivre la myriade des possibles.

 

C’est la donation illimitée

d’une Corne d’Abondance.

C’est l’entrée au Jardin des Délices.

C’est la douce halte au milieu de la

 pastorale d’un fabuleux Jardin d’Arcadie.

 

   Nous sommes pris du charme naturel des Bergers, des faveurs d’une eau de source, de la multitude ouverte des paysages aux noms enchanteurs, de la luxuriance des frondaisons, de la générosité des arbres, de l’onction de la sève, ce miel dont jamais la course ne trouve de fin. Un ressourcement à lui-même son propre destin.

   Dans la chambre du recueil, dans la chambre de lumière donatrice de joie, dans la chambre de délicate quiétude, Songeuse est tout à elle dans le pli intime de Soi. Rien ne déborde. Rien ne fait saillie. Rien ne se dit au-dehors. Tout est là infiniment UNI, ce mot si dépouillé que sa forme porte immédiatement à la signification dont il est la visible figure. Å l’angle de la pièce, un discret bouquet de glaïeuls, veille sur le repos de l’Endormie. Sa fragrance est si apaisée, à peine une brume naissant des pétales. Tout baigne dans une luminosité précaire mais si rassurante à la fois. Comme un matin neuf se penchant sur la margelle accueillante d’un Monde enfin reconduit à une paix native. Le mur, le tapis, la vêture, un seul et même tissage harmonieux, la touche si délicate d’une élégance qui se dit du bout des lèvres, murmure tel celui de la source. Å Soi, abandonnée est entièrement à elle, lovée au plein du Songe qui est Songe de Soi, comment pourrait-il en être autrement ?  Hors le Songe est l’Étranger, l’Étrange, ce qui, venant du mystérieux et illisible Cosmos, pourrait à tout instant se transformer en une altérité menaçante, une flèche au curare se planterait au sein de la chair qui prononcerait le dernier mot de Celle qui picorait la Vie sans en vouloir trouer le derme.

 

Une paix voulait une paix.

Un repos voulait un repos.

Un silence voulait un silence.

  

   Nous, les Regardeurs, sommes toujours les Retirés, les Discrets, les Fécondés et cette image, nous la voudrions éternelle, immuable, logée quelque part en Nous en un site inatteignable, à l’abri des regards et des mouvements, des décisions hâtives et des décrets irréfléchis. Nous nous éprouvons tels des mots d’ultime venue, des mots qui accomplissent en sa forme la plus exacte Celle qui nous est confiée l’espace d’un clin d’œil, Elle, cette Phrase si belle dont nous souhaiterions qu’elle s’offrît à nous sur le mode de la Poésie, du Chant, du Récitatif sacré, de l’Hymne universel, de la Musique des Sphères, des merveilleux Signe du Zodiaque festonnant la Terre de leurs constellations étoilées.

   Oui, nous voudrions être porteurs, dans le registre astrologique symbolique, des seules valeurs bénéfiques, ornées de plénitude, tissées de positivité en acte. Nous sommes tellement éprouvés par cette massive négativité qui envahit l’horizon de ce Siècle Nouveau qui menace de s’obscurcir, de se voiler, jusqu’à n’être plus, un jour peut-être, qu’une mémoire usée, un point flou se confondant dans le vertige des galaxies, la béance d’un Trou Noir et nulle autre chose qui pourrait encore témoigner d’une beauté, d’une générosité, d’une aptitude à être au-delà des dérélictions de tous ordres.

   Ce que nous voudrions, Nous les Témoins de celle que nous avons nommée « Å Soi abandonnée », ce que nous souhaiterions, écrire une nouvelle page du Monde

 

avec BÉLIER et le réveil de la Nature,

avec BALANCE et le souci de l’équilibre,

avec TAUREAU, une sensualité ouverte

aux plaisirs infinis des choses,

avec SCORPION à la belle résistance,

à l’indéfectible résilience,

avec GÉMEAUX, le sens des contacts,

le goût du jeu, celui des idées

avec lesquelles jongler,

celui du vol libre de l’esprit,

 celui de l’intelligence manifeste,

productrice de joie,

avec SAGITTAIRE inclinant aux mouvements,

 au libre exercice des instincts nomades,

 au surgissement instantané

des réflexes vifs, spontanés,

avec CANCER, le doucement retiré en Soi,

l’hypersensible, l’isolé du Monde,

mais aussi celui qui manifeste

la ténacité, la volonté d’enchaîner

chaque pas au précédent, de le relier au suivant

et d’avancer ainsi vers l’étoile de son Destin,

avec CAPRICORNE, le patient, le persévérant,

le prudent, celui qui réalise,

manifeste le sens du devoir,

avec LION, lui qui règne au cœur de l’été,

qui exulte, répand tout autour de lui la joie de vivre,

déploie sa belle crinière solaire sous tous les horizons,

avec VERSEAU, lui le solidaire, le fraternel,

détaché des choses matérielles,

celui qui se dépasse, pratique l’altruisme,

développe l’arche de la générosité,

avec VIERGE, la moissonneuse,

celle qui réalise les choses avec minutie,

 la sérieuse, la consciencieuse,

avec POISSON qui symbolise le psychisme,

lequel communique avec le Divin,

lui de nature réceptive, impressionnable,

celui qui balaie un large horizon,

depuis le Zéro jusqu’à l’Infini.

 

   Cette longue énumération des Signes du Zodiaque avec leurs caractéristiques essentielles, ne se donne nullement en tant qu’inutile bavardage. Cette litanie a pour simple fonction d’ouvrir une constellation de sens en laquelle enchâsser Songeuse, l’Endormie afin de lui donner corps et chair, afin de la porter au-devant de nous telle cette Eau de Jouvence à laquelle nous abreuvant, nous nous installerons nous-mêmes en une manière de Mythologie qui nous affectera place et détermination au sein de ce divers qui pullule, dans le vortex au sein duquel nous risquerions fort de nous noyer si nous n’avions recours à la puissance imaginative, à son inépuisable ressource. Il nous suffit de regarder les choses avec bienveillance à leur égard, il nous suffit de traverser la pellicule qui les sépare de nous, d’entrer dans cette « Cité Interdite » qui, par le pur miracle de l’esprit, devient cette Citadelle Heureuse en laquelle nous réaliser en totalité et nous fondre dans l’univers des choses présentes.

   Ainsi, Songeuse qui n’était qu’une simple vapeur, se condense, se cristallise et devient cette belle gemme, cette belle parure dont nous pourrons combler notre habituel manque, lui donnant les provendes dont, depuis toujours, il est en attente. Ainsi, Endormie, nous la tirerons de son apparente léthargie, cette toile impénétrable, ce verre dépoli et nous en ferons cette transparence, cette limpidité, cette translucidité auxquelles puiser l’essentiel de qui-nous-sommes, le précieux de qui-elle-est.

   Maintenant, enfin, après ce parcours qui a tout de l’initiatique, nous pouvons l’approcher et essayer d’en décrire la forme en voie de venue à l’Être, à savoir cette singularité qui est sienne mais, qui, toujours, se mesure à l’aune de l’Universel. Par souci de cohérence, par référence aux significations symboliques du Zodiaque, nous lui attribuerons quelques uns des prédicats majeurs cités pour les divers Signes, par exemple Taureaux, Gémeaux, Cancer, l’inscrivant ainsi dans une manière de cycle cosmique qui la dépasse tout en la portant à sa propre complétion, à ce qui signera les limites en lesquelles elle figurera en tant que Songeuse-L’Endormie.

   Donc, reprenant certains prédicats des Figures évoquées précédemment, nous dresserons son portrait avec le souci, sinon d’une réelle exactitude, du moins avec l’intention de nous la rendre présente avec le maximum d’intensité, d’amplitude.

   Sensualité ouverte, celle qui se dégage de cette impression de liberté, de ce laisser-aller, de cette sérénité qui nous fait l’offrande d’un corps généreux, sans doute en attente d’une caresse, d’une attention tout amoureuse, mais dans la confiance en Soi, mais dans l’attente de la libre venue de ce qui aura à se produire, mais dans l’oubli de Soi et la disposition à l’Autre sans quoi le Monde ne serait qu’un immense désert avec les feuilles aiguës de ses cactus et ses raquettes d’épines.

   Vol libre de l’esprit, comment pourrait-il en être autrement ? Être Songeuse c’est voguer d’une rive à l’autre du Temps, c’est parcourir la vastitude de l’Espace avec la même audace qu’a l’albatros cinglant les meutes d’air et de brume à la vitesse et avec la puissance du Noroît, cette liberté en acte.  

   Instincts nomades et l’on saisit vite l’instinctuel du rêve, ce qui est rivé à la posture irréversible des éternels Archétypes, et l’on prend acte de ce nomadisme qui est la force vive du songe, sa raison d’être en quelque sorte, une image a-t-elle tout juste eu le temps de paraître qu’une autre surgit par magie comme d’un bain alchimique, perpétuelle métamorphose de Soi et des Autres dans le dédale nuitamment parcouru d’un labyrinthe qui se recompose d’instant en instant et nous égare de qui-nous-sommes et c’est peut-être là le prodige de l’inconscient à l’œuvre, de ses mouvements abyssaux, de ses fluences infinies, de ses voltes en constant réaménagement.

   Doucement retirée en Soi. C’est peut-être là le point d’orgue, l’acmé atteinte sur l’échelle des tons, le point d’équilibre des harmoniques par où un Être se donne en ce qu’il est, qui est toujours intime, inviolable, nullement destituable, un foyer se lève qui rayonne et se projette à l’Infini.

   Joie de vivre. Ceci ne veut pas dire débordement de Soi, exultation sans limites, envahissement de ce qui est proche ou même lointain. Joie de vivre est ce sentiment totalement, essentiellement intérieur, logé au plus secret, une braise dans la nuit sur laquelle le Soi souffle en des moments d’exception, en des instants d’incandescence, là où plus rien ne compte que ce feu qui couve sous la cendre et n’en est que plus précieux. Jamais plus de joie vraie que celle éprouvée au creux de Soi, dans les oubliettes de Soi, dans le pli de Soi, cette eau de source qui chante en sourdine, d’abord pour Soi, ce Point Nodal à partir de quoi tout fait essor, tout prend élan, tout trouve le site de son propre envol. L’on voit bien ici, si l’on veut bien s’y rendre attentif, que la Joie se dissimule, qu’elle fait parfois ses luisances, ses irisations sur la soie de la peau et c’est un grand bonheur pour les Regardants que de voir la félicité faire ses boucles discrètes à fleur de peau, comme une claire eau de source indique, par ses bulles, le lieu secret dont elle provient qui est le luxe même de son origine.

   Large horizon. Certes l’espace de la pièce est circonscrit. Certes Songeuse fait une tache à peine étendue sur son tapis de laine. Certes nous la voyons comme nous verrions une figure méditative enclose entre les parois de sa mince cellule, espace monastique sans réel élan. Mais, toujours notre vision nous trompe en une première approximation de son jet. Notre vision bute sur le cadre même de l’image qui est le cadre qui cerne de près Endormie. Mais rassurons-nous cependant. Cette manière de douce sérénité en laquelle baigne notre Icône, n’est nullement un lieu de privation de liberté, une prison ou bien un sombre cachot. C’est notre vue subjective qui fausse tout, gauchit tout. Nous sommes vraiment bien trop extérieurs à la scène pour en prendre une vision qui serait panoptique, élargie aux confins mêmes du cosmos.

   Elle-qui-dort, Elle-qui-repose est, en elle-même un cosmos au regard même de ce qui l’environne, qui s’oppose en tous points à l’image de quelque chaos antédiluvien qui ferait ici sa résurgence. Rien n’est plus ouvert que cet horizon où nous pouvons supputer que Songeuse se livre à la féérie du Rêve Éveillé, cette puissance en nous illimitée au gré de laquelle nous pouvons reconstruire toute altérité, la plus proche comme la plus éloignée, selon le mode de nos affinités les plus chères, selon les décrets de notre propre fantaisie, selon même les caprices qui, ici et là, fleurissent dans le monde halluciné de notre tête.

   Elle, Songeuse-L’Endormie, tantôt nous la voulons abandonnée à Elle, tantôt attentive à qui-nous-sommes, aux vœux les plus chers que nous pourrions formuler à son endroit. Mais ceci est un secret à enfouir sous les strates les plus mystérieuses de notre conscience. Oui, un mystère est toujours levé dont la résolution est en attente. En attente !

 

Å soi abandonnée, nous la désirons conforme

aux désirs qui hantent notre chair,

bleuissent notre peau du gel

d’une longue impatience.

Le Temps, en nous, imprime ce suspens

qui nous fait Être mais aussi bien Non-Être.

Qu’advienne le Temps de la Joie.

A son accueil nous sommes ouverts,

infiniment ouverts.

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2025 4 16 /01 /janvier /2025 21:51
Là où surgit le sublime.

" De la beauté de nos tempêtes... "

 

« Elle souffle depuis bientôt une semaine

et je m'accroche... »

 

Jetée de Calais .

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, sur la grande plaine d’eau.

 

   D’elle, la tempête, on savait la présence depuis plusieurs jours déjà. Cela avait commencé par une manière de rumeur, de sourd bourdonnement. Comme un essaim de guêpes ou bien une nuée de criquets qui auraient envahi le ciel, loin là-bas où n’habitent pas les hommes. En plein milieu de la désolation. Sur l’immense plaine liquide prise de hoquets et de soubresauts. Parfois une faille s’ouvrait dans l’onde et l’on voyait jusqu’au cœur de l’océan, tout près des abysses et les yeux des poissons aveugles s’illuminaient un instant puis replongeaient dans leur mutité native. De grandes lames d’eau couleur d’améthyste se mêlaient à des cataractes de gouttes blanches, à des tourbillons couleur de lave, aux cheveux des anémones et des algues qui se tordaient sous la meute hurlante.

 

   Puis plus rien n’avait lieu ni temps.

 

   Le vent s’était levé depuis le centre du ciel. Un vent gris aux arêtes tranchantes, un vent acide qui attaquait tout sur son passage. Ses tourbillons fouettaient l’eau tels des squales pris de frénésie. L’eau se mêlait à l’air qui faisait ses geysers, ses longues fumées pareilles à des solfatares. On entendait, parfois, entre deux rafales, des cris qu’on croyait être ceux des grands oiseaux à l’immense voilure, goélands, mouettes rieuses qui disparaissaient dans l’œil du cyclone. Longtemps leur agonie faisait ses remous dans un infini concert de bulles. Puis plus rien n’avait lieu ni temps que ce long hululement proféré à la face du monde, immense défi, intense conflagration des éléments qui semblaient écrire la dernière fable de la manifestation. La terre n’était plus qu’un limon illisible teinté d’effroi. L’eau avait la cruelle densité du plomb, sa forme de destin irrémédiable. L’air était cette dalle compacte qui se fissurait et on entendait ses feulements jusque sur les rivages peuplés de galets. Le feu ? Le feu tombait de l’éther en zigzags sulfureux, en éblouissants kaléidoscopes, en glaives rutilants comme l’acier bleui à la flamme. La surface des flots était parsemée d’une jonchée de racines arrachées au socle de la terre, d’écorces venues d’on ne sait où, de planches et d’éclisses de bois qui s’assemblaient en convois, étranges Radeaux de la Méduse que seule la peur semblait avoir réunis en bizarres liens siamois.

 

   Dans les chambres d’écho.

 

   Et les hommes ? Les Hommes étaient des lianes sombres réfugiées dans leurs nasses étroites. Leurs corps ? Des amas indistincts qu’on aurait pu sans peine rapprocher de l’indistinction des cordes d’anguilles tapissant le fond de quelque marais. Ils avaient si peu de mouvements. Ils n’avaient plus de paroles. Seulement, de loin en loin, des sortes de vagissements, des borborygmes dont on aurait pu supputer qu’ils étaient l’écho affaibli de leur vie amniotique, dans cet océan primitif que mimait l’immémorial balancement des contrées marines. Un désarroi contre l’autre. Destins croisés qui disaient, en termes de Nature, en termes d’Homme la douleur d’exister sous le ciel pris de stupeur. Son irrecevable anatomie on la dissimulait au creux des draps, rassurante toile d’araignée dont on occupait le centre afin qu’un mince fil de soie, un fil d’Ariane pût soustraire à la mortelle condition. On confiait ses membres disjoints à la natte d’ennui sur laquelle on gisait, insectes pris dans la glu incontournable d’un habile prédateur. On n’attendait rien d’autre que la mort. On en sentait le souffle délétère, on en pressentait l’étreinte définitive, le baiser glacé, le rire possesseur de qui était commis à servir ses basses œuvres. Morts ? On l’était déjà. Par les fentes sidérées des volets étaient entrés les mots définitifs qui prononçaient l’oraison funèbre des Vivants, leur dernier jeu sur l’aire ludique, leur ultime pirouette sur le castelet de l’existence. Déjà on démontait la scène. Déjà on pliait les tréteaux. Déjà les marionnettes de bois et de chiffon regagnaient le sombre logis d’un coffre anonyme qui éteignait toute prétention à paraître. Déjà le parc humain était vide de ses esquisses de carton-pâte, de ses épouvantails de chiffon. Déjà !

 

   Hissés du rêve.

 

   Du rêve ? Ou bien du cauchemar ? Dans le profond de leurs casemates de ciment les Curieux frottent leurs yeux desquels coulent des larmes de résine. Le reste des coagulations nocturnes. On s’habille chaudement. On boit un café brûlant. On dissimule ses mains dans des moufles, on cache son visage sous des cagoules de laine. On ouvre la porte avec précaution. Nuée de feuilles, danse des brindilles, gigue de la poussière qui frappe les sclérotiques, y sème une rivière de gouttes. Venues de l’océan, les rafales sont blanches, anguleuses. Elles pénètrent la forteresse de toile, s’insinuent dans les méandres du corps, y dessinent de cruels feux-follets. Cela vibre. Cela infuse jusqu’aux plis du sang devenus des congères bleues, des aiguilles de glace. On pourrait demeurer sur place, rivés à cette démesure qui percute et saisit. Mais non, on avance, pliés contre le barrage de l’air. On sait que tout est à voir, que renoncer à poursuivre sa course folle reviendrait à priver sa conscience d’une ouverture en direction de ce qui se manifeste avec la rareté des choses précieuses. Luttant contre les éléments, on se bat contre soi, on protège son intérieur d’un extérieur menaçant. Mais on sent bien qu’on n’est nullement isolés, que le dehors et le dedans ne sont que les deux faces d’une même médaille, que notre compréhension du monde ne peut faire l’économie d’aucune des deux perspectives. Vivre c’est déjà accepter d’aller au devant des choses. Exister c’est forer la coque du réel, pénétrer dans le dense et l’invisible, chercher à en décrypter le sens. Nulle pause dans cette quête fiévreuse, nulle hésitation qui nous déporterait hors de notre hâte à connaître, à étancher notre soif de savoir. Car nous ne vivons pas uniquement du métabolisme du corps, mais aussi de celui de l’esprit qui est peut-être encore plus exigeant, demandeur, impatient de soulever le voile du réel, mais aussi de l’irréel, de l’imaginaire, du magique, du fantastique.

 

   Ici est la demeure du Sublime.

 

   Fantastique. Bientôt, au milieu des larmes qui inondent les yeux, la Nature telle qu’en son étonnante présence. Toute-puissance qui ne saurait trouver d’équivalent. Le ciron humain face à la mesure immense du ciel, de l’eau, du vent qui envahit tout de son incomparable rage. La plage est lissée, poncée jusqu’à l’âme. Les grains de mica se percutent, s’enroulent les uns aux autres, font leurs écheveaux couleur d’argile qui criblent la digue de leurs milliers de trous d’épingle. Et l’océan ? Le spectacle est si beau de cette folie en acte. Gratuite. Immense. Nulle volonté d’un démiurge qui en armerait les flots. Image de la liberté en son déferlement. Oui, en sa confondante royauté. Ce que doit être toute liberté dès qu’elle atteint au rivage escarpé de l’Absolu. Oui, ici est la demeure du Sublime. Autrement dit de l’indépassable, du sans-référence, de l’incommunicable présence dont on ressent la force aveugle qui transcende tout ce qu’elle touche et nous place dans la position périlleuse de celui qui ne sait plus qui il est, où il est, quel est le sens de son cheminement, ici, tout contre le mystère de ce qui apparaît en son ombre énigmatique. Objet. Réification de notre être comme si la majesté du spectacle nous enjoignait de rejoindre la première immanence venue, simple copeau dont le vent jouerait à sa guise.

 

   Hommes esseulés.

 

   Hommes esseulés. Limités face à l’illimité. Fragments que toise la Totalité du haut de son regard surplombant, aliénant. Car nous ne saurions nous soustraire à son emprise. Nous sommes en sa dépendance. Elle qui décide, qui nous maintient en vie mais qui, au seul motif de quelque caprice, pourrait décider de notre effacement. Vision sublime de ceci qui ne peut être rapporté à aucune forme sensible comme si l’hiatus était infini qui se creusait entre elle et nous. Nous les Modestes qui devons faire acte d’humilité, accepter cette grandeur qui n’est rien moins que celle que nous visons dès que notre projet s’ourle de hauteur, d’anticipations justes, d’exigences reposant sur la précision d’une vérité. Que nous disent ces flots écumeux, ces barres d’eau qui pourraient tout emporter sur leur passage, sinon l’incroyable candeur de notre vanité humaine ? Nous qui nous prenons pour des rois et n’en sommes que les modestes sujets.

 

   Un autre monde est là.

 

   Jamais notre imaginaire, fût-il des plus fertiles, telle figure d’une nature agitée n’eût pu s’inscrire à la cimaise pensante de nos fronts. Or c’est bien parce qu’un tel phénomène est à proprement parler irreprésentable, non symbolisable qu’il nous émeut, nous bouleverse, nous dérobe à nous-mêmes pour nous remettre au bord de l’abîme qu’est tout sublime. Le sublime n’existe nullement en lui-même, telle qu’apparaît la montagne en sa massive évidence. Il n’est que l’histoire de notre rencontre entre notre esprit soumis aux règles habituelles de l’entendement, de la perception, de la sensation et cet inconcevable qui lui fait soudain face en tant qu’ultime limite des réalités terrestres. Incommensurable écart qui se creuse de notre conscience à ce phénomène qui outrepasse nos propres capacités de synthèse. Un autre monde est là qui nous place en situation d’êtres sidérés, sans voix, sans pensée, sans le moindre bourgeonnement qui viendrait manifester notre compréhension de cela qui nous affecte à la manière d’une vision apocalyptique.

 

   Le lieu d’une immense joie.

 

   Le ciel est immense, lavé, étendu. Pareil à la toile située derrière la scène d’un théâtre qui occulte à nos yeux de spectateurs les secrets des acteurs, la nature des intrigues qu’ils développent, le sens en filigrane de toutes ces gesticulations qui pourraient bien n’être que des parodies, de la poudre aux yeux, peut-être une simple hallucination dont nous aurions habillé leurs gestes. La digue est noire qui fait avancer sa proue en direction des flots, symbole d’une étrave destinée à connaître mais que la rumeur liquide recouvre toujours de sa chape lourde, inviolable. Le phare, haute silhouette noire et blanche qui pourrait bien se révéler en tant qu’allégorie de la présence humaine. Position de finistère qui toise l’immensité, s’essaie à scruter l’infini alors que l’absolu fait son continuel roulement de vague lointaine, d’insaisissable hiéroglyphe. Combien ce luxe offert aux Existants, cette confrontation entre ce que nous sommes et ce qui nous dépasse de sa haute stature devient le lieu d’une immense joie ! Le Tout nous serait-il connu et nous disparaîtrions à même sa densité, son mystère. Or un mystère mis à jour est toujours une désolation qui se substitue à une question. Nous voulons questionner ! Nous voulons voir la tempête, son déchaînement, son inaltérable puissance. A défaut de quoi l’ouragan sera en nous qui fera ses creux, ses dépressions et alors nous ne nous appartiendrons plus, comme dévastés par ce qui, de tous temps, s’habille de la vêture de l’inconcevable.

 

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15 janvier 2025 3 15 /01 /janvier /2025 08:21
En quête de l’origine

Entre mer et désert...Bardenas Reales -07-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Cet article est dédié à Raymond Farina,

Poète, ou l’essence du langage

 

*

 

   Il faut provisoirement s’exiler de soi, sortir à la rencontre du monde. Nullement le quotidien, il ne recèle que trop de fruits blets dont nous ne saurions faire notre ordinaire. Il faut aller ailleurs, cueillir le pollen d’autres fruits, goûter ce nectar qui fera de notre palais un « palais des merveilles ». En quelque manière il nous faut décupler l’arche de nos sensations, éprouver l’ivresse de la rencontre, cette incroyable fulguration qui naît de l’espace de l’alliance, l’amant s’immole dans les yeux de l’aimée, l’aimée se jette dans la chair de l’amant. Il n’y a que ceci, ce soudain surgissement à ce qui s’auréole du plus beau sens, qui puisse nous combler et nous intime l’ordre d’aller plus avant. Nous sommes des aveugles qui cheminons le long d’ombreux sentiers et nous ne rêvons que de découvrir la lumière, d’en tapisser chaque fibre de notre corps.

   Aller ailleurs est ceci : découvrir, dans l’intervalle d’une sublime joie, les hautes Steppes de Mongolie semées d’herbe courte, les taches brunes du bétail parmi l’océan des pâturages, apercevoir à l’horizon les montagnes cendrées se dispersant dans la brume du jour. Découvrir les vagues de sable du Désert de Gobi, leur fourmillement de jaune éteint, poudreux, à l’infini des yeux. Découvrir les hautes terres de l’Altiplano, les tapis d’herbe couleur de feuilles mortes, y deviner la mousse blanche des alpagas, les lacs d’eau bleue qui reflètent le ciel. Découvrir le site du Volcan Hrúthálsar en Islande, ses roches de lave brune, ses sommets érodés pareils à une croûte de pain brûlé, les plaques des névés qui en rythment les flancs. Découvrir, enfin, le Désert de Bardenas Reales, sa curieuse géologie, ses marnes friables, ses cristaux de gypse, ses plaques de calcaire, ses lignes de grès rouge. Bardenas Reales est, en quelque manière, près de nous, dans cette belle région de la Navarre, ce minuscule désert, sorte d’anthologie qui, à elle seule, résumerait toutes les autres beautés du monde. Si bien qu’on pourrait placer son paysage sous la vitre d’un chromo, épingler ce chromo au mur et nous aurions, dans le site immédiat et toujours disponible de notre chambre, un résumé de l’histoire de la terre, de ses éclats, de son élégance, de sa perfection. 

   S’il y a quelque raison de mettre en présence ces hautes figures géologiques, ces horizons si singuliers, c’est au titre même de leur beauté, de leur ancienneté, ces exceptions qui appellent l’œil humain à venir à leur rencontre. L’herbe courte de Mongolie, les dunes en forme de croissant du Désert de Gobi, la teinte délicate du haut plateau de l’Altiplano, les rivières de lave brune du Volcan Hrúthálsar, les marnes étonnantes de Bardenas Reales dessinent, tout à la fois, la mesure d’une entière esthétique, dressent à la fois la troublante dimension géologique, archaïque qui nous renvoie aux confins de l’histoire de la Terre, à son origine. Ici, dans ce beau mot « d’origine », vient se dire l’espace encore non aliéné d’une présence intacte, pleine, effusive, autrement dit le lieu d’une vérité n’ayant encore connu nulle érosion, qui demeure sauve, inentamée encore pour un temps prodigieux situé à l’écart des marécages d’une non-vérité, des falsifications toujours présentes en seconde main, de ce qui se donne ici à voir dans sa plus effective réalité.

   Si nous sommes fascinés par tant de simplicité originaire, et sans doute le sommes-nous si nous nous présentons en tant qu’hommes de vérité, si nous sommes ravis à nous-mêmes en une sorte de joie ascensionnelle, d’expansion continue, sans rupture aucune, c’est au simple motif que, reliés au principe, à la source, au germe de ce qui est, notre propre esquisse s’accroît de ces formes dont elle tire sa propre substance. Tout le temps que durera notre regard, tout le temps que se prolongera le miracle de la parution, nous serons indemnes de toute surprise qui pourrait ôter aux êtres que nous sommes la part infrangible qui nous tisse et assure la justesse de notre destin. Nous avons besoin de ces fondements, de ces donations essentielles. C’est bien parce que les hommes d’aujourd’hui ont perdu la vertu de retrouver ces entités formatrices de soi que leur angoisse se majore d’une dette qu’ils ont archivée au plus profond de leur mémoire, sans toujours en être bien conscients.

   Tout homme a besoin de pratiquer en lui, auprès des choses constitutives de sa condition, ce retour sans quoi un bonheur lui fait défaut, celui de ne point connaître ses assises, celui de renier les racines qui l’attachent au socle de sa propre existence. Certes, aujourd’hui le nomadisme a remplacé la sédentarité, le lointain a éclipsé le proche, chacun vivant son exil en tant que la seule voie possible d’accomplissement. Est-il si sûr que ceci soit un choix et pas seulement le fait d’une mode de l’exil ? Le voyage possède sa juste valeur que l’immédiat, le natal ne sauraient remettre en question. Mais, quelque part, faut-il parfois remonter le fil de sa propre genèse, se disposer à une tâche d’archéologie qui nous conduira en des lieux sans doute inconnus mais ordonnateurs, ô combien, de notre inscription dans ce site qui nous accueille, lequel trace en nous son invisible mais primordial motif.

  Bardenas Reales, alors, il faut l’héberger en soi à la manière d’un don immédiat dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à nous priver d’une partie de notre être. Le ciel est très haut, mais si proche dans son éloignement. Le ciel, telle la vérité, fait son insistance d’écume, juste derrière la toison anthracite des nuages. Les nuages ne dissimulent qu’à mieux révéler ce qu’ils voilent à nos yeux. Car il y aurait égarement à faire surgir le véritable, le juste, le tangible, de cette manière un peu folle tout contre le globe de nos yeux. Bien plus que d’atteindre, dans l’instant, la demeure véridique du réel, la porcelaine de notre sclérotique se teinterait de suie, nos pupilles s’étréciraient à la taille infinitésimale de la myose, la toile translucide de notre conscience se perdrait dans l’opaque et plus rien ne se montrerait que de l’indécis, de l’indéterminé, une broussaille envahirait la clairière et, tel Œdipe, nous errerions les yeux vides dans les rues d’un Colone dévasté.

   Le ciel est posé sur un plateau de marnes. A la rencontre de la terre se lève un liseré plus foncé, il dit la limite entre le clair et l’obscur, il dit le risque qu’il y a toujours, pour les hommes, de renier la lumière, de se précipiter dans la ténèbre, de la prendre pour qui va les sauver en les immergeant dans les lourdeurs du sol, en leur faisant tutoyer l’abîme. Les marnes descendent en longues draperies, en toiles froissées que rehaussent de visibles nervures. On devine leur perte dans une sorte de gorge qui ne nous livre son secret, s’absente de nous. Puis, face à nous, comme montant du sol, une belle colline se détache dans la clarté. De minuscules ravins en creusent la pente, déterminant, de part et d’autre, de légers tumuli de roches friables. Des lignes horizontales, fortement structurées, laissent apparaître de longues strates qui paraissent symboliser, à elles seules, le passage du temps, son illisible chute, tout en bas, vers ce qui nous échappe et nous hèle, nous invite à la collecte d’une connaissance. De qui nous sommes, mais aussi de cette étrange altérité dont nous souhaiterions, la découvrant, qu’elle comblât un peu de nos douloureuses failles, qu’elle colmatât nos plus inquiétants tellurismes.

   Décrivant cette merveilleuse « enclave » de Bardenas Reales, nous avions, en toile de fond, tous ces visages précédemment évoqués, toutes ces belles présences du Gobi, de l’Altiplano, de Mongolie, de Hrúthálsar, souhaitant que d’évidentes affinités pussent les relier selon un mode communément originaire. Mais il faut aller plus loin et tenter de faire se rejoindre le particulier, ces beautés-ci et l’universel, la Beauté telle qu’en elle-même, tenter de relier le particulier, le tard venu et l’universel natif, l’originel, l’élémentaire. Observant cette belle image, notre entrée en son intime signification empruntera deux voies, celle d’une ontologie élémentale telle que formulée par la poésie de Saint-John Perse, celle de la voie tracée par les Paroles de L’Origine initiées par les Antiques Penseurs Grecs. Ainsi, revenant en quelque façon aux sources, saisirons-nous mieux ces émergences qui en constituent notre actualité. Parfois convient-il de partir du proximal et tâcher de rejoindre le distal, chacune de ces deux entités s’accroissant du mode d’être de l’autre.

   Ici, de toute évidence, nous ne pouvons que rejoindre les rives persiennes, ces fameux éléments « inhabitables » que sont, dans la poésie de l’auteur de « Pluies », sables, vents, averses, neiges et toujours la haute présence de la Mer. Bardenas contient tout ceci, ces signes de sable, ces signes de vent qui ont usé les marnes, ces signes de pluie qui ont permis l’émergence des strates, ce signe insigne de la Mer, inscrit dans le destin géologique de ce lieu immémorial. On est au plus près d’une naissance, au plus près des premiers pas de la Terre, de ses hésitations, de ses balbutiements. Tout se dit dans le discret, tout se dit dans le fragile et le malléable du sable de l’exister. Alors, faisant face à cette terre ravinée, si simple en sa discrète épiphanie, pouvons-nous encore longtemps faire l’économie des mots du Poète en direction du natal si simple en lequel son âme se reflète ? Non seulement nous ne le pouvons, mais ceci est une sorte de devoir à l’égard de ces mots essentiels que le Natif de la Guadeloupe sut si bien faire chanter :

   « Me voici restitué à ma rive natale…

   Avec l’achaine, l’anophèle, avec les chaumes et les sables, avec les choses les plus frêles, avec les choses les plus vaines, la simple chose, la simple chose que voilà, la simple chose d’être là, dans l’écoulement du jour… »

   Or que faisons-nous d’autre, au cœur même de notre fascination devant les Bardenas, qu’à éprouver en nous cette temporalité originaire qui nous traverse et nous relie au natal de toutes choses : le nôtre bien entendu, mais aussi le natal de la colline, du ciel, des marnes grises, du flocon des nuages ? Nous ne pouvons qu’être intimement reliés au destin du Monde, l’embrasser tel notre écrin dont l’offrande est bien plus que précieuse, elle nous remet à nous-mêmes, les Erratiques Figures, en nous dotant d’un irremplaçable orient. Avant la rencontre des Bardenas nous étions esseulés, maintenant nous sommes comblés, si bien que notre regard pleure d’avance au motif d’un détachement qui aura fatalement lieu, lequel nous dit l’angoisse d’être privés de racines.

   Dans notre quête d’une possible origine, sans doute croiserons-nous souvent ces Paroles de l’Aube que les Anciens Grecs surent porter au plus haut, ces termes au gré desquels tisser les formes de quelques êtres fondamentaux. Ils sont, en réalité, ces archétypes qui structurent notre psyché à notre insu, ils sont ces vents discrets qui nous modèlent de l’intérieur, dressent le socle à partir duquel nous figurons hommes en tant qu’hommes dans le pli enfin perceptible d’une vérité. Nulle tricherie avec eux, ils sont de trop noble ascendance, ils sont si près des dieux, pareils à leur souffle, ils sont la Langue en sa Dite première, fondation des êtres que nous sommes, nous hommes-de-langage en une seule énonciation formulés. Hommes, Langage, nulle différence, la coappartenance est si étroite que le raphé médian qui eût pu montrer leur union a soudain disparu pour laisser place à ce rayonnement unitaire, lisse, poli, site seulement de la belle lumière du verbe incarné. Nous regarderons successivement en quoi la nature dépouillée, exacte des Bardenas Réales pourra trouver une possible homologie dans ces termes premiers qui sont les fondations mêmes de l’être.

  

   Parole de l’Origine : Phusis, l’être en son initiale donation

  

   Ce que nous apercevons ici, les nervures des marnes, les strates horizontales, si elles ne se donnent que sous l’aspect de l’apaisement, du cosmologiquement organisé, du stable et de l’assuré, de l’apollinien parvenu à son équilibre terminal, cependant pouvons-nous apercevoir, dans ce repos, cette immuabilité, les mouvements initiaux, chaotiques, les pulsations indéterminées, les orages internes de la matière, les convulsions dionysiaques, la dimension abyssale, infiniment tourmentée, tellurique, magmatique des éléments livrés à la confusion, au discord, à l’informe, à l’irrationnel, à l’opaque, enfin au primitif en sa confondante dramaturgie. Oui, sous cette mise en ordre actuelle, nous ne percevons rien de moins que ce désordre hiéroglyphique, cet enchevêtrement sans fin comme si rien, jamais, ne pouvait sortir du néant.

 

    Parole de l’Origine : Alèthéia, naissance de la vérité

  

   [Ce seront nécessairement toujours les mêmes traits (nervures des marnes, évidence des strates horizontales) qui seront convoquées à des fins de démonstration ou, plutôt de monstration car il s’agit de montrer et non d’argumenter.]

    Les nervures, les strates donc sont l’émergence même de ce qui était dissimulé, de ce qui était clos, celé en l’opacité de la matière. Ce sont des Formes et des Mots de vérité qui viennent à nous pour nous donner l’être au plus près et ne nullement le laisser dans son cèlement originel, sa fermeture, son retirement. « Nature aime à se cacher », nous dit Héraclite-l’Obscur, une obscurité appelant l’autre. Oui, l’être est clignotement, constant voilement/dévoilement au terme duquel il livre son essence et seulement dans ce constant paradoxe. Au reste, comment pourrions-nous nous saisir d’une essence dont le destin est d’être volatile, si diaphane, toujours hors de portée ? Certes, nous les Errants, avançons sur le chemin de la même manière que Diogène, lanterne au bout des doigts, parcourait les rues de la ville à la recherche de l’Homme cet éternel en fuite qui ne livre jamais que son esquisse particulière, l’homme minuscule, jamais ne nous montre sa face universelle dont nous aurions aimé faire notre parangon.

   Ce que nous cherchons, certes les hommes que nous sommes, les autres hommes, mais essentiellement nous cherchons l’être en son éternel mystère.  Cheminant sur la ligne de crête, tout contre le ciel badigeonné de suie et la gorge profonde envahie de ténèbres, nous nous attendons à quelque émergence, la nervure d’une marne, la ligne claire d’une strate, afin que notre parcours, soudain éclairé prenne sens, exhume du fatras alentour un Mot exact, une Forme taillée à même un étalon d’airain, peut-être une Idée platonicienne fulgurant du haut de son empyrée. Progressant, nous décelons le celé, nous désoccultons ce qui vient à nous, nous ouvrons ce qui demeurait fermé, nous écartons l’ombre à la lumière de notre regard.

   Ce que nous voulons, la dimension de l’éclaircie, le cercle de la clairière que nous pensons être herméneutique, nous délivrant une infinité de sèmes qui demeuraient cachés depuis la fondation du monde. Seulement, derrière nous, les ombres se referment, les taillis poussent, les ronciers avancent, les futaies se haussent et l’Ouvert étrécit à nouveau, regagnant sa crypte ténébreuse. Alèthéia, décèlement du celé, désocclusion de l’occlus, désoperculation de l’operculé, certes mais l’éclair de la vérité est toujours pareil à l’orage du dieu, il éclate et ne laisse voir que de sombres nuées, jamais le dieu lui-même. Alors, bien plutôt que de nous acharner à faire du paysage posé devant nous un seul et unique réseau de nervures signifiantes, de lignes claires et convergentes, nous clignons de l’œil à la façon de Zarathoustra et ce clignement signifie, une fois le mensonge, une fois la vérité, une fois le mensonge. Cette vérité en demi-teinte qu’est, la plupart du temps, l’humaine nature.

 

    Parole de l’Origine : Khréon, la présence du présent

  

   Certes, ces collines si singulières, ces formes venues du plus loin de l’espace et du temps sont présentes à seulement paraître devant nos yeux comblés. Ces formes sont hautement présentes au titre des nervures qui émergent du désordre des marnes, de leur manifeste confusion. Les marnes sont comme absentes, ramenées à un simple coefficient d’invisibilité. Ce que, par nature, elles ne sauraient affirmer, les belles nervures, les strates levées l’amènent au foyer du regard, là où tous les temps s’abolissent, le passé se dissipe dans ses brumes, l’avenir fuit loin au-devant de lui, seul le présent s’affirme en tant que le seul événement possible. Le paysage, et donc la Nature, sont à l’acmé de leur manifestation, ils resplendissent d’un étrange et fascinant éclat, ils renvoient aux limites du massif ombreux tout ce qui n’est pas eux, tout ce qui végète et s’abîme dans les obscurs corridors d’une mémoire abîmée, tout ce qui, porteur d’un faible projet, s’écroule sous le poids même de son inconsistance.

   Et cet intense rayonnement du présent en tant que présent ne s’arrête nullement au paysage, il vient à nous, il poudre nos yeux d’une neige étincelante, il allume en notre chair le brasier du sentiment d’être à l’endroit exact de sa propre nature, en sa plus dicible vérité. Entre la présence de la chose et celle dont l’offrande nous est faite, nulle rupture, seulement l’arche ouverte d’une belle continuité. C’est au motif de l’infrangible présence de la chose, de son immuable persistance à être que nous, les Voyeurs de-qui-elle-est, arrivons à la pointe de notre propre présence. Coalescence des présents, convergence des affinités. Ce qu’il faut croire, afin de placer un peu de magie dans notre propos, c’est que la chose se sait présente, infiniment présente, que cette effusion déborde d’elle et vient à nous, nous fécondant, en quelque manière, et c’est au titre d’un juste retour que nous revenons à elle avec toute la charge accomplie de notre propre réalité. Aucune présence à soi n’est seule, elle demande une présence extérieure, une exactitude, une beauté, un rayon de plénitude et tout se donne dans la pure phosphorescence de l’instant, dans son vif éclat, dans les facettes infiniment précises de son cristal. Présence du présent.

  

   Parole de l’Origine : Moïra, la Dispensation

  

   Toujours nous nous demandons si notre existence est placée sous le signe du hasard, ou bien si quelque main invisible, sans doute celle de la Moïra, pointe pour nous son index vers quelque horizon, nous intimant l’ordre du chemin à suivre. Faisons l’hypothèse du Destin et, nécessairement, nous y verrons plus clair pour la simple raison, qu’ayant choisi, nous laisserons de côté bien des questions adventices qui ne pourraient qu’égarer un peu plus notre cheminement. Communément considéré, le Destin est celui qui se laisse lire dans les lignes de la main. En effet, si le lisse de notre peau se donne en tant qu’homologue de l’insignifiant, par contraste, ces minces lignes paraissent indiquer une direction, un sentier possible pour notre avancée. Bien évidemment, au motif d’une simple similitude, ici, ce sont bien les nervures et les strates qui apparaissent en tant que lignes directrices du destin de la matière qui est aussi le nôtre par projection, mimétisme, ricochet. Nul, en son fond, ne saurait faire abstraction, en lui, de ces arêtes, de ces saillies naturelles dont il constitue, à sa façon, le naturel prolongement. Si nous sommes des êtres naturels, nous avons à voir avec la Nature jusqu’en notre intime le plus singulier. Le temps de la Nature est aussi le nôtre, alors comment ne pas croire que notre destin nous a fait accomplir les pas qui étaient inscrits depuis la nuit des temps jusqu’ici, tout contre cette immémoriale présence des Bardenas Reales ? Il fallait, de toute nécessité, c’est bien là la loi de la Moïra, qu’existât une rencontre, que se réalisât une alliance.

   En ce moment de mon regard posé sur ces lignes géologiques, je ne diffère guère d’elles, elles dictent, en quelque sorte, les harmoniques selon lesquels mes sensations naissent, mes perceptions en synthétisent le cours, il sera celui qu’il devait être de tous temps, qui devait s’actualiser, ici et maintenant, dans ce genre de précision horlogère. Alors, ne suis-je nullement libre de mes actes ? Certes la question surgit tel le diable de sa boîte. Mais ne faut-il relativiser ? Que je sois atteint par la beauté et l’exactitude des choses de façon choisie ou déterminée, ceci importe peu dans la mesure où la beauté est toujours la beauté, la juste mesure toujours la juste mesure, quels que soient les critères singuliers de leur manifestation.  

   La Moïra, il faut la faire sienne comme son amante, avec ses vices et ses vertus, elle fait bien avec les nôtres et s’en arrange du mieux qu’il est possible. La Dispensation est notre part indivise, aussi convient-il de la prendre en son essence, à savoir comme une chose dont l’être ne pourrait être changé qu’à renoncer à ses propres puissances, or, nous les hommes, ne pouvons nullement infléchir la course céleste des dieux, seulement l’admirer depuis le socle d’humus sur lequel nous édifions, à grand peine, notre hésitante esquisse.

  

   Parole de l’Origine :  Logos, le Recueil

  

   Face à l’éparpillement originaire de la Phusis, face à son abyssale dimension, ce face à face générateur de notre juste angoisse, nous n’avons de cesse, le plus souvent ne le sachant nullement, d’organiser ce chaos primitif, de l’ordonner en un cosmos qui soit habitable. Mais de quels moyens disposons-nous à cette fin ? Nos actes ont peu de prise sur le réel, sinon de manière marginale. Nos avoirs appellent toujours de nouveaux avoirs sans que notre satiété ne soit pour autant satisfaite. Nos yeux happent des milliers de choses à la seconde, il n’en demeure jamais que quelque hallucination venue du plus loin de nos étroites pupilles. Nous sommes des êtres aux mains vides, lesquelles brassent beaucoup d’air et ne retiennent que quelques souffles passagers vite évanouis dans la dimension insondable du futur.

   Mais nous avons Le Langage. Lui seul peut nous sauver du désastre, au prétexte que, constituant notre essence, il ne peut que nous élever, nous faire grandir, nous déposer au plein de notre être. A cette différence près que sa qualité intrinsèque se divise toujours selon les modalités de l’authentique et de l’inauthentique. L’inauthentique est le langage dit « mondain », celui qui ne vit que d’expressions usuelles, de formules triviales ne valant guère que sur le mode de l’utilitaire et du rapidement formulé. Ainsi se définit toute prose qui n’emprunte au langage que sa forme extérieure à défaut d’en posséder sa chair intime, ce luxe à nul autre pareil. Mais, dans l’instant, il faut parler d’un Autre Langage, celui qui vise l’Essentiel, s’en nourrit et se montre alors comme le don le plus accompli qui ait jamais été fait en direction du Dasein. Ce n’est pas lui, le Dasein, qui crée le langage, c’est le langage qui crée le Dasein et le porte à la pointe extrême de son être.

Sans Langage nul Dasein,

sans Dasein nul Monde.

   Et maintenant, c’est ceci qu’il faut affirmer : plus un mot est exact, fécondé en son essence, plus il produit de présence, plus il rayonne et donne aux choses qu’il nomme cet éclat d’une juste nomination. Bien évidemment, de cet ordre, et de ce seul ordre est toute poésie. Prononcez avec le ton juste, avec l’accent tonique porté sur la première syllabe, ces deux simples mots « Bardenas Reales » et, en un seul et même geste de la parole, vous aurez, devant vous, en mode infiniment recueilli, dans la présence du présent, cette réalité ultime à laquelle vous ne vous attendiez pas, vous aurez les Bardenas à portée de la main, à proximité de vos yeux, tout juste contre l’étrave exploratrice de votre conscience.

   Vous aurez son ciel de suie, l’efflorescence du nuage. Vous aurez, surtout, la parution du langage en son étrange faveur. Certes, il y aura encore des mots inaccomplis, non encore parvenus à la plénitude de leur dire, des mots de marne, des fragments de matière cherchant leur voie, un lexique non affermi qui ressemblera tant aux discours mondains, aux bavardages des Egarés en leur hésitante marche vers un futur qui brille là-bas, dans l’indistinction et toujours échappe et cligne des yeux. Mais vous aurez aussi des mots primordiaux, des mots originels venus du plus loin du temps, des mots qui éclairent, des mots qui germent et fructifient, des mots infiniment déployés, des mots affirmés tel un airain, un platine, des mots qui, s’assemblant selon lignes claires et strates hautement visibles, traceront le visage du Poème, les figures d’un Dire initial qui vous fera remonter à votre propre naissance et sans doute bien au-delà, en direction de ce qui fonde et assure les assises de l’exister :

 

le Langage en tant que Langage,

autrement dit l’essence

en sa parution la plus exacte.

  

   Ce n’est pas vous qui regardez, écoutez, qui aurez créé l’espace ouvert du poème, pas plus que quelque poète pouvant recevoir tel ou tel nom. Non, c’est simplement le Monde qui, poématisant, aura assemblé, en ce lieu, en ce temps, dont vous êtes le témoin, ce Poème qui n’est jamais que l’union harmonieuse de ceci même qui était dispersé, que la Parole du Logos réunit dans la Phusis (l’être en son initiale donation), dans l’Alèthéia (naissance de la vérité), dans Khréon (Présence du Présent), dans Moïra (Dispensation). Car rien ne peut se dispenser dans le présent en vérité si l’être en son initiale donation ne s’est nullement manifesté comme le Répondant dont, nous les humains, sommes en attente depuis que les hommes s’enquièrent de quelque principe qui les détermine et les place en tant que les sujets qu’ils sont, face à l’énigme de l’exister, étonnement qui fonde la philosophie, philosophie qui s’exprime par le langage.

   Tout fonctionne assurément à la manière du cercle herméneutique dont il a été précédemment fait mention, un subtil jeu de renvois, un mot précédant ou suivant l’autre, chacun ne pouvant signifier que rapporté à la totalité des autres. Ce que font les grands poèmes, comme toutes les grandes mythologies, les cosmologies, c’est de rendre possible cet acte de totalisation au gré duquel, chacun des Lecteurs, des Voyeurs, abandonnant le site propre de sa singularité, se trouve soudain porté, au-delà de son être même, vers l’Être-des-choses qui surgit à même la transcendance du Langage, cette ineffable nervure qui donne à l’humaine condition sa stature verticale aussi bien que les motifs de sa présence.

   Cette puissance d’un Logos unifiant, qui signe la venue d’un grand poète, nous en retrouvons des traces insignes dans la poésie élégiaque d’un Rainer Maria Rilke, dans le dire élémental d’un Saint-John Perse, dans la dite fluviale de Hölderlin, Poète des Poètes qui a porté si haut les vertus de la langue. Voir les Bardenas Reales en la totalité de leur présence est une expérience homologue à celle que fit Hölderlin dans sa rencontre fictionnelle avec Diotima dans son roman « Hypérion ».  Nous citons, ci-dessous, un bref extrait du livre de Françoise Dastur, « La nature et le sacré chez Hölderlin » :

   « Dans la version définitive du roman, si le but d’Hypérion demeure bien l’union avec la nature, en un tout infini (…), ce but n’est plus visé dans l’impatience qui exige l’immédiateté du sacré, car l’unique totalité que recherche Hypérion n’est plus l’au-delà d’une identité idéale mais la présence actuelle d’une beauté qui se déploie dans le sensible. » (C’est nous qui soulignons).   

   Voici en effet comment Hypérion décrit l’apparition de Diotima :

   « Je fus heureux une fois, Bellarmin ! Ne le suis-je pas encore ? Ne le serais-je pas, même si le moment sacré où je la vis pour la première fois avait été le dernier ? Je l’aurai vue une fois, l’unique chose que cherchait mon âme, et la perfection que nous situons au-delà des astres, que nous repoussons à la fin des temps, je l’ai sentie présente. Le bien suprême était là, dans le cercle des choses et de la nature humaine.

   Je ne demande plus où il est : il fut dans le monde, il y peut revenir, il n’y est maintenant qu’un peu plus caché : je l’ai vu et je l’ai connu.

   O vous qui recherchez le meilleur et le plus haut, dans la profondeur du savoir, dans le tumulte de l’action, dans l’obscurité du passé ou le labyrinthe de l’avenir, dans les tombeaux ou au-dessus des astres, savez-vous son nom ? le nom de ce qui constitue l’un et le tout ?

   Son nom est beauté »

 

Beauté de Diotima,

Beauté de Bardenas Reales

= le Même

 

   Afin de poursuivre la même trace, de prolonger un instant trop bref les nervures et strates belles des Bardenas Reales, ce Poème si exact de Raymond Farina intitulé « Le feu vivant », extrait du Recueil « Eclats de vivre », Dumerchez Editions :

 

« Que serais-tu sagesse ?

Parole incandescente

qui calcine sans cesse

ce que l’on dit du monde

 

ou peut-être silence

Pas celui qui avoue

ce qu’on ne peut pas dire

ni celui qui sait taire

ce qu’on aimerait dire

 

Un silence qui veut se dire

& qui rend sensible l’effort

la force rare de se taire

lorsqu’on sait que l’on a dit tout

ce qu’on avait pouvoir de dire

 

& qu’on tente de se soustraire

à la tintante controverse

qu’est la trame de notre monde

 

Que serais-tu sagesse

pour ceux qui ont la guerre en eux

entre eux se font la guerre

voient partout la querelle

de la semence & de la mort

du songe & de la clairvoyance ?

 

Une parole toujours neuve

sans fin & sans commencement

qu’un monde vaste vésuvien

un monde toujours neuf suscite

 

une essentielle Duplicité

une sibylline Harmonie

dont chacun des fragments

est soi et autre chose

est tout en conséquence

 

si l’on réussit à penser

que sépare tout ce qui lie

& qu’unit tout ce qui divise »

 

*

 

« Une Parole toujours neuve

sans fin & sans commencement »,

 

ainsi est tout ressourcement

du Poème

qui s’abreuve

à l’eau inépuisable

de l’Origine

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14 janvier 2025 2 14 /01 /janvier /2025 18:11
Tout au bout du monde.

Œuvre : Sophie Rousseau

 

   Dans l’étroite chambre aux murs enduits de chaux, Jeanloup s’éveille bien avant que le jour ne paraisse. En lui, déjà, dans le plissement intime de son corps, il sent les battements de la mer, son halètement pareil au songe d’une bête qui serait de l’autre côté des choses, dans un pays d’outre-vie. Un mystère ne se disant que du bout des lèvres. Dans la haute bâtisse qui donne sur la place il n’y a guère que le soulèvement lent des poitrines. Par la pensée, Jeanloup s’essaie à deviner le souffle long de Jo, son arrivée, bientôt, sur la grève où pâlissent les rêves dans la montée du jour. Sur les allées, en contrebas, seul le bruit de quelques meutes de poussière et le pépiement étouffé d’un oiseau. Le sol de tomettes s’éclaire d’un léger clair-obscur, de quelques lignes tombant des persiennes. Que le jour vienne, que l’espoir de voir l’inaperçu surgisse enfin, il est si long d’attendre lorsque la joie est toute proche, dans les heures bleues qui s’annoncent. De l’autre côté de la cloison, il y a eu comme un grincement, un imperceptible mouvement. Puis des coups frappés à la porte et la voix chaude, rassurante de Jo qui ouvre la conque de l’imaginaire : « C’est l’heure du bout du monde, Jeanloup. Le trésor, on ne le découvre jamais dans la blancheur des draps, seulement à la proue de la barque ! ».

   Bien mystérieuses paroles pour cette jeune vie - douze ans tout juste -, qui incline davantage vers la naïveté de l’enfance que vers l’ombre sérieuse de l’âge adulte. Jeanloup s’habille à la hâte alors que Jo est déjà installé dans la cuisine, disposant quelques tranches de pain et des anchois tout juste sortis de la saumure. C’est cela, être pêcheur, se lever à l’aube, dans le doute du jour, se sustenter de peu et se dépêcher de rejoindre le port avant que ne s’y illustrent les allées et venues des badauds. L’eau est si fraîche qui calme les aspérités du sel, sa saveur fortement iodée. Un avant-goût de la mer, de son large plateau où le soleil laisse tomber sa lumière aveuglante. Alors surgissent les odeurs du varech, du goémon, du poisson qu’on pêche à la ligne. Les rues de la ville sont vides et les pas résonnent sur les murs de lave, aux angles des trottoirs. L’escalier de pierres usées qui descend vers le quai. L’alignement des barques de pêche, leurs oscillations sur les clapotis de l’eau. La rivière a une étrange couleur, comme si elle était un long ruban de zinc qu’une machine aurait déroulé sous l’étrave des embarcations. Jo soulève le capot du moteur, donne quelques tours de manivelles. Soudain, quelques explosions lâchent leurs ondes, comme des coups de gongs frappant les quais, rebondissant sur les façades aveugles des maisons. De chaque côté de la coque, deux haubans de bois sont tendus, au bout desquels sont les lignes et les appâts. Bientôt, dans la caisse habillée d’algues, les ventres argentés de quelques poissons. La barque glisse sur l’eau pareille à un miroir. A la proue, un sillage part en triangle, fouette le rivage semé de roselières, fait ses minces vagues sur les rides de sable. Le cri d’un héron, parfois, puis le silence que percent seulement les battements du moteur, les paroles de l’enfant, rares, les répliques de Jo, claires dans le jour qui vient.

   Maintenant on est arrivés au bout de la rivière, on longe les digues de pierre, on aperçoit les feux qui signalent la passe vers l’embouchure, le port, la ville surplombée de sa cathédrale, vaisseau noir qu’encadre le moutonnement des maisons aux toits de tuiles sombres. Le soleil qui monte, trace son sillage de feu, resplendit jusqu’au dôme du ciel et la lumière est une longue fête venant dire aux hommes la plénitude de vivre, là, tout au bord de l’eau, si près de la liberté ouverte de la mer. Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui de voguer un jour d’été, dans le dépliement lent des heures, tout contre l’immensité de l’eau, l’immensité du ciel. Tout se rejoint autour de soi à la manière d’une outre fécondant les yeux, d’une palme caressant le corps, d’une musique infiltrant chaque pore de la peau. Alors, dans cette pure sensation d’être, on est parvenu à l’extrême pointe de soi, genre d’archipel ne se distinguant plus de la brume qui l’enveloppe. On cherche à s’extraire des pesanteurs du monde pour pénétrer dans une nouvelle dimension. On dilate à l’extrême le mince canal de ses pupilles et on laisse entrer tout ce qui veut bien se présenter, aussi bien le vol courbe de la mouette, son criaillement perçant, les gerbes d’étincelles, le brouillard des gouttes d’eau, les écharpes de vapeur qui montent au loin, là où le regard se perd dans la confusion du monde.

   Oui, c’est cela que fait Jeanloup dans l’innocence de l’âge, dans la demande d’exister qui tend sa peau comme une voile, dans le vertige qui creuse sa jeune conscience et cherche à s’éployer, bien en dehors de lui, en direction de tout ce qui vibre et signifie sous le ciel et les étoiles. Jo ne dit rien, conscient du genre de raz-de-marée qui envahit cette jeune vie et la marquera au fer rouge de la signification. Plus tard, lorsque l’âge adulte sera venu, puis la vieillesse étendant ses ramures, c’est cette image qui s’imprimera sur l’écran tendu de la mémoire, sur la corde de la sensibilité. Jeanloup devenu vieux, ce seront ces brusques illuminations qui l’habiteront l’espace d’un souvenir, l’éclair d’une réminiscence. Il reviendra là, au lieu où les choses lui sont apparues avec clarté, évidence.

Tout au bout du monde.

Ce qu’il verra : Les sombres ondulations de la mer encore chargée d’algues et de nuit, leur enroulement comme des signes, des lettres, des hiéroglyphes venant annoncer ce qui sera, plus tard, et qui aura pris naissance, ici, dans l’éclatement du jour à venir. Ce qu’il verra : une nappe de cendre, pareille à celle des nuées des volcans, une écharpe grise montant de l’obscur pour gagner la lumière. Des projections encore, des scories, des lignes fuligineuses. L’obscurité n’abandonne pas si facilement le combat, la polémique violente qui l’affronte aux paroles des hommes, aux rumeurs, aux ardeurs solaires. Ce qu’il verra : un voile d’or resplendissant, un riche tapis d’orient que traverseront les éclats argentés des reflets, les minces explosions des mots qui surgissent des abysses, veulent porter au grand jour ce qui, d’ordinaire, demeure secret, occulté aux yeux des hommes. Ce qu’il verra : un genre de rivière bleue flottant tout en haut de la mer comme pour dire la persistance de l’eau, sa permanence à la face de la Terre, la vie qu’elle a déployée en des temps anciens afin que nous paraissions et puissions témoigner. Ce qu’il verra : une ligne blanche comme l’écume tenant lieu d’horizon - il faut bien une limite, quelque part, une naturelle césure entre les éléments -, une lueur si vive que le regard en sera comme fasciné, attiré par cette infime meurtrière, où, d’aventure, pourrait s’apercevoir ce qu’il y a au-delà de la vision, que jamais les hommes ne pourront nommer. Il n’y a pas de mots pour le silence, le mystère, le chant intemporel de la poésie, le murmure inaperçu de l’art, le vol de l’âme dans les contrées de l’univers. Rien qu’une mutité et la dilatation de soi jusqu’à cette perte, cette chute qui en sont, toujours, l’étonnant épilogue. Ce qu’il verra : ces nuages à l’horizon, pareils à des taches d’encre, à de la neige maculée du souci et de l’angoisse des hommes et alors il n’y a plus ni langage, ni rêve, ni imaginaire qui puisse porter témoignage de cela qui se produit et s’estompe alors même que nous tâchons de demeurer.

Ce qu’il verra, enfin, parvenu à son propre crépuscule, ce sera Jo relevant les filets rutilants de poissons, maquereaux aux ventres bleus, sardines d’argent, mulets aux reflets verts. Ce qu’il verra, le saucisson, la tranche de pain souple à la croûte odorante, la bouteille de vin rosé que traversent les rayons de soleil. Il verra cette collation, sur la barque bleue, parmi le silence, le clapot des vagues, le sourire ouvert de Jo, ce passeur d’âmes qui l’a conduit, un matin d’été, avec naturel et insouciance, tout près du bord du monde, à cet endroit de soi où couve, sous la cendre, le feu de connaître, la passion de se fondre avec tout ce qui brille, éclaire et porte les yeux au merveilleux discernement, à l’agrandissement qui métamorphose l’instant en éternité. C’est cela, que l’enfant devenu vieux, verra. Comme une promesse de futur après la mort. Pourquoi, après tout, après que le dernier souffle aura été rendu, que le corps se sera volatilisé, que l’âme flottera et gagnera avec facilité les lieux inouïs, pourquoi donc Jeanloup, comme tout homme sur Terre -, ne verrait-il pas ce qui se trouve derrière la courbe de l’horizon, et, plus loin encore, derrière les nébuleuses, la Voie Lactée, les étoiles ? Pourquoi ? C’est, en tout cas, ce que croit le vieil homme, tout juste derrière son front chenu et il y a beaucoup à apprendre de ses yeux tristes et gris, du tremblement de ses mains, de la sagesse de ses rides qui disent l’aventure d’être, ici, parmi la multitude. Il y a une chose dont l’enfant devenu vieux est sûr, c’est que la flamme allumée, il y a longtemps, sur une barque, dans le silence du jour, sous la semence infinie de la lumière, cette flamme, jamais ne s’éteindra. Jamais !

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11 janvier 2025 6 11 /01 /janvier /2025 09:52
Fabrique de l’Homme

Photographie : Blanc Seing

 

***

 

   Murs de moellons jaunes. Murs de lézardes. On entend le vent mugir, les poulies se balancer dans le vide, les machines tisser des mots que creuse l’ennui, que torpille la sombre démesure des délibérations obsolètes. On ne reconnaît guère  ce qui autrefois chantait, allumait dans la garbille des yeux la densité et la mesure de l’accompli en sa garance. Oui, c’était si beau disent les pêcheurs de lune et les histrions, ces mimes que le son mélodieux de la flûte disposait aux sourires des anges et aux bluettes zodiacales.

  

***

 

   On est là, debout, planté dans la masse solaire, gluante. Feu du ciel qui tricote tout contre sa meute ossuaire les lames d’effroi, jette dans la fournaise de l’âme sa langue glacée. Ô froid néantique. Ô rumeur givrée qui glavaude les mors de l’esprit, taillade les ramures de chair, fait couler dans l’outre de sang le chant igné de la finitude. Ô pourquoi faut-il que ce qui est là devant s’agenouille, se prosterne dans la plus violente déraison ? Dante y perdrait son latin, y brûlerait les cercles de la félicité, il ne demeurerait que quelques braises soufflées par Eole et les dieux seraient marris de voir tant d’hébétude humaine.

  

***

 

   Il fait un froid de gerfaut et les dents claquent dans le corridor de la bouche. Et le toboggan de la gorge et les dagues plantées en plein le vide sidéral. Le vide de cristal. Les poumons soufflent leur haleine de forge. Des poutres métalliques, rongées par l’acide du temps, descendent des rhinolophes à la bouche acérée. Filent mauvais coton. Ruminent idées noires. Mines de charbon, boyaux étroits, mineurs, Gueules Noires couchées dans la veine sidérante, la silicose sculpte dans les traverses du corps lacéré les dentelles de l’agonie.  Dentelles de la Mort. La Grande Pute au sourire enjôleur, la Grande Maniérée qui fait ses pas de deux dans votre dos, ses entrechats glaireux. Puis un saut. Violent. Comme ou saute au-dessus d’une fosse à serpents. Venimeux. Lianes mercuriales du péché. Ecailles fascinent, envoûtent, puis sombre venin qui poudre le sang des commissures mauves du Trépas.

 

***

 

    Ô pics à manches courts, ô rivelaines qui émondent la colline de poussière. Et y a le Zacharie et ses moustaches en crochets, le Levaque et son chignon perruquier, le Chaval -d’aucuns l’appellent Cheval -, et le Maheu - certains le nomment Emma -, qui veinent dans la veine bitumeuse et ils meurent à petit feu pour des Empires, des Bourses, des Réceptions broquilleuses dans des salons duveteux avec des Dames pigeonnantes, gloussantes, des Messieurs à plastron, à breloques d’or, des valets en goguette, des quenouilles qui girent à l’unisson dans le beffroi étique des idées.  Creuses, abyssales en leur nouille vacuité. Sidérantes en leurs hémiplégiques et comiques pirouettes. Mais mortelles, tellement catafaltiques, dinguefoles jusqu’à la dernière bouchée arsenicale, ô combien ! Voyez-vous on a des Lettres même chez le Poulbot, le Mécréant, le Zigomateux de la grise matière !

  

***

 

  Ah, cela il faut l’entendre de ses oreilles bouchées de cire. Ah cela il faut le voir de ses yeux usés de cataracte avec des stalactites blanches qui perlent au sol la dette de vivre. Ah il faut le longer de ses membres amputés, de sa fougue de culbuto ivre, de la hargne de ses moignons trempés dans l’acide de la confortable ineptie. Il y a tant d’incomplétude malaveuse et de destins crocheteux, tant de mains aux serres longues, tellement de cerneaux où ne s’agitent que des idées insanes en forme de troupanes, en fouillouses à trous par où suinte une éthique à 4 sous, une morale de bousier épidermique.

  

***

 

   La fabrique est de brique et de moellons jaunes.  De bric et de broc. De fric et de frac. De freux et de frousse. Mais entendez donc mugir le Métier avec ses cliquets qui comptent les passages de vie à trépas, avec ses chaînes qui enchaînent, ses lisses qui maudissent. Mais qu’est-ce qui se trame donc dans ces ruines corporelles car la Fabrique est la fabrique du corps. Car les machines, les tubulures sont les rouages, les harnais, les battants, les éclisses de l’esprit qui se robichonnent dans les glavioles de l’impéritie. Mais que direz-vous pour prendre la défense de tous ces Souffreteux de la pensée qui ne pensent qu’à leur propre vertu, à leurs biens - les si mal nommés -, à leur magot, leur matérialité obtuse ? Que direz-vous, sinon fermer votre clapet, devenir cois, rentrer dans votre coquille de gastéropode silencieux ?

  

***

 

   Plâtras jonchent le sol, débris humains, flaques de sueur, soucis encore visibles sur le ciment maculé de haine. Grandes verrières, elles sont ce qui reste d’une conscience calcinée, usée par des années de lutte et de misère. La misère, le désarroi sont encore là, patents, plus réels que le réel, collés au bleu de clarté, suintant du plafond de verre, cet idéal où s’abîmaient les rivières des songes, les cataractes d’espoir. Ô musique arrêtée des vies en ébullition, ô monde. Ô cheveux flamboyants des ouvrières à contre-jour du temps. Grand temps de rouvrir les vannes de ce qui fut, mais dans le tumulte joyeux, la neuve certitude d’être, la reconnaissance des Errants qui ont donné leur sang, vendu leur cœur, usé leur peau à entretenir de vaines gloires, à lustrer des appétits vénéneux. Merdiques pour tout dire. Obséquieux. Pestilentiels. Ô humaine condition qui trie les Méritants et les Laissés-pour-solde-de-tous-comptes. Mais quelle infinie lassitude de s’en tenir à de pareilles sornettes, à de tels galimatias brodés de galons cloutiques et de brandebourgs rafliscoteux !

  

***

 

   Grand temps de reconstruire la Fabrique de l’Homme, de lui destiner une gloire à sa mesure, un bonheur à sa main. Finis doivent être les temps d’aliénation. Il y a tant à faire dans la mesure du jour. Qu’une fenêtre s’ouvre donc sur l’Infini. Oui, l’INFINI ! Seulement ceci sera notre  mesure si nous voulons donner sens à cette marche de guingois sur les chemins du monde. Qu’enfin cela s’ouvre. Nous étouffons tellement d’être hommes et d’en rester là. Oui, là où l’Être en sa pure Vérité devrait apparaître dans la lumière droite du jour. Droite, non biaisée, de guingois ! Et merde aux Nantis et aux Pisse-vinaigre, aux scrofuleux du fric, aux abîmés de l’ego, aux méprisants du Simple. Oui, merde et que Révolution s’ensuive. Et de suite !

 

***

 

   Le Temps, de son doigt innocent, nous pousse vers l’avant, vers l’abîme. Heureusement y a d’la place pour tout l’monde, les Scrofuleux, les Paralytiques, les Plénipotentiaires, les Snobs, les Filles de joie et de tristesse, les Types du CAC 40, les Pharmaceux, les Notaires vériques, les Réfugiés des paradis fisqueux, les  Vierges fioleuses, les Evêques sacerdotaux, les Grands éduqués et les Petits morpions, les Thuriféraires, les Compte-petits, les Picsous, les Oncles Donald, les Psychopathes, les Truffés d’oseille, les Pauvres, les Sans-Logis pareillement, oh oui, y’a d’la place !

  

***

 

   Mon Grand-Oncle François qui avait des moustaches en guidon de vélo, qui lisait Manufrance à l’envers - y savait pas lire et y trouvait le monde bizarre avec ses postes de TSF, ses bretelles Hercule, ses lampes Tito-Landi, ses almanachs Vermot cul par-dessus tête - oui, bizarre et y disait y’a qu’une justice pour les Pauvres et les Riches, y finissent tous dans le trou et y s’enfilait une rasade de gnole à la santé des déjà-morts, des futurs-morts, des vraiment-morts, de ceux qui faisaient semblant de l’être  et qui l’étaient chaque jour un peu plus.  Morts. Parce qu’y en a aucun qui se sauve disait Grand-Père Oncel même qu’il avait pas tort et, je vais vous dire, moi, y a pas de plus Grande Vérité que celle qui se trousse entre les lèvres des Modestes et des Humbles. Au moins, eux, à la Mort ils y vont sans manière et c’est toujours ça de gagné, l’authentique, le sans embrouille, le franc de collier. Les Autres, les Péquins qui se prennent pour le Pape en personne, Morts, de quoi ils auront l’air ? De quoi ? Je vous le demande ? Z’auront l’air fins, je vous l’dis !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 janvier 2025 1 06 /01 /janvier /2025 18:41
Abysses de lumière

                     

 Introspection Marine.- Through the night

 Peinture de Céline Guiberteau

 

 

 

 

                                                                                                                                                  Samedi 27 Janvier 2018

 

 

   Voici, que je te dise dans l’instant, Solveig, toi dont le beau nom signifie « chemin de soleil », ce qui occupe le centre de mes pensées depuis déjà plusieurs jours. Une image m’habite (je ne sais plus si elle vient du réel ou bien d’un songe, peut-être l’effet d’une réminiscence), elle m’apparaît ainsi : le ciel est noir, impénétrable, je dirais presque entêté tellement il se ferme et n’appelle nullement à lui. Puis, au centre, une réverbération, une limaille d’argent qui menace de devenir éblouissante. Au premier plan, à la limite de mon regard, une brume de lumière, un crépitement d’étoiles, le scintillement d’un feu de Bengale. Immédiatement au-dessous, une dalle de nuit marine comme si toute la lourdeur des abysses, la densité illisible des grands fonds avaient migré en direction de la surface. Suis-je autorisé à parler de « Mer Noire », faisant bien sûr abstraction de la réelle pour n’en conserver que l’étendue prétendument couleur de nuit. Ou bien dois-je plutôt y percevoir l’illimité océanique sous le glacis d’une Lune gibbeuse ? Je te laisse en décider.

   Je viens de recevoir ta dernière lettre. Elle porte en son sein l’empreinte des espaces sylvestres, la douceur de tes doigts, la longue mélancolie du temps hivernal. C’est du plein du solstice que tu m’écris. Tu me dis la nuit touffue, presque permanente, ici, au centre de ta Scandinavie, la lueur presque éteinte du jour, le froid qui vibre tel un bourdon. Ô combien il doit être rassurant, le soir venu (mais n’est-il pas éternel, le soir ?), de regagner son logis, de charger sa cheminée de bûches, de regarder rêveusement les flammes chasser la taie de silence alentour, d’assister au spectacle de l’éclat qui troue l’ombre, dissipe les pesantes ténèbres,  réinstalle ses droits ! Oui, Sol, je t’aperçois pelotonnée dans un plaid de couleurs, soufflant de longues volutes de fumée, étirant paresseusement tes membres, te disposant aux signes avant-coureurs de la nuit, ils sont le prélude d’une fuite dans l’imaginaire. Et, du reste, ne fait-on jamais que cela, être ici dans l’outre de sa peau et être là-bas, plus loin, où l’on est libre d’attaches, on ne se souviendrait même plus posséder un corps. Pur esprit seulement qui irait à sa guise selon la pente de l’heure.

       Mais revenons à mon icône. Elle brille, là, dans le réseau étoilé de ma tête. Elle fait ses étonnantes fulgurations, ses prodigieuses arabesques. Sans doute seras-tu surprise de cette ambiance de fête, de ce genre de bondissement qui pourrait se comparer aux cabrioles de quelque enfant insoucieux. Tant de noir assemblé, tant de confusion, tant d’obscure présence. Oui, et pourtant quelque chose s’annonce qui s’ouvre et demande à être reçu. Un signe qui viendrait de l’au-delà du cosmos, peut-être la première déflagration bousculant le chaos, l’amenant à ordonner son être. C’est ceci que fait la lumière, elle est l’origine qui décide de tout. Imagine un instant une nuit qu’on appelle coutumièrement « d’encre » afin d’indiquer son refus de paraître, l’absence d’étoiles, le retrait de la Lune. Tu en conviendras, chacun est perdu et le voyage privé de boussole s’arrête nécessairement.

   Penseras-tu avec moi que le lumignon d’espérance qui m’accompagne résulte entièrement d’un symbolisme sous-jacent à l’image ? Sans doute auras-tu raison. Ce noir n’est pas entièrement livré à lui-même, il vit de l’intérieur, il propose, il s’anime de rhizomes dont il fait le lieu d’une compréhension. Evoquant ceci, tout un réseau de forces se révèle qui naît d’une confrontation. Le noir vibre du blanc qu’il abrite. L’ombre se sustente de clarté. L’incompréhension s’auréole de compréhension. Parfois, Sol, ne cernes-tu pas tes yeux de noir pour les faire ressortir, pour y allumer l’étincelle qui dira ton nom et la résolution d’avancer qui t’habite ? Sans doute est-ce un geste inconscient mais cette chorégraphie nous influence bien au-delà de ce que nous pouvons en percevoir.

  Perçois-tu mon trouble depuis ton lointain pays ? Cette image plonge en moi son trident aux pouvoirs, comment les qualifier ?, maléfiques ou bien, au contraire, somptueux. C’est une telle richesse que d’être soudain envahi d’un doute et d’en chercher les tenants, d’en deviner les aboutissants. Accompagne-moi dans cet inventaire que nous devons faire, sauf à demeurer en suspens, ce qui n’est guère une position pour l’homme. Donc, cette nappe d’eau noire traversée d’étincelles, qu’y voyons-nous qui ne serait seulement la réverbération de notre propre image ? Vois-tu, dans une manière de réflexe spontané, tous ces points de clarté, cette luminescence sortie de l’eau, et voici que se présentent à moi dans une manière de sarabande, soit joyeuse, soit inquiétante, en de rapides traits de lumière, le krill minuscule, le plancton dans son éternel fourmillement, le poisson abyssal à la mâchoire crantée, aux yeux étonnamment vides, la méduse rouge aux longs tentacules. Rien que du mystère, rien que de l’étincelant venu tout droit des fosses marines. Sont-ils les images, ces myriades d’animalcules des grands fonds, d’illuminations qui nous traversent, dont nous ne percevons, tout au plus, qu’un simple fourmillement, une agitation de phosphènes, loin, là-bas, dans la rumeur de notre corps ?

   Et puis, connaissant ton inclination pour le symbole, je ne doute guère que tu penseras, à seulement observer toute cette étendue d’eau, à Ophélie flottant au clair de Lune, telle une étrange apparition. Elle, sur une onde qui semble plutôt vouloir la supporter que la prendre en son sein, vêtue de ses voiles clairs, semés de motifs, chevelure blonde abandonnée à sa propre chute, visage limpide nimbé d’une impalpable grâce. Ne serait-ce pas cet éclat dispensé par les belles de la nuit qui resplendirait au sein de cette eau teintée de suie ? Ne serait-ce pas la poétique rimbaldienne qui viendrait jusqu’à nous ?

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… »

   Et, pour conclure cette longue missive, laisse-moi donc t’offrir la relation de voyage que fit Maupertuis en 1738. Il y parle d’aurore boréale en Laponie, cette terre extrême dont tu portes, en partie, l’empreinte ineffaçable. Puisses-tu la conserver longtemps !

   « Si la terre est horrible alors dans ces climats, le ciel présente aux yeux les plus charmants spectacles. Dès que les nuits commencent à être obscures, des feux de mille couleurs et de mille figures éclairent le ciel et semblent vouloir dédommager cette terre accoutumée à être éclairée continuellement, de l'absence du Soleil qui la quitte. »

   Est-ce vraiment encore le cas dans ces pays du Grand Nord, « dès que les nuits commencent à être obscures, des feux de mille couleurs et de mille figures éclairent le ciel » ? Alors je t’imagine posée sur la neige à contempler ces belles draperies boréales qui témoignent du miracle de voir au plein de la nuit. Ce ciel est une répétition de la mer quand dorment les hommes, que s’allume sur son gonflement la traînée de la Lune, qu’y scintillent, tels de vifs diamants, les luminaires des étoiles. Une harmonie sans pareille qui, chaque soir de clarté, vient veiller sur le sommeil des hommes. Le plus souvent à leur insu. Le sceau de la beauté est ainsi, il se fait discret afin de mieux rayonner ! Vois-tu, Sol, il se fait tard. Je vais tâcher maintenant de trouver le sommeil. Sans doute viendra-t-il à la première lueur de l’aube. Que sera alors devenu ce noir si enveloppant, du ciel, de l’eau ? Demeurera-t-il encore ces gerbes d’étincelles qui semblent vouloir dire la lumière des abysses dont nous n’apercevons jamais que les étonnants reflets ? Tout ceci était-il seulement la mise en scène d’une « Introspection Marine », nos propres états d’âme sont si mystérieux, Sol, si mystérieux !

  

 

 

  

 

 

  

 

 

 

 

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4 janvier 2025 6 04 /01 /janvier /2025 09:25
Lignes courbes

« Mise en bouche »

 

Régis Locatelli

 

***

Lignes courbes

   Il n’est jamais de bon ton de commencer par citer ses propres références et, pourtant, à l’initiale de ce texte, comment faire l’économie de ces magnifiques mots d’Henri Bergson que je citais en exergue d’un article autrefois consacré à ce beau concept de « ligne flexueuse » : 

 

   « Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M.Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel.

   « Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

 

Henri Bergson

« La pensée et le mouvant » (Chapitre IX)

 

*

 

    Si la Photographie est un art et, certainement, elle l’est lorsque Ceux et Celles qui la servent le font avec amour et rigueur. Les lignes, d’une façon naturelle, se déploient devant nous avec une plurielle générosité, mais il n’en demeure pas moins que, d’une manière qualitative, elles ne possèdent, loin s’en faut, une valeur qui leur serait commune. Il y a, à l’intériuer de leurs formes, une sorte de hiérarchie qui les distingue les unes des autres.  Le sens spécifique de ces lignes apparaît avec évidence si l’on se donne la peine d’y réfléchir. La simple ligne droite nous désarçonne au motif que son segment, pris entre deux infinis (l’avant et l’après, si l’on veut), échappe totalement à une saisie conceptuelle adéquate. La ligne brisée n’est guère mieux lotie, elle qui, au hasard de ses contrariétés successives, nous met au défi de n’en pouvoir rien comprendre. La ligne pointillée, quant à elle,  rejoint la dimension du néant, au regard de la vacuité qui se loge entre ses signes. Au surplus, ces lignes, à quelques exceptions près (orgues basaltiques, spirales des amonites, alvéoles des nids d’abeilles) se trouvent rarement dans la Nature et sont totalement inexistantes sur le plan de l’Humain. Raison pour laquelle Bergson prend soin de préciser que la serpentine concerne « l’être vivant ». Ce que je souhaiterais faire émerger ici, à la fois la « manière de serpenter » totalement humaine, ainsi que l’idée de « vague centrale » qui peut unir l’Homme à son Milieu.

Lignes courbes

Alain Allaoua

 

*

Lignes courbes

      L’image que nous propose Alain Allaoua, dont je suppute qu’elle met en scène les  motifs d’un Marais Salant, s’inscrit parfaitement dans cette esthétique faite de courbes multiples qui s’enlacent, bien plutôt que de se livrer à quelque joute figurale. Le ciel est noir qui joue avec le blanc en un heureux mode dialectique, nullement heurté, simplement et aimablement complémentaire. La teinte grise est le médiateur qui relie ce qui, loin d’être opposé, se fond en une manière d’osmose. Les hautes collines à l’horizon ne sont nullement autarciques, elles naissent, précisément, de ces lignes serpentines qui sont comme leur opérateur, les puissances internes qui les révèlent et les accomplissent.

   Tout ici est doux. Tout, ici, se dit dans l’unité. Chaque chose naît de soi et, aussi, et surtout peut-être, de la présence qui leur est contiguë. Serpenter humainement c’est ceci, ce beau colloque singulier qui lie les corps, assemble les esprits, lisse les aspérités, creuse en chacun les intimes canaux d’une inimitable co-présence. « Je est un autre », selon la belle assertion rimbaldienne. Ici, chaque ligne n’est elle-même qu’au recours de sa compagne : cheminement de concert dans l’air tissé d’une saisissante Absence. Certes les Paludiers sont absents en même temps que leur Présence s’affirme selon les formes tracées dans le derme gris-blanc du sel. Existe-t-il un « esprit du sel » ? Dans l’affirmative, il se donne à nous avec une générosité pleine de retenue : ceci se nomme « élégance ». Regardant « Marais Salant », nous sentons monter en nous cette paix intérieure qui est la juste mesure des instants essentiels.

Lignes courbes

Marie Pierre Berry

 

*

Lignes courbes

C’est ce calme si apparent, cette lisse ataraxie qui assurent la transition du Marais à cet autre Marais végétal que nous invite à découvrir Marie Pierre Berry, lequel  « Marais » me fait penser à ces heureux et intouchés paysages du Causse, ils sont la mémoire vivante d’un passé qui vient à nous dans cette rassurante immobilité temporelle dont nous ressentons, en notre intime, les effluves régénérateurs.  Comme un air d’éternité flotte sur ces Simples, sur ces Initiaux, sur ces Inaltérables. Si la ligne flexueuse est moins géométriquement affirmée que dans le tableau précédent, elle n’en est pas moins performative en son contenu généreusement et définitivement romantique. On y trouve les mêmes tonalités sourdes et chaudes, les mêmes motifs, la même ambiance chaleureuse que dans les toiles d’un Edmund von Wörndle, ce peintre paysagiste autrichien qui savait si bien décrire les montagnes, les arbres baignés dans la lumière irréelle du crépuscule. Ici, le ciel est pétale de rose, doucement posé sur la brume d’automne. Sur la gauche, le brun des frondaisons. Au centre de l’image, un arbre, sans doute un chêne attire l’œil, focalise les puissances cachées de la scène. Å droite un autre massif boisé joue la symétrie, l’équilibre, comme si les choses se répondaient en écho. Là, dans ce long apaisement, le flexueux part de la lumière, éclaircit une prairie sèche, trace le motif presque inaperçu d’un chemin vert-de-gris, une suggestion plutôt qu’une affirmation, puis l’ondulation se fait plus nette, plus vive, comme pour évoquer la nécessaire et émouvante empreinte Humaine. Des Muletiers, antan, devaient y faire charroyer de lourds fardeaux, on en devine encore l’empreinte dans la clarté des deux lignes blanches, on en déchiffre la lenteur, les pauses sous l’étincellement des flaques d’eau, de claires diatomées doivent y prospérer à l’abri des regards. Dernière courbe dans l’éclaircie de la végétation, puis le voyage continue que poursuit l’imagination, elle aussi, serpentine, c’est peut-être là sa définition la plus exacte.

   Marais Salants, Causse ont été les deux motifs sur lesqueles prélever ces sublimes lignes qui mettaient en joie Bergson et, à travers lui, Ravaisson, et à travers lui, Léonard de Vinci. Dans ces belles photographies nous avons décrypté le flexueux et, surtout, l’Humain qui l’anime et nous le présente comme précieux. Activité humaine qui façonne les paysages. Qui façonne les choses. Comment ignorer, après l’art du paysage, l’art du Luthier en lequel transparaît la suressentialité du génie humain ?

Lignes courbes

Roger Alonso

 

*

Lignes courbes

   Roger Alonso, sans doute sensible à cette dimension de l’artisanat qui est la forme finale de l’esprit humain sur la matière, soumet à notre attention cette Image que nous nommerions volontiers « Idée » afin de pointer la valeur inestimable d’Essence que cet instrument porte avec lui comme sa parole la plus effective. Å peine aperçu et nous sommes, sans distance, au cœur même du projet artistique : c’est la Ligne qui guide notre esprit, alors que nous aurions naturellement formulé l’exact inverse. Projection de l’hubris humaine qui, toujours, fait passer le corps, le sien, avant l’esprit, celui de l’Art. Or l’Art est pur esprit ou n'est rien, juste une pantomime pour amuser la galerie. Mais il faut revenir à cet art si subtil du Luthier, un art de l’oreille, assurément, et, parallèlement, un art de la main. On imagine, volontiers, dans le chaud clair-obscur de l’atelier, l’application de l’Homme à son art. Après avoir chauffé la lame de palissandre ou d’acajou, afin de la rendre souple, l’éclisse est appliquée sur les deux pièces de la caisse, sa forme doucement, exquisement ondulée, venant trouver la seule place qui lui convînt, comme si, depuis le plus profond du temps, cette destination était la sienne, rien que la sienne. Faisant ceci, le Luthier desssine, du bout de ses doigts, l’allégorie de la Vérité : juste et seule position parmi les volutes capricieuses du Monde. Un ondulement en appelle un autre.

 

Lignes courbes

Jean-Jacques Brouillet

 

*

Lignes courbes

   Et, soudain, surgit de cette image, le motif inouï d’une incontournable analogie : la sinuosité du bois, si bien rendue par la photographie, renforcée par les deux lignes de nacre blanche, ne nous évoque-t-elle, avec une certaine urgence, la parfaite courbe d’une hanche féminine ? Il ne saurait guère y avoir plus évidente gémellité. Ici, à n’en pas douter, se lève le symbole de la féminité en toute sa splendeur. Un œil posé sur cette courbure et le manège d’un rêve infini se mobilise dont notre volonté, fût-elle active, ne saurait immobiliser le geste immémorial. Femme est là dans toute sa présence. Et, à l’évidence, nous sommes parvenus au point névralgique, magique, où une habile synthèse assemble les unités du Marais Salant, du Causse, de l’Instrument, en une unique Forme Serpentine, laquelle, bien qu’évoquant le péché de chair, se donne prioritairement à nous sous l’égide de la Forme matricielle par excellence, celle par qui toute Ligne Humaine connaît sa naissance et sa genèse. C’est sans doute cette belle intuition dont l’image de Jean-Jacques Brouillet nous fait le don sous la figure de ce Modèle accroupi, pure élégance dont le signe de Louis Vuitton métabolise le sens. Ici, rien ne pouvait avoir lieu que cette option de l’image en Noir et Blanc, elle qui, gommant toute fioriture, va à l’essentiel : la Beauté en son exquise parure.  Pérorer au-delà serait pure gratuité pour la raison unique que l’éclat, la délicatesse, la distinction, portés à leur quintessence, n’ont besoin de nul commentaire : regarder avec plénitude est le geste adéquat à toute connaissance vraie des choses qui viennent à nous « sur des pattes de colombe » pour paraphraser Nietzsche dans le « Gai savoir ». Le « Gai savoir » ou les aphorismes destinés à nous mettre humainement en quête d’un nouveau mode d’existence :

 

assurément le choix

d’une Forme flexueuse

parmi la multitude

et les inflexions du Monde.

 

 

 

 

 

 

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1 janvier 2025 3 01 /01 /janvier /2025 08:50
Saison 4 : Hiver

 

‘Paysage d'hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux’

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

                                                         Du Nord en ce jour de Solstice d’Hiver 2020

 

 

          Très cher du Sud,

 

      Comme tu peux t’en douter, ici le temps est gris et froid. Le mercure oscille entre deux petits degrés et le plus souvent moins dix. Devant mon chalet rouge, les rives du Roxen sont blanches de givre et à l’endroit où les eaux sont peu profondes, la glace est reine. Aussi, souvent, il m’arrive de patiner pendant plus d’une heure, mon bonnet couvert d’une fine pellicule de rosée, elles font comme des perles de verre. Dans la journée je vois peu de monde. Parfois des Marcheurs qui font le tour du Lac, des Cyclistes engoncés dans d’épaisses fourrures. Combien cette évocation du Nord doit te sembler austère ! Il faut être de la race des ascètes pour vivre dans cette solitude blanche, perdue au loin du monde, là où ne parviennent guère que les trilles des bergeronnettes, la fuite blanche des lagopèdes parmi le poudroiement du jour. Sais-tu, c’est si reposant de vivre au-delà du cercle des hommes, d’avoir la Nature pour compagne, de méditer longuement devant un feu de cheminée ou bien de lire ces Romantiques français dont je fis ma spécialité à l’Université. Ils hantent toujours mes rêves, ils emplissent ma conscience. Ils ont été mes Amants, Senancour le mélancolique solitaire ; Hugo le Génie à la haute stature ; Chateaubriand l’Enchanteur ; Nerval, le rêveur en attente de sa folie.

   Tout comme toi, je crois que j’ai fait vœu de célibat au motif de conserver mon entière liberté, de me consacrer entièrement à cette passion de la littérature dans ta si belle langue, nuancée, profonde, si prompte à évoquer les grandes pensées aussi bien que les états d’âme. Ou bien mon amour réel s’est-il contenté de notre brève rencontre d’un été si lointain, il se confond avec l’épaisseur du temps. Ce que tu as destiné à ton travail d’écriture, d’une manière identique, comme en écho, je l’ai consacré à mes cours, à mes traductions, à mes lectures. En ce moment je relis quelques pages des ‘Mémoires d’Outre-tombe’. Je vais t’en offrir un fragment, je te sais, toi aussi, fervent romantique. Certes ce penchant détone dans notre société livrée au mythe de la consommation, seulement attentive aux sirènes de la mode, n’inscrivant dans son comportement que les us et coutumes de la communauté. Enfin…

   « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit renaître à mes yeux le domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'être le témoin et transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui mais cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience ; la tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie. »

   Tu seras indulgent à mon égard pour cette longue parenthèse. Mais peut-on mieux que Chateaubriand dire la fuite irrémédiable du temps, les belles réminiscences qui surgissent du saisissement des sens en un instant déterminé, la valeur inestimable de la Nature comme refuge et ressourcement, la climatique désabusée des Mémoires qui tâchent de faire revivre les instants de bonheur de jadis ? « J'ai fait le tour de la vie ; » Jacques, nous aussi avons fait le tour de notre vie. Alors, comment nommer cet âge qui nous affecte aujourd’hui ? Je gommerai volontiers le mot de ‘vieillesse’, si péjoratif qui, en une brève énonciation, paraît effacer tout ce qui a existé pour le réduire à un simple détail de notre histoire personnelle, un ris de vent dont la suite des jours aurait usé l’être jusqu’à la trame. J’utiliserai une périphrase ‘ce qui, de notre jeunesse, s’est éloigné’, ainsi je ramène à l’espace ce qui appartenait au temps en sa cruelle dimension.

    Ecrivant ceci, regardant au travers de ma fenêtre tout cet univers silencieux, le tremblement léger des bouleaux dans l’air limpide, l’immobile surface du lac, l’autre rive pareille à une esquisse sur le blanc d’une toile, je ressens, au plus profond de qui je suis, cette lame de bonheur indescriptible qui s’augmente d’une longue expérience, se dilate au contact de l’univers immense des souvenirs. Mais pourquoi donc nous désolerions-nous, renoncerions-nous à vivre au prétexte que nos mains sont moins habiles, nos corps moins flexibles, nos esprits plus lents à saisir des pensées ? Je crois qu’il nous faut faire l’éloge de la lenteur, mais aussi celui de l’épanouissement, de la plénitude, d’une singulière joie de l’âge.

   Ce que nous avons perdu en spontanéité, nous l’avons gagné en mûre réflexion. Les paysages que nous regardons ont certes pris la teinte floue qu’ils présentent derrière la vitre des antiques chromos. Mais combien ce verre qui les protège joue à la manière d’une loupe amplificatrice, généreuse ! Une manière de corne d’abondance.  Nous y voyons plein de choses que le jeune âge ignore sous l’impulsion d’une existence à boulotter avec la plus vive impatience. Jamais quiconque ne peut réunir, dans le même instant, la hâte à déguster le fruit et la longue satiété qui en apprécie chaque saveur, en perce jusqu’à la plus intime sensation.

    Sur ma table de travail, comme une correspondance à cette avancée de l’âge, l’image du ‘Paysage d’hiver’ de Brueghel. Je crois qu’elle est l’exacte illustration de mes propos. Le ciel est lisse, apaisé, d’une belle teinte d’ivoire qui évoque nos plus beaux rêves lorsqu’ils reflètent notre enfance semée de pollen et ivre du premier nectar de l’existence. Tout est dans la pureté, dans le virginal comme s’il s’agissait du premier matin du monde. C’est étrange tout de même cette percée d’une naissance alors que la saison hivernale symbolise le grand âge ! Serait-ce là l’allégorie d’une palingénésie qui dirait le terme de notre vie à la façon d’un éternel recommencement ? Toujours notre chemin est devant nous qui nous appelle et nous invite à une possible félicité. Tu vois, un peu à la manière de Spinoza qui définissait la joie en tant que « passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection ». Oui, avançant en âge, de plus en plus conscients des enjeux de la vie, si du moins nous sommes suffisamment lucides et appliqués à nous comprendre nous-mêmes, nous montons de degré en degré pour aboutir à une sorte de sommet d’où nous pouvons apercevoir la totalité de qui nous avons été, de qui nous sommes, de qui nous serons. Autrement dit, nous aurons œuvré à notre accomplissement qui est la seule règle éthique qui vaille, la traditionnelle morale fait pâle figure en regard de ceci. Comme le précisait le Philosophe, nous sommes des êtres de désir qui ne peuvent rayonner qu’à coïncider avec leur être profond, en harmonie avec les Autres, bien évidemment.

   Mon cher Jacques, tu excuseras mon travers qui consiste, la plupart du temps, à tout interpréter à l’aune du concept. Sans doute mes si nombreuses années d’enseignement expliquent-elles ceci. En guise de conclusion, cette poésie hivernale de Jules Breton dans ‘Les champs et la mer’ :

« Et la neige scintille, et sa blancheur de lis

Se teinte sous le flux enflammé qui l’arrose.

L’ombre de ses replis a des pâleurs d’iris,

Et, comme si neigeaient tous les avrils fleuris,

Sourit la plaine immense ineffablement rose. »

 

Je t’adresse tous mes « avrils fleuris »,

le Printemps couve sous l’Hiver.

 

Ton ‘Lis’ du Nord.

Sol

 

 

 

 

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