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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 09:51
Le Monde Blanc.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Approche du Monde Blanc.

 

   Paradoxalement, connaître Le Monde Blanc n’est nullement s’immerger en son sein du premier regard. Le réserver pour plus tard comme on le ferait d’une friandise. Certains territoires fécondés par l’immensité, glacés par le silence, visités par la lumière bourgeonnante ont besoin d’un repos dont, bientôt, ils se hisseront, tel l’iceberg, des flots anguleux de la banquise. Il faut cette attente, longue, précise, presque située dans l’exactitude d’une pensée orthogonale afin que se dévoile l’endroit singulier d’une apparition. Car le beau paysage, la nature sublime sont cette exception dont l’avènement demande que s’ouvre un regard empli d’une attention fondatrice. Car ce qui va avoir lieu ne naît pas seulement de soi. Car ce qui va entonner un hymne unique n’en trouve nullement les seules ressources en quelque pli intime de son être. Tout ceci, cette juste esthétique se situe à une intersection de notre désir de connaître, de la souple volonté des choses de se donner à voir selon des esquisses qui étaient inapparentes, sur le point de paraître dans la pente de l’heure.

 

   Imaginerait-on un Tristan fougueux ?

 

   Il n’y a jamais de consécration de quoi que ce soit à l’aune d’une hâte qui en détruirait le fragile équilibre. La beauté est cette exception qui mérite retrait en nous, recueillement et enfin dépliement de notre sensibilité sur laquelle s’imprimeront la teinte claire d’une aube, la ramure fine de l’arbre, le lacis d’un ruisseau dans le clair-obscur d’une frondaison. Imaginerait-on un Tristan fougueux s’emparant d’une Iseult convoitée sans même en avoir forgé minutieusement, au gré d’une longue patience, l’image intérieure, idéale, la seule qui convienne à l’expression de l’amour courtois en sa belle sensibilité ? Les mythes les plus signifiants sont ceux qui se bâtissent sur ce temps d’incubation qui est le ferment de toute fiction fondée sur la puissance de déploiement d’un songe. Surgir dans le réel sans ces indispensables prémisses c’est courir le risque de ne rencontrer qu’une réification sans autre valeur que son aveugle densité, son opacité sans langage.

 

   L’autre du Monde Blanc.

 

   L’air est dilaté, moite, qui fait sa tunique d’humidité autour des corps. Ses auréoles cireuses au sein des cerneaux de matière grise. Respirations à la peine, tempes serrées, gorges dans lesquelles se précipitent les flammes du jour. Sexes contraints dans leurs geôles de toile. Ventouses des pieds aspirant la dalle visqueuse du limon. Partout sont les racines des palétuviers qui s’entrecroisent, emmêlent leurs incompréhensibles complexités. Les crabes aux pinces levées coupent l’air avec des bruits de cisailles. Dans le quadrillage dense des rues chaloupent des reins que ceignent des pagnes arc-en-ciel. Les rumeurs s’élèvent des trottoirs de ciment, les hauts talons les percutent, les pieds les martèlent de toute l’impatience qu’ils mettent à posséder le moindre espace disponible. Les linges de chaleur battent contre les hautes façades anonymes aux vitrages étincelants. Tours immenses, Babels de la cupidité. Fusion de la lumière pareille à la gueule d’un four, à la béance d’un convertisseur en furie. Yeux dissimulés derrière les vitres noires, muettes, lourdes. La conscience a disparu. Les pensées sont soudées au rocher du corps, telles des patelles. Parfois un bruit de succion, l’émission d’un mot scindé en deux, poncé, usé, une syllabe aphasique, une chute verbale dans le vortex des déplacements, le concert des klaxons, les clameurs des colporteurs, les hululements des livreurs, les borborygmes des touristes aux visages curieux, aux yeux archivant des milliers d’images dans le puits sans fond des pupilles. Foule processionnaire, inaltérable chenille dépliant sa marche hasardeuse dans les boyaux des ruelles où s’amassent les boules de sons, où s’assemblent en meutes compactes les désirs. De manger. D’aimer violemment, là au coin de l’avenue percutée du bourdonnement violent des néons D’inventorier tout ce qui peut l’être dans le temps qui file à la vitesse de l’éclair. On bouge d’un seul et même mouvement de son anatomie multiple. On avance sur ses milliers de pattes siamoises, on progresse dans le temps avec ses sosies de hasard, on boit de longs traits d’alcool avec des claquements de langue et les palais sont habités d’un feu qui tient lieu de joie, se déguise en esthétique de l’insaisissable instant. Partout sont les déhanchements du monde qui n’avance qu’à faire du surplace, à initier une gigue mortelle dont on ne voit plus combien les assauts sont mortifères, logés dans l’invisible de l’événement, prêts à fondre sur toutes les proies consentantes qui confondent l’avoir immédiat avec l’être qui jamais ne renonce à sa belle verticalité, à son exigence de vérité. Tellement de choses inadéquates, de faussetés, de marches de biais avec l’arme des pinces prête à attaquer, saisir, livrer à la manducation tout ce qui peut l’être. Tellement de postures qui diffèrent de soi, de son essence en son irremplaçable présence. Tellement !

 

   Affinités avec le Monde Blanc.

 

   Monde Blanc, mais pourquoi donc avec des Majuscules ? Mais tout simplement parce qu’exister dans l’authentique, revient à créer un Monde, le sien propre avec ses perspectives, ses valeurs, ses positions relatives mais toujours placées sous la juridiction d’une Idée, de l’Absolu, ces irremplaçables feux qui tracent l’esquisse de la seule voie à considérer. Blanc en raison de sa neutralité, de son affiliation au Rien, au Néant qui l’installent immédiatement, cette voie inimitable, dans une origine, une capacité fondatrice de l’être. Jamais ce dernier ne saurait s’enlever à partir de la couleur, du bavardage, de la polyphonie dont les prédicats déjà affirmés s’exonèrent d’une nature, de la provenance d’une source à laquelle il s’abreuve comme à une fontaine de jouvence. Monde-Blanc telle une essence indépassable qui, certes, possède des liens avec l’exister dont les affinités sont les formes de passage, les médiatrices ouvrant l’espace du sensible aux belles aventures de la raison, du concept, des Formes qui constituent leur ossature, les tissent de l’intérieur, les disposent si près de nous les Distraits.

   Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ? Sous ces hautes latitudes la pensée pourrait être engourdie, prise de frimas et se réfugier dans l’antre du renoncement, se lover dans son propre creux, capituler, abandonner sa mission de déchiffrer partout où un signe est à débusquer, un hiéroglyphe à interpréter, un palimpseste à parcourir dont la trame nous dira quelque chose qui était en attente depuis des temps immémoriaux. Ici, la pensée est mobile, comme l’air est immobile dans sa parure hivernale. La pensée fulgure, creuse son œil de cyclone, fait souffler les vents impétueux de la connaissance. Car rien ne servirait de se figer, de ramener la taille de son intellection à la dimension de l’infinitésimal. Ici tout vit sous le régime de la grandeur, tout se mesure à l’aune de la majesté des glaciers, à l’intensité de la lumière qui peint d’un bleu profond le dôme translucide de l’extrémité du monde. Comme un symbole de ce qu’il y a de plus élevé à atteindre. Peut-être le rayonnement d’une étoile, la poudre scintillante de la Voie Lactée, le profond du cosmos en son lointain mystère. Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ?

 

   Ce qui est à saisir.

 

   L’air est limpide, suspendu au ciel comme une goutte de givre. Il n’y a pas de bruit. Pas le moindre pépiement. Pas le plus infime souffle d’air qui dirait la sourde présence du blizzard, son appartenance à un monde déjà en partance pour une aventure, propice au surgissement d’une anecdote. Non, tout est calme, fixe, identique à l’instant qui précède le ravissement, la venue de l’Aimée, la parution de l’étoile blanche au-dessus du fil de l’horizon. Tout est esquisse, estompe, impression neige levante, diffusion d’une clarté suspendue entre ciel et terre. Vol stationnaire des arbres entourés d’un sarrau couleur de cendre. Invisible trame de l’éther qui unit, en une même nuée, des certitudes d’être, levées dans la justesse du temps. Plus de fuite fluviale héraclitéenne. Plus de chute dans la gorge étroite, meurtrie, du sablier. Seulement une clepsydre arrêtée où les gouttes, une à une, tressent l’onde d’une joie. En sustentation. Rien ne naît d’autre chose que de soi. Rien qui incline à différer de son être. Fuseaux des branches pris d’une souveraineté, d’une autarcie, autant de synonymes d’une inaltérable liberté.

 

   Sans-pourquoi.

 

   Et pourtant nulle solitude qui viendrait entamer la sensation d’exister selon l’exigence d’une belle esthétique. Tout est dans la liaison du simple, dans la limpidité du ressourcement, dans l’imperceptible parole qui court d’une réalité à l’autre comme l’essaim d’abeilles est un seul être rassemblé dans l’illusion de son éparpillement. Paradoxe inouï tellement contraire à l’oriflamme des foules bruyantes. Ici, entre les choses, une naturelle fluence que rien de fâcheux ne saurait arrêter. Tout simplement parce que nul ne peut interrompre le jeu de la nature procédant au déploiement silencieux de ce qu’elle est, un imperceptible mouvement qui vit de son propre battement, ne se questionne jamais, vit de sa vie, telle la Rose de Silesius qui est sans pourquoi. Alors nous sentons combien nous sommes proches d’une définition de l’art, ce sans-pourquoi qui transcende le réel à seulement exister pour ce qu’il est, dessin pour dessin, gravure pour gravure, musique pour musique.

 

   Vision septentrionale vs Vision équatoriale.

 

   Être au cœur des choses, c’est aussi être au plein des significations, au centre de l’être par quoi l’œuvre belle est la singularité qu’elle est, geste à jamais duplicable, gemme temporelle faisant vibrer sa goutte de cristal au lieu même où ça pense, ça goûte, ça brille dans la sensibilité, ça détoure le sentiment, ça orne le raisonnement, ça fait fructifier le regard. Il n’y a nulle autre exigence que de se doter d’une vision septentrionale, laquelle allant à l’essentiel, se vêtant de rigueur, vise la cible qui, de toute éternité, doit être la sienne : être au point focal des choses, non sur leur périphérie brillante, chatoyante. La pensée équatoriale, qui en est l’exact contraire, est trop dispersée, trop occupée à danser, à flâner, à se divertir de l’oiseau coloré qui passe, de la corolle de la jupe qui flotte, des allées et venues qui altèrent l’attention, la dispersent dans un éternel fourmillement. Vertige de l’œil qui se sait orphelin d’une vision juste. Car il est nécessaire de se méfier des clartés qui aveuglent et de conduire l’esprit au seul site qui convienne, à savoir là où règne l’extrême pointe d’un savoir universel qui fait foin de toutes les approximations, les aberrations, s’écarte des miroirs aux alouettes. Oui, partout sont les minces fragments de verroteries qui sont les leurres du réel, son déguisement, les artefacts selon lesquels il se présente à nous sous des oripeaux dont il convient de se débarrasser avec la plus belle des résolutions qui soit. Toujours une éclatante fantasmagorie qui dissimule la franchise d’une aurore boréale. Toujours une danse derrière laquelle découvrir le glaive de glace lumineux de l’iceberg. Toujours une gigue faisant écran devant la Grande Ourse, cette constellation circumpolaire dont on ne voit plus guère l’éclat alors qu’elle nous invite à la plus belle des méditations qui soit, la même dont Victor Hugo, dans Les Contemplations, nous invite à nous ouvrir à son incommensurable présence :

 

« Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes ;

Si nous pouvions passer les bleus septentrions ;

Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes,

Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,

Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,

Cette petite étoile, atome de phosphore,

Devenir par degrés un monstre de rayons… »

 

   Comment mieux clore notre méditation sur cette belle photographie empreinte de sensibilité et d’ouverture vers ce qui l’accomplit, que de placer en épilogue les inventions du génie poétique de Victor Hugo, à bien des égards indépassable ? Les bleus septentrions apparaissent comme la limite au-delà de laquelle s’ouvre l’infini, se montre l’éternité telle qu’en elle-même une poésie inspirée nous en fait l’inestimable don. « Magnitudo Parvi », (« Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature »), est ce sommet pareil à l’immensité polaire, à la solennité des immenses glaciers qui nous invitent à l’expérience ineffable de la contemplation de l’univers, cet inconnaissable puisque, tels les arbres de Gilles Molinier, ils enferment un mystère, un secret impénétrable auxquels ils sont les seuls, peut-être, à avoir accès. « Les arbres pensent-ils ? » (titre d’un autre de mes articles consacrés à cette même œuvre). Mais ici, nous sortons du cadre traditionnel de nos représentations pour embrasser la vastitude d’une métaphysique. Portrait d’un monde idéalisé, d’un cosmos qui attire en même temps qu’il questionne. L’art est cette étrange dimension qui relie l’homme à ce qui le transcende et le requiert comme celui, seul, qui pourrait apporter une réponse. La pensée septentrionale, que nous avons essayé de thématiser trop rapidement, serait-elle un essai de franchir ce qui nous contraint et nous conduit aux touffeurs d’une réflexion équatoriale toujours insuffisante à poursuivre l’objet de son illusoire quête ? Ceci mérite d’être médité plus avant. Le temps est devant nous qui montre le chemin !

 

 

 

 

 

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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 08:01
Rocheleau

                         Cala Estreta

                Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   C’est une sorte d’enfant-fée, celui que l’on trouve dans les pages d’un livre. Un enfant né de la magie, qui y demeure avec la grâce qu’ont les choses innommées, les choses de rien. Comment l’appeler ? Baptise-t-on la brise qui court sur la garrigue et, jamais, ne s’arrête ? Attribue-t-on un nom à la lame d’eau claire qui sort d’une faille de terre ? La brume au-dessus de l’étang, quel prédicat lui donner sinon un genre de mot vide qui flotte entre deux temps, ne termine sa phrase que bien au-delà des habituelles proférations ? Autant dire l’impossible. Autant dire la couleur de l’amour. Autant dire la teinte de l’âme dans la lumière aurorale. C’est bien, c’est rassurant cette impression de flottement qui entoure les choses ou les gens de mystère et les soustrait aux incisives de la pure curiosité. Car, voyez-vous, il y a danger que la poésie elle-même ne s’effrite sous les coups de boutoir de l’indifférence ou bien les dangers de l’habituelle banalité.

   C’est un jour d’ouverture et de claire diffusion, un jour d’étendue. Tout part d’un lieu et y revient avec la certitude d’une vérité. Rien ne blesse, qui détruirait le corps, entaillerait l’esprit. Les choses sont couchées en elles-mêmes, sûres de leur parution. Il y a tant de beauté, ici et maintenant, et les soucis sont loin qui bourdonnent dans le ventre sourd des villes. La nature est entièrement à la nature et seule une existence discrète peut la visiter. Une arrivée sur la pointe des pieds, une chorégraphie légère, une ballerine qui effleurerait le sol, seulement, n’imprimant de son passage que ce sillage blanc pareil au vol de l’oiseau dans l’aire infinie du ciel.

   « Rocheleau », car ainsi est son nom, est un jeune garçon à l’âge indéfinissable, à l’habitat incertain, une manière de nomade océanique qui ne trouverait refuge qu’à l’intérieur de lui-même ou bien là, sur ce territoire qui n’est que son naturel prolongement. Sa peau infiniment basanée se confond avec la roche. Ses yeux immensément clairs trouvent leur prolongement dans le sombre éclat de l’eau qui bat le rivage, fait ses minces clapotis. Rocheleau, donc, est assis face au paysage. Il ne bouge pas. A-t-on besoin de s’agiter quand ce qui vient à vous se donne à la manière d’une offrande sans détour, sans calcul ? Ainsi : le don en tant que don. Le don en son essence plénière. Je te donne et tu reçois librement. Je te donne et le don est pure avenance de soi dans le jour qui paraît. Rocheleau, quel beau nom tout de même ! Qui unit la densité de la terre à la souplesse de l’eau. Ce nom, l’enfant l’a reçu en partage de la beauté. C’est la beauté qui, elle-même, du creux de sa chair, l’a nommé ainsi et pas autrement. La juste rencontre des éléments, leur fusion intime. Pouvait-il refuser ? Décline-t-on l’invitation aux épousailles du lac et de son reflet, du goéland et de son vol, de l’étoile et du drapé de la nuit ? Non, on s’accorde seulement, on unit en un même geste tout ce qui s’assemble et dit le jeu subtil de l’harmonie.

   Sur ce monde-ci, la lumière est à peine levée. Elle fait son murmure à l’horizon. Elle n’est qu’une ligne incertaine dont l’être tremble de ne pas être reconnu. Le silence est profond dans le genre d’une ouate noire qui, lentement, déplierait ses fibres. En lui, le ciel porte encore de lourds lambeaux de nuit, quelques secrets oubliés en ses plis, quelques songes effervescents qui voudraient dire le long voyage du sommeil, ses marges habitées d’inconscientes nuées. Il y a, parfois, tant de douleur à se hisser du rêve, à se glisser dans l’écoutille par laquelle le réel s’informe et dit le poids de sa nécessité ! La clarté glisse sur la peau satinée de Rocheleau, on dirait un bronze dans la lumière d’un clair-obscur, elle fait son imperceptible onction, elle gagne le centre du corps où s’allument les longs feux du plaisir.

   L’enfant de beauté regarde de l’entièreté de ses yeux innocents les grappes onctueuses des nuages, leur immobile avancée sur la chape céleste. L’enfant regarde l’ilot rocheux au large, on dirait un squale échoué qui aurait trouvé le lieu de son dernier repos. Mais cette pensée n’est nullement triste, elle s’inscrit seulement dans l’ordre des choses, elle assigne à la terre sa part de finitude. De part et d’autre du chenal aux eaux argentées, telles d’imposantes cariatides, les rochers sont là dans leur souveraine fixité, image d’une éternité qui, un jour, pourrait avoir lieu si l’enfant lui-même demeurait en son être et observait à l’infini le suprême jeu du temps. Il aime les failles, les vides, les lignes, les griffures  qui traversent ces blocs de pierre, lui donnent son rythme, lui confèrent le rare d’une esthétique accomplie.

   Si, quelque part, la perfection existait, nul doute qu’elle trouverait ici les fondements mêmes de son apparition. L’espace a soudain étréci à la taille du minuscule, le temps s’est assemblé en un germe qui semblerait retenir sa future éclosion. C’est ainsi, les moments d’immense félicité n’ont besoin de rien d’autre que d’eux-mêmes. Nulle effraction d’un temps qui serait de circonstances, d’événements particuliers, de menus faits d’un quotidien surchargé d’inutiles et oiseuses significations. De lois et de conventions qui fixeraient à demeure. Rien ne saurait faire signe vers une désespérance, mais plutôt son envers, l’attente d’une lumineuse clairière dans la carrière dense et parfois harassée des jours.

   Alors, quand Rocheleau a amassé assez d’images pour peupler son imaginaire diurne ou bien ses dérives nocturnes, ses voyages au long cours, il se lève, jette un dernier coup d’œil à cette minuscule scène du monde et part, sans se retourner, vers on ne sait où. Le sait-il lui-même ? Sans se retourner parce que, lorsque la vue est comblée, elle vit de ses propres images et porte loin le souvenir de ceci qui a été vu, destin imprescriptible de la rencontre.

 

 

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 07:59
Lucien du bocage

Source : Wikipédia

 

 

 

 

  

   Pré qui appelle

 

   De Lucien au bocage il n’y avait qu’une seule ligne, infiniment souple, docile, toujours disponible. Lucien était né dans le bocage. Lucien était fils de cette mosaïque d’herbe, héritier des haies qui parcouraient l’étendue libre, ami des boules sombres des arbres, intime, ici, de cette touffe de joncs, là, de cette doline d’eau qui vibrait sous la courbe du ciel. Il ne pouvait y avoir ni séparation, ni éloignement. Sans le bocage Lucien n’était pas. Sans Lucien le bocage n’était pas. Union singulière de l’Homme et de la Nature. Chant du pré qui appelle. Parole du berger qui lui répond. Hors de cette contrée amicale il n’y avait de sens, de compréhension, de justification possible d’une existence.

  

   Là, dans le paysage fondateur

 

   Il fallait être là, dans le paysage fondateur  de l’espace disant, être là en toute humilité, en toute présence. Sortir de l’abri, le matin, humer l’air bleu, frais, en sentir le trajet lumineux dans la chair encore endormie. Il fallait des sabots de bois à l’étrave recourbée, emplis de paille neuve. Il fallait la vareuse de toile, sa rustique découpe, son allure roturière, les crins des moutons qui y traçaient leur route plurielle. Il fallait cette allure de franche participation avec tout ce qui était, tout ce qui signait une union irréversible de l’être en relation avec cela même qui le désignait au monde comme cet homme-ci, non comme cette abstraction des villes ou les Existants n’étaient que des fantômes de brume, des silhouettes pressées dans les inquiétantes couleuvrines des rues, de vagues apparitions sur les vastes agoras où soufflait le vent de l’absence. Être un parmi la foule ne présageait jamais rien de bon. Sauf la dissolution, la perte, l’étrangeté à soi. Combien Lucien se tenait, par nature, à distance de ces agitations, ces bruits, ces mouvements pareils aux vortex dans lesquels s’engouffraient quantité de vies humaines. Une perdition à jamais de soi dans les mailles emmêlées du souci, de l’occupation qui, lentement, boulottaient le peuple des urbains sans qu’ils en sentent le vénéneux projet.  

  

   Amicalité

 

   Lucien était né, il y a longtemps - quatre vingts ans bientôt -, sur cette terre des Hauts qui ne vivait que d’élevage, d’air pur, d’horizons vastes, d’océan vert, cette herbe qui nourrissait animaux et hommes en un seul et même geste. Alors comment pouvait-on témoigner d’un attachement au sol ? Tout le lexique convenu - « osmose », « fusion », « accord » -, manquait sa cible. Il suffisait de parler d’un événement si simple et si prodigieux à la fois que les mots étaient des genres de coquilles vides, d’échos qui résonnaient dans une manière de vacuité. Parfois le langage était cette outre pleine  qui peinait à dire le frugal et le retenu. Quel lexique aurait mieux été adapté que celui d’amitié, peut-être d’amicalité, cette disposition de franche empathie aux choses posées devant soi dans l’humilité, le don immédiat, l’évidence de figurer au monde, de se disposer à toute venue qui s’annonce sous la figure du préservé, du confiant, du limpide. Sans doute la métaphore était-elle plus encline à témoigner de ce statut déconcertant en raison de son apparent dénuement. De l’Homme d’ici à la Nature qui l’accueille, comme le bruissement d’une source, d’une présence qui se donne, d’une eau qui féconde le ciel, irrigue la prairie, le tout dans une telle harmonie qu’il n’y a plus de partage et le ruisseau s’écoule vers l’aval avec la belle assurance d’une plénitude, d’un dessein accompli.

  

   Biographie

 

   Lucien avait donc toujours vécu  sur ce lopin de terre que délimitait seulement son amour pour le boqueteau, le fourré, la haie épineuse, le tapis rugueux de la prairie. A la mort de ses parents il avait hérité de cette petite ferme, du troupeau, du bâton, de la tondeuse, de quelques outils rudimentaires qui suffisaient à l’entretien du paysage. Seul son service militaire l’avait éloigné de « son pays ». Dans ses trente ans il « avait pris femme » et sa vie s’était déroulée sous les trois signes de l’amour. De l’épousée, du troupeau, du bocage dont il paraissait la pure émanation tant il y avait d’affinités réciproques. Son ambition limitée à une existence paisible s’était si aimablement accordée à ce rythme que tout avait coulé entre les rives du destin sans accroc, d’une façon heureuse. Il n’avait eu de désir que de se réaliser lui-même selon cette pente qui le portait en soi, en dehors de soi sans qu’aucune césure pût y introduire son étrange bourdonnement.

 

   Les Rois Mages

 

   Novembre a sonné et ses frimas blanchissent le bocage,  poudroiement dans l’enceinte lisse des jours. Ce matin de dimanche Lucien s’est levé alors que le jour bleuissait à peine les collines, que le bruit de la vie n’avait encore nullement essaimé ses grappes, jeté ses trilles sur la nature pliée dans un songe infini. Il a enfilé ses sabots. Il est sorti dans l’air qui crisse. Il est allé jusqu’à la bergerie saluer les trois moutons qui lui restent : Balthazar, Melchior et Gaspard, ses « rois mages » dont il espère qu’ils lui montreront le chemin d’une bonne étoile. Il passe sa main dans les fourrures endormies, il hume le suint, il tâte la peau à la douce chaleur, il parcourt les sentes de cela qui l’a constitué en tant que berger, qu’homme aussi. Pour lui les deux conditions sont tellement indissociables. Les Rois Mages bougent à peine enroulés dans leurs boucles de laine. Seulement le flux et le reflux de la respiration, cet apaisement, ce baume, cette confiance envers toute chose quand l’âme est au repos. Oui, l’âme, ces bêtes en sont pourvues et de belle manière. Quelle fidélité, quelle recherche de l’ami, du protecteur, de celui qui tient le bâton et siffle pour héler son chien, lui donner sa mission. Vénus est là, d’ailleurs, la « Belle Etoile », cette Pyrénéenne qui garde le troupeau, qui suit Lucien comme son ombre. C’est rudement présent un chien de berger. Si attentif à sa tâche, si dévoué, si justement accordé à la voix du maître, à ses déplacements, à sa respiration. Beau sentiment poétique de ce qui s’annonce comme la jonction de deux volontés, de deux missions que la nature révèle et amplifie.

  

   Loriane, l’Aimée

 

   Tellement de complicité entre eux. Tellement d’amour. Et combien cet amour vient combler un vide, une béance, Loriane, l’Aimée n’est plus, partie il y a peu au pays des songes. Seule une photographie jaunie dans un cadre de verre sur le buffet de la cuisine. Alors il faut occuper le long corridor du temps, le meubler, tailler une haie, clouer un fer au sabot, soigner les moutons, leur apporter une friandise, une touffe de luzerne, un boisseau de seigle, une pierre de sel. Ces gestes si minces sont une faveur, l’ombre légère d’une grâce, une étincelle pour le cœur dans la nuit de l’esseulement, le froid qui gagne le corps et la neige sera bientôt là qui fera son ineffable linceul blanc. Comme une traversée du désert avant que l’oasis aux verts ombrages ne soit rejointe. Prendre patience. Piocher dans les plis de la mémoire la pierre vive des souvenirs, les étraves lumineuses, les chemins de clarté : un jour de fiançailles, un repas au bord de la rivière avec l’incarnat du vin pour rire et chanter, une veillée au coin de l’âtre, le crépitement des châtaignes, leur odeur caramélisée, leur peau brûlée telle un charbon. Il faut archiver dans les feuillets du souvenir avant que les images ne s’éteignent, que les paroles ne s’enrobent de silence, que les gestes ne disparaissent dans cette inconsistance, loin là-bas, dans le film qui tressaute et  vacille, au bord d’un possible évanouissement.

 

   Charles, l’Ami de toujours

 

   Il commence à faire bon dans la pièce où brûle un feu de bois. La  cuisinière est prête qui, bientôt, recevra la tarte aux pommes. Ce que préfère Lucien. Ce que Loriane lui a appris parmi mille autres minces choses, coudre un bouton, repriser une chaussette, faire mijoter un civet. Il est bien aise, maintenant qu’il est seul, d’avoir appris cet alphabet si utile, si émouvant aussi quand il évoque les moments qui présidèrent à leur venue au jour. Mais à quoi bon regimber, se battre contre des moulins, se plaindre du gel ou bien de la chaleur d’été ? Sa vie, ou ce qu’il en reste, il en a assemblé les morceaux épars, un chiffon rouge ici, une dentelle là, un carré de Vichy ailleurs : un patchwork en somme dont il tente de faire tenir ensemble l’histoire un peu défaite, les fils un brin distendus. Heureusement, il lui reste Charles, l’Ami de toujours, le fidèle qui répond présent aussi bien dans les moments de joie que lors des abattements, des épreuves.

 

   Charles, Lucien

 

   Charles et Lucien, c’est une ancienne et longue fable qui déroule ses péripéties lors d’un temps dont l’origine est presque inatteignable. Cela devient si confus les événements qui se perdent au loin. Cependant quelques résurgences claires, quelques certitudes avec leur belle ineffaçable géographie. Toujours une avancée pareille à une cordée d’alpinistes sur le flanc escarpé de la montagne. Depuis la Communale un parcours parallèle avec des croisements, des éloignements parfois, mais mesurés, mais si proches malgré les bifurcations de la vie, si lisibles dans les effusions justes des retrouvailles, des colloques, des bavardages. Lucien était un garçon appliqué qui travaillait ses leçons en classe avec la même assiduité qu’il mettait à inciser, dans un bâton de noisetier, cette spirale blanche qui était sa marque de fabrique. Charles était certes sérieux mais plus enclin à se laisser divertir par le vol d’une mouche, le passage d’une fille plus tard, le refrain de quelque bal où il allait tourner la valse pour le grand bonheur de ses « cavalières ».

 

   Moirures de la joie

 

   C’est étonnant la divergence des chemins, le retournement des choses, les sauts de carpe de la logique. Lucien qui aurait dû devenir maître d’école avait choisi la voie du berger. Charles dont l’itinéraire supposé aurait dû être  celui d’un métier manuel, s’était retrouvé instituteur, travail qu’il avait accompli avec tant de passion que les palmes académiques lui avaient été décernées. Il en avait affiché la discrète présence sur le mur de son salon entre des rangées de livres studieux et de revues anciennes dont il était friand. Lui, le coureur de jupons, avait signé une charte qui l’avait lié à un célibat assidu que quelques trouées « coquettes » avaient ponctué de leur chant polyphonique. Voilà, maintenant il vivait en ville, dans un appartement modeste mais plutôt arrangé avec goût, parmi ses ouvrages  et ses collections de vieilles cartes. Il avait toujours éprouvé une véritable passion pour l’imprimé et les voyages. Ici se réunissaient, dans un même creuset, papier armorié et lointains horizons et ceci suffisait à son bonheur. Assez souvent il se rendait dans la cathédrale voisine, non en raison d’une foi, d’une croyance, seulement pour le calme qui régnait sous ses immenses voûtes, pour la lumière multicolore qui, traversant les vitraux, venait poser sur ses lectures les moirures du bonheur.

 

   Ce dimanche est paisible

 

   Lucien a verrouillé la porte. Les trois moutons sont dans le pré. Vénus en aura la garde pour la journée. La vieille Traction crachote dans le matin brumeux. La Traction, cette vénérable qui pourrait constituer l’archive d’une vie. Les grandes virées de la jeunesse avec Loriane en beauté, chemisier ouvert sur une gorge aussi délicate que laiteuse, un chapeau sur des boucles châtain, un peu de noir aux yeux, ces perles qui brillent encore dans l’obscurité. Son empreinte douce est encore ici sur l’accoudoir de tissu, là sur le pare-soleil, là dans le cercle noir du volant. C’est, pour Lucien, un bonheur traversé des larmes de la perte. Ce sont des trouées de soleil et des clignotements blancs dans la taie sombre des jours. Ainsi la mesure des choses, parfois l’écartèlement du temps, parfois un miel diffusant sa plénitude dans l’air embaumé de saveurs printanières. Mais à quoi bon servirait-il de ternir cette journée ? Charles attend et Lucien à mis dans sa musette une bouteille qui réjouira les cœurs, une tarte qui scellera, une fois encore, une amitié indéfectible. Ce dimanche est paisible comme tous les dimanches en ville. Les premiers  faubourgs, les scintillements de la rivière, les collines au loin où paissent les Rois Mages, où veille Vénus, où attend la demeure de pierres. Quelques personnes déambulent, d’autres attendent l’ouverture de ce Musée récemment ouvert qui attire beaucoup de curieux. Lucien n’est guère au fait des choses de l’art. Un questionnement seulement, un regard distrait puis la perte des œuvres dans le carrousel des heures.

 

  Jour de relâche

 

  Un jour cependant l’art s’était manifesté d’étrange façon. Il avait garé la Traction en contrebas du Musée, intrigué par ce vaisseau de métal rouillé aux impressionnants porte-à- faux, aux audaces architecturales qui l’interrogeaient, lui l’homme de la nature et de la prairie bocagère. Il s’était avancé sur la grande plateforme qui longeait le bâtiment. Quelques lumières dans le hall d’entrée. Il avait essayé d’apercevoir ce qui se trouvait à l’intérieur. Une jeune femme avait surpris cet homme qui, visiblement, cherchait à savoir quelque chose des œuvres. Elle avait ouvert la porte de verre, invité Lucien à entrer. C’était jour de relâche mais, si Lucien le souhaitait, elle l’autorisait à visiter les salles. Lucien avait accepté avec joie, ne sachant pas très bien ce qu’il allait découvrir.

    Tout dans le noir

 

   Tout était dans le sombre, tout dans le noir que ponctuaient seulement quelques faisceaux de lumière habilement dirigés sur les toiles. Il était SEUL, là face à l’Enigme. Les toiles, à l’exception de quelques unes traitées au brou de noix (ceci l’avait fait sourire, que l’on puisse faire de l’art avec si peu), les toiles étaient entièrement noires. Un peu comme une nuit sans étoiles. Ou plutôt, si, des trajets de comètes, leurs cheveux brillants griffant l’obscur à certains endroits, en ménageant d’autres qu’habitait la naturelle densité d’une teinte si mystérieuse, si clouée à son destin. Comme une fermeture et pourtant ces surfaces parlaient, témoignaient d’autre chose que d’une simple mutité. Sous le faisceau des projecteurs, des sillages naissaient  du noir, montaient du noir, se donnaient à voir dans toute la beauté de leur étrangeté. Lucien ne comprenait rien de ce qui se jouait là, dans le silence de la pièce, dans le sourd bruissement de l’art. Cependant, il devait se l’avouer, il était, en une certaine façon, « retourné », questionné par ce qui, de toute évidence, avait un sens que son ignorance des choses créées ne pouvait que soustraire à sa vue.

  

   Artiste du quotidien

 

   Oui, combien il aurait aimé entendre une personne avisée lui dire la valeur de la lumière, la signification de ces lignes qui entaillaient la matière, travaillaient la forme au corps, la métamorphosant en autre chose que ce qu’elle était, sans doute l’occasion d’une joie pour qui avait été initié à ses arcanes, introduit dans sa chair prolixe, inondé d’un savoir dont la saveur ne pouvait s’expliquer, seulement se sentir de l’intérieur, un peu comme on est dans le contact immédiat de la fleur du champ, des feuilles de la haie, de la laine du mouton, du travail du chien qui rassemble les égarés. Peut-être la tâche de l’art n’était-elle que ceci, partir d’un éparpillement des formes, les assembler, les amener à proférer et ceci était la mission belle et mystérieuse de l’artiste. Lui, Lucien, à sa manière, était un artiste du quotidien, du tout-venant, dresser une haie de telle ou de telle façon, tondre les moutons avec application, faire travailler Vénus et, surtout, peut-être, faire renaître dans sa vieille tête cabossée les lueurs d’autrefois, le sourire de Loriane, sa toilette de jeune mariée, son éclat sur le pré vert, son entente simple des choses, ce bonheur puisé à regarder le monde, à dresser une table, repasser une nappe brodée, faire un bouquet de quelques jonquilles des champs. Là, dans la discrétion du Musée, parmi tant d’oeuvres déroutantes, il s’était posé la question de savoir comment l’on pouvait estimer une création, la faire sienne, l’inclure dans le tissu serré de l’existence. Oui, il demanderait à Charles, lui qui furetait toute la journée dans ses bouquins, il devait savoir et puis c’était son rôle d’instituteur, sinon il aurait mieux fait d’être berger et de n’ouvrir que le livre de la nature.

 

   Bocage dans la cité

 

   Dans le dédale des rues tortueuses du Moyen Âge, maintenant. Les passages sont si étroits qu’il faut anticiper chaque virage, avancer prudemment, tirer sur le grand volant de bakélite. Heureusement, en ce dimanche, les passants sont rares. Parfois quelques badauds qui lèchent les vitrines, quelques enfants qui glissent sur leurs trottinettes le long des trottoirs. Sur la petite place, Lucien a trouvé un endroit où stationner. Presque devant chez Charles. C’est si calme, on croirait le bocage échoué en plein cœur de la cité. Parfois quelques feuilles qui s’envolent, le chant d’un oiseau, l’éclaboussement gris d’un pigeon dans l’eau étale du ciel. S’il osait, Lucien irait s’asseoir sur ce banc de la place qu’un arbre abrite de ses frondaisons. Ce serait un peu comme depuis la niche de Vénus, un observatoire des mouvements et des odeurs, des lumières, des passages des hommes, cette avancée sur les marches de l’existence. Et puis il aimerait voir les jupes en corolles, les tables animées des bistrots, les femmes sortant des boutiques, leur agitation gaie, telle des perruches.

  

   Musique au coeur

 

   Mais il faut sortir du rêve, regagner ce sens du réel au centre duquel Charles se trouve. Peut-être, impatient, regarde-t-il à la fenêtre, celle qui donne sur cet ilot au cœur de la ville. Entre une pharmacie et un magasin de lingerie, une porte cochère dans un renfoncement d’ombre. Un digicode sur lequel les doigts gourds de Lucien pianotent les chiffres qu’il a inscrits sur une feuille. Sa mémoire est si hésitante, imprécise, qui confond passé et présent, noms de personnes et de lieux. Il le sait, avant peu, dans le petit cercle grillagé il entendra la voix de l’Ami et ce sera déjà une fête comme autrefois au village en habits de dimanches et la musique au cœur. Cela hésite longuement et nul grésillement annonçant la parole. Lucien fait le code à nouveau. Peut-être Charles est-il occupé ? La musette pend à l’épaule lestée de la tarte - son odeur de pâte chaude encore -, alourdie de la bonne bouteille qui s’impatiente d’être débouchée. Un long moment ourlé de silence. Lucien, pour tromper le temps, lit les réclames dans la vitrine, un bon sirop pour la gorge, un baume pour panser des plaies, des lunettes de soleil pour abriter les yeux. Il n’ose se retourner pour regarder les froufrous, les dentelles, les petites buées dont les filles d’aujourd’hui vêtent leurs corps. C’était plus simple du temps de Loriane, les froufrous c’était juste pour les noces, le reste du temps c’était l’ordinaire mais il y avait tant de bonheur à la simplicité des choses !

  

   Eviter les trous

 

   Etrange tout de même. Charles, d’habitude, répond si vite à l’appel. Un peu perdu, Lucien fait tourner la clé de la voiture au bout d’une main qui tremble légèrement. Lui qui a mis son plus beau costume. Oui, un ancien, noir avec des rayures blanches. Tiens ça lui fait penser aux peintures de l’artiste du Musée. Que le monde est donc petit où tout se rejoint sous le même horizon. Non, Lucien de s’entêtera pas. A quoi bon, c’est comme pour son Aimée. Charles a dû oublier. Lourde la bouteille, pesante la tarte dont on ne sait plus rien, si ce n’est qu’il faudra faire midi avec Vénus en tête à tête et le bruit des moutons dans l’enclos. Ce ne sera pas un malheur, seulement une contrariété. Un dernier regard vers la vitre qu’occulte en partie un rideau de dentelles. Il n’y a plus rien à espérer que de poursuivre son chemin en évitant les trous, en contournant les flaques et les nids de poules.

 

   Attelage de concert

   

   La Traction a quelque peine à redémarrer. Faut dire elle doit, comme son propriétaire, avoir un peu d’arthrose. Si longtemps que l’attelage marche de concert. Sur le chemin du retour les immenses boîtes rouillées du Musée. Leur teinte si sombre, si bien accordée aux ciels d’hiver quand la lumière baisse, qu’il faut allumer la lampe, lui confier son visage inquiet. C’est étonnant tout de même ce pincement au cœur, on dirait qu’un bout de lui-même a été abandonné dans les grandes salles, tout près des œuvres noires. Mais voici bientôt la colline, les prés entourés de haies vives, la boîte aux lettres en bois avec sa pancarte « Peyriac », oui le pays des pierres et des prés, le pays du bocage et des landes où il fait si bon vivre. Vénus est là qui frétille suivie des trois larrons. Il faudra arriver à s’en dépêtrer. Ils sont si affectueux qu’ils n’ont pas de limites. Ça vaudrait la peine, sans doute, de leur faire un peu de place dans la cuisine, entre la cheminée et la cuisinière. Mais ça aurait vite fait de devenir cabotin, de réclamer son dû, et puis, si Loriane voyait ça, elle serait gentiment fâchée, alors…

  

 

    Qui chante de si loin

  

   La table des dimanches a été mise. Ça ne remplacera pas le rire de Charles, sa bonhommie, sa finesse quand il évoque les poésies de Victor Hugo, son Gavroche, sa Cosette. Et puis les pages qui fleurent bon le temps de la Primaire, avec les « Semailles en Beauce » d’Emile Zola, les « Chasseurs de casquettes » d’Alphonse Daudet, la « Sortie de l’école » des Goncourt, un « Intérieur de Campagne » d’André Theuriet. Tout un monde qui n’est plus, qui chante de si loin et c’est un écho assourdi, une comptine pour enfants, un sentier dans les brumes, une pluie d’automne parmi le tapis de feuilles jaunes. Oui, pour le dessert Vénus aura sa part de tarte et Lucien son verre de vin, ce rouge rubis où dansent les flammes, il trinquera à la santé du Charles, lui qui n’aime rien tant que de lever son verre à la santé des Anciens et des Modernes.

  

   Almanach Vermot

 

   Un agenda de moleskine noire posé sur le buffet. Lucien le feuillette un peu à la façon dont, autrefois, on tournait les pages de l’Almanach Vermot, on riait aux illustrations, aux blagues, on répétait un calembour, on s’étonnait de son esprit rustique et cocardier. A la page du jour, juste du blanc et aucune note. Page suivante, celle du lundi :

Invitation de Charles.

   Oui, voilà qui explique tout maintenant. Il pouvait toujours sonner le Lucien. Si ça se trouve, le Charles avec son antique Dauphine, il courrait les routes à la recherche d’un vieux journal, d’un manuel d’école avec les dessins d’autrefois, en noir et blanc, peut-être d’un livre de géographie avec ses cartes délavées, le tracé bleu de ses fleuves, les lignes noires de ses voies ferrées,  le jaune du Quercy et du Rouergue, le vert pâle de la Saintonge et de l’Aunis, le rouge brique des Pyrénées. C’était si beau cette évocation des paysages, ces noms qui voyageaient, ces seuils de Naurouze et du Poitou qui ouvraient toutes grandes les portes de l’aventure. De l’esprit, du corps, de l’imaginaire. Ah il fallait l’écouter le Charles quand il s’emballait sur une page d’Histoire et disait la Prise de la Bastille (il voyait rouge), Bernard Palissy brûlant ses meubles, du Serf au travail (de nouveau il voyait rouge), de Jeanne d’Arc gardant son troupeau (il voyait les Rois Mages, il voyait Vénus, il voyait Lucien sur sa colline que balayait le vent). Oui, combien il y avait de plénitude contenue entre ces feuillets jaunis, combien de connaissances immédiates, de douces irisations de l’âme, de poésie vacante à seulement dire la feuille d’automne, la source parmi les touffes de cresson, la miche de pain sur la table, la cruche qui suait en été, l’éclatement des fleurs blanches au printemps, la fête des battages, les pampres de la vigne que le soleil badigeonnait de vermeil à l’approche du couchant.

  

   Il aimera Charles

 

   Demain sera là, bientôt. Il faut prendre patience seulement. Faire le tour des prés avec Vénus dans ses pas, se mêler aux bêlements de Melchior, aux sauts imprévus de Balthasar, aux coups de museau amicaux de Gaspard. Il faut faire tremper une soupe avec des tranches de pain, un peu d’ail, un œuf blanchi, quelques grains de poivre, un feu dans la cheminée, le reste du vin de midi, la tarte qui fleure bon l’amitié si proche. Il faut enfermer les bêtes dans l’étable, caresser longuement la toison de Vénus, envoyer un sourire aux anges, penser à Loriane dans sa constellation d’étoiles. La nuit est là avec son cortège de points blancs. Quelques nuages au loin, mais simplement d’écume, une décoration qui flotte au-dessus de l’horizon. Il fait bon dans le lit de chêne sous la couette qui fait sa bosse amicale. Il n’y a pas de bruit, sauf, parfois, le hululement d’une dame blanche quelque part dans les plis d’ombre. Bientôt le sommeil sera là. Son repos. Son réconfort. Ses rêves où se mêleront passé, présent et futur en une illisible toile pareille aux œuvres de nuit de l’artiste (on ne se souvient plus du nom, seulement cette attirance du noir, ce magnétisme, cette rutilance au bord d’une félicité), ce temps identique aux illuminations qui traversent la chair et présentent, ici le bouquet de saules et sa pluie, le visage ouvert de l’amour, la tresse de cheveux, le souvenir d’école avec sa cour gravillonnée,  la couronne verte de son tilleul, le noir de son tableau. Le NOIR de son tableau.

  « Tiens, demain, il faut que je pense à lui demander au Charles si on pourrait aller ensemble au Musée. C’est bête, voyez-vous, mais voici que je l’écris toujours avec une Majuscule, comme j’écrivais autrefois, sur mon cahier d’école :

Poésie, Leçon de morale, Géographie

   Je crois que ça lui plairait. Et puis il connaît tant de choses, il pourrait m’expliquer. Ce NOIR, tout ce NOIR traversé d’éclairs de lumière, pareil aux soirs de lune pleine au-dessus de Peyriac.  Ça me fait penser à Loriane, à ses yeux noirs que visitait la clarté. C’est peut-être pour ça que je les aime ces tableaux. Oui, je les aime et je lui dirai au Charles. Je crois qu’il aimera aussi. Oui, il aimera ! De ceci je suis sûr. Ça sert à ça un Ami aussi, surtout, à aimer les mêmes choses que vous : une étoile perchée sur un brin d’herbe, la glace qui fait briller l’étang, la phrase qui chante joliment au creux de l’oreille. Oui, ça sert à ça !»

 

 

 

 

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 08:44
Agathaé-la-Noire

Fort de Brescou

 Source : Wikipédia

***

 

 

Entre deux reportages, je suis venu tout au sud de Lanzarote passer quelques jours de détente à Yaiza, charmant village de maisons blanches se détachant sur le fond bistre des montagnes. Ce matin, je suis allé au bord d’une lagune encadrée de roches noires. Ici tout est calme et rares sont ceux qui s’aventurent en cette contrée du bout du monde. J’ai emporté un livre, ‘Marelle ‘, de Julio Cortázar, que je lis au hasard des chapitres, comme indiqué par la volonté de son auteur. Quelques grands oiseaux de mer planent au loin, plongent parfois, traversent le miroir de l’eau dans un éblouissement blanc. La lumière est généreuse, ici, et j’ai dû mettre mes lunettes de soleil pour protéger mes yeux.

   Un vieux monsieur est venu s’asseoir discrètement sur un rocher à quelque distance de moi. Il m’a adressé un amical bonjour auquel j’ai répondu d’un signe de la main. Il a déplié son journal et a commencé de le lire avec attention. De tempérament solitaire, je suis néanmoins heureux de cette compagnie, d’autant plus qu’elle ne se fait guère plus remarquer que le glissement des nuages, tout là-haut, dans le bleu délavé du ciel. Je continue donc à lire et j’aurais bien pu oublier la présence de ce voisin silencieux si je ne m’étais avisé, soudain, comme alerté par quelque pressentiment, de le regarder d’une manière plus précise, ne le dévisageant nullement cependant, quelques rapides coups d’œil dont, sans doute, il n’est nullement alerté. D’emblée je lui ai affecté un prénom, Javier, c’est un genre de manie, peut-être une simple déformation professionnelle, mon métier de journaliste m’obligeant à ne rien laisser dans l’ombre. Javier, donc, est vêtu d’une façon sobre, pantalon gris, chandail anthracite à fermeture Eclair, une casquette marron coiffe sa tête. Son visage est hâlé, porteur d’un demi-sourire, ce qui me le rend immédiatement sympathique. Maintenant, il sort de sa poche une blague de tabac, prélève un peu de la précieuse herbe, la dépose dans une feuille qu’il roule avec délicatesse entre ses doigts. Il humecte la partie gommée d’un rapide coup de langue. Il frotte son briquet, le tabac grésille, s’enflamme. Il mouche de ses doigts l’extrémité de sa cigarette pour en ralentir la combustion. Il aspire longuement, rejette une fine tresse de fumée qui se dissipe dans l’air matinal avec cette odeur de goudron et de miel, cette odeur, oui…cette odeur…

   Je suis assis à la terrasse du ‘Café des Allées’, à Agathaé, sous la double rangée de platanes qui délimite l’aire dévolue aux déambulations des natifs auxquels se mêlent les premiers touristes attirés par la mer. Jo vient de frotter son briquet. Un nuage de fumée brouille son visage, il en dissipe les effluves de sa main gauche qu’il agite à la façon d’un éventail. Il sourit largement derrière son écran. Il est si convivial, il aime tant la compagnie. Il sirote à petites lampées son verre de Casa, jaune comme le canari, il met si peu d’eau et, du reste, c’est la coutume du pays, ici en cette terre méditerranéenne habitée par les pêcheurs et les vignerons. Jo et Gervaise, sa femme, sont des cousins de mes parents, je n’ai jamais su à quel degré, mais qu’importe ! C’est Gervaise qui tient le ‘Café des Allées’. Une matrone douée d’une inépuisable faconde. Elle fait la loi chez elle et n’hésite pas à éloigner un importun quand il ne respecte pas la loi tacite du lieu. Jo est à la retraite de longue date. Il était pêcheur professionnel et est devenu pêcheur occasionnel. Gervaise vend les poissons au marché après qu’elle a prélevé la part avec laquelle elle fera grillades et courts-bouillons. Combien, encore aujourd’hui, la saveur en inonde mon palais, combien la douce fragrance vient à ma rencontre avec le plus évident bonheur !

   Javier a terminé la lecture de son journal. Il le replie lentement. Il se lève, met sa main en visière, la lumière est si pure, si ruisselante, qui éblouit. Il m’adresse un au revoir de la main auquel je réponds. Il repart vers Yaiza. Je le suis de loin comme pour sceller une amitié neuve. Bientôt le village est en vue. Le port est là avec sa flottille de bateaux bleus. Ils tanguent lentement au gré des courants. Ils me font penser aux jouets d’enfants qu’autrefois je faisais naviguer sur l’eau du lavoir, pendant que ma mère tapait énergiquement le linge de son battoir. Javier m’a aperçu à quelque distance de lui. Il me fait signe de le rejoindre. Nous échangeons quelques mots d’espagnol, j’ai conservé, de cette belle langue, des notions suffisantes pour quelques échanges pratiques. Javier m’invite à monter  sur sa barque. Il va aller poser quelques filets dans la lagune, là où les eaux sont calmes et poissonneuses. Je grimpe à bord de la frêle embarcation qui tangue et gîte à l’envi. Il me tutoie gentiment. « Tiens-toi au pavois, me dit-il et ne le lâche pas avant qu’on ait pris la mer. »

   « Ne lâche pas le pavois », me dit Jo en riant, Marin d’eau douce ! » Ses yeux gris si rieurs s’embuent et il doit essuyer le verre de ses lunettes. Les branches, il les a rafistolées avec du sparadrap qui, maintenant est boucané, mais il n’a cure de ceci. Jo est nature, c’est, pourrait-on dire, sa marque de fabrique. Confectionné comme un vieil outil, d’un coup d’un seul, à la serpe,  dans une branche de coudrier. Le ‘Brescou ‘, c’est le nom de son rafiot, se fraie un passage dans les eaux de La Gardelle à coups réguliers lancés par son vieux moteur, on dirait le cœur d’un vieil animal cognant contre ses flancs. Nous avons déplié des lignes qui pêchent à la traîne alors que nous avançons en direction du large. Nous attrapons quelques mulets de bonne taille que Jo place sur un lit d’herbes au fond d’un panier d’osier. Bientôt nous arriverons près de la jetée. Derrière nous un sillage d’argent, des clapotis qui viennent battre les cannes des roseaux. Parfois des marins-pêcheurs raient l’espace de leurs livrées bleue et rousse. « Attrape donc la gaffe sur le pont et merci de me la passer, c’est pour ‘estanquer ‘ les filets. » J’apprendrai, plus tard, que ce beau mot ‘estanquer ‘ signifie simplement ‘ saisir ‘. 

   Nous sommes arrivés sur le lieu de pêche dans la lagune. « Philippe - le vieil homme m’appelle amicalement par mon prénom -, fais-moi passer la gaffe s’il te plaît ! » L’eau brille comme une lame de métal, un acier poncé, une feuille de chrome. Javier manie la gaffe avec adresse, remonte les filets un à un. Prises dans les mailles, des écailles par milliers font leurs reflets de verre, des centaines de poissons s’agitent en tous sens. C’est vraiment un spectacle féérique, un genre de chorégraphie qui, en même temps, dit une fois la vie, dit une fois la mort. Avec un plaisir évident, le pêcheur décline les noms qui constituent les trésors de notre prise, viejas, sardines, pagres, cerniers, badèches, grondins, rascasses. « Vois, ces grondins, ces rascasses, feront ‘una sartén de pescado’, une magnifique casserole de poissons ! »

   « Vois, ces grondins, ces rascasses, Gervaise va nous en faire une bonne bouillabaisse, je peux te le garantir ! » Jo est vraiment à son affaire et moi, l’enfant des terres, je suis aux anges, au seul motif d’entendre des mots si étranges et si beaux, des mots magiques en quelque sorte. Ma joie joue en écho avec celle de Jo. Nos joies réunies ruissellent pareilles à des névés dans la gloire solaire. Jo se roule une cigarette alors qu’il vient de me confier la barre du ‘Brescou ‘. Je n’ai pas encore dix ans mais je sais, dans ma conscience toute fraîche, que tout ceci se gravera avec le chiffre de ce qui est indestructible. Je crois bien qu’en cet instant où nous redescendons le cours de La Gardelle pour revenir au port, la brume de mes yeux rejoint celle de la rivière qui commence à se vêtir de son voile de nuit. Nous amarrons ‘Brescou‘ à son môle de pierre brune, une lave trouée qui est l’âme d’Agathaé.

   Nous remontons la ‘Rue des Joutes’, cernée de hautes maisons aux façades sombres. Ici, les fenêtres sont grillagées à cause des moustiques et cela me fait un peu drôle de penser que les gens sont comme en prison derrière leurs treillis métalliques. Gervaise, large sourire, nous attend sur le seuil du Café. Elle vient trinquer avec nous. Un Casa pour Jo, une bière pour Gervaise, un sirop de menthe pour moi. Jo fabrique une de ses cigarettes dont il a le secret, tordue, fine en son extrémité. Elle grésille et fait, comme d’habitude, sa résille blanche que Jo dissipe en riant. Sur l’écran de télévision derrière nous, des images dansent dans une manière de mélopée colorée. « Regarde comme c’est beau !», me dit Gervaise qui appuie contre moi ses jolis bras dodus, si doux, si maternels. Un beau paysage de pierres noires, un volcan éteint à l’horizon, une lagune avec sa plaque étincelante, un pêcheur y jette ses filets dans un beau mouvement circulaire, son nom gravé à la poupe de la barque ‘Javier ‘. Mes yeux d’enfant sont éblouis. Je m’entends dire à Jo et Gervaise qui m’écoutent attentivement : « Un jour j’irai, oui, j’irai ! C’est si beau ! »

   Sur les ‘Allées des Platanes’ les ampoules commencent à grésiller parmi les feuilles dures tel du carton. Des promeneurs en chemise. Des Natifs d’ici qui prennent l’air. Gervaise a installé un barbecue sur le goudron des Allées. Sur la petite table ronde, Jo a disposé les assiettes, les tranches de pain, une carafe de rosé dont les flancs transpirent, de minces ruisselets en constellent la surface. Les sardines grillent dans une belle odeur âcre, saturée d’herbes aromatiques. Nous commençons à dîner. Je suis si peu habile à dépiauter les poissons grillés. « Je vais te montrer, Marin d’eau douce, c’est comme ça qu’il faut faire ! » Joignant le geste à la parole, Jo saisit la sardine par ses deux extrémités, deux coups de dents et il ne reste que l’arête. Oui, j’ai encore beaucoup à apprendre. Gervaise sourit de mon air médusé en même temps qu’amusé. Le vin rosé danse dans les verres. J’ai même le droit d’en déguster un petit verre. Il est encore là aujourd’hui avec sa fraîcheur, sa surprise, le bonheur qui est attaché aux événements rares. Les derniers passants. Il fera bon dormir sous les étoiles. Demain, peut-être, une nouvelle sortie en mer. Il me semble avoir entendu Jo en confier le secret à Gervaise. Oui, sûrement une sortie. Je devrai l’oublier cette nuit si je ne veux pas qu’elle soit blanche. Il y a tant à espérer de la vie qui vient ! Oui, tant à espérer !

 

 

 

 

 

 

 

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 07:55
Plus loin que ne voient les yeux.

" Et si l'on s'offrait la pleine lune ? "

 

Un matin, 6 h30 - Blériot-Plage,

près de Calais, près de chez moi...

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   La grâce fiévreuse de l’âge.

 

   Avanljour, tel est l’étrange sobriquet qui traîne aux basques de cet Enfant d’environ douze ans comme son attribut le plus sûr. Levé dès avant l’aube, cheveux encore en broussaille, visage de cuivre tel l’Indien, se sustentant d’une rapide collation, parfois d’un rien, une larme de rosée, une bribe de brume, la première lueur à l’horizon du monde. Il est entièrement situé dans la grâce fiévreuse de l’âge, un pied dans l’enfance, un autre dans l’adolescence avec, parfois, une échappée vers le territoire des adultes, mais seulement dans l’approche, la tentation, comme si le fruit du désir était une réalité doublée d’une possible mise à l’épreuve, peut-être d’un réel danger. C’est la mer qui l’attire, son battement bleu, la syncope toujours renouvelée de ses flux et de ses reflux, la couleur sourde de ses abysses qui teinte la vitre de l’eau d’une étonnante profondeur, cette hésitation entre l’aigue marine, l’émeraude avec des reflets de topaze. Comme si l’immense dalle d’eau était une simple accumulation de gemmes sur laquelle la lumière imprimait ses mouvants ocelles. Fascination que celle de cet Etrange de s’approcher du mystère de la nuit alors qu’à l’orient les premières incisions de clarté font leurs empreintes à peine lisibles.

 

   Fil invisible d’une lame.

 

   Tout juste arrivé dans son lieu familier - une déclivité entre deux éminences de sable -, il s’assoit sur ses talons, visage bien droit, regard fixé au-delà de sa propre chair, pris dans le vertige d’une aimantation. Il est, à la fois, en lui et hors de lui, avec seulement sa fragile lisière de peau qui délimite le connu de l’inconnu. Ce qui lui fait face (au sens de « lui donne visage »), c’est ceci : le plancher liquide est une surface immobile, indolente, comme prise encore dans la souple texture du songe. Peut-être l’éternité n’est-elle que cela, une couleur uniforme si proche d’une absence, une fuite à jamais des choses, une nature lissée de rien que l’espace parcourt de son aile inapparente ? Est-ce cette méditation métaphysique qui habite le Jeune Ephèbe ? Sa beauté le traverse de part en part pareille au fil invisible d’une lame, à la vibration d’un cristal, à la fuite d’un météore. Ses yeux sont de purs diamants par où s’engouffre la multitude de questions de la présence. De la sienne d’abord. De celle de ses coreligionnaires dont, le plus souvent, il ne perçoit guère que les silhouettes fuyantes à la limite des champs ou bien dans la steppe dense des faubourgs. Enfin de toute cette beauté de l’univers qui, parfois, à condition que le regard se fît attentif, rayonnait à l’endroit même où il se trouvait et nulle part ailleurs. Affaire de conscience. Affaire de liberté. Juste perception de ce réel toujours transcendé par cette jeune vie car ce sont ses propres yeux qui installent l’inlassable spectacle de l’exister. Sans doute ces pensées ne sont-elles que les hypothétiques projections d’un Voyeur extérieur. Il n’y a jamais personne à cette heure discrète et ce qui se formule ainsi vient peut-être du long glissement du ciel le long de la terre qui, encore, ne tient qu’un langage inaudible et l’attente de sa révélation.

 

   Initiation à soi.

 

   Contemplatif, Avanljour l’est bien au-delà des préoccupations habituelles de ceux et celles qui parcourent le monde de leurs pas pressés. Au centre de son corps se déploie un genre de feu-follet, de bruissement continu, de source faisant son lancinant clapotis. L’intérieur est vacant, immensément disponible. Ce qu’il veut, c’est recevoir la pluie multiple des sensations et les porter à leur apogée. Sans doute la naïveté de l’enfance proche l’habite-t-elle encore ? Mais la curiosité adulte, le fourmillement impatient de vivre, dressent leurs oriflammes et cela gonfle et soulève le dôme du diaphragme à la manière d’une voile sous le vent. Au regard de ceci, nous les Etrangers, sommes comme des insectes pris dans leur bloc de résine. Nous écoutons la complainte de ce Jeune Initié sans pouvoir y participer aucunement, sinon par l’intellect, c'est-à-dire en creux et nos yeux sont dépossédés de ce savoir intime qui fait, en lui, ses merveilleuses fluences, ses lacs étincelants, ses gerbes d’impressions vives. Initiation au monde qui est toujours initiation à soi.

 

   L’inaccessible, lieu du désir.

 

   Les ombres commencent tout juste à se dissiper. Une clarté monte insensiblement dans le ciel. La teinte présente est ce juste équilibre entre l’affirmation et le retrait, le surgissement et son autre, le néant dont on perçoit encore les sombres desseins, ce soudain basculement qui pourrait tout confondre dans la ténèbre et alors il n’y aurait plus que la nuit et un éternel silence, les étoiles piqués pour toujours dans la toile immobile de l’éther. Il y a encore temps pour le rêve, la libre délibération de l’esprit. On est là, comme sur le bord d’une vérité. On est là, sur la lisière du monde. Quatre brisants s’élèvent dans la puissance, colonnes du ciel qui disent l’indéfectible lien attachant les hommes à ce qui les dépasse et les ravit pour la simple raison que l’inaccessible est toujours le lieu d’un désir. Qu’y a-t-il dans l’empyrée ? Des comètes au sillage d’argent ? La boule incandescente du Soleil ? Cette Lune à l’œil de marbre qui dérive sans attache ? Qu’y a-t-il ? Les dieux ? Apollon charmant ses pairs au son de sa lyre céleste ? Vénus sortant de l’écume marine, entourée de colliers de fleurs odorantes ? Cronos ce maître du temps jouant avec son sablier et la destinée des hommes ? Dieu veillant sur le sort de ses créatures ? Questions à l’infini dont les brisants éloignés pourraient représenter la vive métaphore. Leur rythme régulier, pareil aux interrogations que la mer reprendrait dans son sein afin que, jamais, la réponse à l’énigme ne fût donnée. Seulement une longue inquiétude, un vide au centre de la tête et un corridor sans fin plongeant dans les douves du corps.

 

   Une « certaine » transcendance.

 

   Alors il faut dépasser ce qui s’ordonne ici et là, clôt le cycle de la connaissance. Il faut faire de soi un tremplin et bondir en un saut de l’autre côté du mur opaque du réel. Combien ces sombres piliers plantés dans la vase font penser aux toriis des Japonais, à ces portails traditionnels qui signent la présence du sanctuaire shintoïste. Et l’analogie n’est pas uniquement formelle qui relierait, dans une esthétique commune, ces deux élévations architecturales. La confluence de leur sens est à rechercher dans le symbole de la Porte qui est toujours passage d’un monde à un autre, d’un niveau à un autre. De connaissance, certes, mais aussi, mais surtout, abandon de l’aire simplement physique, matérielle, pour surgir dans le déploiement du spirituel, seul site capable de nous soustraire aux pesanteurs habituelles du corps et de nous inviter aux joies de l’intellect, aux libres évolutions de l’esprit, aux flottements infinis de l’âme. Et peu importe que l’on soit croyant, athée, agnostique, mystique, c’est l’envol lui-même qui compte plus que sa finalité attachée à l’existence d’un dogme. L’idée de transcendance induit le plus souvent une posture erronée qui présuppose toujours la présence de Dieu comme unique condition de possibilité. Mais il y a, à l’évidence, des extases qui ne sont nullement dictées par l’exercice de la foi et la pratique de quelque liturgie. La profonde émotion face au chef-d’œuvre, quand bien même l’on considèrerait l’origine de l’art en son essence religieuse, peut être l’objet d’un accroissement de l’être de nature strictement athée. L’absolu de l’art n’est pas inévitablement le calque de celui des religions.

 

   Torii en plein ciel.

 

   Mais nous avions abandonné Avanljour qui, aussi bien, aurait pu être nommé Torii si les hasards de la naissance l’avaient porté sur les rives lumineuses d’Orient. Mais opérons la métamorphose. Torii vient de traverser le lieu initiatique, celui qui le ravit à sa présence d’enfant et le remet dans un âge immatériel avec des armatures de temps extensibles et la possession immédiate de tous les espaces, une sorte d’ubiquité l’autorisant à être ici, là et encore ailleurs dans l’instant qu’il décide de ce prodige. La côte est loin, bordée de sa frange d’écume et de bulles. On aperçoit les sentinelles noires des pieux en ordre de marche pour une étrange mission. Se laissent percevoir, dans la brume solaire, des fumées légères qui sortent des toits, font leurs capricieux cerfs-volants avec leurs queues qui claquent au vent. Sour les bras dépliés comme les ailes du goéland, filent les troupes de vagues avec leur air insolent, leur diablerie, leurs facéties comme si elles voulaient lutter avec l’air, imprimer dans ses fibres la nécessité de l’eau. L’air qui cingle le visage, fait onduler les boucles des cheveux, plaque au corps la tunique de toile. Torii en plein ciel, on est une ivresse en mouvement, un kaléidoscope où s’engouffrent toutes les images du monde, scène immensément ouverte, cirque que tutoie la belle plénitude des nuages gris et bleus, roses et corail. Tout le Monde, là, présent, avec ses paysages sublimes, ses gorges, ses avens, ses pics dentelés, ses vallons où murmurent les sources qui se perdent quelque part, loin, dans le ventre de la terre.

 

   Claire obscurité.

 

   Le plateau de la mer est lisse avec les quelques glacis de courants plus clairs. Ciel délavé dans des teintes d’ardoise et de métal. Claire obscurité comme si, seul, ce jeu subtil de l’oxymore permettait de donner site, à la fois au phénomène de la lumière qui s’appuie sur celui de l’ombre et au retrait de l’ombre qui fait place à la clarté. Il y a comme un flottement du paysage, une irisation de la vue que recouvrirait une mince pellicule de brume. Des maisons basses, blanches, en enfilade, surmontées des haubans réguliers des cheminées. Dans l’anse marine des galets s’entrechoquent sous le mouvement continu de la plaque d’eau. Plus haut, pareil à un mur dressé, d’éblouissantes falaises blanches tapies sous une couverture d’herbe rase. Parfois quelques moutons à la laine drue y sont visibles, tels des rouleaux d’écume drossés sur la côte.

 

   Cette nasse d’irréalité.

 

   Plus loin, le corps se dissout dans la cendre d’une lumière native. Torii, maintenant, a dépassé ses propres limites. Il n’a plus de frontières, il n’est plus qu’un flottement indécis, une lisière entre deux nuages, un filet d’eau semant ses gouttes sur la pente lisse d’une jarre. Les hautes marges du ciel ont la densité sourde des veines de charbon. Comme si la nuit était encore proche et que, soudain, elle pourrait tout ensevelir sous une taie définitive. A l’horizon la dentelure d’une colline suspendue au-dessus du vide. Des éboulis de roches noires, volcaniques, l’anse claire dans laquelle repose un lac d’argent éblouissant, comme si le phénomène même de la lumière se laissait approcher mais qu’il menaçait d’une toujours possible cécité. Si belle clarté piégée entre ciel et terre, qui ricoche et allume de l’intérieur tout ce qui est présent, ici, dans cette nasse d’irréalité. Une bâtisse de pierres, sans doute faite de lourds blocs de granit, est en équilibre sur le bord de l’onde comme en sustentation au-dessus du miroir qui étincelle. Tant de beauté ici amassée et l’on se demande si le rare et le précieux pourront continuer longtemps à soutenir l’épreuve du visible, si tout, comme par magie, ne pourrait disparaître et il ne demeurerait que quelques pierres orphelines, un reflet glacé, une lourde mélancolie faisant son infini remous à l’horizon des choses.

 

   Sauf le rêve et sa hauturière folie.

 

   Maintenant, Torii est pareil au vol tendu du héron, flèche du bec perçant la toile de l’air, rémiges en éventail, pattes dans le prolongement de la tunique de plumes. L’atmosphère a fraîchi, la lumière baissé, les teintes sont des camaïeux assourdis, de discrètes présences, de pures élégances saisies à même leur profération. Ici le repos est si grand que l’on pourrait demeurer dans le vol stationnaire du colibri avec des milliers d’irisations à la seconde et initier un genre de mouvement perpétuel. L’arachnéenne résille des arbres traverse le ciel de sa retenue. La lumière est de neige et les végétaux de frimas. Les hampes des massettes ponctuent le fin brouillard de leurs navettes engourdies. Le ruisseau est le reflet du ciel qui est la réverbération de l’unique, de l’étonnant, de l’inimaginable. Sauf le rêve et sa hauturière folie. Une île minuscule est au centre du bras d’eau, ovale parfait que ne peuvent visiter que le furtif et le dissimulé, peut-être quelque être fantastique à la robe aquatique pareille à la soie d’une loutre, au ventre d’une mousse. C’est si bien d’être Torii et de planer au-dessus des contingences humaines, du lourd désespoir qui teinte de bitume les marches hasardeuses des hommes. Si bien !

 

   Des oiseaux ivres.

 

   Nul ne sait la fin du voyage. Encore un bond en avant, encore un dépliement d’ailes, une dilatation de la vue. On est très haut à présent et l’on perçoit l’infinie courbure de la Terre, ses semis d’îles, l’avancée de ses isthmes, le réseau serré de ses villes où la foule impatiente se presse en grappes compactes. Tout en bas, une falaise ocre trouée par les vents. Des oiseaux ivres en franchissent les portes, tout comme Avanljour a franchi la limite du torii pour parvenir de l’autre coté, retrouver ce qu’il a toujours été, un être d’une énigmatique présence se souciant de découvrir l’aire immense des impressions fécondes. Alors on n’est plus soi qu’à la mesure du souvenir et l’on est Liberté réalisée, Aventure affranchie de toute contrainte. De toute exigence. Sauf de se connaître en son fond car l’on est partie prenante du monde, tout comme la dame ou le fou participent au jeu d’échec. Parti de soi, on a à se rejoindre, à deviner la présence de l’Autre, peut-être dans ce battement d’eau, cette éminence rocheuse qui fait signe depuis le sombre désert océanique où, parfois, s’égarent des myriades d’oiseaux fous comme si leur inconscience les avait portés à un haut vol meurtrier.

 

   La Terre, notre matrice.

 

   On ne tutoie jamais les cimes qu’à y renoncer pour retrouver la position ferme de la terre, la sûreté du sillon qui guide les pas, la douceur de la glaise qui, encore, porte notre empreinte. Oui, la Terre est notre matrice, notre refuge, le dernier lieu que nous visiterons. C’est pourquoi, après avoir fait provision d’esprit, il faut à nouveau se disposer à se faire matière, dense, compacte, lourde. C’est ainsi, le sol de poussière nous attend, il est notre destinée comme nous sommes une simple volute que le hasard, l’instant d’un songe, a bien voulu soustraire à ses soucis. Le vertige du grand air inonde les yeux de larmes et la vue se trouble. Ce domaine est celui, sans doute, des créatures mythiques, peuple invisible aux si étranges morphologies qu’elles nous paraissent directement issues de quelque thaumaturge en mal de visions édéniques, à moins qu’elles ne fussent simplement sataniques. Hippogriffe à tête de griffon ; Phénix nourri d’herbes fraîches et abreuvé de rosée matinale ; Sylphes et Sylphides pareils à la force des Amazones mais pourvues d’ailes de papillon.

 

   Envers de la métamorphose.

 

   Du papillon à la larve le processus d’une métamorphose inversée n’est pas loin. Torii dans sa grande sagesse est pénétré de la puissance du réel, de sa force de ressourcement car il a connu la beauté, a frôlé l’ivresse, effleuré la folie. Jamais l’on ne quitte sa demeure habituelle sans se soumettre au risque de tout nomadisme, surtout quand celui-ci est privé de boussole. La mer est trop grande pour l’homme. L’espace infini. La quête de soi illimitée. Alors il faut puiser suffisamment de force aux confins de ce qui ressemble à la figure de l’Absolu et se disposer à retourner chez soi dans l’humilité. Avanljour a connu la grande porte onirique. Il s’y est engagé comme on transgresse une loi, celle du réel en son obstinée présence. Maintenant le cheminement est à rebours mais il n’oublie rien de cette illumination qui a ouvert un monde, le monde du Torii qui est aussi celui de l’enfant aux yeux de lumière car, qui a connu l’étrange beauté, jamais ne l’oublie. Jamais !

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 14:15
Pure beauté de Byblos-la-Grecque

Source : Wikipédia

 

***

 

(Le texte qui va suivre trouve ses racines dans le réel, aussi bien d’un lieu que des personnages qui y vivent. L’écriture a fait subir une métamorphose à ces présences, les amenant à devenir de pures fictions. Première métamorphose donc, la seconde sera celle que les Lecteurs et Lectrices lui imposeront en tant que geste fondateur de tout acte de lecture.)

 

*

 

   En cette belle saison qui arrive dans une moisson de lumière, je suis venu dans les Cyclades afin de m’immerger dans ce qui constitue, sans doute, les fondements les plus accomplis de la civilisation grecque. J’ai visité plusieurs de ses îles, longuement rêvé parmi la multitude des terres de l’archipel. Ici, c’est la dernière île que je rencontrerai. On la dit d’une beauté étonnante mais je me méfie de la faconde des Méditerranéens, de leur penchant à tout exagérer. Je serai comme Saint Thomas, je ne croirai que ce que j’aurai vu. Je suis sur la barque de pêche d’Ambrosios, assis tout au bout de la proue, mes deux pieds nus fendant la neige d’écume. Le soleil baisse à l’horizon, le crépuscule approche. Le champ de la mer se couvre de sillons de cuivre et d’or entrelacés avec ceux, plus sombres, des eaux profondes, un camaïeu de verts jouant les uns avec les autres dans une subtile harmonie qui décline malachite, Véronèse, viride, ces teintes que l’on trouvait autrefois sur la palette vibrante des Impressionnistes.

   Nous approchons de Byblos. Devant le village de maisons blanches - quelques reflets bleutés en animent les façades -, la minuscule baie prend des allures de nuit. La mare d’eau est sombre, abyssale, tissée d’ondoiements qui paraissent venir de loin, peut-être de grottes marines ou des touffes d’algues qui flottent pareilles à de fins cheveux semés d’encre.  Les volets sont bleu foncé, pareils à des saphirs. Les fenêtres sont étroites qui ne laissent passer la clarté qu’avec parcimonie. Le soleil est vif en ces contrées et l’été est une fournaise que la proximité de la mer, heureusement, rafraîchit de sa douce présence. Ambrosios et moi accostons tout contre un ponton de planches disjointes. Sur le quai nous nous séparons. Le pêcheur en quête de sa famille, moi d’une auberge où dîner. Maintenant je suis assis à une terrasse qui donne sur la mer. Quelques consommateurs sont attablés. Une impression de calme et de repos. Byblos, en cette saison, n’accueille que des natifs, les touristes, ce sera pour plus tard. Quelques bateaux rentrent au port, minuscule flottille qui fait ses clignotements bleus et blancs sur la plaine de la mer qui s’assagit, comme si elle se disposait à un somme réparateur. Je déguste un magnifique vin du pays à la robe saphir, cette couleur qui n’en est une, juste une carnation destinée à la fête des lèvres, à l’éblouissement du palais. Un délicieux risotto l’accompagne dont le fumet se mêle à la fragrance des glycines.

   Matin - J’ai dormi à l’’Auberge Olympe’. Un long sommeil bercé du rêve des étoiles, de la longue dérive de la Voie Lactée, de l’opalescence de la Lune. C’était comme d’être sur un nuage en plein ciel et de voir, tout en bas, la terre des hommes semblable à une mappemonde d’enfant avec ses pics aigus, ses lacs immenses, le moutonnement de ses forêts, le sillon vert de ses vallées. Je monte en direction du Mont Skalados, le bien nommé. Tout près du sentier, adossé à une antique maison, un étrange pigeonnier décoré. Il est bâti à la chaux blanche et présente, sur le haut de sa façade, des planches d’envol en brique sombre. Tout un feston géométrique y déploie l’ingéniosité des bâtisseurs, leur souci d’une esthétique heureuse. Les pigeons, pensé-je, doivent être heureux d’un logis si habilement décoré. A mon passage, un tourbillon coloré d’ailes ardoise, de gorges métalliques, de pattes au rose si délicat. Sur le toit, d’étranges éminences, sortes de cheminées aux angles, sans doute pour des motifs d’aération, à moins que ce ne soit simple souci d’élégance.

   Bientôt j’arrive à la maison de Konstantinos, qu’ici on nomme plus familièrement ‘Kostas’, manière d’ermite à la longue barbe taillée par le vent, au visage buriné par les coups de serpe du soleil. Il est souriant. Il arbore une large chemise semée de fleurs bariolées. Son jeans est troué en mais endroits. Bien plus par un effet d’usure que par l’allégeance à quelque mode que ce soit. Il serre ma main avec empressement comme si nous étions des amis de longue date. Il parle un Français approximatif, avec des cailloux qui roulent dans sa voix, mais ceci suffit à une compréhension mutuelle. Tous les deux, nous montons un chemin semé de schistes et de micas qui glissent sous nos pieds. Le versant que nous parcourons est couvert de plantes diverses, jeunes pousses de cèdre, touffes compactes de myrte, de sauge, d’origan. Ce que cherche Kostas, aujourd’hui, ce sont les tapis d’immortelles d’Italie. Il y en a à foison et l’on voit leurs beaux capitules jaunes, serrés, agités sous l’effet du vent du nord qui se nomme ici, ‘meltem’, parfois un courant d’air vigoureux, si bien qu’il faut chercher une crypte de rochers pour se soustraire à son insistance.

   Kostas écarte ses doigts qui prennent la forme d’un peigne aux dents rapprochées. Il remonte ses mains tout le long de la plante, n’en prélève que la partie sommitale, celle qui sera destinée à fournir l’huile essentielle. Pour Kostas, extraire l’huile, c’est un peu mettre à jour l’âme du pays, la concentrer dans une essence qui est le recueil symbolique du sol, de l’air, de la mer, de la vie des hommes, cette immense liberté, ici, devant l’immense plateau de la mer, ici, sous la voûte du ciel qui appuie doucement sa constance à l’endroit exact de la belle aventure humaine, lui donne, tout à la fois, site et sens. La cueillette est prodigue, on pourrait dire fastueuse. Les grappes d’ombelles sont disposées dans un panier tressé. Elles commencent lentement à sécher avant d’être plongées dans le corps de chauffe de l’alambic.

   Maintenant la distillation est arrivée à son terme. Dans le mince réduit de Kostas, c’est une odeur entêtante qui s’est répandue, qui habille les murs, s’imprègne dans nos vêtements. Une odeur musquée de curry, couleur de miel dense, si jamais les odeurs peuvent avoir un chromatisme, une palette sous laquelle apparaître, peut-être même devenir tactiles, minérales en quelque sorte. Dans la poche de mon coupe-vent, Kostas a glissé une petite fiole en verre contenant le précieux liquide. Il empêche - ce serait l’une de ses vertus les plus remarquables -, la peau de vieillir, de se ramifier en rides, de se flétrir en quelque sorte. Notre Alchimiste vit de ceci, vente d’essences aux autochtones, aux touristes l’été. Il publie régulièrement des livres sur les simples chez un éditeur d’Athènes. Une vie simple et heureuse, un corps vigoureux qui semble être le naturel prolongement de Byblos.

   Je gravis les derniers degrés de Skalados. La pente est raide parmi les éboulis de marbre blanc, les éclats de serpentine verte, les blocs de granit aux veines blanches et noires. Bientôt j’arrive sur un large plateau où ne règnent que de rares végétaux abrasés par le vent, un peuple de rochers diluviens immobiles depuis une éternité. Une vieille bâtisse est là, avec sa curieuse rotonde grise percée de minuscules ouvertures, avec son donjon, son phare à l’œil éteint depuis bien longtemps, témoin des Cyclades, mémoire usée à force d’avoir été sollicitée. Peut-être est-il en communication, ce phare, avec les dieux, ces étranges présences enfouies dans les sédiments du temps ? Tout autour, des montagnes couleur de cendre, leurs sommets émoussés faisant songer à des pierres ponces ayant échoué ici, en plein ciel. La mer, au loin, est un miroir étincelant. Des courants en parcourent la surface, des flux à l’infini en dressent l’unique cartographie qui n’est que celle du rêve, de la poésie lorsqu’elle trouve site à sa mesure.

   Comment pourrait-on résister à tant de splendeur en un unique endroit recueillie ? A la limite du regard, comme émergeant d’un imaginaire de brume, tout l’essaim archipélagique avec ses beaux noms, ses noms mythiques, si duveteux à entendre, si souples à prononcer : Mykonos, son église blanche de la Panaghia Paraportiani, à elle seule elle pourrait résumer l’art grec de vivre ; Syros et la cité Ermoúpolid, ses maisons polychromes serrées, son temple à colonnes, son Eglise de la Résurrection au dôme bleu intense ; Naxos et ses étranges bâtisses rondes, manières de barbacanes au pied du mont Fanári ; Iraklia, ce confetti jeté dans l’Egée méridionale ; Patmos enfin, si bien chantée par Hölderlin dans son roman ‘Hypérion’, Patmos où réapparaît le divin, le sacré que le Poète n’a cessé de chercher tout au long de sa quête polythéiste. Il y aurait encore tant à dire, mais autant laisser place à l’imagination, elle qui agrandit tout, féconde tout, cette faculté à nulle autre comparable, cette magicienne de la création, cette compagne qui emplit la solitude des rémiges solaires du ravissement. Un espace sans limite est alors octroyé. Oui, vraiment sans limite, dilaté à l’extrême, pareil à l’éclatement rouge d’une grenade lançant, au-devant d’elle, les graines inventives du prodige intérieur.

   Je suis redescendu dans le port de Byblos, j’ai traversé ses ruelles encore prises d’ombre en cette heure matinale. Quelques barques mouillent sur les eaux ensommeillées. C’est l’heure bénie entre toutes du recueillement de l’âme, là elle trouve son repos et la sphère de la joie. Là elle est chez elle. Ambrosios m’attend. Il mâche une de ces herbes aromatiques dont la fragrance fait, dans l’air nouveau, ses capricieuses volutes. Je suis à nouveau assis à la proue de l’embarcation, visage fouetté par les embruns, mains ruisselantes de rosée et d’iode marine, de sel qui cristallise doucement, pieds bordés d’écume. Une dernière fois je me retourne. Byblos déjà s’éloigne dans une brume mauve. Le Mont Skaladons ne laisse paraître que sa base, son sommet dissimulé par une fine dentelle de nuages.

   Parfois, venu de la terre et des cairns de rochers dressés tout contre l’azur qui se lève, il me semble entendre le chant d’une Sirène. Qui est-elle, elle l’invisible, elle l’envoûtante ? Celle d’Ovide dans les ’Métamorphoses’, ces créatures ailées moitié oiseaux, moitié jeunes filles ou bien cette mystérieuse Calypso, nymphe de la mer, amoureuse d’Ulysse, le retenant auprès d’elle sept années durant, avant qu’il ne retrouve le sol de son Ithaque ? Voyez-vous, parler de la Grèce, c’est en même temps convoquer l’inépuisable et inaltérable mythologie. Sans doute, nous les hommes, ne le savons pas, nous qui errons aux quatre coins du monde, le regard vide, les mains ouvertes sur tant de beauté que, parfois, nous ne savons nullement saisir. Assurément je reviendrai en Grèce. En réalité, peut-être. Sûrement en pensée, en imaginaire, ces libertés si vastes que, jamais, nous n’en pourrons épuiser le sens ! Grèce attends-moi, je te rejoindrai !

 

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 08:17
Le bal des Solitaires.

« Lectrice de phéromones ».

Œuvre : André Maynet.

L’été a sonné de bonne heure cette année. De grandes vagues de chaleur venues de loin, des étangs qui brillent comme des miroirs, de la mer au dos étincelant de squale. Sous les coups de boutoir du soleil la garrigue s’étiole, pleure ses larmes de résine. Les grands pins maritimes sont tristes de n’avoir pas de fraîcheur, pas même la nuit qui cymbalise et se dilate aux confins du ciel. Nuits blanches. Eclairs de lumière. Orage qui ne viendra pas et tonne au loin, peut-être du côté de l’Espagne, derrière la crête mauve des montagnes, à l’horizon. Dans son cube de pierres aux fenêtres grillagées de moustiquaires, Adrien cherche le sommeil, se retourne sur le matelas de laine, puise sa respiration. La touffeur de l’air est si grande, une poix qui colle aux aisselles, une résille qui ceint les jambes, irradie du côté des reins où bouillonne la rumeur des étoiles. On ne dormira pas ce soir, pas plus qu’au cours des autres dérives nocturnes habitées du chant des pipistrelles. Une note si aiguë, si ténue qu’elle ne parle qu’aux oreilles de l’âme, ne susurre qu’auprès de l’esprit. Genre de vrille qui, longtemps fore le corps. En ressort-elle vraiment ? C’est ainsi, parfois certaines harmonies se logent dans le creux des poings, dans la lentille de l’ombilic, se dissimulent dans quelque repli de peau et alors cela fait son bruit de source, son long écoulement à l’abri des regards. Nulle résurgence qui dirait l’origine du bruit, donnerait le début d’une explication. Une plainte seulement, presque imperceptible, impalpable, sauf pour celui qui en est affecté depuis toujours, cet homme solitaire qui se confond avec le pays qui l’a vu naître. Cet homme qui se plierait dans son ombre si cette fusion était humainement possible. Toujours il a cherché cette trace infinitésimale à laisser sur le sol de poussière, cette empreinte à peine visible dont les chemins ne conservaient le souvenir qu’avec le flou qui sied aux choses évanescentes, le vol du colibri, la marche incertaine du mille-pattes, la fuite du héron sur le gris de l’eau, cette fumée.

Adrien ne se plaint pas de cette progression à pas de loups, sous la lame blafarde de la Lune. Car, souvent, l’insomnie l’amène du côté de la garrigue, là où poussent les oliviers tors, où brillent les touffes bleues des romarins, où s’étoilent les milles lézardes qui parcourent la glaise de leurs étiques nervures. Parfois il va s’asseoir, tout en haut de la vallée, dans l’anse de rochers qu’ici on nomme « L’arche perdue » tellement il faut parcourir de sentes, contourner de buttes de pierres, trébucher contre la marée des racines afin que s’ouvre l’horizon, que paraisse la voûte de calcaire blanc qui dispute sa teinte aux éclats tubéreux du ciel, ce bizarre mimétisme qui ceint tout de son étrangeté. Ciel de pierre. Terre de ciel. De la poche de sa veste il sort un paquet de tabac. Une liasse de feuilles. Le gris roule sous ses pouces jaunis, sous ses index pareils à des sarments de vigne. Le visage, soudain illuminé par la flamme du briquet, se colore à la manière d’une argile ancienne. Faisceau de rides se perdant quelque part, là-bas, dans la forêt de cheveux gris. Longue est la première goulée qui fait son trajet blanc le long du tube de la trachée. Une mince colonne traverse l’air, comme pour dire la présence, simple fanal adressé à la figure mutique du monde. Des heures ainsi, dans la position assise. L’air fraîchit mais pas assez pour gêner le grand corps rompu à toutes les sautes du temps, à toutes les humeurs atmosphériques si changeantes. Parfois un fin brouillard venu de la mer. Parfois l’air sec, pareil à la lame du couteau. Parfois les coups de fouet de la Tramontane et les feuilles qui s’élèvent à parte de vue.

Maintenant l’ombre commence son lent reflux. Loin, du côté des étangs, comme une harmonie qui viendrait annoncer aux Existants le bonheur de l’heure, le dépliement du corps après l’hibernation nocturne. Les premières coulées de lumière. D’abord ce corail qui ensanglante le ciel et ne semble jamais en finir. Puis les vagues de bleu. Profondes d’abord, marines, venant du fond, des abysses. Puis une clarté de topaze, cette eau qui inonde le ciel et donne aux yeux leur consistance de cristal. Alors les hommes sont beaux, les femmes radieuses. Un silence envahit toute la contrée, hésitation temporelle, puis surgissement du lieu de tous les lieux que pourraient habiter les oiseaux au plumage cendré, les araignées aux pattes invisibles, le chant immense de la terre. Bientôt l’air se défroisse. Bientôt juin stridule. La garrigue, partout s’enflamme, brille, crépite, vibre de la fuite de la couleuvre, se pare de la palpitation de la gorge bleue des lézards. Ce qu’Adrien aime, par-dessus tout, regarder le Bal des Solitaires. La danse des papillons. Mâles teintés de la lumière du pollen qu’ourle un liseré noir. Femelles pareilles à du talc avec le ventre verdâtre, couleur de feuille du tilleul. C’est comme un feu d’artifice, ce sont mille voltes gracieuses qui habillent l’air de leur troublante sarabande. Là, devant les yeux ébahis d’Adrien-le-Solitaire se déroule la parade nuptiale, le lent accouplement qui entraînera le cycle de la génération, l’étonnant phénomène de la survie de l’espèce. Il y a bien longtemps, dans un livre de sciences naturelles, l’homme a lu quelque chose dont le souvenir est resté gravé en lui. Cette chose portait un nom étrange, celui de « phéromone ». Il s’agissait d’une sorte de fluide invisible qu’émettait la femelle afin que, le mâle alerté, la fécondation pût avoir lieu qui perpétuerait le cycle éternel de la vie. Ce nom aussi étrange que beau, il l’avait gardé en lui, dans un coin secret et ne le ressortait qu’à la période où le phénomène avait lieu, manière d’immense et immémorial rituel qui traversait son corps avec la force d’un flux mystérieux. Lui le Solitaire que jamais n’avait atteint le fluide magique.

Alors, appuyé à l’un des piliers de l’Arche perdue, sous la chaleur qui monte insensiblement, au milieu de ce joyeux peuple batifolant, se laisse voir Celle qui donne lieu à toute cette euphorie, à cette ivresse. Elle, Lectrice de phéromones, elle productrice de la subtile fragrance qui inonde de vie le microcosme de la garrigue. Elle, cette déesse menue comme l’est la libellule ou bien le chant discret d’une comptine. Une à peine effusion parmi la toile grise de l’air. Elle est entièrement nue, à l’exception de bas discrets, d’un bonnet qui épouse sa tête comme si sa chevelure était ce simple souci de ressembler à une peau, à la chute d’un nuage léger. Au sommet de sa main droite, l’opalescence d’une goutte blanche, un poudroiement de subtile lumière, un amer pour dire la vanité des affaires du monde en regard de ce pur magnétisme, de cette affinité, de cette belle et inimitable complémentarité des principes masculin et féminin, courants pluriels qui en tissent l’osmose, pôles magnétiques fusionnels qui en réalisent l’incroyable unité. Comme si la Nature, en langage crypté, seulement accessible aux yeux des Eveillés, voulait manifester le prestige de l’être, le luxe d’habiter ici, sur ce coin de Terre, et d’y trouver l’âme-sœur, la seule par laquelle arriver à soi. A l’autre bout du globe, relié par un fil, un discret lumignon, une étoile perdue dans l’immense firmament. Là pour affirmer le dialogue nécessaire, la correspondance, le pas de deux dont l’humanité se pare souvent à défaut d’en percevoir la belle empreinte. Puis une étrange machine, sans doute l’équivalent de l’athanor alchimique, là où se déploie la belle alliance des contraires, où brille la pierre philosophale hissée dans le ballet des phéromones alors qu’a lieu cette chorégraphie des Solitaires qui, s’unissant, s’assurent d’une éternité, c’est-à-dire installent au-delà de leur présence, la grande et immuable geste du monde.

Alors, quand le jour décline, que les pêcheurs plient leurs filets à contre-jour des étangs, que les poulpes regagnent leur antre, que les lapins s’abritent derrière leurs touffes de serpolet, que les lumières commencent à s’allumer derrière les fenêtres habillées de moustiquaires, Adrien regagne le village. Lorsque la nuit s’installe, que les étoiles girent dans le ciel, lui le Solitaire est habité de songes qui peuplent sa tête comme la compagne qu’il aurait pu avoir mais dont il n’a pas su trouver le chemin. Un jour peut-être…

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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 08:05
Claire exténuation du jour

« Croquis »

Barbara Kroll

 

***

 

   Pourquoi faut-il que les choses soient si peu venues à elles, à peine irisation du jour sur la joue de l’Amante. Pourquoi ? L’aube est encore en son pli et nul bruit ne parcourt les rives de la terre si ce n’est le lourd sommeil des océans, la fuite venteuse et aérienne sur la courbe d’un nuage, l’exhalaison, loin, là-bas, de passions éteintes avant que d’être consommées. On est posés sur sa couche, pareils à deux taches d’ennui qui auraient trouvé le lieu de leur éternel repos. Eternel ? Oui, sans doute, car rien ne saurait paraître que la lame d’une angoisse sans horizon, sans autre perspective que ses hypothèses avortées, ses raisonnements à vide.

    Au travers des persiennes, un peu de lumière coule dans la pièce. Mais est-ce vraiment une pièce ? Le lieu d’un recueil, d’abritement de l’essence humaine ? Une clarté de résine longue à venir, longue à mourir. On est allongés sur sa couche de hasard. On respire à peine. On ne veut rien déranger, ni de soi, ni du monde. On ne veut même pas se connaître car savoir sur soi serait pire que cette ignorance plénière qui nous reconduit à la mutité de la pierre, à la longue patience du végétal. On serait des lianes, des sortes de volubilis échoués à la périphérie de soi, des ombelles rayonnant à même leur propre lassitude. Sur le tapis rose de la chambre, dans l’indifférence cruelle d’un clair-obscur, on est deux présences dans l’oubli d’elles-mêmes.

    Savez-vous, vraiment, ce qu’est un sentiment de totale vacuité ? Ce glissement à jamais, ce néant privé de bords, cette chute dans le gouffre étroit d’un puits, une lentille d’eau brille dans l’étrange, elle nous attire, nous fascine et ne cherchons nullement à lui échapper. Cette mince feuille d’eau est si semblable à la dérive de nos existences. Une face brillante, mais lointaine, mais mystérieuse, une face d’ombre dense qui dit notre revers, la généreuse Mort en cette flaque anonyme, elle guette, elle attend sa proie.

   Vous les Vivants - ou qui croyez l’être -, ne cherchez pas à nous sauver, nous aurions trop de mal à être, à ouvrir les yeux, à marcher sur la lourde boule de glaise, à rencontrer nos commensaux, ces spectres, ces fuyantes esquisses glissant dans l’inconsistance de leur condition. Car, savez-vous, rien n’est plus dangereux que de se croire vivants. Le croit-on et c’est alors une kyrielle de gestes qui se ruent dans la première immanence venue, clouant les vertus au pilori, faisant l’éloge des vices les plus pleins et les plus délicieux. Nous, les Absents, nous les Erratiques figures sommes à l’abri de telles avanies au simple motif que nos consciences sont si minces, si éphémères que ne s’y impriment guère que les passages du noroît et les arabesques d’argent des libellules, ces demoiselles que nous essayons de saisir mais qui se jouent de nous puisque, aussi bien, à leurs yeux, nous n’avons guère plus de réalité que la brume se dissipant au-dessus des marais.

   Mais notre existence fût-elle aussi mince que le prétexte d’amour entre deux brûlantes étreintes, fût-elle identique au poids léger d’un souvenir ancien, eût-elle le mérite de s’élever dans l’azur, flamme abritée dans sa cage de verre, nous ne serions même pas assurés de notre nature, tellement nos chairs se dissolvent au contact de l’air, résistent à toute tentative de les faire surgir du mutisme qui en tapisse les invisibles parois. Nous sommes pareils à ces papiers huilés des maisons de thé, membranes translucides que personne ne voit, pas même le sage en méditation qui y cherche abri. Nous aimerions tant que l’on nous dise l’énigme dont nos corps sont tissés, nos yeux abreuvés jusqu’à la cécité, nos oreilles assourdies de n’entendre que les cataractes de silence chutant le long de nos membres, les métamorphosant en de pesantes stalactites. 

   Quelqu’un venu de loin, au-delà des horizons herbeux des steppes, au-delà du moutonnement des dunes, au-delà des mers aux ventres écumeux de houle, quelqu’un a prétendu que nous n’étions que deux silhouettes d’aquarelle posées sur un papier blanc. Autrement dit nous serions un début d’histoire, les premiers mots d’une fiction. Ainsi, je figurerais un homme allongé, appuyé sur son coude, regardant dormir ou bien se reposer sa compagne posée sur le même espace du lit. Cependant, cette anecdote fût-elle empreinte de vérité, je ne peux me saisir moi-même car je ne possède nul visage, pas plus que mon soi-disant écho n’est à même de me regarder, de m’entendre. Nulle bouche, nul regard, seulement un chiffre sans valeur abandonné là, dans cette étrange feuillure du rien.

   Si je suis bien un croquis, et combien déjà, s’il s’agit de ceci, un don de présence m’est fait qui est inestimable, la question que je formule est celle-ci : que sera donc mon futur, en aurais-je au moins un, connaîtrais-je ma forme accomplie qui dira mon sens d’homme ici, en ce lieu, en ce temps ? Avez-vous au moins songé que l’homme, la femme, vous qui lisez et regardez les amples mouvements du monde, son immarcescible carrousel, avez-vous au moins, fût-ce à titre infinitésimal, la sensation d’être ?

    Et quel cogito donc vous assurera que votre vie est fondée en raison, que vous pouvez en fournir une explication, apporter des preuves, déduire d’un faisceau de causes et de conséquences l’invariabilité de qui vous êtes, tracer les coordonnées de votre propre fondement ? Non, certes non, tout comme nous, vous êtes trop vaporeux, trop remis à votre peine immédiate. Touchez donc du gras de votre pouce la partie du corps qu’il vous plaira d’inventorier et vous ne ferez que vous enliser dans le sable tiède des incertitudes. Car vous n’avez nulle consistance et vous savez bien que la fameuse conscience intentionnelle que l’on vous prête est pure fable qui glisse tout contre l’horizon du monde.

   Comment, du reste, pourriez-vous avoir une volonté, des désirs, comment pourriez-vous ourdir quelque projet, dresser la carte du Tendre de vos sentiments, faire rougeoyer la braise de votre sexe, tout ceci n’est qu’illusion au large de vos yeux et vous ne happez jamais du haut de votre insatiable curiosité que quelques flocons de présence, que quelques traces de grésil qui fondent dans l’hiver qui étreint votre chétive silhouette. Quel paradoxe, tout de même, se prétendre existant alors même que la paramécie, au fond de son bouillon de culture, n’oserait.

   Vous sentez bien que quelque chose cloche, que quelque chose dérape, qu’il n’y a nulle logique à votre vie, nul emboîtement qui vous rassurerait quant à vos pas, ici, sur ce que vous pensez être le site irremplaçable qui écrit l’endroit exact de votre topologie. Vous et les vôtres, venant si peu à l’être, n’êtes qu’une articulation qui fonctionne à vide, condyle ne trouvant nullement son glénoïde, ce logement dont vous attendiez qu’il vous rassurât, image, en quelque sorte, du contenu et du contenant logée au sein même de l’acte sexuel. Vous pensiez vous sauver, croître et embellir à l’aune de ce geste immémorialement répété, cette manière de sinusoïde sans fin ni repos, dont vous attendiez que la génération vous sauvât du désastre. Mais sachez que vous ne vous sauverez jamais, que le néant qui vous traverse vous ruine de l’intérieur, que votre peau n’est qu’une outre gonflée de vide, que vos soi-disant paroles sont de laine, que nul n’entend, que nul écho ne saurait faire rebondir, lui donnant un sens que vous espériez, ne sachant pas l’horizon illimité de votre vacuité, de votre perte. C’est un aven infini qui ouvre sa gueule noire et vous reconduit à la nuit que vous n’avez jamais quittée.

   Oui, je sais, vous arguerez qu’un savoir venu vous visiter des confins d’outre-tombe, vous auréolant d’une gloire certaine, vous autorise à nous toiser de haut, nous pauvres esquisses abandonnés dans le gris et rose du lavis, en attente de paraître, peut-être ne naissant jamais au-delà de cette supercherie, de cette ombre dont nous témoignons, de ce simulacre de chair que nous tendons faiblement, juste une flamme dans le courant d’air d’une crypte, que le premier vent mouchera comme le bedeau souffle le feu d’une chandelle dans le silence gris d’une sacristie.

   Mais vous feriez mieux de vous observer dans le tain d’un miroir. Un qui dit vrai, ne ment jamais. Mais qu’y verrez-vous donc d’autre qu’une image de nulle consistance identique à la nôtre ? Jusqu’ici, vous vous pensiez telle une icône devant recevoir toutes les oboles du monde, telle l’idole aux pieds de laquelle vos admirateurs se prosterneraient, tel un acteur de grande renommée paradant devant son public conquis. Eh bien, je vous l’accorde, vous tombez de haut, pire sans doute que ce tragique Icare, vous n’avez plus ni ailes, ni rémiges et votre corps de plomb ne tardera guère à creuser le sol d’un vaste trou semblable à ceux des météorites venues du plus loin cosmos.

    Ma compagne et moi, certes êtres de papier, mais doués d’une belle éducation malgré cela, viendrons à votre sépulture. Sur votre tombe en forme de cratère, nous déposerons quelques fleurs des champs, rien que des simples et des modestes. Sur une croix de branche nous graverons votre épitaphe à la seule force de notre regard :

 

« Tels sont morts qui avaient cru vivre ».

 

   Nous porterons un toast à votre santé définitivement compromise. Nous reviendrons habiter humblement ce lieu sans lieu, cet espace sans espace, ce temps sans temps qui est le nôtre que, cependant, nous n’échangerions pour rien au monde, surtout pas pour ce théâtre d’ombre que vous avez habité votre vie durant, occupant seulement le trou du Souffleur, alors que vous vous preniez pour des Acteurs et des Actrices au destin fabuleux, pour des Immortels en quelque sorte. Que le Néant dont vous n’êtes jamais sortis recueille vos suppliques muettes. Vous ne méritez que l’oubli, vous vaniteuses figures, vous êtres de rien qui vous êtes crus plus grands que le Ciel et la Terre réunis. Sans doute avez-vous pêché par omission. Comment aurait-il pu en être autrement, vous étiez omission parmi la désolation du vaste monde ! Oui, du vaste monde. Sur vous, nous avons un avantage définitif :

 

Nous savons qu’il N’EXISTE PAS !

 

 

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16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 16:08
Juste la Nature

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

Rien ne bouge, tout est calme à l’horizon des yeux. Nul bruit si ce n’est, parfois, le doux pupulement d’une huppe quelque part, au loin, sans doute dans le bosquet de chênes qui domine la colline. Aujourd’hui le soleil est une belle sphère blanche qui roule dans un ciel sans limite. Quel étonnement de voir, de son propre regard, la mesure inouïe de l’infini ! Il y a peu encore, le monde était étréci à la mesure d’une pièce de monnaie. Cependant, nul mouvement ici sur le Causse où personne ne s’aventure guère, si ce ne sont quelques renards au pelage flamboyant, des corneilles égarées en plein ciel, une saute de vent qui traverse le paysage sans faire halte. Enfin le printemps ouvre ses rémiges. Enfin le printemps entonne sa belle chanson d’un renouveau qui semble illimité. Je marche sur le chemin qui descend vers le vallon. Il dessine un beau trajet ondoyant parmi les haies et les terres labourées comme s’il cherchait sa voie, hésitait, ne pensait qu’à flâner dans cette nature si heureuse, si riante que l’homme moderne ne sait plus guère regarder, sauf à la transformer à sa guise, à l’aliéner en quelque sorte. Mais à quoi bon s’insurger ? Quelqu’un, dans le vaste monde, a-t-il une seule fois réussi à inverser le temps, à policer les mœurs, à faire se ressourcer les âmes dans le beau romantisme qui, autrefois, animait les cœurs ? Toujours l’on nous parle de ‘nouveau-monde’, cette Terre Promise et l’on n’aperçoit toujours que l’Ancienne, la familière, la bien connue ! Rêve de songe-creux, sans doute, ou bien d’Egaré dont les mains ne saisissent que le vide !

   Tout en bas, un ruisseau de modeste dimension, son eau est claire comme les yeux d’une fille du Nord, des bulles courent à sa surface, de menus brins de végétation y font de minces embarcations, des genres de récifs pour le peuple des fourmis. J’y plonge mes mains et ressens un soudain bienfait, cette onde lustrale touche au plus profond, fait resurgir des souvenirs anciens, peut-être ces sublimes rêveries au bord d’une fontaine envahie de cresson. Qu’y voyait donc l’enfant que j’étais qui, aujourd’hui, à l’automne de sa vie, ne sait plus y repérer quelque signe que ce soit ? Parfois la mémoire est capricieuse qui n’en veut faire qu’à sa tête. Cet enfant d’autrefois, imaginait-il au moins le futur, cette promenade-ci qui, aujourd’hui, est pure joie ? Une manière d’écho relie-t-il le passé au présent ?

   Sur la droite, un champ tout en longueur. Il est semé d’une belle couleur parme, délicate, discrète, c’est tout juste si l’on en perçoit la vibration. Le lin des collines est au tout début de son fleurissement, il fait ses modestes vagues. Parfois des papillons viennent en butiner le suc puis repartent en un vol hésitant, saccadé, peu assuré de sa destination. Après un pont de pierres en dos d’âne, la belle maison d’hôtes de Marillac, si bien entretenue avec ses touffes d’orchidées, ses massifs de serpolet que commencent à visiter les abeilles. J’entends le bruit des conversations, des cris d’enfants traversent la nappe de l’air, mais ne vois personne, les promeneurs doivent marcher à flanc de colline sous le couvert des arbres. Tout ici revit sous l’aile du bonheur. C’est si rare cette empreinte légère, un genre de poudroiement qui touche les choses puis s’éloigne sans un bruit, suivi du sillage du silence.

   Je viens de franchir un second pont, oh un bien modeste, un tube de ciment posé à même la terre dans lequel glougloutent des milliers de gouttes si étincelantes, on les penserait de pur cristal. Dissimulées dans des tapis d’herbe verte, des grenouilles font entendre leurs étonnants coassements, un chant du corps si impérieux, on dirait presque un appel de détresse. L’amour a de si fabuleuses façons de s’exprimer ! Hormis ce sabbat, tout coule dans une harmonie immuable comme si l’éternité se donnait là, dans le luxe de l’immobilité. Maintenant le sentier serpente parmi les taches claires du calcaire, les ocelles de lumière au sol. Parfois un moineau sautille maladroitement au milieu des herbes, puis s’envole pour rejoindre une branche. Dans un bosquet proche, un pic-vert fait entendre son martèlement têtu. Y a-t-il parfois relâche chez ces beaux oiseaux au bec acéré, à l’œil vif, toujours en alerte ? Ils sont si obstinés, si sauvages, si prompts à détaler à la moindre alerte !

   Ici la terre est dure, semée de cailloux et de racines qui courent au sol, pareilles à des reptiles poudrés de blanc. Tout est sous le signe du minéral, de la glaise lourde dans les moindres creux où stagne un mince lac d’eau trouble. Ce pays est exigeant. Ce pays est infiniment beau au regard de cette nature pure, sans fioriture aucune, sans égard à quelque mode que ce soit. Aussi les Passants sont rares, sauf ceux qui vivent dans la simplicité et en apprécient le charme discret. C’est comme de cheminer sur une lande vierge de toute trace humaine. Seul le vent, seule la pluie, seul le soleil qui blanchit la cime des arbres, illumine le fond des grottes. Oui, elles sont nombreuses dans ce relief karstique sans concession et, parfois, traversant un boqueteau, sous les pas du Distrait, s’ouvre un cercle de belle taille, un majestueux orifice qui devient vite ombreux, là où le regard se perd. Alors il reste à explorer ou bien à poursuivre son chemin en évitant les ornières.

   Avant d’arriver au village, une prairie ondule parmi les avancées du plateau calcaire. Le vent fait bouger les herbes avec lenteur. C’est la fête des couleurs. Les vagues rouges des coquelicots oscillent au rythme des marguerites, leurs pétales blancs essaimant une douce neige que visitent guêpes et bourdons. Les boutons d’or font comme une pluie solaire variant avec la lumière, passant du paille lumineux à l’éclatant mimosa avec, parfois, des touches d’ambre plus soutenues. Et les hampes légères des sauges, leur douce clarté d’opaline, et les scabieuses ébouriffées à la teinte d’azur, électrique à midi, fumée le soir lorsque le crépuscule approche. Oui, c’est ceci, vivre dans l’instant, vivre le moment présent et le féconder du souvenir d’un temps identique, passé ou à venir. Subtil travail de la mémoire qui agrandit, démultiplie les sensations, merveilleux travail de l’imaginaire qui les fait se déplier au loin dans une sorte de lumineuse rêverie.

   Maintenant le bourg, aux maisons serrées, sur son ‘pech‘.  C’est une sorte de plateau ou de tabula rasa, le plus souvent coiffée de la végétation rare de chênes rabougris que, parfois, l’on nomme ‘demi-bonsais’. Je fais une pause sur un banc sis devant l’ancienne école. Celle où, enfant, je fis mes premiers pas de lecteur, de scripteur aussi avec l’inimitable plume Sergent-Major. Je l’entends encore gratter le papier, grincer parfois, une pluie de fines gouttelettes violettes essaimant la feuille quadrillée. Encore quelques pupitres de bois maculés d’encre, recouverts de poussière. Combien l’envie me prendrait de faire tourner la clé dans la serrure, d’inscrire à la craie sur le tableau vert : ‘Leçon de morale’ avec une belle image qui l’accompagnerait pour lui servir de commentaire. Combien j’aimerais m’asseoir sur le banc de bois dur et regarder, de toute l’ardeur dont est capable un cœur jeune, une ancienne Carte Vidal-Lablache avec ses belles couleurs franches : le vert cru pour les plaines, le beige pour les plateaux, le bistre pour les alpages, l’orange foncé pour les hautes montagnes. Quel voyage alors, dans l’immensité irréductible du jeune âge, duquel à franchement parler, l’on ne sort jamais.

   Voici, mon périple, mille fois accompli au cours de l’année, vient de connaître son terme. Là-bas, très loin, sur la route de la crête, des rubans de voitures s’étirent à l’infini avec leur bruit de chiffon mouillé, si bien que, peut-être, c’est l’imaginaire qui en a dressé la toile de fond afin de mieux donner sens à cette vie rustique, un brin bucolique, à cette vie des champs, des labours, des haies sauvages semées d’oiseaux, constellée de ‘cayrous’, ces tas de pierres délimitant les parcelles, qui sont l’identité du Causse, son originalité foncière, un tempérament farouche qui n’accepte nul partage, se revendique l’unique parmi la diversité. Il faut être né dans cette contrée ouverte aux vents d’hiver, disposée à la chaleur de l’été, les pierres craquent comme elles le font sous les assauts du gel à la froide saison. Il faut être né ici et l’aimer comme on aime une amante et la fêter chaque jour qui passe. J’ai regagné ma tour d’écriture. Je suis environné de livres et de pierres. Aucun bruit, sauf celui d’un chat en maraude, du coucou chantant longuement le retour de sa bien-aimée, du ruissellement du vent dans les feuilles d’un chêne. Oui, l’instant est précieux qui nous fait hommes le temps d’une émotion, d’un sentiment, d’un souvenir. Quelques histoires résonnent dans le corridor de la tête. Quelques histoires, ‘Trois p’tits tours et puis s’en vont…’

 

 

  

 

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 13:30

   Mon Journal, « Equinoxe », m’avait demandé de me rendre en Sardaigne pour y réaliser un reportage sur la partie orientale de l’île où je devais me mettre en quête de cet habitat archaïque - beaucoup de maisons étaient en ruines -, qui attirait encore quelques touristes à la recherche d’authenticité. J’avais choisi, comme lieu de mon séjour, le village perché de Posada. De la tour qui le dominait on apercevait la dalle bleue, infinie de la mer, et en direction du nord, une double chaîne de montagnes, la plus rapprochée apparaissait dans de belles teintes parme, alors que, dans une manière d’écho, se donnaient à voir des cimes inclinant vers le gris que couronnaient les grappes blanches des nuages. Du balcon de mon hôtel la vue était admirable et j’aurais pu demeurer ainsi, de longues heures à contempler le paysage, dans une longue méditation. Seulement, je devais photographier, écrire, et le temps m’était compté car je devais regagner Paris dans quelques jours pour y clore un travail entrepris de longue date.

   Le lendemain de mon arrivée, levé tôt, après un rapide petit-déjeuner, je demandai à la réception où je pourrais bien trouver ces maisons typiques que je souhaitais archiver au plut tôt.

A ma question, une jeune femme, toute de noir vêtue, me répondit :

    « Sì, c'è la casa della pazza vicino alla laguna di Longu. »

   Je remerciai et acquiesçai d’une manière qui, sans doute, devait paraître bien étrange. Le peu de langue italienne qui me restait me permit de comprendre que la situation ne serait nullement simple. En effet, à l’annonce qui précisait : « Oui, il y a la maison de la folle près de la lagune de Longu », devait être attaché plus qu’un mystère. Je n’avais d’autre alternative que d’en venir à bout ! Du moins m’y employer aussi bien que je le pourrais.

   J’eus tôt fait de repérer cette fameuse Lagune dont, depuis la fenêtre de ma chambre, j’apercevais les eaux plombées, sorte de vert-de-gris qui contrastait avec l’étincellement de la Mer Tyrrhénienne toute proche. Tout au bord de cette mare triste, il y avait quelques baraques en planches, sans doute des abris de pêcheurs, quelques haies de roseaux et des oiseaux indéfinissables traversaient de leur vol hasardeux le ciel perlé d’une teinte dont nul n’aurait pu dire le signe, c’était un genre d’aube hivernale flottant au large d’un impensable horizon.

    Alors, me frayant un passage parmi les tiges de roseau, tâchant de passer inaperçu autant que faire se pouvait, il ne me fut guère difficile d’identifier « la casa della pazza vicino », elle était reconnaissable entre toutes. C’était une petite maison à un seul étage, toute crépie d’un enduit grossier couleur mastic. Au rez-de-chaussée une porte de bois foncé jouxtait une fenêtre de petite dimension, close elle aussi. Une curieuse échelle meunière, dressée contre le mur, permettait d’accéder à l’étage. Une porte d’entrée basse, sise sous un auvent. Puis une porte-fenêtre avec balcon de bois. Les ouvertures étaient peintes en un bleu métallique qui rehaussait l’impression bizarre de cette façade qui, pour autant, n’était nullement maussade, singulière seulement. Quelques vieux paniers traînaient sur le sol. Des bouquets de plantes sauvages ponctuaient, de leurs taches vert d’eau, la surface de ciment.

   Je fixai mon appareil photo sur un trépied. Je ménageai un étroit corridor parmi les roseaux. Ainsi pouvais-je voir sans être vu. J’étais, en quelque manière, un paparazzo involontaire mais il me fallait ramener quelque chose au Journal. Rentrer bredouille aurait simplement signifié me mettre en quête aussitôt d’un autre Hebdomadaire et j’avais déjà assez bourlingué pour ne pas être disposé à recommencer. Mon guet avait à peine duré une dizaine de minutes que la silhouette de « La folle » s’encadra dans l’espace de la porte du haut. Je n’avais d’autre moyen de la nommer. Je verrais plus tard. Autant que je pouvais en juger à distance, elle arborait une étrange chevelure rose, entre dragée et saumon. Son visage paraissait sans durée bien précise, si bien que je ne pouvais me décider à lui attribuer quelque âge que ce soit. Elle portait un sévère chandail noir moulant qui mettait en valeur un corps fin et sans doute nerveux. Une robe longue, couleur de terre, la drapait jusqu’aux pieds. Des bottines noires, lacées, terminaient son portrait.

   Pendant de longues minutes elle s’affaira ici et là, rangeant des paniers, balayant le sol à l’aide d’un balai rustique fait de brindilles végétales. Elle ne regardait ce qui était autour, semblant profondément perdue dans ses pensées, à tel point que je me posais la question de savoir si elle n’était, précisément, qu’une pensée incarnée, une façon d’étrange feu-follet girant autour de ses propres obsessions, sans doute d’angoisses qui l’envahissaient et la clouaient au mitan de son corps sans qu’elle ne pût rien contre cet état. Je dois avouer, j’ai toujours eu un faible pour les fous, quelle que soit la nature de leur folie, hystérique, compulsionnelle, parfois choisie, une immersion en soi afin d’échapper au jugement de la société, à sa férule le plus souvent sans pitié. Mais je ne pouvais demeurer indéfiniment dans cette posture de songe-creux et il me fallait voir les choses de bien plus près.

   M’armant d’une certaine témérité, je me résolus à quitter ma demeure de roseaux, à surgir en plein jour. Je ne savais nullement ce que me réserverait « La folle ». En réalité je ne risquai plus guère qu’elle. Elle devait se trouver à cent lieues du réel ! Je révisai rapidement mes notions de Latin moderne et vins à la rencontre de celle qu’on disait « possédée ». Je m’entendis prononcer, d’une voix mal assurée, cette phrase somme toute anodine : « Buongiorno. Posso fotografare la tua casa? ». Je m’attendais à ce que l’Interpellée prît la fuite, se barricadât dans sa maison et me laissât quelque peu désemparé sur le sol de terre battue. Sa réponse ne se fit guère attendre, qui me sidéra :

   « Bien sûr, vous pouvez photographier. Vous n’êtes pas le premier touriste à me poser cette question. Et je ne vois pas pour quelle raison je refuserai. De toute manière je me méfie toujours du principe de raison, préférant de beaucoup me fier à mon intuition. Or vous me paraissez honnête et doué des plus belles intentions.»

   Tout ceci énoncé clairement, sans aucun accent, avec une belle voix grave. Sans doute fumait-elle ? A peine avais-je formulé cette question intérieure qu’elle sortit une cigarette de son étui, l’alluma. De longs filets de fumée grise, couleur de lagune, s’élevaient en de floconneux tourbillons.

   « Mais, comment se fait-il que vous parliez français, c’est toujours si étrange de reconnaître, chez un autre, sa propre langue, lorsqu’on est loin de son pays ? »

   « Mais tout simplement parce que je suis Française ».

  Elle avait dit ceci avec un grand calme, à la manière d’une évidence qui n’appelait nulle réplique. Je demeurai étonné mais n’osais l’interroger plus avant. Devinant une sorte de désarroi dont j’étais l’objet, souhaitant en dissiper les effets, à ma grande surprise, elle ôta sa perruque rose. Elle avait des cheveux courts coupés à la garçonne, les beaux traits réguliers d’une femme mûre, sûre d’elle, à l’acmé de son âge en quelque sorte. Nul maquillage mais un genre de beauté sauvage, « lagunaire », pensé-je, naturelle. Tout ceci coïncidait si mal avec le portrait d’une folle que j’en venais à croire que les gens d’ici s’étaient trompés de destinataire, qu’il y avait eu confusion, mon italien était si approximatif.

   « Vous vivez ici depuis longtemps ? », m’entendis-je questionner.

   « Depuis toujours, si vous voulez. J’ai tellement d’affinités avec cette région sarde que j’aurais pu aussi bien y être née ! »

   « On m’avait dit, à la réception de l’hôtel, qu’une folle vivait ici. Voyez donc comme les gens sont médisants ! »

   « Oui, la Folle c’est moi. En ce moment précis, vous parlez à une folle ! »

   « Vous plaisantez, dis-je, vous paraissez si douée de raison, alors une Folle… »

   Elle me laissa à peine terminer ma phrase. Je la sentais impatiente de me donner quelques explications.

   « Asseyons-nous sur ce banc, si vous voulez, je vais vous raconter mon histoire. Oui, ici, j’ai hérité de plein de sobriquets amusants : « la ragazza pazza », « equivoco », « assente », « sfacciato », mais vous aurez traduit : « la folle », « la fuyante », « l'absente », « l'effrontée ».

   « Mais pour quelle raison méritiez-vous ces étranges nominations ? »

   « Eh bien je vais vous expliquer. »

   Sa voix était belle, chantante, modulée comme si elle avait conté une fable à un enfant. Sa parole s’enlaçait aux volutes de fumée. Elle était une germination infinie, une efflorescence. Je dois avouer que j’étais sous le charme.

   « Toute gamine, je venais ici en vacances avec mes parents. Je dois reconnaître, j’étais effrontée, un brin espiègle et pour tout dire provocante, mais pour autant bien acceptée. Les plus âgés me désignaient sous le terme de « piccolo demone », « petit démon », ce qui ne manquait de m’amuser et je crois même renforçait mon inclination à m’affirmer, à marcher en dehors des sentiers battus. »

   « Mais alors, hasardais-je, d’où est venu ce subit retournement ? Aviez-vous commis quelque péché motel ? »

   « Véniel, sûrement, mortel, aux yeux des natifs sardes, sans doute, oui. A l’âge de vingt ans, je m’étais éprise du fils d’un pêcheur, Giuliano, un beau garçon au teint halé, aux yeux bleus comme la mer, au torse athlétique tel Apollon. J’étais devenue follement amoureuse de cet éphèbe et, un beau jour, je l’avais « enlevé », il n’avait alors que seize ans et nous avions rejoint Paris comme des fugitifs, des parias en quelque sorte. Les parents de Giuliano avaient tenté de persuader leur fils de revenir au pays, mais il se plaisait en France, vivant de menus travaux, mon travail de photographe pourvoyait amplement à nos besoins. Notre vie commune, passionnée, libre, inventive, dura ce que durent les roses et, un jour, il nous fallut convenir que nos destins se sépareraient, qu’en commun il ne nous restait plus que les criques solaires de la Sardaigne d’autrefois, là où notre rencontre avait été le prétexte à prolonger nos plaisirs au-delà d’un rapide été. Giuliano resta à Paris, je lui avais trouvé un emploi dans une imprimerie. En ce qui me concerne, je devais m’exiler. »

   Me narrant ceci, elle ne paraissait ni nostalgique, ni soucieuse, seulement assurée de son ancien amour, de la beauté sur lequel il reposa durant plusieurs années et elle semblait avoir pris acte de la fuite des choses, d’un écoulement du temps contre lequel nul ne pouvait rien, sinon l’accepter avec fatalité ou bonheur, c’était selon.

   Elle reprit son récit. Le soleil montait lentement dans le ciel. Nous fumions de concert. La mer, au loin, était un scintillement de verre pilé. Quelques embarcations aux étraves bleues, flottaient, des hommes relevant leurs filets de pêche dans un ruissellement de gouttes.

   « J’ai décidé de revenir vivre ici. L’Agence de Presse pour laquelle je travaillais m’avait envoyée en Sardaigne pour y réaliser un long reportage sur les coutumes et légendes qui sont légion ici. J’avais loué, pour plusieurs mois, la maison devant laquelle nous nous trouvons, puis l’avais achetée par la suite. En réalité, j’aurais pu vivre n’importe où dans le vaste monde puisque j’envoyais mes rouleaux de pellicule par la poste, le reste du travail s’effectuait en laboratoire à Paris. Mon retour ici ne s’était guère déroulé sous les meilleurs auspices. On m’en voulait d’avoir « enlevé » Giuliano, puis de l’avoir « répudié ». C’était ici la croyance tenace en cette image d’Epinal. Que voulez-vous, on ne peut en vouloir aux autochtones, leur mémoire est tissée de croyances et de superstitions auxquelles ils ne pourraient se soustraire qu’au prix de n’être plus eux-mêmes ! »

   Je dois avouer que je découvrais tout un pan de modes de pensées archaïques dont j’ignorais seulement qu’ils pouvaient exister. J’étais comme fasciné par cette histoire tellement elle était romanesque, tout droit sortie d’une imagination féconde.

   « Petit à petit les choses se sont gâtées et je crois bien que les parents de Giuliano avaient en quelque sorte ourdi un complot à mon encontre. Je pensais alors à cette curieuse survivance de la « vendetta », cette sourde vengeance soudée au corps et à l’esprit, qui devient le lieu d’une terrible obsession. Il n’était pas rare que, me levant le matin, je ne découvrisse, clouée contre mon volet, le corps à demi décomposé d’une chauve-souris ou bien, dessinée à gros traits à la peinture, la silhouette de deux couteaux croisés à la lame généreuse, elle aurait pu trancher la carotide à seulement s’appuyer dessus ! »

   « Mais comment avez-vous fait pour résister à ces comportements ? Ils devaient vous atteindre dans votre chair même ? »

   « J’ai voulu résister, ne nullement donner blanc-seing à de tels actes qui signent le manque de savoir, de recul par rapport aux événements, parfois une noirceur d’âme qui serait à jamais fixée, indéracinable en quelque sorte. Ce sont les personnes les plus âgées qui m’ont le plus attaquée, les jeunes sont bien plus insouciants, leur jugements libres vis à vis des relations dans le couple. J’en étais arrivée à être en fuite de tout et de moi-même. Je fuyais les gens. Je fuyais les rues. Je fuyais la mer et le vol des oiseaux. C’est alors que j’ai décidé de porter cette étrange perruque rose, de ne plus sortir que la nuit, à la chute du crépuscule, aux premières lueurs de l’aube. »

   « Mais comment avez-vous donc fait pour ne pas devenir folle, ne pas jeter votre gourme et errer, solitaire parmi la garrigue fouettée de vent ? Quelle belle résilience, tout de même ! »

   « J’ai résisté comme je vous disais. Puis une idée m’est venue. Plutôt que de fuir, il me fallait assumer. J’ai décidé d’aller frapper aux portes de ceux qui étaient les plus véhéments. Au début ils ne les entrouvraient qu’avec mauvaise grâce, un brin hostiles. Je leur ai proposé de réaliser leurs portraits en noir et blanc. Ils étaient si beaux avec leurs faces ridées, leurs yeux gris enfoncés dans leurs orbites, leur air farouche d’oiseaux de proie. Quelques uns ont accepté d’abord, sans doute surpris d’eux-mêmes et flattés de poser pour la photo. Les premiers clichés, les gens ont accepté de les clouer sur leurs portes. Les autochtones étaient curieux et, paraît-il un brin jaloux de n’avoir pas été choisis. Puis la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Il y aurait bientôt une exposition des portraits dans le corridor d’entrée de la mairie. Les plus récalcitrants ont fait acte de candidature. Maintenant j’avais renversé la situation en ma faveur. Les plus malicieux m’appelaient encore « pazza vicino », mais sur le mode humoristique, sinon taquin. Alors, sans doute, vous demanderez-vous pourquoi, ce matin même, j’étais encore affublée de cette stupide perruque rose ? Mais seulement parce que j’étais en fuite de celle que j’avais été, je voulais lui faire un pied de nez. Je l’offrirai à une adolescente d’ici, elles aiment toutes se grimer, se donner mauvais genre le temps d’un carnaval, d’une soirée noyée dans les vapeurs de l’alcool… »

   Ces derniers mots, Emilie - elle m’avait révélé son prénom -, les avait prononcés sur le mode de la nostalgie ou bien du regret. Que regrettait-elle ? Sa vie de jeune fille ? Le rapt de Giuliano ? Sa vie de Folle ? Les âmes sont si complexes qui dérivent sous des eaux multiples, ici au bord de la lagune, sous le soleil ardent du Sud. Tout est toujours en fuite de soi, qui jamais ne revient. J’ai pris quelques photos de la maison. J’ai salué Emilie chaleureusement. Je suis rentré à l’hôtel. La réceptionniste m’a longuement interrogé du regard. Sans doute cherchait-elle sur mon visage à surprendre la trace de la Fugitive !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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