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30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 08:13
Rouge écriture.

Lettre rouge.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

Dehors est loin.

 

   A sa table de travail Attentive est assise en retrait du monde. Dehors est loin. Dehors est illisible. Comme si, au centre d’un possible néant, il y avait la vibration d’une conscience puis plus rien qui ne fasse signe au-delà. Un peu comme un caillou perce l’eau de sa vibrante entaille et ne demeurent plus que des rythmes d’ondes concentriques et un immense silence s’alimentant à cette manière de mouvement infini. Dehors. Quel est-il ? Existe-t-il au moins ? Quelle est donc son hypothétique figure ? Peut- être le miroitement d’un lac couleur d’étain cerné des ombres d’arbres décharnés avec la tache blanche du soleil, loin là-bas, pareil à la promesse du jour. Peut-être un immense linceul poudré de gris se perdant dans la fente d’un horizon illimité. Ou bien encore le ruban laiteux d’une rivière entre des rives emplies de brume. Mais qu’importe dehors puisque dedans est si vif, animé, parcouru d’étranges lézardes en forme de joie ? Alors on demeure là, enclos dans l’enceinte de son corps, à l’abri derrière son bastion de chair et l’on écoute sa propre rumeur faire ses va-et-vient, ses subtils allers et retours. On est à l’affût de ses fluides internes. On devine le lent écoulement des fleuves pourpres dans la touffeur des tissus. On devine les perles des larmes identiques à de mystérieux bourgeons en attente d’éclosion. C’est si près d’un sanglot l’écriture. Si près d’un bonheur, aussi, avec ses coups de boutoir, ses sauts de carpe, ses atermoiements, ses disparitions soudaines, ses brusques résurgences. Cela sinue en soi, cela ruisselle avec la nécessité de faire présence et de s’actualiser en mots, de se traduire en images.

 

Praticable lumineux des métaphores.

 

  Oui, en images, ces merveilleuses métaphores qui dressent le praticable d’un lumineux spectacle à même la profération du texte. On écrit : ce sentiment était l’exacte reproduction d’un vent d’hiver, un blizzard balayant la grande plaine semée de neige et, aussitôt, l’on a près de soi, tout contre le roc de son corps, toute cette présence froide, ces congères que l’air lisse de son feu et l’on a la vision agrandie d’une immense dalle de blanc qui lutte pour sa survie parmi la solitude infinie d’une taïga, d’une terre extrême où l’existence devient si étroite qu’elle semblerait avoir été poncée par la rigueur d’un climat austère. C’est alors que le sentiment suscité par l’image gagne les plis de la conscience, que la déshérence se présente telle qu’elle est dans sa confondante verticalité. D’avoir écrit ceci qui paraissait n’être qu’une déclinaison de quelque étrange paysage, voici que la métaphore s’est glissée en nous avec sa puissance de destruction, genre de submersion dont nous serions atteints à la seule force des mots.

 

Mots lissés d’humanité.

 

   Oui les mots sont puissants, redoutables. Oui les mots sont doux, lissés d’humanité, ourlés de plénitude. Ils ne le sont jamais par eux-mêmes comme s’ils étaient dotés, dans leur substance propre, d’une force magique dont ils seraient détenteurs à notre insu. Non, c’est nous et seulement nous depuis le tremplin de notre esprit qui leur insufflons toute la charge dont ils sont de simples révélateurs, phénomènes déployant dans l’espace de la compréhension les spirales d’une énergie toujours renouvelée. Les mots sont nos amis. Ils sont nos confidents. C’est pour cette seule et unique raison que, parfois, dans le silence de l’aube, alors que la pièce est encore livrée aux démons de la nuit, Attentive se saisit de sa plume et trace dans la pulpe généreuse du papier les empreintes des flux qui la traversent et la réalisent en tant que la profonde nature qu’elle offre au monde. Tout repose. Tout est calme. L’air, tout autour de Studieuse est une toile grise dans laquelle faire se lever toutes les humeurs, faire bourgeonner tous les désirs, souffler sur les braises de la passion, aiguiser les fibres de la sensibilité, tisser les mailles d’une impalpable mélancolie.

 

Oui, les murs parlent.

 

   Oui, les murs parlent. Mais ils ne tiennent nullement de discours à l’aune de leur visage de chaux ou de plâtre. Ils sont des réceptacles de ceci qui se dit dans le luxe de l’attente et se dépose, tel un gel, sur la face sombre d’un lac. Etrange vitalisme qui fait de ces figures immobiles, énigmatiques, infiniment muettes, la possibilité d’une présence, la tenue d’un singulier colloque. Que nous disent donc les falaises des murs que nous n’entendons pas ? Nous parlent-elles d’elles, de cette infinie mutité de la matière ? Nous parlent-ils de nous ? Nous parlent-ils des Autres, ces hallucinations, ces étranges masques de cire auxquels nous prêtons notre voix, auxquels nous confions la grâce d’une mobilité, que nous fécondons à la mesure de notre pensée ? Mais ces bizarres hiéroglyphes, ces caractères dignes des graphies des anciennes langues sémitiques, ces assemblages de signes, ces conflagrations de barres et de points, ces jeux de monogrammes et de trigrammes ne sont-ils de simples illusions dont notre raison se contente afin de rendre vraisemblable une présence qui, peut-être, n’a pas lieu d’être ?

 

Faire surgir l’altérité.

 

   אחר : « autre » en hébreu. Cet autre qui devait d’emblée être familier, c’est du moins ce que nous pensons, voici que son étrangeté, אחר, nous atteint en pleine face à la mesure de son opacité naturelle, de son inintelligible graphe qui non seulement nous déconcerte, nous désoriente, mais nous annihile purement et simplement. Jamais présence étrangère dans sa posture inquiétante ne nous atteint dans une juste évidence, une plénitude dont elle serait porteuse. Nous n’écrivons, peignons, sculptons, aimons qu’à faire surgir l’altérité dépossédée du mystère qu’elle nous oppose comme le fardeau dont Sisyphe est le jouet, c'est-à-dire insuffler dans le vide qu’il est, le néant qu’il cache, la certitude dont nous avons besoin pour le rendre vraisemblable. A nous-mêmes nous sommes le plus souvent un palimpseste illisible, raturé, poncé jusqu’en son ultime trame. Alors, comment l’Autre pourrait-il inscrire sa trace en nous sans reste, sans qu’une coruscante question ne nous atteigne au plein de notre intime obscurité ? Comment ?

 

Ecrire dans la citadelle étroite.

 

   Ecrire au sein de la chambre noire c’est confier son être au vertical abîme de l’autisme, c’est entrer dans la citadelle étroite (celle-là même que Bettelheim qualifiait de « Forteresse vide »), écrire c’est biffer le monde dans son entièreté avec ses luxuriantes grappes de présence, c’est se défaire de toute cette lourde et encombrante matérialité, tailler à vif dans la chair existentielle dont on a reçu l’offrande malgré soi, dont on ne peut exprimer tout le suc puisque, jamais, totalité ne nous sera accessible, seulement les fragments épars de glaces flottant dans une éternelle dérive auprès des Princes du septentrion, ces majestueux Glaciers qui nous toisent de leurs yeux vides, nous mettent au défi de comprendre leurs méandres questionnants, de nous introduire dans le lexique pluriel de leurs complexités labyrinthiques. Toujours nous sommes des chercheurs aux mains vides, des icônes aux yeux de diamant dont les pointes se sont retournées et forent sans cesse l’intérieur, tels des trépans fous en quête d’une inaccessible richesse, cet or noir enfoui dans les strates des sédiments.

 

Alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

   Ecrire. Ecrire les couleurs qui font leur continuelle gigue juste derrière la falaise du front, dans l’aiguillage du chiasma optique comme si, de cette subtile géométrie subitement inversée, pouvait naître un retournement des choses, le dehors surgissant dans le dedans, le dedans se précipitant au dehors. Alors il n’y aurait plus de séparation, alors on serait le monde, tout comme le monde serait celui qui l’interroge depuis la nuit des temps. Seul parmi les vivants, le Dasein est celui, unique, qui explore son possible ontologique à même son inquisiteur langage. Si le chiasma était plus qu’un réseau anatomo-physiologique, s’il correspondait à sa valeur métaphorique de retournement, de réversibilité, de passage d’un monde interne à un monde externe, alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

Plus langage, plus peinture.

 

   Et, sans doute, corrélativement, il n’y aurait plus ni langage, ni peinture, ni dessin, ni quelque pantomime signifiante à la face de la Terre et l’on pourrait retourner poussière sans même avoir poussé le moindre cri. Pour cette seule raison il nous faut la tension, le contraire, le mur qui dresse devant soi la barrière de son hostilité. Il faut la chambre. Il faut la quadrature aliénante des murs qui, paradoxalement, est le seul gage de notre liberté. Nous ne pouvons être des Simon du désert avec les bras en croix contre la meute de sable jaune et proférer dans l’air qui vibre de chaleur des paroles sitôt effacées que parues.

Ecrire arc-en-ciel.

 

   Ecrire. Il faut écrire. Ecrire en bleu afin de faire naître des Océans. Ecrire en gris et ce sont les sentiments qui naissent dans la cendre native du jour. Ecrire en jaune tout comme le faisait le génial Vincent depuis sa chambre d’Arles et faire éclater les Tournesols de la folie de manière à réveiller les consciences. Ecrire en terre de Sienne et nous voyons paraître cette belle teinte d’argile mêlée d’humus qui récite la fable de notre origine. Ecrire en mauve et c’est le rayon améthyste de l’imaginaire qui vibre depuis son invisible cristal et féconde le lourd réel, le métamorphose en conte de fées. Ecrire en vert pareil à celui de l’émeraude, là où reposent les lourds secrets dans leurs mystérieuses chambres pareilles à des sépulcres sous-marins. Ecrire en blanc pour dire le silence de la beauté et poser sur les yeux des hommes, des femmes les corolles de la paix. Ecrire en noir la tragédie afin que, comme Phèdre, l’humanité puisse s’immoler à la mesure de sa propre douleur.

 

Ecrire en rouge.

 

   Ecrire en rouge, en rouge cardinal, cette teinte si proche du sang ; en rouge cerise ; en alizarine ; en rouge feu, ce signe de la passion immédiate ; en rouge rubis qui, déjà, décline vers la couleur subtile de la rose, cette si belle onction du romantisme lorsqu’il est conduit dans sa nature même, à savoir se vouloir infini, à la recherche de cette belle essence humaine qu’il pose en tant que son pouvoir être le plus propre. Ecrire dans ce rouge si subtil tel que peint par Dongni Hou, cette sublime effervescence, cette quintessence unique parce que, tout simplement, à la limite de quelque aperception. Nous pourrions dire « rouge idéal », comme l’on dirait « Beau idéal » cet indépassable paradigme de l’art antique.

 

La lettre rouge.

 

   La lettre rouge est posée sur la table alors que, tout autour, tout baigne dans une flaque grise (serait-ce le marais des sentiments, tel que, précisément aurait pu l’envisager l’âme romantique ?), la robe d’Attentive est cette longue chape noire couleur de nuit dont même les songes ne sembleraient pouvoir émerger. Il faut annuler le bas du corps. Il faut réduire les désirs charnels. Il faut tout reporter dans l’attitude studieuse de Celle qui écrit. Rien ne saurait la distraire de sa tâche qui est de faire surgir l’une des dimensions de l’art. Les avant-bras ont la teinte de la porcelaine pour dire le précieux de l’écriture (entendons de la peinture), la collerette blanche hisse du reste de l’anatomie la tête éclairée d’une belle lumière spirituelle, la coiffe est sagement rabattue de chaque côté de la tête. Seules s’en échappent quelques mèches rebelles qui contrastent avec l’attitude presque pieuse de la Faiseuse de mots. Toute la lumière converge en direction de la main qui accomplit le geste essentiel de faire paraître du visible là où il n’y a que de l’obscur, du replié, du refermé sur le secret. Habilement la page se continue en long châle carmin, manière d’infini parchemin signifiant en mode visuel ce que le mode intellectif s’essaie à dire en milliers de mots, cette magnificence de l’art qui toujours s’écoule tel un fleuve vers son estuaire et semble renaître avec le cycle naturel de l’eau à la manière d’un Eternel Retour du Même. Oui, d’un éternel retour… L’art est toujours renaissant là où la beauté s’éclaire.

 

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30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 08:05
Amnésia.

                             VORTICE DI MEMORIA.

                 Œuvre : Livia Alessandrini.

                             Roma 1998.

 

 

 

 

               « Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire,

         Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ? »

 

                               Jules Supervielle.

 

 

 

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Sur la colline que touche à peine la lumière, Erable est en attente de son destin. Il sait le printemps, sa luxueuse prodigalité, ses inflorescences en forme de grappes, la couleur d’eau de ses feuilles, le tronc d’où exsude la vie pareille à une goutte de résine vibrant depuis sa gemme silencieuse. Erable sait l’été, l’étalement de ses ramures sous l’air qui chante d’insectes, les larges avenues de ses frondaisons, la fraîcheur des ombrages où viennent jouer des enfants innocents. Erable sait l’automne, le feu d’airain de ses yeux multiples, de ses faces en forme d’étoiles, de mains ouvertes attendant l’offrande du jour. Soleil vermeil qui glisse parmi le peuple sylvestre, le teinte de cette couleur de gloire et de dernière puissance avant que la saison ne capitule devant les premiers frimas. Alors la colonie des feuilles s’esseule dans sa chute et sur le sol de poussière le tapis est épais dans lequel les pas s’enfoncent. Hiver accomplit ce que ses sœurs les saisons avaient commencé, la perte à jamais d’un monde qui ne se souviendra même pas avoir existé. Une estompe que la pensée aura tôt fait de remiser dans les archives d’indéchiffrables palimpsestes.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

  

   Tout en bas, dans la brume légère de la vallée, se tient debout la maison près de l’eau. C’est un moulin avec sa roue à aubes qui compte le temps en son cycle régulier. Les pales de bois avancent toujours dans le même sens qui gagne le futur avec sa lente régularité, sa patience à archiver des milliers de gouttes qui sont comme les perles des secondes, hésitantes, suspendues. Une goutte poussant l’autre dans le même rythme lent, immémorial. Et, parfois, sans qu’on en connaisse l’exacte raison, la roue inverse son mouvement. Alors tout rétrocède, tout s’efface à la manière d’évènements anciens se diluant dans les mailles distendues du souvenir. Bientôt, de la fière demeure poudrée de farine, ne restera plus qu’un éparpillement de pierres, le rond d’une meule, quelques poutres enchevêtrées. Autrement dit presque rien de la fable de jadis.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Des enfants gais et insouciants jouent sur le rivage à tracer les armatures de leurs rêves. Ici une barbacane, là un donjon, là encore de profondes douves, un pont-levis en brindilles, le dessin d’un chemin de ronde, une échauguette en surplomb, les trous réguliers des poternes. La marée est loin encore qui fait sa sourde rumeur. Puis elle approche mettant en joie les apprentis guerriers. Flux er reflux alternés sapent la base de l’ouvrage, s’attaquent aux passerelles, rongent les hautes murailles, les tours d’angle. Bientôt, de l’édifice, sur l’écran de la mémoire, ne demeureront que des éclats de rire atténués, des pâtés de sable, une architecture illisible qui ne témoignera de rien d’autre que de l’impuissance humaine à s’opposer au lent et irrémédiable basculement des heures.

 

   L’œuvre en son langage.

 

   On dirait ces sculptures de sable qui animent les plages au milieu de la chaleur estivale. Tentacule de poulpe géant, bras démesuré de la mangeuse de vies qui semble tout droit sortie des « Travailleurs de la mer » de Victor Hugo. Mais ici, dans l’œuvre peinte, « Gilliatt le Malin » n’aura pas le dessus et ce sera le triomphe du monstre des abysses sur la vanité humaine. Tout sera phagocyté des créations terrestres. Poulpe-vortex aspirant dans l’œil du cyclone, indifféremment, les architectures de la pensée, les oculus au travers desquels elles regardaient le monde, ces fenêtres armoriées qui étaient leur façade visible alors que, dans l’ombre, se délitait la chair de leur présence. Pensée se dissolvant à seulement avancer.

  

   Instant-éternité.

 

  Amnésia était l’autre nom du poulpe, son mode d’apparition symbolique. Il y avait une lutte sempiternelle qui l’opposait à Mnémosyne la pourvoyeuse de mémoire. Il fallait que tout disparût, fût gommé de la souvenance du peuple des Egarés. Il fallait éradiquer toute trace mnésique, nettoyer les lobes où s’étaient imprimés les stigmates mémoriels. Il fallait dépouiller les Existants de la connaissance de leur origine. Ils devaient demeurer dans le non-savoir, nager dans le pur mystère puisqu’ils étaient des êtres jetés en pâture au temps, ce temps qui déroulait son tissage dans le seul présent alors que le passé s’effilochait, loin derrière, dans l’inconsistance d’un non-dit, dans le flou d’une profération qui n’avait même plus d’écho à offrir qui eût donné la clé de l’énigme. Car la vie dans son étrange verticalité devait demeurer cet inconnu sollicitant, à chaque instant, la curiosité des Fugitifs. Oui des Fugitifs car tout était en fuite depuis le début du monde. Fuir vers l’avant qui gommait l’ancienne généalogie, détruisait les murs décorés des citadelles antiques, superposait aux anciens signes sémitiques, aux pictogrammes primitifs, aux bâtons-messages l’alphabet contemporain seul à prétendre posséder quelque chose de la réalité, un instant, certes, mais dont il fallait s’assurer comme de sa fragile éternité. L’instant-éternité était, désormais, la seule vérité possible, le seul chemin d’accès à sa propre connaissance.  

 

    Archéologie agonisante.  

 

   Tout dans cette peinture joue le jeu de l’effacement, la dramaturgie de la disparition. La teinte est le monochrome d’une argile, la forme spiralée l’outil par lequel broyer les scories de la mémoire, les fenêtres en ogives, en carrés, en damiers la dernière trame visible d’une archéologie agonisante. La force de cette figuration picturale réside en son pouvoir de monstration d’un temps aboli dans la même perspective que se révèle la seule efficience réelle du présent. En effet, toute temporalité est entièrement localisée dans la présence du présent, seule dimension perceptible de cette fluence qui jamais ne s’arrête, dont notre conscience ne perçoit que le battement régulier de métronome, un coup après l’autre, comme un gong existentiel qui voudrait figurer l’insaisissable visage de l’être.

 

   Souvenir de l’aimée.

 

  Puisque le temps est de l’être et rien que cela. C’est pour cette unique raison que toute mémoire est inadéquate, immotivée, obsolète dans sa configuration même. Elle n’est que feuille qui jaunit, moulin à la roue folle, château-fort que les boulets des mois et des jours percutent en plein front. Et puis, la mémoire aurait-elle des raisons d’exister que ne demeureraient jamais dans les mailles de ses impécunieux filets que le souvenir de l’aimée, non sa chair nacrée et douce ; que le mauve d’une soirée d’été sur le bord du rivage, non cet air embaumé qui en lissait l’épiderme ; que cette musique aérienne qui tressait l’air de sa mélodie, non la harpiste qui lui donnait naissance en même temps qu’elle lui insufflait son âme.

 

   Contre Proust.

 

   Ici se dessine avec subtilité, dans cet habile camaïeu de couleurs d’absence, l’exact envers du paradigme proustien de la connaissance de soi, des autres, du monde par l’entremise de la réminiscence. Ici sont biffés, d’un seul trait de pinceau, tous les Combray du monde et leurs délicieuses petites madeleines, tous les pavés  de Venise et ceux de l’hôtel de Guermantes, toutes les serviettes de Balbec et leurs étranges évocations de figures familières d’autrefois. Ici et maintenant est le seul et unique lieu de cette création qui ne vit que l’instant, par l’instant, pour l’instant. VORTICE DI MEMORIA veut dire cet essai de saisie de la temporalité qui n’est que le jeu d’une immense vacuité. Tout est constamment en déshérence de soi. Tout disparaît dans tout. Ne persiste jamais que ce pas en train de s’accomplir - le présent du présent -, alors que celui qui suivra n’est encore que pure virtualité et celui qui a été ne se perçoit plus qu’à la manière d’une inintelligible buée, d’un mirage se sustentant à l’horizon d’un passé irréductible au seul phénomène de la remémoration. Rejoindre un événement qui a eu lieu consiste à lui donner l’assise occulte de l’imaginaire, à l’investir d’un pouvoir sans pouvoir, d’un fondement qui lui est retiré en raison de son essence furtive, qui plus jamais ne s’actualisera sauf à prendre le délire ou la folie pour la matière imprescriptible de ce qui nous affecte en chair et en os.

 

   Vortex - Finitude.

 

   Métaphoriquement, le temps est cette feuille en constante métamorphose qui jamais ne s’arrête et s’annonce sous la figure du limbe parfait, puis de sa partielle fragmentation, puis de ses nervures, enfin de cette tige qui sera bientôt poussière et risée de vent. Tout vortex est l’image de la finitude. Tout instant qui s’annonce est la finitude de l’instant qui précède, la naissance de l’instant qui suit. Tout est ainsi qui passe et se dilue comme l’eau de la rivière est en fuite en son insondable cortège de gouttes pressées. Le mouvement du vortex s’inverserait-il et nous serions immédiatement des enfants du cosmos, des contemporains du big-bang et nous apercevrions les premières déflagrations de l’univers, les premières efflorescences du temps. Oui, les premières ! Il ne nous resterait plus qu’à être infiniment, dans le cristal de l’instant. Nulle part ailleurs !

 

  

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 09:53

Parfois faut-il remonter loin dans le souvenir afin qu’il révèle toute sa saveur. Un peu à la façon de la petite madeleine proustienne qu’on aurait archivée au fond de la mémoire et qu’un événement fortuit ferait remonter à la surface. Je ne suis allé qu’une fois dans cette belle région d’Andalousie, il y a de cela de très nombreuses années et, parfois ce voyage se fait si flou, si évanescent que je le penserais simple invention de mon esprit. Et pourtant, sur ma table de travail, à portée de main, des photographies de paysages, de villages, des portraits de mon correspondant espagnol Pedro. Souvent j’ai eu la tentation de retourner en cette contrée qui fait le lien entre l’Europe et l’Afrique. Mais c’est mon travail de journaliste qui a été prioritaire et de rapides incursions en Espagne ne m’ont jamais permis de renouveler cette expérience ancienne.

   1975 - Cela fait deux ans que je pratique ce beau métier de l’information. Déjà beaucoup de voyages à l’étranger, des cahiers pleins de notes, des croquis et esquisses à la gouache, des bobines de films innombrables. Depuis mon arrivée à Paris, je vis dans un appartement du Quai aux Fleurs, face à l’Île Saint-Louis. C’est un lieu plaisant, calme, bien situé. Un lieu ouvert où ruisselle la lumière. Parfois, entre deux écritures, je m’installe sur mon balcon pour fumer une cigarette. J’observe le va-et-vient continuel des péniches. De temps en temps je fais signe à un enfant de marinier qui agite son bras en ma direction.

   Mois de Mai. Je viens de recevoir une lettre de Pedro dont je n’avais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Il m’invite à venir passer une dizaine de jours à Alméria où il réside. De là nous visiterons quelques villages d’Andalousie. Pedro, depuis longtemps, cultive de projet de me faire découvrir cette Espagne profonde, si belle, parfois si mystérieuse. Comment pourrais-je refuser un tel cadeau ? Je prendrai mes congés début Juillet et ferai le périple à bord de ma rutilante 2 CV à la teinte bleu de France. Certes le voyage est long et je prévois quatre jours pour effectuer l’aller-retour. Je présume que le trajet me réservera de belles surprises.

   Début Juillet. Je me suis levé très tôt. J’ai embarqué mes affaires dans la voiture. Paris dort. Paris fait silence. A part des noctambules égarés, je traverse la ville sans rencontrer âme qui vive. Il faut dire à quatre heures du matin les visiteurs sont rares. Je traverse la France sans problème. Première halte à Figueras, non loin de la frontière.  Deuxième jour, arrivée dans le charmant petit port de Dénia. Je loge dans un hôtel de style ancien, baroque, faux-marbre, miroirs au tain piqué de chiures de mouche. Les robinets fermés laissent couler un mince filet d’eau. Mais ceci n’est guère important, c’est l’Espagne d’antan et c’est surtout le point de vue qui s’ouvre à partir de mon balcon qui est remarquable. La mer est un lac au bleu intense qui scintille sous les derniers feux du soleil. Il a fait très chaud aujourd’hui et une sorte de brume vibre au-dessus du bitume, fait osciller le ciment des trottoirs, se perd dans la tête ébouriffée des palmiers. Je remonte la ‘Carrer Major’ bordée d’immeubles aux façades colorées, aux fenêtres grillagées de fer forgé, de longs balcons courent devant les portes-fenêtres du premier étage. Des personnes âgées sont assises sur le seuil des maisons, en quête d’un peu ‘d’air frais’. Une légère brise s’est levée qui vient de la mer, balaie les rues, amenant avec elle un brin de quiétude. Je fais une longue promenade en bord de mer qui dessine une anse bordée de palmiers. Là-bas, au loin, dans une nuée mauve, la Montagne du Montgó se donne comme un lieu inaccessible.

    Je quitte Dénia, de bonne heure, comme à mon habitude. Je suis un voyageur du matin. Au-dessus du village, un autre village. Il se nomme Javea. De lourds moulins à vent se détachent sur la crête des rochers. J’ai découvert la 2 CV, roulé sa toile vers l’arrière. C’est si agréable de voyager ainsi, tête au vent, corps parcouru des étincelles du premier soleil. Bientôt Elche, son étonnante palmeraie, une des plus grandes du monde dont l’Afrique elle-même pourrait être jalouse. Ici se ressent la proximité du Continent Noir, son influence sur le paysage, mais aussi sur l’habitat, la religion, l’alimentation. Je dépasse Murcie. La chaleur commence à s’accentuer. Je fais halte à Véra sur la promenade plantée d’arbres de la ‘Calle Mayor’. Cela ne fait plus de doute, je suis bien en Espagne et je pourrais aussi bien être entré en Afrique sans même m’en apercevoir. Vers les seize heures le soleil est encore vertical, réverbéré par les hautes façades blanches ornées de fers ouvragés. Les habitants ont la peau tannée, ils sont volubiles et parlent autant avec leur physionomie qu’avec leurs voix, les mouvements de leurs mains les précédent et font une manière de halo derrière lequel ils paraissent s’abriter.

   Soudain la route plonge en direction du sud. J’aperçois les premiers moutonnements blancs et beiges des maisons d’Almeria, la haute fortification de l’Alcazaba, cette forteresse, ouvrage défensif, dont j’apprendrai plus tard, de la bouche de Pedro, qu’il a été édifié en 955, grâce au calife Abd al-Rahman III. Puis le port et son ferry à destination de l’enclave espagnole de Melilla. En cette fin de journée le climat n’est rien moins qu’une fournaise. J’ai remonté la toile de la 2 CV afin d’être abrité. Je regarde le plan que Pedro m’a envoyé. Il habite en plein centre ville, une petite rue commerçante, ‘Calle Las Nieves’, face à une pharmacie. Quelques boutiques dans la rue, coiffeur, bureau de tabac, café, épicerie. Pedro aime cette proximité d’une vie foisonnante, luxuriante.

    Il lui faut le bruit, l’animation, les mouvements incessants, un genre d’effervescence continue qui marque bien son appartenance à cette faune urbaine qui n’aurait d’autre lieu où habiter que ce genre de chaos permanent, de brouhaha, d’allées et venues polychromes. Devant le numéro 42, vêtu d’un simple bermuda, d’une chemisette, chaussé de tongs, Pedro me fait signe de me garer le long du trottoir. Quelques places sont encore disponibles. Mon correspondant m’accueille avec un large sourire. Il me serre dans ses bras et me lance un « Hola amigo, bienvenido a Almeria’ ». Je le reconnais bien là, à cette emphase ibérique, à cette inépuisable faconde dont je me suis toujours demandé à quelle source il pouvait puiser cette continuelle énergie. A quoi je réplique avec les quelques mots qui me restent de la langue espagnole « ¡Qué calor en Andalucía, amigo! ». Il me répond dans un français impeccable « Tu ne perds rien pour attendre. Demain sera pire qu’aujourd’hui ! »

   Je ne sais si je dois mettre cette dernière remarque sur le compte de l’humour de mon hôte ou bien si je dois la prendre pour argent comptant. Je me doute qu’en de telles latitudes, Juillet doit ruisseler de chaleur. Nous franchissons le porche du 42. Nous gravissons un escalier plutôt raide, genre échelle de meunier. Je pense « c’est bien dans l’esprit de Pédro ce genre de dénuement en même temps que de fantaisie. Un appartement au rez-de-chaussée avec de grandes baies vitrées, c’eût été trop simple ! » Les pièces sont de dimensions modestes, sauf le séjour que mon ami a transformé en ‘Académie Franco-Espagnole’ (c’est ici le terme consacré, certes un peu pompeux mais empli d’un beau souffle andalou). Pedro donne des cours de Français à des Espagnols, travailleurs saisonniers en France, à des cadres d’entreprises, à des commerciaux qui viennent régulièrement à Paris, Marseille ou bien Lyon. Son activité marche bien, lucrative suffisamment pour que Pedro s’en contente, lui l’amateur de voyages à l’intérieur de sa Province, l’amateur de livres et de nature. Nous grimpons sur la terrasse. Pedro est impatient de me faire découvrir ‘sa’ ville. Elle est un peu sa Fille, sa Mère, sans doute aussi sa Maîtresse. Avec elle il a une relation charnelle, voluptueuse, ancrée, sans doute dans la géographie même de ses gènes.

   Dix-huit heures. Le soleil est encore haut dans le ciel qui lance ses gerbes de clarté. J’abrite mes yeux fragiles derrières les verres teintés de mes lunettes. Un joli panorama s’offre à nous. Les hautes murailles de l’Alcazaba sont teintées de pourpre, la mer laisse voir ses eaux d’émeraude, les maisons du quartier gitan sont serrées les unes contre les autres, pareilles à des grappes de fruits mûrs. A l’horizon une brume de chaleur rend les choses indistinctes, a gommé l’horizon qui semble soudain s’être effacé, comme reporté dans une autre dimension de l’espace. Sur la terrasse de Pedro, sur les terrasses voisines, d’étranges cubes de métal dont je ne perçois guère la fonction. En réalité, ce sont des ballons d’eau chauffés par le soleil pour la toilette. Nous redescendons dans la cuisine. Nous mangeons des tranches de pastèques aux quartiers rouge sang, nous buvons du sirop d’orgeat dans de hauts verres qui transpirent. Ici, je perçois combien la notion de temps est relative à la courbe du soleil. Point besoin de montre. On se lève de bonne heure, au nadir quand l’air est encore frais. On fait la pause méridienne quand l’astre est au zénith. On attend à nouveau le nadir pour regagner les rues que rafraîchit doucement l’air venu de la mer.

   Vingt heures. Les ombres commencent à s’allonger du côté de l’Alcazaba qui fait sa rumeur sombre au-dessus des cubes colorés des maisons des Gitans, du côté de la mer aussi qui se vêt de couleurs mauves, légèrement abyssales avant que la nuit ne badigeonne tout en noir. Nous quittons le numéro 42. C’est pareil à un éblouissement. Les parebrises des voitures, les chromes étincellent, contrastant avec le clair-obscur qui commence à envahir le damier des ruelles étroites. Nous marchons du côté de l’ombre, évitons les flaques de trop vive lumière. Maintenant nous découvrons le quartier tsigane de ‘La Chanca’, son habitat groupé fait d’un étonnant bric-à-brac polychrome : des rouges éteints, amarante ; des jaunes soufre ; des blancs éclatants. Toute une palette à l’image du peuple bigarré qui y vit. Les grandes familles initiatrices du flamenco proviennent de ce genre de jungle. Pedro est volubile, intarissable sur cette culture musicale tumultueuse, sauvage, qui semble courir dans ses veines, tout comme les taureaux martèlent le sol de l’arène de leurs sabots fougueux. Regardant Pedro, l’écoutant, c’est un peu un condensé de l’Andalousie qui vient à moi, une manière d’anthologie dont il ne me reste plus qu’à feuilleter les surprenantes pages. Des hommes, des femmes sont assis sur le seuil des maisons, le plus souvent à califourchon sur une chaise, attirés par les images animées de la télévision. Certains se retournent, nous adressent un amical bonjour auquel nous répondons. A quelques larges sourires, je comprends que mon accompagnateur n’est nullement inconnu ici, qu’il doit y venir pour écouter les voix voilées, chaudes, mystérieuses, déclamer les ‘cantos’ que rythment les claquettes et le claquement des talons, entendre la ‘guitara flamenca’, au son clair, métallique, brillant comme une étoile au cœur de la nuit.

   A la limite de ‘La Chanca’, des grappes de cafés s’agglutinent dans les rues qui retrouvent un peu de calme sinon de fraîcheur. Les devantures, ici, sont peintes en vert soutenu, bouteille. Les vitrines sont encombrées d’affiches, de bibelots cosmopolites, de poteries locales, de rideaux de perles qui sont censés dissuader les mouches d’entrer. Une enseigne ancienne, en tôle peinte, ‘Al Rincon de Pepe’. Nous y entrons comme on entre dans un moulin ou plutôt dans une ruche. Il y a beaucoup de monde à l’heure des ‘tapas’. Ici l’on dit ‘tapear’, ce qui signifie faire le tour des bars pour y déguster une infinie variété de tapas : minces tranches de Jamón Ibérico ; Queso, plateau de fromages avec Manchego, Roncal, Mahón ; Olivas fourrées aux anchois ou aux poivrons ; Calamares frits dans de l’huile d’olive ; Calamares au crabe, aux crevettes, à la morue ; Chorizos et la liste serait encore longue de ces ‘mises en bouche’ puisque tout ceci n’est qu’un en-cas en attendant le vrai repas, mais bien plus tard lorsque la nuit aura avancé.

   De lourds et lents ventilateurs aux palmes culottées de chiures de mouches brassent un air épais, presque sirupeux. Mais l’air doit être comme ceci, une sorte de friture sinon l’on n’est pas dans un bar à tapas mais dans une vulgaire gargote qui n’offre que des menus frelatés, des cartes de restauration rapide. Avec Pedro nous trouvons deux places libres au bar (« Un miracle », me dit-il). Nous nous installons sur de hauts tabourets. Une belle Andalouse, brune à souhait, lourdes créoles amarrées aux oreilles, prend notre commande. Je me fie aux goûts de mon Cicérone dont je connais le naturel éclectisme. Successivement nous goûterons des Caracoles en su salsa, des Calamares aux crevettes, de belles tranches de Jamon, des Quesos venus de différentes régions. En guise d’accompagnement, Pedro me suggère que nous prenions deux verres de ‘Tio Pepe’, ici, c’est plus qu’un choix ou bien un rituel, c’est une véritable religion. Et que faire de mieux que de rapporter les impressions d’un sommelier ? Les voici résumées dans cette belle langue solaire, onctueuse, pétillante, savoureuse, lyrique, de quelque Brillat-Savarin ébloui par un merveilleux cépage :

 

"Le Soleil de l'Andalousie en bouteille »

  

   ‘TIO PEPE est plus qu'un vin. C'est un état d'esprit, une attitude envers la vie, c'est le soleil andalou illuminant les coins plus cachés de la planète. Il est élaboré à partir du cépage Palomino Fino, provenant de terroirs historiques que Gonzalez Byass possède depuis plus de 100 ans.

   Tio Pepe vieillit en fûts de chêne américain avec le très particulier système de criaderas et soleras. Son vieillissement sous voile lui donne son caractère très particulier. Nous recommandons de le servir froid.

   Notes de dégustation :

- Oeil : Tío Pepe a une Robe jaune pâle.

- Nez : arômes venant de son long vieillissement en bois sous le voile de fleurs, avec des notes de fleurs, de noix grillées et d'épices comme la vanille.

- Bouche : Attaque sèche mais très lisse. Une finale marquée par l'amertume qui laisse des souvenirs très agréables.

   Accords mets et vins : Tapas, Poisson et coquillages.’

 

   Oui, TIO PEPE a un goût inoubliable. Un goût d’Andalousie. Un goût de subtile ambroisie dégustée entre amis dans la salle enfumée er nébuleuse d’un Bar à Tapas. Oui, TIO PEPE, depuis ce temps déjà ancien de mon voyage habite encore mon palais. A la moindre dégustation tout s’y retrouve : les hautes murailles de l’Alcazaba, les ruelles du quartier gitan, le rythme profond et envoûtant du flamenco, de lourdes créoles, des visages entrevus qui sont les constellations des gens d’ici, des métaphores d’une vie qui se donne avec excès mais aussi délicatesse dans cette province à nulle autre pareille. Toujours, chez moi, une bouteille au frais, lieu d’une réminiscence, prétexte à agapes entre amateurs de Sud et ces inévitables tapas sans lesquelles le ‘Tio Pepe’ ne serait pas le ‘Tio Pepe’ ni l’Andalousie la terre singulière qu’elle est, ce bel enracinement entre deux cultures, l’européenne et l’africaine.

   Après ces plaisirs gustatifs, Pedro a tenu à m’entraîner dans les rues d’Alméria, à la rencontre de ses hôtes, de son ambiance, des signes les plus manifestes de sa personnalité. Nous allons jusqu’au port, admirons la belle rangée de palmiers qui le borde, apercevons entre les bâtiments portuaires les flaques bleues de la mer. Un vent s’est levé qui apporte un peu de douceur. Nous remontons le ‘Paséo’, cette institution radicalement hispanique sans laquelle l’Espagne n’existerait même pas. Imaginerait-on un seul Andalou capable de bouder cette heure bénie entre toutes, cette heure mauve, cette heure du repos mais aussi de l’animation due à la présence de nombreux cafés aux terrasses largement éployées jusqu’aux abords de l’Avenue ? Le ‘Paséo’ est une artère toute droite qui s'étend de la ‘Puerta de Purchena’ à la ‘Plaza Emilio Pérez’. Une artère vitale, la pulsation de la ville, sa respiration, son centre géométrique, le lieu de rassemblement de ses habitants. C’est ici que le ‘Tout Alméria’ déambule, mais sans distinctions de classe, seulement pour le plaisir de vivre, de goûter la fraîcheur après la tornade de chaleur, ses éclairs blancs, ses canifs qui déchirent le ciel de leurs lames aiguës. Nous ne goûterons plus d’autres tapas, ne boirons plus de ce vin généreux qui, d’abord, surprend par son côté diaboliquement sec puis s’étale souplement sur le palais, développant ses notes florales, imprévues, étonnantes. Longtemps en bouche demeure ce côté abrupt, cette manière de surprise. Jamais on n’aurait pu imaginer vin aussi marqué par un caractère étrange, puis le palais s’habitue, puis les papilles réclament cette source venue du plus loin des âges, ce côté aride, ascétique, ce dépouillement qui se vêt bientôt d’autres caractères plus suaves, plus onctueux par contraste.  

    Nous rentrons chez Pedro sur les dernières rémiges de chaleur diurnes, les nocturnes commenceront bientôt. La définition de la canicule repose sur des degrés presque aussi élevés la nuit que le jour. Mais, ici, peut-être faudrait-il inverser les valeurs, dire la nuit encore plus étouffante que le jour, trouver un autre lexique, peut-être dire le ‘fournocturne’ pour évoquer cette ambiance d’alambic chauffé à blanc sur fond d’un sombre que, déjà, ponce la première lumière, comme si elle ne s’était pas couchée, manière de jour permanent avec ses longues coursives incendiées de clartés assassines. Nous dînons d’un gaspacho glacé, de quelques tranches de pastèque, de fines lamelles de jambon que rehausse un vin rosé généreux, un vrai ‘soleil en bouteille’ comme l’affirme la note du sommelier. A peine suis-je couché, fenêtres grand ouvertes sur la nuit, qu’un groupe de noctambules festoie dans l’immeuble en face. Bruit des fourchettes qui touillent longuement la tortilla dans un bol que je suppute en métal. Rires qui fusent. Les Andalous ont une voix généreuse qui porte loin, résonne, fait le tour des ruelles, revient frapper mes tympans avec la douceur d’un frelon butinant les têtes ébouriffées de pollen. Un doux supplice en réalité qui accompagnera longtemps mon insomnie. Après la tortilla, la guitare, le flamenco, les chants, les claquettes, mais non sur le mode mezza voce, plutôt sur celui risoluto, sostenuto, enfin il faudrait inventer un néologisme du genre ‘diabolissimo’, sur tous les tons, toutes les mélodies, tous les arpèges. Je me demande bien comment l’on peut dormir dans ce beau pays si versé au pandémonium. C’est vrai, les Andalous ne se lèvent pas de bonne heure, raison pour laquelle ils peuvent festoyer jusqu’au bout de la nuit et parfois au-delà.

   Matin. Nuit presque sans sommeil, sauf quelques rares plongées, en apnée suivies de brusques remontées à la surface. Aujourd’hui je ferai cavalier seul car Pedro encadre un groupe de commerciaux dans son ‘Académie’, autrement dit dans la seule grande pièce qui jouxte ma chambre. J’ai demandé à mon Ami un conseil de visite, un village qui ne soit pas trop loin, une route pas trop éprouvante. Il a déplié une Carte Michelin, a pointé de son doigt une plage portant le doux nom d’Aguadulce, en réalité la plus proche d’Alméria. Je suis parti alors qu’arrivaient ses premiers stagiaires. J’ai emporté un casse-croûte qu’à improvisé Pedro. Il a même eu la délicatesse de me confier une glacière au milieu de laquelle trône une bouteille de ‘Tio Pepe’ « pour te remonter le moral », a-t-il rajouté avec un clin d’œil. Sans doute a-t-il supputé que ma nuit avait été blanche, qu’il me fallait un cordial pour me requinquer. La route pour Aguadulce est sinueuse, constituée de montées et de descentes presque ininterrompues. De nombreux cyclistes qui, déjà, suent à grosses gouttes sous la première ‘fraîcheur’ matinale. Je gare la 2 CV près de paillottes installées dans une anse que dessine le rivage. Pedro m’a confié un parasol au cas où. Je m’installe à l’écart de ce que je pense être un lieu trop animé. J’ai pris un livre dans la bibliothèque du francophone. Il s’agit de ‘La Petite Gitane’ de Miguel de Cervantès. Histoire d’une petite fille élevée par des gitans qui vit de subterfuges, jouer de la musique, chanter. Un noble s’entiche de cette jeune fille, partagera sa vie nomade. Tout ceci se terminera d’une manière tout à fait conventionnelle pour l’époque : un mariage réunira les deux amants. La lecture terminée, je décide d’aller me baigner afin de reprendre mes esprits. Quelques personnes sur la plage, mais des groupes encore clairsemés. Le sable est semé d’un étrange tapis pareil à une nappe de chiendent. Au loin, sur la mer décolorée par la chaleur, l’horizon disparaît derrière une vibration permanente qui me fait penser aux mirages qui visitent ceux qui s’égarent dans le désert.

    Mon impatience de fraîcheur me rend téméraire. Je plonge tête la première dans l’eau si bleue qu’on la croirait pure laque posée délicatement sur la surface. L’onde est glacée qui me saisit de la tête aux pieds. Je sens un long frisson envahir ma colonne vertébrale, l’électriser jusqu’au bout des orteils. Un peu l’impression de ce ‘fluide glacial’ qu’autrefois on versait délicatement sur l’assise d’une chaise afin que son occupant, surpris, bondissant, n’amusât la galerie. A vrai dire je ne suis amusé qu’à demi, transi, soudainement métamorphosé en un bloc de banquise flottant entre deux eaux. Je regagne la plage, m’allonge sur ma serviette, là, en plein soleil, sous le ruissellement écumeux des phosphènes. Je balaie des yeux l’horizon de la plage, puis celui de la mer. A mon grand étonnement, le premier est occupé, plusieurs personnes devisent à l’ombre des parasols, le second est désert, ce qui veut dire, qu’à part moi, nul n’a encore osé aller se baigner. J’apprendrait plus tard de la bouche de Pedro (il aurait pu m’avertir tout de même !) qu’ici les fonds marins plongent directement dans l’eau glaciale des abysses, que des courants remontent à la surface portant avec eux la rigueur de ces fonds. Ici, les gens viennent à la plage surtout pour deviser entre amis, bénéficier d’une éventuelle brise marine, pique-niquer puis ils regagnent la ville sans avoir pratiqué de bain, simplement avoir trempé les pieds dans le courant stimulant des vagues. Si je comprends bien, l’on se baigne peu et les plus courageux vont faire de la plongée du côté de ‘Cabo de Gata’, vêtus de combinaisons qui les protègent des assauts d’une mer gelée. En peu de temps je serai passé des Tropiques au Pôle, étrange Andalousie, terre des contrastes.

   Le jour suivant, Pedro libre de tout engagement, nous décidons, d’un commun accord, d’aller visiter ces fameux villages blancs qui sont l’une des plus belles signatures de ce sud de l’Espagne. Depuis longtemps déjà il me parle de ‘Blancos de la Sierra’ à la façon d’un mythe. Je sais les Andalous habiles à parler, à bonimenter avec d’infinis gestes des mains, à rajouter à la belle réalité l’éventail de leur inépuisable faconde. ‘Blancos de la Sierra’, comme si le nom de ce village venait tout droit du mystère des ‘Mille et Une Nuits’. Comme s’il n’était que l’étonnante résurgence d’une mythologie enfouie au plus profond de la mémoire. Nous quittons Almeria de bonne heure. La ville est déserte, témoin des festivités de la veille. Les Espagnols du Sud ont cette habitude de jeter à terre, mégots, serviettes en papier, mouchoirs, si bien que les rues paraissent décorées comme pour une jonchée de mariée. Je pense au ‘Ricon de Pepe’ qui, en cette heure native doit dormir, parcouru des odeurs musquées de Jamón Ibérico, de celles fermentées du Manchego, de celles boucanées des Calamares. Juste à évoquer ceci et c’est un vivant fragment d’Espagne qui se loge au creux du palais, demeurera longtemps telle une fragrance dans les archives du souvenir. Curieusement, il fait frais et nous avons laissé la capote de toile rabattue, il sera toujours temps de la déplier lorsque la température s’élèvera. Plus nous nous éloignons de la côte, plus le terrain devient accidenté, succession de rochers en encorbellement au-dessus d’étroites vallées, parfois on dirait des canyons envahis de nuit. Combien cette terre est belle ! Combien Pedro a de la chance de vivre ici, parmi cette nature généreuse, ces paysages sublimes parce que vrais, intacts, touchés par la main de l’homme juste ce qu’il faut pour lui donner ce caractère sauvage, indomptable sans doute. L’horizon qui s’ouvre devant nous est une rébellion contre la morne platitude des plaines sans âme. Tout ici est profondément sensuel, marqué au feu de la passion. Un peu comme si les collines de terre rouge, les rochers escarpés, les entailles des vallées étaient le reflet du rythme andalou tel qu’il se manifeste dans la culture ancestrale du flamenco : claquement vif des talons, robes à franges qui virevoltent, yeux des danseuses qui incendient les âmes des hommes et luisent étrangement dans le clair-obscur des tavernes.

   Nous approchons maintenant de ‘Blancos’. Nous traversons les damiers vert sombre des champs d’oliviers, le revers de leurs feuilles, plus clair, vibre au soleil, pareil aux ailes translucides des cigales. C’est une succession de collines que traverse la route sinueuse qui monte vers le village. L’air se défroisse et porte l’empreinte de la première chaleur qui est supportable car nous sommes en hauteur et une brise agréable vient nous apporter un peu de répit dans cet été caniculaire. Mais je crois que les Andalous ne connaissent pas le mot de ‘canicule’ auquel ils doivent substituer celui de ‘normal’ puisque tout mérite cet attribut, aussi bien le temps, que la beauté des paysages, que l’éclatante blancheur des villages entièrement badigeonnés à la chaux. Nous garons la voiture sur une petite place. Au centre, une fontaine coule avec son doux grésillement. Le ‘feu et la glace’, je pense. Là je comprends soudain l’infinie multiplication des patios, comme à Séville ou Grenade, ces enclaves de fraîcheur et de repos au sein des villes assiégées de chaleur. Je vois, en un éclair, comme en surimpression, ces genres de palais de briques aux fines colonnes de marbre qui soutiennent une galerie à arcades, je vois le feston des tuiles écrasé de chaleur, la réverbération à l’infini d’une nappe de clarté. Je vois un bassin d’eau claire, vert des reflets des massifs qui l’entourent. J’entends et sens le friselis de l’eau, l’égouttement continu d’un jet qui soutient le rythme lent, patient, de l’heure. Je crois même que je m’y prépare à une ablution symbolique, mes pieds trempant dans cette fontaine de jouvence. Mes joues en recevant la douce onction. Nous, les hommes, ne fonctionnons que sur des contrastes, sur des dialectiques. Ce n’est pas ce qui est présent que nous voulons. Ce que nous voulons c’est ce que dessine l’empreinte de l’absence : cette nourriture, cette femme, cette fraîcheur que nous élisons, pour un instant, comme nos indispensables compléments. Sans elles nous mourrons, avec elle nous assurons notre salut.

    ‘Blancos’ est un village étonnamment beau, autrement dit il se situe à cent lieues des images de cartes postales. Il est authentique et sa vérité est celle de notre regard qui le vise avec exactitude. Nul touriste ici. Pedro a bien pris soin de m’emmener dans cette contrée reculée où nul ne passe si ce ne sont les milans noirs qui balaient le ciel de leur incessant ballet ou bien les habitants, cordiaux, ouverts, ils ne connaissent nullement la fréquentation soutenue de la côte, ses cohortes de Visiteurs bruyants, ses chapelets curieux qui s’agglutinent devant les vitrines, font la queue devant le miracle consumériste des ‘Ventas’. S’il reste un lieu préservé, c’est bien ici, tout contre les rochers qui abritent les habitats troglodytes. Les maisons sont littéralement collées aux parois de pierre brune, elles en constituent des excroissances, des manières de bourgeonnements ou bien, au contraire, elles creusent leur voie en s’enfonçant dans les cavités naturelles, sinuent le long des boyaux qu’éclairent, le plus souvent des oculi, des puits de lumière. C’est un genre de féérie ordinaire, de suprême don de la nature. J’ai tant de peine à imaginer que ceci puisse exister, librement, tout comme l’air traverse le ciel sans se soucier de son cheminement, tout comme l’eau coule dans des acequias de pierre depuis les hauteurs de la Sierra Nevada pour rejoindre les champs de culture, loin dans la vallée, que moissonne une chaleur lourde, têtue, obstinée à brûler la terre des hommes.

   Les rues sont identiques à des voies escarpées, minces sentiers qui sinuent entre les falaises blanches des maisons. Les festons de leurs toits de tuiles claires se découpent sur les massifs sombres des rochers, sur le ciel bleu azur que commence à décolorer la montée rapide du jour. Nous croisons quelques habitants. Ils nous saluent joyeusement, nous adressent quelques mots en espagnol que, parfois, Pedro traduit pour moi si je n’en comprends pas immédiatement le sens. Il s’agit toujours de messages de bienvenue, de considérations sur le temps qu’il fait, de questions sur le lieu de notre provenance. Tout dans le calme d’une vie qui ne saurait se presser, il faut prendre le temps d’apprécier les choses, de les faire se déplier à la manière d’une secrète corne d’abondance. C’est ceci une culture, une âme, un corps liés à la pierre, au sol de terre, à la haute dérive du ciel, aux chants de la nature le soir, lorsque la lumière vire au mauve, que le vin sue dans des jarres, que les yeux se prennent d’amour, que les mains se serrent en signe d’amitié. Alors il n’y a rien d’autre à faire qu’à exister, à en écouter le bruit de fontaine au sein de son propre mystère. On se sent soudain rattaché à ce qui n’est pas soi mais le devient au rythme subtil des affinités.

   ‘Calle Cuevas de la Sombra’, sous une avancée de rochers, nous nous restaurons de quelques tapas arrosés d’un Vieux Xérès Fino à la robe couleur or pâle, aux fines saveurs d’amande. Je crois que Pedro veut parfaire ses dons de sommelier et multiplier les miens en tant qu’amateur. Longuement nous regardons le paysage. Un lac aux eaux vert turquoise s’étend en bas du village avec ses criques, ses ilots minuscules où tremblent des frondaisons légères, aériennes. Un quadrillage de champs cultivés, une palette de zones en camaïeu de jaunes subtils, paille, sable, safran, une à peine variation de la même teinte qui en réalise l’unité. Puis un massif dans les verts sombre, sans doute des chênes-lièges, puis, plus haut, des pics se détachent sur un ciel qui devient illisible, poncé par l’air de la haute altitude. Le voyage de retour, toile repliée sur le toit de la 2 CV, se fait dans la discrétion. Pedro et moi sommes encore trop envahis de ces images de beauté pour que nous consentions à quelque bavardage. Oui, les images de beauté, il faut les conserver longuement en soi comme on le ferait d’une eau précieuse, fossile, immergée depuis des millions d’années dans un pli secret de la terre. Il faut les laisser briller, ces images, doucement de leur propre lumière, leur permettre de se déployer, de faire leurs multiples efflorescences là où elles choisissent de les accomplir, là où elles décident de se révéler avec le naturel, l’harmonieux des choses rares.

   Nous avons regagné la ville aux dernières heures du jour. Déjà sur le ‘Paséo’, dans les rues attenantes, des groupes déambulent joyeusement, on dirait des adolescents en train de découvrir la vie, d’en déguster par avance les joies multiples, toujours reconduites lorsqu’on est jeune, que l’on sait que, pour soi encore, le soleil se lèvera un nombre illimité de fois. On dirait un monôme d’étudiants s’égaillant telle une volée de passereaux dès les examens terminés. L’Espagne est gaie, l’Espagne est festive mais il n’en faut nullement demeurer à cette première impression, l’Espagne est aussi tragique, elle qui livre le matador à la vindicte noire des taureaux, à la fureur écumante de ses naseaux, à la poussière maculée de sang de ses arènes. Les arènes ? Une moitié exposée à la lumière, une autre plongée dans l’ombre. La tristesse succédant à la joie, le principe de plaisir s’effaçant derrière celui de réalité. Toujours sous le rire pointe la douleur, l’excès de vivre mais aussi son envers. Mais, ce soir, en cet été qui rutile et incendie la meute des jours, tout semble gai, en une certaine manière dionysiaque. On se dispose aux agapes, on remise dans un coin secret, oublié de la mémoire, ses peines et ses soucis. On se vêt d’habits de lumière, on dissimule ceux du deuil dans des coffres que l’on sait inaccessibles, au moins le temps d’un rapide bonheur. Les filles sont vêtues de court, les garçons en beauté cintrés dans leurs chemises blanches, les vieux messieurs ont mis leurs belles toilettes, les vieilles dames sourient comme au temps béni de leur jeunesse. On se précipite aux terrasses des cafés, on festoie dans les tavernes où coule la douce ambroisie blonde, où crépitent les mets aux mille odeurs, aux mille saveurs.

   La suite de mon séjour Andalou consistera en cette série inoubliable de clignotements, d’atermoiements, de rencontres inattendues, de promenades sans but dans le long fleuve du ‘Paséo’ qui descend en pente douce vers la mer, vers ces ferries en partance pour ce bout d’Afrique qu’est Melilla. En une suite d’incursions sur la plage d’Aguadulce, un livre à la main, des lunettes de soleil et un parasol, en une suite de crépitements imaginaires où se mêleront, dans la fantaisie, les patios de Grenade baignés de fraîcheur ; La Giralda de Séville, la flamme blanche de son minaret s’élevant dans la toile bleue du ciel ; l’Hôtel de Ville de Cadix, cette sorte de temple blanc entouré des bouquets ébouriffés des palmiers. Une suite de mots de français scandés par les élèves studieux de l’Académie de Pedro, les éclats de rire de mon hôte, sa bonne humeur, sa spontanéité, son inévitable faconde poinçonnée de ‘si’, de ‘muy bien’, de ‘no’, à la façon d’une ponctuation rythmant la cadence existentielle de cette province ouverte à toutes les influences mais demeurant toujours en sa singularité, son originalité qui en est la marque essentielle. Ensuite, Pedro fera plusieurs séjours en France, me rejoignant à Paris, ‘Quai aux Fleurs’ et rayonnant, à partir de là, dans toutes les régions du pays. Hasards de la vie, caprices des rencontres et des cheminements personnels, je n’ai plus guère de contacts avec Pedro qu’épisodiques, téléphoniques. Le son de sa voix est demeuré le même, enjoué, enlevé, toujours ponctué de ‘si’ qui claquent comme des oriflammes au vent d’Andalousie. Ce soir, sur mon balcon, face aux quais de la Seine, aux promeneurs épars sur l’étrave de l’Île Saint-Louis, un verre de ‘Tio Pepe’ à la main, je trinquerai à la santé de Pedro, ‘si’, à celle de la merveilleuse Andalousie, ‘si’ !

 

  

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 08:18
Vœu de silence.

« Changer d’eau ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Il y avait beaucoup de bruit sur la Terre. Beaucoup de bruit compact qui collait au corps, faisait ses sombres ramures, parcheminait la peau qui se tendait sous la multiple clameur. Carrefour des paroles arbustives sur les agoras où s’affairaient les fallacieux Sophistes. Télescopage des voix dans les trains qui chaloupaient sur les nœuds ferroviaires. Cataracte des soupirs dans les loges d’amour. Persiflage des talons qui poinçonnaient de leur hargne les trottoirs des villes. Grincements des ascenseurs dans leurs cages de verre. Infinis cliquetis des Roues de la Fortune. Harangues volubiles des camelots sur les champs de foire du monde. Nulle part d’espace pour la respiration, nulle part de repos, de halte, de suspens. En ce temps pléthorique, il fallait ne point laisser d’aire disponible. Il était urgent de combler la moindre faille, d’abraser la plus infime vacuité qui se manifestait ici où là, entre deux portes, deux automobiles, deux amants enlacés. On avait peur du vide, de l’instant d’irrésolution, du silence qui pouvaient surgir à l’improviste et vous clouer face à votre angoisse. Manière de crucifixion dont les Postmodernes ne voulaient pas, affairés qu’ils étaient à leur constante combustion, jusqu’à l’escarbille dernière qui s’allumerait sur le bord de leur conscience mince comme le fil d’Ariane. C’était la grande frayeur, incompressible, irréductible, de se retrouver face à soi et de sombrer dans la folie tellement ce geste de Narcisse, cette confrontation spéculaire, la découverte de sa propre image dans le tain qui faisait face était tout simplement inconcevable. C’était déjà le début d’une altérité, l’adoption d’un prédicat particulier, le reflet d’une couleur qui différencierait, stigmatiserait, vous poserait au regard de l’univers comme original, déviant,  peut-être anarchiste. Il fallait que rien ne dépasse, que tout soit semblable à tout dans un genre d’égalitarisme sans fin, de silhouette formelle interchangeable.  Au fil des ans, dans la suite pressée des civilisations et des cultures l’on n’avait eu de cesse de poser ses pieds dans les traces qui vous précédaient, l’on avait pris soin de bêler à l’unisson des autres membres du troupeau, de faire de son instinct grégaire le point focal à partir duquel assumer son humanité et la porter à la façon d’un prestigieux trophée. La solitude était la pire des conditions qui se pût imaginer et condamner un Existant à se confier à sa verticalité revenait à inoculer dans l’âme un poison mortel, une ambroisie définitive dont, jamais l’on ne se relèverait. Pour le dire simplement, on était parvenus, à force de modes successives, de langages stéréotypés, de comportements mimétiques au statut confondant de mouton suivant le mouton qui précédait, précédant le mouton qui suivait. On était un seul et interminable troupeau, genre de chenilles processionnaires dont le but ultime, se réduire à une boule compacte et uniforme, indissociable, monochrome, monosémique, constituait l’horizon indépassable, l’aboutissement d’une esthétique, l’épilogue d’une éthique.  

   Cependant cette belle harmonie, cette infatigable uniformité souffrait une exception, une seule mais ô combien signifiante. Parmi le concert des rhétoriques bavardes, des confusions verbales et autres tracasseries mondaines, un silence se faisait entendre. Oui, le silence est un bruit, le silence est un CRI dès l’instant où il surgit parmi les clameurs partout répandues et y fore son puits de questionnement. Car, pour un peuple disert, se plier dans une non-parole est étrange, sinon suspect. Mais voici ce qu’il faut imaginer à défaut de pouvoir en prendre acte de ses propres yeux. Loin, là-bas, dans un pays de brume et de lumière impalpable se tenait, dans l’attitude approchée d’un flamant rose (existe-t-il des flamants blancs ?), une manière de silhouette androgyne (difficile était la nomination de son identité, à mi-chemin de l’éphèbe, à mi-chemin d’une pré-nubile), une concrétion blanche (Blanche était le prénom qui semblait le mieux lui convenir), visage oblong serti de pureté, lèvres purpurines à peine esquissées, lunule de cheveux cendrés, long corps semblant se dissoudre à même les volutes d’air. Mains identiques à des plumes d’oiseau, genoux émergeant à peine d’une eau qui semblait être son naturel prolongement. Partout, autour, des nappes d’air si légères qu’on aurait pensé à de minces conciliabules, à une féerie enfantine, à la cime impalpable de quelque merveilleux pour enfants dociles et inquiets. Flottant à côté d’elle, image d’une rêverie infinie ne disant point son nom, un bocal de verre abritant la forme presque indistincte d’un poisson à la teinte si dissimulée qu’il eût pu disparaître de la vue comme par l’effet d’une subtile magie. De cette belle vision naissait un souverain calme, se déployait la corolle souple d’un nymphéa, se donnait à voir ce qu’est le silence en son essence, cette efflorescence de la méditation, le dépliement de la contemplation, ces postures si élégantes, empreintes de grâce qu’on les croirait l’apparition de quelque Divinité de l’air ou de l’eau. Peut-être une Ondine en quête de sa propre présence. C’était un tel bonheur que de se laisser aller à ce flottement, à ce prestige d’un langage tout intérieur, à ces impressions à peine tactiles, à ces sensations de l’ordre du flocon, de l’écume, de la vibration du cristal dans l’espace infini du temps. Entre Blanche et son Poisson il y avait comme une supplication muette, une entente fragile mais sûre, les mailles d’une communication de conscience à conscience, cette parole dentellière qui vaut tous les bavardages du monde. Tout était ourlé de silence. Tout vibrait de la vertu des choses rares qu’il n’est nullement utile d’étaler aux yeux des Curieux et des Inconséquents.

   Combien, ici, dans cet infini dessiné par la lagune, dans cette heureuse communion des âmes, dans cette épiphanie de l’être à peine visible, toute chose hasardeuse, tout objet contingent, toute visée matérielle, intéressée, outrecuidante, trouvaient leur plus haute relativisation, pour ne pas dire leur rejet le plus incisif. Mais qu’avait donc le Peuple moutonnier des pressés et des éternels insatisfaits à se précipiter, d’un seul mouvement, d’une seule et urgente décision corporelle vers tous les feux qui brillaient de leurs vérités tronquées, de leurs simulacres aigus, de leurs rotations de miroirs aux alouettes ? C’était si bien d’être ainsi, dans la sublimité du jour, dans les plis du silence, cette ouate pour l’esprit, d’y demeurer et de faire de cette halte le foyer d’une immarcescible joie, d’une félicité qui s’abreuvait à sa propre source et bruissait avec sa discrétion de fontaine. Si bien !

 

 

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28 juin 2020 7 28 /06 /juin /2020 08:08
L’immense qui vient à nous

                           Série "dernier fait d'hiver"

                      Photographie : Céline Guiberteau

 

***

« Le minimalisme n’est-il pas le dépassement

de toute limitation perceptive ou spirituelle ? »

 

 

***

 

 

 

   ENFER - Il faut avoir été très loin au fond de soi, dans le corridor le plus étroit, avoir longé de minces coursives, éprouvé le sentiment de l’inconnu jusqu’à la limite de l’effroi. La pièce de monnaie, il faut l’avoir inventoriée sur toutes ses faces, en avoir reconnu l’avers de lumière portant son effigie, le revers d’ombre et ses chiffres mystérieux, parcouru le listel avec son visage étrange de fil crénelé soutenant notre parcours de funambule. Avoir séjourné dans une de ces prisons de Piranèse située quelque part entre purgatoire et enfer, dans cette marge d’incompréhension qui tutoie la folie. On est au sol de suie, à ses illisibles destinées, on est au pied de cette étrange machine dont on ne sait très bien si elle est berceau de Judas, âne espagnol, cage de torture avec son fer forgé. On est sur les barreaux d’une échelle branlante, sur une passerelle de pierre aux balustres chancelants, dans cette échauguette où ne règne que le froid et l’humide. On est au cachot. On est à l’oubliette. On est au Néant. Et plus rien n’existe que cette ténébreuse présence des choses clouées à leur propre finitude.

   PURGATOIRE -  Voici, on est tout juste sorti des entrailles  du monde souterrain, sans doute par un boyau qui nous a conduit par un dédale obscur jusqu’ici, dans cette rue nocturne qu’éclairent les boules brumeuses des lampadaires. Ce qui était terreur il y a un instant, devient subit apaisement comme si la clarté avait répandu son baume dans la corde de l’âme. Sans doute encore quelques battements d’eau noire, quelques palpitations indescriptibles, quelques rumeurs tout droit venues des rives escarpées du cauchemar. Mais, déjà, combien la respiration devient plus aisée, plus ample. Combien la violente symphonie du cœur s’arrime à une fugue légère, à sa douceur de soie. Des hôtels particuliers aux grilles ouvragées. La lumière y dessine ses arabesques complexes. Des pavés fuient au loin en luisant faiblement. La diagonale d’un parapet de pierres brunes. Au loin, tel un rideau de scène, la toile continue de bâtisses trouées de fenêtres éclairées. On revient lentement à soi, on déplie les soufflets de ses alvéoles, la peau se dilate, gonfle, gagne l’espace tout autour jusqu’à l’autre rive où flamboie le luxe d’un navire ruisselant de constellations lumineuses, peut-être un bâtiment officiel, un musée, une architecture prestigieuse en tout cas.

   PARADIS - Ça y est. On a quitté les cachots obscurs, on a quitté la ville avec son insensé quadrillage, ses larges avenues, ses venelles où dorment encore des lambeaux de nuit. On a vogué sur le dos d’un large fleuve, passé sous des ponts aux architectures de métal, croisé des forêts de grues aux hampes levées, longé de grands bâtiments chargés de containers multicolores, côtoyé les cercles éblouissants de vastes citernes. Et puis, voici. Le vide, l’encore inaccompli, le vertige fondateur, l’esprit en son déploiement, l’ouverture en son dire libre, l’éternel poème, le chant sans contrainte, voici que tout ceci nous échoit à la manière d’un Eden dont, depuis toujours, nous cherchions la porte, nous tâchions de deviner la présence, quelque part bien au-delà de nous, mais aussi en nous, dans l’inextricable forêt de notre corps.

   Maintenant on est là, loin devant, à la limite d’une visibilité. On est en soi et hors de soi. C’est la vertu des amples paysages, de la mesure de l’infini que de nous faire éployer dans tous les directions du perceptible et peut-être au-delà dans ces territoires du rêve qui, d’intangibles qu’ils étaient, deviennent le lieu même où nous habitons. On est ce point minuscule qui découvre l’immense. On est cet infime signe noir sur le rivage - une brindille dans l’univers -, qui se révèle en son être alors que l’être du monde vient jouer en écho. L’entièreté des choses brusquement dépliée, la corne d’abondance en sa disposition la plus effective. Le sens surgit de partout à la fois.

   Le ciel est cette immense courbe qui fait sa course, développe son ellipse tout autour de nous.  Platine et vermeil comme pour dire le précieux de l’exister en son actualité la plus prégnante, en sa plurielle manifestation. Tout là-haut, si près des points inapparents des étoiles, se déplie une étole à l’immatérielle texture. On dirait ces ors de Rembrandt qui illuminent les natures mortes,  transcendent le réel, le portent à son incandescence. Puis une zone plus claire, mais dans la justesse d’un dégradé, dans le jeu subtil d’un camaïeu, genre d’attouchement amoureux, geste érotique en sa plus exacte apparition, seulement une approche, une idée, un mouvement vers, une distance sans distance, un site de recueillement.

   La ligne d’horizon est très basse qui ne divise point mais unifie. Tout dans un même élan pour dire l’ajointement de ce qui pourrait être différent, éloigné, étranger. Rien n’est séparé lorsque le paysage sublime se montre à nous dans son évidente simplicité. Plus de diaspora alors, plus d’écartèlement, plus de souffrance liée à des valeurs opposées, à des contrastes violents, à des tempêtes hauturières. Ici tout est dans tout sans effort, comme un jeune enfant est immédiatement à son être, à l’être des autres, sans calcul, sans spéculation, eau de fontaine qui coule d’elle-même sans qu’il soit besoin d’une justification, d’une cause, d’une raison. Comme le jour est à la nuit, la nuit au jour dans le golfe de l’aube, dans l’antre du crépuscule. Evidence qui est un autre nom pour « Vérité ». Rien ne diffère de soi, rien n’entaille et ne tisse de sombres desseins.  Tout, déjà et depuis toujours, est dans la pure beauté.

  Des lignes d’eau courent à même le sable, en synthétisent la présence. Noces immémoriales de l’eau et de la terre, confluence, amitié, bouquet d’affinités. Au premier plan, une coulée plus sombre qui, sans doute, se donne à voir comme une survivance de la nuit passée, une anticipation de celle à venir. Temporalité faisant son signe enlacé des trois stances passé-présent-avenir qui ne sont jamais isolées qu’à l’aune de l’inclination de l’homme au concept, de son irrésistible attrait pour le jeu des catégories. Mais comment donc pourrait-on établir une césure entre hier, aujourd’hui, demain ? En raison de quelle règle, de quelle pétition de principe, de quel dogme ? Un seul humain sur Terre a-t-il déjà éprouvé en lui cette supposée coupure du temps ? Sauf la Naissance, la Mort ? Mais alors ceci est en dehors de notre propre expérience temporelle, comment pourrions-nous y avoir accès en quelque manière que ce soit ? C’est ceci qui crée la déréliction au sein de la dimension anthropologique, cloisonner le réel, établir les lois de sa fragmentation, dresser les tables de sa division. Le paysage est là pour nous rappeler à notre devoir d’homme, à savoir nous relier à ce cosmos qui est, tout à la fois, notre Mère et notre Progéniture puisqu’il ne dépend que de nous d’en projeter l’image fécondante sur l’écran largement ouvert de notre conscience.

   Et cette ligne claire au bas de l’image, cette fulguration qui traverse l’ici et maintenant, qui provient de notre  passé et file vers notre futur, comment ne pas y reconnaître cette injonction qui nous est adressée de demeurer présent, de lire tous les signes, de les inventorier, de les archiver dans le sublime livre de notre mémoire ? Si nous croyons oublier à peu près tout de notre existence, elle, la mémoire, a tout classé. Elle est ce fil d’Ariane qui nous traverse depuis notre origine, qui tisse sa toile infinie dont nous sommes l’active et souvent irréfléchie navette. Heureusement, parfois, notre lucidité est-elle éveillée par un mince incident, une subite joie, l’émerveillement face au mystérieux phénomène de la Nature. Nous sommes une nature incluse dans le projet infiniment étendu de la Nature. Nature majuscule contre nature minuscule. Fusion, tout comme cette image nous invite à en faire l’épreuve. Car tout essai d’accomplissement est ceci : confrontation, réflexion, déploiement. Ainsi se justifie au plein d’un essai de vision l’assertion suivante :

 

« Le minimalisme n’est-il pas le dépassement

de toute limitation perceptive ou spirituelle ? »

  

   Le minimalisme ou le simple s’invite toujours en tant que cette exigence d’un retour à l’essentiel, à la remontée jusqu’à l’origine, là où tout a lieu dans la survenue sans fondement, sans objet réel qui en détermine la présence, seulement ce qu’être veut dire qui dépasse tout percept, tout affect, tout concept. Libre disposition de chaque chose en la figure qu’elle nous tend. Rien avant. Rien après. Car nous sommes des individus de l’instant, de l’éclair, du sur-le-champ. Alors que nous devrions être des décisions d’un temps sans limite. Oui, sans limite. Qui donc n’a jamais rêvé de cela, ce regard d’éternité qui naît de l’infinie beauté du monde ? Qui donc ?

 

 

 

 

 

 

                                                     

 

 

 

 

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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 08:11
Toute amnésie est catharsis.

            Amnésie du temps ll.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Pluie de météorites.

 

   On était là sous le ciel balafré de signes, perdu dans l’immense, attendant l’heure d’une hypothétique libération. Mais rien ne disait la fin de la partie et l’on tendait son corps à l’immédiate immolation de soi. C’étaient des échardes de feu, de lancinants éclairs, de sourdes détonations qui se heurtaient à la barbacane de peau. Des pluies continues de météorites. On évitait les coups, on se dissimulait derrière sa propre peur, on proférait de muettes incantations mais rien ne se montrait que les incisives de l’hébétude, les canines de l’angoisse, les molaires du néant. D’un néant multiple, fourmillant, empli jusqu’à la gueule d’une poix brûlante qui inondait le gosier et enflammait l’inutile motif de la langue. On s’essayait intérieurement au Verbe qui disait la haute stature de l’homme parmi la sauvagerie animale, on tâchait de se hisser au-dessus de la plante, de s’écarter d’un destin racinaire, de s’exonérer de toute cette matière qui déferlait à la vitesse des marées d’équinoxe. Mais rien ne se distinguait de rien.

 

   Sous le régime de l’hypermnésie.

 

   C’étaient des bruits de silex taillé qui incisaient les spires de la cochlée. C’étaient des hallebardes ignées qui attaquaient les collines de la dure-mère. C’étaient de violentes lueurs de cristal qui s’engouffraient dans l’équerre du chiasma et la vue était une bonde sans fin qui déglutissait ses peuples d’images en haillons, ses armées de gueux, ses bataillons de centurions bardés de métal, harnachés de chrome étincelant. Nulle part d’aire où faire se reposer la pointe de l’esprit, où ménager une halte aux syncopes de l’âme. Cela geignait dans les rotules, cela fusait dans les gaines de grise myéline, cela hurlait dans les glandes du souvenir, cela gonflait les amygdales blanches de la mémoire. On était sous le régime de l’hypermnésie, sous la férule du souvenir hypertrophié qui débordait le corps de son onde invasive.

 

   Déferlement mémoriel.

 

   On cherchait à dissimuler sa pensée, à fuir les corridors du passé, à ne rien évoquer qui pût enclencher la roue mortuaire des événements anciens, lesquels paraissaient n’avoir pas de fin. Ils surgissaient à l’improviste, trouvaient refuge dans la carlingue du corps, aussi bien sous la voûte du diaphragme, aussi bien dans les replis séminaux ou la complexité des tarses et métatarses. Le grand problème, l’immense hébétude des humains en ces temps de déferlement mémoriel, c’était de vouloir se relier à son vécu, de donner lieu à des réminiscences, d’ouvrir la porte aux souvenirs. Aux évocations, aux multiples cendres qui témoignaient d’antiques braises, de feux qu’on disait mal éteints. Or la géographie du songe éveillé était sans limite. Toujours un fait qui concernait un geste accompli et la main était visée qui tremblait encore. Toujours une prouesse amoureuse survenue en des temps anciens et le cœur débordait de sa sève rouge et les ventricules s’affolaient sous la pression qu’on croyait définitivement évanouie. Toujours un chemin parcouru à la hâte pour quelque circonstance particulière et l’on en sentait encore les vibrations impatientes dans les boules des talons.

 

   Eteindre la mémoire.

 

   C’était harassant vraiment de laisser les jours d’autrefois faire leur gigue endiablée, conduire leur sarabande polychrome, agiter les clochettes de la folie. La démence était proche avec ses habits de foire, ses menuets débridés, ses grimaces sulfureuses, ses déhanchements obscènes. On n’avait nulle place où figurer, nul espace de recueil, nulle sphère de méditation. Une seule longue ligne flexueuse qui enlaçait, lacérait, limait consciencieusement la liberté jusqu’à en faire une geôle dont, jamais, on ne réchapperait. Il arrivait que certains se couchent à même le sol, en chien de fusil, genoux soudés contre la poitrine afin d’éteindre la mémoire mais subsistait toujours un brandon, une escarbille, une étincelle et le moindre vent relançait le cycle infernal de l’aliénation mentale. En effet, comment échapper à ce flux continu, comment trouver refuge en haut d’une colline alors que la butte semée de courtes herbes était, elle-même, parcourue des sillons souterrains des commémorations ? Toute terre porte en elle les stigmates de sa propre germination.

 

   Neige mémorielle.

 

   Voilà qu’enfin se montre le bout du tunnel. Voilà qu’enfin la mémoire a consenti à rétrocéder, à se faire oublier, à sommeiller en quelque coin du corps anonyme, discret, invisible à force d’humilité. Maintenant le souvenir fait sa minuscule lentille, son grain inaperçu dans l’œil ombilical, le seul à nous propulser du côté de notre origine, cordon après cordon jusqu’à l’image initiale, à la pointe de cristal s’allumant au-dessus des herbes de la savane existentielle. C’est tout juste une lueur dans le flot des ténèbres, c’est une persistance de lampyre dans la grande nuit qui nous enveloppe, avec laquelle nous dérivons sans savoir le but de notre errance.

 

   Rhétorique nous disant le lieu de l’être.

 

Voici ce qui se montre à nous à la façon d’une allégorie, comme si la réminiscence prenait corps, devenait forme signifiante, se levait dans l’immobile telle une rhétorique nous disant le lieu de l’être. Amnésie est là dans son étrange posture, presque invisible aux yeux distraits, dissimulée à son propre regard. Tourne le dos à l’avenir, se lève dans l’instant présent, regarde le passé aussi loin qu’elle le peut afin de retrouver l’aire de son fondement, l’intime profération de sa nidification. Seulement de cette manière la mémoire est recevable. Dépouillée des artéfacts, des myriades d’évènements, des anecdotes, des paroles multiples, insensées, des bruits polyphoniques qui enserrent l’âme et la réduisent à ce qu’elle ne saurait être, un simple divertissement dans la courbure de l’heure.

 

   Dénuement de Blafarde.

 

   Ce qui se montre dans l’étonnant dénuement de cette Blafarde pareille à une colline de talc ce n’est rien d’autre que son propre surgissement au monde, son émergence surprenante sur la face sidérée de la terre. Oui, « sidérée » car toute naissance est pur prodige, péripétie inattendue, survenue d’une conscience qui enfonce son coin, pointe son dard dans la complexité mondaine. Amnésie est née et plus rien ne sera comme avant dans le réseau touffu du vivant. Elle apparaîtra comme ce mot nouveau, ce lexique imprévisible s’inscrivant dans l’immense livre de l’aventure humaine. Tel le vol du papillon qui produit son effet à l’autre extrémité de la planète. Rien ne peut être retiré du monde sauf à obérer le sens de chacun des cheminements qui constituent le déploiement de l’arche du devenir.

 

   Mesure virginale de l’être.

 

   Mais la mémoire, cet encombrant boulet qui nous clouerait à demeure si, par extraordinaire, elle déployait l’éventail total de ses fascinations, voici qu’elle se réduit à sa plus simple expression. En témoigne ce blanc de titane qui se donne à voir en tant que simplicité première, mesure virginale de l’être, alfa supposant un oméga, mais très loin à l’horizon des choses. Amnésie ayant évacué le carrousel des manifestations encombrantes, mis au rancart le superflu, le contingent, il ne demeure que l’essentiel de ce qui fait un être, sa vérité profonde, la loi unique de son essence. Ici il s’agit bien d’un retour aux sources, de la révélation de cette eau claire, cristalline s’échappant du sol dans le genre d’une résurgence de l’être en son unique. Tout est accordé dans un ton harmonieux. Rien qui blesse ou bien conduise le regard ailleurs que dans l’enceinte de sa propre citadelle.

 

   Telle qu’en elle-même figée par le souvenir.

 

   Grise la touffe de cheveux que prolonge une natte avec sa chute dans l’indistinct et nous pourrions évoquer la fuite du vent dans l’espace infiniment libre de la taïga.

   Blanche la plaine du dos, toundra éclairée par le soleil de minuit alors que le phénomène même de la lumière devient palpable, cette écume qui flotte à ras du sol, féconde les tapis gorgés d’eau des tourbières.

   Nu le massif des épaules comme pour dire l’éminence de terre que touche de ses doigts magnétiques ourlés de silence le dépliement de l’aurore boréale, ses voiles qui ondulent à la manière du vol d’un oiseau pris dans le vertige du temps.

   Indistincte la chute des reins, discrète, à peine une anse identique à la gorge du bruant, cet hôte si discret des latitudes septentrionales.

   Bas du corps effacé, hanches évanescentes qui évoquent le doux moutonnement sylvestre des épicéas et des mélèzes lorsque le frimas les recouvre de son chant léger, à peine un murmure dans le matin qui poudroie.

 

   Esquisse de l’être en sa plénitude.

 

   Oui, en compagnie d’Amnésie - cette déesse qui supplante Mnémosyne dans son harassante tâche mémorielle -, nous avons tout ramené à l’essentiel - le sien -, ce qui de sa nature courait le risque de s’éparpiller dans l’intense fourmillement du réel. Maintenant elle est contenue en soi par la clarté de quelques souvenirs fondateurs de sa présence. Nul besoin d’une myriade de points pour constituer une ligne, nul appel à une kyrielle de sons pour écrire la partition de sa propre fugue, nul recours à un langage bavard pour faire le récit de sa propre fiction. Seulement quelques mots sonnant comme le cristal dans le mystère d’une crypte et voici que se dessine l’esquisse de l’être en sa plénitude, que surgit la figure idéale de qui vit sa temporalité à l’image d’une bienheureuse frugalité, quelques nutriments essentiels, le reste n’étant qu’inutiles fioritures, scintillements trompeurs, apparences qui falsifient l’authenticité d’une existence dictée par l’exigence d’une nature droite.

 

   Cruel maléfice de la souvenance.

 

   Amnésie nous la laissons dans l’espace de son inépuisable ressourcement puisqu’elle se confie à ce qu’il y a de plus beau au monde, savoir qui elle est afin d’assurer son exact rayonnement. Il n’existe guère d’autre mémoire que celle qui, fidèle à son empreinte première, en devine les subtils harmoniques tout au long du périple tissé de temps qui la reconduit à sa propre singularité. Nous l’aimons telle qu’elle est dans la reconnaissance de sa singulière parole. Il n’y a rien d’autre à dire, rien d’autre à éprouver que de se maintenir dans la station immobile qui est la nôtre en tant que Voyeurs, l’espace d’un regard attentif. Amnésie le comble jusqu’à satiété. Oui, combien il est doux pour le cœur de voir cette forme s’épanouir dans le creuset de son origine.

 

   Echappant de peu à l’orage magnétique.

 

   Rien au-delà de cela que l’attente du jour à venir. Toute amnésie est catharsis, ceci nous l’avons éprouvé dans le fond de notre chair, échappant de peu à l’orage magnétique du souvenir alors que s’ouvrait dans l’ombre pleine la certitude d’une neige mémorielle, la seule à même de nous réunir dans le sein de ce que nous sommes. Divine amnésie qui nous sauve du désarroi, du meurtre que le monde pourrait commettre à notre endroit si nous n’étions prévenus du cruel maléfice de la souvenance. Toujours il faut échapper à soi afin de se mieux connaître. Ceci est notre fanal dans l’obscure nuit.

 

 

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 08:02
Venue du noir.

Œuvre : Barbara Kroll.

Voyeur, c’est ainsi que l’on vous nomme vous qui, continuellement, aiguisez la pupille de vos yeux pour y loger, du monde, tout ce qui veut bien faire image, produire du sens, allumer la sombre torche d’une métaphysique. Toujours étrange cette survenue dans la vie de l’autre. Vous, Voyeur, passez dans la rue. Vous êtes un anonyme dans la foule des Passants, quelqu’un qu’on ne remarque pas, une sorte d’invisibilité satisfaite de sa propre absence. Personne ne vous remarque. Ni les Egarés de la Promenade, ni Cette Femme derrière la vitre de la Taberna, ce café à la mode où l’on boit beaucoup, l’on fume souvent, l’on rêve toujours.

Entrer à la Taberna, pour quiconque, c’est un peu perdre son âme, la confier aux bons soins de Méphistophélès, ce prince de l’Enfer qui vous placera sous sa domination et alors il vous sera impossible de vous soustraire à son désir, à ses sombres desseins. Du moins en supputez-vous l’immarcescible présence. Possédée, vous l’êtes de l’intérieur et cela fait en vous d’étranges remuements, de bizarres circonvolutions comme si votre esprit lui-même avait subi une torsion, s’était vrillé afin de coïncider avec l’image fuligineuse du Malin. Dans l’enceinte de votre corps, vous, Venue-du-noir, il y a comme un sabbat, une subtile giration, un désordre si exact qu’il finirait par devenir pure harmonie, déclinaison d’une juste mesure des choses alors qu’il n’en est que la peau retournée et ses nervures sont saillantes qui vous érodent du dedans. Vous devriez être blessée, vous sentir affectée par cette aliénation, regimber, vous révolter, saisir de vos ongles aigus votre nasse de peau et la jeter comme une guenille sur l’ombre du Mal afin qu’emprisonnée, elle pût se dissoudre dans les brumes de l’inconscient et n’y paraisse plus qu’à la mesure d’un lointain cauchemar, d’une entité si impalpable qu’elle en deviendrait irréelle, simple sensation mourant de sa propre vacuité. Mais, en réalité, foncièrement, vous avez besoin du Mal, de ses scories purulentes, des idées sauvages qu’il lance en vous : tuer un innocent, porter en Place de Grève ceux qui vous contrarient, faire un autodafé des amants que vous auriez voulu posséder, qui ne vous ont même pas gratifiée du moindre regard. Juste un battement de cil, une esquive, un rapide pas de deux, une fuite et la braise incandescente soudée à votre ventre. De dépit. De désir, cette insoutenable logique qui vous conduira à la mort faute d’avoir été portée à sa résolution. La tension est vive qui vous écartèle, part de la racine de vos cheveux, perce la lentille de votre ombilic, s’étoile, irradie, incendie la bogue de votre sexe, allume ses feux dans les nerfs, fait se cambrer le rubis de vos orteils, vous cloue au pilori. Rien ne sera plus visible, rien ne sera plus préhensible, rien ne sera plus audible le temps que durera ce flux immonde qui balaie vos reins à la manière d’une pluie de météorites. Vous n’êtes plus aux autres, ni à vous-même, vous êtes happée dans la gueule d’un four rubescent et la geôle est étroite qui serre vos tempes, laboure les sillons de vos cheveux, glace votre front de ce bitume visqueux. Et vos yeux, ces gouffres sans fond, ces avens battus par la pluie incessante du délaissement, cette rhétorique tragique qui ne dit son nom, qui hurle en silence, qui creuse sans fin les orbites du péché non consommé mais violemment souhaité, fiché comme un pieu dans le derme compact de la douleur. Venue-du-noir, vous êtes cette constante déchirure, cette plaie ouverte, cette chair offerte au monde que nul ne vient butiner, si ce n’est la cohorte purulente des mouches, les odeurs fortes du tabac, le peuple véhément des joueurs de cartes et des visiteurs pressés.

Là, dans les allées et venues incessantes des Paumés, là dans la touffeur de l’atmosphère chargée de remugles d’alcool, là dans le déhanchement des bassins et le frémissement des croupes, vous vous employez à débusquer le Malin, à faire en sorte qu’enfin incarné, Cette Fille, Ce Jeune homme, il ne puisse vous échapper et qu’il se soumette à votre volonté. A la différence du Docteur Faust vous ne chercheriez nullement à lui vendre votre âme, mais c’est de la sienne que vous voudriez vous emparer afin que, le Mal vous habitant à la façon d’une incontournable essence, vous puissiez le placer en votre pouvoir et vous acharner à détruire tout ce qui peut l’être, votre seule finalité dans ce monde incompréhensible. « Je suis l'esprit qui toujours nie ; et c'est avec justice : car tout ce qui existe mérite d'être détruit, il serait donc mieux que rien n'existât ». Ici ce sont les paroles de Méphistophélès que vous reprenez à votre compte car, Venue-du-noir, de l’ombre primordiale, ce que vous souhaitez c’est de vous immoler en même temps qu’immoler les autres, le monde afin que rien ne demeurât de vos tourments. Mais, Venue-du-noir, pourquoi vous berner ainsi, pourquoi donc vous jouer la comédie ? Jamais vous ne détruirez le désir. Le désir survit toujours à la mort tout simplement parce qu’il est synonyme de vie. Or, jamais la vie ne meurt, seulement la mort est mortelle. Tautologie qui sonne comme la vérité qu’elle est, à savoir un incontournable. Le langage possède sa propre logique, le réel aussi.

Le Malin n’existe pas. Pas plus de Méphistophélès que de Lucifer ou de Belzébuth. Chimères que tout cela. Inventions pour déporter de soi ce mal qui entaille et érode la conscience, assombrit la lucidité, réduit comme peau de chagrin l’estime de soi, ponce jusqu’à la trame la belle et ouverte silhouette, l’esquisse heureuse que l’on veut tendre au monde comme si l’on n’était que blanche écume, nuage diaphane, courbure du cygne sur fond d’Albion, de falaise translucide. Le Malin n’est jamais le Diable ou quelque figure mythologique trouvant à figurer parmi les hommes et les femmes. Le Malin c’est la tension irrésolue d’elle, Venue-du-noir, mais aussi de Vous, Voyeur, dont les désirs réciproques meurent sur la margelle du réel faute d’avoir été comblés et portés au faîte d’une immédiate et rayonnante gloire. Car, comment aimer Cette Femme sans que le désir fasse sa coruscante étincelle ? Comment aimer cet Homme-là, sur-le-champ, sans crucifier sa pudeur, clouer sa morale sur la planche du vice et renoncer à son image de femme droite, à la haute conscience, aux yeux éclairés de beauté ?

Car le don de soi, sauf dans l’orbe de la religion ou de l’art est toujours entaché d’une intention mauvaise, de l’effectuation d’un plaisir immédiat, de l’effervescence d’un ego alloué à sa propre et unique satisfaction. Jamais le don de soi pour l’autre. Toujours le don de soi à soi et l’autre … de surcroît. Pour cette raison uniquement d’une conscience confuse du péché, Voyeur passe sans voir, Venue-du-noir se sait possiblement vue sans qu’aucun événement ne survienne, qu’une lumière ne s’allume au faîte d’une confondante attente. Chacun sur son quant-à-soi. Chacun dans sa forteresse. Chacun dans sa solitude. C’est ainsi, la solitude est la pierre angulaire du désir. Nous reposons sur ses fondements, lesquels ne sont jamais accessibles, toujours hallucinés. De Voyeur à Venue-du-noir, l’écart d’une impasse, l’aporie d’un glissement réciproque sans halte aucune, le site d’une quasi-impossibilité. JE est JE avant d’être un AUTRE. Rien à penser hors ceci que le silence du vide et son assourdissante mélopée !

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25 juin 2020 4 25 /06 /juin /2020 08:12
Dans l’énigme de soi.

Œuvre sur papier.

Barbara Kroll.

« Toute descente en soi - tout regard vers l’intérieur - est en même temps ascension - assomption -regard vers la véritable réalité extérieure.

Le dépouillement de soi-même est la source de tout abaissement, aussi bien que la base de toute ascension véritable. Le premier pas est un regard vers l’intérieur, une contemplation exclusive de notre propre moi. Mais celui qui s’en tient là reste à mi-chemin. Le second pas doit être un regard efficace vers l’extérieur, une observation active, autonome, persévérante, du monde extérieur ».

Novalis.

Cette jeune femme, à mi-chemin de l’exister, encore reliée à son innocence adolescente alors que, déjà, elle s’interroge sur la borne de sa vie, ne laisse de nous interroger. Et pourquoi le fait-elle ? Eh bien parce que son attitude générale est celle du « Penseur » de Rodin. Elle en a la lourdeur de pierre, l’inclinaison inquiète de la tête, la lassitude d’être qu’évoque le bras soutenant le menton. Comme si une cruelle destinée s’annonçait aussi bien depuis un passé révolu mais encore d’un futur projeté à la troublante perspective. Sans doute sa représentation est-elle plus ouverte, plus lumineuse que la sculpture initialement nommée « Le Poète ». Cependant l’intention demeure la même, celle de rendre visible une préoccupation coalescente à la condition humaine, laquelle est toujours une situation intermédiaire entre deux temps : celui de l’origine, celui de la chute. Oublier cela, cette constante tension entre deux pôles, revient tout simplement à oublier l’homme, sa position de ciron dans le grand univers, le fait qu’il s’inscrit à la face des choses en tant qu’éminemment mortel. De ce constant tiraillement entre deux aimantations opposées naît un incoercible sentiment d’incomplétude. Toujours quelque chose manque au puzzle de l’exister que l’on demande au plaisir, à la rencontre, à l’activité, à l’amour de combler. Seulement tous ces essais, fussent-ils heureux, porteurs de plénitude, ne comblent pas à eux seuls la question de l’absence, de la parcellisation dans laquelle s’inscrit notre cheminement. Eternelle dialectique du manque et du désir dont l’empreinte ride les visages, torture les âmes, dont le mouvement de flux et de reflux laisse toujours l’être entre deux eaux comme si jamais ne pouvait s’instaurer le nécessaire équilibre, être donnée cette harmonie dont chacun est en quête.

Inquiète - nommons-là provisoirement ainsi - est en énigme d’elle-même. En recherche. En questionnement. Au bord de l’abîme. Non à l’intérieur car s’il s’agissait de cela nous ne l’apercevrions même pas. Etonnante figuration qui la rend transparente à elle-même alors qu’elle est diaphane aux autres. Vision d’irréalité semblable à la brume sur le lac d’automne. Brume : pas encore la goutte d’eau, la pluie mais le souvenir d’une nébulosité initiale qui l’annonçait, l’entourait d’un halo de visibilité. Etat intermédiaire de l’être situé entre l’orbe flou de l’imaginaire et le factuel concret, le bloc de platine qui nous assure de sa forme en même temps que de sa pérennité. Cependant nul n’est de platine. La beauté de cette représentation, moins esthétique qu’ontologique, repose sur ceci qu’elle nous échappe constamment, située à la limite des limbes dont elle provient. Comme si, figure déjà peinte, coloriée, elle menaçait à tout moment de retourner à l’état d’esquisse, de simple gribouillis. Donc d’une à peine élévation du rien initial. Nous sommes suspendus à la pluie d’ombre des cheveux, à la lueur d’ivoire de la chair, aux nervures presque illisibles de la silhouette, manière de tremblement, de vertige, de profération inaudible, nous sommes arrêtés à la chute des jambes, au repliement de l’une dans le mystère d’une coulure de bitume. Regardant, non seulement nous sommes privés d’un vis-à-vis clairement postulé, mais identiquement, nous nous dessaisissons de nous-mêmes. Ceci en raison de la prégnance de toute figure humaine qui entraîne dans son sillage toute forme homologue.

Mais, maintenant, il nous faut changer d’approche. Inquiète que nous visitions à l’aune de notre propre regard, à savoir d’une vue extérieure au sujet, il faut lui rendre la parole et l’écouter proférer les mots par lesquels elle veut se rendre perceptible. Inquiète nous dit ceci :

Si peu apparente au monde, c’est sur le mode du songe que je me présente à vous. Que pourriez-vous saisir de moi que je ne puis appréhender moi-même ? Je suis tel l’iceberg qui flotte dans les eaux boréales. De moi vous ne connaissez que la partie libre qui, au-dessus des eaux, laisse paraître sa forteresse de cristal. Certes je suis cette imbrication de pics et d’arêtes, cette symphonie de bulles, ces corridors que vous apercevez où l’eau affleure comme si elle voulait manifester quelque vérité. Mais c’est en moi que je dois descendre afin qu’éclairée de l’intérieur, je puisse, un jour, voir au-delà de ma forme les autres formes qui habitent l’univers et me regardent, me constituent, prononcent mon nom, celui que je porterai sur la scène du monde. Il me faut d’abord consentir à m’abaisser, à me replier sur mon germe initial de façon à ce que, aussi proche que possible de cela qui me constitua en un temps déjà lointain, je puisse témoigner. A l’intérieur de mes propres frontières en premier lieu. Ensuite face à tous ceux qui croiseront ma route et feront, en un certain sens, partie de moi-même tout comme ils m’appréhenderont en tant que partie intégrante de leur propre devenir. « S’abaisser » ne fait nullement signe vers une faillite du raisonnement, une fuite de la morale, un délaissement de quelque valeur fondatrice de l’humain. Ceci veut simplement dire s’étrécir à une taille infinitésimale, la seule qui puisse garantir une analyse adéquate de ce que je suis en mon for intérieur. Prendre connaissance du moindre mouvement, du plus infime métabolisme, de la sensation à l’état pur, du sentiment lorsqu’il est en bouton, de l’amour si inapparent qu’à côté le vol de la libellule est un événement d’amplitude, une signification élevée dans l’ordre des apparitions. Se recueillir en soi jusqu’au stade ultime de la germination. Méditer longuement. Contempler tout ce qui vient à l’encontre. En faire l’occasion d’un projet, d’une compréhension, d’une résolution de correspondre à son essence. Seulement par-là s’origine celle que je pourrai être dans la complexité des choses, près du nuage de coton, de l’eau frissonnante, du ciel à la courbure infinie, de l’amant qui fera de moi celle que j’ai à être, cette liberté d’apparaître et de faire résonner ma voix sur toutes les avenues de la Terre.

Le travail est intérieur, d’abord uniquement intérieur. Nos yeux sont si distraits de notre esquisse intime dès que nous nous mettons en chemin vers le multiple, le brillant, le polyphonique. Il faut apprendre à écouter, sentir, regarder, parler. Oui, parler, la plus belle mission dont l’homme soit porteur. Nous sommes langage, lexique, mot perdu dans l’immense Babel qui résonne, partout, de milliers de dialectes, de milliers de signes qui nous disent notre être et la façon d’exister parmi les multitudes d’alphabets, de palimpsestes, de livres et de cartes, de gravures et de dessins. C’est de la contemplation attentive de tout cela qui croise en moi et ne demande qu’à figurer hors de moi dont je dois faire mon levain afin que la pâte gonflant, un jour, le transcendant s’élève de l’immanence sourde. Le transcendant : l’amitié, la rencontre, la beauté, la rigueur de la pensée, la vertu, le don de soi, la reconnaissance de l’altérité, l’objet mis en forme par l’artisan, l’œuvre d’art qui brille au firmament et féconde les yeux des hommes en y semant les grains uniques et irremplaçables de la beauté.

Ce que nous disons à Inquiète, ceci : Oui, la vue en soi est originaire et agit comme propédeutique d’une connaissance plus complète, plus aboutie. Partir de la goutte pour arriver à la rivière, au fleuve, au delta, à l’océan immense étendu jusqu’à la limite de la vision. C’est toujours de ce mouvement dont la conscience de l’homme est tissée. Le flux de soi précédant le flux de l’autre, du différent qui est complémentaire et accomplit dans le futur le geste commencé jadis dans le luxe d’un espoir infini. Inimitable processus de création qui creuse ses fondations dans les nervures mêmes des individus. Le monde ne nous est nullement donné de prime abord et une fois pour toutes. C’est de notre propre entente avec lui dont il s’agit de faire l’expérience. Patiente, minutieuse, fidèle, ouverte au déploiement de ce qui est. D’abord observer la chenille, son poudroiement vert et jaune, la multitude de poils qui hérissent son corps, puis son lent glissement vers la chrysalide que le cocon protège à la manière d’un secret, puis l’éclosion à nulle autre pareille, le surgissement de l’imago, l’efflorescence du sublime papillon dans la clarté du jour. Butinage incessant, prodigieux qui, par le biais de cet étonnement, la métamorphose, parvient à sa forme signifiante que complète et accomplit le « Silène » ou bien la « Belle-Dame » participant au grand œuvre de la Nature. Nous ne savons si le panthéisme a lieu d’être, s’il existe un Dieu immanent à toute chose ou bien s’il est transcendant par essence à tout ce qui vit et se meut sur le cercle de la planète. Ici il n’est question ni de foi, ni de dogme, ni d’un savoir supérieur qui s’imposerait de lui-même comme apodicticité. Il est simplement question de s’enivrer du nectar de la vie et de le rendre disponible, accessible à tous ceux qui veulent en sentir l’ambroisie, en éprouver l’ivresse jusqu’au vertige. Oui, au vertige, car Inquiète, vous le savez bien, votre figure si floue, évanescente en atteste, vivre c’est marcher sur la corde infiniment tendue du funambule, exister c’est en distiller ce merveilleux tremblement sans lequel il n’est ni conquête, ni avancée, ni ouverture de la conscience mais un confondant pas de deux avec ce nihilisme qui obscurcit la vue et reconduit le corps, l’esprit, l’âme dans les mailles de l’illisibilité. Or, Inquiète nous voulons lire. Tous les livres. Nous voulons nous enivrer de la sublime liqueur jusqu’à ce que mort s’ensuive.

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 08:09
Fortune de mer.

Fortune de mer.

avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Fortune, tel était son nom, n’était nullement navire amiral, cette Méduse allée s’échouer sur les sables du Banc d’Arguin, plutôt modeste brick aux deux mâts, lesquels ne demeuraient plus visibles, après le naufrage, qu’à l’aune d’un haut tabouret dont notre Héroïne avait fait le lieu de sa vigie, ainsi qu’un pieu criblé de vase sur lequel était posé un Goéland. Le paysage était modeste, il faut en convenir puisque, hormis ces deux rescapés, il n’y avait que la face immensément grise de l’eau, miroir sans fin reflétant, comme en écho, les images singulières de deux égarés parmi l’anonymat de l’onde et la perdition de l’air. Seule inscription affleurant de l’absence, deux énigmatiques lettres Iố , dont seule la mythologie, sans doute, avait gardé le souvenir sous les traits de cette infatigable nageuse qui avait traversé les mers d’Europe et d’Asie et finit par donner son nom à la mer Ionienne. Mais ici, il n’est question ni de mythologie, ni d’histoire merveilleuse, mais d’une réalité aussi simple que verticale dont deux personnages étaient les hérauts à leur corps défendant. Hérauts, certes, car il y avait un message qui transparaissait sous la ligne de flottaison si l’on peut se permettre cette métaphore aussi courte qu’indigente.

Ainsi, après que le naufrage avait été consommé, au large des côtes parsemées de rochers déchiquetés, où ils avaient dérivé, hauts murs de granit battus par le vent, tels qu’en mer d’Iroise, Fortune et Goéland étaient les seuls habitants visibles qui flottaient au gré des courants de marais, près des passes étroites semées d’écueils qui étaient la hantise des navigateurs de tous bords, fussent-ils aguerris à la façon d’Ulysse voguant en direction de Troie. Pour se sustenter ils n’avaient guère qu’étoiles de mer perdues sur le vaste océan, quelques filets de goémon et, parfois, les jours les plus fastes, des moules aux coquilles noires soudées au bouchot dont Goéland avait fait, sinon son aire d’envol (ses ailes étaient engourdies aussi bien que son esprit), du moins le reposoir sur lequel, entre deux tempêtes, il méditait sur le sort des goélands ses frères, ainsi que sur celui des Fortune du monde, ses sœurs. Le temps passait, empli d’heures insaisissables et la trille des secondes dont on eût aimé entendre le cliquetis se perdait, le plus souvent, dans la cataracte serrée des embruns et le claquement de la houle. Il y avait comme un sentiment d’infini qui planait, une impression d’éternité qui faisait sa mince symphonie d’un bout à l’autre de l’horizon.

Ce hiatus du présent aurait pu durer aussi longtemps que le monde si, entre Fortune et Goéland, ne s’était installé ce qui eût paru inconcevable même aux esprits les plus féconds à imaginer l’impossible. Nos deux aventuriers, à force d’avoir un destin commun, une existence identique, des perceptions semblables avaient fini, si l’on peut dire, par ne plus faire qu’un, une seule identité, une seule et même boule compacte comme si, malaxant deux sphères d’argile, on en avait fait un unique cosmos dans lequel chacun reflétait l’autre sans qu’on pût déceler où commençait l’oiseau où se terminait la femme. Les philosophes appelaient ce curieux phénomène participation de la même manière que les formes intelligibles participent les unes des autres dans le système platonicien. Ceci voulait simplement dire que, tour à tour Fortune était Goéland qui, à son tour, était Fortune. Alors, forts de cette belle ubiquité qui leur permettait, de mêler les prédicats de l’humain à ceux du genre animal, ils étaient tantôt forteresse de plumes dérivant dans les plis du vent, tantôt effigie de chair parlant la belle langue des hommes.

Ce que Goéland s’amusait à faire, c’était ceci : marcher sur le pont d’un ferry, par exemple, comme l’un de ses passagers, juste derrière les touristes agglutinés contre les grilles des pavois et leur souffler une phrase, une seule dont ils feraient leur énigme durant le voyage, ne percevant nullement où était située sa provenance, qui en avait été le mystérieux émetteur :

« Quand il n’obéit pas au gouvernail, le navire obéit à l’écueil. »

Bien évidemment, nul ne connaissait cette citation tirée de L’Île des Pingouins d’Anatole France, pas plus que le sens implicite qui y était contenu. Goéland était volontiers philosophe, mais comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, lui, Goéland tirait des plans sur la comète à son insu. Cependant ce qu’il retenait de cette brève assertion était tout simplement un mince précepte moral qu’il adressait à ses frères les hommes. Il fallait être maître de l’embarcation de son existence, faute de quoi un échouage surviendrait, mais alors il serait trop tard pour apercevoir l’écueil.

Prenant son envol (car maintenant qu’elle possédait cette belle faculté, rien ne la retenait plus à son siège océanique), Fortune montait haut dans l’air battu de pluie, haut, très haut, là où il n’y avait plus que le soleil et le vide et les oiseaux de feu qui bravaient les flammes célestes. Puis elle proférait la première chose qui lui venait à l’esprit :

« La parole doit être vêtue comme une déesse et s'élever comme un oiseau. »

Bien évidemment, les oiseaux du ciel, même les plus instruits, même les plus omniscients n’avaient jamais entendu ce proverbe tibétain. Oui, la parole humaine devait être une déesse, c’est à dire gagner les hauteurs de l’indicible, la vastitude de l’invisible et, à la manière des oiseaux royaux, l’aigle au bec recourbé, le gypaète à la barbe hirsute, le milan au plumage noir, gagner les hautes sphères, là où vibrait l’intelligence, où soufflait le vent de la poésie, où l’art éployait largement ses rémiges. L’homme, la femme devaient se faire oiseaux tout comme le poète devait se faire voyant selon la belle optique rimbaldienne. Les oiseaux n’étaient pas des oiseaux, de simples boules de plume que l’on pouvait considérer au même titre que la feuille égarée dans le vent ou bien le coussin de mousse à l’abri des ombrages. Les oiseaux étaient des éclats de transcendance, des fragments d’absolu, des écailles vives d’esprit. Il fallait être oiseau tel que celui de Braque, non seulement un être des nuages mais aussi, surtout, la mise en forme d’une idée, la révélation de ce que l’esprit peut percevoir dès l’instant où il a abandonné les pesanteurs terrestres pour gagner les sphères indivisibles, multiples de l’abstraction, là où la simplicité est synonyme de complexité, d’aperception de tout ce qui vient à l’encontre d’un seul et même mouvement de la pensée : le bleu de l’éther, le disque atténué du soleil pareil à un éclat lunaire lors des hautes eaux, une bouche happant le mystère de ce qui est inconnu et toujours interroge jusqu’à la dernière cellule du corps, un homme couché dans la position du repos qui est aussi celle du rêve, de la riche méditation, de la puissante contemplation qui voit derrière l’écran des choses, bien au-delà du voile de l’illusion, toute cette beauté en attente, toute cette splendeur que les yeux découvrent s’ils savent s’ouvrir à la mesure des choses essentielles. Il fallait être oiseau tel que celui de Picasso, cette sublime colombe, cet unique trait de crayon qui porte en lui toute l’amplitude d’une humanité riche de devenir dont la paix est, sans doute, comme la liberté, l’un des symboles les plus féconds que l’homme ait jamais imaginé. Quelques touches de couleur, quelques lignes suffisent à dire le tout de l’existence, la justification de toute vie dès l’instant où elle est comprise autrement qu’à la mesure d’un simple phénomène biologique, un processus de croissance. Il fallait être oiseau tel que celui de Chagall, cette Femme-oiseau de 1961 qui, à elle seule, redouble le propos de cette modeste fable et la porte à une manière d’accomplissement que ces quelques mots indigents auraient bien du mal à assurer, tellement le propos de l’art transcende l’objet du réel et le lance dans des espaces ouraniens si vastes que l’intellect a du mal, parfois, à en saisir la substance. Mais revenons un instant à la toile de Chagall et portons-là dans la seule vision qui lui convienne, l’onirique par laquelle, à la fois, être Fortune sur le sol de Terre et Goéland sur la courbe du Ciel. Disons, simplement en langage l’inflorescence de l’œuvre et, d’un seul empan, nous aurons la parole du rêve, la multiplication de l’imaginaire, la rhétorique infinie du symbole. Disons simplement par plaisir, comme l’enfant suce lentement son berlingot afin d’en savourer les saveurs anisées, les notes poivrées, celles mentholées qui, en définitive, ne sont que les perceptions exactes de l’innocence, celle dont l’homme devrait témoigner afin d’être au monde dans la seule vérité qui soit.

Fortune de mer.

La Femme-oiseau. Marc Chagall. Source : Vadim Alyoshin – Google images.

C’est le matin, c’est le soir, c’est le jour et la nuit, c’est l’obscur et la lumière. La ville est là qui dort dans son voile bleu, plongée dans le sommeil des hommes qui féconde la présence infinie des étoiles. Elles sont invisibles, les déesses de l’ombre, mais parlent le langage de la fleur et de l’abeille, elles font le bruit de la source et le murmure du vent. Elles sont piquées aux yeux des hommes, aux ventres des femmes, elles dessinent leur diamant dans l’ombilic, elles poudroient la hanche et rendent visibles les feuillaisons des sentiments. La ville est si calme dans le reposoir impalpable du temps. C’est une à peine vibration, la chute inaperçue d’une comète, la résille souple d’un feu dans la cage de verre d’un phare. Fleuve, pont, architecture de pierre et de fer dans un seul et même ondoiement, un recueil disant la fatigue des hommes, leur désir de porter à l’incandescence ce qui, en eux, sommeille mais s’agite sous la passion contenue à force d’abnégation, sans doute de renoncement. Alors voici que surgit la flamme d’un bouquet, que s’étoilent mille couleurs douces, si peu insistantes qu’elles pourraient, soudain, s’effacer pour ne plus paraître. Miracle du phénomène, de la donation alors que tout semblait touché d’évanouissement, sur le bord d’une disparition. Voici que le rêve est devenu Femme-Oiseau, Fortune-Goéland, cette sublime fusion en une même unité des visions humaines et du symbole infiniment libre de l’hôte céleste, celui qui est le médiateur, le messager qui, nous ôtant notre gangue d’argile nous remet dans l’entièreté de l’univers, seul lieu où toujours nous aurions dû être alors que nous creusons la terre et pleurons de la quitter. Ce que nous voulons être, hommes-oiseaux, femmes-oiseaux, cela nous l’espérons mais ne le savons pas ! Le vol est toujours pour demain.

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 08:33
Evidence.

Œuvre : André Maynet.

Nous regardons et, déjà, nous sommes perdus. Perdus à nous. Perdus au monde. Soudain, il n’y a plus d’autre lieu où exister que dans celui de la vision d’Evidence. Comme si l’univers étréci à la dimension d’une incontournable beauté n’avait qu’à se poser là, sur le bord de l’assise, et demeurer dans la fascination. Oui, la fascination, ce qui vent dire que, autant de temps que nous serons vivants, nos yeux seront marqués à la braise du désir. Non d’une possession charnelle puisque l’essence de l’image nous interdit cette manière de transgression. Mais d’une préhension jouissive dont tout esthète se doit d’être saisi sauf à renoncer à la flamme de la contemplation. Regardant la photographie et regardés par elle nous sommes sous le charme, tout comme la proie se trouve sous la domination du prédateur. Un consentement à être remis à un principe fondateur, à un motif originel dont nous sentons bien que ce Modèle est le site même. Car il s’agit bien d’origine, en effet. Les choses ne sont jamais aussi pures, évidentes, qu’à être constamment ramenées à l’aire de leur provenance. Comme si le parcours entrepris après leur naissance, ses stations successives, ne constituaient que les hypostases et les euphémisations de valeurs premières, essentielles en leur apparition. Eclosion de la rose à partir de son bouton floral identique à une germination ombilicale. Douce pluie que verse le ciel en souvenir du cristal de la rosée brillant à la pointe de l’herbe. Souffle du vent que constituèrent les mailles serrées des premiers grains d’air. Les exemples seraient innombrables qui nous reconduiraient, en quelque façon, à notre propre venue au monde. Notre apparition si singulière, le sceau qui frappe de sa volonté tous nos gestes, tous nos actes, mais nous en avons perdu la trace. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Si nous n’étions amnésiques nous serions comme l’outre gonflée d’Eole, le carrefour d’innombrables tempêtes et le lieu d’une possible perdition.

Mais confions-nous à Celle qui brille sur l’accoudoir de la bergère et nous indique le pays d’un rêve. La pièce, éclairée dans une diagonale de lumière, presque inapparente, - l’aube d’une supposée origine -, la pièce donc est le recueil d’une rareté. Il faut cette douceur de pierre ponce pour que les choses consentent à s’éclairer dans l’orbe d’une possible vérité. Jamais nous ne pourrons mieux regarder cette Icône qu’à la doter de la vêture d’une authenticité. S’y soustraire serait ramener la joie dans la résille étroite d’un égarement. Mais qu’est-ce qui nous assure de la qualité de l’expérience à laquelle nous nous consacrons corps et âme ? Seulement parce que tout y paraît dans le simple et la douce volonté d’un accomplissement. Rien ne s’y soustrait qui serait de l’ordre d’une affabulation, d’un retrait sous le masque du mensonge. Tout y est clair, tout y est infiniment visible. Tout y figure à portée du geste de la vision. Le fond, dans sa lumière d’anthracite, le plancher dans sa clarté de lave, tout concourt à la mise en scène du Sujet, à son rayonnement, à son éclat de sourde porcelaine venant nous dire le rhizome de l’être. Soudain l’être est à découvert. Soudain l’être est fragile. Mais c’est bien ceci, son dévoilement, qui nous interroge et nous tient en suspens.

La chevelure, son écoulement noir comme l’obsidienne vient révéler le constant mystère du visage. Ovale lumineux portant témoignage de la belle épiphanie humaine. Trois signes en sont la pointe avancée. La pupille des yeux est un jais impénétrable où l’âme se dissimule dans le secret d’un abîme. La bouche entrouverte comme pour laisser infuser le poème ou bien dire les mots de l’amour, ces vives étincelles, ces feux de Bengale. Et les épaules, nacres à la sépulcrale blancheur, et la perfection d’une gorge à peine voilée par un linge diaphane qui porte au regard la mesure de la féminité en sa troublante présence. Et le mouvement de tout le corps, cette habile torsion, cette subtile efflorescence qui témoigneraient de la volupté si l’intention était de séduire, mais ici la séduction est celle de l’art en sa manifestation. Combien les jambes, leur croisement, combien le golfe des genoux inondés de clarté nous intiment au recueillement, à la spiritualité. Et ce pli de lumière qui longe la jambe et se réfugie dans le tissu qui dissimule le pied. Le pied ce signe d’une extrême impudeur lorsqu’il consent à se montrer. Car ce sont les parties les plus anodines, les plus usitées qui suscitent de l’émoi lorsqu’elles usent de leur pouvoir d’enchantement, rubis des ongles brûlant dans le luxe de la nuit.

Longue Fille au corps de racine blanche, Vénus d’albâtre qui ne se montre qu’à mieux se retirer. « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible », affirmait Paul Klee. Et, ici, ce qui est rendu visible, c’est rien de moins que l’être en sa naturelle simplicité, l’évidence de figurer sans affèterie ni supercherie dans l’esquisse la plus ouverte qui soit. Être est ceci : se rendre libre vis-à-vis des choses et persévérer dans sa propre forme avec la modestie attachée à une sérénité. C’est tellement impalpable le sentiment de l’exister, tellement éphémère, indicible, illisible et le plus souvent tout essai de profération s’abolit dans quelque silence. Alors il faut laisser parler l’image qui recèle en son fond quantité de sèmes dont chacun des Voyeurs tirera ses propres significations. Car l’image dans sa confrontation au langage se révèle comme une source inépuisable de perceptions et de sensations. Si nous disons « Evidence est belle », certes nous affirmons cette beauté mais, aussitôt nous l’enfermons dans ce prédicat qui l’isole de tous les autres prédicats et la reconduit à une seule perspective, celle-ci fût-elle le tremplin d’un infini déploiement. Si nous regardons la photographie, autrement dit l’effigie, la figure sur laquelle Evidence rayonne de cette si belle lumière intérieure, nous la délivrons de la nasse des mots, nous lui ouvrons des horizons inépuisables de sens, nous la disposons à être selon des myriades de parutions, depuis les Naïades qui s’abreuvent aux sources jusqu’aux Oréades qui peuplent montagnes et grottes.

Mais, aussi bien, délaisserons-nous les rives lointaines de la nébuleuse mythologie pour la reconduire aux « Filles en fleur » que David Hamilton habillait d’une brume vaporeuse, qu’aux apparitions oniriques d’un Balthus qui faisait des adolescentes non encore parvenues à l’âge nubile des chrysalides en voie de constitution. Nous rapportant aux images nous serons déjà dans l’imaginaire puisque ce dernier produit en nombre illimité celles-là. Dans les belles représentations métaphysiques d’André Maynet qui sont, à l’évidence, au-delà des formes habituelles de la quotidienneté ou bien dans ces Filles évanescentes, un jour rencontrées dans la rue ou sur un quai de gare dont nous n’avons plus le souvenir. Certes elles ne sont plus là, présentes dans la pulpe troublante de leur chair, mais notre sensualité en porte l’empreinte comme la sterne trahit le vent qui la soutient et fait glisser son corps pareil à un rêve parmi les lames de vent et le tissu toujours renouvelé du songe. De ceci nous voulons être atteints, du rêve qui nous fait nous sustenter bien au-delà des habituelles contingences et fait le regard des femmes pareil à une eau sous les frais ombrages et celui des hommes des chercheurs en quête de cette source. Oui, assurément, c’est ceci que nous voulons !

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