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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 08:05
Illisible souvenir

 

       « Souvenir illisible »

      Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

Souvenir illisible disait-on de vous

Si bien que ma mémoire

N’en avait gardé nulle trace

Sauf cette vue paradoxale

D’un dos en partance

Pour je ne sais où

Etait-il au moins vrai

Je veux dire saisissable

Autrement que

Dans le voile du rêve

Avait-il une tenue

Une adresse

Un lieu où se montrer

Une peau qu’on eût dite

De pêche ou bien de nacre

 

*

 

J’inclinais pour la nacre

Son air de nuage

Sa consistance de brume

Ce genre de perdition

Que connaissent les amants

Du haut de leur vertige

Les poètes

Du fond de leur absinthe

 

*

 

Il est vrai j’étais un peu naïf

Sans doute attardé

Dans mes habits d’adolescent

Croyant à la force des mots

Aux pouvoirs des rêves

Aux séductions de l’esprit

Pour moi simplement

Prononcer votre nom

Vous n’en aviez pas

N’en auriez jamais

C’était convoquer le silence

Or je parais le silence

Des plus hautes vertus

Qui pouvaient échoir

A un gamin de mon âge

Faire surgir l’impossible

Guérir les lépreux

Mettre fin aux guerres

Multiplier les pains

Réduire la misère

Porter une femme

Plus haut que moi

Dans la beauté

Dans l’esprit

Dans le luxe

D’aimer

 

*

 

Voici j’ai bien vieilli

Mes tempes sont chenues

Des rides apparaissent

Ma marche est plus lente

Mon destin bien avancé

Et pourtant

En un recoin de mon âme

Ce mystère

Cet insondable

S’animent toujours

Les ondes qui parlent

De vous

Me ferez-vous face un jour

Enfin

Que je connaisse

Votre beau visage

Il ne peut être que celui

De la pure grâce

Comment pourrait-il

En être autrement

On n’a si joli dos

Qu’à fonder une énigme

L’ouvrir un jour

Aux chercheurs de beauté

Vous ne pouvez exister

À seulement offrir

Votre envers

Ce mutisme

Qui met à la torture

Vos voyeurs

Les mieux intentionnés

Ils meurent de vous connaître

Ne les laissez donc au supplice

Moi en premier dont la vie

N’a été que suspens

Longue parenthèse

Attente infinie

 

*

 

Mais peut-être est-il mieux ainsi

Demeurer

Sur le bord d’une joie

Inentamée elle peut encore

Fleurir

Epanouie elle est déjà

Un souvenir illisible

Ne croyez-vous pas à ceci

Jamais l’eau de la source

N’est meilleure

Qu’à être longuement attendue

Demeurant dans l’ombre

De la terre

 

*

 

Nous sommes déjà

Dans sa juvénile présence

Nubile elle se prépare

Aux noces qui feront

De deux chemins

Un unique sentier

Oui je me destine encore

 À vous

Dans la pliure pensive du jour

Cette pliure comme titre

D’un ancien texte

Avant même

Que je ne vous connaisse

Je vous l’offre du fond même

De qui je suis

Qui attend la lumière

L’instant de sa révélation

Oui les destins s’ouvrent

À qui sait attendre

 

*

 

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 08:08
Fleurissement du jour

                                                             Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

                                                                 Le 25 Février 2019

 

 

                   Chère Sol

 

 

   Sais-tu, ma Nordique, combien il est heureux de voir enfin le soleil briller à la pointe des arbres, sur le revers des herbes, dans l’eau qui court et bruisse comme si la sève printanière en taillait le sublime diamant ? Mais je n’aurai l’effronterie de t’apprendre le bonheur du jour qui succède à la tristesse de la longue nuit. Partout où mes pas dessinent le site de ma présence, dans le frais d’une combe, sur le peuple des cailloux, tout crépite et dit l’urgence de vivre en ce lieu, en cette heure. C’est d’un luxe immédiat dont il s’agit, tout se donne avec calme et naturel si bien qu’exister ne nécessite nul effort, seulement une disposition à être selon la première fleur venue, le dépliement du bourgeon (déjà !), la rencontre fortuite qui place, devant le globe des yeux, la fuite de la huppe ou l’indécision de la belle égarée qui cherche le chemin la conduisant à elle-même, cette singularité dont nul écho ne pourrait jamais reproduire la forme. Mais sans doute connais-tu cette ivresse d’exister qui te distancie de ton propre corps et te dépose auprès du monde sans même que tu te sois aperçue de cette sortie au grand jour ? Alors, devient-on transparent aux autres ? Est-on pareil à l’éphémère dans sa fragile tunique de verre ? Ou bien, renforcé par tant d’éclatante présence, est-on assuré de soi comme jamais ?

   Je me souviens d’un jour identique à celui-ci où, libre de moi, je marchais sur un sentier à l’abri de deux collines. L’air avait la consistance du satin et j’avançais dans une manière de flottement sans doute comparable au vol de l’oiseau. Nul vent mais une brise légère qui avait plutôt le goût d’une caresse et d’une invite à musarder infiniment, confié à cette nature généreuse qui dépasse souvent en mérites le logis le plus digne d’intérêt. Ce jour, déjà lointain, ne fait résurgence qu’à la mesure de l’unicité qu’il avait imprimée au pli même de ma conscience qui, aujourd’hui, brille à la façon d’un précieux souvenir. Sais-tu, Sol, rien ne serait plus orienté vers une constante plénitude que ce travail de mémoire hissant, du divers, ce qui s’y logeait, qu’on avait oublié au motif que la souvenance est le plus souvent sédimentée ? Nous sommes de vrais tissus où s’impriment des motifs que nous finissons par ne plus apercevoir. Cette jeune fille dont je t’adresse la toile qui la met en exergue, n’est-elle le symbole de qui détourne son regard du passé ? Est-ce pure insouciance ? Désir de projection dans un présent qui rutile, un avenir qui bourdonne, au loin, et lui tend le miroir de sa propre satisfaction ? C’est étrange cette relation à la temporalité : elle nous consigne à demeurer dans notre enceinte de peau et à n’en nullement sortir, sauf au terme d’une métamorphose qui ouvrira, pour nous, les portes de demain dont nous pensons qu’elles nous seront favorables.

   Toujours nous avons du mal à nous retourner (sauf Proust à la recherche de ses petites madeleines !), à devenir les archéologues de qui nous avons été, à extraire des jours enfuis quelque pépite qui dort dans le recoin d’un événement qui fut et ne se relie plus au présent faute d’être suffisamment convoqué. Ainsi pour nous, autrefois, le temps d’un rapide voyage et de non moins brefs baisers. J’en porte encore la trace ineffable en quelque endroit du corps et de l’âme et il n’est pas rare que mes nuits n’en délivrent le brûlant témoignage, le jour me trouvant désorienté, si loin de tes aurores boréales. Elles dessinent en moi une promenade dans les vastes forêts plantées d’épicéas, près d’un lac aux eaux miroitantes, sur le rivage de la mer que fouettaient les brumes d’été. Ô combien il m’est doux, en cet avant-printemps, d’évoquer de si beaux instants ! Ils ruissellent en moi, ressourcés par toute cette belle lumière qui coule, tel un ambre, et semble n’avoir pas de fin.

   Après ceci, que dire de mon présent qui ne soit prosaïque et marqué au coin de la nécessité ? Tu le sais, vivre est parfois une tâche harassante, exister l’esquisse même de l’impossible, se dépasser un vœu pieux que nous enfouissons sous quantité de faux-prétextes car nous sommes des hommes et des femmes au désir imminent et, toujours, nous désespérons d’attendre. L’autre en son étrange venue. Nous-mêmes en notre plus sûre intimité. Parfois nous accomplissons des cercles, tel l’oiseau de proie, et ne nous saisissons même pas nous-mêmes dans la vue que nous avons des choses. Etrangers en notre terre nous errons indéfiniment  à nos propres confins, comme affectés d’une bizarre myopie. Mais me voici en train d’émettre des idées de penseurs tristes alors que la clarté, partout présente, efface jusqu’à la moindre écaille d’ombre ! Est-ce ceci que nous pourrions nommer « lyrisme mélancolique », au prix d’une nécessaire contradiction ? L’exaltation, l’effusion des sentiments que viendraient contredire une tristesse sans fond, un pessimisme de tous les instants. Sais-tu combien, cependant, tous autant que nous sommes, inclinons à ces insoutenables tensions ? Ce sont-elles qui nous étayent et nous donnent la force d’avancer. Une marche placée sous le sceau du paradoxe et du discord. Une scission lézardant notre être que nous portons telle la décision d’un impitoyable destin. Une belle aurore boréale qu’effacent de lourdes nuées à l’horizon. La nuit recouvrant le jour.

   Maintenant il faut que je te dise qui tu es par rapport à cette belle peinture. J’ai sitôt pensé à toi. Quels étaient les motifs secrets de mon choix ? Une forme commune ? Ces cheveux relevés en chignon dont, autrefois, tu aimais arborer ta belle toison châtain ? Ce cou si fragile, on dirait un cristal sur le point de se rompre ? Ce dos étrangement couleur de terre, j’en voyais parfois l’éclair dans ces chemisiers que tu portais telle une reine ? Ces motifs floraux qui sèment le voile du tissu et l’ornent d’une touche de printemps ? Comprends-tu l’embarras qui est le mien de relier quelque fragment que ce soit à la belle totalité dont, trop brièvement, tu me donnas l’aperçu en cet été qui brûlait et brûle parfois encore ? Mais c’est alors ma seule mémoire qui s’ouvre tel un calice et tu y figures à la manière d’un poudreux pollen. Je crains qu’une soudaine saute de vent ne vienne en corrompre la si fine texture. Toujours j’ai été sensible à l’art, à ses manifestations qui transcendent le quotidien, le transforment en pure joie dès l’instant où l’œuvre me parle et m’invite à pénétrer en elle et, assuré de sa beauté, pouvoir prendre essor pour plus loin qu’elle. Oui, Sol, c’est le prodige de toute œuvre hissée à sa plénitude que de t’exiler de ta propre finitude et de t’accorder un instant de pure éternité. Je ne sais si, comme moi, tu te souviens de nos mutuelles confidences au bord de ces paysages lacustres auxquels nous allions révéler notre douceur de vivre. Jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence dont la nourriture terrestre se contentait d’une permanente songerie. Peux-tu considérer ceci : notre amour n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, après que tant d’années ont coulé et que ce qui demeure est le bien le plus admirable qui soit.

   Je me souviens (ah, terrible chose que le souvenir !) d’une journée de soleil pareille à aujourd’hui. Tu avais une jupe droite, un chemiser semé de fleurs et rien ne me retiendrait presque d’en éprouver la texture sur cette toile qui aurait besoin de si peu pour accomplir un saut dans le réel ! Nous nous étions assis sous la rumeur blanche des bouleaux. Nous devisions de tout et de rien, logés au plein de notre commune insouciance. Une fois, te penchant pour saisir une feuille ouvragée, j’en avais profité pour glisser une main innocente sur ta peau qui frissonnait. « Plus tard, m’avais-tu dit, ce territoire est secret ». Jamais il n’y eut de « plus tard », je veux dire pour un avenir de mon geste et si, en ce moment, j’en restitue la singulière qualité, c’est simplement parce que tu y mis un terme. Mon investigation eût-elle trouvé à s’accomplir qu’en ce jour du 25 Février, si loin de cet événement, rien ne me resterait qu’une réalité ayant trouvé le jeu de son effectuation. Autrement dit un si infime détail qu’il se noierait dans la trame complexe des jours. En conséquence, je suis toujours au bord du vide, fasciné par l’abîme. Puisse cette illusion durer le temps que durera mon innocence ! Oui, vieillir parfois, demande un long temps d’’incubation. Il est encore trop tôt pour renoncer.

   Sois en paix, Sol, et dis-moi si tu portes toujours des chemisiers à fleurs. Seulement à ce prix tu donneras à mon rêve la consistance dont il a besoin pour se confondre avec cette douce brume qui monte de la vallée.

                                                          

                                                      A toi, songeusement.      L’incorrigible potache !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 09:13
 Votre songeuse présence

 

Auguste Renoir – Alphonsine Fournaise,

1879, musée d’Orsay, Paris

Source : Si l’art était conté…

 

***

 

   Voyez-vous, parfois, on regarde une forme au loin, un oiseau au large du vent, une statue immergée dans un fin brouillard, une haute demeure à la façade usée et l’on ne sait vraiment ce qui vient à nous, ce que ces choses ont à nous dire, si du reste elles peuvent prétendre nous parler et, la plupart du temps, elles s’évanouissent et ne demeure dans notre mémoire qu’une vague trace que nulle volonté ne ranimera jamais. C’est là le sort du passager, du fuyant, de l’illisible s’écrivant en lettres de cendre tout contre l’évanescence d’un grésil. Une manière d’hiver arrive qui recouvre l’automne et n’annonce encore un timide printemps.

   Mais, plutôt que d’aller plus avant, que je vous dise ce qui motive ma lente dérive ici, dans la pente déclive de l’illusion. C’est bien vous, l’Inconnue, la Mystérieuse, qui m’avez cloué à cette place et nulle part ailleurs, genre de scarabée allongé pour l’éternité sur la plaque de liège de l’entomologiste. Savez-vous, écrivant ceci, me voici replongé dans mes souvenirs d’enfance. Je suis dans la grande pièce obscure et un brin désuète de ces salles de cinéma improvisées - l’arrière-boutique d’un café, un corridor entre deux portes faisaient autrefois l’affaire -, et je fixe de mes yeux curieux ce grand linge blanc où flottent des images, où grésillent les minuscules gribouillis de la pellicule. Ce que je vois, qui me fascine, c’est le film « Monsieur Fabre », cette vie passionnée d’un chercheur d’impossible.

Son impossible : découvrir toujours plus sur la vie de ses chers insectes.

Mon impossible : découvrir un peu de votre vie et la faire mienne

la grâce d’un instant, ne soit-il nullement reproductible.

   Je vous vois et ne me voyez pas. Combien ce trouble de l’observation discrète est délicieux. En quelque manière vous êtes ma proie et je suis votre prédateur. Oh, rassurez-vous, je suis tellement pris à votre charme, à l’aura que vous dégagez naturellement, que je ne vous ferai aucun mal. Comment pourrais-je en vouloir à ceci qui me tient en haleine et me laisse sur le bord d’un troublant vertige ?

A l’amour naissant, il faut toujours la distance.

A l’effusion des sentiments, une juste parenthèse.

A la déclaration, la pensée mille fois retournée

qui, peut-être, jamais ne verra le jour.

   Et, sans doute, est-ce mieux ainsi ! Se tenir au chevet de l’amour, en observer les mille voltes, en découvrir le charme de sous-bois et rester dans la clairière de son être afin de n’offusquer ce qui pourrait avoir lieu, qui ferait sombrer dans la plus concrète et éprouvante contingence une histoire en train de naître.

   N’est-ce pas sur le bord des choses que ces dernières nous paraissent les plus lumineuses, les plus tentantes ? Un instant nous cédons au caprice de tendre nos mains que nous replions l’instant d’après dans le secret de leur venue au monde. Être là, dans l’immobile attente et sonder son âme au feu de quelque inquiétude.

Soyez donc heureuse de me plaire,

je serai heureux de vous perdre.

  Certes mon énoncé sonne à la façon d’un bien étrange paradoxe : désirer et repousser à la fois. N’est-ce pas là sentiment de quelque dandy en mal de sensations narcissiques ? N’est-ce pas attitude infantile qui veut et ne veut plus le moment d’après ?

   Vous ferais-je une confidence, Vous l’Eloignée, Vous l’Immatérielle présence ? Je suis comme le peintre au bord de sa toile. Le blanc l’attire, le fascine et il se tient sur le bord du cadre pareil à un cumulus dérivant au ciel, qui n’aurait encore décidé de sa direction. Un flottement à l’infini et des heures grises qui n’en finissent d’égrener leurs pulsations, on dirait les grains serrés d’un chapelet et d’invisibles mains qui en voudraient connaître le sens intime.

   C’est le plus souvent l’avant-scène des choses qui nous attire, ce genre de coursive étroite avant que de rejoindre sa cabine. Le boudoir, que bientôt nous visiterons avec une sorte de recueillement, voici qu’il affalera son secret telles les voiles d’une frégate qui s’écroulent sur le bois du pont et la peine nous envahira de ne plus pouvoir les porter dans notre imaginaire, ce boudoir, cette chambre des secrets, cette pliure inégalable du mystère. Comprenez-vous combien il faut longuement savoir perdre avant que de posséder et même, ayons la certitude que ce qui s’annonce comme absence - ce que nous désirons -, n’est jamais mieux présent qu’au rythme de sa fuite, bien au-delà de qui nous sommes.

   Certes, je peux dire celle que vous êtes, le mode subtil de votre apparition. Vous êtes assise sur une chaise au bois blond, peut-être un bois fruitier encore odorant des fragrances qui furent les siennes. Votre tête est coiffée d’une sorte de canotier à la teinte de capucine. Votre teint est si frais ! On dirait la grâce d’une toute jeune fille et pourtant vous êtes une femme dans sa belle maturité, rayonnante, confiante, ouverte à demain. Votre robe est de myosotis et de pervenche, une touche discrète de couleur qui rehausse votre teint et vous pose dans un médaillon identique à celui des miniatures de la Renaissance.

   Dire que vous paraissez nonchalante, heureuse, serait trop vous reconduire à cette réalité à laquelle vous échappez à l’aune de votre grâce. Un vague sourire aux lèvres. Mais est-ce bien un sourire ? Ou bien plutôt l’esquisse d’une plénitude ? Oui, je pense encore à Jean-Henri Fabre en filigrane, à ses merveilleux insectes. Je vous vois abeille, non ouvrière, mais Reine dans l’intimité luxueuse de sa ruche. Comment votre destin pourrait-il différer de ceci ? Non, je n’invente rien. Non mon romantisme n’est nullement exacerbé. J’énonce simplement une réalité qui, en même temps, est vérité. Nul ne pourrait s’inscrire en faux contre ce rayonnement qui émane de vous : un miel, un nectar, un long poudroiement jaune qui n’en finissent de tomber, sans doute jamais ne toucheront-ils le sol.

   Me verriez-vous occupé à faire votre portrait avec tant d’émotion au bord de l’âme, probablement seriez-vous inquiète ou bien émue, ou bien troublée. La conscience des êtres est un tel kaléidoscope, une telle polyphonie et rien n’est jamais prévisible et ceci est heureux car il n’y a pire mal que l’ennui. Une carafe de cristal est posée à l’ombre de votre avant-bras. J’y devine une douce ambroisie, une liqueur divine que nous aurions pu boire pour fêter notre rencontre. Derrière vous une rivière parsemée de mousse verte, parcourue des larges feuilles des nymphéas, une lumière d’émeraude en frôle les arabesques endormies. Un canot sur l’eau qui eût pu nous emporter vers Cythère, rivage de la belle Aphrodite, ou plus prosaïquement vers la chambre mansardée que, sans doute, vous possédez, si près du ciel, sous le vol aigu des hirondelles, sous le murmure des étoiles la nuit venue. Sachez, Vous-la-Lointaine, que je vous y rejoindrai en pensée lors des jours venteux et de longue mélancolie.

Ma présence ne sera qu’absence.

Votre absence ne sera que présence.

   Soyez au moins informée que je vous aurai aimée l’intervalle d’une écriture. Oui, aimée ! Rien ne s’efface jamais qui, un jour, a été écrit !

  

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:39
Surgis du néant.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

L’angoissante opacité.

 

   Ce qu’il faut imaginer, ceci : c’est hors du temps, hors de l’espace, donc privé de réalité. Du moins pour nous humains qui, placés face à cette image, n’avons d’autre ressource que d’essayer d’en comprendre l’énigme, d’en traverser l’angoissante opacité. Certes angoissante, certes opacité puisque tout ce qui s’élève et résiste au saisissement que nous voulons en réaliser nous annule, d’une certaine manière, et nous rend illisibles à nous-mêmes. Ne pas comprendre l’altérité, c’est ne pas surgir soi-même dans sa propre histoire, c’est demeurer au seuil d’une rhétorique qui balbutie et fait du surplace. C’est notre point fixe, la marche dans nos propres traces, la réitération d’une question qui gire sans qu’aucune orbite ne puisse en écrire le destin. L’image est prise dans sa résine muette. Non seulement elle ne profère rien mais elle nous provoque, nous met en demeure de traverser notre gangue de peau, de nous disposer à être touchés, sinon par ses significations profondes, au moins par l’effleurement de sa surface. Seulement se laisser approcher par l’ordre esthétique et y trouver cette singulière beauté qui tient à son originalité, à son caractère exact, à son intrinsèque vérité. Nous sentons bien qu’une vérité est là qui bourgeonne et fait sa juste vibration. Nous en éprouvons la douloureuse joie tout contre la lame aiguisée de notre conscience.

 

Faire naître l’image.

 

   L’une des façons de s’approcher des intimes valeurs de l’image, c’est de ramener cette dernière, l’image à quelque chose comme son origine, savoir l’abstraire des catégories habituelles de l’entendement qui se déclinent sous les formes d’un lieu et d’un temps d’apparition. Donc biffer toute localité. Donc exclure toute présence. Donc faire naître la vision devant nos yeux, pareille à une pierre philosophale qui sortirait des cornues de quelque alchimiste. Tout est noir à l’horizon du monde. Humains en attente d’être, mais déjà préconscients, déjà préoccupés de cela qui va se passer et les entraîner à sa suite dans le grand jeu de l’exister. On est seuls, quelque part dans les limbes et les yeux sont seulement deux minces fentes au travers desquelles les pupilles s’exercent à voir. VOIR, cet inestimable don qui donne forme et contenu aux choses et nous les attribue comme les propres prolongements avec lesquels nous aurons affaire afin de ne nullement retomber dans l’abîme. Car l’on ne se sentira réellement concernés par le spectacle visuel, la grande parade, que si nous en devenons les protagonistes, si nous nous vêtons d’habits chamarrés et participons à la longue procession du vivant, du bariolé, si nous nous accordons aux hoquets des clignotements, aux brèves gesticulations des sémaphores qui, en tous sens, diffusent leurs signaux codés. Car, même depuis le retrait dans lequel on est, au fond des coulisses, la scène apparaît avec ses bruits et ses mouvements, ses changements de décors, ses projecteurs flamboyants qui laissent dans l’ombre tous ceux qui, encore dans le rêve et la torpeur, ne sont pas venus à la signification de l’être.

 

Ombre et lumière.

 

   Soudain ciel noir, terre blanche qui jouent la partition alternée de l’ombre et de la lumière. Tout là-haut est un goudron épais (on en sentirait presque l’entêtante odeur), tout là haut est le domaine de la nuit obscure, primitive, inatteignable, sauf avec les pouvoirs dissolvants de l’imaginaire. Meute dense d’incompréhension qui semblerait venir du plus lointain du cosmos où les étoiles, prises dans le givre de l’obscur, ne brillent même plus, leurs rayons poncés par l’intense froid sidéral. Rien n’existe vraiment, pas même les pensées et l’univers semble cette errance infinie aux confins de l’absurde. Imaginez donc cette nuit sans limites, cette occlusion, cet esseulement que rien ne viendrait distraire sauf, peut-être, l’éclatement d’une géante rouge au plein de l’étrange magma qui, soudain, rougeoierait en son centre, si près d’une déflagration, donc d’un possible non-sens. Puis plus rien ne ferait signe qu’un assourdissant silence.

 

Arbres, formes de passage.

 

   En bas, pareil à un champ de neige, une manière de généreuse savane qui ondule dans le flou, atteinte d’une telle plénitude qu’elle semblerait s’élever, envahir la totalité de l’espace disponible, régner sur le paysage avec une évidente majesté. Il y a alors tension de la photographie, affrontement de ses énergies, collisions de ses puissances. Or elle ne gagne son point d’équilibre qu’à instaurer sur la ligne de jonction de ses deux valeurs fortement antagonistes les immenses corolles des arbres. Elles sont une médiation, une forme de passage, un échange entre cette immense solitude noire privée de parole et cette présence blanche dont le langage déferle sur les choses afin qu’elles aient lieu et temps. Donc ces arbres situés au parfait ajointement d’un silence et d’une parole sont en réserve du dire en sa multiple splendeur. Ils sont une méditation. Ils sont une attente. Leur faîte dans le mutisme qui tutoie encore la probable origine, cette ombre d’où tout peut surgir avant que la clarté ne dissipe le doute, n’installe les premières prémices du sens. Car, au-delà de cette hypothétique réalité, tout est dans la nullité essentielle de ce qui se réserve et ne se dévoile jamais. Qu’en est-il du fond de l’univers, des limites du cosmos où ne règne que le vide initié à son propre mystère ? Qu’en est-il de ces immenses inerties de matière obscure qui maintiennent en leur sein quantité de sèmes prolixes qui, un jour, au hasard de quelque déflagration, essaimeront dans l’espace infini la galaxie des certitudes. C’est peut-être parce que nous ne savons pas regarder adéquatement ces profonds mystères qu’ils entretiennent à notre égard cette admirable suffisance de l’infiniment grand, de l’infiniment distant. La nuit est une géante qui nous toise de ses yeux d’encre afin, qu’en nous, s’inscrive comme sur la feuille de parchemin les secrets irrévélés qui ne sont jamais que nos propres incapacités à connaître, à interpréter, à débusquer ici, dans cette image, les signes latents qui n’attendent que de se lever et paraître.

 

Des dieux qui touchent le firmament.

 

   Et comme notre impéritie à percer la manifestation, celle-ci fût-elle cryptée, chiffrée, demeure notre principal talon d’Achille, alors nous inventons les arbres, ces génies tutélaires, (à moins qu’ils ne procèdent à leur propre invention) et nous les dotons de pouvoirs prestigieux. D’être des dieux qui touchent au firmament et dialoguent avec l’empyrée. D’être des hommes, des femmes, leurs troncs sont des formes si aisément compréhensibles, des silhouettes rassurantes, accessibles, avec leur peau de précieux reptiles, leurs branches aux bras protecteurs, leurs feuillages pareils à des voies lactées d’yeux veillant à notre bien, assurant notre protection. Avec leurs si nobles racines fouillant le sol d’argile tout comme le ferait notre esprit en quête de cet inconscient souterrain dont nous voudrions qu’il nous témoignât quelque réconfort, nous confiât quelque district de nous-mêmes resté jusqu’alors inaperçu. Oui, les arbres sont précieux. D’abord pour eux-mêmes, pour leur généreuse présence. Mais aussi en tant que symboles ascensionnels (toujours nous nous identifions à leur noble et hiératique mission), symboles qui transmuent la lourdeur terrestre en grâce céleste, qui métabolisent la matière pour la métamorphoser en esprit subtil. Oui, lorsque par la pensée et l’imagination, nous avons rejoint leur immense sagesse, alors nous n’avons de cesse de les imiter. Nous devenons ces larges parasols teintés de nuit qui projettent leur ombre bénéfique (car il ne saurait, maintenant, y avoir de peur) sur l’aire blanche qui bruisse de cette rumeur mondaine lointaine, mais peuplée, mais entourant l’âme du baume dont elle est toujours en attente : la beauté des hommes, la beauté des paysages, la beauté de l’univers, suite inépuisable de significations gigognes qui font leur cercle de lumière tout autour des choses.

 

Cet infini qui nous questionne.

 

   Oui, cette photographie est belle, d’abord dans sa déclinaison plastique, dans son jeu alterné de contrastes, dans sa facture formelle qui résulte d’un juste équilibre dont une harmonie se dégage avec un exact bonheur. Oui, cette photographie est belle parce que, en arrière-plan, dans sa profondeur, se révèlent des latitudes de sens insoupçonnées. Elles ont à voir avec cet infini qui nous questionne de sa nébuleuse empreinte, avec le langage qui est le médiateur entre l’invisible et le visible, avec ces valeurs fondatrices que sont le NOIR et le BLANC qui entraînent avec elles l’immense polysémie des oppositions signifiantes (matière/esprit ; corps/âme ; sensible/intelligible ; fini/infini ; relatif/absolu ; immanent/transcendant ; réel/idéal ; singulier/universel ; raison/sentiment…) car ces principes originaires de l’entendement nous les portons en nous, ils irriguent notre façon d’être et de comprendre à bas bruit, n’attendant que l’occasion de résurgences pour faire phénomène. Surgis du néant est précisément cette manière de résurgence par laquelle accéder à ce que nous sommes, que souvent nous cherchons loin de nous alors que les signes en sont apparents, ici sous l’espèce de l’arbre, là sous la forme de la beauté d’un individu, là encore dans l’irisation d’une feuille sous la vitre du ciel, enfin dans toute œuvre qui porte en elle les germes de l’art. Plus jamais nous ne regarderons la nuit avec des yeux vides, ne pendrons acte de la clarté dans l’égarement des sens, n’apercevrons l’arbre dans l’aimable distraction, ne contemplerons la savane blanche comme ce qu’elle n’est pas, à savoir l’ondulation d’une simple contingence mais la nécessité de faire signe en direction de ce qui EST ! Oui, car la vérité du réel est toujours ce signe que nous portons en nous, qui n’est que l’exacte réverbération du monde en son inestimable présence. L’arbre en constitue l’une de ses plus prestigieuses apparitions.

 

 

 

 

 

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:38
En chemin.

LA ROUTE

(Arlequin)

Œuvre : Livia Alessandrini

Villeneuve 2010

***

 

 Des lèvres d’enfant

 

   Il y a si peu de bruit et les mouvements sont tissés dans la tunique de leur mince chorégraphie. C’est un peu comme si la Terre s’était débarrassée de ses entours, s’était dépouillée de ses artifices et avait reflué dans une sorte de douce euphorie, de progression sur la pointe des pieds, de marche à l’aveugle le long de ses multiples avenues, de ses bosses et de ses creux, de ses failles ouvertes et de ses floraisons multiples. Ici des collines qui glissent sous le fil de l’horizon, là des vallées avec leurs réseaux de feuilles couleur de menthe, leurs eaux pareilles à une comptine susurrée entre des lèvres d’enfants.

 

   Voyage en utopie

 

   On ne sait pourquoi mais on croirait à un poème levé dans l’éther qui aurait arrêté sa course parmi les hommes au sommeil douloureux, là au sein d’un questionnement en suspens. Où sont-ils les Vivants, ces fétus de paille qui dérivent sur les vagues hauturières d’un romantisme échevelé, qui s’immolent à même l’ambroisie d’une surréalité, qui plongent avec délices dans un rêve sans fin, ce doux ensommeillement qui les gagne et les absente d’eux-mêmes le temps d’un voyage en utopie ?

  

   Ce ruban de bitume

 

   Où sont-ils eux que l’on ne voit pas ?  Sont-ils la métaphore de ce cheminement hasardeux, cette route, ce ruban de bitume qui file droit vers l’à-venir, ce projet qui les rend fous et les cloue en même temps sur la planche de liège de leurs illusions ? Fixation à un illisible présent. Le plus souvent ils sont d’inutiles scarabées à la tunique sombre que traverse l’aiguille de l’entomologiste. Une simple aporie biffée par la lame d’une impalpable inconséquence. Ils vivent et meurent dans le temps de leur irrémédiable angoisse. Ils sont là et n’y sont pas. Ils s’absentent tout en se présentant. Ils s’annulent à ne rien proférer, à se dissimuler dans une ornière de silence. Et pourtant c’est comme si l’on entendait leur voix résonner à l’intérieur de la barbacane de leurs corps.

 

   « On dirait…»

  

   Alors, faute de comprendre leur sombre et impalpable condition, il nous reste, à nous les Voyeurs, à nous métamorphoser en ces puérils enfants qui posent des questions sans importance ou bien qui créent une fable de toutes pièces afin de nourrir leur insatiable curiosité. Nous nous en remettons à l’hypothétique formule du « On dirait » et on avance, à tâtons, les mains en avant de nous, fouillant tous les recoins de la déraison, détricotant les mailles serrées de la logique. Le pèlerinage des humains est si incompréhensible qu’il devient nécessaire de se doter de ce comportement magique qui nous soustrait au réel tout en nous y réinscrivant dans l’ordre d’un imaginaire, d’une fantaisie, d’une broderie onirique, sans doute la meilleure façon de s’y prendre avec ce qui ne reçoit de prédicats que d’un nihilisme faisant rouler continuellement sa pierre de Sisyphe.

 

   Cela endure la présence   

 

   « On dirait » une longue plaque de marbre qui file à l’horizon des choses, une lanière d’étrange matière où ne paraît rien d’autre que sa propre énigme. La Chose avance au mépris de toute loi. Impalpable progression à la rencontre de son destin. Cela ne dit rien, cela endure la présence avec une douce volonté. Qui n’a rien à voir avec une volonté de puissance, un instinct de domination, une soumission de l’étant à une autorité en surplomb, une énergie qui contraindrait et exposerait le monde au feu de son infrangible loi. Cependant ce n’est pas sans ressenti, sans réaction épidermique envers ce qui est lisible en tant que parution. La Route (autre nom de la Chose, autre nom de l’errance humaine) n’est pas un « long fleuve tranquille », une simple voie qui conduirait à la sérénité, au sentiment d’une plénitude, à une méditation pareille au dépliement d’une soie.

 

   L’invisible figure

 

   « On dirait » la fin d’une aventure, l’écroulement d’un château de sable parmi les flux et reflux d’une marée à l’immémoriale généalogie. Comme si, de tous temps, cette obscure mission de destruction était inscrite dans le mystérieux chiffre du monde. « Détruire », disait-elle. La puissance du désir en acte faisant chuter l’homme dans l’éclair de sa hâte à manifester le jaillissement de son être. L’être, cet illimité, cet inapprochable, cet inconcevable qui, pourtant, est le foyer qui nous anime et créée les conditions de notre habitat sue terre. Il est là, à portée de main, on en sent l’attirante mélodie, la force d’aimantation. Il imprime en nous une lézarde qui nous travaille en notre fond, dont nous savons le trajet, mais qui s’écarte toujours de nous au cas où nous en surprendrions l’invisible figure. Nulle épiphanie de l’être, seulement une vibration, une trémulation, une fièvre qui couve sous la cendre grise des jours.

  

   Effacement de soi

 

   « On dirait » la perte, là-bas, dans le tissu entrelacé d’une mangrove (ce monde de l’inapprochable fourmillement, de la claire obscurité du néant) l’effacement de soi dans la griffure de ces arbres qui semblent indiquer une limite à ne pas franchir. Ils sont des pierres levées, des manières de simulacres ôtant de notre vue la possibilité d’une vérité (d’une brûlure car toute vérité est de cette nature qui déchire le tissu flamboyant de l’être pour mieux le dissimuler à notre vue tachée d’impéritie), ils sont des sortes de fantasmagories, d’agitations de carnaval, de tours de passe-passe d’une commedia dell’arte destinée à clouer notre âme dans de terrestres ornières. Alors la Chose (Nous en termes clairs), la Chose donc fait demi-tour, disparaît pour apparaître à nouveau dans la seule dimension humaine qui nous soit assignée (les dieux sont loin qui font leur musique d’empyrée), dimension dont nous devons consentir à faire notre vêture et lorsque notre volte aura été fécondée par cet étrange anneau de Moëbius de l’exister qui fait de nous des Arlequins nous saurons, alors, que nous aurons trouvé notre demeure la plus juste, celle qui coïncide avec notre essence.

 

   Remous illisibles du ciel

 

   Nous sommes des êtres fragmentés, une multitude de pièces cousues sur lesquelles s’inscrit le lexique de notre chemin de vie. Une pièce pour la mémoire, une autre pour les sentiments, une autre pour la rencontre, pour le deuil, l’évènement enfoui dans sa gangue d’oubli, ce Vivant qui nous traversa à la manière d’une pluie d’orage, cette ombre qui glissa le long de notre esquisse pareille à une étrave scintillante dans la nuit du doute, cette amante qui ne dura que l’espace d’une rapide étreinte, cette œuvre qui fit sa flamme dans le clair-obscur d’un musée, ce livre aux caractères serrés qui illumina la coursive de notre esprit, cette vision d’une aigrette blanche dans la confusion nébuleuse de la lagune, cette montagne perdant dans les nuages sa transcendance de basalte, ce rivage qui courait au loin dans le jour qui déclinait, cette tonnelle mauve irriguée de lumière pour un ultime libation au bord de la mer, cette musique qui flottait dans l’air, pareille à l’oiseau gris se perdant dans les remous illisibles du ciel.

  

    Ëtres de tout et de rien

 

    C’est ainsi, nous flottons indéfiniment, nous sommes des êtres d’oubli et de remémoration, des rumeurs que traverse la pluie continue des jours, la foudre du silence, la flèche de l’incantation, l’étincelle de la prière, la fièvre de l’amour, la modestie du repentir, le fléau de la faute, la vrille de la culpabilité, les émois de la relation, l’ivresse de l’amitié, la liqueur claire de la communion, la force de l’esprit, les élans de l’âme, nous sommes ces êtres de tout et de rien, ces feuilles envolées par le vent, ces fontaines qui, parfois tarissent, ces verbes qui chutent, ces flammes qui s’éteignent à l’orée du crépuscule, ces lucioles qui trouent les rêves de leur lexique d’ennui, ces rémissions, ces bondissements, ces résolutions qui meurent sur le bord du jour à l’heure où l’heure teinte de bleu le dernier sommeil des hommes.

 

   Dans l’esquive, souvent

 

    Nous sommes ces fleuves étincelants qui coulent vers l’aval, ces estuaires où brille la joie de demain, ces rivières souterraines que longe l’ombre duveteuse des indécisions. Nous savons tout ceci du centre même de notre demeure mais nous feignons de ne rien apercevoir qui nous affecterait dans notre sempiternelle recherche de cet absolu qui nous nargue, nous convoque sans cesse et disparaît sitôt qu’aperçu. Nous vivons dans l’approche, dans l’esquive souvent, dans le relatif toujours qui nous ramène à notre condition contingente, à la déréliction qui est la dentelle des habits d’Arlequin dont nous sommes vêtus. Alors, tout en haut du chemin qui a retourné sa peau, tel un reptile assumant son exuvie, nous nous disposons à sommeiller pour l’éternité, cette absence du monde qui se rend supportable à force d’évanouissement. Toujours il sera temps de s’éveiller, de recommencer le chemin mille fois parcouru. Car, à l’évidence, nous ne faisons, tels les mimes marchant, qu’un surplace éternel. Vivre est cela, reproduire, tant qu’il est temps, une libation, un geste d’amour, proférer une parole, chanter une comptine, demeurer dans son innocence d’enfant. « On dirait », c’était juste pour jouer !

 

« Le temps est un enfant qui joue », disait Héraclite l’Obscur.

 

Laissons-le jouer. Le jeu est à lui-même sa propre fin.

 

 

 

 

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:37
Qu’apprenait donc ton corps de la lumière ?

         Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   « Les détails qui font « soir » sont les yeux très faits avec plusieurs couches de mascara. Beaucoup de brillant à lèvres par-dessus le rouge. Et des touches de fard « accroche-lumière » sur le front, les pommettes et l'arcade sourcilière.»

 

Le Point - 18 oct. 1976

 

**

 

   Toi que je vois dans la levée du jour. Toi dont je perçois une manière d’écho. Toi qui ne me regardes point puisque privée de regard. Tu surgis, là, tout près de moi dans l’indécision de la saison. Eté se termine alors que, déjà, Automne est là avec sa belle parure prête à éclater, cette profusion de jaunes à l’infini. Soufre appelle sable qui ouvre la porte à auréolin, cette teinte plus affirmée avant que les frimas ne colorent de blanc les branches dépouillées. Oui, tu as bien entendu, j’ai dit « dépouillées », comme l’on dirait « modestes », « retirées », « dissimulées » à l’entaille de la curiosité humaine. Car je dois te dire le luxe que tu offres à ma vue : dépouillement, retirement, dissimulation, cette façon de triptyque dont tu fais le don à ceux qui « osent » t’approcher. « Osent » pour pointer la détermination dont il faut se saisir afin de t’estimer dans tes plus hauts mérites.

   Vois-tu, parfois, lorsque lassé de trop d’écriture - cette lassitude qui sonne comme un reniement -, je décide d’aller faire un tour dans les magasins - ces univers de la dérobade et de la supercherie -, eh bien je me poste à l’angle d’une coursive et observe les allées et venues de ces femmes de la bourgeoisie - elles ressemblent à des mannequins avec leur taille fine, leurs hauts talons, leurs cils pareils à des ailes d’insectes -, et je n’y vois que des ombres humaines, du clinquant, de l’apprêté, du sur-mesure à offrir aux regards qui se voudraient inquisiteurs. Ou même seulement désireux d’approcher qui n’est pas eux, dont beaucoup sont en quête comme de leur part manquante. Cette mince fable de la mondanité, que je viens de tracer, a simplement lieu à poser un contraste, à initier l’aube d’une comparaison. Tu es, toi, la Dénudée, l’opposée de ces phénomènes consuméristes qui ne sont jamais que des miroirs aux alouettes, des conventions du paraître, des déclinaisons serviles de la mode.

   Mais il me faut sortir de ce constat qui sonne à la manière d’un compte-rendu d’entomologiste penché sur le sexe des insectes, décrivant leurs mœurs avec un bel instinct clinique. Mais, sais-tu, toi la Sincère, d’autre approche plus poétique de cette réalité qui nous environne et nous prend dans les mailles communes d’heures si contingentes qu’elles semblent n’avoir nulle fin ? C’est de toi dont il va être question dans l’instant qui suit, délaissant ce vaudeville, ces jeux de dupes dont on nous promet qu’ils sont confectionnés à la mesure de notre bonheur.

   Alors, comment dire le germe d’une beauté simple lorsque celle-ci s’abreuve à une eau si limpide qu’on n’en perçoit plus l’écoulement ? Parfois un jaillissement de pluie dans l’air de cristal. Certes l’ovale de ton visage est tronqué mais j’imagine ce qui, ôté à ma vue, n’en revêt que les plus belles significations. Oui, tes lèvres sont peintes, non dans la provocation ou l’exaltation d’une sensualité, juste le débordement de la vie mais retenu, esquissé, pareil au rougeoiement  d’un fruit dans le secret du feuillage. Et tes bras levés comme pour recevoir l’ablution du jour, à moins qu’il ne s’agisse simplement d’une imitation christique, ne disent-ils ta disposition à l’ouverture, à la révélation d’une réalité sans fard, sans duplicité, tout comme le ciel est bleu, l’eau transparente, le sourire des enfants gracieux ? Aperçois-tu combien il m’est précieux de décrypter en toi ce que d’aucuns considèrent tels de laborieux détails, sinon des faiblesses affirmées ?

   Toujours il est requis, pour être dans l’exactitude d’une visée, de débusquer ce qui, sous l’artifice, résiste et ne se donne, en définitive, qu’à l’examen réfléchi, à la patiente prospection, à l’élaboration alchimique de phénomènes si inapparents, cependant les seuls à constituer un inventaire de ce qui, nécessaire, édifie le socle indéfectible de toute présence humaine. Comme moi, sans doute, as-tu blêmi souvent de n’apercevoir chez les autres que des desseins fortuits qui privilégient l’accident au détriment de la substance pure. Je reconnais, toute exigence d’existence droite est redevable d’une éthique, ce qui suppose volonté et affermissement de l’âme. Et, sans être stoïcien ou bien casuiste, il nous arrive parfois de tutoyer cet espace libre qui nous appelle en tant que lieu de notre propre vérité. Alors plus besoin d’intermédiaires, d’images sophistiquées, de « couches de mascara », d’empreintes de khôl, de rouge cinabre ou bien rubis pour faire briller ses lèvres, tout s’annonce de soi dans l’indicible de l’être.

   Toi dont je ne verrai jamais que l’esquisse colorée sur une toile de lin, toi l’Inaccessible devenue soudain la seule réalité qui m’importe dans cette durée sans nom qui fond sur moi comme la seule perspective possible, voici que tu es en moi, pareille à mon souffle, à mes battements de cœur, à mes sensations les plus intimes. De distante que, logiquement, tu aurais dû demeurer, te voici plus vivante que ma mémoire, plus animée que ma songerie, plus manifeste que le moindre de mes gestes ne pourrait l’être dans le recueil du présent. Ta chevelure noire, cette longue tresse d’eau, cet écoulement vers l’aval de ton corps dont je n’avais guère aperçu l’énigmatique trajet, voici qu’ils m’apparaissent à la façon de la Toison d’Or, et, pareil à Jason, je voyage dans un au-delà empli de mystère qui n’est que le lieu de ma métamorphose dont, peut-être, je rapporterai la vision d’une immortalité.

   Ce que tu m’as apporté, cette dimension d’utopie qui manquait à ma vie afin qu’elle devienne une sorte de mythe - l’homme est toujours en recherche de ceci, n’en discernât-il les lignes de force sous-jacentes à son vécu -, mythe en raison même de notre essence fictionnelle dont le langage est la forme la plus visible. Avançant de concert avec toi - autre mythologie -, je serai devenu, l’espace d’une brève éternité, ce flottement du temps désarrimé de toute servitude. Ainsi dérivent les songes les plus fous, parce que les plus beaux, dans la vacuité  entre  Ciel et Terre, dans la fente prolixe de l’innommé, dans l’intervalle de silence qui sépare deux mots. Demeure en cette viduité qui ne procède encore à ta forme accomplie. Le temps est en toi, hors toute compromission, et s’il devient cet « accroche-lumière » qui fascine tant tes aimables congénères, modèle-le selon les vertus de ton âme, elle seule connaît le chemin de la vérité. Tout autre parcours est d’avance condamné à l’errance. Ce que ton corps apprenait de la lumière : la clairvoyance qui, elle seule, te dispensait de faire la cruelle épreuve de l’in-signifié. Cette chute à jamais !

    

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 07:17
Demeure ouverte de l'imaginaire.

" Paysage absurde de la mémoire ".

Photographie : Katia Chausheva.

[NB : Ceci doit être essentiellement lu comme une fable onto-métaphysique se construisant sur le mode d'une narration fantastique. Cependant, malgré son caractère fictionnel, certaines vérités pourraient bien y apparaître en filigrane. C'est, du moins, ce que nous croyons.]

C'était la nuit, c'était le jour, c'était l'aube, c'était le crépuscule. C'était l'être et le néant. Mais comment donc avancer dans ce paysage lunaire autrement qu'à tâtons, les mains au-devant de soi avec le pas peu assuré du funambule ? On progressait, les jambes prises dans une gelée verte, une sorte de résine glauque qui naissait de la terre. Les silhouettes homologues perdues dans la brume du rien, on les hélait mais les mots cognaient sur la ouate, rebondissaient comme des balles et revenaient heurter le front avec la consistance du doute. C'était une longue nage vers soi, une brasse coulée, c'était un langage de bègue qui mitraillait ses phrases et puis demeurait coi. Du sol montaient une visqueuse irrésolution, de ténébreuses fibres s'invaginant dans l'antre étroit du sexe ou bien s'enroulant autour de sa hampe dressée comme pour une ultime érection. Les yeux étaient cadenassés et la proche perdition de l'homme sifflait aux oreilles avec son bruit de rhombe. Des silex, parfois, entaillaient les lèvres et du sang bleu coulait, longues larmes suspendues dans la résille du temps. L'air, autour, était si étroit, collé aux narines avec la hargne de bourgeons poisseux. Le plancher sur lequel on progressait avec des allures de mimes blafards était une tourbe spongieuse qui attirait et les sphaignes adhéraient comme pour vous réduire à l'état de végétal. Tout cela, ce ressourcement dans une nature primitive, était si proche et, déjà, l'on sentait contre la plante révulsée de ses pieds l'agitation des cils vibratiles de la paramécie, les mouvements de miroir de la diatomée. Constamment pris entre la roche en fusion et l'être unicellulaire. Constamment perdus dans l'abîme de soi. On marchait. Les failles s'ouvraient et se refermaient avec la régularité d'un métronome. Parfois, on perdait quelque fragment de corps, mais c'était vraiment sans conséquence. Juste un avant-goût de la disparition, de la danse terminale, de l'ouverture de la bonde suceuse. C'était cela qui se passait : le monde nous manduquait, nous déglutissait et tout refluait vers l'origine.

C'était comme de rétrocéder vers le lieu de sa très ancienne mémoire, cette lueur de lampyre perdue dans les arcanes des jours. Les arbres envoyaient leurs lianes flexibles et l'on en sentait les fouets cinglants sur l'aire dévastée du visage, longues scarifications nous disant la fin du jeu. Ce que l'on prenait pour du lierre invasif, ces glissements ophidiens enserrant nos hanches, nos bassins, c'était seulement notre cordon ombilical qui se rappelait à nous avec l'urgence d'un désir à satisfaire. Immédiat. On n'était plus que cette boule de chair diaphane, parcourue de ruisseaux de sang, flottant dans la mer amniotique avec, tout autour de soi, des clignotements de comètes. On était parvenus au socle de toute chose, là, dans cet espace sidéré qui était tous les espaces, dans ce temps de glu qui était tous les temps. Cela flottait infiniment, cela tenait un discours aquatique, cela berçait comme sous l'effet d'une comptine. Avec soi, on avait emporté ses joies et ses peines, ses anciens actes d'amour, ses promesses occluses, ses inclinations humanitaires, ses empilements de culture, ses besaces d'états d'âme. On était ici, dans la jarre prolixe, dans la chôra plurielle, dans l'instance du devenir. Et, en même temps, on était dans le siècle, dans la nasse des comportements stéréotypés, dans le goulet du conformisme, dans les mailles destinales de la condition humaine. Une ubiquité de tous les instants, un constant tiraillement entre l'hypothèse d'être et la réalité d'exister. Aussi, cela craquait aux jointures. Aussi cela faisait mal à la nostalgie. Aussi cela posait un problème éthique : être ici et ailleurs et demeurer hommes, femmes. Et demeurer dans l'authentique pouvoir de soi. Ne pas s'en remettre, seulement, au végétatif, à l'impulsif, à la simple décision d'abriter ses actes dans la gangue de pierre, dans la volonté tératologique, dans l'inconséquence originaire. Il était si facile de dissimuler ses instincts pléthoriques sous la figure de quelque racine à la vague forme anthropoïde, sous la perspective du tubercule tellement incliné au primordial que l'on n'en pouvait deviner la forme aboutie, pas plus que la nature des mouvements qui l'animaient. Existait-il un projet déterminé, une vague conscience fomentant un plan, s'inscrivant dans l'histoire de l'humain ? En un mot, empruntant à l'informel dans son apparition première, en même temps qu'alloués au souvenir de celui, celle qu'on avait été ? Etions-nous en quelque sorte lisibles, interprétables pour ceux qui, non encore entrés dans le domaine de la métamorphose, n'apercevaient de nos anatomies, de nos esprits, de nos âmes, que cette gelée indistincte faisant son apparition de chrysalide commise à s'éployer sous une forme qui, encore, ne disait son nom ? Etions-nous au moins dotés d'un langage élémentaire, émettions-nous des balbutiements auxquels se puisse attacher quelque compréhension ? La vrille de notre présence s'élevait-elle dans quelque verticalité suffisante dont on pût tirer une estimation, élever une possible thèse ? Ou bien n'étions-nous que ce rébus, cette énigme en forme de spirale, de colimaçon - nous étions si près de la position fœtale, sinon fatale -, portant en son intime le secret refermé sur son propre repliement ? Donc inaccessible à jamais, simplement allongés dans une glaise sourde, horizontale, infiniment livrée à la mutité, à la cécité ?

Et alors, dans cette figure nuitamment aporétique - on ne percevait quasiment rien du paysage humain -, pouvait-on, réellement, être au passé et au présent autrement qu'à l'aune de l'imaginaire ? Nous étions si loin de la raison humaine, de l'intuition poétique, de la sensibilité artistique. Que dirait un individu sain d'esprit, n'ayant pas encore sombré dans les fosses de la folie limoneuse, de ces brumes perdues dans leur propre complexité, de ces silhouettes fantomatiques, de ces ectoplasmes entourés du même coton qu'ils déglutissent autour d'eux comme un miel délétère ?

Marchant, ou plutôt claudiquant dans l'herbe zoo-anthropologique - l'on ne savait plus rien de ses propres limites, de l'endroit pour l'homme, de celui pour la bête -, faisant plutôt du surplace, on inventait une manière d'éternité dont cette lumière vert-de-grisée semblait être la métaphore colorée. Jamais, vraiment, l'on n'avait su où commençaient les registres sous lesquels on fonctionnait - réel, symbolique, imaginaire -, où ils s'arrêtaient, auquel on devait s'affilier en priorité. Cependant ceci, cette bien compréhensible irrésolution de l'homme face au triptyque de la parution et de sa mise en musique se résolvait dans l'instant où apparaissait leur confondante synthèse. Ici et maintenant, ici et ailleurs, ici et nulle part la quadrature du cercle ne recevait sa réponse définitive. On participait aux trois règnes - le végétal, l'animal, l'humain - on participait aux trois registres, aux trois extases du temps - passé, présent, avenir. C'était étrange tout de même cette teinte d'aquarium que prenait le monde. C'était étrange ce sentiment d'une mobilité immobile. C'était étrange d'être, en un seul empan de réalité, présence fœtale en devenir, naissance à paraître, existence en partie réalisée, mémoire ayant engrangé une séquence de l'univers visible. Sublime métamorphose de la catégorie spatio-temporelle, mais aussi de la genèse des corps, mais aussi rétroversion de la conscience en sa germination première, mais aussi reconduction de la mémoire à son lieu primitif, à l'engrangement des impressions formatrices, fondement de cela qui serait plus tard.

Ce " Paysage absurde de la mémoire ", ce bien nommé, est le seul recours de l'homme pour s'essayer à saisir cette entièreté, cette totalité dont il désespère de pouvoir la connaître un jour. Il lui faut consentir à abandonner ce coefficient de réalité auquel il s'adonne avec la démesure de celui qui a saisi une certitude et ne veut pas renoncer. La vérité n'est jamais la mise en œuvre de la seule présence qui se manifeste à nous avec la nécessité de cela qui nous fait face. Il nous est enjoint de voyager dans ce paysage "originel" qui nous dit l'absurde de la mémoire lorsqu'elle se circonscrit au site du visible. Plus que des hommes de la réalité, nous sommes des hommes du passé et du devenir dont les fondements s'originent aussi bien dans l'espace infini du symbole que dans celui du rêve ou bien de l'imaginaire aux fantastiques pouvoirs. La vision hypnotique que nous offre Katia Chausheva dans une réalisation éminemment esthétique ne doit pas dissimuler ce qui s'y inscrit en filigrane : une éthique par laquelle nous accédons au monde à la mesure de tout ce qui nous constitue et, le plus souvent, demeure dans l'occultation. Nous ne sommes ceux que nous sommes qu'à nous arracher à notre massif de chair afin que, le dominant, il nous dévoile les nervures essentielles de notre parution ontologique. Jamais nous ne pouvons nous circonscrire à l'apparence que le miroir nous renvoie, lequel miroir a été fait par des hommes pour faire paraître des hommes. Nous remontons si loin dans notre généalogie, jusqu'à l'origine du monde. Nous grattons notre peau, nous secouons notre sac d'os, nous frappons sur l'enclume de notre menton, nous pressons l'outre de nos viscères, nous répandons nos fleuves de sang et d'humeurs diverses et, comme dans la boule de cristal ou bien dans l'image holographique se mettent à vibrer une infinité de visions que nous ne soupçonnions pas. Il y a du rocher, de l'arbre, de la feuille; il y a du singe, du saurien, des griffes et des écailles; il y a des gerbes d'amour, des nuées de haine, les cimaises de l'art, les souillures des guerres; il y a tout ce qui fait sens et non-sens, jusqu'à la démesure. Nous sommes NOUS, bien en-deçà de nous, bien au-delà. C'est pour cette simple raison que rien ne peut dépasser en richesse de significations l'humaine condition. Celle par laquelle nous nous appartenons en même temps que nous appartenons au monde. Dans les replis de notre mémoire TOUT est archivé, depuis les premiers remuements de la lave jusqu'aux projets que nous lançons en direction des étoiles en passant par la kyrielle de menus événements qui nous traversent tous les jours à l'aune de leur imperceptible donation. Il est encore temps de nous retourner sur la demeure ouverte de l'imaginaire et d'y faire croître le beau poème dont la seule évocation nous porte dans la contrée où le réel s'ourlant de surréel œuvre à notre propre synthèse. Il n'y a pas plus beau destin que de s'ouvrir à ceci !

Demeure ouverte de l'imaginaire.

"La mémoire".

René Magritte.

Source : leblogdutempsperdu.

Ce tableau de Magritte joue en écho avec la photographie placée à l'incipit et l'article qui essaie d'en tracer la signification. La mémoire est cette merveilleuse faculté humaine qui nous relie au TOUT, grâce à son activité à visée holistique. Aussi bien spatio-temporelle - regroupant les lieux et la temporalité qui les a affectés en propre -, que symbolique - le langage proféré, lu, écrit -, qu'événementielle - les contingences traversées -, que spirituelles - les expériences en relation avec la religion et le sacré en général-, qu'universelle - la conscience que nous avons de la dimension cosmologique dans laquelle nous sommes nécessairement insérés - qu'esthétiques et éthiques et, bien évidemment biologique, puisque nous en sommes un roc sur lequel s'édifie l'architecture existentielle. Ce riche patrimoine ontologique, nous le portons en nous comme le bien le plus précieux, même si, souvent, nous en occultons le souvenir. Peu importe. Les significations déposées en nous au cours de notre vie, nous les métabolisons et elles continuent leur progression à bas bruit. Elles sont toujours présentes, y compris à notre insu. Tel fait que nous pensions avoir oublié ne demande qu'à resurgir au hasard d'une rencontre, d'une évocation, d'un travail de réminiscence.

Ce que nous dit le tableau de Magritte, d'une façon qui lui est propre, à savoir la peinture, c'est l'entièreté de notre présence au monde qui, toujours coule de la source à l'estuaire, quel que soit le lieu du parcours que nous avons atteint. Le ciel nous dit le projet et les nuages la contrariété qui peut survenir. La mer nous dit notre bain amniotique. La pierre du parapet, le minéral en nous. Le grelot, les bruits du langage, l'intégration du discours. La feuille symbolise notre appartenance au végétal, les nervures qui nous animent et notre affiliation au régime de la racine. La tête de la femme, la mère nourricière, la muse par laquelle naissent la poésie et les arts en général. Le sang sur la tempe est évocation de la douleur toujours possible et le deuil de la finitude. Le rideau est l'aire qui dissimule les choses invisibles de l'ordre de l'esprit, de l'âme, de la transcendance de toutes choses portées à leur essence, en même temps que le vaste domaine de notre inconnaissance. Le soleil nous rattache au souverain Bien en même temps qu'il nous dit la dette en regard de cette lumière qui éclaire le paysage, nourrit la terre et éclaire la raison de l'homme. L'ombre, enfin est la projection sur l'écran du réel de ces zones intermédiaires - le doute, l'inconscient, la puissance des archétypes - dont nous subodorons la présence à défaut de pouvoir la connaître.

Bien trop souvent, dans notre hâte de consommateurs médiatiques, nous survolons cela même qui constitue la nature profonde des choses et parle à notre oreille comme cet « homme qui murmure à l'oreille des chevaux » et établit la subtile communication dont on pensait qu'elle se limitait à l'immédiatement perceptible. Les montagnes, les dunes et les océans aux vagues immenses. Les chevaux, eux aussi, ont une vie cachée qui ne demande qu'à être découverte. Il ne tient qu'à nous les hommes de partir en quête de ces langages secrets. Ils nous habitent bien plus que nous ne pourrions l'imaginer ! Puisqu'aussi bien, en essence, nous sommes langage, rien que langage ! Et ne rêvons que de cela, demeurer fable aussi longtemps que des bouches seront là pour la proférer.

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 08:20
Imaginative en ses figures.

Trapéziste.

Oeuvre : André Maynet.

 

 

 

   Sorte de nymphe.

 

   Imaginative, bien que l’image le suggère, n’a jamais volé de haute lutte sous les cimaises pourpres de quelque cirque, fût-il des plus modestes. Imaginative n’a jamais enlacé la rugueuse corde de chanvre, saisi dans ses fines mains le tube d’acier dont elle aurait fait le tremplin de son numéro de voltige. Imaginative n’a nullement dérobé son nom, pas plus qu’elle ne l’a trouvé au fond d’une surprise de papier glacé avec quelques autres colifichets, un serpentin de réglisse, un ruban multicolore, un mirliton de foire. Non. Imaginative, tout simplement, vit dans l’imaginaire comme l’oiseau glisse dans l’eau claire du ciel. Elle est une sorte de nymphe à peine sortie du couvert d’une forêt, sur la lisière, toute de modestie cousue, voilée de discrète pudeur, une marche sur la pointe des pieds, ce qu’il faut de juste persistance pour connaître le monde depuis le secret d’une cachette.

 

   Dérive hauturière.

 

   Être Imaginative, c’est demeurer en arrière de soi, dans l’attitude d’une sublime torsion, comme si la progression sur les chemins de l’existence était ce perpétuel porte-à-faux, cette hésitation, un pas chevauchant l’autre dans l’irrésolution, genre de marche de mannequin, mais poinçonnée par la recherche d’une progression lente, non en raison d’un déhanchement esthétique. Pour Imaginative, avancer sur quelque chemin que ce soit est un tel prodige que chacun se prend à s’étonner de la voir changer de lieu alors que, volontiers, on l’eût crue immobile. Sans doute l’est-elle, sauf dans le berceau de sa tête constamment traversé des idées les plus folles et les plus éthérées. Les plus aériennes aussi. Les plus aériennes certes ! Car rien ne la ravit tant que de penser qu’elle vient de se soustraire aux lourdes pesanteurs terrestres et qu’elle flotte infiniment dans l’éther, pareille à l’insouciante montgolfière habitée du dedans par les confluences multiples de l’air. « Dérive hauturière », telle aurait pu être la nomination répondant à son constant état d’âme tant la légèreté, tout au moins son impression, était la condition de sa progression dans la vie. Trapéziste elle l’était, ô combien symboliquement cependant, elle qui ne faisait que virevolter d’une sensation à l’autre, d’une humeur primesautière à une inclination à quelque caprice, elle qui sautait du coq à l’âne, elle qui se sustentait au-dessus des nuages avec la grâce colorée d’un papillon. Son nom de baptême eût pu être, indifféremment, Libellule, Etincelle, Brume, Goutte de rosée, enfin tout prédicat qui, en raison de son caractère d’apesanteur, eût traduit cette constante évanescence s’imprimant au creux même de sa façon d’être au monde.

 

   Planer avec la littérature.

 

   Imaginative était cette constante disposition de l’esprit à s’emparer de tout ce qui faisait signe en direction d’une possible ascension hors de soi. La littérature, par exemple, la faisait littéralement planer si bien que, occupée à la lecture, l’on ne savait plus vraiment si elle était encore une effigie humaine ou bien une elfe, ce génie de l’air qui habitait les contrées de la belle mythologie scandinave. Si bien que les deux vers d’Albert Glatigny tirés des « Vignes folles » lui eussent convenu à merveille :

 

« N’avez-vous pas erré sur les bruyères

Reine, au milieu des elfes printanières ?»

 

   Ou alors on songeait immanquablement au merveilleux titre d’Emily Brontë, « Les Hauts de Hurlevent » et l’on apercevait Imaginative tout en haut d’une lande sauvage avec une masure en ruine, un arbre isolé parmi l’air bleui de froid, la ligne claire de l’horizon, sorte de balafre déchirant des caravanes de lourds nuages s’échappant vers l’infini.

   Ou alors c’était « La Colline inspirée » de Maurice Barrès qui surgissait, « faible éminence sur une terre la plus usée de France » et l’on avait devant soi la Colline de Sion, le quadrillage infini des champs se perdant dans le bleu, quelque part, vers la chaîne des Vosges, « lieu où souffle l’esprit » avec toute sa force silencieuse.

   Ou encore l’on était tout près de ces étonnantes « Racines du ciel » de Romain Gary et c’était à soi alors d’imaginer Imaginative chevauchant ces racines telle une Walkyrie au service du dieu Odin. On l’aurait aperçue, juchée tout en haut d’une forteresse, épée en main, casque ailé sous le bras, à peine vêtue d’un voile diaphane couleur d’eau légère avec, en arrière-fond, des tumulus que coiffent d’autres forteresses.

   Ou encore relisant un passage de Flaubert dans « Par les champs et par les grèves », méditant longuement sur ceci : « Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux ». C’est bien de ce type de phénomène dont Jeune Onirique était affectée en son sein, ressentant depuis son centre intime (son ombilic), se produire cet incroyable rayonnement, ce train d’ondes qui la conduisaient loin, peut-être par-delà la lumière où ne demeurent plus ni temps, ni espace, seulement la conscience de les avoir franchis pour s’éployer dans une dimension inconnue mais combien gratifiante pour l’esprit, régénératrice pour le corps, lénifiante pour l’âme plongée dans une subtile démesure.

   Ou bien encore elle se projetait dans le mode de pensée baudelairien, cherchant en elle-même ce bonheur immédiat, ce sentiment de jouissance intime qui la portait au bord de l’extase physique :

   « Nous voltigerons dans l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées ».

 

   Avec Jon et Lullaby.

 

   Ce qu’Imaginative aimait faire par-dessus tout, c’était s’installer quelque part dans un coin de nature irrévélé, sorte de lieu secret seulement connu d’elle et lire longuement des passages tirés de Lullaby de Le Clézio, surtout celui-ci qui la faisait infiniment rêver :

   « C’était bien comme cela, avec seulement le bruit de l’eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n’était plus sur la terre, ici, on n’avait plus de racines. La jeune fille respirait lentement, le dos bien droit et la nuque appuyée contre la colonne tiède, et chaque fois que l’air entrait dans ses poumons, c’était comme si elle s’élevait davantage dans le ciel pur, au-dessus du disque de la mer. L’horizon était un fil mince qui se courbait comme un arc, la lumière envoyait ses rayons rectilignes, et on était dans un autre monde, aux bords du prisme. »

   De cet Auteur, ce qu’elle dégustait aussi, à la manière d’une ambroisie, c’était, tiré de la nouvelle « La montagne du dieu vivant », ce pur morceau d’anthologie :

   « Jon sentait peu à peu qu’il perdait son corps, et son poids. Maintenant il flottait, couché sur le dos gris des nuages, et la lumière le traversait de part en part. Il voyait au-dessous de lui les grandes plaques de lave brillantes d’eau et de soleil, les taches rouillées du lichen, les ronds bleus des lacs. Lentement il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s’accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. »

 

   Salar del Huasco.

 

   L’imagination de l’exploratrice des « hautes erres » aimait aussi se poser sur les hauts plateaux du monde, sur ceux de Madagascar avec ses rizières tachées de vert, taillées à même les marches rouge de latérite, les cubes orangés de ses maisons de brique, là où l’air circulait librement, longues volutes claires que le ciel absorbait en silence. Souvent, au milieu des flots bleus de la nuit, elle se projetait aussi parfois dans ce merveilleux Chili, sur les rives du Salar del Huasco dont elle ne se lassait ni de l’air cristallin, ni de l’étendue claire de sel, pas plus que de la discrète présence des lamas et vigognes et il n’était pas rare que le réveil la surprît assise sur une terre maigre hérissée des touffes brunes des herbes brûlées par le soleil. D’autres fois c’était le Pamir qui constituait le lieu de son altier périple. Elle y admirait longuement le plateau de maigre végétation, les moutons couleur de terre et de sable en train de paître, l’eau étincelante des lacs dans lesquels se reflétaient les contreforts bistres et les cimes enneigées du Kashgar. Il s’en serait fallu de peu qu’elle ne se prenne pour un faucon sacré à l’œil perçant, au bec crochu, au large poitrail blanc faisant ses arabesques dans le ciel immaculé et limpide. Qui semblait n’avoir pas de fin.

 

   Trapéziste en ses figures.

 

   On est enfants naïfs aux yeux en soucoupes, vieux messieurs à la boutonnière ornée d’un écusson rouge, vieilles filles en mal de visions, éternels rêveurs aux têtes embrumées, prestidigitateurs ayant remisé leurs tours de passe-passe, apothicaires qui, pour un instant, ont délaissé leurs bocaux emplis de gommes vertes, curieux et curieuses, tout simplement qui veulent quitter les aires du quotidien pour s’en remettre à la pure magie. On est les attentifs d’une vision dont on suppute qu’elle sera sublime. On tend sa nuque vers le grand chapiteau bleu : on dirait un ciel avec sa profondeur, l’évanouissement des étoiles filantes, la brume claire de la Voie Lactée. On demeure bouches ouvertes, tels des carpes koï attendant leur pitance. On voudrait tendre ses bras pareils à des sarments et toucher ce mystère qui se déploie mais il est hors de portée et seuls les yeux peuvent s’agrandir afin d’en saisir la rareté, d’en porter témoignage. Dans une coulée de lumière bleue, comme en sustentation sur l’à peine visible d’une barre, Imaginative « telle qu’en elle-même » la félicité la change. Son corps est celui d’une ligne flexueuse infiniment gracieuse et hautement improbable car nul ne saurait en appréhender la texture de chair. Simplement vêtue d’un justaucorps pourpre dont le bassin s’entoure d’une dentelle pareille à un ciel étoilé, le Jeune Prodige flotte. Est-ce dans l’air ? Est-ce dans les mouvances de l’eau ? Un immense poisson la frôle de sa nage attentive. Partout sont les ondes, partout sont les remous. Et cet oiseau posé sur une jambe, que veut-il nous montrer sinon la beauté en train de s’accomplir, de tresser les mailles unies de sa simplicité ? On est inondés d’une lumière si irréelle, comme si l’on avait quitté la Terre pour gagner l’infini d’une puissance cosmique. Mais nous sommes déjà bien éloignés de notre planète, du croissant de son satellite. Ils ne sont plus que de lointains poèmes se dissolvant dans la profondeur de l’espace. Tout en bas (mais y a-t-il des positions, des repères dans ce domaine sans fin ni début ?), la tête d’émeraude d’un cheval avec ses yeux en amande, l’humilité de sa posture, la fuite de sa crinière dans l’immobilité du temps. Et Elle qui plonge dans ce corridor d’étrange clarté, qui est-elle ? Une Elfe ? Ou bien une Sirène ? De l’habitante de l’air elle a la légèreté. De l’habitante de l’eau elle a la souplesse. Ses bras recourbés en anse, les lignes somptueuses de son visage font penser à quelque œuvre d’un peintre moderne. Et ses cheveux qui, au lieu de chuter, tressent vers le haut la figure d’une étole, tout ceci n’est-il pas le signe d’un monde qui s’est échappé du réel ? D’un outre-Monde tel celui si énigmatique d’un songe ? Alors on le sait depuis le fond de sa conscience, bientôt le spectacle magique s’effacera pour rejoindre un inconnu auquel nul ne saurait donner de nom. Trapéziste existe-t-elle vraiment ? Imaginative est-elle bien une possible figuration terrestre ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui s’est emparé d’une forme afin de la plier à la démesure de notre propre rêve ? Tout ceci est si troublant. Si troublant ! Il faudra regarder ceci de plus près ! Oui il le faudra, faute de quoi nous ne trouverons nul repos.

 

Imaginative en ses figures.

Le cirque bleu.

Marc Chagall.

Source : Centre Pompidou.

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 08:17
Cette lumière qui sourdait de toi

                 Photographie : André Maynet

 

***

 

Cette lumière qui sourdait de toi

que venait-elle dire au monde ?

Etait-ce un signal

 que quelqu’un dût reconnaître ?

Etait-ce un sémaphore

qui disait, en clarté,

 ce que ne pouvait proférer

le sombre mystère du corps ?

 

A te voir, là-bas,

dans l’ornière sidérée du jour,

comment n’aurais-je été

ému aux larmes ?

 C’était si rare,

dans la dague tranchante du temps,

d’ouvrir son regard

sur quelque questionnement qui extirpât,

de la caravane ombreuse

et infinie des instants,

autre chose

qu’une affligeante banalité !

 

Car, vois-tu, La Tôt Venue

face à mon étonnement,

je te supplie de demeurer en toi,

dans cette immense réserve du dire

qui te préserve

de bien des déboires.

Sais-tu, depuis le socle où,

Déesse Antique,

 tu trônes avec la grâce

de toute chose neuve, immédiate,

sais-tu ma condition

d’éternel rêveur ?  

En es-tu la Douce Visitation

que nul ne pourrait interrompre

qu’au péril de sa vie ?

Car, sois assurée

que je tuerais volontiers,

sans l’ombre du moindre remords,

l’homme inconscient, le fou

qui te soustrairaient à mon regard.

 

Le regard.

Oui, qu’aurais-je d’autre

 à t’offrir que ceci,

 l’espace d’une attentive

contemplation

et puis me retirer

dans mon étroit

continent de silence ?

Le précieux de ta présence

s’accroît de ta pure diaphanéité,

 - tu es si transparente à toi-même ! -,

s’augmente de cette vibrante illusion

qui grésille tel l’insecte

contre le verre de la lampe.

 

Ô, dis-moi,

fière et lointaine Eurydice,

 que tu ne retourneras nullement

dans le soufre brûlant du Tartare,

 assure-moi que l’Enfer ne sera le lieu

de ton futur séjour.

Depuis ta découverte,

sur le bord du jour,

mon âme chamboulée

n’a pu trouver nul repos.

Comment pourrais-je même

en envisager le don, plus tard,

si mon existence devait ressembler

à celle du bagnard condamné à ne voir

que les parois blanches de sa geôle ?

 

Je te parle, comme je parlerais

à l’eau de la source,

à l’aile cotonneuse du nuage,

 à l’arc-en-ciel traversé de blancheur.

Existerait-il la possibilité

d’une autre alternative ?

Là, à demi allongé

sur ma couche d’effroi

et de désolation,

 je ne demeure en vie

qu’à croire en ta réalité.

Non à ton amour.

Pourrais-tu être seulement amoureuse

d’une esquisse aussi peu assurée de sa forme

que je ne le suis de ma propre venue à l’être

dans cet étroit corridor de l’existence

 qui garrote mon cou

et jette ses lianes invasives

tout autour de mes projets

sans qu’aucun, jamais,

ne trouve la voie de sa réalisation ?

 

 Rien ne m’assure

d’être vraiment.

Peut-être suis-je mort,

 ne parlant que de cet étrange outre-tombe

d’où ne s’élèvent que des voix sépulcrales

et les dernières exhalaisons

de destins qui furent

puis, un jour, rayés de la carte,

s’absentèrent à jamais.

Crois-tu que, depuis le néant

qui nous échoit à tous

un jour ou l’autre,

crois-tu qu’un brin de conscience

nous soit offert par l’Absolu

afin que nous puissions estimer

le fardeau de notre vie,

porter un jugement sur nos actes anciens,

 peser à l’aune de quelque trébuchet

la valeur de notre éthique,

la validité de nos engagements,

la puissance et l’authenticité

de notre amour ?

 

Crois-tu en ceci

qui nous sauverait

de bien des désespoirs,

notre vie après la mort

 et le lien, encore,

avec l’arbre roux de l’automne,

 le chant des cigales,

 le hululement de la Lune

dans l’esseulement du ciel ?

Crois-tu à tout ceci ?

Mais je te vois détourner la tête.

Mais je vois le pli noir de tes cheveux

qu’obombre le sublime clair-obscur,

mais je vois ton visage

que je devine blafard

- es-tu un fantôme ? -,

je vois le masque de mime

qui recouvre ton épiphanie,

est-ce pour dire

la grande fantasmagorie

de notre condition,

est-ce pour dire la difficile vérité,

 l’annuler peut-être,

elle est si difficile à atteindre,

se dissimulant, toujours,

sous des strates infinies de voiles ?

 

Mais comment donc l’écheveau

de ma lucidité

ne pourrait-il être torturé ?

 Je vois ses fils de chanvre

filer là-bas, au loin,

comme si penser dans l’exactitude

était si inimaginable

que rien, désormais,

ne pouvait avoir lieu

que cette épuisante fuite en avant,

que cette perte de soi

aux confins du monde.

Oui, notre vie est bien fragile

que frôle à chaque instant

 la fable mortelle de l’après-vie.

 

Je ne sais, vraiment,

qui je suis.

Si je suis.

Être du songe

et du fantasme,

poète sans inspiration,

chercheur d’or sans or,

magicien sans formule magique,

derviche tourneur sans robe blanche,

sans vertige d’une éternelle giration.

 

Non, je ne sais qui je suis,

alors comment pourrais-je

 te connaître,

 toi la mystérieuse qui,

tel Diogène le Cynique,

déambules en plein jour,

arborant cette étonnante lanterne

qui illumine ton flanc ?

Toi aussi, cherches-tu l’homme

tel le débauché de Sinope ?

Et ce qu’il cherchait était chose si rare :

 

 l’homme vrai, bon et sage !

 

Vois-tu, l’on ne cherche jamais

la perle rare

que parce qu’elle est rare.

Rare, précieuse, tu l’es aussi.

Telle la gemme qui brille

au creux du non-savoir.

Demeure sur la lisière

de mon songe.

Ainsi pourrais-je dire,

si le réveil se présente un jour :

 

« J’ai trouvé la femme ! »,

« J’ai trouvé la femme ! »

 

 

 

 

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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 08:17
Dans le pli de la sensation

                   Mhamid, Ouarzazate, Morocco

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

            ⵜⴰⵔⴰⴳⴰ

 

 

   

   On est hagard

 

   Voici comment les choses doivent venir à soi dans cette contrée désertique où plus rien n’a lieu dans l’ordinaire, l’habituel, seulement la surprise, l’étonnement, souvent la magie. On est arrivé dans la grande exténuation de la chaleur, dans la lumière zénithale avec ses blanches hallebardes, une rigole de sueur dans le dos, des étoiles aux yeux, le grésillement de la clarté tout contre le cuir de la peau. On avance un peu au hasard dans les rues de boue sèche où l’ombre se réfugie tout contre le pan des murs, vague tache obsidionale que le jour condamne à n’être plus qu’une vague illusion. Peut-être la nuit n’est-elle plus ? Peut-être la fraîcheur a-t-elle disparu dans quelque puits à la gorge profonde où brille, tel un diamant, une eau fossile plus que millénaire ? En quelque sorte on est hagard, livré à une sorte d’errance sans objet, et l’impitoyable dureté des choses aurait tôt fait de vous métamorphoser en Rimbaud lui-même menant à Harar, cette contrée mystique enclose dans ses enceintes, une existence aventureuse, cernée des lueurs éteintes d’une poésie agonisante. La poésie peut-elle survivre à l’épreuve du désert ?

 

   Parole se perdant

  

   Dans une case de terre où coule un thé brûlant, la mousse légère, aérienne, flotte dans les verres, on a pris quelque repos avant que la chaleur ne tombe. On n’a plus guère la force de rêver, d’imaginer, les idées sont si lentes à se mouvoir dans la boule de la tête où la fournaise a bien du mal à se calmer. Alors on comprend pourquoi le si beau langage de « l’enfant terrible », de l’auteur « D’une saison en enfer » a connu son étiage poétique, comme si la violence du  climat avait rendu improductive toute tentative de poésie. Parole se perdant dans les sables tout proches.

 

   Porte du Sahara

 

   Le soir est arrivé maintenant avec son crépuscule rouge, les ombres s’allongent, quelques passants dans les ruelles. Enfin les yeux peuvent s’ouvrir sans ciller. Enfin la respiration n’est plus à la peine. A l’orée de Mhamid, identique à la dentelle d’un songe, un rempart de terre dans lequel se découpent les ferrures de la Porte du Sahara. Un battant en est ouvert comme pour inviter à l’aventure, peut-être à la retraite dans ces confins du monde peuplés de lézards, d’ergs à l’infini, de nuages de sable et de mirages disparaissant sitôt aperçus. On n’a emporté presque rien, quelques dattes, de l’eau, des biscuits, des oranges, un duvet pour la nuit, l’éventail ouvert de ses sensations surtout, le tremplin de son imaginaire. Les dunes à perte de vue, merveilleux moutonnement ocre-orangé si semblable à la croûte de pain longuement caressée par les flammes. Creux, dépressions emplies de mystères, crêtes se découpant sur le ciel de céladon, flux et reflux de sable, mer immensément minérale qui est la toute beauté des lieux rares et lointains. A l’espace remarquable, « sublime » diront certains, il faut la démesure, le temps dans sa focale géologique, la matière dans sa parution originelle.

 

   On est sans retrait

 

   Face à face de l’immémoriale Nature et de l’Homme au modeste destin. L’une jouant avec l’autre, l’une renforçant l’autre, chacune donnant sa juste mesure. Confrontation de deux énigmes. Nature-énigme ; Homme-énigme car l’une, l’autre, en leurs plis intimes, recèlent bien plus que ce qui se laisse montrer. Toute sémantique vraie est le  lieu de révélation de l’invisible. Toute sémantique en son fond est mise en œuvre d’une réserve qui s’alimente à une source poétique. La Nature est poème. L’Homme est poème. C’est à la jonction des deux que nait toute poésie en son effectivité. Dans ces lieux uniques, singuliers, sous la palme précieuse de la solitude, ce sont deux vérités qui se dévoilent l’une à l’autre. Vérité d’une Nature immaculée, Vérité d’un Homme remis à sa conscience sans fard, sans affèterie. Deux verticalités qui se conjuguent sous les mêmes vocables du Simple, du Nécessaire, du Plénier, de l’Accompli. Oui, toutes nominations Majuscules car l’on est sans retrait en tant que Sujet au regard de cette Majesté, cette Essentialité qui se donnent dans la bienveillance mais aussi l’exigence d’un regard juste, dégagé de ses miasmes habituels, de ses fausses perspectives, de ses théories approximatives.

    

   Relation directe

 

   Le Désert est une telle exigence qu’il demande la relation directe, sans intermédiaire, sans écran qui étrécirait la qualité fondamentale de toute vision : viser les choses en leur essence au travers de leur existence, de leur troublante phénoménalité. C’est un tel miracle que de pouvoir se confronter à la lumière du jour, à la dalle noire de la nuit, à la constellation dérivant aux confins de l’infini. Infini qu’un instant nous possédons au seul motif d’un regard dévoilé, désocculté de ses routinières aberrations. Si Rimbaud n’écrit plus en  Ethiopie, ce n’est nullement que cette contrée n’aurait touché sa sensibilité de poète. C’est parce que, déjà, il a tout dit, posé les bases d’une prodigieuse modernité et qu’il a renoncé à aller au-delà. En réalité il n’y a guère d’autre ascension possible quand on a tutoyé les plus hauts sommets, sauf à procéder à un rêve éveillé, à échafauder de ses mains un « Mont Analogue » d’inspiration daumalienne. Ce n’était nullement le choix d’Arthur qui voulait substituer la contingence la plus étroite aux aventures de la transcendance.

 

   « Se taire, comme lui »

 

   On a posé son duvet dans un creux entre deux rides de sable. On a placé sous sa tête un coussin afin que, soulevée sans effort, la nuque puisse bien se disposer, le regard s’orienter en direction du ciel. Immense est le silence qui fait ses orbes de vide dans le pavillon des oreilles. Loin sont les villes et leurs infinies turbulences. Loin sont les hommes et leurs constantes agitations. Ici, sous l’ampleur sans limite de la présence, on est au cœur de ce qui se donne immédiatement, sans partage, sans obligation autre que de demeurer en soi dans la plus pure des évidences qui soit, au cœur même de l’être vibrant à l’unisson de l’univers. Alors comment évoquer ce « sentiment océanique » qui vous envahit et vous porte bien au-delà de vous-même autrement qu’à redoubler cette phrase de Théodore Monod, ce prospecteur de l’âme humaine :

  

   « Parler du désert, ne serait-ce pas, d’abord, se taire, comme lui, et lui rendre hommage non de nos vains bavardages mais de notre silence ? »

  

   Expérience vive de l’exister

 

   Disant ceci, on peut se laisser aller au vertige de la contemplation. Les constellations sont haut dans le ciel d’encre et d’eaux mêlées. Trajets pointillistes de Dragon, Cygne, Aigle, Scorpion. Et Jupiter, si bas, confondue avec la ligne d’horizon. L’éclat, ces étincelles bleutées venues du fond de l’espace, de Deneb, Altaïr, Aigle, et le jaune presque solaire d’Antarès et Scorpion. Comment donc ne pas sentir tout au fond de soi, sans doute sous le dôme du diaphragme, ce chant des étoiles, cette musique des sphères nous disant notre éphémère présence sur Terre, ici, dans ce lumignon de notre conscience, cette autre constellation qui nous fait humains à la mesure de « l’in-humain », à savoir ce qui depuis toujours nous dépasse et nous questionne dans notre errance existentielle.

    Oui, Sahara, Désert, parties libres du Monde nous interpellent quant à notre propre position dans la lointaine galaxie de l’être. Tout retirement des choses de la quotidienneté nous saisit en notre fond et nous remet à la tâche immense de se penser soi-même, de penser l’altérité dans laquelle nous ne sommes partie prenante qu’à en avoir un sentiment aigu, à en éprouver la dimension proprement abyssale. Tout trajet en soi, hors de soi, telle est l’aventure de la méditation, nous place dans une parenthèse spirituelle dont notre corps est le témoin premier, la note fondamentale qui vibre au rythme des harmoniques universels. En éprouver la texture de soie, ne serait-ce qu’une fois et l’existence acquiert subitement un autre centre de gravité dont la proximité avec les œuvres d’art est sans nul doute la métaphore à évoquer. Qui n’a jamais éprouvé l’intime frisson devant une grande création n’entrera nullement dans ce qui, ici, essaie de se dire dans la modestie et l’expérience vive de l’exister.

  

    Intime Voyeur

 

   Donc Soi et la nuit alentour. Soi avec Soi en quelque manière. Nulle tricherie. Nul écart. La levée d’un langage si exact qu’il est pure poésie. On est ici, immensément et on est ailleurs, partout où rayonne la beauté. On est si près de l’oasis avec les lames des palmiers qui vibrent dans l’air tissé de gris, si près des épis qui ondoient sous le souffle léger du vent. On est en vue des tours circulaires de la kasbah, de leurs réguliers entrelacements de briques d’adobe et l’on entend des voix d’hommes qui résonnent à l’intérieur des murs, des cris, peut-être des chants. On est au cœur du mouvement des dunes, sur le sable fin qui se disperse, vole, se répand pareil à une fumée sur les sœurs doucement inclinées vers leur éternel voyage, une histoire sans fin qui se nourrit de sa propre substance. On est l’intime Voyeur de cette Jeune Fille voilée d’un châle noir, une rangée de perles colorées entoure son gracieux visage, ce teint d’olive qui abrite deux yeux, deux perles de jais qui ouvrent le jour à l’espace du questionnement. L’air si énigmatique, au bord du mirage et, aussi bien tout pourrait soudain s’effacer comme dans un rêve. Cependant il en resterait cette secrète affection dont nulle explication ne pourrait révéler le chiffre secret.

 

   Tout si irréel

  

    Le jour commence à poindre. Disparaissent les points brillants des constellations. C’est maintenant un froid de givre qui a gagné le corps, le revêt d’une tunique glacée, écorce de lucane contre laquelle vient se heurter la première lueur. Tout est si irréel, magique, empreint d’une douce mélancolie. La nuit est partie qui abritait les rêves. Le temps  de germination est arrivé lequel, déjà, fait tourner ses premiers rouages. Des dunes devant soi, des sillons ondulant sous le lit du ciel, des camaïeux de gris, blanc, bleu pour dire toute la belle unité, l’harmonie dessinant ses étonnantes arabesques, des dessins d’aube, une géométrie de l’âme, un baume pour l’esprit. On ne sait s’il s’agit d’une esquisse sur une feuille de papier, d’une estompe qui aurait abaissé certains tons, en laissant émerger d’autres plus lumineux, à la consistance de cendre.

  

   Juste derrière un voile

 

   Tout en haut, loin, une tache blanche, une faible insurrection bien avant que ne se déchaîne la coulée impitoyable des phosphènes, que les yeux ne s’ourdissent de larmes, que la soif n’embrase la gorge. Bientôt il sera temps de rentrer, de ranger dans le coffre précieux des souvenirs les merveilles qui l’ont habité l’espace d’une nuit. Alors on se décide à inverser le temps, à réduire le cercle iridescent du désir, on se dispose à retrouver le principe de réalité, sa belle fougue parfois, ses coups de canifs aussi.  Voici, on a quitté son havre de paix. On a renoncé à sa vie d’ermite tel Charles Foucauld dans son cube de pierres du Plateau de l'Assekrem. Voici, on revient dans le domaine des hommes avec, gravé dans le profond de sa chair, le vol du sable, le silence nocturne, le trajet immobile de Jupiter, l’étrange lumière d’Antarès, on revient avec ce paysage issu de la nuit des temps. Il sera là, pour toujours, pareil à une eau dormant dans le profond de la terre. Jamais la beauté ne s’efface. Se dissimule seulement. Juste derrière un voile.

 

  

 

 

 

  

 

 

 

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