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26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 08:23
Cette pyramide qui nous fascine

Fuji Film 4x5"

Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

कैलास

 

 

   C’est divin une montagne

 

   C’est majestueux, une montagne. C’est impressionnant, au sens premier, celui que nous donne le dictionnaire : « Qui frappe la sensibilité, l'imagination en inspirant un très vif sentiment de crainte, de respect ou d'étonnement ». C’est impressionnant au sens second comme on le dirait d’une plaque sensible photographique « impressionnée » par le flux des grains de lumière. « Impressionnée » veut dire qui en gardera la trace indélébile au creux même de sa mémoire de métal. Autrement dit expérience ineffable qui fera partie d’elle, la plaque, de la même manière que nous serons marqués au fer par l’étonnante vision de cette pyramide de matière qui nous toise du haut de son majestueux empyrée. C’est divin une montagne, cela renferme l’esprit du dieu, cela hante les hautes transcendances, cela survole le modeste habitat de l’humain sur Terre.

 

   Kailash

 

   Comment ne pas rêver, comment ne pas s’élever en direction du Ciel à seulement entendre le chant de ces espaces ouraniens ayant pour noms Fujiyama, Elbrouz, Sinaï, Thabor, Carmel, Kailash, Olympe ? Ces noms sont déjà de purs poèmes, des incantations, des chants tout disposés à la fugue de l’âme en son altière liberté. Entendre, par exemple, dans le beau mot de « Kailash », non seulement une harmonie phonétique, mais y faire surgir le sens de ce qui s’y inscrit à la façon d’une formule lapidaire au fronton d’un Temple. Mais d’abord écoutons les sons, jouons avec eux la subtile partition d’un savoir immédiat. [K] : vigoureux claquement de l’occlusive comme pour figurer en tant que prélude d’une attention à ouvrir, à rendre disponible ; quelque chose va paraître de l’ordre du rare, du précieux. [AI] (entendre « EY ») :

Pareil à un appel des cimes, à un écho qui vibrerait haut dans la chaîne transhimalayenne, près des lacs aux eaux translucides. [LA] ce début de lallation que l’on retrouve dans la bouche du jeune enfant pour désigner le lieu, l’espace qui s’ouvre à lui en tant que voie d’un destin à accomplir (Là). [SH] (entendre « CH »), cette belle chuintante qui se prolonge indéfiniment, image d’une vapeur qui se confondrait avec le rien de la nuée, le cristal de l’infini, la vibration de l’absolu. Oui, ici ne peut convenir qu’un langage de l’hyperbole, une hyperesthésie des sens, d’une dilatation de la pensée.

 

   Mont Méru

 

   Symboliquement, toute approche d’une montagne « impressionnante », nous fait faire un saut en direction de ce Kailash (कैलास) vénéré par les grandes religions orientales. Considérée comme le lieu du mythique Mont Méru, elle en aurait les hautes fonctions cosmiques, position éminemment axiale, séjour des dieux. Au-dessus sont les Cieux, au-dessous les Enfers, autour tout l’ensemble du monde visible. Le soleil tourne autour du Mont dans une sorte de rayonnement céleste. De ceci nous sommes imprégnés en la puissance des archétypes qui traversent notre conscience et en façonnent la forme à notre insu. Du reste, que ces images matricielles soient conscientes ou inconscientes importe peu. C’est l’empreinte qui se dépose à même nos corps qui en est la manifestation la plus singulière. La flamme qui percute notre chair, l’ayons-nous enfouie dans les plis de notre « oublieuse mémoire ».

 

   Géants de pierre

 

   C’est majestueux, une montagne. Alors on ne peut l’aborder que par paliers, par approches successives, en glissant, tel un Sioux, parmi les herbes des Grandes Plaines afin de se rendre discret, à la limite de l’inapparent. Puis gagner des hauteurs de sable, suivre le doux épaulement d’une dune, en épouser les sentes au milieu des touffes d’oyats et des buttes façonnées par le vent. Puis s’enhardir encore, gravir quelque pente plus abrupte, par exemple dans la chaîne des puys d’Auvergne, se mesurer au vaste paysage, observer ces monts érodés, ces cratères effondrés, en ressentir le sourd grondement, loin à l’intérieur, dans les fleuves de magma bouillonnant. Alors, à défaut d’être pris de vertige, l’altitude est si modeste ici, on vivra la démesure face au jaillissement de ses anciens feux, tout près des forges d’Héphaïstos, on entendra ses bruits d’enclume, on en éprouvera l’ancienne violence chtonienne, réponse, en quelque sorte, à la majesté Olympienne, au souffle de Zeus au foudre étincelant. Un voyage des dieux terrestres aux dieux célestes. Une indispensable transition avant que de se risquer à tutoyer ces géants de pierre qui nous dominent de toute la splendeur de leur immobile sagesse.

 

    Soulever des montagnes

 

   Mais alors, qu’en est-il de la belle photographie de Gilles Molinier après toutes ces digressions ? Où va-t-elle trouver à s’inscrire ? Eh bien, tout simplement, elle servira de lien entre ces anciens mouvements tectoniques, maintenant apaisés et le Kailash sacré autour duquel les pèlerins pratiquent leur étrange circumambulation, levés vers le Ciel, couchés à même la Terre et ainsi sans repos avant que le cercle ne soit refermé. Puissance de la Montagne infusant dans la foi des hommes. Et, ici, il n’est nullement question de porter un jugement sur des croyances, seulement de s’étonner du prodige de la foi. On dit, de cette dernière, qu’elle « peut soulever des montagnes ». C’est la vertu du symbolique que de métamorphoser le réel (la Montagne), d’en faire un objet de contemplation (pour la religion) et de le doter d’un possible pouvoir de magie, (la transcendance), de façon que les hommes pourvus d’un pouvoir quasiment céleste puissent s’exonérer un instant (la prière) des pesanteurs et des soucis de l’immanence.

 

   Voir l’essentiel

 

   Cette image si semblable au triangle du Mont Cervin (le Photographe n’en précise pas le nom) est douée d’un étrange pouvoir de fascination. Une description phénoménologique, à défaut d’en donner toutes les esquisses possibles, essaiera d’en expliciter le sens à partir de cette monstration en noir et blanc. Ce que le trilogue blanc-noir-gris nous donne immédiatement à entendre c’est, qu’ici, aucune distraction n’est possible, aucune évasion de l’imaginaire, lequel est toujours habile à se doter des ailes de la couleur pour fuir la dague aiguë du réel. La bichromie (le gris n’étant qu’une variation des deux tonalités fondamentales) a ceci de précieux, nous disposer à ne voir que l’essentiel. Cette réflexion ramenée à l’échelle des émotions esthétiques se traduira en un lexique simple : « Beau » - « Etonnement » - « Nécessité ». D’emblée seront évincées les considérations sous-jacentes, les valeurs atténuées vers lesquelles nous entraînent les notions « d’agréable », de  « goût », « d’impression ».

  

   Beau - Etonnement - Nécessité

 

   En effet cette composition est belle parce qu’elle nous place dans le domaine hors-sol d’une contemplation. Temps et espace y sont abolis pour l’Observateur qui, hors le cadre de l’image, ne perçoit rien du monde, sauf cette pointe qui s’élève vers le ciel.

   Cette composition convoque l’étonnement parce que le questionnement philosophique s’empare de nous à la manière de la belle formule de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Ceci n’est jamais le cas d’une image qui pêcherait par excès de bavardage, imprécision, motif futile.

   Cette composition appelle le concept de « Nécessité » pour la simple raison que rien ne peut lui être retiré ou ajouté sans que l’ensemble ne s’en trouve gravement affecté.

    Seul un Voyeur distrait pourrait en définir l’aspect agréable, le caractère de bon goût, la dimension de simple impression. On voit combien tous ces prédicats sont insuffisants à traduire la poétique du lieu, son traitement rigoureux, la perfection de ses formes.

 

   Dire la montagne

 

   On est là, sur le versant caillouteux de la montagne. Le silence est grand, presque assourdissant. On pourrait y deviner le bruit de carton froissé des rémiges du grand aigle royal flottant entre les volutes d’air. A l’angle de l’image des feuillées de schiste en suspension comme si, ici, les choses étaient arrêtées pour l’éternité. On devinerait presque le gel ancien de leurs lignes de clivage, le frottement immémorial des roches venant au jour du paraître. Ici et là, pareilles à des éclats solaires, quelques plaques de névé rythment la touche sévère du noir, ce deuil qui convient si bien à l’étrange, au retrait, à la crypte où le saint de pierre médite le temps dans le bel ambigu d’un clair-obscur. L’obscur est travaillé en sa profondeur par un levain qui fait encore gonfler la pâte de la roche, longue mémoire qui, jamais, ne s’éteint. Et cette si exacte géométrie qui déplie ses arêtes comme dans le miroir d’une eau cristalline. Là est le prodige du Deus absconditus, du démiurge façonnant les éléments premiers qui seront les paroles fondatrices de l’être-du-monde, la voix minérale au travers de laquelle faire entendre le chant ininterrompu de la Terre.

 

    Coutre humain

 

   Nous, les Modernes ne savons plus l’entendre. Nous qui la lacérons de nos outils tranchants. Nous ne sommes pas des dieux. Nous ne possédons pas le foudre de Zeus qui enflamme l’univers, le fait flamboyer, le rend immensément visible. Nous avons substitué au divin foudre le coutre humain qui creuse ses sillons dans la glaise. Geste d’exploration matricielle, de semence répandue, certes mais le geste originaire est perdu, mais la Terre est basse qui ne voit plus le Ciel. Mais la Terre est orpheline de sa lointaine pureté. Le triangle de cette Montagne est si parfait et l’on sait combien la géométrie était importante pour les peuples de l’Antiquité. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », telle était la devise inscrite au fronton de l’Académie de Platon.

  

   Géométrie musicienne

 

   Pour l’Auteur de « La République », la géométrie en son aspect d’abstraction permettait d’abandonner les sensations du monde sensible pour accéder aux Idées de l’intelligible, donc pour tâcher d’atteindre la Vérité et le Réel en son effectivité la plus pure. Mais ici il est nécessaire d’associer Géométrie et Musique pour avoir une claire perception de ces notions jugées complémentaires par les grands Philosophes Grecs. Déjà la conception pythagoricienne rapportait la musique à l’un des sommets d’un triangle dont les deux autres étaient assignés au cosmos et à l’architecture. Autrement dit à un Ordre du Monde. Cette dimension de cosmogenèse se retrouvait dans l’émission de la parole humaine conçue à la façon d’une vibration primordiale. Le cosmos apparaissait sous la forme d’une musique devenue visible.

  

   Le SENS

 

   Ce que cette pyramide sombre levée en plein ciel nous invite à connaître par sa belle exactitude, ce à quoi nous arrachent ses belles proportions, ce vers quoi nous appelle le rythme musical  de ses facettes multiples, tout ceci n’est rien moins que l’harmonie des sphères qui est celle du Monde, que nous devons nous efforcer d’entendre si nous ne voulons succomber aux atteintes de l’aporie. Le SENS n’est autre que cette perception des éléments qui s’enchaînent dans un langage enfin devenu compréhensible. S’y soustraire ou bien refuser de le voir et les yeux sont atteints de cécité. Mieux que cela, l’ouverture des yeux où s’inscrit avec un intense bonheur ce qui est à comprendre.

   Au dessus de la noire pyramide (les Egyptiens y sont présents en filigrane), les flocons des nuages qui font comme une cimaise, peut-être un écrin où recevoir un ineffable présent. Le don est toujours ceci qui se mérite. Seule une vision adéquate en déplie la majestueuse forme. Il suffit de regarder. Tout est offert qui dit le Simple et l’Essentiel.

  

 

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 09:14
Tout au bord des choses.

Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   Aigue-marine d’abord.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière. Puis un bleu électrique avec ses brisures vives d’acier. Puis un bleu céruléen déjà taché d’ombre, virant à autre chose que du bleu. Peut-être à un jaune avec sa luxuriante corolle de tournesol. Puis l’orangé et son rayonnement solaire. Puis la violence des rouges, crête de coq, coquelicot, brasier, flamme conduisant vers les blancs. Qui brasilleront une dernière fois avant de rejoindre l’ombre, sa mutité, sa singulière étrangeté.

 

   C’était le matin.

 

   C’était le matin et ses teintes d’aube, puis le milieu du jour avec son impitoyable flamboiement, puis ce sera l’inquiétude améthyste, puis à nouveau le bleu profond, outremer, impénétrable, puis le linceul noir, la suie, le reflet d’obsidienne contre lequel même la pensée la plus exercée s’étiolerait à décrire la dérive hauturière. Contre une pierre, une gemme lisse, le rayonnement d’un miroir, que peut-on sinon demeurer dans un état proche d’une cécité et attendre que le puits des pupilles soit à nouveau visité par le luxe inouï de la clarté ? Les hommes sont démunis. Leurs bras collés au corps tel des Cro-Magnon. Leurs lippes scellées qu’habite la surdité des mots. Leurs langues sont des excroissances de glaise collées au palais. Leur ombilic perclus d’immobilisme. Leur sexe un chiffon sec avec des larmes de résine blanche. Leurs pieds, des pieds-bots aux larges spatules, identiques à quelque manchot- empereur que les frimas polaires condamnent à l’hébétude depuis une éternité.

 

   Soir chape de plomb.

 

   C’était le matin, puis ce fut le midi et voici que le soir tombe à la façon d’une chape de plomb. On s’enroule dans les draps. On ressemble à des fantômes. On est chiens de fusil, boules de chenilles processionnaires, larves en attente de paraître. Longue est l’hibernation qui fait ses vrilles de congères autour des chevilles lacérées. On bouge si peu. Le noir est partout, serré autour des anatomies. On sent ses mâchoires. On sent son étau. On est aliénés mais on ne le sait nullement puisque la conscience est réduite à n’être plus qu’un mince quinquet dans les plis d’ombre. On meurt à petit feu. On s’immole à un dieu invisible. On s’offre en pâture à l’espace étroit du Rien. On accomplit le geste sacrificiel qui reconduit sa propre matière à la seule mesure de l’absence, à la présence insoutenable du vide, on se livre à l’aspiration délétère de la bouche édentée du Néant.

 

   Ça y est. Ça se déchire.

 

   Ça y est. Ça se déchire. On entend le linge de la nuit qui cède sous les coups de ciseaux de l’aube. Ça y est. Ça sort de l’ombre. Petit à petit, comme un escargot glisse hors de sa coquille avec des gestes baveux, infiniment précautionneux. Il faut atterrir en douceur. Déplier ses cornes avec une sorte de subtile délectation. Hisser le globe de ses yeux tout au bout de la hampe de la connaissance. Explorer. Prendre acte du jour qui vient. Le confier au creux de son hélice, là où ça parle, où ça susurre, où ça dit la douceur de vivre sous l’aile du jour. Ça va et vient, tel le geste immémorial de l’amour. Ça balance avec la prévenance de l’escarpolette. Ça souffle pareil à la brise s’élevant de la flûte andine au-dessus des herbes jaunes des hauts-plateaux.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère de la parution après les assauts mortels : gris-anthracite tout en haut du ciel, comme un puits de mine qui livrerait la fade lueur de son dénuement. Puis cela brille, puis cela fulgure soudain, on dirait le zigzag de l’éclair annonçant la tempête, on dirait la brusque illumination des Lumières en pleine obscurité médiévale, on dirait l’évidence de l’intelligence parmi la gangue serrée de l’hébétude. Au plein de son corps de gastéropode on en sent les singulières vibrations, les reptations en forme de félicité. Cela rayonne depuis la spire interne jusqu’aux bords émerveillés de la coquille. On étire son pied visqueux. On attrape tout ce qui passe à la portée : une éclisse de jour, une once de beauté, le grain serré d’une certitude.

 

   Ça voit encore…

 

   Ça voit encore : une haute zone noire qui joue en mode alterné, qui souligne la pliure de lumière, en accentue les effets donateurs de sens. On étend son corps spongieux d’un bord à l’autre de l’ombre, on lance ses antennes, on saisit deux lignes qui descendent vers l’aval avec la confiance de qui connaît sa destination. Cette fois-ci rien ne menace, rien ne distrait de soi, rien ne reconduit à l’ornière de l’incompréhension. On sait la demeure de la beauté, là, à portée du globe ébloui des yeux. Cela fulgure, cela répand son nectar à l’entour de la tache d’eau, cela s’élève du miroir que scinde en deux l’incroyable présence d’un clair-obscur, cette métaphore existentielle à mi-chemin de la lumière, de l’ombre, de la vie, de la mort. On glisse longuement sur sa limite entre adret prometteur et ubac spoliateur. Mais on n’en a cure. Tout est devant soi qui fait sa trace brillante. La vie est cette mare luisante aux contours incertains dans laquelle l’on s’abreuve jusqu’à plus soif. Or nous avons soif. Or nous voulons l’ivresse.

 

   Tout en bas la fin du périple…

 

   Tout en bas la fin du périple pareil au trajet signifiant d’une allégorie. On quitte la dalle d’argent. On se retourne à peine. On fait pivoter ses yeux montés sur rotule. Tout est loin maintenant derrière et l’on ne perçoit plus que la silhouette de trois arbres à l’horizon. En eux se laisse lire le triple événement temporel du passé-présent-futur, immense ligne seulement sécable à l’aune de notre besoin de rationalité. Bientôt il n’y aura plus qu’un mince clignotement, un feu assourdi de fanal dans la brume crépusculaire. Alors, tout repartira en son cycle nocturne, puis l’aube, puis le jour, puis le soir, infini sablier dont nous comptons les grains chaque jour qui passe.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière…

 

 

 

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 08:17
Soyons en chemin !

Œuvre : Eric Migom

"Mon centre d'intérêt ... l'être"

L'être. Le point décisif par laquelle toute philosophie digne de ce nom s'annonce comme urgente à se manifester. Dès que ceci est compris, incessante est la quête. Il ne saurait y avoir de repos. Tout fait question. Tout s'ouvre en direction d'une clairière élargie du sens. Tout est constamment interrogé. C'est pourquoi l'on peint, écrit, photographie, c'est pourquoi l'on fait l'amour. L'amour est ce cri qui, croyant dire l'existence, ne dit que la forme indicible de cet être qui n'est ni mystère, ni figure d'un dieu, mais la simple réalité portée à son incandescence et que, constamment, nous temporalisons. L'être est cet instant, cette séquence de langage, cette illumination poétique, cette déflagration du verbe qui nous conduit aux limites d'une compréhension du monde. C'est pourquoi toute entreprise ontologique est affiliée à la pure beauté. Elle est origine et fin, fondement et projet, ombre et éclaircie. Elle est "passage", la seule médiation qui nous installe au cœur des choses. Apprenons donc à "passer". C'est imperceptible. C'est de l'ordre du tropisme. C'est une à peine vibration de l'âme, un grésillement de libellule, un tremblement de luciole. C'est l'unique raison pour laquelle l'être nous échappe constamment alors qu'il nous affecte en propre à chacun de nos souffles. Essayer de le saisir et déjà le chemin est ouvert vers plus loin que nous. Ceci s'appelle la "transcendance", ce que nous, les hommes, les femmes, nous sommes puisque nous nous détachons constamment de ce réel qui nous porte afin que nous puissions mieux nous en dessaisir. Nous sommes le tremplin et déjà l'au-delà du tremplin. C'est à nous de donner l'impulsion. L'être est cette juste mesure qui, nous extrayant de nous-mêmes, nous envoie vers le monde. La liberté ne porte pas d'autre nom. SOYONS !

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 08:16
Être néant.

Le fauve, va toujours seul.

Existentialiste

 

Œuvre : Dongni Hou.

   

   *** En termes de fiction ou de rêve ou bien d’imaginaire livré à sa propre fantaisie.

 

   C’était il y a très longtemps.

 

   C’était il y a très longtemps. Les hommes n’étaient pas encore des hommes. De simples tubercules à peine sortis du ventre de la terre. Végétatifs. Rampants. Sortes de racines complexes emmêlées dans la touffeur de l’humus. Le monde n’était monde que par défaut. La planète tournait sur son axe sans bien se rendre compte de sa rotation. Les végétaux étaient des excroissances de pierre. Les animaux étaient identiques à ces grotesques de la Renaissance qui habitaient les jardins tumultueux d’une vie de mangrove. C’était le début d’une histoire mais encore dans ses vagissements, ses balbutiements. Rien ne se différenciait de rien. Le jour succédait à la nuit, emportant dans ses vagues lueurs des haillons d’ombre, des glissures de ténèbres. Les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, immense bobine de fil à l’inextricable parcours. Il n’y avait pas encore de langage et se laissait seulement percevoir le cliquetis des rouages de l’univers avec leurs bruits nécessiteux de bielles rouillées et leurs hoquets de cames laborieuses. Rien n’était arrivé à soi mais c’était un moindre mal. Il en est ainsi des cas d’illucidité qu’ils sauvent ceux qui en sont atteints des affres de la connaissance. Car savoir est pur bonheur en même temps que tragédie. Comme si un bambin dans la grâce de l’âge connaissait la fin du jeu qu’il vient d’entreprendre, en explorant les moindres arcanes, les plus minces secrets. Alors le désir s’étiole, alors la joie d’exister se métamorphose en son envers, une verticale angoisse qui se nomme indifféremment aporie, pathétique, ténébreux.

 

   Dès lors que…

 

   Dès lors que la contingence avait montré le bout de son nez, plus aucune possibilité de retour en arrière. Les dés avaient été jetés. Le fuligineux et versatile jeu de dupes montrait ses dents de requin et bien malin aurait été celui qui s’en serait soustrait au prix, seulement, de quelques égratignures. La plupart des attaques étaient mortelles avec bris de chairs et tissus sanguinolents. Certes, quelques rescapés, mais hémiplégiques, hébétés, genres de moignons qui traînaient pour l’éternité leurs bosses et leurs plaies derrière eux à la manière de contondants boulets. Car les boulets animés de hargne pouvaient se retourner contre leurs possesseurs et leur administrer une grêle de coups dont ils ressortaient meurtris, en proie à la souffrance profonde qu’inflige toujours le funeste destin lorsqu’il frappe de sa force aveugle. Tant que les Présents sur Terre n’avaient figuré qu’à titre d’une aimable diversion de la Nature, il n’y avait nullement eu péril en la demeure. Les choses allaient de soi, de guingois cependant, mais personne ne pouvait s’en offusquer pour la bonne raison que la conscience n’était pas encore née, mince lumignon qui ne s’éclairait lui-même que d’une si faible lueur que nul n’aurait pu l’apercevoir. Kyste replié sur sa propre nullité, en attente de paraître un jour, si telle était la Volonté qui semblait conduire l’univers avec une main de Maître. Une Toute-Puissance auprès de laquelle toute prétention à exister ne sonnait qu’à l’aune d’un éternel statut d’esclave, sinon de vassal promis à ne jamais s’exonérer de sa condition. Car, paradoxalement, le Hasard semblait procéder, non d’un simple coup de dés fantaisiste, mais d’une Volonté réelle, bien ancrée, bien déterminée à dominer le trop évident orgueil des Egarés-sur-Terre.

 

   Homo Rusticus et leur suite.

 

   Les premières manifestations de l’étant humain s’étaient illustrés sous la figure des Homo Rusticus dont il n’y avait rien à attendre, hormis une pierreuse présence à l’orée des grottes enduites de prosaïsme et d’archaïques illisibilités. On chassait, on dépeçait un bison, on mastiquait, on éructait, on s’accouplait avec des bruits de soufflets de forge, on mettait au jour des rejetons qui, eux-mêmes, dévoraient, s’accouplaient, puis se couchaient en chien de fusil dans l’antre de roches sans que la moindre pensée se manifestât en quelque perspective que ce fût. Dormir était penser. Marcher était penser. Forniquer était penser. Puis, un jour, à la guise d’on ne sait quelle fantaisie, le Rusticus s’était transformé en Erectus, puis en Sapiens, c'est-à-dire en un être pourvu de conscience, attentif au savoir, disposé à la culture. Or, ceci qui apparaissait à la façon d’un évident progrès, portait encore en soi les germes d’une consternante vicissitude dont on verrait bientôt que son épilogue était tissé des fibres du drame. Le problème était entièrement contenu dans cette faculté de l’homme que l’on nommait indifféremment esprit, intellect, entendement, discernement et qu’on aurait pu désigner aussi bien par les termes de servitude, aliénation, sujétion puisque c’était la notion même de liberté qui était mise en question. Possédant une conscience, du même coup l’homme se percevait sans avenir propre, genre d’esquif voguant sur des flots tumultueux, privé d’amer auquel vouer son regard, d’une bouée à laquelle attacher sa navigation hasardeuse.

 

   Les assauts du mal.

 

   Ç’avait commencé par de simples agressions semblables à des coups de fouet, à de minces déflagrations dont on sentait le crépitement sur la plaine de l’épiderme. Oh, rien de bien sérieux. Quelques contusions, quelques bleus (qui n’étaient pas encore des bleus à l’âme, il fallait attendre que le romanesque survienne, et ce serait pour bien plus tard), oh, rien dans cette nature encore grossière du Sapiens qui endurait les coups du sort à l’aune de l’immémoriale réminiscence des corps : il y avait encore un peu de Rusticus qui tapissait le derme de ses souvenirs d’écorce et l’heure n’était pas encore venue des subtilités de l’Humanisme et des florilèges de la Pensée. Cependant, bien que l’on fût assez insensible aux attaques sournoises de l’Impalpable, de l’Illisible, du Caché-sous-des-dehors-avenants, on sentait bien que les visites récurrentes des coups et des crocs-en-jambe n’avaient rien d’amical. On se terrait. On évitait de se faire voir. On restait dans le sombre des cavernes à dessiner à l’argile et à la sanguine des gazelles élancées, des pointes de lance effilées dont on attendait symboliquement (mais on ne savait pas encore la puissance du symbole, son efficacité dans l’aire du réel), qu’elles pussent soustraire à la fougue sanguinaire de hordes pléthoriques. Partout on dépeçait, partout on éviscérait et cela faisait de sourdes rivières d’hémoglobine pourpre qui envahissaient les vallées et teintaient les humeurs moroses des plus belles harmonies qui, jusqu’alors s’étaient produites, ici et là, sur les sites pariétaux où s’inscrivaient les premières figurations de l’art (mais on ne supputait nullement qu’ici, dans le tracé artisanal de mains grossières s’édifiait tout un pan de la culture de l’humanité future).

   Des attaques multiples et variées auxquelles on avait affaire, les plus terrifiantes étaient celles qui, animées par une armée de buccinateurs, de pinces ouvertes comme la gueule d’un four, de carapaces luisantes telles des glaives, virevoltaient en moissonnant au hasard ici des membres, là des bassins adipeux, là encore des têtes qui, pourtant étaient si virginales, si diaphanes, angéliques qu’on les eût plutôt vouées à l’exercice de quelque rite religieux couronné d’une juste gloire. En réalité la Toute-puissance était si aveugle qu’elle cognait au hasard (la bientôt célèbre contingence) et il n’était pas rare que les têtes des quelques exemplaires qui demeuraient des Sapiens ne fussent livrées à une étrange bataille, écrevisses labourant la fontanelle, crabes déchaussant le cuir chevelu, tourteaux déchiquetant la dure-mère, homards s’invaginant dans les scissures de Rolando ou de Sylvius avec des giclures pareilles à une purée livrée à une curée sauvage, démentielle.

 

   *** En termes de réalité philosophique ou contemplative.

 

   Oui, combien cette belle image que Dongni Hou nous livre d’une jeune existence semblable à celle d’un Chérubin contraste violemment avec cette sombre et funeste écrevisse qui semble avoir pris possession de son crâne à seulement vouloir le détruire. Le détruire. Certes, que pourrait donc faire d’autre ce crustacé juché tout en haut de la tête d’un innocent sinon vouloir en effacer l’existence dans un geste insensé de néantisation ? Abrupte dialectique au cours de laquelle s’affrontent, comme en un combat de Titans, la souple et docile volonté de vivre d’une Existence à l’orée de son aventure et l’incoercible violence à l’œuvre afin d’étouffer la vie en son déploiement, en neutraliser les projets, en clore le destin. Lutte archaïque du Bien et du Mal. Faust contre Méphistophélès. Est-on vraiment en mesure de choisir entre ces deux inclinations auxquelles tout homme est confronté dès l’instant où il pense, agit, délibère sur le monde ? Le problème de la liberté (opposé à la contingence) se pose ici comme le paradigme essentiel d’une connaissance de soi et du monde. Surgissement de la thèse existentialiste qu’énonce Sartre en termes de morale et de projet : « Sois ce que tu veux devenir ». Responsabilité de chaque destin qui a à se déterminer. « Le fauve, va toujours seul », tel est le sous-titre que donne l’Artiste pour justifier la valeur existentialiste de sa peinture. Immense solitude, telle celle du fauve lancé dans la jungle aveugle et foncièrement inhumaine. Toujours un prédateur qui terrasse un autre prédateur. Comme si la terrible contingence devait se lire en abyme, chaque existence contenant une autre existence qui lui est allouée comme ce qui, toujours, est à détruire puis à reconstruire. Dès lors que la machine est en marche, le processus est irréversible qui fait de la vie un éternel combat, l’horizon de la finitude. Un Existant est livré à l’imperium d’un crabe tout-puissant, lequel, à son tour sera la possession d’un autre crabe et ainsi jusqu’à l’infini. Ce thème du crabe est récurrent chez Sartre d’une façon quasi-obsessionnelle comme l’acte dernier par lequel la contingence reprend son dû et précipite tout ce qui paraît dans l’illisible Néant. Chez le Philosophe il faut faire l’hypothèse suivante : Crabe = Néant. Crabe = position antithétique de l’Être.

 

   Du Crabe (ou de quelques uns de ses avatars) en littérature et philosophie.

 

   C’est le riche thème de la métamorphose qui est à l’œuvre dans le site philosophico-littéraire pour présenter, sous la figure du crabe (ou de ses équivalents), les assauts dont les hommes sont les cibles au seul prétexte qu’ils sont entièrement et totalement libres et que de ce simple fait ils ne pourront faire l’économie de l’angoisse coalescente à toute existence. Vivre c’est être exposé. Vivre c’est risquer, à tout moment, de mourir. Vivre c’est se déplacer avec l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.

 

   La Nausée.

 

   Dans le roman de Sartre la métamorphose est à l’œuvre comme par degrés, sans doute ceci voulant témoigner de l’amplitude inévitable de la facticité dès l’instant où le sujet se rend compte du piège dans lequel l’existence enferme tout individu. Pour Antoine Roquentin, vivre est synonyme d’une manière d’enfermement qui, petit à petit, rapporte l’homme à la simple nature d’un monde végétal ou bien animal. En réalité on n’existe que sur le mode des choses. « J’existais comme une pierre, une plante, un microbe ». Se rendant au Jardin Public de Bouville en tramway, voici que la banquette sur laquelle il est assis prend soudain une allure effrayante. Non seulement l’évocation du nom de « banquette » n’entraîne plus aucun sens, comme si le langage s’était vidé de sa substance signifiante, mais l’assise se dote d’une étrange présence pareille au grouillement d’une infinité de pattes : « Elle reste ce qu’elle est, avec sa peluche rouge, milliers de petites pattes rouges, en l’air, toutes raides, de petites pattes mortes. Cet énorme ventre tourné en l’air, sanglant, ballonné – boursouflé avec toutes ses pattes mortes, ventre qui flotte dans cette boîte, dans ce ciel gris, ce n’est pas une banquette ».

   Mais sans doute, là où la métaphore animale devient la plus inquiétante, c’est lorsque Roquentin ressent une impression de fragmentation de son propre corps, dont un des territoires et non des moindres se confond avec l’apparence d’un crabe mort :

   « J’existe [...]. Je vois ma main, qui s’épanouit sur la table. Elle vit – c’est moi. Elle s’ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l’air e bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m’amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort : les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles – la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s’étale à plat ventre, elle m’offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant – on dirait un poisson ».

   Alors, ici, le phénomène d’intertextualité devient immensément visible qui établit un pont entre La Nausée de Sartre et La Métamorphose de Kafka.

   

   La Métamorphose.

 

   D’Antoine Roquentin à Grégoire Samsa, identique sentiment de stupéfaction lorsqu’ils se rendent compte, pour l’un que sa main n’est peut-être, finalement, qu’un objet aussi contingent que peut l’être l’existence d’un crustacé ; pour l’autre qu’il a été transformé en cette vermine informe avec laquelle, maintenant, il aura affaire.

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux ».

 

   L’absurde.

 

   Traversant les trois œuvres, la peinture de Dongni, le roman de Sartre, la nouvelle de Kafka, un thème identique se profile comme la nervure essentielle de ce qui est à dire, à savoir l’absurde (sans doute le nihilisme en contre-champ), dont contingence et facticité sont les résurgences les plus réelles.

 

   Donc ce sentiment de l’absurde, que manifeste symboliquement ce CRABE, comment se présente-t-il ? Seulement un rapide survol de ce thème inépuisable qui traverse la modernité comme l’une de ses caractéristiques essentielles.

 

   *** Chez Camus rien ne servirait de capituler face à une vie, fût-elle tissée de sombres présages. Ni le suicide, ni le recours à une transcendance par définition extra-humaine, ni le recours à une idéologie politique (marxisme) ou bien philosophique (existentialisme), ne constitueront de réponse valable. Seule une action collective au travers de laquelle la lucidité, la révolte seront les seules voies d’un humanisme en charge de lui-même :

   « Je me révolte donc nous sommes » - (L’homme Révolté).

 

   *** Chez Sartre. Conséquemment au vertige, à la nausée qui sont coalescents à la prise de conscience de la contingence et de la facticité, il devient nécessaire de dépasser cette gratuité en édifiant, au-devant de soi, le projet qui est l’aboutissement de toute création libre. Echapper à l’absurde à la hauteur de ses propres choix et engagements.

 

   *** Chez Kafka. La notion d’absurde vue depuis la personnalité de Grégoire Samsa, c’est l’accepter cet absurde pour dépasser sa propre réalité et échapper à l’incompréhension du monde, des autres, surtout de ses proches, de cette famille Samsa qui demeure sourde et aveugle au génie d’un jeune homme qui n’aura plus, comme ultime solution, que le choix de revêtir la figure du cancrelat et d’en assumer l’exténuation jusqu’en la mort. Echapper à la bêtise ambiante, peut-être la seule façon de parvenir à son être, au-delà de sa propre folie :

   « Les familiers de Gregor sont ses parasites, qui l'exploitant, le grignotent de l'intérieur. Ils sont en quelque sorte les sarcoptes du scarabée : c'est le désir pathétique de trouver quelque protection contre la trahison, la cruauté et la crasse qui a suscité la constitution de sa carapace, de sa cuirasse de scarabée, qui, à première vue, semble dure et sûre, mais se révélera, par la suite, aussi vulnérable que l'ont été sa pauvre chair et son pauvre esprit humain», telle est l’interprétation sans doute la plus adéquate qu’en donne Vladimir Nabokov.

 

    *** Chez Dongni Hou.

 

   La lecture d’image nous invite à penser l’absurde selon des qualités formelles et non plus en fonction de délibérations morales ou d’évitement d’un drame personnel. Ni révolte (Camus), ni projet (Sartre), ni acceptation orientée vers un but (Kafka), mais sans doute « heureuse inquiétude », oxymore voulant signifier cet éternel et irrésolu balancement entre le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, impénétrable oscillation qui est la mesure même de l’homme. Les belles valeurs de gris semblent en assurer la figuration symbolique. L’absurde est présent en tant que menace qui, pour l’instant, demeure à l’état latent. En témoigne une certaine sérénité, un calme qui rayonne du visage de ce Jeune Adulte au beau profil grec, confiant en son avenir. Danger diffus, apparemment inaperçu, pareil au Destin qui se dissimule et attend pour porter ses coups. Mais peut-être ne les assènera-t-il pas et, alors, se feront jour la possibilité d’un bonheur, le cercle d’un épanouissement.

   La force de cette œuvre est, tout en le convoquant, de laisser l’absurde en suspens comme s’il pouvait advenir comme s’abstenir de paraître, laissant la question posée de la liberté. Sans doute une vérité habite-t-elle cette peinture dont le point d’équilibre se situe de manière équidistante de l’Être et du Néant. Ainsi en est-il de toute destinée qui flotte infiniment dans l’espace et le temps. Nous voulons demeurer sur cette belle ligne de crête entre adret et ubac. Le jour est si beau qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 12:48
Intemporelle.

"Rencontre fortuite". Avec Anastasia.

Œuvre : André Maynet.

C’est étonnant tout de même de rencontrer la beauté et de ne pouvoir s’y soustraire. Toujours on revient à elle dès l’instant où on l’a connue. Oui « connue ». C’est de l’ordre d’une « connaissance » intime comme si, percevant ce qui s’y dissimule avec l’amplitude d’une marée, nous ne puissions en éprouver le flux et le reflux qu’à la mesure d’un nouveau paradigme de l’être. Ouverture, amplitude, déploiement, ressourcement, tremplin ontologique, voici en quels termes prédiquer ce qui nous visite et nous déporte au-delà de nous, dans un site vierge dont il nous est demandé de procéder à l’accomplissement. Mais regardons l’image et tâchons d’y trouver les métaphores qui l’animent, les significations qui en nervurent l’apparition. « Intemporelle » est debout, fragile dénuement qui la porte au-devant de nous dans la pureté. Car ce Modèle n’entretient ni ambiguïté, ni équivoque qui nous plongeraient dans le doute d’une polysémie complexe. A savoir, dire de cette représentation qu’elle nous mettrait dans l’impossibilité de décider ce qui en sous-tend l’événement. Dans le face à face avec l’oiseau, dans l’attitude hiératique de la figure humaine, dans la tension qui l’arc-boute en direction d’un possible mystère ou à tout le moins d’une expérience singulière, se profile la nécessité d’une vérité dont la rigueur iconique semble nous indiquer la voie. Le fil invisible qui relie le colibri à Celle qui en façonne la présence, ceci n’est rien de moins que le cristal ténu qui assemble entre elles deux beautés contiguës. Deux beautés égales sur un plan esthétique aussi bien qu’éthique puisque le Beau est une seule et même considération de ce qui est dans l’ordre du sublime et de l’incontournable. Aucune beauté ne saurait s’absenter du monde. Aucun Voyeur ne saurait en faire l’économie, puisque, aussi bien, la beauté est nécessaire ne serait-ce qu’en raison de sa correspondance avec ce que les philosophes antiques nommaient la Raison Universelle, cette mise en ordre du cosmos par Zeus lui-même avec l’aide des Moires qui ont filé le destin de ce qui vit et s’anime dans la totalité de l’univers. Seuls les gens « qui parlent et agissent en dormant », donc ceux qui vivent dans l’inconscience, selon les paroles d’Héraclite, pourraient en différer et l’ignorer le temps qu’ils mettront à dilater la pupille de leur intellection. Pour cette raison de la main des Moires guidant aussi bien le destin des hommes que celui des artistes, il ne saurait y avoir de « rencontre fortuite » (clin d’œil du « metteur en scène » en notre direction), la rencontre étant toujours nécessaire avec ce qui fait sens en direction du sommet le plus élevé. Une des mises en lumière de l’art.

Mais, pour être adéquatement en concordance avec l’essence qui se dévoile dans cette rencontre opportune, dans ce moment magique du « kairos » des premiers Grecs, il convient de faire appel au concept de « forme temporelle ». Concept fécond en ceci qu’il débouche sur quantité de compréhensions, notamment dans le domaine de la saisie esthétique. Une forme temporelle est cette singularité, cet événement se montrant dans le champ de la conscience du Regardant avec une organisation qui lui est propre, avec un temps spécifique dont cet événement seul peut être affecté. Ce qui est à remarquer, d’emblée, c’est que l’événement n’est pas doté d’un en-soi qui en réaliserait l’assomption dans une manière d’autarcie, mais que ce qu’il nous propose découle d’une simple décision du Sujet qui s’applique à le viser. L’événement est donc la mise à découvert d’une subjectivité. Et, en ce qui concerne la brève approche développée dans le cadre de cet article, il convient de percevoir que cette forme est atemporelle car ses diverses manifestations échappent à la catégorie du réel et sa durée est celle, arbitraire, infiniment variable, des configurations personnelles que nous y projetons, comme l’idée de la fête pour un groupe social dépend essentiellement des valeurs déposées à l’intérieur de sa manifestation. Ainsi peuvent apparaître en tant que « formes temporelles », les formes du discours et du récit de Proust dans « La Recherche », que l’écrivain lui-même singularisera en qualifiant le vécu retranscrit de « Temps perdu » et de « Temps retrouvé ». Ces deux temps dénués d’objectivité sont les temporalités littéraires par lesquelles l’auteur de « Du côté de chez Swann » portera témoignage de ce qu’il fut, à savoir un personnage de papier transcendé par l’imaginaire d’un créateur de génie.

Mais revenons à « Intemporelle ». Déjà, par son traitement plastique, son évanescence, ses teintes si douces qu’elles paraissent venir de quelque empyrée, ces postures si diaphanes dont on dirait qu’elles sont figées dans le marbre, nous différons d’un temps ordinaire, nous échappons à la quotidienneté, nous nous exonérons de tout ce qui possède repères habituels. Nous devenons des êtres sans amers, des esquifs en quête d’un feu, d’une lanterne à l’horizon des récifs. Mais rien ne presse, il sera toujours temps de reprendre pied, d’accoster et de charger son havresac pour longer les ornières du réel. Ce que nous montre cet être quasiment mythique, en-deçà et au-delà des teintes, des tracés, des lignes de graphite, c’est une manière d’outre-monde, peut-être même d’outre-vie si éloignée des préoccupations qu’elle en apparaît comme l’harmonique presque impalpable, le son à peine reconnaissable, l’écho du monde qu’une falaise nous renverrait métamorphosé, remis au filtre d’une étrange et attirante nouvelle perception. Regardant, découvrant la beauté et nous sommes en suspens. Tout comme le vol stationnaire du colibri, cet imperceptible battement d’ailes qui en devient franchement irréel. Tout comme Intemporelle qui semble figée pour l’éternité dans la surprise de l’instant. Tout est infiniment relié à son essence. Et ceci à tel point que l’existence, cette simple hypostase, paraît n’être plus qu’une vague lueur perdue dans quelque brume, un genre de falot ne délivrant qu’un faible grésillement, une étincelle vivant sa dernière pulsation. Tout se maintient sur le bord de … Tout est présent dans l’à-peine, le presque, le bientôt. Alors ne peut qu’avoir lieu, à la place du langage qui échoue à dire, le carrousel des toujours secourables métaphores. Là où les mots se perdent dans les sables d’une parole devenue muette, surgissent les images qui disent en projections visuelles, en scènes monstratives, les contours de ce qui est à proprement parler impalpable. Alors le suspens de l’instant, l’altération de l’espace, se font images. Alors, comme un pas de deux qui fait sa mince dramaturgie dans l’arrière-scène, ombres portées de l’oiseau et de sa Voyante, voici ce qui apparaît : l’image fluette d’un flamant rose, braise dormante au-dessus d’une lagune, patte replié sous l’aile ; la gorge étroite d’un sablier où les grains de silice s’arrêtent comme pour un étrange rituel ; le dépliement amorcé d’un bouton de rose sous la caresse de la rosée ; la robe blanche du derviche tourneur s’étalent largement dans un geste sans début ni fin ; des « Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques », que tiendrait la main d’un enfant, un jour d’hiver, dans les lointains de Combray ; une Montagne Sainte-Victoire dans un infini tremblement, ses blancs jouant avec les teintes douces la partition d’un temps qui, jamais, ne semblerait devoir retomber. Flamants, derviche, madeleine, Sainte-Victoire ces manifestations de la pure beauté qui nous tiennent en haleine, nous situent pendant la durée de la fascination, hors du temps, hors de l’espace dans le monde que, parfois, tissent nos rêves de la couleur d’une ineffable joie. C’est ceci que l’on verrait, ces sublimes « formes temporelles » dessinant en nous, dans le sombre de notre chair, la belle lumière de la création, ouvrant jusqu’à l’infini l’arche brillante du sens. Il n’y a que cela, dilater sa pupille afin que le monde devenu transparent à lui-même, tout comme nous le serions devenus à nous-mêmes, puisse avoir lieu ce qui toujours attend, la survenue de ce qui est à voir et à entendre.

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 12:47
L’heure crépusculaire.

" Le voilier du soir ".

Un soir d’été - Calais.

Photographie : Alain Beauvois.

L’été : une mèche d’amadou qui avait longtemps brasillé. Le matin, déjà, la lueur éblouissante et les perles de sueur au coin des yeux. Au zénith une couronne blanche diffusant sa folie d’étoile incandescente et la fatigue ruisselant dans le creux des épaules. La chaleur clouait sur place, la chaleur crucifiait. On étendait ses bras à l’horizontale et les doigts étaient de simples battoirs égouttant leur inutile présence. Les toiles serraient les corps, les vitres noires emprisonnaient les yeux. On évitait de se regarder de peur d’y lire la démesure du jour, le temps ponçant à vif les chairs dolentes. On longeait le corridor des avenues dans l’angle d’ombre, évitant les entailles de la lumière. Partout étaient les lames de sabre, les rasoirs, les silex, les lacérations faisant leur sifflement d’aspic. Partout la geôle ignée fixant dans la demeure étrécie de peau. Partout l’impossibilité d’être. Il fallait se résoudre à vivre dans son enceinte, à l’étroit derrière la barbacane de muscles et de graisse et s’affaler sur la fraîcheur du sol avec la grâce d’un éléphant de mer. Pas d’autre choix que de végéter et d’attendre qu’une fraîcheur surgît de l’océan ou bien une pluie fît son apparition dans la pente grise du ciel.

C’était arrivé. Cela avait surgi à la façon d’une déflagration. Cela avait fait son langage d’orage et sa lumière d’outre-tombe. D’abord des lueurs vertes zébrant le ciel, des éclairs longs comme des désirs, de sombres nuées gonflées de suc mauve, des ondes magnétiques, des grondements sans fin glissant sous le dôme écartelé du ciel. La pluie tombait en écharpes obliques, en sagaies qui percutaient le sol, en aiguilles de cristal que buvait la poussière. Des mares d’abord, des marigots d’eau limoneuse, des flaques grandes comme des lacs, aux lueurs de métal, aux arêtes de zinc. Les rues transformées en torrents, les caniveaux diluviens, les caves où flottaient de dérisoires objets qui n’avaient plus de noms. On se terrait dans son antre de béton, on glissait des torchons sous les portes, on disposait le rare et le précieux sur de hautes tables, on lisait des romans policiers, on faisait l’amour, non pour la généalogie pas plus que pour le plaisir, seulement pour échapper au temps. On mangeait peu, on se sustentait de quelques miettes, on avait de lourdes insomnies et les cauchemars faisaient leurs incompréhensibles remparts autour des corps meurtris. On était attente de soi, longue et douloureuse parturition, on s’impatientait de se voir naître et porter au jour la gloire d’exister.

C’est le soir d’une ère nouvelle. Le bleu est partout. Dans les yeux des femmes, sur le bord des collines, dans la courbe des anses marines, l’âme apaisée des hommes. C’est une vibration qui vient de loin, qui part loin, peut-être au-delà des étoiles, dans un monde inconnu que les yeux ne voient pas. C’est une musique en sourdine, un à peine ébruitement du monde, une lueur de margelle, un reflet sur le plomb d’un vitrail, un souple ricochet sur la face immobile d’une lagune, l’amorce du temps inscrivant son hiéroglyphe sur l’échine d’un galet. C’est une lueur diffuse, un chant des abysses, une pliure d’algue dans la beauté intouchable des vagues, une écume marine vivant de sa pure présence, une caresse de gemme dans le secret de la terre. Partout l’encre a inscrit son règne, l’imaginaire déposé son sceau, le rêve imprimé la couleur de l’illimité. Plus rien n’existe que le bleu. La plage est bleue, l’eau est bleue, le ciel est bleu, l’esprit est bleu qui dérive dans l’espace infini. Partout où surgit le bleu, les choses s’effacent. Il n’y a plus la mer, il n’y a plus l’horizon, il n’y a plus les hommes. Partout est la couleur profonde, immatérielle, transparente, celle qui annexe les formes et les confond dans une même harmonie, un même langage tissé de poésie, si près du vide qu’on pourrait penser à une disparition de ce qui est. L’autre côté du miroir est là, devant soi, qui nous prend dans l’inaccessible et nous y dépose sans que nous y prenions garde. Fascination du bleu, infinité de déclinaisons : gorge du pigeon, plumes d’acier du paon, transparence de l’aigue-marine, densité du saphir, camaïeu du zircon, eau indolente de la turquoise. Dans le bleu on se perd, dans le bleu on disparaît en même temps que l’on s’accomplit. On n’a jamais été aussi près du vide alors même que se déploie un sentiment de plénitude jusque là inapproché.

Les hommes-oiseaux sont sur la plage touchant à peine la vitre d’eau de leurs pattes palmées. Ils sont sur de hautes échasses, immobiles, saisis par la densité du temps. Ils ne mangent pas, ils ne marchent pas, ils demeurent dans le bleu comme dans le refuge dernier d’une vérité. La mer est derrière eux, immense muraille d’eau faisant ses plis d’ombre et ses reflets tellement fondus qu’on ne les perçoit guère qu’à la façon d’un conte pour enfants, d’une fable venue des lointains du cosmos, peut-être une mémoire prenant corps afin que toute la beauté du monde soit dite d’une seule voix. Devant la toile du ciel tendue à la manière d’un décor, un poudroiement de nuage si discret qu’on le croirait irréel, le triangle blanc d’une voile, cette incision de la couleur qui est un amer pour notre vue, un phare pour la conscience, un repère énonçant la fragilité de l’être perdu dans l’immensité. Bientôt le blanc aura disparu. Le bleu s’ourlera de nuit, deviendra bitume lourd dans lequel disparaître l’espace d’un rêve. Alors, sur le sable pris de ténèbres, plus rien ne sera visible que l’espoir du jour prochain, de sa lumière plantée au zénith, de sa décroissance, de son entrée à nouveau dans le cycle des jours. Peut-être n’y a-t-il pas de plus belle espérance que de s’enfuir dans le bleu et d’y faire son infini voyage. Comment savoir alors que le bleu sonne aux oreilles et que le corps s’ouvre afin que l’illimité soit accueilli. Comment ?

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:22
L’Arbre-Soleil.

Photographie : Ela Suzan.

 

 

 

 

 

   Luxe d’une patine ancienne.

 

   Ou bien la nuit. Ou bien le jour. Hélias, enfant d’à peine neuf ans, n’aimait nullement cette alternative qui ne faisait paraître que l’ombre et la lumière et rien d’autre qui eût pu les réunir. Avant toute chose, Hélias était forme de passage, glissement entre deux rais de clarté, deux pans de ténèbres qui plongeaient dans l’inconnu. Depuis son plus jeune âge il avait toujours éprouvé une vraie dilection pour ce qui jouait dans le clair-obscur, dans le demi révélé, dans la forme émergeant à peine d’elle-même à la seule force de son intime déploiement. Aussi le voyait-on hanter les rues du village de pierres brunes, de préférence au lever du jour ou lorsque le crépuscule teintait le paysage du beau luxe d’une patine ancienne.

 

   Le fourmillement bleu de l’infini.

 

   Et rien n’aurait été sans doute plus exact que l’idée qui aurait fait du jeune Hélias un être déjà acquis à cette qualité de la lumière depuis l’antre du ventre maternel. Ce dernier, on aurait pu l’imaginer à la façon d’un dôme opalescent, d’un doux gonflement de résine, avec, en son centre, le germe d’une existence visitée par la qualité du rare, du précieux pour la simple raison qu’ouvrir ses yeux aux secrets du monde n’est guère réservé qu’à des explorateurs de beauté. En effet, comment dire l’évidence heureuse, la délicatesse d’un plateau semé d’herbe jaune, parcouru du moutonnement d’or des arbres, certains encore habités d’une coloration vert d’eau alors que dans les lointains cernés de brumes la vue s’égare dans le fourmillement bleu de l’infini ? Jamais le zénith, avec son candélabre blanc pendu dans le ciel, goutte aveuglante, ne révèle avec tant de sublime spontanéité la douceur des choses.

 

   Qu’il était le fils du Vent.

 

   Son âme, il faut la laisser voguer parmi les volutes de l’imaginaire, la confier aux ondoiements de la rêverie. C’est surtout à ceci que se livrait le Jeune Inconnu car nul ne savait d’où il venait, quel était son destin, le terme de son cheminement. Certains prétendaient qu’il était fils du Vent. D’autres, plus malicieux, disaient qu’il était l’invention de quelque Sorcière. Il faut dire qu’en ce pays de pierres sombres, de vallées ombreuses, d’âtres noirs de suie, les divagations n’étaient pas rares dans de pauvres têtes dévastées des atteintes du temps. D’autres supputaient qu’il était un astre tombé du ciel un soir de pluie d’étoiles filantes. Enfin les plus rustiques d’entre eux ne croyaient nullement à toutes ces balivernes et allaient se coucher sur leurs taies brodées d’ennui avec la résignation d’une racine à habiter son lopin de terre pour l’éternité. Aucun, cependant n’avait songé qu’il pouvait être la simple continuité d’un Arbre, ces vénérables habitants de la Terre perdus dans le silence des confluences mondaines, ces réservoirs d’énergie et de sagesse que fécondaient les rayons du soleil.

 

   Les corridors à perte de vue du temps.

 

   Quoi qu’il en fût de ces fables aussi fantaisistes que dénuées de fondement, Hélias qui n’était en réalité qu’une image tirée du vaste livre du monde, se levait au moment où la nuit commençait à basculer - il en sentait le singulier grésillement quelque part entre l’ombilic et la voûte du diaphragme -, s’habillait d’un rien et quittait les pages de sa hutte de branches bien avant que les villageois ne se hissent de leurs rêves d’étoupe. Il empruntait le sentier qui gravissait en lacets la pente de la montagne que coiffait, en son sommet, les robes brunes des vaches. Parfois il musardait au milieu des tubes rouges des joubarbes au bout desquelles s’étoilaient les fleurs roses. Parfois il jouait avec les corolles jaunes des saxifrages, minces étincelles qui se reflétaient sur son front nimbé de lumière. Au loin, dans une brume diaphane, les hauts sommets dentelés, les plaques des névés resplendissant dans l’air cristallin et, parfois, dans une ronde de cercles joyeux, le vol des aigles royaux qui semblait dire les franges inaccessibles de l’espace, les corridors à perte de vue du temps.

 

   L’illimité des choses inaperçues.

 

   Voici, Hélias est arrivé tout en haut des collines herbeuses d’où se laisse découvrir l’entièreté de l’horizon, immense courbe qui semble ne vouloir jamais en finir de faire son étonnante géométrie. Dans les creux, les lentilles d’eau des lacs font leurs yeux dilatés. De loin en loin, des troupeaux de rochers à la laine grise. Des haies, des boqueteaux pareils à des mousses qui seraient nées seulement pour rythmer le paysage, lui donner sens. Ici est une clairière entourée d’essences multiples, ces entités volatiles qui traversent le corps du Chemineau comme une idée se fraie un chemin dans les belles avenues de l’intellect. Les arbres vénérables habitent cet Enfant de la nature à l’intérieur même du fortin de sa chair. Ils le dilatent. Ils le portent en avant comme s’ils étaient un langage vivant cherchant à s’éployer dans la tête des hommes puis, au-delà, vers l’illimité des choses inaperçues. Symphonie de chênes verts au feuillage clair, d’aulnes et de bouleaux au ramures délicates, larges palmes des cèdres où l’air repose sa course, fins cônes des cyprès plantés dans le derme de l’éther, triangles foncés des épicéas, boules régulières des érables, cierges solitaires des mélèzes aux aiguilles couleur de miel.

 

   L’écume douce de l’intuition.

 

   C’est une aube de pure lumière, grise et blanche - ces déclinaisons de la délicatesse -, avant que la rumeur du ciel ne se teinte du corail de l’aurore. Attendre la coloration trop affirmée, c’est différer de soi, c’est sortir du poème pour déjà se ruer dans la prose assourdissante du monde. Le Jeune Chercheur sait la nécessité de la pause, du repos, du recueillement en soi. Il s’assoit sur un tumulus de pierres à la lisière du cercle d’arbres. Au centre exact du dessin sylvestre, Celui par qui, l’Arbre-Soleil, il connaît le bonheur d’être parmi le simple et le directement accessible. Il suffit d’ouvrir la meurtrière de ses yeux, de regarder à la manière du lynx, avec les flancs qui palpitent, l’écume au bord des lèvres, l’abdomen arqué comme pour un rituel sacré. On respire à peine. On laisse venir à soi l’écume douce de l’intuition. On sent sur la nappe de sa peau l’étoilement du jour, la douce insistance des grains de lumière qui font comme un léger cliquetis, une fugue en sourdine, la chute d’une eau dans le bassin alangui d’une doline. Ce qui fascine et cloue le corps au mystère de l’être, c’est surtout ce merveilleux Arbre hissé à la force de son tronc dans la vague claire de l’heure. Le temps s’est arrêté. En bas, dans le village, les Hommes sont encore au repos et on dirait des gisants dans le silence d’un sépulcre. Dans la fontaine, sur la place aux ombres bleues, le jet d’eau est un « cristal qui songe », une éphéméride qui marque le pas, une chute en suspens dont on ne perçoit ni début, ni fin. Dans la savane des prés, les troupeaux sont figés, seuls leurs naseaux fument en cadence mais le rythme est si lent qu’il pourrait aussi bien s’arrêter et ne plus jamais paraître. Sur le dos des boqueteaux une étole de rosée se pare de teintes si évanescentes qu’on les croirait de cendre ou bien pareilles au feu éteint des galets.

 

   Doux rayonnement d’un sfumato.

 

   C’est une joie presque irréelle d’être, ici et maintenant, au-devant de ce qui fait signe avec autant d’humble majesté. La boule blanche du Soleil est à l’orient, œil cyclopéen mais tellement paré des intentions les plus pacifiques, des projets les plus sublimes. Comme s’il s’agissait d’assister à la naissance d’un chef-d’œuvre, une toile de Léonard de Vinci, par exemple, avec le doux rayonnement de son sfumato. Qui est autant émanation de l’âme, de la lumière, qu’arrangement ingénieux d’un pigment sur le support. Aube blanche qui transfigure l’espace, reconduit l’éternité à l’instant dans un si mince feuillet qu’il semblerait issu d’un conte des Mille et Une Nuits. A peine l’épaisseur d’un amour d’Orient. Un filet de liquide odorant coulant d’une aiguière dans la fraîcheur d’un patio. Tout autour de l’Arbre, un ciel légèrement voilé de teintes de feuilles et d’humus. L’horizon tel un fleuve lumineux qui semble s’écouler aux confins de l’imaginaire, là où le rêve poudroie et se métamorphose en une infinité de fuyantes particules. Plus près, la terre pareille à un tissage serré avec le rythme lent de sillons à peine apparents. Une ligne foncée traverse l’entière zone de visibilité traçant une frontière discrète entre ce réel qui nous visite de sa lame tranchante et cet irréel lointain qui semble être le territoire d’Hélias, cet Enfant de l’Arbre-Soleil dont on ne sait l’origine, dont on ne peut prévoir la marche vers demain. Ce que l’on perçoit de lui, seulement cette fuite éternelle, là, face à ce microcosme si mystérieux qu’un jour il pourrait bien y disparaître tel le nuage dans le ciel qui le reprend en son sein. La vision est si belle qui conduit de soi à soi. De soi à l’Arbre-Soleil, cet archétype fondateur des assises humaines. Axe du monde, vie dans son élévation, passerelle en direction du ciel, métaphore d’une inépuisable puissance. Epiphanie ouranienne si proche de l’idée de la divinité avec son rayonnement spirituel, source de lumière, cette parole qui féconde le tout du monde et le rend possible.

 

   L’Arbre-Soleil est orphelin.

 

   En bas le village s’éveille. Les vieux Hommes étirent leurs membres engourdis par le froid de la nuit. Un feu dressé à la hâte dans l’âtre fait voler ses escarbilles dans l’ombre des demeures de pierre. On revient à la vie petit à petit. Après être passés si près du néant qu’on en porte encore les stigmates dans les rides du front, les nœuds serrés des mains, les plis des yeux qui ont du mal à se distendre. Là-haut, tout là-haut le ciel vire au rose puis au jaune, les teintes s’unifient, se dissolvent, noyant l’espace dans la même note hautement lisible. Les arbres sont des arbres, les haies des haies et le réel plante partout son impérieuse dague. Soudain quelque chose a disparu comme si on avait retiré une pièce de l’axe du monde, et qu’il ait cessé son harmonieux mouvement de rotation. Comme un hoquet, un soubresaut, un grincement consécutif à la projection de grains de sable dans les rouages. Quelque chose manque et, maintenant on le sait depuis son cœur de pierre dans les masures où le feu crépite et fait ses détonations. L’Enfant du mystère, l’Enfant venu d’on ne sait où a disparu et l’Arbre-Soleil est orphelin de son regard appliqué. Renaîtra-t-il la prochaine aube ? Renaîtra-t-il ? Grande serait la désolation si nul ne considérait poétiquement cet événement aussi exceptionnel que cyclique du lever du jour qui est aussi lever de l’homme, lever de la beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:21
Le ton fondamental.

Le Sphinx de Gizeh – Source : Wikipédia.

Flickr - Gaspa - Giza, la sfinge (2) »

par Francesco Gasparetti from Senigallia, Italy.

Les Grecs racontaient qu’au temps d’Œdipe un sphinx, posté sur la route de Thèbes, proposait des énigmes aux passants, et dévorait sur-le-champ ceux qui ne les devinaient pas. Il proposa la suivante à Œdipe :

« Quel est l’animal qui marche à quatre pieds le matin, à deux pieds à midi, et trois le soir. »

Œdipe répondit :

« C’est l’homme qui, dans son enfance, qu’on doit regarder comme le printemps de la vie, se traîne sur les pieds et les mains ; à midi, ou dans la force de l’âge, il n’a besoin que de ses deux pieds ; mais le soir, c’est-à-dire dans la vieillesse, il lui faut un bâton, dont il se sert comme d’une troisième jambe. »

Le monstre, furieux, se précipita dans la mer.

(Source : Larousse Universel).

De cette anecdote, ce qu’il faut surtout retenir, c’est que certaines vérités ne doivent jamais être dévoilées, car elles brillent plus que l’éclat de mille soleils. L’être, jamais on ne peut l’atteindre. Et il n’est évidemment pas indifférent que l’énigme du Sphinx porte sur l’homme, de façon à mettre ce dernier en perspective avec ce qui le dépasse et, qu’à lui seul, il ne saurait combler, la surpuissance de l’être du monde, dont il est l’une des déclinaisons à défaut de pouvoir toutes les embrasser. Quant au reste, aux broderies mythologiques, au luxe de détails, au monstre à tête féminine, corps de lion, queue de serpent et griffes d’aigle, il ne s’agit simplement que d’une habile cosmétique dont le rôle subtil est de nous égarer en des supputations qui dissimulent à nos yeux atteints de cécité ce qu’il y a à entendre de l’univers, que nous dissimulons volontiers derrière la première distraction venue. Et une remarque, celle se fondant sur le néologisme rabelaisien de « Sphinge », ce sphinx femelle encore plus étrange, est à même de nous poser au seuil d’une réelle ambiguïté. Ambiguïté qu’entretient, comme dans un flou savant, le lexique allemand de « die Sphinx », soit, dans la traduction littérale « La Sphinx ». Comment ne pas percevoir, dans cette apparente « anomalie lexicale », plus qu’une intention linguistique, simplement une énigme à poursuivre, celle d’un être étrange qui, chapeautant le masculin autant que le féminin, n’est ni d’un genre, ni d’un autre, mais rassemble les deux dans une entité nécessairement énigmatique, laquelle ne saurait trouver, sur Terre, la possibilité de son accomplissement. Il faut se résoudre à chercher ailleurs !

Et maintenant, après ce qui pourrait apparaître comme une digression mais qui s’inscrit plutôt comme prolégomènes à ce qui suit, considérons ce que nous dit Philippe Sollers de ce que nous sommes, nous, ici et maintenant, dans la contingence que nous habitons quotidiennement. Il y est question de nous, mais aussi des autres, de la perception qu’ils ont de nous, de notre ton fondamental qui « vient de plus loin » que nous - mais d’où vient-il donc ? -, et toutes ces considérations sont comme les paradigmes d’une nouvelle connaissance de notre propre ego, de celui du monde, si nous osons une telle formule, soit la mise en évidence de choses fondamentales. Voici donc ce qu’énonce Sollers :

« Les autres sentent bien ces différences en vous, ils les repèrent avant même que vous en ayez conscience. Leurs reproches, leur mauvaise humeur, leur aigreur vous étonnent, vous montrent la voie. En même temps, ils se trompent sur ce que vous êtes en train de désirer ou de faire : c’est épatant à vérifier, mathématique. Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Or, ce ton fondamental, s’il existe bien, il n’est jamais directement perceptible. Il s’écoule de nous comme l’eau qui transpire du ventre de la cruche dans la chaleur d’été, c’est lui qui tient ouvertes les ailes du colibri dans son vol stationnaire, c’est encore lui qui anime la pulsation des phéromones avant que l’accouplement n’ait lieu. Autrement dit il s’agit d’un insaisissable, tout comme la nature de la Sphinge est invisible, son austère visage de pierre en marquant le caractère définitivement impénétrable. Le ton fondamental de la Sphinge est entièrement contenu dans l’énigme qu’il-elle pose, dans sa propre disparition si le mystère parvient à être dévoilé. En réalité, nous sommes tous ces manières d’êtres hybrides, moitié Sphinx, moitié Sphinge, scellés sur le secret de notre propre présence au monde - comment pourrions-nous l’expliquer ? -, secret que nous gardons par-devers nous, le protégeant à la manière du bien le plus précieux qui soit. Notre être est là, si près, si loin de nous ; nous l’entendons bruire, nous percevons le son de papier de ses ailes, nous devinons la lumière qui l’anime, qui nous fait cligner des yeux et, souvent les fermer afin qu’inondés, soudainement, ils ne renoncent à regarder. Le ton fondamental, cette nervure qui tient toutes les autres assemblées, nous ne le percevons jamais dans sa pureté, seulement dans une forme dégradée qui ressemble aux bruits du quotidien. Il y a tellement de bruits sur Terre, tellement de discours volant sur les agoras du monde. Alors comment, dans ce maelstrom, s’y retrouver avec cela même qui nous fait tenir debout, avancer et nous diriger vers notre avenir d’un pas suffisamment assuré ? Comment ? En réalité nous sommes sourds à nos propres signaux. La note fondamentale, toujours elle se mêle à quantité d’harmoniques qui en constituent les possibles hypostases, la forme atténuée. La mélodie originelle est toujours occultée par une manière de bavardage dont les sons périphériques sont la mise en scène. Ecoutez-donc une note pure - le ton fondamental - cette note tenue pendant quelques secondes. Puis écoutez, à nouveau, la même note à laquelle se superposent les harmoniques, à savoir le timbre, la couleur de cette note lorsque notre cochlée l’aura interprétée, c’est-à-dire aura rajouté des informations qui n’y étaient pas à l’origine. Le fondamental sera devenu de l’harmonique à la hauteur de notre état d’âme, à la couleur de notre propre subjectivité. Les informations initiales auront été noyées sous quantité d’événements périphériques qui en auront détruit la trame réelle, la seule à pouvoir signifier et porter témoignage de la pureté d’une origine. L’homologie d’une telle situation, sur le plan visuel, nous est donnée par le travail en cours d’un artiste dans une création picturale. Au début sonne la note fondamentale, le trait de crayon, la trace de la mine de plomb, la hachure d’encre, le lavis léger. Puis intervient la brosse chargée de couleurs - les harmoniques -, et disparaît, en même temps, ce qui constituait l’ossature du dire de l’artiste, à savoir une impression immédiate – une « donnée immédiate de la conscience » en termes bergsoniens - dont il ne reste plus que des traces infinitésimales, de la même manière que les strates des sédiments voilent l’histoire géologique du sol.

Mais, maintenant, il nous faut en venir à l’étrange figure Sphinx-Sphinge afin que quelque chose d’une compréhension de l’être puisse se manifester. Certains individus traversent votre ciel personnel à la manière d’une comète. Un surgissement, une trace brillante, une persistance, dans la nuit, d’une pluie d’étincelles, puis, plus rien que le silence et la mémoire floue de ce qui fut et ne se reproduira plus. Imaginez ce qui suit. Vous êtes jeune, alors, autour de 15-17 ans, adolescence basculant dans l’âge adulte. Au lycée. Dans votre classe, le passage rapide, peut-être 2-3 ans, d’un jeune aux contours imprécis, apparemment sans histoire. Souvent, le hasard des places occupées dans l’existence, vous êtes assis à la même table que lui et vos destins se croisent, au réfectoire, dans la cour, jamais à l’extérieur cependant. Quelques échanges, sur la littérature, surtout, l’art, la philosophie. Mais jamais d’incursion dans la vie privée. L’extérieur du lycée est un autre monde. Ici dans cet univers clos des connaissances, ce jeune est désigné sous le sobriquet de « Die Sphinx », étiquette décernée par le professeur d’allemand trouvant à X*** des similitudes avec le monstre ailé d’Egypte. Même attitude impénétrable, même regard semblant épier quelque monde intérieur, même immobilité comme si, bouger, était synonyme de se perdre dans une masse indistincte habitée de menaces. A son sujet, quelques bruits circulent, mais dans le vague, sans insistance ni intention de nuire. On le dit volontiers autiste, peut-être ombrageux, entièrement voué au culte de la littérature -, il aime Senancour, Nerval, Chateaubriand, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, il lit Mallarmé avec passion, il vénère Artaud, Lautréamont, Nietzsche et éprouve une véritable dilection pour les œuvres secrètes, les éditions rares, les écrits sous le manteau. Il passe des jours à découvrir « La journée ou l’emploi du temps » par L.F. Jauffret petit opuscule datant de 1817, avec 6 jolies gravures, mince traité d’éducation « contenant les premiers élémens des connaissances utiles aux Enfans qui commencent à lire » ; il lit, le soir tard, les deux petits volumes de Madame De***, « Caroline de Lichtfield », 1786, dans deux petits livres au maroquin doré au fer.

Ce que vous connaissez de lui, ce qu’il veut bien laisser paraître, c’est cette face lisse comme le miroir, cette surface réfléchissant le monde à l’aune de ses caractères d’imprimerie, de ses effigies de papier, de ses miroitements d’incunables, de ses milliers de minuscules signes noirs anonymes qui se dissimulent dans la touffeur des œuvres. Ce que vous connaissez de lui, c’est d’abord cette inclination vers la littérature - ses harmoniques -, alors qu’au loin, comme dans une brume, vous apercevez son ton fondamental, cette énigme de l’être qui semble reposer dans les fortifications d’une « forteresse vide » que surplombe une tête de femme à la dureté de pierre, au visage usé, au corps de félin, à la queue ophidienne, aux griffes d’aigle dissimulant dans leurs serres ce qui, toujours, se dérobe et nous interpelle. Ce ton fondamental qui vibre depuis le centre de sa lanterne magique, que jamais les doigts ne peuvent atteindre, - jouets qu’un enfant désire dans la vitrine de noël illuminée -, qui échappe au regard alors que la curiosité est grande de toucher la pure gemme, ce ton « irrite au plus haut point, mais [il] est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. » Précieuses indications dont Sollers se fait le porte-parole alors que le Sphinx-Sphinge glisse continûment et qu’il vous est impossible de l’étreindre, d’en tracer seulement une esquisse, d’en dire le rapide poème. Jamais on ne pourra dire « les illuminations » du poète. Il est bien au-delà de ce monde, dans une contrée emplie de silence et de recueillement. Mais faisons retour vers ce mystérieux X*** dont l’imprécision même sonne comme l’X d’une équation insoluble. Le cerner, tâcher de le comprendre ne sert à rien. Cherche-t-on à mettre en exergue la cause de l’air, le rythme du silence, la transparence de la parole ? Non, c’est d’un ailleurs dont il faut se mettre en quête, sans pourquoi, sans comment, sans feu ni lieu, d’un ailleurs comme ailleurs dans la plus radicale des pensées qui soit. Verticale, profonde comme l’abîme. Mais partons des harmoniques - ce qui est visible - pour remonter à un possible fondement - l’invisible. Sphinx-Sphinge - cette double nomination traçant l’orbe d’une « morale de l’ambiguïté » pour parodier le titre de l’ouvrage de Simone de Beauvoir, soit la difficulté pour l’homme d’assumer « le paradoxe de [sa] condition » -, donc Sphinx s’offre à la vue des autres comme simple concrétion littéraire, genre de bourgeon terminal d’une existence racinaire, rhizomatique, puisant sa substance dans un sol aussi complexe que celui d’une mangrove, aussi difficile à déchiffrer.

A partir d’ici, il vous faudra partir du corps de celui qui vous échappe et vous met en demeure de le percevoir correctement. Le corps est fluet, longiligne, les épaules étroites, comme s’il fallait en réduire la voilure, laisser faseyer la toile, ramener la chair à sa plus simple expression. La vérité se situe ailleurs. Mais demeurons encore à la périphérie. Vous contraignant à observer X*** avec un regard porté à la mydriase, voici ce qui fait signe en votre direction. En réalité il s’agit si peu de corps, juste un rideau de peau, quelques nervures de nerfs, des lacis de sang, des efflorescences d’humeurs vitreuses. Ce que vous voyez : des enroulements de lettres, des points de suspension, des lambeaux de phrases à la dérive, des vers alexandrins, des odes, des éclisses de poème. Cela ressemble si peu à de l’organique, plutôt à un précipité de culture, à une macération d’esprit, à des volutes d’âme. Car, en effet, vous êtes tout proche de quelque chose qui pourrait se proférer de soi, devenir subitement incandescent et se tenir en sustentation dans l’éther sans le secours de quelque loi physique. Une manière d’être auto-réalisé s’alimentant à sa propre substance. Ici et là, il vous semble reconnaître une « Fille du feu », ailleurs une volupté de mélancolie obermanienne, plus loin « une nuit dans les déserts du Nouveau monde », le bruit des cataractes au loin ; puis Myrtho inondée « des clartés d’Orient » ; puis encore quelques « Fleurs du Mal » flottant « au vent mauvais », puis les lueurs vertes de l’absinthe, un « bateau ivre » dans le désert du Harar, des « brises marines » que berce le « vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ».

Pour l’heure, ce sera tout, mais c’est déjà beaucoup cette « Alchimie du Verbe » faisant ses floraisons au-dessus de l’ombilic du Sphinx, cet ombilic qui semble rassembler dans son amande même, dans sa fermeture, son étroite occlusion le tout d’une existence en sa sublime signification. Il n’y a rien à voir ailleurs, dans ce qui serait supposé être une géométrie sémantique, un site herméneutique. Ce qu’il y a à comprendre du Sphinx est entièrement remis à cet ombilic, bouton terminal d’une aventure commencée il y a longtemps, dans un lieu si hypothétique qu’il semblerait n’avoir jamais existé. L’ombilic est à la jonction de deux mondes. Il s’ouvre en direction de l’avenir et de replie sur son origine, tout au long du cordon ascendant qui le remet dans l’antre primitif de la conque amniotique. C’est là, dans le flottement liquide du premier espace que tout s’origine et prend forme. Comme si deux yeux, deux globes oculaires pareils à une mappemonde de matière première regardaient dans deux directions à la fois, dans deux façons de s’y prendre avec ce qui, bientôt, s’actualisera, un corps, des membres, tout l’équipement pour affronter l’étant, le dense, le compact, alors que de l’autre côté, l’autre œil regarde en direction de l’être, de l’inapparent, du fluide à la limite de se rompre. Oui, l’ombilic à la rencontre de deux mondes, à la jonction de deux réalités aussi dissemblables que complémentaires. Immergés dans le liquide amniotique, nous flottons vers notre réalisation corporelle, mais nous appartenons aussi à ce cosmos dont nous provenons comme la plante tire son suc du sol nourricier. Là, dans les replis ombreux, sous le dôme translucide de notre génitrice, nous nous étendons d’un bord de l’univers à l’autre. Nous ne sommes pas encore sortis de l’antre, de la grotte primitive et nous sentons un étrange magnétisme nous traverser et nous voyageons à rebours à la vitesse des comètes.

D’abord les planètes, là, à portée de la main, puis le soleil qui fait sa boule rouge dans l’arc infiniment tendu du ciel, puis la voie lactée, ses milliards de trous brillants comme des têtes d’épingles, ses amas confus de galaxies, ses théories de quasars - nous sommes vers trois milliards d’années -, puis les premières contractions du rayonnement fossile, l’univers transparent vers un million d’années, sa sortie laborieuse des ténèbres sous l’effet d’une contraction matricielle, puis la danse des neutrons, la gigue des protons - cinq cent mille ans , puis la soupe ruisselante de phosphènes, des quarks et des électrons, puis l’univers réduit à la taille d’une orange, puis microscopique, infinitésimal, à peine un petit pois, puis le big-bang, la gigantesque explosion qui annonce l’expansion infinie de l’univers. Et avant ? Quoi donc ? Le vide absolu ? Les volutes inconnaissables du néant ? La sombre résonance du vide ? Allons, quelle plaisanterie, mais cessons de nous inventer de bonnes raisons de convoquer un démiurge à des fins d’explication causales. Les cosmologies sont de gentilles mythologies qui ne résistent pas à l’analyse d’un esprit rationnel. Et Dieu lui-même, n’apparaît qu’à l’endroit précis où le raisonnement faillit, où la science bascule dans la croyance. Nos ancêtres, les hommes du paléolithique, entendant le tonnerre gronder, l’orage produire ses éclairs, ne croyaient-ils pas à l’existence de forces surnaturelles qui les menaçait et promettait, à chaque instant, de les faire disparaître ?

L’univers, il n’y a guère d’autre explication que son existence continue, sans faille aucune, suite de contractions et d’explosions, tout comme l’utérus se contracte pour expulser le petit homme et le remettre à ses hôtes. L’univers est un absolu, un infini, le réceptacle, contenant et le contenu de la seule vérité qui soit. L’univers est immortel et c’est pourquoi nous éprouvons, à simplement le regarder, la dimension strictement ridicule de notre finitude. Si l’univers dont nous provenons tous n’était qu’un relatif, une brève histoire temporelle, quelle serait donc la mesure qui nous permettrait de poser des problèmes tels que la liberté ? Pour que nous soyons libres il faut que quelque chose comme une jauge éternelle nous toise depuis son empyrée souverain. Ici, s’énonce en termes platoniciens le début de toute philosophie, instituant deux régimes aussi différents que complémentaires : l’intelligible et le sensible. En toute bonne logique, si dans notre système solaire, la dialectique ascendante conduit l’homme à contempler le Soleil comme le souverain Bien, qu’en est-il du Soleil lui-même, si ce n’est de poursuivre le même mouvement dialectique en direction de ce qui l’a porté sur ses fonts baptismaux et ainsi, de proche en proche se constitue une idée de l’infini en même temps que celle d’un absolu dont nous ne sommes que les « hypostases relatives ».

Si la littérature constituait les harmoniques par lesquels le Sphinx était sommé d’apparaître, par un simple système d’emboîtements successifs, de logiques gigognes, remontant jusqu’à l’origine visible et la dépassant dans une vision purement cosmique - autrement dit l’être -, le ton fondamental - l’énigme -, n’était que cette mise en abyme d’une réalité qui la dépassait mais en détenait le mystérieux ordonnancement. Alors, comment ne pas comprendre, maintenant, la thèse de Sollers qui l’énonce avec autant d’emphase que de mystère consommé :

« Les autres sentent bien ces différences en vous, ils les repèrent avant même que vous en ayez conscience. Leurs reproches, leur mauvaise humeur, leur aigreur vous étonnent, vous montrent la voie. En même temps, ils se trompent sur ce que vous êtes en train de désirer ou de faire : c’est épatant à vérifier, mathématique. Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Et, maintenant, regardez à nouveau « Die Sphinx », la Sphinge, son retrait du monde, sa passion pour la chose littéraire, sa discrétion à proférer quoi que ce soit de définitif, sa vie intérieure intense, la poétique qui l’habite et le soutient, le fait vibrer l’espace d’une existence et vous saisirez dans l’empan d’un seul regard ce qu’exister veut dire, ce qu’être signifie. Il n’y a rien d’autre à penser que cela.

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:19
Harmonie bleue.

Œuvre : Barbara Kroll.

Etait-ce le bleu, cette couleur qui n’en était pas une qui m’avait attiré à Capoiali, cette minuscule bourgade perdue entre les eaux claires du Lac de Varano et celles, plus soutenues, de la Mer Adriatique ? Sait-on jamais, du reste, le motif d’un voyage, le choix d’une destination plutôt que d’une autre ? Hasard ? Dessein inconscient qui pousse ses rhizomes en surface sans que, le moins du monde, nous en soyons alerté ? Ici donc il était question de bleu. Soit azurin, si léger, impalpable, pareil au flottement de l’air sur la lisière des arbres. Soit aigue-marine, inclinant au vert mais dans la discrétion, comme une efflorescence liquide vivant de son mince flottement. Ou alors encore, celui pour lequel j’éprouvais non seulement un attrait mais manifestais une véritable dilection si ce n’est une passion, cette nuance profonde tachée de cobalt, animée en son sein de reflets sombrement métalliques, puis ce bleu marine, genre d’ardoise enduite de bitume dont la nuit était annonciatrice alors que les étoiles en trouaient l’encre, en poinçonnaient la densité ici et là comme pour indiquer aux hommes la nécessaire direction de leur regard, ce ciel qu’ils désertaient pour de terrestres occupations.

J’avais loué une cabane de pêcheurs sur cet isthme étroit, ce mince liseré de terre qui me disait en termes topologiques ce que je cherchais à mettre en évidence dans l’ordre symbolique. Une vérité, la fulguration de l’éclair, l’exactitude des choses en leur simplicité. Ma peinture n’était que cela, une suite de colombes ouvrant l’espace de la paix, des modèles au corps fluet voulant dire l’étroitesse de la vie, des meutes d’arbres que le vent décharnait pour écrire l’incontournable tristesse du monde, de longs et infinis rivages qui tressaient le poème de la beauté en milliers de fins ruisselets se perdant dans la fuite du jour. L’endroit était si désert, si banal qu’il m’enjoignait de peindre, sans presque lever les yeux de la toile, cherchant seulement à y projeter des formes élémentaires, des tons jouant en écho le chant immédiat de la signifiance. Peu de monde sur cette terre usée de soleil, pareille à la croûte d’un pain trop longtemps exposée à la brûlure du four. Quelques baraques de tôles et de planches, le rouge éteint d’un toit de tuiles anciennes rongées par le sel marin. Quelques lampadaires montés sur d’étiques fûts rouillés. Seulement le passage de voitures de pêcheurs, le rythme sombre des filets quadrillant la poussière ocre. Le criaillement des goélands dans l’air parfois chargé de brume. Puis la longue presqu’île de pierre s’enfonçant dans le mystère des eaux, loin là-bas, à la limite de la visibilité.

Le crépuscule maintenant, sa lumière longue que l’automne féconde de sa mélancolique rumeur. Sur ma table, la trouée claire d’une lampe, son halo opalescent qui écarte l’ombre, juste ce qu’il faut afin que l’œuvre en cours trouve son site et puisse, dans un imprévisible instant, surgir de sa réserve, faire sens, multiplier ses formes, jouer sa partition dans ce clair-obscur de l’âme qui a pour nom « création », essai de profération qu’un silence ourle de son étrangeté, de son mystère. Car jamais l’on ne sait ce qui porte la peinture au jour, la révèle comme l’insondable qu’elle est. Subite intuition ? Tissage d’anciens souvenirs ? Pur imaginaire qui se métamorphoserait en cette réalité bleue ou bien ocre ou dans la blancheur d’un silence éternel ? Sur l’aire muette de la toile cela commence à naître. D’abord quelques touches appuyées, ailes de bleu maculant l’espace vide, s’y inscrivant avec l’assurance d’une forme à produire, à faire émerger du subjectile muet, sourd, immobile comme les pierres de quelque sépulcre, l’image inerte d’un gisant dans la froideur de la crypte. Cela commence à vibrer. Cela commence à bourdonner, à faire son va-et-vient de navette parmi les fils tendus du métier à tisser, fils qui veulent connaître la raison de cet insolite ballet, ces coups de pinceau qui font leur déflagration continue sur la plaine blanche, livide, en attente d’être fécondée.

Un éclat de jaune presque illisible à l’angle du tableau. Puis la broussaille noire des cheveux. Mais nul visage qui viendrait dire la personne, en tracerait la subtile vision, en délimiterait les ineffables contours. Tout encore dans le brouillon, l’esquisse, le geste précédant la naissance, la longue parturition, peut-être même la violence des forceps, cette expulsion de soi qu’est l’œuvre, qui accule au néant, demande à paraître. Toute œuvre est souffrance, cri, violente turgescence ou bien n’est pas. Ou bien demeure dans les limbes à la manière de cette graine qui ne viendra pas au paraître, s’oubliera, celée dans le pli étroit du limon comme une parole retenue dans l’antre de la bouche, invisible supplication, prière avortée, aphasie au long cours que rien ne viendra libérer.

Mais oui, à l’évidence une silhouette humaine, celle d’une femme que recouvre la taie d’une discrétion, passagère anonyme d’une fiction, flottement d’un rêve, hallucination faisant ses ronds dans l’eau, ses ondes de mirage, ses atermoiements quant à l’offrande de son être. Maintenant mon pinceau avance tout seul, sans doute en dehors de ma volonté, libre de ses mouvements, de sa progression. Celle qui se dévoile, ici, dans le creuset d’ombre est pareille à un signe, une griffure sur un palimpseste, la superposition de lignes emmêlées, la confusion de ce qui se donne à voir sous la lumière intermittente de l’aube. Comme un moulage d’albâtre, une pierre de Lune à la lueur incertaine dans une niche qui l’accueillerait à l’aune de sa troublante révélation. En bas de l’image, le plateau d’une chaise que visite un escarpin noir, puis la pliure d’une jambe, la pente d’une cuisse sur laquelle reposent les feuillets d’un livre si semblables à l’envol d’un conte qui, jamais, ne retombera. Le haut du corps se confond encore avec le fond dont il provient, comme s’il en était le simple prolongement, le premier mot balbutié au sortir d’une irréalité qui le portait dans une manière de négation, de geste de retenue et d’infinie pudeur. Dans ce poudroiement blanc, ce songe d’écume, le dôme d’un sein est à peine esquissé qu’un grain léger termine à la manière d’une énigme à résoudre. Mais qui est-elle donc cette Venue-de-l’ombre que je n’attendais pas, dont je ne supputais même pas la mystérieuse présence ? Mais sait-on vraiment jamais ce que l’on crée, qui vient de si loin, s’abîme dans la dense résille d’une inconnaissance ? Sait-on jamais ?

Matin. La toile dort dans la nuit de l’atelier. Elle veille et, peut-être, poursuit son chemin à l’abri des regards. Qui donc pourrait dire le destin d’une chose alors même que nulle conscience n’est présente pour en prendre acte ? J’entre dans le Café du Port. Quelques hommes au bar en train de boire. Fuyantes silhouettes dans la levée de l’heure. Au fond de la salle, Vous, mais comme absente à vous-même, qu’entoure une fumée grise, que détoure une immobile clarté. Vous, la Discrète de la toile, celle qui non encore venue à soi demeure en son intime et fait, autour d’elle, de minces cercles de présence, un essai d’existence, une vibration inaperçue dans l’orbe du monde. Mais par quel prodige êtes-vous ici derrière le cercle de métal de la table et là-bas, dans la pièce que traversent les premiers rayons ? Etrange pouvoir d’ubiquité vous projetant dans l’espace dans des sites que vous habitez simultanément. Mais alors il s’agirait de pure magie et, du reste, comment m’assurer que vous êtes encore sur le rectangle teinté de bleu, que vous y figurez à titre d’esquisse ? Je n’ai pas cette faculté de dédoublement et tout espace autre que celui que j’occupe est, pour moi, pur mystère, terre inconnue qui toujours s’éloigne, que parfois, maladroitement, j’essaie de saisir du bout de mon pinceau.

Non mes yeux ne m’abusent pas, je vous reconnais après vous avoir connue. Ce même massif d’ébène des cheveux, ce visage quasiment absent qu’il dissimule, cette vêture si légère à la consistance de buée, ce livre que vous feuilletez distraitement, le bruit de râpe du papier entre vos doigts, ces jambes longues pareilles à des algues dans le courant marin, ces escarpins vernis dont, parfois, vous éprouvez le sol de carrelage comme s’il devait se creuser en abîme et vous reconduire au néant. Et ce bleu des murs que, tout d’abord, je n’avais pas remarqué. Cette couleur froide à la consistance d’infini ; cette touche immatérielle, la vacuité d’un diamant ; cette froide cristallisation, cette valeur d’absolu qui fait que le mur cesse d’être mur, que les formes se noient, se perdent comme l’oiseau dans le ciel. Oiseau dans le ciel : n’étiez-vous que cela, une sterne rapide faisant image dans le bleu puis s’effaçant dans le vol qui l’a révélée ?

Vous avez refermé votre livre, y avez glissé un marque-pages à la légèreté d’aigue-marine. J’ai vu, comme dans un rêve, le dépliement long de vos jambes, la volute de votre main qu’accompagnait la braise de votre cigarette. J’ai entendu le claquement régulier de vos talons sur le pavé du port. Quelques oiseaux apeurés se sont envolés, comme surpris dans leur songe de plumes. Le bleu du mur vous accompagnait et l’on aurait pu penser à une étole de plâtre qui aurait ceint votre cou d’une toile pareille à une huile, à son empâtement, sa consistance de glaise. Je vous suivais à peu de distance. Le blanc de votre robe s’ourlait petit à petit des touches subtiles de l’aquarelle, aile turquoise dans l’heure qui montait. A l’évidence vous n’aviez pas remarqué ma présence. J’avais laissé la porte de mon atelier entr’ouverte. Vous vous y êtes glissée avec l’assurance de celle qui sait où elle va, quel est son destin, quelle pierre en borne le sentier. A peine votre image disparue et j’entrai à mon tour dans cette pièce sombre et humide qui sentait les couleurs, le vernis et portait le brouillard entêtant de l’essence. Ma toile toujours au même endroit. Mon chevalet avec son allure gauche, un peu dégingandée. Et Vous, là, l’Inconnue habillée de bleu, presque inapparente sur un fond qui vous mimait et vous conduisait à votre accomplissement à l’aune de cette belle harmonie. Ciel posé sur la mer et la ligne d’horizon comme dialogue discret, entente parfaite, ton sur ton pour dire toute la beauté du monde. Un oiseau, blanc-ocre, presque invisible, est perché sur l’une de vos épaules. Il clôt l’œuvre à seulement figurer dans ce subtil contrepoint, à faire sourdre le bleu de sa bogue, à le révéler comme l’entier mystère qu’il est.

Oui, cela me revient, maintenant, cet oiseau pareil à l’oiseau de Minerve, cette énigmatique chouette m’avait visité en rêve. Encore au réveil elle battait doucement des ailes autour de ma tête et j’apercevais ses yeux couleur de résine dans la fente étroite de ses paupières. Elle n’était nullement venue par hasard. Elle était la touche finale, le point d’orgue, cela même qui dialoguerait avec Vous dont la présence s’étiolait à mesure que mes coups de pinceau s’en approchaient pour la porter à la visibilité. Oui, voilà la forme accomplie dont vous étiez la prémisse, chant muet de concert avec cet oiseau qui habitait la nuit de sa curieuse présence. J’ai ouvert la fenêtre. Le bleu était partout qui ruisselait du ciel, montait du lac, glaçait l’Adriatique d’une nappe écumeuse. J’ai fait chauffer du café. Ai allumé une cigarette. Nous fumions au même rythme, celui empreint de mélancolie de deux êtres sur le quai d’une gare avant que la séparation ne les reconduise à la solitude. Les pêcheurs sortent du Café du Port. Ils rient avec entrain. Ils sont habillés de cirés jaunes sur lesquels s’irise une fine brume. Demain je partirai. Je regagnerai cette terre qui m’attend au loin. J’attendrai que le jour décline, vire à la sombre couleur des abysses. Peut-être la seule qui conduise au sommeil !

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:42
La nuit attentive.

Photographie : Katia Chausheva.

J'habite quai des Fleurs depuis six mois. Tout y paraît familier en même temps que lointain. Lorsque j'écris, souvent mon regard embrasse le paysage, depuis la sombre Tour Montparnasse jusqu'à l'Hôtel de Ville qui semble en être le lointain écho, le gris de ses ardoises fondu dans le ciel de Paris. Ma vie sans vous, d'abord, seul le cliquetis de la machine dans la rumeur des frondaisons et ces falaises blanches des façades, comme une limite à ne pas franchir, un point de non-retour. Quels mystères dissimulent donc les hôtels particuliers de Saint-Louis derrière leur austère froideur ? C'est si anonyme ces élévations de pierre que dissimule aux regards le cercle des arbres. Un retirement du monde, sans doute de hauts plafonds armoriés, des cheminées de marbre, des escaliers couverts d'épais tapis. Et un éternel silence opposé aux agitations mondaines.

C'était il y a une semaine, un soir, dans la montée des brumes. Je fumais dans le déclin du jour, ma vue flottant sur l'eau étale de la Seine que troublait, parfois, le passage lent d'une péniche. Il y avait si peu de bruit et l'on se serait cru dans la douceur d'une clairière sous la levée d'une lumière neuve. La lune commençait à briller dans la discrétion. Je ne sais comment votre présence s'est révélée, vous étiez si peu perceptible dans la pénombre. A peine une parole, un murmure à l'orée de l'aube. Vous étiez assise à la proue de l'île, sur un banc de pierre, dans l'attitude d'une danseuse se reposant d'une arabesque. C'était si troublant de vous découvrir à la mesure d'un éloignement, de ne percevoir de vous qu'une manière de presqu'île, d'horizon bleu et noir dans la densité des choses. Le haut de votre corps était douce phosphorescence qui s'abîmait dans la touffeur d'une vêture sombre, sans doute une jupe courte laissant libre cours à vos mouvements à peine ébauchés. Vous étiez quasiment immobile, sauf parfois la tension d'un bras, la cambrure légèrement accentuée de la jambe, le glissement d'un pied sur la dalle de calcaire. Il y avait comme le cercle d'un projecteur, un rond de lumière faisant de votre genou une colline lissée d'une onde souple, de votre bras une rivière avançant dans le doute de ses rives. Etiez-vous une solitaire venue se ressourcer dans la fraîcheur nocturne ? Ou bien une mystique méditant, poursuivant quelque idéal inatteignable ? Ou bien encore une romantique à la recherche d'un lieu qui la distrairait des autres, peut-être d'elle-même ? Vous, dans cette pose si élégante, tellement inclinée à la rêverie, je vous imaginais l'héroïne d'un tableau, par exemple "Femme sur la terrasse" de Carl Gustav Carus, dans l'attitude songeuse de celle qui cherche, dans la brume d'un paysage équivoque, sa propre parution sur la scène du monde. Mais pourquoi donc ce retrait dans les limites de l'exister, cette réserve dans l'encre avancée d'après le crépuscule ?

La nuit attentive.

"Femme sur la terrasse"

Carl Gustav Carus.

Source : Ellen And Jim Have A Blog, Two.

Cette vigie que vous figuriez, là, sur l'étrave de l'île, avait-elle vertu métaphorique ? Était-elle la pointe avancée de votre destin que vous vouliez confier à la divination des eaux, à leur vision songeuse de la vie, manière d'aruspice vous guidant au-delà même de vos pensées, peut-être dans les arcanes d'une utopie ? Et puis, comment dans cette époque de vitesse en proie aux convulsions des foules, pouviez-vous vous abstraire à ce point de la marche en avant du siècle ? A tout le moins il y fallait le décret souverain d'une âme bien forgée ou le retrait en soi alloué à quelque contemplation. C'était si bien, depuis le refuge de ma fenêtre, d'assister à ce qui, pour être le contraire de la sublime métamorphose, en constituait peut-être les prémices. Mais quelle chrysalide étiez-vous donc pour retarder ainsi votre surgissement dans l'imago aux luxuriants chatoiements. Quelle Uranie ? Quelle Belle de Nuit ? Je ne pouvais même pas vous dessiner sous les traits de l'Aimée attendant son Amant. Il y avait une telle intériorité autour de laquelle vous dressiez les images apaisées des certitudes ou bien des révélations. Vous étiez sur ce quai de pierres, comme inatteignable, retirée des agitations et des tremblements, si proche d'une amplitude de la conscience qu'un feu discret entretenait dans le silence de votre corps. Ainsi, la première nuit avait coulé avec la lenteur d'un glacier, avec les lueurs bleues qui, toujours, sont les reflets de l'âme. Ce n'est qu'aux premiers rayons du jour que vous avez abandonné votre assise, dans un mouvement si naturel qu'il paraissait naître des eaux et rejoindre le bouquet d'arbres dans une pure efflorescence. Un instant, vous avez longé le quai de pierres grises, vous fondant dans l'anonymat de ses teintes d'argile. Puis votre silhouette sur le quai de Bourbon alors que la nuit finissait de diluer son encre. Vous avez disparu dans le secret d'une porte cochère, dérobant à mes yeux le mystère par lequel vous vous étiez annoncée. Peu de temps après, dans l'échancrure ménagée entre les arbres, l'éclat d'une lumière au travers d'une croisée. Malgré la distance, j'y reconnaissais le gris-bleu de votre chemisier, la tache sombre de votre jupe, l'effusion claire de vos bras dans le jour naissant.

Je ne sais alors quel sentiment de terrible lassitude m'a envahi, peut-être la fatigue d'une nuit sans sommeil. Je me suis allongé sur le canapé, faisant monter vers le plafond de longues volutes de fumée. Vous y étiez entièrement contenue dans une manière d'étrange chorégraphie, lente comme les draperies boréales de ce Grand Nord qui me fascinait tant. Mais quelle danse aviez-vous donc introduit dans mes pensées, quelle magie de Sylphide pour être possédé à ce point de votre image ? Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la négation de toute autre réalité. Il n'y avait plus, sur Terre, que ce pas de deux que nous exécutions avec l'arc tendu de nos corps alors que les hommes avaient rétrocédé dans une condition originelle, simples eaux faisant leurs clapotis à l'entour des marais. Chaque soir, à la manière d'un rituel, vous avez gagné votre scène au bord du quai, moi ma fenêtre dans l'attitude du guetteur. Il y a, entre nous, la marche inavouée d'un amour naissant. Je sais, depuis la braise de mon intuition, que vous ne vous postez là qu'à attirer mon regard. De chaque côté de l'eau, depuis nos rives désirantes, nous avons jeté cette belle arche qui, toujours, brillera. Notre éloignement, notre inaccessibilité seront les pierres de touche de ce beau sentiment nocturne, de cette infinie poésie qui, jamais, ne s'éteindra ! Il sera temps de dormir lorsque le jour pointera. Dans l'éclatement blanc de la lumière. Il y aura encore d'autres nuits, d'autres rêves. Nos mains n'attendent que de s'en saisir !

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